Main La mort nomade

La mort nomade

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 1.38 MB
Download (epub, 1.38 MB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La mort n'est qu'un masque temporaire...

Language:
french
File:
EPUB, 886 KB
2

La Mort Peut Attendre

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 232 KB
© Éditions Albin Michel, 2016





ISBN : 978-2-226-42148-7





À Bus, encore et toujours.

Aux miens et à ceux qui m’ont fait.

À moi !



Un « bec » à Chrystine, Norbert et Ben,

pour avoir policé mon argot du Québec.

Un « kush » à Évelyne et Natalia

pour avoir débridé mon yiddish.

Un « beso » à ma DEUP pour avoir recadré

mes tics et mes tocs d’écriture.





1


… Djamuka.





Le petit combi russe bleu tout-terrain crapahutait, en équilibre instable, vers la ligne de crête. En dodelinant dangereusement, sa carcasse peinturlurée écrasait sous ses pneus ramollis des cailloux chauds qui fusaient en cognant sous le châssis. La pente et les soubresauts décidaient de sa trajectoire plus que les efforts du chauffeur, cramponné de ses mains d’ogre au fin volant de bakélite ivoire.

– On va finir par verser et rouler jusque dans la vallée si tu continues comme ça. Et c’est moi qui suis à la place du mort.

Al éclaboussait de Chinggis tiède son T-shirt Yes We Khan à chaque couinement des ressorts à lame de la suspension malmenée.

– Si on verse, tout le monde meurt, philosopha Zorig, son corps de géant voûté pour tenir dans l’habitacle, les genoux dans le volant et la tête contre le pare-brise. Mais ça n’arrivera pas. Ces engins-là c’est comme des tiques. Ça suce la route et ça ne la lâche plus.

– Sauf le jour où tu nous as fait basculer dans le lac Airag, au sud de Khyargas, rappela Naaran, cramponné au skaï de la banquette arrière, la tête cognant contre la tôle de métal brut.

– Ce jour-là, c’était les freins.

– Et la ravine, dans le Khangai Nuruu ? insista Erwan, brinquebalé par les chahuts cahotiques du van. C’était les freins aussi peut-être ?

– Ce jour-là c’était les pneus ! bouda Zorig.

– Et la sortie de piste sur la route de Tchor ? Tu te souviens, la longue piste bien droite et toute plate, c’était quoi déjà ?

– …

– C’était pas les éléphants, par hasard ?

Tous éclatèrent de rire, sauf Zorig, vexé, qui s’abîma dans sa conduite erratique.

– Ce jour-là, tu nous as bien jetés dans un dévers pou; r éviter un éléphant, non ?

– Et alors, je me suis trompé, ça arrive, non ? Je sais bien qu’il n’y a pas d’éléphants dans la steppe. Je ne suis pas aussi con que ça. Ça devait être autre chose, un yack, ou un chameau, je ne sais plus. J’étais fatigué.

– Fatigué ? Ivre, oui ! Rétamé, cuivré comme une bassine à myrtilles, plein comme une vessie de yack ! Tu devrais me laisser le volant, s’inquiéta Naaran.

– Jamais de la vie. C’est mon UAZ. C’est moi qui le conduis.

– Zorig, s’il n’y a rien de praticable de l’autre côté de cette crête, on ne pourra jamais faire demi-tour, pas même marche arrière.

– On pourra. Il passe partout. Et puis il y a toujours quelque chose après les choses.

C’était une sentence à la Zorig. Une affirmation non discutable à laquelle le futur donnait quelquefois raison. Al, Naaran et Erwan cherchèrent une réplique pour le principe, mais ce qu’ils découvrirent en atteignant la crête les laissa sans voix. Zorig stoppa le van dans un soubresaut qui faillit les faire glisser dans le ravin et colla son visage de colosse contre le pare-brise constellé d’impacts.

– Magnifique, siffla-t-il entre ses dents.

– Macabre, oui, murmura Al.

– Morbide, corrigea Naaran depuis le siège arrière.

– C’est quoi la différence ? s’enquit Erwan en glissant la tête entre les épaules de Zorig et d’Al pour mieux voir.

– Macabre évoque une mort dans des circonstances tragiques, alors que morbide n’a rien à voir avec la mort. C’est juste quelque chose de malsain et d’anormal, expliqua Al.

– Alors c’est plutôt morbicabre, trancha Zorig.

– Et beau.

– Morbicabre et beau, approuvèrent les autres en descendant du van.

Devant eux, l’homme nu était allongé sur le dos, comme enroulé sur un rocher. Son corps, cambré au-delà du probable, épousait très exactement la forme de la pierre presque ronde. Jusqu’à sa nuque. Jusqu’à ses bras désarticulés aux épaules et tendus au-delà de sa tête renversée, lestés par une lourde pierre au bout d’une corde nouée à ses poignets. D’un côté ses pieds étaient attachés à la base du gros rocher et de l’autre cette pierre immobile pendait dans le vide et l’étirait, cintré, sur le rocher lisse.

– Il est mort ? demanda Erwan sans oser s’approcher.

– Qui a fait ça ? gronda Zorig.

– Je n’en sais rien. Une sorte de crime rituel peut-être…

– Je ne parle pas de ce mec, je parle de mes dessins !

Erwan se retourna et découvrit ses trois compagnons occupés à décharger le van. Chevalets, papier Canson, aquarelles, fusains et graphites. Seul Zorig regardait en arrière, loin au-delà du vieil UAZ dont les portières étaient maintenues entrebâillées par des cales en bois pour compenser l’absence d’air conditionné.

– Toutes mes esquisses, éparpillées au vent. Vous auriez pu faire gaffe quand même !

– Qu’est-ce que vous faites ? s’étonna Erwan.

– On va le croquer, pardi, un modèle pareil ! répondit Al.

– Mais il est mort ! s’indigna Erwan.

– Justement, immobile comme il est, c’est un modèle parfait. Et puis son temps n’est plus compté, alors pourquoi compter le nôtre ?

Erwan ne sut pas quoi répondre. Il les connaissait, pourtant. Depuis dix ans il venait de France les rejoindre pour ces ateliers nomades et sauvages à travers la Mongolie. De sa Bretagne natale très exactement. Deux ou trois mois dans l’année, à peindre en pleine nature, sans contrainte, sans programme, sans itinéraire. À la vagabonde. Dix ans plus tôt, il les avait rencontrés dans un loft pour artistes, en plein hiver. Ils squattaient une aile abandonnée du bâtiment de l’Union des syndicats, face au palais du Gouvernement. Survivance d’une tolérance soviétique envers les artistes prolétaires et de la capacité de l’âme nomade à occuper les espaces désaffectés. Bien entendu, l’avidité financière pour les friches en cœur de ville les en avait chassés depuis, mais à l’époque Zorig l’avait accueilli, étonné par son carnet d’esquisses des côtes de Bretagne et de Normandie. Il l’avait présenté aux autres et ils avaient bu et peint comme des forcenés dix jours durant. C’est Erwan, en touriste curieux, qui avait eu l’idée de leur première virée sauvage. Il avait embarqué tout le monde dans son Land Cruiser de location vers les grandes steppes enneigées. Sur les conseils de Zorig, excité par le projet, ils étaient partis à l’est par Nalaikh pour plonger vers le sud et revenir vers l’ouest sur Zuunmod planter leurs tentes, aussi inspirés qu’avinés, face au massif du Bogd Khan. Ils avaient peint des jours entiers, fous possédés par des muses aimantes, dispersés dans la steppe avec leurs chevalets, emmitouflés comme des conquérants des pôles d’un autre âge, face au mont sacré éclaboussé de plein fouet par le soleil ras et froid du sud. C’est là que Zorig avait pour la première fois dilué sa vodka dans l’eau de ses aquarelles pour éviter qu’elle ne gèle. Et le soir, dans les mauvais bivouacs, s’étaient scellées ces amitiés nouvelles au nom desquelles ils avaient inauguré le rite du partage de ce breuvage coloré pour résister au froid dans leurs maigres duvets.

– Il faut appeler les secours ! les raisonna Erwan.

– Quels secours, il est mort !

– Au moins la police, alors.

– Tu connais la règle, nous partons toujours sans téléphone.

– Je suis content d’avoir triché alors, avoua le Français en sortant un smartphone de sa poche.

– J’y crois pas ! grogna Zorig en lui arrachant l’appareil des mains pour le fracasser contre un rocher. Erwan, c’est notre règle : on part et on peint, rien d’autre. On coupe tout avec tout le monde. C’est l’art nomade, putain !

– Quoi, l’art nomade, quel art nomade ? s’énerva Erwan, rouge de colère devant son iPhone 6 en miettes. Le premier cavalier venu a un smartphone dans la poche de son deel et une parabolique à la porte de sa yourte. Tout juste si maintenant ils n’ont pas des GPS accrochés à la selle de leur cheval quand ils galopent. Alors qu’est-ce que tu me bassines avec ton art nomade !

– Parce que c’est ça la force de notre projet, petit Breton de merde, répliqua Zorig. Le retour à la steppe. La pureté du trait pour la pureté des origines. La couleur première. La lumière d’avant, celle qui portait les messages, les deuils et les noces, les douleurs et les sourires, les cris et les pleurs à travers le temps et l’espace, avant le téléphone !

– Hey, où est passé Naaran ? coupa Al, interrompant la dispute, son chevalet sous le bras et tous ses pinceaux à la main.

– Je suis là !

Ils se penchèrent tous les trois par-dessus le vide d’où montait la voix. Leur compagnon s’était installé dans la pente rocailleuse, juste en dessous de la pierre qui lestait le corps. Ils convinrent en silence que la perspective devait être esthétique et inattendue. La pierre en gros plan, les bras distendus au bout de la corde dans son prolongement, et la tête tout en haut renversée contre le ciel, les yeux révulsés, la nuque épousant la courbe minérale de la roche. Zorig se retourna par réflexe pour vérifier la couleur du ciel. Bleu immobile. Ce con de Naaran savait toujours trouver les plus belles lignes de fuite dans les grandes couleurs plates.

– Vous devriez vous y mettre, leur conseilla-t-il, il est vraiment magnifique.

– Mais il est mort, merde ! s’offusqua Erwan.

– Bon, à tout à l’heure alors, dit Al en s’éloignant.

– Quoi « à tout à l’heure » ? Al, qu’est-ce que tu fous ? Où tu vas ? Merde, qu’est-ce que vous avez tous, c’est un cadavre quand même !

Al s’éloigna sans répondre. Quelques années plus tôt, les trois artistes mongols s’étaient invités par surprise dix semaines dans la maison d’Erwan en Bretagne, et Al était resté marqué par les mers échouées à marée basse, les houles lourdes et laiteuses comme des huîtres pleines, les côtes ventées sur lesquelles leur hôte les avait poussés à planter leurs chevalets. Seul Al n’avait rien pu peindre. Rien. Il n’avait pas su. Aucun vert de ces ressacs moirés, aucun embrun argenté, aucune de ces brillances, de ces transparences épaisses et rondes. Il était resté sec de toute inspiration, stérile, immobile et muet, des heures entières, dans le vent continu aiguisé de poussière de granit ou dans l’explosion tonitruante des gerbes d’écume en geysers soufflées depuis le pied des falaises. Perdu à en pleurer face à l’immensité de l’horizon qui le laissait sans art. Vide. Depuis qu’il était rentré en Mongolie, il posait son chevalet loin à l’écart des autres, fixait la steppe à s’en hypnotiser le cœur, et laissait revenir à lui tous ses souvenirs de jaunes à marée basse, de courants irisés, de houles vert-de-gris, de vagues sombres et bleues brodées d’écume dentelée ou de falaises immaculées échevelées d’herbes folles. Depuis trois ans, Al ne peignait que des marines bretonnes au cœur de la steppe.

Erwan se retourna vers Zorig qui pestait toujours contre la perte de ses dessins.

– Zorig, il faut faire quelque chose. Tu as déjà vu un truc pareil ?

Zorig s’approcha de lui de mauvaise grâce et s’appliqua à observer le cadavre un long moment en silence.

– Oui, finit-il par lâcher.

– Oui quoi ?

– Oui j’ai déjà vu…

– Quoi, quelqu’un mort comme ça ?

– Non, une gravure, dans un livre. La mort de Djamuka.





2


… l’amour depuis quatre mois.





Accroupi derrière le rocher, Yeruldelgger la regardait depuis longtemps. Depuis qu’il avait aperçu sa silhouette sur la crête de la colline bleutée d’armoises, de l’autre côté de la vallée piquetée d’asters argentés et d’ancolies roses, fragiles comme la rosée d’une aube transparente. Une femme. À cheval. Il l’avait deviné à sa façon de monter. Moins en avant qu’un homme. Moins droite sur ses étriers. Moins maîtresse de sa monture à la force des bras. Plus en harmonie, ses hanches plus larges, enlaçant de ses jambes la panse du cheval pour faire corps avec lui. Bonne cavalière. D’aussi loin il ne pouvait deviner son visage, mais il imaginait son âge à la ligne de ses épaules et à la courbure de son dos. Proche du sien. Sur l’autre versant de la vie. À peine. Mais encore vigoureuse.

Elle ne pouvait pas ne pas l’avoir vu. Elle pointait déjà son imperceptible silhouette contre le ciel de la colline quand il était sorti du sommeil feutré de sa yourte. Nul doute qu’elle attendait, dans le matin frisquet qui précède les fortes chaleurs, qu’il donne signe de vie. Donc elle l’avait vu, dans son deel un peu défait, sortir à la fraîche et se diriger vers le rocher. Et bien entendu, elle savait qui il était. Ou au moins quel genre d’homme. Elle avait dû remarquer l’absence de museaux. Ni chèvres pour le cachemire ou le lait, ni moutons pour le lait et la viande, ni chameaux pour le trait, ni yacks pour la crème. Pas la yourte d’un nomade. Celle d’un bono. Sûr qu’elle avait compté ses trois chevaux et même d’aussi loin deviné qu’il ne possédait aucune jument. Même pas de quoi fermenter du lait pour faire son aïrag. Donc elle savait à peu près qui il était et avait attendu qu’il donne signe de vie. Nul doute non plus quant au fait qu’elle savait très bien ce qu’il faisait caché derrière son rocher.

Sans un geste, elle commanda au cheval de descendre la colline au pas et il la regarda approcher. Elle ne cherchait pas à rejoindre la yourte. Elle venait tranquillement vers lui et ce qu’il faisait ne l’arrêtait pas. Yeruldelgger cala ses deux pieds un peu plus écartés sur les planches pour prendre une meilleure assise. Seul son visage amusé dépassait du rocher. La cavalière montait maintenant son versant du vallon, tapissé de gentianes, d’œillets nains et de géraniums sauvages, inondé du premier soleil allongé de la journée. Quand elle fut à mi-chemin, il nota qu’elle portait un deel moiré brodé de motifs blonds et un arc en bandoulière. À sa selle pendaient des sacoches et un carquois dont dépassaient les empennages jaune et vert d’une brassée de flèches. Il en fut content. Cette femme guerrière, cette amazone dans le levant, c’était une vision inattendue qui le ravissait malgré l’inconfort de sa position. Il la laissa venir jusqu’à lui, admirant sa maîtrise de la monte, tout en douceur, et son port altier malgré l’âge. Il avait raison. La femme portait sur ses épaules le poids d’au moins une demi-vie, mais son visage trahissait une force tranquille qui laissait penser qu’elle pouvait envisager de vivre encore autant. Elle arrêta son cheval sans un geste, juste à bonne distance pour pouvoir lui parler.

– Pas la peine de te demander de tenir tes chiens, je suppose, dit-elle dans un sourire qui rajeunit son visage de deux vies de femme.

– Pas vraiment, en effet, répondit Yeruldelgger en chassant une mouche qui bourdonnait autour de ses genoux.

– Je suis venue te demander ton aide, dit-elle.

– Crois-tu vraiment que je sois en position de t’apporter le moindre secours ?

– Je peux attendre.

– C’est justement ce que je ne pouvais pas faire, s’amusa-t-il.

– Je cherche ma fille qui a disparu. Je veux que tu m’aides à la retrouver.

Il resta quelques instants concentré, autant sur ce qu’il essayait de faire que sur ce qu’elle était venue lui demander.

– Pourquoi moi ?

– Parce que je sais qui tu es.

– Tu sais qui je suis ?

– Oui, tu es Yeruldelgger.

– Alors tu sais que je ne suis plus dans la police.

– Je sais. C’est pour ça que je t’ai choisi. Je ne veux pas d’un fonctionnaire pour retrouver ceux qui ont enlevé ma fille. Je veux quelqu’un pour m’aider à les punir.

Un autre diptère coprophage lustré de reflets contourna le rocher, dédaignant les gracieuses gentianes au bleu lumineux qui mouchetaient l’herbe tendre pour venir marauder derrière lui.

– Écoute, grand-mère, je sais la réputation qu’ont pu me valoir mes dernières enquêtes, mais je ne suis pas un justicier. Ou disons que je ne le suis plus.

Un soupçon d’orgueil redressa le menton de la femme et son port s’affermit sur son cheval.

– Tu ne crois pas avoir déjà vécu un peu plus que moi pour te permettre de me donner du grand-mère ?

– Comme tu veux, grand-mère, tu as sûrement raison, mais je te trouve soudain bien fière à jouer les amazones du haut de ta monture.

– C’est que je ne m’attendais pas à trouver mon Alexandre si peu grand à déféquer ainsi, accroupi parmi les gentianes et les œillets nains.

– Je défèque comme l’ont toujours fait les nomades, petite sœur, et comme a dû le faire aussi ton Alexandre, je suppose, dans un trou creusé à même la steppe immense. Alors comme ça, je serais ton Alexandre le Grand ? D’où te vient cette connaissance des légendes anciennes ?

Elle ne répondit pas tout de suite et tira d’une des sacoches qui pendaient à sa selle une bouteille de soda en plastique emplie d’aïrag. Elle but trois longues rasades du lait de jument fermenté tiédi par le soleil et la sueur du cheval, la nuque cassée en arrière face au ciel, puis tendit la bouteille à Yeruldelgger qui refusa.

– C’est un peu tôt pour moi.

– Tu as tort. C’est bon pour ce que tu as.

– Ce que j’ai est quotidien et naturel, ne t’en fais pas pour mon transit, petite sœur.

– Quand tu sauras en prendre le temps, cherche quand même cette plante laineuse à haute tige grise qui fleurit de petites corolles rose pâle en été. Ébouillante ses maigres racines puis épluche-les et laisse-les macérer dans l’eau froide d’une rivière vive. Elle est rare chez nous, mais tu la trouveras dans les plaines humides. Les Européens en font des friandises molles. Toi elle te fera faire mou chaque matin et tu ne t’en porteras que mieux.

– Donc nous sommes Myrina l’Amazone et Alexandre le Grand au royaume des chiottes, résuma Yeruldelgger. Encore une fois, d’où connais-tu la légende ?

– Je suis comme toi, une bono, une bourgeoise nomade. J’ai vécu à Oulan-Bator où j’enseignais l’histoire.

– Et de quand date ton grand retour à la nature ?

– De vingt ans déjà.

– Alors tu es déjà plus nomade que bourgeoise, non ?

– Malheureusement nous restons toujours dans la tête ce que nous avons d’abord été.

– J’espère que non ! soupira Yeruldelgger.

Ses genoux lustrés par la flexion le blessaient un peu, et d’autres diptères plus téméraires lui chatouillaient maintenant les fesses sans vergogne derrière son rocher. Elle restait silencieuse sur son cheval, à le regarder dans l’aube qui s’évaporait comme un premier matin du monde.

– Évidemment, j’ai bien conscience de ne pas être à mon avantage, concéda-t-il.

– Pour ce que j’en vois, tu es encore bel homme, grand-père.

– Je prends bel homme pour un compliment et grand-père comme une marque de déférence, mais quitte à choisir je t’aurais préférée plus irrespectueuse.

– Quoi, tu voudrais qu’à nos âges nous nous rencontrions comme Myrina et Alexandre pour procréer en treize jours de coïts ininterrompus le plus bel enfant du plus grand des conquérants et de la plus cruelle des reines guerrières ?

– Non, mais j’aurais préféré que tu voies en moi un guerrier conquérant plutôt qu’un vieil homme qui défèque.

Elle se déhancha sur sa selle pour atteindre une autre sacoche et en tira un rouleau de papier-toilette rose Lotus Aquatube triple épaisseur version chinoise qu’elle lui lança sans prévenir. Il l’attrapa au vol sans trop se relever de derrière son rocher.

– Entre bonos ! se moqua-t-elle.

– Ça, petite sœur, sans vouloir t’offenser, c’est la partie de la chose que je préfère assurer dans l’intimité. Je te rejoins à la yourte. Tu y trouveras de quoi faire le thé.

Elle le regarda, sourire en coin, et sa monture fit demi-tour sans même qu’elle touche les rênes. Mais elle ne s’éloigna pas pour autant.

– Tu me prends pour ta femme soumise ? Ta belle-sœur attitrée ? Ton aïeule dévouée ? Ce thé, c’est à toi de me l’offrir. C’est moi la voyageuse qui vient de loin. C’est à toi qu’incombe le devoir d’hospitalité.

Elle parlait en lui tournant le dos, les mains tranquillement posées sur le pommeau de sa selle. Il en profita pour se rhabiller et se frotter les mains dans la poussière. Puis il la rejoignit et passa devant elle sans s’arrêter. Il entendit le cheval le suivre au pas.

– Donc tu dis que ta fille a été enlevée.

– Yuna a disparu de la maison il y a trois mois.

– Je te croyais bono dans une yourte.

– Il n’y a que les âmes finissantes comme nous pour chercher le retour aux sources dans la tradition. Pour rien au monde une fille d’aujourd’hui n’accepterait de perdre sa jeunesse dans une tente plantée dans le trou du cul du monde à des centaines de kilomètres du premier Maxi Best Of venu.

– Tu devais être une bonne enseignante, dit-il en se moquant de son vocabulaire. Peut-être n’as-tu pas été une aussi bonne mère. Ta fille n’habitait plus avec toi ?

– Non, elle habitait un chalet avec d’autres étudiants dans la banlieue de Dalanzadgad.

– Et elle a disparu ?

– Oui, ils sont partis à plusieurs protester contre je ne sais quel projet minier dans le Gobi et elle n’est pas revenue.

– Qu’ont dit les autres, ceux qui l’accompagnaient ?

– Ils étaient dispersés à bord de plusieurs véhicules. Ils rentraient en s’amusant à prendre des pistes différentes à travers la steppe, et des paris stupides sur qui arriverait premier, avec des garçons au volant qui jouaient les rebelles sans cause, plutôt Fast and Furious que James Dean. Ils ont cru qu’elle s’était perdue et ils l’ont attendue à Dalanzadgad. Elle n’y est jamais arrivée.

– Tu as dû faire les mêmes jeux stupides quand tu avais son âge, non ?

– Bien sûr, mais à l’époque, saoule ou perdue, mon cheval me ramenait toujours de lui-même jusqu’au campement.

– C’est sûr qu’un Toyota a moins d’instinct qu’un alezan du Gorkhi. Yuna était seule dans sa voiture ?

– Non. Elle était avec son amie Gova.

– Et Gova ?

– Disparue elle aussi.

Ils marchèrent en silence. Devant eux la plaine fleurissait d’edelweiss sur quelques centaines de mètres avant de rebondir mollement jusqu’à la ligne érodée d’une autre colline, au-delà de la rivière. Elle finissait en talus de verdure un kilomètre plus loin pour retenir le grand désert de sable bosselé de dunes qui courait derrière, comme la houle immobile d’un océan. Avec pour autre falaise, très loin à l’horizon, les derniers contreforts bruns de la chaîne de l’Altaï. La steppe n’était qu’une succession de vagues immobiles de pierres ocre, d’herbes bleues, de sable blond. Quand on les prend de biais, grimpant jusqu’aux crêtes accrochées aux cieux bas et immenses, c’est comme se laisser hisser par la houle. Et descendre de l’autre côté, à pied ou à cheval, emporté par l’élan et la pente, c’est aussi enivrant que de surfer une vague sur l’océan. C’est du moins ce qu’il imaginait, lui qui n’avait jamais vu la mer en vrai. Yeruldelgger n’avait pas choisi cet endroit. Le Nerguii, son maître à penser du Septième Monastère, l’avait fait pour lui. Pour qu’il puisse y méditer à l’abri du chaos d’Oulan-Bator, y apaiser ses colères, et y trouver le pardon de tous ses crimes.

Ils arrivèrent à la rivière, près d’un broc et d’une bassine à l’envers sur la berge. Yeruldelgger demanda à la femme de l’excuser quelques instants. Il se déshabilla sans aucune pudeur, lui demanda de garder ses vêtements au sec pour ne pas les poser dans l’herbe encore perlée de rosée, et se lava tout le corps en tirant de l’eau de la rivière avec le broc. Puis, quand il fut propre et qu’il eut jeté l’eau souillée dans l’herbe loin de la rivière, il entra dans l’eau glacée pour se baigner. Elle admira sans gêne ses muscles noueux qui roulaient sous son embonpoint naissant, compta une à une toutes ses cicatrices, et le regarda revenir vers elle le sexe crispé par le froid.

– Finalement, tu es peut-être bien une sorte d’Alexandre quand même, plaisanta-t-elle en lui tendant ses vêtements.

– Ne rêve pas, petite sœur, ce corps meurtri a mené trop de combats pour résister à treize nuits de rut.

– Une suffirait. Je ne suis pas non plus la reine des amazones.

Il passait son pantalon et suspendit son geste pour voir son visage à cet instant-là. Elle le regardait comme regardent les femmes mongoles. Sans honte et droit dans les yeux.

– Comment t’appelles-tu ?

– Tsetseg.

– Et pourquoi, grand-mère au nom de fleur, penses-tu qu’on a enlevé Yuna ?

– Quoi, tu ne sais rien de toutes ces vilaines rumeurs ? Toutes ces filles qui disparaissent sans laisser de trace et que personne ne retrouve jamais ?

– Non, tu connais d’autres histoires de disparitions ?

– J’ai posé ma yourte à l’entrée de la vallée de Yol. Il m’a fallu six jours de cheval pour rejoindre la tienne. En six jours j’ai entendu parler d’au moins deux autres disparitions.

Ils arrivèrent à la yourte, elle sur son cheval et lui à pied, légèrement devant, qui lui parlait sans se retourner. Elle n’attendit pas qu’il l’aide à descendre, et lui n’esquissa pas un geste pour le faire. Mais il entra avant elle sous la tente pour pouvoir l’y accueillir. Elle fut heureuse de découvrir qu’elle était aménagée dans le respect des traditions. Il lui désigna comme il se doit le fond à gauche réservé aux invités, et elle laissa son arc et ses flèches à l’extérieur par respect pour l’esprit des anciens. Elle s’assit à même le sol en s’adossant au lit décoré des invités, en faux tailleur, prenant garde à ne pas pointer les pieds vers le poêle central, et tira de sa poche une petite tabatière qu’elle lui offrit à deux mains, bras tendus paumes vers le haut. Il l’accepta en s’agenouillant près d’elle pour la remercier, l’admira, fit jouer l’ouverture en laiton du couvercle, et lui offrit en retour une pincée de tabac à priser. Il en prit autant pour lui avant de se relever et d’aller préparer le thé salé au beurre. Quand ils eurent bu la première tasse bouillante en silence, elle lui raconta tout ce qu’elle savait des disparitions de jeunes filles dans la région et il l’écouta sans l’interrompre. Puis, après une heure d’explications, elle se tut et il se leva pour refaire du thé. Lorsqu’il se retourna pour la servir à nouveau, elle était nue et debout devant lui, un imperceptible sourire aux lèvres malgré son regard qui ne demandait rien. Yeruldelgger ne dit pas un mot. Il regarda ce corps qui affichait sans honte son âge, comme elle avait regardé le sien sans pudeur près de la rivière, et quand elle s’approcha de lui pour le déshabiller, il ne fit aucun geste pour l’en empêcher.

Bien plus tard, quand elle voulut recommencer, il sortit en riant dans le soleil et attacha l’urga bien droite sur le côté de la porte. Le message traditionnel de la longue perche-lasso fièrement dressée contre le ciel était clair pour la steppe entière. Un homme bandait à l’intérieur et une femme s’en satisfaisait.

Dans l’après-midi, tous deux épuisés, c’est elle qui prépara le thé.

– Merci pour ce cadeau, murmura-t-elle à son oreille.

– Mais… ? s’enquit-il en devinant une réserve dans son compliment.

– Mais tu m’as aimée comme un homme qui en aime une autre.

– Comment peux-tu dire ça ?

– Trop d’ardeur pour un vieux corps comme le mien, trop de douceur pour une inconnue d’un jour, trop d’attentions pour un amour de passage. Comment s’appelle-t-elle ?

– … Solongo.

– Elle n’est pas là ?

– Non, elle vit à Oulan-Bator.

– Ce n’est pas un peu loin de ton corps ?

– Tu es la preuve que si…

– Dommage pour elle. Mais tu la remercieras de ma part.

– De quoi ?

– D’avoir rendu possible cet amour nomade. Est-ce que tu m’aideras quand même à retrouver Yuna ?

– Et à punir ceux qui l’ont enlevée ?

– Et à les punir, oui !

– Écoute, je suis ici parce que ma vie d’avant n’a été que violence et colère. Mon maître, le Nerguii, m’a redonné une chance, la dernière. C’est un sage dont j’ai suivi l’enseignement quand j’étais jeune. Sur ses conseils, je me suis retiré loin de tout à la recherche de ce que les chrétiens appellent la rédemption et que lui définit comme un retour à l’harmonie. Que pourrais-je bien lui dire si je repars avec toi à la poursuite d’une vengeance ?

– Rien, dit-elle. Si les pouvoirs que tu reconnais à ce vieux maître existent vraiment, dis-toi simplement que c’est peut-être lui qui m’a envoyée vers toi…

Il sourit de sa sagesse. Elle avait l’aisance de la désillusion, sans vanité ni arrogance mais sans honte non plus. Elle était nue devant lui malgré son âge parce que c’était dans l’ordre des choses et il lui en était reconnaissant. Elle enfila son pantalon et passa son deel sur sa poitrine avec une élégance qui le surprit par la pudeur et la douceur du geste.

– Tu devrais passer quelque chose aussi et aller le voir, ça fait longtemps qu’il attend maintenant.

– Toi aussi tu l’as remarqué ?

– Il est resté à distance, mais il n’a pas vraiment cherché à se cacher.

Yeruldelgger enfila un pantalon à son tour, mais resta pieds et torse nus pour sortir de la yourte. L’homme était là sur son cheval, face à la porte, et c’était une femme. Yeruldelgger s’étonna de ne pas avoir su le deviner, comme il l’avait fait pour Tsetseg. Assez grande, plutôt jolie, et beaucoup plus jeune que la femme qu’il venait d’aimer. Elle portait un deel de satin bleu pâle, un pantalon noir, et des bottes de cuir souple.

– Bonjour grand-père. Comme j’ai vu l’urga à ta porte, j’ai préféré ne pas demander après tes chiens et attendre.

– Tu as bien fait, petite sœur. Et tu attends quoi ?

– Toi, dit-elle sans ciller.

Elle avait la même position fière sur son cheval, juste un peu plus tendue que ne l’était Tsetseg quelques heures plus tôt. Un peu plus garçonne.

– Tu me flattes, répondit Yeruldelgger en souriant, mais je ne suis pas polygame, même dans mes amours nomades.

– J’ai bien assez des miennes, grand-père, crois-moi. Je suis heureuse que vous vous soyez trouvés, la vieille cavalière et toi, mais je ne viens pas pour ton corps. Je viens pour le mien.

Tsetseg était sortie rejoindre Yeruldelgger sur le pas de la yourte. Ils se tenaient côte à côte face à la jeune cavalière comme un vieux couple des steppes.

– Je ne vois pas très bien de quoi ton corps pourrait avoir besoin, répondit-il, mais s’il est blessé dehors ou meurtri à l’intérieur, je ne suis ni médecin ni chaman.

– Elle ne parle pas de son corps, coupa Tsetseg.

– Comment ça ?

– Tu ne parles pas de ton corps, n’est-ce pas ?

– Non, répondit la jeune cavalière.

– Ah, tu vois ?

– Je vois quoi ? Qu’est-ce que c’est que ces demi-mots de vieille sorcière nomade ? De quel corps parle-t-elle ? s’irrita Yeruldelgger en se tournant vers Tsetseg.

– Demande-le-lui, c’est son corps, après tout !

– Oh, c’est fini, oui ? C’est quoi ce corps ? s’énerva-t-il en se tournant vers la jeune cavalière.

– Celui d’un homme que j’ai trouvé à une heure de galop de chez moi.

– Blessé ?

– Mort.

– Et tu sais qui c’est ? Tu le connaissais ?

– Moi aussi j’ai planté mon urga à la porte de ma yourte. Je partageais des amours nomades avec lui depuis quelques jours.

– Décidément, les pollens aphrodisiaques des edelweiss de la steppe, je suppose ! Et tu as besoin de moi pour quoi : rapporter son corps jusqu’à ta yourte ?

– Non, je n’ai plus de yourte.

– Comment ça, plus de yourte ?

– Ceux qui ont tué cet homme l’ont brûlée.

– Pourquoi ?

– C’était un étranger.

– Tu crois qu’on l’a tué et qu’on t’a punie pour ça ? Vous avez été victimes d’une de ces razzias racistes ?

– Non. Je crois qu’on l’a tué pour ce qu’il était et qu’on a brûlé ma yourte pour ce qu’il y cachait.

Cette fois Yeruldelgger retrouva ses bons vieux tics d’enquêteur fatigué. De ses deux paumes larges ouvertes il se malaxa le visage pour remettre ses esprits de flic en marche et un peu d’ordre dans ce qu’il venait d’entendre.

– Écoute, petite sœur, si tu nous présentais tout ça dans un ordre plus simple. Tu vois, quelque chose comme : Untel cachait tel truc dans ma yourte, alors c’est pour ça que Machin l’a brûlée après avoir tué Untel. Tu peux faire ça ?

Elle ne sembla pas comprendre tout de suite. Ou ne pas vouloir, ce qui revenait au même. Il se résigna à poser une dernière question.

– Est-ce que tu sais au moins ce qu’il cachait chez toi et que ceux qui l’ont tué voulaient récupérer ?

– Oui, répondit-elle.

Il attendit quelques instants en vérifiant intérieurement tous les paramètres, les variomètres et les cadrans de son potentiomètre à colère. Quatre mois qu’il s’était retiré, sur ordre du Nerguii lui-même, loin de tout, loin de sa ville, loin de son ancien métier, loin de ses amis et du corps et de l’esprit adorés de celle qui l’aimait, et voilà qu’en quelques heures il cédait à son premier amour nomade avec une vieille cavalière de passage et à sa première colère face à une autre plus jeune. Tsetseg avait raison : on reste toujours ce qu’on a d’abord été !

– Alors ? réussit-il à articuler à travers ses mâchoires crispées par la retenue.

– Alors quoi ?

– Petite sœur, je suis un ex-flic à peine repenti de vingt ans de violences. Tu me tires hors des bras de la première femme à qui je fais l’amour depuis quatre mois. Tu viens dans ma retraite agiter tous les démons qui m’ont jadis fait perdre la tête et mon métier, alors évite-toi une de ces colères qui me sont fatales et dis les choses sans que j’aie à te les arracher. C’est toi qui es venue à moi, n’oublie pas !

La fille sur son cheval leva ses grands yeux vers le ciel, indécise, pour réfléchir à sa proposition. Il faillit exploser mais Tsetseg posa une main douce sur son bras pour le garder dans la patience. Puis la fille se décida, comme par enchantement, plongea une main dans son deel de satin bleu et en ressortit une liasse de feuillets à moitié calcinés qu’elle lui tendit.

– Ça ! dit-elle.

Yeruldelgger s’approcha et tendit la main pour prendre les papiers. Le cheval, surpris par son mouvement, se cabra et la jeune femme le rappela à l’ordre en le calmant à l’oreille. Un frisson électrique parcourut sa croupe et il secoua sa crinière en signe de soumission. Mais comme Yeruldelgger allait le considérer comme une brave bête, le cheval saisit les feuillets entre ses lèvres baveuses. Il n’en sauva que quelques-uns que l’animal n’eut pas le temps de mastiquer entre ses molaires jaunies. Des chiffres et des calculs autour de curieux schémas.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda Yeruldelgger.

– Je n’en sais rien, répondit la jeune femme.

– Alors pourquoi es-tu venue me voir avec ça ?

– À cause de ce qui est écrit derrière.

Il retourna un feuillet et devina quelques mots malgré l’écriture trop fine et trop ciselée. Réseau de décrochements, orogénèse hercynienne, sédiments piégés, structures de déformation.

– C’est du français, s’étonna Yeruldelgger.

– Bien sûr, pourquoi crois-tu que je suis venue te voir, toi !

– Quoi ? Comment sais-tu que je parle un peu français ?

– Tu as trop longtemps vécu en ville, grand-père. Tu es dans la steppe ici, tout se sait !

Yeruldelgger se tourna vers Tsetseg, incrédule, pour la prendre à témoin.

– Tu crois ça, toi ? Elle savait que je parle français !

– Et alors, je savais bien, moi, que tu n’avais pas fait l’amour depuis quatre mois.





3


… Little Big Man !





La veille, il leur avait préparé du thé au bansh, en s’excusant auprès d’elles de son vœu de frugalité. La jeune femme, Odval, était allée puiser de l’eau vive à la rivière. Tsetseg avait préparé la pâte et Yeruldelgger la farce. Ils avaient cuisiné à l’extérieur, assis dans l’herbe, en regardant au loin passer des chevaux en liberté, poussant le feu à mesure que l’après-midi fraîchissait. Odval avait écrasé un éclat de brique de thé dans de l’eau froide assaisonnée d’une pincée de sel qu’elle avait portée à ébullition. Tsetseg avait prélevé un peu d’eau tiède pour la mélanger à sa farine et pétrir une pâte molle et lisse qu’elle avait laissée reposer, le temps de regarder Yeruldelgger préparer la farce. Il avait puisé dans ses réserves du bœuf et du mouton un peu gras qu’il avait hachés menu au grand couteau. Puis il avait ciselé un bel oignon et des herbes aromatiques en refusant de révéler le secret de son mélange. Il avait ensuite écrasé une grosse gousse d’ail du plat de sa lame et mélangé le tout à la viande dans une cuvette de plastique jaune. Tout en se moquant de lui, Odval avait fait bouillir du lait dans une gamelle, puis mélangé le lait au thé avant de porter à nouveau le mélange à ébullition. Tsetseg, de son côté, avait découpé des petits ronds dans la pâte à l’aide d’un verre renversé. Yeruldelgger avait malaxé encore quelques instants sa farce, l’allongeant d’un soupçon de lait pour faire crier les deux femmes jurant qu’il ne fallait utiliser que de l’eau, puis il avait posé une pincée de son mélange, qu’il n’avait pas salé mais bien poivré, sur le côté de chaque rond de pâte. Il n’avait laissé à personne le soin de refermer les ravioles pour y marquer son dessin. Du coin de l’œil, les femmes avaient approuvé d’un sourire discret chacun de ses gestes. Comme il n’allait pas plonger les bansh dans de la friture, il n’avait pas besoin d’en chasser l’air avant de sceller la pâte entre ses doigts. Quand il eut fini, Odval passa le thé au lait à travers une toile. Elle le porta de nouveau à ébullition, y jeta une grosse pincée de sel, et laissa Yeruldelgger y plonger les bansh qu’ils surveillèrent en parlant de choses et d’autres : de leur enfance, et de ce que leur mère savait cuisiner de meilleur que toutes les autres mères de Mongolie. Voire du monde. Après que la pâte eut levé et que les bansh furent petit à petit remontés ballotter à la surface du bouillon, ils avaient dîné en silence, se brûlant les lèvres au plat goûteux de leur enfance, au cœur de la prairie où lézardaient encore les derniers rayons paresseux du soleil d’été, face aux dunes de sable qui commençaient à chanter dans la brise. Ils s’étaient régalés et la pénombre qui montait du sol avait rapproché les deux femmes dans une complicité de petits rires étouffés et de longs conciliabules. Yeruldelgger s’était dit que l’arkhi qu’Odval avait déniché dans sa yourte était pour autant dans cette ambiance que le souffle nostalgique d’habiter une si belle immensité qui enflait leur cœur. Comme il se doit, ils avaient partagé l’alcool de lait en se passant le bol de main en main, mais auparavant Odval et Tsetseg avaient regardé Yeruldelgger y tremper son annulaire droit et jeter d’une chiquenaude quelques gouttes vers le feu d’abord, puis vers les quatre points cardinaux, avant de s’en mouiller le front. Odval avait laissé Tsetseg l’imiter en respectant la préséance des anciens. Quand la nuit fut sur eux, dans le silence craquelé par le crépitement du feu, il restait comme le veut la tradition un fond de bol à partager avec un éventuel voyageur de passage.

Ils n’avaient pas beaucoup parlé du Français mort d’Odval ni de la fille disparue de Tsetseg, trop attentifs à écouter se tisser entre eux la complicité nomade des silences heureux de la steppe. Lorsque la lune s’était levée sur l’océan de dunes, creusant le sable de houles rousses et mystérieuses, ils étaient tous les trois allés rincer gamelles et bouilloire dans la rivière déjà noire, prenant bien soin de puiser l’eau d’un broc propre pour ne pas la souiller. Puis ils étaient remontés s’occuper des chevaux.

Yeruldelgger avait abandonné aux deux femmes le grand lit des invités et s’était glissé sous la couverture du plus petit. Puis il avait soufflé la bougie et la nuit avait aussitôt feutré l’intérieur de la yourte avant que le clair de lune ne vienne lustrer l’obscurité de reflets pâles, par l’ouverture du toono piqueté d’étoiles. Personne n’avait parlé pendant longtemps, même si chacun savait qu’aucun d’entre eux ne s’était endormi. Odval osa la première.

– Tu connais Jack Crabb ?

– Jack Crabb, pourquoi ? répondit-il du fond du noir.

– … Mon Français, il avait un ordinateur.

– Ah oui ?

– … Oui. Avec des DVD. Tu sais ce que c’est qu’un DVD ?

– Je sais, oui, s’agaça Yeruldelgger.

– Un soir nous avons regardé un film. Jacques aimait…

– Jack Crabb ?

– Non, Jacques Léautaud, mon Français. C’est pour ça qu’il aimait bien ce film, parce que le héros portait le même nom que lui. Jack, Jacques, tu comprends ?

– Je comprends, soupira Yeruldelgger, et je connais Jack Crabb, et je connais le film dont tu parles.

– Alors tu connais Rayon de Soleil ?

– Oui, je connais Rayon de Soleil, la belle Cheyenne. Et ses trois sœurs aussi, avoua Yeruldelgger, et ce qu’elles ont fait avec Jack Crabb sous leur…

Il se tut aussitôt, conscient de son imprudence, l’oreille attentive aux murmures et aux rires étouffés des deux femmes. Il se força un court instant à croire qu’elles n’oseraient pas. Elles ne pouvaient pas oser. Quand même pas ! Mais il entendit quelqu’un se lever dans le noir, un tissu léger tomber, un pas preste glisser jusqu’à son lit, et sentit un corps nu et tiède se blottir contre le sien sous la couverture et chercher aussitôt son amour. Beaucoup plus tard dans la nuit, Tsetseg appela dans un murmure Odval, qui vint aussitôt se glisser à sa place pendant qu’elle courait se recoucher sur la pointe des pieds en riant à voix basse. Comme les sœurs sans mari de Rayon de Soleil dans Little Big Man !





4


Un trou avec plein de cadavres dedans.





– C’est un peu abusé, tu ne trouves pas, comme rite de purification.

Le Nerguii était là, assis au coin de son lit, dans la pénombre. Son maître. L’âme du Septième Monastère, l’esprit du Shaolin. Yeruldelgger voulut relever la tête pour être sûr qu’il ne rêvait pas, mais Odval et Tsetseg, blotties chacune contre une de ses épaules, l’en empêchèrent. Le Nerguii ne semblait pas les impressionner.

– Ce n’est pas ce que tu crois…, commença-t-il comme un idiot.

– Je t’en prie, se moqua le Nerguii, je ne suis pas ta femme. Garde cette mauvaise excuse pour Solongo.

Yeruldelgger laissa retomber sa tête sur l’oreiller en soupirant.

– Ça s’est fait comme ça, crois-moi. Une histoire de DVD. Une simple histoire de DVD. Tu sais ce que c’est qu’un DVD ?

– Évidemment que je sais, sourit le Nerguii. J’ai moi-même choisi le lecteur pour le monastère ! Et je sais aussi qui est Jack Crabb parce que j’ai vu Little Big Man, plusieurs fois même, et ce que lui font Rayon de Soleil et ses trois sœurs sous le tepee. Mais ça n’explique pas ces amours nomades !

– Je sais, je sais, avoua Yeruldelgger, je ne me l’explique pas moi-même. Pour Tsetseg, c’était comme aurait dit un philosophe français : parce que c’était elle, parce que c’était moi…

– Et est-ce que ton philosophe français explique aussi la présence de l’autre ?

– L’autre ? Odval ? Alors là c’est juste…

– Non, l’autre autre. L’autre devant ta porte !

– Quoi devant ma porte ?

La confusion tira Yeruldelgger de son sommeil et il se réveilla, seul dans son petit lit, les deux femmes endormies dans le leur de l’autre côté de l’autel des anciens. Et bien sûr le Nerguii avait disparu. S’il avait jamais été là ! Fasse le ciel que tout ça n’ait été qu’un mauvais rêve. Rien qu’un rêve. Lubrique, il devait l’admettre, mais juste un rêve. Il se glissa en silence hors de sa couverture et se dirigea nu, sur la pointe des pieds, jusqu’à la porte. Il devina aussitôt la lueur chancelante qui rougeoyait de l’extérieur à travers les planches disjointes. Il poussa le panneau de bois avec précaution et passa une tête prudente et curieuse à l’extérieur. Un feu mourait à quelques mètres de la yourte. Sous l’effet d’une brise invisible ou d’insectes qui s’y laissaient prendre, des tisons s’allumaient de temps en temps pour se faner dans la cendre. Assez pour qu’il devine, au-delà du feu de camp, la silhouette enroulée qui dormait sous une couverture dans la fraîcheur de la nuit. Il regarda de chaque côté par l’entrebâillement de la porte, s’assura qu’il n’avait pas à craindre d’autres surprises, puis poussa doucement le battant et sortit pour s’approcher du feu et de celui qui osait dormir là, à deux pas de sa yourte, en lui faisant l’insupportable affront de ne pas lui avoir demandé l’hospitalité que la tradition lui imposait d’accorder.

Et comme il était là, debout, tout nu dans la nuit, les épaules lustrées par la clarté froide et céleste de la lune et l’embonpoint bourrelé par les lueurs terrestres et rougeaudes du feu, le gamin bondit sur ses pieds et braqua sur lui un antique fusil de chasse. Le gosse n’avait pas dix ans.

– Holà ! Holà ! Du calme petit frère. Calme-toi et dis-moi plutôt qui tu es.

– Et toi, tu es Yeruldelgger, n’est-ce pas ?

– Allons bon, toi aussi tu me connais ? Décidément !

– Je te cherchais.

– Je m’en doute un peu. Beaucoup de monde me cherche en ce moment, semble-t-il. Pourquoi ne m’as-tu pas demandé de tenir mes chiens ?

Sans lâcher son fusil, le gamin désigna la longue urga toujours nouée à la verticale au montant de la porte.

– Je t’ai vu avec les deux femmes.

– Tu nous as vus ?

– Demande-leur, elles ont bien vu que j’étais là, elles.

– Il m’a suivie toute la journée d’hier, dit la voix d’Odval dans son dos.

Yeruldelgger se retourna. Odval et Tsetseg étaient là, l’une contre l’autre debout devant la porte, nues sous la même couverture jetée sur leurs épaules.

– Oui, confirma Tsetseg, je l’ai vu te suivre et je me demandais quand il arriverait.

Yeruldelgger s’adressa au nouveau venu.

– Je crois que tu peux baisser ton arme, dit-il.

– Tu crois que tu pourras baisser la tienne ? se moqua le gamin.

Il ne comprit pas tout de suite. Puis se rendit compte qu’il était nu dans la nuit et que son corps épuisé n’était pas repu. Il se retrouva comme un idiot à regarder son sexe bandé, comme s’il lui intimait du regard l’ordre de reprendre ses esprits. Ou plutôt de les oublier. Ou en tout cas de…

Le jeune gamin abaissa le canon de son arme et lui jeta la couverture dans laquelle il avait dormi. Yeruldelgger la passa autour de ses hanches, sans vraiment réussir à masquer ce qu’il cherchait à cacher.

– La prochaine fois, je t’apporterai une deuxième urga. Un jour j’ai fait cette blague à un de mes oncles. J’ai récupéré toutes les urgas du campement et je les ai plantées devant sa porte pendant qu’il baisait…

– Hey, surveille ton langage !

– Non, je te jure, il était en train de sauter…

– Reste poli, tu veux ? Il y a des femmes ici !

– Oui, merci, j’ai bien vu ! Et j’ai bien entendu ce que tu leur faisais aussi. Tu les…

– Stop ! Pas un mot de plus, compris ? Pour qui te prends-tu, petit frère ? Je te pince le nez et il en sort assez de lait pour une gamelle d’aïrag !

– Ouais, eh bien laisse-moi leur pincer autre chose à elles, et il en sortira de quoi distiller des litres d’arkhi ! répondit-il du tac au tac.

Yeruldelgger resta décontenancé par l’insolence du gamin, tordu de rire par sa propre plaisanterie. Un rire de môme qui entraîna d’abord celui d’Odval, puis celui de Tsetseg, plus amusée encore par la tête de Yeruldelgger que par la plaisanterie de…

– Comment t’appelles-tu, petit frère ? demanda-t-elle.

– Ganbold, grand-mère.

– Et qu’est-ce que tu nous veux ?

– À vous deux, pourquoi pas la même chose que lui ?

– Hey, ne recommence pas, s’énerva Yeruldelgger.

– Petit présomptueux, se moqua gentiment Odval. Reviens peut-être dans dix ans…

– Dans dix ans ? Tu plaisantes, dans dix ans j’aurai vingt ans. J’aurai une femme à moi, une maison à Saizan, et je serai négociant en or. Et puis toi dans dix ans tu seras vieille.

– Et moi je serai morte peut-être ? demanda Tsetseg.

– Ça se pourrait, oui !

Yeruldelgger soupira avec la force d’un yack. Vingt-quatre heures. Il avait suffi de vingt-quatre heures et de trois rencontres pour jeter au vent tout le calme et la sérénité de ses quatre premiers mois de retraite spirituelle. Et voilà qu’il sentait à nouveau monter de sa nuque jusqu’à l’arrière de son crâne le sirop chaud de la colère. Il se frotta vigoureusement le visage pour s’assurer qu’il ne rêvait pas et finit par se convaincre que malheureusement tout ça était bien réel. Il n’avait encore jamais porté la main sur un gamin, et il n’était pas près de le faire. Mais ce Ganbold méritait un rappel à l’ordre, au respect et à la politesse.

– Bon. Il faut qu’on parle, petit frère. Occupe-toi d’abord de ton cheval et leste sa bride à ce caillou derrière toi.

– Quoi, pour que tu me bottes le cul pendant que je me penche ? Mes oncles m’ont déjà fait ce coup-là cent fois. Trouve autre chose, grand-père.

– Écoute, gamin, ne me pousse pas vers où je ne tiens pas à aller, parce que je pourrais bien…

– Tu pourrais bien quoi ? sourit Ganbold en relevant le canon de son arme.

Personne ne vit ni l’élan, ni le geste, ni le coup. Le fusil valsa dans les airs et aucun d’entre eux n’avait bougé, pas même Yeruldelgger. L’arme vola au ciel en tournoyant, retomba sur le dessus de la yourte, glissa le long de la toile, et Yeruldelgger la récupéra d’une main sans quitter Ganbold des yeux. Les deux femmes, toujours nues sous leur couverture trop courte, s’étaient serrées un peu plus fort l’une contre l’autre par instinct.

– Waouh ! siffla Ganbold les mains vides. Comment t’as fait ça ? Alors c’est vrai tous ces trucs du je-ne-sais-pas-combientième monastère. T’es vraiment un Shaolin ? T’es vraiment capable de tous ces trucs ?

– Je suis surtout capable de botter l’arrière-train d’un petit trou-du-cul insolent et irrespectueux.

– Waouh, j’en reviens pas de ce que tu viens de faire, foutu comme tu es…

– Comment ça, foutu comme je suis ?

– Ben, en parlant de cul, j’ai vu le tien quand tu te cachais derrière le rocher hier, et on ne peut pas dire que tu n’as que du muscle !

– Depuis quatre mois je m’entraîne six heures par jour, tu veux vraiment tâter de mes muscles ?

– Tu t’entraînes pour quoi ?

– Je pars demain pour un naadam à trois vallées d’ici.

– Lutteur ?

– Archer.

– Archer, mais c’est un jeu pour les femmes, ça !

Un court silence, contenu, puis Odval et Tsetseg pouffèrent de rire.

– Bon, alors qu’est-ce que tu me veux ? Et surveille ton langage !

– À toi, je veux juste montrer quelque chose.

– Quoi, un autre DVD avec Dustin Hoffman peut-être ?

– Qui ça ? Non, moi je veux te montrer un charnier.

– Un charnier ?

– Oui, un charnier. Un trou avec plein de cadavres dedans.





5


… et le réservoir explosa.





Yeruldelgger poussa son cheval jusqu’à la crête qui dominait une longue vallée étroite et fit signe à la petite troupe qui le suivait de s’arrêter. Ganbold éperonna aussitôt son cheval pour se porter à sa hauteur, et les deux femmes les rejoignirent sans se presser. Comme il l’avait annoncé, Yeruldelgger était parti le lendemain pour rejoindre le lieu du naadam, sans empêcher Tsetseg, Odval et Ganbold de l’accompagner. Il avait même laissé entendre, si c’était sur son chemin, ou pas trop à l’écart, qu’il se laisserait guider là où Odval et Ganbold voulaient l’emmener.

Ils aperçurent une rivière immobile et sinueuse dans la vallée. Une route droite bitumée l’enjambait par un vieux pont de bois cambré par les intempéries et le poids des convois. De loin il devina que la vieille ossature avait été consolidée à la va-vite par des plots de béton posés dans l’eau sous les poutres maîtresses. Une de ces nouvelles routes déroulées n’importe comment dans la steppe pour rejoindre une mine ou une concession étrangère. Une piste traditionnelle traversait aussi la vallée. En oblique depuis le sud pour rejoindre le pont dont elle s’éloignait aussitôt par le nord. La piste et la route passaient la rivière par le même ouvrage. Une dizaine de véhicules étaient bloqués à la sortie est par une grande bâche déployée sur la route. Quelques imprudents avaient tenté de contourner l’obstacle autour duquel s’affairaient, à bonne distance, quelques chauffeurs curieux ou impatients. Un 4 × 4 s’était embourbé en cherchant à traverser la rivière. Un camion-citerne et sa remorque s’étaient mis en travers en essayant de descendre du talus pour tenter de passer à gué. La remorque désarticulée bloquait la route à l’entrée du pont.

Ganbold s’amusa de ce désordre pendant la courte chevauchée qui les mena jusqu’au pont. Yeruldelgger, lui, ne quittait pas des yeux la grande bâche bleue. Avant même d’y arriver, il distingua, parmi la nonchalance amusée ou l’impatience énervée de la foule, la seule personne au comportement logique et appliqué. Une femme en uniforme. Il s’en approcha sans descendre de cheval au moment où elle soulevait la bâche pour prendre des photos avec son smartphone. L’odeur putride et le bourdonnement des mouches ne lui laissèrent aucun doute sur ce que cachait le plastique. Du sang avait coulé en abondance et séché sur le bitume.

– Combien ? demanda Yeruldelgger.

– Tu n’as pas besoin de savoir ça, répliqua la femme flic sans se retourner.

– Je suis un ancien flic d’Oulan-Bator. Je peux t’aider si tu veux.

– Si tu es ancien flic, c’est que tu n’étais pas assez bon pour le rester, alors passe ton chemin.

– Piétinés par des chevaux ?

Cette fois la femme flic se retourna vers lui et le dévisagea.

– Ce n’est pas vrai : ne me dis pas que tu es Yeruldelgger !

– Si, je te jure, c’est lui, répondit Ganbold à sa place, et je l’ai vu faire ses trucs de dingue à la Shaolin avec…

– Ganbold, s’il te plaît ! coupa Yeruldelgger sans quitter la femme flic du regard. Comment sais-tu qui je suis ?

– Tu plaisantes ? Tout le monde dans la région sait que le plus emmerdeur des ex-flics d’Oulan-Bator a posé sa yourte dans le coin.

– Décidément…

– Alors pourquoi penses-tu qu’ils ont été piétinés par des chevaux ? demanda-t-elle.

– Parce que ce n’est pas juste un carnage, c’est un message ! dit Tsetseg.

La femme flic se retourna vers elle sans lui répondre avant de revenir à Yeruldelgger.

– C’est quoi ça, Monsieur l’ancien meilleur flic de Mongolie ? dit-elle en désignant Tsetseg, Odval et Ganbold d’un geste moqueur. Tu montes une secte de privés chamaniques ?

– Sous la bâche, il y a plusieurs corps entravés bien alignés les uns contre les autres avec le squelette complètement brisé, c’est ça ?

La femme flic explosa soudain d’une colère inattendue en hurlant à tout le monde de repasser de l’autre côté du pont. Et comme les badauds traînaient les pieds, elle sortit son arme et tira un coup de feu en l’air pour leur intimer de faire plus vite. En quelques secondes, il ne resta plus de ce côté du pont que Yeruldelgger et sa petite troupe.

– Comment sais-tu ce qu’il y a sous cette bâche ? s’énerva la femme flic.

– Trop de sang pour un seul mort, pas de véhicule accidenté et ce n’est sûrement pas toi qui as aligné les corps, n’est-ce pas ? Ni toi non plus qui les as recouverts d’une bâche ?

– Non, admit la femme flic. Le premier à avoir été bloqué est le chauffeur du camion-citerne et il a tout trouvé dans l’état où c’est encore maintenant.

– C’est lui qui t’a appelée ?

– Non, je passais par ici, en route vers le prochain poste commercial pour une enquête. J’ai réussi à m’approcher et j’ai pris les choses en main en attendant l’arrivée des renforts.

– Tu les as prévenus ? Qu’est-ce qu’ils ont dit ?

– D’appliquer la routine. Prendre des photos de l’accident, noter l’identité des témoins, et dégager les corps et les véhicules sur le côté pour rétablir la circulation. Cette route dessert une mine appartenant à la Colorado.

– Ne touche à rien, petite sœur, ce n’est pas un carnage, c’est un message, répéta Tsetseg.

– Hey, si tu veux t’adresser à moi tu dis « lieutenant », d’accord ? Tu oublies tes « petite sœur » et autres condescendances nomades. Notre pays est entré dans le XXIe siècle comme les autres, alors laisse tomber tes salamalecs de sorcière et laisse-moi travailler.

– Elle n’a pourtant pas tort, intervint Yeruldelgger. Tout ça n’a rien d’un accident. C’est un crime.

– Ah oui, elle est profileuse, la vieille ?

– Rien ne t’oblige à lui manquer de respect.

– Désolée, mais je parle comme je l’entends. Une vieille est une vieille et une flic est une flic. Pas besoin de charabia hypocrite.

– C’est ton droit, lieutenant, elle est vieille si tu veux et elle n’est pas flic, c’est vrai, mais elle était prof d’histoire.

– La belle affaire ! Qu’elle me laisse enquêter et retourne à ses grimoires.

– Mais c’est justement ce qu’elle fait, lieutenant. Ses grimoires, elle est en plein dedans. Et nous avec.

– Écoute, vieux flic, tu sais aussi bien que moi la pagaille que mettent dans les enquêtes tous les illuminés dans son genre. J’ai quatre morts sous une bâche, une vingtaine de véhicules immobilisés depuis le petit matin, autant de chauffeurs prêts à s’embourber n’importe où, une route minière bloquée avec la Colorado qui ne va pas tarder à appeler le ministre qui est son obligé si je ne rétablis pas le trafic…

– Alors ils sont quatre là-dessous !

– Oui, merde, ils sont quatre, explosa la femme flic, alignés, ficelés et écrabouillés comme tu l’as dit. Et oui j’ai bien compris que ce n’était pas un accident. Tu me crois conne à ce point-là ?

– Je peux jeter un œil ?

– Non, passe ton chemin avec ta petite bande d’allumés et laisse-moi gérer ce carnage.

– Ce n’est pas un carnage…, coupa Tsetseg.

– Foutez le camp ! Foutez le camp ! hurla la lieutenant en dégainant à nouveau son arme.

Le vieux Tokarev valdingua dans les airs dans la seconde où la lieutenant le brandit vers Tsetseg.

– Ah, tu vois, jubila Ganbold, je t’avais dit qu’il savait faire ces trucs à la Shaolin. T’as rien vu venir, hein ? Comme pour moi. Il est trop fort, grand-père ! Ce type, c’est Donnie Yen dans le corps de Chuck Norris, c’est…

Le gamin partit en vrille par-dessus son cheval, propulsé hors de ses étriers par la pointe du pied de Yeruldelgger.

– Écoutez-moi tous bien attentivement, articula celui-ci, déjà fatigué par ce qui s’annonçait. Je ne veux pas retomber dans les travers de mes colères. Je suis sincèrement venu dans le Gobi me reconstruire dans la paix et l’harmonie. Je ne suis plus flic, je ne veux pas le redevenir, et je ne veux plus être violent. Mais là vous commencez tous sérieusement à me chauffer les mantras alors je vais faire court : oubliez-moi !

Il y eut un long moment de silence, de part et d’autre du pont et jusqu’au volant des véhicules embourbés plus loin en travers de la rivière. La lieutenant en profita pour ramasser son arme et aider Ganbold à se relever au passage.

Tsetseg se mit à parler :

– À l’époque du grand Khan, les relations entre les tribus et les clans, et jusque dans le cœur des familles, étaient marquées par les changements d’alliances et les trahisons. Gengis Khan avait horreur des traîtres. C’était contraire à son code de l’honneur et du courage et il avait une façon exemplaire de les punir. Ceux qui, par exemple, lui avaient pourtant livré Djamuka, son anda, son frère de sang, devenu son pire ennemi et son principal opposant, il les a punis pour avoir trahi leur propre chef. Il les a allongés sur le dos, entravés et alignés côte à côte dans la steppe, recouverts de lourds tapis, et il a lancé sur eux ses cavaliers au grand galop. Un tumen entier, mille chevaux, par groupes de dix. Cent fois. Voilà le supplice des traîtres : être brisés vivants de mille fractures avant de mourir, les cavaliers évitant la tête aussi longtemps que possible pour faire durer le supplice.

– Mais pourquoi sous des tapis ? s’étonna Ganbold.

– Pour ne pas effrayer les chevaux et éviter qu’ils ne trébuchent contre les corps en les piétinant, répondit Yeruldelgger à la place de Tsetseg.

– Waoouh ! Grave malin, le mec ! siffla le gosse, admiratif.

– Et tu penses que nous sommes devant une version moderne de cette punition ? demanda la lieutenant.

– Ça y ressemble beaucoup trop pour ne pas en envisager l’hypothèse, mais ce n’est pas moi le flic, répondit Tsetseg.

– Moi non plus ! précisa Yeruldelgger qui voyait les regards se tourner vers lui.

– Ça tombe bien parce que je ne t’ai rien demandé, dit la lieutenant en s’agenouillant pour soulever la bâche et examiner à nouveau les corps. S’il s’agit de la mise à mort de traîtres, ça veut dire qu’assassins et victimes appartiennent au même groupe. On n’est traître que parmi les siens.

– C’est un bon début, admit Yeruldelgger en poussant son cheval, aussitôt suivi de Ganbold, Odval et Tsetseg, mais l’histoire de Djamuka démontre exactement le contraire !

– Hey, où tu vas, reste ici, tu es un témoin ! hurla la lieutenant.

– Je n’ai rien vu. Tu étais déjà sur place quand nous sommes arrivés ! répondit Yeruldelgger en s’éloignant.

– Reste ici quand même, c’est un ordre !

– Est-ce que c’est une façon de me demander de t’aider ? se moqua Yeruldelgger.

– Plutôt mourir, cria la lieutenant.

La détonation empêcha Yeruldelgger de répondre. Un coup de feu et un impact. Il se retourna et vit chauffeurs, conducteurs et passagers déguerpir dans tous les sens pour se coucher dans l’herbe ou derrière des véhicules. Seule la femme flic resta debout, à fixer un point précis sur la crête d’en face. Il revint au galop, se déhancha sur sa selle pour la saisir d’un bras au passage et la jeter à l’abri derrière une pile du pont, sautant aussitôt de cheval pour la protéger de son corps.

– Mais qu’est-ce que tu fous, imbécile ! hurla-t-elle en se débattant.

Elle jura comme un camionneur en panne, l’envoya rouler pour se dégager, se redressa aussitôt et dégaina son arme de service pour tirer trois coups de feu.

– Si je peux me permettre, lieutenant, la portée utile de ton vieux TT-33 n’est que de cinquante mètres et tu vises un type sur une hauteur à plus de trois cents mètres.

– Je sais. C’est juste histoire de le fixer. Le temps, peut-être, qu’un ex-meilleur flic de Mongolie ait la bonne idée de ramper voir si un de ces péquenauds de nomades n’aurait pas un fusil de chasse caché quelque part dans son véhicule.

– C’est que l’ex-meilleur flic de Mongolie est un ex-flic justement, je te l’ai déjà dit. Fini pour moi tout ça. J’ai rendez-vous pour un naadam et c’est la seule raison pour laquelle je suis passé par ici. De toute façon ça ne servirait à rien.

– Ah oui ? Donne-moi n’importe quel vieux Baïkal russe, ou même un Lion Brand chinois lourd comme un âne mort et je te dézingue ce type au premier tir.

– Ça m’étonnerait !

– Quoi, tu ne m’en crois pas capable ? Parce que je suis une femme flic peut-être ?

– Non, ça m’étonnerait parce que ce type n’est plus là où tu crois qu’il est.

– Ah, j’oubliais : tes pouvoirs cosmogoniques de flic chamanique !

– Non, simple déduction. Un : il pouvait descendre par surprise n’importe lequel d’entre nous et il ne l’a pas fait. Deux : les crimes d’honneur, ça se règle entre gens d’honneur. Pas la peine de descendre des innocents étrangers au conflit. Et trois : ce type voulait juste te pourrir la vie pour s’amuser avant de déguerpir. Il a visé le réservoir du camion-citerne.

Elle le bouscula pour remonter sur le pont et aperçut le carburant qui pissait droit du réservoir. La voyant s’exposer sans crainte, tout le monde sortit de sa planque et elle dut faire feu à nouveau.

– Éloignez-vous tous ! Immédiatement ! Le camion-citerne peut exploser ! Tout le monde dégage !

Tous s’éparpillèrent à nouveau encore plus loin dans la steppe mais restèrent debout à bonne distance en attendant le feu d’artifice. Seul Yeruldelgger rejoignit calmement la lieutenant sur le pont.

– Tu n’en fais pas un peu trop ? Le point éclair du gasoil est à cinquante-cinq degrés, j’ai appris ça dans une de mes dernières enquêtes. En deçà de cette température ambiante, pas assez de vapeurs dans l’air pour l’enflammer. Et pas de flamme, pas d’explosion.

– Le camion, se contenta de répondre la lieutenant.

– … ?

– …

– Quoi le camion ?

– Un ZIL-130 de chez Likhachev. Dernier modèle 1991. Ou peut-être bien un 1992, un des premiers assemblés par la nouvelle usine UAMZ après le démantèlement de l’Union soviétique.

– Et… ?

– Et moteur à essence.

– Par le ciel ! siffla Yeruldelgger entre ses dents.

– Comme tu dis. J’espère que ce n’est pas aussi ce qu’il transporte dans sa citerne.

Ils reculèrent en surveillant l’essence qui se répandait sous le camion. Elle coulait vers l’étroit fossé qui bordait la route, mais en cherchant à rejoindre la steppe pour traverser à gué, le ZIL s’y était embourbé et sa roue avant droite, coincée dans le petit fossé, faisait maintenant barrage. L’essence avait trouvé son chemin en sens inverse. Un mince filet qui remontait la file des véhicules abandonnés.

– J’espère qu’aucun de ces imbéciles n’est resté cuver son aïrag dans sa voiture, soupira la lieutenant.

Yeruldelgger bondit sur son cheval. Il remonta au galop la file des véhicules abandonnés et hurla après une jeune femme restée à l’abri dans un vieux van UAZ pour donner le sein à son nouveau-né pendant que deux autres gosses se chamaillaient à l’arrière. Il les fit déguerpir en les terrorisant à grand renfort de cris et de gestes, puis s’assura que personne d’autre n’était resté dans les cinq derniers véhicules. Il allait s’éloigner au galop pour se mettre à l’abri lui aussi quand il vit arriver un motard en bonnet d’aviateur de cuir et lunettes de kamikaze. Avec toute sa petite famille en tenue traditionnelle sur sa bécane. Une gamine à couettes en deel fuchsia coincée entre le père au visage buriné et la mère aux pommettes usées par les vents, et derrière le gamin, comme un petit homme, tout fier de ne pas se tenir au deel bleu ciel de sa mère mais au porte-bagages chromé de l’antique Planeta-5 rouge. L’homme arrêta sa moto derrière la dernière voiture sans couper le moteur. Il avait vu l’embouteillage de très loin et pensait à une panne ou un accident. Son corps trahit son intention et Yeruldelgger comprit qu’il allait remonter toute la file jusqu’au pont pour voir ce qui bloquait le passage. Mais pour ça il allait devoir manœuvrer sa moto alourdie par toute sa petite famille, parmi le désordre des véhicules garés n’importe comment. Alors, pour mieux se concentrer, il décolla de ses lèvres gercées le mégot de Soyuz de contrebande et le balança d’une pichenette dans le fossé sur le côté pour pouvoir bien reprendre son guidon des deux mains.

Yeruldelgger se surprit à ne même pas pouvoir hurler. Il vit le reste incandescent de la cigarette ricocher sur une pierre, rebondir de l’autre côté du fossé, puis rouler doucement en arrière vers le fond de la tranchée où coulait le filet d’essence. Il faut une flamme, se rassura Yeruldelgger en silence, il faut une flamme, un mégot ne suffit pas. Seules les vapeurs brûlent. Le mégot enflamma quelques brindilles desséchées qui roussirent un bout de papier échoué là, creusant une auréole dont les bords tordus finirent par s’enflammer à leur tour. Le triangle du feu était constitué. Un carburant et un comburant unis dans la même vapeur, et une flamme pour l’ignition.

L’homme regarda sans comprendre le filet de feu qui remontait la rigole. Derrière lui, sa femme, confiante, sermonnait les enfants qui chahutaient en leur faisant les gros yeux.

– Sauve-toi, hurla Yeruldelgger au motard, sauve-toi, le camion-citerne va exploser !

L’homme n’eut pas le temps de faire demi-tour avec sa vieille Planeta surchargée. La traînée de feu atteignit le ZIL en quelques secondes et le réservoir explosa.





6


Bon, on va le voir ce charnier ?





Tout le monde ruisselait, trempé, et riait aux éclats. Le réservoir percé s’était bien enflammé, mais aussitôt après la chaleur avait fait exploser le réservoir de secours. La vieille citerne n’avait pas résisté et l’explosion avait projeté vers le ciel un geyser de vingt-cinq mille litres d’eau qui avait douché tout le monde dans un rayon de vingt mètres. L’eau avait dilué l’essence qui courait dans les herbes en flaques mollement enflammées que les chauffeurs et les passagers écrasaient de leurs bottes en rigolant.

Yeruldelgger avait échappé à la douche et poussa son cheval au pas jusqu’à la lieutenant mouillée de la tête aux pieds.

– Pourquoi aucun véhicule ne circule de l’autre côté ? demanda-t-il.

– Qu’est-ce que j’en sais, maugréa la jeune femme en essorant les pans de sa veste, tu crois que je n’ai pas assez d’emmerdements avec ce côté-là ?

– C’est sur le chemin du naadam. Je jetterai un coup d’œil en passant et je te tiendrai au courant si nous nous recroisons.

– Non, tu restes ici pour l’enquête.

– N’oublie pas que je ne suis plus flic.

– Tu restes comme témoin. Témoin de l’explosion. Tu étais bien là cette fois, non ?

– Écoute, lieutenant, au cours des deux dernières années, tous les flics dont j’ai approché l’enquête ont vu leur vie et leur carrière se fracasser. Alors épargne-toi ce malheur. Oublie que nous nous sommes rencontrés. Yeruldelgger n’existe plus, et c’est aussi bien comme ça. Pour moi comme pour toi.

– Je peux quand même savoir où tu vas ?

– Dans la vallée au-delà de la crête d’où on a tiré. Ganbold, le gamin, veut me montrer un charnier.

– Un charnier ?

– Oui, un grand trou avec des morts dedans, se moqua gentiment Yeruldelgger.

– Des morts humains ?

– Il a juste dit « monstrueux ». Ça a piqué ma curiosité.

– Sa mère et sa grand-mère n’ont pas été plus précises ?

Yeruldelgger apprécia les réflexes policiers de la jeune femme.

– Ils ne sont pas de la même famille, répondit-il. Odval, la jeune femme, prétend qu’un homme est mort pas loin de sa yourte.

– Un homme mort, quel homme ?

– Un Français, semble-t-il.

– Un étranger ?

– Oui. C’est généralement le cas des Français dans notre pays…

– Ne te fous pas de moi ! Est-ce que la vieille en sait plus sur ce Français ?

– Tsetseg ne sait rien de l’étranger. Elle est venue me voir pour l’aider à retrouver sa fille disparue.

– Et à quoi tu joues, alors ? À la caravane de Sherlock Holmes ? Au bureau itinérant des affaires nomades ? Au flic routard ?

Sans attendre la réponse de Yeruldelgger, elle se tourna vers Tsetseg et lui fit signe d’approcher. Ganbold et Odval poussèrent aussitôt leur monture à emboîter le pas à son cheval.

– Une photo de ta fille ? demanda la femme flic en tendant la main, aimable comme un douanier qui réclame un passeport.

Tsetseg glissa la photo hors de son deel et la remit à la lieutenant qui la regarda attentivement et sortit d’une de ses poches un carnet dont elle tira quatre portraits, n’en laissant qu’un seul autre entre les pages.

– Tu connais ces filles-là ? demanda-t-elle en présentant les quatre photos à Tsetseg.

– Celle-là oui, dit la vieille femme à la troisième photo. C’est Gova, l’amie de ma fille Yuna. Elles ont disparu ensemble. Comment la connais-tu ?

– J’enquête sur ces disparitions, répondit la lieutenant en tirant de son carnet le dernier portrait. Celui de Yuna. La même photo que Tsetseg avait montrée à Yeruldelgger.

– Yuna ! s’écria-t-elle. Tu sais quelque chose ? Tu sais où elle est ?

– Je n’en sais rien. J’allais jusqu’au prochain poste commercial, à dix kilomètres d’ici, où une des trois autres filles a été aperçue il y a plusieurs semaines. Tu peux venir avec moi si tu veux.

– Non, je reste avec Yeruldelgger, répondit Tsetseg.

– Tu crois que ce vieillard dépressif pourra t’aider mieux que moi ?

– Je ne le connais que depuis hier, et déjà je te rencontre grâce à lui. Pas une seule fois depuis que j’ai alerté les autorités un policier ne m’a contactée, personne n’est venu me parler, même pas toi qui te dis en charge du dossier. Lui, je viens le voir pour la première fois et déjà j’ai une piste.

– Mais cette piste c’est moi qui te l’apporte, vieille sorcière ! s’énerva la lieutenant.

– Si je n’avais pas suivi cet homme et s’il n’avait pas suivi ce chemin, tu aurais passé le tien et je n’aurais rien su de cette piste du poste commercial. Je reste avec lui !

Yeruldelgger, qui écoutait la scène en souriant, bon enfant, écarta les bras paumes vers le ciel pour bien signifier à la lieutenant qu’il n’était pour rien dans ce raisonnement désarmant.

– Ça doit être mon destin, dit-il, un reste de karma policier qui s’accroche aux sabots de mon cheval.

Puis il claqua de la langue pour faire tourner sa monture et s’éloigna, aussitôt suivi de Ganbold, Tsetseg et Odval.

– Et l’autre, là, son histoire de macchabée français, qu’est-ce que c’est ? demanda de loin la lieutenant.

– Je n’en sais rien ! répondit Yeruldelgger sans se retourner.

– De quoi est-il mort ?

– Je n’en sais rien !

– Où est le corps ? cria-t-elle.

– Je n’en sais rien !

Puis Yeruldelgger lâcha soudain son cheval au galop en le poussant du Tchou ! Tchou ! traditionnel des cavaliers nomades, droit devant à travers la steppe, surprenant tout le monde. Seul Ganbold eut le réflexe de se lancer à sa suite, debout sur ses étriers comme lui, légèrement penché vers l’avant, à la façon des éleveurs coursant une bête joueuse. Il suivait Yeruldelgger sans pouvoir le rattraper quand il le vit prendre les rênes entre ses dents, s’asseoir sur la selle, en saisir le pommeau de sa main gauche, puis basculer sur la droite comme s’il tombait du cheval pour raser l’herbe de sa main libre. Ganbold aussi savait faire ça. Il s’y entraînait dès qu’il pouvait monter. C’était le geste audacieux des coureurs d’urga pendant les naadam. Lancés au grand galop, les cavaliers ramassaient au passage la longue perche posée dans l’herbe pour comparer leur agilité et leur courage.

Yeruldelgger attrapa la feuille de papier avant qu’elle ne virevolte entre les sabots et se redressa sur sa selle en tirant sur le mors pour arrêter court son cheval. Ganbold le dépassa à bride abattue et il le regarda galoper vers le point blanc d’une autre feuille de papier loin dans la steppe. Il admira la façon dont le gamin se déhancha comme lui sur sa monture pour choper le papier au passage, exagérant le geste comme un joueur de polo argentin. Puis Yeruldelgger poussa son cheval des deux talons et ils firent la course jusqu’à la troisième feuille qu’ils avaient aperçue en même temps. Quand Odval et Tsetseg les rejoignirent d’un galop léger, Yeruldelgger et Ganbold avaient arrêté leurs montures toutes tressaillantes de ce vif galop et regardaient les dessins. Quelques traits noirs et légers, comme une écriture arabe horizontale, mais avec les angles et les pointes de la calligraphie mongole. Très épurés. Beaux. Équilibrés.

– C’est quoi ces trucs ? s’interrogea Ganbold.

– Pas de l’encre de Chine, réfléchit Yeruldelgger à voix basse. Du fusain peut-être, ou alors du graphite.

– Non, je veux dire : ça représente quoi ?

– À toi d’imaginer. Un envol de grues demoiselles. Une ligne de crête. Le geste gracile et fragile d’une jeune danseuse de Biyelgee…

– Non mais le type, il a voulu dessiner quoi ? insista le gamin.

– Ce n’est pas ce qui importe, expliqua Yeruldelgger. Ce qui compte, c’est ce que tu ressens quand tu le regardes. Tu ressens quelque chose ?

– Oui, c’est beau, c’est vrai, mais moi j’aimerais bien savoir ce que c’est, ce que ça représente. Sinon ça sert à quoi ? Ces trois trucs noirs par exemple, qu’est-ce que c’est ?

Ganbold lui tendit le dessin qu’il avait cueilli au galop. Une longue ligne harmonieuse en biais et rythmée, comme un clapot dans le ciel, qui se jouait des déliés aériens d’un trait souple et léger. Et dessous trois rectangles noirs et denses, compacts, resserrés les uns derrière les autres dans un alignement géométrique et brutal.

– Pas la moindre idée, avoua Yeruldelgger, mais le contraste est fort.

Comme les deux femmes les avaient rejoints, Yeruldelgger leur montra les dessins qu’elles observèrent et s’échangèrent. L’harmonie émouvante qu’elles y trouvèrent en silence exaspéra Ganbold.

– Bon, on va le voir ce charnier ?





7


… dans le cordage et les chairs déchirées.





– D’abord tu découpes ta viande, tu la saupoudres généreusement de gros sel, et tu la gardes de côté pendant au moins vingt-quatre heures. Tu récupères la graisse sur les parties de l’animal que tu n’utilises pas et tu la découpes en petits dés pour qu’elle fonde mieux…

– Naaran, on peut parler d’autre chose ? Putain, on bivouaque aux pieds d’un macchabée quand même !

– Le lendemain, continue Naaran sans se déstabiliser, tu dessales ta viande en la frottant bien sous de l’eau vive, puis tu fais fondre la graisse dans une poêle et tu fais revenir ta viande dedans…

– Merde, Naaran, arrête ça !

– Pour la viande, pas plus d’une demi-heure dans la graisse. Après tu mets ta viande dans les bocaux…

– Al, Zorig, dites-lui de la fermer, on a un mort là, un vrai mort, et il ne parle que de barbaque depuis des heures !

– Ensuite tu mets les bocaux dans une marmite, de l’eau dans la marmite, la marmite sur le feu. Tu laisses bouillonner une heure à cent degrés, et voilà, tu as ton confit !

– Je vais vomir, je vous jure, je vais vomir. Comment pouvez-vous parler de viande confite avec un cadavre à notre table !

– Parce que celui que tu as apporté de France est délicieux, Erwan !

Naaran n’était pas le meilleur peintre des quatre, mais de loin le meilleur cuisinier. Il piochait des recettes du monde entier sur le Net et s’y entraînait dans un coin de son atelier de l’Union mongole des artistes, au deuxième étage du Blue Building dans le quartier de Sukhbaatar. Sous le ciel de la nuit immense, Erwan l’aurait écouté des heures parler de bortsch russe, de poutine canadienne, de yassa de poulet, de tajine ou de feijoada s’ils n’avaient bivouaqué ce soir-là à quelques mètres à peine du cadavre enroulé à sa pierre.

– Mais quand même, ce mort, vous n’allez rien faire ?

– Que veux-tu que nous fassions, Erwan, il est mort ! intervint Al.

– Mais pour le respect de son âme ?

– Son âme ? On a déjà assez de mal à s’occuper des nôtres…

– Moi qui croyais en vos belles traditions, le respect des morts, tout ça !

– Justement, ceux qui l’ont attaché là l’ont fait dans la pure tradition. Un vrai mort, ça s’abandonne dans la steppe parce que les esprits se cachent dans ses os. C’est en le livrant aux crocs des prédateurs et aux becs des charognards que nous lui offrons la chance de libérer ses esprits, expliqua Zorig.

Ils bivouaquaient autour d’un feu, leurs deels à moitié défaits malgré la fraîcheur de la nuit, le corps réchauffé par la vodka, dans l’odeur sucrée du confit effiloché qu’ils piochaient des doigts à même la gamelle. Ils se surnommaient entre eux les quatre chiens errants, comme les quatre chiens féroces de Gengis Khan, ses quatre amis d’enfance qui lui étaient restés fidèles à jamais. Sauf qu’eux n’avaient pas de Khan à qui obéir. Ils n’étaient qu’une bande de chiens aboyeurs et vagabonds, ivres de ripailles et de couleurs.

– Notre seul maître c’est l’art, vociférait Zorig avant chaque coma éthylique. L’art tyrannique et unique.

Ils étaient assis autour du feu qu’ils avaient allumé au milieu d’un petit cercle de pierres. Naaran avait réchauffé les cuisses de canard confites à la façon des nomades. Dans une gamelle posée sur un lit de braises avec des pierres brûlantes sur le couvercle pour faire office de four. Quand il avait appris qu’Erwan tenait ses conserves d’une ferme du Quercy qui ne cuisinait que des mulards, il avait insisté pour les préparer avec respect.

– Le croisement d’un barbarie mâle du Pérou avec une cane lourde de Pékin. Hybride stérile par insémination artificielle. De la bio-gastronomie. Le génie français de la science gourmande !

Il s’affairait autour de la gamelle pendant que les autres se réchauffaient les reins que leur piquait la fraîcheur de la nuit. La lueur du feu creusait leurs visages et projetait leurs ombres allongées qui se déhanchaient sur les rochers. Erwan faisait face à la pierre où était entravé le mort et ne le quittait pas des yeux. Soudain il bondit en arrière sur ses fesses et s’enfonça en trébuchant à reculons dans le néant de la nuit.

– Il a bougé, hurla-t-il, il a bougé !

– Il a bougé ? s’étonna Zorig en se tordant le cou pour apercevoir au-dessus de lui le cadavre sur la pierre à laquelle il était adossé.

Erwan cria, un doigt pointé vers le mort :

– Il a bougé, son ventre, regardez, il respire !

La voix du Breton s’éraillait d’une frayeur qui intrigua ses compagnons. Un à un ils se levèrent pour observer le cadavre en silence.

– Illusion d’optique, conclut Zorig en sifflant le shot de vodka qu’il tenait à la main.

– Il a raison, approuva Naaran, l’effet des ombres dansantes du feu.

– Là encore, il a bougé, hurla Erwan, le corps raidi par la peur.

– Je crois qu’il a raison, lâcha Al en s’approchant. Ce mort respire du ventre, on dirait !

– Il ne respire pas, bande d’idiots, dit une voix résonnant de nulle part. Les viscères de ce cadavre se décomposent et les gaz de putréfaction gonflent son abdomen.

L’estomac d’Erwan se déversa dans ses tripes et il se précipita pour vomir dans le vide obscur de la pente sous leur bivouac. Son pied roula sur un caillou, sa cheville vrilla sous le poids de son corps déséquilibré, et il bascula dans le vide sous le regard ahuri de ses compagnons, trop surpris et trop ivres pour le retenir. Il gerba au ciel le peu de confit qu’il avait mangé et toute la vodka qui allait avec, se cogna dans sa chute à la pierre qui tendait le corps, s’agrippa à la corde par réflexe, et se crut sauvé l’espace d’une seconde. Le temps que les articulations, les cartilages et les tendons en voie de décomposition se délitent et que son poids ajouté à celui de la pierre arrache les deux bras du mort. Cette fois Erwan bascula en arrière dans le noir en hurlant, empêtré dans le cordage et les chairs déchirées.





8


Récupérez au moins ses bras !





– Il te doit une fière chandelle, dit Zorig en servant une deuxième et généreuse portion de confit à Yeruldelgger. Heureusement que tu étais là.

– En pleine nuit, aux confins du Gobi, par la pente la plus abrupte qui mène à une ligne de crête ? s’étonna Al, suspicieux.

– Je n’y étais pas par hasard, je venais vous voir.

– N’empêche que si tu ne l’avais pas chopé par le bras pendant qu’il volplanait au-dessus de toi, notre ami français aurait fait un bien moins beau modèle que notre inconnu. Encore que maintenant, à cause à lui, c’est la version Samothrace.

– Il m’a presque arraché l’épaule, grommela Erwan, le bras en écharpe sous sa veste.

– Non mais écoutez ça, c’est l’aveugle qui se moque du borgne. Toi, tu as arraché les deux bras de ce pauvre macchabée. Et pas que presque ! se moqua Naaran.

– Ça n’explique toujours pas ce que tu faisais là, quelques mètres sous notre bivouac, insista Al encore soupçonneux.

– Je te l’ai dit, je venais vous voir.

– Par ce chemin impossible, en pleine nuit ? Et comment savais-tu où nous étions ? Tu sais qui nous sommes ?

– Quelques amis de rencontre et moi bivouaquons au pied de cette pente. Nous avons suivi votre piste toute la journée. Je savais que vous étiez quelque part dans cette montagne. J’ai attendu la nuit pour apercevoir la lueur de votre feu et je suis monté vous voir.

– Par cette pente ?

– J’ai la réputation d’être plutôt direct dans tout ce que je fais.

– Et comment savais-tu pour le cadavre ?

– Je vous ai entendus en parler en arrivant près du bivouac. J’avoue que j’y ai pris un certain plaisir et que je suis resté quelque temps à vous écouter.

– Et au départ, tu venais nous voir pour quoi ?

– Vous rapporter ça, dit Yeruldelgger en tirant de son deel sept feuilles blanches pliées en quatre, je suppose que c’est à l’un de vous.

– Mes dessins ! s’exclama Zorig.

– Tu les as semés dans toute la steppe. C’est très joli. Très épuré. J’aime beaucoup. C’est du graphite ?

– Ne me dis pas que tu as escaladé la montagne en pleine nuit pour marchander un dessin de Zorig, intervint Al, toujours intrigué par la présence de Yeruldelgger. D’abord, il a une galerie sur la place Sukhbaatar pour faire du business, et ensuite sa dernière toile s’est vendue cent douze mille dollars à un collectionneur de Bethesda en Californie. Ça doit mettre le dessin que tu as entre les mains à trois ou quatre mille dollars, et tu n’as pas l’air de quelqu’un qui les a.

– Et toi tu m’as l’air bien arrogant pour un type qui bivouaque avec un cadavre, trois ivrognes, et un dépeceur français.

Le ton bon enfant de leur hôte inattendu ne trompa personne. Chacun se redressa par réflexe, la nuque raidie par la prudence. Quelque chose d’imperceptible chez Yeruldelgger venait de faire passer le message de ne pas trop le chercher quand même. Quelque chose de minéral. Définitif. Brutal, même.

– Tu es venu pour quoi alors ?

– Parce que j’ai trouvé le premier de tes dessins pas très loin d’une scène de crime.

– Une scène de crime. Tu es flic ?

– Je l’ai été. Je ne le suis plus.

– Tu n’es pas là comme enquêteur alors ?

– Non. Juste par curiosité. Quatre types sont morts écrasés à la sortie du pont, là où la nouvelle route asphaltée croise l’ancienne piste, dans l’autre vallée au sud. Vous y étiez ?

– Non. Nous sommes restés sur les contreforts de la montagne. Pour avoir une perspective intéressante sur la vallée justement. Je me souviens bien de ce pont, expliqua Zorig.

– Un accident ? demanda Naaran.

– Un crime. Écrasés volontairement. Plusieurs fois, tous les quatre bien alignés. Une vraie bouillie.

– Sous un tapis ? demanda Zorig.

– Presque. Sous une bâche, répondit Yeruldelgger.

– Pourquoi un tapis ? s’étonna Naaran qui posait sans le savoir la même question que Ganbold.

– Ça me fait penser à Djamuka, murmura Zorig, et au sort des cinq traîtres qui l’avaient livré à Gengis Khan.

– Le Djamuka dont tu me parlais à propos de notre mort à nous ? s’étonna aussitôt le Français.

– Oui, expliqua Zorig, cet homme sur son rocher est mort comme Djamuka, le frère de sang du grand Khan.

– Tu veux dire les reins brisés pour ne pas verser son sang, c’est bien ça ? s’enquit Yeruldelgger.

– Non, ça c’est ce qu’on croit. La légende dit que Djamuka a demandé au Khan de le mettre à mort sans verser son sang pour ne pas souiller la terre mongole, selon la tradition. Il aurait alors été allongé en travers du tronc d’un gros arbre abattu, les pieds maintenus au sol, et deux soldats auraient forcé sur ses épaules de l’autre côté de l’arbre pour le cambrer jusqu’à lui briser le dos.

– Et ce n’est pas ce qui est arrivé ?

– Non. Le Khan a bien accédé à la requête de Djamuka, mais il a quand même voulu qu’il souffre un peu plus longtemps pour sa trahison. Pour que sa mort serve d’exemple aussi, à qui d’autre envisagerait à son tour de le trahir. Djamuka a été attaché sur l’arbre les pieds et les mains liés par deux cordes croisées sous le tronc, tendues de chaque côté par plusieurs hommes et nouées à des piquets. En fait il est mort asphyxié, la cage thoracique distendue au point de ne plus pouvoir respirer. Un peu comme les crucifiés suffoquaient sous le poids de leur corps suspendu.

Chacun se demanda un instant comment cette grande brute d’artiste de Zorig pouvait connaître ce genre de détail. L’homme aux bras arrachés par le Français était donc mort le regard face au ciel, selon des coutumes barbares et anciennes, comme les quatre morts de la vallée. Yeruldelgger se surprit à regarder le visage du mort comme celui d’un homme de tradition mort par honneur. Ou pour trahison.

– Bon, eh bien je vous laisse, dit-il soudain.

– Quoi, comment ça, tu nous laisses, et le mort ?

– Le mort, il est à vous, répondit Yeruldelgger comme une évidence. C’est vous qui l’avez trouvé, le repos de son âme vous appartient à présent.

– Mais que faut-il en faire ?

– Il y a une femme lieutenant qui s’occupe des quatre morts de la vallée. Vous pouvez le lui apporter, elle devrait savoir quoi en faire vu qu’il existe probablement un lien entre tous ces meurtres commis de façon rituelle.

– Attends, nous ne savons pas faire ce genre de chose. Je veux dire détacher un cadavre, trimballer un corps, c’est un boulot de flic, ça, et puis c’est une scène de crime, tu dois connaître les procédures, ne serait-ce que pour…

– Oui je sais, préserver les indices, on m’a déjà fait ce coup-là. À mon avis, tout ce que pourrait trouver un expert, fût-il de Miami ou de Las Vegas, ce serait de la graisse de canard, du vomi de Français et de la vodka de contrebande.

– Je t’en prie, implora Naaran.

– Désolé, insista Yeruldelgger. Je vous l’ai dit, je ne suis plus flic. Et de toute façon, même flic, je n’aurais pas touché à ce cadavre.

– Qu’est-ce que tu aurais fait alors ?

– J’aurais relevé les indices, puis je l’aurais laissé là, comme le faisaient nos ancêtres. Les gypaètes ne tarderont pas à le repérer et viendront lui briser les os pour libérer son âme.

– C’est dégueulasse, s’indigna Erwan. C’est barbare !

– C’est le juste retour du peu que nous sommes à la nature. J’ai eu l’occasion de parler de ça avec une légiste de mes connaissances. Sais-tu que chez toi ou presque, en Allemagne par exemple, les corps de vos morts ne se décomposent plus assez vite, au point d’encombrer vos cimetières ? Vous les gavez tellement de formaldéhyde, de paraformaldéhyde, de fongicides, de bactéricides, de virucides et autres biocides pour qu’ils fassent bonne figure le jour de leurs obsèques qu’ils ne se décomposent plus une fois enterrés. Réfléchis bien, qu’y a-t-il de plus barbare : enterrer des morts aussi vivants que possible, ou les laisser retourner au plus vite à la nature ?

– Pouvons-nous philosopher un autre jour ? coupa Al. Je suis d’accord pour lever le camp demain matin mais sûrement pas pour aller voir cette femme flic. Laissons le corps où il est et évitons les emmerdements.

– C’est dégueulasse, répéta Erwan, on ne peut pas le laisser comme ça !

– Il a raison, admit Yeruldelgger en disparaissant dans la pente. Récupérez au moins ses bras !





9


… les premiers ninjas.





Ganbold refusait de porter la cuvette en plastique sur son dos. Il ne voulait pas être un ninja comme les autres. Rien à voir avec ces Michelangelo, ces Raphael, Donatello ou autres Leonardo de bazar. Eux n’étaient que des tortues d’opérette. Lui, pour descendre sous terre, il ne portait ni T-shirt ni bandana. Lui, il était Splinter, le maître des ninjas, comme dans le dessin animé de la télé. Le rat. Parce que de tous les ninjas qui avaient creusé les entrailles de la steppe dans le coin, il était le seul à venir des égouts d’Oulan-Bator. Il y avait vécu comme un rat justement, deux hivers durant. Alors le trou par lequel il se laissait avaler chaque jour, au risque de s’y faire ensevelir, il n’en avait pas peur. Là-bas à OB, c’était son quotidien. Plus la puanteur, plus les cloportes, les brûlures contre les tuyaux, les explosions de vapeur, les dégueulis d’ivrogne, la guerre des bandes et la prostitution miséreuse. Dans ces égouts, on avait déjà tué des gens rien qu’en les laissant cuire lentement sur les canalisations d’eau bouillante. Alors descendre jusqu’à six mètres par un boyau vertical à peine plus large que ses épaules, la belle affaire ! À dix ans, il était déjà le meilleur du nouveau campement.

– Tiens, regarde encore celui-là, cria-t-il du fond de son trou.

Yeruldelgger s’approcha du treuil qui remontait la cuvette en plastique. Une gamine l’actionnait quand il était arrivé au campement. Huit ans tout au plus. Il l’avait gentiment écartée pour prendre sa place à la manivelle. Mais, sérieuse et appliquée, elle restait collée à lui jusqu’à l’apparition de chaque chargement qu’elle détachait et traînait d’habitude jusqu’à la battée sur tréteaux une dizaine de mètres plus loin. Après, c’était le travail des grands. Son père, ou un oncle, ou un grand frère broyait les cailloux et tamisait la terre. Mais depuis l’arrivée de Yeruldelgger, les cuvettes ne remontaient plus rien pour eux et les hommes lui jetaient de mauvais regards.

– Mouton ! dit la gamine avec sérieux.

Elle tenait à deux mains un crâne encore enrubanné de lambeaux de peau desséchée. Avec des gestes sans émotion de légiste de télévision, elle porta sa relique sur l’étal qu’elle avait dressé. Une longue planche qui servait à traverser en équilibre les flaques boueuses les lendemains d’orage, posée sur deux petits monticules de pierre. Avec déjà deux autres têtes et toute une collection d’os et de morceaux de squelettes à moitié décomposés. Yeruldelgger s’approcha pour examiner le crâne que la petite venait de déposer, bien dans l’alignement des autres.

Trois des artistes errants avaient planté leur chevalet au milieu des tas et des trous. Au petit matin, Yeruldelgger avait aperçu leur van bleu crapahuter à flanc de montagne pour les rejoindre un peu après qu’il eut quitté son campement avec Ganbold, Odval et Tsetseg. Il les avait laissés faire. Maintenant, ils semblaient bien décidés à se joindre à sa caravane inattendue. Quand un hélico les avait survolés de haut en filant vers le sud, il s’était demandé ce que le pilote ou ses passagers avaient bien pu penser d’eux. Quatre cavaliers et un vieux van tout-terrain russe. Des touristes en randonnée équestre, sans doute, avec la logistique qui suit. Yeruldelgger se surprit à faire le compte de son petit monde, histoire de garder un œil dessus. Comme à son habitude, Al avait disparu au-delà d’une autre vague de collines en quête de son impossible océan.

– Qu’est-ce que c’est que ça encore ?

C’était un agneau, et celui-là était cyclope. Une seule cavité, énorme, au milieu du front. Aucun doute. Il avait déjà examiné sur la planche un autre crâne d’agneau aux deux os maxillaires soudés ensemble et sans dents. Le demi-corps avant d’un chevreau sans métacarpe avec les phalanges directement au bout des genoux. Le double crâne d’une chevrette siamoise monstrueuse…

– C’est quoi ce musée des horreurs ? soupira Tsetseg.

Odval avait remplacé la gamine au treuil et redescendu la cuvette dans le trou pour le prochain chargement déblayé par Ganbold. Le garçon lui avait expliqué que les ninjas creusaient des puits voisins et profonds, et quand le filon leur semblait bon, ils les reliaient entre eux par des galeries horizontales. Les plus risquées. Celles qui s’éboulaient souvent. C’est de cette façon qu’il avait exhumé les premiers ossements. Ils n’étaient qu’une dizaine encore à avoir bravé la malédiction de ce gisement bien trop près des mines de la Colorado. Quand ils étaient arrivés, le campement était abandonné et tous les puits avaient été comblés, ne laissant à la surface que des entonnoirs de terre entre des monticules de pierraille. Le groupe de Ganbold avait choisi de creuser entre deux anciens puits pour les relier sous terre et avoir de meilleures chances de retomber au plus vite sur le filon qui avait attiré les premiers ninjas.





10


Avec un trou juste au milieu du front.





C’était la première fois qu’Al redessinait la steppe, même si son dessin s’agitait d’une houle menaçante et tourmentée. Une mer creusée. Des gouffres entre les vagues. Il en était ému aux larmes. Poussés par la même curiosité et la même joie fraternelle de voir leur compagnon retrouver son trait, tous se précipitèrent pour comprendre d’où lui venait sa nouvelle inspiration. Seul Ganbold les suivit sans se presser.

– Oh non ! lâcha Erwan en français.

Toute la vallée derrière la crête était défoncée d’un chaos immobile. Erwan y vit un champ de bataille du côté de Verdun, truffé de cratères, ravagé par la pluie d’obus d’un barrage d’artillerie. Yeruldelgger pensa à quelque chose comme les terriers de monstres affamés chassant des proies souterraines. Tsetseg n’y vit que les blessures profondes portées à sa terre nourricière par une armée avide prête à la dépecer pour trois fois rien.

– C’est les ninjas, expliqua Ganbold d’un ton badin en les rejoignant. Ils étaient encore là le mois dernier. Mille au moins. Mais maintenant, cette vallée c’est une concession de cette putain de Colorado. On ne peut plus y travailler.

Le silence était pire que les ravages. Yeruldelgger avait déjà vu des reportages à la télévision sur ces fameux ninjas. Des meutes errantes d’apprentis chercheurs d’or. Une multitude résignée et industrieuse, chacun creusant, à quelques mètres de milliers d’autres, des puits de fortune, lessivant la terre à la boue, traquant l’or au mercure, tamisant les scories, brûlant les pierres, fracassant les cailloux. Toute cette agitation, tout cet espoir frénétique, il l’avait entendu. Ce qu’il n’avait pas imaginé, c’était ce silence sur le paysage ravagé après leur départ. Sinistre. Un silence sépulcral, infini et étalé, une fois ravalé au-delà de l’horizon le ressac des vivants. Il reçut la vision de cette vallée détruite comme une agression, et la confirmation de ce qui distillait depuis longtemps une longue tristesse en lui. Rien ne servait décidément plus à rien. Comment lutter contre ça ? Comment maîtriser tout ça ? La plupart de ces ninjas étaient d’anciens nomades. Ils avaient vécu jusqu’ici en chérissant leur steppe comme leur propre mère, et voilà maintenant qu’ils l’étripaient à coups de pelle, pour un dollar d’or par jour, que leur arrachaient des intermédiaires cupides pour le revendre à des passeurs chinois.

– Putain, ils se les faisaient pourtant en or ! jura Ganbold, admiratif. Jusqu’à quarante dollars par jour quelquefois. Mille par mois, vous vous rendez compte ?

Yeruldelgger se rendait compte. Trois fois le salaire moyen dans leurs rêves de richesse, mais pour trois mois d’été seulement. Une misère pour échapper à la misère, et en échange, toute cette terre épuisée, détruite, inutile. Rien ne repousserait plus dans ces herbes stériles, écrasées sous les remblais, brûlées par les acides et lessivées par les ruissellements. Plus aucun troupeau ne viendrait y pâturer. Des chevaux sauvages s’y briseraient les antérieurs, les yeux fous de panique, en trébuchant dans les trous d’eau sous les orages. Et les loups écœurés n’oseraient même plus dévorer leurs carcasses encore vivantes, effrayés par la cruauté des hommes envers leur propre territoire.

La petite troupe demeura longtemps immobile, comme pour endosser le deuil de ces étendues assassinées. Puis ils redescendirent vers le campement en silence, sauf Ganbold qui sifflotait gaiement.

– Alors, qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-il à Yeruldelgger.

– Cette vallée est morte. Le désert va la rattraper maintenant.

– Non, je te parle de mon charnier.

Yeruldelgger le fixa quelques instants, regarda tout autour de lui, puis se dirigea vers la yourte la plus éloignée. Quand il poussa la porte, une vieille femme aidée d’une plus jeune surveillait la flamme puissante d’un chalumeau relié à une bonbonne de gaz sous un curieux alambic. Un tube soudé à un creuset fermé se séparait en deux. Une partie pointée vers le toono de la yourte crachait de la vapeur sous pression. Une autre plongeait dans une gamelle bouillonnante que la plus jeune des femmes refroidissait de temps en temps d’un peu d’eau avec un verre en plastique. Yeruldelgger secoua la tête en signe de dépit. Dans leur creuset fermé, il savait qu’elles chauffaient un amalgame d’or et de mercure. Par le tuyau du haut s’échappaient des vapeurs, et le tuyau du bas récupérait tant bien que mal autant de mercure solide que possible qui finissait par valoir aussi cher que l’or. Les orpailleurs se servaient de la capacité du métal liquide à s’agglutiner au minerai en le versant sur les boues qu’ils croyaient aurifères. Ils fabriquaient une sorte de gravier qui se séparait plus facilement du reste de la boue pour ensuite le brûler. La chaleur séparait à nouveau l’or du mercure qui se vaporisait, et seul le métal précieux restait au fond du creuset. Au prix d’invisibles poisons qui se diffusaient dans l’air environnant avec la vapeur d’eau.

– Vieilles folles, grogna Yeruldelgger sans aucune politesse envers la femme plus âgée, tu ne sais pas que c’est du poison ? Ce que tu respires va vous bousiller le cerveau et les reins à tous, tu le sais, non ?

– Et alors, qu’est-ce que ça change, si demain je suis morte de faim ? C’est toi qui vas nous nourrir, peut-être ? Si je meurs par la faute du mercure mais que ça donne assez d’or à mes enfants pour s’en sortir, alors tant mieux !

– Tant mieux rien du tout, sorcière imbécile. Le mercure reste, partout, pour toujours ! Ce qu’ils ont absorbé aujourd’hui à cause de toi, tes enfants le garderont en eux toute leur vie, tu comprends ça ? Et tes filles le transmettront à tes petits-enfants. Et cette vapeur, qui s’échappe de ta yourte et se répand dans la steppe, elle non plus ne disparaîtra jamais. Ce qui retombe dans l’eau empoisonne les poissons et reste en eux jusqu’à ce que tu manges les poissons dix ans plus tard et que ça reste en toi aussi. Et pareil pour les chèvres et les moutons qui brouteront l’herbe contaminée. Et les chevaux aussi. Même les yacks, tu comprends ça ? Tu peux comprendre ça ?

– Je n’ai pas le choix ! lâcha la vieille, butée. Comment ils mangent sinon ?

– On a toujours le choix, hurla Yeruldelgger, toujours !

Ce n’était pas la première fois qu’il hurlait sur une grand-mère malgré le respect que lui imposait la tradition, mais cette fois il s’étonna de n’en ressentir aucune honte. Son pays allait-il vraiment mériter ce qui lui arrivait de pire ?

L’homme qui travaillait à tamiser la terre s’approcha de la yourte, menaçant, une pelle à la main. Yeruldelgger ne le laissa pas s’approcher.

– Ça vaut aussi pour toi. Surtout pour toi. Comment peux-tu laisser ta famille s’empoisonner pour quelques paillettes ? Où est ta fierté, où est ton honneur de nomade ?

– De nomade, s’écria l’homme, mais de quel nomade parles-tu ? Tu vois des nomades, toi, ici, à part ta bande d’artistes bourgeois ? À part les touristes en Land Cruiser à cent euros la nuit sous la yourte avec jacuzzi ? Réveille-toi, vieillard, ta Mongolie n’existe plus. Elle meurt sous tes yeux et nous avec. J’en arrive à regretter le Régime d’Avant. Au moins les Soviétiques nous garantissaient un salaire minimum quand un dzüüd décimait notre troupeau. Aujourd’hui, vous nous laissez crever.

La réponse de l’homme était si virulente, et le regard des deux femmes derrière Yeruldelgger si haineux, qu’il en resta sans voix. Pour la première fois, il devinait une hargne mauvaise dans le regard de nomades. D’anciens nomades. Il y avait déjà vu de la haine, dans les yeux des nationalistes quand ils parlaient des Chinois par exemple, ou de la colère dans les querelles de clans pour un pâturage ou une bête volée, mais jamais ce mélange terrible. La rage furieuse, celle du dernier ressort, celle du seul contre tous. Celle prête à se retourner contre n’importe qui au nom du rien à perdre.

– Ça va, épargne-moi ta pitié de nanti, reprit l’homme, toi et moi n’appartenons déjà plus au même pays.

– Ne dis pas ça. Ce pays reste le nôtre.

– Tu parles, ce pays n’appartient plus qu’à ceux qui peuvent se le payer, et ce n’est sûrement pas nous. Les concessions étrangères et ceux d’Oulan-Bator ont mis la main sur quatre-vingt-quinze pour cent des provinces du Sud, tu le sais ça ? Demain nous ne pourrons même plus les traverser à cheval. C’est le même système que Mardaï et les villes interdites du temps des Soviétiques. Ton pays, comme tu dis, il appartient déjà à quelqu’un d’autre.

– Excuse-moi, je me suis laissé emporter, mais tu ne peux pas savoir à quel point ce spectacle m’