Main La Mandragore

La Mandragore

,
ENQC165049
Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 2.40 MB
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… la vie vous offre une chance parfois se dit-il mais lorsqu’on est trop lâche ou trop indécis pour la saisir la vie reprend ses cartes, i

l y a un moment pour faire les choses et pour entrer dans un bonheur possible (…)

mais il ne se produit qu’une fois et une seule,

et si l’on veut y revenir plus tard c’est tout simplement impossible…





Michel Houellebecq, La carte et le territoire





Trois personnages à l’orée d’une histoire


			Pierre-Hugues


			J’ai été épargné.

			Je le sais.

			Il me semble que les malheurs ont toujours frappé autour de moi. Ils survenaient aux autres : parenté, amis, connaissances, voisins. Jamais à moi. Je parle de drames véritables, pas des soucis quotidiens comme maux d’enfants, trahisons d’amis, mauvais moments entre conjoints, etc.

			Je n’ai pas fréquenté toutes les filles que je trouvais jolies et je n’ai pas couché avec toutes les femmes que je désirais.

			Il n’y a rien là-dedans pour se jeter en bas d’un pont. Ce ne sont pas des drames. Ce sont des incidents.

			Je parle de choses sérieuses.

			Je n’ai pas été maltraité par mes parents.

			Je n’ai pas vécu dans la misère.

			Je n’ai pas été la proie d’abus sexuels.

			Je n’ai pas fait la guerre.

			Je n’ai pas subi la guerre.

			Mon enfant n’a pas eu de maladies graves.

			Mon enfant n’a pas été tuée à la guerre.

			Mon enfant n’a pas souffert de la guerre.

			Je n’ai pas été victime d’accidents sérieux.

			Je ne suis affligé d’aucune infirmité ni handicap.

			Finalement, au bout de cette liste non exhaustive de négations, l’affirmation passer entre les gouttes de pluie résume bien ma vie.

			Avec le temps toutefois, une question prend de l’importance à mes yeux : est-ce que je ferais honneur à mon père ?

			Jean d’Ormesson, le plus jeune écrivain admis à l’Académie française, a été aussi le premier à parrainer l’entrée d’une femme, Marguerite Yourcenar, à cette même Académie, vieille chasse gardée machiste, après quatre cents ans et six cent soixante et un hommes. Le plus étonnant est que, dans;  une interview, cet homme à la carrière brillante se met tout à coup à pleurer, à l’âge de quatre-vingts ans, à la pensée que son père le considérait comme un bon à rien. Pour d’Ormesson père, le service d’État était la seule occupation noble et son fils était devenu… journaliste et écrivain. Était-ce là faire honneur à son père ? Jean d’Ormesson a publié son premier roman en 1956. La même année, Romain Gary remportait son premier Goncourt avec Les racines du ciel. Paraissaient aussi des ouvrages importants comme La chute d’Albert Camus et L’ère du soupçon de Natalie Sarraute. Le petit roman plein de gaieté et d’insouciance de d’Ormesson fils passa inaperçu. D’Ormesson père est décédé en 1957.

			Le service d’État comporte sans doute une certaine notion d’humilité, d’oubli de soi pour servir la société. Idéalement, pour parler au nom des plus humbles, des démunis, ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre. La vraie noblesse, quoi ! Pour d’Ormesson père, que son fils devienne écrivain représentait par conséquent un déshonneur.

			À première vue, on peut difficilement être en désaccord avec le père. Être écrivain, compositeur, artiste en fait, relève de la prétention. En quoi une œuvre littéraire, picturale, musicale ou autre, peut-elle prétendre être importante, plus importante que l’État et que tout un peuple ? En quoi moi, petite personne parmi des milliards d’êtres humains vivants, après les milliers de grands auteurs qui nous ont précédés, en quoi puis-je penser qu’un livre de mon cru soit nécessaire ? Car il s’agit bien de cela : l’écrivain qui publie un ouvrage le croit indispensable, sinon pourquoi l’écrire ?

			Si l’on écoute certains écrivains, peintres, musiciens, chefs cuisiniers à la limite, on entendra toujours la même explication : j’écris, je compose, je peins, je cuisine parce que je ne trouve pas dans ce qu’on me propose quelque chose qui me parle. Mais en quoi ce que vous avez à dire, vous, écrivain, peintre ou musicien, en quoi votre voix parlera-t-elle à quelqu’un d’autre ? Nous voilà au cœur du problème. Je cuisine parce que je ne trouve pas cette saveur particulière que j’aime, je la cherche chez les autres, mais il manque toujours un petit je-ne-sais-quoi. De la même façon, j’écris parce que je ne trouve pas sur le marché des œuvres qui me touchent. Je vais donc écrire le roman que j’aimerais lire, comme le chef-cuisinier va préparer un plat qui lui plaît, qui lui fait plaisir. Comme le dit le cinéaste québécois Simon Lavoie : Je ne peux que faire des choses qui me touchent en espérant qu’elles en touchent d’autres. C’est le plus loin que je peux aller en pensant à un public.

			Je suis un être humain comme les autres, pas plus brillant et pas moins, je ne suis certainement pas le seul à chercher cette chose que je ne trouve pas dans les œuvres des autres. Le roman que je vais écrire va certainement toucher quelques personnes, les faire rire, les faire pleurer et elles diront : « enfin, quelque chose qui me parle ». La démarche apparemment égoïste et prétentieuse ne l’est donc pas. L’écrivain touche les lecteurs avec des mots et des phrases qui les rejoignent, qui sont les leurs. Il est devenu leur voix, il est donc au service de ceux qui n’ont pas de voix.

			Vigneault chante bien cette connivence, cette dimension épique :





			Est-ce vous que j´appelle

			Ou vous qui m´appelez

			(…)

			Il n´est chanson de moi

			Qui ne soit toute faite

			Avec vos mots vos pas

			Avec votre musique



			De toute façon, en ouvrant les portes de la très réactionnaire et très conservatrice Académie française à une femme, le fils n’a-t-il pas rendu un grand service à l’État ? N’a-t-il pas forcé cette institution misogyne à mettre en pratique l’un des trois mots figurant au fronton de la République : Liberté Égalité Fraternité ! Par conséquent, il a contribué au progrès général de la société française. D’Ormesson fils, faisant œuvre d’État, a donc fait honneur à son père. Celui-ci aurait-il été fier de son fils pour autant ? On peut penser que d’Ormesson père, pétri de valeurs anciennes, n’aurait peut-être pas approuvé la démarche égalitaire de son fils.

			On ne peut contenter tout le monde et son père, dit le proverbe.

			Que dirait mon père de ma vie ?

			J’ai laissé femme et enfant pour une de mes anciennes élèves. Je ne crois pas qu’il aurait vu ça d’un bon œil. Quitter sa femme crée déjà une onde de choc. Si on ajoute que c’était pour une femme de vingt ans plus jeune que moi, alors tout cela devenait pitoyable. À quarante-cinq ans, je n’avais que ça à offrir ? Enseignant de carrière, excellent peut-être, mais sans rien d’autre à montrer, il abandonne femme et enfant pour une de ses élèves ? Dans le monde carriériste d’aujourd’hui, ça ressemble à une vie ratée.

			Je n’ai pas suivi le chemin que mon père m’avait tracé, lui homme de foi, de devoir, de fidélité, bon mari, bon père, moi athée, divorcé, n’ayant plus de relations avec ma fille. Serait-il sévère à mon égard ? Et que dirait-il des livres que j’ai écrits ? Les aurait-il lus ? Qu’aurait-il pensé des quelques scènes érotiques qui émaillent mes romans, lui si pudique ? Il serait peut-être fier de voir que j’ai publié un ou deux romans, pas nécessairement de leur contenu.

			Suis-je le héros que mon père avait rêvé que je sois ?

			Suis-je, moi, le fils que mon père voulait avoir ?

			Plus je vieillis, plus je pense que je lui ressemble. En serait-il content ?

			Pourquoi un père ne serait-il pas heureux de découvrir que son fils lui ressemble ?

			Combien de fils découvrent un jour, avec bonheur, ou se font dire, qu’ils ressemblent à leur père ?

			Mon père était solitaire, timide, épris de justice. Moi aussi.

			Lors de l’inauguration du métro de Montréal, sa première remarque avait été : les stations de l’ouest de la ville sont plus belles que celles de l’est. Il avait vu tout de suite l’inégalité, l’injustice.

			Il était du côté des opprimés, à gauche plutôt qu’à droite. Moi aussi.

			Mon père voulait être un juste. J’essaie de l’imiter.

			Il n’avait pas d’ami(s), moi non plus.

			Des amis, j’en ai eu, certes, pendant certaines périodes, et je les ai tous perdus de vue.

			À dix-huit ans, je rencontre une fille, premier coup de foudre. Dans mes bras, nue, mes mains au septième ciel sur ses seins si doux, elle psalmodiait Aragon :





			Tu me dis Notre amour s’il inaugure un monde

			C’est un monde où l’on aime à parler simplement

			Laisse là Lancelot laisse la Table Ronde

			Yseut Viviane Esclarmonde

			Qui pour miroir avaient un glaive déformant





			Cet amour m’a fait planer moins d’un an, et j’ai pleuré ensuite toutes les larmes de mon corps.

			On quitte l’université, on se marie, on trouve un emploi. Pris dans le tourbillon de la vie, on ne voit plus ses amis d’université, encore moins si on a un ou des enfants, et qu’ils n’en ont pas.

			Un collègue de travail devient un ami. On travaille ensemble, on soupe en couple, on rit, on joue au tennis. Un jour, après une réunion syndicale, on va dans un bar. On boit, je danse avec une rousse mariée. Alcool, corps collés, bouches soudées. Mon ami s’empresse de tout révéler à ma femme. Fin de l’amitié.

			Plus tard, un autre ami, plus jeune que moi. On est mariés, on a des enfants, on est pratiquement voisins, on se fréquente. On joue au bridge et au golf ensemble, on soupe avec femme et enfants, on a énormément de plaisir. Je me dis même que, si lui ou moi devions déménager, je serais bien en peine. J’ai trouvé un véritable ami.

			Un autre ami, plus vieux, se joint à nous. J’ai deux amis, deux personnes à qui je peux tout dire, avec qui je peux parler de tout, absolument de tout. Je me dis C’est ça le bonheur : femme, enfants, santé, joie, amis, plaisir. Je ne sais pas que je suis au zénith de ma première vie.

			Puis ma séparation. Les relations avec mes deux amis s’espacent, puis finissent par s’éteindre.

			La nouvelle femme dans ma vie dérange, incommode, agace, insupporte. Jalousie ? Quoi d’autre ? Pourquoi a-t-il dans son lit cette magnifique jeune femme de vingt ans plus jeune que lui ? Qu’a-t-il de plus que moi ? Qu’a-t-elle de plus que moi ?

			Je dois dire que la première fois que j’ai tenu Olga dans mes bras, j’ai découvert le paradis. C’était exactement comme je l’avais rêvé. J’avais quarante-cinq ans, elle en avait vingt-cinq, je l’aimais depuis huit ans sans l’avoir revue depuis qu’elle avait quitté ma classe.

			Elle m’aimait depuis huit ans aussi, sans jamais en avoir pris conscience.

			Au Salon du livre, quand elle est apparue devant moi et que nos yeux se sont trouvés, j’ai entendu Boum, comme elle, en même temps qu’elle.

			Que faire ? Elle m’a emmené à son appartement, on a fait l’amour, des baisers qui duraient des heures, à boire sa bouche, son souffle, son âme, sa vie. Cela pouvait-il vraiment exister ? Ce rêve était-il possible ?

			J’ai tout abandonné pour le vivre.

			Savais-je que ça marcherait ? Non.

			Je peux simplement dire que, vingt ans après, le rêve vit encore. On n’a jamais quitté le paradis.

			Tout le monde connaît la si jolie question québécoise : Tu m’aimes-tu ?

			Vous êtes-vous déjà interrogé sur cette façon de dire ? Que signifie cette répétition ?

			Tu m’aimes-tu ?

			Ces deux TU qui bordent le verbe aimer, ne sont-ce pas tes bras qui me prennent, m’enveloppent, m’englobent, me serrent bien fort ?

			Tu m’aimes-tu ?

			Ces deux TU, ce sont tes mains sur moi, autour de moi, qui me caressent partout, toujours. Tu tiens ma vie entre tes mains.

			Tu m’aimes-tu ?

			Est-ce que tu me gardes toujours dans tes bras ? Est-ce que tu me colles toujours contre ton cœur ? Suis-je encore le centre de ta vie ? Suis-je toujours le soleil de ton univers ?

			Tu m’aimes-tu ?

			N’est-ce pas comme embrasser l’autre, lui tendre sa bouche pour qu’il la prenne, longtemps, longtemps ?

			Comme dans le film Copie conforme, où la femme fond de désir quand son mari, bègue, dit son nom : Mm…Mm…Mmm…Marie : elle a alors l’impression d’être un bonbon qu’il savoure en le tournant dans sa bouche.

			Tu m’aimes-tu ?

			N’est-ce pas la façon la plus tendre, la plus fragile, la plus vulnérable de demander ? N’est-ce pas offrir sa chair à vif, rendre les armes, s’exposer aux coups, se mettre en danger de mourir ?

			N’est-ce pas la question la plus jolie et la plus profonde de la langue française ?

			Après vingt ans, quand elle demande Tu m’aimes-tu, je n’ai que ce désir : la prendre dans mes bras, la serrer très fort, et je lui dis Oui, je t’aime.

			Mon père a-t-il aimé comme il l’avait rêvé ? A-t-il été aimé comme il l’avait rêvé ? À quel âge a-t-il fait l’amour la première fois ? Marion, héroïne du roman Une veuve de papier de John Irving, a perdu ses deux fils, quinze et dix-sept ans, dans un accident de voiture. Elle se demande en pleurant s’ils avaient connu l’amour. Elle l’espère, disant que le plus vieux avait probablement fait l’amour, mais non le plus jeune, si timide. Marion ajoute que faire l’amour est plus important sans doute pour les garçons que pour les filles. A-t-elle raison ? Je ne sais.

			Je n’ai pas d’ami. En ai-je besoin ? Non.

			Ma fille me manque certes, mais ce fut son choix. Il y a vingt ans, elle a pris la décision de me rejeter, de ne plus me voir. Cela fait mal pendant un certain temps, puis la vie reprend son cours. On n’en meurt pas.

			Un jour que je mangeais avec une amie, elle me demande : Et ta fille ? Je répondis spontanément : J’y pense peu. Peu, mais souvent, comme le disait Proust. En tant que parents, que pouvons-nous souhaiter pour nos enfants ? Qu’ils soient heureux et en santé. Dans un film d’Almodovar, on dit que perdre un enfant équivaut à une amputation. Mais ma fille n’est pas morte. Et elle pense peut-être à moi, parfois.

			Quand j’ai publié mon deuxième roman, j’ai reçu une lettre d’un certain Jacques Cloutier. Je ne connaissais personne de ce nom. J’ai ouvert l’enveloppe et j’ai trouvé une lettre de trois ou quatre pages tapées à la machine. J’ai commencé à lire. Au début, je ne voyais pas trop où ce Jacques voulait en venir. Il a peu à peu abordé mon roman, certaines références, puis il s’est mis à parler de ma vie. Il me comparaît à son père, disant même que, quand il avait rencontré ma fille Charlotte pour la première fois, dans un bar, ils avaient passé la nuit à parler de leur père respectif. C’était apparemment le conjoint de ma fille. Depuis quand ? Je ne le savais pas. Sont-ils encore ensemble ? Je ne sais pas. Donc, cet inconnu, évidemment plus jeune que moi, sans jamais m’avoir rencontré, sans jamais m’avoir parlé, se mêlait de me juger. S’il m’avait écrit pour me dire simplement : Votre fille s’ennuie de vous, je suis certain que vous vous ennuyez aussi. Pourquoi ne pas nous voir pour tenter un rapprochement ? Je serais accouru. Mais non, le ton de sa lettre était supérieur, il me faisait la leçon. Il avait décidé que j’étais un salaud.

			 Je n’ai pas répondu. Qu’aurais-je pu écrire ? Me justifier ? De quoi ? Il y avait un autre problème. Est-ce que ma fille était au courant de cette lettre ? Ce Jacques avait-il décidé de jouer les héros et de m’envoyer une lettre de sa propre initiative ? Si ma fille n’était pas au courant de sa démarche et que je me pointais chez elle en disant : ton chum m’a écrit, cela pouvait créer une crise. J’étais piégé.

			Vous savez de quoi je m’ennuie ? Une fois, avant ma séparation, ma fille me téléphone et dit :

			— Papa ?

			Je me souviens de ça comme si c’était hier. Elle pleure, elle m’annonce qu’elle et son copain se séparent. Je lui dis que je vais aller la chercher après son travail le lendemain soir. Elle était alors étudiante à l’université et travaillait dans une pharmacie. Le lendemain soir, je me pointe vers vingt-deux heures trente. On est allés dans un bar et on a parlé. Est-ce que j’ai dit les bonnes choses ? Je ne sais pas. Est-ce que je l’ai écoutée comme il faut ? Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus si cela lui a fait du bien. Nous n’en avons plus jamais parlé ensuite. Quand elle a connu ce Jacques, nous n’avions déjà plus de relations. Voilà ce qui me manque parfois, ce peu dont on parlait tantôt, d’entendre, au bout du fil :

			— Papa ?





Olga


			J’ai été dans sa classe en Secondaire V, quand j’avais dix-sept ans. Je dois dire qu’il a été le meilleur professeur que j’ai eu dans ma vie, et cela inclut l’université. Je ne suis pas la seule à avoir été marquée par lui. Jamais il ne nous traitait de haut, jamais il décidait que nous étions incapables. Il disait : je vais vous montrer, vous êtes tous capables de faire ça. Et il avait raison. Il nous forçait à découvrir en nous des capacités que nous ne croyions pas posséder.

			Parfois, je me souviens, il nous lisait des extraits de romans, des classiques québécois surtout, ou seulement le début d’un roman qu’il venait de commencer. Sa voix tremblait lors de certains passages, j’en avais les larmes aux yeux. Aucun professeur ne m’a jamais touchée comme ça.

			Quand nous critiquions nos parents, il nous disait que nos parents nous avaient offert le cadeau suprême : ils nous avaient « donné la lumière », comme le dit si joliment la langue espagnole, et ils ne nous devaient rien d’autre.

			À la fin de l’année, comme tous les professeurs, il a écrit un mot dans nos albums de finissants. Les autres m’avaient écrit : tu es intelligente, et autres lieux communs. Lui a écrit : tu as de l’envergure. Quand j’ai lu ces mots, j’ai été estomaquée, renversée, transportée. Encore une fois, il avait réussi à me dire quelque chose que personne d’autre ne pouvait me dire. Je n’avais jamais pensé à moi en ces termes. Je me suis toujours perçue différente des autres, oui. Snobisme, haute opinion de moi-même, affectation ? Je ne crois pas. Il est vrai que je me suis toujours vue un peu en dehors de la vie, à la lisière du monde, observant les gens, me demandant pourquoi ils agissaient ou réagissaient ainsi. Toutefois, jamais je ne me disais que je ne ferais pas comme eux. Au contraire, je savais que, dans les mêmes circonstances, je ferais sans doute la même chose. Finalement, je n’étais pas différente des autres. Peut-être, simplement, que j’observais et que je réfléchissais davantage. Et voilà qu’en un mot, il me perçait à jour, il lisait en moi. C’était comme si la porte de la vie s’était ouverte devant moi. Jamais je n’avais vécu une telle sensation. Je l’ai remercié en lui serrant la main, je ne savais plus quoi dire. En même temps, je me disais qu’il était impossible que tout finisse là. J’avais la certitude que nous nous reverrions un jour.

			Je suis donc partie. J’ai fait le Cégep, puis l’université. Je pensais à lui souvent. Les hommes m’ont toujours intéressée mais en fait, il n’y en a jamais eu. Je veux dire, il n’y a jamais eu UN homme dans ma vie. J’ai eu des copains, des amants, mais rien de sérieux. Jamais je n’ai vécu ce BOUM qu’on est supposé ressentir en voyant un homme. Je me disais que ça arriverait un jour, sans trop y croire sans doute.

			Quand il a publié son premier roman, je l’ai acheté, évidemment. Je l’ai dévoré. Jamais un roman ne m’a autant bouleversée. Au dernier chapitre, mon maquillage a coulé sur mon chandail tellement je pleurais. J’ai gardé ce chandail. Malgré le nettoyage, on peut y déceler encore – moi en tout cas je les vois – les petits cernes qui subsistent.

			Je me suis rendue au Salon du livre le jour où il signait des livres, j’avais alors vingt-trois ans, mais je n’ai pas eu la force d’aller le voir. J’étais figée, paralysée par la peur, le trac, la gêne, je ne sais pas. Je suis retournée chez moi en me traitant de tous les noms, en me disant que je ne le reverrais peut-être plus jamais.

			Deux ans plus tard, il a publié un deuxième roman. Là, j’ai pris mon courage à deux mains. Je savais où et à quelle heure il serait présent. Au Salon du livre de Montréal, les auteurs les plus populaires se retrouvent au centre. Ce sont finalement les plus vendeurs. Plus on s’éloigne du centre, plus on découvre les auteurs moins connus. Mon ancien professeur se trouvait donc à la périphérie. Après avoir cherché pendant de longues minutes, je me suis présentée devant lui. Nos yeux se sont rencontrés. Et là, j’ai ressenti la chose que je n’avais jamais vécue, qui ne m’était jamais arrivée, que je ne croyais pas possible, malgré ce qu’on m’en avait dit. Quand nous nous sommes regardés, j’ai pratiquement entendu le BOUM dont on se moquait entre amies, grandes filles que nous étions, bardées de diplômes, avisées, jouant les supérieures, désabusées somme toute, sans vouloir nous l’avouer.

			J’avais vingt-cinq ans, cela faisait huit ans que je l’avais vu, huit ans que j’attendais de rencontrer quelqu’un. En le voyant, j’ai compris pourquoi les autres hommes ne m’avaient jamais intéressée. En même temps, je me disais que c’était impossible, lui et moi.

			Il s’est levé, est venu à ma rencontre, m’a embrassée, très heureux de me voir. On a parlé. Il devait rester là encore pendant une heure, je crois. À un moment donné, une ou deux personnes se sont présentées, alors il a dit : on prend un verre après ? J’ai balbutié Oui. Il m’a dit de me promener un peu et de revenir à l’heure où il aurait fini. Je suis donc partie, j’ai erré dans le Salon, sans but, sans rien voir même, tellement mon cœur battait fort. Je regardais ma montre à tout bout de champ pour ne pas rater notre rendez-vous. Finalement, l’heure est arrivée d’aller le rejoindre.

			Quand nous sommes entrés au bar, il devait être dix-neuf heures. On a commandé. Silence jusqu’à ce que les verres arrivent. Après un toast, il a dit :

			— Cela fait combien d’années ?

			— Huit ans.

			— Tu sais, je pense à toi souvent.

			— Moi aussi.

			— Je me demande où en sont certains de mes élèves, mes préférés évidemment, comme toi, a-t-il ajouté en me regardant.

			Là, j’ai dû rougir.

			— Tu n’as pas changé du tout, a-t-il dit.

			— Vous non plus.

			— Tu sais, ta visite est une coïncidence extraordinaire.

			— Comment ?

			— J’ai commencé un nouveau roman.

			— Je suis contente. J’ai beaucoup aimé votre premier roman.

			— Je raconte ce qui arrive justement aujourd’hui.

			— Quoi donc ?

			— Un professeur d’une quarantaine d’années rencontre une ancienne élève. J’essaie d’imaginer quelle pourrait être la relation entre eux.

			J’ai baissé la tête. Je me suis rendu compte que ma vie allait se jouer là, dans les prochains instants. Je me suis souvenu de l’année que j’avais passée dans sa classe, subjuguée, buvant ses paroles. Puis je me suis remémoré les huit années depuis, sans jamais rencontrer un homme qui me ferait perdre la tête. Enfin je me suis rappelé le choc que j’avais vécu en le revoyant. Je pouvais entendre mon cœur : boum, boum, boum. C’était donc vrai, ce boum. Prenant mon courage à deux mains, je l’ai regardé et j’ai dit, tremblant de tous mes membres :

			— Pourquoi l’imaginer ?

			Tout était maintenant si clair, j’étais redevenue calme, lucide. Je le regardais, il était si beau, il était l’homme que je cherchais. Je ne tremblais plus. Sachant tout à fait ce que je faisais, j’ai ajouté :

			— Pourquoi ne pas la vivre ?

			Je ne pouvais prévoir ce qui allait se passer, mais j’étais prête. S’il répondait non, je continuerais ma vie et je n’aurais pas de regrets. J’aurais tout tenté pour obtenir ce que je voulais, lui, même s’il avait vingt ans de plus que moi. Était-ce une folie, une lubie de jeune fille ? Non. Huit ans plus tôt, ç’aurait été une tocade d’adolescente. Mais aujourd’hui, à vingt-cinq ans, j’étais devenue une femme, une adulte. Pour la première fois de ma vie, j’aimais, je savais ce que cela signifiait aimer. Je le sentais dans mon cœur, dans mon âme, dans mon ventre, dans toutes les fibres de mon être : j’aimais cet homme et je le lui annonçais. Voilà. Je ne le forçais pas. Il restait libre. Il pouvait dire non. Ce Non ne me démolirait pas, ne me détruirait pas. En lui avouant mon amour, je grandissais, j’entrais de plain-pied dans le monde des adultes. J’étais vivante et je continuerais à vivre.

			Il a dit :

			— Quand j’ai lu ton prénom sur ma liste d’élèves, il y a huit ans, j’étais déjà sous le charme. Depuis toujours, je ne sais pas pourquoi, Olga est le prénom féminin que je préfère entre tous. Quand je t’ai vue tantôt, je n’en croyais pas mes yeux. À l’époque, je ne pouvais rien dire. Aujourd’hui, je le peux : tu es très belle, a-t-il continué.

			Je le regardais dans les yeux en souriant. Il souriait aussi, mais avec une certaine gêne, je pense.

			Plus personne ne disait rien. Les larmes me sont montées aux yeux. Lui hochait la tête, l’air de dire : Je ne crois pas ce qui m’arrive. Pensant avoir commis une sottise, j’ai dit :

			— Je suis désolée, je n’aurais pas dû, mais il fallait que je vous le dise. Vous ne m’en voulez pas ?

			— Ton anniversaire est bien le vingt-quatre juin ?

			— Oui. Vous vous en souvenez ?

			Il a sorti de sa poche son portemonnaie, en a tiré un papier plié en quatre, l’a ouvert et me l’a tendu en disant :

			— J’ai écrit ça après ton départ de ma classe le dernier jour.

			J’ai lu ces mots :





			Si je te dis Bon anniversaire dix fois

			Auras-tu alors dix ans de plus

			Pour te rapprocher ainsi de moi

			Et ne me quitter jamais plus





			Je ne savais plus où j’étais, mon cœur battait à 120 à l’heure. Puis il a prononcé les paroles qui ont changé ma vie.

			— Je ne te ferai pas le coup de celui qui dit attendre le bon moment. Je suis prêt.

			— Avec moi ?

			— Oui.

			— Quand je suis arrivée tantôt et que nous nous sommes regardés, vous avez entendu BOUM ?

			— Oui.

			— Ça existe donc vraiment ?

			— Oui. Je l’avais entendu il y a huit ans… quand tu es entrée dans ma classe.

			Nous sommes sortis du bar et je l’ai emmené chez moi. Nous venions de nous dire que nous nous aimions. Que restait-il donc à faire, sinon l’amour ? Dans la voiture, je lui tenais la main, comme si je ne voulais pas qu’il s’échappe. À chaque arrêt, on s’embrassait. Personne ne disait mot. Étais-je nerveuse ? Oui. Lui aussi sans doute. En même temps, j’étais certaine que c’était la chose à faire. Je saurais tout de suite s’il était l’homme pour moi.

			Le tout s’est fait tellement en douceur que je me demande encore aujourd’hui si j’ai rêvé. Il m’a fait l’amour exactement comme j’ai toujours désiré qu’on me le fasse, comme je rêvais d’être aimée.

			Il m’a fait l’amour comme il rêvait, lui, de faire l’amour, et son rêve a rencontré le mien. Nous étions deux êtres dans la vie qui rêvions à l’amour, qui nous disions que l’amour comme on le sentait devait exister, que quelqu’un, un jour, nous ferait l’amour comme on rêvait de le faire.

			Réaliser ses rêves et ceux de l’autre, n’est-ce pas là le vrai, le grand amour ?





Les matins d’Olga


			Son réveil sonne. Dans son demi-sommeil, elle reconnaît les effluves prononcés du hoya en fleur qui orne la fenêtre de sa chambre. Elle sourit, car ce parfum n’est perceptible que la nuit, quand l’air de la pièce reste immobile pendant un certain temps. Quand ce hoya a-t-il fleuri la dernière fois ? Elle ne le sait pas. Quand s’est-elle procuré ce hoya ? Elle ne s’en souvient pas non plus. Elle l’a mis devant cette fenêtre donnant du côté est il y a longtemps et depuis, il fleurit une ou deux fois par année, offrant ses mignonnes ombelles cireuses, en forme d’étoiles, et distillant son parfum seulement la nuit.

			Bon, debout ! dit-elle à haute voix. Elle doit se lever pour aller travailler, elle est journaliste et présentatrice de nouvelles à RDI. Depuis quinze ans, elle a adopté cet horaire de nuit : coucher à dix-neuf heures, debout à deux heures trente du matin, douche pour se réveiller tout à fait, coiffure, maquillage, etc. Une fois habillée, bien mise, elle se rend à la cuisine pour un petit déjeuner rapide. Quand elle s’installe à la table, immanquablement, inévitablement, jamais avant, jamais trop tard, son chien RDI arrive, comme sur la pointe des pieds, et elle jurerait qu’il affiche un petit sourire embarrassé. C’est un airedale, son deuxième de suite. Elle aime leur gueule carrée, leur robustesse, leur santé de fer, leurs yeux francs et expressifs. Chiens de race, ils vivent moins longtemps que les bâtards. Exceptionnellement, son premier chien a vécu treize ans et demi. Olga pense qu’il ne voulait pas mourir, car il savait que ses maîtres auraient beaucoup de peine. Dans le voyage vers la clinique du vétérinaire, quand ils ont enfin pris la décision de le faire endormir parce qu’il ne pouvait plus se lever, son chien était assis en arrière, la fenêtre baissée. Les larmes coulant sur ses joues, Olga roulait à 75 km/h car, à cette vitesse, son chien pouvait mettre le museau à la fenêtre. Pendant tout le voyage, par cette magnifique journée d’octobre, on aurait dit qu’il savait, a-t-elle raconté par la suite, qu’il en était à sa dernière heure et que ses yeux voulaient emmagasiner toute la beauté fulgurante de l’automne québécois pour l’éternité. Sur la table du vétérinaire, pendant que son chien s’assoupissait lentement pour la dernière fois, ils l’avaient accompagné, lui tenant les pattes, lui parlant, pleurant, sanglotant, mais là, présents, tout près, jusqu’à la fin. Des gens lui demandent comment elle fait pour supporter le chagrin de devoir faire endormir un animal avec lequel elle a vécu et qu’elle a aimé pendant dix ou douze ans. Eux disent qu’ils l’ont fait une fois et que, ayant trop souffert, ils n’ont plus jamais eu de chien. Elle leur répond qu’elle échange quelques jours de chagrin contre douze ans de joies. Est-ce qu’on n’y gagne pas beaucoup ? demande-t-elle, avec son beau sourire.

			Quand elle reçoit ses collègues de Radio-Canada, une fois par année, en juin, elle les fait bien rire quand elle appelle son chien. Au commandement Ici, RDI, il arrive tout de suite, heureux, joyeux, frétillant, et tout le monde s’esclaffe.

			Après le déjeuner, un coup d’œil au thermomètre extérieur lui apprend qu’il fait – 15°C. On est en février, il faut donc s’habiller chaudement. Dans le garage, elle pousse le bouton qui ouvre la porte automatiquement, lui laissant découvrir peu à peu les bancs de neige de chaque côté de son entrée, offrant les reflets bleutés de la pleine lune de février. Elle met la clé dans l’allumage, tourne et le moteur démarre tout de suite. Elle sort, pousse le bouton de la commande à distance qui referme la porte du garage, arrête avant de prendre le rang vers la gauche et roule doucement dans la nuit. Il est quatre heures du matin. Elle a six kilomètres à faire avant l’autoroute. Dans le rang, à cette heure, on ne voit personne, aucune circulation. Les maisons sont espacées et, souvent, elle se retrouve dans le noir le plus complet. Elle stoppe parfois, ne pouvant s’empêcher de couper le contact, d’éteindre les phares et de sortir de sa voiture, pour s’émerveiller chaque fois du silence, de la beauté du ciel et de la blancheur de la neige. Elle se dit alors qu’elle est privilégiée, que ses amis et collègues de Montréal n’ont pas la chance de vivre ces moments de bonheur. Elle rejoint rapidement sa voiture avant que les larmes ne lui montent aux yeux. Je ne devrais pas arrêter, se sermonne-t-elle, je pleure chaque fois. Elle redémarre. Il lui reste encore plus de trente minutes avant d’arriver à destination. L’autoroute l’attend, elle retrouve la circulation. Déjà à cette heure, il y a beaucoup de voitures.

			Au bout d’une vingtaine de minutes, le pont Jacques-Cartier apparaît et Olga est chaque fois heureuse, au sommet du pont, de voir toute la ville illuminée. À la sortie, elle tourne à droite pour descendre la rue Delorimier vers le boulevard René-Lévesque. À droite encore sur René-Lévesque, elle roule quelques minutes et arrive devant la maison de Radio-Canada. À cette heure de la nuit, elle trouve facilement à se garer gratuitement sur le boulevard. Elle éteint le moteur, sort son téléphone et appelle le gardien. En deux minutes, il est là, prêt à l’accompagner jusqu’à la porte. Olga le remercie et se dirige vers son lieu de travail, la passerelle du Centre de l’information. On tient toujours une petite réunion avant d’entrer en ondes afin de préparer les entrevues et identifier les réactions à obtenir des invités. Elle aime beaucoup ce travail dans l’instantanéité, cette adrénaline constante. Il y a là une quinzaine de personnes, chef de pupitre, réalisateur, animateur, chroniqueuse météo, etc. Elle salue tout le monde, leur adresse un sourire chaleureux. Elle aime le travail d’équipe et s’arrange pour que tout le monde œuvre dans le même sens.

			L’avant-midi passe avec la routine : bulletin de nouvelles aux trente minutes, avec parfois une entrevue si l’actualité le commande. Elle s’applique comme toujours à bien articuler, bien prononcer, à parler un français sans fautes. Le téléspectateur doit tout comprendre, même s’il ne regarde pas l’écran, lui a-t-on appris. Il lui arrive de corriger le texte devant elle quand ses yeux, avec leur faculté d’anticipation, décèlent une erreur dans les mots à venir. Même si elle aperçoit d’avance la faute qui la guette, elle commet à l’occasion un lapsus linguae, comme si sa bouche agissait indépendamment de ses yeux et de son cerveau. Elle essaie alors de se rattraper, ce qui occasionne parfois des pataquès encore plus loufoques, qui feront évidemment partie des « bloopers » de fin d’année.

			Elle réprouve, sans le dire ouvertement, l’approche des autorités qui ne trouvent « pas grave » le fait qu’il y ait, chez les animateurs et présentateurs de Radio-Canada, de plus en plus d’élocution molle, d’accords mal faits et de liaisons oubliées. Toutefois, Radio-Canada n’est pas la seule à souffrir de ce mal, confiant à des amis que « c’est à pleurer parfois » quand elle écoute le bulletin de nouvelles à TV5.

			Fille unique, elle se souvient – elle avait peut-être onze, douze ans – d’un souper avec des amis de ses parents où les adultes avaient discuté d’une lettre ouverte d’un annonceur expérimenté de Radio-Canada. Pour elle, jusqu’à cet âge, les conversations d’adultes constituaient un bruit de fond, un ronronnement incompréhensible entrecoupé de rires. Parfois elle entrevoyait le doux sourire de sa mère qui la regardait avec amour, l’air de dire : pauvre petite, comme tu dois t’ennuyer. Imperméable à l’ennui, comme tous les enfants, elle retournait à ses préoccupations de petite fille, jusqu’à oublier l’incessant bourdonnement inintelligible produit par les grandes personnes. Ce soir-là pourtant, pour la première fois, elle avait réalisé qu’elle comprenait de quoi on parlait et, aujourd’hui, elle sait que ce fut là le premier événement de l’actualité qui l’a marquée, qui l’a touchée, qui l’a fait s’intéresser au monde extérieur. Écoutant ces grandes personnes s’indigner, elle avait compris, elle aussi, dans sa tête de fillette, qu’on était en présence d’une injustice. L’auteur de la lettre était entré à Radio-Canada quand le critère d’embauche était d’abord et avant tout la qualité du français. Sa lettre dénonçait la nouvelle orientation de la station d’État d’engager d’abord des gens à belle apparence et, par conséquent, de reléguer la qualité du français au second plan. De voir un animateur, au français impeccable, mis de côté pour faire place à des jeunes engagés seulement parce qu’ils étaient beaux scandalisait Olga. Elle, petite fille pleine de certitudes immuables sur la bonté et la justice, faisait ce soir-là son entrée dans l’univers des adultes et la première chose qu’elle découvrait était l’injustice. Plus tard, dans son lit, elle en avait parlé à sa mère qui l’avait aussitôt prise dans ses bras et l’avait serrée très fort, lui disant Ma petite fille serait-elle devenue grande ? Puis sa mère lui avait dit Bonne nuit rapidement et, aujourd’hui Olga sait, elle se souvient, elle peut jurer que sa mère avait les larmes aux yeux. Elle-même première de classe depuis toujours, sans se forcer, avait décidé ce jour-là de travailler plus fort, de s’informer, d’apprendre, de connaître le monde. Était-ce cet événement qui l’avait poussée à devenir journaliste et présentatrice de nouvelles ? Sans doute.

			Une autre chose est sûre : dans le monde de ses parents, comme dans celui de Radio-Canada de cette époque, elle avait toujours entendu parler français correctement. Ce n’était ni snobisme ni arrogance. Parler un bon français était comme respirer. Aujourd’hui, surtout dans son travail de présentatrice de nouvelles, Olga se fait un point d’honneur de pratiquer une langue châtiée, avec une articulation impeccable, peut-être pour essayer de faire oublier le fait qu’elle est très belle. Si elle pratiquait un français relâché, on pourrait dire qu’elle doit son poste seulement à sa grande beauté.

			À midi, elle anime le téléjournal, sa dernière tâche de la journée. À douze heures trente, hop, sa journée est finie, elle se rend à son bureau, enfile ses bottes et son manteau, se boutonne jusqu’au cou, attrape ses deux ou trois sacs à main et, ainsi chargée, ressort de Radio-Canada en passant devant la cafétéria. Il est douze heures quarante-cinq et elle est libre. Quand c’est dimanche, le reste de la semaine lui apparaît comme si elle avait l’éternité devant elle, ses heures au bureau semblant une parenthèse, un moment fugace de son existence, alors que sa vie en dehors du travail prend toute la place, contrairement à la majorité des gens.

			À son retour, quand elle a roulé pendant un peu plus de trente-cinq de minutes et qu’elle aperçoit soudain, par échappées, au loin, la cheminée de sa maison, comme le héros de La Recherche entrevoyant le clocher de Combray par trouées à travers le rideau de la végétation, elle se dit, comme la grand-mère du narrateur, que la figure de sa maison lui plaît. Sa vieille maison sous la neige, entourée de ces grands feuillus qui étendent leurs longs bras dénudés comme pour abriter et protéger les conifères se blottissant à leurs pieds, les champs autour, vides, blancs, aveuglants de soleil, tout ce paysage la retourne. Comment ne pas être heureuse ? dit-elle à haute voix, quand elle tourne dans son entrée, accueillie par son chien RDI sautillant de bonheur.





Charlotte


			Elle n’est pas impatiente. Elle ne l’est plus. Sur l’autoroute 15, chaque lundi matin depuis plus d’une décennie, elle a cessé de s’énerver. Au fil des années, elle a vu le nombre de voitures augmenter, et s’allonger le temps pour se rendre au travail. Elle pourrait partir plus tôt mais, debout à cinq heures quarante-cinq, c’est bien assez tôt, trouve-t-elle. À la hauteur de Blainville, le jour se lève à peine. À la radio commence une chanson célèbre de Clémence Desrochers et, en entendant les paroles, Charlotte se rappelle sa grand-mère, qui avait travaillé pour des salaires de misère dans des manufactures de coton pendant les années 1950, et qui ne pouvait s’empêcher de pleurer quand elle entendait ce couplet :





			Si je pouvais mett’boute à boute

			Le ch’min d’la factrie à maison

			Je serais rendue y a pas d’doute

			Faiseuse de bébelles au Japon

			Pourtant à cause de mes heures

			J’peux pas vous décrir’ mon parcours

			J’vois rarement les choses en couleurs

			Vu qu’y fait noir aller-retour





			Apercevant devant elle tous les feux arrière qui éclaboussent soudain la pénombre de rouge, signe certain d’un embouteillage, Charlotte prend conscience de la triste ironie de la situation. Comme ma grand-mère, je voyage à la noirceur. Elle le faisait à pied, je le fais en BMW, et je prends plus de temps qu’elle. On appelle ça le progrès, ironise-t-elle. J’ai quarante ans, je vis seule et je passe des heures dans les bouchons. Ai-je choisi cette vie ? Comment tout cela est-il arrivé ? se demande-t-elle.

			Après de brillantes études, elle a gravi les échelons, devenant une autorité dans son domaine et prima inter pares à son bureau. Ont suivi les congrès, les invitations, les conférences, les décorations. Comme elle était fière : elle était arrivée. Elle aurait dû être heureuse de cet état de fait, elle ressentait pourtant une certaine amertume. Quand elle participait à des congrès ou se rendait à des cocktails, des compétiteurs la félicitaient pour sa réussite, mais elle percevait dans leur regard, dans leur attitude, dans le ton même de leur voix, un sous-entendu gros comme une maison : belle réussite… pour une femme. Elle souriait. Quand elle se retrouvait seule, elle rageait contre elle-même. Je suis tellement pleutre. Pourquoi je ne lui ai pas dit ma façon de penser ? Même si les contrats affluent, on ne m’engage jamais pour jouer dans les grandes ligues, toujours réservées aux hommes, aux bureaux d’hommes. Elle avait souvent vu passer avant elle des avocats qu’elle savait moins compétents, moins performants. Elle était certaine qu’elle aurait pu faire mieux.

			Elle connaissait donc, pour l’avoir subi, le fameux plafond de verre. C’est exactement ça, s’était-elle dit. Je les vois évoluer, tous, au-dessus de moi. Je ne trouve pas le moyen d’accéder à leur niveau. Il n’y a ni escalier ni ascenseur. Je pourrais empiler tous mes dossiers où j’ai connu un triomphe, grimper dessus, et je me cognerais quand même la tête au plafond.

			Début trentaine, désireuse de mener sa barque à sa façon, elle avait ouvert son propre bureau. Et elle avait décidé de le composer seulement de femmes, pour faire des affaires de façon féminine, avions-nous dit. Étions-nous si naïves ? Comme si « faire des affaires » n’avait pas sa propre logique, neutre, objective, ni masculine ni féminine. Quelle différence peut-on faire entre la gestion féminine de Cinar et la gestion masculine de Norbourg ?

			Ai-je encore été naïve en amour ? se demande-t-elle aussi, repensant à sa dernière relation, rompue il y a quelques mois. Est-ce que je l’aimais vraiment, ce Jacques ? La première fois qu’ils s’étaient rencontrés, dans un bar, ils avaient passé la nuit à discuter. Elle se souvient maintenant qu’ils avaient parlé beaucoup de leur père respectif. Le père de Jacques s’était suicidé peu après la mort prématurée de sa femme, la mère de Jacques. Celui-ci n’avait pas vraiment connu son père même quand il était vivant. Fantasque, imprévisible, il passait en coup de vent. Quant au père de Charlotte, il avait quitté sa mère pour une de ses élèves, de vingt ans plus jeune que lui. Charlotte ne lui avait jamais pardonné et l’avait banni de sa vie.

			Elle avait laissé Jacques quand elle avait appris qu’il avait adressé une lettre à son père lors de la parution de son deuxième roman. Jacques l’avait lu et avait décidé de lui écrire en secret. C’est son empressement quand le courrier arrivait qui lui avait mis la puce à l’oreille. Qu’attendait-il donc de si important ? s’était-elle interrogée en le voyant examiner, chaque jour, toutes les enveloppes. Si jamais c’était elle qui épluchait le courrier, il demandait : Rien pour moi ? Ce qu’il ne faisait jamais jusque là. Un beau jour, elle l’avait confronté, il avait essayé de louvoyer, mais elle avait tenu bon, lui disant : Regarde-moi dans les yeux. Il avait avoué. Elle avait perçu sa démarche comme une trahison et, quelques jours plus tard, l’avait invité à partir. Après son départ, Charlotte avait ouvert toutes les fenêtres et toutes les portes pour faire entrer de l’air frais et ainsi marquer le début d’une nouvelle époque. Elle s’était sentie libérée, rajeunie, légère.

			Retour à la réalité du lundi matin : le bouchon matinal est là, inévitable, devant, derrière, à gauche, à droite, partout, un océan de véhicules. Trop de voitures, plus de voitures. On achète ces autos très chères qui peuvent rouler à 260 à l’heure et on met quarante minutes pour franchir dix kilomètres. Elle regarde autour, observe les gens. Certains hochent la tête au rythme d’une musique qu’elle n’entend pas. D’autres parlent au téléphone, avec des appareils incrustés dans l’oreille, extra-terrestres déjà parmi nous.

			Au bureau, elle retrouve la fébrilité coutumière, cette sensation d’urgence, ce bourdonnement de ruche. Charlotte et ses collègues, elles sont cinq, jouissent d’une excellente réputation dans leur domaine. Le carnet de travail est rempli pour des mois à venir, c’est un succès sur toute la ligne.

			— Bonjour Charlotte, lui lance une associée.

			— Bonjour, Léa. Ça va ? Quelle heure est-il ?

			— Neuf heures quinze.

			— Désolée pour le retard. Je pense que je passe plus de temps dans le trafic qu’au bureau.

			— Pas grave. Tu as reçu une invitation à luncher.

			— Bon. Qui veut se faire pardonner quelque chose ?

			— C’est Yves Boucher, de Boucher, Dubois et Plamondon.

			— Je le connais ?

			— Tu l’as croisé dans des cocktails ou des colloques, j’imagine. Un grand brun, mince, assez sexy.

			— Léa, les femmes sont censées être au-dessus de telles considérations.

			— Devant les autres, oui. Il attend ton appel.

			— Merci.

			Charlotte se rend à son bureau où règne un désordre sympathique. Une chance qu’on ne reçoive pas les clients ici, murmure-t-elle. Elle se dirige vers la machine pour se faire un double expresso. Puis elle prend le temps de s’asseoir et de souffler un peu. Elle consulte son agenda : deux rendez-vous avant midi, puis rien avant quinze heures. Elle aura donc tout le temps pour le lunch. Un grand brun ? Elle ne réussit pas à mettre un visage sur ce nom. On verra bien.

			Vers dix heures quarante-cinq, entre ses deux rendez-vous, elle téléphone.

			— Bonjour. Bureau de maîtres Boucher, Dubois et Plamondon.

			— Bonjour. Maître Boucher, s’il vous plaît ?

			— Puis-je lui dire qui appelle ? demande une voix féminine.

			— Je suis maître Charlotte Major.

			— Un instant, s’il vous plaît. Je vous passe maître Boucher.

			— Bonjour Charlotte. Yves Boucher ici. Vous allez bien ?

			— Oui, merci. Et vous ?

			— Oui, très bien. Vous vous souvenez, on s’est parlé il n’y a pas longtemps, dans un cocktail, un vendredi soir, ici à Montréal.

			— Je ne me rappelle pas bien. Désolée.

			— Ce n’est rien. Vous avez eu mon invitation ?

			— Oui.

			— Alors, on lunche ensemble ?

			— D’accord.

			— Vers treize heures, chez Bricou, ça va ?

			— D’accord. J’y serai.

			— À tantôt.

			Elle arrive au restaurant un peu en retard. Dès l’entrée, elle découvre que la gent masculine domine. Elle ne voit que trois ou quatre femmes parmi une bonne trentaine d’hommes. L’un de ces hommes lui fait signe de la main, justement. Léa avait raison, se dit Charlotte. Il n’est pas mal du tout. Elle approche.

			— Bonjour, Charlotte.

			— Bonjour.

			— Asseyez-vous, je vous en prie.

			— Merci.

			Ils commandent rapidement. Un moment de silence s’installe. Charlotte remarque quand même un léger sourire sur les lèvres d’Yves Boucher. Elle décide de plonger.

			— Qu’est-ce qui me vaut cette invitation ?

			— Bon, voilà, allons-y. Vous savez…

			— On peut se dire tu ?

			— Oui, ok. Avant toute chose, je l’ai appris en t’attendant ici : ce contrat pour lequel nous étions tous les deux en lice, eh bien, c’est notre bureau qui l’a obtenu.

			— Évidemment.

			— Pourquoi évidemment ?

			— Nous étions les mieux qualifiées. Mais c’est ton bureau qui l’a eu, on sait pourquoi.

			—Je peux te jurer que nous n’avons jamais fait de lobbying pour ce contrat.

			— Pas nécessaire. S’ils ont le choix entre une firme de femmes et une firme d’hommes, ils vont automatiquement choisir les hommes.

			— Tu vas me servir le fameux plafond de verre.

			— C’est pas moi qui le dis. Tu te souviens de la commission Bouchard-Taylor ? A-t-on invité une femme à faire partie des commissaires ?

			— Je ne sais pas.

			— Imagine. Dans une société qui prône l’égalité femme-homme, on forme une commission qui va examiner cette égalité dans le Québec d’aujourd’hui, donc aussi chez certaines communautés immigrantes, et on n’invite pas de femmes à en faire partie.

			— Je ne me souviens pas qu’on ait entendu de protestations des groupes de femmes à ce sujet. Pourquoi ne sont-elles pas montées aux barricades ? Pourquoi n’es-tu pas montée aux barricades ?

			— Et la commission Bastarache ? Pas de femmes non plus. Toujours le Old Boys Network. Au Québec, plus de 50 % des avocats avec vingt ans d’expérience sont des femmes. On aurait pu en trouver au moins une, il me semble.

			— On ne t’a pas approchée ?

			— Non.

			— Tu aurais accepté ?

			— Je ne sais pas.

			— I rest my case, comme on dit en Cour, n’est-ce pas ? Bon, passons. J’ai une proposition à te faire : veux-tu te joindre à notre bureau ? Tu es très compétente, efficace.

			— Et je serai associée à parts égales ?

			— Euh, pas tout de suite.

			— C’est non. J’aime mieux être premier dans mon village que second à Rome, disait Jules César.

			— Oui, mais, somme toute, quand on compare deuxième chez nous avec ses avantages, c’est beaucoup mieux que première dans ton petit bureau.

			— Petit bureau, merci pour le mépris.

			— Excuse-moi, ce n’était pas ce que je voulais dire.

			— Et j’ai aussi mes collègues, je ne peux les laisser tomber.

			— Écoute, mon offre reste sur la table. Penses-y, veux-tu ?

			— C’est déjà tout réfléchi. Merci pour l’invitation. Je dois partir.

			— Mais tu n’as rien mangé.

			— Je n’ai plus d’appétit, ciao.

			— Charlotte…

			Elle se lève et se dirige vers la sortie. Une fois dehors, elle fait quelques pas pour se calmer et reprendre ses esprits. Quel macho, rage-t-elle. Il ne sait pas à qui il a affaire.

			Elle hoche la tête, puis la relève, hume l’air tout en hélant un taxi.

			— Belles fesses, souffle un passant derrière elle.

			Elle se retourne, il a déjà disparu dans la foule. Tous des machos, répète-t-elle, en souriant de plaisir. Je n’en suis pas à une contradiction près.

			Après sa journée au bureau, Charlotte doit rester encore pour un meeting. Ces imprévus la contrarient de plus en plus. Elle croyait terminer vers seize heures, à temps pour aller travailler à son atelier de mosaïque, son hobby depuis maintenant six ou sept ans. Elle a même fait des voyages jusqu’à Venise pour aller chercher les matériaux nécessaires à ses œuvres. Elle peut mettre des mois pour achever un travail. Quand elle taille soigneusement ses tesselles pour les placer là où elles doivent l’être, elle oublie les frustrations de son travail, le vide amoureux de sa vie, le temps qu’il fait, le temps qui passe, tout.

			Depuis quelque six mois néanmoins, la mosaïque occupant de plus en plus de place dans son temps et ses pensées, elle songe à prendre une année sabbatique afin se consacrer à sa passion. Et peut-être au bout du compte quitter sa profession pour se lancer dans une nouvelle vie : artiste à temps plein. Quand elle rêvasse, elle se voit courir les symposiums, les salons, les expositions. Elle navigue sur Internet et découvre en Italie ces ateliers, écoles ou stages, tous plus attrayants les uns que les autres.

			Ravenne ! Elle en a visité toutes les basiliques, comme Saint-Vital, qui a inspiré Gustav Klimt pour ses personnages féminins, ou Saint-Apollinaire, le patron de la ville. Elle y restait si longtemps à regarder en l’air qu’elle en sortait le cou endolori, le crâne vrillé de migraines. Ces basiliques datent de 1500 ans et les mosaïques donnent l’impression d’avoir été terminées hier : c’est la pérennité de cette forme d’art qui l’a poussée à se lancer dans cette activité. Une fois, elle était restée devant un tableau, envoûtée, remarquant pour la première fois que le relief de la mosaïque était irrégulier, pas lisse du tout, chaque tesselle orientée selon un angle permettant une réflexion maximale de la lumière. Au même instant, entendant l’adagio d’Elgar joué quelque part autour, elle s’était sentie transportée si loin que les larmes avaient jailli et, pendant les cinq minutes qui avaient suivi, recueillant sur ses lèvres le goût salin du bonheur, elle s’était dit que l’éternité devait ressembler à ce moment.

			Elle pourrait suivre des cours à Spilimbergo, quelque cent-vingt kilomètres au nord-est de Venise. Quel joli nom : Spilimbergo. On a l’impression d’enfants jouant à saute-mouton. Douze mille habitants seulement. Ravenne en compte cent cinquante mille. Trop, se dit-elle. Elle a vécu toute sa vie adulte dans une grande ville. Elle ne rêve que d’un village où tout se fait à pied : le café du coin, l’épicerie, la charcuterie, la boulangerie, le marchand de vin, la terrasse où elle pourrait siroter un Prosecco en fin d’après-midi ; un bourg d’une autre époque, une bulle à l’écart du bruit, de la foule, de sa vie depuis plus de dix ans ; un paese où tout le monde se connaît, où on la saluerait par son prénom, où on pourrait sortir sur la place, les soirs d’été, pour déguster une glace. Comme elle y serait bien. Pourquoi ne pas voir sérieusement si elle pourrait réaliser ce projet ? Qu’attend-elle pour entreprendre des démarches concrètes, au lieu de pelleter des nuages, comme disait son père ? À cette pensée, Papa !... ses yeux s’humectent.

			À quarante ans, est-elle à un moment charnière de sa vie ? Si elle ignore ce tournant, le regrettera-t-elle pour le restant de ses jours ? Doit-on opérer soi-même un changement avant que la vie ne nous y oblige ? Ma mère a dû le subir à quarante-trois ans quand mon père l’a laissée. Avait-elle vu venir le coup ? Aujourd’hui, avec le recul, je ne peux croire qu’elle ne l’a pas pressenti. Toutefois, tapi dans le confort de la routine, on fait semblant de ne s’apercevoir de rien. On se ferme les yeux, on se fait croire que tout va bien. La voix inoubliable de Renée Claude lui revient, avec cette musique si triste, si poignante, ces mots si vrais, comme des couteaux qui transpercent.





			J’ai cru aimer et j’ai cru l’être

			D’un seul regard il faisait naître

			Des châteaux forts des nuits d’été

			Transfigurées par la beauté

			Je retenais de son passage

			Des mots magiques et des images

			Que je croyais être éternelles

			Puis…

			Sans qu’on le veuille

			Sans un adieu et sans souffrance

			On sent venir l’indifférence





			Et on doit constater qu’on s’arrange avec cette indifférence, ce détachement, ce désamour, on se convainc après un certain temps que c’est normal. En réalité, on vit « les mélancoliques austérités du veuvage », comme elle l’avait lu dans Marguerite Yourcenar. Alors, un jour :





			Un salon sombre

			Dans un coin d’ombre

			Un fauteuil vide

			Là où vivait la poésie





			Comme tout le monde, on avait rêvé sa vie d’amour. Cette vie amoureuse, comme un nuage enchanté sur lequel on irait se bercer, flottait quelque part dans l’avenir et nous attirait. Qui donc nous y emmènerait ? On a toujours pensé que l’autre nous transporterait, comme ces maris de l’ancienne époque qui prenaient leur femme dans leurs bras pour lui faire franchir le seuil de leur nouvelle maison. Souvent, ces pauvres épouses se retrouvaient en prison pour le restant de leurs jours.

			Personne ne nous a jamais prévenu qu’on devait définir et fabriquer soi-même sa vie amoureuse. On n’est jamais si bien servi que par soi-même, dit la maxime. Pourquoi en amour laisser l’autre décider pour ensuite se rendre compte que la vie vécue n’est pas celle qu’on avait imaginée ? Si je te dis comment je veux que tu m’aimes, si je te dis comment je vais t’aimer, n’est-ce pas mieux ? Pourquoi laisser au hasard ce qui est le plus important dans sa vie ? Pourtant, tout le monde vit comme ça, tout le monde se perd, oublie ses désirs. Quand la catastrophe arrive, il est trop tard. On est trop loin l’un de l’autre, on ne peut plus recoller les morceaux des rêves brisés.

			Et que pleure-t-on vraiment quand l’autre nous quitte ? Le déchirement du moment ou l’état de bonheur qu’on a vécu il y a longtemps ? Ou tous ces instants où l’on n’a rien fait pour se rapprocher, où l’on s’est entêté seulement pour avoir raison, pour savourer une petite victoire dont le goût amer aurait dû nous faire revenir sur notre position ? N’aurions-nous donc pas dû, alors, nous jeter dans ses bras en disant : « Je t’aime ! »

			Au bout du compte, si on est honnête, on ne peut en vouloir à l’autre, on est complice de sa propre catastrophe. Il y avait des signes, c’est certain. Pourquoi ma mère ne les a-t-elle pas vus ? La peur, toujours la peur. La peur de quoi ? De la solitude. On va donc accepter de son plein gré cette vie de grisaille de peur de se retrouver seul ? Le désenchantement peut-il devenir un mode de vie, une façon normale de respirer ? Comment peut-on dormir à côté d’un être qui ne nous touche plus, qui ne nous embrasse plus ? Tous les soirs, on se couche, on attend et rien ne se passe. Pourquoi alors ne pas faire le premier pas, toucher l’autre, lui faire comprendre clairement ce que l’on veut ? S’il vous rejette, vous aurez le droit de poser des questions : « Est-ce que tu m’aimes ? Si tu ne m’aimes plus comme je veux être aimé, je ne veux plus vivre comme ça ».

			Je dois me l’avouer aujourd’hui : ma mère a laissé aller les choses, comme mon père évidemment. Les torts sont des deux côtés.

			Et moi, suis-je comme ma mère ? De quoi ai-je peur ? se demande-t-elle. Du changement, de l’inconnu, de sauter dans le vide ? Sauter dans le vide ! Ne sois pas une enfant, se sermonne-t-elle à haute voix dans sa voiture en retournant à son condo vers vingt heures. Tu réagis en petite bourgeoise que tu es. Les réfugiés sautent dans le vide, les enfants errant d’un foyer d’accueil à l’autre sautent dans le vide. Toi, tu ne sautes pas dans le vide, tu as de l’argent, un très bon coussin même. Tu es comme ces gens nés dans la ouate qui partent pour un an, à l’aventure, se vantent-ils, mais avec la fortune de papa comme position de repli, si jamais les choses tournent mal. Tu es dans le même cas : après une année sabbatique, si ça ne marche pas à ton goût, tu pourras revenir au confort douillet de ton « petit » bureau, comme disait ton collègue Yves Boucher, et reprendre tes avocasseries. Des angoisses de riche, voilà ce que tu as. Tu as le choix ! Donc tu es très riche, scandaleusement riche : combien de femmes de ton âge ont cette option, ce luxe ?

			La chanson de Willie Nelson lui revient :

			Mamas, don’t let your babies grow up to be cowboys

			Make’em be doctors and lawyers…

			Devenir artiste à temps plein, à quarante ans, c’est voir grand, se lancer à l’aventure comme un héros, comme un cowboy, avec le doute et l’incertitude comme seul horizon.

			Sois seulement une avocate, lui murmure la peur, c’est confortable, chaud, sans inquiétude, sans souci du lendemain.

			Sans défi, sans envergure, sans ivresse, sans bonheur, lui répond la vie. Ce « seulement » est tellement petit, mesquin, étriqué, couard. Où sont partis tes rêves, les désirs et les envies de tes vingt ans, cet avenir sans limites que tu entrevoyais ?

			En entrant chez elle, il est déjà vingt heures trente. Courir comme ça n’est pas une existence, rage-t-elle. Je n’ai pas d’homme dans ma vie, j’en suis arrivée à devoir me contenter des compliments d’étrangers qui passent dans la rue. Elle se fait couler un bain chaud, met une musique de Mozart, se verse un verre de vin blanc. Elle se glisse dans la baignoire en fermant les yeux. De temps en temps, elle rajoute de l’eau chaude, sirote son verre, les pensées tourbillonnantes. Le téléphone se fait entendre.

			— Allo ?

			— Oui, c’est moi. Tu rentres bien tard.

			— Natalie, mon amie, j’ai bien besoin de toi, s’écrie-t-elle la voix soudain brisée.

			— Mais qu’est-ce que tu as, tu pleures ?

			— Un peu.

			— Pourquoi ?

			— Je suis mêlée.

			— Bon, tes problèmes de riche encore.

			— C’est exactement ce que je me disais il y a une demi-heure.

			— Que se passe-t-il ?

			— J’ai le goût de tout plaquer et d’aller faire de la mosaïque en Italie.

			— Encore ? Arrête d’en parler et vas-y.

			— Tu m’encourages ?

			— Pourquoi pas ? Tu as de l’argent, non ? Tu peux prendre une année sabbatique et, si tu te casses la margoulette, tu reviens dans ton petit bureau.

			— Quelle haute opinion tu as de moi. Tu utilises la même expression que mon concurrent Yves Boucher ce midi.

			— J’ai une haute opinion de toi puisque tu es mon amie. Je crois aussi à ton talent. Ce que tu fais est magnifique.

			— Assez pour gagner ma vie ?

			— Ça, je ne sais pas. Tu le sauras quand tu seras dedans. Mais dis-toi bien que faire de la mosaïque comme tu le fais en ce moment, en dilettante, ne sera pas la même chose quand ce sera devenu ton métier. Mosaïque vingt-quatre heures par jour, pour gagner ta vie, tu vas peut-être trouver ça dur.

			— C’est bien ce qui me fait hésiter.

			— Mais tu veux vivre, non ?

			— Oui.

			— En ce moment, tu vis ?

			— Non.

			— Alors, fonce.

			— Mon ventre se noue à cette pensée.

			— C’est ça, la vie. Comme quand tu rencontres ZE Man.

			— Je suis presque décidée.

			— Bravo.

			— Tu vas venir me voir en Italie ?

			— Je ne suis pas riche comme toi, moi. Je dois travailler, je n’ai pas de plan B.

			— Mais je serai seule là-bas.

			— Je serai seule ici. C’est la vie. Assume. Tu pourrais peut-être retrouver ton bel Italien de la Corse.

			— Ne ris pas de moi. Tu viens me voir le weekend prochain ?

			— Où ?

			— Je participe à un salon au Palais des congrès.

			— Tu seras là tout le weekend ?

			— Oui, vendredi soir, samedi toute la journée et dimanche jusqu’à quatorze heures.

			— J’irai te voir samedi après-midi, ou plutôt samedi matin, avant la foule.

			— Merci.

			— Il y aura foule ?

			— Je crois, oui, j’espère. C’est un gros salon. Tout ceux qui font de la mosaïque à Montréal et même ailleurs seront là. Plus de cent exposants, je crois.

			— Donc, samedi matin pour moi. Dix heures, c’est bon ?

			— Ça ouvre à dix heures.

			— Voilà.

			— J’ai de nouvelles œuvres que tu n’as pas vues. C’est très réussi, je pense.

			—Et ton père ?

			— Quoi, mon père ?

			— Tu as décidé ?

			— Je ne sais pas comment m’y prendre.

			— Une amie a engagé un détective privé pour faire suivre son mari.

			— Tu veux que j’engage un détective privé ?

			— Pourquoi pas ? Tu veux retrouver ton père, non ? Ces gens ont des moyens que nous, on n’a pas.

			— Peut-être, je n’y avais pas pensé. Merci.

			— Dors bien, ma chérie. La vie est belle, surtout quand on a le choix comme toi.

			— Merci Natalie, je t’aime.





Exposition de Charlotte


			Quand Natalie arrive au Palais des congrès, il est près de dix heures. Il y a déjà foule. Une fois entrée, elle est tout de suite impressionnée par l’espace et le nombre d’exposants. Elle se procure un plan sur lequel elle réussit à dénicher le stand de son amie. Elle déambule lentement, regardant à droite et à gauche, surprise par la taille imposante de certaines pièces. Les couleurs brillent de partout et on a l’impression de se retrouver entourée de lumières multicolores. Elle arrive devant Charlotte. Celle-ci est en train de discuter avec un client. Natalie attend donc patiemment, examinant les nouvelles pièces dont son amie lui a parlé et qu’elle n’a pas encore vues. Le client en tient justement une dans ses mains.

			— C’est très beau, cette pièce, dit-il.

			— Merci, répond Charlotte. C’est ce qu’on appelle de la mini-mosaïque.

			— Celle-ci représente Barcelone, n’est-ce pas ?

			— Oui.

			— On reconnaît très bien la ville, bravo.

			— Merci.

			— Vous en avez plusieurs ?

			— Oui. J’ai fait une série avec les villes que j’ai visitées. Et même celles où je ne suis pas allée.

			— Reproduire un profil de ville reconnaissable dans un si petit cadre est un exploit. Quelles sont les autres villes ?

			— Montréal évidemment, Les Éboulements, Baie Saint-Paul, l’Île-aux-Coudres. Venise, Crémone, de petites villes d’Italie pas très connues comme Volterra, que vous voyez ici. L’autre à côté représente Monteriggioni. Celle-ci montre le clocher de Périgueux illuminé le soir. Il y a aussi Madrid, Grenade, Paris, etc.

			— Elles sont toutes magnifiques.

			— Merci. J’aime beaucoup les petits détails.

			— Je vais vous en prendre cinq.

			— Cinq ? Merci beaucoup. Lesquelles ?

			Natalie s’éloigne un peu pour laisser son amie terminer sa vente. Elle revient dix minutes plus tard.

			— Tout va bien, on dirait.

			— Quel début. Tu aimes ces miniatures ?

			— Elles sont vraiment magnifiques. Et tu les vends combien ?

			— Trois cents dollars pièce.

			— Et tu en as déjà vendu cinq, bravo !!

			— Ce type m’a dit que je devrais aller au salon de Toronto. J’en vendrais à pelletées.

			— Il a raison. J’ai une amie d’enfance qui fabrique des lampes uniques. Elles se vendent très cher. Il n’y a pas de clients pour ces prix-là à Montréal. Elle va donc à Toronto et elle en vend plein.

			— Je ne veux pas aller vivre à Toronto pour gagner ma vie comme mosaïste.

			— Tu n’es pas obligée de vivre là-bas. Tu peux très bien aller passer quelques mois à Lumbago.

			— Pas Lumbago, espèce de chipie, Spilimbergo.

			— Peu importe.

			— Bonjour monsieur, coupe Charlotte. Je vous invite à jeter un coup d’œil sur mes productions. Ça s’appelle de la mini-mosaïque. Excuse-moi, Natalie.

			— Pas de problème. Ciao.

			— Ciao.

			Natalie continue de se promener dans le salon. Au bout d’une heure, elle en a fait le tour et elle sort.

			Le dimanche soir, elle est chez elle quand le téléphone sonne.

			— Allo ?

			— Je suis le chouchou.

			— De qui ?

			— Du salon.

			— Que veux-tu dire ?

			— Ma production a été nommée Coup de cœur du salon.

			— Bravo. Le prix est de quel montant ?

			— Tu es donc terre-à-terre.

			— Si tu veux en vivre, tu devras y passer.

			— Je sais. J’ai reçu plein de commandes et d’invitations aussi pour des salons.

			— Tu es lancée, ma chère.

			— Je crois bien que je suis décidée.

			— Bien. Il y aura toujours un lit pour toi chez moi si jamais tu te retrouves à la rue.





Chapitre I


			Où l’histoire commence


			Les médias ne s’émurent qu’au deuxième incident, le premier ayant été réduit à un entrefilet coiffé du titre En bref, dans les bas de page des différents quotidiens. Cette fois-ci, à la une, les lecteurs purent lire ceci :

			Robert Spénard, présentateur de nouvelles à Radio-Canada, dont on était sans nouvelles depuis hier matin, est réapparu hier soir. Ni lui ni son employeur n’ont fait de commentaires. On se rappelle qu’il y a une semaine, son collègue Richard Morin s’était volatilisé lui aussi pendant une journée. Les deux hommes semblent n’avoir subi aucune violence. Certains ont suggéré l’hypothèse d’un enlèvement, mais les autorités n’ont reçu aucune demande de rançon de la part de présumé(s) ravisseur(s).

			Richard Morin et Robert Spénard avaient repris leur poste comme si de rien n’était, refusant de répondre à quelque question que ce soit. Leur patron contacta quand même la police, à l’insu des deux intéressés. L’enquêteur Michel Beaulieu reçut Réjean Martel, rédacteur en chef, Redchef comme on dit dans l’argot radio-canadien.

			— Leur connaissez-vous des ennemis ? demanda l’enquêteur.

			— Je ne les connais pas personnellement. Je leur ai parlé quand ils sont revenus. Ni l’un ni l’autre n’a voulu expliquer ce qui était arrivé. J’ai insisté, mais les deux sont restés silencieux.

			— Il n’y a aucune tache à leur dossier chez vous ?

			— Je crois que non.

			— Des plaintes des auditeurs ?

			— Je ne sais pas. Il faudrait que je voie avec le service des relations avec l’auditoire.

			— S’il y avait eu des plaintes, ce service vous aurait contacté ?

			— J’imagine que cela dépend de la plainte. Peut-être qu’ils décident de laisser passer s’ils jugent que ce n’est pas important.

			— Quel est le nom de la personne que je dois contacter ?

			— Ça doit être Claude Forget, je pense. Si c’était quelque chose d’anodin, Claude en a peut-être parlé directement aux deux hommes.

			— Possible, oui. Je vous recontacterai si j’ai des nouvelles, dit l’enquêteur en se levant et en tendant la main.

			— Ok, merci, n’hésitez pas, répondit Réjean Martel.

			Le soir même, Michel Beaulieu, découvrant que Robert Spénard présente le bulletin d’informations de 22 heures, décide d’écouter les nouvelles à Radio-Canada. Robert Spénard commence le bulletin, apparemment remis de sa mésaventure. Beaulieu écoute distraitement, ne remarquant rien de spécial. Après quinze minutes, il dort.

			Le samedi, l’enquêteur Beaulieu reçoit chez lui. Il a invité des collègues, des amis et quelques voisins. Il fait beau et chaud, rareté au Québec, alors tout le monde est de bonne humeur. Tous étant au courant des disparitions et du fait que leur hôte travaille au SPVM, la conversation s’oriente évidemment tout de suite sur ce sujet.

			— Je ne peux rien vous dire, commence Beaulieu.

			— Aucune piste ?

			— Pour l’instant, nous n’en savons pas plus que vous. De toute façon, ni l’un ni l’autre n’a porté plainte.

			— Vous savez pourquoi ?

			— Je ne sais pas. Ils ne veulent pas faire de vagues, j’imagine.

			— Mais pourquoi ?

			— Je vous l’ai dit : je ne sais pas.

			— Moi, j’ai remarqué quelque chose, dit son voisin Bernard Dumas, professeur de français.

			— Quoi donc ? demande tout de suite l’inspecteur.

			— Je me demandais ce qu’il y avait de changé chez eux depuis quelques jours. Je l’ai même dit à ma femme, n’est-ce pas, France ?

			— Oui, répond-elle. On écoutait les nouvelles et il me disait : « Tu ne trouves rien de différent chez eux ? »

			— Après deux jours, ça m’a soudain frappé, continue Dumas.

			— Quoi ?

			— Ils ne parlent pas comme avant.

			— Avant quoi ? demande l’autre voisin.

			— Avant leur disparition. Il me semble que leur articulation est meilleure, on comprend tout ce qu’ils disent, même si on ne les regarde pas.

			— Quelle différence ? demande Roger, un collègue de Michel Beaulieu.

			— Si vous regardez les nouvelles, ou un film, c’est pareil, vous pouvez lire sur les lèvres des gens en même temps qu’ils parlent. Si jamais ils ne prononcent pas comme il faut, vos yeux compensent pour vos oreilles.

			— C’est vrai qu’aujourd’hui, dit un collègue de Beaulieu, l’articulation des comédiens, pas seulement les nôtres, Français et Américains aussi, est assez molle.

			— Faites le test, vous allez voir. Écoutez le téléjournal le dos tourné.

			— Je vais avoir l’air fin, écouter les nouvelles le dos tourné, s’esclaffe un ami de Beaulieu.

			— J’imagine ta femme. Elle changera de poste, rit Beaulieu.

			— Et je dirai à ma femme : qu’est-ce que tu fais ? J’écoute les nouvelles. Mais tu as le dos tourné, dira-t-elle. Je continuerai : justement, je ne REGARDE pas les nouvelles, je les ÉCOUTE. Et elle dira comme d’habitude : t’es fou !

			— Donc, vous pouvez écouter maintenant ces deux lecteurs de nouvelles en ayant le dos tourné ?

			— Il suffit de fermer les yeux, c’est la même chose. Je le fais maintenant et on comprend tout.

			— Ce qui n’arrivait pas avant ?

			— Je n’ai pas de preuve, mais je suis presque certain. Avant, je disais à France : il a oublié une liaison, ou il n’a pas fait l’accord comme il faut. Ou je lui demandais : qu’est-ce qu’il a dit ? Tu as compris ? Ça arrivait relativement souvent.

			— Vous croyez que tout le monde s’occupe de ça ?

			— Non, évidemment. C’est une déformation professionnelle chez moi, de remarquer comment les gens s’expriment. Mais ces présentateurs sont payés justement pour bien lire les nouvelles, bien articuler. Il faudrait que j’écoute les nouvelles d’avant les enlèvements pour pouvoir comparer. Je n’enregistre pas le téléjournal, si vous voyez ce que je veux dire.

			— Bonne habitude. Les écouter une fois par jour est suffisant. À moins de vouloir vivre dans une dépression permanente.

			— Exact.

			Quelques jours plus tard, l’enquêteur décide quand même de contacter Claude Forget.

			— Oui, bonjour, monsieur Forget. Je suis Michel Beaulieu, enquêteur du poste 22. Réjean Martel, rédacteur en chef chez vous, est venu me voir pour le cas des deux disparitions. Il n’y a pas d’enquête officielle, faute de plaintes des deux victimes. Mais monsieur Martel est inquiet.

			— Nous le sommes tous.

			— Il m’a dit de vous contacter pour voir s’il y a eu des plaintes au sujet de vos deux présentateurs.

			— Quelles sortes de plaintes ?

			— N’importe quel genre de plainte. Le moindre détail peut nous aider. Vous conservez les plaintes ou les remarques des auditeurs ?

			— Oui. Tout est archivé depuis 2009.

			— 2009, wow.

			— Toutefois, aujourd’hui, de plus en plus d’auditeurs écrivent directement aux journalistes, ou encore à l’émission visée.

			— Vous est-il possible de me faire parvenir les courriels concernant ces deux personnes, disons, depuis deux mois ?

			— Je vais voir ça et je vous reviens. Ça va ?

			— Et aussi les bandes enregistrées des bulletins de nouvelles où ils sont présentateurs. Disons une semaine avant leur enlèvement et une semaine après, c’est possible aussi ?

			— D’accord.

			Une semaine plus tard, Michel Beaulieu attend chez lui la visite de Bernard Dumas, son voisin professeur de français. Il lui a donné à lire et à écouter tout le matériel envoyé par Radio-Canada. Il a de la difficulté à rester tranquille, se levant à tout bout de champ pour aller voir à la fenêtre. Finalement, Dumas se pointe vers vingt heures.

			— Enfin, dit Beaulieu, en ouvrant.

			— Tu as si hâte que ça ?

			— Oui.

			— Allons-y.

			Ils s’installent dans le salon.

			— Commençons par les courriels, dit Bernard.

			— Oui.

			— Plusieurs plaintes.

			— Seulement ces trois là ?

			— Non, mais plus souvent que les autres.

			— Ok.

			— Et il y en a deux ou trois par semaine à leur sujet au cours des deux mois que j’ai pu examiner.

			— C’est beaucoup, non ?

			— Je pense oui. Les plaintes soulignent qu’ils ne font pas les liaisons, comme dire Quel animaux au lieu de Quel-z-animaux. Ou Sentiment humain, le titre de l’album de Pierre Lapointe, alors qu’il est bien écrit : Sentiments humains, où on doit faire la liaison, Sentiment-z-humains, sinon comment l’auditeur, qui ne voit pas les mots, peut savoir qu’il y en a plusieurs ?

			— Je comprends.

			— Ils ne font pas non plus les bons accords.

			— Exemple ?

			— Une fois, Spénard a demandé à un invité : Quel est selon vous les solutions ?

			— Même moi, je ne ferais pas ce genre de fautes, il me semble.

			— Il a même dit une fois La levée du jour.

			— Ouais !

			— Un de nos trois larrons parle de « certains échappatoires fiscaux » alors que c’est féminin, et son collègue enchaîne avec « Des personnes qui sont restés prisonniers ». Ne parlons pas du Wi-Fi, et aussi de Airbnb, tous deux continuellement prononcés à l’anglaise. En fait, ils font exactement comme les Québécois en général qui prononcent en anglais tous les mots de langue étrangère, qu’ils soient en espagnol, en italien, en polonais, etc. Les trois mettent le mot argent au féminin, comme la grande majorité des Québécois.

			— Comme moi, sans doute.

			— Un correspondant a dit une fois que le Canada, dans une mission internationale, enverrait six cents troupes.

			— Six cents troupes ?

			— En anglais, on peut envoyer six cents troops mais, en français, on envoie six cents soldats. Ils disent aussi « en charge de ».

			— Et alors ?

			— C’est en anglais. En français, on dit « chargé de ».

			— Donc plusieurs fautes.

			— Oui. Je pourrais continuer encore un bon bout de temps.

			— Il n’y a pas un conseiller linguistique à Radio-Canada ?

			— Si. On se demande ce qu’il fait, n’est-ce pas ?

			— Oui.

			— Mais tout ça a cessé du jour au lendemain ?

			— Presque.

			— Et ce lendemain est évidemment…

			— Le soir même de leur retour au travail, ou le lendemain matin.

			— Si vite ?

			— Oui. Pratiquement aucune faute, articulation améliorée, liaisons respectées scrupuleusement, etc.

			— Intéressant.

			— Ils se permettent même de corriger des choses en ondes, au fur et à mesure.

			— De plus en plus fascinant.

			— Exemple. Spénard lit les nouvelles du sport : Les problèmes de dos de Nadal sont derrière lui, pouffant de rire avant la fin. Il a immédiatement dit : Ça sonne un peu drôle, non ? On devrait dire : Les problèmes de dos de Nadal sont chose du passé.

			— Beaucoup mieux, oui, mais moins drôle.

			— Si jamais ils ont été enlevés, je sais par qui.

			— Wow, dis !!

			— Sûrement un prof de français, ou alors quelqu’un pour qui la qualité du français est très importante.

			— Évidemment, tu as raison. Tu as déjà pensé à devenir enquêteur ?

			— Non, mais étudier la littérature, analyser les écrits d’un auteur ressemblent en fin de compte à ton travail de dépistage. Autre chose aussi.

			— Quoi donc ?

			— Les victimes sont deux employés de Radio-Canada, n’est-ce pas ?

			— Et alors ?

			— Les employés des autres réseaux font certainement autant de fautes, sinon davantage, non ? La question est donc : pourquoi les kidnappeurs, si jamais c’est le cas, visent-ils seulement Radio-Canada ?

			— Poser la question est y répondre, comme on dit.

			— Peut-être.

			— Une vengeance ?

			— Possible. Ou des gens qui croient à une mission de Radio-Canada : être un exemple du bien-parler, un phare pour la qualité de la langue, les autres chaînes commerciales s’en souciant moins.

			— Tout cela se tient.

			— Vraiment passionnant de faire ce travail. Merci.

			— C’est moi qui te remercie, Bernard.

			Évidemment, les rumeurs entourant les deux disparitions se multiplient. Les cotes d’écoute de la station d’État montent en flèche. La majorité des gens syntonisent Radio-Canada à l’heure des bulletins de nouvelles pour voir quelle tête ont ces deux types. Pour attendre surtout l’annonce d’une troisième disparition. Les gens raffolent des drames en direct.

			La concurrence crie au coup monté, sommant Radio-Canada de s’expliquer. Celle-ci a beau répéter que les deux journalistes ont refusé de dire quoi que ce soit, la cabale va bon train.

			Mis au pied du mur, décidé à mettre fin à ce psychodrame, le grand patron de Radio-Canada convoque les deux hommes à son bureau. Ceux-ci décident de se rencontrer avant, en secret, pour décider de la stratégie. Ils ne se sont jamais fréquentés, ils ne se connaissent pas, mais la situation les rapproche.

			On est le lundi. Ils sont convoqués pour mardi après-midi. Spénard invite donc Martel à son chalet dans les Laurentides pour le soir même. Ils décident même de prendre chacun sa voiture pour ne pas attirer l’attention, Spénard partant même une heure avant Martel.

			Quand Martel arrive, il est déjà vingt heures trente. Les deux hommes ouvrent une bière et s’installent pour discuter. Après les explications sur leur carrière, leur vie personnelle, etc., ils entrent dans le vif du sujet.

			— Ils ne t’ont pas fait mal ? commence Spénard.

			— Pas du tout.

			— Moi non plus.

			— Tu as eu peur ?

			— Pas vraiment. J’avais plutôt envie de rire.

			— Moi aussi. Surtout quand, pour me punir, ils faisaient jouer les chansons du chanteur Marshmallow.

			— Toi aussi ?

			— Oui.

			— Je riais au début, mais c’était moins drôle après. Nous demander de transcrire les paroles de ces chansons était vraiment difficile.

			— Oui, ce Marshmallow n’ouvre vraiment pas la bouche.

			— D’où son nom sans doute.

			— Très juste. Ils me disaient que je parlais exactement comme lui, sans articuler. Et donc que les auditeurs vivaient la même chose que moi quand j’essayais de transcrire cette foutue chanson : ils ne pouvaient pas comprendre.

			— Ils t’ont fait recommencer plusieurs fois ?

			— Et comment ! Ils ne faisaient que m’interrompre et dire : erreurs, recommence.

			— L’un te tournait le dos ?

			— Oui. Celui-là disait qu’il devait comprendre tout, même s’il ne me voyait pas.

			— Ils t’ont parlé d’Olga Beauvais ?

			— Et comment. Celui qui était le plus intense répétait à tout bout de champ : Tout le monde ne peut pas être Olga Beauvais.

			— À moi aussi, il me répétait ce refrain. C’est vrai qu’elle est super. À tous les points de vue, mais…

			— Mais quoi ?

			— Beauté inaccessible.

			— Voilà. Que fait-on avec le grand patron ?

			— On refuse de dire quoi que ce soit.

			—Tu es certain ?

			— Absolument. Tu imagines que Radio-Canada, pour calmer le jeu, explique sur les ondes que nous avons été enlevés par deux illuminés parce que notre français laissait à désirer ? Radio-Canada perdrait la face et nous, notre emploi.

			— Et ils ne se gêneront pas pour nous sacrifier.

			— C’est certain. Donc nous n’avons rien à dire. Nous sommes assidus, ponctuels. Qu’ils nous jugent là-dessus. Continuons sur cette lancée. On verra plus tard.

			— D’accord.

			Le lendemain donc, les deux larrons, au bureau du grand patron de Radio-Canada, en présence du rédacteur en chef, du directeur du personnel et d’autres cadres, restèrent sur leurs positions, répétant qu’ils n’avaient rien à dire, que personne ne leur avait fait de mal, que tout allait bien et qu’ils étaient très heureux à Radio-Canada. On les laissa partir, après les avoir félicités tout de même pour la qualité améliorée de leur travail.

			Le mercredi, au cours de la matinée, la rumeur se répandit qu’un troisième employé de Radio-Canada avait disparu. Patrice Hudon ne s’était pas présenté au travail. Le redchef avait téléphoné à la maison et la bonne lui avait dit que monsieur Hudon était parti à la même heure que d’habitude pour le travail. Son téléphone portable ne répondait pas. Comme on n’avait pas eu de nouvelles de lui à midi, on l’annonça sur les ondes. La concurrence jeta les hauts-cris, dénonçant cette déclaration faite dans le but évident d’attirer une clientèle assoiffée de drames et de malheurs.

			Tout l’après-midi, à chaque heure, la même nouvelle fut répétée.

			— Mais pourquoi la police ne fait-elle rien ? s’écria la concurrence.

			— Parce que personne n’a déposé de plainte formelle ! La police ne peut rien faire, fut la réponse

			— Arrangé avec le gars des vues, conclurent les compétiteurs.

			En fin d’après-midi, sans avertissement, Patrice Hudon apparut à son bureau. Le redchef, surpris et heureux, contacta l’enquêteur Beaulieu qui accourut à Radio-Canada. Contrairement aux deux premiers, Patrice Hudon fut d’accord pour parler de son expérience.

			— Alors, vous voulez vraiment m’expliquer ce qui s’est passé ? commença Beaulieu. Les deux avant vous n’ont rien voulu dire. On vous a enlevé ?

			— Oui.

			— Comme les deux autres avant vous ?

			— Oui.

			— Racontez.

			— Premièrement, il y a deux kidnappeurs.

			— Vous avez leur nom ?

			— L’un s’appelle Franz, l’autre Alex.

			— Vous n’avez pas leur nom de famille ?

			— Non.

			— Ils vous ont maltraité ?

			— Non. Ils sont très bien élevés, excellent français, milieu cinquantaine, je dirais.

			— D’origine québécoise ?

			— Oui.

			— Et que font-ils ?

			— Ils m’ont fait regarder et écouter des bulletins de nouvelles que j’ai présentés.

			— Mon voisin et moi, on a écouté et visionné les enregistrements de vos deux collègues, avant et après les disparitions, et on a conclu que ça avait un rapport avec la qualité du français. Ce serait des anciens profs de français ?

			— Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’ils m’ont demandé effectivement de trouver et de corriger toutes mes erreurs de français.

			— Comme ?

			— Mauvais accords, liaisons oubliées, mauvaises formulations, anglicismes, etc. Je devais me reprendre jusqu’à ce que je fasse mon bulletin de nouvelles sans erreur.

			— Ils vous disaient vos erreurs ?

			— Non, évidemment. Une seule consigne : Recommencez. Parfois, ils disaient : Il te reste trois erreurs à corriger, mais ils ne me disaient jamais lesquelles.

			— Difficile.

			— Quand ils s’impatientaient, quand ils trouvaient que je ne me forçais pas assez, ils me faisaient jouer des chansons. Vous connaissez le chanteur Marshmallow ?

			— Anglais ?

			— Non, Français.

			— Avec ce nom anglais, j’aurais dû y penser !

			— Son nom dit exactement ce qui se passe : on ne comprend rien quand il chante. Et si on ne le voit pas, alors pas moyen de lire sur ses lèvres. Mes deux ravisseurs me disaient que c’était la même chose pour mes collègues et moi : si on ne me regardait pas, on ne comprenait pas bien ce que je disais. Comme punition, je devais donc écouter une chanson de Marshmallow et transcrire les paroles. Affreux. Ce chanteur a gagné un prix comme découverte de l’année en France, imaginez. Mais je sais pourquoi.

			— Pourquoi donc ?

			— Comme les Français ne comprenaient rien non plus à ce qu’il racontait, ni ne pouvaient déterminer s’il chantait en français ou en anglais, et comme ils détestent avouer qu’ils ne comprennent rien, ils ont sans doute décidé de lui donner le prix au cas où.

			— Vous avez gardé votre sens de l’humour, on dirait. Votre expérience ne vous a pas vraiment traumatisé.

			— Je ne me suis jamais senti menacé. Ces deux types étaient inoffensifs au bout du compte.

			— Et vous avez réussi à transcrire ?

			— Ç’a été long et difficile. J’ai dû l’écouter au moins dix fois, je pense. Quand je suis sorti de là, après la journée à faire ces exercices, je n’en pouvais plus. Ce chanteur, je ne peux plus l’entendre, je pense que je fais une allergie.

			— Parlez-moi des deux hommes.

			— L’un n’était pas beau du tout, l’air triste.

			— Lequel ?

			— Franz. Il s’asseyait de temps en temps au piano et jouait des pièces classiques. C’était vraiment beau. Il était très gentil. Je pense que c’est l’autre qui l’a entraîné là-dedans.

			— Alex ? Pourquoi ?

			— Il était plus intense, disons. Il parlait de son oncle, je crois, qui a été remplacé par des jeunes dans les années 1970 ou 1980.

			— Il y aurait donc une vengeance.

			— Peut-être, oui, un règlement de compte avec Radio-Canada.

			— Hum. Je vais devoir chercher.

			— Cet Alex répétait, chaque fois que je devais recommencer : Tout le monde ne peut pas être Olga Beauvais.

			— Qu’est-ce qu’elle a ?

			— Ne me dites pas que vous ne la connaissez pas. Elle travaille à RDI.

			— Ça, je sais.

			— Vous ne l’avez jamais vue ?

			— Assise derrière son bureau, à la télé, oui.

			— Alors, vous n’avez rien vu. Quarante-cinq ans, intimidante de beauté, désarmante de simplicité, elle vous plante ses yeux directement dans les vôtres et vous en frémissez jusqu’à la plante des pieds. Ajoutez un port de reine et un sourire à faire fondre n’importe qui. Tous les hommes en sont amoureux, et quelques femmes aussi sans doute. Deuxièmement, d’après cet Alex – et il a raison – elle est la parfaite présentatrice de nouvelles : articulation impeccable, liaisons toujours à point, jamais de fautes. Parfois elle corrige même les erreurs en ondes, en présentant ses excuses aux auditeurs pour la piètre qualité du texte. Une vraie professionnelle.

			— Allez-vous porter plainte ?

			— Non.

			— Pourquoi ?

			— Ils ne m’ont jamais fait mal.

			— Ce n’est pas une raison.

			— En fait, la vraie raison est celle-ci : si l’un de nous porte plainte, ils vont donner aux médias l’enregistrement où on nous voit essayer de corriger nos fautes. La concurrence va sauter là-dessus et Radio-Canada va nous congédier immédiatement pour éteindre le feu. On n’a rien à gagner, n’est-ce pas ?

			— Vrai. Ne vous en faites pas, je n’en parlerai à personne, je ne vous ai jamais vu en fait, conclut Beaulieu en souriant. Autre chose ?

			— Oui. La maison devait appartenir à Franz. C’est lui qui s’installait au piano, un piano à queue en fait. Au mur, on voyait plusieurs tableaux et une mosaïque absolument spectaculaire. Quand ils m’ont finalement dit que je pouvais partir, j’ai demandé à la regarder. Je n’avais jamais vu une œuvre comme ça.

			— Qu’est-ce qu’elle a de spécial ?

			— On ne peut plus partir quand on est devant. Je ne suis pas très « art », dit Hudon, simulant les guillemets avec l’index et le majeur des deux mains, comme pour se moquer, mais ça, c’est autre chose.

			— Ça représente quoi ?

			— Une plante.

			— Une plante ? Vous avez été scotché devant une plante, comme disent nos amis les Français ?

			— Si jamais vous la voyez, vous comprendrez.

			— Elle a un nom cette œuvre ?

			— La mandragore.

			— Jamais entendu parler.

			— Moi non plus.

			— La mosaïque, elle était signée ?

			— Quelle importance ?

			— Si elle est signée, on peut retrouver l’auteur. Si on retrouve l’auteur, on peut retrouver le propriétaire.

			— Juste. Il me semble que j’ai lu Pier, P, i, e, r.

			— Vous êtes certain ?

			— Oui.

			— Je vais donc chercher un Pier sans deuxième r ni e.

			— Bonne chance.

			— À vous aussi.

			Le soir même, sur Internet, Beaulieu se met à la recherche de ce nommé Pier, auteur de la mosaïque aperçue chez le kidnappeur. Le mot Pier tout seul ne donne rien. Il écrit ensuite Pier mosaïque et obtient quelques indices. Il suffit d’écrire à ces deux ou trois personnes, se dit-il, ouvrant les fenêtres familières et posant ses questions. En moins d’une heure, il sait qu’aucun de ces Pier n’est la personne qu’il recherche.

			Il essaie maintenant mosaïque Montréal. Il trouve seulement deux ou trois endroits où on donne des cours de mosaïque, alors qu’il pensait devoir se taper des listes de noms. Heureusement, l’un de ces ateliers se trouve près de chez lui. Il imprime la page avec toutes les coordonnées nécessaires. Je verrai demain, se dit-il.

			Jeudi en fin d’après-midi, après son quart de travail, l’enquêteur Beaulieu décide de se présenter à l’atelier de mosaïque le plus près de chez lui. L’extérieur de l’immeuble ne paye pas de mine, l’intérieur non plus, constate l’enquêteur une fois passée la porte d’entrée. Il arrive dans un corridor dénudé, ponctué de cinq ou six portes en métal gris anti-feu. Aucune couleur, aucune décoration, on dirait un entrepôt. Sur la première porte à droite, on peut lire École de mosaïque, avec l’horaire des cours. Il n’a qu’à la pousser et il entre. Sept ou huit têtes de femmes se redressent en chœur, pour examiner l’intrus, leurs yeux exprimant la surprise, comme si la présence d’un homme en ce lieu constituait une exception, sinon une incongruité.

			Les hommes ne sont pas très COURS, peu importe le domaine, se dit l’enquêteur.

			Un grand désordre règne dans la pièce, avec des étagères à droite et à gauche, où s’empilent toutes sortes de choses. Regroupées devant les fenêtres, des tables encombrées de morceaux de couleur. Un vrai capharnaüm. On me reparlera du souci de l’ordre chez les femmes, réfléchit Beaulieu. Les femmes se trouvent autour de ces tables. Aucun homme en vue. L’une d’elles vient vers lui.

			— Bonjour. Je suis Monique, la propriétaire. Je suis aussi professeure et artiste.

			— Bonjour, madame. Mon nom est Michel Beaulieu. Je cherche quelqu’un qui travaille peut-être chez vous et qui signe ses œuvres Pier.

			— Oui.

			— Mais je ne vois pas d’homme ici. Comment puis-je le rejoindre ?

			— Impossible.

			— Pourquoi ?

			— Vous demandez : comment puis-je LE rejoindre ?

			— Et alors ?

			— Pier est ici, mais ce n’est pas un homme.

			— Excusez-moi, dit Beaulieu.

			— Pas grave, dit Monique. Celle qui signe Pier, c’est la femme là-bas, avec la tête brune. C’est la meilleure de mes mosaïstes. Ne le répétez pas, elle est même meilleure que moi.

			— Merci. Je vais garder ça pour moi.

			Beaulieu se dirige vers la femme nommée Pier.

			— Bonjour, madame Pier, dit Beaulieu en approchant.

			— Bonjour, répond la femme, tout sourire. Pier est mon nom d’artiste. Je m’appelle Charlotte.

			Elle a les yeux pâles. Et un sourire merveilleux, se dit Beaulieu.

			— Bonjour, madame Charlotte donc. Je suis Michel Beaulieu.

			— Bonjour. Que puis-je faire pour vous ?

			— Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? ne peut s’empêcher de demander l’enquêteur, frappé par les couleurs extraordinaires et les détails minutieux de l’œuvre étendue sur la table.

			— Vous aimez la mosaïque ?

			— J’aime ce qui est beau, répond Beaulieu. Ce que je vois ici me semble très beau.

			— Merci, dit Charlotte, lui adressant encore un sourire éclatant.

			La quarantaine lui va à ravir, réfléchit Beaulieu, et ce sourire, wow !

			 — C’est un détail d’un tableau d’Anne-Louis Girodet, continue Charlotte, intitulé L’enterrement d’Atala. Voici le tableau au complet, dit-elle, en tirant une feuille de sous un paquet d’autres feuilles. J’ai décidé de faire en mosaïque le coin gauche inférieur, là où on voit le jeune homme, un Indien appelé Chactas, l’amoureux d’Atala, lui tenant les pieds avant sa mise au tombeau.

			— C’est vraiment beau.

			— Vous pouvez voir le tableau complet au Louvre.

			— Mais ça représente combien de morceaux, cette mosaïque ?

			— Des milliers, évidemment.

			— Et ça demande combien de temps ?

			— Je ne compte jamais. Des mois, c’est sûr. Je ne fais pas ça à temps plein.

			— Et ce sont tous ces petits morceaux…

			— Ça s’appelle des smalties, des tesselles en français. C’est du verre coloré bord en bord. Pour ce travail, j’ai rapporté de Venise dix kilos de ces smalties de différentes couleurs.

			— Voici la raison qui m’amène, dit Beaulieu. Je ne l’ai pas dit à madame Monique, chuchote-t-il, je suis policier, lui montrant discrètement son badge, mais ce n’est pas une enquête officielle. Vous êtes au courant des enlèvements d’employés de Radio-Canada ?

			— Oui, de force on pourrait dire.

			— On aurait aperçu chez le ravisseur une mosaïque signée Pier.

			— Mon dieu, j’espère que les victimes n’ont pas été maltraitées.

			— Non. Les trois hommes vont bien. La mosaïque montrait une plante…

			— La mandragore ?

			— Oui. C’est bien le titre ?

			— Oui.

			— Vous souvenez-vous à qui vous l’avez vendue ?

			— Hum… Cela fait longtemps.

			— Je comprends. Vous avez le nom du propriétaire ?

			— Je crois que j’ai vendu cette œuvre à un nommé François Léger, il y a bien quatre ans, ici même, je pense. Il cherchait un cadeau pour sa femme. Il avait vu cette pièce lors d’une exposition mettant en vedette les œuvres des artistes de notre atelier. Il m’a cherché dans tout Montréal pour finalement arriver ici.

			— J’ai été plus chanceux. Je vous ai trouvée tout de suite. Vous savez où il reste ?

			— Montréal, je crois, mais c’est tout ce que je sais. Il était architecte, si ça peut vous aider.

			— Merci, ça va être sûrement utile. Voici ma carte, dit Beaulieu. Si jamais vous entendez quelque chose, vous pourrez me téléphoner. Puis-je avoir votre téléphone, si jamais je dois vous parler ? demande aussi Beaulieu.

			— Oui, je ne vois pas pourquoi je dirais non. Voici ma carte.

			— Merci, dit Beaulieu, glissant la carte dans sa poche tout en fixant Charlotte dans les yeux. Au revoir peut-être.

			— Ciao, dit Charlotte, soutenant son regard et déployant une dernière fois ce magnifique sourire que l’enquêteur Beaulieu aimerait bien revoir.

			Beaulieu se présente un samedi matin, dans sa propre voiture, à l’adresse de François Léger, architecte, présumé propriétaire de l’œuvre d’art intitulée La mandragore. Il n’y a personne à la maison. Un voisin vient à son aide.

			— Il est parti pour son jogging.

			— Il y a longtemps ?

			— Il devrait revenir bientôt, je pense.

			— Merci.

			Effectivement, après quinze minutes, Beaulieu voit poindre au bout de la rue un homme qui court, les yeux fixant le sol devant lui. C’est un homme dans la trentaine, en belle forme physique, qui approche.

			— Monsieur François Léger ? dit Beaulieu.

			— Oui.

			— Je peux vous parler ? Je suis Michel Beaulieu, du SPVM, mais ce n’est pas une enquête officielle. Voilà pourquoi je suis incognito.

			— À quel sujet ?

			— On peut entrer ?

			— Oui, je n’ai rien à cacher.

			Dans la maison, tout est calme, propre, à sa place. On voit tout de suite que François Léger est un homme méticuleux et ordonné. Plusieurs œuvres d’art ornent les murs. Léger se dirige vers sa cuisine.

			— Vous permettez ? J’ai soif, dit Léger.

			— Oui, allez-y.

			— Vous voulez un jus ?

			— Non merci, c’est gentil. Je veux vous parler d’une mosaïque que vous avez achetée il y a quatre ou cinq ans environ, figurant une plante.

			— La mandragore ?

			— Oui. Vous vous souvenez de qui ?

			— De l’artiste elle-même, belle femme, chevelure brune.

			— Son nom ? demande Beaulieu, gardant pour lui les autres traits de l’artiste qui lui ont plu.

			— Nom d’artiste Pier. Son nom, Charlotte, je crois, non ? Je ne l’oublierai jamais.

			— Elle, vous voulez dire ? demande Beaulieu, se remémorant sa propre fascination devant la belle artiste.

			— Elle, oui, un peu, mais surtout son œuvre. J’ai dû la revendre.

			— Pourquoi ?

			— Ma femme.

			— Quoi, votre femme ?

			— Elle était jalouse.

			— Jalouse d’une mosaïque ?

			— Oui.

			— Votre femme est ici ?

			— Non, on a divorcé.

			— Je suis désolé. Pas à cause de la mosaïque toujours ?

			— Oui et non. Je l’ai vendue, comme elle le voulait, mais ça n’a pas empêché le divorce un an après.

			— Votre femme a divorcé à cause d’une œuvre d’art représentant une mandragore ?

			— Vous comprendrez si vous la voyez un jour, ce que je vous souhaite. Ou peut-être non, ajoute Léger.

			— Vous pouvez me dire ?

			— Non. La surprise, et le plaisir, seraient moindres, réplique Léger, avec un sourire malicieux.

			— Quand l’avez-vous revendue ?

			— Ma femme m’a quitté il y a trois ans, donc ça doit faire un peu plus de trois ans.

			— Vous l’avez vendu à qui ?

			— Une amie d’une amie.

			— Son nom ?

			— À l’amie de l’amie ?

			— Oui.

			— Je ne me rappelle pas.

			— Et le nom de votre amie ?

			— Chantal Malo.

			— Vous pouvez nous donner l’adresse et le téléphone de Chantal Malo, s’il vous plaît ?

			— Un instant.

			François Léger va à son ordinateur, clique une fois ou deux et revient avec les renseignements demandés.

			— Voici, dit-il.

			— Merci, dit le détective en jetant un coup d’œil sur la feuille. Québec ?

			— Oui, elle habite Québec.

			— Merci, monsieur Léger. Désolé de vous avoir dérangé.

			— La mandragore a fait du chemin, à ce que je vois. Elle change de mains souvent. D’autres personnes ont peut-être vécu la même chose que moi.

			— Qu’a-t-elle donc de spécial, cette mandragore ?

			— Je vous l’ai dit : vous verrez quand vous la trouverez. Mais pourquoi voulez-vous tous ces renseignements ?

			— Vous n’êtes pas au courant des disparitions des types de Radio-Canada ?

			— Oui.

			— Le troisième type kidnappé dit avoir vu la mandragore chez l’un des ravisseurs.

			— Ah ! Ça l’a marqué aussi.

			— Oui. Il n’a pas voulu me donner plus de détails, se contentant de dire que je comprendrais le jour où je la verrais.

			— Il a bien raison.

			— Vous ne voulez pas m’en dire davantage ?

			— Non. Je crois que je vais vous laisser le plaisir quand ça arrivera. Bonne chance.

			— À vous aussi, j’imagine, dit le détective. Et excusez-moi pour le dérangement.





Chapitre II


			Michel Beaulieu chez Franz Hubert


			Après quelques appels téléphoniques à Québec et ailleurs, Beaulieu obtient l’identité de celui qui serait le possesseur actuel de La mandragore, un certain monsieur Hubert, résidant à Montréal. Beaulieu a même mis la main sur son numéro de téléphone et son adresse. Quelques jours plus tard donc, après avoir pris rendez-vous, Beaulieu se rend chez ce Hubert. Il a bien l’intention de clarifier toute cette histoire de kidnapping, si jamais il s’avère que cet homme est l’un des ravisseurs.

			En approchant, il entend un piano. Ça semble venir de la maison où il se dirige. Les dires de Patrice Hudon lui reviennent en mémoire. C’est de la musique classique, mais il n’est pas assez connaisseur pour dire de quel compositeur. Quand il sonne, la musique cesse tout de suite et il entend des pas. La porte s’ouvre.

			— Bonjour, je suis Michel Beaulieu. Je vous ai appelé hier. Vous êtes monsieur Hubert ?

			— Oui, c’est moi. Entrez.

			En le voyant, Beaulieu se rappelle les paroles de Patrice Hudon : milieu cinquantaine, pas beau selon les canons d’aujourd’hui, avec un air de mélancolie permanente. Cet homme ne doit pas connaître de succès auprès des femmes, pensa-t-il. Toutefois, mince, propre, il n’a pas une apparence négligée. La maison est arrangée avec un goût très sûr, des tableaux sur les murs, des plantes. Un piano à queue noir trône au milieu du salon. Les détails véridiques s’accumulent, constate Beaulieu, à sa grande satisfaction.

			— C’est vous qui jouiez du piano ? demande Beaulieu.

			— Oui.

			— C’était très beau ce que j’entendais en arrivant.

			— Merci.

			Les yeux de l’enquêteur se tournent vers le tableau qui attire le regard, juste au milieu du mur principal. Aucune lampe ne l’éclaire et pourtant, on dirait qu’il irradie, comme si la lumière naissait du tableau lui-même. Beaulieu est tellement captivé par l’œuvre qu’il en oublie la question des enlèvements.

			— Frappant, n’est-ce pas ? commente le propriétaire.

			— Excusez-moi, répond Michel, je suis impoli.

			— Allez-y, je suis habitué, je ne m’offusque plus, continue son hôte. Si vous avez des questions, ne vous gênez pas.

			— Merci.

			Beaulieu approche et ne peut faire que comme François Léger et Patrice Hudon l’avaient dit : il s’arrête, il doit s’arrêter. Il ne parle pas, il sait qu’il ne doit pas parler. Il contemple en silence, essayant d’analyser ce qu’il ressent. Il voit une plante, luxuriante certes, mais alors pourquoi cette émotion ? Pour une plante ? Et quelle est cette émotion ?

			Il décide de ne pas combattre, de ne pas chercher, de laisser l’œuvre et le temps agir, comme un médicament ou une drogue qui ne feront effet que dans quelque temps. Il sait qu’il ne peut regarder cette œuvre en vitesse, sinon il passera à côté. Cette œuvre exige que vous vous arrêtiez. Voilà peut-être pourquoi tous ces gens l’ont vendue, se dit-il, cette œuvre est trop exigeante, elle ne se laisse pas ignorer, vous devez en tenir compte. Elle dit :

			— Regarde-moi ! Je ne suis pas n’importe quoi.

			Il décide aussi de garder ses questions pour après. Il veut d’abord se faire éponge, se laisser envahir. L’œuvre mesure environ un mètre de haut par un peu plus d’un demi-mètre de large. Le fond est métallique. On n’y discerne aucun objet, on dirait un espace sidéral, vide, mais avec un élan, un coup de vent.

			La partie supérieure est occupée par une floraison de cinq grandes feuilles, elliptiques ou obovales, molles, à bords sinueux et de formes