Main La nuit des blouses grises

La nuit des blouses grises

CANT3007447
Year:
2018
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french
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1

La nouvelle spiritualité du mieux-être

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2019
Language:
french
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2

La part des ombres - tome 02

Year:
2018
Language:
french
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Du même auteur

Romans

Les Nouveaux Mystères de Marseille :

L’Affaire de la Soubeyranne (Lattès 2015 – Le Livre de Poche n° 34591), Prix de l’Évêché 2018 décerné par Rotary et le SRPJ de Marseille.

Rendez-Vous au moulin du diable (Lattès 2014 – Le Livre de Poche 2016)

La Somnambule de la Villa aux Loups (Lattès 2011 – Le Livre de Poche n° 33174)

L’Inconnu du Grand-Hôtel (Lattès 2010 – Le Livre de Poche n° 32639)

Le Vampire de la rue des Pistoles (Lattès 2009 – Le Livre de Poche n° 32046)

Le Guet-apens de Piscatoris (Lattès 2008 – Le Livre de Poche n° 32001)

Les Diaboliques de Maldormé (Lattès 2007 – Le Livre de Poche n° 37541)

Le Spectre de la rue Saint-Jacques (Lattès 2006 – Le Livre de Poche n° 31139) Prix des Marseillais 2006 au Carré des Écrivains.

Double Crime dans la rue Bleue (Lattès 2005 – Le Livre de Poche n° 35043) Prix ROMPOL 2005.

Le Secret du docteur Danglars (Lattès 2004 – Le Livre de Poche n° 35028)

La Faute de l’abbé Richaud (Lattès 2003 – Le Livre de Poche n° 35015) Prix Jean-Toussaint Samat du roman policier décerné par l’Académie de Marseille.

L’énigme de la Blancarde (Lattès 2002 – Le Livre de Poche n° 35016) Prix Paul-Féval 2003 de littérature populaire, décerné par la Société des Gens de Lettres de France.

La Ville des Tempêtes (HC-Éditions 2016 – Points édition en poche 2018)

La Vengeance du Roi-Soleil (Lattès 2013 – Le Livre de Poche n° 33800) Prix des Marseillais 2013 au Carré des Écrivains.

La Cathédrale engloutie (Grasset 1992)

Comme un cheval fourbu (Belfond 1984) Le grand Livre du Mois. (Réédition L’Écailler du SuD 2007)

Un jour tu verras (Belfond 1987 – L’Archipel 2009)

Pris au piège (Autres Temps 2002) adapté pour la télévision (France 2) – Grand Prix International au festival du film policier de Cognac.

Biographies

Dominique Piazza, un destin marseillais (HC éditions 2009)

Emma Calvé, la diva du siècle (Albin-Michel 1989 – Le Livre de Poche)

Nouvelles

Suite Provençale (La Table Ronde 1996) Prix Louis Brauquier 1996 de l’Académie de Marseille

Chronique; s

La Vérité vraie sur la fondation de Marseille (Le Fioupélan)

Ça s’est passé à Marseille – 5 volumes (Éditions Autres Temps 1992-1998) Grand Prix Littéraire de Provence.

Albums

Marseille Culture[s] avec Gilles Rof (HC Éditions 2013)

Marseille, l’heure bleue, sur des photos de Camille Moirenc (Éditions Jeanne Laffitte)

Côtes méditerranéennes vues du ciel, sur des photos de Yann Artus-Bertrand (Le Chêne 1997)

Histoire

Histoire de Marseille illustrée (Le Pérégrinateur 2007)

Marseille, 2600 ans d’histoire, avec Roger Duchêne (Fayard 1999)

Et Marseille fut libérée… (Autres Temps 1994).

www.editions-jclattes.fr

Jeancontrucci.fr





Maquette : Le Petit Atelier

Illustration : Les grèves de Marseille : un « nervi » italien surveillant l’entrée des docks.

ISBN : 978-2-7096-6133-1

© 2018, éditions Jean-Claude Lattès.

Première édition septembre 2018.





À la mémoire de Michèle, ma première lectrice,

À toutes celles et à tous ceux qui ont suivi l’aventure depuis le début

et m’ont encouragé à la poursuivre, je dédie ce treizième tome des « Nouveaux Mystères de Marseille ».





« La chance d’avoir du talent ne suffit pas :

il y faut le talent d’avoir de la chance. »

Hector Berlioz (Mémoires)





NOTE DE L’AUTEUR


On trouvera parfois dans ce texte certaines expressions tirées du parler marseillais, quand la vérité du dialogue l’exige. Qu’on ne voie pas là le recours à une couleur locale facile, ou à un folklore langagier dépassé. Les Marseillais de la Belle Époque, à quelque classe sociale qu’ils appartiennent, sont bilingues (franco-provençal, ou franco-marseillais). Ils truffent leurs propos exprimés en français d’expressions venues du provençal, du patois local ou de l’italien. Cette habitude s’est prolongée bien après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui la tchatche a pris le relais. C’est pourquoi nous avons fourni une traduction des expressions qui pourraient poser problème de compréhension aux Français vivant au-dessus du 45e parallèle, qui, comme chacun sait, passe par Valence.





1.


Où l’on apprend pourquoi le train de marchandises 4717 n’entrera pas à l’heure prévue en gare Marseille-Saint-Charles


Vendredi 18 février 1910 – 1 h 40 du matin.

Comme chaque fois qu’il émergeait du tunnel de La Nerthe, aux commandes de sa locomotive à vapeur, La Louisette (elle portait le prénom de sa fille), Émile Pardigon, le mécanicien de la 231 T, toussa et cracha comme un perdu. Les bronches dégagées, il lança à haute voix une malédiction visant à la fois la direction et les ingénieurs de la Compagnie des chemins de fer du Midi. S’ils étaient fiers d’avoir construit « le plus long tunnel ferroviaire d’Europe », ils n’avaient jamais pris en compte les propositions émanant du personnel roulant. C’était pourtant simple : aucun être humain aux commandes d’une locomotive à vapeur de 90 tonnes lancée à 50 km/h ne réussirait jamais à franchir 4 638 mètres sous le massif séparant la plaine de Berre de la rade nord de Marseille en cessant de respirer. Il devrait se résigner à inhaler pendant près de six minutes la fumée lourdement chargée de poussières de charbon émise par la cheminée. Épreuve qui écourtait son espérance de vie à chaque passage.

Émile Pardigon n’avait cessé de le déplorer par écrit auprès de la direction de la compagnie mais, en quinze années de pratique, il n’avait jamais reçu le moindre accusé de réception. Ce mépris blessait profondément le mécanicien. Il l’avait pourtant expliqué cent fois à « ces messieurs » : à l’arrêt de Miramas, précédant la traversée de la Nerthe, après avoir « fait de l’eau » pour remettre à niveau le réservoir de la chaudière, on aurait pu – à l’aide d’une manœuvre habile – en profiter pour placer la locomotive en queue de convoi et repartir en marche arrière en poussant ledit convoi, au lieu de le tirer. Ça n’était pas compliqué, tout de même ! Ainsi, ces fumées toxiques, auxquelles conducteurs et chauffeurs étaient exposés sans protection durant le parcours dans le long tunnel, seraient-elles évacuées à l’arrière, au profit de la santé des cheminots. Et ne parlons pas des trains de voyageurs où les passagers étouffaient dans leurs compartiments, dont le confort serait grandement amélioré. Sans coûter un sou au contribuable, serait résolu un grave problème de santé publique.

Les chefs d’équipe avaient eu beau faire remarquer au mécanicien entêté qu’à suivre son raisonnement saugrenu il serait le dernier à lire les signaux quand le convoi les aurait déjà franchis (ce qui n’était pas raisonnable), le dernier à entrer en gare de Marseille, (ce qui n’était pas glorieux) et à reculons (ce qui était un comble) Émile Pardigon n’en démordait pas.

Il balayait d’un ricanement méprisant ce prétexte et ripostait avec une argumentation irréfutable : la question pouvait être réglée par un signal sonore électrique reliant un cheminot posté dans le wagon de tête au mécanicien de la locomotive placée en cul, lui indiquant – à l’aide d’un code convenu – la position des signaux et celle du convoi. Ce système fonctionnait à merveille entre les deux cabines de l’ascenseur de La Bonne Mère, alors pourquoi pas entre les deux extrémités d’un train ?

Ça leur en avait tellement bouché un coin, à la direction de la compagnie, qu’elle n’avait jamais donné suite !

La rancœur d’Émile Pardigon – résigné à sa silicose future – augmentait au fil des années contre « ces Messieurs d’en haut », esprits bornés, à l’abri des fumées dans leurs confortables bureaux, qui s’obstinaient à traiter par un silence dédaigneux les solutions venues « d’en bas ».

Voilà pourquoi, chaque fois qu’il émergeait du tunnel de la Nerthe pour déboucher sur la rade du port de Marseille, Pardigon – figure de charbonnier et œil de hibou sous les lunettes à œillères remontées sur le front – se désolait de l’insouciance criminelle des exploiteurs « qui avaient des diplômes à la place du cœur ».

Après avoir évacué dans un grand mouchoir à carreaux le contenu charbonneux de ses fosses nasales et dépoussiéré de son mouchoir sa grosse moustache de gendarme, le mécanicien de la 231 T ôta sa casquette constellée d’escarbilles pour la taper sur le montant supportant le toit de tôle du poste de conduite. Il la remit en place avant de tirer la chaîne de la montre logée dans la poche intérieure de son bourgeron bleu en toile épaisse. D’un ongle en deuil, il fit jouer le couvercle pour consulter la position des aiguilles de son régulateur et un léger sourire de fierté éclaira ses traits mâchurés. Il était 1 h 40.

— Pile à l’heure ! lança-t-il.

Comme toujours. C’était son orgueil. Conduire un train de wagons de marchandises ne dispensait pas un bon cheminot d’être rigoureux. Pardigon arrivait toujours à la seconde prévue au terminus. Le crissement des freins sur les bandages des roues marquant l’arrêt complet du convoi, c’était comme une musique saluant la ponctualité du mécanicien. Cette obsession lui avait valu le surnom de Pénible.

— Quatre minutes, grommela-t-il à l’attention de son chauffeur, debout à sa droite, sur la plaque de tôle reliant la machine au tender où les deux hommes, exposés à tous les vents, piétinaient dans le charbon pulvérisé.

Jules Daumas, le visage grillé comme une pièce de viande par l’haleine brûlante de la boîte à feu qu’il alimentait en charbon, n’eut pas besoin d’autre précision. Il savait que son acolyte venait, non pas de lui donner l’heure, mais de lui indiquer le temps restant pour arriver sur les tampons de Marseille-Saint-Charles.

Moins pointilleux que son mécanicien, le chauffeur ne s’inquiétait guère : quatre minutes de plus ou de moins ne changeraient pas la face du monde. Le Ville d’Alger appareillait ce soir à 6 heures : largement le temps pour transborder le contenu des quinze wagons de marchandises diverses du convoi 4717 depuis les quais de la gare d’Arenc jusqu’au ventre noir du paquebot de la Transat amarré au Bassin National.

Appuyé sur le manche de sa pelle à charbon, Daumas venait d’allumer une roulée en regardant Pardigon, penché à la lucarne gauche du poste de conduite, tourner lentement la manette de pression afin de réduire la vitesse à l’approche de la petite gare de Saint-Barthélemy, plongée dans le noir, car à cette heure aucun train de marchandises ne s’y arrêtait. Marseille-Saint-Charles n’était plus qu’à cinq kilomètres, où plusieurs wagons de queue seraient détachés. De là, le convoi repartirait aussitôt avec les wagons de tête jusqu’à la gare d’Arenc, son terminus, au pied des paquebots en partance.

Il n’y avait plus qu’à laisser rouler à vitesse réduite, comme un navire courant sur son erre. Ça se faisait tout seul ou presque. Le mistral qui soufflait en tempête semblait vouloir aider le convoi à avancer en le poussant vers sa destination.

Soudain une secousse énorme ébranla La Louisette. La locomotive parut tirée en arrière par une poigne de fer. Les mâchoires des freins à sabot brusquement serrées sur les bandages grincèrent toutes en même temps, d’un bout à l’autre du convoi. Entraînées par la force d’inertie, les roues motrices bloquées de la 231 T patinèrent sur les rails dans un feu d’artifice d’étincelles puis le train entier s’immobilisa. Avec un bel ensemble, Pardigon et Daumas allèrent s’aplatir sur la paroi de tôle les séparant de la chaudière : le mécanicien sur les manettes de conduite où il cogna douloureusement du front malgré la protection de sa visière, le chauffeur contre la plaque brûlante de la boîte à feu où il acheva la cuisson de sa joue droite. Quelqu’un, dans le wagon n ° 12, venait d’actionner le robinet à pression du système de freinage d’urgence.

« Oh, putain ! Y a engatse1 ! » cria Pardigon à l’attention du chauffeur, tandis que dans un geste réflexe, il ouvrait grand le robinet libérant la pression de la chaudière. Il pensa aussitôt : « Cette fois, on sera pas à l’heure. »

La Louisette, hébétée, haletait comme si elle se remettait mal d’une grosse frayeur. Le mécanicien du convoi 4717 n’eut pas le loisir de réfléchir aux conséquences de cette situation inédite. Une ombre, grimpée dans le poste de conduite, venait de surgir dans son dos et un bras vigoureux avait pris son cou en étau tandis qu’il sentait contre sa tempe se poser le métal froid du canon d’une arme de poing. Il n’avait rien vu venir, ni entendu quoi que ce soit : le mistral chuintant continûment sur les tôles l’avait rendu sourd. L’agresseur avait-il grimpé les trois échelons d’accès au poste de commande dans son dos ? Était-il passé par le tender en escaladant la réserve de charbon ? Comme dans un cauchemar, les yeux écarquillés de Pardigon virent, à un mètre de lui, son acolyte subir le même traitement de la part d’une autre ombre grimpée par les échelons de droite. Tandis qu’un bras garrottait Daumas, le canon court d’un pistolet automatique se détachait, un peu au-dessous de la casquette du chauffeur, muet d’angoisse.

Une voix gronda, au timbre étouffé par le passe-montagne sous lequel l’agresseur dissimulait son visage :

— Vous avez des femmes ? Des minots ?

Pardigon et Daumas acquiescèrent d’un même mouvement de tête pour marquer leur soumission.

— Alors, faites pas les marioles ! On va aller ensemble demander aux autres d’ouvrir.

Toute précision supplémentaire était inutile. Un revolver sur la tempe vous aide à comprendre vite. Ce que le mécanicien de La Louisette avait pour mission de faire ouvrir, c’était le vantail coulissant du financier où les surveillants spéciaux Aimé Duprat et Charles Rieu étaient enfermés à double tour. Le wagon DP 16352 positionné en tête du convoi, juste derrière la locomotive, contenait rassemblées toutes les valeurs transportées par le train 4717.

Pardigon contemplait la bouille terrorisée de Daumas, pelle en main, raide comme un piquet. Il masquait la silhouette indistincte de celui qui le tenait en respect.

La porte du foyer s’était ouverte lors du freinage en catastrophe et une lueur d’enfer illuminait le poste de conduite, ajoutant à la violence de la scène.

— On va descendre tous les deux, gronda la voix à l’oreille du mécanicien. Je vais te lâcher. Passe devant, on t’attend en bas.

Pardigon sentit l’étreinte se desserrer. Il pivota lentement sur lui-même et, saisissant les deux montants supportant le toit de la cabine, il se positionna de dos pour chercher à tâtons du pied le premier échelon de descente. Sa jambe tremblait un peu. Il leva la tête vers le poste de conduite et vit, penché sur lui, sous la visière du passe-montagne, un regard farouche braqué, auquel s’ajoutait l’œil noir d’un revolver à barillet. C’était tout ce qu’on pouvait deviner de vivant dans cette silhouette entièrement dissimulée sous une grande blouse grise descendant jusqu’aux chaussures, comme une bâche.

À l’instant où il allait poser un pied sur le ballast, Pardigon sentit un objet dur s’enfoncer dans ses reins. Le comité d’accueil annoncé prenait le relais tandis que le premier assaillant descendait à son tour.

Il fit face au cheminot :

— Fais ce que je t’ai dit, ordonna-t-il en désignant le wagon financier, à quelques mètres, attelé au tender.

Pardigon tourna la tête dans la direction indiquée : le long du ballast, il distingua plusieurs silhouettes sombres et silencieuses, toutes pareillement revêtues de grandes blouses grises, coiffées du même passe-montagne. À croire qu’on les avait dupliquées. Combien étaient-ils ? Cinq, six ? Plus ? L’heure n’était pas aux comptes. Tous avaient en main une arme de poing, certains des mousquetons, probablement des fusils Gras. En substituant le moderne fusil Lebel à cette arme réglementaire dépassée, l’Armée française avait fait le bonheur des chasseurs. Moyennant une légère transformation de la culasse ils l’utilisaient pour le gibier. On en trouvait partout à bas prix, y compris entre les mains des bandits…

Au-delà des silhouettes immobiles et silencieuses qui rendaient la scène fantasmagorique, Pardigon aperçut le signal rouge agité par Pagano, le collègue posté dans le wagon de queue, descendu sur le ballast. Sans chercher à savoir la raison du brusque arrêt du convoi, le cheminot faisait ce pourquoi la Compagnie le payait : il signalait la présence d’un train arrêté en pleine voie.

— Avance, et tu appelles quand je te le dis.

Le mécanicien, souffle suspendu, se dirigea vers le premier wagon en défilant devant l’alignement des malfrats, comme un gradé passant une revue. Mais il était moins fier : ses jambes flageolaient et ce n’était pas dû aux seules pierres du ballast roulant sous les semelles épaisses de ses gros souliers réglementaires. Il stoppa de lui-même, la tête levée vers la paroi de bois du wagon financier, devant le panneau coulissant.

— Vas-y, appelle… Dis-leur que c’est toi.

Pardigon, la gorge serrée, tentait de rassembler le peu de salive qui lui restait pour appeler d’une voix audible Duprat et Rieu, bouclés à l’intérieur, mais l’épreuve lui fut épargnée. Avant même d’avoir pu articuler la première syllabe, il perçut le grincement d’une serrure qu’on ouvre. Un panneau glissa sur son rail et l’entrebâillement livra passage à une tête scrutant l’obscurité. Duprat, après s’être relevé de sa chute au milieu des piles de cartons abattues et des colis dégringolés sur lui depuis des étagères, venait aux nouvelles, l’air inquiet :

— Qu’est-ce qui se pass…

Il n’alla pas plus loin.

Tandis qu’un des bandits faisait coulisser le panneau d’ouverture pour l’ouvrir en grand, un autre, grimpé sur le marchepied, saisissant le convoyeur par le col de son bleu de chauffe, l’avait tiré brutalement à lui. Avant d’avoir réalisé ce qui lui arrivait, le malheureux Duprat acheva son vol plané le visage sur les pierres aiguës du ballast et demeura affalé sur le ventre, inanimé. L’avaient-ils tué ? Pardigon, toujours tenu en joue par celui qui l’avait pris en charge à sa descente de la locomotive, n’eut pas loisir de vérifier : déjà trois hommes en blouses grises – dont celui qui donnait les ordres – s’étaient rués par l’ouverture béante à l’intérieur du wagon faiblement éclairé. On entendit des cris, puis des coups de feu, suivis d’une supplication déchirante. Rieu, le second convoyeur, s’était dressé face aux intrus et avait tenté de prendre son arme dans un casier suspendu au-dessus du bureau dont la paperasse s’était répandue sur le plancher du wagon. Trois balles venaient de l’encadrer, le clouant sur place. On l’entendait supplier : « Tirez pas ! Tirez pas ! » au milieu des menaces et vociférations amplifiées par les parois de bois.

Alors, en spectateur passif face à un ballet bien réglé, Pardigon vit les trois assaillants masqués montés dans le wagon réapparaître par l’ouverture et poser sur le seuil plusieurs paniers d’osier contenant des colis de toile bise plombés. Les comparses restés sur le ballast s’en emparèrent aussitôt avant de dévaler le talus en direction d’un fourgon hippomobile, attelé d’un cheval gris, stationné en contrebas, à l’aplomb des voies sur le chemin vicinal qui les longeait. Par sa forme carrée, il rappelait au mécanicien le panier à salade1 de la police.

Les bandits enfournèrent leur butin par la porte-arrière, puis remontèrent aussitôt pour s’emparer des colis suivants. Le manège se renouvela quatre fois sous les yeux effarés du mécanicien, sans qu’une parole ne s’échange, sans qu’une silhouette ne trébuche, dans un ordre parfait, jusqu’à ce que la grosse voix – celle qui avait grondé à l’oreille de Pardigon – ordonne le repli, à l’instant où le bandit sautait sur le ballast avec ses trois comparses :

— Allez, on se casse !

Le groupe dévala la pente s’enfonçant dans l’obscurité du talus. Impossible de distinguer l’un des malfrats de ses complices. On entendit bientôt un bruit de portière fermée à la volée, le claquement d’un fouet, puis le tambour grave des sabots d’un cheval attelé à un fourgon qui démarra en trombe dans un nuage de poussière. Enfin, on perçut le grincement d’une manivelle maniée avec vigueur. Probablement celle d’une automobile, invisible depuis le ballast, qui démarra à son tour en pétaradant. Pardigon, immobile, était demeuré là où les bandits l’avaient abandonné.

L’opération n’avait pas duré plus de dix minutes depuis le moment où le mécanicien de la 213 T émergeant du tunnel de la Nerthe enfumé vouait aux gémonies la Compagnie des chemins de fer du Midi dans son ensemble et sa direction en particulier.

Dix minutes… une éternité.

Désormais, dans la vie d’Émile Pardigon, il y aurait un avant et un après cette nuit du 11 au 12 février 1910.

Le mécanicien, agité de spasmes nerveux, contempla à ses pieds le corps inanimé du malheureux Duprat. Un silence pesant avait succédé au tumulte soudain, seulement troublé par les coups de boutoir du mistral sur le train immobilisé et par les halètements réguliers de La Louisette qui lâchait de temps à autre un petit jet de vapeur blanche. Une voix apeurée, comme venue du ciel, fit sursauter le cheminot.

— Ils sont partis ?

C’était Rieu qui, planqué derrière le vantail du wagon financier aux trois quarts ouvert, passait une tête précautionneuse.

— Vouei ! Je crois. Tu peux descendre, dit Pardigon à voix basse, comme s’il craignait qu’un des bandits, resté sur place pour les liquider, ne l’entende.

Il ne savait pas où était passé celui qui avait agressé Daumas. Il n’avait pas non plus vu le chauffeur descendre de la locomotive.

Rieu sauta sur le ballast.

— Putain ! Je me suis vu mort, digue ! J’ai pensé à mes petits…

Il éclata soudain en sanglots. Ses nerfs lâchaient.

— Et lui ?

Il désigna le corps de Duprat.

Pardigon se pencha. À deux, avec précaution, ils mirent leur collègue sur le dos.

— On dirait qu’il respire encore, dit Rieu. Ils l’ont arrangé, les salauds. Aqui sian bèou !1

Le visage du malheureux Duprat n’était qu’une plaie sanguinolente et boursouflée. Les pierres tranchantes avaient fait éclater la peau du front et entaillé celle des joues. Le nez paraissait fracturé et plusieurs incisives manquaient.

Les deux cheminots, penchés sur le gisant bouche ouverte, une mousse sanglante aux commissures, se regardaient.

Le bruit d’un pas qui faisait crisser les pierres jeta Rieu sur la pente du talus. Pardigon le suivit et ils roulèrent bras et jambes emmêlés, en écrasant plantes et herbes. Cette fois, c’était la fin. Allongés sur le sol, ils l’attendaient, résignés.

Elle semblait vouloir se faire désirer, quand une voix familière les héla :

— Aguès pas pòu, es ièu !2

C’était Daumas, le chauffeur, lui aussi libéré sans dommage par son agresseur. Il était descendu du côté droit, avait guetté un moment, puis n’entendant plus rien, il avait contourné La Louisette par l’avant pour venir retrouver ses collègues. Il n’avait pas lâché sa pelle à charbon qu’il tenait comme un soldat son fusil, et, depuis le ballast, il regardait ses deux collègues couchés dans la pente, mi-souriant, mi-inquiet.

Pardigon se releva en époussetant son bleu de chauffe.

— Jules, sans te commander, file à la station Saint-Barthélemy, si tu as encore des jambes, moi j’en peux plus, et dis-leur de télégraphier vite-vite à Saint-Charles, qu’on a un blessé grave ! Moi, pendant ce temps, je vais voir ce qui est arrivé avec Perotto au wagon 12.

Daumas contempla le corps de Duprat et, avant de se mettre en marche, il ajouta, philosophe :

— Si c’était pas de lui, peuchère, nous autres on s’en sort pas trop mal, quand même ! Surtout qu’on est pas passés loin…

Le mécanicien de La Louisette était du même avis. À la minute présente on aurait pu déplorer quatre morts au pied du wagon financier du train 4717. La Faucheuse était juste venue leur dire un petit bonjour en passant. C’était pas leur tour, fallait croire. Cette constatation lui fit accepter comme un moindre mal ce qui les attendait : répondre à des milliers de questions et remplir des montagnes de paperasses.

Pour une fois, la Direction allait prendre le personnel roulant en considération…





1. Embrouille grave, ou danger.



1. Fourgon cellulaire hippomobile.



1. « Là, on est beaux ! »



2. « N’ayez pas peur, c’est moi ! »





2.


Où l’on apprend les détails de l’attaque du « train de l’or » de la bouche même du commissaire central


Raoul Signoret, chroniqueur judiciaire au Petit Provençal, marchait à grandes enjambées le long de la rue de L’Évêché – dans le vieux quartier de Saint-Jean – en direction du commissariat central de Marseille installé près de la cathédrale, dans l’ancien palais épiscopal à qui il devait son surnom.

Pour un habitant de la place de Lenche le parcours ne prenait pas plus de cinq minutes et le reporter ne s’en plaignait guère car, malgré le soleil qui brillait en ce milieu de matinée du 12 février 1910, un mistral glacé, agité comme trente-six diables, « vous coupait la figure en deux », comme on disait ici. Il semblait guetter le passant à chaque coin de rue pour le lancer d’une bourrade contre la façade d’une maison ou le faire trébucher sur un tas d’ordures jetées sur les pavés par les fenêtres, selon une habitude qui devait remonter aux Phocéens.

Depuis le début de l’année un temps épouvantable régnait sur l’Europe. Ce n’était partout que flots en furie expédiant les navires par le fond et pluies diluviennes faisant déborder les fleuves. Paris était sous les eaux, la Seine noyait le Zouave du pont de l’Alma et les journaux étaient remplis de photographies montrant les Parisiens aux allures de Vénitiens en période d’acqu’alta1, perchés sur de fragiles passerelles pour traverser un boulevard Saint-Germain aux allures de Grand Canal. Les journalistes n’avaient plus assez d’adjectifs pour rapporter les drames, les tragédies, les désastres, les calamités, les récoltes perdues, les épreuves, les perturbations touchant tout le pays. Prophètes de malheur, voyants et hiérophantes désignaient les causes de cet annus horribilis dans des proclamations de fin du monde : la coupable était la comète de Halley apparue mi-janvier, dont la planète terre devait traverser la méphitique chevelure dans la nuit du 18 au 19 mai prochain.

À Marseille, le mistral faisait des siennes. De mémoire d’homme on n’avait jamais vu ça : vingt et un jours de rafales échevelées, sans que le vent maître accepte un instant de reprendre son souffle ! La Méditerranée en furie fracassait ses vagues sur tous ses bords. Les paquebots arrivés de Syrie ou d’Égypte accusaient des retards dépassant les trente heures et ceux desservant l’Algérie et la Corse devaient fréquemment se dérouter en quête d’un abri.

Le reporter du Petit Provençal, dont le long manteau faisait voile, rendant sa marche sinueuse, avançait la main posée sur la calotte de son chapeau pour ne pas déplorer de le voir s’envoler par-dessus les toits des maisons de La Tourette et finir son vol plané dans les eaux troubles des bassins de La Joliette, entre les coques des navires à quai, mésaventure arrivée à plus d’un.

Depuis quelque temps, Raoul Signoret multipliait les visites à son oncle sous tous les prétextes, fût-ce en dehors des motifs professionnels, car le commissaire central Eugène Baruteau, après avoir gravi tous les échelons de la police marseillaise pour atteindre son sommet, n’était plus qu’à quelques mois de la retraite et cette perspective le rendait morose. Sa voix de trombone faisait toujours résonner les murs de L’Évêché de ses vociférations quand une enquête « avait foiré » par la faute d’un subordonné. Certes, son intérêt demeurait insatiable pour les dons culinaires de sa Thérèsou – Mme Baruteau –, et son affection n’avait pas de bornes pour son brigandas de neveu qui mettait trop souvent à son goût son nez dans des affaires relevant exclusivement des services de police, mais on notait parfois chez le grand flic comme un voile de mélancolie dans ce regard qui avait fait baisser les yeux des plus coriaces parmi les voyous marseillais. Il arrivait fréquemment que l’on trouvât le commissaire central debout, mains jointes dans le dos, derrière son bureau dont les fenêtres dominaient les quais de La Joliette, à contempler le va-et-vient des paquebots arrivés du bout de la terre ou y partant, l’œil perdu dans le vague, marmonnant tout seul, remuant des choses tristes qu’il ne confiait à personne, jusqu’à ce que l’intrusion d’un visiteur – ou l’arrivée inopinée de son neveu Raoul – le ramène sur terre.

Le policier n’évoquait jamais la question de son avenir proche, comme si en parler allait faire avancer la fatale pendule, mais on voyait bien qu’elle le tourmentait. Pour donner le change, il continuait à agir comme s’il avait l’éternité devant lui : présent au commissariat central dès l’aube, s’attardant sur des dossiers tard dans la soirée et la présence à deux bureaux du sien de son futur remplaçant, le commissaire central adjoint, Félix Cornand, était reçue comme une offense dont le fonctionnaire faisait les frais. Baruteau le tenait à distance, tel un malade contagieux.

Le reporter aimait profondément son oncle, homme bourru et chaleureux. Celui-ci l’avait élevé comme l’aurait fait le père que Raoul avait perdu à l’âge de huit ans1, et il tenait maintenant à lui rendre sa générosité sans faille. Par sa présence et ses preuves d’affection multipliées, il devenait à son tour le soutien moral et affectif dont le policier vieillissant avait besoin à cette période critique d’une vie tout entière consacrée au maintien de l’ordre public dans une ville qui ne vous laissait pas longtemps de répit. La reconversion n’allait pas être simple. Raoul ne voyait pas l’oncle Eugène, les pieds dans ses pantoufles, vivre le restant de ses jours à deviner les rébus des journaux illustrés. Quant à son passe-temps favori, la pêche au roucaou, à bord de son pointu, La Galinette, il ne suffirait pas à occuper toutes les journées de cet homme d’action.

La veille au soir, en compagnie de Cécile, sa femme, avec qui il surveillait les devoirs de leurs enfants, Adèle et Thomas, le reporter avait évoqué la retraite prochaine de l’oncle Eugène et les époux étaient tombés d’accord sur la nécessité d’aborder le sujet « entre hommes », afin de ne pas laisser le grand flic ruminer seul dans son coin ses idées noires.

— Je passerai le voir demain matin à L’Évêché, avait promis Raoul. Il m’enverra balader, mais je le connais : il sera touché de voir que je m’inquiète de lui, de constater que je ne le prends pas pour un vieux croûton et on pourra discuter de sa nouvelle vie. Je le verrais bien ouvrir une officine de détective privé. Il pourrait continuer à engueuler ses subordonnés et ça lui laisserait un pied en contact avec la grande maison.

— Après ce qui vient de se passer, tu n’auras pas besoin de prétexte à ta visite impromptue, avait remarqué Cécile, en parsemant les rédactions de ses enfants d’accents aigus ou graves, de barres aux t et de doubles consonnes oubliés.

L’allusion de l’épouse du reporter concernait la nouvelle qui venait de mettre tout Marseille en deuil.

Elle avait éclaté l’avant-veille comme un coup de canon dans la salle de rédaction du Petit Provençal sur un télégramme arrivé au beau milieu de l’après-midi : pour abriter son navire de la tempête qui redoublait dans la nuit du 9 au 10 février, le commandant Bruno Cayol, cinquante et un ans – marin pourtant expérimenté –, en se déroutant vers les côtes espagnoles, avait éventré le Général Chanzy – un paquebot de la Transat en route pour Alger – sur des récifs rendus invisibles par les trombes d’eau qui noyaient le pont. La catastrophe s’était produite au nord de Minorque, près de Ciudadella, entraînant par le fond passagers et équipage. On ignorait encore s’il y avait des rescapés, mais on parlait déjà de plus de cent cinquante victimes ou disparus.

Le Calvados, chaudières allumées, équipage au complet, était en partance pour les Baléares, guettant une accalmie, mais pas question pour l’instant d’appareiller à la recherche d’éventuels survivants. La tempête qui avait envoyé le Général Chanzy en perdition dans l’abîme ne se calmait toujours pas.

C’est peu dire que Marseille était en deuil : la catastrophe ne touchait pas seulement le monde maritime et commercial à tous les niveaux, mais aussi celui des artistes de variétés. Une bonne partie des vedettes qui venaient de faire les beaux soirs des amateurs de revues à L’Alcazar, s’étaient embarqués sur le paquebot naufragé pour une tournée en Algérie. La Une des journaux marseillais du jour reflétait la rencontre contrastée de ces deux mondes que la catastrophe rassemblait dans un malheur commun : aux côtés des visages graves des officiers de marine, des marins et personnels d’intendance barrés de moustaches sombres, sur les photographies confiées par les familles ou les services de la Transat, on pouvait voir les trognes hilares des comiques-troupiers et les grimaces des clowns acrobates, les sourires enjôleurs des fines diseuses et des divettes, le jabot avantageux des chanteurs à voix et les instruments divers des musiciens à tout faire, tous en tenue de scène sur des clichés fournis par leurs impresarii.

Évoquer ce drame en compagnie de son oncle, toujours bien informé même quand les nouvelles ne relevaient pas du domaine exclusif de ses compétences, servirait de prélude et de prétexte à Raoul, avant d’aborder le vrai sujet de sa visite.

En arrivant sur le palier du deuxième étage de L’Évêché, le reporter du Petit Provençal aperçut la silhouette familière du planton immuable, au nom aussi peu commun que sa dégaine : Arsène Fumolleau. Képi incliné sur la nuque, profil avachi, le journal du jour posé sur le bureau derrière lequel Raoul l’avait toujours trouvé assis, c’était un sergent de ville à l’échelon le plus bas, sans aucune ambition. Il n’avait jamais réclamé le moindre avancement et – jouant sur sa mauvaise vue – toujours préféré la quiétude d’un couloir de commissariat aux périls de la voie publique où une balle perdue ne l’était pas forcément pour tout le monde. En revanche, en trente ans de carrière, Fumolleau n’avait jamais été absent un seul jour ouvrable. Il connaissait le reporter depuis l’enfance.

— Il est là ? demanda Raoul en désignant la porte du bureau du commissaire central.

Question superflue, mais façon de saluer le planton qui agita sa main droite verticalement avant de répondre :

— Et même un peu là !

Il précisa, l’air mystérieux :

— Réunion au sommet ! Sont tous enfermés avec lui. Alerte au feu !

L’exclamation ne désignait aucun événement particulier concernant la lutte contre l’incendie, mais, dans le langage habituel du planton Fumolleau, elle signifiait que tous les responsables disponibles de la police marseillaise avaient été convoqués d’urgence dans le bureau de leur chef suprême. Ce n’était certainement pas pour échanger sur le mauvais temps, ni même pour partager le deuil des familles des naufragés du Général Chanzy.

— On sait pourquoi ? demanda le reporter.

La bouche de l’agent de police s’incurva pour souligner son ignorance.

— Si tu crois qu’ils me tiennent au courant… Mais ça doit être important. Le patron était remonté comme une pendule.

Derrière l’épaisseur du bois de la double porte du bureau directorial on percevait la rumeur de plusieurs voix d’hommes par instants dominées par celle d’Eugène Baruteau qui, à l’ordinaire, houspillait ses troupes au rapport.

Raoul comprit qu’il devrait s’armer de patience. Arriver comme mars en carême au beau milieu d’une réunion mobilisant l’état-major de la police marseillaise lui vaudrait expulsion immédiate, fût-il le neveu du grand chef.

Le reporter tenta de cuisiner le planton, mais n’obtint que des miettes : Fumolleau avait vaguement entendu les mots « train » et « wagon », mais il ignorait s’il s’agissait d’un accident ferroviaire ou d’une histoire concernant des voyageurs. En tout cas, c’était « quelque chose qui s’était produit cette nuit même ».

L’attente se prolongea durant une bonne demiheure, puis la porte s’ouvrit sur un défilé de policiers parmi lesquels Raoul Signoret, en embuscade dans le couloir, reconnut plusieurs responsables de la police mobile, de la Sûreté, ainsi que des inspecteurs de brigades spécialisées dans la lutte contre le grand banditisme. Les mines étaient préoccupées et ces messieurs avaient l’air fort pressé.

Le journaliste ressentit ce frisson d’excitation familier quand il sentait « venir le coup » et espérait être le premier sur l’information. Le hasard faisait bien les choses.

Raoul n’hésita plus à aller toquer à la porte du bureau directorial. Sans attendre l’invite à entrer, il passa une tête par l’entrebâillement.

— Coucou, je ne vous dérange pas, mon oncle ?

L’air farouche de Baruteau, avec sa grosse moustache noire et cirée, rendait son visage encore plus intimidant parce qu’il s’apprêtait à mettre l’intrus dehors. Ses traits s’adoucirent quand le policier reconnut la silhouette de son neveu, et la surprise les éclaira.

— Boh ? Tu es déjà au courant, toi ? Ma parole tu fais la pige à Madame Mari, la voyante-somnambule de la rue de Rome.

— Au courant de quoi, mon oncle ? demanda le reporter, avancé jusqu’au bureau et se préparant à une accolade virile du policier qui – il en avait l’expérience – pour être bourrée d’affection n’en était pas moins vigoureuse.

— De ce qui s’est passé cette nuit, pardi ! C’est pour cette raison que tu viens me tarabuster une fois de plus ? Non ?

Ce fut au tour de Raoul d’être surpris :

— Moi ? J’ignore à quoi vous faites allusion, mon oncle, je vous jure. Je passais juste comme ça, pour vous faire la bise et parler un peu de la catastrophe du Général Chanzy.

Baruteau, familier des façons des malfrats pour noyer les soupçons, n’avait pas l’air convaincu.

— Mouais… Je vais te croire, beau merle ! On vous a prévenus et…

— Mais non, mon oncle, je vous jure ! Prévenus de quoi, d’abord ? J’arrive droit de la maison, Cécile pourrait témoigner que je n’ai reçu aucune information sur quoi que ce soit. Je me disais « j’ai le temps de passer le voir, avant de filer au journal », on parlera du naufrage, parce que du côté des voyous, c’est un peu calme en ce moment, et…

Baruteau, les bras au ciel, le dos calé sur le dossier de son fauteuil, barrit longuement :

— Un peu calme ! Tu en as de bonnes ! Le calme : tiens ! C’est le mot que je cherchais depuis mon lever à l’aube, tu vois ? Calme plat, même, si ça te fait plaisir ! Des bandits raflent cent vingt kilos d’or en lingots, des centaines de pierres précieuses et de bijoux, et toi, en consultant le baromètre, tu lis : « beau fixe » ! Tu m’escagasses, mon neveu !

Ce fut au tour de Raoul d’être estomaqué :

— Ils ont attaqué une banque ?

— Non, un train, comme au Far West.

— Un train ? Quand, où ça, comment ?

— Doucement, doucement, procédons par ordre ! Si tu poses les questions en rafales de trois, je ne vais pas m’en sortir. Je te parle d’un train de marchandises, qui, au sortir du tunnel de la Nerthe, vers 1 h 45, cette nuit, arrivait sur Saint-Charles et Arenc, un peu avant la station de Saint-Barthélemy. À son bord, dans un wagon spécial gardé par des convoyeurs armés, il y avait l’or dont je te parle, envoyé à la succursale de la Banque de France d’Alger et des bijoux destinés aux joailliers algérois. Les agresseurs ont fait stopper le convoi en pleine voie. Comme dans ce film-là, que tu m’avais emmené voir.

— Le vol du grand rapide1.

— Exact. On voyait un des bandits ouvrir le feu face à la salle, tu te souviens ? Un type caché derrière l’écran de l’Artistic tirait des coups à blanc. Ça avait foutu une panique pas possible !

Raoul éclata de rire.

— Adèle et Thomas étaient passés sous les fauteuils !

— Eh bien, nos gaziers avaient dû le voir, ce film, et même plusieurs fois, car leur attaque n’a pas fait un pli. Ils étaient armés comme un peloton de tirailleurs, ils se sont fait ouvrir le wagon où les valeurs étaient entreposées et ils ont tout raflé en quelques minutes. Des champions. Au passage, à Marseille, nous nous distinguons du commun une fois de plus : première attaque d’un train en rase campagne et première fuite à bord d’un véhicule automobile accompagnant un fourgon attelé. Des précurseurs…

Raoul n’en revenait pas :

— Cent vingt kilos d’or, dites-vous ? Ça n’a pas dû être facile…

— Moins difficile que tu ne crois, dit Baruteau.

Tout en parlant le reporter tentait de calculer la valeur de ce butin en francs, mais il venait de s’égarer dans un tunnel de zéros plus long que celui de la Nerthe. Il passa à la remarque suivante :

— Oui, mais enfin un coffre, ça ne se manie pas comme ça, un coffre !

Baruteau guettait l’effet de sa surprise.

— Justement : il n’y avait pas de coffre, c’est pour ça que tout a été réglé en moins de deux.

— Pas de coffre ? Non ! Je rêve ! Ne me dites pas qu’on transporte l’or en lingots en les posant sur une étagère où il n’y a plus qu’à se servir.

L’air ahuri de son neveu faisait sourire le policier.

— Pas tout à fait, mais tu n’étais pas loin de la réalité. Les lingots étaient dans un wagon spécial, bouclé et surveillé par des convoyeurs armés, disposés dans des sacs de dix kilos plombés par la douane, euxmêmes placés par trois dans des paniers d’osier. C’est plus facile pour le transport et les bandits le savaient.

Raoul tiqua :

— Trente kilos d’or dans chaque panier… j’irais bien faire mon marché !

Baruteau soupira :

— Tu rigoles, toi, mais tu n’es pas à la place de ton pauvre oncle.

La plainte n’était que de façade. En jetant un coup d’œil au visage du policier, le journaliste fut rassuré. Il n’allait pas jusqu’à penser que cette attaque à main armée de grande ampleur réjouissait le patron de la police, mais on voyait bien qu’elle lui donnait des raisons de ne plus penser durant quelque temps à ce qui fâche et constituait un excellent dérivatif à sa mélancolie de futur retraité.

— Ils ont fait du dégât ?

— Que te faut-il de plus ?

— Je veux dire de la casse autre que matérielle.

Le policier opina.

— Pas grand-chose, si on excepte l’un des convoyeurs du wagon financier qui a terminé sur le ballast, la figure en premier. Si ce que m’a dit Potentier, le chef de la Sûreté, est vrai, on pourrait s’en servir pour farcir les tomates de ta tante Thérèse. Les autres cheminots sont indemnes. Quittes pour une bonne cagagne verte.

Raoul Signoret prenait des notes, tandis que Baruteau poursuivait son raisonnement de vieux flic instruit par l’expérience :

— C’est peut-être en raison de l’absence de coffre que nous n’avons pas à déplorer la mort d’un ou plusieurs de ces braves cheminots. Tu sais, ce ne sont pas des enfants de chœur qui ont fait ça. L’organisation était au poil, bien rencardée et les exécutants bien entraînés. Ils avaient dû soigneusement répéter. Mais les voyous, si endurcis qu’ils soient, n’ont qu’une envie : mettre le moins possible de temps à réaliser leur coup et ficher le camp au plus tôt. Ceux-là ont montré qu’ils ne rigolaient pas : ils ont neutralisé en cinq sec le poste de conduite, tiré trois balles en direction d’un surveillant du magot, histoire de montrer qui c’étaient les patrons, et, s’ils n’ont tué personne, c’est parce qu’ils voulaient éviter de garnir leur casier, probablement déjà chargé comme un mur de chiottes publiques. Dans une attaque à main armée, s’il y a mort d’homme, on passe dans la classe supérieure, c’est la bascule à Charlot1 assurée. Mais imagine qu’il y ait eu un coffre au milieu. Un coffre trop lourd à emporter, un coffre obligeant les voyous à perdre du temps sur place pour se le faire ouvrir, à menacer des convoyeurs pas décidés à se laisser faire, ce qui les aurait beaucoup énervés… Qui peut dire ce qu’il se serait passé ? Tandis que là, avec les paniers, ça baignait dans l’huile : y avait plus qu’à se servir comme pour les poivrons au marché du cours Julien, et se « fondre dans la nuit » ainsi qu’on le formule dans les romans où on écrit bien. Ça va faire de la peine au gouverneur de la Banque de France, retarder les commandes dans les bijouteries d’Alger et emmerder mes flics ? Cocagne ! Ça vaut mieux que compter les macchabées.

Raoul n’avait rien à objecter à ce raisonnement imparable. Sinon remarquer pour soi que les bandits étaient mieux renseignés que les journalistes au sujet des transports de fonds par wagon spécial. Ce qui l’amena à la question suivante :

— Ils étaient planqués dans le train depuis le départ ?

— Non ! s’exclama Baruteau. Écoute un peu quand on te parle. Je t’ai dit qu’ils avaient fait arrêter le convoi…

— Avec quoi ? Un tronc d’arbre en travers des voies ?

— Ouais, c’est ça, fais ton malin ! Je pourrais te laisser deviner tout seul, mais ton pauvre oncle te connait, tu vas patauger, comme quand tu étais petit à t’escrimer sur les règles de trois. Alors écoute bien : pour arrêter un train en marche, deux solutions : ou tu demandes – poliment ou non – au mécanicien de serrer les freins, parce que ce n’est pas facile de monter dans une locomotive qui roule à 50 kilomètres/heure, ou tu as un complice à l’intérieur d’un wagon d’où il peut actionner le robinet à pression du frein d’urgence pour stopper net tout le convoi, sans attendre l’avis du mécanicien. C’est ce que nos voleurs ont fait cette nuit. Ils étaient non seulement bien renseignés, mais l’un d’entre eux savait actionner le frein d’urgence à l’instant prévu, pour se trouver pile où les attendaient les copains, planqués sur le ballast. Ceux-là n’ont plus eu qu’à crier : « En voiture ! »

Vexé de son ignorance le reporter se contenta de remarquer :

— Je pensais qu’on ne pouvait faire ça que depuis la locomotive.

— Eh bien tu pensais mal, répliqua Baruteau. Tu ferais un lamentable pilleur de train.

Pour compenser ce qu’il pouvait y avoir de sarcastique dans son propos, le policier se pencha vers son neveu pour lui expliquer avec le sourire d’affection de l’oncle Eugène :

— Si tu veux savoir comment arrêter un convoi ferroviaire en marche, tu peux acquérir le manuel d’usage du frein pneumatique édité par George (sans s) Westinghouse, son inventeur. Je vais te la faire courte, en attendant. Tous les trains sont équipés d’une conduite d’air sous pression qui va de la locomotive au wagon de queue, mais on peut aussi actionner le freinage d’urgence à partir des robinets installés tous les cinq ou six wagons, je ne sais plus exactement. Ça signifie qu’un cheminot se rendant compte qu’il y a engambi1, peut, à partir du wagon où est installé le fameux robinet à pression, arrêter l’ensemble du convoi comme le ferait le mécanicien depuis la locomotive. Ainsi, au cas où plusieurs wagons se détacheraient, ils ne partiraient pas à la dérive. Capito ?

— Sì.

Baruteau prit un ton d’examinateur :

— Et le cheminot qui n’est pas dans la locomotive mais se trouve dans le wagon équipé du robinet se nomme comment, élève Signoret ?

— Un serre-frein, m’sieur ! Ils avaient donc un complice dans le train…

— Ah ! On s’applique ! dit le policier en recalant ses reins contre le haut dossier de son fauteuil de commissaire central. Y a du mieux ! Ils avaient un complice à bord. Probablement Perotto Léon, dit Lolo, le serre-frein posté dans le wagon n ° 12, car il a disparu. Quand ses collègues remis de leur émotion première sont allés voir de quoi il retournait, ils ont trouvé la cage vide et l’oiseau envolé. Il a probablement – forcé ou embarqué – mis les voiles avec le reste de la bande.

Raoul, toujours logique, objecta :

— Le serre-frein n’a peut-être pas agi de sa propre initiative, s’il avait un pistolet sur la tempe pour l’obliger à tourner le robinet dans le bon sens. Ensuite, son agresseur a pu le forcer à le suivre.

— Possible, admit le policier qui n’avait pas l’air pleinement convaincu. Mais à l’heure qu’il est c’est un détail très secondaire de l’histoire. Complice ou contraint à obéir, ça ne change rien au scénario. On réglera ça plus tard… Si c’est possible.

Baruteau resta quelques secondes à réfléchir en silence, puis lança de sa grosse voix :

— Maintenant, élève Signoret, vous allez un peu foutre la paix à votre pauvre oncle, parce qu’il doit aller voir sans tarder M. le Préfet Grégoire et M. le Procureur de la République Brousse, pour leur parler d’un air gêné de ces cent vingt kilos d’or qui se sont fait la belle du côté du charmant village de la banlieue marseillaise : Saint-Barthélemy, 1573 habitants, 4e canton, 17e arrondissement de police, 6e arrondissement de perception, distant de Marseille de 4000 mètres. Rompez !

— Une piste ? tenta Raoul.

— Nada ! Et je vais te dire mieux : ils étaient tous masqués par des passe-montagnes et planqués sous de grandes blouses grises comme en portent les toucheurs de bœufs aux abattoirs. Les gros, les maigres, les nerveux, les lymphatiques, les jeunes, les vieux, tous pareils ! Leurs mères ne les auraient pas reconnus ! Va t’y retrouver, toi qui es si tant malin. On n’est pas sortis de l’auberge, je te le promets.

Le reporter se leva, contourna le bureau pour plaquer deux bises affectueuses sur les joues rondes du policier et se dirigea vers la sortie. Baruteau le héla :

— Ah, j’y pense ! Que ça ne t’empêche pas de venir à la maison demain avec Cécile et les enfants. D’autant que ton journal ne paraît pas. Tu publieras ton article lundi. Le déjeuner du dimanche, c’est sacré chez les Baruteau. C’est pas cent vingt kilos d’or envolés qui vont nous couper l’appétit. Tante Thérèse a prévu une blanquette de veau à l’ancienne, je ne t’en dis pas plus. Moi, rien que le nom, déjà…

Raoul Signoret sourit en refermant la porte sur lui : sur le baromètre familial, le moral de son oncle remontait en direction de « beau fixe ».





1. Les hautes eaux (marée haute)



1. Voir les différents épisodes de la série des « Nouveaux Mystères de Marseille ».



1. The Great Train Robbery, d’Edwin Porter et Wallace McCutcheon (1903), considéré comme le premier western de l’histoire du cinéma.



1. La guillotine.



1. Problème, embrouille, menace, danger.





3.


Où l’on va sur place reconstituer l’attaque du train par la bande des Blouses Grises


Les ingénieurs de la compagnie privée qui – à partir de la ligne du P.L.M. – avaient tracé la ligne secondaire allant de Marseille vers Aix n’avaient pas fait dans le détail. Ils avaient tranché en deux le vieux village de Saint-Barthélemy1, niché dans son vallon, en le franchissant par un remblai de plusieurs mètres de haut. Il bouchait la vue, étouffait les maisons alignées sur le chemin vicinal n° 6 menant à Sainte-Marthe, et il apportait dans un paysage naguère rural les calamités d’un progrès envahissant. Les locomotives et leurs wagons ferraillaient sur les rails à hauteur des fenêtres riveraines et les trois ponts étroits ménagés sous les voies pour relier les deux moitiés du bourg obligeaient leurs habitants à se glisser entre leurs arches pour franchir cette ligne-frontière. Le passage du chemin de fer avait défiguré le paysage.

En quittant le tramway qui l’avait amené depuis le Vieux Port Raoul Signoret ne put que constater les dégâts. L’ogre marseillais dévorait son terroir en balafrant un site jadis agreste comme en témoignait encore la présence de bastides et de villas entourées de parcs ou de terrains agricoles, étagées sur les flancs de la colline de la Palud dominant l’endroit.

Le reporter se dirigea vers l’ouest du village, où passait la ligne du P.L.M., en direction de la gare. Elle tenait tout entière dans un bâtiment en briques rouges au toit à double pente de modestes dimensions, posé sur le bord des voies comme une maison de poupée. On la traversait, cette gare, en deux enjambées au rez-de-chaussée pour déboucher par une ouverture voûtée sur un quai en terre battue bordé de pierres de taille, si étroit qu’on se reculait instinctivement au passage des trains sans arrêt. Un banc s’offrait à l’usager en avance sur l’horaire et l’œil rond d’une grosse pendule plantée au droit de la façade lui facilitait le calcul de son temps d’attente.

Louis Gandoufle, le chef de station, n’avait jamais vu autant de monde à la fois dans sa petite station perdue que depuis vendredi en fin de nuit, quand il avait été brusquement tiré de son lit par des coups frappés à la porte et des appels au secours. Le temps d’enfiler un pantalon – il logeait à l’étage –, de passer un manteau sur sa chemise de nuit, il s’était trouvé en présence d’un cheminot affolé et tentait de comprendre l’histoire insensée que bégayait le chauffeur du convoi 4717.

Après avoir télégraphié en urgence à Saint-Charles, Gandoufle était allé sur les lieux de l’agression retrouver les compagnons d’infortune de Daumas, toujours hébétés. Il y était arrivé au moment où Pardigon, le mécanicien, revenait de son inspection au wagon n ° 12 et s’étonnait devant Rieu, le convoyeur indemne, de ne pas y avoir trouvé Léon Perotto, le serre-frein qui avait déclenché l’arrêt d’urgence. Tous s’étaient abrités tant bien que mal des bourrasques de mistral auprès de la locomotive à l’arrêt, en attendant pendant plus d’une heure l’arrivée des secours.

À partir de là, la journée s’était emballée pour le chef de station, avec le défilé ininterrompu des représentants de la hiérarchie ferroviaire chargée de l’exploitation, des policiers de tous grades, des gendarmes de la brigade de Saint-Louis et du substitut du Procureur, suivis – au fur et à mesure que la matinée avançait – des curieux, villageois de Saint-Barthélemy ou Marseillais montés « d’en ville », prévenus on ne sait par quel mystérieux réseau, propagateur de nouvelles « à sensation ». Malgré un cordon de gendarmes qui les empêchait d’approcher, tous tenaient à voir de leurs yeux le « train de l’or », toujours à l’arrêt à l’endroit même où les bandits en blouses grises l’avaient arraisonné.

Les enquêteurs avaient longuement interrogé Louis Gandoufle avec l’air soupçonneux de gens persuadés qu’il a caché les lingots volés sous son lit et les curieux exigeaient du chef de station des détails qu’il ne possédait pas puisque le mécanicien et le chauffeur de la 231 T avaient été – dès l’arrivée de la police – mis à l’abri de la curiosité publique aux fins d’interrogatoires confidentiels. Tout ce charivari, ces défilés, ce tohu-bohu, dans la vie jusque-là paisible et bien réglée du chef de station Saint-Barthélemy, échelle L1 avaient mis Louis Gandoufle sens dessus dessous.

L’arrivée dans la salle d’attente de la petite gare d’un inconnu qui ne réclamait pas de billet, pris pour un nouvel enquêteur, ralluma sa mauvaise humeur. À tout hasard, il lança depuis son guichet :

— Écoutez, si c’est encore pour l’enquête, j’ai déjà tout dit et cinquante fois plutôt qu’une à vos collègues. Je n’y étais pas, j’ai rien vu et j’ai juste télégraphié pour rendre service, c’est tout. Alors, s’il vous plaît, laissez-moi travailler…

Pour mettre un frein à la fureur des flots, le reporter leva la main droite en signe de paix, comme font les Indiens au cinéma :

— Raoul Signoret, du Petit Provençal.

— Ah, il fallait le dire !

— Vous ne m’en avez pas laissé le temps.

Gandoufle tira sur le coin gauche de sa moustache, geste machinal quand il était troublé ou énervé :

— Je suis un peu gonfle, excusez-moi. Depuis samedi, ici, où on voit presque personne, j’ai eu plus de visiteurs que le Jardin Zoologique et ça continue. Qu’est-ce qu’ils croyent les gens ? Que les autres les ont attendus ? Qu’il reste un lingot oublié sur le talus ?

Il s’énervait tout seul. Raoul, muet et souriant, évitait de le relancer. La colère s’essouffla :

— Alors, comme ça, vous êtes Signoret, le reporter ?

— … Du Petit Provençal.

Le chef de station avait l’exemplaire du jour derrière la vitre du guichet :

— J’ai tous vos articles sur l’affaire. Dites ! Vous m’avez l’air bien renseigné. Vous en savez plus que moi et la police. À croire que vous y étiez.

Le ton était redevenu cordial. Raoul eut une pensée reconnaissante pour l’oncle Eugène et ses tuyaux.

— C’est moi qui ai goupillé le coup pour faire monter le tirage du journal. Mais je compte sur votre discrétion.

Le rire du chef de station acheva de dissiper sa mauvaise humeur.

— Et qu’est-ce que vous venez faire ?

— Comme tout le monde. Voir les lieux du crime, comme on dit. J’aime bien venir renifler le terrain. Cela donne plus de vérité à ce qu’on raconte.

— Alors, c’est pas à la gare qu’il faut venir, dit Gandoufle. Si vous voulez voir l’endroit où ils s’étaient planqués, ces màufatans1, il vous faut aller au PK 859,145 en remontant la voie. Ici, vous êtes au PK 859,200.

Devant cette avalanche de chiffres, Raoul Signoret demeura perplexe.

— En français moderne, vous dites ça comment ?

Le chef de station eut une brève hésitation, ne sachant si le reporter plaisantait ou non.

— Pardon excuse ! Je vous parlais en langage cheminot. PK ça veut dire point kilométrique. C’est comme ça qu’on se repère, nous autres, pour indiquer un endroit précis de la voie.

Il embrouilla encore un peu son explication :

— Comme 200 c’est plus gros que 125, si je vous dis 125 c’est qu’il faut revenir en arrière, parce que 125, c’est plus petit que 200. Donc, plus près.

Le reporter était perdu.

— Plus près de quoi ?

Écartant les bras, Gandoufle lança comme une évidence :

— De Paris, bien sûr ! Cette gare, où vous êtes à présent, elle est à 859 kilomètres, 200 de Paris-Gare de Lyon. C’est ça que ça signifie, PK 859,200.

Sur l’instant, Raoul pensa que les émotions avaient dérangé l’esprit du chef de station. Mais il dut se rendre à l’évidence : Louis Gandoufle ne plaisantait pas. Il avait un ton de maître d’école. La gare de Saint-Barthélemy était à 4 kilomètres de Marseille, mais c’était à partir de Paris qu’on comptait sa position sur la voie du P.L.M. « Au commencement était Paris et sans Paris rien n’aurait été fait, rien de ce qui existe » songea Raoul. C’est sans doute ce qu’aurait écrit saint Jean, l’évangéliste, s’il avait été cheminot.

Pour montrer qu’il n’était pas plus idiot qu’il n’en avait l’air, le reporter enchaîna :

— Si j’ai bien suivi, pour trouver le point kilométrique 125, il faut que je me rapproche de Paris.

Le chef de station était ravi de la vivacité d’esprit du néophyte :

— Voilàààà ! Vous avez tout compris ! Le lieu de l’attaque se situe au PK 859,125. Il vous faut donc remonter le long de la voie de gauche.

Il se reprit, achevant d’embrouiller son discours :

— Enfin, pour vous la voie sera à droite, pour nous elle est à gauche, parce que c’est les Anglais qui ont inventé le train et qu’on roule à gauche dans les chemins de fer.

Raoul n’en pouvait plus :

— Résumons-nous : je sors, je traverse les voies et je remonte le long du ballast à ma droite ?

— Vouei ! dit le chef de station. C’est pas trop permis, mais pour un journaliste comme vous, je ferme les yeux. Je peux pas vous accompagner, j’ai le 10 h 32 pour Avignon. Il ne va pas tarder et il ne peut pas repartir sans mon coup de sifflet.

Gandoufle ajouta d’ultimes consignes :

— Méfiez-vous, le ballast est étroit. Quand un convoi arrive, attention au déplacement d’air : ça vous file un pousson qui peut vous faire tomber sur la pente du remblai qui passe à cinq mètres au-dessus du chemin vicinal.

Un éclair de malice fit plisser les yeux de Louis Gandoufle :

— Attention ! Si à force de remonter vous apercevez la gare de Lyon au bout de la ligne, c’est que vous êtes allé trop loin !

Sur cette astuce ferroviaire il éclata de rire tout seul.

Le point kilométrique 859,125 était d’autant moins difficile à repérer qu’un groupe de cinq ou six personnes, en majorité des femmes, y stationnait. Grimpés sur le talus, tous discutaient avec de grands gestes, désignant des choses que le reporter approchant ne voyait pas encore. On montrait les voies, le remblai pentu, on se coupait la parole, chacun mimant pour les autres une scène à laquelle aucun d’entre eux n’avait assisté. Ils avaient tout appris dans les journaux. Mais leurs commentaires tardifs compensaient leur frustration.

Le train 4717 avait été déplacé au lendemain de l’attaque vers une voie de triage à Saint-Charles – où policiers et chargés du matériel ferroviaire le passaient au peigne fin – mais le lieu de l’attentat était devenu l’objet d’une sorte de pèlerinage local. « Les bandits d’une audace inouïe », comme on l’écrivait dans Le Petit Provençal, étaient venus « chez eux pour perpétrer leur forfait », et ils en éprouvaient des frissons rétrospectifs.

Le niveau sonore baissa à l’arrivée du nouveau venu, mais quand Raoul Signoret se fut présenté, il remonta en intensité. La coiffeuse Mme Escoffier jurait « avoir entendu les coups de feu » dont parlait Raoul dans un de ses articles (où elle les avait probablement découverts) et la mercière, Mme Jouve, « qui avait le sommeil léger », évoquait le fourgon démarrant « dans un boucan d’enfer ». Mme Balestre, la marchande de vin, renchérissait : « La nuit, chez nous, il ne passe jamais personne ! Alors, à une heure du matin, vous pensez… » Un rentier, M. Sube, jurait être sorti sur le pas de sa porte, « mais c’était trop tard ». Trop tard pour quoi ? Il ne le savait pas, mais c’était trop tard quand même.

Bref, tempête de mistral aidant, personne n’avait rien vu ni rien entendu, mais ça n’empêchait pas de parler, au contraire. Les bazarettes s’employaient mutuellement à alimenter leurs conversations futures en tissant la légende locale de « l’attaque du train de l’or ».

Suivirent les habituelles lamentations et les considérations sur l’insécurité galopante : « dans quel monde on vit, mon Dieu ? », avec l’inévitable couplet : « si c’est pas un malheur de voir des choses pareilles ! » suivi de « on n’est plus tranquille nulle part ! », pour conclure sur « la police qui regarde ça les bras croisés ». M. Sube commenta l’impuissance policière par un jeu de mots qui l’enchanta : « La police ? Elle suit son train-train de l’or. »

Raoul ne fit rien pour alimenter le chœur des pleureuses. S’il voulait nourrir son article du lendemain, ce n’est pas au point kilométrique 859,125 qu’il trouverait son avoine. Il examina avec soin le talus. Il portait la trace de centaines de pas de tous ceux – enquêteurs ou simples curieux – qui avaient refait le trajet emprunté par les bandits pour transborder l’or depuis le wagon financier jusqu’au fourgon en contrebas, mais les lieux ne « parleraient plus ». S’il y avait eu des indices sur place, les policiers les avaient sûrement relevés ou emportés. Il fallait chercher autre part.

Le reporter balaya du regard les environs. L’endroit n’avait pas été choisi au hasard : une portion de voie ferrée en dehors du village, entourée de « campagnes » appartenant à des propriétaires aisés, de terres cultivées et de vergers parsemés de rares maisons isolées et lointaines, avec un chemin au bas du talus où mettre en place à l’avance le fourgon de transport grâce auquel on viderait les lieux avec le butin, on ne risquait pas de rencontrer grand monde dans le coin, surtout en pleine nuit.

L’audace des malfaiteurs n’avait eu d’égal que leur savoir-faire. Arrêter le convoi là où les assaillants l’attendaient impliquait de savants calculs préalables, où entraient en jeu la vitesse du train, l’horaire du passage, la position de la « troupe d’assaut », et un signal convenu avec le complice à l’intérieur du wagon n ° 12 pour actionner ou faire actionner le frein d’urgence.

À partir des détails fournis la veille par Eugène Baruteau autour de la blanquette à l’ancienne de l’inépuisable Thérèsou – qualifiée de « cordon bleu first class » par son époux reconnaissant –, Raoul Signoret tentait de reconstituer le scénario de l’attaque qui semblait réglée comme du papier à musique.

Étaient-ce les bandits en place le long de la voie qui avaient prévenu leur complice à l’intérieur du train, ou bien l’inverse ? Quel que soit le modus operandi, tout cela n’avait pu se faire qu’à l’aide d’un signal optique. Or, le mécanicien de la 231 T n’avait rien indiqué de particulier aux enquêteurs qui eût été de nature à l’intriguer. Les signaux réglementaires autorisant le passage du convoi étaient normalement ouverts. À moins de croire Pardigon de mèche avec ses agresseurs, si quelqu’un d’autre avait fait des signaux pour annoncer l’approche du train, il aurait dû les voir.

— On a retrouvé une lanterne de cuivre toute cabossée – quelqu’un y aura marché dessus, dans la pente du talus, au droit du lieu où l’attaque s’est produite, avait raconté le commissaire central à son neveu.

— On s’en serait servi pour faire arrêter le convoi, pensez-vous ? avait aussitôt suggéré le reporter.

— On n’arrête pas un train comme ça, avait répliqué Baruteau. Il y a tout un code de signaux réglementaires avec feu rouge et feu vert. Cette lanterne était d’un modèle courant.

— Et si le mécanicien était de mèche ?

Baruteau avait froncé les sourcils.

— Figure-toi, mon cher neveu, que l’idée nous est venue à nous autres aussi, tout flics que nous soyons.

— Et alors ?

— Alors Pardigon l’a pris au tragique. Il a parlé « d’honneur cheminot » et le seul fait que nous lui posions cette question avait profondément offensé ledit honneur. Jusqu’à preuve du contraire, pour l’instant, croyons ce brave homme, d’autant que son chauffeur, interrogé de son côté, jure aussi que le mécanicien n’a rien touché du système de freinage d’urgence et que la commande est venue de l’arrière. Si on peut prouver qu’il nous a pris pour des fifres nous réglerons nos comptes le moment venu.

Seule certitude donc : le freinage d’urgence avait été commandé à partir du wagon n ° 12. La position du robinet à pression l’avait révélé au premier coup d’œil. Mais celui qui l’avait manœuvré n’était plus là pour fournir des explications sur sa conduite.

Depuis le 12 février à 1 h 47 du matin, au point kilométrique 869,125 de la voie du P.L.M., nul ne savait ce qu’il était advenu du serre-frein Perotto Léon, dit Lolo. La dernière fois que le mécanicien Pardigon disait avoir vu son collègue, c’était à l’arrêt de Miramas, quand il avait « fait de l’eau » pour sa Louisette. Seul pour l’instant à avoir une identité et dans l’espoir de remonter grâce à lui jusqu’au cerveau de la bande des blouses grises, il était indispensable mettre au plus tôt la main au collet de ce Perotto, dût-on retourner tout Marseille. Les meilleurs limiers de la Sûreté étaient en chasse.

Restait pour Raoul – qui suivait sa propre piste – une inconnue majeure dans sa reconstitution de l’attaque : comment les malfaiteurs avaient-ils procédé pour entrer en contact avec le wagon où était enfermé Perotto ?

L’énigme se résumait à une question simple dont la réponse était compliquée : comment communiquer avec un complice placé à l’intérieur du wagon de marchandises d’un train en marche, quand on se trouve à l’extérieur ? La logique répondait : par un signal visible convenu à l’avance. Mais depuis le bord de la voie où les bandits étaient en embuscade, c’était impossible : la ligne du P.L.M., à cet endroit, est en courbe venant de la gauche. Une personne en place sur le ballast, attendant le passage du convoi, ne peut apercevoir que la locomotive et les premiers wagons, mais certainement pas le n ° 12. Il aura donc fallu que celui qui a donné le signal au serre-frein en même temps qu’à ses complices postés sur le talus se soit trouvé ailleurs. Mais où ?

Au moment où il se posait la question le regard de Raoul Signoret balayait le paysage en direction de l’est. Il s’arrêta soudain sur un point fixe qui le retint figé comme s’il assistait à une apparition. Il n’entendait plus le brouhaha des conversations des badauds qui prolongeaient leurs considérations sur la dangerosité de l’époque et l’audace des malfaiteurs. C’était comme s’il était tout à coup seul sur terre, face à la vision qui le retenait prisonnier.

Depuis le ballast de la ligne du P.L.M. on avait une vue imprenable sur l’un des ponts livrant passage à la voie secondaire Marseille-Aix en balafrant le vieux village de Saint-Barthélemy. Ce pont se situait à l’extrémité du boulevard Saint-Clément, à deux cents mètres à vol d’oiseau du reporter, au même niveau que la voie du P.L.M. Aucun obstacle n’empêchait de le voir en plein jour. En pleine nuit, quelqu’un agitant un fanal pouvait être aperçu comme le nez au milieu de la figure, à la fois par des gens en embuscade au point kilométrique 859,125 de la voie du P.L.M. et par leur complice caché dans le wagon n ° 12 du train 4717.

Cette hypothèse restait à vérifier, mais elle avait mis Raoul dans un état d’excitation familier : il survenait lorsque après une période de doute ou d’errements, une piste semblait se dessiner. S’il ne prenait pas ses désirs pour des réalités les assaillants du « train de l’or » s’étaient posé les mêmes questions que lui et avaient apporté la seule réponse valable : celle qui les avait conduits à la réussite sans bavures de leur entreprise criminelle.

Cent vingt kilos d’or – sans parler des bijoux – ça valait bien de se creuser un peu la cervelle. Les bandits venaient de prouver qu’ils en avaient une.

Cela impliquait un repérage minutieux des lieux, la répétition soignée du rôle de chacun dans l’attaque, le réglage des montres à la seconde près, la connaissance parfaite de l’horaire de passage du train convoité et la mise au point d’un signal clair pour chacun des intervenants, mais on n’a rien sans rien.

Si tous ces paramètres étaient réunis l’affaire était dans le sac.

Et le sac dans le fourgon des bandits.

La preuve !





1. Aujourd’hui quartier du XIVe arrondissement de Marseille.



1. L, pour logé sur place.



1. Malfaisants, vauriens.





4.


Où une rencontre imprévue met notre héros sur une voie qui n’est plus celle du P.L.M.


Le boulevard Saint-Clément ne mesurait guère plus de deux cents mètres, mais les Marseillais n’ont jamais eu peur des mots. À leur fantaisie, ils baptisaient avenue, boulevard ou allée ce qui n’était souvent qu’une modeste rue connue de ses seuls riverains… quand elle ne s’achevait pas en impasse. Le pont voûté du chemin de fer de la ligne secondaire Marseille-Aix faisait une sorte d’entrée monumentale au boulevard, à son débouché sur le chemin vicinal de Sainte-Marthe. Raoul Signoret, qui y arrivait, en évalua la hauteur : 3,50 mètres. Était-ce suffisant pour avoir vue sur une large portion de la ligne du P.L.M. passant à 200 mètres plus à l’ouest ? Restait à y grimper pour vérifier si un homme de la bande avait pu, depuis ce pont, à l’aide d’un fanal, signaler l’approche du convoi 4717 avec son chargement d’or à ses acolytes en embuscade sur la ligne du P.L.M. et en même temps au serre-frein complice du wagon n ° 12.

Le reporter suivit son intuition. Le chemin vicinal n ° 6 montait vers Sainte-Marthe parallèlement à la voie du chemin de fer. La ligne tracée « à l’horizontale » passait quelques mètres au-dessus de la route. Viendrait un moment où le chemin montant se trouverait au niveau de la voie Marseille-Aix ou bien la franchirait par un passage à niveau. Ce fut l’affaire d’un petit kilomètre : Raoul trouva les rails qu’il cherchait. Ne restait plus qu’à faire le trajet inverse le long du ballast et il rejoignit l’aplomb du pont enjambant le boulevard Saint-Clément. Il leva les yeux en direction de l’ouest pour repérer la petite gare du P.L.M. et les battements de son cœur s’accélérèrent : on ne voyait qu’elle !

Le regard du journaliste remonta la ligne jusqu’à la hauteur du point kilométrique 800,125 où avait lieu l’attaque. Il était d’autant plus facile à repérer que le groupe des bazarettes de tout à l’heure y stationnait toujours, poursuivant son « assemblée générale ». L’hypothèse tenait la route. Comme pour la confirmer, un train de voyageurs arrivant de Marseille-Saint-Charles venait de marquer l’arrêt Saint-Barthélemy et Raoul pouvait voir le convoi pratiquement de la tête à la queue. Machinalement, il compta jusqu’au douzième wagon…

Voilà qui pouvait intéresser les hommes de l’oncle Eugène. Certes, ça ne dirait rien de l’identité des bandits, mais sait-on jamais jusqu’où peut vous mener un indice ?

Restait à trouver un téléphone pour annoncer sans tarder la nouvelle.

Au moment où Raoul Signoret allait quitter son perchoir, le bout de son escarpin broncha sur un objet métallique qu’il n’avait pas vu à l’aller – préoccupé qu’il était à regarder en direction de la voie du P.L.M. Le coup de pied expédia l’objet sur les pierres du ballast à un mètre devant lui. Cela fit un bruit de casserole et de verre brisé. C’était un parallélépipède sombre, corrodé par le temps, de la taille d’une grosse boîte à sucre, muni d’une poignée mobile à son sommet. Le reporter allait passer son chemin, quand un détail attira son attention : deux des faces opposées étaient équipées d’une vitre : l’une teintée en rouge, l’autre en verre ordinaire. En la heurtant, la chaussure du reporter avait fait éclater celle-ci. Par l’ouverture, il aperçut un brûleur surmontant un petit réservoir de cuivre oxydé d’où dépassait une mèche d’amadou qui semblait lui tirer la langue. Raoul se saisit de l’objet et, pour mieux voir l’intérieur, l’approcha de son visage. Une forte odeur de pétrole lampant l’agressa. Le journaliste n’en avait jamais vu de près, mais c’était à s’y méprendre un fanal dont les cheminots se servent la nuit pour signaler un danger ou communiquer entre eux.

Ce constat venait de déclencher dans la tête du reporter cette petite lumière rouge qui, d’ordinaire, le mettait en état d’alerte quand une intuition le visitait.

Il reposa l’objet sur le ballast et reprit sa marche le long des rails pour retrouver le chemin de Sainte-Marthe et retourner vers le village.

En levant le regard vers la droite, il aperçut bientôt, dominant un paysage de prairies penché vers le couchant, les impressionnants bâtiments dominés d’un clocheton à coupole de l’hospice où les frères de Saint-Jean-de-Dieu accueillaient gratuitement les malades incurables. Il approchait de l’établissement hospitalier quand son attention fut attirée par des cris d’enfants auxquels répondait une voix de rogomme enrouée et vulgaire, lâchant des bordées d’injures. Les voix juvéniles n’étaient pas celles d’enfants turbulents chahutant à la sortie de l’école – il était onze heure et demie passées – mais de garnements excités et rageurs qui lançaient des pierres à une espèce de vagabond enveloppé dans une ancienne capote militaire raide de crasse. Elle avait perdu ses boutons dorés et ne tenait plus en place que par une grosse épingle anglaise maintenant le vêtement à l’encolure tandis qu’une vieille ceinture sans sa boucle, nouée comme un cordon, en fixait les pans à la taille. Un pantalon sans couleur définie faisait l’accordéon au-dessus de gros souliers cloutés dont la poussière des chemins masquait à jamais la teinte d’origine. La silhouette du bonhomme, qui avançait en claudiquant, était sommée par un chapeau cabossé délavé par des années de soleil et de pluies, parsemé de tache grasses et auréolé de traces de sueur. L’homme portait en bandoulière une biasse1 d’où dépassait le col d’un litron de rouge, son viatique ordinaire.

C’était un de ces chemineaux comme il en rôdait souvent dans le terroir marseillais, à la recherche de pitance auprès des fermes, de charité auprès des religieux ou d’objets à revendre pour survivre, quitte à chaparder ici ou là. Leur présence suscitait la méfiance des paysans craignant pour leurs biens, la défiance des gens honnêtes craignant pour leurs filles et ils récoltaient le mépris de tous. L’homme poussait devant lui une sorte de carriole bricolée à partir d’une caisse en bois, équipée de quatre roues récupérées en décharge, car il n’y en avait pas deux pareilles. Mais ce qui impressionnait le plus, dans cet insolite équipage, c’était la taille d’une barbe ferrugineuse poivre et sel qui n’avait jamais rencontré un peigne depuis le jour où elle avait commencé à pousser. Ce buisson échevelé lui couvrait la moitié du buste et lui avait valu le surnom que scandaient les galapiats en le bombardant de cailloux : « Barbapoux ! Barbapoux ! Faut le mettre chez les fous ! »

La face sombre d’une mauvaise nature en devenir était déjà là chez ces vauriens agressifs et sadiques, prêts à aller – dans quelques années – grossir le troupeau méfiant des adultes fermés à toute détresse humaine.

Le trimardeur, agitant un grand bâton qui l’aidait dans sa marche cahotante et à fouiller les déchets, faisait face à la meute des jeunes fauves en les traitant de tous les noms, ce qui avait pour résultat d’attiser leur hostilité. Un caillou atteignit l’homme à la tête, heureusement amorti par son drôle de galurin. Un des chenapans, le plus âgé, qui semblait mener le bal, avait profité de l’étourdissement passager du bonhomme pour le contourner et, souple comme un chat, un rictus mauvais aux lèvres, arriver sans être vu par-derrière. D’un geste vif, il saisit dans la biasse la bouteille de vin par le col et l’envoya se briser contre un rocher qui bordait le chemin vicinal. Cela fit une éclaboussure rouge qui ruissela avant que la terre ne la boive.

Les cris et les ricanements des autres redoublèrent :

« Barbapoux ! Barbapoux ! C’est celui quié toujours saoul ! »

L’homme, au comble de la fureur, renouvelait sa provision d’injures quand Raoul Signoret déboula à grandes enjambées.

Le reporter saisit le plus hardi des vauriens par le col de son manteau et, avant qu’il ne réalise ce qui lui arrivait, le fit pivoter sur lui-même pour lui botter les fesses d’un magistral fouetté latéral en ligne basse, maintes fois répété en cours de boxe française, dans une version inédite appliquée au coup de pied au cul. L’effet en fut immédiat : le jeune gredin resta figé sur place.

Le reste des ricaneurs s’éparpilla comme une volée d’étourneaux, se repliant à distance, tout en lançant des injures, tandis que le chef de bande, ravalant ses larmes, s’éloignait à petits pas sans demander son reste pour les rejoindre, en se tenant le bas du dos. Vexé à mort, il cracha par-dessus son épaule un dernier jet de venin :

— Je vais le dire à mon père ! Il va venir te casser la gueule. Il est plus fort que toi, mon père !

— C’est ça, dit le reporter. Va le chercher. Dis-lui que je l’attends. On pourra parler de la façon dont il éduque son fils.

Raoul se retourna vers le vagabond, un peu sonné, qui se palpait le crâne à travers son chapeau.

— Ça va ?

— Ouais, merci, graillonna la grosse voix.

Le reporter détailla ce qu’on pouvait encore distinguer du visage de l’homme au-dessus de la broussaille de poils grisonnants. Si on avait voulu illustrer un article sur les ravages de l’alcoolisme, une photographie aurait été plus parlante qu’une argumentation. Les yeux larmoyants étaient injectés, le haut des joues et le front sous le chapeau semblait cuits de l’intérieur.

La carriole était remplie d’un bric-à-brac de ferrailles diverses, pots à lait hors d’âge, poêlons rouillés, ustensiles de cuisine, mêlés à des hardes, des chiffons, et des peaux séchées d’animaux à fourrures – des lapins sans doute – que le vieux trimardeur recueillait ou quémandait en vue d’une improbable revente.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé avec ces minots ?

— Rien, répondit l’homme. C’est une bande de petits cons. Ils font ça pour m’emmerder. Par méchanceté. J’ai l’habitude. Ils sont aussi pourris que leurs parents. C’est eux qui les excitent.

— Pourquoi ne changez-vous pas de quartier, alors ? suggéra le reporter, façon de montrer sa compassion.

— C’est partout pareil, répliqua le vieux vagabond en haussant les épaules.

Il demeura un instant silencieux, toujours massant sa bosse invisible, puis s’énerva soudain :

— Foutre le camp ailleurs ? Et puis quoi ? Je me suis battu contre les Pavillons Noirs avec le 2e Étranger, c’est pas une poignée de merdeux qui vont m’impressionner !

Un vétéran de la Légion, songea Raoul qui se souvenait de ses cours d’Histoire vantant la conquête française de l’Indochine et la résistance héroïque pendant trente-six jours du 2e régiment étranger dans la citadelle de Bac Ninh.

— Vous avez donc fait la campagne du Tonkin avec l’amiral Courbet ?

— Ouais, monsieur !

Le bonhomme esquissa un improbable garde-à-vous avec sa jambe raide avant d’annoncer en grasseyant :

— Légionnaire Chabas Joseph, dit La Cuite ! 2e régiment de Légion étrangère. Blessé au combat. J’étais jeune, j’avais fait des conneries, c’était dix ans de cabane ou la Légion. J’ai préféré voir du pays. Mais j’y ai laissé un morceau de jambe.

Il jeta un regard navré aux tessons de la bouteille éclatée et à la tache humide du vin de son cher litron que la terre avait bu à sa place.

Machinalement les deux hommes s’étaient mis en marche et ils descendaient côte à côte vers le village. Raoul Signoret eut pitié du vieil ivrogne.

— On se gèle, ici. Y a-t-il un bistrot dans le coin ? Je vous paye le coup.

Une brève lueur fit briller le regard du vagabond.

— Y a le café Causse, mais ils m’aiment guère.

— Cocagne, dit le journaliste. On ne leur demande pas une déclaration d’amour, seulement de nous servir à boire.

Un léger sourire ouvrit une brèche dans le maquis de la barbe emmêlée.

*

* *

Le café Causse – tabacs de la Régie et liqueurs de marque – se trouvait à l’angle du boulevard Saint-Clément et du chemin vicinal. Il pouvait offrir le confort – provisoire – de sa salle chauffée par un gros poêle à bois à un journaliste et un vagabond frigorifiés par une trop longue exposition aux rafales du mistral. Raoul Signoret poussa la porte vitrée et entra le premier avec une envie d’alcool fort et calorifique. Un remugle de senteurs mêlées de sciure mouillée, de scaferlati et d’apéritifs lui sauta aux narines.

À l’angle du comptoir de zinc, la patronne boudeuse et massive trônait sur un haut tabouret à dossier lui permettant – malgré la modestie de sa taille – de dominer la poignée d’habitués qui lui assuraient une rente de situation en multipliant les tournées au cours d’interminables parties de cartes ou de dominos.

Un quatuor occupait une table du fond, parmi lequel se distinguait au premier coup d’œil le patron, Émilien Causse, que tout le monde ici surnommait Milou. Maigre silhouette avachie, creuse comme un sifflet en bois, petite moustache pareille au double canon d’un fusil de chasse, voix altérée par l’abus du tabac, il portait une casquette plate penchée sur l’oreille, une chemise aux manches relevées sous un gilet noir et un tablier bleu noué à la taille par-dessus son pantalon de coutil. Panoplie classique du patron de bar marseillais. Milou formait un couple contrasté avec Josepha dite Finette, petit nom qui lui allait comme un tutu à un hippopotame. Plus jeune, elle avait dû figurer dans la catégorie où, à Marseille, on classait les « belles femmes », avec ce que cela sous-entendait d’opulent dans les formes. Venu l’âge mûr, sans autre exercice physique qu’un bras tendu vers les bouteilles alignées au-dessus du comptoir, la silhouette de la patronne s’était lourdement empâtée. Elle ressemblait à présent à un vieux bouddha, le sourire en moins.

Finette Causse leva la tête en direction du nouveau venu, l’air revêche, les sourcils froncés, comme si l’arrivée d’une tête inconnue la dérangeait. Mais ce fut bien pire quand elle vit qui accompagnait l’arrivant. Elle descendit de son tabouret, ce qui eut pour effet de diminuer sa taille, mais elle la compensa en levant haut ses bras courts. Sur sa face empâtée se lisaient les signes d’une fureur extrême.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici ? hurla-t-elle. On t’a dit cent fois de plus remettre les pieds chez nous !

Émilien Causse, qui venait de faire une levée juteuse, hésitait à quitter la partie de manille, mais, avec l’approbation de ses partenaires, il se joignit de la voix et du geste à la colère de sa moitié depuis la table de jeu :

— Fous le camp, Barbapoux ! On veut pas d’un type comme toi, ici !

Entre deux glapissements, Raoul Signoret parvint à se faire entendre.

— Monsieur est avec moi.

L’argument stupéfia Finette :

— Eh, bè ! Vous êtes pas difficile dans vos fréquentations, vous !

Le reporter passa outre :

— Pouvez-vous nous servir à boire, chère madame ?

— Parce qu’en plus il se fait payer à boire, ce mange-merde, lança Causse en coupant à cœur.

Raoul ne releva pas. Chez Finette le réflexe commercial joua, mais elle ne quitta pas son ton rogue. Elle aboya :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Le reporter se tourna vers son invité.

— Que buvez-vous, monsieur Chabas ?

La patronne grinça :

— Peuh ! Môssieu Chabas… J’aurai tout entendu…

Raoul s’agaça :

— Alors, entendez donc, je vous prie, ce que monsieur désire boire et servez-le-lui, sans vous obliger.

Le vagabond inventoriait du regard l’alignée de bouteilles sur les étagères de verre. Sa grosse voix s’adoucit pour demander, presque gêné :

— Je peux prendre une absinthe ?

— Ce que vous voudrez, dit Raoul.

Nouveau grincement de la grosse Finette, l’air venimeux.

— Alors, une Georgette.

— Qu’es acò ? demanda le reporter retrouvant spontanément le parler provençal.

— Une absinthe marseillaise. On la fabrique à Saint-Menet1. Je suis né là-bas, à Saint-Menet, chemin de l’Aumône, pas très loin de la distillerie2.

— Pour moi, ce sera un rhum Manikou, dit Raoul.

La patronne aligna à contrecœur deux verres à la taille et usage de chacun des alcools.

— Quand c’est pas toi qui payes, tu te mouches pas du coude, toi, qué ? grogna Milou Causse à l’attention du clochard. Le patron s’était enfin décidé à abandonner la partie de manille pour venir voir de plus près l’étrange équipage qui avait débarqué dans son bistrot. Il cherchait à savoir ce qui l’avait appareillé. Il contourna le vagabond avec un air dégoûté, en lâchant sans se gêner : « Qu’est-ce qu’il pue l’animal ! », pour s’approcher de Raoul et examiner d’un coup d’œil méfiant cet estrangié à la fine moustache blonde, habillé d’un élégant pardessus, coiffé d’un feutre – il ne pouvait sortir que de chez Felio, « le chapelier des sportifs et des gens chics » – qui semblait au mieux avec celui que tous ici traitaient en nuisible.

Sans préambule, le patron interpella le reporter :

— Qu’est-ce qui vous amène chez nous, mon beau ?

— Une enquête, répondit Raoul, évasif.

Finette Causse intervint avec le ton de voix en usage pour engueuler un ivrogne :

— La police ? Vous êtes de la police, vous aussi ?

— Non, madame, ne vous inquiétez pas.

La patronne réalisa l’agressivité de sa question et tenta de la justifier sans finesse :

— Je vous demandais ça, parce que des policiers on en a vu coucarin1, depuis l’autre samedi ! Les lingots, c’est pas nous qu’on les a, si vous venez pour ça !

Raoul Signoret sourit malgré lui.

— Je ne suis donc pas policier, mais journaliste au Petit Provençal.

Le trimardeur regarda le journaliste avec une sympathie nouvelle.

— Ah ! journaliste…, dit Causse, d’un air entendu. Et vous enquêtez avec cet ivrognasse. Elle va être belle cette enquête ! Qu’est-ce qu’il vous a raconté, Barbapoux, pour que vous lui payiez à boire ? Vous croyez qu’il est pas assez imbibé, comme ça ?

— Oh, doucement ! gronda le vagabond. D’abord je suis pas saoul ! Et parle-moi meilleur.

— Ah, ouais ? grinça Causse. Il faudrait que je t’appelle monsieur, moi aussi, peut-être ? Allez, bois ton absinthe et fous le camp, tu fais partir la clientèle, tu vois pas !

Puis à Raoul :

— Qu’est-ce qu’il a pu vous raconter ce jòbi ?

— J’ai rencontré M. Chabas par hasard, au moment où une bande de voyous le harcelaient en lui jetant des pierres comme à un chien galeux. Il ne m’a rien raconté du tout.

— Et pourtant, je pourrais en raconter des choses, si je voulais, lâcha le vagabond en redressant sa taille et en regardant Causse et sa moitié d’un air de défi.

— Va raconter ta cousine, marque-mal ! répliqua le patron. Tu ouvres la bouche que pour déparler ! Tu vois pas que tu es niasqué1 de longue. Ferme-la, une bonne fois !

L’autre se rebiffa :

— Je la fermerai si je veux. C’est pas toi qui me la feras fermer. Fais gaffe à toi parce que je pourrais t’attirer des emmerdements. Je suis pas sûr que tes apéritifs, tu les mouilles pas un peu.

— Quesse ça veut dire, ça ?

— Qu’avec une bouteille de vermouth tu en fais trois.

— Oh dis ! Mesure un peu tes paroles, menaça le patron outré. Tu me fais passer pour un mercanti devant la clientèle, bòumian1 ?

— Je te fais passer pour ce que tu es, Causse, répliqua l’ex-légionnaire avec un regard appuyé, qui en disait plus que les paroles.

Il demeura un instant muet avant de lâcher : « Louche… Un type louche, si tu veux savoir… »

Le cafetier ne répliqua pas, mais regarda l’homme fixement, avec, sur le visage, un rictus mauvais où se mêlaient colère et animosité. On le sentait prêt à se colleter avec le clochard, mais quelque chose le retenait. La peur de ce que pouvait dire l’ivrogne sur un coup de sang ? Le face-à-face dura quelques secondes, mais c’est le patron qui le rompit pour retourner à sa partie en grommelant de vagues menaces.

Raoul Signoret, qui sentait la colère monter en lui, mit fin à l’échange d’amabilités.

— N’abusons pas de l’hospitalité de nos amphitryons, monsieur Chabas. Faites-vous servir une autre Georgette et on y va.

Causse, soudain inquiet, ne put s’empêcher de demander depuis la table :

— Vous allez où ?

— Chez des gens plus aimables que toi et ta femme, rétorqua la grosse voix de l’ancien légionnaire.

Il avala d’un trait son absinthe, tandis que le reporter posait trois francs sur le zinc sans se soucier de la menue monnaie que la patronne cherchait à lui rendre.

Le mistral semblait guetter la sortie des deux hommes. Une rafale les enveloppa dans la poussière soulevée sur le chemin de Sainte-Marthe. Il fallait élever la voix pour se faire entendre :

— On se quitte là, dit Raoul. Je vais poursuivre ma petite tournée.

Le vagabond regarda le journaliste avec les yeux d’un chien errant qui vient d’être recueilli.

— Dans ce monde de merde, ça fait plaisir de rencontrer un brave type, monsieur Signoret. Merci pour le coup à boire. Ça m’a rappelé ma jeunesse à Saint-Menet. Quand ils distillaient ça se sentait dans tout le quartier. Allez ! Bonne pêche. Et merci encore. Vous êtes le premier depuis longtemps qui m’a pas pris pour une sous-merde.

Il tendit une main dont l’état des phalanges dépassant de ses mitaines trouées fit hésiter le reporter. Raoul se félicita d’avoir conservé ses gants de cuir.

— Vous logez de quel côté ? demanda-t-il en dégageant sa main.

Le vagabond eut un geste en direction de la voie secondaire de chemin de fer d’où le journaliste revenait quand ils s’étaient rencontrés.

— Dans une ancienne cabane où la Compagnie entreposait du matériel pour l’entretien des voies. Ils s’en servent plus. Je m’y suis installé, personne m’a rien demandé. La porte ferme pas, les vitres sont cassées, mais y a rien à voler chez moi.

— C’est égal, dit Raoul, vous ne devez pas avoir chaud ces temps-ci.

— Le frère Agathange, l’économe de Saint-Jean-de- Dieu, m’a refilé deux matelas dont ils se servaient plus à l’hospice, et un moulon1 de vieilles couvertures, j’ai fait mon nid avec. Ça va.

Le reporter tiqua :

— Ils auraient pu pousser la charité jusqu’à vous héberger, les frères, tant qu’ils y étaient. Il y a bien un coin dont ils ne font rien dans ces bâtiments immenses.

— Voueï, ils me l’ont proposé, reconnut le clochard, mais je préfère être seul. J’ai pas d’heures, je vais où je veux, quand je veux. J’y vais seulement quand ça caille pour de bon. Pour une nuit, c’est supportable. Surtout après avoir mangé chaud.

Il ajouta en ricanant : « L’inconvénient, chez eux, c’est qu’on boit que de l’eau et défense d’apporter son litron. »

Raoul rendit les armes, l’argument était imparable :

— Alors ! Je comprends.

Le reporter feignit de s’éloigner, mais revint sur ses pas avec l’air de quelqu’un qui vient corriger un oubli.

— Au fait, j’y pense, vous qui vivez au bord de la voie, l’autre nuit, vous n’avez rien vu ou entendu de particulier ?

— L’autre nuit ?

— La nuit où on a attaqué le train du P.L.M. et volé cent vingt kilos d’or.

À l’énoncé du nombre les yeux du vagabond s’écarquillèrent :

— Cent vingt kilos ? Putain, je savais pas ça ! Je comprends maintenant pourquoi l’autre grosse vache parlait de lingots.

Son regard se déroba à celui du reporter. Il baissa la tête pour donner une réponse différée à la question de savoir s’il avait vu ou entendu quelque chose. Il avait l’air embarrassé :

— N… Non, j’ai rien vu, rien entendu !

— Vous êtes sûr ?

Il mentait. À moins, songea Raoul, qu’il ait eu un sommeil « plombé » par une cuite. Il revint à son interrogation de façon détournée.

— On a tiré des coups de pétard, ça ne vous a pas réveillé ?

— Non…

Raoul insista :

— Tout à l’heure vous avez dit à Causse : « Et pourtant, je pourrais en raconter des choses, si je voulais. Des choses qui pourraient t’attirer des emmerdements. » Que vouliez-vous dire, exactement ?

— Rien, c’était pour parler. Il me faisait caguer, Causse, avec ses réflexions…

Il demeura silencieux un moment, toujours tête baissée, mais soudain s’agita :

— Écoutez, j’ai rien à dire, moi, monsieur Signoret. Des emmerdes, j’en ai suffisamment comme ça d’ordinaire. Pas la peine d’aller les chercher.

Le reporter eut pitié :

— Bon, si vous n’avez rien de particulier à me signaler j’arrête de vous bassiner. Je reviendrai vous voir, probablement demain. Nous avons des vêtements en bon état à la maison, que nous ne mettons plus. Je vous en apporterai, parce que votre capote, mon brave, elle se fait bien vieille.

— Eh, c’est que j’y tiens ! dit l’ex-légionnaire. Je l’avais au Tonkin.

— Je comprends, dit Raoul. Si vous n’avez pas usage du manteau que je pensais vous donner, vous pourrez toujours le revendre. Qu’est-ce qui marche le mieux dans votre commerce ?

— La ferraille, dit le vagabond. Parfois on trouve des objets un peu rares qui peuvent intéresser les brocanteurs. Vous n’imaginez pas ce que les gens jettent ou perdent.

— Si j’avais su vous rencontrer, dit Raoul, j’aurais ramassé le fanal de signalisation que j’ai envoyé valser d’un coup de pied tout à l’heure, en marchant le long de la voie Marseille-Aix. C’est une pièce peu commune qui peut intéresser les collectionneurs fanatiques des chemins de fer. La vitre est cassée, mais un brocanteur vous en donnerait de quoi vous payer un litre ou deux. Il doit y être encore. Ça ne doit être pas être loin de votre remise.

— J’irai voir, promit le trimardeur.

Le reporter fit un nouveau faux départ :

— Alors, c’est bien vrai, vous n’avez rien vu ni entendu l’autre nuit ? Réfléchissez. Si ça vous revenait, vous me le diriez demain…

Comment refuser de répondre à un homme tombé du ciel qui, sans vous connaître, prend spontanément votre défense contre des petits voyous qui vous lapident et vous offre deux absinthes pour vous remonter le moral ? Chabas Joseph, ex-légionnaire au 2e Étranger était en plein dilemme.

Sa grosse voix cloua sur place le journaliste qui s’éloignait :

— Attendez une minute, monsieur Signoret.

Raoul revint sur ses pas. Avec embarras, le clochard attaqua, mais de biais :

— Le bruit des trains qui me passent sous le nez me gêne pas. J’ai l’habitude. C’est drôle, hein ? comme on s’y fait.

— En effet, dit le reporter qui laissait venir. J’ai un cousin, il habite au-dessus de la gare de La Blancarde, et il dit la même chose. Il ne dort pas quand les cheminots sont en grève.

— Moi, c’est pareil. Par contre, un type qui marche sur les pierres du ballast me tire de ma ronflette. C’est imparable.

On y arrivait.

Sans marquer d’émotion, Raoul compléta la confidence à mi-voix :

— Et l’autre nuit, il y avait un type qui marchait sur le ballast…

Pour toute réponse, la grande barbe s’inclina.

— Pourtant, le mistral sifflait comme une locomotive. Mais, j’ai entendu les pierres qui grinçaient sous ses souliers.

— Il pouvait être quelle heure ?

— J’ai pas de montre, mais plus de minuit, ça c’est sûr.

— Et il se dirigeait vers où, cet homme ?

— Vers le pont qui enjambe la rue Saint-Clément.

« Nous y voilà », songea le reporter.

— Et vous, qu’avez-vous fait ?

— Rien. J’ai pas bougé. Je le voyais par la fenêtre cassée. Il faisait pleine lune.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— Il est resté un bon moment assis sur la rambarde du pont à rien foutre. De temps en temps, il jetait un œil vers la voie du P.L.M. C’était tout. J’allais retourner au pieu, mais je l’ai vu se lever brusquement. Il a allumé un fanal comme ils ont dans les chemins de fer. Il a eu du mal, parce qu’avec le vent… Je sais pas quelle heure il pouvait être.

— Moi, je crois savoir, dit Raoul : 1 h 42, 43 du matin, à la minute près. Et je vais vous dire ce que l’homme a fait, vous me direz si je me trompe. Il a agité sa lanterne allumée – qui est un fanal de cheminot – en direction de la voie du P.L.M. au moment où un train de marchandises arrivait. Et on a répondu à ses signaux avec d’autres lanternes, en deux endroits distincts : un peu en avant de la locomotive et depuis un des wagons. Le train s’est arrêté brutalement et quelques instants plus tard, vous avez entendu des coups de feu.

Un grand trou sombre venait d’apparaître dans la broussaille de poils et le regard glauque s’était éclairé.

— Ma parole… Vous y étiez ?

— Pas moi, mais vous, oui. Et vous ne m’avez pas contredit. Vous avez donc assisté à ce que vous appelleriez « l’attaque du train de l’or » si vous lisiez les journaux.

— Eh bè, là, vous m’en bouchez un coin ! dit le clochard pour tout commentaire.

— Bouchez-m’en un à votre tour, demanda Raoul, en me disant ce qu’a fait ensuite l’homme au fanal.

— Il l’a éteint, il l’a posé par terre et il s’est mis à cavaler comme un fou en direction de ma guitoune pour revenir vers le chemin de Sainte-Marthe. Mais il s’est tordu la cheville et il s’est cassé la gueule comme une merde. Il s’est relevé tout de suite et il a laissé tomber quelque chose. Il a marché dessus et il a crié : « Putain, je le fais exprès, quel con alors ! » Il m’est passé à deux mètres. Après, je l’ai perdu de vue, parce que la fenêtre, elle donne d’un seul côté.

Raoul Signoret buvait du petit-lait.

— Rapport très intéressant, légionnaire Chabas ! Bravo pour votre sens de l’observation ! Je crois que c’est dans le fanal que le type a abandonné par terre, que j’ai flanqué un coup de pied tout à l’heure. N’oubliez pas d’aller le récupérer, il est à quelques mètres de votre cabane. Vous vous ferez bien trois sous avec. Une dernière question, si je n’abuse pas : ce type, vous pourriez le reconnaître ?

Le vagabond ne répondit pas. Il avait l’air gêné et se balançait d’une jambe sur l’autre, ses gros sourcils froncés. À la fin d’un long silence, il lâcha comme à regret :

— Je crois pas…

Il ajouta :

« Il faisait nuit, vous savez ? », alors qu’il avait précisé un moment avant que la pleine lune éclairait la scène.

— C’est quelqu’un que vous connaissez ? insista le reporter.

— Je sais pas… On accuse pas les gens comme ça, sans être sûr…

La religion de Raoul était faite : l’ex-légionnaire savait qui était l’homme au fanal. C’était quelqu’un du coin. Mais il n’allait pas le balancer, on a son code d’honneur dans la Légion. Et le vagabond Barbapoux – il l’avait dit – « ne cherchait pas les emmerdes », elles s’étaient suffisamment installées toutes seules dans sa vie.

Raoul, beau joueur, cessa de le harceler et s’apprêta à partir pour de bon.

— Attendez, dit le clochard, comme s’il voulait accorder à son bienfaiteur une petite compensation à son refus de répondre. Il plongea la main dans une des poches profondes de sa capote. J’ai ramassé, ça, aussi. Vous croyez que ça vaut quelque chose ?

Dans sa paume, il tendait à Raoul un objet métallique que le soleil faisait briller. Le reporter le prit pour le couvercle métallique d’un pot à confiture. C’était en fait une montre de type gousset que les hommes portent dans une poche de gilet ou de pantalon, au bout d’une chaîne accrochée à l’anneau entourant un gros remontoir. Ou plutôt c’étaient les restes d’une montre à gousset. La confusion avec un couvercle de pot en verre venait de ses dimensions peu communes : au moins six centimètres de diamètre et plus de deux d’épaisseur. Une belle pièce. Si elle était tombée d’un train en marche, quelqu’un l’avait piétinée, car le verre protecteur était pulvérisé, le boîtier en acier déformé, le cadran d’émail fendu et les aiguilles lancéolées tordues. Les chiffres romains marquant les heures étaient de belle taille, lisibles à bout de bras, chacun doublé au-dessus par des chiffres arabes plus petits, de couleur rouge. Le reporter put deviner le nom d’un fabricant qui ne lui était pas connu : Paul Garnier. Moins familier que Zénith, Lépine ou Oméga que l’on trouvait partout.

En retournant le boîtier, Raoul eut la surprise de constater qu’il était à double face et comportait un côté chronomètre. En attestait la présence d’une longue aiguille unique (elle aussi faussée). Elle pouvait trotter le long de quatre ou cinq cadrans concentriques gradués, agrémentés de repères et de nombres indéchiffrables au profane, mais ils avaient la particularité de décompter le temps par tranches de trente secondes à partir du nombre 60, à rebours d’un cadran classique. Ce n’était pas la montre de Monsieur Tout-le-Monde.

Ce constat venait de déclencher dans la tête du reporter cette petite lumière rouge familière qui, d’ordinaire, le mettait en état d’alerte quand une intuition le visitait. Il répondit enfin à la question de l’ex-légionnaire :

— Vous en tirerez au moins dix francs !

L’autre roula des yeux en convertissant le nombre en litres de vin

— Tout esquintée comme elle est ? Dix francs ? Vous croyez ?

— J’en suis sûr, puisque c’est moi qui vais vous les donner.

Le reporter prit un billet de dix dans son portefeuille et, s’emparant de l’objet, le posa dans la main du clochard.

— Ah, bè, vous alors ! dit ce dernier, éberlué. Vous êtes le Père Noël, ce matin !

Déjà le vagabond se livrait à un calcul intéressé : il avait en main vingt litrons de rouge de chez Balestra.

Son geste avait peu de chances de servir à quoi que ce soit, mais cela avait été plus fort que Raoul : le reporter mit la grosse montre cassée dans la poche de son pardessus, se promettant d’aller demander son avis sur l’objet et son usage à un spécialiste, avant d’informer son oncle de sa trouvaille. Ainsi, au cas où il se serait mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude, ne risquait-il pas d’être ridiculisé par Eugène Baruteau qui n’en perdait jamais l’occasion quand le journaliste jouait au détective.

Pour se persuader de tenir le début d’une conjecture, Raoul Signoret faisait sienne la devise du prince Guillaume d’Orange : « Point n’est besoin d’espér