Main La Mort, l'amour et les vagues
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La Mort, l'amour et les vagues

EDEN1005833
Year:
2015
Language:
french
File:
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1

La Nuit

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 1.77 MB
2

La Mort, simplement

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 457 KB
			Trois couples se croisent. Trois couples se cherchent s’avouent, se dérobent ou se quittent. Et la vie, petit à petit, les reprend. Faux-semblants des sentiments (La Mort, l’amour et les vagues), illusions perdues (Le Jardin de pierres) ou frustrations inavouées (Anniversaire de mariage), trois courts récits regroupés autour du même lieu commun : l’amour, ou plutôt la comédie de l’amour. Un regard ironique, bienveillant ou attendri, féroce parfois, pour mieux dévoiler – comme Inoue le faisait dans Le Fusil de chasse – les ombres et les doutes, les troubles cachés de l’homme devant l’amour, la mort et la vie.





			INOUE Yasushi





La Mort, l’amour

et les vagues


			Récits traduits du japonais

par Aude Fieschi





			DU MEME AUTEUR

AUX ÉDITIONS PHILIPPE PICQUIER

			Asunaro

			La Favorite. Le roman de Yang Kouei-fei

			Le Château de Yodo

			Lou-lan

			Le Loup bleu. Le roman de Gengis-khan

			Nuages garance

			Vent et vagues. Le roman de Kubilai Khan



			Titres originaux :

Kekkon kinenbi / Sekitei / Koi to shi to nami to

			© 1950, Inoue Yasushi

Originally published in Japan

			© 1994, Editions Philippe Picquier

pour la traduction en langue française

			© 1999, Editions Philippe Picquier

pour l’édition de poche

Mas de Vert

B.P. 20150

13 631 Arles cedex

www.editions-picquier.fr

			En couverture : D. R.

			Conception graphique : Picquier & Protière

			Préparation du format ePub : LEKTI

			ISBN (papier) : 978-2-87730-414-6

ISBN (ePub) : 978-2-8097-3164-4





Préface


			 Dans ce recueil, publié au Japon sous le titre Amour, ont été rassemblés trois récits d’Inoue Yasushi, concis, percutants, grinçants même, publiés en 1950 et 1951. Les spécimens humains décrits ici s’empêtrent dans leurs contradictions, leur mesquinerie, leur orgueil, leur vanité, sous l’œil froid et ironique de l’auteur qui ne fait rien pour nous les décrire sous un jour sympathique. Mais dans leur imperfection même, il sait les rendre émouvants.

			Pourtant, derrière ce titre un peu ambitieux, est-ce ; bien d’amour qu’il s’agit ici ? Les trois exemples donnés par Inoue nous poussent à en douter.

			Le héros d’Anniversaire de mariage lui-même hésite sur la nature des sentiments qu’il éprouve pour sa femme. La connivence dans la médiocrité, la maniaquerie ou le vice peuvent-ils être assimilés à de l’amour ?

			Uomi Jiro, dans Le Jardin de pierres, aime-t-il vraiment la jeune Rumi, comme il s’obstine à le prétendre, au risque de perdre à jamais son meilleur ami et rival, ou n’est-ce qu’une toquade d’étudiant pour une femme qui n’a rien de commun avec lui et qu’il laissera tomber à la première occasion pour chercher une épouse plus conforme à sa situation sociale ? Il y a du défi dans l’attitude du jeune homme, mais aussi beaucoup de lâcheté.

			Qui connaît le jardin de pierres du Ryôanji à Kyôto pourra certes mieux apprécier le rôle qu’il joue dans cette histoire. Il y a des lieux qui, par leur beauté ou leur spiritualité, ont le pouvoir de révéler aux hommes des sentiments cachés au plus profond d’eux-mêmes, qui suscitent un besoin de loyauté absolue : ce jardin, aménagé en 1499 et dont l’inspiration zen est indubitable, doit être de ceux-là. Uomi Jiro en fera par trois fois l’expérience : il est dangereux de tricher avec l’amour.

			Un hôtel isolé, perché en haut d’une falaise, surplombant la mer, dans un cadre magnifique : tel est le décor de la première histoire La Mort, l’amour et les vagues. La mort est la raison de la présence dans cet hôtel des deux seuls clients : ils sont venus là pour se suicider. Leurs motifs sont nobles : le désespoir d’amour pour la femme, le déshonneur pour l’homme. L’histoire commence donc comme une tragédie classique : il y a de la grandiloquence dans les déclarations des deux personnages qui « doivent mourir ». Mais la pièce pourrait bien tourner au vaudeville : rien ne se passe comme prévu ; la vie peut faire dévier même les situations les plus tragiques.

			Et cette fois encore, est-ce bien l’amour qui décidera les deux personnages à essayer de continuer à vivre ? N’est-ce pas plutôt une sorte de fatalisme concrétisé par les paroles de Nami : « Je peux mourir comme je peux vivre », cette même Nami qui remet en question la nécessité de se suicider pour cause de déshonneur : « Il y a des gens qui prétendent que la gloire est due à une accumulation de malentendus. Il doit en être de même du déshonneur. »

			Deux années plus tôt, dans Le Fusil de chasse, un livre qui justement allait le rendre célèbre, Inoue croyait encore à la nécessité du suicide pour Saïko, l’héroïne.

			Nous ne pouvons nous empêcher de nous interroger sur les raisons de ce changement de ton de l’auteur, concernant un thème aussi important pour les Japonais que le suicide.

			L’amour, l’honneur, la gloire, pourraient donc être sujets à caution. Les vagues, elles, participent de l’éternité. Depuis que le monde est monde, elles existent. Et Guillaume de Rubrouck lui-même devait déjà avoir plaisir à les contempler, à en entendre le bruit…

			Qu’un homme d’affaires japonais décide qu’il ne mourra pas avant d’avoir lu les souvenirs de voyages d’un franciscain flamand, ambassadeur de saint Louis auprès du grand khan de Mongolie au XIIIe siècle, pourrait sembler une manifestation de pur snobisme, mais nous connaissons trop l’intérêt que portait Inoue à la Chine et à la Mongolie pour croire qu’il ait pu citer ce livre par hasard…

			Et cela nous amènerait à nous demander si l’auteur, dont la vision du monde semble assez pessimiste, à l’époque où il a écrit ces récits, n’a pas lui-même « essayé de vivre », par amour pour la connaissance.

			A. F.





LA MORT, L’AMOUR

ET LES VAGUES





			 Lorsque septembre fait entendre sa voix, à Tôkyô, le matin et le soir le soleil est moins chaud et très vite l’air frais de l’automne vous pénètre à travers le kimono d’été. Mais si l’on descend d’une traite jusqu’à Kishû, sur la ligne de Kiseinishi, presque au bout de la ligne, à l’extrémité sud, dans la ville de K., on a l’impression d’être revenu un mois en arrière. Ainsi pensait Sugi en contemplant l’indigo profond de la mer sur laquelle, bien qu’il ne fût que sept heures du matin, le soleil se reflétait en une multitude de petites écailles brillantes.

			Il avait entendu parler de l’hôtel Nanki pour la première fois la veille au soir, dans la station thermale de Katsuura où il se trouvait. Avant la guerre, cette maison servait de résidence secondaire à un homme d’affaires de Kobe, mais par la suite elle avait changé de main et avait été transformée en hôtel ; au printemps dernier on en avait parlé dans les journaux. C’était une maison coquette, de type occidental, ressemblant un peu à une pâtisserie, moins grande qu’elle ne le paraissait, adossée au nord-est contre une grande falaise qui, selon la légende, abritait autrefois des pirates ; ainsi perchée sur sa colline, elle rassurait par son côté imposant. En face de ce qu’on appelle le large de Kumano, on apercevait de loin une tour moyenâgeuse dont les pierres renvoyaient la lumière du soleil.

			Après s’être fait conduire dans une chambre du premier étage donnant sur le large, Sugi Sennosuke posa son sac et son chapeau sur la table et sortit aussitôt dans le vestibule qui surplombait la mer. Puis il jeta un coup d’œil à la falaise abrupte qui se dressait comme un paravent à trois ou quatre cents mètres de l’hôtel. Du côté du large, le versant de la colline avait été comme tranché et le rocher, nu et lisse, usé par les tempêtes pendant des centaines ou des milliers d’années, tombait à pic dans la mer.

			Ce matin-là, au large de Kumano, l’eau était lisse, d’un bleu uniforme, à l’exception des cercles blancs d’écume qui se formaient lorsque les vagues venaient frapper le pied de la falaise. De l’endroit où il se trouvait, Sugi pouvait entendre le bruit des vagues qui s’y écrasaient.

			« Ah, ce coin a l’air parfait ! » pensa Sugi en arrêtant son regard sur un endroit, tout à fait à gauche de la grande falaise. Il y avait là des pins au-dessus desquels voletaient quatre ou cinq petits oiseaux de mer dont il ne connaissait pas le nom. Brusquement, ils repliaient leurs ailes et se laissaient tomber en ligne droite une dizaine de fois. Comme ils piquaient en plein sur les rochers, on pouvait croire qu’ils allaient s’y fracasser, mais ils faisaient volte-face, remontaient en décrivant un arc de cercle, puis plongeaient en vrille un peu au large de la bande d’écume.

			« Vraiment idéal ! » pensa Sugi. C’était la première fois qu’il se réjouissait d’avoir trouvé un endroit convenable pour se donner la mort ; soulagé, il se mit à fumer.

			Sugi arrêta son regard une nouvelle fois sur la ligne de rochers escarpés, brun foncé, et en la suivant du regard, il vit un petit corps qui tombait, s’arrêtait en chemin, rebondissait, puis dessinait un dernier arc de cercle devant ses yeux.

			Ce corps, c’est le mien, s’entendit-il dire. Mais il n’en éprouva ni sentiment de peur ni frisson particulier.

			Avant qu’il aille se fracasser contre le rocher, il perdrait sans doute connaissance. Les lois de la physique veulent qu’un corps inanimé tombe suivant une ligne droite. L’irruption dans la mort avait une précision géométrique ou encore la clarté d’une compétition sportive.

			« Bon ! » se dit Sugi en retournant dans sa chambre ; il parcourut du regard l’endroit où il allait passer les trois jours qui lui restaient à vivre. Il y avait deux pièces : la plus grande contenait un lit, une table et une chaise ; la literie était propre et le sommier confortable. Il jeta un coup d’œil dans la petite pièce à côté. C’était la salle de bains. En ouvrant grand les fenêtres, il se rendit compte qu’au sud comme à l’ouest on avait vue sur la mer. Un avis prévenait la clientèle qu’il n’y aurait de l’eau chaude que le matin et le soir, mais comme il avait l’intention de sortir le reste du temps cela n’avait pas d’importance. Il tourna le robinet du lavabo et de la douche. Contrairement à ce qui était annoncé, l’eau était froide.

			Etait-il raisonnable d’espérer un confort supérieur à celui-là dans un hôtel japonais juste après la guerre ?

			Sugi avait à peine fait le tour de la chambre que le garçon d’étage entra.

			Il n’avait pas perdu son air d’étudiant. Sugi pensa que le garçon devait faire ce travail pendant l’été pour gagner un peu d’argent de poche, ce que le jeune homme confirma en expliquant que tout en travaillant l’été dans cet hôtel, il préparait des examens pour entrer dans une université à Tôkyô.

			« Y a-t-il d’autres clients ?

			— Oui, une personne depuis hier.

			— Et ça peut marcher avec seulement deux clients !

			— Cet hôtel a été construit il y a quatre ou cinq ans pour recevoir des touristes étrangers, mais ça ne marche pas bien. »

			Sugi, tout en écoutant ces explications, remplissait la carte que lui avait tendue le garçon d’étage :

			Sugi Sennosuke, trente-huit ans,

			directeur de la société Sugi.

			Durée présumée du séjour : trois jours.

			But du voyage…

			« Il faut aussi préciser le but du voyage ? demanda Sugi en cessant d’écrire.

			— C’est comme vous voulez. Simplement il y a une colonne pour ça. »

			Et il ajouta :

			« Lorsque j’ai donné la carte à l’autre personne, elle a fait la même réflexion. »

			Et le jeune homme montra la carte qu’il tenait à la main.

			« C’est bien du français, n’est-ce pas ? Elle ne doit pas aimer ces questionnaires d’hôtel et c’est pour ça qu’elle a écrit en caractères romains.

			— En français ?

			— Oui, puisque ce n’est pas de l’anglais. »

			Sugi s’empara de la carte et parcourut du regard la jolie écriture de l’autre client. C’était une écriture de femme.

			Tsujimura Nami, vingt-trois ans,

			sans profession.

			Durée probable du séjour : deux jours.

			Adresse : Tôkyô…

			Objet du séjour : MORS

			« Tiens ! pensa Sugi. MORS, ce n’est pas du français, c’est du latin. Et cela veut dire mort, si je ne me trompe. Oui, c’est bien ça, mourir. » Sugi fut très surpris. N’était-il pas sur le point lui-même d’inscrire « mourir » lorsqu’il avait décidé qu’il valait mieux ne pas attirer l’attention ?

			« C’est une jeune femme !

			— Oui.

			— Elle a écrit “voyage”. Oui, “voyage” », expliqua Sugi, et après le départ du garçon, il trouva singulier qu’une autre personne soit venue justement dans cet hôtel avec l’intention de mourir.

			Mais il n’en éprouva pas d’émotion particulière. Et il ne tenta même pas de savoir de quel genre de femme il s’agissait. Le suicide des autres, pour Sugi aujourd’hui abandonné de tous, ne comptait pas plus que l’éclatement d’un nuage ou le déferlement d’une vague. C’était une espèce de phénomène naturel. Il trouvait pénible de s’occuper des affaires des autres. Lorsqu’il était à l’Institut supérieur, l’échec d’un de ses amis aux examens l’avait laissé complètement indifférent. Cette fois, c’était un peu la même chose. Si cette femme avait envie de mourir, c’était son problème. Pour sa part il mourrait s’il en avait envie, car il n’attendait plus rien de la vie. Et il ne craignait plus rien non plus.

			Sugi descendit assez tôt dans la salle à manger pour déjeuner. Depuis le début du voyage, il se réveillait étrangement tôt. En temps ordinaire, il lui fallait environ huit heures de sommeil, mais curieusement, du fait qu’il avait cessé de travailler et décidé de se suicider, il n’avait plus besoin que de cinq heures de sommeil pour se sentir en forme et, de lui-même, il se réveillait tôt.

			Aussi, ce matin-là, s’étant levé à cinq heures, il avait pris son petit déjeuner, et comme il n’avait rien d’urgent à faire, il était monté dans le premier train. Il était arrivé à Kimoto à sept heures et s’était rendu directement dans cet hôtel.

			Il avait terriblement faim. Il avait bien pris ce petit déjeuner très tôt, avant de partir, mais il avait l’impression qu’il n’arriverait pas à attendre midi.

			Tout en buvant son café, il regardait par la porte vitrée la falaise au loin. Il pensa que ce jour-là et le jour suivant, il irait voir quelques endroits en se promenant. Cela même était fastidieux, mais ce serait une de ses dernières actions sur cette terre, le dernier semblant d’enthousiasme. Et c’était bien qu’il en fût ainsi.

			Après avoir quitté la salle à manger, il sortit d’un sac de voyage d’une excellente qualité un volume écrit en caractères romains. C’était un livre emprunté à la bibliothèque universitaire de Tôkyô, Voyage en Orient (Itinerarium ad partes Orientales) de Guillaume de Rubrouck, dans sa traduction anglaise, datant de 1900. Il l’avait divisé en trois parties par des petits morceaux de papier. Une pour ce jour-ci, une pour le lendemain et le reste s’il en avait le temps. Sugi Sennosuke ne désirait plus rien en ce monde qu’achever la lecture de cet ouvrage. Il referma le livre d’un coup sec. Il sortit de la pièce et marcha en direction de la falaise. Là où la mort l’attendait.

			Dans sa tête il fit défiler quelques-unes de ses passions secrètes, que bientôt il oublierait aussi, et laissa sa pensée glisser petit à petit dans l’univers des documents historiques qui évoquaient la croix du Christ, l’astrologie, les yourtes, le lac Balkhach, les Tartares, la mort, la famine, l’aventure et l’esprit noble.

			*

			Ce soir-là, alors que Sugi s’était installé dans la salle à manger, à une table près de la fenêtre, le garçon vint lui demander :

			« Puisque vous n’êtes que deux clients, est-ce que cela vous dérangerait que je vous installe à la même table ?

			— Mais non, je vous en prie », répondit Sugi.

			Le garçon plaça donc un couvert en face de Sugi, et peu de temps après une jeune femme arriva.

			« Veuillez m’excuser.

			— Je vous en prie », répondit Sugi en regardant pour la première fois le visage de celle qui avait donné comme but à son séjour « la mort ». Sur la carte, elle avait écrit vingt-trois ans, pourtant, devant son assurance tranquille et la façon dont elle essayait de ne pas attirer son attention, Sugi pensa qu’elle devait avoir deux ou trois ans de plus.

			Ses yeux noirs brillaient sous ses longs cils alors qu’elle contemplait la mer par la fenêtre derrière Sugi. Ce regard qui ne se fixait sur rien avait quelque chose d’un peu provocant et Sugi pensa que ce devait être ce genre de personne qu’on appelait une belle femme ou une jolie fille.

			Sugi plongea sa cuillère dans le potage qu’on venait de lui apporter. Pendant qu’il vidait son assiette, la jeune femme était toujours perdue dans sa contemplation. Seuls ses yeux brillaient d’un éclat noir, mais Sugi savait que la jeune femme ne regardait rien en particulier et lorsqu’on apporta le second plat, elle ne fit pas un mouvement et ne porta pas la moindre attention à ce que faisait le serveur.

			(Oui c’est ça, elle contemple la mort, elle ne voit que la mort.)

			Alors qu’il terminait déjà son troisième plat, Sugi adressa la parole pour la première fois à celle qui logeait dans le même hôtel que lui et qui s’était inscrite sous le nom de Tsujimura Nami.

			« Mademoiselle, ça va être froid », dit-il simplement. La jeune femme promena alors ses yeux alentour et regarda Sugi avec surprise. Ses cheveux bouclés lui tombaient jusqu’aux épaules. Elle voulut répondre quelque chose et ses jolies lèvres s’ouvrirent en une sorte de sourire qui s’évanouit aussitôt, et reprenant un air froid, elle dit à l’intention du garçon :

			« Pour moi aussi une bière. » Mais elle corrigea : « Ou plutôt non, un whisky avec de l’eau minérale. » Puis elle leva sa cuillère et la porta élégamment à sa bouche.

			« Le paysage est très beau ici », ajouta alors Sugi.

			Il ne se sentait pourtant pas d’humeur à faire des politesses. Cette jeune femme, qui avait l’air de ne pas pouvoir supporter même le poids de sa cuillère, lui paraissait pitoyable et il avait envie de se moquer en la voyant prendre tant de soin d’elle-même alors que c’était son dernier repas. En effet, elle avait écrit sur la carte de l’hôtel qu’elle comptait rester deux jours, et elle était arrivée la veille. Sugi en conclut qu’elle allait sûrement mettre un terme à sa vie le soir même. Il observa la jeune femme qui quelques instants plutôt contemplait sa propre mort.

			« Oui, c’est très beau », répondit-elle en levant un peu son visage.

			Et comme pour s’en convaincre, elle regarda vraiment par la fenêtre le paysage qui se trouvait devant ses yeux. Pour la première fois, ses yeux contemplèrent la mer sur laquelle le soleil se couchait. Il n’y avait presque plus de vagues, comme si la mer elle-même voulait se reposer.

			« Pourtant je vais quitter cet endroit ce soir, ajouta calmement la jeune femme.

			— Pour aller où ? demanda machinalement Sugi, puis, prenant conscience de ce qu’il venait de dire, il ajouta : Excusez-moi, je ne voulais pas être indiscret. »

			Sugi lut de la surprise dans le regard que lui jeta Nami dont le beau visage prit aussitôt une expression sévère.

			« Pourquoi vous excuser ? » demanda-t-elle sur un ton qui n’autorisait aucun faux-fuyant.

			Sugi ne répondit rien.

			Il se demandait pourquoi les gens qui voulaient se donner la mort étaient aussi désagréablement susceptibles, nerveux et dépourvus de délicatesse et de modestie. Est-ce que moi aussi je serais comme ça par hasard ?

			« Vous… commença Nami.

			— Oui, moi aussi, coupa-t-il et il ajouta cruellement dans un murmure : “MORS.” »

			Comme il s’y attendait, la jeune femme blêmit.

			Sugi était quand même un peu embarrassé. Mais il était sans pitié pour celle qui avait pris cette décision et qui devait s’y tenir. Il était impatient d’en finir avec la jeune femme et de se retrouver seul. Alors qu’il s’apprêtait à se lever, elle lança, comme pour le provoquer :

			« Vous l’avez vu ? Sur la carte… »

			Cette fois encore il ne répondit rien. « Que tu veuilles vivre ou mourir, en ce qui me concerne, je n’en ai rien à faire », avait-il envie de répondre.

			Vexée, elle se détourna d’un air hautain et se leva la première. Elle s’éloigna de la table rapidement puis revint vers Sugi :

			« Je ne veux pas être dérangée dans mon projet.

			— Je n’ai pas l’intention de vous empêcher de faire quoi que ce soit. Les gens sont libres. Ils ont même la liberté de choisir de mourir.

			— C’est vraiment ce que vous pensez ?

			— Bien sûr.

			— Merci. »

			Elle salua poliment et quitta la pièce, pour de bon cette fois, en se dirigeant vers le salon, séparé de la salle à manger par un paravent, où se trouvaient des sofas.

			Sugi, de nouveau seul, demeura un moment assis à table.

			Il vit Nami sortir de ce salon et revenir avec un petit sac.

			Puis il entendit, venant du salon, la douce mélodie de la Rakunpartita.

			Joli ! Sugi écoutait la musique, persuadé que lorsque la musique s’arrêterait la jeune femme allait « quitter cet endroit », selon sa propre expression.

			La mélodie s’arrêta.

			Tout se passa comme Sugi l’avait prévu. Il aperçut la jeune femme derrière le paravent. Ses yeux rencontrèrent par hasard les siens. Nami se retourna pour partir mais, soudain, elle eut l’air d’avoir changé d’idée et vint à lui.

			« Je voulais vous remercier d’avoir accepté de partager mon dernier dîner. Il se peut que demain matin quelqu’un vienne me chercher ici. En effet je lui ai envoyé un télégramme de rupture. Si cette personne venait pendant que vous êtes là, je vous serais reconnaissante de bien vouloir lui donner ceci. » Et elle tendit une fleur artificielle, une rose rouge.

			« Et si elle ne vient pas ? interrogea Sugi.

			— Alors, vous pourrez la jeter.

			— Si je peux la jeter, alors j’accepte. »

			Sugi prit la rose artificielle, la fit tourner deux ou trois fois entre ses mains et machinalement l’approcha de son nez.

			Puis, se rappelant que c’était une fleur artificielle, il se mit à rire en regardant Nami.

			Nami, elle, ne riait pas.

			Ne sachant comment interpréter le rire de Sugi, elle pivota sur elle-même et lui tourna le dos :

			« Je ne vous empêche pas de regarder par la fenêtre. »

			Puis elle se dirigea directement vers la porte d’entrée et, sans se retourner une seule fois, quitta la salle à manger.

			Sugi savait que la jeune femme avait dû mal interpréter son rire. Elle l’avait sans doute pris pour du dédain. Ce n’était pas quelque chose à faire devant quelqu’un qui allait se suicider ; il en ressentit un désagréable pincement au cœur qui se dissipa aussitôt.

			Sugi quitta la salle à manger, la rose artificielle à la main. Dans la pénombre qui commençait à envahir la cour, quelques fleurs blanches d’hibiscus avaient l’air de papiers froissés traînant à côté d’arbustes semblables à des petits balais plantés dans le sol. Sugi regarda ce spectacle un certain temps, puis il monta l’escalier, alla dans la salle de bains passer de l’eau sur son visage échauffé par la bière et rentra dans sa chambre. Comme il avait oublié la rose artificielle sur la tablette du lavabo, il retourna la chercher et la posa sur le bureau de la chambre.

			Puis, se souvenant des derniers mots de la jeune femme, il alluma une cigarette et passa un moment dans le vestibule à regarder la plage éclairée d’une lumière crépusculaire.

			Une petite silhouette s’avançait en direction de la falaise à l’est. Il reconnut Nami à sa robe bleu clair.

			Sugi pensa qu’il était sans importance pour la jeune femme de savoir que, dans son dos, quelqu’un la regardait marcher.

			Le crépuscule tombait sur la mer calme ; un crépuscule d’été sur Kumano, comme si rien de particulier n’allait s’y passer.

			Pourtant une jeune femme allait sans doute cesser de vivre. Dans très peu de temps…

			Sugi se sentit envahi par quelque chose qui n’était pas de l’émotion, mais plutôt un sentiment de solitude.

			« Si elle veut mourir, qu’elle meure ! Moi aussi, après tout, je vais mourir… »

			De retour dans sa chambre, il alluma la lampe de bureau et ouvrit le Voyage en Orient. Et, comme la jeune fille s’était plongée dans la mélodie de la Rakunpartita, Sugi se plongea dans des souvenirs de voyages très anciens. Il lui restait cinquante pages. Mais cela ne se lisait pas aussi vite qu’un roman.

			Et cinq minutes plus tard, Sugi était absorbé corps et âme dans les coutumes étranges de la Mongolie du XIIIe siècle.

			*

			En trente-sept ans, Sugi avait dilapidé la fortune que son père, un banquier célèbre pour son habileté dans les affaires, avait accumulée.

			Dans l’intervalle, le Japon, qui avait perdu la guerre, était entré dans une période de grands désordres, les valeurs s’étaient effondrées et Sugi avait vu sa fortune, que l’on disait grosse comme une montagne, une fortune telle qu’un ou deux héritiers stupides n’en viendraient pas à bout, disparaître complètement. Mais il trouvait que c’était formidable d’avoir pu en jouir jusque-là.

			Pourtant, ce n’était pas quelqu’un de particulièrement prodigue. Par ailleurs, ce n’était pas une fortune telle qu’il aurait pu s’adonner à des plaisirs extravagants ou entretenir dix ou vingt maîtresses. En fait Sugi avait peut-être eu une ou deux relations clandestines, mais on ne lui connaissait aucune maîtresse. Et par ailleurs il n’avait ni femme ni enfant.

			Il n’y avait aucune raison particulière pour qu’il soit resté célibataire. Ce n’était pas par désir de garder sa liberté ; tout ce qu’on pouvait dire c’est qu’à trente-sept ans, il n’avait toujours pas fondé de foyer. Il s’en rendait compte seulement lorsqu’il revoyait ses camarades d’université, qui avaient deux ou trois enfants, alors que lui vivait seul dans une grande maison.

			En fait, la seule explication que l’on pouvait donner à la disparition de la fortune de Sugi était la malchance. On ne pouvait même pas l’accuser de ne pas être fait pour les affaires ; simplement, lorsqu’il y avait une décision à prendre, il jouait toujours de malchance.

			Il avait touché un peu à tous les domaines : la construction navale, les articles de toilette, les produits pharmaceutiques, mais dès que le succès s’annonçait, les financiers qui le surveillaient du coin de l’œil s’en mêlaient et toutes ses entreprises, sans exception, avaient fait faillite.

			Que ce fût dans les grandes ou dans les petites entreprises, tout ce que Sugi avait tenté s’était toujours soldé par un échec. Chaque fois, il était sûr que la malchance serait au rendez-vous. Il était né sous une mauvaise étoile.

			Lorsque la guerre s’acheva, il ne restait que quelques vestiges de cette énorme fortune, et il alla transporter quelque part au loin ce qu’il en restait.

			Même en rassemblant les débris épars, cela faisait encore pas mal d’argent. Mais rapidement, était-ce la volonté des dieux ? Sugi joua sa dernière carte sur une société d’exploitation minière ; il fut puni de n’avoir fait aucun cas des conseils que lui avait donnés son père avant sa mort : ne pas se salir les mains dans la spéculation. Une fois encore, l’entreprise échoua lamentablement. Il passa encore une année à tourner autour du monde des affaires, mais ce fut la dernière.

			Un scandale dû à une histoire de corruption de fonctionnaire eut pour résultat de couper tout avenir à Sugi Sennosuke. Il connaissait mieux que quiconque l’importance de l’affaire : la société avait acheté un fonctionnaire qui avait des soupçons sur des stocks de charbon détournés. La participation financière de Sugi n’avait pas été très importante, mais il avait joué un rôle d’intermédiaire, qui allait bientôt lui valoir la une des plus grands journaux.

			Lorsque Sugi Sennosuke avait compris qu’il ne pourrait pas échapper au scandale, il avait tout simplement décidé de mourir.

			En effet, lui, un jeune homme d’affaires honnête, intègre et bien élevé, avait une haute opinion du monde des affaires. Et les quatre caractères de son nom avaient jusque-là été associés à des activités transparentes ; mais sous peu ce nom serait complètement sali et il ne pouvait supporter de penser à la honte qui le recouvrirait comme un manteau.

			Sa décision ne l’amenait à prendre aucune disposition particulière. N’ayant ni femme, ni enfant, ni frère ni sœur, il n’avait pas à se tracasser pour l’avenir de quiconque. Il n’avait plus de fortune et son arrestation aurait révélé un grand déficit dans ses comptes.

			Au moment où il avait décidé d’en finir, Sugi s’était posé la question de savoir ce qu’il désirerait le plus avant de mourir. Il n’avait rien trouvé de particulier, mais soudain il avait repensé à quelque chose qu’il n’avait jamais réussi à faire à l’université et qui lui paraissait intéressant : lire Voyage en Orient de Guillaume de Rubrouck. Sugi lui-même trouvait étrange de s’être souvenu de ce livre. Et le fait d’avoir pu l’oublier pendant toutes ces années le remplit de nostalgie. Sa décision de se tuer avait fait resurgir d’un seul coup ses sentiments d’étudiant, ceux d’une époque où il n’avait que vingt ans et n’avait pas encore passé une quinzaine d’années entièrement plongé dans la vie de tous les jours.

			Avant de quitter Tôkyô, Sugi avait contacté un maître de conférences en sociologie à l’université et lui avait demandé d’emprunter ce volume à la bibliothèque. Lorsqu’il l’aurait terminé, il renverrait ce volume à son ami et mettrait un terme définitif à la vie trépidante et dans l’ensemble assez peu intéressante qu’il avait menée.

			Pendant le trajet de Tôkyô à Kyôto, il revit des lieux qui lui rappelèrent des souvenirs de ses années d’études, comme le jardin de mousse du Saihôji, puis il traversa Ôsaka et se rendit à Wakayama ; et de là il prit la ligne de Kiseinishi.

			Le fait d’avoir choisi Kishû comme endroit pour se donner la mort n’avait pas grande signification. Il se souvenait simplement d’avoir lu dans un journal que le Kuroshio ramenait quelque part, il ne savait plus où, les corps des gens qui s’étaient noyés.

			Il avait passé une nuit à Misaki et une nuit à Katsuura. A Misaki, il avait compris que le patron avait deviné qu’il voulait se suicider et il en avait perdu l’envie. Il avait aussi remarqué qu’il y avait de nombreux récifs sur cette côte. Il aurait détesté que son corps vienne s’y échouer. A Katsuura, du deuxième étage de l’hôtel, il pouvait voir un nombre incalculable de bateaux de pêche qui semblaient autant de jouets. Le bruit des moteurs résonnait dans la baie en ce jour d’automne. Cet endroit donnait envie de penser à la vie, plutôt qu’à la mort.

			Et lorsqu’il était arrivé dans la ville de K., Sugi avait compris qu’il avait enfin trouvé l’endroit où il pourrait mourir. Sur la longue plage recouverte de petits galets, pas âme qui vive, et pas le moindre bateau sur la baie étincelante. Et puis Sugi pouvait admirer l’indigo de la mer si profonde qu’on n’en pouvait deviner le fond et de laquelle il ne se relèverait pas, lorsqu’il la prendrait dans ses bras pour la dernière fois.

			 *

			Sugi posa son livre à l’envers sur la table et se leva. Il y avait quelque chose de différent dans le bruit des vagues. Il ouvrit la fenêtre : il pleuvait. L’air froid et humide du soir était chargé d’une odeur marine qui envahit bientôt la pièce.

			Il regarda sa montre : il était neuf heures et demie.

			Sugi referma la fenêtre, passa ses vêtements de nuit, alluma une cigarette et s’assit sur une chaise quand, soudain, il lui sembla entendre frapper à la porte. Il tendit l’oreille, mais plus rien. Après un instant pourtant, il entendit clairement deux ou trois coups.

			Il se dirigea vers la porte et tout en tournant la poignée, demanda :

			« Qui est là ? »

			Quelqu’un était caché derrière la porte. Alors qu’il demandait pour la seconde fois :

			« Qui est là ? » une voix grêle répondit :

			« C’est moi. »

			Puis immédiatement après :

			« Ne me regardez pas, je vous en prie, je suis presque nue. »

			Puis il entendit des sanglots et enfin une voix tremblante et sans force qui dit d’un ton plaintif :

			« Je n’ai pas réussi à mourir. »

			Sugi saisit sans ménagement le bras nu de la jeune femme qui se tenait dans l’ombre derrière la porte. Sa peau était mouillée. Sugi sentait sur ses mains l’eau qui dégoulinait de ses cheveux. Entourant de ses deux bras les épaules de la jeune femme, il fit deux ou trois pas vers un endroit éclairé par la lumière venant de la chambre. La jeune femme offrait un spectacle désolant. Elle n’avait sur elle qu’une combinaison complètement trempée. Ses cheveux collaient à son visage et son corps était agité de petits tremblements, comme si elle était prise de convulsions. Elle n’avait plus rien de commun avec la jeune femme qu’il avait rencontrée dans la salle à manger. Comprenant qu’elle était éclairée par la lumière qui venait de la chambre, elle se raidit et baissa la tête ; elle eut un petit gémissement et se débattit dans les bras de Sugi.

			« Venez par ici », dit Sugi en s’éloignant de la jeune femme et en pénétrant dans la chambre. Puis il alla dans la salle de bains et tourna le robinet, mais il n’y avait pas encore d’eau chaude. Il attrapa une serviette et, retournant vers la porte, la lui tendit :

			« Essuyez-vous avec ça. »

			Les bras minces et blancs de la jeune fille se tendirent pour la prendre. Puis, après un moment, elle demanda d’une voix calme :

			« N’auriez-vous pas quelque chose à me prêter pour que je m’habille ? »

			Sugi demeura un moment pensif puis sortit de son sac un short et une chemise qu’il lui porta.

			« Je vous remercie », dit-elle d’une voix docile qui contrastait avec celle qu’elle avait eue à table, et une fois encore ses minces bras blancs se tendirent pour attraper les vêtements. Nami entra dans la chambre vêtue de la chemise dont elle avait retroussé les manches et du short qui était beaucoup trop grand pour elle. Lorsqu’elle arriva devant Sugi, elle avait retrouvé son expression de la soirée.

			« Je n’ai pas réussi à mourir, dit-elle d’un ton plein de colère.

			— Effectivement, puisque vous êtes devant moi », répondit Sugi, puis il désigna une chaise, la pria de s’asseoir et s’installa lui-même sur le lit.

			Nami s’assit tout en continuant à essuyer ses cheveux :

			« Je suis revenue sur ma décision de mourir. Mais je vous prie de ne pas mal l’interpréter.

			— C’est votre droit, répondit Sugi en changeant de visage.

			— Pas de remontrance, ni de sermon, je vous prie !

			— Ce n’est pas mon genre. »

			Sugi n’était plus dans le même état d’esprit que dans la salle à manger, il était très calme. Il écoutait la mignonne petite voix d’enfant gâtée, un peu pleurnicharde, de Nami.

			Sous prétexte d’essuyer son visage et ses cheveux, elle essuyait de temps en temps une larme. Et bizarrement, Sugi en fut ému.

			« Si je ne vous avais pas rencontré, à l’heure actuelle je serais morte. D’avoir trouvé sur mon chemin une brute indifférente comme vous a tout fait rater, dit la jeune femme en guise d’explication.

			— Indifférent ?

			— Oui, quand je vous ai dit que je voulais me supprimer, vous n’avez même pas eu un mot pour essayer de m’en empêcher. Vous êtes étrangement méchant, dit Nami en regardant Sugi. Et ses yeux semblaient briller de haine. D’ailleurs, même si vous aviez essayé de m’en dissuader, je n’aurais pas renoncé à mon projet. Pourtant…

			— Pourtant quoi ?

			— En vérité le fait de vous avoir rencontré a tout gâché. Penser que quelqu’un me regardait du coin de l’œil alors que j’allais me suicider m’a enlevé tout désir de le faire. C’est humain. »

			Sugi se dit qu’effectivement c’était compréhensible dans le cas de la jeune femme, mais que pour lui ce serait complètement différent.

			« Il ne me reste qu’une soirée à passer dans cet hôtel. Pourriez-vous me prêter un peu d’argent ? Pour un jour seulement. Ensuite ma mère vous remboursera. Je garderai aussi vos vêtements jusqu’à demain soir car j’ai tout jeté à la mer, les vêtements comme l’argent.

			Je l’ai fait pour être sûre qu’ainsi je ne pourrais pas revenir. Mais c’est raté ! »

			Comme si ce qu’elle venait de dire était insupportable, Nami cacha son visage dans la serviette. Sugi regarda la jeune femme qui étouffait un sanglot comme s’il voyait quelque chose d’étrange. Sa nuque, blanche comme de la neige, se teinta légèrement de rose, c’était joli.

			« Pourquoi donc vouliez-vous vous tuer ?

			— J’ai mes raisons.

			— Si vous le dites ! Pour ma part, j’ai aussi les miennes !…

			— Pardon ? » dit Nami en levant la tête. Pour la première fois Sugi eut envie de la consoler.

			« Moi aussi, je vais mourir. Je vais mourir parce que j’ai de bonnes raisons de mourir. Mais dans votre cas, il ne doit pas y avoir de vraie nécessité à mourir ; sinon, vous ne vous soucieriez pas des autres.

			— Je voulais mourir par amour.

			— Par amour ! »

			Sugi réprima un sourire mais sa bouche se tordit.

			« Et c’est pour ça que vous vouliez mourir !

			— Et vous, pourquoi voulez-vous mourir ?

			— Je suis déshonoré. »

			Comme si elle ne comprenait pas le sens de ce qu’il venait de dire, Nami regarda Sugi :

			« Ceux qui n’ont pas connu l’amour ne peuvent comprendre la douleur de le perdre », dit Nami avec pour la première fois un semblant de sourire. C’était un sourire d’autodérision, mais Sugi trouva que son visage était beau.

			« Je vais retourner dans ma chambre. Excusez-moi de vous avoir dérangé.

			— Et l’argent ?

			— Je viendrai vous l’emprunter demain.

			— Pourquoi l’emprunter ? Vous n’avez aucun besoin de me le rendre. Je vous le donne. Quelle que soit la somme. Je ne vois pas ce que j’en ferais, puisque je vais mourir », répondit Sugi.

			Une fois la jeune femme sortie, Sugi prit la serviette qu’elle avait abandonnée sur la chaise. Il alla l’accrocher dans la salle de bains. La serviette n’avait pas l’odeur de la mort, mais avait gardé celle du corps parfumé de la jeune femme.

			*

			Le lendemain matin, comme d’habitude, Sugi se réveilla tôt. Il décida d’utiliser le temps qu’il avait avant le petit déjeuner pour aller reconnaître les lieux de son futur suicide et il se dirigea donc vers l’endroit de la falaise où poussaient les pins. Vêtu d’un kimono léger fourni par l’hôtel et de geta marqués en gros au nom de l’hôtel, il marchait sur le sable lourd, encore humide de pluie, vers le plateau qui surplombait la mer. Peut-être parce que le temps était nuageux, l’eau avait, ce matin-là, un aspect différent de celui de la veille, elle était froide et sombre. Et la surface, qui paraissait d’huile, ondulait de milliers de vaguelettes.

			Sugi, qui se sentait en forme, grimpa le sentier tout proche qui menait à un petit sanctuaire. De là, il suivit un chemin étroit et caillouteux qui lui semblait conduire au sommet de la falaise. Une fois en haut, Sugi put admirer le spectacle splendide qui s’étendait à ses pieds. Mais très vite, il fut surpris d’entendre tout en bas le bruit des vagues venant frapper d’innombrables écueils. Le précipice qui se trouvait à ses pieds était bien plus effrayant que vu du vestibule de l’hôtel.

			Mais en repensant à la vilaine photo de lui qui allait être publiée dans le journal, il se sentait la force de se jeter de là.

			Pourtant quelque chose lui disait qu’il n’y arriverait pas. Après avoir bien analysé la configuration des lieux, il reprit le même chemin à la descente.

			Une fois sur la plage il se dirigea vers la base de la falaise où se trouvaient tous ces écueils. Les vagues qui venaient déferler sur les rochers formaient des tourbillons. De temps à autre, on apercevait au milieu une algue verte qui disparaissait aussitôt, engloutie. Sugi demeura là un long moment, solitaire et hautain, à admirer les tourbillons. La couleur brun foncé des rochers à nu formait un beau contraste avec le vert extraordinairement éclatant des algues.

			(Ici…) Sugi eut un sursaut en y pensant. Ce que Sugi avait essayé d’imaginer jusque-là n’était qu’une belle chimère. Il ne savait pas d’où Nami avait essayé de se jeter, mais si elle avait choisi cet endroit précis, alors elle avait dû trouver qu’il n’y avait pas de plus beau lit de mort que ce ravin entre ce rocher et celui-là. Tout en y réfléchissant, il se dit pourtant que ce bout d’océan choisi par la jeune femme était vraiment lugubre.

			Lorsqu’il fut l’heure du petit déjeuner, Sugi se rendit dans la salle à manger, mais Nami n’était pas là. Il se renseigna auprès du garçon.

			« Elle a demandé qu’on la réveille pour le petit déjeuner, vers onze heures, mais elle s’est sans doute rendormie », expliqua celui-ci.

			Après l’incident de la veille, elle avait dû dormir longtemps, très profondément. Sugi avait préparé dans une enveloppe une somme d’argent qui ne correspondait pas à une nuit d’hôtel, mais à un mois complet de séjour, à laquelle était jointe une petite lettre, et il donna le tout au garçon à l’heure du déjeuner, en lui demandant de bien vouloir le remettre à la jeune femme.

			Ci-joint l’argent dont vous avez besoin. Inutile de me le rendre. Aujourd’hui je préférerais que nous ne nous voyions pas, pour vous comme pour moi. Je souhaite rester tranquillement seul, à lire.

			Ce n’était pas que la jeune femme le dérangeât, mais ce jour-là et le lendemain, Sugi désirait se plonger à sa guise dans le monde merveilleux d’une contrée parsemée de petits lacs entre l’Orient et l’Occident, quelque sept cents ans auparavant.

			Ce soir-là, il était en train de prendre le dîner qu’il s’était fait porter dans sa chambre, lorsque, sans qu’on ait même frappé, la porte s’ouvrit violemment : Nami fit irruption dans la pièce.

			« Cachez-moi, je vous en prie ! Il est là. Il me cherche », dit-elle d’une traite, l’air hagard.

			Sugi était bien ennuyé. Par politesse, il ne pouvait la renvoyer.

			« Je ne veux absolument pas le voir. Il est venu avec ma sœur pour me chercher. Quoi qu’il arrive, je ne veux pas le voir. Il m’a dit de sa bouche qu’il ne m’aimait plus, alors pourquoi le reverrais-je ?… »

			Son discours était tellement confus qu’on ne comprenait rien.

			Sugi la pria de s’asseoir et demanda des éclaircissements :

			« Vous voulez dire que quelqu’un que vous ne voulez pas voir est ici, dans cet hôtel ?

			— Oui, par hasard, alors que j’ouvrais la fenêtre, je l’ai vu, il portait un sac de voyage bleu et s’apprêtait à entrer dans l’hôtel. Et derrière lui, il y avait ma sœur. J’ai immédiatement téléphoné au garçon pour lui défendre de dire que j’étais là et je me suis précipitée chez vous. » Puis elle ajouta : « Il m’a dit qu’il ne m’aimait plus. Il me l’a dit en face ! Dans ces conditions… »

			Sugi n’écoutait plus le discours de la jeune femme. Elle parla longuement, de façon incohérente, mais ses paroles ne parvenaient pas jusqu’au cerveau de Sugi.

			Tout en fumant, il regardait le crépuscule sur la mer. Il pensait qu’il n’y avait rien d’autre à faire que de se taire jusqu’à ce qu’elle se calme.

			Et environ une heure plus tard, Sugi remarqua un jeune homme et une jeune femme sur le raidillon pavé qui descendait de la cour de l’hôtel à la grève. L’homme portait un pantalon blanc et une chemise, et la femme une robe à rayures bleues, et tous deux étaient chaussés de geta. A la façon dont ils marchaient doucement en se tenant tendrement par le bras, il n’était pas difficile de voir en eux des amants.

			Au sud-ouest, le ciel se colora de rouge. Des nuages rouges, étroits, formaient dans le ciel une ligne droite, comme tirée à la règle. Au-dessous, la mer reflétait le rouge du ciel.

			Sugi se rendit alors compte que le couple allait s’installer sur la plage juste en face de sa fenêtre. Alors que, curieusement, il pensait qu’ils allaient finir par sortir de son champ de vision, ils s’arrêtèrent net et commencèrent à s’embrasser.

			C’est le moment que Nami choisit pour se lever. Immédiatement, et de manière inconsciente, la main de Sugi s’empara des cordons du store. Et il baissa la toile.

			Nami regarda Sugi avec des yeux féroces :

			« Pourquoi fermez-vous ? » demanda-t-elle calmement.

			Puis de nouveau, elle leva son visage vers lui :

			« Vous voulez me protéger ? demanda-t-elle d’un ton froid comme pour le piquer.

			— Je ne cherche pas à vous protéger », répondit Sugi qui était sûr que jusque-là, les amoureux n’étaient pas dans le champ de vision de Nami. Trouvant qu’il y avait quelque chose de malsain dans ce spectacle, il avait voulu l’épargner à la jolie jeune femme. Mais après tout, c’était son affaire. Il lâcha le cordon et le store s’enroula jusqu’en haut de la fenêtre avec un bruit sec.

			Cessant de regarder dehors, Sugi observait sans scrupule le visage de la jeune femme debout devant la fenêtre.

			La jeune femme, qui n’avait pas dormi de la nuit, fixait du regard un point à l’extérieur. Tout à coup, il vit son visage se durcir. Elle porta la main à sa tempe, pinça les lèvres et tomba à la renverse. On entendit aussi un bruit de chaise renversée.

			« Ça n’est pas fini ! » se dit Sugi. Il prit Nami dans ses bras et alla la poser sur le lit. Son visage était devenu blanc comme de la cire, mais il supposa que cela ne devait pas être trop grave.

			Ce soir-là, après avoir fermé son livre, Sugi étendit une couverture sur le sol et s’y allongea.

			Avant de s’endormir, pour se rassurer, il jeta un coup d’œil à la jeune femme. Elle dormait paisiblement et on entendait son souffle régulier. Sur son beau visage détendu une larme n’avait pas fini de sécher. Alors que Sugi s’était étendu sur sa couverture, soudain la musique de la Rakunpartita s’éleva du rez-de-chaussée. Le salon se trouvait juste sous la chambre de Sugi. Le rire des amoureux au-dessous pénétrait par la fenêtre. Sugi se tourna vers Nami : couchée en travers du lit, elle avait les yeux grands ouverts et elle regardait fixement un coin de la pièce.

			*

			Dans la matinée, le couple repartit. Nami resta enfermée dans la chambre de Sugi jusqu’à ce qu’ils aient quitté l’hôtel.

			« Ce type, c’est un satyre. Il est professeur de danse. Et pourtant je l’aimais. Oui, par certains côtés, c’est un satyre… »

			A présent la jeune femme s’était calmée. Elle avait l’air très triste et était souvent absente.

			« Ils sont venus pour chercher mon cadavre, mais de les voir si gais a été une bonne leçon pour moi ! Ils ont dû faire un voyage très agréable jusqu’à la plage de Kishû, avant de chercher mon cadavre ! Ce n’est pas à l’école, ni par ma mère et encore moins par les livres, que j’aurais appris ces choses-là. »

			Sugi devinait que la jeune femme n’était plus aussi sûre de vouloir se suicider que la veille. Elle ne devait pas savoir s’il valait mieux rire ou pleurer du rôle ridicule qu’elle avait joué dans cette histoire.

			Il se dit que la jeune femme devait être heureuse d’être encore de ce monde comme tous les gens qui, quelles que soient les circonstances, s’efforcent toujours de rester en vie, mais que pour lui les choses étaient différentes. Sugi trouvait émouvante la façon dont Nami, en quelque sorte exorcisée de son mal, était redevenue docile. Elle était heureuse de vivre. Elle n’avait plus du tout envie de mourir.

			« Il faudrait que j’aille vous acheter des vêtements à Shingû, sinon vous ne pourrez pas rentrer à Tôkyô », dit Sugi.

			Nami ne savait trop quel sens donner à la proposition de Sugi.

			« Je viens avec vous », dit-elle gentiment.

			Il fallait environ cinquante minutes pour aller de K. à Shingû par le train.

			Sugi décida qu’il pouvait faire le sacrifice d’un après-midi de lecture à la jeune femme qui logeait dans le même hôtel.

			Il lui restait environ une vingtaine de pages de

			Voyage en Orient à lire : il y arriverait bien entre le soir et le lendemain. Et Sugi pensa que, la veille de sa mort, il ne serait pas mal de perdre quelques heures pour qu’une jeune fille revive.

			Ce n’était pas un article de premier choix, mais Nami trouva une robe blanche qui lui allait bien. Une fois revêtue de cette robe, achetée dans un magasin de confection occidentale, elle se transforma immédiatement en une jeune fille fraîche et d’une beauté sans apprêt. Débarrassée de l’ombre blafarde de la mort, elle n’avait plus cet horrible air vieux, comme la première fois qu’il l’avait vue.

			« Et si on achetait cette cravate ? » proposa Nami en s’arrêtant devant une boutique d’articles importés. Sugi vit qu’il s’agissait d’une cravate d’homme.

			« Je n’en ai pas besoin.

			— Vous dites ça parce qu’il ne vous reste que demain ?

			— Oui.

			— Alors, ce serait bien que vous soyez beau jusqu’à demain ! »

			Ces mots semblèrent excessivement joyeux et drôles aux oreilles de Sugi. Il acheta la cravate.

			« Voulez-vous des chaussures ? demanda encore Sugi.

			— Oui, répondit Nami, les yeux brillants.

			— Et ces bas ?

			— Oui, ils sont beaux.

			— Et ce mouchoir ?

			— Volontiers.

			— Et cette ceinture ?

			— Elle ira parfaitement avec la robe. »

			Sugi achetait les choses les unes après les autres.

			Nami prenait un grand plaisir à recevoir de lui tous ces objets. Elle était complètement différente de la veille.

			Sugi, en se promenant sur l’avenue, avait lui aussi grand plaisir à dépenser de l’argent pour la jeune femme. Il dépensait sans compter. Il était même mécontent de ne pouvoir dépenser davantage.

			Le soir, ils dînèrent dans ce qui était considéré comme le meilleur restaurant de Shingû et lorsqu’ils arrivèrent à la gare de K., il était neuf heures du soir.

			Ils étaient fatigués. Ils marchaient en silence sur le chemin qui longeait la plage sombre, dans le vent du soir chargé d’embruns.

			Soudain Nami demanda :

			« Vous avez toujours l’intention de vous suicider demain ? »

			L’idée de la mort, qu’il avait un peu oubliée, pesa de nouveau lourdement sur Sugi. Il ne dit rien. En guise de réponse, il eut une sorte de rire, qui s’étrangla et fut couvert par la voix de Nami :

			« En ce moment vous ne désirez vraiment rien ?

			— Non.

			— Et l’amour ?

			— Oh, ça… !

			— Mais en dehors de l’amour, qu’est-ce que vous désirez le plus ? » insista Nami sur le ton d’un enfant qui réclame un jouet. Sugi pourtant se mit à réfléchir sérieusement à la question de savoir s’il ne désirait pas quelque chose. C’était difficile à dire. Le corps d’une femme, peut-être, pensa-t-il. Ce qu’il désirait c’était de se laisser glisser dans un sommeil profond entre des draps frais et légers, délicieusement fatigué, auprès d’une femme, n’importe laquelle.

			« Alors, réfléchissez, insista Nami. Allez-y, dites ce à quoi vous venez juste de penser ! »

			Sugi hésitait à révéler à la jeune femme ce à quoi il venait juste de penser.

			Mais finalement, la conversation avec Nami sublimerait tout ce qu’il pourrait dire, même des choses indécentes.

			« Je pensais à un corps de femme », dit-il alors, et en disant cela il vit dans sa tête une étoile filante. Et Sugi regarda le ciel étoilé avec un curieux sentiment de mélancolie.

			Il se sépara de la jeune fille dans le corridor, en bas de l’escalier, car la chambre de Nami se trouvait là.

			Une fois chez lui, il alla immédiatement dans la salle de bains prendre une douche. Lorsqu’il retourna dans la chambre, la lampe qu’il était sûr d’avoir allumée était éteinte. Il tendait la main vers l’interrupteur de la lampe qui se trouvait sur le bureau quand Nami le supplia à voix basse :

			« Je vous en prie, n’allumez pas. »

			Surpris, il regarda dans la direction d’où venait la voix et, à la pâle lumière qui venait de l’extérieur par la fenêtre dont les rideaux n’étaient pas tirés, il put distinguer vaguement un bout du lit. Puis, comme ses yeux s’habituaient à l’obscurité, il discerna le buste blanc de Nami allongée sur le lit.

			« Ça suffit. Partez ! »

			Il se précipita pour reprocher à Nami cette mauvaise plaisanterie, mais s’arrêta à un ou deux pas du lit.

			Son abondante chevelure bouclée étalée sur le drap, Nami était allongée sans aucune servilité, l’air calme, comme si elle ne ressentait aucune gêne. Etait-ce lascivité de sa part ou l’effet d’une ignorance presque enfantine ? Lorsque Sugi aperçut la peau blanche de ses beaux seins qui se soulevaient dans la pénombre au rythme de sa respiration, lui qui avait mené une vie d’abstinence se sentit trembler de désir.

			Il entendait clairement dans sa tête un bruit de vagues ; il posa sa main sur l’épaule de Nami étendue sur le lit.

			Sugi resta un long moment réveillé dans la froide lumière du petit matin ; Nami dormait sans un souffle. Il souffrait en repensant à la façon distante et calme dont, quelques heures auparavant, elle avait subi son désir. Cependant, il essaya de se consoler un peu au souvenir du contact de ses bras minces et froids autour de son cou.

			Lorsqu’il se réveilla de nouveau, Nami n’était plus là. Il était seul dans le lit.

			Sur le bureau, il trouva, posée sur le Voyage en Orient, une feuille de papier :

			Je pense qu’il vaut mieux ne pas nous voir aujourd’hui. Pour moi comme pour vous. Je veux passer la journée seule, à réfléchir. Ce que je vous ai donné n’est pas de l’amour. C’est en remerciement de toutes vos gentillesses…

			*

			Et de tout le jour Sugi ne vit pas Nami. Il lui fallut environ une heure après le dîner, penché sur son bureau, pour finir le dernier chapitre du livre racontant les pérégrinations du père de Rubrouck, parti de France en 1246 vers les bords du lointain lac Baïkal, où il allait rester neuf années. Après avoir passé, avec ce prêtre, ce moment riche en révélations sur un pays étranger, à une époque ancienne, il revint à l’époque actuelle et se dit qu’il n’aurait aucun regret à l’abandonner. Cet agréable voyage au pays des yourtes avec un précurseur de Marco Polo était la dernière chose qu’il aurait faite après avoir passé trente-sept années dans l’opulence. Ce serait son dernier luxe.

			Sugi descendit régler sa note à la réception, en bas de l’escalier, puis remonta dans sa chambre. A côté de son sac, dans lequel il avait glissé les dix mille yens qui lui restaient encore, il posa sur le bureau une lettre adressée à Nami Tsujimura ainsi que le livre qu’il renvoyait à son ami pour qu’il le rende à la bibliothèque de l’université de Tôkyô. Dans la lettre, il avait seulement écrit :

			Je suis revenu de mon voyage en Tartarie. A présent je pars pour un autre voyage. Je vous prie de prendre les mesures qui conviendront pour l’argent et le reste.

			C’était une nuit noire ; les étoiles étaient belles. Sugi prit le raidillon pavé qui menait de la cour de l’hôtel à la mer et descendit sur le sable.

			Il ne craignait absolument pas la mort. Il n’avait plus sa place parmi les hommes. Et il se mit à marcher comme quelqu’un qui n’avait plus d’endroit où aller et qui allait prendre comme ultime chemin celui qui conduisait en haut de la falaise. Et dix minutes plus tard, il montait lentement l’étroit sentier qui passait à côté du sanctuaire.

			Arrivé au sommet, Sugi craqua un certain nombre d’allumettes pour se repérer : il était à côté d’un grand pin.

			A cinq ou six pas devant lui se trouvait un rocher plat d’une trentaine de centimètres de diamètre. Il suffisait de sauter de là dans le vide et voilà.

			« Après tout, ce n’est qu’une question de volonté », Sugi essayait de s’en persuader. Il n’avait jamais beaucoup aimé se trouver dans le noir. Et il ne supportait pas d’être à ce point prisonnier de sentiments d’inquiétude et d’angoisse.

			Il s’éloigna du pin, fit cinq ou six pas en avant et sentit le rocher. Debout sur le rocher, il prit une cigarette dans la poche de sa veste et l’alluma. Il la porta d’une main tremblante à sa bouche.

			Alors qu’il était là, à fumer, le beau visage froid de Nami, les yeux fermés, vint flotter devant ses yeux. Et en même temps, l’idée l’effleura que c’était parce qu’il devait la revoir encore une fois.

			C’était irrémédiable, il venait de commettre ce qu’il considérait comme la plus grande erreur de sa vie.

			Sugi restait là, debout. Dans sa tête claire et froide quelque chose tournoyait. Cependant, il n’avait pas l’impression que cela pouvait être lié à de l’amour pour Nami.

			« Je n’ai pas envie de mourir ! » se dit Sugi pour la première fois.

			Il retourna au pied du pin et se laissa tomber sur le sol. Il eut alors l’impression d’une présence ; il se mit à scruter l’obscurité à sa droite. Mais ce n’était pas possible qu’il y eût quelqu’un.

			« Nami ! » laissa-t-il échapper. Et ce cri, sorti de sa bouche malgré lui, exprimait la vérité de ses sentiments.

			A ce moment-là il crut entendre un sanglot sur sa droite ; quelqu’un approchait.

			« Je n’étais pas venue pour vous retenir ! » dit la voix de Nami. Sugi se releva et prit dans ses bras la jeune femme dont il s’efforça de calmer les tremblements.

			« Pourquoi étiez-vous là ? interrogea-t-il.

			— J’étais décidée à me jeter si vous vous jetiez et à ne pas le faire si vous ne le faisiez pas.

			— Je dois mourir.

			— Faites comme il vous plaira, je ferai de même : je peux mourir, comme je peux vivre ! murmura Nami blottie dans les bras de Sugi, le visage inondé de larmes.

			— Je dois mourir, répéta Sugi.

			— Dans le journal, ce matin, j’ai lu ce qu’ils disaient !

			— Ah bon ! répondit Sugi, que ces mots laissèrent curieusement de marbre.

			— Il y a des gens qui prétendent que la gloire est due à une accumulation de malentendus. Il doit en être de même du déshonneur. C’est à vous de décider si vous ne pouvez vivre déshonoré ; si c’est le cas, je n’essaierai pas de vous empêcher de mettre un terme à cette vie, comme vous n’avez pas essayé de m’empêcher de mettre un terme à la mienne ! »

			Alors une idée traversa l’esprit de Sugi, de Sugi qui s’était efforcé de ne pas y penser depuis qu’il avait quitté Tôkyô, une idée qui venait de loin, de très loin, d’infiniment loin :

			« Et si j’essayais de vivre ? »





LE JARDIN DE PIERRES





			 Pour son voyage de noces, Uomi Jiro avait choisi d’aller à Kyôto. Etudiant, il y avait vécu un certain nombre d’années et il considérait cette ville un peu comme sa seconde patrie. Même si son éclat lui semblait lointain et terni à présent, des fragments de sa jeunesse y demeuraient. Après toutes ces années, il voulait passer quelques jours avec sa toute nouvelle épouse, Mitsuko, dans l’ancienne et paisible capitale où étaient enterrés ses souvenirs de jeunesse.

			Il y avait tant d’endroits qu’il aurait voulu faire découvrir à Mitsuko qui n’avait passé à Kyôto qu’une nuit en voyage scolaire ! C’était la meilleure saison : au début du mois d’octobre, Kyôto et la campagne environnante se montrent sous leur plus bel aspect.

			Le projet initial était de rester au moins cinq jours à Kyôto, mais le séjour dans la maison natale de Mitsuko à Shikoku s’étant prolongé, il ne leur restait que deux nuits et un jour à y passer. Ils arriveraient tard le premier soir et n’auraient que la journée du lendemain pour visiter la ville avant de reprendre un train pour Tôkyô, tôt le surlendemain matin.

			« Où vas-tu m’emmener demain ? » demanda Mitsuko, alors qu’ils s’installaient dans un hôtel au bord de la rivière Kamo, près du pont de Sanjo. Depuis la veille, sa façon de parler avait gagné en intimité.

			« Voyons… » hésita Uomi, incapable de donner une réponse immédiate.

			En une seule journée, qu’allaient-ils pouvoir visiter, ils n’avaient que l’embarras du choix !…

			« Plutôt que de courir partout, je préférerais visiter tranquillement un seul endroit », ajouta Mitsuko.

			Uomi pensait comme elle. Il choisirait un endroit calme où admirer la ville dans sa beauté automnale et se promener, tendrement serrés l’un contre l’autre, comme les jeunes mariés qu’ils étaient.

			D’une dizaine d’années plus âgé que sa jeune épouse, qui avait à peine vingt ans, Uomi la regardait avec des yeux pleins de tendresse ; il fit défiler dans son esprit, l’un après l’autre, les sites qui pourraient lui plaire. Peut-être Ohara, au nord de Kyôto ; oui, comme ce serait émouvant de voir la jeune femme évoluer avec vivacité dans cette nature aux couleurs de l’automne ! Ou alors les environs du pavillon d’argent : la ligne douce des collines d’Higashiyama, le bois de pins rouges et le canal feraient briller de plaisir les yeux noirs de Mitsuko qui disait aimer le dessin.

			Le lendemain matin, après le petit déjeuner, alors qu’il n’avait toujours pas arrêté son choix, un endroit se présenta tout naturellement à l’esprit de Uomi. Ce n’était pas l’un des endroits auxquels il avait pensé la veille : il s’agissait d’un quartier calme et ancien, à l’ouest, sans rien de particulier, celui du Ryôanji et de ses environs. Il voulut refaire ce chemin qu’il avait fait tant d’années auparavant. D’abord visiter le pavillon de thé du Ninnaji ; puis parcourir à pied les cinq cents mètres qui séparent le Ninnaji du Ryôanji. Ensuite, aller voir le jardin de pierres du Ryôanji à l’ouest. Après avoir vu le jardin de pierres, se promener autour de la grande pièce d’eau. Uomi ne s’appesantit pas sur le fait que sa jeune épouse pourrait n’avoir ni goût ni intérêt particulier pour les jardins ni pour les pavillons de thé.

			Après avoir quitté l’hôtel, ils prirent un taxi à Shijô Kawaramachi, roulèrent une vingtaine de minutes et arrivèrent dans la partie occidentale de la ville. Puis, après encore vingt minutes de trajet, ils abandonnèrent le taxi devant l’antique et imposante porte du temple Ninnaji.

			En revoyant cet endroit, Uomi se sentit envahi de nostalgie. En treize ans rien n’avait changé. Le vent soufflait. Le même vent. La blancheur des murs, les entrelacs de lierre, tout était exactement identique. Dans l’enceinte du Ninnaji, il n’y avait personne.

			« Ensuite nous irons visiter le Ryôkakutei.

			— Le Ryôkakutei ?

			— C’est le pavillon de thé du Ninnaji.

			— Oui !

			— Et puis après nous marcherons jusqu’au jardin de pierres du Ryôanji.

			— Le jardin de pierres ?

			— Un jardin fait de sable et de pierres.

			— Oui ! »

			Les yeux de Mitsuko brillaient de plaisir à tout ce qu’il proposait et elle poussait des petits cris de joie.

			Ils se firent accompagner pour visiter le pavillon de thé qui se trouve dans le jardin, derrière le temple. Uomi se souvint alors de l’émotion qu’il avait ressentie en entrant pour la première fois dans ce pavillon, sur la pointe des pieds, lorsqu’il était étudiant.

			En sortant du Ninnaji, Uomi reprit le chemin qu’il avait parcouru de si nombreuses fois pour aller au Ryôanji. Le soleil d’automne dispensait une lumière limpide et froide sur le chemin calme et désert, bordé de bouquets de bambous qui oscillaient dans le vent. Uomi et Mitsuko marchaient côte à côte. L’air et la lumière étaient d’une pureté inimaginable à Tôkyô.

			Pourtant, lorsqu’ils pénétrèrent dans l’enceinte du temple, Uomi s’absorba dans ses pensées.

			« Les environs de Kyôto sont vraiment beaux », fit remarquer Mitsuko qui marchait doucement, un peu derrière son mari, charmée par la beauté du site. Mais sa voix ne fit qu’effleurer les oreilles de Uomi, comme venant de très loin. Cela faisait une semaine qu’ils étaient partis en voyage de noces et pour la première fois Uomi se sentit loin de son adorable épouse.

			« Un si grand étang ici ! » s’étonna Mitsuko en trottinant pour le rattraper.

			Ils longèrent la pièce d’eau en direction du temple.

			Uomi ne répondit rien.

			« C’est ici que Totsuka Daisuke m’a frappé ! » se dit-il. Sur son visage une ombre de tristesse passa et sa bouche se contracta comme chaque fois qu’il était plongé dans ses pensées.

			« C’est ici aussi que j’ai rejeté Rumi. »

			*

			Treize ans auparavant, également un jour d’automne, Uomi Jiro et Totsuka Daisuke marchaient sur ce même chemin, plongés dans leurs pensées. Soudain ils s’arrêtèrent sans qu’on sût qui en prit l’initiative !

			« Dis-moi franchement : tu aimes Rumi, oui ou non ? » demanda Totsuka avec un regard qui interdisait tout faux-fuyant.

			Uomi et Totsuka étaient bizarrement accoutrés de leurs uniformes d’étudiants auxquels manquaient des boutons ; ils avaient ceint leurs reins d’une serviette et étaient perchés sur des geta à hautes semelles. Ils étaient tous deux étudiants dans une école supérieure de sciences.

			« J’attends de toi une réponse franche. Si tu aimes sincèrement Rumi, alors il vaudrait peut-être mieux que j’abdique en ta faveur. Oui, je te la céderai. Et dans ce cas, dès ce soir je quitterai l’école, je rentrerai dans mon village et je me ferai paysan. Un homme vit une cinquantaine d’années, avec de l’entraînement, en cinquante ans, on doit pouvoir cicatriser même les peines de cœur… »

			Uomi ne répondit rien. Il savait que Totsuka était en effet capable de quitter l’école comme il le disait. C’était quelqu’un qui ne revenait jamais sur sa parole.

			« Réfléchis bien à ce que tu vas dire, si tu l’aimes au point de risquer ta vie pour elle, je te l’abandonne, mais si tu n’es pas sûr de tes sentiments, alors je la garde, car moi je l’aime pour de bon. »

			A cela non plus Uomi ne répondit rien. Il ne pouvait pas répondre inconsidérément ni précipitamment. Il aimait la jeune femme, mais il ne pouvait déclarer tout net qu’il l’aimait plus que Totsuka. Elle lui plaisait et l’idée de la perdre le rendait malade. Mais contrairement à Totsuka, il n’avait pas l’intention de faire part de ses sentiments à ses parents, ni d’épouser Rumi. Il était terrorisé rien qu’à l’idée de parler de son amour à ses parents demeurés dans la maison natale. Le mariage lui semblait appartenir à un futur très lointain, à un tout autre monde et n’avait rien à voir avec Rumi. Mais il était sûr de l’aimer et l’idée de la perdre lui était insupportable.

			« Je l’aime, répondit-il alors, en sentant le regard brûlant de Totsuka fixé sur lui.

			— Plus que moi ? insista Totsuka, de sa puissante voix de basse en cherchant son regard.

			— Sans doute, répondit Uomi, gêné.

			— Sans doute ? Tu parles comme une femmelette ! Vas-y, parle franchement. Aimes-tu Rumi plus que moi ?

			— Je l’aime, répondit-il en avalant sa salive.

			— Ah ! »

			Une ombre passa sur le visage de Totsuka, il repoussa son chapeau vers l’arrière et eut un grand soupir.

			« Bien ! Alors je te la laisse. D’ailleurs tu es plus brillant, tu as des terres et de l’argent. Tu n’es pas un ivrogne comme moi. Tu seras un meilleur mari pour Rumi. C’est bon. Je ne la reverrai plus. Je rentre faire mes malles.

			— Tu ne vas pas abandonner tes études pour ça ! »

			Uomi se rendit compte immédiatement de ce que ces mots avaient de blessant pour son ami. En effet, son visage s’était durci instantanément.

			« Tu ne comprends donc pas ce que je peux ressentir en ce moment ! »

			Et il se mit à frapper Uomi au visage en le traitant de salaud. Les coups pleuvaient de droite et de gauche. Uomi oscillait à chaque coup mais gardait suffisamment d’esprit pour se couvrir la tête de ses deux mains et protéger ses yeux. Même sous les coups, Uomi gardait son sang-froid.

			Il ne se défendait pas. Il savait qu’il ne ferait pas le poids face à Totsuka.

			Uomi et Totsuka avaient des caractères complètement différents mais ils s’entendaient très bien. Depuis deux ans et demi on les voyait ensemble partout, au campus comme à la ville. Ils mettaient en commun jusqu’à leurs cahiers. Ils partageaient aussi l’argent qu’ils recevaient chaque mois de leurs familles, sans chercher à savoir ce qui était à l’un ou à l’autre, comme s’il s’agissait d’un bien commun, et ils le dépensaient sans réserve ni scrupule.

			Totsuka ne faisait pas partie du club sportif de l’école mais il était très bien bâti : dans un petit lycée de campagne à Kyushu, il avait été capitaine de judo et de kendo et cela se voyait. Il avait aussi un caractère bien trempé.

			En voyant sa carrure, les différents clubs de judo, de kendo et de compétitions sportives avaient tenté de le recruter, mais il avait toujours refusé.

			« Il faut lire, sinon on devient idiot. Je ne suis pas comme vous autres brillants élèves ! Au lycée, je n’ai rien appris. Il faut que je me rattrape. »

			Et les gars du club, en entendant ce discours, ouvraient des yeux ronds. C’est en ça qu’il différait des autres costauds.

			Rumi était hôtesse dans un café, curieusement baptisé Ban (« Le Soir »), dans le quartier de Shijô Kawaramachi. C’était Totsuka qui, le premier, l’avait rencontrée. Il vint un soir chercher Uomi dans sa chambre :

			« Viens, je t’emmène dans un endroit très agréable. »

			Arrivé au Ban, il commanda un café et du saké, posa le café devant Uomi et but le saké tout seul.

			« Alors ? Pas mal, non ? » demanda-t-il. Uomi comprit immédiatement de quoi il parlait. Parmi les hôtesses qui évoluaient là, il y en avait une qui sortait du lot : Rumi.

			Rumi venait de temps en temps à leur table et leur tenait compagnie un moment avant d’aller s’asseoir ailleurs. C’était la seule à être habillée à l’occidentale, les autres hôtesses portaient des kimonos clinquants. Dès que Rumi s’approchait, Uomi se sentait défaillir et il fumait cigarette sur cigarette tout en faisant attention que Totsuka ne remarque pas le tremblement de ses mains.

			Totsuka ne disait mot. Il fixait Rumi et dès qu’elle s’éloignait vers d’autres tables, il se mettait à boire rageusement en observant les clients avec qui elle était.

			Les deux amis tombèrent sous le charme et se mirent à aller chaque soir au Ban. En moins de quinze jours, ils obtinrent d’aller ensemble se promener avec elle et en moins d’un mois, ils réussirent à aller la voir dans son appartement de Kitano ; ils étaient tous les deux fous d’elle.

			« Elle est beaucoup plus sobre que je ne pensais, pour le déjeuner elle se contente d’un toast, faisait remarquer Totsuka.

			— Oui c’est vrai, c’est formidable, renchérissait Uomi, admiratif.

			— Moi, ce que je préfère chez elle, c’est ce mélange de sensualité et de sincérité, un mélange d’une beauté étrange !

			— Moi… »

			Uomi et Totsuka trouvaient aux moindres facettes de son caractère, au plus petit de ses gestes, de la beauté, de la grâce et une signification profonde. A l’automne de leur troisième année d’études supérieures, autrement dit six mois avant la fin, ils commencèrent pourtant à s’opposer à cause de Rumi qu’ils connaissaient depuis un an.

			Uomi et Totsuka avaient déclaré à Rumi, en cachette l’un de l’autre, qu’ils l’aimaient.

			Et à tous les deux elle avait répondu de la même façon :

			« Si tu m’épouses ! »

			Rumi accepterait donc celui des deux qui l’épouserait. Ils en furent un peu déçus mais ils y virent un des aspects positifs de son caractère : le dégoût des amourettes. Elle avait dû connaître quelques aventures qui semblaient lui avoir laissé des blessures profondes.

			Comme elle refusait de choisir, il fallait bien qu’ils décident entre eux qui l’obtiendrait.

			Ce jour-là, Totsuka était venu chercher Uomi pour faire un tour. Ils descendirent du train à Kitano, marchèrent jusqu’au Ryôanji et tout naturellement allèrent voir le jardin de pierres. Un vent froid, précurseur de l’hiver, soufflait.

			Après avoir contemplé le jardin de pierres et descendu le vieil escalier devant le temple, ils abordèrent la question de Rumi.

			Plus tard, lorsqu’il y repensait, Uomi était frappé par la netteté avec laquelle, lui, un timide, avait affirmé à Totsuka qu’il aimait Rumi.

			Pourtant, il savait bien qu’il lui faudrait un jour ou l’autre renoncer à Rumi. L’attachement de Totsuka pour Rumi était assurément plus fort que le sien puisque son ami était prêt à se sacrifier pour elle. D’ailleurs Rumi souhaitait le mariage et la résolution de Uomi sur ce point manquait de détermination ; il y avait même peu de chance qu’il se décide un jour à l’épouser. En dépit de leur rivalité pour Rumi, Uomi n’en éprouvait pas moins de l’amitié pour Totsuka : une affection complètement différente de son amour pour Rumi, mais peut-être même plus forte. Par conséquent, Uomi était persuadé qu’il finirait par laisser la place à Totsuka.

			Il s’étonnait lui-même d’avoir eu l’audace de lâcher son ami d’une façon aussi cruelle qu’impitoyable.

			Titubant sous les coups, il se disait que le problème allait enfin être résolu.

			Ce soir-là, Uomi ne rentra pas au foyer. Il passa la nuit chez des parents, près du pavillon d’argent. Et il y demeura trois jours. Lorsqu’il rentra au foyer le quatrième jour, Totsuka n’était plus là, il était rentré chez lui, comme il l’avait dit, en emportant ses affaires. La lettre annonçant qu’il abandonnait ses études arriva à l’école un mois plus tard. Toutes sortes de rumeurs coururent à ce sujet, mais Uomi se garda bien de dire quoi que ce soit, même à Rumi.

			Et l’année suivante, entré à l’université, Uomi commença à vivre avec Rumi.

			*

			Uomi avait un autre souvenir lié à l’enceinte du Ryôanji.

			C’était en mars, il vivait avec Rumi depuis plus de trois ans et devait terminer ses études très prochainement.

			Rumi avait suggéré d’aller faire un petit tour pour lui parler et ils avaient donc été se promener du côté du Ryôanji. Tous deux, conscients qu’ils en étaient arrivés à un tournant de leur relation, marchaient sombrement, en silence. Ce jour-là aussi, comme pour tuer le temps, ils avaient emprunté la galerie du temple, face au jardin de pierres. Et ils étaient restés là, une trentaine de minutes, assis, sans échanger le moindre mot, à contempler les pierres savamment disposées sur le magnifique sable blanc. Puis, une fois sortis, ils marchèrent à l’aventure dans l’enceinte du temple dont les cerisiers n’étaient pas encore en fleur, en gardant entre eux une distance d’environ un mètre.

			A cette époque-là, les sentiments de Uomi pour sa compagne s’étaient complètement refroidis. L’absence de culture de Rumi lui était devenue insupportable et tous les traits de son caractère l’exaspéraient. Même ses grands yeux lui paraissaient vulgaires et la mièvrerie de ses paroles l’énervait. En fait, il n’arrivait pas à comprendre comment il avait pu s’enticher d’une fille pareille.

			Rumi avait parfaitement deviné les sentiments de Uomi, mais en trois ans de vie commune, elle s’était attachée à lui aussi bien moralement que physiquement.

			Tout à fait au début de leur liaison, Rumi avait pressé Uomi de l’épouser. Mais à l’époque elle était avant tout préoccupée par quelque chose de plus important que le mariage (qui n’est en fait qu’une pure formalité) : ne pas être abandonnée par Uomi. Et elle ne pensait qu’à cela.

			Mais la Rumi de ce jour-là était un peu différente. Elle pensait que si l’amour de Uomi était complètement et définitivement mort, il valait peut-être mieux qu’ils se séparent.

			Puisque le moment où Uomi allait avoir terminé ses études approchait, si la rupture était inévitable, autant que ce moment douloureux se passe le plus tôt possible et elle espérait donc précipiter les choses :

			« Je te prie de me dire la vérité. Parle franchement. Ne me ménage pas et dis-moi quel est ton véritable sentiment, demanda-t-elle, avant d’ajouter : Je veux savoir si tu m’aimes.

			— … »

			Uomi garda le silence. Il pensait à toutes les fois où elle lui avait posé la même question. Jamais Uomi n’avait déclaré clairement qu’il ne l’aimait pas. Ne fallait-il pas être sans cœur pour dire une chose pareille ?

			Sans doute y avait-il de la faiblesse dans son attitude, mais il se sentait ligoté par le poids de ces trois années de vie commune.

			« Alors tu m’aimes ou tu ne m’aimes pas ?… Posons la question autrement, un peu plus clairement : je te déplais, n’est-ce pas ? Tu peux te contenter d’un signe de tête. Alors, je te déplais ? »

			Uomi regarda le visage de Rumi, plus sérieux et plus pâle que d’habitude. Il étudiait ce visage avec un curieux sentiment d’indifférence :

			« Oui, tu me déplais. »

			Ces mots étaient sortis de sa bouche tout seuls et il en fut surpris lui-même.

			« Bon », répondit Rumi d’une voix étrangement calme. Uomi sentit en lui une noire cruauté qu’il n’avait jamais soupçonnée, lovée au fond de son cœur.

			Les petites lèvres de Rumi se décolorèrent et devinrent en un clin d’œil aussi blafardes que le ventre d’un poisson.

			Comprenant qu’elle allait s’évanouir, Uomi tendit la main immédiatement pour la soutenir. Elle s’abandonna de tout son poids.

			« Ça va », dit-elle en rouvrant un peu les yeux, elle se redressa et quitta les bras de Uomi ; elle resta un moment recroquevillée sur le sol, puis se leva et, sans un regard pour lui, tourna le dos et partit d’un pas un peu chancelant.

			C’est fini ! pensa Uomi. Par le passé ils avaient eu plusieurs fois ce genre de scène mais cette fois c’était différent et curieusement, il était sûr que c’était définitif.

			En tout cas cette fois c’est fini, pensa-t-il de nouveau. La facilité inhabituelle avec laquelle il avait dit ces mots cruels l’étonna, mais il en fut assez satisfait.

			Ce jour-là, Uomi ne put se résoudre à retourner dans le studio qu’il partageait avec Rumi. Il alla rendre visite à deux ou trois amis et ne rentra à l’appartement que tard le soir. Tout était plongé dans le noir. Il alluma : les vêtements de Rumi, d’ordinaire accrochés au mur, n’étaient plus là.

			Rumi ne reviendrait pas.

			Pendant une longue période, Uomi roula des pensées amères mais il ne fit aucune tentative pour retrouver la jeune femme. Il entendit dire un jour qu’elle était hôtesse dans le quartier de Shinsai-bashi à Ôsaka. Ce soir-là il but un peu de saké et oublia.

			*

			Ces deux souvenirs comptaient parmi les plus importants de son passé.

			L’un et l’autre lui serraient le cœur.

			Totsuka avait mené la belle vie à Kyûshû, comme patron d’une distillerie, disait-on, jusque peu avant la fin de la guerre. Mais il était mort de maladie après la guerre.

			De Rumi, plus aucune nouvelle.

			Et après quelques années, il se retrouvait, une fois encore, dans la vieille galerie du temple du Ryôanji. Comme il l’avait fait auparavant avec Totsuka puis avec Rumi, il était maintenant assis avec Mitsuko dans un coin de la galerie.

			« C’est vraiment un beau jardin », remarqua Mitsuko, puis elle se tut et se replongea dans sa contemplation.

			L’austérité et le dépouillement de ce jardin recouvert de sable blanc, avec juste quelques pierres posées çà et là, ne manquaient pas d’émouvoir le spectateur.

			Dire que cela était « joli » ou « beau » ne convenait pas vraiment pour décrire ce spectacle d’une haute spiritualité.

			« Partons », décida soudain Mitsuko.

			Uomi eut l’impression que Mitsuko était pâle mais il pensa que cela venait du fait qu’il avait longuement contemplé le sable blanc, éblouissant. La promenade dans l’enceinte du Ryôanji avait fait renaître chez Uomi des souvenirs sombres et glacés, mais lorsqu’il s’engagea sur le vieux chemin bordé de murs de terre, il retrouva la gaieté qu’il avait connue jusqu’à la veille.

			A présent il n’avait que des raisons d’être heureux. Sa jeune et belle épouse marchait à ses côtés. Mitsuko était beaucoup plus belle que Rumi. Elle était cultivée et distinguée ; cela faisait dix jours qu’ils étaient mariés, après avoir eu une présentation dans les règles, et il était tout à fait amoureux de sa jeune épouse, constata-t-il. C’était très différent de l’attirance qu’il avait eue pour Rumi, c’était un amour plus calme et plus posé, qui le comblait.

			« Je suis un peu fatiguée », dit Mitsuko, qui marchait quelques pas derrière lui.

			Uomi, lorsqu’il se retournait et voyait la démarche lasse de Mitsuko, était submergé d’amour. Il se sentait responsable de la fatigue de Mitsuko. De temps en temps il s’arrêtait pour attendre ce petit être touchant qu’il avait fatigué de ses caresses.

			Mitsuko était peu loquace.

			« Tu ne te sens pas bien ? interrogea Uomi.

			— Si », répondit-elle seulement. Mais il était évident à l’expression de son visage qu’elle dissimulait quelque peine. Uomi, dans un premier temps, avait prévu d’aller à pied jusqu’à Kitano, puis de prendre un taxi mais il changea ses plans : ils prirent un train du Ryôanji à Kitano, puis un taxi jusqu’à l’hôtel.

			« Excuse-moi de t’avoir obligé à rentrer. Je vais rester à l’hôtel, mais toi, tu peux aller te promener », proposa Mitsuko.

			Uomi n’était pas revenu à Kyôto depuis longtemps et il avait beaucoup de visites à faire. Il décida donc de sortir seul l’après-midi.

			Il alla rendre visite à l’un de ses anciens maîtres, le professeur K. à Higashiyama Shichijo. Le professeur, qui l’avait beaucoup aidé par le passé, avait beaucoup vieilli, mais lorsqu’il s’assit en face de lui, il vit qu’il avait toujours la même vitalité.

			Le professeur téléphona à deux anciens camarades de classe de Uomi pour les prier de se joindre à eux et il les garda tous à dîner. Lorsqu’ils prirent congé, il était presque neuf heures.

			Uomi rentra à l’hôtel, Mitsuko n’était pas là. Il fut pris aussitôt d’un vague et désagréable pressentiment. Sur le bureau, dans un coin de la pièce, il aperçut une enveloppe ; il l’ouvrit à la hâte, sans même prendre le temps de s’asseoir.

			Je ne pourrai vivre avec toi une vie joyeuse comme je l’avais projeté. Pourtant jusqu’à hier je pensais que c’était possible. Entouré de ton amour, mon cœur y répondait docilement. Mais aujourd’hui, alors que je contemplais le jardin de pierres du Ryôanji avec sa froide et étrange beauté, j’ai commencé à me détester de faire ainsi des compromis. Au plus profond de moi une voix s’élevait : il ne faut pas te laisser entraîner, il ne faut pas te laisser aller aux compromis. Ce calme jardin de sable et de pierres m’a ôté toute faiblesse et l’a remplacée par une cruelle détermination. Est-ce une incitation due à la très haute spiritualité du jardinier qui a conçu un jardin uniquement de sable et de pierres ? La vie avec toi serait sans doute le chemin du bonheur mais il me faut aller jusqu’au bout de ma destinée, même au risque d’être malheureuse.

			Je t’ai caché jusque-là que par le passé j’avais eu une petite aventure amoureuse. Je t’en demande mille fois pardon.

			Rien d’autre. Et bien sûr, Mitsuko ne rentra pas ce soir-là.





ANNIVERSAIRE DE MARIAGE





			 Voilà bientôt deux ans que Karaki Shunkichi a perdu sa femme. A trente-sept ans, un homme est encore jeune et ne peut demeurer célibataire le reste de ses jours, pensait-on dans son entourage ; aussi, depuis le printemps parlait-on de lui trouver une nouvelle épouse.

			« Quand il sera temps… » répondait Shunkichi pour ne pas froisser ces gens qui ne lui voulaient que du bien, mais pour sa part il n’envisageait pas de se remarier. Il était même tout à fait improbable qu’un jour ou l’autre il fût disposé à prendre une seconde épouse. Il avait éprouvé pour sa femme, Kanako, quelque chose qui ressemblait à de l’amour. Si l’on ne pouvait parler d’amour avec conviction, c’est que lui-même n’était pas sûr que cela en fût. Lorsqu’il repensait à ces cinq années passées avec Kanako, il était obligé d’admettre qu’il ne l’avait pas particulièrement aimée. Kanako était bavarde et entêtée et cela l’agaçait. Sans être vraiment laide, elle possédait un visage d’une grande banalité, et Shunkichi ne lui avait jamais trouvé un quelconque attrait. Mais ce qu’il lui reprochait le plus, c’était son absence totale de distinction, peut-être due à ses origines modestes et qui était sans doute aussi pour quelque chose dans l’accueil que lui avait réservé sa famille.

			« Il ne veut pas se remarier parce qu’il a fait une mauvaise expérience avec Kanako, le pauvre ! » déclara un jour sa plus jeune sœur, connue pour son franc-parler.

			En fait elle n’était pas la seule à penser ainsi. Ses parents, ses frères et sœurs, ses proches et ses amis devaient tous penser la même chose. Pour une mauvaise expérience c’en était une ! Or si Shunkichi ne voulait pas chercher une autre épouse, ce n’était pas parce que son mariage avec Kanako lui avait servi de leçon, mais parce qu’il se sentait une dette envers sa défunte épouse. Un sentiment que personne en dehors de lui ne pouvait comprendre.

			« Je t’en prie, grand frère, cette fois essaie de trouver quelqu’un de sortable, sinon ce sera désastreux, car toi non plus tu n’es pas très sociable », lui avait dit cette même sœur à un autre moment. Ce « pas très sociable » était d’une ironie mordante.

			Shunkichi, en fait, était extrêmement regardant et comme il ne voulait pas perdre le moindre sou en dépense inutile, il risquait toujours de manquer à ses obligations ; Kanako n’avait d’ailleurs rien à envier à son mari sur ce point. Shunkichi lui-même s’étonnait de la pingrerie de sa femme et soupçonnait son avarice d’avoir été également pour quelque chose dans le mauvais accueil de sa famille. Mais il n’en était pas moins vrai que si Shunkichi, modeste comptable dans une petite entreprise de bois de construction, n’avait pas géré les comptes avec un grand sens de l’économie, ils n’auraient jamais pu arriver à joindre les deux bouts. Même s’ils avaient voulu mener grand train, ils n’auraient pu le faire. Shunkichi, en repensant à ces cinq années de vie commune avec Kanako, était conscient qu’elles devaient paraître « catastrophiques » vues de l’extérieur, comme l’avait dit sa jeune sœur, mais il n’en voulait pas à Kanako.

			Bien au contraire, si l’on interrogeait aujourd’hui Shunkichi sur les raisons profondes de son refus de se remarier, il serait obligé d’admettre que c’était parce qu’il était persuadé qu’il n’existait pas de femme aussi économe que Kanako. Une autre femme dépenserait sans regarder ce que Kanako avait économisé à grand-peine : ce serait une insulte à sa mémoire et il ne pouvait le supporter.

			Tout compte fait, j’aime Kanako, se dit-il un soir, après le départ d’un ami venu chez lui pour lui proposer quelqu’un. Et il repensa à cette nuit, peu de temps avant la disparition de sa femme : une nuit au moins, pendant les cinq années passées dans cet appartement, il avait réchauffé de son amour ardent le corps glacé de Kanako. Réchauffer de sa propre chaleur un corps irremplaçable et attendrissant, qu’était-ce sinon de l’amour ?

			Et il repensa au voyage à Hakone, sans émotion particulière, comme s’il observait le mouvement des vagues, ne sachant s’il fallait en rire ou en pleurer.

			*

			Il y avait deux ans de cela. Après le travail, ce jour-là, Karaki Shunkichi rentra tout excité chez lui, dans son appartement de banlieue. Il ouvrit la porte et, apercevant Kanako, dit d’un ton modeste, le visage sérieux :

			« J’ai gagné dix mille yens ! »

			Puis il s’assit en tailleur devant la table du dîner et, toujours sérieux, se replongea dans le silence.

			Kanako dans un premier temps ne réagit pas, elle savait qu’ils possédaient à la banque M. six obligations de mille yens et qu’une loterie avait eu lieu, mais lorsqu’elle comprit enfin, son visage s’éclaira et elle s’égaya : une tout autre personne !

			« Dix mille yens ! C’est formidable ! » s’exclama-t-elle admirative ; puis elle se mit à bavarder, persuadée que cette bonne fortune pourrait bien s’évanouir si elle s’arrêtait de parler.

			Shunkichi, lui, l’air encore plus sombre que d’habitude, craignait que tout cela ne fût qu’un leurre et que cette chance inespérée ne fuît loin de lui. Une fois encore, il vérifia le numéro et comme ce n’était pas encore suffisant, il alla demander confirmation au guichet de la banque. Il refusait de se laisser aller à toute griserie tant qu’il ne tiendrait pas cet argent entre ses mains.

			Pendant trente-cinq ans, Shunkichi avait mené une existence qui n’avait eu aucun lien avec ce qu’on a coutume d’appeler la chance et il n’espérait aucun changement.

			« Economisons cinq mille yens et avec le reste faisons un voyage. Après tout, il en restera encore cinq mille », proposa Kanako. Ils étaient les seuls parmi les habitants de ce modeste immeuble à n’avoir pas fait de voyage de noces ni aucun autre voyage, et lorsque les autres abordaient ce sujet, Kanako se sentait honteuse. Elle trouvait bon d’utiliser la moitié de cet argent qui leur était tombé du ciel pour faire un voyage et se réjouissait d’avance du grand tapage que cela ferait dans l’immeuble et de la jalousie de ses voisines lorsqu’elles apprendraient qu’ils allaient passer tous les deux une nuit à l’hôtel. Oui, ils allaient être bien surpris, tous ces gens qui avaient coutume de les traiter d’avares ou de radins !

			« Un voyage ? En une nuit dépenser cinq mille yens ! Quelle folie ! Allez donc confier de l’argent aux femmes ! » répondit Shunkichi indigné. Il n’était pas loin de penser que la légèreté de Kanako était en quelque sorte sacrilège. A faire des projets aussi insensés, la chance n’allait-elle pas fuir ? C’était ainsi qu’il s’imaginait la chance. Quoi qu’il en soit, il convenait d’être plus modeste…

			« Tu ne comprends pas que nous ne les avons pas encore ? Il ne faut pas se faire trop d’illusions !

			— Mais tu les a gagnés… non ?

			— Oui, mais…

			— Alors on les aura.

			— En principe oui, mais tant que je ne les tiendrai pas dans mes mains, je n’y croirai pas.

			— Quand même ! » protesta Kanako mécontente de ce mari rabat-joie. Et, le soupçonnant de vouloir économiser les dix mille yens dans leur intégralité, elle ajouta :

			« Tout le monde te traite d’avare ; jusqu’ici, j’étais la seule à penser le contraire, car je sais qu’on ne peut faire autrement que d’être économes, mais je vais commencer à penser que les autres ont raison.

			— Qui dit ça ? » demanda Shunkichi sans insister, persuadé que de toute façon les femmes étaient des sottes.

			Il se demandait comment il allait pouvoir vivre ces cinq jours qui le séparaient du moment où il tiendrait vraiment cet argent entre ses mains ; il se replongea alors dans ses pensées, mélange complexe d’inquiétude et d’espoir.

			*

			Mais la chance arriva sans faute entre les mains de Karaki Shunkichi. Il toucha les dix mille yens à la banque comme prévu et, après s’être bien convaincu de la réalité de sa chance, il s’interrogea sur l’usage qu’il allait faire de cet argent.

			Tout d’abord il mettrait de côté la moitié de la somme et avec les cinq mille yens restants ils pourraient peut-être, comme Kanako l’avait suggéré, faire un voyage.

			Alors il pensa avec rancœur à tous ces gens : ses collègues qui lui réservaient toujours un traitement un peu particulier et ses proches qui colportaient partout qu’il manquait à ses obligations.

			Mais la vérité était que, sur le maigre salaire que lui versait son entreprise, en faisant des économies de bouts de chandelles, et en rognant même sur la nourriture, ils avaient réussi à économiser six mille yens, qu’il avait placés à terme et c’était grâce à ce placement qu’il avait entre les mains ces dix mille yens aujourd’hui. Même s’ils en dépensaient cinq mille, il en resterait cinq mille ! Eh bien, ils allaient voir ce qu’ils allaient voir !

			Pour la première fois, Shunkichi rentra chez lui tout joyeux. Il sortit les dix billets de mille yens de sa poche et dit en les jetant sur la table devant Kanako :

			« Le 15, le jour de notre anniversaire de mariage, tombe un dimanche, que dirais-tu d’aller faire un petit tour à Hakone ?

			— Hum… » répondit Kanako sans grand empressement. Puis elle fit deux tas de billets et les considéra longuement. Dépenser cinq mille yens pour une seule nuit, c’était peut-être un peu dommage. Ce serait tellement dur d’épargner cette somme sur le salaire, ne valait-il pas mieux les économiser ?

			A présent qu’elle tenait ces dix mille yens entre ses mains, son enthousiasme était retombé et elle était reprise par de froids calculs.

			« Pourtant, c’est bien toi qui as eu cette idée, non ?

			— Oui, mais quand je pense à nos difficultés, je n’ai plus envie de les dépenser. En une nuit, cinq mille yens !

			— Mais si on en dépense cinq mille, il en restera encore cinq mille.

			— Et si on ne les dépense pas, il en restera dix mille. Dilapider ça en une nuit, quel dommage !

			— Ne sois pas avare, les gens vont encore trouver à jaser.

			— Eh bien, laissons-les jaser ! »

			Puis ils eurent une petite dispute qui n’alla pas trop loin et ils finirent par se décider à mettre de côté cinq mille yens et à utiliser les cinq mille restants pour passer une nuit à Hakone – en s’efforçant de considérer que ceux-là n’avaient jamais existé ! Et entre la fin du repas et le moment d’aller dormir, ils ne parlèrent plus que de leur projet.

			*

			Le 15 novembre, Kanako et Shunkichi fêtaient leur cinquième anniversaire de mariage.

			Ce matin-là, Kanako se leva à quatre heures et descendit dans la cuisine pour préparer le déjeuner qu’ils emporteraient à Hakone.

			Comme c’était un voyage à caractère exceptionnel, Shunkichi avait proposé de déjeuner au restaurant mais Kanako lui avait fait remarquer que si elle préparait des sushi1 à la maison, le déjeuner serait moins coûteux et que, ainsi, ils pourraient dépenser sans compter le soir, à l’hôtel.

			Shunkichi ayant fini par accepter, Kanako avait décidé d’emporter un repas froid mais elle n’avait pas voulu cuisiner la veille afin de ne pas attirer l’attention des voisins. Elle s’était donc levée à l’aube ce jour-là pour tout préparer.

			En fait, Kanako avait bien raison de se préoccuper de ne pas attirer l’attention de son entourage car ce voyage à Hakone était déjà au centre de toutes les conversations. Et cette histoire de voyage d’anniversaire de mariage allait quasiment devenir, pour les voisins, l’événement le plus important de l’après-guerre !

			Dès que Kanako sortait de son appartement, elle tombait dans une embuscade de femmes qui lui disaient, par jalousie, par dépit ou par moquerie : « Alors, c’est pour bientôt ! » ou bien « Courage ! »

			A huit heures ils montèrent dans le train pour Numazu. Le train heureusement était quasiment vide ; Shunkichi et Kanako purent s’asseoir face à face, côté fenêtre.

			A partir d’Ofuna, le paysage changea et ils comprirent qu’ils s’éloignaient de la grande ville : les maisons aux tons discrets, les chemins, les collines et les champs baignaient dans un froid soleil de début d’hiver. Les arbres chargés de mandarines jaunes ou de kakis vermillon, les taches claires des buissons de bambous, les toits de chaume, les petits campagnards les mains fourrées dans les manches de leurs kimonos, l’azur de la mer, les falaises défilaient devant leurs yeux puis disparaissaient aussitôt. Kanako se sentait vibrer de joie. Elle ne pouvait arriver à détacher ses yeux du paysage.

			Lorsque le train fit halte dans une gare, Shunkichi ouvrit la fenêtre avec l’intention d’acheter des mandarines et de la limonade.

			« Arrête, c’est du gaspillage ! » intervint Kanako. Elle était parfaitement heureuse sans manger de mandarines ni boire de limonade. Ces choses-là n’ajouteraient rien à son bonheur.

			Shunkichi, tout en pensant qu’il avait quand même cinq mille yens en poche, se soumit à la volonté de sa femme. Il n’avait pas particulièrement soif, il voulait simplement utiliser un peu de cet argent qu’il avait à peine entamé pour acheter les billets de train.

			Ils descendirent à la gare d’Odawara. Kanako regardait les passagers qui restaient dans le train avec un mélange de condescendance et de pitié. D’un pas étrange, particulier à ceux qui s’offrent un tel voyage, ils descendirent, puis se dirigèrent vers le train pour Hakone. Le contrôleur, les voyageurs, les kiosques, les vendeurs… Kanako trouvait à tout ce qui l’entourait de la fraîcheur et une signification particulière.

			La sonnerie excitante du départ retentit, Kanako tressaillit d’une émotion profonde et le train, chargé d’une gloire mystérieuse, se mit en route pour Hakone.

			Lorsque le train arriva dans la petite gare de montagne proche du terminus, il était une heure. Comme il y avait environ une heure d’attente pour le car de Motohakone, ils déjeunèrent dans un petit salon de thé, devant la gare. Kanako sortit d’un furoshiki2 en soie rouge deux boîtes à déjeuner dans lesquelles étaient serrés des norimaki3, du gingembre rouge et de l’omelette. Puis ils épluchèrent les œufs durs que Kanako avait cuits le matin même.

			Kanako voulut acheter des cartes postales dans le salon de thé mais Shunkichi intervint :

			« Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux les acheter à l’hôtel ?

			— Tu as raison ; ce serait formidable qu’il y ait aussi des cartes des thermes ! »

			Kanako comptait les rapporter comme souvenir à ses voisines d’immeuble ; elle renonça pourtant à les acheter dans cette boutique, persuadée que les cartes de l’hôtel feraient encore plus d’effet.

			Shunkichi, pour sa part, avait remarqué sur une étagère des bouteilles miniatures de whisky et se proposait d’en acheter, mais Kanako tenta aussitôt de l’en dissuader :

			« Pourquoi ne pas en acheter ce soir au dîner ? Cela me permettrait d’en boire moi aussi. »

			Ils n’eurent donc à payer que le thé et montèrent dans le car pour Motohakone. Ils avaient prévu de passer la nuit dans une petite station thermale, de se rendre le lendemain matin au lac d’Ashinoko et l’après-midi d’aller en car jusqu’à Atami, en passant par le col de Jukkoku.

			Afin de ne pas arriver trop tôt à l’hôtel, ils descendraient du car deux stations avant le village dans lequel ils devaient passer la nuit et continueraient à pied.

			Ils descendirent dans un endroit complètement désert, à flanc de montagne et, côte à côte, se mirent à marcher sur la mauvaise route pleine de cailloux. Tantôt la route passait entre des rangées de cyprès, tantôt elle suivait de douces collines d’où la vue portait au loin.

			Le vent était frais mais ils n’avaient pas froid, réchauffés par cette marche et par l’excitation qui les habitait. Un doux soleil baignait de ses rayons obliques la route blanche sur laquelle ces deux êtres cheminaient.

			Lorsqu’ils arrivèrent à un endroit où la route, enserrant un bois de cyprès, formait une fourche, Shunkichi déclara que le chemin le plus court était celui de droite, celui qui longeait le pied de la montagne, tandis que Kanako affirmait pour sa part qu’il fallait continuer sur la route qu’avait empruntée le car. Une chose était sûre pourtant : les deux routes se rejoignaient avant le prochain village.

			« Tu devrais continuer par là. Moi, je prendrai l’autre, proposa alors Shunkichi.

			— Entendu, je suis sûre que c’est plus court par là, les grandes routes valent mieux que les petits chemins tortueux », répliqua Kanako. Et tous deux se prêtèrent de bon cœur à ce jeu futile.

			Avant que Shunkichi disparaisse au milieu des cyprès, Kanako lui cria :

			« Tu n’as pas le droit de courir ! »

			Pourtant elle-même courait presque… Mais lorsqu’elle arriva à l’endroit où les deux routes se rejoignaient, il n’y avait pas de Shunkichi en vue !

			Kanako s’assit sur une pierre au bord de la route et attendit. Dix minutes, vingt minutes… toujours pas l’ombre de Shunkichi.

			Commençant à s’inquiéter, elle décida alors d’aller à sa rencontre sur le chemin qu’il était censé prendre, celui qui longeait la montagne. Elle marcha cinq ou six cents mètres ; le chemin longeait toujours la montagne et passait dans des endroits qui se ressemblaient tous. Bredouille, elle fit demi-tour, revint à son point de départ et attendit encore une fois une vingtaine de minutes.

			Le soleil s’était caché ; un vent froid faisait frémir les buissons touffus.

			Cette fois, vraiment inquiète, elle appela dans toutes les directions, la main en porte-voix :

			« Chéri ! Où es-tu ? »

			Aucune réponse ; seul, au loin, l’écho de sa voix.

			Complètement affolée, Kanako décida alors de rebrousser chemin jusqu’à l’endroit où elle avait quitté son mari : il était là, debout, le col du manteau relevé, l’air frigorifié.

			« Où diable étais-tu passé ? » demanda Kanako sur un ton de reproche ; elle était à la fois soulagée et furieuse.

			« Et toi ? » rétorqua Shunkichi sur le même ton.

			Il s’avéra que la fourche que Kanako avait prise pour le lieu où se rejoignaient les deux routes n’était pas la bonne et qu’elle avait attendu Shunkichi à une autre bifurcation, quelques centaines de mètres plus bas.

			« Tu es stupide ! A cause de toi je suis exténué maintenant », se plaignit Shunkichi.

			Ne voyant pas sa femme arriver, il avait refait la route du car en sens inverse jusqu’à l’endroit où ils s’étaient séparés, ce qui faisait un tour de presque deux kilomètres.

			« C’est pourtant toi qui as eu cette idée idiote ! rétorqua Kanako furieuse. Moi aussi je suis épuisée. »

			Ils demeurèrent ainsi un moment au bord de la route, face à face, comme des ennemis mortels, tremblants de froid malgré la sueur qui couvrait leurs corps.

			Mais cela ne servait à rien de rester ainsi. L’atmosphère orageuse, qui avait duré une dizaine de minutes, se détendit, et ils se remirent en route, l’un à côté de l’autre, d’un pas pesant, en direction de l’arrêt de car suivant. Le désir commun d’arriver au plus tôt à l’hôtel pour se plonger dans un bain chaud leur tenait lieu de pardon mutuel…

			L’hôtel, qu’un des collègues de la société leur avait recommandé pour ses prix raisonnables, était beaucoup plus luxueux que ce qu’ils avaient imaginé. A peine Kanako eut-elle fait un pas dans l’entrée imposante qu’elle ressentit une sorte de malaise.

			Ils suivirent un long corridor soigneusement astiqué et on les introduisit dans une chambre, tout au fond. Là, Kanako, son furoshiki toujours à la main, se précipita vers la fenêtre et demeura un long moment à observer la montagne.

			Kanako ne comprenait pas la cause du trouble qui s’était emparé d’elle en entrant, mais une chose était sûre : elle était mal à l’aise.

			« C’est très beau ici, ça doit coûter cher ! dit-elle à Shunkichi, toujours debout lui aussi.

			— Mais puisqu’on m’a assuré que c’était bon marché…

			— Il y a bon marché et bon marché. Tu penses, un endroit aussi beau ! »

			Kanako promenait un regard méfiant sur les tatamis flambant neufs, la coiffeuse en laque, la table en bois de santal, l’élégant portemanteau, les soupçonnant tous de vouloir dérober des billets dans son portefeuille.

			Shunkichi, devinant les pensées de sa femme déclara, magnanime :

			« Ne te tracasse pas, n’avons-nous pas cinq mille yens ?

			— Si, bien sûr, mais même la moitié c’est encore trop.

			— Dans une station comme ça, c’est normal, répliqua Shunkichi.

			— En fait, ça ne me dit plus rien de passer cette nuit à l’hôtel », déclara Kanako d’un air maussade.

			Puis elle ajouta en se précipitant hors de la chambre :

			« Partons, il est encore temps ! »

			Shunkichi n’avait pas eu le loisir d’essayer de la raisonner ni même d’ouvrir la bouche.

			Une servante, un peu intriguée, les regarda sortir de l’hôtel. Lorsqu’ils se retrouvèrent dehors, sur la route, Shunkichi lui a