Main La nudité du pouvoir

La nudité du pouvoir

EDEN2182127
Year:
2018
Language:
french
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1

La Part du mort

Year:
2012
Language:
french
File:
EPUB, 2.31 MB
2

La Nuit

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 1.77 MB
La nudité du pouvoir





			Nous vivons un moment politique inédit dont l’élection d’Emmanuel Macron est à la fois le symptôme et l’opérateur. Les hommes politiques ressemblent plus à leur époque qu’à l’idéologie dont ils se réclament. La nôtre ne fait pas exception. Il fallait à notre pays un certain culot pour élire à la magistrature suprême un jeune homme quasiment inconnu, négociateur habile du compromis autant que « traître » méthodique. Emmanuel Macron est le personnage héroïque de cette modernité où les élites désertent les valeurs de dette, de justice et d’égalité au profit de celles de performance et d’efficacité.

			La vision du monde d’Emmanuel Macron est sans cesse claironnée : l’entreprise est le « foyer d’expérience » à partir duquel doit s’organiser le gouvernement de soi et des autres. Elle doit modeler la société, l’État, la Nation start up, l’individu lui-même. Pour mettre en oeuvre cette politique, Emmanuel Macron construit méthodiquement l’édifice d’un pouvoir vertical, Palais des Glaces où se reflète à tous les niveaux l’image hybride d’un Président autoritaire et séducteur, entouré d’une nouvelle aristocratie technico-financière dévouée corps et âme. Cette nouvelle « noblesse » manie la puissance des algorithmes et pratique les réseaux sociaux pour mieux en finir avec les « corps intermédiaires » (syndicats, presse, élus, partis…). La tentation d’un gouvernement « post-démocratique » n’a jamais été aussi forte.

			Au-delà d’une analyse du temps présent, l’ouvrage propose une réflexion sur la nature et l’origine du pouvoir. Rien de nouveau ne saurait advenir sans une remise en cause de notre relation au pouvoir qui ne détient sa force que de notre cécité. Le désir de démocratie suppose un certain courage, courage fraternel de pouvoir dire ensemble que « l’Empereur est nu ».


Roland Gori est psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie à Aix-Marseille-Université et Président de l’Association Appel des Appels. Il a publié une vingtaine d’ouvrages dont, aux Liens qui Libèren; t, La Dignité de penser, L’Individu Ingouvernable, Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?, Un Monde sans Esprit et La Fabrique des imposteurs.





Roland Gori



LA NUDITÉ

DU POUVOIR

			Comprendre le moment Macron

			ÉDITIONS LES LIENS QUI LIBÈRENT





ISBN : 979-10-209-0618-2


			© Les Liens qui Libèrent, 2018





Prologue


			« Les habits neufs de l’Empereur 1 » est 				un conte de Hans Christian Andersen publié en 1837 que nous connaissons tous, ou 				presque. Il a bercé notre enfance. Il nous a donné une extraordinaire revanche sur 				les adultes, sur leur hypocrisie sociale, sur leur aveuglement prétentieux, sur leur 				adhésion ridicule aux rituels sociaux. Ce conte glorifie l’enfance, la force de son 				innocence, la vigueur de sa naïveté, la puissance de son ingénuité, proche de ce que 				George Orwell appelait « la décence ordinaire ». Résumons brièvement ce 				conte.

			Il y a de longues années vivait un Empereur qui n’aimait rien tant 				que les beaux habits. On disait de lui : « L’Empereur est dans sa 				garde-robe ». Ce désir de plaire et de se montrer était tel qu’il finit par 				succomber à une escroquerie. Deux filous qui se prétendaient tisserands affirmèrent 				qu’ils pouvaient tisser la plus belle étoffe que l’on pût imaginer, dont l’étonnante 				propriété était d’être invisible aux yeux des idiots et de tous ceux « qui ne 				correspondaient pas à leurs fonctions ». On imagine la suite. Ils firent 				semblant de tisser un habit qui n’existait pas 				et invitèrent tous ceux qui s’en approchaient, tous ceux qui venaient voir 				leur métier à tisser vide, à admirer les 				magnifiques habits qu’ils affectaient de préparer pour l’Empereur. Afin de ne pas 				passer pour des idiots ou de reconnaître qu’ils n’étaient pas à la bonne place pour 				exercer leurs fonctions, tous, y compris l’Empereur, firent mine de s’extasier sur 				ces magnifiques vêtements invisibles. C’est ainsi que l’Empereur lui-même, invité à 				défiler dans son royaume, se promena tout nu, avec des chambellans qui faisaient 				semblant de porter une traîne qui n’existait pas. Les sujets, qui ne voulaient pas 				passer pour des idiots ou des impolis, admiraient et ovationnaient l’Empereur revêtu 				de ses magnifiques vêtements invisibles. Ce rituel couvrait en somme la nudité de l’Empereur. 				Personne ne voulait reconnaître qu’il n’y avait rien à voir de crainte de paraître sot ou de peur d’avoir à avouer qu’il 				n’était pas à la hauteur des fonctions qu’il occupait. Le simulacre de la cérémonie 				se poursuivit sans anicroche jusqu’au moment où un tout petit enfant s’écria que 				l’Empereur était nu et qu’il n’avait pas 				d’habit du tout ! Ce cri de vérité fit frissonner l’Empereur, trembler les 				courtisans, mais n’empêcha pas la procession de se prolonger ; le cortège 				suivit son cours avec « les chambellans [qui] continuèrent de porter la traîne, 				qui n’existait pas ». Ainsi va le pouvoir, et notre complaisance à nous y 				soumettre. Il passe et nous ne voyons pas qu’il est nu. Cet aveuglement collectif 				nous conduit à le couvrir d’illusions partagées par lesquelles se fabrique une 				société, non sans produire pour autant dans la réalité des effets économiques, 				sociaux et politiques.

			L’imaginaire engendre une réalité, produit des biens, suscite des 				relations sociales effectives. C’est ce que l’on nomme une efficacité symbolique 2. Il faut l’acuité d’un Émile Durkheim pour 				reconnaître que, loin d’être un complément qui se surajoute aux activités 				matérielles d’une société, la croyance religieuse est le cœur, « l’acte par 				lequel elle se fait et se refait périodiquement 3 ». La 				croyance et l’illusion sont au cœur de la machine sociale, même les notions 				fondamentales de la science sont d’origine religieuse, affirme Durkheim. Ce sont ces 				croyances partagées qui, loin d’être des idéaux ou des fictions abstraites, 				produisent des effets bien réels, innervent la plupart de nos activités sociales 				dans le grain le plus concret de nos vies quotidiennes. De même que le rêve d’un 				sujet, les pensées de la nuit, engendrent les actions du jour qui les suit. Nos 				réalisations les plus matérialistes ne seraient pas sans ce pouvoir d’engendrement des fictions, des rêves et des 				croyances. Ce pouvoir, je le place sous l’enseigne du sacré.

			Si le sacré est bien 				au cœur du fonctionnement social, s’il fonde le droit et la morale, les institutions 				et la politique, un mystère demeure, celui de savoir ce qui psychologiquement nous 				contraint à cette décision de feindre, ensemble, de croire dans les magnifiques habits de l’Empereur, qui 				n’existent pas. Qu’est-ce qui psychologiquement nous pousse à adhérer aux croyances 				et à simuler les cultes sacrificiels qu’elles prescrivent ? Si ce n’est que 				chacun, en son for intérieur, a déjà sacrifié une part de lui-même pour célébrer les 				rites et les cérémonies sociales.

			Ce conte d’Andersen est, selon moi, le texte le plus simple et le 				plus percutant pour analyser les ressorts sociaux et psychologiques du pouvoir. Mieux que le fameux discours de La Boétie 				De la servitude volontaire 4, il dévoile 				– c’est le mot – les mécanismes d’illusion de tout pouvoir qui conduisent à ce 				consentement intime par lequel les hommes et les sociétés se font les complices de 				leur aliénation, de leur mystification. C’est par ce sacrifice consenti que les 				sujets humains apparaissent dans le champ social, pour le meilleur et pour le pire. 				Le conformisme et le besoin d’illusion créent un asservissement collectif, une 				duperie partagée par tous – tous, y compris l’Empereur imbu de lui-même, préoccupé 				par les cérémonies du pouvoir et contraint autant que ses sujets à se prêter à 				l’escroquerie dont il est victime. Là encore, comme chez La Boétie, la corruption de 				la pensée et du jugement moral se révèle anthropologique et politique. Tous 				s’abaissent à recouvrir la nudité de la 				condition humaine des voiles de l’illusion pour ne pas sombrer dans une solitude qui 				les ferait passer pour des imbéciles ou des imposteurs. Ce à quoi ils consentent, 				bien malgré eux, par leur adhésion aux normes et aux coutumes sociales. Soulignons 				un point essentiel : ce ne sont pas les Lumières de la Raison qui font tomber 				le masque de cette servitude collective, mais l’innocence de l’enfance. Il 				conviendra de s’en souvenir. Peut-être nous berçons-nous de nouvelles illusions en 				affirmant que la Raison est ce par quoi nous sortons de la servitude volontaire et 				des logiques de domination sociale ? Bien au contraire, cet appel et ce recours 				au mythe d’une Raison émancipatrice, cet appel à ces Lumières libératrices 				pourraient bien être le voile ultime avec lequel, pudiquement, les sujets recouvrent 				la nudité de leur condition humaine. Sans doute est-ce une des raisons qui fait du 				romantisme un des modes de résistance et 				de révolte à la rationalité moderne, au 				règne de la pensée instrumentale et calculatrice ?

			Quelle est cette vérité insoutenable qu’il faut cacher et que ne 				saurait avouer que la parole d’un petit enfant ? Si ce n’est la nudité de notre 				existence que le pouvoir recouvre tout autant qu’il est recouvert des voiles 				invisibles des habits imaginaires ? Le pouvoir de l’Empereur est fait de la 				même étoffe, de la même escroquerie que les vêtements invisibles que les sujets 				feignent de voir. Ainsi procèdent l’autorité et notre consentement au pouvoir : 				un jeu de dupes où l’imaginaire a sa part pour mieux recouvrir une vérité 				insoutenable, irreprésentable. La centralité des croyances assure une cohésion des 				communautés, constitue la matrice conceptuelle des ordres politiques et juridiques. 				C’est la raison pour laquelle, comme Émile Durkheim n’a eu de cesse de l’affirmer, 				le pouvoir et ses catégories sociales sont de nature religieuse. L’étendue des 				objets sacrés est incommensurable. Le social et le sacré sont consubstantiels. 				« L’idée [même] de société est l’âme de la religion 5 », 				écrit Durkheim. Les croyances qui ne sont « actives que si elles sont 				partagées », les fêtes, les rites les cultes, produisent des catégories de 				pensée et d’action au travers desquelles nous voyons le monde. La matière logique 				des concepts scientifiques elle-même est fabriquée avec l’étoffe de nos rêves et de 				nos croyances sacrées. Le sacré renvoie nécessairement au sacrifice, à sa célébration souterraine dans 				l’ensemble des actes sociaux. À l’origine, c’était la communauté tout entière qui 				s’adonnait aux cultes sacrificiels, au repas totémique, au partage des chairs 				bouillies et aux serments qui les accompagnent pour fonder le Droit et la Religion 				qui légitiment l’ordre et le pouvoir 6.

			La mort et le meurtre sont au cœur du pouvoir, ils en sont la 				matrice. C’est cela la vérité qu’il faut dissimuler, la nudité qu’il faut 				taire : la Mort est au cœur de tout pouvoir. Non la Mort comme un effet du 				pouvoir, un de ses abus, mais comme sa cause 				principale, sa raison d’être. L’homme qui possède le pouvoir incarne autant qu’il dissimule son intimité 				avec la Mort. Telle est la nudité qui est la sienne et qu’il pare des apparats 				imaginaires, aux effets bien réels, dans son exercice. Il porte la Mort sur lui, il 				l’incarne, la déguise. Et, quand nous décapitons un roi ou quand nous destituons un 				monarque républicain, nous ne faisons que rendre visible ce vide que sa couronne 				masquait. Nous dévoilons une part de la nudité de son pouvoir pour mieux cacher 				celle du gouvernement à venir qui en reprendra la charge. C’est dans la couronne du 				pouvoir que se niche la Mort, c’est elle seule qui mène la procession des courtisans 				ou arme le bras des révoltés. C’est encore un poète qui, bien avant les 				scientifiques, en avait pressenti la vérité. Shakespeare dans Richard II fait dire au Roi déchu :



			« Tous assassinés… car dans la couronne creuse

			Qui ceint les tempes mortelles d’un roi

			La Mort tient sa cour, là 				trône la bouffonne,

			Raillant sa dignité, ricanant de sa pompe,

			Lui accordant un souffle, une petite scène

			Pour faire le monarque, être craint, et tuer d’un regard,

			Lui insufflant une vaine opinion de lui-même,

			Comme si cette chair, rempart de notre vie,

			Était une citadelle de bronze ; puis s’étant jouée de lui,

			Pour finir elle vient et avec une petite épingle,

			Perce le rempart du château, et adieu roi 				7 ! »



			Si, au-delà de la personne du Roi, nous lisons ce poème de 				Shakespeare comme celui de la figure anthropologique du pouvoir – je reviendrai sur 				le thème des deux corps du Roi, temporel 				et éternel, corporel et symbolique –, qu’est-ce à dire ? Si ce n’est que la 				« couronne » du pouvoir abrite en son creux l’autorité de la mort qui 				donne à la parole souveraine ce pouvoir magique d’obtenir l’obéissance autant que 				l’espoir illusoire de sortir de notre condition. Nous pouvons nous libérer des 				chaînes de la servitude volontaire à un pouvoir humain, nous ne pouvons sortir de 				notre humaine condition qui nous invite à consentir à faire d’un Autre le principe 				de causalité, et à lui offrir notre 				complaisance à être gouvernés. Cet acte 				de déléguer à un Autre, Roi, monarque républicain, ou principe souverain, normes 				sociales, le soin de gouverner, et bien souvent de nous gouverner, produit, tout 				comme le sacré dont il est issu, une ambivalence. Ces passions 8 d’Amour et 				de Haine que nous portons à ceux que nous avons élus pour nous gouverner, hommes ou 				principes, proviennent de notre désir d’ignorance, de notre désir d’ignorer la vérité, la nudité affublée des 				oripeaux imaginaires et symboliques du pouvoir.

			Cette intimité entre l’autorité et la mort est un thème constant 				de la littérature et je ne le développerai pas davantage. J’évoquerai simplement ce 				dont la pratique de la psychanalyse témoigne de façon privilégiée : la 				filiation, la décision des fils de se 				donner un père, la reconnaissance d’une autorité se placent sous l’égide de la mort. 				Freud nous a légué plusieurs mythes à ce sujet, dont celui de Totem et tabou 9, ou encore L’Homme Moïse et la religion monothéiste 10.

			Dans ces textes où émerge le meurtre collectif du père pour fonder 				la loi et l’ordre social, nous ne retenons bien souvent que la transgression du 				parricide, alors que plus fondamentalement il convient de reconnaître qu’en arrière 				du père se niche l’horreur de la Mort, 				et de ce qu’elle représente au cœur du psychisme 11. La Mort 				est ce dont nous ne pouvons avoir aucun savoir. Les stoïciens disaient qu’il était 				ridicule de la craindre, car nous n’en avons aucune expérience personnelle. Tant 				qu’elle n’est pas nous sommes, mais sans savoir. Et quand elle survient, nous 				pourrions savoir, mais nous ne sommes plus. Alors, ce non-savoir, qui est aussi la 				région nocturne du psychisme que bordent nos rêves, nous en faisons cadeau à un 				Autre pour expliquer, justifier, approcher nos comportements et ce qui nous arrive. 				Nous lui faisons cadeau de ce non-savoir dont la Mort est la figure la plus 				anthropologique. Peut-être est-ce ce mystère du non-savoir que naguère les hommes 				cherchaient à recueillir au bord des lèvres des mourants et dont tout récit tient 				son autorité 12 ? La figure paternelle (quelle que soit 				la personne qui l’incarne) est ce que nous plaçons devant l’insoutenable, l’irreprésentable, 				l’inconnaissable, dont la mort est le nom anthropologique commun. C’est de cette 				place que toute autorité détient son pouvoir.

			Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que je vais m’abandonner à 				la tentation de psychologiser le social et à considérer que l’autorité d’un pouvoir se réduit au personnage paternel. 				J’ai trop souvent critiqué cette imposture épistémologique 13 autant que 				politique pour me laisser aller à une telle analogie dangereusement séductrice. Non, 				ce qui est en jeu est d’un autre ordre : la nudité de l’Empereur est notre nudité, que nous recouvrons de voiles 				pour nous éviter de devoir rencontrer ce non-savoir absolu que représente la Mort au 				cœur du psychisme, c’est-à-dire ce que la Mort figure justement de ce que l’on ne 				peut se représenter. Le père (freudien) est le nom que nous déposons pour border ce 				domaine terrifiant de l’irreprésentable. Il est cette fonction psychique et sociale 				dans le creux de laquelle vient se nicher tout pouvoir pour nous gouverner.

			Ce qui ne veut pas dire que chaque exercice du pouvoir en vaut un 				autre. Ce serait méconnaître sa dimension sociale et historique ! Mais 				simplement qu’une des résistances, et non des moindres, à s’affranchir du pouvoir détient sa force de 				notre complaisance à nous y soumettre 				pour ne pas être exposé à la nudité de ce non-savoir, de cet irreprésentable. Du 				moins, jusqu’à un certain point. Jusqu’à un certain point nous nous offrons au 				pouvoir d’un Autre (personne, loi ou principe) pour être gouvernés autant qu’expliqués dans nos conduites. Bien 				heureusement, en pure perte, puisque gouverner, éduquer et psychanalyser 14 en viennent 				toujours à se heurter à un impossible, à une résistance qui vient limiter leurs 				ambitions. Cette part ingouvernable est 				sans nul doute incarnée dans le conte d’Andersen par le petit enfant de la bouche 				duquel sort la vérité. C’est cette part d’innocence et de lucidité qui, en chacun de 				nous, lui permet de résister aux techniques de gouvernement et aux cérémonies qui 				enveloppent le vide au creux du pouvoir. Ce petit enfant est « l’enfant 				toujours vivant en nous avec ses impulsions » dont parle Freud dans L’Interprétation des rêves 15 et que Conrad Stein a promu comme concept 				avec L’Enfant imaginaire 16.

			Avec quelles illusions tissons-nous ces voiles, avec quels leurres 				et avec quels mensonges en fabriquons-nous la texture ? Là est le cœur de 				l’interrogation sociologique, politique, historique. Les étoffes, les tissus, les 				membranes avec lesquels nous constituons la trame de nos illusions qui nous 				conduisent à consentir au pouvoir, à être gouvernés, varient d’une société à 				l’autre, d’une époque à l’autre. C’est cette pluralité des humains et de leurs 				sociétés qui nous fait entrer de plain-pied dans le domaine du politique.

			Chaque société, chaque époque, a le devoir d’inventer une 				politique qui puisse résoudre les crises et juguler les terreurs, vaincre la discorde, dans un numéro d’équilibriste entre 				le vide nihiliste, sur lequel sont jetés les voiles du pouvoir, et le désir de 				liberté. C’est sans doute ce qui fait le prix de la lucidité, « cette blessure 				la plus rapprochée du soleil 17». Les 				rapports de force sociaux fabriquent une société, déterminent sa politique, 				s’abreuvent à une théologie 18 explicite 				ou implicite. Cette théologie est le filet que les sujets sociaux jettent sur le 				vide que recouvre tout pouvoir. Cette théologie varie d’une époque à l’autre. Chaque 				nouvelle génération est contrainte de devoir politiquement refaire le monde, ou du 				moins, pour reprendre les paroles d’Albert Camus, d’« empêcher que le monde se 				défasse 19 ». La 				nôtre n’échappe pas à cette exigence. Et ce aujourd’hui, où le gouvernement des 				hommes s’est éloigné toujours davantage des fondements logico-théologiques qui lui 				conféraient une autorité, de la religion autant que de la morale, des idéologies 				autant que des débats politiques. La tentation même d’un gouvernement 				« post-démocratique 20 », 				voire post-politique des hommes, point à l’horizon. Deviendrions-nous capables de 				regarder la Mort en face, capables d’affronter le vide du pouvoir politique ou nous 				précipitons-nous dans de nouveaux abîmes nihilistes ?

			Les crises politiques dans notre histoire ont toujours requis des 				jugements et des décisions. Faute de quoi, elles conduisent à l’anarchie, au chaos, 				aux totalitarismes. C’est un des enseignements d’Hannah Arendt sur lequel je 				reviendrai. Les décisions (étymologiquement « la sortie de la crise ») 				nécessitent que soient redéfinies les conditions de l’action. Hannah Arendt nous a 				appris à considérer les possibilités d’agir dans le domaine public comme la 				condition fondatrice du politique. C’est cet espace, où les paroles et les actions 				humaines créent, qui constitue le champ 				politique proprement dit hors duquel croît le désert entre les hommes. De ce désert naît le pire 21, la 				désolation et l’esseulement laissant les humains sans défense face aux entreprises 				totalitaires. La gestion et l’administration des affaires, de l’économie et du 				travail, le management normatif des 				humains ne sauraient suffire pour créer les conditions du politique. La crise est le 				moment politique par excellence, son révélateur. Elle ouvre la possibilité d’inventer… ou de périr, de 				détruire, de sombrer dans la catastrophe – étymologiquement la dislocation du 				discours –, le chaos. La crise comme dissolution de la tradition, épuisement d’un 				paradigme, ouvre sur l’exigence d’une transformation du monde et de soi-même.

			Hannah Arendt 22 comme 				Simone Weil 23, chacune à 				leur manière, ont montré comment les totalitarismes survenaient de l’impossibilité 				de répondre politiquement à une 				situation de crise. La terreur et les idéologies totalitaires viennent alors saturer 				l’espace vide apparu à la suite du déchirement des voiles politiques traditionnels 				qui le recouvraient jusque-là. Nous sommes de nouveau, avec les nouvelles formes de 				domination sociales générées par la mondialisation, requis à devoir inventer. 				Inventer, ce n’est pas simplement offrir le spectacle d’une innovation, faire un 				semblant de neuf, c’est créer les conditions d’un commencement, d’un commencement imprévisible. 				C’est le caractère véritablement imprévisible des commencements qui fait le 				politique, et rend dérisoires les administrations technico-sécuritaires du monde 				fondées sur la probabilité et l’économie. L’administration technico-financière des 				humains leur permet parfois de s’adapter à la catastrophe et à la désolation des 				crises, en aucune manière de « commencer » un monde nouveau. Or, c’est 				d’un commencement dont nous avons besoin, car « chaque fin dans l’histoire 				contient nécessairement un nouveau commencement ; ce commencement est la seule 				promesse, le seul “message” que la fin puisse jamais donner. Le commencement, avant 				de devenir un événement historique, est la suprême capacité de l’homme ; 				politiquement, il est identique à la liberté de l’homme 24 ». La 				liberté politique se révèle ici comme la libération du politique, et les hommes ne 				sont libres qu’autant qu’ils agissent. Ce qui fait dire à Hannah Arendt 				qu’« être libre et agir ne font 				qu’un 25 ».

			Pour retrouver le champ du politique, il faut se placer à hauteur 				d’homme, non s’inscrire dans la logique des nécessités économiques ou biologiques 				que l’humain partage avec les autres espèces, mais fonder ses actions sur la liberté, qui exige sa part d’imprévisible, de 				contingent, d’aléatoire. C’est ce qui relie indéfectiblement la création et la 				liberté, les hasards de l’histoire et les choix politiques authentiques. C’est ce 				qui oppose frontalement la politique comme pouvoir d’agir et la politique conçue 				comme simple gestion et administration de la vie sociale et économique. Ce 				« pouvoir d’agir », par lequel Pierre Leroux, dès le XIXe siècle 26, 				définissait la liberté, dépasse la simple législation, implique l’égalité qui, 				seule, permet les jugements partagés, la pluralité des opinions. La tradition comme 				mémoire collective du passé, et non comme conformisme social, est le milieu et la 				continuité à partir desquels une libération du politique est rendue possible. Cet 				espace de la mémoire collective du passé est la condition à partir de laquelle un 				« miracle » peut advenir qui se nomme, en politique, « le 				commencement ». Là encore, Hannah Arendt nous aide à penser ces 				« improbabilités infinies » qui font le « miracle » en 				politique : « Ce n’est pas du tout de la superstition, c’est même une 				attitude réaliste que de s’attendre à ce qui ne peut être prévu et prédit, de se 				préparer à des miracles dans le domaine politique. Et plus la balance pèse 				lourdement en faveur du désastre, plus miraculeux apparaîtra le fait accompli 				librement ; car c’est le désastre, et non le salut, qui se produit toujours 				automatiquement et doit, par conséquent, toujours apparaître inéluctable 27. »

			L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République 				française, « improbabilité infinie », fait-elle partie des 				« miracles » politiques qui ouvrent un nouveau commencement ?

			Cet événement vient bouleverser la donne de la tradition politique 				et constitue un véritable séisme, qui a parfois été rapproché de la prise du pouvoir 				politique par Bonaparte ou, plus modestement, du retour du général de Gaulle aux 				affaires en 1958. Ce qui, nous en conviendrons aisément, était loin d’être 				prévisible et prédit. Un candidat quasiment inconnu du grand public deux ans 				auparavant, sans parti, sans ancrage régional, issu du « vieux monde » de 				la politique gouvernementale à laquelle il a participé et qu’il n’a de cesse, 				paradoxalement, de vilipender, vient de gagner les élections présidentielles. Cette 				élection d’Emmanuel Macron à la magistrature suprême aura incontestablement défié le 				prévisible de la tradition pour libérer 				la possibilité d’un nouveau commencement. En quelques mois, le paysage politique 				français aura été bouleversé, un nouveau parti, un mouvement, a été fondé, vainqueur des 				élections législatives. Est-ce la fin d’un paradigme ? Ce nouveau pouvoir 				saura-t-il faire face à la domination 				globalisée du néolibéralisme, 				inaugurera-t-il un nouveau commencement politique ou se contentera-t-il de 				renouveler les modes de gestion sociale et économique ? Confusément ou 				explicitement, les citoyens ont témoigné de leurs colères, de leurs déceptions, de 				leur désespoir, de leur désillusion dans le personnel politique discrédité de 				multiples façons, invalidé dans sa capacité d’innover politiquement face aux défis de la 				« mondialisation ». Aussi pourrait-on attendre de ce nouveau pouvoir qu’il 				se prête moins à conformer les âmes à la 				rationalité universelle de l’économisme qu’à « développer partout, contre un humanisme universalisant et réducteur, 				la théorie des opacités particulières. […] consentir à l’opacité, c’est-à-dire à la 				densité irréductible de l’autre, c’est accomplir véritablement, à travers le divers, 				l’humain. L’humain n’est peut-être pas l’“image de l’homme”, mais aujourd’hui la 				trame sans cesse recommencée de ces opacités consenties 28 ».

			Rien n’est moins sûr qu’il y parvienne, rien n’est moins sûr qu’il 				le désire. Tout laisse penser, bien au contraire, au regard des premières mesures 				prises par ce jeune monarque républicain, que le « vieux monde », tant 				honni du peuple français, qu’il a habilement dénoncé au moment de la campagne 				présidentielle, trouve chez cet homme « nouveau » un de ses plus fervents 				défenseurs. Tout laisse à penser que ce jeune monarque républicain, loin de 				restituer aux citoyens leur liberté d’agir, ne les invite à s’auto-exploiter 				eux-mêmes pour mieux se vendre comme capital humain. S’il en était ainsi, le désir de démocratie qui, souterrainement, a 				permis cette « improbabilité infinie » que représente l’élection 				d’Emmanuel Macron, s’épuiserait bien vite dans une nouvelle administration de la vie 				économique et sociale. S’il en était ainsi, de quoi la révolution Macron aura-t-elle 				été le nom ?

			 				 					1. Hans 						Christian Andersen, 1837, Les Habits 						neufs de l’Empereur. http://feeclochette.chez.com/Andersen/habitsneufs.htm.



				 					2. Claude Lévi-Strauss, 1949, « L’efficacité 						symbolique », in Anthropologie 						structurale, Plon, Paris, 1958, p. 205-226. Des esprits chagrins 						pourront toujours objecter que je confonds l’imaginaire et le symbolique. 						Ces catégories lacaniennes du réel, de l’imaginaire et du symbolique ne sont 						pas des entités différenciées, elles sont indissociables, nouées, 						enchevêtrées.



				 					3. Émile Durkheim, 1912, Les 						Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, CNRS Éditions, 2014, 						p. 594.



				 					4. Étienne de La Boétie, 1577, Discours de la servitude 						volontaire, Paris, Vrin, 						2002.



				 					5. Émile Durkheim, Les Formes 						élémentaires de la vie religieuse, op. cit., p. 590.



				 					6. Robert Jacob, « La question romaine du sacer. Ambivalence du sacré ou 						construction symbolique de la sortie du droit », Revue Historique, 2006, 3, 						p. 523-588.



				 					7. William Shakespeare, 1595, Richard II, Paris, Gallimard, 1998, p. 187. Je souligne.



				 					8. Roland Gori, 2002, Logique 						des passions, Paris, Flammarion, 2005.



				 					9. Sigmund Freud, 1912-13, Totem et tabou, Paris, Payot, 1971.



				 					10. Sigmund Freud, 1934-1939, L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 						1986.



				 					11. Guy 						Rosolato, Essais sur le symbolique, 						Paris, Gallimard, 1969 ; Roland Gori, 1995, La Preuve par la parole, Toulouse, 						Éditions érès, 2008.



				 					12. Walter Benjamin, 1936, « Le conteur », in Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000, 						p. 114-151.



				 					13. Roland Gori, 1995, La 						Preuve par la parole. Essai sur la causalité en psychanalyse, Paris, 						PUF, 2008.



				 					14. Sigmund Freud, 1937, « L’analyse avec fin et l’analyse 						sans fin », in Résultats, idées, 						problèmes, t. II, Paris, PUF, 1998, p. 231-268 ; Roland Gori, 						2016, « Gouverner, éduquer et analyser : trois métiers 						impossibles ? », Cliniques méditerranéennes, 94, p. 159-176.



				 					15. Sigmund Freud, 1900, L’Interprétation du rêve, Œuvres complètes, Psychanalyse, IV, Paris, 						PUF, 2003. Freud interprète le « rêve de nudité » comme la base du 						conte d’Andersen. C’est pour Freud la réalisation d’un désir d’exhibition.



				 					16. Conrad Stein, 1971, L’Enfant imaginaire, Paris, Flammarion, 2011. Danièle Brun rapporte 						une étrange correspondance entre Conrad Stein et Jacques Lacan. Jacques 						Lacan reproche à Conrad Stein d’avoir écrit que « l’Empereur était 						nu » alors que l’usage veut que l’on dise « le Roi est nu ». Irrité, Lacan 						insiste au moment même où entre les deux psychanalystes un désaccord 						théorico-clinique émerge. Comme le remarque Danièle Brun, ce différend entre 						les deux grands théoriciens de la psychanalyse portait sur la place de la 						régression dans la cure. C’est-à-dire que le désaccord théorico-clinique 						concernait la place de l’enfant dans l’homme, l’enfant imaginaire de la 						bouche duquel sort la parole poétique qui proclame la vérité démasquant la 						nudité du pouvoir. Cf. Danièle 						Brun, Rester freudien avec 						Lacan, Paris, Odile Jacob, 2016.



				 					17. René Char, Dans l’atelier 						du poète, Paris, Gallimard, « Quarto », 1996, 						p. 476.



				 					18. Walter Benjamin, 1940, « Sur le concept de 						l’histoire », in Écrits 						français, Paris, Gallimard, 1991, p. 423-455.



				 					19. Albert Camus, 1957, Discours de Suède, Paris, Gallimard, 1997, p. 19.



				 					20. Colin Crouch, 2005, Post-Démocratie, Bienne-Paris, Diaphanes, 2013.



				 					21. Hannah Arendt, 1951, Le 						Système totalitaire, Paris, 						Éditions du Seuil, 1972 ; Roland Gori, 2015, L’Individu ingouvernable, Paris, Les 						Liens qui libèrent, 2015.



				 					22. Hannah Arendt, Le Système 						totalitaire, op. cit.



				 					23. Simone Weil, 1932-1933, Écrits sur l’Allemagne 1932-1933, Paris, Éditions Payot & 						Rivages, 2015.



				 					24. Hannah Arendt, Le Système 						totalitaire, op. cit., p. 231-232.



				 					25. Hannah Arendt, 1954, La 						Crise de la culture, Paris, Gallimard, « Folio Essais », 						1989, p. 198.



				 					26. Michèle Riot-Sarcey, Le 						Procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France, Paris, La 						Découverte, 2016.



				 					27. Hannah Arendt, La Crise 						de la culture, op. cit., p. 221.



				 					28. Edouard Glissant, Le 						Discours antillais, Gallimard, « Folio », Paris, 1997, 						p. 418.





Emmanuel 				Macron, un charisme de notre temps ?


			 				Le concept de Max Weber présente l’avantage de 					considérer le « charisme » non pas comme une qualité inhérente à 					l’individu, mais comme un attribut procédant de la façon dont il est 					subjectivement perçu par ses « adeptes ». En d’autres termes, si le 					porteur de « charisme » jouit effectivement d’un authentique pouvoir, 					ce pouvoir émane en réalité des attentes placées en lui par ceux qui 					l’entourent 				 					 						 1 					 				 				.



			Les hommes politiques ressemblent plus à leur époque qu’à 				l’idéologie dont ils se réclament. La nôtre ne fait pas exception. Un psychanalyste 				ne peut que préciser, encore et encore, que les hommes politiques sont les enfants de leur époque, ils en incarnent les 				rêves et les cauchemars.

			Il fallait à la nôtre un certain culot pour qu’elle puisse élire à 				la magistrature suprême un « jeune homme », bien sous tous rapports, 				gendre idéal, philosophe et banquier, conseiller du Prince, sautant allégrement 				toutes les étapes traditionnelles qui mènent au pouvoir. Qu’est-ce qui a conduit 				notre époque à fournir à un jeune homme ambitieux, brillant, réussissant dans tous 				les domaines où il s’aventure, séducteur autant que travailleur, sympathique et 				chaleureux autant que profondément autoritaire, négociateur habile du compromis et 				de la synthèse autant que « traître » méthodique, homme d’action et 				d’affaires autant que de réflexion philosophique, l’occasion de prendre le pouvoir suprême de 				notre « monarchie républicaine » ?

			La personnalité de Macron ne m’intéresse qu’en tant qu’elle se 				révèle le miroir de la culture et de 				l’éthique de notre époque. Je dirais, à la manière d’Émile Durkheim, que la 				« personnalité » de notre président pourrait bien n’être que l’individu socialisé de notre temps, la figure 				sociale du conquérant de l’époque, quel que soit le domaine de ses conquêtes, le 				monde des affaires, de la politique, de la culture, des médias, de la recherche… 				Toute « psychanalyse » du personnage serait scientifiquement infondée et 				politiquement aveuglante. C’est en tant que héros de notre époque, de ses valeurs, 				de son éthique, que j’évoquerai le parcours et la figure d’Emmanuel Macron, en me 				déplaçant délibérément des éléments biographiques dont on dispose au contexte social 				et politique de son accession au pouvoir. Il ne s’agit ni de faire d’Emmanuel Macron 				la « marionnette » de notre époque, ni de le promouvoir comme le 				« héros » de la rupture politique qu’il revendique. Les choses sont plus 				complexes. Cette victoire imprévue d’un candidat « hors normes » résulte 				d’une rencontre entre l’art d’un 				personnage charismatique et les attentes sociales et politiques d’une époque. 				Rencontre qui n’est pas exempte de malentendus. Il convient d’analyser les 				conditions qui ont permis cette rencontre entre les qualités d’un candidat 				« hors parti » et notre désarroi, entre la détresse sociale et politique 				de l’époque et les qualités que ses partisans ont attribuées à une candidature 				« providentielle », et 				auxquelles nous avons, plus ou moins malgré nous, consenti. Si ses partisans lui ont 				attribué de telles qualités, c’est bien parce que l’illusion a pu être rendue possible à partir 				des signaux qu’Emmanuel Macron sait émettre, et depuis longtemps. L’épouvantail du 				FN a joué un rôle, certes, mais il n’explique pas tout. Il ne sert à rien de se 				voiler la face, de rester aveuglés par la haine ou le mépris partisans, cet homme a 				du talent ; en premier lieu celui de se saisir des opportunités. En quoi, en risquant à tout 				moment de succomber à la faiblesse de l’opportunisme… il est bien un personnage 				central de notre modernité 2. On l’aura 				compris, je le souligne une fois encore, l’opportunisme de Macron dévoile celui de 				notre époque, il en est l’enfant, que 				cela nous plaise ou non ! Enfant de la vente de produits à la mode et à 				l’obsolescence programmée, enfant de la publicité, enfant du 				« présentisme » et du « jeunisme », enfant des start-up et des réseaux sociaux.

			On peut toujours se bercer d’illusions en objectant que le nouveau 				président n’a été élu qu’avec 15 % des électeurs inscrits au premier tour, 				qu’il a eu beaucoup de chance et des occasions exceptionnelles. Bien sûr, nous ne 				saurions oublier que le « charisme » d’Emmanuel Macron ne lui a permis de 				ne recueillir « que » le suffrage de 23,72 % de votants au premier 				tour, suivi par Marine Le Pen, à 22,34 %, puis Jean-Luc Mélenchon, à 				19,91 % et François Fillon, à 18,94 %. L’abstention et les blancs 				additionnés approchant le score du vainqueur 3. À devoir 				ajouter que l’électorat de Macron fut lors de la campagne le moins fixé, le plus 				susceptible de changer de vote, que la très bonne campagne de La France insoumise la 				plaçait sur une courbe ascendante, on pourrait être amené à croire que c’est une 				fois de plus la chance et le hasard qui ont conduit En Marche ! à la victoire. Il est juste également de 				préciser que la victoire aux législatives des candidats d’En Marche !, leur 				permettant d’obtenir 61 % des sièges avec seulement 32 % des suffrages 				exprimés en leur faveur au premier tour, est davantage un « succès assuré par 				défaut » qu’un plébiscite 4 !… Ces 				chiffres peuvent nous conduire à relativiser ma thèse, mais non à la réfuter. Il 				n’empêche, une « improbabilité infinie » a eu lieu.

			C’est donc un nouveau « commencement » qui s’est ouvert 				et a été rendu possible par l’illusion 				dans laquelle une partie de l’électorat a été prise. L’illusion n’est pas 				l’hallucination, elle est, comme dans l’amour 5, la 				rencontre avec un objet nouveau qui était 				déjà-là, dont André Breton parle si bien : « C’est comme si je 				m’étais perdu et qu’on vînt, tout à coup, m’apporter de mes nouvelles 6. » 				Emmanuel Macron est venu nous apporter de nos nouvelles, l’état du politique dans 				notre société. Il était déjà-là avant que nous ne le découvrions, dans la coupure 				économique et symbolique des classes sociales de la France. Quel sera l’avenir de 				cette illusion ? C’est un autre problème !

			La candidature d’Emmanuel Macron a défié toutes les procédures 				traditionnelles, toutes les grilles de « carrière » et 				d’« avancement », tout « salaire » et toute régulation de sa 				formation préalable, toute instance de contrôle ou de recrutement, toute division en 				secteurs administratifs, ou de définitions objectives préétablies… Je reprends ici, 				à dessein, mot pour mot, les propos de Max Weber opposant la domination charismatique aux dominations 				bureaucratique et patrimoniale. Cette forme de domination est l’antithèse des 				« prétentions confortables », écrit Max Weber, celles des 				« notables » ou de la « coutume », ou de son 				« statut », le leader charismatique n’acquiert et ne conserve l’autorité « qu’en faisant la preuve de ses forces dans la 				vie 7 ». 				C’est ce qui fait, écrit encore Max Weber que « dans son essence, le statut de 				l’autorité charismatique est, par suite, spécifiquement instable […] ». À bon 				entendeur, salut. Le succès en politique d’Emmanuel Macron, sa conquête du pouvoir, 				se sont inscrits dans la suite d’expériences personnelles attestant de son talent, 				de son art de la rhétorique, de ses audaces et de ses ambitions, de son énorme 				capacité de travail et de maîtrise des dossiers, de sa chance aussi et de son don pour exploiter les 				occasions que le hasard lui offre.

			Je crois, comme Jean-Noël Jeanneney, qu’Emmanuel Macron est 				parvenu à nourrir tous les espoirs, les siens d’abord, ceux de ses soutiens ensuite, 				les nôtres par contumace en commettant « l’ultime transgression, [lorsqu’il] 				osa contrer frontalement le déclinisme pour y opposer un optimisme quasi 				scandaleux 8 ». Il 				a su avancer en conquérant. Et il a conquis le pouvoir. On se souvient de 				l’interprétation de Freud écrivant dans Un 				souvenir d’enfance de « Poésie et vérité » que « quand on a 				été le favori incontesté de sa mère, on en garde pour la vie ce sentiment 				conquérant, cette assurance du succès, dont il n’est pas rare qu’elle entraîne 				effectivement après soi le succès 9 ». 				Cette assurance, Emmanuel Macron, la détient assurément, et elle n’est pas pour rien 				dans ses succès. Il trace en pointillé qu’il la doit à sa grand-mère : 				« Mon enfance fut rythmée par son attente inquiète de mon retour du moindre 				examen. […] Mon luxe fut celui-là et il n’a pas de prix 10. » 				Cette assurance de conquérant est bien souvent nécessaire pour faire des conquêtes, 				il va de soi qu’elle n’est pas suffisante. Pour que le succès soit au rendez-vous, 				il faut que cette « figure grandiose », cet idéal narcissique que les 				psychanalystes connaissent bien, rencontre des conditions qui lui soient favorables. 				En ce qui concerne Emmanuel Macron et ceux qui se sont réclamés de lui pour se faire 				élire, il a fallu que leur espoir rencontre en 				miroir cette détresse sociale, cette désintégration progressive des 				structures rationnelles du pouvoir politique qui, à toutes les époques, a favorisé 				la « domination charismatique ». Sans cette crise de l’autorité politique, 				sans ce désenchantement politique si vif au cours des mois qui précédèrent 				l’élection, Emmanuel Macron n’aurait jamais été élu.

			Cette crise, nous la devons principalement à l’effondrement des 				deux grands partis de gouvernement, le Parti socialiste et Les Républicains, qui 				jusque-là s’étaient partagé l’alternance dans la conduite des affaires politiques. 				Leur pouvoir s’effritait, leur crédit avait fondu à vue d’œil, et il serait injuste 				de l’attribuer seulement à la présidence Hollande, à ses imprudences avec Gérard 				Davet et Fabrice Lhomme 11, à ses 				démêlés avec les « frondeurs » ou au ressentiment d’un électorat qui se 				disait « trahi », voire aux désertions et aux fourberies qui se tenaient 				en embuscade, au premier rang desquelles celle d’Emmanuel Macron. Non, le mal était 				plus profond. Cette crise provenait d’un véritable discrédit des politiques qui, en France comme 				en Europe ou aux États-Unis, ont nourri le dégagisme, amplifiant une vague populiste qui allait laisser sur la grève de 				nombreux représentants et régimes du « vieux monde ». L’échec des deux 				grands partis de gouvernement n’étaient pas de purs accidents de parcours, produits 				par des faits divers habilement médiatisés. Le discrédit de la droite comme de la 				gauche, dite « de gouvernement », était inscrit dans leurs structures, dans leur ADN, il ne faisait que 				relayer les échecs des conservateurs européens comme de leurs adversaires 				sociaux-démocrates.

			Inévitablement, une droite « affairiste », ayant 				abandonné les discours de vertus nationales et républicaines, promues par de Gaulle, 				pour faire l’éloge des milieux d’affaires et des valeurs « américaines », 				risquait à tout moment le délit d’initié et les tentations de la corruption. Les 				faits divers n’ont fait que révéler, tels des symptômes, la structure d’une droite 				trop intimement liée aux milieux des affaires. Une gauche « socialiste », 				ayant abandonné les exigences de la social-démocratie véritable pour pouvoir se 				soumettre aux exigences formelles de la technocratie européenne et aux logiques concurrentielles des marchés 				globalisés, prenait le risque d’une accusation de « trahison ». Trahison 				inscrite dans les réformes sociales-libérales qu’avaient connues les autres pays 				européens, au premier rang desquels le Royaume-Uni et l’Allemagne. En cédant sur les 				valeurs d’une République sociale au profit d’une normalisation 				« européenne » et « libérale » de sa politique, cette gauche-là 				ne pouvait que mécontenter son électorat. Elle gouvernait « au centre » en 				prétendant être « à gauche ».

			Le risque « populiste » anti-européen, porté par 				l’extrême droite et reproché à la gauche radicale, était inévitable. Il s’est 				dissipé au cours de la campagne. De ce point de vue, Emmanuel Macron a eu raison de 				dire qu’il fut le dernier recours face aux risques populistes de droite comme de 				gauche. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il a été à lui tout seul, sans parti et sans 				ancrage local, un « populiste » 12 de 				l’extrême centre 13.

			Bien sûr, ce serait une erreur de méconnaître la part de la chance 				comme la capacité d’Emmanuel Macron à s’en saisir dans son imprévisible 				ascension : « J’estime qu’il peut être vrai que la fortune soit maîtresse 				de la moitié de nos œuvres, mais qu’etiam 				[aussi] elle nous en laisse gouverner à peu près l’autre moitié 14. » On 				dit que Napoléon, avant de nommer un de ses soldats général, demandait s’il était 				chanceux. Chanceux, Emmanuel Macron l’est sans aucun doute. Mais il n’aurait jamais 				pu, aussi vite, gagner les élections présidentielles sans être en phase avec le 				moment que lui offrait la crise inédite 				de notre civilisation politique, un certain état affectif de notre société 				française. C’est en quoi son style de 				conquérant du pouvoir m’intéresse, en tant que reflet des attentes, des illusions, 				des attributs que la propagande d’En Marche !, et au-delà, pouvait coaguler, 				cristalliser sur sa personne. La France avait faim d’anticonformisme. Ironie du sort, elle s’est 				rassasiée en portant à la présidence de la République un candidat au parcours et aux 				valeurs des plus conformistes, situé à l’« extrême centre 15 » de 				l’échiquier politique ! Si ce candidat « hors normes », mais bien 				« normé », a réussi, c’est qu’il a su, mieux que d’autres, faire les 				diagnostics qui s’imposaient : les idées et les valeurs ne sont plus portées 				par les partis qui gouvernent. Il déclare à Éric Fottorino : « Les partis 				ne vivent plus sur une base idéologique. Ils vivent sur une base d’appartenance et 				sur la rémanence rétinienne de quelques idées 16. » 				Bien vu, pourrait-on s’écrier, et sur cette base-là, quel partisan du dégagisme pourrait y trouver à redire !

			On comprend aisément que Sarkozy comme Hollande puissent 				apparaître au nouveau monarque présidentiel comme des antimodèles. C’est dans le 				vide de leur exercice du pouvoir que 				l’autorité charismatique de Macron a pu émerger. Soyons juste, ce ne sont pas 				seulement les choix politiques de Sarkozy ou de Hollande qui ont pu produire ce 				vide. L’un a joué un rôle non négligeable lors de la crise financière de 2008, 				l’autre s’est essayé à gouverner avec modération et « justice ». Nous 				avons beaucoup de reproches à leur faire, mais ils ne sont pas entièrement 				responsables du vide qui s’est installé au cœur du pouvoir. Je l’ai annoncé au cours 				de mon prologue : ce vide est intrinsèquement logé au cœur de tout pouvoir, il 				en est la structure. Non, simplement Sarkozy et Hollande n’avaient plus les moyens 				de jeter sur ce vide, au cœur de tout pouvoir, les voiles de l’illusion qui nous 				fait nous y soumettre.

			Ils ne sont pas entièrement responsables du divorce qui a été 				consommé entre les citoyens et leurs représentants politiques au point de permettre 				l’élection d’un candidat « hors cadre ». Un problème, et non des moindres, 				c’est qu’aucun des deux, d’Hollande ou de Sarkozy, n’a vraiment eu le courage de 				dire avant son élection ce qu’il allait faire après, ni de faire ce qu’il avait dit. 				D’où la propagande en boucle d’Emmanuel Macron : « Je fais ce que je dis. 				Peut-être qu’on n’était plus habitués 17. » Une 				fois encore, Macron « tacle » ses prédécesseurs, qui parfois le désignent 				plus ou moins explicitement comme un de leurs descendants.

			L’offre politique de Macron est affirmée et assumée : il n’a 				pas le « libéralisme » honteux et l’« Europe » cachée dans sa 				propagande et dans ses choix politiques. Il les revendique. L’Europe de Macron n’est 				peut-être pas celle de Robert Schuman. L’Europe de Macron est plutôt ce 				transnationalisme exigé par le monde des affaires, par la nécessité de 				« briser » les frontières et de recomposer les ensembles pour favoriser 				l’économie. Là où Sarkozy comme Hollande gouvernaient « honteusement » au 				centre, Macron s’en glorifie. Il se pare et se couronne monarque de la 				« République du centre 18 ». 				Comme l’écrit Philippe Raynaud : « On sortait peu à peu du simple 				gouvernement “au centre” pour aller vers un gouvernement « par le centre » 				[…] 19. » Et 				c’est là où l’illusion est la plus 				complète, puisque c’est ce gouvernement euro-libéro-centré dont les peuples 				européens, à commencer par le peuple français, ne voulaient plus ! Comment en 				est-on arrivé là ?

			Lorsque Emmanuel Macron pose le diagnostic des symptômes d’un 				monde en plein bouleversement qui ne peut répondre aux exigences de devoir se 				transformer « avec les mêmes hommes, les mêmes idées. En imaginant que revenir 				en arrière serait possible 20 », il 				ne fait que dire tout haut ce que beaucoup d’entre nous pensons tout bas. Mais cela 				ne veut absolument pas dire pour autant que sa politique de « gouverner par le 				centre » soit acceptée. Cela ne veut absolument pas dire que sa conception de 				la Nation comme start-up ou sa 				conception managériale de l’État ou encore que sa conception d’une mobilité physique 				et sociale qui nous transforme tous en insiders 				ou que son choix d’une « République plus contractuelle et plus 				européenne, inscrite dans la mondialisation avec des formes de régulation 21 », 				soient les choix de ceux qui l’ont élu ! Avons-nous eu le choix ?

			Son succès repose sur un malentendu de l’époque : nombreux sont ceux qui souhaitent tout changer 				pour que rien ne change 22. Je ne sais 				pas si ses électeurs ont pu prendre la mesure du credo saint-simonien au cœur de la 				vision managériale de l’État d’Emmanuel Macron : « substituer au 				gouvernement des hommes l’administration des choses ». Jean-Noël Jeanneney note 				avec beaucoup de pertinence les « échos » des principes saint-simoniens 				dans les déclarations d’Emmanuel Macron. Le progressisme, voilà la clé de toute 				chose, un progressisme industrieux des savants, des entrepreneurs et des artistes 				qui font de la nation une start-up 				compétitive sur le marché de la mondialisation. Comment, alors, Emmanuel 				Macron pourrait-il trouver à redire à ces déclarations saint-simoniennes : 				« Une nation n’est autre chose qu’une grande société d’industrie », et 				encore « la politique est la science de la production. L’économie politique 				sera à elle seule toute la politique 23 ». On 				ajoute le numérique, et le tour macronien est joué ! Car Emmanuel Macron ne 				cesse de le répéter depuis son élection : il n’a pas pris son électorat en 				traître, il avait annoncé ce qu’il fait, et il fait ce qu’il avait dit, ou presque. 				Lorsqu’il a conseillé François Hollande ou participé au gouvernement de Manuel 				Valls, son action a systématiquement consisté à influencer la politique dans un sens 				néolibéral. Il est toujours possible de conquérir le pouvoir sur un malentendu ou 				une équivoque, il est moins sûr de pouvoir le garder. Emmanuel Macron devrait alors 				méditer sur la sentence de Machiavel : « Ceux qui de simples personnes 				deviennent Princes par le moyen seulement de fortune n’ont pas grand-peine à y 				parvenir mais beaucoup à s’y maintenir ; et ils ne trouvent pas fort mauvais 				chemin au commencement, car ils y volent, mais toutes les difficultés naissent après 				qu’ils sont en place 24. »

			Si, au-delà de la personnalité d’Emmanuel Macron, on veut prendre 				la mesure de ce dont son élection est le nom, il convient de revenir sur un certain 				nombre de points. Au premier rang desquels son irruption par 				« effraction » dans le jeu politique et le hasard dont il a fait sa 				fortune. Bien sûr, Macron a su cristalliser sur sa personne les attentes de toute 				une partie du peuple que les « jeunes communicants » qui l’entourent ont 				su « vendre » habilement. Le mouvement En Marche ! s’est structuré et 				organisé comme une start-up jouant sur 				le digital, les Big Data et les contacts 				humains. Une part non négligeable de son électorat, et surtout de ses soutiens les 				plus proches, a pu trouver dans les symboles et les paroles de leur candidat un point d’identification, en particulier les 				partisans d’un libéralisme éclairé, d’un cosmopolitisme averti, d’un élitisme 				tempéré, d’un arrivisme probable ! Les élus de la République En Marche ! 				ressemblent à s’y méprendre au président qui leur a permis de gagner les 				élections : ils ont contourné les « files d’attente » des carrières 				politiques traditionnelles, ils appartiennent aux classes sociales supérieures, avec 				une représentation inédite d’entrepreneurs et de cadres supérieurs du privé, ils 				s’inscrivent dans cette aspiration des élites à faire de la « réussite » 				la valeur cardinale de leur univers moral et social, ils sont épris d’un cybermonde 				situé au-dessus des préoccupations de la démocratie. Le rétrécissement de la base 				sociale de l’Assemblée nationale de 2017, avec 55 % de membres des classes 				supérieures et 1 % de membres des classes populaires, donne une géographie 				parlementaire élitiste et moderniste, ouverte à un universel des marchés 25. Rien 				d’étonnant dès lors à ce que la France de Macron soit à l’opposé de la France de 				Marine Le Pen, une France des villes et des diplômes, optimiste et ouverte face à 				une France des champs, périphérique et insécure, nationaliste et un brin 				« raciste ». Comme le notent Laurent Bigorgne, Alice Baudry et Olivier 				Duhamel : « Tout oppose donc la France qui a voté Macron à celle qui a 				voté Le Pen. La France des métropoles et des territoires prospères, celle qui est 				optimiste, diplômée et à l’aise dans l’existence contre la France des territoires en 				difficulté ou abandonnés, qui est sceptique quant à l’avenir du pays, moins diplômée 				et en proie à une insécurité économique 26. »

			Comment ces deux France-là peuvent-elles se réconcilier ? 				Comment unifier un pays dont les votes depuis plusieurs décennies se partagent entre 				la gauche, la gauche radicale, la droite, l’extrême droite… et l’abstention, et dont 				le gouvernement s’est fait au 				« centre » ou avec le 				« centre » ? Et ce d’autant plus que les institutions européennes et 				la mondialisation l’ont exigé, ou du moins favorisé. Si nous voulons bien nous 				souvenir avec Camus qu’il y a toujours des métaphysiques derrière les méthodes, des 				visions du monde, des politiques et des valeurs derrière les méthodes, alors il nous 				faut admettre que ce sont bien les « méthodes » de l’Europe au cœur de la 				mondialisation qui ont favorisé l’élection d’Emmanuel Macron. Le paradoxe veut que 				ce soit au moment même où l’Europe de la mondialisation mobilisait le rejet des peuples que son candidat soit élu. 				Là est le défi du nouveau président autant que celui de notre époque. Là se profile, 				peut-être, une dérive bonapartiste du pouvoir, consécutive à la révolution 				néolibérale des années 1990. Un tel événement politique présuppose une théologie et 				un homme pour l’incarner. La théologie est connue, c’est celle qui a assuré le 				retour à l’Homo œconomicus par le biais 				du néolibéralisme. Un Homo œconomicus 				qui n’est plus seulement un partenaire de l’échange, mais « un Homo œconomicus entrepreneur de lui-même, 				étant à lui-même son propre capital, étant pour lui-même son propre producteur, 				étant pour lui-même la source de [ses] revenus 26 ». La 				politique de l’emploi d’Emmanuel Macron, l’ubérisation des métiers qu’elle prône, la « libération » du 				travail qu’elle invoque, est tout entière présente dans cette vision du monde. 				Restait à trouver un homme providentiel pour l’incarner, non seulement pour en 				énoncer les principes, mais pour en montrer l’application. Tel est Emmanuel 				Macron.

			Tous ceux qui l’ont approché conviennent de son énorme capacité de 				travail, de sa maîtrise des dossiers, de sa pugnacité à s’insérer dans des réseaux 				d’influence, de la pertinence de sa méthode, et du soutien qu’il sait obtenir des 				milieux d’affaires et de presse ouverts à un social-libéralisme tempéré. 				Aujourd’hui, il gouverne, seul, ou presque. Ce « jeune homme » de 				trente-neuf ans a annoncé sa conception « charismatique » du 				pouvoir : « C’est à mon pays seul 				que va mon allégeance, non à un parti, à une fonction ou à un homme 27. » 				Dans son discours de Berlin en janvier 2017, quelques mois avant son élection, il 				affirme cette posture consulaire en parlant de « son » peuple : 				« Pour être crédible vis-à-vis de mon 				peuple 28 […] », 				et plus loin : « Je veux renforcer Schengen pour assurer ma sécurité et 				celle de mon peuple » 29. Nous 				sommes tout de même assez loin de Barack Obama proclamant : « Yes, we can » !

			Par les temps qui courent, la reconnaissance de dette se trouve plutôt cantonnée au champ 				monétaire. François Hollande a fait chou blanc lorsqu’il a tenté de rappeler à son 				jeune ministre ce qu’il lui « devait ». La dette ne fait plus partie des 				vertus morales de l’époque, le concept s’est subsumé à l’horizon de la Finance. Les 				temps changent, la culture des réseaux n’est pas celle des partis, la civilisation 				du « théâtralisme de la politique et de l’existence quotidienne 30 » 				n’est pas celle de la domination patrimoniale, la recherche de crédibilité n’est pas 				de même nature que l’allégeance de fidélité. En ce sens, Emmanuel Macron s’inscrit 				bien dans cette nouvelle culture du « narcisse » moderne magistralement 				analysée par Christopher Lasch 31. À 				l’éthique de la loyauté et de la dette à l’égard de l’Autre font place le 				volontarisme individualiste de la réalisation de soi dans la performance, 				l’accomplissement par l’Audimat des réseaux sociaux, le désir d’émouvoir les autres 				sans en être affecté, l’art de la mise en scène, l’aisance du jongleur. Emmanuel 				Macron est en phase avec son époque, avec la culture qui est la nôtre, c’est-à-dire 				l’importation dans la vie quotidienne des valeurs en usage dans le monde des affaires. Sommes-nous, aujourd’hui, en 				présence d’un personnage politique sur lequel viendraient se cristalliser les 				tendances bonapartistes de l’autorité charismatique et les valeurs de l’Homo œconomicus autoentrepreneur de lui-même 				de la culture néolibérale ? Au désir de 				démocratie qui a animé cette campagne présidentielle n’aurions-nous pour 				toute réponse que cette « révolte des élites 32 » – 				magistralement analysée par Christopher Lasch –, qui serait parvenue à placer 				ainsi aux avant-postes du pouvoir l’un de ses représentants des plus doués ?

			Les professeurs qui enseignent dans les classes préparatoires de 				khâgne B/L, dont est issu Emmanuel Macron, le savent : la sélection y est 				impitoyable et pour survivre l’art de 				l’illusion est une stratégie socialement encouragée. Ce qui ne signifie en 				aucune façon que ces classes hypersélectives condamnent tout un chacun à l’absence 				de sincérité, à la mascarade des rhétoriques sans conviction et à l’industrie des 				artifices. Non, bien évidemment, il ne faudrait pas « jeter le bébé avec l’eau 				du bain ». Il s’agit simplement de comprendre comment notre époque, en 				favorisant ce type de stratégies, en valorisant cet art de l’illusion, encourage des 				modes de sociabilité et de sélection, engage les jeunes générations à cultiver les 				apparences et les dextérités par lesquelles ils s’imposeront impitoyablement comme 				des « gagnants » dans une société du narcissisme avancé.

			Nous savons par différents témoignages, y compris par ceux de 				Brigitte Macron 33, que notre 				président excellait dans ce type d’exercice rhétorique comme dans celui de la mise 				en scène théâtrale. Sa trajectoire témoigne de son appartenance à cette nouvelle 				classe sociale des élites au narcissisme 				avancé : jeune homme, il a eu tous les culots, il a su profiter de tous 				les conseils, de toutes les expériences qu’il a pu recueillir auprès de ses aînés 				des sphères du pouvoir (Michel Rocard, Henry Hermand, Laurent Fabius, François 				Hollande, les proches de Jean-Pierre Chevènement comme ceux de Dominique 				Strauss-Kahn…), de la finance (Rothschild, Olivier Pécoux…), des think tanks de la politique économique et 				sociale (Jacques Attali, Alain Minc, Laurent Bigorgne, Richard Descoings…), de la 				réflexion philosophique (Ricœur, Olivier Mongin et la revue Esprit…).

			Cet homme de réseaux a su très tôt nouer les relations qui 				s’imposaient. Adolescent, il restait souvent à discuter après les cours avec ses 				enseignants plutôt que de rejoindre ses camarades. L’âge ne le limite pas. C’est sa 				femme, Brigitte, alors son professeur de théâtre, qui le souligne : 				« Vraiment, il n’était pas comme les autres, se souvient-elle. Il avait un 				rapport à l’adulte, à tous les adultes, d’égal à égal. Je ne l’ai jamais vu respecter cette échelle 				d’âge 34. » 				Je reviendrai sur cette aptitude à transgresser les limites. Étudiant discret 				mais ambitieux, il était apprécié des élèves et des professeurs, très à l’aise avec 				les uns comme les autres, charmant et avec du panache, sympathique mais se liant très peu, sociable mais insaisissable. 				On lui reconnaît du « charisme » et « une forme de 				dilettantisme », une capacité de s’adapter aux environnements sans les 				affronter directement, sans consommer franchement les ruptures. Un candidat en 				empathie avec son environnement mais dont il feint de ne pas connaître les limites. 				Comment ne pas penser au texte 35 de 				Lévi-Strauss décrivant le « bonheur » américain et le type de rapports 				sociaux que cette culture fabrique ? Claude Lévi-Strauss écrit : « Un 				nouvel employé, un professeur d’université même, ne seront pas seulement choisis 				d’après leurs qualités professionnelles ; en plus de la compétence, on leur 				demandera d’être ce qu’on appelle là-bas a nice 				guy : un bon type, c’est-à-dire de ne jamais compromettre, par leur 				instabilité, leurs singularités, leur vie privée aussi, le souple fonctionnement de 				la petite communauté qui s’apprête à les recevoir 36. » 				Cette « technique du bonheur », comme la nomme Lévi-Strauss, ne dénoue pas 				les drames et les conflits des antagonismes sociaux, elle les 				« cerne » ; j’ajouterais qu’elle les masque, par un modèle unique de 				sociabilité. Gageons que, à quelques nuances près, Emmanuel Macron se révèle bien 				plus « américain » que ne l’était Nicolas Sarkozy. Comme le notait Claude 				Lévi-Strauss, dans cette civilisation « toute méthode est valable dès qu’elle 				prouve son efficacité 37 ».

			Deux décennies plus tard, le témoignage de François Hollande 				concorde sur ce diagnostic : « Il n’est retenu par rien. Il teste nos 				limites et espère tenir dans cette ambiguïté le plus longtemps possible, tant sa 				position au gouvernement lui donne une visibilité avantageuse et des moyens non 				négligeables 				38 » ; et plus loin « toujours cette façon de nier 				l’évidence avec un sourire 39 ». Nul 				besoin de liens d’amitié, de sentiment de loyauté, de souci de vérité, de conscience 				de dette dans cet univers autarcique et autosuffisant, une « boussole » 				suffit. Il l’a trouvée dans une relation « fusionnelle », avec Brigitte 				comme naguère avec « Manette » (sa grand-mère).

			C’est un personnage de roman que la France s’est donné comme 				président de la République, comme monarque présidentiel, et lui-même ne répugne pas 				à être comparé à Lucien de Rubempré ou à Eugène de Rastignac 40 ! Il 				est, comme ces personnages balzaciens, dévoré d’ambition, transgressant toutes les 				limites, tous les tabous, brisant tous les totems 41. Il le dit, 				il l’assume et il invite tous les jeunes Français à s’identifier à lui, à acquérir 				puissance et gloire, millions et « costumes ». On a la gloire que l’époque 				mérite. La nôtre est médiocrement matérialiste. Comme tous ces personnages de La Comédie humaine, Macron sait très vite acquérir les codes, réussit avec une 				rapidité fulgurante dans tous les domaines qu’il approche – sans forcément s’y 				enraciner –, et surtout il sait séduire, 				encore et encore, jusqu’à se rendre incontournable, voire indispensable. Il a 				des capacités d’adaptation aux situations et possède un don particulier pour 				s’approprier les langages en cours qui lui permettent d’être comme « un poisson 				dans l’eau » dans les différents milieux où il passe. Car il passe d’un milieu 				à un autre, et il se révèle comme un héros de 				notre temps, pratiquant le zapping 				de la modernité, la mobilité qu’il appelle de ses vœux. L’époque est au 				« court-termisme », à la fulgurance, à la réactivité, au scoop, à l’oubli aussi. Notre culture invite à 				faire prévaloir la forme sur le fond, à valoriser les moyens plutôt que les fins, à 				miser sur les apparences et la réputation plutôt que sur la vérité et la probité, à 				préférer l’audience et la publicité au travail approfondi d’analyse, à choisir le 				pragmatisme opportuniste plutôt que le courage des convictions, à préférer l’opinion 				à l’esprit de liberté, à manier l’ironie et l’humour plutôt que la pensée critique, 				à pratiquer l’art de l’illusion lorsqu’elle permet de réussir. C’est pourquoi notre 				société de la norme, même travestie sous un hédonisme tapageur et scandaleux, fardée 				par la publicité hollywoodienne et les industries de la « com », fabrique 				des imposteurs et des conformistes, des Zelig 42 à tous les étages !

			Il y a du caméléon chez Emmanuel Macron. C’est Jean-Baptiste de 				Froment qui évoque ses souvenirs de condisciple : « Il avait un côté 				caméléon très frappant. Il savait adapter son discours à son interlocuteur et 				s’entendre avec des élèves aux origines et aux personnalités différentes 43. » Sur 				le marché des opinions, une très grande malléabilité à l’égard des signaux 				extérieurs des environnements successifs lui permet de développer son potentiel de 				négociateur. Cette faculté d’adaptation a permis à Emmanuel Macron de se révéler 				tout au long de sa carrière, et quel que soit le secteur, être un négociateur 				redoutable dont les succès tiennent moins à des convictions et au dialogue qu’à un 				art du compromis. Ce qui témoigne de sa 				capacité d’identification aux personnes de son entourage, suffisante dans tous les 				cas pour pressentir ce qu’ils éprouvent et ce qu’ils pensent… et mener sa propre 				barque sur les flots de la liquidité sociale. Tous les témoins de ses activités, et 				quel que soit le domaine où il a exercé, l’affirment : « il apprenait très 				vite », « il avait une extraordinaire capacité à absorber les 				informations ». Il est décrit comme « sympa », 				« valorisant », « chaleureux », tout en apparaissant, comme le 				remarque Marc Endeweld, « comme un électron libre difficilement contrôlable, 				qui trace sa route en abattant du travail 44 ».

			C’est le même Marc Endeweld qui écrit à propos de la position 				centrale qu’Emmanuel Macron réussit à prendre dans la commission Attali – chargée 				par Sarkozy de faire des propositions pour réformer la France : « Comme à 				son habitude, Emmanuel Macron réussit donc à élargir ses prérogatives de départ. De 				simple rédacteur, il est passé à un rôle de médiateur. Voire de négociateur… 45 ». 				Exemplaire est aussi cette place prise auprès de Paul Ricœur, alors que, introduit 				par François Dosse pour archiver les notes et faire l’appareil critique d’un ouvrage 				en cours de rédaction, il parvint à nouer avec le philosophe un dialogue, ou du 				moins un échange, suffisant dans tous les cas pour que celui-ci le mentionne dans 				ses remerciements 46. Emmanuel 				Macron a de « la présence scénique », disait son ancienne professeure de 				théâtre, aujourd’hui sa femme. Il en imposait. Il a su s’imposer. On prête au 				président Hollande d’avoir, au moment du pot de départ d’Emmanuel Macron du 				secrétariat de l’Élysée, lancé en forme de boutade cette phrase prémonitoire : 				« Vous savez, je suis le président qui travaille avec Emmanuel Macron 47. »

			Cette aptitude à se hausser au-dessus de la fonction à laquelle il se trouve invité est sociologiquement 				significative, psychologiquement intéressante. Elle constitue, sans nul doute, cette 				exigence propre à notre civilisation d’inviter les individus à se 				« pousser » de manière continue au-delà de leur fonction, de leurs 				limites. La solitude de l’individu dans la société de masse le contraint à une 				« fuite en avant » où il conjugue l’ignorance d’autrui avec l’exigence de 				devoir surpasser ses conditions psychiques, d’enfreindre le tempo qui lui permettrait d’acquérir la 				sagesse 48.

			Cette stratégie d’adaptation de notre nouveau président ne 				m’intéresse qu’en tant qu’elle révèle une nouvelle culture de nos classes 				dirigeantes. Déliées des convictions et des certitudes, ouvertes au 				« présentisme » des instants successifs, promptes à cultiver les 				opportunités et les potentiels de situation, affectées par les émotions des masses 				davantage que par les sentiments partisans, en même temps mobiles, fluides et 				résistants, elles font de l’existence politique un théâtre de l’absurde qui ne prend 				son sens et sa consistance que des profits immédiats qu’elle procure. Le jeu, 				l’artifice, l’insincérité, le faux, prévalent dans cette mascarade de la 				« com » qui apporte un détachement cynique suffisant pour gagner sur 				l’instant les compétitions politiques et spéculer sur les spéculations morales et 				émotionnelles permettant d’accroître son crédit. Là est le maître-mot : ces 				nouveaux sujets du capitalisme financier spéculent sur les valeurs des actifs que 				les réseaux sociaux peuvent leur offrir. Voici venu le temps des investisseurs et 				des actionnaires en politique, au risque parfois de croiser celui des imposteurs. À 				devoir reconnaître que l’imposteur est un martyr du lien social, une éponge 49 vivante des 				valeurs en cours dans une époque, comment ne pas s’interroger sur la part qui est 				celle de notre culture dans sa fabrication 50 ?

			À distance de toute pathologisation de l’existence, je soutiens 				que des facteurs favorisant l’imposture œuvrent dans nos sociétés et que les succès 				politiques ne sauraient en être exemptés. L’éthique de l’apparence et de la 				« com » est passée au premier plan, et la faute n’incombe pas seulement 				aux investisseurs qui en usent si cela marche. C’est ce qui m’avait conduit à 				proposer la thèse selon laquelle l’imposture serait l’état « normal » de 				notre civilisation 51. Dès lors, 				il s’agit moins de faire d’Emmanuel Macron un « imposteur », comme on 				s’est plu à le dire, que d’analyser les ressorts de sa victoire pour comprendre 				notre monde, pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Et c’est en ce point 				que sa trajectoire singulière m’intéresse en tant qu’analyseur des nouvelles 				manières de prendre et d’exercer le pouvoir aujourd’hui. Car, je l’ai dit et je le 				redis, les hommes de gouvernement parviennent à se situer en ce point d’illusion où se cristallisent les attentes 				sociales et psychologiques du moment. Qu’on le veuille ou non, que cela nous plaise 				ou non, Emmanuel Macron ressemble à son époque, disposée à s’ouvrir à l’illimité, à l’hubris, à la démesure. C’est de ce lieu du discours qu’il affirme 				son succès. Nicolas Sarkozy s’y était essayé avec son « avec moi, tout est 				possible », mais l’outrance du personnage l’a discrédité.

			L’aristocratie des talents, à laquelle appartient sans conteste 				Emmanuel Macron, ne s’embarrasse pas des préjugés démocratiques. Elle n’a même pas 				besoin de feindre d’en tenir compte. Chacun est à son compte, sous une forme 				consulaire ou/et entrepreneuriale. Ce serait d’une injustice à nulle autre pareille 				que d’affecter à sa seule personnalité les traits culturels de l’époque. François 				Hollande pourra toujours déplorer, « il m’a trahi avec méthode 52 », il 				n’aura compris que bien trop tard à quel point Emmanuel Macron était le symbole de 				ce nouveau monde que Christopher Lasch décrit dans son livre testamentaire, La Révolte des élites et la trahison de la 				démocratie 53. Dans ce monde-là « la connaissance 				n’est qu’un déguisement du pouvoir 54 ». Et 				la vision du monde de ces ambitieux ne s’embarrasse guère du désir de démocratie. 				Elle renoue davantage avec l’arrogance des « jeunes loups » du XIXe siècle 				qu'avec celle des « baba cools » du XXe. Et dans la construction sociale 				postmoderne de la réalité se reflètent les dispositifs culturels par lesquels notre 				vie quotidienne trouve sa cohérence et prend son sens. L’époque ne fait pas 				exception, ses élites non plus. Si les 				« élites » se sont séparées de la démocratie, c’est bien parce que la 				démocratie tend à se séparer d’elle-même. C’est, peut-être, de cette séparation que 				l’élection d’Emmanuel Macron pourrait-être le nom ?

			Par les temps qui courent, plus rien n’est exclu d’avance, tout 				est possible ou presque. Nous sommes en plein dans une société de l’illimité. 				Jean-Claude Milner, de tous les philosophes contemporains, est celui qui a le mieux 				théorisé cette « société qui ne rencontre plus rien sinon sa propre 				illimitation 54 ». La 				société contemporaine n’a de cesse de se donner les moyens de fabriquer sans 				restriction des substituts tant matériels que symboliques à tout ce qui serait 				susceptible de la limiter. Elle s’est 				donné un président qui lui ressemble.

			Les différences n’ont 				pas la cote. Cette haine de la différence nourrit les revendications les plus folles 				aux attentes sociales les plus justifiées. Le transhumanisme promet d’en finir avec 				la mort, la médecine prédictive avec la maladie, les Big Data avec la vie privée, sortir de notre 				galaxie, changer notre condition, fabriquer des mondes et des hommes 				« nouveaux », bioniques et produire des enfants parfaits. Les militants 				des causes diverses et variées emboîtent le pas à cette illimitation de la société, 				ils invitent à en finir avec les différences et les frontières, les marqueurs et les 				symboles de l’altérité… pourvu que l’on n’entrave ni le progrès technique, ni le 				dynamisme de l’économie ! Et ce n’est certainement pas dans les intentions 				d’Emmanuel Macron d’entraver le progrès technique et l’économie, lui qui s’est fait 				le héraut de la révolution numérique et de la libération de l’économie.

			Une fois encore, il faut le dire clairement : il y a dans 				toutes ces revendications des attentes légitimes et d’autres qui le sont moins. 				C’est cette tendance lourde de notre culture à faire prévaloir la vitesse sur la 				qualité, la liquidité sur la solidité, le scoop et le spectacle sur la vérité, 				l’opportunisme sur la probité, l’apparence et l’opinion, la publicité et 				l’hédonisme, la posture et l’imposture, la mode et la facticité, que j’évoque et 				dont je pense qu’Emmanuel Macron est une des incarnations. Éponge vivante de ses 				interlocuteurs, hyperactif, volontaire, épris de lui-même et convaincu par ses 				idées, invitant au dialogue moins pour 				recueillir les contradictions que pour les pulvériser par des explications, à l’aise 				dans la formule plus que dans la démonstration, il est l’homme des réseaux. Bref, 				un autoentrepreneur de lui-même. Rendons 				grâce sur ce point à François Hollande quand il écrit d’Emmanuel Macron qu’il 				« ne s’inscrit pas dans l’histoire de la gauche, pas davantage dans celle de la 				social-démocratie, ni même dans une recomposition qui pourrait préfigurer une 				coalition progressiste. Il est à son compte. Il a créé une entreprise : il 				entend la mener le plus loin possible 56 ». 				L’époque était prompte à s’abandonner à ce type de séduction, et une partie de 				l’électorat, consciemment ou inconsciemment, était disposée à cette illusion. La 				victoire d’Emmanuel Macron est celle de l’enfant de notre modernité, d’une modernité 				baptisée sur l’autel des textes de Machiavel et qui n’en finit pas de s’autodétruire 				en déniant sa dette à l’humanité de l’homme. L’art de feindre en politique est au 				cœur des textes de Machiavel, et je suis convaincu qu’Emmanuel Macron fait de 				l’œuvre de cet auteur sa bible politique.

			Il a fallu quelques siècles pour que la logique et le pragmatisme 				cyniques des textes de Machiavel se dévoilent à ciel ouvert dans le paysage 				politique. Tout se passe comme si l’éthique et la politique qui, jusque dans la 				modernité, se réclamaient encore des valeurs humanistes et des convictions morales, 				avaient tant bien que mal résisté au 				réalisme du message de Machiavel. Notre époque n’a plus cette pudeur des temps 				anciens, aussi violente et brutale que celles qui l’ont précédée, sans plus 				peut-être, et même moins dit-on, elle assume le message machiavélique en l’élevant 				au rang de concept politique : seule 				compte l’efficacité. C’est bien pourquoi, dans les temps troublés comme le 				nôtre, il convient de relire Machiavel. C’est l’introduction de la logique dans le 				champ de la politique, de l’utilitarisme dans la morale, de l’instrumentalisme dans 				l’action. Machiavel ne recommande-t-il pas à l’homme d’État « d’agir contre la 				foi, contre la charité, contre l’humanité, contre la religion 				57 » ? Ajoutant : « Aussi faut-il qu’il 				[l’homme d’État] ait un esprit disposé à tourner selon que les vents de la fortune 				et les variations des choses le lui commandent, et comme j’ai dit plus haut, ne pas 				s’écarter du bien, s’il le peut, mais savoir entrer dans le mal, s’il le faut 58. » 				Machiavel, cinq siècles avant nos publicités hollywoodiennes, invite le Prince à ne 				présenter que l’« image » qui convient au pouvoir : « Tout le 				monde voit bien ce que tu sembles, mais bien peu ont le sentiment de ce que tu 				es ; et ces peu-là n’osent contredire à l’opinion du grand nombre qui ont de 				leur côté la majesté de l’État qui les soutient ; et pour les actions de tous 				les hommes et spécialement des Princes […], on regarde quel a été le succès 59. »

			Les succès d’Emmanuel Macron n’ont été ni des gloires militaires, 				ni des conquêtes militantes, ils ont été acquis dans les coulisses du pouvoir, au 				sein des think tanks, sur les scènes de 				conquête de la grande administration (l’ENA, l’Inspection des finances) et de la 				banque d’affaires (Rothschild). Ce n’est pas « la majesté de l’État » qui 				l’a soutenu durant sa campagne, mais ses soutiens médiatiques et industriels, ceux 				de la finance comme de la culture, les petites start-up et les grands groupes de presse comme d’industrie, les publicistes 				puissants et les petites équipes dévouées des réseaux numériques, la 				« bande » de copains de l’ENA et de Sciences Po et tout ce que les réseaux 				pro-européens et pro-libéraux ont pu mobiliser pour faire élire un 				quasi-inconnu ! Un quasi-inconnu dont le talent fut, à chaque fois dans son 				parcours, de choisir son moment. Et ce 				moment, cette fois, a rencontré l’histoire, celle de notre époque dont Macron a su 				saisir le kairos, disaient les Grecs, 				petit dieu de l’opportunité, le moment favorable. À ce titre, il y a bien eu 				« le moment Macron », comme l’écrit Jean-Noël Jeanneney 60.

			Le « moment Macron », c’est aussi la rencontre entre un 				jeune homme pressé d’ambition et une époque qui n’en finit pas de rêver son enfance, 				celle qui commença avec la modernité, définie comme « le transitoire, le 				fugitif, le contingent 61 », et 				dont le régime d’historicité s’accélère sans cesse, de manière effroyable ces 				derniers temps. C’est aussi cette « discordance des temps 62 », 				cette tension continuelle entre passé, présent et futur, dans laquelle la 				candidature d’Emmanuel Macron a pu s’inscrire. Elle témoigne, tel un symptôme, d’une 				rupture, voire d’une véritable fracture avec la tradition, son autorité, ses 				contraintes et ses procédures, comme jamais les époques précédentes l’avaient 				connue. Gageons que les futures réformes constitutionnelles du nouveau président 				n’auront de cesse d’affaiblir le poids de la tradition. Ce qui ne l’empêche pas 				d’affirmer : « Nous avons besoin d’un enracinement historique pour entrer 				dans la modernité 63. » 				« En même temps » que cette juste affirmation de devoir enraciner notre 				présent dans l’histoire, gageons que le président Macron affaiblira autant que 				possible toutes les autorités, tous les corps intermédiaires, qui pourraient 				constituer des contre-pouvoirs. C’est la raison pour laquelle Emmanuel Macron n’aime 				pas davantage la presse que les syndicats.

			Alors, machiavélique, Macron ? Oui, incontestablement. Il a 				tout au long de son parcours témoigné de sa promptitude à profiter au maximum du 				hasard bienveillant, à s’en faire 				couronner grâce à une compétence indiscutable et à une aptitude à séduire sans 				limites. Emmanuel Macron détient comme Alcibiade l’art véritable de méconnaître 				l’angoisse de castration, le pouvoir des limites et le principe de la mesure. Lacan 				portait sur l’Alcibiade du Banquet de 				Platon un diagnostic qui me paraît convenir parfaitement au comportement politique 				d’Emmanuel Macron : Alcibiade est le « meilleur », c’est 				« l’homme du désir », mais il est ignorant de ce qu’il cherche, de ce qu’il vise au travers de ses conquêtes, 				il apparaît comme « celui dont les désirs ne connaissent pas de limites […], il 				y démontre un cas très remarquable d’absence de 				crainte de la castration 64 ». Ce 				goût prononcé pour la transgression des limites accompagnera difficilement le soin 				qu’un président pourrait apporter aux valeurs de solidarité, de générosité, de 				loyauté, de sollicitude. Dont acte. Le personnage incarne les valeurs de son époque. Il incarne 				leur ambiguïté et leurs contradictions, il est – tel Alcibiade – celui qui dit 				« je le veux, parce que je le veux, que ce soit mon bien ou que ce soit mon 				mal 65 ». 				C’est ce désespoir des nouveaux narcisses – décrit par Christopher Lasch – que notre 				civilisation a fabriqués. Lorsque tout devient possible à condition que ce soit 				efficace, que « ça marche », 				c’est le sens et la cohérence qui se trouvent altérés.

			Ainsi, nous pouvons nous demander, par exemple, non sans malice, 				par quelle astuce, par quel habile tour de passe-passe, notre époque a permis, au 				nom d’un « nouveau monde », l’élection d’un homme qui avait participé au 				« vieux » gouvernement, qui avait « conseillé » le 				« vieux » monarque républicain ? Comment ce jeune Prince est-il 				parvenu à s’exempter de cet héritage, de ses responsabilités passées ? cela 				demeure un mystère. Un mystère aussi épais que celui qui veut que son absence de 				« programme », que ses options libérales et européennes, que son éloge de 				la performance individuelle, que son émulation consumériste et sa promotion de 				toutes sortes de dumpings sociaux et 				subjectifs, que sa transformation de la nation en start-up, que sa volonté affirmée d’en finir 				avec l’immobilisme et les rentes de situation, aient pu à ce point lui servir auprès 				d’un peuple qui exigeait davantage de protections sociales, de sécurité et de 				souveraineté nationale ! Comment au sein de ses partisans peut-on encore 				retrouver des soutiens de la protection sociale et d’un État régulateur 66 chez un 				représentant de la nouvelle élite pour laquelle l’économie est sans frontières et où 				l’argent a perdu tout lien avec la nationalité et la société d’appartenance ? 				Sauf à relever ce tour de force d’une 				rhétorique de l’ambiguïté permettant le malentendu en rassemblant sous la même bannière les attentes rhapsodiques et 				confuses les plus diverses et contradictoires. Il fallait « en même 				temps » faire l’éloge de la mobilité et garantir la stabilité des places, 				réconcilier la transcendance et l’action boursière, la liberté et l’égalité, 				l’initiative individuelle et le pouvoir de l’État 67, la 				fraternité 68 et 				l’optimalisation fiscale et entrepreneuriale des « premiers de cordée », 				Ricœur et le CAC 40 ! Il fallait, « en même temps » réconcilier 				les contraires, refonder les contradictions dans l’unité. Il fallait bien, comme le 				personnage de Tancredi dans Le Guépard, faire ses armes avec Garibaldi pour 				rejoindre in fine l’armée de Sa Majesté, 				et faire en sorte que « tout sera pareil tandis que tout aura changé 69 ». Là 				est peut-être la signification secrète de la formule « en même 				temps ».

			Pour qu’Emmanuel Macron parvienne à obtenir 				le pouvoir symbolique suprême, avec son 				fameux « en même temps », il fallait quand même le concours de 				circonstances exceptionnelles, le discrédit incontestable des partis traditionnels, 				une chance incroyable, mais aussi que cette expression-valise transporte une 				attente. Il fallait que les Français rencontrent dans le miroir de cette formule l’image de leurs irréconciliables contradictions. C’est de ces contradictions-là 				dont la « révolution » Macron est le symptôme, et le « en même 				temps » la solution rhétorique. 				Cette expression est devenue la marque de fabrique du nouveau président, son 				discours conquérant, elle pourrait, à terme, se révéler l’impasse du renouveau 				politique qu’elle prétendait annoncer. Elle est aussi bien le voile jeté sur le vide 				de tout pouvoir que la promesse messianique d’une résolution des contradictions 				sociales de l’époque.

			 				 					1. Ian Kershaw, 1994, Hitler, 						Paris, Gallimard, « Folio 						Histoire », 1995, p. 15.



				 					2. Que 						l’on pourrait plus précisément appeler postmoderne, mais je préfère ici 						faire de cette postmodernité une catégorie particulière du moderne.



				 					3. La 						victoire au deuxième tour du candidat d’En Marche ! est de presque 30 						points au-dessus de sa concurrente, largement écartée par le peuple 						français.



				 					4. Jérôme Jaffrey, entretien avec Vincent Trémolet de Villers, 						Le Figaro, 12 juin 						2017.



				 					5. Roland Gori, Logique des 						passions, op. cit.



				 					6. André Breton, 1937, L’Amour fou, Paris, Gallimard, 1989, p. 13.



				 					7. Max 						Weber, 1911-1914, La Domination, 						Paris, La Découverte, 2013, p. 274.



				 					8. Jean-Noël Jeanneney, Le 						Moment Macron, Seuil, Paris, 2017, p. 106.



				 					9. Sigmund Freud, 1917, « Un souvenir d’enfance de “Poésie 						et vérité” », in L’Inquiétante 						Étrangeté et autres essais, Gallimard, « Folio », Paris, 						1985, p. 206-207.



				 					10. Emmanuel Macron, 2016, Révolution, XO Éditions, Paris, 2017, p. 19.



				 					11. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, « Un président ne devrait pas dire 						ça… », les secrets d’un quinquennat, Paris, Stock, 2016.



				 					12. La 						victoire d’Emmanuel Macron s’inscrit dans le paysage politique européen tel 						qu’il se recompose après le délabrement des partis traditionnels ayant 						imposé aux peuples une diète néolibérale. Cette victoire en France de 						l’Extrême-Centre me semble analogue aux succès des « mouvements » 						antisystème rejetant la gestion et l’administration technocratiques des 						populations au profit d’incantations « politiques ». En Marche ressemble plus qu’on ne le 						dit au Mouvement 5 Étoiles de 						Beppe Grillo, et à tous ces partis qui émergent sur les ruines du discrédit 						des partis de gouvernement asservis aux normes néolibérales et 						technocratiques des mœurs.



				 					13. Roland Gori, « “En même temps” », ou le grand écart 						du nouveau président », Libération, 23 juillet 2017. http://www.liberation.fr/debats/2017/07/23/en-meme-temps-ou-le-grand-ecart-du-nouveau-president_1585661.



				 					14. Nicolas Machiavel, 1532, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1952, 						p. 365.



				 					15. Roland Gori, Libération 						du 23 juillet 2017, art. cité.



				 					16. Emmanuel Macron, Le 1 						du 8 juillet 2015, in 						Macron par Macron, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2017, 						p. 26.



				 					17. Répété une fois encore lors de l’entretien avec Jean-Pierre 						Pernaut le 12 avril 2018 sur TF1 à 13 heures.



				 					18. François Furet, Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon, La République du centre. La fin de 						l’exception française. Paris, Calmann-Lévy, 1988 ; Philippe 						Raynaud, Emmanuel Macron : une 						révolution bien tempérée, Paris, Desclée de Brouwer, 2018.



				 					19. Philippe Raynaud, Emmanuel Macron : une révolution bien tempérée, Paris, Desclée 						de Brouwer, 2018, p. 46.



				 					20. Emmanuel Macron, Révolution, op. cit., p. 14.



				 					21. Emmanuel Macron, 8 juillet 2015, in Macron par Macron, op. cit., p. 34.



				 					50. On 						aura reconnu les propos de Tancredi dans Le Guépard de Visconti. Le film de 						Visconti s’inspire d’un des ouvrages les plus lucides sur la manière dont 						les classes sociales supérieures parviennent à conserver le pouvoir en 						confisquant les révoltes populaires. L’attitude cynique de Tancredi, neveu très aimé 						du prince Salina, pourrait bien se révéler comme celle de n’importe quel 						opportuniste et arriviste bourgeois ou aristocrate : il rejoint les 						troupes révolutionnaires de Garibaldi et intègre ensuite les armées 						régulières du roi d’Italie. La révolte de Tancredi n’est pas celle d’un 						romantique ému par les injustices sociales, mais l’adaptation habile d’un 						nanti aux nouvelles circonstances historiques. Giuseppe Tomasi di Lampedusa, 						1958, Le Guépard, Paris, 						Éditions du Seuil, 2007.



				 					22. Jean-Noël Jeanneney, Le 						Moment Macron, op. cit., 						p. 64.



				 					23. Nicolas Machiavel, Œuvres 						complètes, op. cit., 						p. 306.



				 					24. Cf. Étienne 						Ollion, « Ce que révèle la grogne à l’Assemblée », Le Monde du 19 mai 2018.



				 					25. Laurent 						Bigorgne, Alice Baudry et Olivier Duhamel, Macron, et en même temps…, Paris, Plon, 2017, 						p. 123.



				 					26. Michel Foucault, 1979, Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard-Seuil, « Hautes 						Études », 2004, p. 232.



				 					27. Emmanuel Macron, Révolution, op.cit., 						p. 34. Souligné par l’auteur.



				 					28. Emmanuel Macron n’hésite pas à confondre sa personne avec 						l’État ou le pays, la France. À Ouagadougou, il réplique aux 						étudiants : « Vous me parlez comme si j’étais toujours une 						puissance coloniale » (sic). Il n’y a plus de doute : la France, 						c’est lui !



				 					29. Traduction de Maïté Jullian, article d’Éric Fottorino, in Macron par Macron, op.cit., p. 						94.



				 					30. L’expression est de Christopher Lasch pour désigner cette 						désolation spirituelle du monde que le nouveau narcisse affronte par 						l’obsession de la célébrité et de la performance.



				 					31. Christopher Lasch, 1979, La Culture du narcissisme, Paris, Champs Flammarion, 2006.



				 					32. Christopher Lasch, 1995, La Révolte des élites et la trahison de la démocratie, Paris, 						Flammarion, 2010.



				 					33. Maëlle Brun, Brigitte 						Macron. L’affranchie, Paris, L’Archipel, 2018.



				 					34. Maëlle Brun, Brigitte 						Macron. L’affranchie, op. cit., p. 56, souligné par 						l’auteur.



				 					35. Claude Lévi-Strauss, 1946, « La technique du 						bonheur », Esprit, novembre 						1946, p. 643-652.



				 					36. Ibid., p. 648.



				 					37. Ibid., 						p. 646.



				 					38. François Hollande, Les 						Leçons du pouvoir, Paris, Stock, 2018, p. 337.



				 					39. Ibid., 						p. 340.



				 					40. Il 						confie volontiers : « J’étais porté par l’ambition dévorante des 						jeunes loups de Balzac », in Emmanuel Macron, Révolution, op. cit., 						p. 24.



				 					41. Le 						22 mars 2017, il déclare au Huffington Post : « Je suis d’une 						génération qui n’a, d’un point de vue historique, ni totems, ni 						tabous. »



				 					42. Zelig est un film 						de Woody Allen qui invente un personnage fascinant, Leonard Zelig, 						« l’homme-caméléon » comme on le surnomme, qui épouse l’apparence 						physique et les pensées des gens qui l’entourent. Personne sans 						personnalité, il est une figure neutre dans laquelle chacun dépose ses 						propres ambitions, ses propres émotions. À travers lui, Woody Allen peut 						réaliser la satire des milieux sociaux de notre temps (le milieu médical, 						les médias, les politiques…), et évoquer les émotions sociales et psychiques 						dans un mouvement d’une incroyable fluidité. C’est une personnalité vide qui 						ouvre sur un incroyable champ des possibles incarnant notre besoin de 						reconnaissance, notre irrépressible besoin d’être aimé et apprécié des 						autres. Il est le conformisme absolu et, dans un même temps, une figure qui 						focalise la versatilité et la pusillanimité de l’opinion publique. Celle-ci, 						constamment changeante, évolue au gré de l’histoire (la grande et la petite) 						et des mœurs ; la capacité de Zelig à épouser la majorité, à s’y 						fondre, le conduit jusqu’à adhérer au Parti nazi, dont il pourra s’extraire 						par l’amour que lui témoigne sa psychiatre.



				 					43. Cité dans l’article Le 						Parisien-Aujourd’hui en France Magazine, paru le 23 janvier 						2015.



				 					44. Marc Endeweld, 2015, L’Ambigu Monsieur Macron, Paris, Flammarion, 2018, p. 132.



				 					45. Ibid., 						p. 114.



				 					46. « Emmanuel Macron à qui je dois une critique pertinente 						de l’écriture et la mise en forme de l’appareil critique de cet 						ouvrage », in Paul Ricœur, 						Avertissement, La Mémoire, l’histoire, 						l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. IV.



				 					47. Marc Endeweld, L’Ambigu 						Monsieur Macron, op.cit., p. 38.



				 					48. Georges Friedmann a parfaitement analysé ce qu’il nomme 						« le grand déséquilibre » entre le torrent des progrès techniques 						et la capacité humaine de les intégrer. Cf. La Puissance et la sagesse, 						Paris, Gallimard, 1970.



				 					49. Le 						terme d’« éponge » est employé par Brigitte Macron pour rendre 						compte des capacités d’Emmanuel Macron : « Emmanuel n’a besoin de 						personne. C’est une éponge. Il reçoit, il absorbe, mais s’il en est arrivé 						là, il ne le doit qu’à lui et à sa grand-mère », citée par Anne Fulda, 						Emmanuel Macron, un jeune homme si 						parfait Paris, J’ai Lu, 2018, p. 40.



				 					50. Roland Gori, 2013, La 						Fabrique des imposteurs, Arles, Actes Sud, 2014.



				 					51. Ibid.



				 					52. François Hollande, Les 						Leçons du pouvoir, op. 						cit.



				 					53. Christopher Lasch, La 						Révolte des élites et la trahison de la démocratie, op. cit.



				 					54. Ibid., 						p. 24.



				 					55. Jean-Claude Milner, Les 						Penchants criminels de l’Europe démocratique, Lagrasse, Verdier, 						2003, p. 120.



				 					56. François Hollande, Les 						Leçons du pouvoir, op. cit., p. 352.



				 					57. Nicolas Machiavel, 1532, Le Prince, Paris, Flammarion, 2008, p. 87. La traduction des 						Œuvres complètes parues chez 						Gallimard dans la collection de la Pléiade est quelque peu différente. On 						notera en particulier que le traducteur n’écrit pas « agir contre sa 						foi », mais « agir contre sa parole », p. 342.



				 					58. Nicolas Machiavel, Le 						Prince, op. cit., p. 87.



				 					59. Nicolas Machiavel, Œuvres 						complètes, op. cit., p. 343.



				 					60. Jean-Noël Jeanneney, Le 						Moment Macron, op.cit..



				 					61. Selon l’expression de Charles Baudelaire.



				 					62. Pour reprendre l’expression de Christophe Charle, 2011, Discordance des temps, Paris, Armand 						Colin, 2012.



				 					63. Emmanuel Macron La 						Fabrique de l’Histoire, France Culture, 9 mars 2017.



				 					64. Jacques Lacan, 1961, Le 						Séminaire. Livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991, p. 188, 						souligné par l’auteur.



				 					65. Ibid., 						p. 187.



				 					66. Soulignons le malentendu et l’ambiguïté de cette élection permettant à un candidat affirmé comme 						libéral et européen de bénéficier du soutien d’électeurs qui exprimaient en 						février 2017 le souhait de voir l’État intervenir davantage pour encadrer et 						corriger les effets du marché !



				 					67. N’oublions pas qu’Emmanuel Macron a fait ses premières armes 						en politique à proximité du Mouvement des citoyens de Jean-Pierre 						Chevènement.



				 					68. Emmanuel Macron déclare : « La fraternité qui ne 						supporte pas l’exclusion est comme le cœur invisible du projet de la 						France ». Emmanuel Macron, Révolution, op. cit., p. 175.



				 					69. Guiseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, op. cit., p. 37.





En même 				temps ou les deux corps du président


			 				« Nous sommes devenus lucides. Nous avons 					remplacé le dialogue par le communiqué 				 					 						 1 					 				 				. »



			 				« Et les communiqués comptent moins que 					les tweets 				 					 						 2 					 				 				. »



			L’expression « en même temps » est passée, non sans 				ironie, dans le vocabulaire des médias et du monde politique. Comme la célèbre 				phrase de Bartleby 3, « I would prefer not to », 				une expression peut « corrompre » l’entourage politico-mondain qui 				est le plus hostile à son promoteur. Emmanuel Macron a fait de cette expression, 				« en même temps », sa marque de fabrique politique. Il évoque lui-même ce 				« fameux en même temps 4 ». 				Dès le mois de juillet 2017, dans le quotidien Libération 5, j’attirais l’attention sur la complexité et 				la signification de cette formule qui, au-delà de son effet de divertissement, condense la vérité d’une signature politique.

			Les partisans du président dotent cette expression « en même 				temps » d’une signification positive : elle serait le signe d’une pensée 				de la « complexité » qui transcenderait les anciens clivages. La France, 				enfin livrée au ravissement d’un économisme décomplexé et d’un humanisme affirmé, 				pourrait assumer à la fois l’efficacité et la justice, le souci de l’entreprise et 				l’exigence du social. On peut toujours ironiser sur le caractère de 				« spectacle » (au sens de Guy Debord 6) de cette 				rhétorique de propagande qu’en son temps déjà Giscard d’Estaing nous avait servie en 				prenant son petit déjeuner avec les éboueurs et son dîner au CNPF 7. Il 				n’empêche qu’il convient d’analyser plus en détail cette formule, sa structure et 				son efficacité symboliques. Elle me semble révéler la division politique interne au 				personnage et, au-delà, le défi et le paradoxe du gouvernement de la Macronie.

			Nous le savons, les opposants au président Macron voient dans 				cette formule l’ambiguïté typique d’un centrisme social-libéral assumé, décomplexé, 				renouvelé, toujours aussi hypocrite. Peut-être, mais ce diagnostic se révèle bien 				insuffisant si on ne déconstruit pas davantage les composants qui assurent le succès 				de cette formule, que je considère comme symptomatique du macronisme : apaisante en apparence, 				elle permet un management redoutablement technocratique des hommes.

			Bref, pour sortir de l’impasse des querelles idéologiques de pur 				prestige, il nous faut nous pencher plus attentivement sur les significations 				sociales et politiques de cette formule-valise du président Macron. Elle participe 				d’une victoire qui repose sur un malentendu lié à la double signification de cette 				expression, qui séduit d’autant plus le bon peuple de France que son pouvoir 				symbolique repose sur une ambiguïté 				fondamentale. Cette ambiguïté fondamentale est dans la polysémie de 				l’expression elle-même.

			En effet, la signification de l’expression « en même 				temps » est d’abord argumentative. 				Elle signifie qu’aucune pensée n’est exempte de contradiction ; mieux, que toute pensée 				vraie implique un dialogue intérieur qui associe des arguments nécessairement 				polémiques. C’est le fameux doute cartésien, la dialectique hégélienne ou marxiste 				qui s’inspirent, chacun à sa manière, de ce dia