Main La Mort n'est pas une terre étrangère

La Mort n'est pas une terre étrangère

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Year:
2016
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french
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1

La Mort Peut Attendre

Year:
2014
Language:
french
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2

mort mène le bal

Language:
french
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Table des matières

Page de titre

Table des matières

Page de copyright

Dédicace

Exergue

1. La question

2. L’accident

3. « C’est incompréhensible »

4. « Je contrôle »

5. Premiers face-à-face avec la mort

6. Une présence impalpable

7. Refuge

8. « Seule la peur de la mort existe »

9. Derrière la muraille immense du brouillard

10. Une expérience de mort imminente

11. La lumière et l’obscurité

12. E.M.I., une énigme pour la science

13. Le cas « Pam Reynolds »

14. De la soie sur ta peau

15. Signes

16. Le médium

17. Télépathie ou médiumnité ?

18. Des médiums à l’épreuve

19. Comment accepter ce que contredit la raison

20. Savoir ne suffit pas

21. Ayahuasca

22. Apprivoiser l’ombre

23. Ayahuasca, II

24. « Voir »

25. Émotion et perception

26. Les explorateurs de l’invisible

27. Souvenirs dans un taxi au cœur de la nuit indienne

28. Causerie dans l’express Delhi-Chandigarh

29. Un nouveau rendez-vous avec la mort

30. Dharamsala

31. Un guide pratique : le livre tibétain des morts

32. Le karmapa

33. La mort est une métamorphose

34. Nos émotions façonnent la vie… et la mort

35. La mort n’est pas une terre étrangère

36. « Thomas »

Du même auteur

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DANS LA MÊME COLLECTION

Notes





© Éditions Albin Michel / C.L.E.S., 2009

9782226210111

Collection Essais / Clés

Ouvrage publié sous la direction de Patrice Van Eersel





À Luna



Fais de ta vie, à chaque seconde, un espace d’exploration dénué de peur et de crainte, mais habité par l’espérance, la confiance et le courage. Prends soin des autres, comme de toi-même.





« Quand ma vie sera terminée,





il me restera l’univers à apprendre. »





Jacques Lusseyran





1


La question

En 2001, trois jours avant Pâques, mon frère est mort devant mes yeux. Mon propre frère. Il venait d’avoir trente ans. C’est moi qui ai annoncé la nouvelle à nos parents. Par téléphone ; depuis l’Afghanistan.

Après ce jour qui imprègne tout mon être, qui transforme ma peau, mon sang, mon regard, une question tapie au fond de ; moi depuis l’enfance éclot soudain en pleine lumière. Il m’a été possible jusqu’alors de ne pas trop y prêter attention, embarqué dans le flot de l’existence, et puis soudain, après ce jour étrange, à chaque seconde je me mets à ressentir cette absolue nécessité d’une réponse. Ne pas l’obtenir devient une déchirure quotidienne. Que se passe-t-il après la mort ? Et cette question en appelle d’autres, tout autant décisives : pourquoi je vis ? Et pourquoi vais-je mourir ?

L’idée de poursuivre dans l’insouciance n’a plus aucun sens. Le monde a cessé d’être satisfaisant. Les plaisirs de l’existence sont devenus creux et illusoires. Il manque l’essentiel à ce quotidien confortable. Même avec mes amis il manque trop souvent l’essentiel. Atroce déchirure que de vouloir apercevoir la vérité au fond des yeux de chaque femme, de chaque homme croisés, ne plus se contenter des mots, ne plus entendre ces phrases vides — irréductible soif d’absolu. Je cherche l’Homme et je trouve un spectacle. Où est cette flamme au fond de leurs yeux ? Où est l’espérance ? Nous vivons tous dans le déni et moi j’ai perdu mon indifférence. M’amuser, laisser passer le temps… j’en suis devenu incapable. Faire semblant que tout va bien, qu’on est éternellement jeune, que notre plaisir immédiat est le summum de l’épanouissement… c’est insensé !

Maintenant je sais que la mort est présente à mes côtés et j’ai décidé de la regarder dans les yeux. Il faut que je lui trouve une place dans ma vie.

— Papa, j’ai peur !

— Si tu n’y penses pas, ça n’existera plus.

Insensé ! C’est pourtant ce que nous faisons tous.





La mort a toujours excité ma curiosité. Cette attirance pour elle m’a jeté sur une ligne de front dès l’âge de dix-neuf ans. Après la mort de mon frère, ma fascination de toujours est devenue totalement intense. Il y a dorénavant en moi une obligation impérieuse de trouver un sens, de mettre la main sur autre chose que des suppositions. Je l’ai entraperçue à bien des reprises, j’ai senti son souffle autour de moi, peut-être est-ce cela qui m’a incité à aller plus loin encore. Je me suis engagé dans une quête, il existe quelque part des éléments susceptibles de m’éclairer sur la nature de la mort, et sur un possible « après ». Durant des années, j’ai cherché avidement, enquêté avec méthode et sans relâche.





Comment retrouver Thomas, comment savoir où il est, qui il est maintenant qu’il est mort ? Tout ce que j’ai lu depuis des années, tout ce que j’ai pu entendre de tant de gens questionnés, tant de livres, tant de paroles, n’a jamais permis une seule seconde que je ressente moi-même la réalité de ce que peut être sa mort. Quel visage auras-tu pour moi ? « La mort n’existe pas », dit Alexandre à son fils dans le film Le Sacrifice1, mais j’ai lavé le corps glacé de mon frère, alors la mort n’existe pas ? Quelle blague ! Et pourtant, devant son corps nu, ma main sur sa peau froide, quelque chose appelle en moi. Quelque chose qui peine à s’exprimer, qui s’effrite et devient confus sitôt passée la barrière de mes lèvres. Quelque chose qui ne se dit peut-être pas avec des mots, que l’on ne trouve pas dans les livres. Comme devant son corps sur la route, une connaissance, un savoir. Une expérience.

J’ai donc cherché une réponse aux quatre coins du monde, avec mon cœur et mon intuition. En plus de la science et de tout le savoir livresque accumulé, je suis allé à la rencontre de chamanes qui me proposaient de me montrer le monde des morts. J’en ai aperçu les prémices. Je suis également parti dans l’Himalaya questionner les lamas tibétains sur leurs connaissances sacrées, j’ai fait des recoupements et j’ai réalisé combien toutes ces techniques millénaires et éprouvées pouvaient me donner accès à d’autres réalités, parfois plus convaincantes. Comme lorsque j’ai découvert, dans un texte tibétain datant du XIIe siècle, la description précise de ce que j’avais vécu à quelques mois de distance au cœur de la forêt amazonienne alors que j’étais en train… de mourir.

La démarche que j’ai décidé d’adopter est différente, elle demande de s’investir personnellement. Il me faut pour cela abandonner quelque chose dont je n’ai jusqu’alors jamais réussi à me départir : moi. Mon idée de moi. Mon identité, cette façade construite depuis les premières heures de mon existence.





D’autres hommes ont donc déjà exploré l’après-vie. Je les questionne. Ils sont des milliers de par le monde et depuis des millénaires, Mayas, Aztèques, sages tibétains, explorateurs de la conscience sur tous les continents. Voyageurs de la psyché conscients de leur mental et conscients de tout ce qu’il y a d’autre.

Une parole que notre science redécouvre avec candeur et stupeur. Lorsque la neurologie, la psychologie clinique, la médecine, la science en général confirment l’acuité et la précision de nombreuses connaissances traditionnelles appartenant à des cultures différentes, et disant toutes plus ou moins la même chose sur le sujet, alors une passerelle s’établit vers cette source de savoir importante, tout aussi valide, sérieuse, méthodique et structurée que notre jeune science occidentale. Nous vivons cet instant de rencontre.

Deux mondes valent mieux qu’un seul face à de telles questions. Lire, comprendre les ouvrages les plus savants, c’est accessible, c’est mon monde, mon connu, ce pour quoi j’ai reçu une éducation, mais pour répondre à la question ultime, tout cela n’est pas suffisant. Ça complique même de ne se baser que sur un seul savoir. Car arrivé à ce stade et pour voir ce que contemplent les yeux de tous ces proches, morts aujourd’hui, il faut que je déconstruise tout le monde mental, intellectuel, abstrait, qui n’a jamais fourni de réponses mais juste des déductions plus ou moins rationnelles, des hypothèses scientifiques ou philosophiques. Avoir conscience des limites de ce système ! Si j’en crois la vision du monde que me propose la société dans laquelle je suis né, la vie ne serait qu’un cortège d’absurdités sans but. Mais ce que l’on nous présente comme une vérité n’est qu’un pari, une supposition prétendument rationnelle. Quelle idée ! Je n’ai pas envie de parier ça. Ça ne m’intéresse pas, je pressens autre chose, tout mon être a l’intuition d’une réalité plus riche de sens. La nature nous le montre à chaque seconde, dans chaque fleur, dans chaque arbre. La méthode consiste à alterner le mental et l’expérience du corps. À côtoyer le philosophe aussi bien que le guérisseur, à entendre le maître spirituel discuter avec le neurologue. Cette alliance à la dimension réelle de l’homme nous offre d’explorer les territoires invisibles et nous autorise les découvertes susceptibles d’avoir une réelle incidence dans notre vie. La tête pour comprendre, le corps pour vivre ce que l’on a compris.





Ce livre est le récit de mon face-à-face avec la mort. De mental, c’est devenu une expérience, un voyage initiatique inhabituel. Un voyage vers la mort, consciemment, en restant vivant. C’est aussi celui, vraiment stupéfiant, de la rencontre avec mon frère et des mots qu’il m’a dits… plusieurs années après sa mort.





2


L’accident

Jeudi 12 avril 2001, sud de Kaboul, Afghanistan. C’est une expérience sans durée, intense et inoubliable comme l’éternité : la mort de ce frère que j’aime. Le fragment d’une autre réalité.





Soudain, ils ne sont plus dans le rétroviseur. On se range sur le bas-côté, ils vont bien arriver. Les roues du pick-up font craqueler la terre asséchée puis s’immobilisent. Autour de nous c’est une plaine en feu faite de caillasse et de poussière. Le ciel est immense, bleu d’opale, frais, envahi de soleil. Ils ne viennent pas. Je me suis retourné au check-point, ils nous suivaient de quelques mètres. Sylvain, Natacha et moi poursuivons notre discussion, personne n’est inquiet mais bientôt nous faisons demi-tour. La route remonte, ruban d’asphalte noir qui fendille un désert vallonné. Personne en vue. Plus une voiture. Quelques kilomètres s’égrènent, indifférents, puis au sortir d’un virage, à quatre cents mètres devant nous, en haut de la côte, nous apercevons un attroupement, des véhicules arrêtés, un accident ! Oui, un accident. Ils sont bloqués derrière : c’est ma première pensée tandis que l’on progresse sur cette interminable ligne droite.

C’est alors que le temps commence à se contracter. Mes muscles se figent, mon corps s’efface, se serre, se bande dans un effort inhumain de perception. Je veux voir, voir ce qui se trouve devant mes yeux. Et je vois, sans comprendre. Une voiture blanche est renversée dans le fossé. Les roues en l’air, à une vingtaine de mètres de la route. Cette carcasse retournée me rappelle quelque chose. C’est impossible. Mais si ! Nous avons un pick-up blanc, celui-là même que j’ai aperçu dans notre sillage, lançant un regard en arrière au check-point. Dernière vision : je vois Vadim assis devant, son visage, ses yeux gourmands de vie, celui du chauffeur à la longue barbe et qui regarde droit devant lui, est-ce que j’ai distingué Thomas à l’arrière ? Et là, dans le fossé, métal froissé, c’est bien leur voiture. Je vois mais je ne comprends pas. On continue de se rapprocher, une peur énorme me transperce et soudain, cet homme à terre, cet homme vêtu d’une polaire rouge et ramassé sur lui-même : c’est mon frère, cet homme allongé là ! Mon frère Thomas.

Je tape avec violence sur la boîte à gants. Quelque chose est en train d’exploser en moi. Non !

Le temps devient épais. Dans cette fraction de vie d’une densité hallucinante, juste avant que je ne bondisse à l’extérieur, je sais. Non !

Et lui est calme, je sens que Thomas est calme. Lenteur irréelle, l’impuissance me coupe en deux. Nous sommes à une quarantaine de mètres. Thomas est allongé sur le côté en position de secours. Je pense qu’il est blessé, qu’on lui a dit de se mettre comme ça. Il émane de lui un calme et une détresse insoutenables. Comme s’il avait attendu sous le choc que nous arrivions enfin. Il a besoin de moi, je ressens sa peine, la confusion que l’accident a provoquée. Et dans le même temps il a ce sourire. Il sourit.

Ce sourire me fusille, ce sourire me fait crever de douleur. Parce que c’est celui d’un frère qui souffre et qui ne se relève pas. Pourquoi ne se relève-t-il pas ? Ce sourire est un souvenir impitoyable.

Mon frère, tu as besoin de moi, tu m’attends, je suis là ! Ne t’inquiète pas. Encore une seconde et je suis près de toi, contre toi, je vais t’aider, te soulager, te rassurer, m’occuper de toi…

Je sors de la voiture, je cours vers lui, quelques mètres, et je vois, je vois qu’il a le visage abîmé, trop abîmé pour être en vie. Il n’a jamais été blessé. Il est mort.

Sylvain, qui a sauté de notre voiture en même temps que moi et couru vers Thomas, se retourne et me saisit, pensant mécaniquement que je ne dois pas voir ça. Je me dégage avec violence. Il perçoit tout de suite que son réflexe est idiot. Renonce ! Je reste debout. Je ne vois rien. Puis je reviens vers Natacha, « Ne regarde pas ! » Je suis hagard. Où est Vadim ? Où sont les autres ? Je demande à Sylvain. Je suis incapable de réfléchir, sensations trop fortes, trop intenses, il me faut quelques secondes à moi. Des parties différentes de mon être deviennent autonomes, mes yeux regardent mais refusent de collaborer avec le cerveau. Quelqu’un prend les commandes, quelqu’un qui n’est pas moi. Il faut survivre, il faut survivre, je vais te sortir de là, tes yeux sont grands ouverts mais je ne te laisserai rien voir ! Cela dure très peu de temps, mais le souvenir de cet instant est maintenant et à jamais une île perdue, inaccessible, une terra incognita au plus profond de moi. Parenthèse irréelle sur le bord d’une route afghane. Un air sec entre dans ma gorge par saccades.





Puis la maîtrise me revient, très vite, parce qu’il le faut. Je rejoins Sylvain un peu plus haut sur la route vers l’ambulance. Il y a une ambulance et cela me semble normal. Vadim est à côté, les yeux voilés. Il est mort lui aussi. C’est impensable ! Il y a des blessés autour sur des brancards. Certains bougent. Je suis incapable de savoir où sont le chauffeur de notre voiture accidentée et le traducteur qui se trouvait à l’arrière avec Thomas. Hakim et Siddiqui sont introuvables. Thomas est sur un brancard près de Vadim. Qui l’a monté là ? Il a le foulard de Vadim sur la tête. Sa tête blessée. Sylvain et moi lui ôtons sa bague. Il faut demander de l’eau aux médecins, ils nous tendent du savon. Je glisse la bague dans ma poche. Je lui enlève également sa montre rouge, brisée, pleine de sang et de terre.

Puis mes doigts vont toucher ses mains. Sa peau est écorchée par endroits. La poussière imprègne ses vêtements et se mêle à son sang. Elle colle à sa peau. Je saisis sa main dans la mienne, sa main qui n’offre plus aucune résistance, abandonnée, tiède. Sa main vivante il y a encore dix minutes. La vie s’échappe, comment le croire ? Ce corps relâché, délaissé, abandonné. Ses doigts ne serrent pas en retour, ils ne répondent pas. La peau est pâle, transparente. Je suis à genoux contre mon frère, à nouveau maître de moi, lucide mais secoué par la stupeur. D’abord, suivre mon instinct. Mon sang cogne contre mes tempes alors qu’une intuition me commande de leur parler, de leur dire, à mon frère et à Vadim devant moi, de leur expliquer ce qui vient de se produire. Pourquoi ? La confusion recouvre ce lieu. Je ne sais pas.

Mes mains toujours sur les siennes, je lève la tête au-dessus du corps de mon frère, je balaye du regard le vide du ciel et je leur parle :

— Thomas, tu es mort… Thomas, Vadim, vous êtes morts, je vais m’occuper de vous… je vais m’occuper de tout.

Je ne réfléchis pas, tout ce que je vais effectuer dans les minutes, les heures, les jours à venir s’impose spontanément. Je ne suis qu’instinct : ça doit être fait. Et ici, dans la poussière, le sang et le fracas, sur le moment ça m’a semblé utile. Important.





Nous revenons sur Kaboul dans les derniers. Les blessés du second véhicule impliqué dans l’accident ont tous été évacués. Un convoi de démineurs empruntait la même route que nous, l’accident s’est produit quasiment sous leurs yeux, aussi ont-ils prévenu leur équipe médicale immédiatement.

Nous sommes le 12 avril 2001, en Afghanistan, au cœur de la tourmente. Dans un pays de majesté et de mémoire, en proie à la guerre et à la colère depuis si longtemps. Et c’est un accident qui nous arrache ces hommes. Nous ramenons les corps chez nous. Dans notre maison.

J’ai soif. Je n’arrive à boire que de toutes petites gorgées. Les deux blessés, Hakim et Siddiqui, ont été emmenés à l’hôpital, où ils vont mourir. En arrivant dans Kaboul, j’ai de plus en plus de mal à respirer. Une main de géant m’empoigne le thorax et le serre. À l’hôpital je dis à Farad, mon chauffeur, de rester auprès d’Hakim qui se trouve être son cousin. Farad pleure. Je remplace Sylvain dans l’ambulance et nous gagnons la maison. Sylvain et Natacha suivent dans un taxi jaune.

La grosse ambulance militaire pénètre doucement dans la cour. Nous sortons les corps. Thomas en premier. Deux lits de cordage sont disposés dans la grande pièce extérieure qui servait de chambre à mon autre frère, Simon, reparti deux jours plus tôt pour la France. Sylvain et moi, aidés des démineurs, posons le brancard sur le rebord du lit puis soulevons le corps. La tête de mon frère se renverse, une flaque de sang se forme sur le sol. On dépose Vadim sur l’autre lit. J’arrache deux longs rideaux du salon puis ceux de la chambre de Thomas. Avec l’un je recouvre le sang, de l’autre Vadim. Je drape le corps puissant de mon frère avec l’étoffe mauve. Et je reste assis avec eux. Leurs pieds dépassent. Je regarde mes mains, elles sont maculées du sang de mon frère. Ses doigts à lui deviennent rigides. Je ne sais pas comment je vais dire ça aux parents. À ceux de Vadim que je ne connais pas, et à mes propres parents.

Natacha a prévenu Antoine, responsable d’une importante ONG mais aussi l’un de nos plus proches amis. La nouvelle se répand dans Kaboul et très vite l’évacuation s’organise. Trouver des sacs de transport, un avion, rapatrier les corps sur le Pakistan. Grâce à Antoine qui prend en charge une partie des démarches, nous décollons de l’aéroport de Kaboul en milieu d’après-midi à destination d’Islamabad dans un petit avion des Nations unies.

Dans mon bureau j’ai retrouvé un mot de Vadim sur lequel il avait inscrit le numéro de sa mère ; celui de mes parents, je le connais par cœur.





3


« C’est incompréhensible »

« Je m’en souviens très bien. Il devait être aux alentours de huit heures lorsque le téléphone a sonné, ta mère est montée répondre, puis elle est redescendue pour me dire de me lever, que tu allais rappeler dans un tout petit moment. Et effectivement tu as rappelé et tu as dit textuellement : “Je n’ai pas une bonne nouvelle.” On te demande ce qui se passe et tu ajoutes : “Thomas est mort”… Entre “Je n’ai pas une bonne nouvelle” et “Thomas est mort”, il y avait un véritable abîme… D’autant qu’il m’arrive souvent de rêver de choses peu agréables, et il y a toujours un léger décalage avant que je ne réalise que je suis éveillé. Là, j’ai à la fois compris tout de suite, mais en même temps je me dis que ce n’est pas vrai ! Que je vais me réveiller ! Voilà les deux sentiments que j’ai eus, et puis, dans les trois ou quatre secondes qui ont suivi, j’ai compris que c’était réel. Qu’est-ce qui se passe ? C’est incompréhensible. »





« Tu m’as demandé si ton père était avec moi. Je t’ai répondu qu’il dormait encore, alors tu as voulu que j’aille le réveiller, tu rappellerais dans quelques minutes. Ce que j’ai fait, je ne m’attendais à rien de spécial, non, je ne m’y attendais vraiment pas. Je n’ai jamais pensé que vous mourriez en voyage… Maintenant, il y a cette phrase obsédante qui revient souvent : “Thomas est mort. Thomas est mort.” Quoi ? Thomas est mort. Je pense que ça ne s’en ira jamais. Ce qui s’est passé après que l’on a raccroché… je ne sais plus… je vais d’une chaise à une autre, je regarde la forêt. J’erre. J’erre dans la maison, dehors, dans sa chambre, je regarde ses affaires, ses objets… Dans mon atelier, je l’ai toujours gardé, un petit papier autocollant… un Post-it : “Thomas est mort ce matin.” J’ai écrit ces mots, et aujourd’hui il est tout effacé par la lumière. Je ne l’ai pas mis au soleil pourtant. J’ai toujours gardé ce papier… je pense que j’ai erré un peu partout. »





« Ta mère et moi étions un peu hébétés… Après avoir raccroché, je suis allé à la fenêtre regarder le paysage… Plus tard, je suis allé faire des courses au supermarché. À la radio, tout le monde racontait des histoires marrantes. C’est ce qui paraît curieux pour les gens à qui ce genre d’expérience n’est pas arrivé, on déjeune quand même. On prépare le repas quand même, on va faire les courses, comme si la vie normale continuait tranquillement, alors qu’il y a ça en surplomb. Pourtant les deux coexistent. Sur le chemin j’ai croisé la voisine en voiture qui m’a demandé : “Ça va ?” Je lui ai dit : “Ben non, ça va pas du tout, Thomas est mort.” C’est incompréhensible. Comme le puzzle de la vie courante, toutes les pièces se mettent les unes dans les autres, mais il y en a une seule qui ne colle plus. Une pièce incompréhensible, impossible à placer, à emboîter avec le reste.

« C’est comme si tu marchais sur un chemin et puis tout d’un coup tu arrivais au bord d’un précipice : une espèce de trou sans fond, tu ne sais pas ce qu’il y a… le seul mot qui traduit le sentiment que l’on a, c’est “incompréhensible”. Tu arrives devant une chose mystérieuse, terrifiante. Où est-il ? Il n’y a pas de réponse. C’est ça qui est incroyable, je le connaissais tellement bien. Mon fils. Il faisait partie de la vie courante, on discutait, et tout d’un coup, on est séparés par le néant. Il est parti dans un monde inimaginable, incompréhensible. Cet homme que je connaissais tellement. Qui était tellement familier, qui était à côté de moi, où est-il ? Je n’ai pas de réponse. De temps en temps je me dis — mais c’est purement intellectuel — que quand moi-même je mourrai, je le retrouverai. Ce n’est pas une sensation, c’est un raisonnement intellectuel. En réalité, je n’y crois pas moi-même, je l’ignore… Le néant, ce n’est pas un endroit, ni un temps, ni rien, voilà ce qui est tout à fait effrayant : cet homme tellement familier, mon fils, subitement dans le non-être, dans le néant où je serai moi-même. C’est tout à fait effrayant, oui. Je n’exprime pas là une certitude, mais que ce néant puisse être une possibilité… c’est effrayant. Pas une espèce de précipice, ni un abîme sans fond, seulement l’inconnu. C’est cela que je veux dire par “néant” : je ne sais pas… et ça me terrifie ! »





4


« Je contrôle »

Thomas vient de fêter ses trente ans et soudain il se trouve immobile à jamais, sous un tissu mauve.

Je raccroche le téléphone. La douleur de nos parents me déchire littéralement. Je fais quelques pas à l’extérieur et les imagine tous deux, debout, dans le salon. Le jour se lève sur la forêt, sans doute fait-il un peu frais dehors. Les oiseaux filent comme des flèches entre les branches des sapins, la rosée recouvre la campagne, une brise légère fait frissonner les taillis. J’ai peur. J’ai peur que le choc soit trop insupportable pour eux. Je suis triste, tellement triste de leur avoir appris une nouvelle pareille. Comme c’est indicible. Annoncer à ses parents la mort d’un fils, de mon frère. Ils n’ont pas pleuré, il n’y a pas eu de cri, juste une stupéfaction silencieuse, et c’est encore pire.

Après avoir raccroché, je suis à terre. Mais il me faut prévenir une autre maman, celle de ce jeune garçon aux yeux couleur de mer, Vadim. Il travaillait lui aussi avec nous à ce moment-là et vient également de perdre la vie en même temps que mon frère, Hakim et Siddiqui. J’ai le sentiment d’être comprimé dans une poigne géante, que l’air glacé me pique, me fait tourner la tête, que trop de sang cogne contre mes tempes.





Il fallait que je sois en contrôle, et je l’ai été, dès les premières secondes, mais aujourd’hui je ne sais plus où est ma peine. Je me suis perdu dans les méandres de ma propre tête. Où sont les larmes ? Où tout cela a-t-il bien pu disparaître ? Ma douleur est là, présente mais enfouie, prisonnière du personnage que je joue. Il n’est pas aisé d’avoir conscience des rôles que nous interprétons parce que ces histoires sont notre vie, nous les appelons « moi ». Cela rend confus le décryptage de nos émotions. Et lorsque la douleur est intenable, tous nos repères ordinaires sont dépassés.

Après mon retour d’Afghanistan, j’ai eu besoin de temps pour intégrer ce fait majeur à mon existence : nous étions trois frères, Thomas, Simon et moi, et soudain je ne pouvais plus appeler que Simon au téléphone. Thomas avait disparu. Et j’avais touché son corps glacé. Où précisément cela fait-il mal ? Parfois, ce qui semble évident est tellement caché que l’on ne peut s’en sortir seul, il est nécessaire de réaliser puis d’admettre qu’il nous faut de l’aide. Moi, je ne savais pas. Je n’avais jamais pu exprimer ce que la mort de mon frère avait provoqué en moi. Par pudeur, mais aussi parce que je n’en avais pas la moindre idée. Et ce silence a fini par se retourner contre moi. Il faut écouter ce qui provoque cette colère.





Une colère destructrice, puissante. Un chien acculé au fond d’un piège. C’est l’image que je lui ai donnée, celle d’un chien, d’une bête sauvage.

— Vraiment, si je laisse aller, je risque de tout casser.

— Ne vous inquiétez pas…

Je suis dans le cabinet d’un psychiatre. Il ne me serait jamais venu à l’esprit de consulter un psychiatre. Pourquoi ? Parce que je fais face, pas besoin qu’on m’aide et surtout pas un psy !

Notre rencontre doit tout au hasard : un producteur m’a contacté pour travailler sur la mise en images d’une série d’entretiens avec des personnalités diverses. L’une d’elles est le psychiatre David Servan-Schreiber. Je me rends donc à un rendez-vous avec l’auteur de Guérir2 en compagnie des créateurs de cette série qui doit être proposée à différentes chaînes de télévision ; je suis présent en tant que réalisateur.

Pourquoi le sujet est-il abordé durant notre séance de travail ? Pas la moindre idée, mais bientôt je raconte mon engagement de reporter de guerre, mon parcours professionnel, et la mort de Thomas. David Servan-Schreiber, qui vient alors d’introduire en France une nouvelle technique de prise en charge des traumatismes, me questionne sur la façon dont j’ai traversé l’expérience. Je donne quelques détails, n’ayant d’ordinaire pas de difficultés à évoquer cela. C’est un homme qui ne semble guère plus âgé que moi, un visage qui rassure, un peu rectangulaire, harmonieux en tout cas, le regard est interrogatif mais gentil, attentionné, ce qui lui donne presque un air tourmenté, et j’aime la façon dont il parle. À la fin de notre entretien, il me propose de nous voir.

— Je n’ai pas le temps de prendre beaucoup de patients en France, mais si vous souhaitez essayer, je suis d’accord pour le faire avec vous.

Je suis séduit par son approche simple et dynamique, j’aime notre premier contact. J’ai devant moi un homme vivant, sincère et vrai — c’est important, une belle rencontre. Et elle ouvre une sacrée porte car la blessure est là, tapie en moi, or depuis la mort de Thomas, mon rôle est d’être celui qui tient le coup, comment pourrais-je demander de l’aide ? Il faut écouter ce qui provoque cette colère. Notre rencontre me donne enfin l’occasion de ce regard sur moi. Renseignements pris, je découvre que la technique qu’il me propose d’utiliser, baptisée EMDR par sa fondatrice Francine Shapiro, a fait l’objet d’un nombre record d’études cliniques contrôlées, précisément pour son impact sur les syndromes de stress post-traumatiques. EMDR pour Eye Movement Desensitization & Reprocessing (c’est-à-dire « désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires3 ») se propose de résoudre les traumatismes émotionnels. Oui, il faut apaiser ce volcan, cette fureur sauvage qui répand de la douleur dans mon corps. Une émotion apeurée se cache et je comprends que c’est sans doute cela qui affecte mon comportement, mes rapports avec mes proches, qui alimente cette incompréhensible colère.

Avant notre première séance, David me demande de lister les événements douloureux de ma vie en essayant de les ordonner. Les souvenirs très douloureux, les souvenirs de moments particulièrement désagréables, les souvenirs de peur intense (je vais mourir !) et les éventuels sentiments récurrents de gêne. Enfin, je dois réfléchir à ce qui constituerait pour moi un succès dans cette thérapie, et quels résultats j’en attends. Je remplis ma feuille blanche. Thomas n’est pas seul sur cette liste de morts et de peurs. Mais il est ce qu’il y a eu de pire. Et je me surprends à écrire en bas de page : « J’ai parfois le sentiment que la vie ne m’a rien appris, comme si je ne me servais pas de toute la richesse de l’expérience acquise. Comme si le bénéfice de ces années, de ces multiples rencontres ne m’était d’aucune utilité. »

Lors de la première séance, le chat de David tourne autour de nous alors que nous parlons de ce que j’ai inscrit sur ma liste ; lors de la suivante, le chat préfère nous laisser un moment et nous commençons à travailler sans que j’observe de résultat flagrant, puis vient la troisième séance. Je suis assis confortablement, David est installé sur une chaise, près de moi. Je dois laisser resurgir le souvenir de la mort de Thomas, telle que je l’ai vécue le 12 avril 2001. Je visualise bientôt la scène, les détails, puis je me laisse emporter et quelque chose de très incompréhensible se produit.





En sortant, je griffonne ce bref compte rendu : « Impression d’avoir retrouvé Thomas. De m’être glissé dans sa peau. D’avoir été en lui, mort, j’ai vu la peur de ma propre mort. Puis je lui ai dit au revoir aussi. Au commencement, j’ai ressenti un chien en moi, une fureur sauvage et violente. J’étais le chien, je sentais la puissance dans mon torse, une puissance ne demandant qu’à partir, qu’à sortir. J’ai eu peur d’exploser et de ne plus me contrôler. Puis le chien — moi — lapait le sang à l’endroit où est mort Thomas.

« Dans un tourbillon, Thomas et moi sommes devenus un, puis nous nous sommes élevés dans le ciel. Je survolais tout, j’englobais tout. Puis je suis redescendu et me suis glissé dans le corps mort de Thomas. J’étais vivant, mort à sa place. Lui était là aussi, en moi, nos deux corps superposés, emboîtés.

« Plus tard, j’étais à nouveau dans son corps sur la table à Islamabad. Corps froid et rigide. J’étais le corps et j’étais aussi moi-même, debout à droite, en train de m’occuper du corps. Je n’avais pas de tête. Puis j’ai serré Thomas dans mes bras et l’on s’est dit au revoir.

« Il était différent. Plus mature, un autre Thomas mais plus vraiment lui, avec des cheveux. Ensuite, je suis à nouveau sur le lieu de sa mort et l’on se mélange une nouvelle fois. Nous sommes tous les deux en plein jour mais dans une sorte de bulle noire. Comme entourés de noir. La scène était dans la lumière du jour mais l’horizon, le ciel, tout autour de nous était noir. Thomas avait changé à ce stade. Il avait des cheveux et il était différent, plus évolué. »





Quelque chose s’est résolu ce jour-là, durant cette séance, en profondeur. Engagé dans le travail de recherche pour ce livre, j’ai voulu comprendre, décrypter ce qui s’était produit dans ce travail. Alors qu’il était lui-même dans l’écriture de son prochain livre, Anticancer4, j’ai souhaité questionner David sur le processus de la mort. Nous étions à la maison, entourés de quelques amis. À la fin du repas, nous avons évoqué ces séances ensemble, ainsi que le travail d’accompagnement de deuil qu’il lui était arrivé de mettre en pratique. J’ai constaté un mieux durable après notre travail en commun, et cela m’a beaucoup surpris. Dans les mois qui ont suivi, j’étais plus serein, moins irritable, et il me semblait que la bête était apaisée. Cette chose noire dans mon ventre.

— Ce qui m’a beaucoup surpris durant la dernière séance est que je visualisais la scène, en spectateur, de façon neutre comme d’habitude, et puis subitement j’ai littéralement fondu dans le corps de mon frère. Je ne m’attendais pas à ça, je n’aurais pas imaginé ça : me glisser dans son corps. Je suis devenu lui. Ça a été émotionnellement très fort.

Il s’est écoulé près de deux ans depuis ces séances, mais David en garde un souvenir net.

— Ça a été plus loin que ça, tu t’es fondu dans son corps, et à ce moment-là il s’est passé une série de choses. Tu étais dans son corps, tu as senti le corps. Comme si tu étais lui. Il faut être très clair sur le fait que je ne t’ai jamais suggéré quoi que ce soit de cet ordre. Le souvenir que j’ai de la raison pour laquelle tu voulais faire cette séance d’EMDR est que tu ne pensais pas avoir de problème particulier avec cette mort, mais il y avait des problèmes dans ta vie qui avaient commencé depuis. D’ailleurs tu n’étais pas totalement sûr si c’était depuis ou pas, mais enfin il y avait des problèmes dans ta vie et moi j’avais le sentiment que c’était lié. Je me souviens que tu parlais d’irritabilité, tu te mettais facilement en colère. Est-ce que ça a changé après ?

— Beaucoup. J’ai été très attentif sur ce point. Mais justement, on arrive tout de suite au cœur du sujet : comment fais-tu la liaison entre mon irritabilité et la mort de mon frère ?

— Ça, c’est limpide : les états de stress post-traumatiques sont généralement associés à des troubles de l’irritabilité, de l’hostilité. Il y a fréquemment des accès de tristesse, mais plus spécifiquement les gens sont irritables et facilement hostiles. À un moment de la séance, ton frère t’a dit que ce n’était pas de ta faute, j’ai un souvenir de ça, il t’a laissé aller. Il t’a donné la liberté de continuer sans lui. Mais comment répondre ? Est-ce que ça se passe toujours comme ça ? Non. Tu vois, j’ai fait plein de deuils en EMDR et c’est la seule fois où quelqu’un s’est mis dans le corps de la personne. Donc ça a été une résolution pour toi. Pourquoi pour toi c’est passé par là ? C’est toujours un peu difficile de répondre parce que chaque personne trouve son chemin. C’est ça la particularité de l’EMDR, à la différence de l’hypnose ou d’autres approches : on n’a pas besoin ici d’avoir une idée préconçue et de guider. Pour toi, c’est passé par là, pourquoi ? À partir de ton histoire on peut conjecturer, mais ce n’est pas très intéressant. C’est ce qu’a fait la psychanalyse pendant des années : elle conjecturait puis elle essayait de se servir de ces conjectures justement pour proposer des passerelles aux gens — les fameuses interprétations —, après ils s’y accrochaient ou ne s’y accrochaient pas, ça leur servait ou ça ne leur servait pas. Nous, on évite de proposer des interprétations, on stimule un mécanisme dont on sait qu’il a un impact sur la physiologie du corps parce qu’aujourd’hui on a des études qui nous montrent ce qui se passe quand tu fais bouger les yeux des gens. On constate que ça met le corps dans un état physiologique très comparable à celui des rêves, ce qui est curieux parce que l’on est simultanément en état de relaxation avec une accélération de la respiration. On ne sait pas très bien à quoi ça correspond. C’est un état qui doit être très favorable au retraitement de l’information émotionnelle. On se sert de ces états physiologiques pour accompagner des mécanismes associatifs qui se déclenchent automatiquement, justement sans avoir à les guider en suggérant des passerelles ou des interprétations. Une fois que le travail est fait, on peut imaginer pourquoi, pour telle personne, le chemin est passé par ici plutôt que par là. Pourquoi est-ce que pour toi il est passé par cette identification avec le corps mort de ton frère ? Probablement parce qu’il y avait une proximité émotionnelle entre vous, ou qu’il y avait eu une identification entre vous et que dans la mort cette identification existante durant votre vie a joué et a servi de passerelle vers la sortie. C’est une des choses qui est passionnante en EMDR : l’intellectualisation ne sert à rien. Ni avant, ni pendant, ni après. Ça fait quand même cent ans qu’on fait ça en psychanalyse : essayer de comprendre ; or, nous, on voit très clairement que ce n’est pas la compréhension qui est utile, car tout se passe à un niveau beaucoup plus physiologique.

— Qu’est-ce que j’ai vécu en voyant mon frère mourir ? Je ne le sais pas moi-même. J’ai été en réaction tout de suite. C’est-à-dire qu’après le choc initial qui a duré quelques minutes, j’ai réagi très vite. Tout de suite je me suis dit : « Il faut que je m’occupe de ça, de ça, de ça… »

— Au moment d’un événement traumatique, ce qui s’imprime dans le cerveau, ce qui est traumatisant, se trouve en partie déconnecté du reste de la vie psychique, donc de tes connaissances sur le monde, de ta notion de qui tu es, etc. C’est la nature même d’un souvenir traumatique : c’est un souvenir dissocié du reste de la vie psychique. Comme un abcès est dissocié du reste du corps par une fine membrane qui essaye de contenir l’infection. Malheureusement, ce souvenir dissocié continue de vivre en toi comme un abcès qui continue de peser sur la physiologie du corps. Le souvenir dissocié continue de vivre et il se manifeste lorsque tu te retrouves dans une situation qui te fait penser à l’événement traumatique. Tu es alors en proie à des émotions qui sont celles de l’événement traumatique et qui ne sont plus les émotions du présent. Les réactions que tu as eues sont celles qui se sont produites dans ton corps lors de l’événement traumatique, et qui ne sont pas des réactions adaptées au présent. Au moment d’un traumatisme, la physiologie de ton corps et de ton cerveau est dans un état, en général, de terreur et d’impuissance simultanées. Dans ce cas de figure, physiologiquement, tu n’es pas capable d’intégrer un souvenir normalement, comme le souvenir de ce dîner ensemble, qui je l’espère n’est pas traumatique. Dans le cas d’un souvenir non traumatique, tu l’intègres : il vient se tisser à l’intérieur de tous les autres souvenirs de ta journée, de ton existence et il y prend sa place. Il ne vit pas comme un abcès, il vit comme des cellules du corps qui grandissent et qui viennent s’intégrer au reste du tissu. Quand l’événement est vécu avec simultanément terreur et impuissance, c’est-à-dire un état physiologique très particulier, le cerveau n’est pas capable d’intégrer ce nouveau souvenir à l’ensemble des souvenirs existants. Il reste à part. Pendant l’EMDR, ce souvenir dissocié va progressivement se réintégrer à l’ensemble de ta vie psychique. En se réintégrant ainsi, il n’est plus douloureux et ne peut plus prendre le contrôle, tel un parasite, de tes émotions, de tes réactions aux autres, de ton sommeil, d’un tas d’autres aspects.

— Je peux avoir été traumatisé alors que dans les minutes qui ont suivi l’accident, j’ai été opérationnel ?

— C’est exactement ce qui s’est passé : si tu as eu une activité normale, c’est parce que ce traumatisme s’est intégré comme un souvenir dissocié. Il s’agit de deux parties différentes de ton psychisme. Il y en a une qui a subi le traumatisme et l’autre qui a fonctionné. C’est même la manifestation de cette dissociation qui fait que les gens ont l’air normaux et fonctionnent comme s’il n’était rien arrivé de grave, ce qui est totalement anormal d’une certaine façon. C’est adaptatif.

— Je me suis occupé de ce dont je devais m’occuper, j’ai apporté du réconfort…

Ma femme Natacha, présente au moment de l’accident, intervient :

— Tu étais hallucinant. On était tous sonnés et il y en avait un seul qui était sur la Terre, c’était toi.

— Mais je trouve que c’est positif, dis-je.

— C’est positif, reprend David, je ne dis pas l’inverse. Mais c’est quand même dissocié. Pour éviter les traumatismes après une situation très douloureuse, quand tu as eu très peur, il est important d’être entouré et protégé. Accompagné.

— On ne peut pas vivre ce que j’ai vécu seul et l’intégrer seul ?

— Si, mais c’est plus dur.

— Être entouré et protégé, d’accord ! Mais la caractéristique de ce type d’expérience, c’est qu’il est très difficile d’en parler.

— Être entouré ne veut pas dire nécessairement en parler. Je ne dis pas qu’il faut sauter sur les gens qui viennent de vivre quelque chose de difficile pour les faire parler. Ça peut être re-traumatisant. Ça peut être pire. D’ailleurs, souvent les femmes violées disent que le pire moment est de devoir le raconter au commissariat. C’est un deuxième traumatisme, parfois pire que le viol lui-même, parce qu’il y a en plus l’humiliation de raconter devant plusieurs hommes. Parfois, le fait de raconter peut aggraver. Donc il ne s’agit pas de raconter, il ne s’agit pas de mettre en mots. Effectivement, souvent, c’est indicible. Non, je parle de la couverture que l’on te met sur les épaules, de la personne qui met ses bras autour de toi, du café chaud qu’on te propose, du fait que l’on s’occupe de toi et que l’on te protège. Il n’est pas nécessaire du tout de faire raconter. Malheureusement ça ne fait pas très psy et c’est sous-utilisé, alors que c’est de loin une des choses les plus importantes. Devant des gens qui ont un cancer, souvent leurs voisins ne savent pas quoi faire, comment leur parler, du coup il se crée un immense vide autour d’eux, c’est terrible, et la meilleure chose que tu puisses proposer est de leur faire la cuisine. Tu leur dis : « Je suis désolé de ce qui vous est arrivé, est-ce que je peux vous aider ? » et tu leur apportes à dîner. Ce sont vraiment des choses très simples. Les gens ont besoin de sentir le réseau humain qui se resserre.

— Comment soutenir, répondre à la souffrance d’un deuil ?

— Une des idées clés que l’on utilise beaucoup en EMDR pour travailler avec des gens qui ont perdu quelqu’un et qui se torturent, qui souffrent, consiste à leur dire : « Qu’est-ce qui reste en vous de lui ou d’elle, aujourd’hui ? » Alors les gens se connectent avec ce qui est encore vivant, pas dans un sens transcendantal mais dans le sens où les personnes qui ont compté beaucoup dans notre vie, lorsqu’elles sont mortes, continuent de vivre en grande partie par ce qui a été incorporé d’elles en nous. Tu me suis ? Ton frère vit encore à travers la façon dont il a changé ta vie, la tienne ou peut-être celle de ta fille. Il y a quelque chose de très fort qui vit de cette manière. Donc on peut aider les gens à se connecter à ça. Une autre question à poser et qui aide énormément — en EMDR, on ne guide pas mais on pose des questions quand les gens bloquent — est : « De là où il est aujourd’hui, qu’est-ce qu’il souhaiterait le plus pour vous ? » Parce que les gens ont très peur d’arrêter de souffrir. Ils se disent que s’ils cessent de souffrir, ils n’honoreront plus le souvenir de la personne disparue. Quelque part ils s’accrochent à leur souffrance parce que s’ils lâchent leur souffrance, ils imaginent trahir le défunt. Donc quand on leur demande : « Est-ce qu’il souhaiterait que vous souffriez comme vous souffrez aujourd’hui ? », alors les gens répondent : « Oui, c’est vrai, quand j’y pense, il souhaiterait que je continue de vivre ma vie et que je récupère ma capacité de bonheur. » Tu leur dis juste ça et tu reprends le mouvement des yeux, et tu sens que ça vient se tisser à l’intérieur. Que c’est une des voies de sortie.





Récupérer ma capacité de bonheur.





5


Premiers face-à-face avec la mort

Une petite fille rigole dans la rue. Une enfant. Elle a quatre ans, peut-être cinq, et elle sautille, court, revient, tourne autour de sa mère en riant, débordante de joie et d’innocence. Quand va-t-elle commencer à avoir peur ? Pourquoi cette humeur joyeuse et sincère, cette pureté vont-elles tomber dans l’abîme ? Qu’avons-nous raté dans notre monde pour transformer chaque visage d’enfant en masque inquiet ? Qu’avons-nous mal appris ? Et ensuite, cela devrait-il nécessairement s’achever dans un moment de terreur et de néant ? Non, il doit y avoir forcément un détail, quelque chose que nous avons mal compris…

Et si tu n’étais pas un instant défini dans le temps mais une glissade, un processus de transformation, une évolution ? Et si tu étais une opportunité ? La mort m’intrigue depuis tout petit. Est-ce parce qu’elle propose une perspective impensable aux êtres humains : leur anéantissement, la fin prétendue de ce qu’ils ont appris à vénérer depuis leurs premières années d’existence : eux-mêmes ? En ce qui me concerne, c’est évident, cette curiosité envers la mort m’accompagne depuis toujours, sans doute depuis ma naissance, ces longues heures assez marquantes. Oui, la mort me colle, me surveille, me taquine, m’interpelle, disparaît parfois plusieurs années pour revenir avec brusquerie. Elle a le visage de tous ceux que j’aime, et plus je les aime, plus elle se distingue au fond de leurs yeux.

La mort — vous permettrez que je la tutoie, on se connaît un peu —, je vais l’appeler « toi ». Je te regarde en face depuis un bout de temps. Toi, la mort. Toi, ma conclusion, toi, ma menace, toi, mon fantasme, mon espoir, ma fuite, ma lâcheté, mon exutoire. Toi qui te rapproches, toi qui me souffles sur le visage avec insolence. Tu prends la couleur poisseuse du sang sur mes mains. Tu es la froideur d’un corps allongé sur une table de métal, un filet d’eau glacé qui s’écoule. Tu es un ventre gelé, des entrailles immobiles. Tu me fascines. Depuis l’enfance.

Envie de comprendre. Pour être honnête, le besoin de savoir s’il y a quelque chose après était très secondaire au début, parce qu’au début j’étais un enfant et que les enfants sont immortels. Oui, vraiment, la chose très curieuse et très incompréhensible est que l’on puisse être vivant, et la seconde d’après que l’on puisse ne plus l’être. Ce point-là n’a absolument aucun sens.





Nous habitons rue Gay-Lussac à Paris, au cinquième étage d’un immeuble donnant sur le jardin du Luxembourg. Je dois avoir moins de huit ans lorsque le voisin du dessous meurt. La nouvelle éveille immédiatement mon intérêt. Il est mort ! Ça ressemble à quoi ? On peut le voir ? J’y tiens tant que ma mère descend demander si je peux me recueillir devant le corps. En fait, moi, je veux juste le voir. Te voir.

Je me souviens du pas étroit de leur porte, elle s’ouvre sur un vestibule sombre et là, des ombres, pas de visages, et je suis soudain devant ce lit, dans une pièce aux volets tirés et tu es là. Tu recouvres cet homme immobile — mon premier mort. Je reste planté devant toi, ne sachant que faire. Je te contemple. Je n’ai pas peur. Tu es l’absence, une aspiration, un manque physique, un reflet. Rien. C’est très curieux. Le visage que tu as vidé est transparent, albâtre. L’homme est immobile et solennel, allongé les mains jointes, dans un beau costume foncé. Je reste planté là un certain temps puis ma mère remercie et nous remontons au cinquième.

À l’époque, je suis un garçon joyeux, heureux de vivre, enthousiaste. Ce n’est pas une curiosité morbide qui m’a attiré devant ce corps, non, c’est seulement cette question : qui es-tu ? Avec le temps qui a passé depuis, je saisis plus nettement mon envie d’enfant, c’est une nécessité qui me conduit devant la dépouille du voisin du dessous, un besoin pour grandir. Le désir d’un enfant qui veut, qui doit voir de ses yeux, sentir avec son cœur cette chose étrange et incongrue, toi, la mort.

Ensuite, tu t’absentes longtemps. Je grandis sans plus te rencontrer jusqu’à l’adolescence sans que tu me manques. Vingt ans plus tard, tu te présentes à nouveau lorsque Lise, la mère de mon père, s’approche de toi. Nous avons une belle relation avec ma grand-mère, un amour serein et bon enfant. Elle habite dans un petit appartement en face et tous les mardis nous déjeunons ensemble. Elle me prépare une purée au bain-marie. J’adore ces immuables déjeuners du mardi. Déjà, je la questionne sur la guerre. Déjà. Les Parisiens avaient mangé l’éléphant du zoo de Vincennes, ça c’était en 1917, une bombe était tombée sur une église au milieu de l’homélie, là c’étaient les Alliés… ou plutôt la Grande Guerre — elle mélangeait parfois les deux guerres —, un homme court dans la rue Gay-Lussac, poursuivi par des soldats allemands, il s’engouffre dans une porte, réapparaît bientôt sur les toits et leur échappe, ça c’est en 1944 ! Mes déjeuners du mardi sont pleins de mémoires extraordinaires, d’émotions, de souvenirs. Tout ce que les yeux de Lise ont regardé dans le siècle. Et puis un jour, Lise est plus près de la mort que d’ordinaire. Bientôt elle quitte le petit studio d’en face. Partir de chez soi définitivement ! Sait-elle qu’elle n’y reviendra jamais ? Ses objets, ses carnets, sa vie entière derrière une porte que l’on referme, une petite valise à la main. Un tour de clé. Tu es là, c’est toi qui fermes la porte. C’est ça la mort : d’abord un changement.

Hospitalisée, nous allons la voir régulièrement. Quand je veux la photographier, mon père ne s’y oppose pas. Nous nous rendons ensemble à la clinique, un matin gris. Et déjà le regard est vagabond, lointain, inaccessible. Maintenant elle est dans ce lit. Au début elle rigole un peu, fatiguée, amusée par mon manège mais conservant envers moi cette prévenance si aimable malgré la fatigue qui gagne. Lise n’a eu qu’un fils, qu’elle adore tellement, mon père. Elle nous adore tous. Si gentiment. Puis son regard se voile. Je lui enlève ses lunettes pour me rapprocher encore de ses yeux, les fixer sur ma pellicule noir et blanc, mais déjà ses pupilles ne contemplent plus notre monde, elle ne réagit plus. Je photographie ses yeux. Je veux te voir dedans ! Tu es là, à portée de regard, je veux te voir.

Lise meurt quelque temps après cette visite. Au funérarium, je reste un moment seul avec sa dépouille dans une grande émotion mais sans douleur extrême. Me tenant debout derrière le cercueil ouvert, j’avance la main sur son front, il est tout froid, quelle surprise, froid et rigide. Alors je veux bouger sa tête mais elle fait bloc avec le corps, un ensemble sans plus aucune souplesse, une carcasse d’un seul tenant, maquillée, mais je ne m’y trompe pas. Tu es passée. Elle n’y est plus, dans ce corps mort.

C’est l’absence de ma grand-mère qui me frappe alors. C’est à cet instant qu’il m’apparaît subitement que le mot « dépouille » peut avoir une autre signification. Ce n’est plus ma grand-mère que je regarde, que je touche, allongée dans ce cercueil, mais sa dépouille. C’est froid, c’est un masque, ce n’est pas une personne mais une apparence, une forme, quelques milliards de cellules organiques redevenues incohérentes, incontrôlées, libres à nouveau de participer à autre chose. Ses cheveux gris, longs et épais s’étalent de chaque côté de ses épaules. Quelle immense chevelure ! Elle l’a gardée corsetée toute sa vie dans un chignon convenable et maintenant elle jaillit avec liberté. Mais où est la peine ? Curieux, ça ! Je suis pourtant loin d’être insensible, mais c’est comme si tu étais, oui… acceptable. Une mort acceptable. Parce qu’elle était âgée ? Que son départ s’inscrit dans l’ordre des choses ? Ou plus justement parce que je ne parviens pas à reconnaître ma grand-mère, là devant moi ? Tu es passée, mais la joie, la fraîcheur de ma jolie petite grand-mère, où les as-tu emmenées ?





Ensuite, mes questionnements prennent un tour plus ténébreux, alors il y a la guerre. Par choix. Tout seul. Mes amis sont restés et je ne suis jamais vraiment revenu. Lorsque je quitte ma famille sans leur dire que je compte rejoindre les résistants dans l’Afghanistan occupé par l’Armée rouge, seul l’instant de la mort me fascine, parce que je suis toujours immortel à dix-neuf ans, à mon départ. Envie de guerre, terriblement. Dans le maquis afghan mes fantasmes se fracassent sur des hommes réels.

Je me souviens de cette crête où je viens attendre le soleil dans les brumes froides. Au loin, derrière les montagnes, le soleil se prépare. Il a déjà lancé ses éclaireurs : une pâle lueur qui annonce l’aube. À l’opposé, plus loin encore vers l’ouest, la nuit nous fait ses adieux et les étoiles les plus ardentes achèvent de disparaître dans la lumière. Chaque matin, assis sur une souche, recroquevillé dans une couverture, je savoure la première cigarette de la journée. Onguent de chaleur dans une gorge endormie, pâteuse. Autour de moi quelques sapins explosés, une terre pauvre, sèche et froide. Lorsque le soleil apparaît enfin, je me lève et tends le cou à la rencontre du premier rayon qui vient de franchir les neiges éternelles, là-bas.

Et j’oublie le froid, la nuit trop courte.

Je mesure l’énergie qui se répand dans mon corps. Je me sens mal, impression d’avoir été arraché à un rêve important. Était-il agréable ? Était-ce un cauchemar ? Pas moyen de m’en souvenir, désagréable sensation de revenir dans un espace pesant. Un état qui me cueille au réveil, insatisfait, gauche. L’intuition opaque que ce n’est pas dans la réalité que je reviens en ouvrant les yeux, mais que c’est précisément ce que je viens à peine de quitter. Je me sens mal.

Depuis les abris, de jeunes combattants s’extirpent péniblement d’amas de couvertures sentant mauvais et remplis de puces. L’un d’eux passe devant moi, les yeux gonflés de sommeil, il se jette un peu d’eau glacée sur le visage, prend une gorgée dans la bouche et s’astique les dents à l’aide de son doigt. Il lustre sa maigre barbe, puis, accroupi, verse le reste du broc sur ses bras et ses pieds nus. Il s’essuie avec son keffieh, le déplie au sol, baisse ses manches, ajuste les plis de sa longue chemise et ramène les mains à la hauteur de ses oreilles. Pouces contre les lobes, paumes vers l’extérieur. Le reste de la troupe de résistants entoure le jeune commandant. D’une voix aigrelette, il entame la première prière de la journée.

Autour de nous, une guerre atroce se drape d’une tunique irréelle de victoire et de gloire. La veille au soir, tard, de toute la plaine une longue et unique clameur d’acier a déchiré le ciel trop plein d’étoiles. De tous les postes de combat, de longues volées de balles traçantes sont parties vers les ténèbres. Saignées métalliques plus fortes que la gravité. Défoulement. Les hommes viennent d’apprendre que l’ennemi a abandonné ses positions. Des années d’affrontements, des années de tranchées, de mort, de douleur, d’horreur, d’honneur et, un matin, il n’y a plus d’ennemi. Ne restent devant nous que des fortins épars et vides. La route est ouverte, la victoire visible, cela sent tellement l’espoir. La débandade de l’ennemi : des hommes en tout point identiques à ceux qui se battent de mon côté, comme je le découvrirai bien plus tard. La victoire ! Elle est palpable dans les yeux, les mains, les mouvements de tête pleins d’assurance de tous les combattants présents. Seul le paysage immuable alentour dissipe finalement sa réalité.

Je remonte vers les tranchées situées en retrait des postes de guet qui surplombent la plaine et où sont installées les positions d’artillerie de notre groupe : un tube de mortier et un petit lance-roquettes multiple. Très loin, il y a une volée cassante de détonations, puis deux coups plus sourds et étouffés. Personne dans la tranchée n’y prête attention. Tous attendent l’ordre de marche. Au sol, j’aperçois ce petit éclat d’obus. Je le regarde sans comprendre. Je le ramasse et le tiens dans ma main : quelques centimètres carrés de métal déchiqueté et terrifiant. Je le caresse, le porte à mes lèvres, goûte le froid stérile et un peu épicé du shrapnel. Puis je le regarde à nouveau et le jette au loin. Ne pas rapporter ça.

Il est la peur.

Je l’ai trouvée, et je vais vivre avec elle des mois durant. Ce petit rectangle de métal a réveillé la terreur. « La mort n’existe pas, seule la peur de la mort existe, et c’est une peur atroce », dit Alexandre à son jeune fils. Moi, je suis aussi sur une terre étrangère, en guerre, entouré de menaces auxquelles je ne suis pas préparé. Pourtant j’ai tout fait pour être là, et j’en suis heureux et fier, même si c’est très dur. Chaque avion qui passe au-dessus de nos têtes peut signifier qu’un bombardement suivra. La mort. Chaque avion, chaque innocent bruit d’avion déclenche une réaction physique et me tord les entrailles. La mort qui recouvre tout un peuple. Et je comprends vite que je crains plus de mourir que la mort elle-même.

Oui, Alexandre a raison : la mort est très abstraite et pourrait très bien ne pas exister ; en revanche, mourir est une réalité de chaque seconde. Après tout, me dis-je, si je suis mort, c’est une autre histoire et l’on verra alors ce qu’il en est, mais la manière dont cela peut se produire, voilà qui est paniquant. Ma crainte vient de ce qui précède la mort : la souffrance. Je suis effrayé à l’idée d’être blessé, de souffrir, que ma chair soit taillée en pièces, traversée par des morceaux de métal aux bords tranchants. Caché dans une grotte, allongé dans un fossé, traversant une plaine, n’importe où, pendant des mois je vis dans mon corps, dans mes cellules, cette peur atroce.

Mille et mille fois j’imagine la bombe qui touche le sol à quelques mètres de moi : à peine le temps de se contracter, de rentrer la tête dans les épaules en s’aplatissant au sol, que la terre vole en éclats. Une explosion foudroyante, du métal épais, déchiré en une fraction de seconde, la poussière, les pierres qui giclent à une vitesse inouïe… Je suis propulsé à plusieurs mètres. Violent coup dans les reins, mauvaise réception. Douleur stridente. Je fais des mouvements de bras dans le vide, battant la poussière comme un nouveau-né. De la terre pénètre mon nez, ma bouche, je suffoque, vacillant, je trébuche dans les débris et réussis finalement à me laisser tomber à l’abri. Les oreilles bourdonnantes et la tête dans un étau, je reprends lentement conscience de ce qui vient de se passer. L’atmosphère est saturée. Mes narines me brûlent. Bouche grande ouverte, je respire tel un poisson posé sur une ardoise…

Je secoue la tête, regarde les hommes indifférents qui somnolent autour de moi ; le ronronnement de l’avion s’estompe, il ne s’est rien passé. Il ne se passe rien, il ne se passe jamais rien, ou alors c’est rare et indicible. Des centaines de bombardements imaginaires pour une poignée de réels. Et ces rares fois où quelque chose se produit vraiment, c’est trop soudain, trop rapide, trop inattendu, trop violent. Alors les mots comme les pensées n’ont plus d’importance face au vacarme, et l’on ne réalise qu’après ce à quoi on vient d’échapper.





Je suis assis, les jambes pliées devant un paysage monotone, des montagnes, de la poussière ; tout n’est que ravage et destruction. Décennies de gâchis. Une lame de vent frais s’engouffre contre mes os et caresse mon visage. Je ne devrais pas être là, ce n’est pas ma terre, je suis un gamin, je suis loin de chez moi. Mes rêves sont alors les seuls moments qui me raccrochent à la vie et, au matin, le choc est violent lorsque j’ouvre les yeux. Putain, c’est ici la réalité ? J’ai faim, je suis blessé, j’en ai marre. Et toi tu es là, partout. Tes yeux sont ouverts et la terre s’y est engouffrée. Deux fentes blanchâtres, mates, sans humidité. Deux yeux qu’une seule volute de fumée de cigarette, hier encore, faisait pleurer.





Le problème avec toi, c’est que comme tu fais peur, affreusement peur, on ne pense jamais à toi, on n’en a pas envie. Moi, c’est l’inverse, je veux comprendre. Tu nourris d’étranges mémoires. Cela n’est pas anodin. Tu es là, majestueuse, rêvée, au milieu d’un pays de chair morte. Je suis devenu reporter de guerre pour te voir, toi que nulle tombe n’attend sur cette terre, toi qui refuses d’éteindre la soif de combat, de guerre, de sang, tu sembles régner à jamais sur la surface du monde. Les hommes regarderont leurs frères disparaître sous les pelletées de gravillons. Aiment-ils cela ? Mon attirance pour la mort alterne sans cesse entre lyrisme et schizophrénie. Je suis un spectateur abasourdi qui veut comprendre comment les hommes font de telles choses. Ils meurent et se tuent, et la véritable question n’est-elle pas : comment font-ils pour vivre ? En quittant l’enfance, je me suis enfoncé dans ce monde, je ne suis pas né sur Terre, j’y ai été jeté, amalgamé, plongé dans la matière, dans l’organique, dans ce qu’il y a de plus dense, de plus poisseux. Dans la lutte et la peur jusqu’aux épaules.

Parcourir le monde m’a appris que des enfants sont frappés sans raison, je vois leurs larmes, leurs regards m’obsèdent. Je sais que des femmes meurent pour rien, c’est inacceptable et cela se reproduit sans cesse, rien n’y fait. Je sais que de jeunes garçons par millions tuent sans comprendre et cela dure depuis toujours. Pourquoi ?

« On amena deux autres condamnés ; et ces deux regardaient tout le monde avec les mêmes yeux, suppliant silencieusement en vain qu’on les secourût, et ne comprenant manifestement pas ce qui allait se passer et ne pouvant y croire. Ils ne pouvaient y croire parce qu’ils étaient seuls à savoir ce que signifiait pour eux leur vie, et parce qu’ils ne comprenaient pas et n’admettaient pas qu’on pût la leur enlever. Pierre se détourna de nouveau pour ne pas voir, et une explosion formidable frappa de nouveau ses oreilles, et il vit au même moment de la fumée, du sang, et les visages pâles et effrayés des Français qui, les mains tremblantes, s’affairaient de nouveau près du poteau en se bousculant. Pierre regardait autour de lui, respirant avec peine comme s’il se demandait : que se passe-t-il donc ? La même question se lisait dans tous les regards que croisait Pierre. Sur les visages des Russes, des Français, soldats et officiers, sur tous sans exception, il lisait le même effroi, la même horreur et le même combat intérieur. “Mais qui donc finalement fait cela ? Ils souffrent comme moi ! Qui donc ? Qui ?” La question jaillit en lui comme l’éclair5. »

Mais qui donc fait cela ?

Cette question me hante. Les hommes ne rêvent-ils que de se déchirer les uns les autres ? Ils semblent même y être poussés contre leur volonté. Mais aucune bête ne fait cela. Et si la question éveille en moi une telle soif de réponse, c’est que je m’y trouve mêlé, à cette humanité folle de rage. Le fort, le soldat, le muscle, la sueur et le choc des corps qui se saisissent, l’absence d’appréhension que certains hommes au combat montrent face à la mort, la capacité incroyable de résistance d’autres, une peau mate et tendue, une charpente ferme, une épaule puissante, tout cela me réveille, me rappelle furieusement quelque chose, fait éclore en moi amertume et jalousie. Je retourne inlassablement sur les lignes de front pour cette idée irréelle nourrie de mon imaginaire. Est-ce un héritage ? Si la question me taraude, je dois admettre éprouver une admiration inconsciente et inavouable, aussi, pour la guerre. Une partie obscure de moi-même s’exprime, là. Mais alors je me sens seul dans un monde vide. Emporté hors du temps, il m’est arrivé d’errer prudemment aux frontières de la folie.

Et puis il se passe quelque chose, dix ans plus tard : sur une position tenue par l’armée indienne, très haut dans le Cachemire, alors que « le Dieu de la guerre » (nom donné par les forces indiennes à leur artillerie) lance une pluie d’obus de 105 sur les positions pakistanaises, et même quelques monstrueux 155 tirés par des obusiers de campagne suédois Bofors flambant neufs, un tir, un seul tir de réponse s’écrase très loin de moi, une petite volute de terre qui s’envole dans le vent, un bruit étouffé qui me parvient avec retard, et je comprends que je peux mourir. Soudain, je ne suis plus immortel. Mais il va se passer bien des choses avant cela. Pour le moment, je suis seul, à peine sorti de l’adolescence, mes parents me croient au Pakistan voisin en train de faire un reportage dans les camps de réfugiés afghans. Moi je suis sur la terre de la guerre. J’ai plongé pour une vie.

Mon regard s’aventure à nouveau sur le paysage : des montagnes noires partent dans les nuages. Dans la vallée, des bandes de verdure forment sur les contours des rivières des scarifications ordonnées. Des villages pas bien grands s’éparpillent en soleil, à l’image du dessin qu’imprime une roquette en explosant sur un mur de ciment.





6


Une présence impalpable

Quelques semaines avant mon vingtième anniversaire, de retour à Paris après cet intense premier reportage de guerre, je ne suis plus qu’un squelette aux yeux éteints. Alors que l’été éclate sur la capitale, que les jeunes filles sont belles, fraîches et peu vêtues, je redécouvre avec difficulté un monde sans violence.

Ici, en apparence, la guerre est lointaine et abstraite. Le souvenir de ce que les hommes firent au cœur de l’Europe alors que mon père n’avait pas vingt ans s’évapore dans des réécritures naïves. Chez nous la mort semble apprivoisée, contenue, propre. Les corps de ceux que l’on enterre — lorsqu’on accepte de les voir parce qu’on a confié à d’autres le soin de s’en occuper — sont blancs, lisses et poudrés, pas d’odeur de merde, de sang qui colle sous les ongles ou dans les plis des phalanges, pas de masse informe, pas de chair déchirée, d’os broyés. Ils sont propres, maquillés et coiffés. La mort est sans violence, alors les hommes l’ignorent, l’oublient. Certains vont même jusqu’à croire que « ça n’arrive qu’aux autres ».





C’est dans ce monde tranquille qu’un beau jour, un autre membre de ma famille s’efface : ma tante, une femme érudite et râleuse et célibataire, enseignant le français dans la banlieue de Londres, à Reading. Je lui avais écrit une lettre, ce que je faisais rarement — jamais d’ailleurs ! Mais un jour, subitement, j’avais éprouvé le besoin de lui dire que je l’admirais, que je l’aimais. Quelques semaines après, nous apprenons qu’elle est mourante. Elle n’a pas voulu nous embarrasser avec « ça » : un cancer d’un peu tout entre la tête et le ventre, en phase terminale. Tante Georgette, la tête, la réflexion, le savoir et l’intransigeance. La solitude aussi. Je prends un vol pour Londres, pour une dernière fois lui toucher la main, voir son visage, son regard. Je passe le week-end auprès d’elle. Après le décès de Lise, elle est devenue ma nouvelle grand-mère. J’ai devant moi maintenant une petite carcasse de vieille femme arrachée au passé. Elle m’a suivi jusqu’à aujourd’hui alors que des pans entiers de mon passé et avec eux des dizaines de personnes ont disparu de ma mémoire. Quelque chose en moi a été impitoyable et tout s’est évanoui comme une ancienne vie dont on hérite mais dont on ne sait rien.

À regarder ce corps tordu au fond d’un lit trop grand, je pense que ça a l’air épuisant de mourir. Voilà presque trois semaines qu’elle ne mange et ne fume plus. Dimanche matin, je mets mon visage tout près du sien, mon regard dans ses yeux, sa main se porte alors sur ma joue tandis que la mienne caresse ses cheveux blancs. C’est notre adieu. Maladie, souffrance, épuisement, et elle conserve toute sa conscience. À cet instant elle s’exprime encore, la plupart du temps d’un simple mot pour dire l’essentiel : « Douleur ! », pointant le doigt sur son ventre. Plus tard, dépassée par tant de paroles autour d’elle, elle a la force de sommer les infirmières de se taire : « Dire… nurses… faire ce qu’elles ont à faire… pas parler… Silence… total… silence… total… ! », d’un ton qui à son habitude n’autorise aucune remarque.

— C’est long… c’est long…, ajoute-t-elle.

Quand je reviens dans l’après-midi, elle n’est plus là, et pas encore partie. Son visage a un peu plus cette teinte blanchâtre. Un mince filet jaune coule sur sa joue depuis la commissure des lèvres jusque sur les draps et l’oreiller. Sa respiration est très faible avec de longues pauses pendant lesquelles nous guettons un tremblement, quelque chose qui nous laisserait penser que ça y est. Et ça n’y est pas, elle inspire à nouveau, si faiblement. Pendant une demi-heure je lui tiens la main, sans force, regardant son visage, la croyant partir mais elle ne partant pas. Le soir elle vit encore, sans avoir repris connaissance.

— Pas regarder, pas parler.

Au moment de quitter la pièce, je pose ma main sur son front, il est humide de transpiration. Un baiser, une caresse, quelques mots, avec le souvenir de son sourire difficile et de ses mercis du matin. Je me rappelle que ma dernière lettre lui a fait du bien. Puis elle est morte. Dans les dernières minutes du premier jour de printemps, au cœur de la nuit, toute seule au fond de sa chambre, sans déranger personne, son cœur a finalement arrêté de battre. Alors éclate en moi la certitude qu’une autre aventure commence pour elle, loin des souffrances du corps, loin de sa maladie, de la solitude, loin de la vie des hommes. C’est pour moi une expérience très forte.

Les infirmières lavent son corps. Vision de ces mains expertes soulevant un être bien léger, sa tête lourde partant en arrière, seulement retenue par un cou trop fin, comme celui d’un petit oisillon mort. Exactement comme celui d’un petit oisillon mort.





Je t’ai vue, cette fois-ci, dans l’hôpital de Reading ! Je t’ai vue, pour la première fois de ma vie. Tu étais là et je t’ai vue ! Ça s’est produit dans un temps assez irréel. Tu étais là, palpable devant moi, à quelques centimètres. Alors que mes yeux étaient plongés dans ceux de ma nouvelle grand-mère, j’ai senti son âme emplir toute la pièce (je vais l’appeler comme ça pour l’instant). Quelque chose de bien plus grand et volumineux que ce petit corps rongé habitait la chambre, vibrait autour de nous. Et moi, d’une manière ou d’une autre, j’étais imbriqué dans cette âme. Nous formions alors quelque chose d’unique, ma nouvelle grand-mère et moi, deux âmes mélangées, comme un seul être. Aussi son départ tout proche a-t-il eu une réalité puissante.

Je t’ai vue, les yeux dans les yeux, à travers notre sang, nos cœurs, les mémoires de notre famille, lorsque ma grand-mère plongeait son regard dans le mien comme seule peut le faire une personne qui se meurt. Oh, quelle vérité ! Quel amour ! Quelle simplicité ! Nous savions à cet instant que nous ne nous reverrions plus jamais et il n’y avait pas de révolte, mais une sereine acceptation, une attente. À cet instant nous n’aurions pu être plus proches et pourtant c’est elle qui partait mourir, qui en était consciente et soulagée, et moi qui restais. Être devant la frontière, le passage. Te voir, toi !

Soudain s’est imposée la certitude qu’alors rien ne s’arrête. Tu n’existes pas, alors pourquoi je crois encore en toi ? Pourquoi j’ai encore peur ? Je l’enviais d’être au commencement d’une autre vie. Elle m’emmenait à ce moment d’éternité, hors du temps, là où tu fais croire à tout le monde que tu existes. Tu es un moment volé aux esprits. J’étais sur la frontière avec toi. Je te voyais. Et j’ai dû oublier.

— Après moi…, a dit ma tante Georgette.

Nous y voilà, « après moi… » mais ce « moi », il est où ? Petit oiseau de femme volatile et solitaire, elle est partie toute seule dans la première nuit du printemps. Le corps a été brûlé le jeudi suivant. Charpente humaine qui disparaît dans les flammes. Une enveloppe froide et rigide glissée au fond de la fournaise. Le feu qui consume la chair en quelques secondes, fait éclater les os. Bientôt il n’est resté de son passage sur terre qu’un petit tas de cendre que nous avons dispersé dans le vent au pied des arbres qui bordaient l’horizon. Disparition.

— Silence… total… Je suis venue, je suis partie.

Mais alors, si tu n’existes pas, de quoi a-t-on tous peur ? De vivre. De vivre ? Serait-ce vivre qui effraie ?





7


Refuge

Je retourne vers la guerre, encore et encore. Je savoure cette peur qu’elle distille en moi, l’adrénaline qui fait éclater le cerveau. Mais en même temps, il faut le dire, j’aime aussi cette terre d’Asie centrale pour ce qu’elle offre de paix et de rencontres. Il y a les guerriers et aussi d’autres mémoires. La peur, mais également un enseignement très ancien. Un souvenir qui se manifeste çà et là, avec stupeur. Les années passent et la crainte remplace progressivement l’insouciance. Je comprends de moins en moins ce que je fais là, sous le feu ennemi, moi qui n’en ai pas.

Jusqu’à ce que la vie passe par moi : je deviens père. Un jour ma fille naît. Cet être qui me reconnaît et qui instantanément change ma vie à jamais. Elle a le visage de l’amour éternel et absolu, indiscutable. Plus aucun doute alors. Pourtant je te cours encore derrière. Qu’est-ce qui me manque ? Ma fille, ma vie, pleine, totale et évidente, et il me faut encore fuir, partir dans les montagnes, sur les pistes minées, sous les tirs, dans ces lieux où seuls mes rêves offrent de vrais refuges, tant le réel n’est que peur. Je vais bientôt comprendre.





Le parage est familier. Le sol est revêtu de pavés que je ne sens pas sous mes pas. Est-ce un pont ? Une route de village ? L’architecture du lieu comme la perspective manquent de densité. Seul mon corps semble avoir un poids. Un corps un peu secondaire, comme si j’en connaissais la vraie nature. Je vois, touche et respire, mais c’est une partie différente de moi-même qui ordonne toutes ces activités. Mes mouvements, mes prises de décision, tout est plus fluide, harmonieux, dépassionné. En somme, je ne pense pas à ce que je dois faire : aller par là ou par ici. Je fais, j’agis dans l’instant et, par automatisme, je suis juste. Dès que je crois devoir réfléchir à telle ou telle information que m’apporte un de mes sens, je perds une fraction de seconde le bénéfice de ma prescience intérieure. Il y a une sorte de porche là-bas, une entrée qui donne sur quelque chose de connu. Mais quoi ? Dois-je ou non y aller ? À peine posées, ces questions se dissolvent comme si je ne les avais jamais formulées. Je marche dans une direction, reviens sur mes pas. Le temps même est différent. Élastique, mobile. Chaque seconde possède sa durée propre en fonction de ce qu’il advient d’essentiel alors qu’elle s’écoule. Se déplacer est instantané.

Lorsque soudain je l’aperçois, le temps se fige, s’arrête, n’existe plus. Une femme est apparue subitement devant moi, je ne l’ai pas vue approcher. Nous sommes proches, instantanément. Sa démarche est légère et heureuse. Le mouvement simple des volants de sa robe courte ajoute à la tranquillité du personnage. Elle a les épaules nues, les mollets fins. Elle est prodigieusement belle. C’est son visage qui s’impose en premier. Elle est belle, tellement belle. Des cheveux bruns coupés court à la garçonne, un peu en désordre. La peau de son visage est rose-ambre. Et ses yeux, ses yeux si apaisants tant ils expriment la pureté de son esprit, une infinie douceur. La voilà devant moi, elle passe. Soudain nous nous connaissons. Assez pour que sans autre formalité je lui prenne délicatement la main. Elle se laisse faire, tourne son visage vers moi, souriante, la nuque délicate et troublante. Pas un mot n’est échangé. Mais déjà tout se dit entre nous, dans les gestes, les attentions. J’attire cette main à ma bouche et y dépose un baiser feutré, du bout des lèvres.

— Tu es là.

— Il est doux, ce baiser, me répond-elle en effleurant furtivement ma main à son tour.

Elle baisse légèrement la tête de côté. Je perçois son sourire, son bonheur. Avec tendresse, je ramène mes bras autour d’elle, elle qui se laisse envelopper, protéger. Non que je sente une faiblesse. C’est de moi seul qu’elle attendait cela. Il ne nous vient pas une seule fois à l’esprit de nous demander qui nous sommes, d’où nous venons ou comment nous nous connaissons. Un amour d’une intensité sans pareille existe entre nous et l’on se rencontre enfin.

— Je t’aime, lui dis-je avec certitude.

Elle me regarde. Oh, ce regard, ce sourire ! et elle me dit :

— Moi aussi.

Violente douleur dans le corps ! Je fixe cette femme, cet amour absolu, sans comprendre ce qui se passe. Puis elle se désagrège doucement, ainsi que progressivement tout l’univers autour de nous.

Devant moi ce n’est plus qu’un voile d’hallucination. Dans mes veines le sang devient du plomb, des douleurs se réveillent, dans le thorax, sur le visage, dans les os. La nausée apparaît ainsi que le feu dans la poitrine.

J’ouvre un œil.

Abri souterrain, ligne de front. En plein désert. La rancœur, la haine resurgissent. Les muscles de mes épaules, de ma nuque se contractent. Une folie se rallume au fond de mes yeux. Ça y est, je ne me souviens plus d’elle, je suis réveillé. D’où est-ce que je reviens ? Ce rêve qui s’est évaporé, où a-t-il eu lieu ? Il était trop vrai, trop réel, elle existe quelque part. Mais où ?





Je saute dehors, la nuit protège encore les hommes. Les jeunes combattants s’éveillent. Masse fluide de corps brûlants, de vêtements dépenaillés, d’étoffes aux couleurs ternes possédées par la crasse, tenant des armes neuves, impatientes. Et la journée s’ébranle dans un nuage de poussière, vers la guerre, la mort et l’indispensable peur. Je suis englouti dans les ténèbres. Je suis vivant, réveillé, quelque part sur la Terre, et ça n’a aucun sens. J’ai envie de vomir. Il y a encore quelque chose qui ne va pas, et c’est dangereux.

Et nous appelons ce monde la réalité.





8


« Seule la peur de la mort existe »

Après l’accident, pourquoi ai-je cherché mon frère par-delà la mort ? Je m’y préparais depuis l’enfance. Je voudrais aussi que mon père n’ait plus peur. Que ma mère n’ait plus cette douleur qui la terrasse parfois. Je leur ai téléphoné pour leur annoncer que leur fils venait de mourir. À mes parents. À celle qui nous a portés dans son ventre, à celui qui nous a tenus dans ses bras forts…





Au-delà de la peine et de la douleur, la mort peut-elle être autre chose que cet instant terrifiant et redouté ? Pourquoi face à la mort certains réagissent-ils avec violence, d’autres avec désespoir, colère ou effroi ? Pourquoi la mort d’un être cher provoque-t-elle dépression, repli sur soi, traumatisme ? Pourquoi est-elle douloureuse ? Nous sommes tous confrontés à la mort, à celle de nos proches comme à la nôtre. Cela ne devrait pas représenter un sujet tabou. Chargé d’une émotion intense, craint, parfois insoutenable, oui, mais pas tabou. Tous le disent, médecins, accompagnants de fin de vie, parents, enfants à qui cela fut possible : nous avons tant à gagner à parler de ce qui nous effraie, à observer calmement l’inéluctable en prenant notre courage à deux mains. À regarder ce moment crucial de notre vie en face — n’en est-il pas le dénouement ? — nous avons tant à gagner. Pourquoi contre toute raison traversons-nous l’existence comme si nous n’allions jamais mourir ? N’est-ce pas la source de notre souffrance, plus que la mort elle-même ?

Mon jeune frère est mort à trente ans, devant mes yeux. Son décès cristallisa la question de la mort au cœur de ma vie. Tous les autres sujets devinrent futiles. Comment continuer à vivre dans l’insouciance alors que l’on réalise que l’on n’est pas immortel ? Comment continuer à se regarder dans une glace si l’on n’affronte pas cette question avec toute la puissance dont la vie qui se débat en nous est capable ? Avec intuition, cet outil de connaissance si particulier et dont chaque être humain est porteur.

La mort de mon frère rend toute fuite impossible. Je ne peux pas me dérober. Je ne veux pas ! Il faut que je sache. Que j’obtienne des réponses. Qu’est-il arrivé à mon frère Thomas à l’instant de sa mort ? Et que s’est-il réellement passé ce jour-là au fond de moi, lorsque j’en ai été le témoin ? Et dans le cœur de nos proches ? Où est-il aujourd’hui ? Est-il d’ailleurs possible de répondre à cette dernière question ? Avec appréhension, mais également une grande clarté d’esprit, j’ai appris de la mort. Je suis parti de l’horreur et de la colère et j’ai atteint une forme d’apaisement. Ce que j’ai découvert tout au long de cette recherche a modifié en profondeur la personne que je suis ainsi que le regard que je porte sur la vie. Parce qu’en fait, c’est de la vie que nous n’avons pas cessé de parler depuis les premières pages de ce livre. La mort n’existe pas, seule la peur de la mort existe, et c’est une peur atroce…





9


Derrière la muraille immense du brouillard

Un soir récent, allongé sur le lit, j’ai la sensation de la mortalité de mon corps. Je sens qu’il est vulnérable, en train de vieillir et qu’il n’est pas éternel. Étrange perception de fragilité. Nette, claire, très présente et très tangible. Est-ce là que commence la peur de la mort ? Dans les hésitations inattendues de son corps ? Mon père vient de dépasser les quatre-vingts ans. Quelles émotions cache-t-il au fond de lui lorsqu’il pense aux années à venir ? Pense-t-il à sa mort ? Comment celle de son fils peut-elle s’inscrire dans sa vie ?

Lui ai-je déjà dit qu’en 1988, déjà, je pensais à sa mort ? Depuis le maquis de la résistance, je confiais à des moudjahiddin repartant vers le Pakistan voisin le soin de poster des lettres pour lui et maman dans lesquelles je leur mentais. Je leur disais être dans les camps de réfugiés, au Pakistan, que tout allait bien, qu’il faisait chaud, alors que j’étais plongé dans la guerre. Je ne leur ai avoué avoir passé tous ces mois en Afghanistan qu’à mon retour. Mais lui ai-je dit que souvent là-bas je pensais à sa mort ? Imaginant que si elle survenait, je n’en saurais rien avant des semaines. Mais pourquoi serait-il mort, il avait à peine soixante ans ? Pourquoi ai-je toujours appréhendé sa mort ? Et toi, papa, tu y penses ?

— Chaque minute, oui ! Tout le temps, j’y pense absolument tout le temps. Heureusement j’ai un palliatif, c’est la peinture. Quand je peins, tout disparaît comme s’il y avait une transposition : je suis un homme qui a peur, mais c’est pas grave, je fais un truc extérieur à moi-même qui s’appelle une peinture.

— Ça fait longtemps que tu éprouves cette peur ?

— Non, c’est venu progressivement, mais disons que la mort de Thomas n’a pas arrangé les choses. Tout à coup la dame frappe sur ton épaule avec sa main, on ne pensait pas qu’elle était juste derrière et l’on s’aperçoit qu’elle y est !

— Et tu n’as pas envie de faire le pari de Pascal ?

— Si, on le fait toujours ! Si je perds, je ne perds rien et si je gagne, je gagne tout. Pourquoi pas ? Mais faire un pari et y croire, espérer, c’est quand même deux choses distinctes !

— Je trouve qu’il y a un côté irrationnel à se dire que rien ne pourra soulager cette peur… la peur de mourir. Si des gens ont trouvé des éléments suffisamment solides pour défendre l’idée d’une existence après, ça m’apaiserait, mais tu sembles dire que non.

— Il y a eu tellement d’opinions contradictoires sur ce sujet qu’on se demande bien, après tout, qui a raison. Qui peut savoir ? Quand l’un dit blanc, l’autre dit noir, et ils sont aussi honorables l’un que l’autre, et comme il y a autant d’opinions que d’individus, finalement à quoi bon continuer à se torturer l’esprit ?

— Mais alors c’est un peu comme si tu refusais cette question ?

— Au contraire ! Mais quand tu te trouves devant… allez, je vais continuer à faire le littéraire, avec Baudelaire : la muraille immense du brouillard. Je ne refuse rien mais derrière la muraille immense du brouillard, tu ne vois rien…

— Moi, je n’accepte pas de ne pas avoir de réponse, et je crois que certaines sont accessibles… Quelle est la première mort qui t’ait vraiment blessé ?

— Celle d’Alfred Rigny, mon oncle.

— C’était quand ?

— En 55, au mois de juin ou fin juillet. C’était mon oncle, je l’aimais beaucoup. J’ai appris sa mort alors que j’étais dans le Pays basque. Je savais qu’il était malade, mais mourant, je l’ignorais. C’est par un télégramme que j’ai appris, j’étais en excursion géographique dans le Pays basque. Il y a eu deux choses. D’abord la stupéfaction de voir ce saut dans l’inconnu, oui, la même stupéfaction que j’éprouverais beaucoup plus tard avec Thomas. Tout d’un coup, Alfred Rigny, où est-il ? Il a disparu… J’étais devant un très beau paysage — je suis très sensible aux paysages — et j’ai eu l’impression que ce paysage me parlait. Il y avait des collines puis des montagnes derrière… C’était comme si mon oncle était là quelque part dans le paysage… Le paysage répondait à la question ! C’est un sentiment qui ne repose sur rien, mais c’est un sentiment très fort.

— C’est-à-dire ?

— Je ne sais pas comment dire… comme si derrière le paysage il y avait quelque chose. Il y avait une réponse. Enfin pas derrière : au-delà des crêtes de la montagne, mais dans l’image qu’on a du paysage. Dans l’image sous-jacente il y avait comme une réponse, quelque chose… mais je sais pas quoi. Où est Alfred Rigny ? La question s’est amalgamée à la vision d’un paysage de montagne très verdoyant dans le Pays basque. Mais c’est incompréhensible.

— Ça t’a soulagé ? Ça a atténué ta peine ?

— Non. Pas vraiment. Le mystère est devenu plus impénétrable encore…





Où est Thomas ? Qui est mon frère maintenant qu’il est mort ? Vais-je le revoir ? Pourquoi instinctivement me paraît-il si important d’avoir ce geste alors que je suis jeté à genoux devant son corps ? Devant le corps de Thomas sur la route, ses mains dans les miennes, pourquoi lui ai-je parlé, leur ai-je parlé à tous les deux, m’adressant au vide au-dessus de leurs corps mêlés de poussière ? Ça a été un réflexe, une chose à laquelle je n’ai pas réfléchi. Une intuition. Tout mon être a ressenti ça comme impératif, la confusion qui habitait nos esprits semblait aussi émaner d’eux, comme lorsque vous connaissez les pensées, les sentiments de la personne à côté de vous sans la regarder. C’est ça : il se dégageait encore de Thomas et de Vadim de la confusion, de la stupeur, et pourtant ils étaient morts. Comment pouvais-je sentir cela malgré ma stupéfaction ? Je faisais encore parfaitement la différence entre mes propres sentiments et cette sensation de vide, d’hébétude, qui provenait bien d’eux.

Ai-je parlé dans le vide, ce matin d’avril 2001, alors qu’un soleil de printemps montait dans le ciel avec majesté ? Bien sûr que non, mais encore va-t-il falloir le prouver. Et, plus difficile, me le prouver à moi-même.





10


Une expérience de mort imminente

Je me plonge dans la question après, bien après. Comme tout le monde j’ai entendu parler du tunnel, de la lumière que ces gens qui ont frôlé la mort disent avoir vue. J’ai également lu ou entendu que parfois les victimes d’accident, une fois ranimées, racontent avoir observé la scène du dessus, comme si elles étaient sorties de leur corps.

En me documentant, je découvre que de très nombreuses personnes vivent ces expériences au cours d’accidents comme celui qui emporta Thomas, sur des tables d’opération ou dans d’autres circonstances. Ils reprennent connaissance après avoir été déclarés morts durant une, deux minutes, parfois plus. Ils ont vécu ce que les médecins nomment aujourd’hui une NDE, en français EMI, « expérience de mort imminente ». Si on avait pu ranimer Thomas et le ramener à la vie, est-ce ce qu’il nous aurait raconté : avoir vu la scène du dessus ? Est-ce que les EMI ne sont pas de simples hallucinations provoquées par des accidents cérébraux, le choc d’une situation extrême, ou je ne sais quoi encore ? Sont-ils morts ? Ont-ils commencé à mourir avant que le processus ne s’inverse ? Serait-ce ça, la mort ?





Je suis assez impressionné par l’une de mes premières rencontres avec une personne ayant vécu une EMI. Il s’appelle Jean, habite Toulouse et a presque l’âge de mon père. Nous faisons connaissance avec beaucoup de simplicité, une amitié s’amorce très spontanément. Jean déborde de vie, de bonne humeur.

L’été de ses vingt ans, il a reçu une balle dans la poitrine qui manqua bien de lui coûter la vie. Un accident idiot. En juin 1949, ce grand et solide gaillard effectuait son service national chez les 1ers hussards parachutistes à Auch, dans le Gers. À l’issue d’une manœuvre, les hommes se rassemblèrent et ordre fut donné de ranger les armes en tripode. Jean coinça son fusil contre lui et attrapa ceux de deux de ses camarades afin de les disposer en faisceau. Le canon d’un des fusils glissa sur la détente du sien, une balle était engagée dans la chambre, le coup partit. Une balle à blanc — mais à l’époque elles étaient en bois — alla se ficher dans sa poitrine, dispersant de nombreux petits éclats à l’intérieur de son thorax. Jean, sérieusement touché, fut projeté en arrière. « Elle avait éclaté dans ma cage thoracique, détruisant la moitié de mon foie, brûlant mon poumon droit et déchirant totalement mon diaphragme6. »

Il est à terre, perdant beaucoup de sang, mais reste conscient tandis qu’on l’évacue sur l’infirmerie de la caserne. La gravité de la blessure est telle qu’il est envoyé à Toulouse sans tarder. Jean perd régulièrement connaissance durant le trajet et c’est dans un semi-coma qu’il aperçoit succinctement le portail en brique rouge de l’hôpital Larrey alors que l’ambulance militaire pénètre enfin dans la cour. La nuit est en train de tomber. Il est blessé depuis plus de cinq heures maintenant et a perdu énormément de sang. Le chirurgien, qui était au cinéma avec son épouse, est prévenu tandis que Jean est emmené au bloc. Il reprend connaissance pendant quelques instants très furtifs puis sombre pour de bon. Après un temps indéfini il se réveille, et la surprise est totale.

« J’étais en haut d’une pièce que je ne connaissais pas, où l’on opérait une personne sous un drap, une personne que je ne voyais pas. Je me trouvais en l’air, regardant le spectacle, intrigué, intéressé. J’étais là, en haut, dans un état particulier, je me sentais ailleurs. Je regardais un corps que l’on opérait mais ça n’était pas moi, comment dire… moi, j’étais en haut. Tout ce qu’on faisait à ce bonhomme en dessous, ça ne me concernait pas7. »

Jean semble reprendre connaissance… au plafond de la salle d’opération ! Il ne reconnaît d’abord pas le corps, caché par un drap et sur lequel s’affairent médecins et infirmières. Il est assez stupéfait de réaliser que c’est le sien ! Toutefois, il n’éprouve pas vraiment d’inquiétude et remarque qu’il peut bouger.

« C’est comme si ma pensée dirigeait mon action. J’avais envie d’aller là, je le faisais. À un moment donné j’ai eu envie de voir ce que faisait le chirurgien sur le corps de ce patient. Et comme si je zoomais instantanément, je me suis rapproché et j’ai vu le scalpel qui déchirait les peaux. J’ai vu ça de très près, comme si je devenais tout petit face à une image énorme. Je voyais à trois cent soixante degrés, devant, derrière. Si vous voulez, je pouvais voir de deux façons différentes, de deux endroits différents. En fait, je ne bougeais pas, je voyais sans changer de ma position au plafond. »

Jean observe la salle, voit même sous la table d’opération où une plaque retient son attention.

« Elle était accrochée au fer de la table, sur le bord. Une plaque de dix-huit centimètres, arrondie de chaque côté et marquée Manufacture d’armes et cycles de Saint-Étienne en lettres blanches sur un fond vert, avec un numéro. Puis j’ai eu envie d’aller voir contre le mur et je l’ai traversé ! Il n’y avait ni fente ni trou. Je me souviens de la confection du mur : des galets de Garonne, du sable, du béton, de la pierre rose de Toulouse. Je suis ressorti de l’autre côté, à l’extérieur, et j’ai vu un garage à vélos où il y avait trois vélos. J’ai vu un porche éclairé au fond, un grand parc. Je suis rentré à quelques mètres de l’endroit par où j’étais sorti. À nouveau dans la salle d’opération, j’ai remarqué un autre phénomène : j’entendais les paroles qu’allaient prononcer les gens avant que leurs bouches ne les formulent. Autrement dit, quand j’entendais une phrase dite par quelqu’un dans la salle, je l’avais déjà entendue à l’intérieur de moi. J’étais dans le cerveau des gens. Je captais la pensée des gens avant qu’ils ne prononcent leurs paroles. C’était curieux. »

Jean est témoin de la suite de l’opération : « Le chirurgien était en train d’extraire du sternum béant une masse sanguinolente qui était vraisemblablement un foie. J’observais toujours : il prit le foie avec sa main droite et, le posant sur sa main gauche, le découpa très doucement, avec d’infinies précautions, à l’aide d’un bistouri électrique8. J’ai été le premier Toulousain à bénéficier de la pénicilline et du bistouri électrique, le foie n’était pas opéré à l’époque. C’est la raison pour laquelle mes parents ont reçu un avis de décès de l’armée, parce qu’ayant vu que mon foie avait été touché, le médecin militaire… »

Très étrangement, ce spectacle ne semble pas émouvoir Jean outre mesure, il ne se sent pas concerné et poursuit son exploration.

« J’ai voulu sortir à nouveau. Les portes de la salle étaient vitrées. En traversant le verre j’ai eu la sensation que mon corps s’est étiré. C’est la seule fois où j’ai senti “se matérialiser” ce que j’étais. Comme un étranglement, comme si je passais dans un… je ne veux pas dire de bêtises, je ne vois pas comment je pourrais expliquer… c’est pas évident. J’ai senti que je m’allongeais légèrement… »

Dans le couloir, Jean arrive sur une pièce où se trouvent des robinets d’eau, il traverse des dortoirs sans plus se soucier des murs et des portes puis revient une nouvelle fois dans la salle où l’opération suit son cours, presque au moment où une des infirmières commence à se sentir mal.

« J’ai senti qu’elle allait tomber dans les pommes, j’ai senti ce vide en elle, c’est une sensation physique que j’ai perçue. »

Il assiste aux échanges qui ont lieu dans la salle entre médecins et infirmières, puis se sent à nouveau attiré vers un point de la salle…

« Je suis au-dessus de ce corps qu’on continue à charcuter, je descends légèrement puis je suis remonté dans ce qui ressemblait soudain à un tunnel, un espace qui devenait de plus en plus noir à mesure que je m’y engageais. La salle d’opération avait disparu. Dans ce tunnel, il y avait comme des nuages mais ce n’était pas des nuages… Au-dessus il y avait une sorte de voile bleu qui flottait. Je suis sorti dans un espace noir, mais d’un noir ! Il ne se passait rien, je ne sais pas combien de temps ça a duré, peut-être seulement une fraction de seconde. Et puis, brusquement, j’ai vu une lueur, une clarté que je distinguais mieux au fur et à mesure qu’elle s’approchait de moi. C’était juste un point, puis elle est devenue quelque chose de… pour la décrire je ne saurais vraiment pas… c’était fabuleux, énorme. Mais ces mots ne veulent strictement rien dire… c’était une lueur, une lumière… une lumière bleutée, légèrement bleutée et cette lumière, elle était… vivante. Elle m’a parlé et elle était pleine d’amour. Comment une lumière peut-elle être pleine d’amour ? Ça a été le plus grand moment de ma vie, j’étais dans une euphorie et un bonheur… une joie… j’étais transporté, incroyablement heureux. Et puis cette lumière m’a parlé ! On a parlé un moment. C’était pas un dialogue, c’était… du ressenti. J’ai même senti que je savais tout, que je connaissais tout. Je sais qu’à un moment j’ai su ! Quand je me suis réveillé, je ne savais plus rien… Je n’ai aucune idée de combien de temps cela a duré. Quelques secondes, quelques minutes, je ne sais pas. Toujours est-il qu’à un moment donné, je suis redescendu et la lumière s’est éloignée de moi. En fait, je pensais que la lumière partait, mais c’était moi qui redescendais. Si vous voulez, autant j’ai été heureux auprès de cette lumière, autant j’étais catastrophé de la quitter. Terrible, terrible… mais elle m’a laissé prendre une étincelle que j’ai toujours en moi… Je suis revenu au-dessus de mon corps et je l’ai réintégré par la fontanelle. Je ne me souviens pas de comment j’étais “sorti”, puisque quand je me suis “réveillé”, j’étais au plafond, mais je me suis senti rentrer dans ce corps qui est devenu le mien à ce moment-là, et seulement à ce moment-là. Je l’ai épousé comme une main épouse un gant. Je me rappelle mon “moi” pénétrant jusqu’au bout de tous les doigts de pieds. C’est là que j’ai recommencé à souffrir. »

Jean s’endort. Il retrouve la souffrance et le noir. « J’avais horriblement mal. Je souffrais à nouveau, je vivais à nouveau9 ! »

« Tant que je n’ai pas eu la certitude que ce que j’avais vécu était vrai, pendant dix à douze jours ça a été un calvaire. Une fièvre de cheval me terrassait malgré la pénicilline toutes les trois heures, je suis monté jusqu’à quarante et un de fièvre. Mais bon, je sortais des parachutistes, je faisais beaucoup de football, de sport, j’étais costaud… mais j’avais soif, soif ! Lorsque j’ai pu me soulever un peu… je me suis levé et je suis allé boire là où j’avais vu des robinets durant mon EMI. Je reconnaissais le couloir… »

Et ils sont là, les robinets ! Là où Jean se souvient de les avoir vus alors que son corps était ouvert sur une table d’opération et qu’un chirurgien tenait son foie dans sa main droite ! Comment pouvait-il savoir cela, alors qu’il était dans le coma en arrivant à l’hôpital Larrey ? La présence de ces robinets à l’endroit où il les avait vus l’impressionna beaucoup.

« C’était le premier point, la confirmation… ça m’a rassuré de savoir que j’avais bien vu ce poste d’eau. »

Quand Jean est suffisamment remis et regarde par la fenêtre de l’hôpital, il constate là encore que le garage à vélos mais aussi le parc sont conformes à la vision qu’il en a eue la nuit de son opération. Tout devient cohérent, mais si vertigineux.

« C’était pour moi un tel bonheur ! Physiquement, je n’allais pas bien, mais ça n’avait aucune importance. Ce qui était important, c’était que ce que j’avais vu soit vrai. Ça, c’était important. J’étais heureux… »

Jusqu’à ce qu’il en parle à son chirurgien.

« J’avais un trou de vingt-sept centimètres de profondeur avec des morceaux de foie qui remontaient et qu’il m’enlevait régulièrement. Un jour je lui ai dit qu’il avait mal fait son travail : “Pendant que vous aviez mon foie dans votre main gauche, que vous l’avez passé dans votre main droite et que vous l’avez entaillé, vous avez mal fait votre travail.” Il me dit : “On te l’a raconté ? — Non, je l’ai vu.” »

Et Jean de lui parler de son expérience en détail : « Je lui racontai alors ce qui m’était arrivé, comment je l’avais vu m’opérer depuis le haut de la salle d’opération. Il était intrigué et proposa que nous en reparlions. Plus tard, alors qu’il me demandait encore des détails sur les “visions” que j’avais eues, je lui parlai de la plaque sous la table d’opération10. » Jean mentionne la plaque Manufacture d’armes et cycles de Saint-Étienne qu’il aurait aperçue en passant sous la table lors de l’opération. « Alors il me dit : “Enfin, il y a dix ans que j’ai cette table, je sais bien qu’il n’y a pas de plaque, je vais aller voir.” Il y est allé et cinq minutes plus tard il est revenu, blanc comme un linge. “Elle y est !” me confia-t-il. Il était très, très ému. »

On le serait à moins ! Voilà un patient qui raconte à son chirurgien avoir fait une longue promenade dans les airs pendant que ce dernier était en train de tenter de le ramener à la vie.

Une question me taraude alors que je quitte Jean et me dirige vers la gare afin de rentrer à Paris : comment avait-il bien pu observer — et se souvenir — de tous ces détails survenus lors de son opération, alors même que son corps meurtri gisait sur la table d’un hôpital où il n’avait jamais mis les pieds auparavant ? Et qu’il était inconscient ! Imaginez-vous décrire une pièce dans laquelle on vous aurait placé alors que vous êtes en train de dormir, que vous avez un masque sur les yeux et que vous ignorez tout de l’endroit ! Jean est-il réellement sorti de son corps ?





Ces visions de tunnel que rapportent des accidentés, cette impression de flotter au-dessus de son corps, ces anecdotes que vient de me raconter Jean et dont témoignent tant d’autres personnes à travers le monde ne seraient pas forcément dues à des hallucinations ? Et ces gens rapportant des EMI étaient-ils vraiment morts lorsqu’ils firent ce type d’expérience ? Il me faut absolument savoir ce que la science pense des EMI, ce que des neurologues, des médecins, des anesthésistes, ces professionnels quotidiennement en contact avec des personnes en fin de vie pensent de ces cas. Que s’est-il passé pour Thomas durant ces secondes qui ont suivi l’accident ? À cette question, des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et même d’enfants semblent pouvoir me répondre. Des dizaines de milliers de gens qui avaient commencé à mourir… mais qui ont été « récupérés » avant que le processus ne soit irréversible.

Et puis, une nuit d’hiver, je fais ce rêve, comme une information qui s’impose et, au matin, je reviens avec cette phrase en tête : même quand on meurt vraiment, c’est-à-dire lorsqu’on ne revient pas pour raconter, ce qui se passe alors est identique à ce que rapportent les témoins d’EMI.





11


La lumière et l’obscurité

Je quitte Jean, et Toulouse, avec le sentiment qu’une piste sérieuse s’est ouverte. De la lumière. À la gare je suis en avance. Au kiosque à journaux, un peu absent, je feuillette trois magazines en laissant s’égréner les minutes puis je tombe devant le livre événement de l’automne, que j’achète. Une impulsion, un peu de gêne, de l’impatience aussi, cette excitation qui précède l’ouverture d’un nouveau livre dont on pressent qu’il ne vous laissera pas intact. Les Bienveillantes. Pourquoi ai-je acheté ce livre ? Pourquoi me suis-je replongé dans l’horreur ? « Et, comme du fond des mers, des abysses glacés de l’oubli, surgissent des sentiments, des pensées dont on avait perdu depuis longtemps la trace11… »

C’est réellement aujourd’hui, en écrivant ces mots, que je réalise combien en moi s’affrontent ces deux figures : la lumière et l’obscurité. J’ai des dossiers à lire, d’autres livres m’attendent, mais j’achète Les Bienveillantes quelques heures après avoir entendu Jean. Ce n’est pas anodin, je m’en rends pleinement compte maintenant. Une partie de moi veut retrouver la guerre, l’obscurité, après avoir été éclairé par Jean. C’est incroyable, je n’avais pas saisi cela jusqu’à maintenant. Je suis ces deux extrêmes, mais tous les êtres humains ne le sont-ils pas justement ? Je quitte Jean, et reviens sur Paris en glissant dans l’horreur. Cinq heures de voyage engloutis, et je ne quitte pas ce livre. Durant les cinq jours qui suivent, je l’avale jusqu’à la nausée, je m’y plonge, j’y disparais, j’exprime une partie de moi. Oh, comme il est douloureux de le reconnaître ! Comme il e