Main La Malchance d'Austin

La Malchance d'Austin

,
Version 50882 - 2013-03-15 15:33:15 -0400
Language:
french
ISBN 13:
978-2-921385-82-4
File:
EPUB, 1.25 MB
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1

La Mandragore

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Language:
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File:
EPUB, 2.40 MB
2

La nouvelle spiritualité du mieux-être

Year:
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Language:
french
File:
EPUB, 350 KB
LA MALCHANCE D'AUSTIN


Martine Noël-Maw

et collectif





La Nouvelle Plume





Dans la même collection



Drôle-de-zèbre de Martine Noël-Maw et collectif



À paraître



Le nouveau tracteur de David Baudemont Olga de David Baudemont

Citrouille et Kiwi de David Baudemont Martine Noël-Maw





Noël-Maw, Martine

La malchance d’Austin, roman jeunesse

Collection eSKapade

Pour les jeunes de 10 ans et plus

ISBN (papier)978-2-921385-64-0

ISBN (epub) 978-2-921385-82-4



Nous remercions le ministère du Patrimoine canadien pour son soutien financier dans la réalisation du projet Les jeunes fransaskois et l’écriture : il n’est jamais trop tôt!

Merci également au Conseil des Arts du Canada pour son appui à notre programme de publication.

Illustration de la couverture : Joe Gorgchuck



Conception graphique et mise en page : focus-plus communications



© Éditions de la nouvelle plume 2007

Éditions de la nouvelle plume, coopérative ltée

3850, rue Hillsdale, bureau 130

Regina (Saskatchewan) S4S 7J5

(306) 352-7425

nouvelleplume@sasktel.net

www.nouvelleplume.com



Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés.



Dépôt légal à la Bibliothèque nationale du Canada le 1er trimestre de 2007



eBook design: Studio ePub Numeriklivres





La malchance d'Austin



Roman jeunesse

Ce projet a été réalisé sous la direction de Martine Noël-Maw.





Originaire de Rouyn-Noranda, au Québec, Martine vit en Saskatchewan depuis 1993. Elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement du français langue seconde. Son isolement culturel et linguistique lui a permis d’adopter un rôle d’observatrice et de se laisser inspirer par les paysages envoûtants et le riche passé de la Saskatchewan. Elle est aussi l’auteure d’un roman, Dans le pli des collines (La nouvelle plume, 2004), finaliste du Prix du livre français du Saskatchewan Book Awards 2004, d’un conte, Amélia et les papillons (Hurtubise HMH, 2006), lauréat du Prix du livre français du Saskatchewan Book Awards 2006, et d’un récit, Drôle de;  zèbre (La nouvelle plume, 2007).





Avertissement


L’histoire contenue dans ce livre est une œuvre de fiction sortie tout droit de l’esprit d’écoliers à l’imagination débordante. Toute ressemblance avec des faits réels ou des personnes ayant existé serait le fruit du hasard. Il n’y a pas, à notre connaissance, de jeune garçon avec une jambe bionique à Moose Jaw. Mais cela n’est peut-être qu’une question de temps!





Remerciements


Nous tenons à remercier Louise Fafard, directrice de l’école Ducharme de Moose Jaw, Cécile Hould, agente de marketing et animatrice culturelle, ainsi que Marie-Chantal Poulin et Todd Smith, enseignants, pour leur aimable collaboration.



Merci enfin à Michel et Suzanne Baudemont, mes parents, fidèles supporters et correcteurs.





Les coauteurs


Les élèves de la 5e à la 10e année

de l’école Ducharme de Moose Jaw



Ashley Awender

Karine Blais

Mélissa Blais

Anthony Brien

Laurence Brien

Marie-Michelle Brien

Dalton Derkson

Amberly Doucette

Dylan Dueck

Kevin Girard

Elyse Miron

Stephanie Montpetit

Mathieu Ouellet

Paul-Remi Poulin

Sierra Sloan-Gauthier

Karlyn Therrien

Rayana Therrien

Caelum Vesey-Brown

Dylan Weinrich

Brady Wilkinson

Brittany Wilkinson

Kelsey Wilkinson





Avant-propos


D’où vous vient l’inspiration? Comment naissent vos histoires? En tant qu’auteure, ce sont les questions que l’on me pose le plus souvent. Je n’ai pas de réponse simple, mais je peux affirmer que chaque histoire que j’ai écrite a sa propre histoire. Certaines m’ont été inspirées par des lieux (comme Fort San, sanatorium mythique de la vallée Qu’Appelle dans mon premier roman Dans le pli des collines, La nouvelle plume, 2004), certaines sont nées d’images et d’impressions ressenties (comme Amélia et les papillons, Hurtubise HMH, 2006), alors que d’autres sont le fruit de souvenirs d’enfance (non publiées à ce jour et peut-être impubliables…). Il y en a même qui sont venues carrément de nulle part, simplement en ouvrant le dictionnaire et en pointant un mot au hasard comme thème. En passant, il s’agit d’une excellente façon d’exercer sa créativité. Un matin, je suis tombée sur le mot « dégazonner ». J’ai écrit une courte histoire à partir de ce mot et le résultat est surprenant!

En ce qui concerne l’écriture de La Malchance d’Austin, sa genèse est bien différente. J’ai été approchée par les Éditions de la nouvelle plume pour collaborer à un projet intitulé Les jeunes fransaskois et l’écriture : il n’est jamais trop tôt! J’ai aussitôt mordu à l’hameçon, et un mois plus tard, je me retrouvais à l’école fransaskoise de Moose Jaw (aujourd’hui l’école Ducharme) devant une vingtaine d’élèves de la 5e à la 10e année. Le but? Animer une séance de remue-méninges pour découvrir les héros et les aventures qui peuplaient leur imaginaire afin de créer deux histoires typiquement fransaskoises (la première s’intitule Drôle de zèbre, n° 1 de la collection eSKapade).

Je dois avouer qu’au terme de la séance, j’étais pour le moins perplexe quant à ce que je pourrais bien faire avec les idées retenues. Pas qu’elles manquaient d’originalité. Au contraire! Mais comment développer des histoires cohérentes mettant en vedette des clowns, un joueur de soccer nommé Austin doté d’une jambe bionique, un zèbre empoisonné qui se transforme en ogre, une partie de hockey au Centre Bell, de la poutine (!), des pirates, un divorce et le kidnapping d’un enfant? Vous avez bien lu. Ce sont là les idées sélectionnées par les VI élèves parmi une multitude d’autres qu’ils ont exprimées.

Sans tarder, je me suis mise au boulot et la magie a opéré. J’ai rapidement créé deux ébauches incluant ces éléments pour le moins disparates. Résultat? La première histoire, Drôle de zèbre, dévoile la raison véritable (et fictive!) de la fermeture du Jardin zoologique de Moose Jaw, et la deuxième, La malchance d’Austin, relate l’histoire d’un jeune Fransaskois qui verra sa vie transformée à la suite d’un accident de ferme.

Deux semaines plus tard, je retournais à Moose Jaw pour soumettre les ébauches aux « idéateurs ». Après avoir fait la lecture des résumés devant la classe attentive, j’ai recueilli les commentaires des jeunes (« Je vois plein d’images en écoutant. » « J’ai envie de continuer. » « Je veux savoir ce qui va arriver. »). C’est avec l’approbation générale que je suis rentrée chez moi pour poursuivre le développement des histoires.

Ce fut alors le début d’un marathon d’écriture qui a duré quatre semaines et qui m’a confirmé, une fois de plus, qu’il faut faire confiance à l’inspiration et que le syndrome de VII la page blanche n’est guère plus que de l’autocensure. C’est donc ainsi que sont nés les deux premiers titres de la collection eSKapade, une collection destinée aux jeunes Fransaskois et francophiles.

Quelques jours avant la fin de l’année scolaire, je suis retournée à l’école de Moose Jaw pour présenter le produit fini lors d’une séance de lecture, pause bien méritée au terme d’une année chargée. J’étais anxieuse de connaître la réaction des jeunes face aux péripéties des héros sortis tout droit de leur imaginaire. Heureusement, je n’ai pas eu à attendre longtemps. Les regards allumés, les expressions de surprise et les sourires ont vite fait de me rassurer.

À mon avis, ce projet démontre clairement que la créativité n’est pas l’apanage des habitants des grands centres urbains, et qu’elle peut fort bien éclore dans les communautés en situation minoritaire. Comme les jeunes de Moose Jaw, j’ai grandi dans une ville de taille moyenne où francophones et anglophones se côtoyaient. J’ai écrit ma première histoire à l’âge de sept ans. Elle racontait la naissance d’un VIII oiseau. La petite fauvette a pris son envol et depuis, les histoires se succèdent. Je souhaite qu’il en soit de même pour les jeunes Fransaskois. Peu importe l’endroit où l’on vit, et l’âge que l’on a, il n’est jamais trop tôt (ni trop tard!) pour écrire.

Comme disait Radiguet, tout âge porte son fruit, il s’agit de le cueillir. Et j’adore le rôle de cueilleuse! Si demain on me proposait de revivre une expérience semblable, ma réponse serait sans contredit : « Quand est-ce qu’on commence? »

Bonne lecture. Et bonne écriture!



Martine





La malchance d'Austin


De son lit d’hôpital, Austin pouvait voir le profil du docteur Lajoie dans la chambre d’Isabelle. Le médecin semblait faire des manipulations à la jambe de la jeune fille. Ça durait depuis un bon quart d’heure. D’après ce qu’Austin avait pu comprendre, sa voisine avait été opérée à la jambe droite parce qu’elle était plus courte que l’autre. Austin attendait avec impatience que le médecin sorte de la chambre, car il s’était enfin trouvé une excuse pour aller faire la connaissance de sa voisine.

Austin était patient à l’hôpital Shriners de Montréal depuis deux semaines. Ça faisait maintenant huit jours qu’Isabelle occupait la chambre d’à côté et il n’avait cessé de scruter les allées et venues de tout un chacun. Les parents de la jeune fille lui rendaient visite chaque jour, de même que son petit frère, un garçon turbulent à la chevelure blonde comme sa sœur. Chaque fois que celui-ci venait à l’hôpital, il mettait l’étage sens dessus dessous. Quand il ne renversait pas une bassine, il cassait un vase à fleurs ou faisait la course dans le corridor avec le fauteuil roulant d’Isabelle, heurtant au passage personnel, patients et visiteurs.

Au bout de vingt longues minutes, le docteur Lajoie sortit enfin de la chambre d’Isabelle. Sans perdre une seconde, Austin sauta dans son fauteuil roulant et traversa le corridor aussi vite qu’il le put.

— Ça te dirait de venir voir une partie de hockey avec moi demain soir? dit-il sans entrée en matière.

— Pardon? fit Isabelle sous le coup de la surprise.

— Tu veux venir voir une partie du Canadien avec moi demain soir?

— Euh… Je ne te connais même pas.

— Ah non? Pourtant, tout le monde me connaît ici. Surtout depuis ma conférence de presse.

— Quelle conférence de presse?

— Tu ne m’as pas vu à la télé?

— Non. Je n’écoute pas la télé. Je préfère lire des romans.

— Tu n’as pas vu ma photo dans le journal?

— Je ne lis pas le journal. Je lis juste des romans.

— Ah, fit Austin, l’air déçu.

— Tu en lis, toi, des romans? demanda Isabelle.

— Euh… ouais, ça m’arrive, mentit Austin, négligeant d’avouer à sa jolie voisine que, selon lui, les romans, c’était juste pour les filles.

— C’est quoi ton nom? demanda Isabelle.

Elle ne l’avait pas vu dans les médias. Tant pis. Austin poussa un soupir et tenta de se détendre un peu.

— Je m’appelle Austin.

— Moi c’est…

— Isabelle! s’empressa-t-il de dire.

— Comment tu sais mon nom?

— Ton p’tit frère n’est pas très discret. Quand il vient te voir, c’est toujours Isabelle par-ci, Isabelle par-là.

— C’est vrai, dit-elle avec un sourire. Austin, ce n’est pas commun comme nom.

— Non. C’est mon père qui a voulu m’appeler comme ça. Ma mère dit qu’il était un maniaque de Mini Austin Cooper.

— Il « était »… Il ne l’est plus?

— Non. Plus depuis qu’il est mort, répondit Austin.

— Oh. C’est plat, fit Isabelle.

— Ouais, mais je ne l’ai pas connu.

— Ah non?

— Non. J’avais six mois quand il est mort alors…

— C’est plat quand même. Moi, je ne sais pas ce que je ferais si je perdais mon père.

— C’est différent. Moi, c’est comme si je n’en avais jamais eu.

— Ouais. Tu es ici pourquoi?

— À cause de ma jambe, répondit Austin.

— Qu’est-ce qu’elle a?

— Tu ne m’as vraiment pas vu à la télévision?

— Non.

— Le docteur Lajoie a fait une conférence de presse pour parler de mon cas. Il dit que c’est une première mondiale. Regarde!

Austin leva la jambe droite de son pyjama. Isabelle se redressa dans son lit pour mieux voir.

— C’est une jambe bionique, dit Austin en tapant dessus.

— Bionique?

— Oui. Le docteur Lajoie m’appelle Steve Austin. Il paraît que c’était un homme bionique à la télévision dans l’ancien temps.

— Ah oui?

— Ouais. Le genou et la cheville sont…électro… bio… magnéto… quelque chose. J’ai pas encore tout compris. C’est des chercheurs de l’Université McGill qui l’ont développée. Je suis le premier à en recevoir une.

— Ah oui? Pourquoi?

— Parce qu’ils ont trouvé que j’étais un bon candidat et que…

— Non, je veux dire pourquoi est-ce que tu as eu besoin d’une prothèse?

— Ah! C’est parce que ma jambe, ma vraie jambe, a été arrachée.

— Arrachée!?!? dit Isabelle en crispant le visage.

— Oui. Ben en fait, elle a été broyée, comme dit le docteur.

— Comment c’est arrivé?

— Je ramassais des balles de foin avec mon oncle, ben mon grand-oncle, c’est l’oncle de ma mère…

— Tu vis sur une ferme? dit Isabelle.

— Oui.

— Où?

— Pas loin de Moose Jaw.

— Tu parles d’un nom. C’est où?

— En Saskatchewan.

— En Saxka quoi?

— Sas-kat-che-wan. C’est dans l’ouest.

— Je sais! C’est le « grenier du Canada! »

— Y paraît…

— Tu es loin de chez vous, ici.

— Ouais et j’ai hâte de retourner à la maison.

— Alors, qu’est-ce qui est arrivé à ta jambe?

— J’étais assis à l'arrière du tracteur et je suis descendu pour aller tasser une roche pour ne pas qu’elle bloque la ramasseuse. En remontant sur le tracteur, j’ai voulu sauter par-dessus la pièce qui relie la ramasseuse au tracteur et je me suis enfargé. Ma jambe a été prise dedans et…

— O.K., c’est beau! Je n’ai pas besoin de détails.

— Les docteurs ont essayé de la sauver, mais ils ont été obligés de l’amputer. Après, quelqu’un a parlé à ma mère de l’hôpital Shriners et je me suis retrouvé ici. Et là, j’ai une super jambe toute neuve.

— Tu dois être content.

— Certain! Mais il faut finir de la programmer.

Le docteur Lajoie dit que je vais pouvoir rejouer au soccer et au hockey. Parlant de hockey…

— Qu’est-ce que vous faites ici, jeune homme? lança une infirmière aux cheveux gris en faisant irruption dans la chambre d’Isabelle. Dehors! Retournez dans votre chambre.

Austin n’eut pas le temps d’ajouter un mot que l’infirmière avait déjà fait faire demi-tour à son fauteuil roulant et le poussait hors de la chambre.

— Hé! J’ai pas fini! J’ai même pas eu le temps de l’inviter.

— C’est l’heure des traitements. Vous lui parlerez plus tard.

— Il faut que je lui parle maintenant, c’est important! La partie de hockey est demain soir.

— Plus tard, j’ai dit! rétorqua l’infirmière d’un ton sec.

Ce matin-là, Austin déploya le maximum d’énergie pendant sa séance de réadaptation.

Celle-ci visait à entraîner les microcircuits de sa jambe artificielle afin qu’ils puissent répondre avec précision aux commandes de ses nerfs et de ses muscles.



***



Midi arriva enfin. De retour à l’étage après son traitement, Austin trouva Isabelle endormie. Quelle idée de faire la sieste à cette heure! Il retourna à sa chambre à contrecœur. Quand enfin il entendit du bruit dans la chambre voisine, il agrippa ses béquilles et traversa le corridor. Il s’arrêta sur le seuil.

— Est-ce que je peux entrer? demanda-t-il.

— Oui, dit Isabelle en s’étirant.

— Je n’ai pas eu le temps de finir ce matin. J’étais venu te demander si tu voulais venir voir la partie du Canadien avec moi demain soir.

— Je ne sais pas. Tu as des billets?

— Oui. Ce sont les joueurs du Canadien qui me les ont donnés.

— Wow! Comment ça se fait?

— Ben, eux autres, ils m’ont vu à la télé et dans les journaux. Et ils ont décidé de me donner 10

des billets. Ils m’ont même invité à aller les voir dans le vestiaire après la partie.

— Chanceux! C’est cool! Je n’ai jamais vu une partie de hockey en vrai.

— Moi non plus. Je veux dire, du hockey professionnel.

— Pourquoi est-ce que tu m’invites, moi? On ne se connaît même pas.

Austin aurait pu lui dire qu’il l’invitait parce qu’elle lui plaisait, qu’il aimait ses longs cheveux blonds, ou ses yeux gris, ou son sourire, ou encore sa voix qu’il trouvait si apaisante, ou parce qu’il se languissait d’être à ses côtés, ou qu’il rêvait d’elle depuis son admission à l’hôpital, mais au lieu de cela, il dit : – Parce que je ne connais personne ici.

— Ah, fit Isabelle.

Austin se sentit un peu idiot.

— Ta mère n’est pas ici avec toi? demanda-t-elle.

— Non. Elle est retournée à Moose Jaw parce qu’elle doit travailler.

— Qu’est-ce qu’elle fait comme travail?

— Elle est serveuse chez Harwoods.

— Harwoods…

— Oui, c’est un restaurant au Spa là-bas.

— Je vois. Et tu ne connais personne ici?

— Non. Ben maintenant je te connais, toi, dit Austin en souriant. Alors, tu veux venir avec moi?

— Je ne sais pas. Comment est-ce qu’on va se rendre là-bas?

— Le docteur Lajoie va nous y conduire. Il va à la partie, de toute façon. Il a des billets de saison.

— Ouais. Mais ça serait pas mal compliqué avec mon fauteuil roulant.

— T’en fais pas. Ils ont des places réservées pour les chaises roulantes. Ils me l’ont dit.

— Tu y vas en fauteuil, toi? demanda Isabelle.

— Je pensais y aller en béquilles, mais si tu veux, je vais y aller en chaise roulante.

— Non, non. Prends tes béquilles.

— Alors, c’est oui?

— O.K. Mais je dois demander la permission à mes parents.

— Steve Austin, mon homme bionique! Qu’est-ce que tu fais ici?

Le docteur Lajoie entra dans la chambre d’Isabelle avec un dossier dans une main et un gobelet de café dans l’autre.

— Salut doc! Isabelle va venir au hockey avec moi! dit Austin, excité comme un pou.

— C’est vrai? Tu aimes le hockey, Isabelle?

— Pas vraiment, mais Austin m’a invitée…

— Eh bien moi, je vous invite à manger au restaurant La Mise au Jeu avant la partie.

— Est-ce qu’ils ont de la poutine? demanda Austin.

— Non, répondit le docteur en riant. Ils ont bien mieux que de la poutine.

— Ah… J’aurais aimé manger une poutine.

Rendez-vous fut pris pour le lendemain. Le docteur viendrait les chercher à dix-sept heures.



***



En route vers le Centre Bell, Austin avait peine à croire qu’il allait réaliser son rêve de voir le Canadien jouer en chair et en os. Mais plus excitant encore, il était assis aux côtés d’Isabelle, sur la banquette arrière de la voiture du docteur Lajoie. Son trouble intérieur se traduisait par un mutisme entrecoupé de réponses monosyllabiques. Soudain, une question lui vint à l’esprit.

— Quel âge as-tu? dit-il en se tournant vers Isabelle.

— Treize ans et demi. Et toi?

Aïe! Elle était pas mal plus vieille que lui. Austin fut tenté de se vieillir, mais comme le docteur connaissait son âge, il fut contraint de dire la vérité.

— Douze, dit-il à mi-voix.

— Quoi?

— Douze, répéta-t-il, un peu plus fort.

— Douze ans… fit Isabelle. Et combien est-ce que tu mesures?

— Je ne sais pas, mentit Austin.

— Un mètre cinquante-huit, dit le docteur.

« Taisez-vous! » rugit intérieurement Austin en fixant les yeux du docteur Lajoie dans le rétroviseur. Il se doutait bien qu’Isabelle était plus grande que lui. Mais comme elle se déplaçait en fauteuil roulant, ça ne paraîssait pas. Du coin de l’œil, Austin observa sa nouvelle amie. Elle portait une longue jupe de coton indien à larges volants. Elle avait expliqué à Austin qu’il lui était impossible d’enfiler un pantalon, car elle avait des tiges de métal dans le fémur de la jambe droite et que celles-ci dépassaient de trois centimètres de chaque côté. Chaque jour le docteur lui « serrait la vis », comme elle disait, une technique permettant à l’os de grandir. Isabelle regardait défiler le paysage et ne semblait pas dérangée par le fait qu’Austin soit plus jeune et plus petit qu’elle.

Le docteur Lajoie rompit le silence.

— Vous n’êtes jamais allés au Centre Bell ni l’un ni l’autre?

— Non, répondirent les jeunes.

— Vous allez voir, c’est très grand. Il faudra faire attention de ne pas vous perdre.

Dix minutes plus tard, ils arrivaient à destination. Après être descendus de voiture, dans le stationnement souterrain, le docteur Lajoie donna ses instructions. Il fallait rester ensemble, ils avaient deux heures avant le début de la partie, donc amplement de temps pour manger et faire une razzia à la boutique de souvenirs.



***



Austin consulta le menu du restaurant La Mise au Jeu avec un air pas très réjoui.

— Tu as choisi? lui demanda le docteur Lajoie.

— Ils n’ont même pas de poutine, répondit Austin.

— Reviens-en! fit Isabelle. De la poutine, tu peux en manger tous les jours tandis que…

— Pas à Moose Jaw! interrompit Austin. Chez nous, on ne peut pas en manger tous les jours. En tout cas, pas de la bonne.

— Un bon steak, ça ne te dit rien? demanda le docteur.

— Ouen…

— Il faut que tu te refasses des forces, ajouta le médecin.

Sur ce, un jeune garçon fit irruption derrière Austin.

— Est-ce que je peux avoir un autographe?

— Quoi? fit Austin.

— C’est toi le gars avec la jambe bionique?

— Oui.

— Est-ce que je peux avoir ton autographe? répéta le garçon.

Estomaqué, Austin prit le calepin et le stylo que lui tendait le garçon et signa son tout premier autographe. Il s’était déjà maintes fois imaginé en train de faire ce geste, mais en tant que vedette de hockey ou de soccer, pas en tant que greffé high-tech.

— Moi aussi, j’ai une jambe artificielle, dit le garçon. Mais la mienne, elle n’est pas bionique. J’ai essayé de jouer au hockey avec, mais ça ne marche pas.

— Viens nous voir, dit le docteur Lajoie. On pourrait peut-être faire quelque chose pour toi.

— Mes parents n’ont pas les moyens.

— Mais les traitements à l’hôpital Shriners sont gratuits, dit le docteur.

— C’est vrai? fit le garçon. Je vais le dire à mes parents!

Et il partit comme il était venu. Aussitôt, une femme s’approcha d’Austin.

— Tu es bien le petit Austin? dit-elle.

« Pas si p’tit que ça, quand même! » se dit Austin en la regardant.

— Oui.

— J’ai lu ton histoire dans le journal. Comme tu es courageux! Ta mère doit être fière de toi.

— Merci, dit-il, un peu embarrassé.

— Est-ce que tu me signerais un autographe? C’est pour ma fille. Elle te trouve bien de son goût, mais elle est trop gênée pour venir te voir. Elle est assise là-bas.

Austin jeta un coup d’œil au fond du restaurant et son regard croisa celui d’une fille d’environ dix ans, brunette et mignonne comme tout. Flatté par cette déclaration, il s’exécuta et signa un second autographe sur la serviette de table que lui tendait la dame. En la lui rendant, il remarqua un serveur qui l’observait, l’air stupéfait, debout au milieu du restaurant. Le garçon se sentit comme une vraie vedette. Il n’était pas peu fier qu’Isabelle soit témoin de toute l’attention dont il faisait l’objet.

Austin se résigna à commander un steak, mais n’en mangea que la moitié, voulant se garder de la place pour une poutine à la fin de la première période. Le docteur Lajoie l’avait assuré qu’il en trouverait dans les concessions.

Le repas se déroula dans une relative gaieté. Austin consultait sa montre toutes les cinq minutes, impatient qu’il était d’aller assister au match de hockey. Chaque fois qu’il regardait en direction de la sortie, il voyait ce serveur qui le dévisageait. Austin conclut que, comme les autres, ce dernier devait l’avoir vu dans les journaux ou à la télé. Il devrait dorénavant apprendre à composer avec la célébrité…

Le repas terminé, Austin et Isabelle disposaient d’une trentaine de minutes pour aller faire un tour à la boutique du Canadien. Au moment de quitter le restaurant, le trio fut interpellé par le serveur qui avait passé son temps à observer Austin.

— Bien mangé? dit-il.

— Oui, merci, répondit le docteur Lajoie.

— Allez-vous voir la partie? demanda le serveur.

— Oui, répondit le docteur.

— J’espère que vous avez de bons billets.

— You bet! répondit Austin. Elle et moi, on est assis juste derrière le banc du Canadien.

— Très bien! fit le serveur en souriant à Austin.

Curieusement, sans connaître cet homme, Austin lui trouvait un air familier.

— Bon match! dit le serveur avant de reprendre son travail.



***



La partie allait commencer et Austin n’avait pas les yeux assez grands pour tout voir. L’aréna du Centre Bell était plus grand que tout ce qu’il avait vu jusqu’ici. Plus de vingt mille personnes étaient rassemblées pour le match opposant le Canadien aux Bruins de Boston. Si seulement sa mère était là pour voir ça!

Contrairement à l’aréna de Moose Jaw, doté d’un plafond en pente qui bloquait la vue, ici on pouvait voir les spectateurs assis de l’autre côté de la patinoire. Ah, tiens! Austin aperçut justement le docteur Lajoie qui lui envoyait la main. Il répondit à son signal. Les clameurs de la foule et la musique tonitruante l’enivraient.

— C’est quoi les drapeaux avec des numéros dessus accrochés au plafond? demanda Isabelle.

— C’est pas des drapeaux, c’est des chandails.

— Des chandails?

— Ben… ça représente des chandails.

— Pourquoi faire?

— C’est comme un honneur qu’ils font à des joueurs qui ont été importants pour l’équipe. Ils retirent leur chandail…

— Ils leur enlèvent le chandail de sur le dos? interrompit Isabelle.

— Ben non! Ils ne leur enlèvent pas vraiment leur chandail. C’est une façon de parler. Ça veut dire que plus personne dans l’équipe ne va porter leur numéro. Par exemple, le numéro 5 de Boom Boom Geoffrion, en haut, là, dit-il en pointant du doigt, y a plus de joueurs du Canadien qui vont porter ce numéro-là.

Austin aimait bien apprendre à Isabelle des choses qu’elle ne connaissait pas. Assis côte à côte, les jeunes attendirent le début du match en silence, les yeux écarquillés.



***



L’action ne se fit pas attendre. Le Canadien marqua un premier but après seulement trente-deux secondes de jeu. Austin bondit sur son siège! Après vingt minutes de jeu, le pointage était toujours un à zéro.

Dès la fin de la période, Austin se leva et demanda à Isabelle si elle voulait quelque chose à boire ou à manger.

— Non merci, je suis encore pleine, dit-elle.

— Je vais me chercher une poutine. Tu viens avec moi?

— Non, je vais rester ici.

— O.K.

Austin prit ses béquilles et se fraya un chemin dans la foule. Dès qu’il émergea du petit corridor menant aux concessions, il nota la présence du serveur qui l’avait observé pendant tout le souper. Celui-ci portait maintenant un veston rouge. Adossé au mur, il regardait Austin et lui adressa un sourire. Le garçon trouva tout de même curieux le fait de tomber sur lui parmi des milliers de personnes.

Lentement, Austin se dirigea vers le comptoir qui vendait de la poutine et se mit dans la longue file d’attente. « Je n’aurai jamais le temps d’avoir ma poutine avant le début de la deuxième période », se dit-il. Il se tourna et tomba nez à nez avec le serveur.

— Tu n’as pas assez mangé au souper? dit l’homme.

— Je veux juste une poutine, bredouilla Austin.

— Il n’y a rien de mal à ça. Tu es en pleine croissance.

Austin se tourna vers le comptoir.

— Tu as besoin d’aide? demanda le serveur.

— Non, merci.

— Comment tu vas faire pour transporter ta poutine avec tes béquilles?

Ah! Austin n’avait pas pensé à ça.

Au bout de dix minutes d’attente, il reçut enfin la poutine tant désirée et, ayant refusé l’aide du serveur qui s’en était allé, il la mangea debout au comptoir. Il retourna à sa place quelques secondes à peine avant le début de la deuxième période.

— J’allais appeler la police, dit Isabelle à la blague.

— J’ai été obligé de manger ma poutine là-bas parce qu’avec mes béquilles…

Le match reprit et le Canadien compta son deuxième but après seulement une minute de jeu. Et il en compta un troisième cinq minutes plus tard. Décidément, Austin était comblé. Au milieu de la période, il ressentit un léger malaise, comme si quelqu’un l’épiait. Il se tourna et vit, près de la sortie, le serveur qui le fixait.

— Qu’est-ce qu’il me veut, celui-là? dit-il machinalement.

— Qui? dit Isabelle.

— Ah! personne.

Austin reporta son attention sur la glace. Au terme de la deuxième période, le Canadien menait par trois points.

— Il faut que j’aille au p’tit coin, dit Austin à voix basse. As-tu besoin de quelque chose?

— Non. Ça va.

Austin prit ses béquilles et partit à la recherche des toilettes pour hommes.

Suivant le flot de spectateurs, il se dirigea vers la sortie. Il remarqua, à quelques mètres de lui, le serveur qui détourna le regard lorsque le garçon l’aperçut. Mais Austin avait une telle envie qu’il ne prêta pas trop attention à l’homme. Par contre, en sortant des toilettes, lorsqu’il le revit, il ressentit un réel embarras. De retour à son siège, il en fit part à Isabelle.

— Il est toujours là à me regarder, dit-il.

— Tu te prends vraiment pour une vedette.

— Non, je te dis qu’il me suit.

— Voyons donc! Ça ne te prend pas grand-chose pour t’enfler la tête, toi, dit Isabelle.

Austin décida de laisser tomber. De toute façon, la troisième période allait bientôt commencer.



***



Une bagarre éclata après trois minutes de jeu durant la troisième période et le Canadien se retrouva en infériorité numérique. Qu’à cela ne tienne! Il marqua un quatrième but. Austin était fou de joie. L’ambiance était électrisante. Même Isabelle s’était mise à encourager les joueurs à grands cris.

— C’est pas si plat que ça, hein? dit Austin en lui donnant un coup de coude.

— J’ai jamais dit que c’était plat, répondit Isabelle.

À la dix-neuvième minute de jeu, Isabelle décida de quitter l’aréna afin d’éviter la cohue.

— Tu vas manquer la fin de la partie! dit Austin.

— C’est pas comme si les Bruins avaient le temps de marquer quatre buts…

— Ouen…

— On se retrouve devant le vestiaire, dit Isabelle.

Elle avait eu raison, et les Bruins ne marquèrent aucun but. Austin n’aurait pas pu être plus fier de son club préféré. Il était maintenant temps d’aller retrouver le docteur Lajoie et Isabelle. Il prit ses béquilles et se fondit dans la foule.

La masse compacte de spectateurs avançait très lentement. Beaucoup trop lentement au goût d’Austin qui était impatient d’aller serrer la main des joueurs. C’est alors qu’un homme âgé, portant un chandail et une casquette du Canadien, reconnut Austin et lui donna une tape dans le dos en lui souhaitant bonne chance dans sa réadaptation. Austin faillit tomber par terre, retrouva avec peine son équilibre et remercia l’homme pour son mot d’encouragement. Le tout ne dura que quelques secondes, mais ce fut suffisant pour qu’Austin se retrouve complètement désorienté.

La foule était de plus en plus dense. Il s’arrêta et jeta un coup d’oeil autour de lui. Les gens défilaient dans un flot ininterrompu et le bousculaient sans ménagement. Il sentit sa poitrine se serrer. De l’air! Il avait besoin d’air! C’est alors qu’il entendit quelqu’un appeler son nom.

— Ici! cria-t-il dans le tohu-bohu.

— Austin!

C’était la voix du serveur. Austin reconnut l’homme qui venait dans sa direction, à contre-courant de la foule.

— Austin, tu dois venir avec moi, annonça le serveur quand il parvint à la hauteur du garçon.

— No way! se rebiffa Austin.

— Le docteur a été appelé d’urgence et il m’a demandé de te ramener à l’hôpital.

— Où est Isabelle?

— Elle est partie avec lui.

— Mais comment…

Poussé de tous bords, tous côtés par la foule, Austin se retrouva collé contre le serveur qui le saisit par le bras.

— Viens! Appuie-toi sur moi, dit l’homme en s’emparant des béquilles d’Austin.

— Mais je ne veux pas aller avec vous!

— Je te dis que le docteur m’a demandé de te raccompagner.

— Je ne vous crois pas! Je vous ai vu! Vous étiez là à m’espionner pendant toute la partie, dit Austin.

Un auditeur attentif aurait pu détecter la peur dans la voix de l’adolescent, mais l’endroit était trop bruyant pour cela.

— Je ne te regardais pas particulièrement, répondit le serveur. Je suis placier. Tu vois bien que je porte le veston officiel.

En effet, l’homme portait un veston qui arborait l’écusson du Canadien.

— Je suis là pour m’occuper de la sécurité des spectateurs.

— Ah oui?

— Oui. Si j’avais un casier judiciaire, je ne pourrais pas faire ce travail.

À bout d’arguments, Austin se laissa guider par le serveur et placier.

Cinq minutes plus tard, ils se retrouvèrent dans le stationnement souterrain du Centre Bell.

— Attends-moi ici, dit l’homme. Je vais chercher ma voiture.

Austin obéit, même s’il songea un instant à s’enfuir. S’enfuir pour aller où? Il resta donc sur place. N’empêche. Il aurait dû aller voir du côté du vestiaire du Canadien même si le placier lui avait dit que la rencontre avec les joueurs avait été annulée parce que ceux-ci devaient partir immédiatement pour Pittsburgh.

Il y avait beaucoup de va-et-vient dans l’immense stationnement. Ça sentait l’essence et l’odeur des gaz d’échappement lui donnait la nausée. Enfin, une voiture s’immobilisa devant lui. Une rutilante Mini Austin Cooper S bleue, à toiture blanche.

— Wow! fit Austin, oubliant son malaise.

La portière du côté passager s’ouvrit et le placier, penché sur la banquette, fit signe à Austin de monter.

— C’est à vous, cette Mini Austin?

— Bien sûr. Tu ne penses quand même pas que je l’ai volée.

— Elle est belle! dit Austin en admirant le tableau de bord garni de cadrans bordés de chrome. Il paraît que mon père était fou de l’Austin. C’est pour ça que je m’appelle comme ça.

— Vraiment? dit le serveur en regardant fixement son passager. Tu parles de lui au passé…

— C’est parce qu’il est mort. Je ne l’ai pas connu.

Le serveur regarda droit devant lui et démarra. Quelques minutes plus tard, ils roulaient sur le boulevard René-Lévesque, en direction est. L’homme se mit à bavarder et Austin apprit que la voiture était dotée d’une transmission manuelle à six vitesses, qu’elle passait de zéro à cent kilomètres-heure en 7,4 secondes, et que le serveur et placier s’appelait Serge.

Austin était fasciné par tous les cadrans lumineux qui éclairaient dans la nuit et il posait toutes sortes de questions au sujet de la voiture. Au bout de quelques minutes, ayant épuisé son stock de questions, il leva la tête et regarda devant lui. Apercevant au loin la structure du pont Jacques-Cartier, il fut pris de panique. Ils roulaient dans la direction opposée à l’hôpital!

— Où est-ce que vous m’emmenez?

— Chez moi, répondit calmement Serge.

— Comment ça, chez vous?!?! Il faut me ramener à l’hôpital!

— Je vais te ramener à l’hôpital, mais avant, on va aller chez moi.

— Arrêtez! s’écria Austin. Je veux débarquer!

— N’aie pas peur, dit Serge. Je ne te veux aucun mal.

— Arrêtez! je vous dis.

— Tu n’as aucune raison d’avoir peur.

La voiture s’immobilisa à un feu rouge. Austin tenta d’ouvrir la portière, mais celle-ci était verrouillée. Il essaya de baisser la vitre électrique. Rien ne bougea. La peur le gagna totalement. Il se figea sur son siège comme une statue.

— On va faire un tour chez moi parce que j’ai quelque chose à te montrer.

« Quelque chose à me montrer! » Austin imagina le pire. Pétrifié, il élabora un scénario dans lequel il assommait Serge et prenait le contrôle de la voiture. Mais avec sa jambe droite pas encore pleinement fonctionnelle, c’était impossible. Que faire sinon attendre d’arriver chez son kidnappeur et se sauver dès qu’il pourrait ouvrir la portière?

C’est exactement ce qu’Austin fit dix minutes plus tard. Serge gara la voiture entre deux VUS et déverrouilla les portières avant de couper le contact. Austin ne perdit pas une seconde et bondit hors de la voiture en laissant ses béquilles derrière. Il courut tant bien que mal, droit devant lui, traversa une intersection sans même regarder si la voie était libre, et se retrouva dans un parc. Il ne fit que quelques pas de plus avant que Serge ne le rattrape. La jambe bionique d’Austin, prétendument miraculeuse, ne répondait pas à ses commandes.

— Calme-toi, dit Serge en attrapant Austin par le bras. Tu n’as aucune raison d’avoir peur.

Sa voix se voulait rassurante.

— C’est ce que vous dites! balbutia Austin en ravalant ses larmes.

— C’est ce que je dis, et c’est vrai.

Serge lui fit faire demi-tour et les deux marchèrent côte à côte sur le trottoir en tentant d’éviter les flaques d’eau. Il avait plu dans la soirée. Serge joua avec son trousseau de clés, en choisit une, s’arrêta devant une maison et dit :

— C’est ici.

Il y avait un grand escalier à monter pour atteindre la porte d’entrée. Refusant d’être soutenu par Serge, Austin monta les marches une à une en s’appuyant à la rampe. Il songea à se laisser tomber dans l’escalier ou à se mettre à crier pour tenter d’attirer l’attention, mais Serge était derrière lui. Il était coincé. Et, de toute façon, il n’y avait personne dans la rue en cette fin de soirée maussade.

Arrivé sur le palier, Serge passa devant et déverrouilla la porte. Il l’ouvrit toute grande et fit signe à Austin d’entrer. Après quelques secondes d’hésitation, le garçon obtempéra.

— Donne-moi ton manteau, dit Serge.

Il prit le manteau d’Austin et le suspendit à un crochet vissé au mur du minuscule vestibule. Serge enleva son manteau et l’accrocha par-dessus celui d’Austin. Il invita ensuite le garçon à le suivre au salon. Austin avait une boule dans l’estomac. À quoi devait-il s’attendre? Serge alluma une lampe. L’endroit était silencieux. Il ne semblait y avoir personne d’autre dans la maison.

— Assieds-toi, dit Serge.

Austin se dirigea vers le divan en sautant à cloche-pied et s’y laissa tomber lourdement. Il payait le prix de sa tentative d’évasion : son moignon le faisait souffrir.

Serge s’assit à bonne distance, au bout du divan. Austin jeta un rapide coup d’œil aux alentours et remarqua une gigantesque télé à écran plat installée au-dessus du foyer. Une grande fenêtre sans rideaux donnait sur la rue et un lampadaire jetait une lumière jaune dans la pièce. Son cœur battait la chamade.

— Tu dois te demander pourquoi je t’ai amené ici, dit Serge en se tordant les mains.

Austin le regarda sans dire un mot.

— Je me le demande aussi, avoua Serge, visiblement nerveux.

— Alors, laissez-moi partir.

— Non! Je veux dire… il faut que je te dise quelque chose avant.

— Quoi?

— Ce n’est pas facile. Je ne sais pas par où commencer…

— Qu’est-ce que vous me voulez?

— Je veux juste te parler.

— Ben, allez-y. Parlez!

— Veux-tu quelque chose à boire? Un verre de lait? Un Coke?

— Non. Tout ce que je veux, c'est retourner à l'hôpital.

Serge prit une profonde inspiration. Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’il n’ouvre à nouveau la bouche.

— Tu as parlé de ton père tout à l’heure.

— Pis?

— Tu dis qu’il est mort…

— Oui.

Serge se tut. Il semblait hésitant. Puis, il se leva, alla vers l’une des étagères qui flanquaient le foyer, prit un gros album et revint s’asseoir, cette fois plus près d’Austin, qui eut le réflexe de s’éloigner.

— Tu n’as aucune raison d’avoir peur de moi, dit Serge.

Il ouvrit l’album et le tendit à Austin. Il s’agissait d’un album de photos. Austin le prit et dit : – Pourquoi vous voulez que je regarde vos photos?

— Regarde-les. On se parlera après.

Sur la première page se trouvait une coupure de journal. Austin reconnut la photo. Elle avait été prise pendant la conférence de presse à l’hôpital Shriners. « Il a découpé ma photo, se dit-il. Un vrai maniaque! » Affolé, il referma l’album d’un coup sec.

— Ce n’est pas ce que tu crois, dit Serge. Regarde les photos.

Austin rouvrit lentement l’album. Délicatement, il tourna la première page. Quatre photos jaunies se présentèrent à lui. La première montrait un jeune homme en maillot de bain photographié aux côtés d’une Mini Austin. Il tenait une énorme éponge à la main, et un seau d’eau était posé à ses pieds. Il avait de longs cheveux châtains ondulés et un large sourire. Austin reconnut Serge dans ses jeunes années.

La deuxième photo était semblable à la première à la différence que sur celle-ci, Serge était en action et lavait la voiture.

Sur la troisième photo, une jeune femme en bikini faisant dos à la caméra lavait la voiture avec lui.

Serge se leva et commença à faire les cent pas dans le salon.

— Pourquoi vous voulez que je regarde ces photos-là? demanda Austin.

— Continue. Tu vas comprendre.

Austin obéit.

Il tourna ainsi quelques pages qui retraçaient la jeunesse de Serge.

— Vous faisiez des rallyes automobiles? demanda Austin.

La question était purement rhétorique puisque, page après page, Austin en avait la preuve. Serge, qui regardait par la fenêtre, fit signe que oui.

— Mon père aussi faisait des rallyes. Est-ce que je vous l’ai dit?

— Tu ne l’as pas connu, ton père?

— Non. Il est mort quand j’étais bébé.

— Et s’il n’était pas mort, dit Serge en se tournant vers Austin.

— Qu’est-ce que vous voulez dire?

— Continue de regarder les photos.

— J’en ai assez vu! Qu’est-ce que vous voulez dire?

— Je veux dire que… ton père n’est pas mort.

Austin foudroya Serge du regard.

— Pourquoi vous dites ça? demanda-t-il, le souffle court.

— Je le dis parce que je le sais.

— Et vous le savez comment?

— Je le sais parce que ton père… c’est moi.

Austin referma l’album sur-le-champ. Partir! Il fallait partir! Il se leva et se dirigea vers le vestibule en sautillant sur un pied.

— Si tu veux vraiment t’en aller, libre à toi, dit Serge. Mais ça ne changera rien au fait que je suis ton père. Et que je suis bien vivant.

Austin s’immobilisa et s’appuya contre le mur.

— Mon père est mort, dit-il à voix basse, en fixant le sol.

— Non Austin. Je ne suis pas mort.

Austin leva la tête et, les yeux embués de larmes, il croisa le regard de Serge. Et Serge enchaîna.

— Si tu continues de regarder les photos, tu vas en voir de ta mère et de toi. Et de nous trois ensemble.

Austin hésita un long moment, le temps de reprendre contenance. Puis, piqué par la curiosité, il retourna s’asseoir. Il posa l’album sur ses genoux et le rouvrit.

Serge le laissa regarder les photos en silence. Une lourdeur incroyable s’était envolée de ses épaules. Au bout de quelques minutes, Austin parla.

— Comment tu as su que c’était moi?

— Quand je t’ai vu à la télévision, c’est d’abord la ressemblance incroyable avec ta mère qui m’a frappé. Et après, quand j’ai vu ton nom au bas de l’écran, je n’en croyais pas mes yeux, je suis devenu comme fou, je me suis mis à crier : « Austin! C’est mon Austin! C’est mon fils! » Un vrai fou. Une chance que j’étais tout seul ici.

— Mais maman m’a dit que tu étais mort…

— Tu vois bien que ce n’est pas vrai.

— Mais… qu’est-ce qui me dit que c’est toi mon père?

— Tu vois bien sur ces photos. Ici, regarde…

Serge franchit la courte distance qui le séparait d’Austin et tourna les pages de l’album.

— C’est la photo de notre mariage, à ta mère et moi.

— Hum.

— Et là!

Serge tourna encore quelques pages.

— La photo de ton baptême. Je te tiens dans mes bras!

— Ça veut rien dire. Qu’est-ce qui me dit que ce bébé-là c’est moi? On ne lui voit même pas la face.

— Mais c’est toi! Ta mère est sur la photo avec moi. Est-ce qu’elle a eu d’autres enfants, ta mère?

— Non.

— Alors, ça ne peut être que toi.

— Ça pourrait aussi bien être un neveu ou une nièce. Rien ne me dit que c’est moi.

— Austin… fit Serge en se prenant la tête à deux mains.

— Moi, je veux bien te croire, dit Austin, mais je ne vois pas pourquoi maman m’aurait menti.

— Mais pour te garder pour elle toute seule!

— Pourquoi?

— Pourquoi? Pourquoi? Parce qu’elle ne voulait plus de moi dans sa vie.

— Pourquoi?

— Parce que… elle disait que mon seul amour c’était ma Mini Austin, que je passais tous mes temps libres à faire des rallyes et que je n’avais pas de place dans ma vie pour elle et toi.

— C’était vrai?

— Non, ce n’était pas vrai. Je veux dire, c’est vrai que c’est ce qu’elle disait, mais je vous aimais tous les deux.

Austin regarda Serge dans les yeux.

— Pourquoi tu n’as pas essayé de nous retrouver?

— Ah! fit Serge en levant les bras au ciel. Si tu savais comme j’ai essayé! J’ai remué ciel et terre pour vous retrouver. J’ai même engagé un détective privé. Mais comment voulais-tu que je sache que vous étiez en Saskatchewan?

— Tu aurais pu trouver…

— Comment? Ta mère a voulu disparaître et elle a réussi. En vivant chez son oncle…

— Comment tu sais ça, qu’on vit chez son oncle? interrompit Austin

— C’est toi qui l’as dit en entrevue. Donc en vivant chez son oncle — oncle dont j’ignorais l’existence, je tiens à le préciser — elle n’avait rien à son nom pour que le détective, la police ou moi puissions la retrouver. Pas un compte de téléphone, d’électricité, rien!

— Pourquoi tu n’es pas venu me voir à l’hôpital quand tu as su que c’était moi?

— Tu ne vas pas me reprocher d’avoir attendu deux jours, le temps d’absorber le choc. Je comptais aller te voir demain. C’est ma journée de congé. Mais quand je t’ai vu au restaurant ce soir… J’ai échappé une assiette. Je n’en croyais pas mes yeux! Et quand tu m’as dit dans quelle section tu allais être assis, j’étais fou comme un balai. J’ai tout de suite appelé Bob pour lui demander de changer de section avec moi. Parce que, moi, j’étais supposé travailler de l’autre côté de la patinoire. Ça n’a pas été facile de le convaincre.

— J’aurais pu sortir de l’hôpital avant que tu viennes et tu ne m’aurais jamais retrouvé.

— Je n’étais pas inquiet. Les médecins ont dit à la télévision que tu resterais à l’hôpital pour encore au moins six semaines, le temps « d’éduquer » ta nouvelle jambe, comme ils disent.

— Hum.

— Tu me pardonnes?

— Ouais…

Soudain, un éclair passa dans les yeux d’Austin.

— C’est pour ça que maman était si catastrophée quand je lui ai dit que les docteurs voulaient donner une conférence de presse! Elle avait peur que tu me voies à la télévision et que tu me reconnaisses…

— Probablement, dit Serge. Maintenant, tu me crois?

— Je ne sais pas…

— Quelle preuve est-ce que je pourrais bien te donner pour te convaincre une fois pour toutes que je suis ton père?

— Je sais! lança Austin. J’avais combien d’orteils quand je suis né?

— Combien d’orteils…? C’est vrai! s’exclama Serge en se tapant les cuisses. J’aurais pourtant dû y penser! Tu avais six orteils au pied droit! Tu as été opéré bébé pour en enlever un! Moi, j’aurais voulu que tu le gardes, mais le docteur avait convaincu ta mère que ça te donnerait des problèmes plus tard.

Serge vit rouler deux larmes sur les joues d’Austin.

— C’est vrai, murmura Austin en refoulant un sanglot. C’est mon pied qui a été amputé.

— Tu vois que je te dis la vérité! dit Serge en ouvrant les bras.

Austin regarda Serge droit dans les yeux pendant un instant avant de se blottir, pour la première fois depuis longtemps, entre les bras de son père tout en murmurant un mot que, de toute sa vie, il n’avait jamais prononcé :

— Papa.



***



Dans l’atmosphère feutrée de la maison de Serge, le père et le fils retrouvés discutèrent jusqu’à tard dans la nuit. Ils avaient toute une vie à rattraper. Peu avant l’aube, croulant de fatigue, Austin s’endormit sur le divan. Serge l’abria d’une couverture et alla se coucher dans sa chambre. Cette nuit-là, Austin fit un curieux rêve.

Pour une raison quelconque, il s’était retrouvé à la tête d’une armée de crayons poursuivie par un contingent de taille-crayons. Au début, les crayons avaient beaucoup d’avance, mais les taille-crayons gagnaient du terrain. Il faisait chaud et la course était difficile. Bientôt, les taille-crayons firent leurs premières victimes, aiguisant les crayons jusqu’à l’efface. Il ne restait plus que de petits moignons roses. Ne pouvant laisser faire un tel massacre, Austin s’interposa entre les deux troupes ennemies. Un à un, il affronta les taille-crayons en leur tendant sa jambe bionique. Et un à un, les agresseurs s’usèrent à essayer d’aiguiser sa jambe, mais c’était peine perdue. Au terme d’un combat qui lui sembla interminable, Austin triompha des aiguisoirs et les crayons l’acclamèrent en héros. Parmi la troupe, il vit son père, rayonnant de fierté. Sur ce, il se réveilla.

Il faisait jour et Austin mit quelques secondes à se situer. Son père. Son père n’était pas mort. Il se trouvait chez son père. Et son père avait un gigantesque téléviseur à écran plat… Il y avait peut-être une partie de soccer ou de hockey à la télévision. Austin prit la télécommande et ouvrit la télé. Wow! Quelle grande image! C’était presque comme au cinéma.

Une publicité de pain lui fit prendre conscience qu’il avait l’estomac dans les talons. Puis, tout de suite après, apparut à l’écran une lectrice de nouvelles à l’air grave et Austin aperçut une photo de lui en arrière-plan. Surpris, il monta le volume.

— Le jeune garçon a les cheveux blonds et les yeux bleus. Il mesure un mètre cinquante-huit et pèse…

— Hé! Ils pensent que je suis disparu! Oh my God! Maman!

Austin bondit sur ses pieds en s’écriant :

— Serge! Papa! Où es-tu?

Réveillé en sursaut, les cheveux en bataille, Serge fit irruption dans le salon.

— Qu’est-ce qui se passe?

— Ils parlent de moi aux nouvelles! dit Austin en pointant le téléviseur. Ils pensent que je suis disparu! Regarde!

À l’écran, on voyait le docteur Lajoie, un micro sous le nez.

— On devait se retrouver devant le vestiaire des joueurs et…

— Qui est la dernière personne à l’avoir vu? demanda un reporter.

— C’est Isabelle. La jeune fille à mes côtés.

La caméra prit un plan large et on vit Isabelle, assise dans son fauteuil roulant, à la gauche du docteur Lajoie.

— Isabelle, dit Austin. Papa, il faut que tu me ramènes à l’hôpital.

— Je vais le faire, c’est promis. Mais avant, j’ai quelque chose à te proposer, dit Serge, maintenant bien réveillé.

— Quoi?

— J’appelle l’hôpital pour leur dire que tu vas bien, que tu n’es pas en danger. Ensuite, on passe la journée ensemble et je te ramène à l’hôpital ce soir.

Austin hésita avant de répondre.

— C’est peut-être notre seule chance de passer du temps ensemble, Austin. Je vais peut-être me faire arrêter pour t'avoir amené ici.

— Ben, voyons, tu es mon père!

— Si ta mère portait plainte…

Austin réfléchit quelques secondes avant d’accepter l’offre de son père.

Ils contactèrent l’hôpital et Austin parla lui-même au docteur Lajoie pour le rassurer. Ensuite, il téléphona à sa mère, à Moose Jaw. Prévenue de la disparition de son fils, celle-ci n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Elle était morte d’inquiétude et s’apprêtait à sauter dans le prochain avion pour Montréal. Austin lui dit simplement qu’il allait bien, qu’il savait maintenant la vérité au sujet de son père et qu’ils étaient ensemble tous les deux. Sa mère étouffa un sanglot au bout du fil. Ils auraient une longue conversation dès son retour à la maison, mais pour le moment, Austin allait passer la journée avec son père.

Au sortir de la maison, Austin était si heureux qu’il prit son père par la main, au grand jour, oubliant ses douze ans. Comble de bonheur, Serge lui offrit une poutine à La Belle Province en guise de petit-déjeuner.



***



La malchance d’Austin se transforma en bonne fortune lorsqu’il se fit offrir de devenir le porte-parole de la Semaine canadienne de la sécurité en milieu agricole.

Le p’tit gars de Moose Jaw se retrouva à accorder des entrevues à la télé, à enregistrer une campagne publicitaire et à donner des conférences dans les écoles, et à l’occasion de divers événements, dans le but de sensibiliser les gens aux dangers du métier d’agriculteur.

L’été suivant, Serge alla rendre visite à Austin, en Saskatchewan, au volant de sa Mini Austin. Il n’était jamais allé dans les Prairies et fut séduit par la beauté de la plaine et l’immensité du ciel.

Un jour, il conduisit Austin au Farm Progress Show de Regina, où le garçon devait faire un petit discours. Pendant le trajet, Austin était extrêmement nerveux et se tortillait sur la banquette de la Mini Austin.

— Ça te rend donc bien nerveux de parler en public, remarqua Serge. Il me semblait que tu trouvais ça cool.

— C’est cool aussi. C’est pas ça qui me rend nerveux…

— C’est quoi, alors? demanda Serge en jetant un rapide coup d’œil à son fils.

— C’est Isabelle.

— Qu’est-ce qu’elle a, Isabelle?

— Elle va être là.

— Ah, je vois! dit Serge en esquissant un sourire.

Austin et Isabelle étaient restés en contact après leur sortie de l’hôpital. Comme cet été-là Isabelle voyageait vers la côte Ouest avec sa famille, ses parents avaient accepté de faire une halte à Regina. Ainsi, la petite famille pourrait visiter le musée de la GRC et le palais législatif, en plus de dire bonjour à Austin. Ils s’étaient donc donné rendez-vous au Farm Progress Show.

Des centaines de personnes étaient présentes pour écouter l’allocution du jeune garçon, mais Austin n’avait d’yeux que pour Isabelle dans sa jolie robe bleue, assise au premier rang avec les membres de sa famille et Serge.

— Être agriculteur, c’est un métier dangereux, dit Austin avec aplomb devant la foule attentive.

Il y a cinq fois plus d’accidents chez les agriculteurs que dans n’importe quel autre métier. Plus de quatre-vingts pour cent de tous les décès sur la ferme sont causés par les tracteurs. Un tracteur, ce n’est pas un jouet. J’en sais quelque chose! conclut-il en exhibant sa jambe bionique.

La foule applaudit chaleureusement. Isabelle souffla un baiser à Austin qui le reçut en baissant les yeux.

Serge applaudissait à tout rompre. Une bouffée de fierté lui mit du rouge aux joues. Son fils lui était redonné. Et quel fils!





FIN