Main La part des ombres - tome 02

La part des ombres - tome 02

EDEN1978021
Year:
2018
Language:
french
File:
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1

La nuit des blouses grises

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 625 KB
2

La Part du mort

Year:
2012
Language:
french
File:
EPUB, 2.31 MB
Écrivain et scénariste, Gabriel Katz a publié plus d’une trentaine de livres en tant que nègre, pour de grandes maisons d’édition. Son premier roman signé, la trilogie du Puits des Mémoires, remporte le prix des Imaginales en 2013. En 2014, il remporte le prix des Halliennales pour son livre La Maîtresse de guerre. Après la série Aeternia, il continue aujourd’hui d’étoffer son univers de fantasy avec ce nouveau diptyque.





DÉJÀ PARUS AUX ÉDITIONS SCRINEO :

Le Puits des mémoires, trilogie

La Maîtresse de guerre

Aeternia, diptyque

La Part des ombres, diptyque





© 2018 Scrineo

8, rue Saint-Marc, 75002 Paris

Diffusion : Volumen



Couverture réalisée par Aurélien Police

Mise en page : Clémentine Hède

ISBN : 978-2-3674-0495-0

ISBN numérique : 978-2-3674-0496-7

Dépôt légal : mars 2018





À Thierry, pour avoir ouvert le passage

entre la Suisse et la Goranie.





1


Rouge. Elle avait choisi le rouge. Un rouge moiré aux reflets sombres, brodé de mille perles, dont la couleur de sang était comme un affront. L’héritière du trône de Goranie allait épouser un Traceur. Un guerrier des montagnes, un éleveur de chèvres, une brute tatouée ivre de violence. Et pourtant, elle souriait.

– Le corset n’est pas trop serré, Votre Altesse ?

Il l’était. Au point de ralentir sa respiration. Mais il n’en faudrait pas moins pour affronter la cérémonie, la descente des marches, la lente remontée des salons d’honneur au son de la musique nuptiale, et le regard hostile de ceux qui croyaient encore à la souveraineté gorane. En ces heures de profonde solitude, cette robe serait une armure.

– Ça ira.

Comme un essaim d’abeilles, les six couturières de la garde-robe royale tournoyaient autour d’elle, achevant de dissimuler les agrafes, nouant les derniers rubans. Miljena observa son reflet dans le grand miroir cerclé d’or, comme sa mère l’avait fait au même endroit vingt ans plus tôt, avant de s’unir à un homme qu’elle n’avait jamais aimé. Cette pensée lui serra le cœur, mais elle décida de la chasser, car elle choisis; sait son destin.

Lorsqu’elle fut enfin prête, les habilleuses reculèrent, laissant place au parfumeur, qui vint lui effleurer la nuque, les poignets, et la naissance de la poitrine à l’aide d’un chiffon délicatement trempé dans une pâte d’encens. Miljena ferma les yeux. On chuchotait. On se glissait dans sa chambre. Des mains empressées s’affairaient sur ses chaussures, sur ses chevilles, comme de petites souris venues de nulle part. Le parfum lui montait à la tête, et avec lui un fond de vertige, qui avait quelque chose de grisant…

D’un geste presque tendre, le coiffeur fixa à son chignon une petite couronne d’orchidées, symbole ancestral de la virginité. La princesse ne put réprimer un sourire, au souvenir de toutes ces nuits passées dans les bras de l’homme qu’elle aurait épousé si elle n’était pas née princesse.

Le coiffeur acheva d’apporter les dernières touches à son œuvre, puis il recula à son tour, car le maître de la garde-robe faisait son entrée, présentant un étui de velours noir avec plus de précautions que s’il portait un nouveau-né : les bijoux de la couronne. Miljena grimaça. Fallait-il vraiment se charger comme une mule de ces joyaux qui pesaient plus lourd qu’une livre de pommes de terre, et n’étaient guère plus flatteurs ? Un collier énorme, de lourdes boucles d’oreilles démodées qui étincelaient de tous leurs feux, et une bague, la fameuse bague de sa mère dont elle devait hériter pour ses noces, et dont la gemme verte jurait atrocement avec le rouge de la robe… Ces pierres rares de Mekhine et d’Azman, dont certaines valaient plus cher qu’un petit château, avaient été grossièrement taillées à une époque où l’on ne se souciait guère d’élégance : la valeur d’une princesse se jugeait au poids.

– Votre parure, Altesse.

– Superbe, ironisa Miljena.

– C’est un symbole, s’excusa le gros homme, avec un sourire embarrassé. Toutes les reines de Goranie l’ont portée pour leurs noces, et chaque pierre représente un des villages du temps du premier royaume, qui...

– Je sais, je sais.

Un valet en grande tenue vint s’incliner plus bas que terre, gêné d’interrompre un moment aussi solennel.

– Pardonnez-moi, Votre Altesse, son Excellence le Gouverneur demande à être reçu.

– Maintenant ? s’étonna le maître de la garde-robe.

Cette demande allait à l’encontre de toutes les règles de l’étiquette, le seul homme habilité à voir la future épouse avant la cérémonie étant son père. Mais l’héritière du trône ne semblait pas décidée à respecter les traditions.

– Faites-le entrer, et laissez-nous seuls, ordonna-t-elle après un dernier regard au miroir.

Les petites mains s’éclipsèrent en silence, tandis qu’Ag Slegeth apparaissait, un grand sourire aux lèvres, sanglé dans son armure de guerre. En découvrant la princesse, il eut un haussement de sourcils admiratif : en homme qu’il était, il ne se laissait impressionner par une femme que le jour où elle se montrait fardée, colorée, plus clinquante qu’un étal de sucreries.

– Vous êtes magnifique ! s’exclama-t-il avec une spontanéité inhabituelle.

– Merci.

Sans se quitter du regard, ils attendirent que la porte se referme derrière le dernier valet, les laissant seuls dans l’antichambre encore vibrante des préparatifs de la noce. On entendait des voix dans la cour, des conversations, des rires étouffés. Depuis combien de temps les convives patientaient-ils, étouffant dans leurs beaux costumes ? Deux heures, peut-être plus. Miljena s’amusa à l’idée que les officiers de la Trace, avec leur morgue et leur impatience, tournaient en rond comme des lions en cage en attendant qu’elle daigne enfin descendre le grand escalier.

Quant au Gouverneur, il exultait.

– Vous avez demandé à me voir, Princesse.

– Je voulais vous parler avant la cérémonie, Excellence. Nous avons deux trois choses à mettre au point.

– Vraiment ?

Un léger froncement de sourcils vint assombrir la bonne humeur du Traceur, mais il reprit aussitôt son visage affable, car le retour inespéré de Miljena l’allégeait d’un poids épouvantable.

– Vous devez être surpris de me voir…

– Pas du tout, mentit-il avec aplomb. J’étais sûr que vous reviendriez ! Les femmes nous font toujours attendre, c’est pour ça que nous les aimons.

Miljena eut un sourire en coin, que le Gouverneur, désormais rompu aux subtilités de la diplomatie, interpréta aussitôt comme un signe inquiétant.

– Vous avez quelque chose à me dire, Miljena, reprit-il.

– Quelque chose d’important, oui.

– Parlez, dites-moi ce que vous avez sur le cœur. Vous verrez qu’en famille – parce que maintenant, nous sommes en famille – je peux être très compréhensif.

– C’est justement de famille qu’il s’agit.

Sans la quitter des yeux, Ag Slegeth se massa lentement la nuque. Les dernières heures, à n’en pas douter, avaient été nerveusement éprouvantes.

– Je ne vais pas y aller par quatre chemins, lui lança-t-elle. Je sais pourquoi vous avez organisé ce mariage

– Tout le monde le sait ! Pour unir nos deux peuples de façon durable… C’était aussi l’idée de votre père, vous savez.

– Vous ne m’avez pas compris, Excellence. Quand je dis que je sais, c’est que je sais. Pourquoi Akhen Mekhnet est revenu en Goranie… Pourquoi vous avez décidé de cette union du jour au lendemain, pourquoi le mariage ne pouvait pas attendre…

Savourant l’ascendant qu’elle prenait sur l’homme le plus puissant du royaume, elle s’interrompit pour rectifier une de ses mèches dans le miroir. Elle fut presque frappée par la violence des contrastes – le noir de ses cheveux, le bleu de ses yeux, le rouge de sa robe –, comme si elle se découvrait en mariée pour la première fois. Derrière elle, le Gouverneur se forçait à sourire.

– J’ignore ce qu’on vous a raconté, Princesse, mais je ne pense pas que vous soyez de celles qui prêtent l’oreille aux bruits de couloir.

– Bruits de couloir ? Vous voulez dire qu’on m’a menti ? Votre fils n’a pas dirigé la fameuse procession qui s’est terminée en massacre ?

– Cette histoire n’a rien à voir avec vos noces, protesta Ag Slegeth.

Du haut de ses vingt ans, Miljena lui jeta un regard empreint de condescendance.

– Vous savez aussi bien que moi que si je n’épouse pas Inoran aujourd’hui, il ne verra pas le coucher du soleil.

– Qui vous a dit ça ?

– Peu importe. Depuis que je suis revenue, je n’entends parler que de duel.

– Admettons, lâcha-t-il d’un ton sec. Le roi n’en a pas moins approuvé cette union, qui sera bénéfique pour tout le monde.

– Je ne dis pas le contraire.

Une lueur de surprise passa dans le regard du Traceur.

– Rassurez-vous, Excellence, reprit Miljena avec un sourire énigmatique, je vais épouser votre fils. Mais à mes conditions.

– Qui sont ?

– Pour commencer, nous ferons chambre à part. Je n’ai pas l’intention de lui servir de souffre-douleur, et pour ne rien vous cacher, sa compagnie m’est insupportable.

– Si ce n’est que ça, ce ne sera pas un problème, au contraire. Inoran n’est pas plus amoureux que vous, il sera ravi de conserver sa liberté…

– Ce n’est pas « que ça ».

Avec une nonchalance calculée, Miljena s’accouda à la fenêtre, suivant distraitement du regard la sentinelle qui patrouillait au sommet du rempart. Elle prenait plaisir à laisser planer la tension, mais cette fois, le Gouverneur s’impatienta. Personne ne le faisait languir. Jamais. Et surtout pas une Gorane, une femme, une noble sans pouvoir dans un pays vaincu. Quittant l’air affable qu’il s’était efforcé d’afficher jusque-là, il redevint un Traceur, froid et tranchant comme eux seuls savaient l’être.

– Ne jouez pas avec moi, Princesse. Ma patience a des limites, et vous n’en êtes pas loin.

Elle se retourna lentement, plongeant ses yeux bleus dans le regard sombre du Gouverneur.

– Je ne veux pas qu’Inoran ait le moindre pouvoir, dit-elle. Il n’aura pas son mot à dire tant qu’il sera mon époux, et s’il fait mine de s’occuper des affaires du royaume, je le répudierai.

– Voyez-vous ça, grinça le Gouverneur.

– Pour ce qui est de la politique, vous serez mon seul interlocuteur.

Ag Slegeth eut un rire froid.

– Parce qu’une princesse se mêle de politique, maintenant ?

– C’est justement ma dernière condition, Excellence. Si vous voulez que j’épouse votre fils, vous ferez pression sur mon père – ce qui ne devrait pas être très difficile, puisque vous le menez par le bout du nez.

– Et qu’est-ce que je peux obtenir de votre père que vous n’obtiendriez pas vous-même ?

– L’abdication.

Le mot avait claqué comme un coup de fouet.

– Vous voulez dire que…

– C’est ma dernière condition, et elle n’est pas négociable. Je veux la couronne de Goranie, et je la veux maintenant.





2


Ce n’était plus qu’une question de secondes. Le temps d’un souffle, d’un battement de cœur. On entendait déjà le martèlement des bottes sur la terre humide, et le chuintement métallique des lames qui jaillissaient des fourreaux. Presque flous sous la pluie battante, les assaillants débouchaient dans la clairière sans un cri, et leur silence avait quelque chose de glaçant.

Le Fantôme plissa son œil unique, tentant en vain de distinguer la forme des casques et la longueur des lances. Pas les Traceurs, pensait-il, pas les Traceurs… Par pitié… Au nom de la Déesse… S’il s’agissait de la troupe gorane, les femmes et les enfants s’en sortiraient peut-être.

Il claudiqua en direction de l’assaillant le plus proche, assurant sa prise sur le manche rugueux de sa machette. Où étaient les autres ? Vlajad, armé d’une hache, s’était posté devant les tentes. Quelques courageux accouraient, brandissant des bâtons, un guetteur descendait de son arbre en se laissant glisser au bout d’une corde, Olen se frayait un passage dans la foule paniquée. Le Fantôme renonça à chercher Kaelyn, peut-être était-elle déjà morte.

– Courez ! hurla-t-il en direction d’un groupe de civils terrorisés. Ne restez pas là !

Mais ils restaient pétrifiés, cramponnés les uns aux autres, à prier stupidement.

– Vous êtes sourds ou quoi ?

Trop tard. Un assaillant bondissait dans leur dos, tranchant une gorge d’un coup de serpe. Le Fantôme pressait le pas, mais il était lent, trop lent, et la serpe s’abattait à nouveau, dans une giclée de sang. Ce n’était pas la troupe gorane. Ni même les Ours. Toque de fourrure, armure de cuir et front marqué d’une croix noire : c’était un Traceur.

Au même instant, Ivanka tirait d’un brasero fumant un long tisonnier de métal, qu’elle braquait en serrant les dents en direction des assaillants. Ils ne l’auraient pas vivante. Malgré sa terreur, elle ferait tout pour en emmener un avec elle, à coups de tisonnier, à coups de griffes, à coups de poing, même s’il fallait lui crever les yeux.

– Couche-toi, souffla la voix d’Olen au creux de son oreille. Fais la morte.

Elle ne l’avait pas vu venir, essoufflé d’avoir traversé le camp au pas de course. Elle n’avait même pas senti son bras s’enrouler autour de sa taille, pour la ramener fermement à lui.

– Couche-toi, Ivanka. Ne bouge plus.

Presque rassurée de le sentir près d’elle, la jeune femme mit un genou à terre et se laissa docilement pousser au sol, sans lâcher le tisonnier qui lui brûlait la paume.

– Donne-moi ça, fit Olen.

– Non.

Il n’insista pas. De toute manière, que valait une barre de fer face aux lames acérées des Traceurs ? Il s’éloigna de quelques mètres, craignant d’attirer l’attention sur la jeune femme, et tenta de comprendre ce qui se passait autour de lui. Peine perdue. Les civils couraient, pleuraient, hurlaient, et quelque part, une tente prenait feu. Impossible de distinguer le moindre assaillant, sauf là-bas, cette silhouette bestiale, penchée sur un corps inerte, qui frappait à grands coups de masse. Il hésita. Courir, c’était laisser Ivanka sans protection. Et à quoi bon ? Il avait bonne mine avec son couteau de citadin…

Soudain, la silhouette de Kaelyn apparut dans la fumée d’un brasero renversé, dont les cendres se mêlaient à la boue. Elle paraissait étonnamment calme, à croire qu’elle n’avait pas conscience du massacre, mais son regard, sans cesse en mouvement, trahissait la guerrière. Non, elle n’était pas inconsciente. Ni effrayée. Ni perdue. Ses deux épées – une dans chaque main – étaient ensanglantées jusqu’à la garde. Et sous sa crinière bouclée, son visage était maculé d’un sang qui n’était pas le sien.

– Attrape ! cria-t-elle en montrant l’une de ses lames.

Avec un soupir de soulagement, Olen rengaina son couteau de table et tendit les bras. Mais lorsque l’épée tournoya devant lui, il fut contraint de l’éviter d’un bond sous peine se blesser stupidement, et l’arme acheva sa course dans la boue. À sa grande contrariété, il vit Kaelyn secouer la tête – on pouvait presque l’entendre penser « mais quel boulet » – avant de lui tourner le dos pour repartir au combat.

– Attention ! fit quelqu’un derrière lui.

Tétanisé, il se retourna, mais ce n’était pas pour lui, ou peut-être que si, mais rien ne venait. Alors il ramassa l’épée, la débarrassa de la boue collante d’un coup de poignet, et s’assura d’un coup d’œil circulaire que personne ne s’approchait d’Ivanka. La jeune femme paraissait plus morte qu’une morte, il fallait juste espérer qu’elle garde son calme… De toute manière, Olen n’allait pas attendre ici, indéfiniment, que les Traceurs lui tombent dessus. De tous les combattants de la Tanière, il était certainement le seul à avoir ses chances face à un guerrier de métier…

– Ne bouge pas, je reviens ! lança-t-il, sans être vraiment sûr qu’au milieu des clameurs, Ivanka pouvait encore l’entendre.

Le village des ombres n’était plus qu’une gigantesque bousculade. Une femme hurlait, les mains plaquées sur les tempes, un groupe d’enfants se dispersait au hasard, une flèche sifflait pour aller se planter dans un tronc. De la belle stratégie de défense répétée cent fois par les combattants, il ne restait rien, qu’un désordre chaotique où chacun tentait de sauver sa peau.

– Restez en groupe ! beugla la voix puissante de Vlajad.

Olen courut à travers la foule, enjambant des corps ensanglantés, dont un assaillant, deux assaillants, trois assaillants. D’instinct, il comprit que ces hommes s’étaient trouvés sur le chemin de Kaelyn, que l’on apercevait un peu plus loin, sa lame noire au poing, donnant des ordres à une poignée de combattants galvanisés par sa présence. Malgré la tension, l’appréhension, la peur de mourir là, après tout ce qu’il avait vécu, dans cette stupide forêt gorane, Olen décida de se montrer à la hauteur. Non, il n’était pas maître de guerre ni gladiateur, mais il pouvait faire la différence. Il pouvait lutter, sauver des vies… Plus qu’une question de survie, c’était une question de fierté.

Et justement, deux Traceurs débouchaient d’une tente, leurs toques de fourrure dégoulinantes de pluie.

– Hé, les tatoués ! leur cria-t-il effrontément, comme s’il était Desmeon.

Ils se ruèrent sur lui, avec cet appétit sauvage qui distingue les hommes de guerre des combattants de fortune. À croire qu’ils aimaient ça, du plus profond de leur être…

Olen se campa en garde, le cœur battant. Deux, c’était beaucoup. Le plus grand pointait une sorte de javelot acéré au manche garni de pointes, et l’autre, plus léger, plus rapide, faisait tournoyer ses deux faucilles.

Un coup de javelot contraignit Olen à reculer, tandis que l’homme aux faucilles se déplaçait sur son flanc, cherchant l’ouverture. D’un moulinet, il parvint à les tenir à distance, mais la boue rendait ses appuis hasardeux. Il tenta un coup d’estoc qui ne rencontra que le vide, et évita la contre-attaque d’un coup de reins. Les deux faucilles sifflèrent si près de son visage qu’il en sentit le souffle.

– Pas mal, ricana le plus grand, faisant plisser la grande croix tatouée sur son front.

Bien sûr, ils le prenaient pour un paysan.

– T’as encore rien vu, se força-t-il à répondre, espérant les impressionner.

L’homme aux faucilles profita de cet instant pour attaquer aux jambes, forçant Olen à esquiver si brusquement qu’il en perdit l’équilibre. Il y eut un échange de coups, une étincelle entre deux lames, une giclée de boue. Puis ce fut un nouveau coup de javelot, que l’épée d’Olen dévia de justesse. Une sensation de brûlure montait dans ses poumons, et sa bouche trop sèche semblait se rétracter sur elle-même. Ces hommes étaient trop dangereux pour lui. Il fallait en mettre un hors de combat, vite, très vite, sans quoi le prochain assaut lui serait fatal.

Il tenta de se stabiliser, reprit appui sur ses talons, para sèchement un nouveau coup de javelot. Mais lorsqu’il voulut frapper, sa lame trancha dans le vide, car son adversaire lisait en lui comme dans un livre ouvert. Quand s’était-il vraiment battu pour la dernière fois ? Le maniement de l’épée lui semblait appartenir à une autre vie.

Soudain, les deux Traceurs détournèrent le regard. Kaelyn s’avançait lentement, l’arme au poing, sa tunique de cuir zébrée de traces sanglantes. Elle les observait comme un animal, détaillant leurs postures, leurs armes, leur position par rapport à Olen.

– Rien que ça ! fit l’homme aux faucilles en reconnaissant la langue de dragon.

Ce fut son dernier mot. Avec une rapidité foudroyante, Kaelyn attaqua de la pointe au visage, et lorsqu’il leva ses lames pour se protéger, elle se ravisa et trancha de la droite vers la gauche, lui ouvrant le ventre sans effort, malgré son épaisse armure de cuir. Incrédule, il tomba à genoux en hoquetant, tandis qu’elle se tournait vers l’homme au javelot. Le mouvement fut si brusque qu’Olen n’eut pas le temps de comprendre, et encore moins d’intervenir. D’un coup de poignet elle dévia l’arme de son adversaire, frappa à la cuisse, puis au ventre, puis à l’épaule. Le Traceur ne put parer qu’une de ses attaques – à moitié – avant de s’écrouler dans la boue, la main crispée sur sa jambe, d’où jaillissait un bouillon de sang.

– Ça va ? demanda-t-elle à Olen, sans quitter le Traceur des yeux.

– Ça va.

Et il se força à ajouter « merci », même si en cet instant, il aurait donné ce qu’il avait de plus précieux pour que la situation s’inverse. Il aurait tant voulu briller à ses yeux, la sauver d’une mort certaine, la prendre dans ses bras, la rassurer… Au lieu de cela, elle leva implacablement sa lame, indifférente au sang qui ruisselait le long de son avant-bras.

– Regarde-moi, ordonna-t-elle au Traceur qui tentait désespérément de se relever.

Déjà atteint d’une pâleur cadavérique, l’homme passa une main ensanglantée sur la croix tatouée sur son front.

– Tue-moi, dit-il en regardant Olen. Je ne veux pas mourir de la main d’une femme…

– Tu n’as pas tellement le choix, ironisa le marchand de légumes.

– Au nom de ta famille, de tes ancêtres, supplia le Traceur, tue-moi. Je ne veux pas salir mon nom, déshonorer mon clan !

Le Fantôme s’approchait en claudiquant, suivi de Vlajad et d’une dizaine de paysans armés. Ils avaient récupéré des haches, des poignards, des faucilles, qu’ils brandissaient avec des cris sauvages. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la bataille s’achevait sur une victoire des Ombres… Olen fit signe à la jeune femme, qui s’apprêtait à abattre sa lame.

– Attends, dit-il. C’est le dernier ?

– Je crois, oui, répondit Kaelyn.

– Alors il va nous dire ce qu’ils font ici, et pourquoi ils n’ont pas attaqué la Tanière en masse.

Maintenant que la tension retombait, Olen s’étonnait de voir les assaillants si peu nombreux. Au plus fort de l’assaut, il n’en avait pas compté plus de dix... S’agissait-il d’une simple patrouille ? C’était impossible. Une patrouille serait allée chercher du renfort, au lieu de charger stupidement. Peut-être était-ce un groupe d’éclaireurs devançant le gros de l’armée… Surpris par les sentinelles cachées dans les arbres, ils auraient été contraints de réagir.

– Tue-moi, répéta le Traceur. Sois un homme d’honneur !

– Commence par parler. Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous êtes des éclaireurs, c’est ça ?

– Éclaireurs de quoi ? On recherche la princesse, comme tous les soldats de Goranie.

– Et vous l’avez trouvée sur la route, elle vous a dirigés jusqu’ici, et vous avez décidé d’attaquer au lieu d’aller chercher du renfort, de peur qu’on ne disparaisse dans la nature…

L’espace d’un instant, tout semblait s’éclairer : la princesse avait endormi la méfiance des rebelles, elle avait pris ses jambes à son cou à la première occasion, pour tomber dans les bras de cette patrouille de Traceurs lancée à sa recherche.

– Quoi ?

Le Traceur paraissait tellement surpris que la théorie d’Olen partit aussitôt en fumée.

– Vous n’avez pas retrouvé la princesse ?

– Non.

– Mais vous saviez qu’elle était ici ! Qui vous a renseignés ?

– Personne. On patrouillait dans le coin, on a vu deux gars entrer dans la forêt, on les a suivis.

– Tu es en train de me dire que vous êtes tombés sur nous par hasard.

– C’est ça.

– Je ne te crois pas.

Sous son tatouage ensanglanté, les yeux de l’homme étaient déjà vitreux.

– Qu’est-ce que ça peut me foutre ? Je suis déjà mort.

Le Fantôme s’approcha, brandissant sa machette d’un air menaçant.

– Moi je veux bien le croire, siffla-t-il entre ses dents. Ils nous ont repérés sur un coup de chance, et ils ont chargé comme des idiots ! Avec leur foutu code de l’honneur qui les empêche de reculer, même à un contre dix…

– Qu’est-ce que t’y connais, à l’honneur, espèce de fiotte ? lui jeta le Traceur avec un sourire provocateur.

Avec un rugissement de rage, le Fantôme leva sa machette, mais au moment de porter le coup de grâce, sa lame rencontra celle de Kaelyn.

– C’est mon adversaire, Denkan, dit-elle. Si quelqu’un le tue, c’est moi.

Le chef des Ombres réprima une grimace, puis rengaina son arme de mauvaise grâce. Il savait, comme tout le monde, que la maîtresse de guerre avait abattu les trois quarts des assaillants, sauvant presque la Tanière à elle seule.

– Que ta sale descendance de femelle soit maudite, rugit le Traceur.

– Parce que j’ai l’air d’une mère de famille ? répondit-elle froidement.

Il cracha au sol, un mélange de sang et de salive. Puis il fixa la lame noire, sans ciller, jusqu’au moment où elle vint le frapper entre les yeux, s’enfonçant profondément dans son crâne. Olen n’était pas un grand spécialiste des armes, mais cette épée au tranchant de rasoir devait valoir une fortune.

– Guérisseur ! cria une voix, quelque part près des tentes en feu.

Ivanka accourait, se jetant dans les bras d’Olen avec des sanglots d’émotion.

– Tu es vivant, souffla-t-elle. Tu es vivant…

– Toi aussi, mon amour, se força-t-il à dire, en évitant le regard de Kaelyn.

Vlajad leur jeta un regard de biais qu’Olen préféra ignorer, car il se sentait affreusement coupable. Desserrant doucement l’étreinte éperdue de sa compagne, il fit mine d’emboîter le pas aux hommes qui entamaient un tour du camp pour porter assistance aux blessés.

– Cette fois, j’ai bien cru que c’était la fin, conclut le Fantôme avec un soupir de soulagement. Mais la Déesse est avec nous !

Penché sur le cadavre d’un assaillant, il le souleva sans effort et se mit à délacer son épais col de cuir.

– Décapitez-moi tout ça ! On va planter les têtes au bout d’une pique et les exposer autour du camp. Ça fera réfléchir les autres, le jour où ils viendront nous chercher.

– Non, fit la voix de Kaelyn.

Tous les regards se tournèrent vers elle, tandis qu’elle essuyait soigneusement sa lame.

– On ne va rien planter du tout, poursuivit-elle. On va plier bagage, pour être partis avant ce soir.

– Pour quoi faire ? protesta le Fantôme. C’était une simple patrouille, non ? Et il n’en reste pas un pour raconter ce qu’il a vu.

La jeune femme secoua la tête.

– On n’en sait rien. Il suffit d’un… Et puis ces gars sont organisés, ils ne patrouillent pas au hasard. Ils en enverront d’autres à leur recherche dès qu’ils verront que dix hommes manquent à l’appel.

– Peut-être…

– Sûrement.

Il hésitait encore. La perspective de quitter la Tanière après tous ces efforts, juste au moment où le camp devenait enfin opérationnel, le poussait presque à ignorer le danger.

– Sans compter que Miljena va s’empresser de nous dénoncer, ajouta Kaelyn. Tu penses bien qu’elle n’est pas partie pour rien ! Elle connaît tout : notre emplacement, nos effectifs, nos postes de guet…

Denkan lui décocha un grand sourire.

– T’as raison, ma grande… T’as toujours raison. Je me demande ce qu’on ferait sans toi.

– Je me demande aussi, renchérit Olen, sans paraître remarquer le regard assassin d’Ivanka.

Le camp reprenait vie, la pluie avait cessé, et dans le calme revenu, Vlajad aboyait déjà ses ordres. Dans quelques heures, les tentes seraient repliées, les braseros éteints, les postes de vigie démontés et les malles empilées dans les chariots. Et les Ombres se mettraient en route, hommes, femmes, enfants, vers une nouvelle Tanière.

Kaelyn rejeta la tête en arrière, chassant une mèche rebelle qui lui retombait devant les yeux. Puis elle rengaina sa langue de dragon, un geste machinal que son tranchant de rasoir rendait assez périlleux. Elle pensa, avec un petit pincement au cœur, que l’homme qui la lui avait offerte serait fier d’elle, aujourd’hui. Combien avait-elle éliminé de Traceurs ? Huit ou neuf, sur douze. Sans jamais être mise en danger. Les rebelles, en revanche, s’étaient pour la plupart dispersés sans combattre, pris de panique devant une prétendue armée qui n’était qu’une simple patrouille… C’était mauvais signe, très mauvais signe pour l’avenir.

*

La foule hurlait, avec une ferveur sauvage. Ils s’étaient levés, tous, debout sur les gradins, et les gardes frappaient leurs boucliers en rythme, comme un gigantesque battement de cœur. Dans la tribune d’honneur, les Traceurs eux-mêmes avaient quitté leurs sièges, pour saluer du poing fermé celui qui quittait l’arène, un hommage dont personne n’aurait rêvé en dix ans d’occupation.

Sans se retourner, Desmeon passa sous la herse qui se levait. Il tenait par les cheveux la tête de Varj-Mohad, l’un des trois prétendants au titre, qui avait clamé haut et fort qu’il ceindrait la couronne de champion avant la prochaine lune. Son discours, hurlé d’une voix rauque devant l’arène survoltée, avait duré plus longtemps que le combat lui-même : il avait promis de démembrer Desmeon, de boire de l’eau-de-vie dans son crâne, de lui montrer ce qu’il en coûtait de défier un Goran. On l’avait applaudi. Il avait éclaté de rire, pris la foule à témoin, montré du doigt son adversaire en mimant une danse ridicule. À l’instant où les grilles s’étaient refermées, il avait bandé ses muscles et jonglé avec ses cimeterres, un vrai numéro de cirque. Mais lorsque le Danseur s’était mis à frapper, la seule chose qu’il avait pu faire était parer, parer et encore parer, jusqu’au moment où les lames l’avaient frappé à la gorge.

Desmeon retrouva la pénombre de la grande salle, avec un air détaché qui dissimulait mal l’ivresse de sa victoire. Il laissa rouler la tête de Varj-Mohad aux pieds du maître des arènes, qui lui aussi tentait de masquer ses sentiments. Comme la plupart des Gorans, cet homme aurait donné cher pour que le titre reste aux mains d’un compatriote, et voilà qu’un étranger à la technique improbable se rapprochait jour après jour de la couronne de champion…

– Bravo, se força-t-il à dire.

– J’ai aucun mérite. Ce pauvre gars n’aurait pas réussi à battre mon chien.

Le maître des arènes eut un sourire crispé.

– La foule t’appelle, fit-il en montrant la herse. Tu veux ressortir pour saluer ?

– Non. Mais vas-y, si tu veux. Tu les embrasseras pour moi.

– Très drôle.

Dans la lueur du brasero, Desmeon vit les gladiateurs alignés en une haie d’honneur, le poing fermé sur la poitrine, et la plupart souriaient. Pour ces hommes, c’était une victoire : un anonyme comme eux, sans fortune, sans appuis, se hissait au sommet avec une facilité déconcertante… Souriant à son tour, il leur rendit leur salut. Mais son chien vint briser la solennité du moment, en lapant méthodiquement la tête ensanglantée du prétendant au titre.

– Ochin ! s’écria Desmeon, avec une grimace de dégoût.

Remuant frénétiquement la queue, le bâtard ébouriffé abandonna sa prise de guerre pour venir sautiller autour de son maître.

– Il est vraiment répugnant, ton clébard, ricana Heraon en sortant des rangs.

– C’est un chien. Tu voudrais quoi ? Qu’il se parfume ?

– Pourquoi pas ? Et si j’étais toi, je le dresserais… Il t’a déjà attiré des ennuis avec la patrouille l’autre jour.

– Ne l’écoute pas, Ochin, fit Desmeon en plaquant ses mains sur les oreilles du chien. C’est une mauvaise langue.

On aligna de petits gobelets en bois, tandis que le plus massif des gladiateurs arrachait du sol un tonneau d’alcool de grain – qui d’ordinaire servait à nettoyer les blessures de ceux qui n’avaient pas les moyens de payer le guérisseur. C’était une mauvaise eau-de-vie à vous tordre les tripes, mais pour les grandes occasions, il n’y avait pas mieux… L’alcool coula, déborda, trempant la table où étaient entassés de vieilles cuirasses et des casques de cuivre.

– Au Danseur ! s’exclama Heraon en levant son gobelet.

– Au Danseur ! répondirent les autres en chœur.

– Doucement sur l’eau-de-vie, les gars, grogna le maître des arènes, avant de vider son verre d’un trait.

À cet instant, trois hommes firent leur entrée dans la salle, précédés par un valet qui portait une torche. Desmeon reconnut Grenval, mais les deux autres étaient de parfaits inconnus : un grand barbu vêtu d’un luxueux costume de velours, et un officier goran en armure, l’épée au côté et le sourcil ombrageux. Le recruteur fit un pas en avant, présenta les deux hommes dont Desmeon oublia aussitôt les noms, et précisa que le barbu était attaché au service du roi.

– Je tenais à te féliciter, au nom du conseiller Yevris, poursuivit Grenval avec un petit sourire. Inutile de te dire qu’il se réjouit de t’avoir dans son écurie – même si je peux t’avouer aujourd’hui qu’il m’en a fallu, des arguments pour le convaincre !

– Il n’a pas fini de se réjouir, répondit Desmeon avec son immodestie habituelle.

Grenval approuva d’un hochement de tête.

– J’ai une question à te poser, Danseur. Ou plutôt nous avons une question.

Le regard de Desmeon alla du recruteur aux deux hommes qui l’accompagnaient. Étaient-ils intimidés, ou simplement hostiles ? Il y avait quelque chose de dérangeant dans leur façon de le fixer…

– Qu’est-ce que tu as fait, hier soir ?

La question, aimablement formulée, sonnait comme une condamnation à mort. Tout comme l’escouade de soldats en armes qui faisaient leur apparition dans la salle, menés par un sergent au casque orné de plumes. Ils savaient. C’était une évidence. La veille au soir, Desmeon dînait à la Tanière, en compagnie des gens les plus recherchés du royaume.

– Hier ? Je ne sais plus, répondit-il, affectant l’indifférence tout en comptant les soldats du coin de l’œil. J’ai mangé des brochettes de poisson, je crois.

– Et après ?

– Après, je suis rentré dormir.

– Seul, ou accompagné ?

– Seul.

Grenval eut un sourire étrange.

– Encore une bonne soirée, quoi !

– Si on veut.

Dix. Ils étaient dix, plus le sergent, plus l’officier. Sans compter la garde à l’extérieur et aux portes des arènes, les archers censés surveiller la foule, et les gladiateurs dont une partie se rallierait sûrement aux autorités locales. En d’autres termes, il n’avait pas la moindre chance d’en sortir vivant.

– Hé, regarde ton chien ! gloussa Heraon.

Desmeon ne regarda pas son chien. Ni rien d’autre que les hommes armés qui, un à un, entraient dans la salle. Lorsque Grenval interrogea furtivement le barbu du regard, il prit une profonde inspiration. En dégainant assez vite, il pouvait neutraliser l’officier d’un coup au visage, bondir sur le côté, frapper le sergent, et compter sur l’effet de surprise pour tomber un ou deux soldats. Ces hommes savaient à qui ils avaient affaire, on pouvait espérer que l’appréhension les pousserait à laisser le passage…

– Eh bien, mon ami, reprit Grenval, je peux te dire que c’est la dernière fois que tu dors sur une paillasse dans ce quartier pourri.

Le barbu au costume de velours enchaîna, le visage fermé, sans parvenir à masquer sa contrariété.

– Au nom du roi, du prévôt et du bourgmestre de Carnael, la ville est heureuse d’offrir un logement au nouveau champion de l’écurie de Yevris.

– Et quand il dit « un logement », ajouta fièrement Grenval, tu te doutes bien que ce n’est pas une chambre pouilleuse chez une logeuse des bas quartiers.

Desmeon eut un sourire amusé. Ces trois imbéciles ne pouvaient pas se douter qu’à une seconde près, ils auraient perdu la vie dans cette antichambre de la mort, pour un simple malentendu.

– Et eux ? demanda-t-il en montrant les soldats.

– Ils sont là pour t’escorter à la sortie des arènes. Tu verrais la foule dehors… Tout le monde veut voir de près le nouveau prétendant au titre ! Tu vas devenir une célébrité, Danseur.

Heraon, qui luttait pour mettre ce qui restait de Varj-Mohad hors de portée du chien, émit un sifflement admiratif.

– Ben mon vieux… J’en connais un qui va prendre la grosse tête !

– Mais non.

– Mais si !

Desmeon dut promettre qu’il n’oublierait pas ses amis et qu’il paierait sa tournée le soir même, mais déjà les soldats le poussaient vers la sortie, avec plus d’égards que s’il avait été prince du sang.

– Ne te fie pas à l’air dégoûté du représentant de la ville, lui murmura Grenval au creux de l’oreille. Ils n’aiment pas l’idée de voir un étranger prétendre au titre, mais ils se feront une raison.

Le Danseur répondit par un sourire énigmatique, tandis qu’au bout du couloir retentissaient les acclamations de la foule. Le sergent fit déverrouiller les grilles, les soldats bousculèrent les badauds, et ce fut la plongée dans un essaim d’admirateurs, dont les plus hardis tentaient de toucher un bras, une épaule, une omoplate. On lui criait des encouragements. On l’appelait champion, maître, messire, n’importe quoi pour attirer son attention. Un gros homme aux joues rebondies brandissait un enfant à bout de bras. Desmeon eut l’impression d’être une de ces statues de la Grande Déesse que l’on promenait les jours de procession, et qu’il fallait toucher à tout prix pour s’attirer ses faveurs. Il croisa le regard d’une fille aux yeux bridés, à qui il aurait volontiers accordé les siennes, à moins que… Les deux bourgeoises, avec leurs petits chapeaux… Ou cette servante, qui luttait pour se rapprocher comme si sa vie en dépendait… Il se retourna sur elle, pendant qu’on le poussait dans une litière dont on rabattit les rideaux. Un ordre, un coup de sifflet, et le cortège se mettait en route, sous les cris et les applaudissements. Il avait déjà vécu cette scène, cette ferveur irraisonnée, cette idolâtrie aveugle, et au fond, tout cela lui avait manqué.

Bientôt, les clameurs s’estompèrent, laissant place aux bruits familiers de la ville. Un chariot s’embourbait, des commis d’auberge s’interpellaient, et quelque part, une cloche au tintement aigu appelait les ouvriers au travail. Des odeurs de terre mouillée, de paille, de soupe aux légumes, trahissaient le quartier populaire, tout comme les cris du cocher, qui houspillait ceux qui lui barraient le passage. Ochin, qui avait trouvé son bonheur en mordillant un coussin de soie brodée, dressa les oreilles au son d’un aboiement lointain. Mais il décida qu’un plaisir immédiat valait mieux qu’une promesse, et se remit à vider le coussin de son rembourrage, avec une application qui fit sourire Desmeon.

Il y eut un claquement de fouet.

– Place ! Place à l’attelage du conseiller Yevris !

Desmeon écarta le rideau, pour croiser le regard d’une femme paniquée, cramponnée à la main d’une petite fille qui avait bien failli passer sous les roues. Décidément, il n’aimait pas les Gorans. Plus ils courbaient l’échine devant les Traceurs, plus ils se donnaient des airs princiers dont personne n’était dupe.

– On arrive bientôt chez toi ! lança Grenval qui chevauchait aux côtés de la litière.

En quelques ruelles, l’atmosphère avait radicalement changé, et les façades disparaissaient derrière de hauts murs d’enceinte. Aux croisements, d’anciennes chapelles de la Déesse, recyclées en échoppes de luxe, pointaient leurs clochers sur les nuages. L’odeur de soupe aux légumes avait fait place à celle de l’argent et du pouvoir, comme en témoignaient les courbettes obséquieuses au passage de la litière. Ici, les gens savaient déchiffrer un monogramme, et le conseiller Yevris était un proche de la couronne.

Desmeon laissa le cocher s’escrimer avec le marchepied, le placer et le replacer jusqu’à ce qu’il tombe pile sous ses bottes. N’importe qui aurait pu descendre de cette litière sans le moindre effort, le cocher le savait mieux que personne, mais quand on est capable d’écraser une enfant pour arriver plus vite à destination, on n’est plus à une courbette près.

– Descends, à la fin ! T’as peur de te blesser ? s’amusa Grenval qui piétinait d’impatience.

– Ouais, je me fais vieux.

Écartant d’une bourrade le cocher qui fronça les sourcils, Desmeon suivit le recruteur dans le petit jardin fleuri qui se dissimulait derrière le mur d’enceinte de sa nouvelle demeure. C’était une jolie maison à l’architecture sophistiquée, aux volets sculptés. Mais ce que l’on remarquait en premier – avant même la façade aux tons bleutés –, c’était une statue de faune jouant de la flûte.

– C’est le génie des arts, expliqua Grenval. Une figure classique de la mythologie gorane.

– Mouais. En attendant, il y a un homme-chèvre avec une flûte devant chez moi.

– T’aurais préféré quoi ? Une femme à poil, je parie !

– Je ne sais pas… une statue de moi, répondit Desmeon en tapotant la fesse du faune.

– Ça viendra ! Commence par remporter le titre…

Le recruteur passait déjà en revue les meilleurs sculpteurs de la ville, quand Desmeon l’arrêta d’un geste.

– Je plaisante ! Qu’est-ce que tu veux que je foute d’une statue de moi ?

– Oh, c’est une chose assez commune, dans le quartier. Dès que les gens ont un peu de pouvoir, ils veulent laisser une trace pour la postérité.

– Comme une statue d’eux avec des pieds de chèvre et une flûte ?

– Pas forcément, répondit Grenval en riant.

L’intérieur de la maison, avec ses pièces étroites et hautes, était assez spectaculaire. Tapisseries, chandeliers, coffres, placages de bois blond incrustés de nacre… Au rez-de-chaussée, un hall desservi par trois portes et un escalier de pierre donnait accès aux pièces de réception et aux cuisines. Au premier, quatre chambres luxueusement meublées, et au dernier étage, un vaste grenier mansardé avait été transformé en salle d’armes.

– Et voilà, triompha Grenval. Le conseiller Yevris ne s’est pas moqué de toi, hein !

Desmeon reposa le chandelier tarabiscoté en forme de serpent qu’il tournait et retournait pour tenter de retrouver la tête.

– Elle appartenait à qui, cette maison ? demanda-t-il.

– À une famille de négociants, je crois. Ils ont été arrêtés pour avoir fraudé la taxe gouvernementale, et leur maison est revenue à la ville. T’as de la chance, c’est une des rares demeures de maître encore disponible à Carnael.

– Je serai tout seul là-dedans ?

– Avec les domestiques : valet, lingère, cuisinier… Le minimum, quoi.

– Le minimum, s’amusa Desmeon.

Choisissant une chambre au hasard, il ouvrit les rideaux sur un ciel chargé de nuages. Il y avait quelque chose de dérangeant à poser son sac sur ce lit à baldaquin où avaient dormi les anciens propriétaires, comme s’il les dépossédait lui-même.

– Je te laisse t’installer, reprit Grenval. Tu veux que je dise à ton valet de monter ? Il a sûrement plein de questions à te poser : ce que tu aimes manger, à quelle heure tu te lèves…

La moue dubitative de Desmeon le fit éclater de rire.

– Détends-toi ! On s’habitue très vite à se faire servir. Se lever le matin et trouver ses vêtements propres… Réclamer une omelette au milieu de la nuit ou une bonne bouteille après une journée d’entraînement… Donner des fêtes, inviter des filles… La vie d’un champion de Goranie est loin d’être désagréable, tu verras !

– Je te rappelle que je ne suis pas encore champion.

– Presque ! Tu es à deux combats du titre.

– N’empêche que si Piotr-le-Fléau ou Machin-le-Samorréen me coupent en rondelles, ton maître va regretter son investissement… J’espère que la ville lui fait un bon prix pour cette petite chaumière.

– Il a les moyens, ne t’en fais pas pour lui. Et il n’est pas inquiet.

– Si tu le dis…

– Il me fait confiance, et moi je te fais confiance.

Lorsque Grenval eut refermé la porte derrière lui, Desmeon se laissa tomber sur le lit, testant du plat de la main le moelleux de l’édredon. Il avait du mal à croire que ce lit, cette chambre, cette demeure tout entière lui appartenaient à présent. Bientôt il serait couronné champion de Goranie, cela ne faisait de doute pour personne, et ce pays lui mangerait dans la main. Il y avait de quoi s’interroger sur sa mission, cette rébellion à l’avenir douteux qui le poussait, une fois encore, à effleurer les sommets pour aussitôt redescendre. Il ferma les yeux, laissant flotter les pensées vagabondes, les bribes déchirées du chemin chaotique qui l’avait mené là. La solitude, qui était pourtant sa compagne de toujours, lui parut soudain lourde à porter. Le lit était trop grand. La maison était trop grande. Tout ce vide… Et la fatigue… Il imagina Kaelyn nue à ses côtés, et cette image réveilla son désir, comme s’il sentait encore au bout de ses doigts le corps musclé de la jeune femme. C’était une sensation étrange, à la fois douce et violente. Mais le désir se teintait d’une sourde culpabilité, l’impression absurde d’avoir trompé une morte… Les images, les voix, les rires, les larmes se brouillaient dans sa tête. À cet instant, il aurait volontiers cédé cette demeure, son jardin, ses domestiques et sa statue aux pieds de chèvre pour une minute de silence.

Quelque chose montait en lui, quelque chose qu’il avait longtemps étouffé, et qui aujourd’hui l’étouffait en retour. L’impression d’avoir vécu quinze vies. Et les morts, tous ces morts pour en arriver là, sur un lit douillet de bourgeois, à courir après les honneurs, et ce vase, ce stupide vase en forme de canard dans lequel on avait mis une fleur, c’était idiot, c’était macabre, c’était une veillée funèbre. Il se leva, s’empara du vase – c’était le sien, il était libre d’en faire ce qu’il voulait – et le jeta contre le mur, où il éclata en morceaux, dans une pluie de pétales rouges.

L’étouffement, loin de s’apaiser, le prit violemment à la gorge, comme si on pouvait mourir de rien, de fatigue et de rage. D’un coup de pied, il brisa en deux la délicate table de chevet en bois de rose, avant de se saisir d’une chaise qu’il fracassa contre le mur. Deux fois, trois fois. Et la fureur l’emporta comme une vague, faisant jaillir ses deux lames. C’était une danse, encore une danse, qui l’emportait au hasard, frappant tout ce qui passait à sa portée, lacérant les tentures, pulvérisant les bibelots, les chandeliers, les statuettes. Les gens à qui ces choses appartenaient étaient morts. Comme cette armoire dont la porte se dégondait sous les coups, comme ces bibelots ridicules dont il ne restait que des miettes, comme le montant du lit qu’une lame brisait net. Avec un rugissement de bête, il planta les deux épées dans l’édredon, si profondément qu’elles s’enfoncèrent jusqu’à la garde. Lorsqu’il les arracha, un nuage de plumes monta jusqu’au plafond, tourbillonnant comme une tempête de neige. Tout était blanc, soudain. Il laissa tomber ses armes, attrapa un coffre par ses poignées dorées, et l’arracha brutalement du sol pour le brandir au-dessus de sa tête, à bout de bras. Il ne sentait rien, ni le poids ni la douleur, seulement la fureur qui coulait dans ses veines, comme une lave incandescente. Puis il le propulsa à travers la fenêtre, la jolie fenêtre aux boiseries ouvragées, avec ses carreaux de couleur qui volèrent en éclats. Le meuble s’écrasa dans la rue, vomissant son contenu sur les pavés. Des vêtements, des chaussures de femme.

Un passant, hébété, leva les yeux sur la fenêtre d’où Desmeon le regardait sans le voir.

– Tout va bien, messire ?

Laissant l’air s’épanouir dans ses poumons, le Danseur fit quelques pas dans la chambre dévastée. Le bois brisé craquait sous ses bottes, et le sang battait contre ses tempes.

– Tout va très bien, murmura-t-il en reprenant son souffle.

Un petit bruit, soudain, à peine audible : on grattait à la porte.

– Oui ?

Le grattement s’intensifia, devint frénétique, et un couinement plaintif se fit entendre. Bien sûr. Ochin détestait les portes fermées, et chaque minute passée loin de son maître était pire qu’une éternité dans les flammes d’Aeternia.

– T’as pas pissé partout, j’espère, lui lança Desmeon, tandis que la bête bondissait de joie. C’est chez nous, ici, maintenant !

Sa propre phrase le fit sourire, dans cette chambre qui n’était plus qu’un champ de bataille.

Lorsqu’il retourna s’asseoir sur le lit, le chien le rejoignit d’un bond, pour se laisser tomber sur le côté avec un grognement de plaisir. Les plumes volaient autour de lui, faisant plisser sa truffe, déclenchant une petite série d’éternuements. Un instant plus tard, il fermait les yeux. Desmeon le regarda s’endormir, caressant distraitement son poil ébouriffé, et peu à peu, la présence apaisante de l’animal mit fin à ses questions existentielles. Oui, tout allait bien. Et même mieux que prévu. Il allait devenir champion, se lier d’amitié avec les Traceurs, accéder au plus haut niveau de la société gorane. Tous, il les mettrait tous dans sa poche, du Gouverneur jusqu’au chef de guerre, en commençant par son nouvel ami, le cavalier Eden Vekh.

Il se leva, se dirigea vers le cordon de soie au bout duquel était accrochée une cloche, et sonna trois fois. Ce soir, pour la première fois de sa vie de mercenaire, de gladiateur, de vagabond, Desmeon allait inviter quelqu’un à dîner, comme le plus civilisé des bourgeois.





3


Les premiers chariots s’étaient mis en route, croulant sous les ballots, les coffres, les planches et les gamins. Une vraie colonne de saltimbanques, escortée par une garde hétéroclite, suivie par un troupeau de chèvres. Vlajad, en tête de cortège, se donnait des airs de chef de guerre, avec sa toute nouvelle toque à cornes, et une faucille de Traceur à la ceinture. Comme lui, de nombreux combattants de l’ombre s’étaient jetés sur ces prises de guerre, et l’on finissait par oublier qui s’était vraiment battu ce matin-là. Cela n’avait guère d’importance : le moral des troupes valait bien quelques petits arrangements avec la vérité.

– Cavalier !

Le cri, comme un coup de fouet, paralysa ce qui restait de la Tanière. Les rebelles laissèrent tomber leurs paquetages, dégainèrent leurs armes, échangèrent des regards inquiets.

Kaelyn leva les yeux vers la dernière vigie. Elle se félicitait d’avoir laissé un poste de guet dans les branches d’un grand chêne, pour veiller au démontage du camp. Le guetteur croisa son regard, et sans un mot, pointa son doigt en direction du sud. D’un geste interrogatif, elle demanda plus de détails – les vigies étaient accoutumées à ce langage silencieux, plus rapide et plus efficace que tous les cris du monde. Il répondit en montrant son index : un homme. Un seul. C’était sans doute un éclaireur. Et s’il s’échappait, c’en était fini de la retraite des Ombres. Kaelyn se mit à courir.

– Un archer avec moi !

Mais il n’y avait plus d’archers. Seulement une poignée de combattants restés en arrière pour couvrir les derniers préparatifs de départ. Trois d’entre eux se précipitèrent à la suite de Kaelyn, sans chercher à comprendre ce qui se passait. Lorsqu’ils prirent en courant le sentier qui menait à la route, une voix se fit entendre dans leur dos, criant quelque chose comme « Attends, j’arrive ! ». C’était Olen, l’inévitable Olen, qui décidément l’aurait suivie dans l’autre monde sur un claquement de doigts.

En voyant débouler le groupe de combattants en armes, le cavalier paniqua. Il tenta de tourner bride, mais ne semblait pas très à l’aise en selle. Le cheval se cabra, piétina, et l’homme préféra mettre pied à terre.

– Prenez-le vivant ! ordonna Kaelyn.

Le cavalier n’était pas de première jeunesse. De grande taille, une toque de velours sur ses cheveux grisonnants, drapé dans un luxueux manteau de voyage, il ressemblait davantage à un bourgeois qu’à un éclaireur. Du reste, il ne portait pas d’arme, et son premier réflexe – parfaitement stupide – fut de détaler à travers champs. À pied, en chaussures de ville, dans la boue.

– Arrête, ça ne sert à rien de courir ! lui cria-t-elle, tout en ralentissant pour rengainer sa langue de dragon.

Un instant plus tard, il était encerclé, cerné de piques, et ses mains étaient prises de tremblements.

– On fait quoi, Kaelyn ? On le tue ? demanda l’un des gardes, un jeune à barbe blonde qui avait déjà démontré sa bêtise en d’autres occasions.

Rejoignant le groupe, elle abaissa l’épieu de chasse qui menaçait la gorge de l’inconnu, et fit signe aux hommes de reculer.

– Tu trouves qu’il a l’air d’une menace ? demanda-t-elle sèchement.

– Non, mais…

– Mais rien.

Le garde se renfrogna, et planta sa pique dans la terre. Comme les autres, il avait été frustré de ne pas se distinguer au moment de l’attaque – à cette heure, il aurait tué n’importe qui, n’importe quoi, fût-ce un écureuil, pour se sentir exister.

– Excuse-les, dit-elle à l’homme qui se décomposait à vue d’œil. Ils sont un peu à cran. D’où est-ce que tu viens, et où est-ce que tu allais ?

– Et pourquoi tu t’es enfui ? aboya un garde.

Le vieil homme ne répondit pas. Pétrifié de terreur, il se liquéfiait sous sa toque, et son teint virait au gris. Il allait bientôt s’évanouir.

– Laissez-le ! fit soudain la voix d’Olen. Je le connais !

Les regards se braquèrent sur lui, tandis qu’il luttait contre la boue pour rejoindre le groupe. Il avait encore l’épée à la main – celle de Kaelyn –, mais son large sourire en disait long. Il s’approcha, recoiffa machinalement ses boucles brunes, et posa une main amicale sur l’épaule du bourgeois.

– C’est Anton, le maître du savoir. Je servais sous ses ordres au palais.

– Décidément, fit Kaelyn, toute la cour va défiler ici…

– Manque plus que le roi, ajouta l’idiot avec un rire d’idiot.

Il en fallait plus pour rassurer l’homme qui avait bien cru mourir, lardé de coups de pique dans ce champ boueux.

– N’aie aucune crainte, lui lança Olen. Tu es le bienvenu parmi nous.

– Je… Je te remercie.

– Raconte ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu viens du palais ? Tu as échappé à l’arrestation ? La princesse t’a dénoncé, c’est ça ?

Sous le feu de questions, le maître du savoir roulait des yeux, et son regard inquiet allait d’Olen aux autres, comme s’il craignait encore d’être taillé en pièces.

– Viens, reprit le jeune homme. On est en plein déménagement, mais il doit bien rester un feu pour te servir quelque chose de chaud.

Tandis que les derniers chariots s’engageaient sur la route du nord, on invita Anton à s’asseoir sur une souche pour se réchauffer auprès du dernier feu de la Tanière. Quelque peu rassuré, il se frotta les mains au-dessus des braises en esquissant un sourire timide, mais son regard d’animal traqué le trahissait. Olen lui tendit une timbale de fer, dans laquelle une infusion de feuilles de menthe mêlée de miel commençait à bouillir.

– Tiens, ça va te faire du bien.

– Merci. J’avoue que l’espace d’un instant, j’ai bien cru que…

– Je sais. Je suis désolé, nos hommes sont sur les dents, il y a eu une attaque de Traceurs ce matin.

– Vous avez survécu à ça ? s’ébahit le courtisan.

– Comme tu vois. Nos combattants sont très bien entraînés, répondit Olen, avec un regard complice à Kaelyn.

Poliment – ou peut-être prudemment –, le maître du savoir fit mine de ne pas remarquer l’équipement vétuste des paysans qui l’entouraient. Pas plus que leur allure pataude, et la façon hésitante dont ils manipulaient leurs armes. Il savait ce qu’était un soldat, il les voyait tous les jours dans la cour du palais. Les Ombres, de toute évidence, n’étaient que des laboureurs armés de piques. Un peu plus loin, les moins aguerris du lot ratissaient soigneusement la zone, éparpillant les feuilles mortes dans l’espoir d’effacer les traces de ce qui avait été leur campement.

– Ça va mieux ? demanda la maîtresse de guerre.

Une certaine impatience se décelait dans sa voix.

– Oui, beaucoup mieux, je vous remercie, ma dame, répondit le courtisan en s’inclinant.

– Dans ce cas, tu vas nous dire ce que tu viens faire ici, tout seul, sans escorte, et comment tu nous as trouvés.

Il parut surpris de voir une femme se comporter en chef, et adressa à Olen un regard interrogateur auquel ce dernier ne répondit pas.

– C’est que… je préférerais m’entretenir avec Olen le répétiteur. En privé.

– Ce que tu préfères n’a pas d’importance, c’est moi qui suis en charge, et c’est à moi que tu parles.

– En l’absence de votre chef, je suppose. Vous êtes son épouse ?

Kaelyn poussa un long soupir désabusé.

– Non, je ne suis pas son épouse, et on ne va pas y passer la journée : dis-moi ce qui t’amène.

– Une mission confidentielle. Dont je ne peux parler à personne d’autre qu’à Olen, et surtout pas à…

Devant le froncement de sourcils de la maîtresse de guerre, le reste de sa phrase s’étrangla dans un bredouillement inaudible. Surtout pas à une femme. Voilà ce qu’il voulait dire.

La colère froide qui l’habitait jour et nuit depuis qu’elle avait été en âge de porter une arme se transforma soudain en rage. Empoignant le vieux courtisan par le col, elle l’arracha violemment à la souche sur laquelle il était assis.

– Putain mais qu’est-ce qu’il te faut ? lui hurla-t-elle au visage. Qu’est-ce qu’il vous faut, à tous ?

Olen tenta de s’interposer, mais recula d’un bond pour éviter la timbale de tisane brûlante qui s’écrasa à ses pieds.

– Je dirige ce camp, j’ai formé ces hommes, j’ai tué neuf Traceurs en dix minutes, je suis allée chercher le conseiller Mladen dans son putain de manoir, avec ses putains de gardes, sans perdre un seul homme ! Tu veux quoi de plus ? Que je te fasse une omelette ? Que je t’apporte tes chaussons ?

Dans un silence embarrassé, les gardes assistaient à cette explosion inattendue, tandis que le maître du savoir bafouillait une excuse inaudible. La poigne de Kaelyn, étonnamment puissante, lui serrait la gorge au point de faire gonfler une veine sur ses tempes.

– Arrête, intervint Olen. Anton est avec nous, il a risqué gros pour nous faire sortir du palais !

– Et c’est une raison pour refuser de me parler ? aboya-t-elle. C’est une raison pour faire comme si j’étais la putain de cantinière de ce putain de campement de bras cassés ? Sans moi vous seriez tous morts, et toi le premier !

– Calme-toi…

– Je suis très calme !

Elle lâcha prise, et le maître du savoir, que l’on ne devait pas brusquer souvent, trébucha sur ses jambes flageolantes et s’écroula dans la boue. Olen se précipita pour le relever, mais Kaelyn n’en avait pas terminé avec lui.

– Laisse-le où il est, ordonna-t-elle froidement, il ne tombera pas plus bas.

Olen hésita, puis fit un pas en arrière.

– Je t’écoute, maître du savoir, fit-elle en s’accroupissant auprès d’Anton. À moins que tu ne veuilles toujours pas parler à une femme ?

– Une femme ?

Le vieux courtisan paraissait réellement surpris.

– Mais pourquoi est-ce que je refuserais de parler à une femme ? protesta-t-il. C’est une femme qui m’envoie, si vous voulez tout savoir ! La princesse Miljena de Goranie en personne.

– Ne te fous pas de moi : il y a deux minutes, tu ne voulais parler à personne, et surtout pas à…

– À la fille dont le portrait est partout sur des avis de recherche à Carnael ! Je ne sais pas à qui j’ai affaire, moi ! Je ne sais ni ce que vous avez fait, ni pourquoi la couronne vous recherche !

Olen pouffa de rire, tandis que Kaelyn lui décochait un regard noir. Quant aux gardes, ils se détournaient pudiquement, comme s’ils n’avaient rien entendu.

– Pardon, dit-elle en tendant la main au vieux courtisan. C’est un malentendu, j’ai cru que…

– Inutile de m’expliquer, merci, je suis moins stupide que j’en ai l’air.

Repoussant sèchement la main tendue, Anton se releva en grognant, avant de ramasser sa toque souillée de boue. Son beau costume dégoulinait. Olen, pris d’un fou rire qu’il s’efforçait désespérément de contrôler, hoquetait en s’essuyant les yeux.

– Pardon, répéta Kaelyn, qui se mordait la lèvre pour ne pas rire à son tour.

– Vous voulez que je vous dise ce que je fais ici ? Je viens porter un message à Olen le répétiteur, c’est tout. Son Altesse la princesse Miljena désire s’entretenir avec lui, je ne sais absolument pas pourquoi et je ne tiens pas à le savoir.

– Avec moi ? s’étonna Olen.

– Oui, avec toi. Et elle te fait dire qu’il faut que tu réintègres ton poste au plus tôt, pour éviter d’attirer les soupçons, même si objectivement, personne au palais ne se soucie de ta présence.

Kaelyn échangea un regard avec Olen, qui ne semblait pas plus avancé qu’elle. Lui cachait-il quelque chose ? Une liaison peut-être ? C’était peu probable. S’il s’était passé quelque chose entre Miljena et lui, la discussion autour du feu de camp n’aurait pas été la même... La princesse s’était enfuie comme une voleuse, elle était retournée au palais sans rien dire, sans dénoncer personne, et maintenant elle demandait à ce que le répétiteur reprenne sa place. C’était à n’y rien comprendre.

– Tu ne sais vraiment pas ce qu’elle lui veut ? demanda Kaelyn au vieux courtisan.

– Non.

Elle s’efforça de le remercier à coups de formules de politesse fleuries, sans obtenir autre chose qu’un regard empreint de mépris. Cela n’avait guère d’importance. Faute de mieux, elle fit signe à l’un de ses hommes d’aider le visiteur à nettoyer son costume ; il en serait quitte pour une petite humiliation.

– T’as fait fort, lui lança Olen en riant.

– Je t’emmerde, répondit-elle sur le même ton.

Le joli cœur en profita pour lui glisser un sourire ambigu – à fossette – qu’elle feignit de ne pas remarquer. Olen était un camarade de combat, un atout pour la cause. Il ne fallait pas le vexer. Ni l’encourager. Comme avec tous les hommes, en somme, si prompts à tirer des conclusions à leur avantage. Mais elle dut se faire violence pour ne pas lui dire d’arrêter de tripoter la mèche qui lui revenait sur le front, un geste maniéré qui la hérissait chaque fois davantage.

– Si on m’avait dit que je retournerais au palais, soupira-t-il en mettant son sac à l’épaule. Je vous rejoindrai à la nouvelle Tanière dès que j’aurai parlé à cette folle de Miljena.

– Très bien.

– Tu as un message pour Desmeon ? Je passerai le voir en arrivant en ville, pour lui dire qu’on a levé le camp.

– Non. Rien de spécial.

– Et pour la princesse ?

– Encore moins.

– Dans ce cas, je prends la route. Ça m’ennuie de te laisser seule avec ces bras cassés, la région est pleine de Traceurs, mais…

– Tu as peur pour moi ? s’amusa Kaelyn.

Une lueur malicieuse passa dans les yeux d’Olen.

– Eh oui, j’ai peur pour toi. Ce n’est pas parce que tu as descendu douze gars de la main gauche avec les yeux fermés qu’il ne peut pas t’arriver quelque chose !

– Ne t’inquiète pas, je suis une grande fille.

– Ah ça… J’avais remarqué.

Un dernier sourire de séducteur et Olen s’éloignait, laissant Kaelyn rassembler les dernières Ombres ; il était temps d’abandonner la clairière.

L’espace d’un instant, elle regretta de ne pas avoir envoyé un message à Desmeon, mais que lui aurait-elle dit ? Qu’elle regrettait leur moment d’égarement, qu’elle n’avait pas l’intention de s’attacher à un homme, pas maintenant, pas comme ça, pas à lui ? Qu’elle n’avait couché avec lui que par plaisir, pour meubler un moment de solitude ? Ce n’était pas le genre de chose que l’on confiait à un messager, et surtout pas à un messager amoureux.





4


Une bruine insidieuse détrempait les bâtiments gris depuis l’aube. Elle ruisselait sur les cuirasses, imprégnait les capes, soulevant une écœurante odeur d’humidité. Dans la tradition gorane, les dernières pluies d’automne étaient les larmes de la Déesse avant les neiges de l’hiver. Bientôt, la nature entrerait en sommeil, laissant le froid descendre des montagnes, et la mort l’emporterait sur la vie. Les gardes de la prison de Carnael le savaient, comme ils savaient que ce matin sentait la mort.

– Ouvrez les grilles !

Les prisonniers, entassés jusqu’à l’étouffement dans l’étroit escalier qui menait aux cellules, déferlèrent dans la cour pavée luisante de pluie. Que se passait-il ? Ils n’en savaient rien, pas plus que les gardes qui s’étaient déployés en cercle, la lance au poing. Un sergent nerveux leur hurla de s’aligner au pied du mur, mais ils étaient trop nombreux – une bonne quarantaine – et l’alignement se transforma en bousculade. Voleurs, meurtriers, escrocs, ou simples défavorisés qui n’avaient pas payé l’impôt, ils étaient tous mêlés, échangeant des messes basses et des regards inquiets. La cour était étroite, et les murs si hauts qu’ils masquaient les toits de la ville.

– Silence !

Les murmures cessèrent lorsqu’une maigre silhouette de Traceur fit son apparition dans la cour. Inoran Slegeth. Le fils du Gouverneur, l’époux de la princesse, le futur roi de Goranie. Le boucher de la procession… Personne n’aurait pu s’attendre à le voir ici, et surtout pas le sergent des gardes de la prison, dont les yeux s’arrondirent comme des billes.

– À genoux, bande de pouilleux ! hurla le sergent, d’une voix étranglée par l’émotion.

On lui avait bien dit « quelqu’un viendra », mais le quelqu’un dépassait toutes ses appréhensions. On disait que depuis son mariage, Inoran redoublait d’assurance, paradait en ville, provoquait en duel les passants qui croisaient son regard. Il était allé jusqu’à trancher la main d’un archer du guet, pour lui avoir adressé la parole d’un ton un peu trop familier.

Le jeune homme s’approcha, avec un sourire presque aimable qui faisait présager le pire. Sous sa toque à cornes de buffle – l’apanage des officiers de haut rang –, son visage paraissait plus enfantin encore, en dépit de ses tatouages.

– C’est tout ? cingla-t-il.

– Ils sont tous là, messire. Quarante-quatre.

Inoran éclata de rire, comme s’il y avait quelque chose de drôle.

– Tu vas me faire croire qu’il n’y a que quarante-quatre criminels dans tout ce royaume ?

– Seulement à Carnael, messire. Et beaucoup ont été relâchés la semaine dernière.

– Ah bon ? Quelle drôle de coïncidence…

Le jeune Traceur ne semblait pas surpris, au contraire. Il savait que depuis la proclamation de la loi fondatrice des Traceurs – la mort pour tous, quel que soit le crime –, les juges gorans avaient redoublé de zèle, siégeant jour et nuit au tribunal jusqu’à en tomber de fatigue. On acquittait à tour de bras, surtout les bourgeois, les escrocs à la petite semaine et les fraudeurs. Non, la Goranie n’avait jamais été éprise de justice, mais il y avait des limites à la barbarie, et le roi lui-même avait donné des instructions pour libérer un maximum de criminels.

– C’est drôle, poursuivit l’adolescent avec un sourire froid, tous ces innocents qu’on a mis en prison pour rien.

– Oui, messire.

– Et eux, là ? Ils sont innocents, aussi ?

– Je ne sais pas, messire.

– Tu ne sais pas… Personne ne sait rien, dans ce pays. Vous êtes des moutons !

Le sergent avala douloureusement sa salive.

– Il y a des innocents ici ? cria soudain Inoran, les poings sur les hanches.

Comme s’ils étaient déjà morts, les prisonniers agenouillés restèrent muets, les yeux perdus dans le vague. Certains pleuraient, d’autres priaient en silence.

– Ouais, moi, répondit une voix dans les derniers rangs.

Le sourire d’Inoran se transforma en grimace, tandis que sa main osseuse glissait sur la garde de son épée.

– Lève-toi, je veux voir à quoi ça ressemble, un innocent.

Un homme se leva. À peine plus vieux que l’héritier du clan Slegeth, il avait les mêmes cheveux noirs, la même silhouette trop maigre, et contrairement aux autres, il n’avait pas peur de mourir.

– Ça ressemble à ça, fit-il en soutenant le regard du Traceur.

– Laisse-moi deviner : c’est une erreur, t’as rien fait, on t’a confondu avec un autre, t’as volé pour nourrir tes enfants, mais t’es un bon citoyen, un fidèle sujet de Sa Majesté. C’est ça ?

– Non.

– Alors quoi ? Qu’est-ce que t’as fait pour être enfermé ici ?

– J’ai engrossé ta mère.

La longue épée de Traceur jaillit de son fourreau, tandis que des rires nerveux parcouraient le groupe des prisonniers.

– Levez-vous, les gars ! cria l’innocent. On ne va pas crever à genoux !

Personne ne se leva. Paralysés par la peur, les condamnés se contentaient de s’écarter au passage du gamin fébrile qui les bousculait.

– Le Fantôme aura ta peau, Traceur ! poursuivit-il en défiant Inoran du regard. Il vous fera payer le prix du sang, toi, ton père, ta femme…

La lame trancha en plein visage, et lorsqu’il chuta sur le dos, le Traceur s’acharna, frappant à deux mains, si fort que le corps tressautait sous les coups. Peu importait son rang, Inoran Slegeth ne se contrôlait plus. Il s’emmêlait dans son fourreau, sa toque tombait dans le sang, son épée menaçait de se briser sur les pavés, et dans son accès de rage, il ne s’entendait plus hurler.

Lorsque le visage du malheureux ne fut plus qu’une bouillie méconnaissable, il se plia en deux, à bout de souffle, et mit quelques secondes à reprendre ses esprits.

– Il y en a d’autres, des innocents ? lança-t-il à la ronde.

Il n’y en avait pas. Alors il donna l’ordre de faire aligner les condamnés, et de les faire escorter jusqu’à la grande place du marché, où les attendaient quatre potences. Quatre gibets pour quarante-quatre hommes, il y en aurait pour la journée, de quoi faire comprendre au peuple goran qu’une main de fer s’abattait sur le royaume.





5


– Quarante-quatre pendus, c’est beaucoup pour une seule journée, non ?

Eden Vekh eut un sourire ambigu, dont le sens se perdait derrière son tatouage.

– C’est la loi, répondit-il en mordant dans une cuisse de poulet.

Desmeon repoussa son assiette. Il n’avait plus faim – trop d’épices, trop de sucre, trop de graisse. Et malgré la profonde indifférence qu’il s’efforçait de cultiver, l’exécution publique du matin lui avait noué l’estomac. Alignés comme des bêtes à l’abattoir, les condamnés avaient été traînés à la potence, quatre par quatre, et leurs corps entassés dans des chariots, pour être jetés à la fosse commune. Leurs familles, leurs enfants, leurs voisins, les avaient regardés mourir en silence, avec une résignation qui donnait envie de hurler. Sur l’estrade que l’on avait dressée face au gibet, le siège du Gouverneur était resté vide, comme si quarante-quatre vies ne valaient pas le déplacement. Seul son fils, Inoran Slegeth, était venu assister au supplice aux côtés du bourgmestre de Carnael, se faisant même servir à déjeuner au milieu du spectacle.

– Elle est complètement absurde, ta loi. Pendre les voleurs de poules… Les vrais criminels, vous en faites quoi ? Ils sont brûlés, noyés, châtrés, empalés et coupés en tranches dans le sens de la longueur ?

– On les pend, comme les autres.

– Même pas un petit supplice ? Pour rigoler ?

– Non. La cruauté est un signe de faiblesse.

C’était une formule toute faite, qu’on avait dû lui ressasser toute sa vie, et qu’il recrachait machinalement, comme un proverbe ou une prière.

– Et donc, vous tuez tout le monde, sans distinction.

– C’est le principe de la loi fondatrice. Notre peuple est censé suivre la trace de ses ancêtres – c’est de là que vient notre nom – sans jamais se détourner. Ceux qui s’en écartent trahissent tous les autres, quel que soit leur crime.

– Voler une pomme sur un étal de marché, c’est trahir tes ancêtres ?

– D’une certaine façon.

Il y eut un silence, entrecoupé par les petits grognements d’Ochin, qui grignotait un reste d’épaule d’agneau aux pieds de son maître. Il était bien le seul à ne pas se sentir étranger dans cette grande salle à manger aux murs tendus de soie pourpre, au dallage recouvert d’un luxueux tapis. Les chaises cloutées à haut dossier étaient tapissées de cuir sombre, et au fronton de la cheminée, un blason de famille martelé dans le cuivre luisait dans la pénombre. À la lueur vacillante des chandeliers, on se serait cru dans une salle funéraire.

– Vous êtes quand même un peuple de sauvages, conclut Desmeon.

Loin de s’offusquer, Eden Vekh eut un rire amusé.

– Je sais. Je n’y peux rien. Ce n’est pas moi qui fais la loi, ni moi qui l’ai proclamée en Goranie… Si t’as une réclamation, adresse-toi au Gouverneur.

Refusant d’un geste le pichet de vin que lui présentait le valet, le Traceur s’étira en se massant la nuque.

– Et sinon, reprit-il sans transition, quand est-ce que tu redescends dans l’arène ? J’ai vu ton combat contre Varj-Mohad, tu ne lui as pas laissé une chance !

– Il a fait ce qu’il a pu, le pauvre.

– Tu auras plus de mal avec le Fléau… C’est une sacrée bête.

Desmeon eut un haussement de sourcils à l’évocation de ce gladiateur désordonné, dont la seule force était de peser le poids de deux bœufs réunis. Il l’avait vu combattre. Deux fois. Avec sa stupide manie de faire tournoyer son fléau d’armes au-dessus de sa tête, qui le condamnait d’avance face à un adversaire plus léger.

– Tu n’as qu’à parier sur lui, si tu veux, répondit-il avec un sourire frondeur.

– Je ne suis pas fou ! Tout le monde sait que tu seras champion de Goranie… À part un Traceur, je ne vois pas qui pourrait t’arrêter, aujourd’hui.

La conversation, soudain, prenait une tournure intéressante.

– Un Traceur, vraiment ?

– Les arènes de chez nous sont d’un autre niveau… C’est dommage que tu ne puisses pas voir ça ! Les gladiateurs de métier sont rares, mais tous les citoyens ont le droit de combattre, et je peux te dire que certains ont enchaîné les victoires… Un titre en arène est l’un des plus grands honneurs que tu puisses faire à ta famille.

– C’est amusant.

Eden Vekh eut un sourire crispé.

– Amusant, ce n’est pas le mot. Les meilleurs guerriers de la Trace valent quinze gladiateurs, et quand ils descendent dans l’arène, on dit que les ancêtres se réveillent pour trinquer à coups de pintes de sang.

– Quinze, seulement ? ironisa Desmeon.

– Tu crois que j’exagère ? Tu ne connais pas la Trace. Dix ans d’armée, c’est le minimum pour tout homme valide, et certains rempilent pour dix ans de plus. Nos plus grands champions n’ont jamais été des gladiateurs, mais des gars qui cumulaient deux, trois, parfois quatre campagnes. Ça représente des milliers de combats à mort…

Desmeon vida son verre, avant de le tendre au valet qui se précipita obséquieusement. Le vin, peu à peu, remplaçait le sang dans ses veines, et pourtant son esprit restait étonnamment clair.

– Et avec ça, aucun de vous n’a eu envie de descendre dans l’arène de Carnael ?

– Les règles de la Trace ne s’appliquent pas aux arènes goranes, t’es bien placé pour le savoir… Ici, pas moyen de combattre sans appartenir à une écurie de professionnels. Sans ça, vous auriez tous été balayés.

– Par qui ? Par toi ?

– Bien sûr que non, s’esclaffa l’officier. Je ne tiendrais pas une seconde contre toi ! En revanche, Akhen Mekhnet…

Le Danseur reposa doucement son verre sans y tremper ses lèvres.

– Le chef de guerre… Il se bat en arène, lui ?

– Non seulement il se bat en arène, mais il a plus de victoires à son actif que n’importe qui dans l’histoire de la Trace ! Il a été quatre ou cinq fois champion, je ne sais plus, avant de se retirer. Aujourd’hui, il n’accepte même plus les défis, faute de combattants dignes de lui.

Voyant briller les yeux de Desmeon, le Traceur comprit aussitôt ce qui lui passait par la tête.

– Ne rêve pas ! s’exclama-t-il. Amek n’acceptera jamais d’affronter un Goran. Ce serait une honte pour lui, comme si tu t’abaissais, toi, à défier un paysan.

– Je ne suis pas un Goran.

– Tu n’es pas un Traceur, non plus.

– Et alors ? On n’a qu’à lui dire que j’ai suivi la trace de mes ancêtres, si ça peut lui faire plaisir. Mes aïeux étaient aubergistes de père en fils, et ils te faisaient une de ces soupes de navet…

Une boulette de pain lancée au visage interrompit sa plaidoirie.

– Arrête d’insulter mon peuple, tu veux ! Akhen Mekhnet ne t’affrontera jamais, et ce n’est pas plus mal, parce que ça me ferait de la peine d’assister à ton enterrement.

– Même si on lui demande gentiment ?

– « On » ?

– T’es mieux placé que moi pour lui transmettre la proposition.

– Bien sûr ! Je vais aller voir le chef de guerre des armées de la Trace, qui ne sait même pas qui je suis, et lui demander de bien vouloir descendre en arène pour faire plaisir à un ami qui s’imagine stupidement qu’il aurait une chance de le battre.

– T’es pas joueur, sourit Desmeon.

En dépit de la véhémence de ses protestations, Eden Vekh hésitait. C’était évident, ça crevait les yeux. Passionné d’arènes depuis sa plus tendre enfance, fasciné par l’aisance insolente du Danseur, il imaginait déjà le combat du siècle, et cette perspective lui faisait presque oublier son devoir de réserve.

– La seule façon de faire descendre Amek dans l’arène, lâcha-t-il sur le ton de la confidence, ce serait de faire tes preuves là-haut, chez nous, et tu en es largement capable. Le problème, c’est que le pays est interdit aux étrangers, sauf quelques rares exceptions.

– Ben voilà, je serai la rare exception. Où est-ce qu’on s’inscrit ?

Conquis malgré lui, le Traceur eut un franc sourire.

– Tu fais chier, Desmeon. Je sais que ça va m’attirer des ennuis.

– Meuh non. Tu verras, les Traceurs vont m’adorer, et les Traceuses encore plus.

– On ne dit pas « Traceuses », s’amusa Eden Vekh.

– On dit quoi, alors ?

– Rien. Il n’y a pas de mot pour ça.

Ça. Une nouvelle fois, Desmeon manqua de traiter les Traceurs de barbares, mais il jugea bon de surveiller son langage, car la fierté de son camarade avait déjà été rudement malmenée. Le respect de la force, comme l’amitié, avait sans doute des limites. Une goutte de trop pouvait faire déborder le vase, au moment où il tenait l’occasion inespérée de frapper – en toute légitimité – au plus haut de la hiérarchie militaire de la Trace. Peu importait que ces machines à tuer n’aient même pas de noms pour désigner leurs femmes.

– Je compte sur toi, reprit-il. Dis à tes supérieurs que le Danseur veut se mesurer à de vrais adversaires, ça leur fera plaisir. Brode un peu, dis-leur que je suis un Traceur né, que je fais très bien la soupe aux légumes de mes ancêtres, que je déteste les Tchis, que… que j’ai un joli tatouage… Ils m’ont vu en arène, ils savent ce que je vaux, et ceux qui pensent que je ne fais pas le poids seront ravis de me donner une leçon.

– Tu ne veux pas attendre d’être champion de Goranie ?

– Je m’en fous, du titre. Ce que je veux, ce sont des adversaires qui ne se couchent pas à la première paire de claques.

Eden Vekh fit tourner son verre entre le pouce et l’index, observant les éclats de lumière sur les facettes de cristal.

– Ça doit être à ça qu’on reconnaît un champion, conclut-il. Être prêt à tout perdre, son titre, ses avantages, sa vie même, pour un putain de combat.

C’était gagné. Desmeon ne put réprimer un sourire à l’idée que le premier dîner mondain de son existence se solderait par la mort du plus grand guerrier de la Trace. Son destin le rattrapait.

– Alors ? Je pars quand ? demanda-t-il avec impatience.

– Laisse-moi le temps de prévenir ma hiérarchie. Et prévois quelque chose de chaud, il fait beaucoup plus froid qu’ici, là-haut.

Là-haut. Là-haut, c’était la Trace, les montagnes interdites de la frontière de l’est, dont les crêtes, disait-on, culminaient au-dessus des nuages. C’était là, et non en Goranie, qu’il fallait frapper les envahisseurs. Un par un, fils de famille après fils de famille, jusqu’à ce que le meilleur d’entre eux, attiré par le sang comme un animal, descende à son tour dans l’arène.

Desmeon vida son verre, cul sec. C’était son premier et son dernier dîner dans cette maison, ce manoir pour lequel n’importe qui aurait tué père et mère. Gloire, argent, domestiques, tout cela n’aurait duré qu’une journée. La rébellion en valait-elle la peine ? Objectivement, non. Mais Desmeon se sentait renaître.





6


– Putains de moustiques !

Vlajad se frappa violemment la nuque, avant de se gratter rageusement. Il laissa tomber son marteau, bouscula le premier homme qui se trouvait sur son passage, enjamba les toiles de tente roulées au sol et marcha droit sur Kaelyn. Si l’on pouvait tuer d’un regard, elle serait tombée comme un moustique.

Autour d’eux, le paysage n’avait rien de très réjouissant : des arbres disséminés aux troncs noirs couverts de champignons, un tapis d’herbe boueuse qui se dérobait presque sous les pieds, et à quelques mètres de là, un marécage brunâtre d’où émergeaient des roseaux et des souches torturées. Le regard s’y perdait dans une espèce de brume suspendue, qui masquait la silhouette fantomatique des saules pleureurs.

– Mais qu’est-ce qui t’a pris ? meugla-t-il. T’as pas trouvé mieux qu’un marigot pour installer le camp ?

La jeune femme leva les yeux sur lui, avec cette froideur imperturbable qui ne faisait qu’attiser sa colère. Les cheveux ramenés en queue-de-cheval, le visage dégoulinant de sueur, elle s’affairait comme tout le monde à monter les tentes. Et ce n’était que le début ; il faudrait aussi creuser des fosses, les recouvrir de feuillages, tailler des pieux, tendre des cordes au ras du sol, entre deux arbres… Faute de combattants, elle allait se servir du terrain.

– Non, j’ai pas trouvé mieux, répondit-elle sans émotion.

– Y avait pas assez de forêts en Goranie, c’est ça ? Tu t’es dit : « Tiens, si on installait des familles, des enfants, au bord d’un foutu marais bien humide, histoire qu’ils soient malades, et bouffés par les moustiques ? »

– Ce n’est pas moi qui ai fait venir les familles, Vlajad.

Encore une fois, ce petit sous-chef contrarié menaçait la cohésion des Ombres, comme en témoignait le petit attroupement qui se formait autour d’eux. Le nombre encourageait les plus craintifs, qui se risquaient à lâcher des protestations : oui, l’endroit était cauchemardesque, non, ils ne comprenaient pas pourquoi on s’installait là. De toutes les retraites possibles, on avait opté pour la pire ! Et bien sûr, certains murmuraient que ce ne serait pas arrivé avant. Avant Kaelyn, donc. Ils en oubliaient qu’avant, la rébellion n’existait pas.

– Tu crois que j’ai choisi cet emplacement au hasard ? demanda-t-elle, avant de se tourner vers les autres. Vous avez l’impression que je fais les choses au hasard ?

Les protestations s’étouffèrent d’un coup, comme une flamme que l’on recouvre.

– On se demande, grogna Vlajad, qui sentait l’auditoire lui échapper.

– Les Traceurs vont retrouver la Tanière, et même si on a tout démonté, ils sauront exactement quel type de défense on y a mis en place. Ils se prépareront à ça, ils adapteront leurs effectifs en fonction.

Vlajad eut une moue incrédule, mais n’osa pas s’aventurer sur le terrain glissant de la stratégie, car il ne maîtrisait que l’art de cultiver un champ.

– Personne ne pensera au marais, poursuivit-elle, ou alors en dernier recours. Précisément parce que ce n’est pas un endroit où on installe des familles.

– Mouais.

– On fera des chemins de planches, pour évacuer en cas d’attaque, en retirant les planches au fur et à mesure. Je peux vous dire qu’un soldat en tenue de guerre aura du mal à suivre avec de la vase jusqu’aux genoux.

Comme les moutons qu’ils étaient, les partisans de Vlajad approuvaient en silence. Une fois de plus, Kaelyn l’emportait, mais une fois de plus, il avait fallu regagner leur confiance. Que fallait-il pour obtenir une obéissance totale ? Être un homme, sans doute.

– C’est aussi dangereux pour nous que pour eux, insista Vlajad, qui n’entendait pas s’avouer vaincu. C’est impossible de progresser là-dedans, et c’est plein de serpents.

La jeune femme lui jeta un regard glacial.

– Parce qu’un affrontement face à face, c’est mieux ?

– J’ai pas dit ça.

Il ne l’avait pas dit, et pour cause : en dépit des prises de guerre qu’il arborait comme un soldat de métier, ses illusions s’étaient dissipées après l’attaque de la Tanière. Les Ombres, pour survivre, devaient rester des ombres.

– Je vous trouve difficiles, fit soudain une voix. Il est très bien, ce camp ! En plus, cette petite odeur de vase… Moi, ça m’ouvre l’appétit.

Kaelyn eut un mouvement d’humeur – il ne manquait plus que lui.

– Desmeon, fit-elle avec un soupir. Tu tombes bien avec ton mauvais esprit, ça fait une heure que j’essaie d’expliquer pourquoi j’ai choisi cet emplacement.

– Mais je suis très sérieux, poursuivit le gladiateur, en posant son sac dans la boue. Il y a tout, ici : la vue, le bon air… (Il écrasa un moustique) des animaux de compagnie…

– Qu’est-ce que tu fais là ? coupa-t-elle.

– Je vais t’expliquer.

Comprenant que ce qu’il avait à dire ne concernait pas les curieux, elle lui fit signe de la suivre dans la seule tente déjà montée. Elle donna quelques ordres en passant, fit déplacer une palissade que l’on avait montée au mauvais endroit. Les choses devaient aller vite, assez vite pour éviter à des familles entières de dormir à la belle étoile à la lisière du plus grand marécage de Goranie.

Desmeon, comme toujours, paraissait traverser la vie sans s’intéresser à autre chose qu’à des futilités. Il n’eut pas un mot pour les Ombres qui s’affairaient, mais perdit un temps fou à dénicher un bâton pas trop humide pour amuser son chien.

– Je t’attends, s’impatienta Kaelyn.

Dans la future tente de commandement, on avait entassé des caisses de provisions, espérant les soustraire à la moiteur ambiante. Le plus grand risque, à cette heure, était de voir pourrir les denrées périssables, que la pluie et la boue mettaient sérieusement en danger. Elle s’essuya le visage du revers de la main, et s’assit sur un coffre avec une grimace. Son dos et ses jambes la faisaient souffrir, lui rappelant qu’elle ne s’était pas reposée depuis le départ de l’ancienne Tanière. Une forte odeur de terre, de bois et de toile mouillée lui souleva le cœur ; l’atmosphère de la tente était chargée d’humidité.

– C’est vraiment un drôle d’endroit, s’amusa Desmeon.

– Arrête, s’il te plaît. J’ai dépensé toute mon énergie à convaincre les autres.

– Oh, tu sais, moi… Je ne fais que passer, demain, je dormirai à La Crête.

– Où ?

– Faut tout t’apprendre, toi, fit-il avec un clin d’œil. C’est la capitale de Trace.

Kaelyn tenta de masquer sa surprise – le jeune homme avait quelque chose de crispant avec ses effets d’annonce –, mais il fallait bien admettre qu’elle ne s’attendait pas à ça.

– Explique, au lieu de faire des mystères.

– En deux mots, j’ai une lettre de recommandation signée par Son Excellence le Gouverneur Ag Machin pour entrer dans les arènes de la Trace, et comme chez eux ils font combattre les nobles, je les tuerai par paquets jusqu’à ce ça arrive aux oreilles d’Akhen Chose, qui remontera comme un idiot pour que je le tue aussi.

Abasourdie, Kaelyn observa le tube de métal scellé aux armes du Gouverneur, que Desmeon sortait de son sac avec un sourire faussement ingénu. Il avait beau tout tourner à la dérision, ce type savait ce qu’il faisait.

– Le chef de guerre, tu es sûr ?

– Et certain. Leurs arènes, c’est un concours de « qui a la plus grosse ». Et visiblement, la sienne est énorme.

Elle lui répondit par un sourire, tout en observant ses mains. Elles étaient belles, ses mains, puissantes et fines à la fois, c’était même – étrangement – l’une des choses qu’elle préférait chez lui. Et comme il avait l’habitude d’être observé, il surprit son regard et sourit à son tour.

Il était temps d’aborder le sujet qu’elle occultait depuis un moment déjà.

– Desmeon, à propos de la dernière fois, je voulais te dire…

– Faut que je te parle aussi, fit-il avec un regard en coin.

– Moi d’abord, si ça ne t’ennuie pas. Je ne suis pas sûre qu’on veuille la même chose, et…

– … et c’était un accident, t’as plus envie, tu préfères qu’on en reste là.

– Voilà. Je suis désolée.

– T’inquiète, c’est à peu près ce que je voulais te dire, sauf que moi je suis aimable, donc j’aurais ajouté : « Mais tu es quelqu’un de très bien, et je t’adore, et en d’autres circonstances, on aurait pu, et cætera. »

– Tu fais ça bien ! dit-elle en riant.

– L’expérience.

Il paraissait soulagé, lui aussi.

– Tu pars quand, du coup ?

– Ce soir. J’ai rendez-vous à la croisée des routes du nord, avec le type qui m’accompagne.

– Et ton écurie ?

– J’ai démissionné, rendu les cadeaux, et voilà, c’est comme nous : on reste bons amis.

Kaelyn eut un petit rire, se leva et ramassa son épée.

– Bon, tu as de la route à faire, et moi j’ai un camp à monter. Tu veux voir Denkan avant de partir ? Il est allé faire le tour du propriétaire avec les guetteurs dans les bois, mais il ne devrait pas tarder.

– Non. Je te laisse lui faire un rapport ; moi ils me fatiguent, tous ces rebelles.

– Et moi donc.

Il mit son sac à l’épaule, puisa dans un coffre à provisions quelques lamelles de viande séchée, et les empocha avant de passer la main sur son crâne rasé – un geste qu’il répétait sans cesse, comme pour vérifier que ses cheveux ne repoussaient pas.

– Je te souhaite bon courage. Dans ce marécage, avec tous ces couillons… T’es pas sortie de l’auberge.

– Bonne chance, Desmeon, j’espère que tu reviendras.

– Bien sûr que je reviendrai ! J’ai une tête à me faire tuer par un Traceur ?

– Un peu, oui.

Ils se sourirent. Sans se quitter des yeux. L’instant se prolongeait, un peu trop, même. Kaelyn, qui sentait monter en elle une envie presque bestiale, fit un effort surhumain pour la chasser. « Pas maintenant », pensait-elle, « pas après avoir mis les choses au point ». Le sexe n’était pas à l’ordre du jour, surtout pas ici, dans cette tente, au milieu de ce camp en construction. N’importe qui pouvait entrer, n’importe quand, et puis non, elle n’allait pas céder à ce genre d’instinct, elle n’était pas de ceux qui cèdent à l’instinct, elle était maîtresse d’elle-même, maîtresse de guerre, elle était une machine.

Desmeon laissa tomber son sac.

– Va-t’en, murmura-t-elle.

– Ce serait mieux, oui.

Il s’approcha, si près qu’elle pouvait sentir son souffle. Elle eut un mouvement de recul, craignant – stupidement – de sentir la sueur, comme s’ils s’étaient trouvés dans une chambre à coucher des beaux quartiers.

– Reste là, fit-il en la saisissant brutalement par le col.

Kaelyn sentit sa chemise craquer et le repoussa des deux mains, sans parvenir à le déséquilibrer. Elle avait appris à compenser son petit gabarit par la force de l’impact, mais Desmeon avait passé sa vie à encaisser des coups à assommer un bœuf. Il ne bougea pas.

– Lâche-moi ! rugit-elle en le repoussant à nouveau.

– T’es sûre ?

Son petit sourire ironique, les trois griffures qui plissaient sur sa joue, ses yeux qui la dévoraient, les muscles qu’elle devinait sous son plastron, tout la poussait vers lui, mais c’était stupide, elle le regretterait dans l’heure, et puis c’était idiot, tellement idiot, tout le monde allait savoir, c’était inévitable.

– Oui, je suis sûre.

Il rouvrit les doigts, relâchant sa pression, et la chemise – qui s’était déchirée dans le dos – retomba sur les reins de la jeune femme.

– D’accord, d’accord… dit-il malicieusement. Je crois que c’est la première fois qu’une femme me dit non.

– Tu parles.

– Oui, bon, c’est peut-être la deuxième.

À l’extérieur résonnaient des coups de marteau, des appels, des rires, des sifflets. La moiteur de la tente faisait rouler la sueur dans le dos de Kaelyn, ou peut-être était-ce la tension presque violente qui la contractait tout entière. Une nouvelle fois, ils s’observèrent en silence, se déshabillant du regard. L’œil de Desmeon descendit de ses lèvres à sa gorge, de sa gorge à ses seins, de ses seins à la boucle de sa ceinture. Puis il remonta lentement, et leurs regards se fondirent. Le temps sembla s’arrêter, puis il se rapprocha encore, sans un mot, leurs cuisses se touchant presque. Elle noua ses bras autour de son cou, tandis qu’il la saisissait par les hanches. Le contact des mains du jeune homme l’électrisa. Ce n’était pourtant rien, un simple début de caresse… Ses sens, comme libérés de leurs chaînes, lui faisaient monter une chaleur incontrôlable dans le bas-ventre. Leurs lèvres s’attirèrent, s’effleurèrent furtivement, puis ils s’embrassèrent, passionnément, presque désespérément.

Sa chemise craqua à nouveau, mais cette fois, elle se démena fébrilement pour se débarrasser des morceaux. Pas facile sous la poigne de Desmeon, qui plongeait son visage entre ses seins, sur son ventre, vers sa ceinture qu’il défaisait d’une main experte.

– Kaelyn ! T’es là ?

C’était la voix de Vlajad. Le cœur battant comme une petite fille prise en faute, elle se dégagea d’un bond, cherchant autour d’elle quelque chose – n’importe quoi – qui puisse ressembler à un vêtement.

– Il tombe bien, lui, pouffa Desmeon en se rhabillant maladroitement.

– Arrête, j’ai plus de chemise ! chuchota la jeune femme en le foudroyant du regard.

– Attends… On va trouver.

Avec une tranquillité qui ne fit qu’augmenter la nervosité de Kaelyn, il se mit à fouiller son sac.

– Qu’est-ce que tu veux, Vlajad ? cria-t-elle en s’efforçant de stabiliser sa voix. On est en pleine discussion, là !

– Pour discuter, on discute, s’amusa Desmeon.

– Tais-toi, chuchota-t-elle.

Vlajad se tenait si près de l’ouverture que l’on pouvait craindre qu’il y jette un coup d’œil. Mais cette tente provenait des stocks de l’armée gorane, c’était une tente de campagne aux pans épais et lourds, qui ne laissait rien entrevoir de l’extérieur.

– On a un problème avec une famille qui vient d’arriver, répondit-il de sa grosse voix.

– Vois ça avec Denkan…

– Il n’est pas encore revenu !

Kaelyn tentait de se donner une contenance, mais elle se sentait ridicule à crier à moitié nue derrière un pan de tente, sans compter que Desmeon, que la situation amusait follement, tentait de lui caresser les seins.

– Arrête, merde !

– T’as qu’à te couvrir, aussi.

– Arrête, je te dis.

Le pire, c’était que l’excitation, loin de retomber, se décuplait dans l’alerte. Si Kaelyn avait été aussi écervelée que Desmeon, elle aurait achevé ce qu’elle avait commencé, quitte à le faire à un mètre de Vlajad. Mais elle n’était pas folle.

– Tu viens ou pas ? s’impatienta le second. Je te dis que c’est important !

– Je suis sûr qu’il fait ça pour nous emmerder, murmura Desmeon, en lui tendant une cape de voyage froissée.

Kaelyn grimaça.

– T’as pas autre chose que ça ?

– Ben non. Tu veux quoi ? Ce que je porte sur moi ?

Bien sûr. Desmeon n’était pas de ceux qui se promènent avec une garde-robe, et quand bien même, son plastron de cuir, lacé sur le côté, n’était pas précisément adapté au gabarit de la jeune femme.

– J’arrive, cria-t-elle. Le temps de finir avec Desmeon.

– Ça c’est une bonne idée, gloussa le gladiateur, à qui elle décocha un coup de poing dans l’épaule.

La silhouette de Vlajad, reconnaissable à contre-jour, faisait les cent pas devant la tente. Kaelyn prit le temps de rajuster sa queue-de-cheval, de dissimuler les deux morceaux de sa chemise, de reprendre une contenance et de se draper jusqu’au cou dans la cape de Desmeon, avant de sortir le rejoindre.

– Désolé de vous déranger, lâcha le second d’un ton soupçonneux.

Au premier abord, le gladiateur et la Maîtresse de guerre n’avaient rien de plus ni de moins que d’habitude, mais il fallait être dénué d’instinct pour ne pas être frappé par l’aura invisible qui les entourait. C’était celle de tous les couples du monde après l’amour, une sourde complicité encore teintée de désir, qui n’aurait pu tromper personne.

– Ah oui, d’accord, fit simplement Vlajad, avec un hochement de tête.

Kaelyn l’ignora, mais Desmeon lui lança un de ses sourires de tête à claques, qui voulait dire « et alors ? ». La jeune femme soupira, c’était exactement ce qu’elle voulait éviter… Une chose était sûre, on ne l’accuserait plus de coucher avec Olen, maintenant.

– Qu’est-ce qui se passe, alors ?

– Tu vas voir, répondit Vlajad. Soit le gars est complètement fou, soit il est envoyé par nos ennemis.

À l’entrée du camp naissant – trois tentes avaient déjà été montées – se tenait une famille : le père et la mère, âgés d’une quarantaine d’années, et deux fillettes, de dix ou douze ans. Des paysans, comme les autres. Vêtus, coiffés, équipés comme les autres. L’homme se tenait en avant, son bonnet de laine dans la main, dans une posture respectueuse et craintive.

– Il dit qu’il connaît notre chef, expliqua Vlajad. Mais il raconte n’importe quoi !

– Je vous assure, messire, je le connais ! Il a un cousin au village, il a séjourné chez nous, pendant une saison.

– Tu mens !

– Laisse-le parler, intervint Kaelyn, tentant d’oublier qu’elle était à moitié nue sous la cape de Desmeon.

– Je vous jure, messire, ma dame, je vous jure que je dis la vérité.

– Explique-toi, je ne sais pas du tout de quoi tu parles.

Le paysan jeta des œillades effarées à Vlajad, à Kaelyn, à Desmeon qui flattait son chien. Puis il se tourna vers sa femme, qui l’encouragea d’un regard. Ces gens paraissaient fatigués, nerveux, usés.

– Mon fils a été tué par les Ours, ma dame. Ils ont lâché leurs chiens sur lui, sans raison, ils l’ont dévoré comme une bête. Je veux me battre avec les Ombres, je veux faire payer ces salauds !

– Ça me paraît légitime. Tu viens d’où ?

– D’un petit village, à l’ouest du bourg de la Halte, votre chef a dû vous en parler, il y a vécu. C’est même chez nous qu’il a commencé à monter la rébellion.

Vlajad ricana, pointant un doigt accusateur sur la petite famille.

– Et comment tu l’appelles, notre chef ?

– Shkurtan.

– Ben voyons.

Intriguée, Kaelyn tenta de déceler un fond de tromperie dans l’attitude soumise du paysan – elle n’en était pas à son premier simulateur. Mais il paraissait sincère, et surtout, qui aurait risqué de venir se faire tuer avec sa famille ?

– Il a pu changer de nom, fit-elle observer. Il était en cavale…

– Si ce n’était que ça, grinça Vlajad. Dis-lui, mon gars. Dis-lui ce que tu m’as raconté, qu’on rigole un peu.

Desmeon leva les yeux, sans cesser de caresser son chien. Tout cela réussissait à l’intriguer à son tour.

– Il est recherché par les Ours, reprit le paysan, d’une voix étranglée par l’émotion. C’est pour ça que Borya est venu dans notre village, avec ses chiens, c’est pour ça que mon petit a été tué.

Il s’interrompit avec un regard en coin à Vlajad, comme s’il craignait de trop en dire.

– Continue, dit Kaelyn.

– Ils le recherchent parce qu’il a déserté. C’est un ancien de chez eux…

– Un Ours ? C’est ridicule. Tu dois te tromper de personne.

À cet instant, la silhouette claudicante du Fantôme apparut à la lisière du marécage, entourée de quelques guetteurs partis en reconnaissance. Il s’appuyait sur un long bâton, et devisait gaiment avec ses hommes.

– Pas de chance, l’ami, ricana Vlajad, tu ne vas plus pouvoir mentir longtemps.

Les regards se braquèrent vers le groupe qui s’approchait. Mais loin de se décomposer, le visage du paysan s’illumina.

– C’est lui, s’écria-t-il. C’est lui, c’est Shkurtan !





7


Le temps d’un souffle, l’ombre du harfang avait masqué le soleil, puis il s’était posé dans un bruissement d’ailes. Aucun des officiers alignés en silence n’avait levé les yeux. Aucun n’avait quitté du regard le portail de la cour d’honneur, dont les deux battants s’ouvraient lentement comme pour laisser passer une armée.

Debout, bras croisés, au sommet du grand escalier en fer à cheval, Ag Slegeth attendait comme les autres. Il eut un sourire fraternel lorsque le chef de guerre entra dans la cour, monté sur son énorme destrier, avec cette violence retenue qui donnait la sensation glaçante de vivre ses dernières minutes. Mais il n’obtint qu’un regard vide en retour, tandis que les officiers, dans une unité parfaite, saluaient du poing fermé.

« Qu’il crève », pensa le Gouverneur. Une arrivée théâtrale de plus, une démonstration de force de plus, et comme toujours, Akhen Mekhnet n’avait pas daigné donner à quiconque les raisons de ce rassemblement. Il convoquait. Au jour et à l’heure qui lui convenaient, sans consulter les autorités du royaume. Et ce matin, il commençait très fort.

– Inoran Slegeth !

À l’appel de son nom, l’adolescent fit un pas pour sortir des rangs, jetant à son père un coup d’œil inquiet. Ag Slegeth le rassura d’un signe de tête : il ne risquait plus rien, à présent. Il était en passe de monter aux côtés de son épouse sur le trône de Goranie ; bientôt plus personne ne s’adresserait à lui autrement qu’en l’appelant majesté.

– Qu’est-ce que tu fais là ?

La question acheva de décontenancer Inoran, qui se mit à tripoter nerveusement la garde de son épée.

– Je suis officier, répondit-il d’une voix mal assurée. Tu as convoqué tous les officiers de la Trace en Goranie…

– Officier de quoi ?

– De cavalerie.

– Où sont tes hommes ?

De petits sourires s’allumèrent parmi les visages tatoués. Combien étaient-ils à ricaner sous cape ? Trop pour être comptés. À vue de nez, une bonne moitié des hommes alignés dans la cour… Ag Slegeth sentit la chaleur de l’humiliation lui monter aux joues, car c’était lui qu’on attaquait.

– Je n’ai pas encore de détachement, maître.

– « Pas encore » ?

Le sourire narquois d’Akhen Mekhnet découvrit ses canines de carnassier.

– C’est nouveau, ça, les officiers sans troupe. C’est une spécialité gorane ?

– Inoran va bientôt prendre le commandement d’un détachement de cavalerie, intervint Ag Slegeth. J’ai d’abord voulu qu’il soit formé dans tous les corps de guerre – vu qu’il est destiné à porter la couronne.

Il avait insisté sur ces derniers mots, son sourire figé comme un rictus mortuaire.

– Quelle bonne idée, ricana le chef de guerre. En attendant, sors des rangs, Inoran Slegeth, et reviens quand tu auras quelque chose à commander.

– Il aura son détachement ce soir ! protesta le Gouverneur.

– Il aura ce que je lui donne. Et crois-moi, ce ne sera pas une escadre de cavaliers.

L’indignation manqua de l’emporter sur la peur, et Inoran – qui avait été élevé en petit prince – dut se mordre la langue pour s’empêcher de répondre.

– Ce qui se passe au palais ne me regarde pas, poursuivit le chef de guerre, mais sur le terrain, c’est moi qui décide.

– Il est parfaitement capable de commander…

– On verra ça. En attendant, j’ai dit « les officiers ».

Dans un silence de mort, Inoran se détacha du groupe, pour aller se placer aux côtés de son père, sur les marches du grand escalier. Son épée de Traceur, sa hache de guerre, son armure et sa toque à cornes, tout cela ressemblait soudain à un déguisement, une panoplie pour gosse de riche. Cette vengeance publique, véritable crachat au visage de la famille Slegeth, allait faire parler dans tout le royaume.

– Les chefs de corps, avancez d’un pas, reprit Akhen Mekhnet.

Les hommes qui dirigeaient l’armée de la Trace en Goranie sortirent des rangs à leur tour. Ils commandaient l’infanterie, la cavalerie, les éclaireurs, les troupes de montagne, mais aussi les patrouilleurs et la garde rapprochée du Gouverneur. La plupart, naturellement, étaient les protégés d’Ag Slegeth. Ils étaient issus de familles alliées, de lignées de haute noblesse, de clans à qui il était bon d’octroyer des faveurs. Dix ans après l’invasion, la valeur militaire importait moins que de solides appuis politiques…

– Ceux qui ont participé à plus de trois campagnes, levez la main.

Un homme, un seul, se désigna.

– Et parmi les autres ?

Une vingtaine de bras de se levèrent. Des vieux de la vieille, ceux qui avaient combattu à l’est, fait tomber des rois et des seigneurs, ceux qui l’appelaient Amek.

Ag Slegeth eut un sourire désabusé. Il avait compris, comme tous les hommes rassemblés dans la cour, ce que le chef de guerre était en train de faire. Non content de le rabaisser en public, Akhen Mekhnet reprenait définitivement les rênes de l’armée, quitte à se brouiller avec toute la noblesse du royaume. La lutte contre la rébellion avait bon dos ; c’était une véritable prise de pouvoir.

– Je vais nommer les nouveaux chefs. À moins que le Gouverneur ne s’y oppose ?

– C’est ton domaine, répondit sèchement Ag Slegeth. Je n’ai aucune objection à un remaniement des troupes.

– Bien.

Le Gouverneur n’attendit pas l’énumération des noms, il en avait suffisamment entendu pour ne pas s’in