Main La mort, un passage ?

La mort, un passage ?

,
Language:
french
File:
EPUB, 1.94 MB
Download (epub, 1.94 MB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La Mort, simplement

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 457 KB
2

mort n'est qu'un masque temporaire...

Language:
french
File:
EPUB, 1.06 MB
© Les Éditions du Cerf, 2017

www.editionsducerf.fr

24, rue des Tanneries

75013 Paris



e-ISBN 978-2-204-12607-6





BERTRAND DUMAS





Liminaire


Au seuil de ce volume, quelques mots ont paru nécessaires afin d’en présenter rapidement la genèse ainsi que l’intention. En effet, les textes ici rassemblés sont le fruit d’un colloque entre bouddhistes et chrétiens, tenu au Centre Théologique de Meylan-Grenoble1 (CTM) en juillet2015. Cette rencontre n’était pas la première, loin de là, puisqu’il s’agit maintenant d’une véritable tradition riche de presque vingt ans et de sept colloques2.





LA QUESTION POSÉE


Une fois encore, intervenants et participants ont donc passé plusieurs jours ensemble, autour d’un thème pour le moins fondamental: la mort. Ou plus exactement, « La mort, un passage? ». Point obscur de la réflexion et de la sensibilité contemporaines, la mort se tient en effet à l’horizon de chaque existence humaine. Niée ou pas, il faudra bien qu’elle advienne… faudrait-il pour autant attendre le moment dernier pour y réfléchir ? De ce point de vue, les voies bouddhiste et chrétienne sont riches de tout une tradition réflexive, pratique et spirituelle. La mort n’y est pas taboue, bien au contraire : elle se présente dans toute son austérité ; dans toute sa capacité, aussi, à convoquer ce que chaque tradition porte en elle de plus important.

Réfléchir à la mort, c’est ainsi tenter une percée au cœur de chaque existence humaine, mais aussi au cœur du christianisme comme du bouddhisme en soi (ici, spécialement considéré selon la tradition tibétaine).

Dans une société postmoderne pour qui la technique ou le divertissement tiennent souvent lieu de non-réponse à la grande question de la finitude humaine et de la mort, parions qu’il vaut le coup de poser à nouveau cette question essentielle: la mort est-elle un passage?





STRUCTURE DE CET OUVRAGE


Dans ce but, le présent volume déroule son propos de manière pédagogique, servi par des auteurs qui sont chacun à la fois érudits et pratiquants de leu; r tradition spirituelle :

– Dennis Gira, fin connaisseur des deux Traditions, commence par nous introduire à la problématique en brossant un panorama assez large et, surtout, en évoquant le Bouddha et le Christ (« Il y a mort… et mort : introduction à la thématique »).

– Puis l’article de Sœur Marilyne Darbellay, s.c.c. (« La mort comme questionnement dans la Bible »), montrant combien la pensée biblique évolue dans sa conception de la mort, permet d’assouplir notre vision des choses et de comprendre que des questions demeurent.

– Viennent ensuite deux articles qui se répondent en développant une approche pratique tissée de considérations doctrinales, éthiques et spirituelles. Chaque Tradition est ici présentée à son tour, par Mila Khyentse Rinpoché (« L’art du bien mourir dans le bouddhisme tibétain et le Dzogchen : la voie vers la claire lumière ») puis par le Frère Michel Demaison, o.p. (« L’art du bien mourir. Une approche chrétienne »). On commence alors à mesurer l’écart radical et stimulant qui sépare bouddhisme et christianisme en même temps qu’on se trouve le témoin émerveillé de certaines convergences inattendues, comme par exemple le lien entre le « bien mourir » et le vivre bien.

– Deux autres contributions prolongent alors la réflexion en développant particulièrement le fondement doctrinal des conceptions et des pratiques bouddhiste et chrétienne. Dans son volumineux article (« Une perspective du bouddhisme et du Dzogchen sur la mort et l’existence post-mortem »), Philippe Cornu rend compte de manière détaillée d’une pensée bouddhique à la fois riche et très minutieuse concernant la mort et l’après-mort. Dans son texte volontairement discret quant à l’après-mort, Bertrand Dumas cherche avant tout à dire la foi des chrétiens centrée sur le relèvement du Christ (« De la mort à la vie : l’espérance des chrétiens »).

– Puis la réflexion continue lorsque deux religieux nous font entrer dans la question de la mort par la ritualité qui l’entoure. C’est d’abord le Lama Jigmé Thrinlé Gyatso (« Marquer le passage : rites bouddhistes ») qui nous décrit certains aspects de la ritualité bouddhique, tibétaine notamment. Des descriptions passionnantes qui pourront peut-être dérouter certains lecteurs, mais qui s’ouvrent jusqu’à des questions éthiques contemporaines telles que le don d’organe ou l’euthanasie. Ensuite, la Sœur Samuel-Danielle Nougué-Debat, o.s.b., nous introduit avec une sensibilité et une richesse toutes bénédictines dans les rites et le sens des rites funéraires chrétiens, à partir de ce qui se pratique dans un monastère (« Marquer le passage – rites des chrétiens catholiques »).

– « En guise de conclusion », le lecteur aura la chance de bénéficier d’une synthèse et d’une ouverture d’une richesse exceptionnelles grâce au texte du P. Jacques Scheuer, s.j. Lui aussi fin connaisseur des deux Traditions bouddhiste et chrétienne, il ressaisit dans son texte quelques-uns des acquis mais aussi des enjeux de cette réflexion croisée sur la mort.





UN DIALOGUE SUR L’ESSENTIEL


Ainsi, cet ouvrage se présente comme un itinéraire bien dessiné, partant de considérations générales sur la mort pour envisager ensuite des aspects doctrinaux, éthiques, spirituels et liturgiques. Rédigé dans une langue volontairement accessible au grand public, il propose un chemin de dialogue exigeant mais nécessaire.

Se répondant l’un à l’autre, plusieurs textes nous plongent sans faux-semblant dans des questions difficiles : y a-t-il un art du « bien mourir » propre aux bouddhistes ou aux chrétiens ? Au sein des affirmations doctrinales, quelle part réservée au mystère de la mort ; plus encore, de chaque mort envisagée dans sa singularité ? Comment maintenir la responsabilité éthique tout en rompant avec une logique comptable qui marquerait trop la continuité entre les bonnes actions sur terre et le destin post ou trans-mortem ? Etc. Autant de questions qui nourrissent la connaissance mutuelle et le débat entre chrétiens et bouddhistes. Autant d’interrogations qui restent posées aux pratiquants de chacune de ces voies et leur permettent d’approfondir leur chemin spirituel avec une lucidité accrue.

Sans réduire la singularité de chaque voie, il s’agit de questionner la place de la mort dans le bouddhisme et dans le christianisme puis, de l’une à l’autre tradition, d’oser quelques interpellations réciproques. Une occasion précieuse de découvrir que les convergences s’avèrent aussi précieuses que les différences.





UNE BELLE AVENTURE…


Puisse cette belle aventure fraternelle continuer longtemps au CTM – ou ailleurs –, sans souci d’efficacité, d’utilité ni rien de semblable. Sans doute en va-t-il du dialogue interreligieux comme de toute œuvre vraiment belle : elle existe, en amont de toute justification pratique ou dogmatique. À cette rencontre en profondeur entre pratiquants de voies spirituelles différentes, osons appliquer alors les mots émerveillés qu’Angélus Silesius réservait à… une fleur :

« La rose est sans pourquoi,

elle fleurit parce qu’elle fleurit.

N’a souci d’elle même,

ne cherche pas si on la voit3 ».

Bonne lecture et bon chemin !

_______________

1. Voir le site : www.ctm-grenoble.org.

2. Les thèmes précédents étaient : Non-dualité (1999), Bouddhisme, christianisme. Voies éthiques (2001) ; Bâtir la paix, bouddhistes et chrétiens s’engagent (2003) ; Pratiques spirituelles bouddhistes et chrétiennes en hospitalité (2006) ; Regards bouddhistes et chrétiens sur le mal et la souffrance (2009) ; Le désir en question. Regards bouddhistes et chrétiens (2012). Sauf pour le colloque de 2009, les actes ont été publiés ou dans la revue Chemins de dialogue (ISTR Marseille), ou dans les Cahiers de Meylan, ou aux éditions Profac (UCLy, Lyon).

3. ANGÉLUS SILESIUS, La rose est sans pourquoi, trad. R. Munier, commentaire M. Heidegger, Bar-le-Duc, Arfuyen, 1988, p. 29 (titre courant : Le pèlerin chérubinique).





DENNIS GIRA





Il y a mort… et mort : Introduction à la thématique


Né à Chicago en 1943, Dennis Gira a passé huit ans au Japon, à partir de 1969, pour étudier la langue, la culture et les religions du pays, et notamment le bouddhisme. Puis il s’est installé avec sa famille à Paris où il a continué sa recherche, obtenant son doctorat en Études extrême-orientales à Paris VII et le diplôme de l’École Pratique des Hautes Études (sciences religieuses). Entre 1985 et 2007 il a été chargé de cours à l’Institut de Science et de Théologie des Religions (Institut catholique de Paris) dont il a été directeur adjoint de 1988 à 2007. Actuellement à la retraite, il enseigne le bouddhisme au centre Sèvres, à l’Université Catholique de Lyon, à l’ISTR de Marseille et dans plusieurs grands séminaires et monastères. Il est l’auteur d’une dizaine de livres consacrés aux thèmes du bouddhisme et du dialogue interreligieux.





REMARQUES PRÉLIMINAIRES


« La mort, un passage ? Regards bouddhistes et chrétiens ». Il me semble qu’il agit d’un titre faussement simple.

Il est faussement simple d’abord parce que le mot « mort » est très loin d’être univoque. Selon Le Petit Robert 2013, par exemple, la mort est la « cessation de la vie comme phénomène inhérent à la condition humaine ou animale », la « fin d’une vie humaine (ou animale), circonstances de cette fin », le « terme de la vie humaine… considéré dans le temps », l’« arrêt complet et irréversible des fonctions vitales (d’un organisme, d’une cellule) entraînant sa destruction progressive ». Ces définitions ont le mérite d’être faciles à comprendre, sans doute parce qu’elles parlent de ce qu’on peut voir et mesurer. Mais les choses sont beaucoup plus complexes qu’elles ne le semblent ! Ni les bouddhistes, qui parlent d’une succession de naissances et de morts et de la délivrance définitive de ce cycle, et donc du nirvâna1 (nous y reviendrons), ni les chrétiens, dont la résurrection est au cœur de la foi, ne peuvent se retrouver totalement dans ces « définitions » de la mort.

À ceci il faut ajouter qu’il est difficile de voir comment les mots des langues bouddhiques (pâli, sanscrit, chinois, tibétain, japonais…) qui désignent la fin d’une vie et le passage à une autre ou, dans le cas de ceux qui arrivent à l’Éveil, au nirvâna complet où il ne peut plus y avoir ni naissance ni mort… comment ces mots donc seraient adéquats pour exprimer ce que les chrétiens généralement considèrent comme la fin de la vie, la seule que l’être humain connaîtra sur cette terre, et pendant laquelle il se prépare pour la vie éternelle. Ce problème est réciproque, bien évidemment, et tous les chrétiens en Asie qui essaient d’exprimer la vision chrétienne de la mort et la résurrection dans leur langue le connaissent bien.

Le titre est faussement simple ensuite parce qu’il peut donner l’impression qu’il y a UNE interprétation bouddhique et UNE interprétation chrétienne de ce qu’est la mort. Ce n’est évidemment pas le cas ! Certes, il serait commode de pouvoir affirmer que les bouddhistes – ou les chrétiens – pensent ceci ou cela à propos de la mort. Il nous faut pourtant être très humbles et reconnaître que certains bouddhistes ou certains chrétiens pensent ceci, que d’autres pensent cela et que d’autres encore ne pensent ni ceci ni cela ! Un bouddhiste du Sri Lanka qui s’inspire de l’ancien canon pâli, par exemple, ne parlera pas de l’expérience de la « mort » de la même manière qu’un bouddhiste japonais de la tradition de la Terre pure, pas plus qu’un chrétien à l’aise avec les diverses manières d’interpréter la Bible2 n’en parlerait de la même manière qu’un chrétien pour qui la lecture fondamentaliste des Écritures saintes est la seule valable3.

Suite à ces quelques remarques, le lecteur se demandera peut-être comment nous allons pouvoir aborder le thème annoncé. Qu’il se rassure : cet ouvrage est le fruit du sixième colloque du même genre au Centre théologique de Meylan-Grenoble et à chaque fois, nous avons rencontré et surmonté les difficultés inhérentes à ce type d’exercice. Cette expérience nous a rendus très humbles, parce que nous savons ce que sont nos limites, et en même temps très audacieux, parce que nous avons accumulé une réelle expérience à travers les années, et une capacité à gérer les difficultés auxquelles je viens de faire allusion – et bien d’autres – dans l’amitié, pour ceux d’entre nous qui nous connaissons bien, ou dans la fraternité pour ceux qui se sont rencontrés pour la première fois. Dans cette communication ouvrant le volume, je vais essayer simplement de planter le décor. Je laisse les réflexions de fond entre les mains de personnes très compétentes en la matière (voir textes suivants), et aussi vos mains, lecteurs : chacun de vous a ses propres interrogations sur la mort : celle de ses proches et la sienne propre.





LES LIEUX DE PÈLERINAGE : UNE SOURCE DE RÉFLEXION SUR LA MORT


En 2014, j’ai participé en l’espace de cinq semaines à deux pèlerinages qui m’ont beaucoup aidé à réfléchir à cette question de la mort. Le premier, du 12 au 25 octobre, était « Sur les pas de saint Paul » et ce voyage a commencé par trois jours à Jérusalem, dans ses environs et en Galilée – et le deuxième, du 3 au 17 novembre, était « Sur les pas du Bouddha », en Inde et au Népal. Dans les deux cas, nous avons visité les sites les plus importants de la vie du Christ et de celle du Bouddha.

Nous avons commencé le premier pèlerinage en nous recueillant longuement dans plusieurs lieux saints : à Bethléem, où la tradition situe la naissance de Jésus ; dans quelques endroits de Galilée où il allait fréquemment et où il a enseigné (Capharnaüm, le mont des Béatitudes, le Lac de Tibériade…) ; au Cénacle, où il a célébré la Cène avec ses amis, et puis à Gethsémani, au pied du mont des Oliviers, où il a prié avant sa passion ; au Golgotha, où il a été crucifié et, bien sûr, au Saint Sépulcre, où il a été mis au tombeau et où, selon la foi chrétienne, il est ressuscité.

Lors du pèlerinage « sur les pas du Bouddha » nous nous sommes arrêtés pour méditer dans les quatre grands lieux de pèlerinage que, selon la tradition, le Bouddha lui-même aurait institués : à Lumbini, au Népal, où il est né ; à Bodh-Gâya, où il a fait l’expérience de l’Éveil ; à Sarnath, près de Bénarès, où il a donné sa première prédication et au Pic de l’Aigle, près de Rajagriha, où le Bouddha a prononcé de nombreux sermons très importants ; mais nous sommes allés aussi à Kushinagar, qui est le lieu où, selon la tradition, le Bouddha a disparu, c’est-à-dire est arrivé au nirvâna complet.

D’une certaine façon, ce sont ces sites de pèlerinage eux-mêmes qui donnent une bonne idée de ce qu’évoque le sujet du présent ouvrage. En effet, depuis plus ou moins deux millénaires (un peu plus pour le bouddhisme et un peu moins pour le christianisme) des hommes et des femmes, comme nous, se rendent sur ces sites pour mieux pouvoir cheminer sur la Voie du Bouddha ou sur celle proposée par le Christ… et aussi pour « vaincre » la mort, comme, croient-ils, le Bouddha et le Christ l’ont fait. Ce n’est pas par hasard que ces pèlerinages commencent par les lieux respectifs de la naissance de ces deux hommes et se terminent par les lieux où ils ont vaincu la mort de manière définitive, en passant par les lieux où ils ont vécu, prêché et formé des disciples.





DEUX NAISSANCES PROPREMENT EXTRAORDINAIRES


Puisque la naissance et la mort sont intimement liées dans ces deux traditions, il faudrait commencer par quelques réflexions sur la naissance de Jésus et celle de Siddhârtha (le prince qui deviendra, suite à son expérience de l’Éveil, le Bouddha).





La naissance de Jésus


C’est à Bethléem, toujours selon la tradition, que l’enfant Jésus est né, dans des circonstances connues de tous par les récits qu’en ont faits Luc et Matthieu. Il serait difficile de qualifier cette naissance d’ordinaire, surtout si nous prenons en considération ce que ces deux évangiles disent de la conception de Jésus. Dans Matthieu nous trouvons ceci :

Et voici comment Jésus-Christ fut engendré. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph : or, avant qu’ils eussent mené vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint. Joseph, son époux, qui était un homme droit et ne voulait pas la dénoncer publiquement, résolut de la répudier sans bruit. Il avait formé ce dessein quand l’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains point de prendre chez toi Marie, ton épouse : car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle enfantera un fils, auquel tu donneras le nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » Or tout ceci advint pour accomplir cet oracle prophétique du Seigneur : « Voici que la Vierge concevra et enfantera un fils, auquel on donnera le nom d’Emmanuel, nom qui se traduit : “Dieu avec nous” » ; une fois réveillé, Joseph fit comme l’Ange du Seigneur lui avait prescrit ; il prit chez lui son épouse ; et, sans qu’il l’eût connue, elle enfanta un fils, auquel il donna le nom de Jésus (Mt 1, 18-25).

Le récit dans Luc confirme le caractère extraordinaire de la conception et de la naissance de Jésus. Mais ce qui nous intéresse au plus haut point ici, ce sont les deux généalogies qui accompagnent ces récits, indépendamment de leur historicité. Celle de Matthieu (Mt 1, 1-11) vient avant le texte que nous venons d’entendre, et commence par Abraham ; celle de Luc (Lc 3, 23-38), qui suit les récits de la naissance et de l’enfance du Christ, commence par Jésus et remonte jusqu’à Adam qui, lui, est qualifié de « fils de Dieu ». Matthieu et Luc font donc le maximum pour aider leurs lecteurs à voir que Jésus s’inscrit dans ces généalogies faites d’hommes et des femmes comme vous et comme moi, mais aussi qu’il « vient de l’Esprit Saint » pour employer les mots de Matthieu. Ces deux aspects de la personne du Christ vont occuper les théologiens pendant des siècles, mais déjà saint Paul, dans sa lettre aux Philippiens, écrite avant les évangiles de Matthieu et de Luc, nous dit quelque chose d’important sur la naissance de Jésus, quelque chose qui va nous aider à mieux saisir les différences qu’il va falloir gérer quand nous commencerons à réfléchir aux regards que chrétiens et bouddhistes posent sur la « mort ». Au deuxième chapitre de cette lettre nous lisons ceci :

Ayez entre vous les mêmes sentiments qui furent dans le Christ Jésus ; Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant la condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix (Ph 2, 5-8).

Celui dont le rang l’égalait à Dieu est devenu un homme semblable à nous en toutes choses4, sauf le péché, ajoutera la lettre aux Hébreux qui est attribuée à Paul5. Et dans cette même lettre il est écrit que « les hommes ne meurent qu’une fois, après quoi il y a un jugement » (He 9, 27), citation, il faut le noter, qui a été intégrée au document conciliaire Lumen Gentium : « Ignorants du jour et de l’heure, il faut que, suivant l’avertissement du Seigneur, nous restions constamment vigilants pour pouvoir, quand s’achèvera le cours unique de notre vie terrestre (voir He 9, 27), être admis avec lui aux noces et comptés parmi les bénis de Dieu […]. » (LG 48).

Dans ce que nous venons de voir, tout semble aller dans le sens du document de la Commission théologique internationale intitulé « Quelques questions actuelles concernant l’eschatologie » :

Dans l’unicité de la vie humaine, on voit clairement son sérieux : la vie humaine ne peut se répéter. Puisque la vie terrestre est la route vers les réalités eschatologiques, la manière dont nous procédons au cours de la vie a des conséquences irrévocables. Aussi, notre vie corporelle conduit-elle à un destin éternel6.

Il serait donc difficile d’imaginer comment, dans la vision de l’homme qui est celle de la Bible et de l’Église catholique (ainsi que d’autres Églises chrétiennes), une succession de vies et de morts pourrait être envisageable, ce qui ne veut pas dire que le dialogue soit impossible, car il ne faut jamais oublier que ce sont les différences qui créent les plus grands espaces de dialogue. En effet quand les partenaires d’un dialogue pensent la même chose ils n’ont finalement pas grand-chose à se dire l’un à l’autre.





La naissance du Bouddha


Les circonstances de la conception et de la naissance du Bouddha, il y a environ vingt-cinq siècles, n’ont pas été moins extraordinaires que celles de la conception et de la naissance du Christ. Cela saute aux yeux quand on lit les textes les concernant ou quand on entre dans l’enceinte du Temple de Mâyâdevî, la mère du Bouddha, à Lumbini. Ce temple, visité avec ferveur par de nombreux bouddhistes du monde entier, a été construit sur le lieu supposé de la naissance du prince Siddhârtha, celui qui plus tard deviendra le bouddha Shakyamuni.

La dernière naissance d’une très longue série

Pour mieux saisir à quel point cette naissance a été extraordinaire il faut s’ouvrir à une autre manière de penser le monde, l’homme et le temps. En effet, selon les textes, il ne s’agissait pas de la naissance de celui qui deviendrait un bouddha, mais de la dernière d’une très longue série de naissances, et donc de vies, et finalement de morts, tout au long desquelles cette dernière naissance se préparait. Pour se faire une idée de la longueur de ce voyage il suffit de lire un extrait d’un texte du canon le plus ancien des écrits bouddhiques :

Quelle est la plus grande masse d’eau ? Le torrent des larmes que vous répandez en gémissant et en pleurant dans votre course, votre interminable voyage, unis comme vous l’avez été à ceux qui ne vous sont pas chers, séparés de ceux qui vous sont chers, ou bien les ondes des quatre océans ? C’est le torrent de larmes que vous avez répandues dans votre voyage qui l’emporterait. Pendant bien des jours, vous avez souffert la mort d’une mère, d’un fils, d’une fille, la ruine de vos parents riches, les calamités des maladies. […]

Il n’est point possible, ô moines, de trouver un être qui pendant ces jours innombrables n’a pas été une fois une mère, un père, un frère, une sœur, un fils, une fille. Comment cela ? Inconnaissable, ô moines, est le début de ce voyage. La première phase n’est point révélée de la course continue du voyage des êtres que retarde l’ignorance, qu’entravent les appétits. Et c’est ainsi, ô moines, que vous avez longtemps souffert des maux, de la douleur, de la misère, et que les charniers se sont agrandis7.

Ce texte parle de « jours innombrables », ce qui n’est pas incompréhensible en Occident, mais en réalité il s’agit de kalpa, ce qui est tout autre chose. En effet un kalpa correspond au temps qu’il faudrait pour faire disparaître l’Himalaya si une fois tous les trois siècles on l’effleurait avec un tissu extrêmement délicat. Et il y a autant de kalpa que de grains de sable dans le Gange (entre parenthèses, il faut comprendre, en méditant ce texte, qu’il s’agit d’une description du samsâra, le cycle des naissances et des morts dont tout être vivant est prisonnier et qui donc n’a rien à avoir avec la vision réincarnationniste, plutôt optimiste, que certains Occidentaux font leur).

La tradition explique que, il y a plusieurs kalpa, le bouddha Dîpamkara (dans le bouddhisme il y a de très nombreux bouddhas, du passé et d’autres univers… et il y en aura encore d’autres dans le futur) a rencontré Sumedha (nom que portait à ce moment-là celui qui allait devenir le bouddha Shakyamuni). Dîpamkara, conscient des qualités de Sumedha, a publiquement fait la prophétie qu’il allait un jour devenir un bouddha. Rempli de joie, Sumedha s’est alors lancé sur la voie du bodhisattva, celle des êtres (sattva) voués à l’Éveil suprême (bodhi). À travers une longue série de vies, ce bodhisattva s’est donc consacré aux pratiques destinées à faire mûrir en lui les perfections nécessaires pour arriver à la bouddhéité. La naissance qui inaugure la vie durant laquelle il allait arriver à l’Éveil suprême, se pense généralement dans ce cadre. Toutes ses naissances et ses vies antérieures échappent évidemment à toute recherche historique8.

La « conception » et la naissance du Bouddha

Plusieurs récits racontent la conception du prince Siddhârtha et montrent bien à quel point sa naissance allait être tout à fait particulière. Dans un songe, la mère de Siddhârtha, Mâyâ, a vu le bodhisattva s’approcher d’elle sous la forme d’un éléphant blanc à six défenses et portant dans sa trompe un lotus blanc ; puis elle l’a vu toucher son côté droit et entrer dans ses entrailles. Quand elle a raconté ce songe aux Sages, ils lui ont expliqué qu’elle avait conçu un enfant destiné à devenir un bouddha ou un grand roi (car l’éléphant blanc à six défenses est le symbole de la sagesse et de la royauté universelle). La naissance de Siddhârtha a donc été accompagnée de signes merveilleux, que racontent des textes bouddhiques comme les « Histoires de la naissance du Bouddha » (Nidâna kathâ). L’enfant s’est tenu debout dès sa naissance, par exemple, et il a fait sept pas en avant vers chacun des quatre points cardinaux pour proclamer qu’il allait arriver à l’Éveil… Le roi Suddhodana, son père, persuadé que son fils aller devenir un roi universel a été désespéré d’apprendre que son fils, le prince héritier, allait choisir la voie du Bouddha et cela à la suite d’une série de rencontres (un vieillard, un malade, un mort et un moine mendiant). Et ces rencontres auront lieu malgré les efforts faits par le roi pour les éviter. Les trois premières d’entre elles ont poussé le prince à quitter le palais, laissant derrière lui son père, sa femme et son enfant. La dernière, avec le moine mendiant, lui a indiqué le chemin à suivre dans sa recherche de la vérité, le chemin qui lui permettrait de se libérer du cycle des naissances et des morts où, il l’avait bien compris à travers ces rencontres, la jeunesse cède toujours le pas à la vieillesse, la santé à la maladie et la vie à la mort.

L’important pour nous pour le moment c’est de nous rendre compte à quel point la naissance du Prince Siddhârtha est très différente de celle de Jésus, même si nous pouvons qualifier ces deux naissances d’extraordinaires. En effet, nous ne trouvons pas dans les écrits bouddhiques de généalogies comparables à celles présentées par Matthieu et dont les vies de certaines personnes qui s’y trouvent étaient très loin d’être vertueuses. Par contre, il existe de nombreux écrits bouddhiques qui parlent de ses innombrables vies antérieures. Or, nous l’avons vu, la notion que chaque être se situe dans une telle série de vies semble peu conciliable avec les écrits chrétiens qui insistent fortement sur le fait que « les hommes ne meurent qu’une fois, après quoi il y a un jugement ». Parallèlement, cette vision chrétienne de l’homme peut sembler très étrange à la plupart des bouddhistes dans le monde, et surtout ceux des pays culturellement bouddhistes.





DES ITINÉRAIRES À LA FOIS SEMBLABLES ET DIFFÉRENTS


Les itinéraires humains et spirituels de Jésus et du prince Siddhârtha après leur naissance ont été à la fois semblables et très différents. Ils laissent comprendre aussi que le Bouddha et le Christ ont été tous les deux familiers de la dure réalité de la mort.

Jésus a grandi dans une famille de condition très modeste, tandis que la situation dans laquelle le prince Siddhârtha a été élevé, même si elle était beaucoup moins fastueuse que les textes ne le laissent entendre, était certainement privilégiée. Le prince, qui a perdu sa mère quelques jours après sa naissance, a toujours été très sensible à la question de la mort, même celle des animaux dont il a été témoin dans son enfance, et ceci, bien avant sa troisième rencontre fondamentale avec un cortège funéraire. Quant à Jésus, étant donné le lieu où il a grandi et la date de sa naissance, il n’a pas pu ignorer l’ombre de la mort – la mort violente – qui planait sur le monde dans lequel il vivait. Quelques années avant sa naissance, par exemple, environ deux mille Juifs ont été crucifiés suite à une rébellion dont le foyer se situait à Sephora, ville très proche (cinq kilomètres environ) de Nazareth9. Il a certainement souffert aussi de la disparition de Joseph et de bien d’autres parents, dont sans doute la mère et le père de Jean le Baptiste, pour ne pas parler de Jean-Baptiste lui-même.

Le prince Siddârtha a connu l’expérience extraordinaire de l’Éveil relativement tôt dans sa vie, sous l’arbre de la bodhi (de l’Éveil) à Bodh Gâya, et il a vu une communauté de moines commencer à se former autour de lui suite à sa première prédication à Sarnath, communauté qui ne cessera de grandir tout au long des quarante-cinq ans de sa vie de prédication. À la fin de cette dernière vie, il a atteint paisiblement le nirvâna (nibbâna en pâli), qualifié de parfait ou complet, à Kushinagar. Jésus, en revanche, est mort à peu près à l’âge où Siddhârtha est devenu le bouddha Shakyamuni. Il a prêché seulement environ trois ans avant de mourir sur la croix, sans avoir vu la formation d’une communauté de disciples qui aurait pu ressembler de près ou de loin à celle, relativement grande, dont le Bouddha avait été le guide. Mais le plus important, en ce qui nous concerne ici, c’est que le Bouddha et le Christ ont tous les deux vaincu la « mort », même si cette victoire n’a pas été gagnée de la même manière, et même si, ni la « mort », ni la victoire en question, ne semblent avoir eu le même sens pour le Bouddha (et ses disciples) d’un côté et pour Jésus (et ses disciples) de l’autre.





LE BOUDDHA ET LE CHRIST FACE À LA « MORT »


Le Bouddha face à la mort


En un certain sens nous pouvons dire que le Bouddha a déjà vaincu la mort, pour lui du moins, au moment de son Éveil à Bodh Gâya. En effet, c’est à cet instant qu’il a vu tous les phénomènes tels qu’ils sont. Il a saisi que toutes choses étaient impermanentes (anicca), insatisfaisantes (dukkha) et impersonnelles ou sans substance (anattâ)10 – c’est la doctrine dite du « non-soi ». Et quiconque voit les choses telles qu’elles sont réellement est ipso facto libre de toute ignorance concernant la vie et la mort, et libre de toutes les passions perturbatrices qui découlent de cette ignorance. Pour dire les choses très rapidement, la mort, ou au moins ce qui, dans cette expérience, peut être source de peur, d’angoisse, de colère, d’insatisfaction, etc., est neutralisée pour celui qui arrive à dissiper l’ignorance qui est le lot de tout individu non éveillé. En effet, l’angoisse, la peur, la colère et l’insatisfaction si étroitement liées à cette expérience découlent toutes de l’idée fausse que l’individu se fait de lui-même. L’individu ignorant est persuadé qu’il y a en lui quelque chose de permanent, comme un « bloc d’être » qui serait à l’abri des changements (qui pourtant frappe tous les autres phénomènes), ce qui en fait n’est tout simplement pas vrai. Complètement pris par cette illusion, il pense avoir droit à un bonheur également permanent. Il cherche à s’affirmer, à posséder, à s’imposer, bref, il se comporte de manière égocentrique. Cela crée un élan que nous pouvons qualifier de « karmique » et qui le plonge plus profondément dans l’océan du samsâra, le cycle des naissances et des morts mentionné plus haut et dont tout être non-éveillé est prisonnier. Le malheur c’est qu’il ne réalise même pas que c’est lui qui, dans son ignorance, et à travers son comportement, fabrique sa propre prison. Il passe sa vie à essayer de construire un bonheur durable sur les sables mouvants d’un monde foncièrement éphémère. Et il va en souffrir sans cesse… sauf s’il réussit, comme le Bouddha l’a fait, à voir les choses telles qu’elles sont. Ceux qui y arrivent voient clairement que tout est impermanent, y compris le « soi » auquel ils attachaient beaucoup trop d’importance, y compris leurs idées, leurs biens, et même les individus qu’ils aiment d’un amour possessif. Et quand l’illusion qu’ils se font sur eux-mêmes se dissipe, alors disparaissent aussi leurs désirs et leurs comportements égocentriques. Ils sont déjà « nirvanés ». Ils deviennent libres de toute passion perturbatrice et seront en paix en toutes circonstances, même face à la mort qui n’a tout simplement plus d’emprise sur eux. Et au moment de ce que nos dictionnaires définissent comme la mort – la « cessation de la vie comme phénomène inhérent à la condition humaine » – ils feront l’expérience du nirvâna complet et définitif : il n’y aura plus de naissance, ni de mort. La nature de cette expérience échappe évidemment totalement aux dictionnaires et finalement à tout effort que nous pourrions faire pour la décrire. De très nombreux bouddhistes hésitent même à dire que le Bouddha est mort parce que celui qui meurt renaît nécessairement, ce qu’un bouddha, un éveillé, ne fait pas.

Tout, ou presque, est résumé dans ces quelques mots extraits du Mahâ-parinibbâna-sutta, le texte qui décrit « le dernier voyage du Bouddha », pour employer le titre du livre qui présente une traduction intégrale de ce texte en français. Voici, par exemple, ce que le Bouddha dit à ses disciples, trois mois avant sa disparition, à propos de sa préparation à cette « mort » qui ne sera pas comme les autres :

Mon âge a beaucoup évolué

Ma vie est arrivée à sa fin

En vous laissant, je vais partir,

Mon propre refuge a été préparé [par moi-même].

Soyez attentifs, vigilants, ô bhikkhus, soyez vertueux.

Ayant le mental bien concentré, maîtrisez votre pensée.

Celui qui travaille avec attention

dans cette doctrine et cette discipline,

ayant abandonné la naissance et le samsâra,

mettra fin à dukkha [toute insatisfaction et toute souffrance]11.

Et juste avant de disparaître il donne un dernier conseil : « Soyez attentifs et sans négligence [pour atteindre l’état non conditionné]12. » Ce sont là les derniers mots que le Maître adresse à ses disciples.

Le même Mahâ-parinibbâna-sutta décrit les réactions des gens à la disparition du Bouddha à Kushinagar. Nous découvrons que des moines qui n’avaient pas encore dissipé l’ignorance, ni déraciné les passions perturbatrices, ont été désespérés en apprenant cette nouvelle. Ils pleuraient à chaudes larmes et s’exclamaient : « C’est trop tôt, le Bienheureux a atteint le parinibbâna [le nirvâna complet] ! C’est trop tôt, le Bienvenu a atteint le parinibbâna ! C’est trop tôt, l’Œil du monde a disparu13 ! » Ces disciples avaient tout simplement perdu leur guide et ne savaient plus quoi faire. Par contre, les moines qui avaient déjà dissipé l’ignorance, et qui étaient donc devenus des arhats (des êtres dignes de respect puisqu’ils avaient réussi à atteindre le même Éveil), disaient simplement : « Les choses conditionnées [et les conditions] sont impermanentes ! Comment pourrait-il en être autrement14 ? » Et c’est Mahâ-Kassapa, considéré par beaucoup comme le premier patriarche du Dhamma après le parinibbâna du Bouddha, qui finalement explique les choses à ses frères en disant ceci :

Ô frères, ne vous attristez pas, ne vous affligez pas. Ô frères, dans diverses occasions n’est-ce pas le Bienheureux qui disait que toutes les choses chères et désagréables ont la nature de devenir différentes, ont la nature de se transformer, ont la nature de se défigurer ? Comment est-il possible qu’il en soit autrement, ô frères ? Celle [une chose] qui est née, arrivée à l’existence, conditionnée, a la nature d’impermanence, alors [à propos de celle-ci] il n’existe pas de situation pour laquelle on puisse souhaiter : “Qu’elle reste telle quelle sans disparaître”15.

Il y a eu aussi la réaction des laïcs, qui avaient peu compris l’enseignement du Bouddha mais qui lui étaient très attachés. Plusieurs villes étaient même prêtes à entrer en guerre pour posséder ses reliques ou pour les défendre. Finalement la décision a été prise de leur en envoyer à toutes, et elles ont ainsi construit les premiers monuments reliquaires bouddhiques pour les préserver.

Ces textes sont tirés du canon pâli. Plus tard, il y aura d’autres textes (en sanscrit, chinois, japonais et tibétain…) et d’autres manières de penser la « mort », mais dans tous les cas la « mort » physique, si perturbante, perd sa capacité de faire souffrir, une fois que l’homme n’ignore plus ce qu’il est. Ces traditions parleront, par exemple, de l’expérience de la non-dualité, de la vacuité, de la réalisation de sa nature fondamentale qui n’est autre que la nature du bouddha à laquelle tout être participe. Ces expériences relativisent aussi totalement tout ce que la mort peut représenter pour ceux qui, dans leur ignorance, s’attachent à eux-mêmes ou aux autres, ou bien qui créent des barrières illusoires entre eux-mêmes et ceux qu’ils n’apprécient que peu ou pas du tout.

Notons enfin que sur la Voie que le Bouddha a laissée pour aider les êtres à dissiper l’ignorance et, ce faisant, à vaincre la mort, tout – la discipline mentale, la discipline morale, les diverses perfections ou « vertus transcendantes16 »… – est destiné à favoriser le développement d’une réelle sagesse capable de faire reculer l’ignorance. Cette sagesse est donc essentielle pour qui veut se libérer définitivement du fardeau de la mort et de la naissance, ou plutôt du cycle des naissances et des morts. Et tous ceux qui y arrivent ont l’assurance qu’en effet la mort ne les touchera plus jamais.





Le Christ face à la mort


Avant de parler de l’attitude du Christ face à la mort, il faut rappeler qu’il est clairement affirmé dans les textes bibliques, dans lesquels Jésus puisait pour nourrir sa propre vie spirituelle, que la mort ne faisait pas partie du plan de Dieu pour l’homme. Sur ce point, le livre de la Sagesse est explicite : « Dieu n’a pas fait la mort, il ne prend pas plaisir à la perte des vivants. Il a tout créé pour l’être… » (Sg 1, 13-14a). Selon la tradition biblique, la mort vient du péché, d’un péché qui est de l’ordre de la méfiance. En effet, dans le troisième chapitre de la Genèse, le serpent – d’où vient-il ? Nul ne le sait ! – incite Ève à se méfier de Dieu en lui racontant qu’elle peut très bien manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal sans connaître la mort. Il lui suggère que Dieu essaie de les tromper, elle et son compagnon, et lui dit ceci : « Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme les dieux, qui connaissent le bien et le mal » (Gn 3, 4). Adam rejoint Ève dans cette méfiance en mangeant, lui aussi, de ce fruit. Les conséquences ne se font pas attendre. Dieu dit à Adam : « À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus tiré. Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise » (Gn 19).

Il est difficile de ne pas reconnaître que selon la tradition biblique il existe un lien entre le péché et la mort. Mais quel est le lien entre la mort du Christ, la mort qui touche tout être humain et le péché ? Saint Paul aborde cette question dans sa lettre aux Romains. Il y écrit ceci :

Voilà pourquoi, […] par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort, et […] ainsi la mort a passé en tous les hommes […]. Mais il ne va pas du don comme de la faute. Si, par la faute d’un seul, la multitude est morte, combien plus la grâce de Dieu et le don conféré par la grâce d’un seul homme, Jésus Christ, se sont-ils répandus à profusion sur la multitude (Rm 5, 12.13-14).

Le péché, pour Paul, a donc été à l’origine de la mort et a détruit la relation de confiance désirée par Dieu. La mort est ainsi également d’ordre relationnel. Nous avons tous fait l’expérience de notre incapacité à vivre pleinement les relations avec ceux qui nous entourent comme avec ceux qui sont loin. Dans la cohérence interne de la foi chrétienne, tout ce qui est douloureux dans la mort n’est pas lié d’abord à l’ignorance mais à une relation brisée. Selon la foi (que nous pouvons considérer comme le contraire de la méfiance), la source de la plénitude de l’homme, plus encore que dans la sagesse, réside dans la relation confiante et aimante du Christ avec son Père. De cette confiance et de cet amour que le Christ a vécus, jusque devant et dans la mort (il est difficile de ne pas penser au passage de la lettre aux Philippiens cité plus haut), il a parlé de manière bouleversante lors de son dernier repas (voir Jn 14 à 17). À Gethsémani encore il a réitéré sa confiance au Père malgré ce que cela allait lui coûter : « Il priait en disant : “Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! Cependant que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse !” » (Lc 22, 41b-42). Et sur la croix, au Golgotha, à nouveau : « Et vers la neuvième heure, Jésus clama en un grand cri : “Eli, Eli, lama sabachtani ?” c’est-à-dire “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?” » (Mt 27, 46-47). « Et, jetant un grand cri, Jésus dit : “Père, en tes mains, je remets mon esprit.” Ayant dit cela il expira » (Lc 23, 46).

C’est dans cette confiance que Jésus a aimé en toutes circonstances, jusqu’à mourir sur la croix, non pas parce que Dieu, ayant été offensé, aurait exigé cette souffrance, mais parce que dans notre monde sous l’emprise du péché, celui qui aime comme le Christ nous a aimés, et qui parle de Dieu comme il l’a fait dans le contexte qui était le sien, ne peut guère finir autrement. La réponse du Père à cette confiance du Christ et à sa volonté d’aller jusqu’au bout de son amour, s’est manifestée dans la résurrection. Celui qui était mort et enseveli est devenu le Vivant. Ce mot « vivant » est aussi important que le mot résurrection car en fait les deux désignent la même réalité. On le voit dans les textes des évangiles. Ainsi lisons-nous en saint Luc ces mots adressés par des anges, au matin de Pâques, aux femmes qui, plus courageuses que les apôtres, étaient allées au tombeau du Christ (ajoutons que ce tombeau est celui que, selon la tradition, tant de chrétiens visitent au Saint Sépulcre à Jérusalem et qui se situe à une trentaine de mètres seulement du Golgotha) : « Ils leur dirent : “Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité” » (Lc 24, 5b). Et ce Vivant a transformé la vie de ceux qui n’auraient jamais imaginé qu’il avait pu vaincre la mort, et qui, à vrai dire, ont été très lents à le reconnaître parmi eux. L’histoire de saint Thomas est connue de tous mais il y a aussi celle, très émouvante, qui se passe sur une plage du lac de Tibériade :

Or le matin déjà venu, Jésus se tint sur le rivage ; pourtant les disciples ne savaient pas que c’était Jésus. Jésus leur dit : “Mes enfants, n’auriez-vous rien à manger ?” Ils lui répondirent : “Non !” Il leur dit : “Jetez le filet à droite du bateau et vous trouverez.” Ils le jetèrent donc, et ils n’avaient plus la force de le tirer tant il était plein de poissons. Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : “C’est le Seigneur !” (Jn. 21, 4-7a).

Et cette présence, selon la foi chrétienne, n’est pas quelque chose de ponctuel. Le Christ assure aux apôtres, et à travers eux, à tous les chrétiens : « Et voici que je suis avec vous pour toujours, jusqu’à la fin du monde » (Mt. 28, 20).

Pour les chrétiens, la victoire du Christ sur SA mort a été aussi une victoire sur LA mort, et donc sur LEUR mort. Mais il ne s’agit pas de vaincre la mort en la maîtrisant, pour ainsi dire. Par la confiance, il s’agit de passer à travers la mort, avec tout ce qui peut être douloureux et angoissant, et de se remettre au Père. Dans cette expérience déchirante de la mort, tous ceux qui placent leur confiance en Dieu ont l’assurance que dans leur détresse même, le Dieu qui « ne prend pas plaisir à la perte des vivants » sera là pour les accueillir comme il a été là pour accueillir le Christ. Et comme le Christ, ils ne connaîtront plus jamais la mort.





EN GUISE DE CONCLUSION : LES ESPACES DE DIALOGUE QUI S’OUVRENT


Nous avons constaté un certain nombre de convergences et de divergences entre les manières dont bouddhistes et chrétiens « pensent » la mort et ce qui la suit pour mieux la « vivre » et ainsi la vaincre. Ici, en guise de conclusion, je voudrais simplement vous donner deux exemples de la manière dont les divergences considérables que nous avons vues peuvent, dans la rencontre, ouvrir des espaces de dialogue insoupçonnés au lieu de devenir des pierres d’achoppement. Le premier concerne la question du sérieux de chaque vie humaine et le sens de l’urgence qui caractérise la démarche des bouddhistes et des chrétiens, surtout face à la mort. Le second exemple concerne la question non pas de la vie après la mort, mais de ce que nous pouvons appeler la « mort » avant la « mort » qui permet d’entrer dans la plénitude de la « vie ».





Le sérieux de chaque vie humaine et le sens de l’urgence


Pour entrer dans le vif de notre première question, je vais vous raconter une histoire, vraie, que j’ai vécue il y a plus de trente-cinq ans, au Japon dans un premier temps et puis ici en France. C’est au Japon que notre première fille est née, au début de la deuxième année de mes études sur le bouddhisme. Parmi les bouddhistes avec qui j’étudiais il y avait un jeune qui allait prendre la place de son père comme bonze principal dans un temple zen à Tokyo. Puisque nous étions assez proches je l’ai invité un soir à dîner chez nous. Quand il a vu le bébé, il nous a félicités du fond du cœur. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander comment il pouvait nous féliciter puisque nous avions appris, tous les deux, que la naissance de notre fille n’était qu’une naissance de plus dans le cycle de naissances et des morts dont elle restait prisonnière (au lieu d’arriver au nirvâna). Je dois dire que j’espérais une autre réponse de mon ami qui avait grandi dans un milieu bouddhiste. Finalement, j’ai découvert que sa connaissance du bouddhisme était aussi rudimentaire que la mienne.

Trois ans plus tard, un an et demi après notre arrivée en France où je continuais ma recherche à la « Section des sciences religieuses » de l’École Pratique des Hautes Études, je me suis trouvé encore une fois en cours avec plusieurs Japonais, dont un moine bouddhiste. Et cette année-là, notre seconde fille est née. Puisque je savais que les moines bouddhistes japonais qui étudiaient en France étaient des hommes très expérimentés, j’ai décidé d’annoncer cette naissance à l’un d’entre eux, un ami, heureusement, qui est aujourd’hui responsable de l’un des plus grands temples bouddhiques au Japon. Quand j’ai entendu sa réaction à mon annonce j’ai été absolument stupéfié ! Il m’a dit, avec beaucoup d’enthousiasme : « Félicitations à toi et à ta femme ! » Pour y voir un peu plus clair, je lui ai demandé la raison de ses félicitations. Sa réponse a été immédiate et il m’a donné une leçon que je n’ai jamais oubliée sur l’importance de chaque vie humaine pour les bouddhistes. Son explication s’inspirait d’un sermon qu’on peut entendre un peu partout dans les pays bouddhistes en Asie, avec des variantes parfois considérables.

Il m’a raconté l’histoire d’une tortue qui nageait seule au fond d’un océan énorme sur lequel flottait un seul morceau de bois, troué en son milieu. Un jour, en montant à la surface pour prendre de l’air, la tête de la tortue est entrée dans le trou de ce morceau de bois. Le sens de cette parabole, selon mon ami, est que le fait de naître comme homme dans le cycle de naissances et des morts est aussi rare que l’expérience qu’a faite cette tortue. Naître comme être humain dans sa prochaine existence n’est donc pas une évidence pour des raisons liées au karma et aux possibilités de renaître dans diverses existences (comme divinité, comme homme, comme animal, dans les enfers etc.). Et pourtant c’est uniquement dans l’existence humaine que les êtres peuvent atteindre l’Éveil, et c’est à condition aussi qu’ils rencontrent un bouddha – or il n’y a qu’un bouddha par kalpa ! Pour ce moine, la naissance de notre fille était vraiment quelque chose d’extraordinaire – d’où ses félicitations – puisqu’elle était née chez nous, dans des circonstances où elle allait avoir la possibilité de rencontrer le Bouddha (à travers mes livres, par exemple, ou en m’entendant parler de lui). Sa naissance chez nous, du point de vue de sa rareté, était donc comparable, selon mon ami, à ce qui s’était passé pour la tortue. Vous voyez donc à quel point chaque vie humaine est précieuse pour les bouddhistes qui connaissent leur tradition, comme elle l’est pour les chrétiens qui connaissent la leur. Et on voit en même temps qu’il y a une réelle urgence dans le bouddhisme comme dans le christianisme. Qu’on soit bouddhiste ou chrétien on a tout intérêt à s’engager vraiment, sans tarder, sur la Voie du Bouddha ou sur celle du Christ. Car pour un bouddhiste, la prochaine fois qu’on aura l’occasion de naître dans des circonstances pareilles ne se produira pas de sitôt.

Toute cette histoire devrait nous aider à voir comment le dialogue entre des chrétiens qui sont convaincus que « les hommes ne meurent qu’une fois, après quoi il y a un jugement » et des bouddhistes qui pensent dans les termes d’une succession de vies et de morts (bien que les choses soient beaucoup plus nuancées que cela), peut non seulement exister mais porter du fruit. Car tous reconnaîtront le sérieux que les uns et les autres accordent à chaque vie humaine et la nécessité impérieuse pour les uns et les autres de tout faire, dans cette vie, pour faire face à la mort. Ils se retrouveront également dans le sens de l’urgence qui, d’une manière ou d’une autre, habite les bouddhistes et les chrétiens quand ils s’efforcent de partager leur expérience et de faire connaître les enseignements de leurs traditions respectives sur la vie, sur ce qui la suit et sur le passage entre les deux.





La « mort » avant la « mort »


Un des risques dans le dialogue entre bouddhistes et chrétiens, particulièrement quand on aborde la question de la mort, c’est de confondre le cycle des naissances et des morts dont parlent les bouddhistes avec la série de vies dont parlent les personnes qui croient à la réincarnation. Cette confusion, qui se comprend à cause de l’unicité du mot utilisé dans les deux cas, risque de nuire au dialogue entre bouddhistes et chrétiens si les uns ou les autres ne font pas un effort pour clarifier les choses. Car la résurrection n’est pas comparable au passage d’une mort à une renaissance (on préfère ce mot à celui de réincarnation) qui conduira à une autre mort encore, sauf si, suite à cette renaissance, on arrive à l’Éveil et donc au nirvâna. Pour un « éveillé », un « nirvané », la mort sera remplacée, pour ainsi dire, par le nirvâna complet (parinirvâna ou parinibbâna). C’est ce qui s’est passé avec le Bouddha et ce qui arrivera à tous ceux qui font l’expérience d’Éveil et de libération qui est la sienne. Dans ce processus libérateur, il y a deux « morts » de natures différentes. La première est celle du soi illusoire, source de toute insatisfaction et de toutes les passions perturbatrices qui plongent l’individu dans un comportement égocentrique, le bloquant ainsi dans la prison du cycle de naissances et des morts. Pour celui qui fait l’expérience de cette « mort » libératrice, la seconde « mort », qui pour l’individu ignorant est tout sauf libératrice, perd totalement sa force dévastatrice car elle s’ouvre sur une plénitude insoupçonnable par celui qui s’attache à la petitesse du « soi illusoire » dans lequel il met, à tort, tout son espoir.

Les chrétiens qui entendent et méditent la parole du Christ à propos de la nécessité d’être prêt à mourir à soi n’auront pas de difficulté à reconnaître un grand espace de dialogue avec les bouddhistes. En effet, dans l’évangile de Jean, le Christ dit : « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle » (Jn 12, 25). Et en Luc nous trouvons ceci : « Qui cherchera à conserver sa vie la perdra et qui la perdra la sauvegardera » (Lc 17, 33). Les chrétiens sont donc familiers aussi avec cette idée de deux « morts » dont la première neutralise l’emprise que la seconde mort a sur ceux qui s’attachent à une vie qui ne correspond pas à la hauteur de celle que Dieu souhaite pour tous les hommes et qui leur est accessible grâce au Christ, le Vivant, le Ressuscité.

Il faut toujours garder à l’esprit les différences importantes, voire radicales, entre ce que la résurrection représente pour les chrétiens et le nirvâna complet pour les bouddhistes précisément parce qu’il s’agit de ce qui est le plus important des deux côtés. Mais il faut reconnaître aussi que bouddhistes et chrétiens sont conscients de l’urgence de « mourir » dans cette vie (c’est la première « mort » mentionnée plus haut) à certaines manières de penser et de se comporter qui les empêchent d’avancer sur leurs Voies respectives. Il est important de noter aussi que bouddhistes et chrétiens vivent le plus souvent la même tristesse et souffrent des mêmes malheurs indépendamment de l’analyse que les uns et les autres font de l’origine de cette condition : le péché pour les chrétiens et l’ignorance pour les bouddhistes. Et même si les bouddhistes peuvent avoir du mal à se retrouver dans l’idée que les chrétiens se font du péché, les chrétiens devraient pouvoir voir à quel point ce péché, tout en étant de l’ordre d’une relation brisée, nous l’avons vu, est en partie de l’ordre de l’ignorance. En effet, le pécheur se prend pour ce qu’il n’est pas – le centre du monde – et agit en conséquence. Il cherche son bonheur en dehors de sa relation avec Dieu et ses semblables. On voit que bouddhistes et chrétiens peuvent partager beaucoup tout en cheminant sur leurs Voies respectives, lesquelles promettent toutes les deux la victoire définitive sur la mort, une victoire qui est inséparable d’une première victoire, ou sur l’ignorance (par la discipline mentale, la discipline morale et la sagesse) ou sur le péché (par la mort et la résurrection du Christ et par l’amour).

_______________

1. L’équivalent en langue pâli (la langue du canon le plus ancien des écritures bouddhiques) du mot sanscrit nirvâna est nibbâna. Ici nous utiliserons la forme sanscrit, plus connue en France, sauf quand nous citons un texte venant du canon pâli. Le nirvâna complet est le parinirvâna (en sanscrit) ou le parinibbâna (en pâli), deux mots que nous rencontrerons plus loin.

2. Voir L’interprétation de la Bible dans l’Église de la COMMISSION BIBLIQUE PONTIFICALE, document daté du 15 avril 1993 et rendu public le 18 novembre de la même année. Le texte intégral a été publié dans La Documentation catholique (La DC), n° 2085, 2 janvier 1994, Paris, Bayard, p. 13-44.

3. Parmi toutes les approches de la Bible, seule l’approche fondamentaliste est considérée comme dangereuse par L’interprétation de la Bible dans l’Église (voir I-F, p. 26-27 dans La DC).

4. Voir He 2, 17 ; Ga 4, 4.

5. Voir He 4, 15.

6. Quelques questions actuelles concernant l’eschatologie, n° 10.1. On trouvera ce texte dans La DC 1993, n° 2069, Paris, Bayard, p. 309-326.

7. Samyutta Nikâya, II, 178 sq (abrégé) dans La pensée de Gotama, le Bouddha, textes choisis et présentés par Ananda K. COOMARASWAMY et I. B. HORNER, Pardès, 1987, p. 232-233.

8. Nous possédons pourtant un texte qui réunit une série de contes qui parlent de 547 de ces vies antérieures du Bouddha. Il s’agit des Jâtaka (les « naissances »). Dans ces contes, celui qui allait devenir le Bouddha est représenté sous diverses formes, tantôt comme un animal (lion, éléphant, paon…), tantôt comme un homme (marchand, caravanier…). Chaque conte met en évidence l’un ou l’autre aspect de l’enseignement bouddhique. Un bon nombre de ces contes sont traduits en français. Voir Choix de Jâtaka : Extraits des vies antérieures du Bouddha, traduit du pâli par Ginette TERRAL, Paris, Gallimard, 1958 (6e éd.), 231 p.

9. Le livre Jésus, approche historique, Paris, Cerf, 2012, de José Antonio PAGOLA, offre une mine d’informations sur la situation en Galilée pendant les années que Jésus y a vécues, dont celles sur ces événements qui ont eu lieu à Sephora (voir p. 32-33).

10. Il s’agit de ce qu’on appelle les « trois sceaux » ou « trois caractéristiques de l’existence ». Voir NYANATILOKA, Vocabulaire Pali-Français des termes bouddhiques, Paris, Éditions Adyar, 1995, p. 241-243.

11. MÔHAN WIJAYARATNA, Le dernier voyage du Bouddha : avec la traduction intégrale du Mahâ-Parinibbâna-sutta, Paris, Éditions Lis, 1998, p. 72.

12. Ibid., p. 110.

13. Ibid., p. 119.

14. Ibid.

15. Ibid.

16. Les dix « vertus transcendantes » proposées dans le canon pâli sont : le don, l’éthique, l’abnégation, la connaissance, l’énergie, la patience, la vérité, la détermination, l’amour bienveillant, l’équanimité (voir Philippe CORNU, Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme (nouvelle édition augmentée), Paris, Éditons du Seuil, 2006, p. 444).





SŒUR MARILYNE DARBELLAY, S.C.C.





La mort comme questionnement dans la Bible


Sœur Maryline Darbellay est responsable de la Province de France des Sœurs de la Croix de Chavanod et du parcours interdiocésain de formation Théophile. Elle participe à l’animation de la Maison du Grand Pré, centre spirituel et culturel (voir site www.maisondugrandpre.fr). Elle a publié, chez L’Harmattan, Karlfried G. Dürckheim, une rencontre entre l’Orient et l’Occident (étude de son œuvre et de sa pensée).

Pour les vivants que nous sommes, notre condition mortelle n’est pas facile à accepter et la mort demeure une grande énigme. À l’intérieur des Écritures bibliques et au sein de la tradition chrétienne, un questionnement surgit à certaines occasions : par exemple, lors de l’expérience de la mort d’un proche, lors d’une approche consciente de sa propre mort, ou lors de drames collectifs qui menacent la survie d’une communauté. Il importe d’observer où il apparaît, sur quoi il porte et quelle est sa nature. De vérifier comment il entre en interaction avec une expérience de foi en l’Alliance de Dieu avec l’humanité et l’ensemble de la création, à travers l’élection du peuple d’Israël et la médiation de Jésus-Christ.





UN Ier TYPE DE QUESTIONNEMENT CONCERNE LE SORT DES DÉFUNTS DANS LE SHÉOL – MOT QUI DÉSIGNE DANS LA BIBLE LE SÉJOUR DES MORTS


Pour nous, la mort est d’abord perçue comme un phénomène biologique et instantané : elle est cet instant où nous cessons de vivre, que ce soit notre fin absolue ou qu’il y ait passage vers un autre état. Pour les Hébreux comme pour les Grecs, la mort a un déroulement temporel. Mourir, c’est rendre le dernier souffle, mais c’est surtout entrer et demeurer – continuer à vivre – dans le séjour des morts (le shéol, l’hadès des Grecs, les Enfers, inferi ou inferni, des latins) où survivent les défunts, voués à une vie morne, amoindrie. L’être humain ne disparaît pas au moment où sa vie biologique s’arrête ; il se rend dans le séjour de la mort où l’attend une existence plus ou moins privée de signification. Ce n’est pas un néant total, mais une vie pauvre, affaiblie.

D’autres traditions écrites très anciennes évoquent un monde souterrain, inférieur, « un pays sans retour » dans lequel pénètre le défunt. La littérature mésopotamienne mentionne aussi un lieu d’obscurité et de désordre. Une telle perspective n’est guère exaltante !





Qu’y a-t-il après la mort ? Le néant ou une autre vie et sous quelle forme ?


Cette question universelle reçoit en Israël un accent spécifique, car elle est la question d’hommes et de femmes qui sont également des témoins d’une histoire de la foi. La perspective de l’Alliance, qui anime le peuple de la Bible et lui confère son identité en tant que « peuple de Dieu », accentue sans doute le côté tragique de ce questionnement. Il se demande si un quelconque lien avec Dieu est encore possible pour les défunts.

Écoutons à ce propos des versets tirés du livre des Psaumes1. Face au malheur qui l’accable, un homme exprime sa plainte à celui qu’il appelle « Seigneur, mon Dieu et mon salut » : « Je suis comme un homme fini. Ma place est parmi les morts, avec ceux que l’on a tués, enterrés, ceux dont tu n’as plus souvenir, qui sont exclus et loin de ta main. » (Ps 87, 6) « À quoi te servirait mon sang si je descendais dans la tombe ? La poussière peut-elle te rendre grâce et proclamer ta fidélité ? » (Ps 29, 10).

On retrouve cette même interpellation dans un texte du prophète Isaïe 38, 18 -19 (Traduction Œcuménique de la Bible) : « Le séjour des morts ne peut pas te louer ni la mort te célébrer. Ceux qui sont descendus dans la tombe n’espèrent plus en ta fidélité. Le vivant, lui seul, te loue, comme moi aujourd’hui ».

Au dire des livres les plus anciens de la Bible, la relation avec Dieu ne se déploie que durant notre vie terrestre. L’épreuve d’une vie amoindrie semble donc se doubler d’une impossibilité de demeurer en relation avec Dieu, une relation aux accents variés : le reconnaître comme Dieu (confession) et lui rendre grâce, le louer, le remercier… Lui-même se souvient-il de ses créatures ?

La conception biblique du shéol a bien des points communs avec celles d’autres aires culturelles de la même époque. Mais ce que mettent en lumière ces extraits, c’est le fait qu’en Israël surgit un questionnement qui est spécifique car il est lié à la foi. Il exprime une vive expérience de l’Alliance qui semble contredite par la conception du shéol, telle qu’elle est communément partagée à cette époque.

Dès lors, l’interrogation porte non seulement sur le statut existentiel du défunt, sur le sens de cette vie amoindrie dans le shéol, mais tout autant sur le drame d’une possible séparation d’avec Dieu. Dans le shéol, est-on séparé de Dieu ou peut-on malgré tout entrer en relation avec lui ? Autrement dit, la mort nous soumet à sa loi, mais peut-elle nous éloigner du don de Dieu, de la présence de son Esprit ?





À LA FAVEUR D’ÉVÉNEMENTS QUI INTERROGENT OU SCANDALISENT LES FIDÈLES, DES APPROFONDISSEMENTS VONT S’OPÉRER, DE NOUVELLES PERSPECTIVES VONT S’OUVRIR


Revenons sur l’expérience de l’Alliance, car elle est déterminante. L’Alliance est une relation entre partenaires, appelant à marcher ensemble. Le Dieu d’Israël est nommé « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, Dieu des pères » (Ex 3, 6). Ces expressions soulignent l’engagement de Dieu par rapport à Israël. Il ne cesse d’être Celui qui engendre son peuple à la liberté, qui conduit son histoire pour son bien. En révélant à Israël qu’il est son Dieu, son Sauveur, il manifeste qu’Israël est son peuple, appelé à répondre à sa vocation : « Vous serez mon peuple et moi, je serai votre Dieu » (Jer 30, 22). Le croyant est appelé à écouter Celui qui lui parle et à accomplir la volonté de Celui qui a pris l’initiative de se lier à lui dans l’histoire, à lui rendre compte de ses actes.

Le Dieu en qui Israël met sa foi est le maître de l’histoire et de la création. L’être humain est invité à coopérer à son action créatrice et libératrice, mais il ne peut pas prétendre exercer un pouvoir équivalent à celui de Dieu (voir Is 44, 24). Son œuvre de salut, Dieu l’exerce en tout lieu, y compris dans le shéol. Anne le souligne dans son cantique : « Le Seigneur fait mourir et fait vivre, descendre aux enfers et en remonter… » (1 Sa 2, 6). Il est l’unique maître de la vie et de la mort.





Dieu qui est créateur serait-il responsable de la mort ?


Certaines expressions comportent une ambiguïté. En 1 Sa 2, 6, nous avons bien entendu : « C’est le Seigneur qui fait mourir et vivre. » Dans le contexte, l’intention de l’auteur était plutôt de souligner que Dieu est le maître de la création et de l’histoire. Les réponses de la tradition biblique confrontée à cette question ont évolué au fil du temps. En effet, dans des livres sapientiaux plus tardifs, l’Écriture affirme fermement que « Dieu n’a pas fait la mort » (Sg 1, 13), il n’en est pas le responsable, il ne se réjouit pas de la perte de ceux qu’il aime. Le livre de la Sagesse souligne avec force que fondamentalement Dieu est le Dieu de la vie ; il ne peut avoir de connivence avec la mort.

Tu as pitié de tous, parce que tu peux tout, tu détournes les yeux des péchés des hommes pour les amener au repentir. Tu aimes tous les êtres… Et comment un être quelconque aurait-il subsisté, si toi, tu ne l’avais voulu, ou aurait-il été conservé sans avoir été appelé par toi ? Tu épargnes tous, car ils sont à toi, Maître qui aimes la vie, et ton esprit incorruptible est dans tous les êtres (Sg 11, 23 – 12, 1).





Quel rapport y a-t-il entre la mort et le péché ?


Pour la tradition biblique, la mort est à la fois un processus naturel, normal d’un point de vue biologique, marque de notre fragilité native, et un événement anormal : spirituellement, la mort porte en creux la marque d’une possibilité ou d’une offre refusée ; elle peut être liée au péché, à un manque de confiance en la Parole de Dieu, à un manque d’accueil de son amour.

L’Alliance atteste un lien indéfectible entre Dieu et son peuple. La Loi/Torah donnée à Israël indique les conditions pour vivre dans l’Alliance et être heureux, en réponse à l’amour constant du Seigneur. Le peuple fait néanmoins l’expérience d’emprunter un chemin qui le conduit à la mort, d’adopter des comportements, de poser des actes qui l’éloignent de la vie offerte par le Créateur. C’est l’expérience du péché (manquer la cible) : fausser ou rompre la relation avec soi-même, avec les autres et avec Dieu. Quitter l’orientation vers la vie, errer hors de son chemin…

Toutefois, l’Alliance comporte aussi l’expérience du pardon. Par le pardon, Dieu rétablit l’être humain dans sa destinée de vivant ; il peut instaurer à nouveau des relations constructives. Il y a un lien profond entre pardon et résurrection, avant même que ce concept soit explicitement formulé.





LE SCANDALE DE LA SOUFFRANCE DES INNOCENTS ET DE LA MORT DES JUSTES ; LES ATTENTES ET REMISES EN QUESTION QU’IL SUSCITE


La vie longue – donc la mort tardive – mais aussi la santé et la richesse, sont-elles forcément signe de bénédiction, comme le prétend une logique de la rétribution2 ? Celle-ci considère que la prospérité accompagne normalement l’homme bon et qu’elle est signe de bénédiction divine, tandis que le fait d’être frappé par le malheur ou la maladie est le signe d’une faute, d’une culpabilité, d’une malédiction.

Cette logique de la rétribution fait de l’homme souffrant ou de la victime un coupable. On pense qu’il a offensé les dieux, consciemment ou non, c’est pourquoi il connaît l’épreuve. La clé de l’explication de la souffrance ou du malheur se trouve en la personne même du souffrant. Par conséquent, le poids d’une culpabilité vient s’ajouter à la souffrance vécue par celui qui souffre. Culpabilité qui pèse, car ce dernier ignore souvent quelle faute peut lui être imputée.





Dans le livre de Job, le rédacteur à la période post-exilique (Ve s.) conteste et remet en cause cette logique de la rétribution


Job est l’exemple du juste qui traverse une épreuve interminable et révoltante. À bout de force et d’espoir, il en vient à vouloir mourir ou à désirer n’être jamais né ! En ces moments extrêmes, la mort est perçue comme un soulagement et comme seule échappatoire à une souffrance insoutenable. De plus, le silence de Dieu3 est pour lui une forme de mort, de néant aussi inacceptable que la douleur physique ou morale qui l’accable. Au cœur de la tempête, de l’épreuve, Job continue malgré tout à croire qu’un secours lui est conservé. En effet, après avoir exprimé l’excès de sa souffrance et de sa solitude, il atteste : « Dès maintenant, j’ai dans les cieux un témoin, je possède en haut lieu un garant […]. Lui, qu’il défende l’homme contre Dieu, comme un humain intervient pour un autre » (Jb 16, 19-20). De façon mystérieuse, Job désigne l’existence d’un « témoin » qui prendra sa défense devant Dieu, lors du Jugement.

Jusqu’au chapitre 38, aucune parole divine ne vient faire écho à sa plainte. Puis, soudain, Dieu prend la parole à deux reprises. Le premier texte (38, 1-40, 2), très poétique, montre comment un ordre dont les lois dépassent l’intelligence humaine est à l’œuvre dans la création. Dieu n’apporte pas de réponse aux questions de Job, mais il parcourt devant lui les divers aspects de la création et lui montre avec quelle sollicitude il entoure la création ; il ne peut donc avoir qu’un projet bienfaisant pour l’être humain.

La seconde intervention divine (40, 6-41, 26) évoque avec une ironie bienveillante la maîtrise qu’il exerce sur les méchants et les orgueilleux. L’homme réclame la justice, mais lui-même n’est pas capable de la réaliser ! Le Dieu de Job déclare qu’il peut combattre et vaincre le méchant et l’orgueilleux.

Le discours divin laisse entendre qu’il y a plus dans la création que ce que peut concevoir l’esprit de Job, que les vrais enjeux de l’histoire demeurent impénétrables pour lui. Dès lors, ce qu’il éprouve comme absurdité et non-sens pourrait s’insérer dans un projet divin qui échappe à ses prises.

Si Job (et à travers lui l’homme) fait le procès de Dieu, c’est parce que son regard obscur a une vision réductrice et confuse des pensées ou intentions divines. Job s’en repent (40, 4-5). Puis il reconnaît avoir vécu un passage : il est passé du ouï-dire qui est de l’ordre de la parole à la vision de Dieu. Ses yeux se sont ouverts sur une vérité de lui-même qu’il ignorait auparavant. Dieu ne lui a pas répondu par une explication. Il l’a fait entrer dans une vision que Job désigne comme une délivrance.

Le shéol dans lequel les humains décédés séjournaient, quelle que soit la qualité de leur vie et de leur amour, était un scandale pour le juste et contredisait l’espérance des martyrs. Dans divers textes de l’Ancien Testament s’exprime l’attente d’une justice qui respecte à la fois Dieu et l’être humain. Dans des écrits des sages, mais aussi dans certains textes prophétiques, apparaissent de nouveaux critères pour reconnaître les justes. Durant sa vie terrestre, le juste n’est pas toujours reconnu comme tel ; on se méprend souvent à son sujet et au sujet de sa destinée. Celle-ci lui échappe : elle est pourtant pleine de promesse.

Une réhabilitation du juste souffrant est présente chez le prophète Isaïe. Dans « les chants du Serviteur » (3e partie du Livre), le prophète parle du « serviteur » (sans doute le peuple fidèle à l’Alliance) mort et enseveli avec les méchants. Ce petit « reste » bénéficie de tous les signes de la vie : prolonger ses jours (v. 10), avoir une descendance…

Is 52, 13 s. parle de l’« élévation » du serviteur du Seigneur, après sa mort. Nous voyons ici l’esquisse d’une promesse de résurrection des justes souffrants qui verront leur défenseur surgir et prendre leur cause en main.





Principales étapes de la genèse de la foi en la résurrection


L’espérance d’une résurrection émerge en Israël à partir de l’Exil à Babylone, au VIe s. avant notre ère. Les prophètes Ézéchiel et Isaïe ont d’abord en vue une résurrection nationale du peuple d’Israël, abattu par la prise de Jérusalem en 587 et par l’Exil. C’est l’œuvre de Dieu fidèle à son Alliance. Dans une célèbre vision (Ez 37, 1-14), Ézéchiel contemple la résurrection du peuple en exil, décrite comme une nouvelle création. Il s’agit d’un acte divin qui, comme tel, reste mystérieux. Il s’agit d’une résurrection au sens métaphorique : régénéré et restauré, le peuple poursuit son itinéraire historique, mais chacun sera un jour à nouveau confronté à la mort.

Dans une relecture ultérieure de l’Exil, les croyants y ont vu une annonce de la résurrection du peuple au sens propre : la résurrection des morts pour une vie nouvelle en présence de Dieu. « Tes morts revivront, leurs cadavres ressusciteront. Réveillez-vous, criez de joie, vous qui demeurez dans la poussière ! Car ta rosée est une rosée de lumière et la terre aux trépassés rendra le jour » (Is 26, 19)4.

Au IIe siècle avant notre ère, la foi en une résurrection « personnelle » est clairement attestée dans des textes appartenant aux courants apocalyptiques.

Le témoignage du Second Livre des Maccabées relate un événement important : la résistance juive sous la domination grecque. Vers 168, sous le roi gréco-syrien Anthiochus IV Épiphane, les persécutions s’accentuent. Les sept fils de Judas préfèrent mourir plutôt qu’adjurer leur foi ; ils donnent leur vie en refusant l’idolâtrie. Leur mère les exhorte à rester fidèles à la Torah de Moïse, quoiqu’il leur en coûte. Elle leur dit :

Ce n’est pas moi qui vous ai gratifiés de l’esprit et de la vie, et ce n’est pas moi qui ai organisé les éléments dont chacun de vous est composé. Aussi bien le Créateur du monde, qui a formé l’homme à sa naissance et qui est à l’origine de toute chose, vous rendra-t-il dans sa miséricorde et l’esprit et la vie, parce que vous vous sacrifiez maintenant vous-mêmes pour l’amour de ses lois (2 M 7, 22-23).

Elle confesse sa foi en un Dieu Créateur et qui redonne vie aux morts. Les justes qui sont prêts à donner leur vie au nom de leur foi, par amour pour le Dieu de leurs pères, ressusciteront. La foi en la résurrection confirme ce que soulignait la Torah : l’obéissance à la Parole de Dieu conduit à la Vie.

Dans le Livre de Daniel, écrit vers 164 avant notre ère, l’auteur fait face aussi aux persécutions qui conduisent certains au martyre. Il annonce un terme de l’histoire, avec une résurrection impliquant un jugement de portée universelle. En Dn 12, 2-3, il est écrit :

Beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront, ceux-ci pour la vie éternelle, ceux-là pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Et les gens réfléchis resplendiront, comme la splendeur du firmament, eux qui ont rendu la multitude juste, comme les étoiles à tout jamais.

L’image du shéol reste présente dans le langage apocalyptique, cependant elle est réintégrée dans cette nouvelle perspective de la résurrection et de l’universalité cosmique du projet de Dieu. Le shéol est constitué de multiples demeures où les morts attendent la résurrection générale en vue du jugement5.

En lien étroit avec l’expérience biblique de l’Alliance, la représentation de l’au-delà a évolué au cours de l’histoire : il est devenu le lieu du jugement, du pardon et d’une possible vie éternelle.

Dans le Livre de la Sagesse (écrit vers 50 avant Jésus-Christ), la foi en une vie éternelle près de Dieu est attestée. Les images qui l’évoquent sont la présence auprès de Dieu dans l’amour, un état caractérisé par l’incorruptibilité, l’immortalité, le repos, la paix :

Dieu a créé l’homme pour qu’il soit incorruptible et il en a fait image de ce qu’il possède en propre. Mais par la jalousie du diable la mort est entrée dans le monde : ils la subissent, ceux qui se rangent dans son parti. Les âmes des justes, elles, sont dans la main de Dieu et nul tourment ne les atteindra plus. Aux yeux des insensés, ils passèrent pour morts et leur départ sembla un désastre, leur éloignement, une catastrophe. Pourtant, ils sont dans la paix. Même si, selon les hommes, ils ont été châtiés, leur espérance était pleine d’immortalité… (Sg 2, 23 s.).

La pensée biblique intègre à son univers symbolique propre des expressions de la culture grecque (ex. l’immortalité). La révélation divine emprunte à la diversité des cultures et des langues. Par ailleurs, ce n’est plus à la richesse, au succès et à la longévité de la vie que peuvent désormais se mesurer le bonheur réel et la fidélité de Dieu à ses promesses6.

La foi en la résurrection, présente dès le Premier Testament, se trouve confirmée par la Pâque du Christ. La tradition chrétienne fait mémoire de cette Pâque et l’actualise de diverses manières.





À LA LUMIÈRE DE LA PQUE DE JÉSUS – DE SA MORT ET DE SA RÉSURRECTION – L’APPROCHE DE LA MORT ET LE REGARD PORTÉ SUR ELLE ÉVOLUENT ENCORE


Nous avons retenu un récit de l’évangile de Jean qui donne à percevoir cette évolution. Il ne faut pas perdre de vue le fait que les récits évangéliques sont écrits à la lumière de l’expérience pascale (c’est-à-dire de mort et résurrection du Christ) qu’ont vécue les disciples de Jésus et les premières communautés chrétiennes.





Dans le récit de Jean (ch. 11), autour de la figure de Lazare, nous rencontrons la métaphore de la mort comme sommeil : que peut-elle suggérer ?


« Notre ami Lazare s’est endormi, mais je pars le réveiller », dit Jésus à ses disciples (v. 11). Les verbes éveiller (grec : exupnizo en Jn 11, 11) et réveiller (grec : egeiro)7 sont tous deux utilisés pour parler de la résurrection de Jésus.

Dans ce récit, les disciples de Jésus en restent encore à l’opposition binaire mort ou vie, avec la maladie comme entre-deux. Et ils prennent le sommeil de Lazare comme signe de guérison. Alors Jésus insiste : « Lazare est mort ». Jésus parle de la « dormition » de la mort. Il appelle la mort « sommeil », parce que le sommeil fait attendre un réveil. La mort n’est pas niée, elle est convertie en sommeil, car le sommeil n’exclut pas la vie et il annonce le réveil.

Dans ce même récit, dialoguant avec Marthe, la sœur de Lazare, Jésus lui dit : « Je suis la résurrection et la vie ; celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra, et tout homme qui vit et croit en moi ne mourra jamais » (v. 25). Jésus invite Marthe à passer du savoir (celui d’une résurrection à la fin des temps) au croire : il est la résurrection en action. Il est ce qu’il fait advenir ; il fait advenir ce qu’il est.

Que l’homme vive ou qu’il meure, la mort inéluctable ne l’empêche pas d’être en relation avec Jésus. Croire est un acte, un mouvement qui décentre de soi pour entraîner dans un élan vers lui, jusqu’en lui, et revenir à soi grandi par cette relation. Croire fait passer les disciples de la conception courante de la mort à un nouveau regard sur elle.

L’exégète Jean Delorme fait un commentaire très suggestif à propos du lien entre l’éveil du croyant (v. 25-26) et le réveil de Lazare (v. 38-44) :

Le croyant naît en accueillant la promesse qui touche son désir profond et qui suscite son vouloir être. Et le réveil est l’aboutissement de cette naissance. Dans l’éveil comme dans le réveil, l’être du croyant est suspendu à la parole de celui qui est la résurrection et la vie. La même parole réalise ce à quoi elle appelle, dans l’éveil en donnant de vivre tout en assumant la mort, et dans le réveil qui libère des entraves (les bandelettes) et de la nuit (le suaire) de la mort8.





QUELQUES QUESTIONS QUI « TRAVAILLENT » LA CONSCIENCE CHRÉTIENNE


Notre vie dans « l’au-delà » s’inscrira-t-elle dans une discontinuité/rupture par rapport à notre existence terrestre ou/et dans une certaine continuité ?


L’acte de mourir est le corollaire de l’acte de naître, le signe indéfectible de notre condition finie. La mort vient interrompre notre aventure terrestre actuelle (rupture par rapport à un mode d’existence et de relation) et l’ouvrir à un inconnu. Mais une certaine continuité entre notre existence sur terre et notre existence christique dans l’au-delà peut être envisagée, car c’est chaque être humain, avec sa propre histoire, dans sa singularité et dans une solidarité avec tous les êtres, qui est promis à la résurrection, appelé à accueillir pleinement le Règne de Dieu, à accéder à un mode d’existence radicalement nouveau. La vie dans « l’au-delà » sera une nouvelle étape dans laquelle l’appel à vivre avec le Christ, en communion avec Lui, sera adressé à chacun (voir Mt 22, 23-33 ; 1 Co 15 ; 2 Co 5, 17).

La nouveauté de la résurrection concerne la création tout entière (voir Ap 21, 1 s. ; Rm 8). Cette nouveauté que nous sommes invités à accueillir – dans l’acte de mourir comme dans l’acte de vivre – est déjà à l’œuvre au cours de notre vie terrestre, car nous avons part à la Pâque de Jésus, événement de salut dans lequel il nous donne son Esprit et nous introduit dans la communion avec son Père. Dynamique de don dans laquelle il nous entraîne. En effet, au cours de notre existence historique, cette nouveauté se manifeste particulièrement dans la capacité à recevoir la vie et à la donner, en dépit de nos faiblesses et des épreuves qui nous affectent…

Dans le Nouveau Testament, les « béatitudes » – charte pour vivre en cohérence avec l’accueil du Règne de Dieu – soulignent à leur manière le lien profond existant entre notre agir et la destinée éternelle à laquelle nous sommes promis : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, il leur sera fait miséricorde. Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu… » (Mt 5, 6 s.)

N’est-ce pas la qualité et la vérité de nos actes et de nos paroles à l’égard du prochain qui attestent l’authenticité de notre amour de Dieu ? Inversement, ce dernier doit être confirmé dans notre agir et à travers la qualité de notre présence.

Néanmoins les Écritures rappellent avec constance la miséricorde et le pardon divins dont la mesure est sans mesure. Sa grâce peut toujours davantage que ce que nous pouvons comprendre, imaginer et espérer.





Une fois franchi le seuil de la mort, notre existence reste-t-elle perfectible ?


Un certain nombre de nos contemporains adhèrent à la croyance à la réincarnation, car elle représente pour eux une possibilité de s’améliorer encore, de poursuivre leur cheminement, au-delà d’une seule existence terrestre.

Pour eux, mais aussi pour d’autres personnes qui ont peu de liens avec l’Église, la foi chrétienne, dont le cœur est l’annonce de la résurrection, ne semble pas donner au défunt la possibilité de vivre une transformation, au-delà de son existence terrestre. D’où cette question : dans une perspective chrétienne, la fin de l’existence historique d’un être humain marquerait-elle la fin de tout progrès spirituel ?

Qu’en est-il de l’espérance chrétienne ?

La foi chrétienne met en lumière la responsabilité confiée à l’être humain au cours de sa vie terrestre – qui est non réitérable. C’est aujourd’hui que s’opère le choix d’aimer ou de refuser d’aimer, le choix de la vie ou de la mort. C’est aujourd’hui le moment favorable pour accueillir le don de Dieu, son salut, répondre à l’appel à la conversion, revenir à Dieu en réponse à l’écoute de sa Parole. Néanmoins, selon la foi chrétienne, au-delà de leur vie terrestre, les défunts demeurent eux aussi les destinataires de la Parole de Dieu, les auditeurs du Verbe qui s’adresse à tous les êtres en vue de tous les rassembler dans son Royaume. Autrement dit, ils peuvent compter encore, eux aussi, sur le dynamisme de l’Esprit-Saint et sur la présence transfiguratrice du Ressuscité pour se laisser transformer en vue de l’événement du Royaume de Dieu, à la fin des temps – de sa pleine réalisation.

Selon le Nouveau Testament, cet avènement est lié à la joie, à l’amour (agapè), à la miséricorde, à la justice et à la paix, qui font partie du projet divin de salut auquel les humains sont appelés à collaborer. Cette collaboration implique un combat spirituel pour vaincre le mal, devenir plus libres et aimants. L’accueil de la grâce permet de mener ce combat. L’action de Dieu en notre faveur est explicitée en ces termes dans la lettre aux Colossiens: « Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le Royaume du Fils de son amour ; en qui nous avons la délivrance, le pardon des péchés » (Col 1, 12-14). Cette œuvre, le Christ continue de l’accomplir en faveur des êtres qui ont quitté ce monde terrestre, jusqu’à la fin, quand Dieu sera tout en tous (voir 1 Co 15, 28).

Après le « grand passage » que représente la mort pour chacun de nous, nous cheminerons dans le rayonnement du Ressuscité qui éclaire nos pas et nous appelle à une authentique charité et à une vraie liberté, à l’image de celle du Fils unique. Car notre vocation n’est-elle pas d’aimer comme il nous a aimés ? (voir Jn 15, 12).





CONCLUSION


Nous avons entendu cette question centrale qui traverse les Écritures: la mort parvient-elle à nous séparer de Dieu ? Ce drame de la séparation est évoqué dès que la perspective de l’Alliance prend corps en Israël. Dans la lumière de l’événement pascal, l’apôtre Paul affirmera avec force : « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ notre Seigneur…, ni la mort ni la vie…, ni le présent ni l’avenir… » (voir Rm 8, 38-39).

En dépit de cette confiance et de cette espérance, le croyant continue de demander avec foi à son Seigneur de le garder uni à Lui et de l’appeler à Lui, lorsqu’arrivera l’heure de sa mort. Dans une prière datant du XIVe s., intitulée me du Christ, que St Ignace de Loyola a contribué à diffuser, le priant demande à Jésus de l’appeler, lors de sa mort, à venir à lui pour le louer en compagnie des saints.

_______________

1. La traduction retenue est ici celle d’un Psautier version œcuménique, texte liturgique.

2. Voir Anne-Marie PELLETIER, Lectures bibliques : aux sources de la culture occidentale, Paris, Nathan Université, Cerf, 1995, p. 198 s.

3. Il semble donner raison à ses détracteurs, mais la fin du livre de Job montre qu’il n’en est rien (voir Jb 42, 7).

4. Si ce verset n’est pas un ajout d’une relecture de l’époque maccabéenne (IIe s.), il pourrait témoigner d’une première percée de l’image de la résurrection à l’époque perse (dès la seconde partie du VIe s.).

5. Voir Michel HUBAUT, La Vie au-delà de la vie, Paris, DDB, 1994, p. 69-70.

6. Voir aussi Sg 4, 7-13.

7. Faire se lever (anistèmi) est le troisième verbe grec qui signifie la résurrection (ex. Ac 9, 49).

8. Extrait d’un cours sur Jean 11 donné par Jean Delorme, en Haute-Savoie.





MILA KHYENTSE RINPOCHÉ





l’art du bien mourir dans le bouddhisme tibétain et le dzogchEn: la voie vers la claire lumière


Ancien enseignant-chercheur, archéologue et tibétologue, à Paris Sorbonne IV et à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, Mila Khyentse a été reconnu comme tulku et s’entraîne de façon traditionnelle au sein du Bouddhisme Tibétain et du Dzogchen depuis plus de vingt-cinq ans. Il enseigne ce chemin à son tour depuis une dizaine d’années en Europe, en Asie et aux États-Unis. Il est également très engagé dans le dialogue intertraditionnel.

Lorsque j’ai commencé à arpenter le chemin bouddhiste, il y a de cela plus de vingt-cinq ans, c’est une phrase très couramment utilisée dans le monde tibétain qui m’a fait prendre conscience définitivement de ma nature transitoire d’être vivant : « Dans cent ans, tout au plus, tous les êtres nous entourant auront disparu ». Étant jeune à l’époque, je n’avais pas véritablement commencé à réfléchir à la mort et à l’impermanence. Cette phrase, entendue de la bouche de Guèndune Rinpoché, a été pour moi comme un éclair déchirant la nuit. Cela a provoqué un arrêt indescriptible, une stupeur sans limites. « Je vais perdre tous les êtres que j’aime ou que je connais simplement tout au long de ma vie. Moi-même, je ne vais plus être tel que je suis maintenant »… Pourtant, au lieu de générer des questions sans fin du style : « Vais-je vraiment disparaître ? », « Suis-je bien sûr qu’il n’y a rien après ? », etc., cette simple phrase m’a laissé plusieurs jours dans cette stupeur extraordinaire. J’étais incapable de penser, de réfléchir, de formuler des questions et d’apporter des réponses. Ce n’était pourtant pas non plus un état d’hébétude imbécile, c’était un état de stupeur très clair. Je savais cependant à quoi correspondait cet état, ayant déjà reçu des enseignements en ce sens. Le séminaire sur la mort mené par Guèndune Rinpoché s’étant terminé et étant toujours dans le même état de stupeur, je décidais immédiatement de faire une retraite sur la mort. Voilà comment mon chemin vers la mort a commencé. Je l’arpente toujours.

C’est donc ce chemin que je raconte ici, car on ne peut véritablement évoquer, dans ces traditions, que notre propre expérience. Il est avant tout une expérimentation personnelle et non une vérité révélée.

Cette voie, je la parcours comme un Occidental, un Français, élevé et éduqué dans un contexte socio-culturel complètement différent de celui dont ces traditions asiatiques sont issues. Il m’a donc d’abord fallu apprendre et comprendre ce que représentent la réalité de la mort et celle de la vie dans ces traditions avant de pouvoir le réaliser pour moi-même. Ce sont des réflexions préliminaires essentielles. Puis, ce long apprentissage se poursuit avec la reconnaissance du processus de la mort, ses étapes et sa conclusion. Enfin, la mort dans ces traditions est envisagée comme étant complètement inséparable de la vie car ce n’est qu’en vivant bien que l’on apprend à bien mourir.

« En commettant l’erreur d’envisager la mort avec légèreté1 », comme le disait Chagdud Tulkou Rinpoché, ou même en la niant ou en tentant de l’oublier, nous ne pouvons ni mourir ni vivre correctement, comme de véritables êtres humains. Dans ces traditions, une vie fructueuse correspond au chemin de la claire-lumière : celui qui mène à la réalité nue, sans voiles, fondamentale.





LA RÉALITÉ DE LA MORT DANS LE BOUDDHISME ET LE DZOGCHEN : LES QUATRE PENSÉES QUI DÉTOURNENT L’ESPRIT DE LA SOUFFRANCE


Les traditions spirituelles du Tibet, celles du bouddhisme Mahâyâna, du bouddhisme tantrique et du Dzogchen, accordent une place essentielle à la mort. Dès le début du chemin spirituel, notre réflexion porte sur la mort et l’impermanence.





La mort et la (re)naissance… un changement continuel


Mes maîtres ont toujours insisté sur le fait que nous avions, nous autres Occidentaux pratiquant le bouddhisme ou le Dzogchen2, un effort particulier à fournir sur ce point essentiel de l’enseignement, parce que nous le fuyons de façon continuelle ! Ils rajoutaient d’ailleurs qu’il nous fallait aussi absolument travailler sans relâche un second point : celui du karma, car nous n’y comprenions rien !

Ces réflexions profondes et primordiales sur la mort, l’impermanence et le karma représentent, jointes au principe de l’obtention de la précieuse existence humaine libre et bien pourvue et à la réflexion sur la nature déficiente du cycle des existences et de la souffrance (samsâra), constituent les bases essentielles de tout cheminement spirituel envisagé dans ces traditions.

Nous faisons souvent l’erreur en Occident de vouloir immédiatement « pratiquer » le bouddhisme ou le Dzogchen sans réflexion préalable, ou du moins sans la réflexion indispensable qui va soutenir notre pratique de la méditation. Or, ces « Quatre réflexions préliminaires qui détournent l’esprit de la souffrance » sont d’autant plus cruciales pour nous que nous ne voulons jamais y penser. La première des choses que nous apprenons lorsque nous lisons les textes de la tradition tibétaine, c’est que la mort n’est ni horrible ni négative en soi, mais que l’on peut l’envisager comme un cycle naturel compris dans un ensemble de phénomènes dont la nature est justement l’impermanence, ce qui ne peut durer. Ainsi, nos parents nous ont donné la vie, nous existons, évoluons, vivons pendant un temps et disparaissons. Puis, il y a une nouvelle existence ; une autre encore ; et une autre… Existences et fins d’existences se succèdent sans fin comme les secondes laissent place aux minutes puis aux heures, sans arrêt. Comme le dit un tantra dzogchen, l’Union du Soleil et de la Lune : « Cette vie est éphémère. Nous sommes tous des voyageurs. Des voyageurs sans maison »3.





La précieuse existence humaine et l’impermanence, condition du samsara


Lorsque je contemple mon existence, il m’est facile de voir que le petit garçon de cinq ans que j’étais autrefois est différent de l’adulte que je suis devenu à présent… Pourtant, il y a une continuité dans cette impermanence, car si je regarde une photo me montrant à l’âge de cinq ans, je sais que c’est moi. Mais lorsque je vois cette photo, je sais aussi que je vieillis et que plus je vieillis, plus je me rapproche de la fin.

Cette précieuse existence humaine, qui me permet de comprendre ce qui m’entoure, d’être lucide sur mon état (d’être humain en l’occurrence), m’autorise également à pratiquer, à exercer mon esprit, pour échapper justement à cette condition inéluctable : non seulement la fin, mais également le perpétuel recommencement… Pourtant, l’entraînement n’est pas facile, car dans cette précieuse existence humaine – que l’on dit si rare et si difficile à obtenir – alternent continuellement des états heureux, malheureux, paisibles, dépressifs, conscients, inconscients, etc. Non seulement tout change autour de moi, mais moi-même je suis aussi comme du vif-argent. C’est précisément cela la nature véritable de la souffrance et du samsâra : un recommencement perpétuel, sans aucune conscience ni aucune mémoire ; la souffrance continuelle de la perte en perdant continuellement la mémoire. Et malgré tout, on se plaît à penser que demain sera différent, mieux, sans souffrance, alors que l’on se dirige inéluctablement vers la fin et que tous les êtres ainsi que tous les phénomènes font exactement la même chose. Assurément réaliser la nature de la souffrance, du samsâra, c’est comprendre que toute la réalité – autant la mienne que celle de l’univers – est composée… puis que toute réalité composée ne peut être qu’impermanente. Car ce qui s’est agrégé un jour se désagrège un autre jour.

Ce qui nous amène directement à la dernière réflexion : celle concernant le karma.





Karma : la force de l’impermanence et de la mort


Les phénomènes s’agrègent, se regroupent sous l’effet d’une force, d’une énergie universelle : celle du mouvement, de l’action, de l’activité… qui est le sens véritable du mot sanskrit karma. De la même manière que la cohérence physique de l’univers est maintenue par la gravité, le karma est le moteur fondamental du samsâra. Prenons un exemple : je désire par-dessus tout exister et je souhaite ne pas disparaître, ne pas mourir. Cette motivation fondamentale, cette soif d’existence est ce qui va orienter automatiquement ma pensée, mes émotions et mes actions physiques, m’amenant à privilégier tout ce que je considère favoriser la vie (profiter des bonnes choses, boire avec mes amis, fumer avec mon patron… même si à la fin cela peut me tuer !) et à rejeter ce que je considère relever de la mort (éviter d’y réfléchir, ne pas aller aux enterrements, négliger de faire des bilans médicaux pour éviter que l’on m’annonce que je vais mourir… même si à la fin, je sais que cela peut me nuire plus qu’autre chose). Ainsi, fondamentalement, le karma est constitué autant d’une intention que d’une action. La première précède toujours la seconde et les deux entraînent la production de multiples conditions.

Ainsi, lorsque nous réfléchissons soigneusement à ces questions, en prenant vraiment le temps de nous pencher dessus, nous nous apercevons que nous ne savons pas du tout ce qui nous attend. Nous pouvons avoir des idées, des croyances ou de pseudo-certitudes sur la mort et la vie, mais la réalité est que nous sommes bien ignorants de notre condition réelle ! Avec beaucoup de recul, nous réalisons que ce qui nous pousse à nous accrocher à l’idée de vivre est notre peur de la mort ; et aussi que nous adorons vivre, exister, continuer et que cela ne saurait s’arrêter : nous ne pouvons même pas imaginer ce qu’est la fin de la vie ! Nous réalisons alors que ces pensées coïncident avec ce que le Bouddha a appelé les trois poisons du samsâra, c’est-à-dire les trois types de motivation ou d’intention fondamentales qui entretiennent la souffrance du cycle des existences, le samsâra. Ces trois poisons sont l’ignorance/confusion/stupidité, le désir/attachement/saisie de l’existence et la colère/aversion/rejet. À propos du karma, on finit par comprendre, peut-être au bout de nombreuses années, que toutes nos actions sont motivées par ces trois-là. Ce qui est agréable, ce qui est désagréable et ce dont nous avons peur ou que nous ne connaissons pas : voilà ce qui déclenche les trois intentions karmiques à la base de toutes mes actions.





Le résultat de la réflexion sur les quatre pensées : la ferme intention de se libérer


En poussant plus loin la réflexion, nous réalisons aussi que ce que nous connaissons de la réalité de la mort et de la vie, ce sont en fait les idées que nous nous en faisons. Mais que sait-on vraiment de l’expérience intérieure – vécue – de la mort ? Tout ce que j’en sais est ce que je peux en constater : la mort des proches, les témoignages écrits de ceux qui ont vécu des expériences de mort imminente, les rares discussions que j’ai pu avoir sur le sujet avec des amis… Le fait est que je n’ai aucune expérience directe, personnelle, de la mort et que je ne sais pas comment y parvenir si ce n’est en contractant une maladie mortelle ou en ayant un accident fatal !

À ce stade de la réflexion, je me sens prisonnier car je sens profondément que le problème principal de ma vie est là, mais en même temps je n’ai aucun moyen de m’y atteler avant qu’il ne soit trop tard. Nous revenons ainsi à la réflexion sur la précieuse existence humaine libre et bien pourvue. Les derniers qualificatifs, « libre et bien pourvue », indiquent qu’il y a là un moyen de nous sortir de l’impasse : la pratique de la concentration méditative. « Libre et bien pourvue » signifie : avoir toutes les capacités et les conditions pour arpenter le chemin de la méditation.

Comment envisageons-nous habituellement la mort ? Nous y pensons, nous développons une réflexion à son propos, nous éprouvons des émotions, etc. Tout ceci constitue les outils de l’existence. Par contre, dès que l’on applique les instructions de la méditation, on peut avoir désormais la capacité d’éprouver des expériences qui se situent au-delà de la pensée, des sensations et des émotions. Bref, c’est là une réelle possibilité de connaître la mort intimement, avant qu’elle se présente à nous, inéluctable. « La réalisation de l’éveil est dénuée de mort, mais elle nécessite une pratique de méditation sans erreur4 » comme le souligne Chagdud Tulkou Rinpoché.

Une fois la réflexion fermement établie, le chemin de la familiarisation avec la mort commence : c’est l’entraînement de l’esprit à bien mourir.





LE PROCESSUS DE LA MORT : L’EXPÉRIENCE COMME GUIDE


Il a souvent été dit que le monde du bouddhisme tibétain met un accent très important sur les moyens habiles – les méthodes permettant d’accéder à la réalisation de l’enseignement en développant la sagesse. C’est encore plus vrai lorsqu’on se penche sur le processus de la mort dans cette tradition.

Depuis l’origine, c’est-à-dire depuis les paroles du Bouddha, la mort est constamment évoquée. Pourtant, ce n’est vraiment qu’à partir du XIVe siècle que des textes décrivant minutieusement le processus de la mort apparaissent dans le monde tibétain. Ces textes sont donc des moyens habiles pour décrire l’indescriptible. Mais il nous faut nous rappeler également qu’ils proviennent d’un contexte culturel et d’une époque très différents de ceux qui caractérisent notre civilisation actuelle.





Un processus minutieusement décrit


Depuis le XIVe siècle, le processus de la mort est décrit de façon extrêmement détaillée dans un cycle appelé le Bardo Thödöl, « La Libération par l’écoute de l’État Intermédiaire », qui dépeint avec minutie les expériences des états intermédiaires (tib. : bardo ; sanskrit : antarâbhava) : le bardo du moment de la mort (tib. : chikai bardo), le bardo lumineux de la Dharmatâ (tib. chönyi bardo) et le bardo du devenir (tib. sipai bardo). Ce sont trois moments – apparaissant dans cet ordre chronologique – que nous essayons, notamment par la pratique de la méditation et de la contemplation, de reconnaître durant la vie.

Comme l’a dit Bokar Rinpoché :

Supposez que vous vouliez vous rendre en Allemagne : vous n’y êtes jamais allé et vous ne connaissez pas la route. Vous achèterez donc une carte, repérerez l’endroit où vous habitez, puis la route qu’il vous faut suivre. Ceci donne une connaissance théorique du chemin, de même que prendre connaissance du déroulement de la mort et du bardo fournit un utile aperçu théorique. Toutefois, regarder la carte ne mènera pas en Allemagne, connaître le processus de la mort ne suffira pas à s’en libérer5.

En conséquence, nous allons utiliser comme guide le texte lui-même, le Bardo Thödöl, mais également les instructions orales de notre maître, celle ou celui qui s’est entraîné avant nous et connaît bien le chemin, et nos propres expériences au cours de l’entraînement. Il nous faut cependant une canne pour nous aider à marcher : il s’agit de la patience enthousiaste.

Une fois munis de tous ces outils, nous cheminons graduellement en franchissant les étapes successives. J’ai déjà abordé les questions préliminaires fondamentales qui nous ont permis d’envisager un autre type de réalité. La voie de la transformation constitue l’étape suivante, celle où nous essayons d’oublier nos réflexes humains primordiaux : besoin de sécurité, limitations, rationalisation, etc. Nous nous efforçons alors, à l’aide d’une pratique appelée « la pratique du yidam » de nous familiariser avec l’aspect continuellement changeant de l’esprit. Nous nous dirigeons alors vers un aspect plus subtil de la réalité, non plus constituée de formes, de sons, d’odeurs, de saveurs, etc. mais désormais envisagée comme la triple expression des sons, de la lumière et des rayons. Cette étape est l’entraînement à reconnaître l’aspect subtil de l’esprit.

Finalement, nous terminons l’entraînement par la reconnaissance de l’aspect subtil et vide de la réalité, ce que l’on appelle la claire lumière, qui n’est autre que notre aspect fondamental. Son actualisation continuelle marque la fin du chemin. Nous sommes désormais réellement prêts à mourir !





La clarté et la compassion : qualités indispensables à la reconnaissance du processus


La méditation et la contemplation sont essentielles pour expérimenter les états au-delà de la « mort physique ». Nous avons besoin de ces « outils » pour reconnaître les états subtils de l’esprit qui s’élèvent au moment de la mort. Pourquoi ? Parce que nous ne pouvons pas utiliser nos sens (les cinq sens plus la conscience mentale) pour y parvenir. Ils « ne s’occupent » que de la réalité grossière, conditionnée et ne peuvent donc pas se concentrer sur des aspects subtils. Il nous faut alors l’entraînement de la méditation pour développer une co