Main La Mort, simplement

La Mort, simplement

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Year:
2016
Language:
french
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1

La Mort, l'amour et les vagues

Year:
2015
Language:
french
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2

La mort, un passage ?

Language:
french
File:
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Table des Matières

Page de Titre

Table des Matières

Page de Copyright

DU MÊME AUTEUR

Dédicace

Résumé des enquêtes précédentes

Cambridge, États-Unis, septembre 2008

Brookline, États-Unis, septembre 2008

Fredericksburg, États-Unis, septembre 2008

Brookline, États-Unis, septembre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, septembre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, septembre 2008

Paris, France, septembre 2008

Environs de Boston, États-Unis, septembre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, septembre 2008

Fredericksburg, États-Unis, septembre 2008

Boston, États-Unis, septembre 2008

Paris, France, septembre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, septembre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, septembre 2008

Fredericksburg, États-Unis, septembre 2008

Fredericksburg, États-Unis, septembre 2008

Environs de Boston, États-Unis, septembre 2008

Cambridge, États-Unis, octobre 2008

Boston, États-Unis, octobre 2008

Fredericksburg, États-Unis, octobre 2008

Wellesley, États-Unis, octobre 2008

Boston, États-Unis, octobre 2008

Wellesley, États-Unis, octobre 2008

Boston, États-Unis, octobre 2008

Quartier général du Boston Police Department,

États-Unis, octobre 2008

Paris, France, octobre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, octobre 2008

Fredericksburg, États-Unis, octobre 2008

Paris, France, octobre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, octobre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, octobre 2008

Hangar du Boston Police Department,

États-Unis, octobre 2008

Boston, États-Unis, octobre 2008

Alentours de Boston, États-Unis, octobre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, octobre 2008

Boston, États-Unis, octobre 2008

Roxbury, banlieue de Boston, États-Unis, octobre 2008

Campagne de Nouvelle-Angleterre,

États-Unis, octobre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, octobre 2008

Environs de Boston, États-Unis, octobre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, octobre 2008

Fredericksburg, États-Unis, octobre 2008

Quartier ; général du Boston Police Department,

États-Unis, octobre 2008

Boston, États-Unis, octobre 2008

Fredericksburg, États-Unis, octobre 2008

Newton, environs de Boston, États-Unis, octobre 2008

Quartier général du Boston Police Department,

États-Unis, octobre 2008

Boston, États-Unis, octobre 2008

Boston, États-Unis, octobre 2008

Paris, France, octobre 2008

Base militaire de Quantico, États-Unis, octobre 2008

Harold Parker State Forest,

environs de Boston, États-Unis, octobre 2008

Monastère Santa Teresa,

environs de Santa Fe, États-Unis, octobre 2008





© Calmann-Lévy, 2010

978-2-702-14916-4





DU MÊME AUTEUR

aux Éditions du Masque



La Femelle de l'espèce , 1996

(Masque de l'année 1996)

La Parabole du tueur , 1996

Le Sacrifice du papillon , 1997

Dans l'œil de l'ange , 1998

La Raison des femmes , 1999

Le Silence des survivants , 2000

De l'autre, le chasseur , 2001

Un violent désir de paix , 2003





aux Éditions Flammarion



Et le désert… , 2000

Le Ventre des lucioles , 2001

Le Denier de chair , 2002

Enfin un long voyage paisible , 2005





aux Éditions Calmann-Lévy



L A D AME SANS TERRE

t. I : Les Chemins de la bête , 2006

t. II : Le Souffle de la rose , 2006

t. III : Le Sang de grâce, 2006

t. IV : Le Combat des ombres, 2007



Un jour, je vous ai croisés , 2007



Monestarium , 2007

La Croix de perdition , 2008



Dans la tête, le venin , 2009

Une ombre plus pâle , 2009





« La tâche d'un bon militaire consiste à feindre de se conformer aux desseins de l'ennemi. »

Sun Zi (VI e siècle av. J.-C.),

L'Art de la guerre





Résumé des enquêtes précédentes


Dans la tête le venin

Cannes, avril 2008 : Élodie Menez, une technicienne de laboratoire, est étranglée par son ancien amant qui avait pourtant disparu de la circulation.

Paris, juin 2008 : Deux adolescents satanistes, dont l'ultime objectif est le meurtre, poursuivent leur « initiation » sur Internet grâce à l'influence d'un mentor canadien. La jeune femme est poignardée, le jeune homme assassiné avec une rare sauvagerie.

Oaxaca, Mexique, juin 2008 : Constantino Valdez, à la tête d'un réseau de pornographie pédophile, est retrouvé écorché vif et brûlé avec ses cassettes vomitives.





États-Unis, 2008 : Tous ces meurtres, commis par un certain Nathan Hunter, éveillent l'attention de Diane Silver, l'une des meilleures profileuses au monde, qui traque les tueurs en série. Il s'agit pour elle d'une affaire personnelle – sa fille, Leonor, onze ans, a été torturée et tuée.

Yves, un flic français formé par Diane aux techniques du profilage, reste l'une des rares personnes dont elle accepte l'amitié. C'est par lui qu'elle apprend le meurtre des deux adolescents français. Parallèlement, elle traque un tueur en série qui s'attaque à des prostituées à Boston, tandis que son esprit revient constamment sur l'assassinat de sa fille, survenu douze ans plus tôt. Une femme est impliquée, elle en est persuadée. Diane est déterminée à la retrouver. Tout comme Sara Heurtel est décidée à faire toute la lumière sur le meurtre de sa fille, l'adolescente sataniste, quitte à rencontrer Diane aux États-Unis.





Diane va reconstituer le puzzle et remonter jusqu'au prédateur des prédateurs : Rupert Teelaney, une des cinquante plus grosses fortunes de la planète, alias Nathan Hunter. Qu'il soit – lui aussi – un sociopathe dangereux importe peu à Diane.

Cette vague de meurtres perpétrés par Nathan n'avait pour but que d'attirer l'attention de la profileuse et de lui proposer une sanglante collaboration : qu'elle apporte son flair et ses méthodes en échange de la détermination et de l'argent de Rupert/Nathan. Leur première mission : éliminer le tueur de prostituées de Boston. La deuxième mission de Nathan, la plus cruciale aux yeux de Diane : retrouver la « rabatteuse » qui a conduit tant de fillettes, dont Leonor, dans les griffes de leur meurtrier.


Une ombre plus pâle

États-Unis, juillet 2008 : un charnier est découvert dans un charmant cottage à la faveur d'une rupture de canalisation. La cave de la maison a été aménagée en cages. Dedans, deux corps presque à l'état de squelette et un cadavre. Enterrées sous les cages, six autres victimes.

Aidée de deux agents du FBI, Mike et Gary, Diane finira par comprendre : elle a affaire à un couple père-fils qui enlevaient et séquestraient durant des mois des femmes pour leur satisfaction sexuelle sadique, avant de les laisser mourir de faim et de soif… et de recommencer avec d'autres. Les tueurs avaient réussi à convaincre ces femmes qu'elles venaient d'être contaminées par le sida. Ainsi fragilisées, elles devenaient des proies aisées, le père leur faisant croire qu'il animait un groupe de soutien aux séropositifs. Et puis, celui-ci a compris que son fils n'avait plus besoin d'un « mentor dans le crime » et qu'il allait se débarrasser de lui. Il a été contraint de le tuer. Il sera arrêté, et Diane, avec sa poigne de fer, se fera un plaisir de le terroriser.





En parallèle à cette enquête officielle, Diane poursuit avec Nathan la traque très officieuse de la rabatteuse, Susan Brooks, qui a conduit sa fille et quatorze autres jeunes victimes vers leur tortionnaire et qui a elle-même noyé une petite fille en Angleterre. Nathan retrouve sa trace à Las Vegas, et offre à Diane l'occasion de faire justice elle-même. Elle exécute Susan Brooks. Diane sait alors qu'elle vient de franchir le pas irréversible de l'extrême solitude, et du même coup de perdre l'amitié d'Yves Guégen, flic français à l'intégrité inébranlable.





Paris, été 2008 : Yves commence à tomber sous le charme de Sara Heurtel et de son fils Victor, qu'il a rencontrés au cours de l'enquête sur le meurtre de la fille de Sara. Mais ce coup de cœur contrarie Nathan, qui « veille » sur la famille Heurtel. Il va devoir se débarrasser de Guéguen, un meurtre qui lui déplaît, mais, pour lui, nécessité fait loi…





Cambridge, États-Unis, septembre 2008

La journée était radieuse. Attablé à la terrasse d'un restaurant prisé par les étudiants de cette ville jouxtant Boston, qui pouvait se vanter de posséder deux des universités les plus prestigieuses du monde – Harvard et le MIT –, Pat McGee tentait de conserver son calme. Il avait juré d'être un néo-père attentif et responsable dès que Vanessa lui avait annoncé son début de grossesse. Il n'avait simplement pas imaginé que cette tâche prendrait tant de temps, se révélerait si complexe.

Pat avait été fou de joie lorsque Karina était née. Sa fille était la plus belle, la plus intelligente, parfaite. De fait, Karina était ravissante, avec ses adorables cheveux roux frisés et ses grands yeux bleus. Elle était vive et avait su parler très précocement. Sa dernière évaluation montrait que, à quatre ans, elle possédait l'intelligence d'un enfant de six à sept ans. Les gènes étaient là, certes, Pat et Vanessa jouissant tous deux de QI bien supérieurs à la moyenne. Cependant, à l'évidence, leur investissement dans l'éducation de leur fille payait. Ils n'avaient pas renâclé sur les sacrifices, l'un prenant le lundi et l'autre le vendredi afin de pouvoir s'occuper de leur enfant quatre jours pleins par semaine. Un choix risqué pour deux ingénieurs de recherche spécialisés dans l'intelligence artificielle, d'autant que les scientifiques de pointe sont supposés mener une vie privée réduite à sa plus simple expression. Ils avaient dévoré les plus récentes parutions en matière de pédagogie, de soins, passant au crible les jeux les plus pertinents.

Assise face à son père, sur une chaise dont on avait rehaussé l'assise grâce à un épais coussin, Karina papillotait des paupières. Dans un sourire contraint, Pat désigna les trente-six cartes du Memory étalées sur la table1. Pointant du doigt vers la seule carte retournée qui figurait un papillon stylisé, Pat demanda :

– Donc, là, nous avons de nouveau un papillon. Où se trouve le premier que nous avions retourné ? Il faut que nous trouvions la paire de cartes qui représentent la même chose.

La fillette plissa les lèvres et hocha la tête en signe de dénégation. Son père insista :

– Mais si, tu le sais !

À son âge, et au vu de ses capacités, elle était théoriquement capable de se souvenir de la position des cartes, même après six ou sept tirages. Au demeurant, elle y parvenait d'habitude très bien.

– Nooon, geignit-elle, exaspérée, fatiguée.

Tentant de conserver un ton doux, Pat proposa :

– Allez, un petit effort. Ensuite, nous irons visiter l'aquarium. Il y a plein de poissons magnifiques et nous pourrons aussi assister aux tours des dauphins.

– Papa…

– Oui, papa t'aime. Allez…

Elle le regarda tout en tapant du bout de son petit index sur une carte, au hasard.

Il s'en voulut de sa repartie très sèche :

– Non, là, tu le fais exprès, Karina. Je suis déçu. Tu t'en es très bien tirée hier.

Il vit les grands yeux bleus se remplir de larmes. Merde, leur bible, un bouquin de pédopsychologie, était formelle : l'enfant doit apprendre dans la joie.

Il se leva et contourna la table pour la soulever et la serrer contre lui.

– Là, ma chérie, là… Karina ? Tu es fatiguée, hein ? Bon, on arrête.

Il sema ses joues et son cou de baisers. Excédée, Karina hurla, se débattant, donnant des coups de pied, au point que des passantes tournèrent un regard méfiant et réprobateur vers Pat. Un grand type brun, d'une trentaine d'années, pila sur le trottoir d'en face. Pat, qui détestait les conflits ou même les explications tendues, craignit qu'il n'intervienne.

Gêné, il réinstalla sa fille sur la chaise. Le type s'éloigna. Pat annonça :

– Tu ne bouges pas. Je fonce aux toilettes et on s'en va. Tu préfères qu'on rentre plutôt que d'aller à l'aquarium ?

Reniflant, son petit visage crispé de colère et de fatigue, elle acquiesça d'un signe de tête.





Une silhouette se pencha vers la petite fille qui boudait en regardant d'un air mauvais les cartes du Memory abandonnées sur la table.

– Ah, ton papa… qu'est-ce qu'il peut être fatigant. Il est gentil, pourtant… Il a toujours été comme ça. Y a que lui que ça amuse ce jeu de cartes. Même pas drôles, ces dessins. Je connais bien ton papa. Toi aussi, je te connais bien. Oh, et puis la barbe, avec son aquarium ! Bon, il y a des poissons qui nagent, mais, quand tu en as vu un, tu les as tous vus. Tu viens, Karina, ma chérie ? Je te ramène chez toi, à la maison – tu sais, dans Kirkland Street. Mais avant, on va s'acheter une bonne glace, d'accord ? Et on regardera des dessins animés à la télé, si tu veux, et puis papa nous rejoindra.

Karina sourit. Une glace ! Vanessa, sa maman, disait que c'était mauvais pour le ventre et les dents. Pourtant, c'est si bon, une glace, et elle n'avait jamais eu mal au ventre ou aux dents les rares fois où on l'avait autorisée à en manger une. Prudente, elle vérifia :

– À la fraise et à la vanille ?

– Promis. Moi, je préfère le chocolat et la pistache. Avec des petits éclats d'amande dessus. C'est super bon ! Il fait chaud. Il faudra la manger vite, parce que ça va dégouliner partout et on va cochonner nos vêtements. Ta maman ne serait pas contente ! Oh, lala, on se ferait gronder !

Karina gloussa et sauta de sa chaise. Elle serra la main qui se tendait.

1 Le Memory est un jeu de mémoire, constitué de dix-huit paires de cartes représentant le même dessin et qu'il faut associer. On retourne deux cartes à la fois. Si ce ne sont pas les mêmes, on les remet face vers la table, mais il faut se souvenir de leur position afin de les associer avec leur double lorsqu'on tombe de nouveau sur le même dessin.





Brookline, États-Unis, septembre 2008

Steve Damont attendit que sa femme Eve descende du nouveau 4 × 4 qui les ravissait toujours autant. Certes, le gros Range Rover était sans doute abusif pour cette banlieue chic de Boston, en dépit des fréquentes excursions du couple vers le nord.

Évidemment, Eve et Steve avaient eu droit à quelques réflexions acerbes, les épinglant comme pollueurs. Sans s'énerver, Steve avait expliqué que les constructeurs de SUV avaient fait de gros progrès, qu'ils avaient choisi un diesel équipé d'un filtre à particules, donc peu polluant, que ce type de véhicule avait une longue durée de vie, ce qui impliquait moins de recyclage. Il avait ajouté d'un ton affable que, étrangement, l'écologie semblait surtout être devenue la responsabilité du citoyen, beaucoup moins celle des industries et des États. Il est vrai que le citoyen ne possède pas de puissant lobby. Que représentait son 4 × 4, tous les 4 × 4 du Massachusetts, au regard de ces centrales à charbon qui poussaient de par le monde à la manière de champignons, en regard des millions de tonnes de substances polluantes produites ou répandues chaque année ? Steve concluait invariablement que son épouse et lui se sentaient très concernés par l'avenir de la planète. Ils triaient avec soin leurs déchets, avaient fait équiper leur maison de vacances du Vermont d'une pompe à chaleur et de récupérateurs d'eau. Toutefois, ils n'allaient pas se pourrir leurs retraites, assumer tous les efforts, se priver de ce Range Rover, pour que d'autres continuent à s'en mettre plein les poches en polluant sans vergogne et dans des proportions qui n'avaient rien de comparable. Eve souriait à son mari, de ce sourire qui l'avait séduit quarante ans plus tôt, un sourire qui étirait ses magnifiques yeux bleus vers les tempes. Elle ajoutait : « L'écologie ? Cent pour cent d'accord et tout de suite. Mais pour et par tout le monde. Pas seulement sur le dos du citoyen… celui que ma mère appelait le “cochon de payant” ! »

Il lui tendit la main et elle entrelaça ses doigts aux siens. Une brise légère caressait les beaux cheveux argentés et bouclés d'Eve. Désignant d'un mouvement du menton le grand supermarché diététique dans lequel ils faisaient leurs courses, elle affirma, taquine :

– Je sais bien que ça t'ennuie. Tu préférerais lire un bon bouquin. Pourquoi insistes-tu pour m'accompagner ? Tu sais, à soixante-trois ans, je suis une grande fille. Je peux me débrouiller toute seule.

– Oui à tout. Cependant, comme ça m'ennuie encore plus d'être sans toi, de deux maux, je choisis le moindre, rétorqua Steve.

Ils s'avancèrent, heureux, paisibles l'un avec l'autre, vers la file de chariots vert gazon.

Les Damont formaient un de ces couples que l'on citait en exemple avec une sorte de nostalgie, en se demandant comment une telle longévité sentimentale était possible et pourquoi l'on était passé à côté. Tombés fous amoureux l'un de l'autre presque quarante ans plus tôt, ils n'avaient jamais douté de la solidité de leurs sentiments. Eve avait abandonné ses études de linguistique sans regret pour devenir l'assistante de Steve, un chirurgien-dentiste prisé.

Trois ans après leur mariage, Steve avait décidé que l'heure de la conversation cruciale était arrivée. Eve souhaitait-elle un enfant ? Venant d'une famille désunie, dans laquelle personne n'aimait personne, il avait avoué que son désir d'enfant à lui était ténu, Eve comblant sa vie au-delà de ses espoirs les plus fous. Elle avait réfléchi quelques jours. Au demeurant, elle pesait le pour et le contre depuis trois ans. Elle s'était décidée : ils n'auraient pas d'enfant. Ils se suffisaient admirablement. La décision pouvait paraître égoïste. Néanmoins, elle était généreuse. Ils n'infligeraient pas à un petit être un couple si uni qu'il ne restait aucune place pour une tierce personne, pas même par goût des convenances, besoin de se fondre dans le lot, crainte des jugements et des regards réprobateurs. Ils n'avaient pas manqué, à cette époque, en ce milieu de la bonne bourgeoisie protestante de Boston. À l'instar de pas mal de femmes ayant opté pour la non-maternité, Eve avait trouvé la parade, contre la volonté de Steve. D'un ton digne, quoiqu'un peu douloureux, elle avait commencé à évoquer ses prétendus problèmes de stérilité. Peu lui importait de passer pour une femme dysfonctionnelle, bref une sorte de « sous-femme », puisqu'ils avaient enfin la paix. Steve avait subi une discrète vasectomie au Canada afin que sa femme évite de prendre un contraceptif durant toute sa période de fertilité. Jamais ils n'avaient regretté leur choix. Parfois, certains enfants d'amis les avaient conquis, au point qu'ils en étaient devenus les transitoires parrain et marraine. Mais il s'était agi d'émerveillements, de tendresse, pas de regrets.

Eve remarqua enfin l'homme très brun, d'une bonne trentaine d'années, les fesses appuyées contre le coffre de sa Ford bordeaux, les bras croisés sur le torse. Il détaillait le couple depuis quelques instants, un sourire narquois aux lèvres. Du moins le qualifia-t-elle ainsi. Lorsque Eve le fixa, il détourna la tête, faisant mine de scruter au loin, d'attendre quelqu'un. Elle se souvint soudain que la Ford se trouvait juste derrière eux lorsqu'ils avaient pénétré sur le parking du supermarché bio.

Elle se pencha vers Steve qui introduisait un jeton dans la fente du chariot et murmura :

– Sois discret, mais derrière… ce type, je le trouve bizarre.

Son mari tira le chariot et se tourna. L'homme avait disparu.

Ils progressèrent dans les allées du supermarché, Eve déchiffrant les étiquettes avec un soin maniaque qui amusait son mari, lui proposant des menus pour le soir ou le lendemain :

– Je peux nous préparer un curry de légumes avec des lentilles à l'indienne. Auquel cas, nous achetons un bon petit poulet ?

– Ce serait parfait, approuva son mari.

– Tu dis cela à chaque fois, le gronda-t-elle.

– Parce que tout ce que tu prépares est délicieux.

Elle pouffa et déclara :

– Affaire conclue ! Allons aux légumes secs.

Lorsqu'ils débouchèrent dans la travée, l'homme brun détaillait une femme aux cheveux châtain clair mi-longs, accompagnée d'un petit garçon, et qui, de toute évidence, n'avait pas remarqué l'insistance avec laquelle elle était observée. Sans qu'Eve comprenne au juste pourquoi, ce type la mettait mal à l'aise, déclenchant une sorte d'alarme dans son esprit. Cela étant, que pouvait-elle faire ? Prévenir la femme qu'un homme l'examinait ? Elle avait toutes les chances de passer pour une idiote. Elle s'en rapprocha au prétexte d'étudier les différents riz proposés dans le rayon. La femme tourna la tête vers Eve, lui sourit et découvrit la présence de l'homme. Ses lèvres se serrèrent et elle attira son fils vers elle dans un geste protecteur. Elle hésita un instant et interpella l'homme d'une voix sèche :

– On se connaît ?

Eve vit les mâchoires du brun se crisper de colère sous sa barbe naissante. Il leur jeta un regard peu amène et disparut dans un autre rayon.

Eve se fit la réflexion que la femme était très jolie, avec cette belle peau lumineuse qui mettait en valeur un visage fin, ces beaux yeux d'un bleu sombre. Celle-ci commenta :

– Ahurissant ! Ça fait cinq minutes qu'il nous colle aux talons !

– Il n'arrêtait pas de nous dévisager sur le parking. Il a quelque chose de pas net, ce gars, renchérit Eve.

– On ne peut même plus avoir la paix lorsqu'on fait ses courses, pesta l'autre. C'est vrai qu'il est bizarre. Si je le revois encore derrière mon fils et moi, je préviens un des employés du magasin !

– Et vous aurez bien raison !

Un charmant sourire lui répondit. Puis la jeune femme prit congé :

– Au revoir, madame. Bonne journée.

– À vous aussi.

Les Damont continuèrent leur promenade entre les linéaires. Eve s'étonna d'être à ce point sur ses gardes, de chercher l'homme brun du regard. Bien sûr, Steve l'avait déjà oublié. Les hommes étant plus aptes à se défendre, leur vigilance est moins persistante que celle des femmes. Ils ne le revirent pas et, lorsqu'ils rejoignirent leur beau 4 × 4, la Ford bordeaux avait disparu.





Fredericksburg, États-Unis, septembre 2008

Une fillette à genoux lui enserrait les jambes, suppliant : « Vous… Vous ne pouvez pas m'abattre comme un chien. »

Elle se penchait, caressait les longs cheveux de la petite en souriant et abaissait la gueule de son arme vers le front de l'enfant. Une détonation, sèche. Le corps léger était arraché d'elle sous la violence de l'impact, et s'affaissait au sol. Le sang dévalait sur le visage mort, aux yeux grands ouverts. Pourtant, la fillette répétait : « Vous ne pouvez pas m'abattre comme un chien. »

Elle tombait à genoux à son tour, abrutie de fatigue. Elle appuyait le canon du revolver sur sa tempe, sans trop savoir ce qui motivait son geste.

Une silhouette au loin tentait de la rejoindre, courait vers elle en agitant les bras. Nathan.





Diane Silver se réveilla en sursaut, son tee-shirt trempé de sueur collant à ses seins.

Elle inspira avec difficulté, tentant de calmer les battements anarchiques de son cœur.

Susan Brooks, son élimination, ne valait pas un cauchemar. Susan Brooks était une aberration malfaisante et très dangereuse qui ne méritait que la mort. Simplement.

La profileuse star du FBI se reprit, s'étonnant de ce rêve malsain et récurrent. Brooks avait hanté plusieurs de ses nuits. Pourquoi elle et jamais ce jeune cambrioleur défoncé que Diane avait aussi abattu ? Parce qu'il était armé et la menaçait, jusqu'à ce qu'il découvre son revolver ? Pourtant, elle ignorait au moment des faits qu'il avait déjà tué une femme dans des circonstances similaires. Pourtant, lorsqu'il avait voulu fuir, elle ne lui en avait pas laissé l'occasion. Il ne s'agissait plus de légitime défense. Pourquoi, alors, cela ne la hantait-il pas ? Diane n'en avait pas la moindre idée. En toute lucidité, en toute sincérité, elle n'éprouvait aucun remords. Dès qu'elle avait acquis la certitude que Richard Ford, le beau Rick, le massacreur de sa fille de onze ans, Leonor, avait bénéficié de la complicité d'une rabatteuse dévouée qui avait mené vers lui quinze fillettes, elle avait décidé d'abattre cette femme. Apprendre que Brooks était également une meurtrière d'enfant n'avait fait que conforter Diane Silver dans sa détermination.

Une hypothèse déplaisante l'effleura. Et si, au fond, Susan Brooks avait été son plus convaincant argument de survie ? Si, avant même qu'elle en arrive à la certitude de l'implication d'une rabatteuse, Diane avait senti que Ford n'aurait jamais été aussi « efficace » seul ? Si l'élimination de Brooks avait été un but tellement puissant qu'il avait occulté l'envie de mort de Diane ? Pas de mort, vraiment. De dissolution, plutôt. Devenir une particule de néant.

Diane hésita, conclut qu'elle ne se rendormirait jamais sans l'aide d'un autre somnifère. Trop tard. Elle passerait la matinée dans une espèce de torpeur désagréable. Elle se leva.

Elle descendit pieds nus vers la cuisine et alluma la cafetière, prête chaque soir. Préparer le café au lever lui paraissait au-dessus de ses forces. Elle s'appuya au long comptoir et tira une cigarette du paquet abandonné non loin de l'évier.

Elle était confrontée à un choix étrange, presque absurde : vivre ou ne plus vivre, la différence dans son cas étant devenue si ténue qu'une possibilité équivalait à l'autre.

Elle ne craignait pas la mort. Au demeurant, depuis douze ans, la mort était devenue sa vie. Au contraire de la plupart de ses confrères profileurs qui se lavaient de leurs vomitives fréquentations avec l'esprit meurtrier en s'émerveillant des plus infimes manifestations de la vie, Diane s'accommodait sans heurt de sa permanente cohabitation avec la mort. La mort épouvantable. Le supplice de Leonor, un supplice de presque quatre heures, avait ravagé jusqu'au moindre germe de vitalité en elle. Ne lui restait qu'une sorte d'obstination presque indépendante de sa volonté.

Elle se servit une tasse de café fumant. Vivre ou pas ? Adressée à elle, la question était inepte. Elle ne vivait pas vraiment. Elle continuait sur sa lancée, telle une mécanique bien huilée, un état ou son contraire lui étant indifférent.

Elle avala une gorgée de café brûlant. Exagérait-elle ? Se leurrait-elle ? Nous sommes programmés pour vouloir vivre. Une multitude de messagers chimiques nous incitent à la survie. Il faut toute la puissance d'un cerveau humain pour y renoncer, pour lutter contre ce fol appétit d'existence. Était-elle toujours atteinte par cette frénésie de persistance, sans même en être consciente ? Se berçait-elle d'illusions en songeant qu'elle ne mettait pas un terme définitif à son histoire uniquement par sens du devoir ? Le devoir de protéger des victimes qui ne savaient pas encore qu'un prédateur de la pire espèce – Homo sapiens – était sur leur trace, et qui ne le découvriraient que bien trop tard.

Diane Silver soupira en haussant les épaules. Assez avec ces questions ! Leurs réponses fluctuaient au gré de son humeur.

Elle opta pour un peu de perfidie, beaucoup plus amusante à quatre heures du matin qu'un volatile débat sur la vie et la mort. Elle imagina avec délices la tête que ferait Bob Pliskin, dit Bob la fouine, le secrétaire de leur directeur suicidé, lorsque Gary Mannschatz – un des deux agents qui travaillaient sur les enquêtes de la profileuse – pousserait vers lui son incriminant dossier. Mannschatz n'avait d'autre but que d'empêcher Pliskin de devenir le successeur d'Edmond Casney Jr à la tête de la base de Quantico. Bob la fouine s'envoyait en l'air depuis des années avec Linda Casney, la veuve. Très vilain ! Un gros scandale en perspective, de quoi faire rugir le père adoré de la belle Linda, le sénateur Murray, une ordure aux bonnes manières qui n'omettait jamais de remercier Dieu à chaque repas. De quoi casser les reins de Pliskin au-delà du réparable. Diane savoura cette perspective. Après tout, cher Bob lui avait assez savonné la planche depuis des années. Toutefois, il n'était pas assez intelligent, et se révélait bien trop prévisible pour venir à bout d'elle.

Edmond Casney Jr. Pourquoi avait-il franchi le pas en reliant le pot d'échappement à la portière de sa voiture ? Un méga ras-le-bol, avait diagnostiqué Mannschatz lorsqu'il avait prévenu Diane. L'interrogation de la profileuse était théorique. La mort de Casney lui était assez indifférente, autant que l'avait été sa vie, du moins lorsqu'il n'aidait pas son âme damnée de « cher Bob » à lui faire la peau. Aux yeux de Diane, Casney avait fini par devenir une sorte de dessin animé muet. Un petit personnage qui allait, venait, s'agitait sans qu'on se pose la moindre question sur ses mobiles, ses attentes, ses déceptions. Bref, une remuante inexistence. D'ailleurs, sans doute était-il mort de cela. De son inexistence. On peut vivre sans exister. Il convient toutefois de ne jamais s'en rendre compte.

Une sorte d'aigreur s'immisça dans ses réflexions. Pliskin, lui, existait et pour une seule raison : pourrir la vie des autres. Tous les monstrueux tordus qu'elle chassait existaient, et dans un seul but : massacrer leurs victimes. Pourquoi faut-il que ce soit ceux qui sécrètent la destruction et la mort qui nous ramènent à la certitude de la vie ? Ou alors, s'agissait-il d'une dérive propre à Diane ?

Yves. Le colonel Yves Guéguen, un défenseur acharné de la vie. Le grand flic français qu'elle avait formé au profilage lui manquait. Parfois. Elle n'avait pas répondu à ses derniers e-mails, de plus en plus insistants, pour ne pas dire comminatoires, se contentant d'expédier le reçu demandé. Une façon de montrer à Yves qu'elle ne souhaitait pas discuter avec lui. Il avait dû se lasser puisqu'elle était sans nouvelles depuis une semaine.

L'intelligence, la bienveillante insolence du flic français avaient séduit Diane. Elle avait toléré son approche. Il ne lui avait jamais posé de questions sur Leonor, sans doute parce qu'il connaissait les réponses. Yves, le seul à avoir compris qu'elle refusait de se défaire de son deuil, qu'elle en repoussait toute atténuation. La mort de sa fille, son calvaire, était devenue la vie de Diane.

Cependant, Yves n'approuverait jamais le choix de la profileuse. Un choix irrévocable, irréparable. Collaborer avec Nathan Hunter – autrement dit Rupert Teelaney troisième du nom, l'une des cinquante plus grosses fortunes de la planète. Aux yeux d'Yves, Nathan était un tueur psychopathe, l'un de ceux qu'avec Diane ils pourchassaient. Diane l'admettait : elle refusait de s'appesantir sur la véritable personnalité de Nathan. Justicier ou meurtrier jouissif en recherche de prétextes à ses jeux sanglants ? De fait, Nathan n'avait éliminé que des tueurs avérés ou en devenir. Un exécrable éclat de lucidité arrêta Diane : en était-elle certaine ? Nathan avait tué deux pédophiles violents, deux grands adolescents satanistes, dont l'un avait étouffé un bébé, l'autre s'apprêtant à suivre son exemple, et un étrangleur de putes. Il avait affirmé n'avoir partiellement écorché vives ses proies qu'afin d'attirer l'attention de la profileuse. Néanmoins, un doute tenace habitait Diane. Ainsi que l'avait souligné Mike Bard, le partenaire de Gary Mannschatz, un gouffre existait entre exécuter et torturer.

Elle reposa d'un geste sec sa tasse sur le comptoir. L'aube achevait de diluer la nuit. Elle avait besoin de Nathan, ce que n'admettrait jamais Yves, ni les deux super-flics qui travaillaient pour elle. Nathan possédait des moyens illimités qu'il rêvait de mettre au service de leurs chasses aux prédateurs. Il était dépourvu de tout vestige de crainte, de pitié, de remords vis-à-vis d'eux. Nathan ne redoutait ni les hommes ni les lois, sans doute parce que sa famille avait pris l'habitude de se situer au-dessus. Il était intelligent et implacable. En bref, il était l'atout qui avait manqué à Diane depuis le début de sa carrière de profileuse. Combien de tordus étaient passés entre les mailles du filet parce qu'un mandat de perquisition ou d'arrêt avait traîné, parce que les failles de la loi les servaient, parce qu'un avocat encore plus retors que ses confrères était parvenu à insinuer que la chaîne des indices avait été rompue, rendant toutes les preuves inutilisables, parce que, parce que… Combien d'autres victimes avaient-ils ensuite abandonnées le long de leurs sanglants parcours ?

Elle avait eu raison, même si cela revenait à perdre l'amitié d'Yves.

D'une monstrueuse façon, le martyre de Leonor avait simplifié la vie de Diane. Elle n'avait plus qu'un but : retirer les prédateurs du circuit. Ceux qui ne concouraient pas à cette unique préoccupation n'avaient nulle place dans sa vie.

Ces tordus jouissifs, violeurs, tortureurs, tueurs multirécidivistes ne devaient jamais retrouver la liberté, le plus souvent à cause d'un vice de procédure. Ils recommenceraient aussitôt à semer leurs carnages, le passé l'avait amplement prouvé. L'institution, la loi avait donné la preuve de ses failles à leur égard. À sa décharge, la loi avait été créée pour des humains commettant des crimes d'humains dans un moment de fureur, d'amour, de peur. Or, selon Diane, ces sujets n'étaient plus humains. Ne restait que l'enfermement à vie, pratiquement impossible, ou la mort, simplement.

Une mort clinique, sans vengeance, sans déballage de haine. Une élimination de protection pour leurs futures victimes. Une mort sans souffrance, même lorsqu'ils avaient aimé plus que tout l'infliger aux autres.

Yves, en croyant, en Français, s'accrochait à la possibilité d'un enfermement à perpétuité. Cher Yves. Les prisons étaient engorgées au-delà de l'acceptable. On y entassait de pauvres types qui n'avaient pas commis grand tort avec des psychopathes terriblement violents. On fermait les hôpitaux psychiatriques, remettant en liberté de vraies bombes à retardement, dont la seule excuse était d'être irresponsables, ce qui n'enlevait rien à l'horreur de leurs actes. Pas d'argent. Encore moins depuis qu'on avait dû filer des milliards à des banques, des banquiers, qui avaient lessivé nombre de leurs clients de leur retraite et de leurs économies d'une vie. Une remarquable construction : les impôts de ceux qui avaient été plumés servaient à payer les primes de ceux qui les avaient plumés.





Brookline, États-Unis, septembre 2008

Ce lundi matin, Luisa Lopez poussa le portail en fer forgé du jardinet qui entourait la belle maison de ville des Damont. Il était neuf heures moins le quart. Elle aimait bien arriver un peu en avance, pour boire un fond de café dans la cuisine en bavardant avec Eve. D'une probité maniaque, il était hors de question que Luisa prenne sur son temps de travail pour s'offrir ce petit plaisir renouvelé deux jours par semaine.

La lanterne extérieure allumée l'étonna. Monsieur Steve était un homme précis et soigneux, réglé comme une horloge. Lorsqu'elle s'aperçut que la porte n'était pas fermée à clef, la surprise de Luisa vira à l'inquiétude. Comment avait-il pu oublier de verrouiller hier soir ? Certes, Brookline était une banlieue résidentielle et assez paisible. Cependant, les cambrioleurs l'appréciaient pour ces mêmes raisons.

Elle poussa le battant et pénétra. Une odeur déplaisante, lourde et ammoniaquée, provenait de la droite. De la cuisine. Luisa avança dans cette direction. La table était dressée. En son centre trônait un bouquet de roses du jardin et de tiges de menthe. Eve était très attentive aux jolis détails, arguant qu'ils rendaient la vie plus agréable. Luisa s'approcha du four et ouvrit la porte vitrée. Une puanteur de poisson avarié lui fouetta le visage. Un recoin de son cerveau sut qu'une chose affreuse s'était produite. Pourtant, elle refusa de l'admettre. Sans réfléchir, elle fonça vers le salon qui donnait sur le jardin. Deux verres, dont l'un contenait un fond de vin, trônaient sur la table basse, non loin d'une bouteille. Steve et Eve avaient pris leur habituel petit apéritif avant le dîner. Un bourdonnement insistant lui fit tourner les yeux. Une multitude de mouches volaient au-dessus du coin d'un des deux canapés qui se faisaient face. Sans même avoir conscience de ses mouvements, Luisa le contourna. Ce qu'elle découvrit la figea. Steve était écroulé derrière, sur le flanc. Une mince langue de sang sec et brunâtre zébrait la peau cireuse de son visage.

Luisa ne sut combien de secondes s'étaient écoulées avant qu'un cri muet ne retentisse dans son esprit : Eve !

Affolée, elle grimpa quatre à quatre les marches de l'escalier qui conduisait aux chambres, son cœur cognant dans sa poitrine. Elle ne remarqua d'abord pas l'odeur écœurante qui prenait en force à chaque degré qu'elle gravissait. La porte de la chambre du couple était large ouverte. Elle pénétra dans la pièce, ne sachant pas encore qu'elle le regretterait toute sa vie. Une « boucherie » fut le seul mot qui lui vint à l'esprit. Elle voulut fermer les yeux, fuir, oublier ce qu'elle avait vu, et pourtant elle resta là, tétanisée, enregistrant le moindre détail de la scène. Du sang. Le guéridon en bois de rose et sa petite chaise renversés. Le téléphone sans fil qui gisait non loin du lit en désordre. Les éclats de verre du vase qui s'était brisé en tombant sur le plancher. Sur les lattes du parquet, la marque plus sombre de l'eau qui avait fini par s'évaporer. Les roses éparses au sol, fanées. Les mouches qui s'affolaient, piquaient vers le cadavre, rampaient sur lui, grouillante et répugnante vermine. Eve. Eve ! Eve couverte de sang, étendue sur le dos. Ses vêtements, ses bras, ses jambes, son visage avaient été tailladés au point que Luisa ne distinguait plus ses traits, rien qu'une sorte de pulpe de chair maltraitée dont émergeaient des yeux d'un bleu vitreux. La femme de ménage s'écroula au sol, sanglotant, une main plaquée sur la bouche et le nez. Une question une seule tournait dans sa tête :

– Mais pourquoi ? Pourquoi ?





Base militaire de Quantico, États-Unis, septembre 2008

Mike Bard s'immobilisa à deux mètres de la porte du bureau de Bob Pliskin. Le grand flic trop lourd, d'une bonne quarantaine d'années, aux cheveux poivre et sel coupés très court, se tourna vers son partenaire et ami, Gary Mannschatz, et demanda d'une voix plate :

– C'est qui, le méchant garçon ?

Mannschatz, plus jeune, un grand blond au visage émacié, qui serrait un dossier beige sous son bras, haussa les épaules en souriant :

– Comme tu le sens… Bon, être le vilain avec Bob la fouine me fait pas mal saliver.

– Je te laisse le rôle. En contrepartie, tu me paies une bière, parce que je me prive, là, ironisa Mike.

– Ça marche. Ça vaut bien ça.

Redevenu sérieux, Mike Bard précisa :

– Fais gaffe, Gary. Il est mauvais.

– Oh ouais ! Mais le Dr Silver dirait qu'il est assez intelligent pour savoir quand il doit sauver la peau de son cul. Et c'est maintenant !

Gary frappa. Quelques secondes s'écoulèrent. Bob Pliskin ne pouvait jamais répondre aussitôt, même à l'occasion d'une visite prévue depuis trois jours. Cela faisait partie de son image d'homme très occupé, très important. Enfin, la voix un peu lasse, un peu excédée, les invita à entrer.

D'assez petite taille, blond, poupin, ce qu'il tentait de gommer en adoptant une coupe en brosse afin d'avoir l'air plus viril et militaire, Pliskin était assis dans un fauteuil de direction trop vaste pour lui. Mike songea qu'il s'agissait là d'une cruelle, quoique très juste métaphore. Pliskin raffolait de tout ce qui était trop grand pour lui. Pliskin était incapable d'évaluer sa véritable épaisseur.

– Bonjour, monsieur, salua Mike d'un ton de respect qu'imita Mannschatz.

– Mike, Gary… Asseyez-vous, je vous en prie… C'est un peu la panique… Avec le décès de ce cher Edmond… quelle perte immense… mais on s'en sort… j'ai l'habitude !

Mike remarqua le ruban de deuil cousu au revers de son veston. On aurait pu croire qu'il venait de perdre un fils, un père ou un frère. Savoureux.

Cher Bob semblait inoffensif, avenant au point que nombre de ses victimes n'avaient compris qu'il était à l'origine de leur perte que lorsqu'il avait été trop tard pour réagir. Diane Silver était formelle : Bob Pliskin était un sociopathe à tendances paranoïdes. Un de ces individus bien intégrés à leur environnement, difficiles à repérer. Dominateur, cohérent, en apparence rationnel – même et surtout dans ses raisonnements biaisés –, psychorigide soutenu par la conviction d'avoir toujours raison. Selon Pliskin, les autres ne pouvaient le comprendre et ne l'aimaient pas parce qu'ils lui enviaient son écrasante supériorité. Ne lui restait qu'une insupportable inconnue : Silver. Il la haïssait. En dépit de sa malhonnêteté intellectuelle – avec laquelle il vivait en excellente intelligence –, Bob Pliskin ne parvenait pas à se convaincre qu'elle l'enviait. Pire, il était certain qu'elle le méprisait. C'était inacceptable.

Quoi, sa fille avait été martyrisée au-delà de l'imaginable ? Et alors ? À cause de cela, elle n'avait plus peur de rien ? Surtout pas de lui ? Elle le ridiculisait depuis des années, comme si cette fillette morte était devenue un indestructible bouclier. Rien à foutre du passé de Silver. Il allait lui réapprendre le goût de la peur. Dès qu'il serait nommé directeur, grâce au sénateur Murray auquel il faisait une cour assidue depuis des années, aidé en cela par Linda Casney, Silver devrait plier. Enfin. Elle allait ravaler son ironie et son insolence, et qu'elle s'étouffe avec ! Conne qui n'avait pas encore compris que ce monde, leur monde, était dirigé par le pouvoir et le pognon, pas par la dignité ou les valeurs. Qui avait besoin d'états d'âme ? Ça pourrit les soirées à la campagne, entre amis, les états d'âme.

– Monsieur, nous souhaitions vous voir… Euh… c'est un peu gênant, hésita Mike Bard. Chacun se demande, bien sûr, à quelle sauce il va être mangé depuis… le décès de M. Casney…

Le regard de Gary balaya le bureau et il retint un sourire. À chacune de ses rares visites, l'autosatisfaction qui s'étalait partout, dans le moindre détail, le réjouissait. S'il n'y prenait garde, il allait finir par penser avec la tête de Silver. Non, jamais. Il ne voulait jamais entrer dans les tréfonds de son esprit. Il aimait trop la vie.

Mannschatz détailla la multitude de photos flatteuses et de diplômes qui tapissaient un mur du sol au plafond. Pliskin qui tendait le cou comme un poulet pour qu'on le distingue derrière Clinton, puis Bush, bien plus grands que lui. Pliskin qui tentait de se rapprocher du dalaï-lama, on ne sait jamais, ça peut servir. Pliskin en short de pêche, riant en compagnie de Casney Jr, alors qu'il couchait avec sa femme. Pliskin discutant avec le sénateur Murray. Un homme à dorloter, Murray. Il avait plus de pouvoir que son allure falote ne pouvait le laisser supposer.

– Mike, Mike… Vous savez que je vous apprécie tous les deux. (Pliskin prit l'air important de l'homme qui détient des informations confidentielles et de la plus haute importance.) Je me doute des inquiétudes de tous. Cela étant, nous vivons une difficile période de transition. C'est tellement inattendu… affreux !

– Je comprends, monsieur. Toutefois… Enfin, on se demandait, Gary et moi… si… vous savez qu'on est des tombes et on va certainement pas aller se confier au Dr Silver. Les psys et moi… je vous apprendrai rien. On bosse ensemble parce qu'on peut pas faire autrement, mais ça veut pas dire qu'on pieute ensemble.

Cette sortie contre Silver rasséréna cher Bob. D'un ton gourmand, il admit :

– Bon, si j'ai votre parole d'hommes. Ma nomination devrait être annoncée la semaine prochaine. Ça reste entre nous. J'ai l'intention de faire un peu de ménage. Edmond était un homme… remarquable. Mais bon… il faisait parfois preuve d'un peu trop de sentimentalité… Tout à son honneur, certes. Toutefois, il aurait dû trancher dans le vif… vis-à-vis de certains… éléments. Paix à son âme.

– Paix à son âme, répéta Gary.

Il inclina le torse vers le grand bureau luxueux et adressa un sourire à Pliskin avant de balancer le dossier beige en expliquant :

– Non, vous n'êtes pas nommé. Pour votre confort. Dans le cas contraire, ce dossier part à la presse et au sénateur Murray.

Sans comprendre, Pliskin ouvrit la chemise cartonnée. Les deux agents le virent blêmir, crisper les mâchoires. La sueur trempa la racine blonde de ses cheveux très courts. Il se leva d'un bond, éparpilla les photos très compromettantes de sa liaison avec Linda Casney et feula :

– Enfoirés de mes deux !

– Vous en avez ? ironisa Mannschatz. Peu importe. Bon, on va trouver un truc qui explique votre départ… Je ne sais pas… Vous avez reçu la révélation. Le dalaï-lama, Sharon Stone, le fantôme de Casney, ce que vous voulez. Bref, vous disparaissez.

La rage faisait trembler Pliskin au point qu'il ne fut pas certain de parvenir à articuler une phrase. S'il l'avait pu, il les aurait abattus sur-le-champ. Eux et cette Silver. Il éructa :

– C'est elle, n'est-ce pas ? C'est elle qui est derrière tout ça. Cette salope !

Calme, Mannschatz ramassa les photos et les diverses pièces du dossier. D'un ton presque tendre, il déclara :

– Non, « elle » n'y est pour rien. Ce que vous ne voulez pas admettre, c'est que vous êtes une merde. Difficile d'accepter sa nullité. Edmond Casney en est mort. Pas vous. Jamais.

– On fera pas de pot pour votre départ ? lâcha Mike Bard d'un ton faussement dépité.

– Cassez-vous, connards !





Base militaire de Quantico, États-Unis, septembre 2008

Diane Silver étala les photos de scène de crime sur la plaque de Plexiglas de son bureau. Bien que le connaissant déjà par cœur, mot à mot, elle relut le rapport du département de police de Boston et celui du légiste de l'institut médico-légal.

Quatre jours auparavant, un couple de retraités très aisés de Brookline, les Damont, avaient été découverts à leur domicile par leur femme de ménage, une certaine Luisa Lopez, tous deux assassinés. L'enquêteur Gavin Pointer du Boston PD, chargé de l'enquête, précisait :

« … le couple s'apprêtait à dîner, ce que corrobore l'estimation de l'heure de la mort, vendredi soir. Nous avons retrouvé dans le four un poisson en voie de putréfaction, à l'évidence prévu pour le repas. L'appareil devait être programmé et s'est arrêté tout seul. Selon moi, le mari – Steve Damont – a été abattu en premier dans le salon. La femme – Eve Damont – a sans doute fui vers l'étage mais elle n'a pas eu le temps de verrouiller la porte de la chambre avant que l'agresseur ne pénètre à sa suite. Elle a dû tenter d'appeler les secours, comme en témoigne le téléphone de la table de chevet que nous avons retrouvé par terre. Il y a probablement eu une courte lutte si l'on en juge par les meubles renversés. On lui a tiré dessus, un projectile de 9 mm, comme dans le cas de son mari, puis on l'a tailladée avec sauvagerie à d'innombrables reprises. Selon moi, le meurtrier a éliminé Steve Damont afin de pouvoir “s'occuper” de sa femme. Son meurtre à elle traduit une véritable fureur. Nous avons aussitôt fait le lien avec trois autres affaires impliquant des couples de seniors, affaires qui se sont produites au cours des deux dernières années dans le Massachusetts. L'enquête préliminaire n'a mis en évidence aucun lien personnel entre les différentes victimes. Toutefois, l'arme utilisée dans tous les cas est la même, ainsi que nous l'avons vérifié dans l'IBIS1 grâce aux stries portées par les projectiles. Dans toutes ces affaires, le meurtrier a utilisé un silencieux à huile, comme en témoignent les traces graisseuses sur les balles. Autre similitude, le soin pris par le meurtrier : il ne laisse aucune trace. Nous avons quand même eu un peu de chance cette fois-ci puisque nous avons retrouvé un emballage de préservatif roulé en boule sur une des dernières marches de l'escalier, marque Durex, parmi les plus vendus. En revanche, il a embarqué le préservatif utilisé. Une empreinte digitale partielle a été révélée sur l'enveloppe. Sa comparaison dans l'IAFIS2 n'a rien donné.

« Aux dires de la femme de ménage, Mme Luisa Lopez, employée depuis treize ans par les Damont, peu de choses ont été dérobées. C'est également le cas dans les trois autres affaires. Un cadre en argent ciselé qui protégeait une photo du couple, une boîte à bijoux en nacre et turquoise dans laquelle Mme Damont rangeait ses bijoux de tous les jours, les plus précieux se trouvant dans un coffre, à la banque. Nous avons retrouvé près de deux cents dollars entre le portefeuille de M. Damont et le sac à main de son épouse, tous deux posés en évidence dans le dressing. Ces petits larcins ne semblent pas être le mobile des meurtres. Quantité d'objets assez précieux se trouvaient dans la maison…

« Une rapide enquête de voisinage n'a rien donné. Les Damont jouissaient d'une réputation de gens calmes et affables. Personne n'a entendu de détonations, sans doute en raison de l'utilisation d'un silencieux. Même dans le cas contraire, il n'est pas évident que nous aurions récolté des témoignages : la maison est un peu à l'écart des autres et le quartier se vide dès le vendredi soir, moment où le double meurtre a été commis, pour le week-end. Ces différents paramètres expliquent que le meurtrier a pu opérer en toute tranquillité.

« Les proches contactés et Mme Lopez sont unanimes : les Damont formaient un couple très uni, sans enfant, vivant l'un pour l'autre. Des gens très bien. »

Diane parcourut ensuite les rapports concernant les trois autres affaires, se demandant pourquoi le FBI n'était prévenu que si tardivement. Peut-être parce que tous les meurtres avaient eu lieu dans l'État du Massachusetts.

Les Styler, Ben et Barbara, âgés respectivement de soixante-trois et soixante ans, avaient été abattus, chez eux, au mois de juin 2008. Fin décembre 2007, les Grant, Steven et Michelle, tous deux cinquante-neuf ans, avaient été assassinés. Le premier couple, Stuart et Susan Carpenter, soixante et un et soixante-deux ans, avait été retrouvé à son domicile en février 2007. À première vue, le modus operandi était identique. Dix mois s'étaient écoulés entre le premier et le deuxième meurtre. Six mois entre le deuxième et le troisième, et trois séparaient les deux derniers. S'agissait-il d'une surenchère de la part du tueur ? Diane n'en était pas certaine. Toutefois, la possibilité était réelle.

On n'avait retrouvé aucun indice sur les quatre scènes de crime, ni empreinte digitale, ni ADN3, ni cheveux, ni fibre utilisable, à l'exception de quelques poils de chat sur les deux dernières victimes féminines qui ne possédaient pas d'animaux. Diane songea aussitôt à un transfert passif, les poils s'échappant des vêtements de l'agresseur pour se coller au sang des femmes. Une question l'obsédait depuis quelques instants. Elle balaya du regard les clichés étalés devant elle, s'attardant sur ceux du cadavre d'Eve. À en juger par les blessures, la façon dont elles avaient été infligées, le meurtrier était en pleine crise de fureur, d'incontrôlable passion sanguinaire, donc d'aveuglement. Comment expliquer dans ces conditions qu'il n'ait laissé aucune trace, hormis les poils de chat et l'enveloppe de préservatif qui avait dû tomber d'une poche ou d'un sac ?

Elle passa ensuite au rapport du légiste, qui ne fit que conforter les déductions de l'enquêteur Gavin Pointer.

Steve Damont avait été abattu à bout portant à l'aide d'un 9 mm. La première balle avait perforé l'aorte, la deuxième avait fait exploser l'os temporal. Le meurtrier voulait tuer, et vite. Steve n'était pas sa véritable cible. Il se réservait pour Eve, comme il s'était réservé pour les trois autres femmes avant elle. Il l'avait poursuivie dans l'escalier alors qu'elle tentait de trouver refuge dans la chambre. Une mauvaise idée, très classique. Elle aurait dû foncer vers la sortie, casser une fenêtre, hurler. Mais Steve était mort, sans doute sous ses yeux, elle était terrorisée, incapable de réfléchir. Le meurtrier l'avait rejointe.

« … Aucun sévice sexuel n'a été mis en évidence. Les nombreuses plaies défensives sur la paume des mains indiquent que la victime a essayé d'arracher l'arme coupante à son agresseur. Selon toute vraisemblance, il s'agissait d'un large cutter, comme ceux qu'utilisent les tapissiers, si j'en juge par la netteté et la finesse des coupures. La balle a perforé le foie et s'est logée entre deux vertèbres lombaires (L2-L3). La mort n'a pas été instantanée. C'est souvent le cas dans les blessures par arme à feu. Le meurtrier a bâillonné la victime à l'aide d'un large morceau de Scotch, afin d'étouffer ses cris. Nous avons retrouvé des traces d'adhésif sur le pourtour de la bouche qui a, du reste, été relativement épargnée par les coups de lame. Il s'est ensuite acharné sur la victime, tailladant au cutter toutes les parties dénudées, notamment le visage, au point qu'il est impossible de compter les coupures. Le tueur s'est également, mais dans une moindre mesure, attaqué aux vêtements qu'elle portait. Il a ensuite récupéré le morceau de ruban adhésif. Les plaies ont été infligées peri-mortem, comme en témoignent les réactions tissulaires et l'hémorragie qui en a résulté. Il est possible qu'elle ait été inconsciente à ce moment… ».

Diane referma le dossier et rajusta les deux barrettes qui retenaient ses cheveux blond-roux, peu à peu envahis par des mèches grises. Gentil légiste, qui espérait-il convaincre avec cette dernière phrase ? Certainement pas lui, ni Diane. Peut-être les proches, s'ils demandaient un jour le rapport d'autopsie. Bien sûr qu'Eve était consciente. Elle gisait au sol, sans doute incapable de bouger en raison de la balle qui s'était logée dans la moelle épinière, ni même de crier, mais elle sentait, elle voyait, elle pensait. Elle avait su qu'elle allait mourir d'épouvantable façon. Elle avait vu la lame du cutter se rapprocher de son visage. Elle l'avait sentie trancher les chairs, encore et encore.

La haine, vieille et fidèle compagne, suffoqua Diane. Tordu !

La fureur. Des meurtres personnels. Il s'agissait de cela. Tout le temps du meurtre, il avait détesté Eve, et les autres femmes. Pourquoi ? Les connaissait-il ? Lui avaient-elles porté tort un jour, du moins dans son esprit ? Une piste à creuser ? Toutefois, cet enquêteur, Pointer, du Boston Police Department précisait dans son rapport que les différents couples semblaient ne posséder aucun lien.

Diane alluma une cigarette, jouant avec le capuchon de son Zippo. Elle exhala une longue bouffée en tournant la tête afin que la fumée n'atteigne pas les photos du martyre d'Eve. Des victimes de substitution ? Ces femmes avaient-elles payé pour une autre ? Si tel était le cas, et d'après leur âge, la probabilité pour que le véritable objet d'exécration du tueur soit la mère devenait écrasante. Peut-être également la femme d'une famille d'accueil, une belle-mère, bref un être proche, détesté. Une déduction qui n'avançait guère Diane. On rendait les femmes et les mères responsables de tant de choses ! À croire que les pères n'existaient pas ou qu'ils étaient tous angéliques ou dominés, incapables de protéger leurs enfants, notamment leurs fils. Les mères anthropophages, phagocyteuses, destructrices. Certes, elles existent, mais les généraliser est aussi abusif que de nier l'existence de ce vampirisme maternel qui se déguise parfois sous les allures de l'amour.

Quant à l'absence de sévices sexuels, Diane n'en tirait aucune conclusion, d'autant que l'enveloppe de préservatif indiquait sans ambiguïté qu'il y avait eu une excitation de cet ordre, et qu'elle avait été prévue par le meurtrier.

Le sexe violent, imposé, n'est qu'une illustration du pouvoir qu'on cherche à reprendre. Toutefois, l'équation entre sexe et domination ne se forme pas nécessairement chez les psychopathes les plus intelligents, qui prennent le pouvoir ailleurs : dans la terreur qu'ils inspirent et la souffrance, la mort qu'ils infligent.

La sonnerie du téléphone de son bureau la tira de ses spéculations. La voix de la réceptionniste du Jefferson Building annonça :

– Docteur Silver ? Un appel international. Une certaine Anne… Guéguen. Vous acceptez la communication ?

La jeune femme avait buté sur le nom, le massacrant au point qu'il avait fallu à Diane une microseconde pour reconnaître celui d'Yves.

Sans que Diane sache pourquoi, sans même qu'elle réfléchisse à ce que pouvait impliquer cet appel, son cœur s'emballa.

– Oui.

Un déclic. Une voix heurtée se déversa. La femme parlait dans un Anglais mâtiné d'un accent français prononcé.

– Euh… Docteur Silver ? Je suis la sœur d'Yves… J'ai trouvé votre numéro dans son répertoire… Il parle si… parlait si souvent de vous. Il est mort. Assassiné.

Une peine suffocante empêcha Diane de répondre. Le chaos dans son esprit. À l'autre bout de la ligne, à l'autre bout du monde, une femme qu'elle ne connaissait pas sanglotait, incapable de poursuivre.

La psychiatre inspira bouche ouverte, luttant contre le point de côté qui lui paralysait la cage thoracique. Enfin, elle parvint à demander :

– Assassiné ?

– À l'arme blanche. La police pense à un voyou… Yves a été détroussé. On l'a retrouvé dans le hall de son immeuble.

Diane sentit l'effort que fournissait Anne pour contrôler sa voix.

– Quand ?

– Il y a neuf jours. Je… Tout était si affreux… si soudain, si incroyable… mes parents, ma mère… tout… D'autant que mon frère cadet a disparu en mer, il y a quelques années… Enfin… je suis le dernier enfant en vie… j'ai tardé à vous prévenir.

– Je comprends.

Diane se détesta de songer au dernier message que lui avait expédié Yves, un message très incriminant pour elle.



Diane,

Un doute plus qu'inquiétant m'est venu parce que je ne gobe pas ton explication. […] Alors, je vais te le demander sans détour : aurais-tu commis la connerie d'accorder du temps à ce psychopathe ? […] Tu as tort, Diane. Un psychopathe, et c'en est un, reste un psychopathe. […]

Je t'en prie, discutons-en. Tu sais comme je t'aime et combien je tiens à toi.

Je t'embrasse.

Yves.



Elle se détesta de chercher une ruse afin d'apprendre si les flics français avaient récupéré l'ordinateur portable d'Yves.

– Je… Je m'en veux… Il m'avait envoyé plusieurs e-mails, dont j'ai juste pris connaissance… j'ai été débordée et… Je ne sais même plus à quand remonte notre dernier véritable échange…

– Je ne pourrais pas vous le dire. Nous avons juste retrouvé les deux derniers reçus automatiques indiquant que vous aviez reçu et ouvert ses mails. L'ordinateur de mon frère est équipé d'un logiciel d'écrasement de données. Sa messagerie est nettoyée tous les dix jours. Yves est… enfin était d'une méfiance qui confinait à la paranoïa.

– Essentiel dans notre métier.

Diane se détesta encore plus du soulagement qu'elle ressentait. Un soulagement qui autorisait enfin son réel chagrin à suivre son cours. Si elle avait continué de craindre pour elle, aurait-elle éprouvé de la peine pour lui ?

Minable. Elle était minable.

– Écoutez… je suis si désolée… Pas mal sous le choc… Yves était… Enfin, c'était mon seul ami.

– Je sais.

Une pensée idiote traversa l'esprit de Diane. Pas si idiote que cela puisque Yves adorait son bouledogue bringé :

– Et la chienne ? Silver ?

– Je l'ai récupérée mais je ne peux pas la garder. Je suis hôtesse de l'air, sans arrêt en déplacement. En plus, je viens de divorcer. Je lui cherche un gentil propriétaire. Yves était très attaché à elle. Je ne peux pas… la balancer comme ça.

– C'est tout à votre honneur. Yves aimait énormément sa famille, vous savez.

– Oui…

Anne fondit à nouveau en larmes et balbutia :

– Il va tellement nous manquer… Ma mère est… dans un état épouvantable. Le décès d'Yves ravive le cauchemar de la disparition de Gaël… mon jeune frère… on n'a jamais retrouvé son corps… Mon père garde le cap parce qu'il faut bien que quelqu'un tienne les autres à bout de bras…

– Il va me manquer aussi… D'ailleurs, il me manque déjà, renchérit Diane.

Yves lui manquait depuis qu'elle avait choisi Nathan, dans une piscine écologique. Une éternité auparavant.

– Je prends la chienne, Anne. Je n'ai jamais vécu avec un chien… ma fille en voulait un à toute force. J'aurais dû céder… peu importe. Je m'occupe du transport par avion. Vérifiez qu'elle est en règle vis-à-vis des services vétérinaires des deux pays.

Une nouvelle quinte de sanglots lui répondit.

– Anne… je ne sais pas quoi vous dire. Yves était un être exceptionnel. Il le restera toujours dans nos souvenirs. Je… Enfin, assurez votre famille que je m'associe à votre terrible chagrin. Du fond du cœur. Je… reprendrai contact avec vous… pour Silver.

Lorsqu'elle raccrocha, elle se détesta des platitudes de convenance qu'elle avait débitées. Mais qu'aurait-elle pu dire à cette femme en deuil d'un frère aimé ? Qu'Yves et elle s'étaient flairés et rapprochés en raison de leur effroyable solitude, de leur certitude que personne ne devait entrevoir l'innommable dans lequel ils pataugeaient ?

Diane alluma une autre cigarette. Elle se serait volontiers saoulée.

Elle lutta contre la crise de larmes. Cesse, Silver, pauvre fille ! Épargne-nous l'indignité de l'autoapitoiement ! Tu as commis deux irrécupérables péchés. Deux fautes indélébiles. Et tu voudrais sangloter sur ton sort ? Minable ! Tu as été infoutue de protéger ta fille. Tu as sangloté à côté du téléphone, en espérant un miracle, une demande de rançon, n'importe quoi. Pendant ce temps, Ford la découpait au scalpel et la brûlait au chalumeau sur fond de musique metal. Tu devais partir en chasse. Récupérer ton petit. Tu devais la reprendre, coûte que coûte.

Sa deuxième faute : avoir trahi Yves. Le flic avait été assassiné et elle ne pourrait plus jamais réparer cela. Un constat définitif qui lui était insupportable. Étrange comme nos péchés nous semblent vivables tant que nous avons l'espoir de pouvoir un jour les effacer.

Elle paierait pour ses fautes. Elle le souhaitait.

Nathan ? Nathan avait-il quelque chose à voir avec la mort d'Yves ? Non, elle déraillait. Nathan ne savait presque rien de Guéguen, si ce n'était qu'elle l'avait formé au profilage, l'estimait, éprouvait même de la tendresse pour lui. Rien d'autre.

Une vague inquiétude s'empara d'elle. Et Sara Heurtel ? Comment allait réagir la Française ? S'obstinerait-elle à exiger l'arrestation de Nathan, le meurtrier de sa psychopathe de fille ? Sans doute. Yves décédé, Sara Heurtel allait s'en remettre à Diane. Or Diane n'avait pas besoin de la ténacité de cette femme. Vraiment pas.

1 L'Integrated Bullet Identification System, un système d'expertise balistique, stocke les données et permet des comparaisons des déformations laissées par les projectiles.

2 L'Integrated Automated Fingerprint Identification System : stocke et compare les empreintes digitales.

3 La découverte de l'ADN n'est pas récente (1868). Pourtant, il fallut attendre pour comprendre sa fonction exacte et en tirer des applications. C'est en 1985 qu'Alec Jeffreys, un Anglais, et ses collègues mirent au point la première méthode d'utilisation des empreintes génétiques, qui fut ensuite améliorée pour être acceptée en cour de justice.





Paris, France, septembre 2008

Sara Heurtel essuya leurs tasses de petit déjeuner et les rangea d'un geste mécanique dans le vaisselier à moitié vidé de la cuisine.

Le couple Baumier, à qui Sara avait acheté l'appartement dans le XVe arrondissement, des gens charmants, les avait autorisés à commencer leur déménagement avant la signature définitive, afin de mettre à profit la fin des vacances et une capitale moins encombrée. Sara n'en pouvait plus de descendre et de monter des cartons de livres, de vaisselle, d'objets divers et variés. Victor, son fils de douze ans, en avait profité pour balancer ce qu'il appelait ses vieilleries, arrachant un sourire à sa mère. Elle avait pourtant été surprise du peu de choses qu'il souhaitait conserver. On aurait dit qu'il voulait tirer un grand trait sur sa vie d'avant, se débarrasser de ses preuves matérielles. La même lancinante et angoissante question tournait dans l'esprit de Sara : Victor se doutait-il que sa sœur Louise avait eu la ferme intention de les tuer tous les deux ? Que le satanisme dans lequel elle avait versé en compagnie de son bon copain Cyril n'avait rien d'une farce ou d'une simple révolte adolescente ? Non, impossible. Comment le petit garçon aurait-il pu le deviner ? Il ne le fallait pas. Jamais.

La nouvelle du meurtre d'Yves Guéguen avait bouleversé Sara, pour plusieurs raisons, la plupart égoïstes, elle l'admettait. Elle aimait bien ce grand type solide et fiable. Sans doute avait-il été un peu amoureux d'elle, même si elle avait feint avec application de ne rien voir. Il n'y avait plus de place pour un autre amour dans sa vie. Elle avait adoré son mari, Éric, décédé cinq ans plus tôt, des suites d'un accident de moto. Elle s'interdit de revoir le tas de ferraille tordue, de repenser au chauffard qui avait percuté à pleine vitesse l'engin de son mari pour fuir sans appeler les secours. Éric était décédé d'un éclatement du foie, peu après son admission aux urgences. Elle n'avait eu que de rares amants depuis, si on pouvait qualifier ainsi ces amicales et très ponctuelles rencontres de peau. Toute son existence tournait maintenant autour de son fils, son unique pivot. Cela étant, la présence de Guéguen à leurs côtés l'avait rassurée. Lui savait. Il savait comment fonctionnait ce psychopathe, ce Nathan Hunter qui avait abattu Cyril et Louise, d'autres également. Il était capable de les protéger. Il avait peur de Nathan Hunter pour elle et pour son fils, certain que le tueur n'avait pas lâché leur piste. Cependant, en dépit de son extrême vigilance, Sara n'avait jamais surpris son ombre autour d'eux. De surcroît, et Guéguen l'avait admis, si Hunter avait voulu leur faire du mal, il en aurait eu mille fois l'occasion. Cherchait-elle à se rassurer ? Peut-être.

Sara se sentait prisonnière d'une inextricable nasse. Son congé sans solde du laboratoire se terminait la semaine suivante. Quant à son fils, il avait repris le chemin de l'école. Elle l'accompagnait chaque matin, allait le chercher après les cours. Elle ne pourrait pourtant pas continuer à veiller sur lui vingt-quatre heures sur vingt-quatre. À cette pensée, sa gorge se serra. Elle en avait discuté avec ce flic de la criminelle, un inspecteur divisionnaire, Patrick Charlet, venu lui annoncer le décès du colonel Guéguen. Un type pas très agréable, à la fois lisse et sec, qui mâchonnait son chewing-gum avec une exaspérante lenteur, le baladant d'une joue à l'autre. Face à son inquiétude, il avait rétorqué d'une voix plate :

– Madame Heurtel, rien ne nous permet de croire que Nathan Hunter se trouve sur le territoire français et qu'il cherche à se rapprocher de vous et de votre fils, bien au contraire. Toutes les polices ont sa photo. Si jamais il mettait un pied chez nous, il serait aussitôt appréhendé et il le sait. Dans ces circonstances, vous comprenez bien qu'on ne peut pas surveiller Victor en permanence, puisqu'il n'existe aucune menace, ni avérée, ni même hypothétique.

Sara n'avait pas insisté. À l'évidence, ce type n'avait pas grand-chose à faire de leurs problèmes. Ce n'était qu'après son départ qu'un trouble tenace l'avait envahie. Un loubard, avait-il dit ? Un petit voleur avait poignardé Yves Guéguen dans un moment de panique, sans doute parce que le flic avait résisté. À la réflexion, la théorie des policiers ne la convainquait pas. Guéguen était un chasseur. Il était méfiant, rusé. Il savait par expérience ce que les profanes tentent d'oublier : la mort rôde, elle peut surgir à n'importe quel moment. Si un petit voyou l'avait suivi ou s'il s'était déjà trouvé dans l'immeuble, le profileur l'aurait senti. Il avait fallu un autre chasseur, encore plus retors, pour venir à bout de Guéguen. Nathan Hunter ? Mais pourquoi ? L'idée s'imposa, effrayante de simplicité : parce que Guéguen veillait sur eux. Pour se rapprocher de Victor et d'elle.

La panique qu'elle était jusque-là parvenue à juguler déferla en elle. Elle tenta de se raisonner, de se convaincre qu'elle se laissait glisser à la paranoïa.

Son imagination dérapait. Réfléchir ! Guéguen se méfiait surtout de Hunter. Il était en permanence aux aguets, sachant à quoi le tueur de Louise ressemblait, grâce aux photos prises par la caméra de surveillance d'un hôtel particulier de Neuilly. Non, le meurtrier de Guéguen ne pouvait pas être Hunter !

Pourtant, le doute ne la quittait plus. Il fallait qu'elle contacte cette psychiatre profileuse de Quantico. Diane Silver devait avoir appris le décès de son ancien élève et ami. Elle saurait si Hunter était impliqué.

Si tel était le cas, cela signifierait qu'un épouvantable étau se refermait sur elle et son fils. Pourquoi ? Elle avait fouillé ses souvenirs des heures durant : elle ne connaissait pas ce Nathan Hunter avant qu'il ne l'aborde dans ce café rue de Rivoli.





Environs de Boston, États-Unis, septembre 2008

Assis en tailleur dans l'un des trois profonds canapés en lin blanc qui entouraient une table basse en béton cru, Nathan/Rupert avait le regard perdu vers le parc. L'espèce de vacuité qu'il ressentait lui devenait désagréable. Un vide involontaire, qu'il maîtrisait mal. Rien n'envahit davantage que le vide.

Diane lui manquait. Sa voix grave, son débit lent, son regard en goutte de glace, et même son tabagisme lui manquaient. Son implacable intelligence lui était devenue nécessaire. L'absolue indifférence de Diane pour sa vie ou sa mort avait permis à Nathan de gommer les derniers vestiges de peur en lui. Grâce à elle, il s'était enfin su pleinement puissant. Pourtant, aujourd'hui, il se sentait presque désemparé, incertain de la conduite à tenir, une sensation très rare chez lui et qu'il associait aux individus de piètre volonté.

Son regard s'arracha à la contemplation des massifs de rhododendrons qui s'épanouissaient à l'orée du bois. Il se leva dans un soupir agacé et s'approcha des hautes bibliothèques en chêne lasuré de blanc qui couvraient un mur. Il déchiffra les titres de ses livres préférés sans y trouver l'habituel réconfort. Certains des ouvrages lui venaient de sa mère. Il baissa les yeux vers le bouleversant bronze, celui de la femme à genoux, nue, une main masquant ses yeux, l'autre protégeant son sexe. Sa mère. Elle avait tenu à cette pose lorsqu'un jeune artiste, fasciné par sa beauté, l'avait suppliée d'être son modèle pour quelques jours. Un souvenir vieux comme sa haine submergea Nathan/Rupert.





Il devait avoir cinq ou six ans. Un fracas, l'écho de meubles retournés, des hurlements, ceux de sa mère, l'avaient tiré du sommeil. Inquiet, il s'était levé. Il avait descendu pieds nus l'escalier qui menait à l'étage de ses parents, et avait collé l'oreille contre la porte à double battant de leur chambre, s'étonnant de l'absence de serviteurs dans le couloir. Le petit Rupert avait compris seulement bien après que ceux-ci savaient qu'ils ne devaient pas intervenir dans ces cas-là. Ils étaient également payés pour ne rien entendre.

Le cri de sa mère :

– Enfoiré, je vais prévenir les médias ! On verra la tête du grand Teelaney !

La voix de son père, d'un calme annonciateur de violence :

– Je te le déconseille, à moins que tu ne souhaites finir dans le caniveau. De plus, qui ajouterait foi aux délires d'une ancienne junkie alcoolo, au risque de se faire casser les reins devant un tribunal ? J'ai dit : penche-toi sur le lit !

L'éclat d'un vase ou d'une porcelaine qui se fracassait au sol.

Un son creux puis un cri, de douleur cette fois, celui de sa mère.

– Nooonnn !

– Ta gueule, sale pute !

Affolé, le petit Rupert avait cogné de ses poings contre le panneau ouvragé de la porte en s'époumonant :

– Maman… Maman… !

Un remue-ménage à l'intérieur. La porte s'était ouverte. Le visage de sa mère, une vision qu'il n'oublierait jamais. Convulsé de rage et de peur, trempé de larmes. Elle était échevelée et un filet de sang très rouge dégoulinait de son nez. Elle tenait sa chemise de nuit déchirée plaquée contre elle.

Elle avait essuyé d'un geste machinal le sang qui mouillait ses lèvres, sans se rendre compte qu'elle en maculait sa joue.

Le petit garçon s'était blotti contre elle, lui enserrant la taille de ses bras, sanglotant de terreur. Le contact de son dos nu et tiède contre ses bras. Il avait balbutié :

– Maman, maman, j'ai peur…

Derrière, son père s'était approché, nu, le sexe dressé. Interceptant le regard ahuri de son fils, sa mère avait tourné la tête et feulé, mauvaise :

– Barre-toi, dégénéré ! Ferme cette porte. Épargne au moins ton fils, pauvre type !

Le battant avait claqué dans son dos et elle s'était agenouillée, serrant Rupert à l'étouffer, semant sa joue de baisers, en murmurant :

– Ce n'est rien, mon amour, mon bébé, le plus joli des bébés de tout l'univers. Je suis là, tout va bien.

– Mais qu'est-ce qu'il… qu'est ce que…

– Rien, mon bébé. Rien qui vaille la peine. Il n'en vaut pas la peine. Viens, je te reconduis dans ta chambre. Tu veux que je dorme avec toi ?

– Oh, oui !

Elle voulait l'apaiser et se donnait également une nuit de répit. Elle n'ignorait pourtant pas que la même scène se reproduirait le lendemain, et le surlendemain, et chaque jour qu'il plairait à Rupert Teelaney, deuxième du nom. Rupert, troisième du nom, savait maintenant qu'elle n'avait pas pu quitter son porc de mari à cause de lui. Jamais ils ne lui auraient laissé l'héritier. Ils : son père et sa grand-mère. Au fond, le petit Rupert avait été la prison de sa mère.

Elle avait rafistolé sa chemise de nuit comme elle l'avait pu et s'était couchée contre son fils. Après avoir eu si peur, il s'était senti bien contre ce corps adoré qui s'incurvait pour l'accueillir avec autant d'amour que lorsqu'il était un vrai bébé. Alors qu'il commençait à s'assoupir, qu'elle caressait ses cheveux frisés si semblables aux siens, elle avait expliqué d'un ton doux :

– Mon amour, tu sais que maman veillera toujours sur toi. Toujours, où qu'elle soit. Bébé… ne lui résiste pas. À ton père. Méfie-toi de ta grand-mère. C'est la pire des deux. Obéis et fais-toi oublier. Nathan… je t'aime tant. Plus que tout, que moi.

Le garçonnet avait souri dans son demi-sommeil. Nathan, le nom qu'elle lui avait choisi, juste pour eux deux, puisque l'unique héritier devait porter le prénom des mâles aînés de la famille, depuis des générations. Rupert.

Pressentait-elle déjà que son mari et son horreur de belle-mère, la grand-mère de Nathan/Rupert, allaient la tuer ? La meilleure façon de s'assurer de son silence puisque l'empire Teelaney était bâti sur quelques très vilains secrets qu'elle aurait pu révéler à l'issue d'un divorce. De fait, le petit Rupert de huit ans l'avait retrouvée morte noyée, flottant dans la piscine familiale. Ses cheveux blond doré, très frisés, formaient comme un voile précieux autour d'elle. L'enquête avait été vite expédiée. Après tout, on était dans le monde de l'immense argent, du véritable pouvoir, et on n'ennuie pas ces gens-là si on peut l'éviter. L'autopsie avait conclu à une overdose de cocaïne, amplifiée par une importante ingestion d'alcool.

Dès ses huit ans, le petit Rupert avait su qu'ils mentaient. Sa mère ne l'aurait jamais abandonné avec ces deux tordus. Elle l'aimait plus que tout. Jamais elle ne l'aurait laissé. Jamais !

À bien y réfléchir, sans doute avait-il indirectement été à l'origine de sa mort. Sans lui, elle serait partie, elle aurait vécu. Les larmes lui montèrent aux yeux.

Le jeune Rupert avait peu à peu compris les éléments qui lui manquaient, s'attachant à suivre le conseil de sa mère : faire profil bas, survivre. Son père aimait le sexe brutal et imposé. Quant à son ordure de grand-mère qui jouait les modestes poissons pilotes, il s'agissait en réalité de la véritable inspiratrice des coups les plus foireux de la famille Teelaney, et ils étaient légion. C'était elle qui avait fait vérifier, dès que la technique avait été au point, du moins pour les privilégiés, la « pureté » des gènes du jeune Rupert. Il avait dû lui suffire de se fendre d'une dotation à un laboratoire pour obtenir un résultat qualifié d'« expérimental ». Rupert ne doutait pas que sa grand-mère l'aurait balancé sans état d'âme s'il n'avait pas été le fils de son père. Elle avait précisé d'un ton douloureux :

– C'est que, mon petit, ta mère… Eh bien… Elle était assez convaincante dans le rôle de la vierge effarouchée, mais on ne me la fait pas ! Bah, qu'attendre d'une droguée, ivrogne de surcroît, qui a traîné ses fesses un peu partout ? Enfin… heureusement, il semble que tu tiennes des Teelaney. Sauf cette forte myopie. Une tare héritée d'elle. Nous n'avons pas de tare !

Rupert avait acquiescé d'un mouvement de tête soumis, songeant qu'il ne détesterait jamais quelqu'un autant que cette femme dont il partageait aussi les gènes.





Rupert tira d'une étagère le livre préféré de sa mère, qu'elle avait dû lire cent fois : Orgueil et Préjugés de Jane Austen. Le besoin de rêver que le véritable amour existe et qu'il vaincra tous les obstacles. Diane aurait commenté : « L'espoir est le pire poison de l'esprit. »

Une bouffée d'émotion lui noua la gorge. Dieu, qu'il l'avait aimée. Dieu, qu'il l'aimait. Il replaça le volume, fatigué par de nombreuses lectures. Sa mère avait l'habitude de corner les pages pour marquer où elle en était restée. Une manie qui aurait agacé Rupert de la part de n'importe qui d'autre mais qu'il trouvait charmante venant d'elle. Il se souvenait : elle lisait, la bouche entrouverte de concentration, le livre plaqué sur le nez puisqu'elle refusait de porter des lunettes ou des lentilles.

Diane. Il devait lui expliquer certaines choses qu'elle ignorait encore de lui. Il ne pouvait pas tout lui révéler. Néanmoins, il avait besoin d'une réponse. Diane pensait-elle que ce pan infiniment haineux de son passé – sa grand-mère, son père – devait disparaître, ou du moins s'estomper, au profit de l'amour qu'il éprouvait pour sa mère et maintenant pour la profileuse ? Ou alors la haine était-elle constitutive de lui, de son aptitude à la chasse, au même titre que l'amour ? Diane avait détesté de toutes ses fibres cette rabatteuse, Susan Brooks. Était-ce pour cette raison qu'elle l'avait éliminée, ou par amour de Leonor ? Les deux sans doute. Elle avait détesté Brooks jusqu'au déraisonnable parce qu'elle aimait Leonor au-delà de l'imagination. L'humain peut-il concevoir le jour sans la nuit, la paix sans la guerre ? Certes, son entraînement bouddhiste rendait Rupert méfiant vis-à-vis de toute passion. Cela étant, gomme-t-on les passions parce qu'on l'a décidé ? Peut-être les grands lamas, qui s'y appliquaient une vie durant. Diane aurait rétorqué d'un ton sec : « Nous sommes le fruit de nos blessures et de nos pulsions. La grandeur de l'Homme – si on lui en concède une – est de dominer, de canaliser ses pulsions. Certainement pas de les nier, parce qu'elles deviennent pathologiques, pas non plus de les museler complètement parce que nos excès sont aussi notre splendeur. À votre avis, les limaces et les hannetons auront-ils un jour l'ahurissante idée de construire les pyramides, les jardins suspendus de Babylone ou le phare d'Alexandrie, d'inventer l'écriture, puis l'imprimerie ? Il fallait être dingue, non ? Dingue, mais génial. »

Étrangement, et alors que Nathan/Rupert n'aurait jamais consulté un psy – certains secrets ne doivent pas se partager, surtout lorsqu'on s'appelle Teelaney –, il se sentait une sorte de relation thérapeutique avec Diane Silver, relation qui l'amusait assez parce qu'il était certain qu'elle n'en avait pas conscience. Il l'aimait et elle le soignait de lui-même, de son passé, sans le savoir. Devait-il lui raconter cette soirée ? Un épisode de la saga Teelaney, rien de plus.





De fait, il ne haïrait jamais plus un être comme il avait exécré cette femme. Elle était assez frêle, un peu grelottante. Une ruse, une autre. Rupert savait déjà qu'elle possédait une volonté d'acier et qu'elle était impitoyable, mauvaise, rouée. Une sale tête dotée d'un sale esprit pour de sales stratagèmes. Sa grand-mère. La mère de son répugnant père. Cet après-midi-là, elle se tenait en haut de l'escalier en pierre de la vaste demeure familiale. Le jeune Rupert l'avait rejointe, l'interpellant d'un ton doux, ainsi qu'il avait appris à le faire.

– Mamie-chère, vous alliez vous promener dans le parc ? Puis-je vous accompagner ?

Elle s'était tournée vers lui, un air de franc déplaisir sur le visage. Certes, il était Teelaney, mais elle ne l'aimait pas. D'ailleurs, elle n'aimait rien ni personne – hormis le pouvoir –, pas même son fils. Du moins celui-là était-il utile et lui obéissait-il toujours. En revanche, Mme veuve Teelaney avait des doutes au sujet de son petit-fils. Agneau crétin ou jeune requin sachant qu'il devait encore fermer les mâchoires ?

Elle avait soupiré, tendant une main molle qu'il s'était empressé de baiser. Un sourire radieux avait éclairé le visage du jeune Rupert. Il avait déclaré, d'un ton heureux :

– Vieille salope, crève !

Avant de la pousser dans l'escalier, de toutes ses forces. Aux anges, il l'avait regardée dévaler les marches comme un culbuto, rebondir, s'affaisser, repartir, sa tête heurtant la pierre. Elle n'avait même pas crié. Plus rien. Elle ressemblait à un vieux pantin désarticulé, sur le dos, les jambes largement écartées, les bras étendus, grotesque. Il avait sautillé à pieds joints en bas de l'escalier, comme il le faisait lorsqu'il était petit, chantonnant « You are my lucky star… », la chanson préférée de sa mère, celle dont elle le berçait. La vipère respirait encore. Une moue agacée avait remplacé le sourire de Nathan. Il avait soulevé la tête aux cheveux bancs et l'avait basculée vers l'arrière avec violence, à angle droit. Un craquement, la rupture des cervicales, le coup du lapin. Lui était un « mignon lapin », un des surnoms d'amour que lui donnait sa mère. Son premier meurtre. Il n'avait pas dix-sept ans.

Il avait pleuré avec dignité aux funérailles, imitant, avec beaucoup plus de réserve, l'inconsolable chagrin de son père qui se sentait veuf pour la première fois, au point que le jeune Rupert s'était demandé si le fils et la mère ne couchaient pas ensemble. Certes, l'idée l'amusait. Toutefois, il n'y accordait que peu de crédit. Voyant son père éploré sangloter tel un bébé, il avait réfléchi à la manière dont il allait se débarrasser de ce gros porc-là.

Il devait raconter cette histoire à Diane. Celle-là, du moins. Ils partageaient tant de points communs, dont certains qu'elle ignorait.





Base militaire de Quantico, États-Unis, septembre 2008

Le coup sans douceur frappé contre la porte de son bureau fit lever le nez à Diane des larges feuilles sur lesquelles elle gribouillait depuis deux heures.

Mike et Gary entrèrent à son invitation. Mike Bard déposa devant elle la soucoupe qu'il tenait, deux parts de tarte aux fraises des bois, et Gary le gobelet de café du distributeur.

Diane leur jeta un regard interrogateur.

– La caissière du self nous a dit qu'elle vous avait pas vue à midi. C'est pas bon de sauter un repas, expliqua Gary Mannschatz. Ça stresse l'organisme.

– Vous devez être la bête noire de tous les nutritionnistes du pays avec vos habitudes alimentaires, alors on s'est dit que vous préféreriez un gros dessert à une petite salade, renchérit Mike.

Un peu prise de court face à cette attention, cette marque de cordialité, Diane hésita :

– Euh… Merci, c'est très gentil, d'autant que j'avais un creux. Merci.

– Ben, on a des liens maintenant. Alors faut qu'on s'occupe un peu les uns des autres, précisa Mike Bard.

Diane comprit le sous-entendu. Bard ne faisait pas seulement allusion à leurs mois de fructueuse collaboration dans la chasse aux tueurs. Ils étaient tous deux liés par un secret largement plus compromettant, voire dangereux : un meurtre avec préméditation, celui de Susan Brooks. Au regard de la loi, Mike était devenu complice en ne dénonçant pas Diane.

Elle le considéra un instant de son regard bleu pâle, puis acquiesça d'un mouvement de tête et attaqua la première part de tarte, nappée d'une gelée dont elle supposa qu'elle était confectionnée exclusivement de sucre, d'arômes artificiels de fruit et de colorants.

Pointant de la fourchette les feuilles raturées, semées de flèches, elle expliqua entre deux bouchées gourmandes :

– J'ai repris les rapports de police concernant les quatre affaires, à la recherche d'une éclatante ressemblance ou d'une différence majeure.

– Et ? s'enquit Mannschatz.

– Et rien. Enfin si, cela étant, tout est similaire au point que cela ne nous aidera qu'à une chose : définir un profil psychologique du tueur. Cependant, vous le savez, on ne le coincera pas avec ça.

– Allez-y quand même, suggéra Bard.

– Moi, ça me surprend que l'affaire ne nous arrive que maintenant, remarqua Gary.

– Je sais, renchérit Diane. Peut-être parce que tous les meurtres ont eu lieu dans le Massachusetts.

– Ou alors, l'enquêteur Pointer a fait de la rétention d'informations pour conserver une enquête de nature à favoriser sa carrière, du moins s'il se plante pas, ajouta Gary d'un ton un peu supérieur.

– Possible aussi. Quoi qu'il en soit, tous les couples étaient aisés, en activité ou retraités, blancs, avec ou sans enfants et petits-enfants, d'excellente réputation. Ils faisaient partie de la moyenne bourgeoisie plutôt intellectuelle. Tous étaient âgés de cinquante-neuf à soixante-trois ans. Ah, un autre détail qui selon moi n'est pas dû au hasard : il s'agissait dans tous les cas d'un premier mariage, donc, a priori, de couples unis, ce que confirment les différents témoignages de proches ou de connaissances.

– Ça vous suggère quoi ? demanda Gary en avalant une gorgée de son café.

– Si nous partons du principe que l'enquête de Gavin Pointer est bien faite – ce qu'il faudra vérifier, bien sûr –, et que les différentes victimes ne se connaissaient d'aucune façon, à l'évidence, il s'agit de meurtres de substitution. Les couples ont assumé le rôle des cibles que souhaite véritablement atteindre le criminel mais qui demeurent… intouchables à ses yeux, pour une raison ou une autre.

– Le père et la mère, surtout la mère, vu que les victimes féminines ont été massacrées avec une application particulière.

– Ça semble logique. Toutefois, nous manquons d'éléments et je me méfie des conclusions hâtives.

– Un viol ? Un inceste ? Commis par la mère ? Sur un garçon ? insista Bard.

– Les mères incestueuses existent, même si elles sont beaucoup plus rares que les pères. Si nous poussons notre hypothèse, le père n'a rien fait, soit parce qu'il ignorait les abus sexuels dont était victime son enfant, soit parce qu'il a préféré fermer les yeux. Le garçon s'est convaincu qu'il l'avait abandonné au pouvoir malsain de la mère. Encore une fois, il s'agit de spéculations, même si elles tiennent debout. Et ça ne nous dira pas qui, si ce n'est qu'il est blanc, âgé de vingt-cinq à quarante ans environ si l'on se réfère à l'âge des victimes, d'un bon niveau socioculturel et très dangereux.

Diane alluma une cigarette, faisant claquer le capuchon du Zippo d'un geste agressif.

– Quoi ? Un truc vous trotte dans la tête ? la poussa Mannschatz en plissant les paupières.

– Pas vraiment, mentit Diane. Ou alors, c'est trop flou…

Un bref silence s'installa, les deux hommes dévisageant la profileuse qui, détachée, termina la dernière bouchée de tarte.

– Et Erika Lu ? l'interrompit Bard en faisant référence à la meilleure anatomopathologiste de la base.

– Elle se démène. Toutefois, elle est confrontée au désert en matière d'indices. Je vous rappelle qu'on n'a rien retrouvé sur les scènes de crime, à l'exclusion de cet emballage de préservatif avec une empreinte digitale partielle inutilisable, et de quelques poils de chat.

– Justement, cette histoire de préservatif… si les victimes sont bien des… sortes de mères de substitution coupables d'inceste… ça ne vous paraît pas étrange, cette connotation sexuelle ? remarqua Bard.

– Non. On se venge souvent comme on a souffert. Le fameux « œil pour œil, dent pour dent ». Et je vous rappelle que, si on se fie aux différents comptes rendus d'autopsie, il n'y a pas eu de sévices sexuels.

– On prend l'enquête par quel bout ? s'inquiéta Mannschatz.

– C'est toute la question, en effet, concéda Diane. Pour l'instant, je ne vois pas de bout. Tout cela est si lisse que ça vous glisse entre les doigts. Je ne parviens même pas à déterminer si le tueur était un familier, enfin, du moins un visage connu des couples – ce qui expliquerait que les flics n'ont pas constaté d'effraction –, ou un individu étranger, inspirant confiance, ayant une raison de se présenter chez eux juste avant le dîner.

– Un religieux, un livreur, une femme, un faux handicapé…

– Tout est possible, sans oublier un ancien client, patient, une relation de travail… compléta Diane.

– Moi, une femme, j'ai des doutes, intervint Bard. Beaucoup trop sanguinaire, physique… sauvage. Ou alors une nana gonflée à je ne sais trop quoi.

– Et puis, on a retrouvé une enveloppe de préservatif, rectifia Gary.

– Juste ! Mike, Gary, à défaut d'une autre idée, je crois que le mieux serait que vous reconstituiez, minute par minute, les jours précédant le meurtre des Damont. Tout ce qu'ils ont fait. Ils ont pu croiser leur tueur à la faveur de n'importe quoi, une course dans un magasin, au lavage de voitures, dans une salle d'attente de médecin, chez un coiffeur… Vous essayez de croiser avec les autres couples, de trouver un lieu qu'ils fréquentaient tous, même si ça commence à remonter loin.

Ils se levèrent dans un bel ensemble. Diane les arrêta d'un geste de la main et alluma une cigarette sous leurs regards étonnés. Elle ne tergiversa qu'une fraction de seconde, exhalant une longue bouffée de fumée. Se taire en espérant que l'information ne s'ébruiterait pas était beaucoup trop risqué et risquait de raviver la méfiance de Bard. À nouveau, elle s'en voulut d'être incapable de dissocier la peine réelle qu'elle éprouvait des petits calculs pour préserver sa sécurité personnelle.

– J'ai une… très, très mauvaise nouvelle à vous apprendre. Le colonel Yves Guéguen est mort, à Paris. Je l'ai appris avec retard, par l'intermédiaire de sa sœur.

– Quoi ? s'exclama Mike Bard. Comment ça ?

– Un meurtre. Crapuleux selon la police française. Un petit voyou qui a paniqué.

Les deux hommes se consultèrent du regard. Gary contra :

– Et Guéguen n'aurait pas été de taille à se défendre ? J'ai du mal à y croire. Il était toujours sur l'affaire Nathan Hunter, non ?

– Oui, côté français. Il veillait sur Sara Heurtel et sur son fils Victor.

– Ça s'est passé où ? voulut savoir Mike.

– Dans le hall de son immeuble.

– Les flics ont retrouvé des empreintes, des indices, quelque chose ? Enfin, c'est un des leurs…

– Je n'en sais pas davantage. Je dois recontacter sa sœur. Je vous tiendrai au courant.

Gary vit l'ombre liquide envahir le regard de glace et n'insista pas, certain qu'elle luttait contre le chagrin et les larmes. Il se trompait : elle luttait contre elle-même.





Fredericksburg, États-Unis, septembre 2008

Diane avait un peu traîné, retardant le moment de rejoindre sa chambre. Elle avait été sourire au poster de la fillette à la marguerite orange, avait caressé sa moue coquine du bout des doigts. Les éléments d'enquête dont elle disposait étaient si diffus qu'une plongée dans sa tête, guidée par le rire léger de Leonor, ne lui servirait à rien. Diane n'imaginait pas. Son cerveau se contentait d'assembler les pièces éparses de monstrueux puzzles. Or, jusque-là, les données concernant les quatre doubles meurtres se caractérisaient par une telle concordance qu'aucune amorce de reconstitution ne s'offrait à elle.

En dépit des deux comprimés de somnifères qu'elle avait avalés à l'aide d'une généreuse rasade de whisky, le sommeil la fuyait. Elle somnolait puis se réveillait, flottant dans un interminable endormissement, cette phase au cours de laquelle le cerveau entreprend de vider ses poubelles neuronales, produisant des images dépourvues de sens qui se mêlent aux pensées conscientes, elles-mêmes perdant peu à peu de leur netteté et de leur cohérence. Des bribes de rien qui s'entrelaçaient.

Ce matin, sa place habituelle sur le parking du Jefferson Building était déjà occupée par un break bleu marine, ce qui l'avait agacée… Elle tendait un billet de dix dollars à une petite brune en échange d'un flacon de déboucheur pour les canalisations… Un chat ronronnait puis se mettait à cracher, se hérissant de colère ou de peur. Le pelage de l'animal changeait de couleur, de noir et blanc il devenait roux… Sa propre voix qui résonnait dans son cerveau, déformée et lointaine : « Tout cela est si lisse que ça vous glisse entre les doigts »… Rageuse, elle enfonçait la touche d'envoi pour expédier un reçu de message… Des doigts, une main… La main faisait de petits gestes de moulinet… Une main d'un mauve presque violet. Des gants de nitrile. Plus résistant que le latex… Une main gantée de latex blanc cassé, humide, qui serrait le goulot d'un flacon jaune… Le flacon tombait au sol, éclaboussant le carrelage d'une gerbe écarlate. Le déboucheur pour canalisations… Non, la soude n'est pas rouge. Le sang est rouge. Le sang est visqueux, glissant… Une main gantée rougie de sang qui levait un large cutter pour frapper encore et encore… Le manche du cutter dérapait, tailladait la paume de la main…

Diane Silver se réveilla en sursaut, la tête lui tournait. Elle inspira avec lenteur pour dissiper le vertige qui lui donnait la nausée.

Il manquait quelque chose, ou plutôt, elle passait à côté. Le tueur n'avait abandonné aucune trace de lui ? Impossible dans ces circonstances d'extrême violence, de crise de fureur. Il ne se maîtrisait plus, l'adrénaline déferlait dans ses veines, lui faisant perdre toute lucidité. Ou alors, il avait prévu avant chaque crime qu'il perdrait le contrôle et encadré, préparé avec minutie son délire sanguinaire afin que rien ne le trahisse. Auquel cas, Diane se retrouvait confrontée à un sujet particulièrement structuré, secondarisé, une vraie tuile. Ces psychopathes commettent peu d'erreurs, surtout lorsqu'ils savent juguler leur appétence pour la célébrité.

Elle allait téléphoner à ce Gavin Pointer afin de le prier avec fermeté de l'appeler sur la prochaine scène de crime, car il y en aurait une autre, et encore une autre. L'enquêteur du Boston PD ne serait sans doute pas ravi qu'elle débarque, même si l'affaire relevait maintenant du FBI. Peu importait. Diane avait l'habitude des rapports parfois tendus entre leurs représentants et ceux des autres forces de police. Les flics accusaient les agents du FBI d'arrogance, et leur reprochaient de rappliquer dès qu'une affaire devenait médiatique, parfois de façon pas totalement infondée. S'y mêlait aussi une certaine jalousie vis-à-vis de ce qui restait dans l'esprit du public une force d'élite. Diane n'en avait cure, pour une simple raison : elle n'appartenait à personne, à aucun groupe, bien que reconnaissant la valeur et la pugnacité de tous les agents avec lesquels elle avait travaillé jusque-là. Mike et Gary en étaient une autre preuve.





Boston, États-Unis, septembre 2008

Des petits pas, un à un, qui finissaient par couvrir de longues distances. Un pied devant l'autre. Un effort à chaque fois. Toutefois, la complexité de l'exercice s'atténuait. Il devenait moins pénible, moins douloureux. Bientôt, mettre un pied devant l'autre serait aisé. Il s'agissait d'une métaphore, bien sûr, assez jolie. Évocatrice, surtout.

Allez, un autre pas, et puis un autre. Tourner au coin de Salem Street dans le North End. Se récompenser d'un de leurs délicieux cannoli à la crème vanillée. Certes, il faudrait alors parler, demander, remercier. Un pas de géant, mais, en s'appliquant, c'était réalisable. La sueur ne dévalerait pas de son front. Sa voix demeurerait stable. Non, non, la parole n'était pas une impossibilité. Cependant, elle devenait parfois si laborieuse qu'on aurait cru qu'une sorte de ciment vous emplissait la bouche, bloquant les mots au fond de la gorge, au fond du cerveau. On peut sans doute mourir étouffé par les mots qu'on ne parvient pas à prononcer. Sans doute.

Pas à pas, mot à mot.

Obliquer à gauche dans Prince Street, rejoindre à petits pas la vieille église Saint Leonard, flâner le long des allées de son jardin, émouvant bien que ne présentant rien de très exceptionnel. Son église préférée. L'avantage des églises est qu'on ne s'y parle pas. On s'y sourit, on atteste de l'existence de l'autre d'un petit hochement de tête. Rien d'autre.

Parole, du latin parabola, « parabole ». De quelle parabole s'agissait-il ? D'un récit allégorique tiré des livres saints ? Ou plutôt d'une courbe dont chaque point était situé à équidistance d'un point de référence et d'une droite fixes ? Une courbe captive, en quelque sorte, prisonnière de deux données immuables, permanentes. Mais l'infinie permanence n'existe pas dans les affaires humaines, tout se transforme. Quel soulagement.

Parler, un gouffre sans fond. Pourtant, quelqu'un l'avait creusé, ce gouffre, avec acharnement.

Un insupportable vertige. Ce qui est dit existe soudain. Faux. Ce qui est dit existe soudain au-delà de notre silence, de notre peur. Ce qui refuse de s'exprimer génère notre peur.

Le cri joyeux d'un enfant lui fit lever la tête. Un sourire étira ses lèvres. La vie merveilleuse d'un enfant courant après un pigeon en frappant de bonheur dans ses mains.





Paris, France, septembre 2008

Allongée sur le canapé en cuir patiné, le regard perdu vers les bibliothèques vidées de leurs livres, vers les empreintes plus pâles laissées par les sanguines du XIX e siècle représentant des visages d'enfants et des angelots joufflus, Sara Heurtel réfléchissait à la meilleure façon d'aborder ce qu'elle devait faire rentrer dans le crâne de Victor. Étrange, cette expression, « question de vie ou de mort ». On n'y croit jamais vraiment. Hormis la maladie et les accidents, qu'est-ce qui nous paraît encore une question de vie ou de mort dans nos paisibles existences d'Occidentaux ? Nous avons repoussé la mort hideuse aussi loin de nous que nous le pouvions, au point que, d'inévitable, elle est devenue une désastreuse surprise. Du coup, n'avons-nous pas aussi perdu le sens de la vie, de son extrême importance, de sa terrible fragilité ?

Sara reposa sa tasse de café sur l'épais plateau de chêne de la table basse. Les meubles partiraient en dernier. Les déménageurs s'en occuperaient. Elle s'était chargée de la vaisselle, des livres, du linge, des petits objets pour réduire au maximum la facture.

Le fait que Victor change bientôt d'école pour celle du XVe arrondissement ne la rassurait pas. Ce détail topographique n'arrêterait pas un Nathan Hunter. Elle était sans nouvelles de Diane Silver, en dépit des deux e-mails qu'elle lui avait envoyés à Quantico. Certes, le Dr Silver ressemblait fort peu à une psy à l'écoute, et encore moins à une conseillère du cœur. De surcroît, à l'évidence, la visite de Sara à la base, en compagnie d'Yves Guéguen, l'avait importunée. Pourtant, Diane avait été d'un précieux secours pour Sara. Une sorte de providentielle bouée de sauvetage alors que Sara se sentait couler, happée, sans plus de force pour lutter contre l'idée qu'elle était peut-être – elle, la mère – à l'origine de la dérive meurtrière de Louise. Diane Silver avait été aussi claire qu'elle le pouvait et son raisonnement, né d'années de lutte contre les tueurs en série, avait convaincu Sara : Louise était une psychopathe. Elle avait réduit son frère et sa mère à des objets de haine. Rien d'autre. Ils n'existaient pas vraiment et rien de ce qu'ils pouvaient faire n'atteignait la jeune fille. Sara avait à nouveau pu respirer. Grâce à cette profileuse, au demeurant assez antipathique.

Sara avait souvent pensé à Guéguen depuis son meurtre. Elle en était arrivée à une conclusion peu élogieuse pour elle. Pour différentes raisons. Elle s'en voulait de ne pas avoir été plus affectée. Un homme, un être d'exception, avait été assassiné, et elle n'était pas étrangère à ce meurtre. Certes, elle avait eu de la peine, un chagrin assez dépersonnalisé, toutefois. Enfin, quoi ! Elle avait parlé à cet homme, se confiant un peu à lui. Sans doute avait-il été amoureux d'elle. Il s'était fait rempart pour les protéger, elle et son fils, et tout ce qu'elle éprouvait s'apparentait à une tristesse générique pour la mort d'un homme parmi d'autres.

Fallait-il y voir une modification drastique de comportement conséquente à l'état de traquée, ou se cherchait-elle des excuses ? Le fameux « flight or fight1 » qui ne laissait plus de place aux sensations autres que celles liées à la survie ? Ahurissante, la pléthore de bouleversements hormonaux qui survient lorsque notre vie est menacée. Toutes les fonctions biologiques qui ne servent ni à la lutte ni à la fuite s'arrêtent. La digestion est interrompue, le cycle urinaire aussi. En revanche, le sang afflue au cerveau et aux muscles, notre vision se fait d'une rare acuité. Le cerveau reptilien prend le dessus et il est dénué de sentiments. Il doit vivre, rien d'autre. Sara Heurtel s'était sentie devenir une proie et son fils avec elle. Dévastatrice constatation pour une femme civilisée, obéissante aux lois, et qui avait toujours voulu se convaincre que tout pouvait se régler par la compréhension et le dialogue. Éric aurait rétorqué d'un ton acide : « Parles-en aux juifs, aux tziganes, aux malades mentaux et aux homos qui se sont fait exterminer par millions. À tous les autres, au cours de l'histoire humaine. Il vient un moment où seule la force fait reculer la violence. » L'équilibre de la terreur, une des grandes théories d'Éric à laquelle elle n'avait jamais voulu adhérer, en dépit des justifications de son mari, assez recevables : « Quelques décennies de tranquillité relative nous ont rassurés. Nous nous sommes empressés d'oublier que durant quatre millions d'années nos options se résumaient à : fuir, attaquer, se défendre. » Éric pouvait devenir péremptoire. À sa décharge, une intelligence d'une rare puissance et une aversion pour le politiquement correct puisque, selon lui, il tuait le jugement, donc la morale. Il serinait : « Nous sommes équipés pour juger. Il ne s'agit pas d'y aller d'avis débiles sur tout et sur rien. Il s'agit de dire si une chose est bonne ou si elle est mal. Sans cette capacité de jugement, on ne peut plus vivre en société, dans le groupe, donc l'espèce humaine disparaît. »

Revenait-elle à une sorte d'état primitif ? Celui du choix entre la fuite et la lutte ? Or la fuite était exclue. Si Hunter voulait les prendre en chasse, il les retrouverait partout. Ne restait que le combat. Elle réprima un rire désespéré. Idiote. Lutter avec quoi ? Elle aurait été incapable d'égorger un