Main La Part du mort

La Part du mort

EDEN696405
Year:
2012
Language:
french
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1

La part des ombres - tome 02

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Language:
french
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EPUB, 3.76 MB
2

La nudité du pouvoir

Year:
2018
Language:
french
File:
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DU MÊME AUTEUR


Aux éditions Julliard

Les Agneaux du Seigneur, 1998 (Pocket, 1999)

À quoi rêvent les loups, 1999 (Pocket, 2000)

L’Écrivain, 2001 (Pocket, 2003)

L’Imposture des mots, 2002 (Pocket, 2004)

Les Hirondelles de Kaboul, 2002

Cousine K, 2003


Chez Folio

Morituri

Double Blanc

L’Automne des chimères





YASMINA KHADRA





LA PART DU MORT

roman





« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »





© Éditions Julliard, Paris, 2004


EAN : 978-2-260-01986-2

En couverture : © Richard Brown / Getty Images. Photo de l'auteur : B. Friedrich.

Ce livre a été numérisé en partenariat avec le CNL.

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo





I


Onzième commandement :

Si les Dix Commandements n’ont pas réussi à sauver ton âme, si tu persistes à n’avoir d’égards pour rien, dis-toi que tu ne vaux pas grand-chose.





1.


À croire que la terre s’est arrêtée de tourner.

J’ai le sentiment de me décomposer au fil des minutes, que chaque instant qui s’en va emporte avec lui un pan de mon être.

Un calme désespérant pèse sur la ville. Tout baigne. Les gens vaquent à leurs occupations, les mémés sont peinardes et aucun drame ne court les rues.

Pour un flic dynamique, c’est la cale sèche.

Depuis la neutralisation du Dab*, Alger respire. On se couche tard, on se lève rarement. L’État-providence se délecte du farniente avec le même détachement que ses décideurs. Du matin au soir, le petit peuple remue paresseusement çà et là, un doigt dans le nez et l’œil dans le vague. On voit bien que quelque chose de terrible est en train de sourdre, mais on ; s’en fout. Nous autres, Algériens, nous ne réagissons qu’en fonction de ce qui nous arrive, jamais en prévision de ce qui risquerait de nous arriver.

En attendant le déluge, on fait du chichi. Nos saints patrons veillent au grain, nos poubelles débordent de victuailles, et la crise économique, qui menace la planète, fait figure de comète, chez nous.

Bref, c’est la vie de château.

Hier, il a plu toute la nuit. Le vent a vidé son sac jusqu’au matin. Puis, dès l’aube, le ciel s’est dégagé et un soleil rembranesque s’est foutu à poil par-dessus les immeubles de la ville. L’hiver n’a pas fini de remballer ses grisailles que l’été est là, supplantant le printemps et le reste. Dans les rues décrottées, les filles traversent les esprits telles des étoiles filantes, le minois épanoui et la croupe frémissante. Un vrai régal. Si j’avais vingt ans de moins, je les épouserais toutes.

J’essaie de déceler une anomalie sur le mur pour méditer dessus. Ça fait des mois que je me tourne les pouces. Pas un cambriolage, pas le moindre rapt de chiot. À croire qu’Alger refuse de coopérer.

J’ai léché le fond de ma tasse de café, déchiffré, une à une, les innombrables arabesques que je griffonne distraitement sur mon buvard ; pas moyen de secouer les aiguilles de l’horloge murale. Il est 15 h 15, et je commence à trouver le temps long.

L’œil du Raïs, grave dans son cadre doré en face de moi, me nargue. Mille fois je me suis levé pour le décrocher, et mille fois j’ai craint de déclencher la foudre du ciel. Assagi, je prends mon mal en patience en attendant qu’une révolution prochaine nous impose un dieu éolien moins déshydratant.

Et, soudain, voilà Lino qui se rue dans mon réduit sans même se donner la peine de s’annoncer :

— Hé, commy, qu’est-ce t’en dis ? glapit-il en se présentant recto verso, emballé par son look.

Il est sapé comme un prince monégasque, le lieutenant.

Radieux, il arrête de me donner le tournis, se campe au beau milieu de la pièce et, d’une main désinvolte, il ôte ses lunettes impérialistes.

— Aujourd’hui, déclare-t-il, j’ai la pêche.

— Pour une poire, c’est une sacrée performance.

Ça le plie en deux.

Il sourcille, me dévisage :

— Je te plais pas ?

Je lui montre mon alliance.

Il ricane, s’adresse à la porte-fenêtre et se contemple dedans. Satisfait, il remet ses lunettes, passe un doigt délicat sur sa tignasse gominée, fendue au milieu par une raie austère, puis, pour m’en mettre plein la vue, il me montre la doublure de sa veste et récite :

— Pierre Cardin : 8 500 balles. Sans remise de peine. Froc Lacoste : 4 500 balles. Chemise Kenzo, pure soie : 2 245 balles. Chaussures Dodoni, croco véritable, kho : 9 990 balles.

— Je comprends finalement pourquoi certaines rébellions abdiquent faute de munitions. Loto ou chantage ?

— Fiche de paie et tirelire cadenassées. L’argent harem, c’est pas mon hobby, kho… Tu me trouves ?

— Bizarre.

— C’que tu peux être rabat-joie, chef. Au fait, devine où je dîne ce soir ?

— Aucune idée.

— Au Sultanat bleu, le plus sélect resto de la baie. La bouffe y est si bien soignée que le transit n’a même pas besoin d’être recyclé pour figurer au menu des fast-foods.

— Sûr que tu as gagné au Loto.

— Faux. C’est vrai, j’ai tiré le bon numéro, mais il s’agit de compagnie galante. J’ai rancard avec elle dans trente minutes.

— Je ne vois pas ton fusil.

Lino voit où je veux en venir. Il retrousse le nez, déporte les lèvres sur le côté et grogne :

— J’en ai pas besoin, commy. S’agit pas d’un lapin. Cette fois, c’est du solide.

— Dans ce cas, ça doit être un travelo.

Je l’ai blessé.

Sa bonne humeur s’estompe d’un coup, et son teint, un moment flamboyant, s’assombrit. Il glisse l’index sous le col de sa chemise, tire dessus ensuite, écœuré par mon rictus, fait demi-tour et s’en va.

Il n’a pas emporté son ombre avec lui, Lino. Subitement, l’éclaircie, qui berçait mon bureau, se voile.

15 h 19, rabâche l’horloge délétère.

Je prends le téléphone et appelle le patron, au troisième étage.

C’est l’inspecteur Bliss qui décroche, relançant ma crise hémorroïdaire :

— Ouais ?

— Commissaire Llob à l’appareil.

Il soupire, le fumier.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore Bliss, autant les avertir tout de suite : authentique fripouille, ce type chiperait un doigt à qui lui prêterait main-forte.

— Qu’est-ce que tu veux ? maugrée-t-il.

— Qu’est-ce que tu fous, toi, dans le bureau du boss ?

— Je bosse.

— Débite pas de conneries et passe-moi le dirlo.

— Tu l’as appelé comment, monsieur le directeur ?

J’ai envie de plonger le bras dans le combiné pour lui arracher la peau du cou.

— Écoute, Llob, j’ai du pain sur la planche. Monsieur le directeur est en inspection pour deux jours. Si tu as un message, aboule.

— J’ignorais que tu exerçais aussi la fonction de répondeur.

Il me raccroche au nez, malgré mon âge et mes galons. Je mitonne deux secondes puis, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je me ressaisis. Mais, pas question de poireauter une minute de plus au bureau. Surtout lorsque c’est une OGM* qui assure l’intérim.

Le patron étant absent, et en bon Algérien qui se respecte, je ramasse mon veston, redresse l’échine et prends la clef des champs.



Au gré de mes errements, je débouche sur la librairie de Mohand. J’en déduis que le hasard a une petite idée derrière la tête et décide de me prêter à son jeu. Monique est en train de ranger une pile de bouquins sur les étagères. Elle chavire au haut d’un escabeau, la jupe indiscrète. De prime abord, je constate qu’elle n’est pas près de changer d’un iota ses habitudes : elle porte obstinément des caleçons pour hommes. Je toussote dans mon poing pour calmer les esprits. Monique manque de me tomber dans les bras tant ma visite l’enthousiasme. Tout de suite, elle revient sur terre, me saute au cou et me plaque une bise à remuer un pédoncule.

— Ça fait un bail, dis donc ! Qu’est-ce qui t’amène ?

— Le flair. Une librairie a toujours abrité des conciliabules subversifs. Comme je chôme ces derniers temps, je suis venu fouiner derrière les tentures.

— Et tu as un mandat de perquisition ?

— Pourquoi me pose-t-on toujours des questions que je ne comprends pas ?

Bien qu’elle soit jalousement alsacienne, Monique tient aussi, côté germain, des armoires normandes. De deux têtes qu’elle me domine. Raison pour laquelle j’évite au maximum de poser à côté d’elle.

Elle me suspend au bout de ses bras pour me contempler comme si j’étais une culotte de boxeur, penche la tête à droite et à gauche, l’œil plissé, puis, satisfaite, elle me félicite :

— Tu as l’air en forme.

— C’est parce que je manque de fond.

— Ne la ramène pas, s’il te plaît. Pour une fois que tu affiches une mine moins barbante, laisse-nous nous en réjouir.

Je me résous à ne pas gâcher son bonheur et lui improvise un bout de sourire.

Elle me tance :

— Tu t’es trompé de chemin ?

— Mes lecteurs trouvent qu’il n’y a pas assez de femmes dans mes textes.

Ses mains me froissent les épaules – ce qui devrait me réconforter, je suppose.

— Tu me fais marcher, là, Brahim.

— J’ai laissé ma trique au bureau.

Elle s’esclaffe, Monique, et c’est toute une étable qui chante à l’heure où le soir se couche sur les verts pâturages.

— Vrai de vrai : tu vas parler de moi dans ton prochain bouquin ?

— J’en toucherai deux mots à mon nègre, promis.

— Tu aurais pu me prévenir. Je me serais donné un coup de peigne.

J’ai connu Monique en 1959, à Ighider, où elle enseignait l’histoire-géo. Son père était instituteur aussi. Après la guerre et les effroyables vagues de représailles qui s’en étaient suivies, sa famille s’est exilée en France. Monique est restée. Elle a épousé Mohand, un d’arguez des hautes montagnes qui aimait les livres. Paraît que la nuit de leurs noces, tandis que les copains guettaient le jupon de vérité dans le patio, les deux tourtereaux avaient traduit des poèmes kabyles jusqu’au matin. Ensuite, le douar ne suffisant plus pour contenir leur passion, ils ont acheté une petite librairie en souffrance, à Bab El Oued, et depuis ils passent plus de temps à lire qu’à merdouiller.

— Viens voir qui est là, Mohand, lance Monique en direction de l’arrière-boutique.

— Il n’y a qu’un seul type qui schlingue de cette façon, riposte une voix off nasillarde.

Je me penche sur Monique et lui murmure :

— Il devrait désinfecter sa moustache.

Elle repart de son clairon ancestral.

Il n’y a pas mieux que le rire d’une femme pour vous remettre d’aplomb.Une tenture s’écarte, et Mohand émerge de son trou à rat. C’est un petit bonhomme de cinquante kilos TTC, le nez arrogant et les lunettes cerclées. Si la nature ne l’avait pas encombré d’une calvitie aussi alarmante, on serait presque tenté de l’adopter.

— Brahim Llob, en chair et en os, dit-il en me balayant de bas et en haut. Alors, comme ça, on oublie ses petits copains.

— J’ai la grosse tête.

— Il va me citer dans sa prochaine œuvre, lui signale Monique, trémoussante de ravissement.

— Ça va nous faire une belle jambe.

Mohand joue au renfrogné. Je sais qu’il m’aime bien et prend très mal le fait que je le néglige. Érudit bilingue, il constitue, à lui seul, une formidable encyclopédie. Aucun auteur ne l’indiffère, aucune nouveauté ne lui échappe. Il connaît par cœur El Mounfalouti, Confucius, les rêveries de Rousseau et les vaticinations controversées de Nostradamus. Avant, je passais régulièrement dans sa boutique ; il mettait à ma disposition son trésor livresque. Je lui dois l’ensemble de mes lectures, et une bonne partie de mes performances littéraires. C’est d’ailleurs grâce à lui si j’aime de chaque culture un folklore et de chaque mythologie une divinité.

— Tu viens renouveler ton abonnement ?

— C’est ça. Je manque d’inspiration, ces derniers temps, et je me suis dit qu’en farfouillant dans tes vieux bouquins je pourrais y dénicher quelque chose à plagier.

Il me boude deux secondes, ensuite il m’invite à le suivre dans l’arrière-boutique. À l’intérieur, il y a des ouvrages de quoi entretenir le bivouac d’une armée de vandales pendant un hiver. On est obligés de marcher l’un derrière l’autre pour ne pas déclencher l’avalanche. Mohand pousse un minuscule escabeau vers une rangée de grimoires aux couvertures moisissantes, remue une toile d’araignée, cherche, cherche, redescend, un doigt contre la tempe :

— J’avais un Akkad quelque part.

— Vas-y mollo. J’suis pas trapéziste, je lui rappelle.

— Et alors ?

— Faut pas placer la barre trop haut.

Il retrousse le sourcil et se dirige sur un stock de romans empaqueté dans un coin.

— C’était destiné au pilon, raconte-t-il, indigné. Le frère de Monique l’a récupéré pour moi. Tu te rends compte ? On bousille des milliers d’œuvres faute d’acheteurs, alors qu’il suffit de les offrir à une bibliothèque du Sud pour rendre une nation heureuse.

— Ils t’envoient assez de sacs de riz comme ça.

— Y a pas que le ventre, dans la vie… Tiens, voilà un truc intéressant, ajoute-t-il en me proposant un pavé. Ce Rachid Ouladj, il n’est pas très connu chez nous, mais, dans pas longtemps, il va faire parler de lui.

— C’est pas le gars qui médit du FLN ?

— Disons qu’il n’est pas tendre avec le système.

Je repousse le bouquin d’une main répugnée :

— Tu peux te le garder. Les petits réactionnaires sur commande, qui se découvrent subitement du talent à partir de l’île Saint-Louis, j’en connais un bout, et c’est pas bandant, je t’assure…

— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu l’as même pas feuilleté.

— C’est pas nécessaire. Je connais le moule dans lequel il a été conçu.

Mohand est outré par ma muflerie.

Je ne cède pas. En vérité, je ne fais là que me conformer aux usages qui caractérisent tout écrivain du bled devant la réussite éditoriale d’un congénère, particulièrement s’il casse la baraque en France. Si un jour, moi, Brahim Llob, fonctionnaire incorruptible et génie aseptisé, je brillais parmi les étoiles du firmament, sûr qu’on me ferait passer pour un scribouillard à la solde du régime – simplement parce que je suis flic – ou pour un bougnoule de service si les médias d’outre-mer m’encensaient. En Algérie, ça se passe comme ça, et pas autrement. Il y a, en nous, une sorte de malin plaisir à ne point dissocier le succès des autres de l’hérésie ou de la félonie. Ce préjugé exerce sur nous une démangeaison douloureuse et savoureuse à la fois ; nous nous gratterions au sang que nous ne voudrions pas y renoncer. Que voulez-vous ? Il est des gens ainsi conçus : retors parce que incapables de tenir droit, mauvais parce qu’ils ont perdu la foi, malheureux parce que, foncièrement, ils adorent ça. De mémoire d’Algérien, jamais nous n’avons réellement envisagé de nous réconcilier avec notre vérité. Et quel salut peut-on prescrire à une nation lorsque la crème de ses fils, celle censée éveiller les consciences, commence d’abord par travestir la sienne ?

Mais bon…

Au bout d’un remue-ménage, j’opte pour un Driss Chraïbi et me dépêche d’évacuer les lieux, leur remugle commençant sérieusement à endommager mon principal outil de travail.



Mina s’est mis du rouge sur les lèvres et un soupçon de khôl sur les yeux. C’est sa façon à elle de se racheter. Ça ne s’est pas bien passé entre nous, hier. À propos de broutilles. J’étais de mauvaise humeur, et je m’étais laissé un peu aller.

Elle me gratifie de son sourire de madone et se dépêche de me débarrasser de mon veston. De mon côté, je fais le mal léché. J’ai conscience de mon indélicatesse, mais c’est plus fort que moi. Quand j’étais môme, j’admirais beaucoup mon père. Je ne me souviens pas de l’avoir vu sourire. C’était un vrai d’arguez, sévère et sempiternellement constipé. Pour un rien, il renversait son souper sur le giron de la vieille avant de s’emparer de son gourdin. Et ma mère, qui le craignait à pâlir rien qu’en reconnaissant ses pas dans la rue, n’en avait pour lui que plus de vénération. Aussi lorsque, rarement, il lui disait merci, c’était comme si elle entendait pépier un ange des paradis.

Je crois que mon machisme vient de là.

Mes deux grands rejetons sont dans le salon. Mourad s’est assoupi, terrassé par le programme de la télé nationale. La bouche grande ouverte, la nuque déformée par l’accoudoir du fauteuil, il ronfle. À côté de lui, son aîné Mohamed est allongé sur le banc matelassé, les mains derrière la tête, les yeux au plafond. À sa mine, je comprends qu’il est à deux doigts d’imploser. Si ça ne tenait qu’à lui, il prendrait volontiers ses cliques et ses claques et hisserait les voiles vers un improbable pays de cocagne.

— Tu as vu le chef d’entreprise ? je lui demande.

— Ouais, répond-il, dégoûté de devoir remettre ses aigreurs sur le tapis.

— Il t’a mal reçu ?

— Il a été courtois, seulement il n’avait pas grand-chose à me proposer.

— Par exemple ?

— Sous-fifre.

— Tu aurais dû accepter, le temps de trouver mieux.

Il tire sur le bout de son nez pour n’avoir pas à affronter mon regard.

— Je n’ai pas cravaché quatre années à l’université pour des prunes, papa. Je suis diplômé de Benaknoun, major de ma promotion, tout de même.

Je m’assois en face de lui de façon à saisir le fond de ses pensées.

— Tu trouves que je ne fournis pas assez d’efforts pour te caser, fiston ?

— J’ai pas dit ça.

— Mais tu le penses.

— Je sais que ce n’est pas ta faute, papa, grogne-t-il, excédé. C’est le pays qui me rend malade.

— Tu n’en as pas d’autre.

Il se donne un coup de reins pour se mettre sur son séant, contemple le creux de ses mains. Après un soupir, il me plante là et regagne sa chambre en grommelant :

— Tu ne peux pas comprendre, papa.

Et Mina :

— Qu’est-ce qu’il ne peut pas comprendre, ton père ? Je t’interdis de lui parler sur ce ton, tu entends ?

Je vois l’ombre de mon fils esquisser un geste las, dans le couloir, avant de disparaître.

Salim, le benjamin, s’encadre dans l’embrasure de la porte, un cahier contre la poitrine.

— Ah ! t’es rentré, vieux. Ça fait des heures que je t’attends, ajoute-t-il en me claquant le cahier sur les genoux. Cette fois, l’instituteur exagère. Figure-toi qu’il nous a demandé de décrire une oasis. J’ai jamais mis les pieds dans le Sahara, moi. (S’assurant que sa mère ne risquerait pas de l’entendre, il me chuchote) : On fait un marché, tu veux bien ? Tu me files un coup de pouce et moi, je lave ta voiture le week-end ?

— Pas question. C’est ton sujet, à toi de te débrouiller.

— Dans ce cas, emmène-moi sur-le-champ dans le désert. Les compositions, c’est pour demain.

— Retourne dans ta chambre finir tes devoirs, et cesse d’ennuyer ton père, intervient de nouveau Mina, vachement protectrice.

Salim ne se le fait pas répéter deux fois. Il ramasse son cahier et bat en retraite, maudissant le ciel de le flanquer de parents aussi égoïstes qu’inattentifs à sa détresse.

À mon tour, je me lève et vais taquiner Nadia dans les cuisines. Nadia, c’est ma fille à moi tout seul. À dix-neuf ans, elle fait tourner la tête à l’ensemble des jeunes loups du quartier. C’est vrai que ses chaussures sont constamment en retard d’une mode, qu’elle s’approvisionne chez le marchand de friperies du coin, pourtant, il lui suffit de rabattre le moindre poil de ses cils pour supplanter Cendrillon un soir de féerie.

Elle s’essuie les mains sur son tablier pour m’enlacer.

— Tu nous mijotes quoi pour le dîner ?

— Des haricots.

— Et ma soupe aux oignons ?

Elle m’indique ma popote personnelle en train de tintinnabuler sur le feu.

— Tu sais ce qui me ferait plaisir ? je lui susurre.

— Non.

— Un petit voyage du côté de Taghit ou bien dans le Hoggar, rien que toi et moi.

— Et maman ?

— Maman restera à la maison. Faut bien que quelqu’un reçoive nos cartes postales.

Nadia éclate de rire.

Lorsque ma fille s’esclaffe, j’ai envie de tout pardonner. Mais sa gaieté est si brève que je n’ai même pas le temps de m’en inspirer.





2.


— Bonjour, monsieur le commissaire.

Je sursaute.

Normal, j’étais en train de sommeiller, comme à chaque fois que la ville ignore qu’elle dispose de commissariats et que ce n’est pas en se tournant les pouces qu’un flic a des chances de se faire la main. Mais j’ai beau essayer d’attirer l’attention du dirlo sur la nécessité d’improviser des suspects et d’échafauder des affaires bidons pour stimuler notre vigilance, pas moyen de le sensibiliser.

L’inspecteur Serdj attend dans l’embrasure que je l’invite à entrer.

— J’ai fini le rapport, bredouille-t-il pour s’excuser de profaner, sans préavis aucun, mon ascèse.

D’une main condescendante, je lui indique une chaise.

Il dépose une chemise cartonnée sur mon bureau et repose son postérieur osseux sur le siège.

Il se tue à la tâche, Serdj. Ses joues sont sur le point de déboucher sur ses arrière-pensées. Les cheveux blancs, la moustache pleureuse, il n’est plus qu’une loque enfouie dans un costume à attendrir un SDF.

Je lui dis, compatissant :

— Tu n’étais pas obligé d’y passer la nuit.

— J’ai pensé que ça urgeait.

— Y a pas le feu.

Il ploie la nuque.

Je m’affaisse dans mon fauteuil, tire vers moi la chemise, feuillette le rapport.

Serdj épie mes grimaces.

— Un problème, commissaire ?

— Hum…

— Si vous voulez, je peux l’étoffer davantage.

— Tes rapports ont toujours été corrects. L’ennui est ailleurs.

— C’est-à-dire ?

Je le fixe dans les prunelles.

— Qui c’est, le destinataire ?

— M. le directeur du SIA…

— Et c’est qui ?

— Ben, un supérieur.

Je lui fais non de la tête, à la façon d’un instituteur décontenancé par les trous de mémoire de ses cancres.

— Tu vois ? Tu ne retiens jamais la leçon. « Supérieur », c’est pour les nonnes. Dans notre hiérarchie, à chaque marche, on a un petit dieu en bonne et due forme. C’est des types hypersusceptibles, jalousement à cheval sur le protocole. Ils sont tellement friands de petits cadeaux qu’ils considèrent comme tels tout ce qui atterrit sur leur bureau. Et un rapport, pour que ça fasse offrande, doit être parfumé, bien enveloppé et enrubanné. Et qu’est-ce que tu fais, Serdj ? Tu tapes ton charabia sur du papier pelure, désagréable au toucher, qui laisse des pellicules sur le bout des doigts. Ce n’est pas raisonnable. M. le directeur du SIA va interpréter ça comme un manquement à son respect. Tu aimerais être taxé de réactionnaire ?

— Non, commissaire.

— Alors reprends ton brouillon et tâche de le retaper sur du papier approprié.

— Bien, commissaire.

Il ramasse sa paperasse et se lève, stoïque.

Au moment où il atteint la porte, je lui lance :

— Trouve-toi du papier extra strong de première qualité, parfaitement blanc et tranchant comme des lames de rasoir… au cas où le manitou s’aviserait de s’en torcher le cul.

Il acquiesce et s’éclipse, aussi furtif qu’une ombre.

Dans le box d’à côté, ma secrétaire, Baya, ronronne à la manière d’une chatte assise sur une anguille. Je l’imagine en train de se tortiller comme un asticot, le téléphone coincé entre l’épaule et le menton. Le type, au bout du fil, a l’air de connaître la chanson.

Vierge à trente-cinq ans, Baya désespère des prétendants et semble se rabattre, de plus en plus, sur le téléphone rose. Bien sûr, pour sauver la face, elle laisse entendre que c’est elle qui ne veut pas se mettre la corde au cou. D’abord parce qu’elle tient absolument à son indépendance, ensuite, et surtout, elle trouve humiliant pour une femme de se faire passer toutes les nuits pour une chaussette afin que monsieur daigne y prendre son pied. Pourtant, dès qu’il retentit, le téléphone, Baya retouche à son brin de toilette avant de décrocher. Si c’est encore l’obsédé qui est au bout du fil, les gémissements se remettent à fusionner avec les crissements de la chaise et le friselis soyeux du jupon.

L’entretien dure une éternité. En attendant que l’obsédé débande, Baya oublie de m’apporter le courrier à signer.

À bout de patience, je la sonne.

Baya prend son temps puis, la nuque droite et le nez haut, elle s’amène avec son calepin, le pas mesuré au millimètre près, rappelant une hôtesse de l’air défilant pour un spot publicitaire vantant le sérieux de sa compagnie.

— Vous m’avez appelée, commissaire ?

— Et comment !

Elle sourit.

— Je vous écoute, commissaire.

Elle a mis trop de carmin sur les lèvres, ce qui inflige à sa bouche une configuration obscène ; et ses cheveux, la veille noir corbeau, sont teints en blond platine.

— Quel look incendiaire ! je m’exclame.

— Ne vous fichez pas de moi, commissaire, glousse-t-elle en remuant des hanches. (Puis, me regardant droit dans les yeux :) Vous trouvez ?

— À cette allure, tu ne vas pas tarder à mettre le feu aux poudres, au Central.

Elle doit serrer les cuisses pour se retenir.

Avant, Baya était jolie. Elle s’habillait simple et se voulait discrète. À l’époque, les hommes avaient un faible pour les femmes discrètes. Ça faisait fille de bonne famille, donc prédisposée au statut de bête de somme, ce qui constituait, dans une société traditionnellement esclavagiste, un investissement probant. Puis, les mentalités ont changé de cap. Aujourd’hui, on préfère les filles émancipées, sachant rire aux éclats et se déhancher de façon à bousculer et les tabous et les envieux. À Alger, plus personne ne tient à vivre pour soi-même. Ça rappelle trop l’indigénat. La mode est à l’ostentation. Ne valant désormais que par ce qu’il suscite chez les autres, chacun s’évertue à ne point passer inaperçu, quitte à se foutre à poil au cœur d’une mosquée. Baya se prête volontiers au jeu. Maintenant qu’elle est pratiquement sûre de finir célibataire, elle essaie de sauver la face en changeant de tête selon l’ordre du jour.

— C’est quoi le programme, aujourd’hui ?

Elle reprend son sérieux et rabat le bas de sa jupe sur son genou. Mais l’échancrure est si importante que même une taupe décèlerait les motifs de son slip.

— Sy Abbas s’est décommandé, monsieur le commissaire. Il vous prie de l’excuser et vous promet de relancer les débats dès que possible, lit-elle doctement dans son agenda… L’inspecteur Redouane est arrivé à destination sans encombre. Il rentrera à la fin de la semaine… Madame votre épouse vous demande de ne pas oublier de passer la prendre à 18 heures… Et enfin, je vous rappelle que vous avez rendez-vous, à 11 heures, avec le professeur Allouche.

Je consulte ma montre :

— Quelle heure est-il ?

— 9 h 20, monsieur le commissaire.

— C’est ce qu’affiche ma tocante. Lino croit peut-être qu’aujourd’hui est chômé et payé.

Baya se frappe le front avec le plat de la main :

— C’est ma faute. J’ai oublié de vous signaler que le lieutenant a téléphoné, ce matin. Il dit qu’il est souffrant. Une grippe carabinée.

Je crispe les mâchoires :

— S’il rappelle, dites-lui de me présenter un certificat médical à son retour. Il commence à me les gonfler, avec ses fébrilités répétitives. J’espère qu’il n’a pas gardé la bagnole.

Baya baisse la tête, confuse.

— Le fumier ! Avec quoi je vais me déplacer ? Ma Zastava est chez le mécanicien depuis trois jours.

— Prenez la voiture de l’inspecteur Serdj, me propose-t-elle.

Baya a toujours nourri un soupçon de béguin pour Lino. Une sorte d’affection tantôt amicale, tantôt audacieuse lorsque j’ai le dos tourné. Je lui pardonne parce qu’elle renforce un peu l’esprit d’équipe. Mais si cette solidarité doit se muer, parfois, en complicité au point de s’élaborer au détriment de mon autorité, là, je ne suis plus preneur. C’est pourquoi je fais remarquer à la secrétaire qu’un bouton manque à l’échancrure de sa robe pour lui montrer combien elle ferait mieux de s’occuper de son potager secret au lieu de conter fleurette à un vieux jardinier aigri.



Le professeur Allouche est un éminent psychanalyste.

Il a été ami avec Frantz Fanon.

Mais que peut faire un érudit dans un pays révolutionnaire où le charisme s’applique à être l’ennemi juré du talent, où le génie est traité en hors-la-loi ?

Auteur d’un tas de bouquins, tous édités en France faute de preneurs au bled (à l’époque – comme aujourd’hui d’ailleurs et demain sans aucun doute – l’« élite » du sérail veillait scrupuleusement à maintenir le QI des Algériens à hauteur de celui de leurs responsables, c’est-à-dire aux alentours des braguettes), il a connu pas mal de tracasseries avec les autorités qui voyaient, en ses travaux scientifiques, des manœuvres subversives. C’est vrai qu’il est difficile d’expliquer à un montreur d’âne qu’un livre n’est pas forcément un instrument antirévolutionnaire, cependant, dans l’Algérie des maquignons, l’excès de zèle se voulait l’expression majeure de la vigilance, et l’injure l’octave haute du serment ; c’était toujours ragaillardissant d’entendre le bruit des bottes retentir à travers les geôles souterraines de villas louches. À l’instar des gens de bonne volonté soumis aux bons soins d’une bande de voyous messianiques, le professeur Allouche fit l’objet de plusieurs enlèvements, de séquestrations, de brimades, de simulacres d’exécution et fut même forcé à l’exil. Son séjour en Europe, bien qu’il l’élevât au rang des références mondiales et lui valût d’innombrables distinctions, ne lui monta pas à la tête. Si nul n’est prophète dans son pays, personne n’est maître chez les autres, non plus. Très vite, notre éminent savant s’aperçut que les égards de ses confrères occidentaux n’étaient que des pièges succulents, que les prix qu’on lui décernait avaient un arrière-goût d’à-valoir, et que ses travaux d’érudit se découvraient des accents politiques puisqu’il passait plus de temps à hanter les salles de rédaction et les salons des ONG que les ateliers universitaires. On ne l’applaudissait plus pour ses recherches ; on saluait ses prises de position contre la dictature qui sévissait au bled. Les gens qui venaient l’écouter présentaient des faciès de brutes et laissaient traîner dans leur sillage des documents ornés de cachets officiels. Bref, on le manipulait comme une vulgaire marionnette. Cela l’avait beaucoup affecté. Entre la probité intellectuelle et les gesticulations politiciennes, la patrie flouée et le porte-monnaie renfloué, le débat devait être tranché de façon nette et précise. Pas question de se maintenir le cul entre deux chaises, surtout lorsqu’on a passé l’essentiel de sa vie à se faire baiser sec. Le professeur n’y alla pas de main morte. Il rendit à Clovis ce qui appartenait à la Gaule et, pareil au saumon que l’ivresse océane ne troublera jamais, il revint communier avec sa rivière natale où les galets n’ont pas la magnificence des coraux, mais où les roseaux savent suggérer leur noblesse malgré la trivialité tentaculaire des lauriers-roses. Il enseigna à l’université jusqu’au jour où le savoir tomba au rebut. Les modules se mirent à se négocier sur des bases strictement pornographiques et les diplômes à transiter par les hôtels de passe. Horrifié, le professeur Allouche tenta de sauver quelques meubles, ce qui déplut énormément à ses collègues qui refusaient de sauter leurs étudiantes à même le sol… En résumé, l’ère de la gangrène prenait le pas sur celle du computer. Quelque part, en haut lieu, on mettait déjà en place les premiers jalons de la dérive que le professeur Allouche dénonça dans un journal hexagonal. Résultat : six mois de prison pour intelligence avec l’ancien occupant.

Au sortir du cachot, le professeur ne disposait plus de l’ensemble de ses facultés. On l’évacua sur l’asile et on l’y oublia.

Maintenant, le professeur Allouche ne sait pas vraiment s’il est encore en observation ou bien en consultation. Il a un bureau à l’extrémité d’un pavillon insalubre, une chambre à l’étage au-dessus, et il se consacre en entier à ses patients, toute autre initiative étant, sinon aléatoire, bougrement suicidaire.

Je le trouve en train de m’attendre dans le parking du centre psychiatrique, les mains derrière le dos et la tête dans les soucis. Son tablier blanc ajoute à sa silhouette dégingandée une touche spectrale. Il est tellement haut perché sur ses pattes d’échassier que son échine commence à décrire une inclinaison de plus en plus préoccupante. Sa longue chevelure chenue voltige autour de sa tronche telle une auréole de fumée. On dirait un fantôme émergeant de sa brume. Pourtant, il a beau garder ses peines pour lui, sa détresse est si criarde que sa pudeur en devient ridicule.

— Une minute de plus et j’allais choper une insolation, dit-il.

— ’fectivement embêtant, pour une tête brûlée.

Avec le doigt, il recueille la sueur sur son front et s’en débarrasse d’une chiquenaude, ensuite il lève le pouce vers le soleil en train de saigner à blanc le ciel :

— On se croirait en juillet.

— Le 5 ou le 14 ?

— Je parle de la saison.

— Ah…

Il fronce un sourcil et me dévisage de guingois :

— Tu n’es pas d’humeur, dis donc.

— C’est dans ma nature.

— Dois-je comprendre que tu n’es pas ravi de me revoir ?

— Au contraire. C’est à l’asile que je me sens le moins dépaysé.

— Dans ce cas, je suis prêt à t’héberger.

J’écarte ma veste sur la bretelle de mon porte-revolver :

— J’ai déjà une camisole.

Il sourit enfin et me tend une main si propre que j’hésite à la saisir.

Il me prie de le suivre. Ayant appris à ne jamais offrir le dos à l’ennemi, et bien que le professeur ne figure pas sur ma liste noire, je le laisse passer devant. Il hausse les épaules et me précède, la nuque cramoisie et le pas terrassé par la canicule.

L’asile s’étend sur une aire plus vaste qu’un terrain vague. Un coin idéal pour péter les plombs. Hormis un vieillard en train de se curer le nez à l’ombre d’un arbre, c’est la déréliction tous azimuts. Des pavillons sordides tentent de se mettre en évidence au milieu d’une végétation sauvage, lugubres comme des tombeaux. Leurs portes cadenassées choquent ; les barreaux de leurs fenêtres consternent. Malgré la nature tapageuse de leurs locataires, on les dirait inhabités. Ici, des êtres reniés par la société se terrent en attendant d’être enterrés. Je les devine, derrière le baraquement, les yeux ailleurs et les mains agrippées à la pénombre, en train de guetter, entre deux sédatifs surdosés, ce fossoyeur qui répugne à leur creuser un trou.

J’ai toujours été mal à l’aise dans un cimetière, mais un asile d’aliénés exerce sur moi plus de chagrin qu’un charnier.

Il n’est pire enfer qu’un mouroir hanté de vivants.

— Ils sont imprévisibles, pas félons, dit le professeur comme s’il lisait dans mes pensées. Certains d’entre eux furent des cadres de valeur.

— La folie est, quelquefois, un excès de transcendance.

— Tu te rappelles Chérif Wadah ?

— Le Che Guevara africain ?

— Eh ben, il est ici, lui aussi.

— C’est pas vrai !

— Je t’assure que si. Il a eu des démêlées avec la Famille révolutionnaire. Pour des questions de principes. On l’a mis en quarantaine, puis on a commencé à persécuter sa famille. Un matin, il sort de chez lui et ne sait plus comment rentrer. On l’a retrouvé du côté de Staoueli, vêtu de hardes, gourdin au poing, insultant les dieux et les hommes à gorge déployée. Il ne se souvient de personne. Ses gosses et sa femme viennent le voir. Il refuse de les rencontrer. Des fois, il reste des jours et des jours sans articuler une syllabe. Des fois, il se lance dans des diatribes inintelligibles jusqu’à tomber dans les pommes.

— Si c’est pas malheureux.

— Tu te rends compte : un monument comme lui.

— Alger ne croit pas aux héros, professeur. Elle leur préfère les martyrs.

Il s’arrête pour m’approuver de l’index.

— J’espère que tu ne m’as pas appelé pour me bousiller le moral, ajouté-je. J’ai des gamins ; ça m’ennuierait de ne plus me souvenir d’eux.

Il acquiesce de la tête.

Nous débouchons sur une courette recouverte de cailloutis, en face d’un bâtiment angoissant. Un bonhomme est assis sur le seuil du portail, les jambes croisées, un chapeau en papier tel un accent circonflexe par-dessus le crâne. À notre vue, il redresse l’échine, joint les mains sous le menton et nous salue à la manière d’un moine bouddhiste.

Le bureau du professeur tiendrait dans un mouchoir. À peine plus large qu’un débarras, il me rappelle ces pièces obscures, au sous-sol des commissariats, où l’on cuisine les durs à cuire. Une table en Formica, un fauteuil éventré, une chaise métallique et, sur le mur, un dessin d’enfant représentant un chien à deux têtes. Derrière, sur une étagère, un vieux magnétophone de fabrication russe, grotesque avec ses énormes bobines et son couvercle en carton.

La fenêtre, sans rideaux, donne sur un bassin d’irrigation sinistré. Plus loin, sur un muret en ruine, un attardé se prend pour un jet d’eau. Le pantalon sur les chevilles, il urine en tournant sur lui-même.

— Il s’est autoproclamé roi des fauves, m’explique le professeur. Tous les jours, à 11 h 30 précises, il vient délimiter son territoire.

— Il a raison.

— Un café ?

— Non, merci.

— Un thé, alors ?

— Je suis ici à titre amical ou bien dans un cadre professionnel ?

— Les deux.

— Dans ce cas, un verre d’eau suffira.

Le professeur prend la commande, mais ne sonne personne. Je comprends que son budget est limité et que toutes ces délicatesses relèvent d’un usage purement symbolique. D’ailleurs, je ne vois ni tasse ni broc aux alentours, pas même un cendrier. Hormis quelques feuillets froissés, une ordonnance et un bon de sortie vierge, l’endroit passerait pour une vespasienne que personne n’y trouverait à redire.

— Voilà, dit-il en étalant devant moi un dossier d’où il extrait la photographie d’un jeune homme plutôt B.C.B.G.

Tout de suite, il se case dans son fauteuil et croise les bras sur sa poitrine comme quelqu’un qui a terminé son exposé.

Je commence d’abord par tripoter la photo. Au verso, un stylo baveux a mentionné une date, un numéro de série et des annotations. Je pêche quelques feuillets dans le dossier. Ce sont des rapports de consultation, des recommandations à l’adresse d’un directeur de prison, une fiche signalétique, bref, une lecture inconciliable avec la chaleur en train d’assécher mon crâne.

— Je suppose que je dois me démerder pour deviner de quoi il retourne.

— Pas obligatoirement.

Dehors, le patient a fini d’uriner. Maintenant, il fait face à la fenêtre et exhibe son sexe comme l’autre son cimeterre.

Le professeur revient à de meilleurs sentiments, repose les coudes sur la table et consent à m’éclairer :

— Nul ne sait d’où il vient. Un jour, il s’est réveillé dans un chou. Ce qu’il a fait entre téter son pouce et tirer son coup, c’est le black-out. Pas de nom, pas de filiation, pas d’adresse. On a pensé à une amnésie ; le bonhomme dispose d’une mémoire d’éléphant. On a pensé à la folie ; le patient s’avère plus futé qu’un sorcier. Alors, de quoi s’agit-il ? Personne n’est foutu d’avancer une hypothèse. Notre bonhomme a décidé, un soir, de se présenter aux flics. À l’époque, c’est-à-dire il y a plus d’une décennie, il avait une gueule plutôt sympathique, un peu plus de vingt ans et un regard profond. Dès qu’on me l’a amené, j’ai dit ce type est de bonne famille. Très classe, très calme. Un peu trop. Mais convaincant. Universitaire ? On a cherché et on n’a pas trouvé. Jeune cadre d’entreprise ? On a cherché et on n’a pas trouvé. Sur le procès-verbal, on a noté : refuse de décliner son identité. Plus tard, on a marqué SNP*. Il n’a pas protesté. Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’on l’enferme dans une forteresse pour qu’il ne commette plus d’atrocités. Il déclare avoir tué un tas de gens, mais ne se rappelle pas où il a enterré ou abandonné les corps. Ses premières victimes sont deux vieilles personnes qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam. Il était tombé en panne, à l’entrée d’un hameau. Il faisait nuit. Il a frappé à une porte pour demander de l’aide. On l’a hébergé pour la nuit. Au matin, il est parti très tôt en abandonnant sa voiture. Une voiture volée. Deux jours après, un voisin est alerté par des odeurs de décomposition. Les gendarmes découvrent le vieux couple dans les latrines. C’était en 1970… Deux mois après, il est pris en stop sur un chemin perdu. Un garde forestier trouve la camionnette dissimulée sous un arbre, dans les bois. À l’intérieur, le cadavre d’un marchand de bétail. Puis, un soir, il va trouver le poste de police le plus proche pour se constituer prisonnier. Il avouera sept meurtres. Puis dix ensuite, une vingtaine. À part pour le vieux couple et le marchand de bétail, aucune indication sur les autres victimes.

Brusquement, le bonhomme sur la photo paraît ricaner. Je me dépêche de le recouvrir avec une fiche cartonnée.

— Si tu m’as fait venir ici, persuadé que tu allais m’en mettre plein la vue, c’est raté, l’avertis-je. J’ai, au fond de mes tiroirs, des dossiers beaucoup plus terrifiants. Des tueurs en série, on n’en parle pas pour ne pas indisposer nos zaïm, mais les tabous ne freinent ni leur prolifération ni leur capacité de nuisance. J’en ai vu un tas défiler dans mes locaux. Les uns plus disjonctés que les autres. J’ai même tenu la conversation à certains d’entre eux ; résultat, je cauchemarde ferme une nuit sur deux.

— Celui-là est différent !

Il a crié, le professeur. Son poing a cogné sur la table. Ce que je lis dans son regard m’amène à calmer le jeu. Je l’invite à argumenter :

— C’est quoi exactement, cette histoire ?

Il récupère son poing, le glisse sous la table et le masse discrètement. Longtemps après, il avoue d’une voix esquintée :

— Le choc de ma vie professionnelle.

— Je suppose que ça doit me terrifier, moi aussi.

— Tout à fait.

— C’est l’histoire qui est bizarre ou bien c’est toi qui fais dans ton froc ?

— Les deux.

— Et notre bonhomme ?

— Il m’empêche de fermer l’œil.

— Tu penses qu’il s’amuse ?

— En tous les cas, il le cache bien.

Je scrute mes ongles pour faire celui qui réfléchit sérieusement à la question et relance le débat :

— Il est où, maintenant ?

— En prison.

— Et moi, dans le remue-ménage ?

Le professeur entremêle ses doigts pour illustrer son embarras.

Il se lève et actionne le magnétophone.

— Écoute-moi ça, Brahim.

Les bobines crissent. Tout de suite, une voix caverneuse se répand dans la pièce :

« La boucle est bouclée. Me revoici à la case départ. J’aurais dû m’en douter. Il n’y avait rien à voir, il me fallait circuler. Depuis le début, ça sautait aux yeux. Le fellaga qui avait charcuté les membres de ma famille voulait certainement me prouver quelque chose. Quoi au juste ? Il l’ignorait. Il n’avait aucune explication à me fournir. Avoir une raison particulière de tuer n’est pas obligatoirement suffisant pour légitimer le meurtre. J’aurais dû prêter attention à mon hébétude d’enfant : si je ne saisissais pas la portée de l’horreur qui s’abattait sur moi, c’est peut-être parce qu’il n’y avait rien à expliquer. Trop facile. Il me fallait absolument comprendre. Pour avoir la conscience tranquille, pour reprendre une vie normale ? Peut-on reprendre goût à la vie après avoir assisté au massacre des siens ? C’est possible. Ça ne l’a pas été pour moi. Quelque chose clochait. Alors j’ai décidé d’y voir clair. Je voulais comprendre. Maintenant, c’est fait. Ç’a été long, infernal, mais j’y suis arrivé : j’ai compris ! »

Le professeur : « Et qu’as-tu compris ? »

La voix caverneuse : « Qu’il n’y avait rien à comprendre. Rien… Toutes ces tueries n’auront servi qu’à tourner autour du pot. Je me suis fait avoir. Je m’escrimais à trouver une réponse à une question qui n’avait même pas besoin d’être posée. Pourquoi tue-t-on ? Quand on tue, on ne se pose pas de questions ; on agit. Le geste devient l’expression unique. La mise à mort commence là où l’on n’attend plus d’explication. Autrement, on s’en serait abstenu. N’est-ce pas ? On tue pour ne pas chercher à comprendre. C’est l’aboutissement d’un échec, l’émargement d’un désaveu. Le meurtre est l’inaptitude de l’assassin au raisonnement, l’instant où l’homme recouvre ses réflexes de bête fauve, où il cesse d’être une entité pensante. Le loup tue par instinct. L’homme tue par vocation. Il se donnerait toutes les motivations possibles qu’il ne justifierait pas son geste. La vie n’étant pas de son ressort, comment ose-t-il en disposer comme bon lui semble ? Sa décision ne s’appuie sur aucun argument recevable ; elle naît de son insignifiance. Qui ne respecte pas la vie des autres n’a rien compris à la sienne. Rien. Du néant au néant, de l’opacité aux ténèbres, il se cherche et ne se rattrape pas. Ne dit-on pas : « Silence ! On tue » ? Pourquoi demander silence au moment où l’univers s’apprête à vibrer de cris insoutenables ? Souvent j’ai cru détenir la force des dieux au point que j’étais persuadé d’être maître du destin de mes victimes. Résultat : la victime expire, et tout m’échappe. Je me retrouvais aussi seul au monde que le Ciel au lendemain de l’apocalypse… Cela m’a avancé à quoi, finalement ? Admettons que j’aie compris, où en suis-je ? Exactement là où tout a commencé. Tant de gâchis pour un fiasco. J’incarne ma propre faillite. Je ne vaux pas plus que les cadavres qui ont pavé mon chemin. Une parfaite nullité, un assassin qui aura perdu son âme après avoir perdu ses repères, voilà où j’en suis. J’ai du mépris pour moi maintenant que plus rien ne m’interpelle. Je n’existe plus. Je suis un rat crevé, une ordure en train de se décomposer. Je suis l’abîme qui m’aspire et me désintègre en même temps. »

Le professeur stoppe le magnétophone et revient s’asseoir.

Sa main se referme autour de son menton.

— Il a dit ça après un premier séjour dans le trou. La direction de la prison me l’a soumis pour voir s’il avait recouvré la mémoire et s’il s’était assagi. Il paraît qu’il avait subitement cessé de faire du grabuge.

— Ce n’était pas ton avis ?

— Non.

— Il délirait ?

— Dans un sens.

— Tu l’as renvoyé au trou ?

— Pas question. Il m’intéressait. Il est resté sept ans dans mon asile. À chaque fois que je me croyais à deux doigts de percer sa personnalité, il s’arrangeait pour se retrancher derrière une autre, plus complexe, plus terrifiante… Écoute-moi ça aussi. Ce sont ses propos, trois années après ce que tu viens d’entendre.

De nouveau, les bobines repartent et la voix, cette fois limpide, nous rattrape :

« Sais-tu pourquoi Dieu ne permet pas aux anges et aux démons de s’entre-tuer ? Parce que s’ils venaient à se déclarer la guerre, Il ne saurait ni les départager ni les distinguer les uns des autres. Lorsque la haine s’installe quelque part, tout est diabolisé, et les justes et les ignobles. La guerre n’est pas une partie d’échecs. C’est un échec total. Un moment que les gens en phase de paix ne parviendront jamais à cerner. C’est bien beau de condamner la violence derrière un verre de Martini ou bien du fond d’un salon douillet. Mais qu’en sait-on au juste ? Rien. On s’en indigne, on proteste, on se prend la tête à deux mains, tozz ! La violence a sa propre logique. Elle est aussi raisonnable que la défection. Elle a ses valeurs et sa morale aussi ; des valeurs qui n’ont rien à voir avec les valeurs conventionnelles et une morale qui ne se conforme aucunement à la Morale, mais qui sont tout aussi valables et loyales. À l’instant même où la volonté de tuer s’impose comme unique voie de salut, les bêtes les plus fauves battent en retraite devant la férocité des hommes. Car, de toutes les hydres, les hommes sont les seuls à savoir comment outrepasser les frontières de l’animalité en restant lucides. Il n’est pire monstruosité que la colère humaine. Elle a parfaitement conscience de son ignominie, ce qui la rend plus atroce que la souffrance qu’elle inflige. Cela s’appelle la barbarie, c’est-à-dire ce que ni les hyènes ni les ogres ne sont en mesure de concevoir, encore moins d’exercer. Et tu me demandes à moi pourquoi la bouche, qui embrassait, se met soudain à mordre ; et la main, qui caressait, à dévaster ? C’est justement parce que je n’ai pas la réponse que je tue. Je tue pour comprendre. Et je continuerai de tuer tant que je n’aurai pas compris ce qui pousse un être humain à exceller dans l’art de prodiguer à son prochain les pires sévices. Je voudrais savoir, savoir ce qui empêche un homme de résister à l’appel de sa folie, comment il parvient admirablement à l’incarner. »

Le professeur éteint le magnétophone pour me regarder dans les yeux. Il voit très vite que je ne le suis pas, crispe les lèvres et se laisse tomber sur sa chaise.

— Après ça, j’ai craint de le garder. Mes patients n’étaient plus en sécurité et mes gardiens n’étaient pas en mesure de le surveiller. Je l’ai remis à la direction pénitentiaire… En prison, il s’isole. Totalement. Pas un mot durant des mois. Puis, un matin, on me le reconfie. Là, je découvre un inconnu. Un saint tout en piété fervente, les mains jointes sous le menton, à genoux face à la lucarne en train de prier jusqu’à épuisement. Frantz Fanon en personne aurait rendu le tablier.

— Il avait sombré dans l’islamisme ?

— Il ignore ce que c’est.

— Quelqu’un l’aurait endoctriné ?

— Je te dis que ça n’a rien à voir avec la mouvance islamique. Son cas est exceptionnel.

— Tu as une idée ?

— J’en ai eu plusieurs. Maintenant, je suis bredouille. SNP se joue de mes pièges comme d’un nœud coulant.

— Et après ?

— Retour en prison. Cinq ans de piété. Docile. Mais taciturne. Propre. Tout le temps en train de faire ses ablutions… Il m’a complètement chamboulé, je te dis. Dès qu’il se tient devant moi, j’ai le ventre qui se liquéfie… Cet homme-là, ajoute-t-il en balayant la fiche cartonnée, est convaincu d’être venu au monde uniquement pour faire souffrir son prochain.

— Je ne vois toujours pas ce que tu attends de moi.

— Je te propose de consommer deux litres de café par jour. Car tu n’as pas intérêt à fermer l’œil désormais. Notre bonhomme est touché par la grâce présidentielle. Il sera libre le 1er novembre prochain… Quand j’ai appris la nouvelle, j’ai tout de suite contacté le directeur de prison. Ce dernier dit que la liste a été établie par une commission d’experts qui a déclaré le sujet libérable. J’ai écrit à ladite commission. Elle n’a pas daigné me répondre. J’ai saisi le ministère de la Justice. La commission est souveraine, m’a-t-on rétorqué. J’ai alerté le ministère de l’Intérieur. Rien. J’ai même informé la presse. Une journaliste est venue me voir. Aucune suite. Le temps passe, SNP est déjà en train de songer à ses prochaines victimes. Raison pour laquelle j’ai fait appel à toi, Brahim.

— Si je comprends bien, je dois aller trouver le Raïs pour lui demander de surseoir à son décret ?

— C’est très sérieux, Brahim.

— Qu’est-ce que je peux faire, moi, un flic de bas étage lorsqu’un décret présidentiel est signé, professeur ; lorsque les ministères concernés ne bougent pas le petit doigt ; lorsque le monde entier s’en fiche ? Que je l’intercepte au sortir de prison pour lui coller une contravention et le foutre de nouveau en taule ? Je ne vois pas comment je dois barrer la route à quelqu’un que la justice réhabilite.

— Surveille-le.

— Avec quoi ? Pendant combien de temps ? Au nom de quoi ? Sincèrement, professeur, tu crois que c’est jouable ?

— Puisque je te dis qu’il va remettre ça.

— Tu as une preuve ?….

— Je suis psychiatre, bon sang. Cet individu est mon patient. Il est extrêmement dangereux.

— Il a fait des siennes en taule ?

— Qu’est-ce qu’un rapace en cage, sinon un gros moineau perclus ? SNP est rusé. Il attend tranquillement sa curée, à lui. Une fois à l’air libre, il se régalera. C’est un prédateur. Son plaisir, c’est planer tel un mauvais présage par-dessus le troupeau, sélectionner sa proie, de préférence sur la base d’aucun critère, et piquer dessus. Il faut l’entendre raconter comment il décidait, d’un coup, comme ça, que le bonhomme sur sa route, le gamin ou la vieille paysanne rencontrée par hasard au détour d’un sentier, devait disparaître. Non pas à cause d’une quelconque attitude répréhensible, mais seulement parce qu’il a décidé qu’il en était ainsi. Son bonheur, tout son bonheur est de prendre son monde au dépourvu, sans le moindre mobile, simplement pour avoir conscience de sa liberté absolue, celle-là qui le met hors de portée des hésitations les plus élémentaires. C’est un cas unique, le plus grave et le plus préoccupant qu’il m’ait été donné d’examiner, Brahim.





3.


C’est donc avec un tas d’épines dans le dos que j’ai quitté le professeur Allouche. Malgré la chaleur, j’ai froid et je me sens m’engourdir de la tête aux pieds. J’ai roulé jusqu’à Ben Aknoun en troisième, la pédale de l’accélérateur à ras le plancher. À aucun moment je n’ai perçu le râlement affolé des soupapes. Je n’ai pas de raison particulière pour me mettre dans cet état ; pourtant, quelque chose fermente au creux de mon ventre, répandant un arrière-goût à travers mon gosier. Le problème est qu’à chaque fois qu’un pressentiment de cette nature me gagne, je peux être sûr qu’un malheur va frapper.

Arrivé au Central, je tombe sur l’inspecteur Bliss. Sa vue me file la chair de poule. Lorsque Bliss vous accueille sous le parvis du paradis, comprenez que l’enfer a déménagé.

— Lino a téléphoné, m’annonce-t-il. Il demande trois jours de congé.

— Niet !

— Il dit qu’il a un problème.

— Je croyais qu’il était souffrant.

— Il a peut-être un problème de santé.

— M’en contrefiche. Je veux le voir demain, dans mon bureau.

Bliss retrousse son museau et me confie :

— Je ne pense pas qu’il sera là, demain. Lino a demandé l’autorisation de s’absenter par pur réflexe professionnel. Depuis quelque temps, il n’en fait qu’à sa tête, si toutefois il lui en reste encore un bout.

Il porte un doigt désinvolte à sa tempe, dévale le perron et se dirige vers sa voiture.

— Où tu vas, toi ?

— Le patron m’a chargé d’une petite affaire délicate, dit-il, histoire de m’envoyer chier (puis, écartant les bras :) C’est la vie. Y a ceux qui cravachent ferme pour joindre les deux bouts, au risque de se faire électrocuter. Et y a ceux qui traient la vache avec un gant.

— Attention, le gnome, y a des vaches qui ne disposent que d’un seul téton.

— Je tâte toujours le terrain avant de m’y engager. (Il claque soudain des doigts :) Au fait, j’allais oublier. Dorénavant, si tu as besoin de moi, demande d’abord au patron. Il y tient.

Et il s’éloigne, pareil à un génie maléfique sous les incantations.



Le lendemain, à la première heure, je trouve Lino dans son bureau, pompeusement penché sur des feuilles de papier, en train de rédiger quelque chose. Il cherche à me faire rentrer dans ma tête de Kabyle déluré qu’il travaille d’arrache-pied, mais un simple coup d’œil, sur son bordel, suffit pour que je comprenne qu’il s’applique à recopier, mot à mot, un vieux rapport classé irrecevable. Bien sûr, Lino persévère dans sa comédie de nigaud : il tire la langue pour hisser ses majuscules, s’arc-boute contre sa virgule, se gratte derrière l’oreille pour débusquer le vocable approprié, tellement absorbé qu’il saute au plafond en me découvrant devant lui.

— Il est déjà huit heures ? s’exclame-t-il, papelard.

— Dois-je en déduire que tu as passé la nuit sur ton brouillon ?

— Tu sais qu’en matière de boulot, je ne laisse rien au hasard, commy.

Je le toise :

— Paraît que tu avais un pépin.

— Oui, un gros. J’ai demandé un congé. Baya m’a dit que tu me l’as refusé. Ben, j’ai rejoint mon poste. J’suis pas un mutin.

— Comme c’est touchant.

Son regard se dérobe.

— Range-moi ta paperasse de tire-au-flanc et suis-moi. Nous avons du boulot.

Lino a un haut-le-corps :

— Ce sera long ?

— Ça dépend. Pourquoi ?

— Ben, commy, j’ai une urgence, cet après-midi.

— M’en fous.

À contrecœur, il enfile sa veste et se dépêche de me rattraper dans le couloir. Une fois dans la bagnole, je lui demande :

— Tu me refiles la recette de ton élixir ?

— Quel élixir ?

— Celui qui a soigné ta grippe carabinée plus vite qu’une séance d’hypnose.

Il sourit. Lino sourit toujours lorsque je lui dame le pion. C’est nerveux. Je le braque avec mon doigt. Il lève les mains en signe de capitulation, enclenche la première et démarre sur les chapeaux de roues.



La prison de Serkadji me rappelle une époque sur laquelle je n’aime pas trop m’attarder. Aussi, je vous épargne les détails. Un pénitencier horrible, point à la ligne. Le geôlier – qui semble conçu par le Seigneur uniquement pour servir de support à un inextricable trousseau de clefs – rabat plusieurs loquets avant d’écarter la grille et de nous promener à travers une enfilade de corridors exécrables qui rappelle les méandres d’une mise en abîme. Il est gros comme un péché, haut comme trois cerceaux juxtaposés – sa trogne, sa bedaine et son postérieur –, ce qui donne à sa démarche trois raisons d’être nulle. De temps à autre, il se retourne pour voir si nous le suivons et se renfrogne à chaque fois qu’il constate que nous n’avons pas rebroussé chemin.

Il s’arrête enfin devant une porte massive, cogne dessus et se déporte sur le côté pour éviter d’être catapulté par une voix à hérisser le duvet d’une momie :

— Ouuuais !

Le geôlier nous annonce. La voix s’apaise, et c’est un mammifère barricadé derrière une moustache anticonstitutionnelle qui nous reçoit.

Il existe des hommes qui sont convaincus que la virilité du mâle dépend de la force de sa poignée de main. Notre hôte en fait partie. Son étreinte se veut gaillarde ; la mienne plutôt susceptible.

— Alors ? lance-t-il, expéditif.

Je remarque que, hormis son trône en cuir capitonné, il n’y aucun autre siège dans la pièce. J’en déduis que le bonhomme n’a pas plus d’égards pour les visiteurs que pour la chiourme que, de toute évidence, il fait baver avec une insatiable délectation.

— On ne peut pas se mettre à l’aise et bavarder un brin ? lui dis-je.

— Ici, c’est un centre carcéral, pas un salon de thé, commissaire.

— Ah.

Abasourdi par l’accueil, Lino ballotte son regard à droite et à gauche en ruminant son indignation.

Le directeur porte ses poignes à ses hanches d’un geste ennuyé.

— Vous voulez m’entretenir à propos de quoi ?

— Si vous êtes débordé, nous reviendrons plus tard.

— Je suis tout le temps débordé. Autant en finir tout de suite.

— D’accord, Kong, d’accord, maugrée-je, à deux impulsions de lui rentrer dedans.

— Mon nom est M. Boualem.

— Bien, monsieur Boualem. J’ai entendu dire que certains de vos pensionnaires sont relaxables à partir du 1er novembre.

— Vous êtes contre les décisions du Raïs ?

Là, il cherche à me faire dire ce que je n’ai pas dit. Pour me désarçonner. Je respire un bon coup, m’inspire des déflagrations qui se répercutent dans mes tempes, plisse les yeux afin de catalyser mon ras-le-bol et lui confie :

— Tout à fait entre nous, monsieur Boualem, j’emmerde le Raïs, ses eunuques et tous ceux qui pensent qu’un flic n’a pas le droit de boxer les petites canailles qui se font passer pour les gardiens du Temple. (Cette fois, il recule, ce qui me permet de gagner du terrain.) C’est vrai, vous êtes maître à bord, sur cette arche foraine, mais je suis une bête à part, et je déteste les apprentis dompteurs. Donc, vos manières zélées, vous les gardez pour votre ménagerie, O.K. ? Je suis ici pour raison professionnelle.

Le recul du gorille n’était, en fait, qu’un repli tactique, car il le transforme en élan et revient me charger :

— Tozz !….

À côté de moi, Lino est déboussolé. Non pas par l’agressivité du gorille, plutôt par les réticences de ma riposte – d’habitude, lorsque mes braillements ne sont pas persuasifs, je les fais escorter par des coups. Mais Lino n’est pas le gars à solliciter ses neurones. Il lui faut toujours un schéma. S’il avait jeté un coup d’œil sur son fichier au lieu de plagier dans de vieux rapports pour me taper dans l’œil, il aurait su que M. Boualem est le beau-frère d’un nabab vénéneux et que, s’il est directeur de prison, c’est juste pour se conformer à la vocation de la famille qui consiste à mater les récalcitrants pour, ensuite, disposer à sa guise des nuques basses.

Je dis, avec un sang-froid que je ne me connaissais pas :

— Il s’agit de SNP…

— Encore ?

— Le professeur Allouche…

— Le professeur Allouche est un taré. C’est un dingo, un niqué de la tête et un halluciné. Une commission d’experts a étudié, au cas par cas, l’ensemble des internés proposés à la relaxation dans le cadre de la grâce présidentielle. SNP a été auditionné, ausculté, testé, soumis à divers réactifs et déclaré li-bé-ra-ble. Par une commission officielle, compétente et crédible, constituée d’éminents psychologues et de cadres intègres. Pour moi, ça s’arrête là. Un décret présidentiel a été signé, commissaire. Vous êtes fonctionnaire de l’État et devez comprendre ce qu’est un décret de cette facture.

— Bon… Peut-on voir le libérable ?

— Vous avez un mandat ?

— Juste une carte de crédit.

— Désolé : les geôliers n’ont pas les largesses du guichetier, commissaire.

— Je suis prêt à hypothéquer ma chemise. Je ne serai pas long. Je veux le voir.

Il dodeline de la tête, méprisant.

— Pas question.

Et il nous tourne le dos.

Lino perçoit sourdre ma colère. Il m’attrape par le coude et tente de m’éloigner de l’irréparable. Je me laisse faire. Ce n’est pas l’envie de lui botter le cul, à ce tas de muflerie, qui me manque, mais je n’en vois vraiment pas la nécessité. On peut redresser le tort quelquefois, jamais les esprits tordus. C’est une question de mentalité.



Le professeur Allouche me téléphone au moment où je m’apprête à me mettre au lit. Mina me tend le combiné et s’efface. J’attends qu’elle referme la porte derrière elle pour ouvrir le débat :

— Oui ?

— J’ai essayé de te joindre toute la journée à ton bureau. Ta secrétaire m’a dit que tu étais absent.

Je comprends que c’est sa manière, à lui, de me demander si ce n’était pas moi qui faisais non de la tête à Baya.

— Elle ne t’a pas menti, professeur. J’étais en train de m’alarmer conformément à tes recommandations.

Son ton s’enhardit :

— Tu es allé voir le détenu ?

— Son directeur m’en a empêché.

— Pourquoi ?

— Ma chemise ne constituait pas une hypothèque probante.

Le professeur grommelle quelque chose qu’un bruit de friture résorbe, renifle et continue de soliloquer pendant cinq secondes.

— Par ailleurs, le rassuré-je, j’ai eu un entretien avec un ami avocat. Il a été attentif, courtois, mais absolument formel.

— C’est-à-dire ?

— SNP sera gracié dans cinq jours.

— Comment ça ? s’insurge le professeur, un chat dans la gorge.

— C’est pourtant clair : notre présumé forcené rentrera chez lui et reprendra une vie normale.

De nouveau, le professeur crachote un chapelet de jurons qu’il prolonge d’un soupir déconcerté :

— C’est affreux. Ils sont en train de commettre une erreur monstrueuse. On n’a pas le droit de traiter à la légère un dossier aussi explosif. Pourquoi refuse-t-on de m’écouter ?

— Tu nous aurais rendu une fière chandelle si tu l’avais piqué.

— Tu n’es pas sérieux.

— Peut-être, mais je suis fatigué.

Un coup d’œil, sur l’horloge murale, m’apprend qu’il me reste moins de dix secondes avant de tomber dans les pommes.

Au bout d’une kyrielle de protestations indignées, le professeur s’enquiert :

— Qu’as-tu l’intention de faire, Brahim ?

— Dormir.





4.


Je suis au fond du couloir et, depuis un bon bout de temps, j’observe Lino en train de faire du gringue à son reflet dans la glace des W.-C. Il se contemple sous tous les angles, réprimant par-ci un poil, vérifiant par-là les plis de sa veste, si fasciné par la géométrie olympienne de son profil qu’il ne me remarque pas.

À l’usure, et de peur d’y passer le reste de la journée, je me glisse derrière lui et roucoule dans le creux de sa nuque :

— Miroir, mon beau miroir aux alouettes, quel est le poulet algérois qui se rapproche le plus du dindon ?….

Lino me toise de haut en bas. Il n’est pas content de mon intrusion et commence à me trouver envahissant.

— C’est quoi ton problème, commy ?

— C’est toi qui en as un, fiston.

— Alors de quoi je me mêle ?

— Disons que ça m’intéresse.

Il me dévisage dans la glace.

— Tes ennuis ne te suffisent pas, commy ?

— On n’est pas seul au monde. Forcément, tout ce qui nous entoure nous interpelle.

— Je ne te suis pas.

— Il y a, en ville, un bruit qui court…

— Laisse-le courir, me coupe-t-il sèchement. Il est fait pour ça.

— Oui, mais c’est toi qu’il traîne derrière comme une casserole.

Ses mâchoires se contractent. La moutarde lui monte au nez. Ça ne m’intimide pas.

Lino voit bien qu’il ne fait pas le poids. En bon subalterne, il jette l’éponge, se déporte sur le côté pour ne pas abîmer sa cravate contre mon ceinturon et se dirige vers la sortie.

— Tâche de ne pas oublier toutes tes plumes au plumard.

Il médite mes propos, puis revient étaler la soie de sa chemise grenat à quelques centimètres de mon veston râpé.

— Je peux te poser une question, commissaire ?

Ce n’est la première fois qu’il m’appelle ainsi, mais jamais sur ce ton.

J’écarte les bras :

— Pourquoi pas ?

— Ça t’ennuierait de me lâcher les baskets ?

— Tu marcherais sur tes lacets.

Il dodeline de la tête, laminé par mes abus d’autorité, passe les doigts dans ses cheveux et s’en va.

Lino n’est pas bien. D’habitude, lorsque je le taquine, il encaisse avec classe. Depuis quelques jours, on dirait qu’il ne blaire plus personne. Il arrive le matin, le nez en l’air, s’entasse derrière son bureau et s’enferme dans ses pensées. Ce n’est pas sunnite. Coureur de jupons notoire, Lino passe le plus clair de son temps à hanter les ruelles interlopes en quête d’une pute bien en chair et pas assez chère. Quelquefois, il lui arrive de s’afficher avec une conquête moins réductrice dans un grill-room avant de l’investir l’espace d’une passe expéditive ou d’une culbute derrière un buisson, quelque part dans les bois de Baïnem. Le lendemain, il consacre la matinée au récit de sa prouesse coïtale et semble fier de faire saliver les flics surexcités rassemblés autour de lui. Ça ne va jamais bien loin. L’après-midi, je retrouve mon lieutenant plongé dans ses dossiers, laborieux et méthodique, si digne que je lui confierais volontiers ma propre sœur pour le week-end. Mais Lino a changé. Il fait plus attention à la raie au milieu de son crâne qu’à la concordance des temps dans ses comptes rendus. D’ailleurs, il n’est pratiquement jamais là. On le voit débarquer avec deux heures de retard, farfouiller dans ses tiroirs sans la moindre conviction, siffler une tasse de café et, dès que j’ai le dos tourné, pfuit !…. volatilisé.

Je le regarde s’éloigner. Quelque chose dans son allure me déplaît. S’il s’estime assez grand pour mener sa barque où bon lui semble, libre à lui de tenir le gouvernail comme il l’entend. Après tout, de quoi je me mêle ? Seulement, voilà, mon intuition de Little Big Brother forgé dans les pures traditions du FLN me dit que la boussole de mon apprenti navigateur est pipée et que, si je ne le surveille pas de très près, il a de fortes chances d’échouer sur des rivages obscurs.

Ce sentiment s’accentue davantage lorsque à midi, à la cantine du Central, l’inspecteur Bliss vient gâcher mon déjeuner. Il pose son plateau sur la table et s’assoit en face de moi, le sourire abject.

— J’espère que je ne te dérange pas ?

— Tu dérangerais une momie dans son sarcophage, lui dis-je.

Le fumier ne fait pas attention au dégoût qu’il m’inspire, regarde à droite et à gauche, comme il sied à ceux qui ont sans relâche un fantôme à leurs trousses, et se penche par-dessus mon dessert pour me murmurer :

— Le poisson n’est pas frais. Tout à l’heure, j’ai vu un chat sortir des cuisines. Il était pas bien.

— C’était peut-être ta gueule qui ne lui revenait pas.

Il retire son faciès émétique de sur mon yogourt. Adulé par le directeur, il est capable de me manquer de respect, et je m’en voudrais de me fouler le poignet sur sa mâchoire de minable, moi qui ai su garder les mains propres malgré le merdier que je remue à longueur de journée. Ses doigts tripotent la fourchette, taquinent une tranche de merlan, reviennent sur une arête à la teinte suspecte avant de déloger une olive ratatinée sous une feuille de laitue. Je comprends qu’il est en train de chercher ses mots et me mets à tambouriner avec mon couteau sur le bord de mon assiette pour le déconcentrer.

— Llob, mon frère, soupire-t-il, si j’ai choisi de me joindre à toi, ce n’est nullement parce que ta compagnie m’ouvre l’appétit. Je sais ce que tu penses de moi, et tu sais ce que je pense de toi ; inutile de nous attarder là-dessus. Je suis juste venu attirer ton attention sur ton imbécile de Lino… Ce n’est pas dans mes habitudes de jouer au sauveur de dernière minute, et ce n’est pas, non plus, l’envie de le signaler au boss qui me manque – Dieu seul sait combien ce genre d’opportunité me stimule –, toutefois, si j’ai préféré m’adresser d’abord à toi, qui es son supérieur immédiat, c’est parce que tu es le seul capable de l’éveiller à lui-même…

— Tu ne peux pas abréger ? J’ai ma sole qui commence à sentir mauvais.

Il ricane, Bliss. Une horde d’hyènes ne lui arriverait pas à la cheville. Sa fausseté de jeton déclenche une multitude de frissons dans mon dos. D’un coup, le morceau de tomate, que j’étais en train de savourer, remplit mon palais de sécrétion bilieuse.

— C’que tu peux être stupide, grogne-t-il.

Il ramasse son plateau et se lève. Dans son esprit, il s’est acquitté de son devoir ; le reste, il s’en fiche. Il éprouve même un malin plaisir à l’idée de me tenir pour responsable quant au devenir de mon principal coéquipier. Pour me rafler la der, il ajoute, avec suffisamment de voix pour que les autres entendent :

— Je croyais que tu avais de la considération pour tes hommes…

Puis, le rictus aussi tranchant qu’un couperet, il file s’attabler avec une bande d’agents manifestement écœurés par mon attitude.

— Tu devrais l’écouter, me souffle-t-on par-derrière.

Je me retourne. Le lieutenant Chater, chef de la section spéciale, me cligne de l’œil. La lueur fugitive dans son regard m’amène à passer le bras par-dessus le dossier de mon siège.

— Tu as l’air d’en savoir un bout, toi aussi.

Chater, qui a fini son déjeuner et qui s’apprête à rejoindre son poste, marque un temps d’arrêt, histoire de peser le pour et le contre.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Le mieux serait de lui en parler, commissaire. Lino a besoin que l’on s’intéresse à lui.

— C’est-à-dire ?….

La gêne de Chater est évidente, mais la gravité de la situation prend le dessus sur les autres considérations.

— Personne, à la basse-cour, n’aimerait qu’il lui arrive des vacheries, tu comprends ?

— Qu’est-ce que vous avez, tous, à tourner autour du pot ?

— Les gars jasent, au Central. Ils trouvent que pour un petit fonctionnaire dont le salaire suffit tout juste à lui éviter de crever de faim, Lino exagère. Il change de costumes plus fréquemment qu’une star.

— Et alors ?

— Et alors, j’sais pas quoi dire. Ton lieutenant est libre de flirter avec la reine Élisabeth, s’il pense qu’il a des chances de tromper la vigilance de sa garde prétorienne. Malheureusement, la dame qu’il fréquente n’a pas de garde prétorienne, et Lino n’a aucune chance d’être freiné dans sa ruée vers les emmerdes.

Sur ce, il me salue.

Une fois seul, je découvre que je n’ai plus envie de bouffer et en déduis que le poisson, effectivement, ne devait pas être frais.



L’après-midi, je surprends Lino en train de sommer l’inspecteur Serdj de s’occuper de ses oignons. Ils sont dans le bureau de Baya, et la discussion n’en finit pas de s’envenimer au milieu d’une tornade de papiers volants et de grincements de chaises. Serdj essaie de calmer les choses de sa voix rampante. Il se tient contre le mur, les mains en avant, le cou englouti par les épaules. Lino l’accule et agite un doigt furibard dans tous les sens. De son côté, Baya n’arrive pas à placer un mot. Elle voit bien que la situation est sur le point de dégénérer et, femelle reléguée au rang des moins que rien, il ne lui reste que les yeux pour implorer les deux hommes.

Elle est soulagée de me découvrir dans l’embrasure de la porte.

— C’est quoi, ce bordel ? je rugis.

Serdj avale convulsivement sa salive. La vénération qu’il a pour moi, conjuguée à la grossièreté qui vient de gicler de ma bouche, manque de l’étouffer. Lino, lui, continue de prendre son doigt pour une machette, se foutant royalement de mon cri de sommation. Ses yeux ardents s’accrochent à ceux de l’inspecteur comme s’ils cherchaient à les bousiller. Je dois le saisir par l’épaule pour le retenir.

— Mollo, le binoclard. Quand le patron dit : « Couché ! » on s’écrase, vu ? Ici, c’est mes quartiers, et je ne permets à personne de hausser le ton par-dessus le mien.

Lino recule enfin, sans quitter l’inspecteur des yeux. Il passe le poignet sur ses lèvres palpitantes, vibre cinq secondes, renifle à s’esquinter les naseaux et revient à la charge :

— Je suis majeur et vacciné, braille-t-il à l’adresse de Serdj. Je n’ai pas de leçon à recevoir, surtout pas d’un plouc de ton espèce. Ma vie, ça me regarde. Je sors avec qui je veux et je me sape comme je l’entends. Est-ce que je puise dans ta tirelire ?

— O.K., admet Serdj, conciliant, je retire ce que j’ai dit. Ce n’était pas dans mes intentions de t’être désagréable.

— T’as été plus que désagréable, kho, tu as été chiant. Est-ce que je t’ai demandé l’heure ?

— Non.

— Alors de quoi je me mêle ?

Lino se souvient de ma main sur son épaule. Avec deux doigts, il la soulève comme s’il s’agissait d’un détonateur. Je suis sidéré par l’indélicatesse de son geste, mais je passe l’éponge. Le lieutenant est à une virgule d’imploser et je n’ai pas envie de le ramasser à la petite cuillère. Sa respiration débridée me mitraille la figure tandis qu’une salive laiteuse fermente aux coins de sa bouche. C’est vrai qu’à l’instar de ses congénères Lino est une goutte de nitroglycérine à l’affût du moindre soubresaut, pourtant c’est la première fois qu’il se fout dans une colère pareille.

— Est-ce que je peux te parler ? lui demandé-je.

— À propos de quoi ?

— Viens dans mon bureau.

— J’ai pas le temps.

— Ne fais pas l’andouille et suis-moi. Ce ne sera pas long.

— J’suis pas d’humeur, commissaire. Je préfère clore le chapitre tout de suite. J’suis fatigué et j’ai besoin de rentrer chez moi.

— Ce n’est pas encore l’heure de la fermeture.

Lino s’obstine. De nouveau, il foudroie Serdj d’un œil vorace, rajuste le col de sa chemise, me bouscule presque et se dirige vers la sortie du Central.

— Je te dis que ce n’est pas encore l’heure.

— J’suis pas sourd, maugrée-t-il, histoire de me signifier qu’il m’envoie balader.

Après le départ du lieutenant, je prie Serdj d’éclairer ma lanterne. L’inspecteur tente de minimiser l’incident. Je cogne sur le bureau ; il hisse pavillon blanc. On dirait qu’il n’attendait que cela pour dégueuler ce qu’il a du mal à digérer. Il commence par m’expliquer que Lino se conduit de façon bizarre ces derniers temps, plus précisément depuis qu’il s’est amouraché d’une dame de la haute.

— Il m’a demandé de l’argent, raconte-t-il. Je te le rendrai demain, à la première heure, qu’il a promis. Je peux toujours courir… Deux jours après, il embobine Baya et lui soutire la moitié de sa paie. J’ai des projets, qu’il a prétexté. Des projets féconds, car Lino ne distingue plus un collègue d’un bailleur de fonds. Il se rabat sur n’importe qui. En trois semaines, la moitié des gars du Central lui réclame du fric, et ça n’a pas l’air de le décourager… Cette dame n’est pas à portée de sa bourse. J’ai pensé qu’il allait s’en apercevoir et décrocher. Lino fait l’autruche. Il prend de plus en plus goût au luxe et à l’extravagance. Les collègues se font des cheveux pour lui. Ils sont persuadés qu’à cette allure, le lieutenant sera obligé de gaffer, et gravement, si vous voyez ce que je veux dire. Alors, je suis venu bavarder un peu avec lui dans l’espoir de lui faire entendre raison. Résultat, vous venez d’y assister. Lino n’a plus sa tête.

Je repose mon menton entre le pouce et l’index pour réfléchir à cette histoire pendant que Baya surveille le froncement de mes sourcils. Au bout d’une méditation, je dis à Serdj :

— Qu’est-ce qui vous autorise à avancer que Lino se fait pigeonner par une fausse vierge ? Vous connaissez la dame ? Elle est fichée chez nous comme entraîneuse, vous avez des preuves qu’elle le manipule ?

Serdj gonfle les joues :

— Pas vraiment.

— Dans ce cas, pourquoi cette dramatisation ?

— C’est le pressentiment général, au Central, commissaire. Lino vit au-dessus de ses moyens. C’est parce qu’il n’arrive pas à suivre le rythme que lui impose la dame qu’il s’essouffle déjà. Il est sur les nerfs du matin au soir. Ce n’est pas normal.

— Je crois qu’il n’y a pas le feu, hasardé-je.

— Je ne suis pas de cet avis, insiste Serdj, tarabusté. Lino perd les pédales. Je le connais. Lorsqu’il réagit comme il vient de le faire, c’est qu’il ne retrouve plus ses marques.

De la main, je prie l’inspecteur de garder son sang-froid.

— Serdj, mon pauvre Serdj, ne comprends-tu pas que notre Lino est en train de négocier enfin sa vraie crise de puberté ? C’est pourtant clair et net : il est amoureux, c’est tout… Lino est a-mou-reux.

— Vous croyez ?

— Ça crève les yeux.

Serdj est sceptique.

Je lui explique :

— L’amour est une délicieuse invraisemblance, un formidable chamboulement ; c’est un désastre merveilleux. Et Lino est en plein dedans. Il naît au monde de l’autre, tu saisis ? Il se découvre, prend conscience de sa véritable dimension et, content de son aubaine, il déconne ferme. Comme font tous les amoureux, depuis la nuit des temps.

— C’est arrivé si vite, commissaire. Il y a de la précipitation dans l’air, et Lino est maladroit.

— C’est le coup de foudre. Ça ne vous laisse pas le temps d’ajuster le tir. Et on n’y peut rien.

— Coup de foudre ? tique Serdj, qui, bien sûr, ne sait pas ce que c’est puisqu’il a été marié à dix-sept ans avec une fille qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, comme on a coutume de procéder dans les familles conservatrices.

Et là, je deviens tout chose.

Coup de foudre !

La résonance d’un tel vocable, au milieu d’un cagibi aussi dénué de romantisme qu’un cabinet dentaire, me catapulte à travers mille féeries. Sans m’en rendre compte, ma voix fléchit, mon être ploie tel un saule pleureur et je m’entends raconter :

— J’ai eu le coup de foudre, moi aussi. C’est pire que l’insolation. Je me souviens : le pays accédait à l’indépendance et Alger se shootait au baroud. On riait, on caracolait, on se soûlait ferme entre deux lynchages ; bref, on renaissait au monde au forceps. C’était intenable et époustouflant à la fois. Et au milieu du délire et des couleurs criardes, il y avait cette gare de banlieue, grise comme une île perdue au large des naufrages. Une gare qui se taisait. D’autres gens, moins vernis, s’apprêtaient à s’expatrier vers l’abîme. Au milieu des familles entassées sur leurs balluchons, parmi les regards transis et l’ombre des silences, elle était là, assise sur un banc, à l’écart dans un coin, suspendue entre la liesse des rues et le chagrin des quais. La lumière de la baie vitrée l’habillait d’une réverbération que jamais je n’ai réussi à cerner. C’était une Française, de vingt-trois, vingt-cinq ans, belle comme tout, avec des yeux plus vastes que la Méditerranée. Elle portait un petit chapeau triste, et pas de boucles à ses oreilles. Sa valise en carton devait constituer l’essentiel de sa fortune. Une longue robe noire lui descendait jusqu’aux chevilles, et sa veste courte disparaissait presque derrière ses gros boutons capitonnés. Le tissu laissait à désirer, mais la coupe était impeccable. Seule une main fine et calme, semblable à la sienne, pouvait marier autant d’humilité à tant de perfection… Ce jour-là, je me croyais le plus heureux des hommes. J’avais dansé sur tous les boulevards, et bu dans tous les bistrots avant de venir chercher je ne sais quoi au fond de cette gare de banlieue où je n’avais aucune raison de me rendre. C’était peut-être à cause d’elle que j’étais là, tétanisé par son vague sourire, incapable de tenir droit un jour de grande victoire. Dehors, le soleil refusait de décliner. Dans la gare, c’était déjà la nuit. Soudain, elle a levé les yeux sur moi ; on aurait dit qu’une déferlante me happait…

Je me tais. Brutalement. La gorge nouée. Serdj baisse la tête, ému. Baya couine imperceptiblement, le nez dans son mouchoir. Autour de nous, on entendrait zézayer un moustique. Bouleversé par l’évocation d’un tel souvenir, je me réfugie dans la contemplation de mes mains.

— Et que s’est-il passé après ? me demande Serdj d’une voix déchiquetée.

— Après, je lui fais, en hochant la tête… Après, Mina m’a foutu son coude dans les reins et elle m’a réveillé.





5.


Depuis longtemps orpheline de ses pavés, la chaussée est devenue un sentier de chèvres qu’une impasse tente de contenir derrière une barricade de détritus. De part et d’autre, des immeubles fatigués attendent la prochaine secousse tellurique pour ensevelir, une fois pour toutes, les esprits frappeurs qui les hantent. Un brigadier me repère tandis que j’essaie de négocier une acrobatie au milieu des monceaux d’ordures. De la main, il me conseille de me ranger sur le côté. J’opine du chef et abandonne mon tacot au pied d’un lampadaire décapité.

— Par ici, commissaire.

Il me promène parmi les ornières jusqu’à une bâtisse et se met à brailler, après les curieux rassemblés au rez-de-chaussée :

— Laissez passer monsieur le commissaire !

Une grosse ménagère se retourne pour voir de quoi a l’air une autorité locale. Ma bedaine et mes bajoues la rassurent. À son tour, elle se met à crier aux autres de s’écarter.

Je fends le beau monde comme un monarque sa cour et grimpe les marches geignardes de l’escalier. Le plancher des paliers est tel qu’en grattant une allumette on pourrait voir ce qui se passe à l’étage en dessous. J’avance à tâtons, une main contre le mur, l’autre sur les narines à cause de la puanteur. Inutile de chercher un commutateur ; il n’y a même pas un bout de fil pour vous éveiller à vous-même.

Un flic monte la garde devant l’appartement au bout du couloir, le doigt dans le nez ; je suis obligé de le pousser sur le côté pour passer. Dans la pièce encombrée de fagots de misère, une femme est assise sur une paillasse, trois gamins apeurés contre la poitrine. Ses cheveux tourbillonnants et son regard inexpressif me glacent les entrailles.

Serdj soulève une tenture crasseuse et me rejoint dans le vestibule. Je suis étonné de le trouver là. Normalement, c’est à Lino de se charger de ce genre de situation. Mais, depuis qu’il s’est découvert des affinités avec Narcisse, Lino est introuvable. Serdj perçoit mon ras-le-bol, soulève légèrement les épaules, histoire de me signifier que lorsqu’un collègue se fait rare, ce n’est pas bien méchant de lui tenir sa place au chaud, quitte à se consumer dessus.

— Le lieutenant a un empêchement, ment-il.

— Quel genre d’empêchement ?

Serdj devine que je ne suis pas d’humeur. Il déglutit pour chasser le caillot qui cherche à se substituer à sa pomme d’Adam.

— En vérité, se dégonfle-t-il, je n’ai pas réussi à le joindre.

— Il devait être de permanence.

— Je ne sais pas où il est passé.

— Ah oui…

Serdj baisse la tête.

— C’est quoi, le topo, par ici ?

Il redresse la nuque et me devance vers le fond de l’appartement où des agents, sans conviction, tentent de raisonner quelqu’un retranché derrière une porte verrouillée.

— Il s’appelle Rachid Hamrelaine, quarante-six ans, cinq gosses dont deux en fugue. Ses voisins le présentent comme un type correct, discret et sans histoire. Il s’est enfermé dans sa chambre depuis plus de cinq heures. Au début, il hurlait qu’on lui fiche la paix. Maintenant, il se tait. Je crois qu’il n’a plus la force de crier.

— Il est comment ?

— J’ai jeté un coup d’œil par le trou de la serrure. Il perd beaucoup de sang.

— Je suppose qu’on ne peut pas défoncer la porte.

— Il a juré de se défenestrer.

— Il est peut-être en train de bluffer.

— Peut-être, mais qui oserait le vérifier ?

Je me tourne vers une fenêtre aux carreaux crevés, contemple la bouteille de gaz butane posée n’importe comment dans une alcôve réaménagée en cuisine, les casseroles cabossées et les épaisses couches de saleté en train de moisir sur les murs. L’appartement n’a pas grand-chose à envier aux étables. La misère, ici, fait comme chez elle et s’autorise même un excès de zèle.

— C’est vrai que c’est pas la joie, mais pourquoi opter pour le pire ?

Serdj me prie de le suivre dans un séchoir horrible, pour ne pas être entendu par les enfants.

— Il travaillait comme livreur auprès d’une entreprise étatique. Au cours d’une mission, il a eu un accident de circulation et y a laissé une jambe. Depuis huit ans, il n’arrive pas à régulariser sa situation auprès de la caisse sociale de son ministère. Il n’a même pas bénéficié d’une pension provisoire. Du jour au lendemain, on a bloqué sa solde. D’après les voisins, il a essayé tous les moyens, observé plusieurs grèves de la faim ; en vain. Il y a quelques jours, il a reçu un ordre d’expulsion du logement. C’était trop. Ce matin, il a parlé à sa femme et à ses enfants et leur a dit que puisque personne ne voulait l’écouter ici-bas, il ne lui restait plus qu’à porter l’affaire devant le bon Dieu. Il s’est retiré dans sa chambre et s’est ouvert les veines. Il était déjà saigné à blanc à notre arrivée. Nous avons essayé de le raisonner. Il refuse de nous entendre.

— Il a pris quelque chose ?

— Sa femme certifie qu’il n’a jamais touché à la boisson ni aux barbituriques. C’est un type pieux.

— Vous avez appelé une ambulance ?

— Elle arrive.

— Bon, je vais lui parler. Ne serait-ce que pour le tenir éveillé jusqu’à l’arrivée des brancardiers…

Soudain, un fracas. Des hurlements retentissent dans la rue. Nous nous précipitons sur le balcon. Le misérable a fini par se jeter dans le vide. Trois étages plus bas, il gît les bras en croix, face contre le sol, sa prothèse tordue à côté de lui.



Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

Le matin, j’arrive au bureau avant le planton. Pendant une bonne dizaine de minutes, j’ai erré dans les couloirs en quête de je ne sais quoi. Ensuite, lorsque les premiers sous-fifres ont commencé à débarquer, je me suis enfermé à double tour dans mon box et j’ai essayé de décompresser en ne pensant à rien. Baya est arrivée à son tour, fardée comme un dragon chinois. Elle a dit quelque chose que je n’ai pas bien intercepté puis, devant mon air lugubre, elle a préféré regagner sa niche et faire celle qui n’est pas là. Au bout d’une interminable apnée, je remonte en surface pour essayer de me reprendre en main. Rien à faire. Le corps du misérable désarticulé sur le sol me rattrape. De nouveau, je ferme les yeux et replonge dans la fange de mes fixations.

Le téléphone s’en mêle.

C’est le dirlo :

— Brahim ?….

— Monsieur le directeur…

— Tu as une minute ?

— Bien sûr.

— Alors secoue ta grosse caisse et rapplique au troisième, fissa !

Lorsque le dirlo monte sur ses grands chevaux, c’est qu’un moulin à vent n’est pas loin. Je ne me suis pas trompé. Monsieur le directeur a toutes les raisons d’abuser de ses prérogatives : Il a pour hôte Haj Thobane en personne, c’est-à-dire un inépuisable stock de pots-de-vin et de passe-droits.

Haj Thobane est un personnage influent au Grand-Alger. Un historique. À l’entendre, c’est lui qui aurait botté le derrière à de Gaulle. Bien sûr, dans mon pays, ce genre de mythe a la peau si dure qu’un rhinocéros renoncerait à s’y frotter. Cependant, malgré l’invraisemblance frappante de ses faits d’armes, Haj Thobane a, au moins, deux mérites ; l’un philosophique, l’autre alchimique. Primo, il réduit en pièces la fameuse théorie de Darwin selon laquelle l’homme descend du singe. Haj Thobane, lui, descend directement de son arbre. Secundo, pour ne pas être emporté par le vent qui tourne, il s’applique à garder H-24 ses poches pleines, n’en extirpant une liasse de fafiots que pour la remplacer illico par un ripou, si bien que quand il fait tinter ses pièces de monnaie, c’est toute la ville qui tire la langue, pareille à un joli toutou. Avec lui, rien ne se perd, tout se récupère ; les hommes comme l’Histoire, y compris la main que je m’abstiens de lui tendre. Pourtant, malgré la répugnance que m’inspire son espèce, je suis presque ravi de le trouver là, dans le bureau du dirlo, aussi à l’aise dans son canapé qu’un cobra royal sur le turban d’un fakir. Quand bien même elles seraient pourries côté cour, les grosses fortunes se rachètent admirablement côté jardin, ce qui a l’avantage – tout principe révolutionnaire mis en veilleuse – de nous changer, de temps à autre, de la déprime ambiante.

Le dirlo me présente :

— C’est notre Brahim.

Haj Thobane m’adresse un sourire censé me charmer. Ayant oublié mes lunettes sur mon buvard, ça me laisse aussi froid qu’une tranche de saucisson. Nous nous sommes rencontrés combien de fois, Haj Thobane et moi ? Cinq, dix fois ?…. Un peu plus, peut-être. Au moindre pépin, il rapplique chez nous car il est très ami avec le patron. Pourtant, à chaque occasion, il fait celui qui ne se rappelle pas où il m’a déjà vu. C’est vrai qu’en comparaison avec cette catégorie de requins, on fait figure de menu fretin, mais il ne faut pas exagérer.

Le dirlo me propose un fauteuil. Sa déférence m’inquiète. Je prends place en face du nabab et serre les cuisses avec la vigilance d’une sainte-nitouche refusant de croire que les gynécologues sont tous des impuissants.

— Tu as bonne mine, me flatte le dirlo en se joignant à nous.

— Merci, monsieur le directeur.

— Vous lui donneriez cinquante-cinq balais, Haj ?

Haj Thobane fait celui qui n’en revient pas.

— Sans blague !

— Je vous assure que notre Brahim a fêté ses cinquante-cinq ans il y a moins d’une semaine.

Haj Thobane se renverse de stupéfaction admirative. De mon côté, je reste sur mes gardes, jouant toutefois le jeu pour ne pas froisser le patron. Depuis que j’ai formulé une demande de prêt social, j’essaie de la mériter.

— C’est un écrivain, aussi, ajoute le dirlo.

— C’est-à-dire ?

— Ben, il écrit des bouquins.

— C’est pas vrai !

— Mais si, je vous assure. Il a même eu droit à des papiers élogieux dans la presse.

Haj Thobane a maintenant les yeux aussi écarquillés que les naseaux d’un hippopotame envasé. Il pousse l’estime jusqu’à se lever pour me serrer la main.

— Un flic qui écrit, n’est-ce pas révolutionnaire ? s’exclame-t-il.

— À propos de révolution, fait remarquer judicieusement monsieur le directeur, Sy Brahim est un ancien moudjahid.

Là, Haj Thobane n’en peut plus. Littéralement subjugué, il me donne l’accolade. Si ça ne tenait qu’à lui, il verserait volontiers une ou deux larmes pour me montrer combien il est fier et heureux de serrer contre lui un maquisard, c’est-à-dire un héros, un vrai, même s’il n’a pas réussi dans les affaires comme les rentiers de la Toussaint. Pendant qu’il m’esquinte le dos avec ses grosses tapes enthousiastes, j’essaie de ne pas prendre son exaltation pour argent comptant. Certes, il m’arrive quelquefois de flirter avec les berceuses, mais jamais au point de croire qu’un zaïm milliardaire de l’envergure de Haj Thobane puisse me tenir dans ses bras uniquement pour me féliciter. Mieux : je reste persuadé qu’il est en train de me soupeser et de voir dans quelle poche – celle de sa veste ou bien celle de son pantalon – il va devoir me ranger.

— C’est merveilleux, halète-t-il. Le miracle de notre glorieuse révolution est incarné par cet homme qui a su, malgré l’incompatibilité des deux vocations, associer le métier de flic au talent du poète. C’est bien la première fois que j’assiste à une éclipse de ce genre. Je ne crois pas que ça puisse se produire sous d’autres cieux. Un commissaire romancier ! Vraiment, c’est… c’est…

— Contre nature ? présumé-je.

M. le directeur éclate de rire pour couvrir ma bourde d’une part et, d’autre, pour me supplier de ne pas gâcher la solennité de l’instant. Je sais surtout qu’il rencontre un certain nombre de problèmes financiers pour achever la construction de sa villa, et en déduis que la charité du milliardaire repose exclusivement sur ma courtoisie.

Haj Thobane s’essouffle enfin, à mon grand soulagement. Il s’affaisse dans le fauteuil, croise les genoux et repose ses mains dessus. Ses yeux, un moment pétillants, s’immobilisent et ses traits retrouvent l’expression de leur rapacité. Je comprends que l’entracte est fini, qu’il est temps de passer aux choses sérieuses.

— Ben, voilà, commence-t-il avec cette approche méthodique qui rappelle celle d’un épaulard tournant autour de sa proie, je suis désolé de vous importuner de bon matin, monsieur Brahim, mais il s’agit d’un officier que vous connaissez…

— Je ne connais aucun officier, lui dis-je sans ménagement, ni dans l’armée au cas où vous vous attendiez à ce que j’intervienne au profit de l’un de vos protégés, ni dans la douane au cas où vous auriez des containers bloqués par les services portuaires…

Mon excès de zèle scandalise le dirlo qui manque d’avaler son dentier. Haj Thobane, lui, est ahuri par mon inconvenance. Il consulte du regard le patron, l’air de lui demander si je ne suis pas un petit peu grillé de la caboche, ensuite son regard de dieu intérimaire revient m’écraser du poids de l’anathème.

— Je vous trouve bien impulsif, monsieur Brahim Llob. Ce n’est pas prudent, pour quelqu’un de malhabile. Sérieusement, croyez-vous que je m’adresserais à un banal commissaire de police de votre acabit si j’avais un quelconque problème du côté de l’armée ou de la douane ? Je suis Haj Thobane : je peux vous faire rappliquer dans son pyjama n’importe quel ministre, petit bonhomme. Tout de suite. Rien qu’en claquant des doigts…

Je présume que lorsqu’on pèse lourd sur les chiffres, on n’est pas tenu de peser ses mots.

Il pointe un index sur moi :

— Vous avez une appréciation erronée de votre personne, monsieur Llob. Vous devriez mettre un peu d’eau dans votre vin.

— Je suis musulman.

— Dans ce cas, mettez de l’ambre gris dans l’eau qui sert à vos ablutions. Je ne suis pas venu solliciter vos performances. Tout à fait entre nous, il me faudrait un microscope pour vous localiser. Seulement, il se trouve qu’un officier de votre service n’arrête pas de semer la pagaïe dans mes restaurants…

Il se remet sur ses pattes courtes.

— Si ça ne tenait qu’à moi, je l’aurais pris par l’oreille et balancé dans la poubelle en veillant à ne pas trop me salir les doigts. Après enquête, il s’est avéré qu’il s’agit d’un lieutenant de police et qu’il relève du Central. Comme je suis très ami avec votre directeur, monsieur Llob, et comme je n’aimerais pas qu’un lamentable officier fausse une copinerie vieille de dix ans, j’ai jugé indiqué de me déplacer jusqu’ici afin de mettre un terme au malentendu dans la discrétion et la bonhomie.

Le dirlo est rouge comme une pivoine. Pris au dépourvu, il ne sait plus s’il doit se jeter sur moi ou bien aux pieds de son hôte pour le supplier de rester encore un peu. Haj Thobane ne restera pas une minute de plus. Il repousse le fauteuil et, les veines du cou aussi grosses et remuantes que des lombrics, marche sur la porte.

Il pivote au beau milieu du salon et braque de nouveau un index dans ma direction.

— Dites à votre lieutenant de se tenir hors de portée de mon crachat, commissaire Llob. Les blattes de son espèce s’y diluent plus vite qu’un grain de sel. Dites-lui surtout que sa plaque de poulet n’a pas cours dans mes établissements et que, la prochaine fois, je le flamberai avec.

Le dirlo tente de se rattraper. Trop tard : le nabab sort dans le couloir et s’engouffre dans l’ascenseur. De la main, il prie son lèche-bottes de ne pas le raccompagner. Les grilles coulissent, et la boîte nous le dérobe. Pendant de longues secondes, le dirlo reste patraque, la tête dans les mains, les mâchoires proéminentes. Il marmotte un chapelet d’imprécations et se retourne vers moi. D’un coup, ses narines rejoignent ses sourcils dans un cri de bête blessée :

— Ce que tu viens de faire est inqualifiable.

À qui le dit-il ? J’ai essayé de garder mon sang-froid, pourtant.

Il déglutit pour discipliner son souffle, revient vers moi et me murmure, sur un ton qui, de syllabe en syllabe, va se prolonger dans un glapissement effarant :

— J’aurais dû me méfier de mes saints et m’abstenir de t’associer à notre entretien… Je te savais imbu de ta personne, mais j’ignorais que tu étais le roi des cons. Quelle mouche t’a piqué, commissaire ? Tu as été d’un crétinisme épouvantable… Silence ! Je ne veux pas t’entendre ajouter une seule ânerie. Si tu penses me froisser avec mes amis, tu fais fausse route. Mes amis ont le sens du discernement, eux. Et d’un !…. De deux : tu vas illico convoquer ton corniaud de Lino dans ton bureau et lui tirer les oreilles jusqu’à lui faire rentrer le nez dans la figure. Depuis un bon bout temps, j’intercepte des échos quant à ses frasques tapageuses. Pire : il use de ses galons de lieutenant de police pour déployer son bordel partout où il se manifeste et, par voie de conséquence, il traîne l’institution, toute l’institution, dans la boue.

— Monsieur le directeur…

— La ferme ! Je suis au courant de ce qui se passe au Central, et de ce qui se traficote en dehors de notre enceinte, commissaire. J’ai des rapports ténébreux sur chaque fait et geste. Les tribulations de ton connard de Lino sont en train de constituer un pavé. Je ne tiens pas à entrer dans les détails. Par contre, je te somme, im-mé-dia-te-ment, de le river à son clou.

— Dois-je comprendre que je suis responsable de ses aventures extraprofessionnelles ?

— Absolument.

— Je ne suis pas d’accord. Le lieutenant Lino est majeur et vacciné. Sa vie privée ne regarde que lui.

— Pas lorsqu’il sévit en brandissant son insigne de flic.

Je baisse la tête, fortrait :

— Je vais voir ce que je peux faire, monsieur le directeur, grogné-je, uniquement pour prendre congé.

— Autre chose : dis à ton pigeon que la colombe qu’il exhibe passionne peut-être la galerie, mais qu’à sa place je ferais gaffe à mon ramage. Elle va le plumer. Et après, il n’osera plus se dresser sur ses ergots sans se couvrir de ridicule.

— C’est clair, monsieur le directeur.

— Quant à toi, commissaire, la prochaine fois que tu te donnes en spectacle devant l’un de mes hôtes, je te jure… je te jure…

Une toux lui ravage le gosier et le plie en deux. La figure congestionnée et les doigts autour du cou, il me congédie de son autre main en titubant vers une carafe d’eau minérale.

Je débarrasse le plancher avant qu’il me claque entre les pattes.



Cinq minutes plus tard, Bliss envahit mon bureau avec la fausse légèreté d’un sortilège en quête d’un esprit engourdi. Feignant de s’intéresser au plafond, il se gratte le menton et, mine de rien, s’enquiert :

— J’ai cru savoir qu’un Mister Hyde rôdait au troisième.

— Et c’est qui, Mister Hyde ?

— Quelqu’un qui soulève des hurlements là où il se manifeste. J’étais chez la secrétaire du patron lorsque j’ai entendu brailler. J’ai demandé à la secrétaire s’il y avait le feu quelque part ; elle a répondu qu’elle l’ignorait. J’ai jeté un coup d’œil dans le couloir et j’ai vu Haj Thobane sortir de ses gonds. Il hurlait comme c’est rarement faisable.

— Il s’était peut-être pris le pubis dans la fermeture de sa braguette.

— Il aurait hurlé moins fort. En plus, il y avait un type rond en face de lui. Haj était sûrement après lui.

— Il était rond comment, le type ?

— Ben, genre à empêcher les bons flics d’entretenir des relations intelligentes avec les gens de la haute.

Là, je le vois venir.

Je repose mon crayon sur le buvard et grogne :

— Qu’est-ce que tu veux, l’asticot ?

Il se reprend le menton entre les doigts, histoire de trouver les mots justes, ensuite il concentre son regard sur le mien de façon à le réduire en pièces :

— C’est pas tous les jours qu’une manne céleste nous rend visite, Llob. Je trouve injuste qu’un mal luné foute en l’air les vœux de ses collègues simplement parce qu’il s’est levé du mauvais pied. On est bien, au Central. On fait bonne figure, et ça nous aide à ne pas trop surcharger nos ardoises. Si tu es diabétique, tu auras droit à ton quota d’insuline gratis. Mais, de grâce, laisse-nous nous sucrer en paix.



Nous avons profané l’intégrité territoriale de l’ensemble des cabarets du littoral, provoquant un accès d’apoplexie chez le cheptel lustré du Grand-Alger. Vers 11 heures du soir, nous atteignons Le Sultanat bleu, une chasse gardée érigée sur un rocher, au bord de la mer. Je demande à l’inspecteur Serdj de m’attendre dans le tacot et grimpe le perron en marbre vergeté de la prestigieuse demeure.

L’eunuque harnaché, en faction devant l’entrée, est à deux doigts de crever d’indignation. Chaque marche que j’escalade semble lui porter l’estocade. Au moment où j’arrive à sa hauteur, il tente de me barrer la route à la manière des hallebardiers :

— Vous êtes sûr de savoir où vous allez, monsieur ?

— Pas exactement, Casimir, mais j’y arriverai.

Je lui montre la bretelle de mon Beretta 9 mm, l’écarte comme une tenture et traverse le hall avec la vaillance d’un ours longeant un camp de scouts. Quelques poufiasses peinturlurées hoquettent de frayeur en se dépêchant de se mettre à l’abri. Je les ignore et poursuis ma trajectoire jusque dans une cour paradisiaque peuplée de couples magnifiques en train de s’en mettre plein la vue autour d’une piscine.

Un aristocrotte sursaute en me découvrant à côté de lui. Il me dévisage, puis regarde le ciel, cherchant de quelle planète j’aurais bien pu tomber.

— Belle soirée, lui susurré-je.

— Et comment ! s’étrangle-t-il en s’éloignant, probablement pour alerter l’équipe de décontamination.

Je rajuste une cravate imaginaire et laisse mon regard tituber au milieu des grosses fortunes. Nos tourtereaux sont là, pelotonnés dans un coin peinard, tournant le dos au monde entier. J’ai rencontré un tas de sirènes sur les rivages de mon pays, été ébloui à maintes reprises par les égéries de Kabylie, mais la houri qui sourit là, sur la terrasse du Sultanat bleu, paraît, à elle seule, illuminer le belvédère mieux qu’un feu sacré. Elle est si belle, avec sa crinière crépusculaire et ses yeux incandescents, que je ne comprends pas pourquoi le siège, sur lequel elle trône, tarde à s’enflammer.

Non ! je ne les dérangerai pas. Ils sont si charmants, semblent si heureux. Quand bien même, à côté de sa compagne, Lino ferait figure d’ombre chinoise, je ne me souviens pas de l’avoir vu aussi frais, détendu et content de lui. Je les observe un instant, me surprends à sourire lorsqu’ils rient, à m’étreindre les doigts lorsque leurs mains fusionnent, attendri, presque honteux de fouler de mes savates pourries le fief de leur idylle.

Sans bruit, en veillant à ne pas me faire remarquer, je rebrousse chemin et c