Main La mort leur va si bien
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La mort leur va si bien

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« Cher Monsieur Bryce,Hier soir, vous avez accédé à un site que vous n’étiez pas autorisé à visiter. Vous avez de nouveau essayé d’y accéder ce soir. Nous n’apprécions pas les visiteurs non sollicités. Si vous parlez à la police de ce que vous avez vu ou si vous essayez encore d’accéder à ce site, ce qui va arriver à votre ordinateur arrivera à votre femme, Kellie, à votre fils, Max et à votre fille, Jessica. Regardez et réfléchissez bien.Vos amis de Scarab Productions »S’il avait eu le moindre soupçon de l’effet dévastateur qu’un CD, trouvé sur la banquette d’un train de banlieue, allait avoir sur sa vie, Tom Bryce l’aurait sans doute laissé là où il était…
Year:
2012
Language:
french
ISBN:
c5c27c8fe9db7482f05d9023593e4b77031fff1e
File:
EPUB, 1.88 MB
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1

mort mène le bal

Language:
french
File:
EPUB, 704 KB
2

La Mort lente de Torcello

Language:
french
File:
EPUB, 1.52 MB
PETER JAMES





LA MORT LEUR VA

SI BIEN

Traduit de l’anglais

par Raphaëlle Dedourge





Pocket





Remerciements


Je suis immensément reconnaissant envers le commissaire Dave Gaylor, de la police du Sussex, aujourd’hui à la retraite. Il a non seulement généreusement accepté d’être le modèle du personnage de Roy Grace, mais m’a également fait de nombreuses suggestions pour ce roman, lisant et relisant le manuscrit à différentes étapes de sa conception. Il m’a aussi ouvert plus de portes dans les services de la police – au Royaume-Uni et à l’étranger – que je n’aurais pu l’espérer.

Je remercie de tout cœur les nombreux membres de la police du Sussex, qui ont été extrêmement tolérants vis-à-vis de mes intrusions, si accueillants et d’un grand secours. En particulier le commandant Ken Jones, pour son très aimable soutien. Mais aussi les lieutenants Paul Hastings et Ray Packman, l’enquêteur John Shaw et toute son équipe du service de cybercriminalité, qui ont montré tant d’enthousiasme et m’ont aidé à mettre au point un passage clé de cette histoire. Merci également au commissaire Kevin Moore, à l’inspecteur Andy Parr, au commissaire Peter Coll, au lieutenant Keith Hallet, du service Holmes, à Brian Cook, chef de l’identité judiciaire, à l’inspecteur William Warner, à Stuart Leonard, chef des techniciens de scène de crime, au commandant Amanda Stroud et au lieutenant Louise Pye, du bureau d’aide aux victimes, à Tony Case, chef du siège de la PJ, et à Daniel Salter, informaticien.

J’ai reçu une aide précieuse de Peter Dean, Nigel Kirkham et Vesna Djurovic, médecins légistes, et je remercie chaleureusement toute l’équipe de la morgue de Brighton et Hove, Elsie Sweetman, Sean Didcott et Victor Findon.

Je suis aussi reconnaissant envers Tony Monnington et Eddie Gribble pour les informations qu’ils m’ont données à propos des produits chimiques et de leur utilisation, envers Phil Homan, spécialiste des hélicoptères, Sue Ansell, pour les questions juridiques, et Chris Webb, mon équipe de soutien à lui tout se; ul, sans qui j’aurais sombré quand mon ordinateur portable a été volé, à l’aéroport de Genève. Merci à Imogen Lloyd-Webber, Anna-Lisa Lindeblad et Carina Coleman, qui ont lu mon manuscrit à différentes étapes et m’ont apporté des idées lumineuses.

Je dois également des remerciements à Carole Blake, mon fabuleux agent, pour son travail acharné et ses conseils pratiques (et ses superbes chaussures !), à Tony Mulliken, Margaret Veale et tous ceux de Midas ainsi qu’à la fantastique équipe de Macmillan, mon éditeur. Vous avez tous été d’un soutien incroyable, et j’en suis très touché.

Pour en citer quelques-uns, n’oublions pas non plus Richard Charkin, David North, Geoff Duffield, Anna Stockbridge, Ben Wright, Ed Ripley, Vivienne Nelson, Liz Johnson Caitriona Row, Claire Round, Claire Byrne, Adam Humphrey, Marie Gray, Michelle Taylor, Richard Evans, et ma formidable éditrice, Stef Bierwerth, qui est simplement la meilleure ! Et, de l’autre côté de la Manche, un immense « danke ! » à mon éditeur allemand, Scherz, et à son équipe pour son soutien inébranlable. Notamment à Peter Lohmann, Julia Schade, Andrea Engen, Cordelia Borchardt, Bruno Back, Indra Heinz, et l’exceptionnelle Andrea Diederichs, éditrice, guide touristique et conseillère en shopping !

Merci, aujourd’hui comme hier, à mes fidèles amis à quatre pattes Bertie et Phoebe, qui sentent immanquablement quand j’ai besoin d’une petite promenade – mais qui ne savent pas encore préparer les Martini.

Enfin, et surtout, le plus grand des mercis à mon Helen chérie, dont l’inépuisable soutien m’a si souvent donné de l’énergie tout au long du chemin.

Le dernier des mercis vous revient à vous, lecteurs. Merci pour tous vos mails et tous vos encouragements. Ils sont tout pour moi.



Peter James

Sussex, Angleterre

scary@pavilion.co.uk

www.peterjames.com





À Helen.





1


La porte d’entrée de ce qui, dans le temps, avait été une élégante maison mitoyenne s’ouvrit et une jeune femme élancée, vêtue d’une courte robe en soie à la fois moulante et flottante, sortit sur le perron, en cette belle matinée de juin, la dernière de sa vie.

Au XIXe siècle, ces grandes villas blanches, sises à Brighton, à deux pas du bord de mer, étaient les résidences secondaires de Londoniens aisés. Aujourd’hui, ces maisons aux façades sales rongées par le sel avaient été découpées en chambres et appartements bon marché. Les heurtoirs de porte en cuivre avaient depuis longtemps été remplacés par des interphones, et les sacs-poubelle débordaient sur le trottoir, sous une forêt de panneaux « À louer » aux couleurs criardes. Parmi les voitures garées au chausse-pied, nombreuses étaient celles rouillées et cabossées ; elles étaient sans exception tapissées de merde de pigeon et de fiente de mouette.

Par opposition, tout, chez la jeune femme, respirait la classe : son geste désinvolte quand elle passa la main dans ses longs cheveux blonds, ses lunettes de soleil qu’elle venait de réajuster, son bracelet Cartier clinquant, son sac Anya Hindmarsh porté à l’épaule, sa silhouette tonique, son hâle méditerranéen… Même son sillage acidulé signé Issey Miyake agrémentait les relents de monoxyde de carbone d’une pointe de sexualité. Elle aurait été parfaitement à sa place dans les rayons d’un grand magasin de luxe, au bar d’un palace ou à l’arrière d’un yacht dernier cri à Saint-Tropez.

Pas mal pour une étudiante en droit obligée de composer avec une petite bourse.

Mais Janie Stretton avait été trop gâtée par un père rongé par la culpabilité après la mort de sa femme pour en être réduite à devoir « composer ». Elle savait comment gagner de l’argent. Pas nécessairement en faisant carrière dans la voie qu’elle avait choisie. Le droit n’était pas une filière facile. Elle avait quatre années d’études derrière elle, et effectuait la première de deux années de stage dans un cabinet juridique à Brighton, sous la direction d’un avocat spécialisé dans les divorces. Elle aimait ça, bien que certains dossiers soient bizarres, même pour elle.

Comme celui d’hier, Bernie Milsin, ce gentil petit bonhomme de soixante-dix ans, avec son costume gris impeccable et sa cravate soigneusement nouée. Janie s’était discrètement assise dans un coin tandis que son tuteur, Martin Broom, trente-cinq ans, prenait des notes. M. Milsin reprochait à Mme Milsin, de trois ans son aînée, de refuser de le nourrir tant qu’il ne l’avait pas honorée d’un cunnilingus. « Trois fois par jour, avait-il dit à Martin Broom. J’peux plus, j’suis trop vieux, j’ai de l’arthrite aux genoux, ça me fait trop mal. »

Janie s’était retenue de rire et avait remarqué que l’avocat était dans le même cas. Les hommes n’étaient donc pas les seuls à avoir des besoins un peu spéciaux. Les femmes aussi. L’existence est pleine de surprises. Janie se demandait parfois où elle en apprenait le plus : à la fac de droit de Southampton ou à l’école de la vie.

Un bip annonçant la réception d’un SMS rompit la chaîne de ses pensées au moment où elle arrivait à sa Mini Cooper rouge et blanche. Elle regarda l’écran.

Ce soir. 20 h 30 ?



Elle sourit et répondit par un simple bisou. Elle attendit le passage d’un bus et d’une file de véhicules pour ouvrir sa portière, s’assit et réfléchit quelques instants à tout ce qu’elle devait faire.

Poubs, son matou adoré, avait une boule qui grossissait sur le dos. Elle n’aimait pas la tournure que ça prenait et voulait le montrer à un vétérinaire. Elle avait trouvé ce chat errant, cadavérique, alors qu’il essayait de soulever le couvercle d’une de ses poubelles, il y avait deux ans de ça. Elle lui avait ouvert sa porte et il n’était jamais reparti. Et il paraît que les chats sont indépendants… Ou peut-être était-ce parce qu’elle le gâtait. Et alors ? Poubs était un être affectueux et elle n’avait personne d’autre à gâter. Elle essaierait de prendre un rendez-vous en début de soirée. Elle fit le calcul. Si elle voyait le vétérinaire à 18 h 30 au plus tard, ça lui laisserait largement le temps de se préparer.

Pendant sa pause déjeuner, il fallait qu’elle achète une carte d’anniversaire pour son père qui allait avoir cinquante-cinq ans vendredi. Elle ne l’avait pas vu depuis un mois : il s’était rendu aux États-Unis pour des raisons professionnelles. Son père était souvent absent et voyageait de plus en plus ces temps-ci. Il cherchait la femme qui, où qu’elle se trouve, remplacerait l’épouse, et mère de sa fille, qu’il avait perdue. Il n’en parlait jamais, mais Janie savait qu’il se sentait seul. Et qu’il se faisait du souci pour ses affaires, apparemment en difficulté. Vivre à quatre-vingt-dix kilomètres l’un de l’autre n’arrangeait pas les choses.

Elle tira sur la ceinture de sécurité et la boucla sans se rendre compte qu’un téléobjectif était braqué sur elle, sans entendre le léger ronron du Pentax numérique, à presque cent mètres, couvert par le brouhaha de la circulation.

Il la regarda dans le viseur de l’appareil photo et dit dans son téléphone portable :

« Elle arrive.

— Tu es sûr que c’est elle ? » répondit une voix nette, tranchante comme un sabre.

Elle était vraiment délicieuse. Il l’observait nuit et jour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, chez elle et à l’extérieur, mais ne s’en était pas lassé. La question méritait à peine une réponse.

« Sûr et certain. »





2


« Je suis dans le train, gueula dans son téléphone le gros lard au visage poupin assis à côté de lui. Dans le train, le TRAIN ! Ouais, je sais, ça passe mal. »

Ils entrèrent dans un tunnel.

« Et merde », fit le gros.

Recroquevillé entre l’emmerdeur à sa droite et, à sa gauche, une fille au parfum sucré à en être écœurant qui se déchaînait sur ses SMS, Tom Bryce réprima un sourire. gé de trente-six ans, costume élégant, ce bel homme sérieux et gentil avait un visage enfantin marqué par le stress et une mèche de cheveux bruns retombant invariablement sur son front. Il était incommodé Par La Chaleur Etouffante, comme le petit bouquet de fleurs, dans le filet à bagages au-dessus de sa tête, qu’il avait acheté pour sa femme. Dans le compartiment, il devait faire près de 33 °C. Il avait l’impression qu’il en faisait 40. L’année dernière, il avait voyagé en première classe : les voitures étaient mieux ventilées, ou peut-être simplement moins bondées, mais cette année, il lui fallait faire des économies. Même si, une fois par semaine environ, il aimait surprendre Kellie avec des fleurs.

Trente secondes plus tard, à la sortie du tunnel, l’emmerdeur enfonça violemment une touche et le cauchemar reprit. « JE VIENS DE PASSER SOUS UN TUNNEL, hurla-t-il comme s’il était encore dedans. Ouais. JE LE CROIS PAS, PUTAIN. Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas de cable ou de truc pour garder la connexion, hein ? Quand on passe sous un tunnel en voiture, on n’est pas coupé, que je sache ? »

Tom essaya de faire abstraction et de se concentrer sur ses mails. Son Mac gigotait sur ses genoux. Une journée de merde qui finissait comme elle avait commencé. Plus de cent mails auxquels il lui fallait répondre, et d’autres qui arrivaient en continu. Il faisait le tri tous les soirs avant de se coucher. C’était la règle qu’il s’était fixée. Le seul moyen de ne pas être submergé par la charge de travail. Certains messages étaient des blagues. Il les lirait plus tard. D’autres, que lui envoyaient des potes, contenaient des pièces jointes à caractère pornographique. Il ne prenait plus le risque de les visualiser dans un wagon bondé depuis le jour où, assis à côté d’une femme BCBG, il avait ouvert un fichier PowerPoint dans lequel une blonde nue taillait une pipe à un âne.

Le train cliquait, cliquetait, secouant les passagers, et se mit à vibrer en entrant dans un nouveau tunnel. Tom n’était plus très loin de sa destination. Le vent grondait dans l’encadrement de la vitre ouverte au-dessus de sa tête et les murs noirs amplifiaient l’écho. Soudain, le wagon se mit à sentir la vieille chaussette et la suie. Une valise s’agita dans le filet à bagages et il jeta un coup d’œil inquiet pour vérifier qu’elle n’était pas sur le point de lui tomber dessus ou d’écraser les fleurs. Sur un panneau publicitaire blanc accroché en face de lui, surplombant une fille grassouillette et renfrognée en jupe moulante qui lisait le magazine Heat, quelqu’un avait maladroitement tagué : « LES SEAGULLS SONT DES BRANLERS » en lettres noires.

Au temps pour les supporteurs de foot, se dit Tom. Ils ne sont même pas capables d’écrire branleurs correctement.

Des gouttes de sueur coulaient sur sa nuque, sur ses flancs, partout où son élégante chemise blanche n’était pas littéralement collée à sa peau. Il avait enlevé sa veste, desserré sa cravate et il avait envie de retirer ses mocassins noirs Prada qui lui martyrisaient les pieds. Il leva son visage moite de l’écran quand ils sortirent du tunnel et, immédiatement, l’air changea pour le parfum plus doux et herbacé du Downland. Dans quelques minutes, il y aurait des effluves marins annonçant la Manche. Tom faisait ce trajet depuis quatorze ans. Il pouvait dire les yeux fermés quand il approchait de chez lui.

Il admira les champs, les fermes, les pylônes, un château d’eau, les collines aux courbes douces, au loin, et se replongea dans ses mails. Il lut puis jeta un message de son directeur des ventes et répondit à une réclamation. Encore un client important mécontent qu’une commande ne soit pas arrivée à temps pour un grand événement estival. Des stylos personnalisés cette fois, de grands parapluies imprimés la fois dernière. Son service commande et expédition était complètement désorganisé. D’une part à cause d’un nouveau système informatique, d’autre part parce que celui qui le dirigeait était un incapable. Sur un marché déjà difficile, ce handicap plombait sévèrement son entreprise. Il avait perdu deux gros clients, Avis et Apple, la même semaine.

Splendide.

Sa société croulait sous les dettes. Il s’était développé trop vite, il était en surrégime. Tout comme son ménage. Il n’aurait jamais dû laisser Kellie le convaincre de déménager dans une maison plus grande, d’autant plus que le marché était à la baisse et que le business allait mal. À présent, il essayait de rester solvable. Les frais généraux n’étaient plus couverts. Et malgré ce qu’il lui avait dit, Kellie continuait à dépenser sur un mode obsessionnel. Elle achetait quasiment tous les jours, le plus souvent sur eBay, et, parce qu’il s’agissait de bonnes affaires, pensait que ça ne comptait pas. D’un autre côté, elle lui reprochait l’acquisition de costumes de couturier hors de prix. Que répondre à cela ? Elle ne se rendait pas compte qu’il achetait ses vêtements lors des soldes et qu’il lui fallait être irréprochable face à ses clients et employés.

Il se faisait vraiment du souci pour elle. Il avait même parlé de sa fièvre acheteuse à un ami ayant fait appel à un conseiller suite à une dépression. Après quelques vodkas Martini, une boisson dans laquelle Tom trouvait de plus en plus souvent du réconfort ces derniers mois, Bruce Watts lui avait dit que les acheteurs compulsifs pouvaient être soignés. Tom se demanda si Kellie en était au point où elle nécessitait un traitement. Et si oui, comment aborder le sujet ?

Le connard repartit de plus belle. « Allô BILL ? C’est RON. Ouais. Ron, du service équipements. OUAIS. C’EST ÇA ! JE VOULAIS JUSTE TE DONNER QUELQUES INFOS SUR… Et merde. BILL ? ALLÔ ? »

Tom leva les yeux sans bouger la tête. Pas de réseau. Divine providence ! Parfois, on pourrait vraiment croire que Dieu existe. Puis il entendit un autre téléphone mugir.

Sentant la vibration dans la poche de sa chemise, il réalisa soudain que c’était le sien. Jetant un discret regard circulaire, il le sortit, lut le nom à l’écran et cria le plus fort possible : « ALLÔ CHÉRIE. JE SUIS DANS LE TRAIN ! DANS LE T-R-A-I-N ! ON A DU RETARD ! » Il sourit au gros lard, savourant ces secondes de douce vengeance.

Tandis qu’il parlait à Kellie à un niveau sonore beaucoup plus décent, le train entra en gare de Preston Park, le dernier arrêt avant sa destination, Brighton. Le gros, qui tenait un minuscule fourre-tout bon marché, descendit avec d’autres personnes et le train repartit. Ce n’est que quelques minutes plus tard, après avoir terminé sa conversation, que Tom remarqua le CD sur le siège que l’autre enfoiré venait de quitter.

Il l’attrapa et l’examina pour voir comment joindre son propriétaire. Le boîtier en plastique opaque ne portait ni étiquette ni inscription. Il l’ouvrit, sortit le disque argenté, le retourna et l’observa attentivement. Il n’y avait aucune information. Il allait falloir l’insérer dans son ordinateur et le lire pour en savoir plus. S’il n’obtenait pas davantage de renseignements, il le déposerait aux objets trouvés. Monsieur Sans-Gêne ne méritait pas tant, mais bon…

Des falaises de calcaire s’élevèrent des deux côtés du train. Puis des maisons et un parc apparurent. Il n’était plus loin de la gare de Brighton. Pas le temps de jeter un œil au CD maintenant ; il le ferait chez lui, dans la soirée.

S’il avait eu le moindre soupçon de l’effet dévastateur que cette foutue rondelle allait avoir sur sa vie, il l’aurait laissée sur le siège.





3


Plissant les yeux dans le soleil déclinant de ce début de soirée, Janie regarda l’horloge du tableau de bord de sa Mini Cooper et, prise de panique, compara avec l’heure qu’affichait sa montre. 19 h 55. Mon Dieu. « On est presque arrivé, Poubs », dit-elle la gorge serrée, maudissant la circulation du bord de mer et regrettant de ne pas avoir emprunté un autre itinéraire. Elle lança un chewing-gum dans sa bouche.

Contrairement à sa maîtresse, le chat n’avait pas de rendez-vous galant ce soir et n’était pas pressé. Il était sagement installé dans son panier en osier, sur le siège passager, et regardait droit devant lui, à travers les barreaux, l’air absent – peut-être lui en voulait-il de l’avoir montré au vétérinaire. Elle mit une main sur le panier pour le stabiliser tandis qu’elle tournait trop vite dans sa rue, puis ralentit pour chercher une place, en espérant que la chance serait de son côté.

Elle était de retour beaucoup plus tard que prévu, à cause de son boss qui l’avait retenue au cabinet – il avait choisi son jour – pour qu’elle l’aide à préparer un rendez-vous avec l’avocat de la défense prévue demain matin, dans le cadre d’un divorce particulièrement difficile.

Le client était un bellâtre arrogant, oisif, qui avait épousé une héritière et essayait maintenant de lui soutirer un max. Janie l’avait détesté au premier regard, dès lors qu’elle l’avait croisé dans le bureau de son boss, il y avait quelques mois de ça. Elle le considérait comme un parasite et espérait qu’il n’aurait pas un centime. Elle n’avait jamais confié cette opinion à son supérieur, mais sentait bien qu’il était du même avis.

Elle avait ensuite patienté plus d’une demi-heure dans la salle d’attente du vétérinaire avant d’être présentée, avec Poubs, à M. Conti. La consultation n’avait pas été particulièrement agréable. Cristian Conti, un jeune homme plutôt looké pour un véto, avait passé beaucoup de temps à examiner la grosseur sur le dos de Poubs et l’avait palpé à d’autres endroits. Il avait demandé à le revoir le lendemain pour une biopsie, ce qui avait immédiatement alarmé Janie, qui craignait que le vétérinaire suspecte une tumeur.

M. Conti avait fait de son mieux pour apaiser ses craintes, listant les autres possibilités, mais elle était ressortie de son cabinet très abattue.

Elle aperçut une petite place entre deux voitures, pas loin de chez elle. Elle freina et passa la marche arrière. « Ça va, Poubs ? T’as faim ? »

Cela faisait deux ans qu’ils vivaient ensemble, et elle s’était véritablement attachée à cette créature ocre et blanche, aux yeux verts et aux interminables moustaches. Il y avait dans ses yeux, dans son comportement en général – quand il venait ronronner contre elle, quand il s’endormait la tête sur ses genoux tandis qu’elle était devant la télé, quand il lui jetait un regard tellement humain –, une telle maturité, une telle conscience… Il avait raison, celui qui avait dit : « Je me demande parfois, quand je joue avec mon chat, si ce n’est pas lui qui est en train de jouer avec moi. »

Elle fit marche arrière, rata complètement son créneau, devant s’y reprendre à deux fois. Loin d’être parfait, mais ça ferait l’affaire. Elle ferma le toit ouvrant, attrapa le panier et sortit de la voiture, jetant un nouveau coup d’œil à sa montre au cas où, par miracle, elle aurait mal vu. Mais non. Il était huit heures moins une.

Elle avait tout juste une demi-heure pour nourrir Poubs et se préparer. L’homme qu’elle attendait tenait absolument à tout contrôler et insistait sur la façon dont elle devait se présenter à chacun de leurs rendez-vous. Ses bras et ses jambes devaient être rasés de près, elle devait toujours se parfumer d’une même quantité d’Issey Miyake, devait se laver les cheveux avec les mêmes shampooing et crème démêlante, et se maquiller de façon strictement identique. Son maillot brésilien devait être épilé au millimètre près.

Il lui disait à l’avance quelle robe mettre, quels bijoux, et même à quel endroit de son appartement elle devait l’attendre. C’était à n’y rien comprendre. Elle avait toujours été indépendante, n’avait jamais laissé un homme lui donner des ordres. Mais quelque chose, chez lui, lui faisait perdre pied. Il venait d’Europe de l’Est. C’était un homme sans finesse, bâti comme une armoire à glace, qui portait des tenues criardes, alors que tous les gars avec lesquels elle était sortie jusqu’à présent étaient des jeunes gens cultivés, de vrais métrosexuels. Elle ne l’avait vu que trois fois, mais elle était déjà son esclave. Penser à lui la fit mouiller.

Elle ferma sa voiture et se dirigea vers son appartement sans remarquer le seul véhicule qui n’était pas couvert de fiente de pigeon et de mouette, une Volkswagen GTI noire, étincelante, avec vitres teintées, garée à proximité de sa Mini. Un homme, à l’abri des regards extérieurs, était assis à la place du conducteur. Il l’observait dans de minuscules jumelles tout en composant un numéro sur son portable à carte.





4


Il était un peu plus de sept heures et demie quand Tom Bryce, au volant de son break Audi gris métallisé, longea les courts de tennis, puis Hove Park, sa pelouse et ses allées bordées d’arbres – un lieu où se côtoyaient ceux qui promenaient leur chien, les sportifs, et d’autres personnes qui se prélassaient dans l’herbe en profitant des dernières heures de cette longue journée de début d’été.

Il roulait vitre baissée ; l’air tourbillonnait agréablement dans l’habitacle de la voiture, empreint d’une odeur d’herbe fraîchement coupée, et portait la voix d’Harry Connick Junior, qu’il adorait, même si Kellie le trouvait ringard. Mais elle n’aimait pas Sinatra non plus, n’était pas sensible aux belles voix. Elle écoutait de la house, du garage, ce genre de rythmes bizarres, violents, auxquels il ne comprenait rien.

C’était comme s’ils avaient de moins en moins de goûts en commun. Il ne se souvenait plus quand, pour la dernière fois, ils avaient partagé le même avis sur un film, et l’émission de Jonathan Ross, le vendredi soir, était la seule qu’ils regardaient encore ensemble. Mais ils étaient amoureux l’un de l’autre, il en était sûr, et les gosses passaient avant tout. Ils étaient tout pour eux, en fait.

C’était son moment préféré de la journée, celui où il anticipait son retour dans sa petite famille adorée. Et ce soir, le contraste entre la chaleur sale et poisseuse de Londres, le train et le plaisir de cet instant semblait encore plus marqué.

Son humeur s’améliora encore à la seconde où il approcha du quartier huppé de Woodland Drive, surnommé l’allée des Millionnaires, avec sa longue rangée de belles villas, souvent adossées à un bosquet. Kellie rêvait d’y habiter, mais les prix leur étaient complètement inaccessibles actuellement. Et le seraient probablement toujours, du train où allaient les choses, se dit-il à regret. Il longea Goldstone Crescent, une rue plus modeste bordée de part et d’autre de jolies maisons mitoyennes, et tourna à droite vers les Hauts de Victoria.

Personne ne savait vraiment pourquoi on parlait de « Hauts », étant donné qu’il n’y avait pas de Bas de Victoria. Leur voisin retraité, Len Wainwright – que Kellie et lui appelaient en secret la Girafe, du fait de ses deux mètres dix –, avait un jour annoncé au-dessus de la palissade, lors d’un de ces moments d’érudition pas vraiment inoubliables, que c’était sans doute parce que la route montait. L’explication n’était pas géniale, mais personne n’en avait trouvé de meilleure.

Les Hauts de Victoria faisaient partie d’un lotissement construit il y avait trente ans, mais qui donnait l’impression d’être neuf. Les platanes étaient encore frêles, les briques rouges des maisons à un étage semblaient immaculées, et les poutres en faux Tudor n’avaient été attaquées ni par les vers ni par les intempéries. C’était une rue tranquille avec quelques boutiques dans sa partie haute, où vivaient principalement de jeunes couples avec enfants, exception faite de Len et Hilda Wainwright, qui avaient quitté Birmingham sur les conseils de leur médecin : l’air marin était censé soigner l’asthme d’Hilda. Tom lui aurait plutôt recommandé de passer en dessous de la barre des quarante cigarettes par jour, mais bon.

Il gara son Audi sous un auvent étroit, le long de l’Espace rouillée de Kellie, mit son téléphone dans sa poche, attrapa sa mallette et les fleurs, et sortit. Le kiosque à journaux d’en face était encore ouvert, tout comme la petite salle de gym, mais le coiffeur, la quincaillerie et l’agence immobilière avaient fermé leurs portes. Deux adolescentes attendaient le bus un peu plus bas, portant des minijupes ras des fesses. Émoustillé, il s’attarda quelques instants, les yeux rivés sur leurs jambes nues, tandis qu’elles partageaient une cigarette.

Puis il entendit la porte d’entrée s’ouvrir, et la voix de Kellie, enthousiaste : « Papa est arrivé ! »

Tom avait beau être un commercial habile avec les mots, il n’aurait pas pu, si on le lui avait demandé, décrire ce qu’il ressentait chaque soir de la semaine lorsqu’il était accueilli par ceux qu’il aimait et qui étaient tout pour lui. Un éclat de joie, de fierté, d’amour absolu. Si on lui avait donné la possibilité d’immortaliser un moment de sa vie, ç’aurait été celui-ci, sur le seuil de sa maison : les étreintes des enfants. Lady, leur berger allemand, la laisse dans la gueule, le regard plein d’espoir, piétinant, agitant follement sa queue immense. Et le sourire sur le visage de Kellie.

Elle l’attendait dans l’encadrement de la porte, vêtue d’une salopette en jean et d’un T-shirt blanc, le visage éclairé par ses boucles blondes et son merveilleux sourire. Il lui tendit le bouquet de fleurs roses, jaunes et blanches.

Kellie fit ce qu’elle faisait chaque fois qu’il lui offrait un bouquet. Ses yeux bleus brillant de joie, elle le fit tourner entre ses mains en poussant des « oh, oh ! », comme s’il s’agissait du plus beau du monde. Puis elle le porta à son nez – son petit nez mutin qu’il adorait – et le respira. « Oh ! Regardez-moi ça ! Des roses ! Mes fleurs préférées et mes couleurs préférées ! C’est tellement gentil, mon cœur ! » Elle l’embrassa.

Et ce soir-là, son baiser fut plus long que d’habitude. Peut-être aurait-il de la chance ? Ou bien… Oh non, se dit-il, un nuage assombrissant son humeur, peut-être allait-elle lui annoncer qu’elle avait encore acheté un truc délirant sur eBay ?

Mais elle ne dit rien quand il entra, et il n’y avait pas de boîte, pas d’emballage, pas de caisse, pas de nouveau gadget. Dix minutes plus tard, il avait enlevé ses vêtements poisseux, avait pris une douche, enfilé un short et un T-shirt, et son humeur en dents de scie dessinait provisoirement, si ce n’est pour de bon, une courbe ascendante.

Max, sept ans, quatorze semaines et trois jours « xactement », adorait Harry Potter. Il collectionnait aussi les bracelets en plastique tels que le blanc « contre la faim dans le monde » et le noir et blanc « contre le racisme ».

Ravi que son fils s’intéresse aux problèmes de société, même s’il ne comprenait pas complètement le sens de ces slogans, Tom s’installa sur une chaise à côté du lit de Max dans sa petite chambre aux murs tapissés de jaune vif et se mit à lire à voix haute. Recroquevillé, sa tête blonde ébouriffée dépassant de sa couette Harry Potter, les yeux grands ouverts, Max buvait avidement ses paroles.

Jessica, quatre ans, avait une rage de dents. Elle avait piqué une crise et refusait qu’on lui lise une histoire. Ses hurlements, qui traversaient la cloison de sa chambre, n’étaient pas atténués par les efforts que Kellie faisait pour la calmer.

Tom termina le chapitre, embrassa son fils, ramassa un wagon du train Poudlard Express qui traînait par terre et le posa à côté de la Playstation. Il éteignit la lumière et envoya un dernier baiser à Max depuis la porte. Il se rendit dans la chambre rose de Jessica – un musée consacré à Barbie –, vit son visage chiffonné et écarlate baigné de larmes, et reçut un haussement d’épaules de Kellie qui essayait, impuissante, de lui lire une histoire de Gruffalo. Il tenta quelques minutes de calmer sa fille. En vain. Kellie lui annonça que Jessica avait un rendez-vous en urgence chez le dentiste demain matin.

Il battit en retraite dans les escaliers, se frayant un passage entre deux Barbie et une grue en Lego, se dirigea vers la cuisine d’où se dégageait une délicieuse odeur, et faillit trébucher sur le minitricycle de Jessica. Lady, dans son panier, rongeait un os grand comme un tibia de dinosaure. Elle leva vers lui des yeux pleins d’espoir et agita vaguement la queue. Puis elle bondit de son panier, traversa la pièce et s’allongea sur le dos, les tétons à l’air.

Tom la caressa du pied tandis que Lady se prélassait avec un sourire béat, la langue pendante.

« Tout à l’heure, promis, ma vieille, on ira faire un tour. Ça roule ? »

C’était la cuisine qui avait conquis Kellie quand ils avaient visité cette maison. Les propriétaires précédents avaient dépensé une fortune pour l’aménager, marbre et acier brossé partout, et Kellie avait ajouté tous les gadgets que sa carte de crédit chauffée à blanc lui avait permis d’acheter.

Il regarda par la fenêtre et vit le système d’arrosage automatique tourner au centre d’un petit jardin rectangulaire. Sous le jet, un merle faisait sa toilette du bout du bec, aile soulevée. De minuscules vêtements aux couleurs vives séchaient sur la corde à linge. En dessous, un scooter en plastique gisait sur le flanc. Dans la petite serre au bout du jardin se trouvaient les tomates, framboises, fraises et courgettes qu’il faisait pousser.

C’était la première fois qu’il se lançait dans le jardinage et sa réussite – provisoire – lui procurait une immense fierté. De l’autre côté de la palissade s’affairait la Girafe, avec son long visage mélancolique. Son voisin était dehors à toute heure, à tailler, élaguer, arracher les mauvaises herbes, ratisser, arroser, par-ci, par-là, sa silhouette en angle droit, comme une vieille grue fatiguée.

Il jeta un coup d’œil aux dessins aux feutres, crayons de couleur et peinture signés Max et Jessica, qui couvraient entièrement le mur et en chercha de nouveaux. En plus d’Harry Potter, Max était fou de voitures, et tout ce qu’il dessinait avait des roues. Jessica faisait des drôles de bonshommes et des animaux encore plus bizarres, et ajoutait systématiquement quelque part sur son tableau un soleil qui brillait très fort. Elle était une petite fille plutôt gaie, et cela faisait de la peine à Tom de la voir pleurer ce soir. Il n’y avait pas de nouveaux chefs-d’œuvre à admirer.

Il se prépara une vodka Polstar cranberry bien serrée, pila de la glace grâce à une option proposée par leur frigo américain dernier cri avec écran de télé incrusté dans la porte – encore une « affaire » signée Kellie –, puis se dirigea vers le salon. Il hésita à s’installer dans le petit jardin d’hiver, qui était encore ensoleillé à cette heure-ci, ou dehors sur le banc, leur préférant finalement le coin télé pendant quelques minutes.

Il attrapa la télécommande et s’assit dans le somptueux fauteuil inclinable – une « affaire » qu’il avait personnellement saisie sur Internet – devant le dernier achat extravagant de Kellie : un immense écran plat Toshiba qui prenait la moitié du mur et avait absorbé la moitié de son salaire, à l’expiration du « payez dans un an ». Il fallait admettre que c’était génial pour regarder le sport. Comme d’habitude, il tomba sur la chaîne de téléachat, et constata que l’ordinateur portable de Kellie était branché, à portée de main.

Il zappa et resta quelques instants devant Les Simpson. Il avait toujours aimé ce dessin animé. Son préféré, c’était Homer – il partageait ses problèmes. Homer, quoi qu’il fasse, le ciel lui tombait toujours sur la tête.

Le cocktail lui procura une sensation de bien-être. Il aimait beaucoup ce fauteuil, cette pièce, avec la salle à manger à une extrémité et le jardin d’hiver à l’autre. Il adorait les photos des gosses et de Kellie disposées un peu partout, les peintures abstraites représentant un transat et le Palace Pier – des tableaux bon marché sur lesquels ils étaient tombés d’accord, Kellie et lui –, ainsi que l’armoire vitrée abritant sa petite collection de coupes gagnées au golf et au cricket.

À l’étage, Jessica avait enfin cessé de pleurer. Il termina sa vodka et s’en préparait une deuxième dans la cuisine quand Kellie arriva. Elle avait les traits tirés et n’était pas maquillée. Elle avait donné naissance à deux enfants, mais malgré tout, elle était encore belle et svelte. « Quelle journée ! s’exclama-t-elle en levant les bras au ciel. J’en prendrais bien une petite, moi aussi. »

C’était bon signe. Sa libido augmentait systématiquement quand elle prenait un verre. Il avait eu envie de faire l’amour plus ou moins toute la journée. Il s’était réveillé avec une érection, comme presque tous les matins, avait roulé dans le lit, comme d’habitude, et enjambé Kellie en espérant un petit coup vite fait. Et comme tous les jours, ses espoirs avaient été sapés par le bruit de la porte qui s’ouvre et des petits piétinements. Il était de plus en plus convaincu que Kellie avait un bouton secret sur lequel elle appuyait pour que les gosses se précipitent dans leur chambre au moindre signal sexuel.

Trois constantes semblaient ainsi régir sa vie : les soucis au bureau, l’accumulation des dettes au foyer, et la trique en permanence.

Il commença à préparer le cocktail de Kellie, bien tassé, en la regardant avec admiration réchauffer le poulet dans une casserole, soulever le couvercle d’une poêle dans laquelle rissolaient des pommes de terre, tout en jetant un œil dans le four. Sa capacité à effectuer plusieurs tâches à la fois dans la cuisine le surprenait toujours.

« Comment va Jess ?

— Elle fait un peu sa princesse, aujourd’hui, c’est tout. Elle va bien. Je lui ai donné quelque chose contre la douleur, ça va passer. Comment a été ta journée ?

— Ne m’en parle pas. »

Elle prit son visage entre ses deux mains et l’embrassa. « Depuis quand n’as-tu pas eu une bonne journée ?

— Je suis désolé, je ne voulais pas me plaindre.

— Raconte-moi. Je suis ta femme, tu peux tout me dire ! »

Il la regarda, prit à son tour son visage entre ses mains et l’embrassa sur le front. « Je te raconterai ça en mangeant. Tu es sublime. Tu es plus belle de jour en jour. »

Elle secoua la tête en souriant. « Nan, c’est juste que tu deviens myope. C’est l’âge. » Puis elle fit un pas en arrière et pointa son index vers sa poitrine. « Elle te plaît ?

— Quoi ?

— Cette salopette. »

Son humeur s’assombrit.

« Elle est neuve ?

— Oui. Je l’ai reçue aujourd’hui.

— Elle n’a pas l’air neuve, objecta-t-il.

— C’est fait exprès ! C’est du Stella McCartney. Très cool, non ?

— La fille de Paul ?

— Oui.

— Je croyais que ce qu’elle faisait était hors de prix.

— D’habitude, oui, mais j’ai fait une affaire.

— Bien sûr », dit-il sans cesser de préparer son cocktail. Il n’avait pas envie de se disputer avec elle ce soir.

« J’ai cherché des vacances à prix cassé, sur Internet. J’ai les dates pendant lesquelles papa et maman pourraient prendre les petits – la première semaine de juillet. Ce serait bon de ton côté ? »

Tom sortit son Palm de sa poche et consulta son calendrier. « On a une expo à Olympia la troisième semaine. Mais début juillet, ce serait bien. Par contre il va falloir que ce soit vraiment pas cher. On pourrait peut-être aller quelque part en Angleterre ?

— Les prix sur Internet sont incroyables, répliqua-t-elle. Une semaine en Espagne pourrait nous revenir moins cher que de rester à la maison ! Jette un œil après dîner. Holly, qui habite au bout de la rue, a un ami qui a passé une semaine à Sainte-Lucie pour deux cent cinquante livres. Ce serait pas chouette, les Caraïbes ? »

Il rangea son Palm, la prit dans ses bras et l’embrassa. « Je pensais laisser mon ordinateur tranquille ce soir – pour m’occuper de toi. »

Elle lui rendit son baiser. « Les symptômes de manque seraient trop pénibles… » Elle sourit d’un air malicieux. « Et je veux voir l’émission de Jamie Oliver. Tu le détestes. Tu seras tellement plus heureux si tu passes une demi-heure sur ta chère petite machine. »

Il lui tendit son verre : « Où est-ce que tu rêverais d’aller, si c’était dans nos moyens ?

— N’importe où à condition qu’il n’y ait pas de gosses qui braillent.

— Tu es sûre que tu pourras les laisser ? Tu ne changeras pas d’avis ? Sûre et certaine ? » Kellie n’avait jamais voulu être séparée de ses enfants jusqu’à présent.

« En ce moment précis, je les vendrais volontiers », dit-elle en avalant d’un trait la moitié de son sea breeze.



Une heure plus tard, peu après neuf heures, Tom monta dans son petit bureau qui donnait sur la rue. Il faisait encore tout à fait jour. Il aimait les longues soirées d’été, et pendant quelques semaines encore, les jours rallongeraient. Il pouvait distinguer la Manche, triangle bleu entre deux toits, au-dessus des magasins. Une volée de sansonnets passa dans son champ de vision et en sortit aussi rapidement. L’odeur de barbecue qui montait de chez le voisin lui mit l’eau à la bouche – même s’il venait de manger.

Dans la salle de gym, un pauvre gars soulevait de la fonte, surveillé par un coach. Ce qui lui fit penser que, excepté ses promenades avec Lady, il n’avait pas fait de sport depuis des mois. Trop de déjeuners d’affaires et trop d’alcool, et il ne rentrait plus dans certains de ses pantalons préférés. Kellie lui rabâchait tout le temps que c’était bête d’habiter en face d’une salle de gym et de ne pas en profiter. Mais ç’aurait été une dépense supplémentaire.

Peut-être devrait-il faire des promenades plus longues, pendant ces belles soirées d’été ? Peut-être devrait-il retourner à la piscine ? Il allait bien au golf une fois par semaine, mais ça ne changeait rien à son tour de taille. Et il détestait voir tous ces hommes avec leurs brioches flasques dans les vestiaires, conscient qu’il était en train de marcher sur leurs pas. Pour se motiver, il martela son ventre de ses poings. Je vais vous transformer en tablettes de chocolat d’ici aux vacances !

Sirotant sa troisième vodka, détendu, les soucis de la journée ayant cédé la place à une agréable torpeur, il posa son verre et jeta un œil à la webcam qu’il utilisait de temps en temps pour communiquer avec son frère qui vivait en Australie. Il entra un mot de passe dans son ordinateur portable et parcourut ses e-mails. Son attention fut immédiatement attirée par un message de son ancien boss, Rob Kempson, de Motivation Business, avec lequel il avait gardé des liens amicaux.

Tom,

Mate un peu ces nibards !

Rob



Au lieu d’aller y voir de plus près, Tom sortit de sa sacoche le CD que le gros avait oublié dans le train et le glissa dans son ordinateur. Le logiciel antivirus se mit en route, mais quand l’icône du CD finit par se stabiliser, aucune indication n’apparut. Il cliqua dessus.

Quelques secondes plus tard, son fond d’écran devint complètement noir. Une petite fenêtre indiqua :

Cette adresse Mac est-elle correcte ?

Cliquez OUI pour continuer. NON pour sortir.



Présumant qu’il s’agissait d’un problème classique de conversion Mac-PC, Tom cliqua sur OUI.

Bienvenue, cher abonné.

Vous allez être connecté.



Puis apparurent les mots :

R SCARAB PRODUCTION



Ils s’effacèrent presque instantanément et une image granuleuse envahit l’écran, celle d’une chambre qui paraissait filmée par une caméra de surveillance.

La pièce était relativement grande, féminine, avec un petit lit double couvert d’une couette et de coussins çà et là, une coiffeuse, un long miroir en bois ayant vraisemblablement appartenu à un costumier, un coffre en bois au bout du lit, quelques épais tapis et des stores verticaux fermés. Deux lampes de chevet éclairaient la pièce ; de la lumière provenait aussi de la salle de bains, dont la porte était entrouverte. Il y avait des nus d’Helmut Newton aux murs. En face du lit se trouvait une grande armoire. Dans ses glaces se reflétait une porte qui menait vraisemblablement à un couloir.

Une jeune femme mince sortit de la salle de bains, ajusta ses vêtements et jeta un coup d’œil à sa montre d’un air inquiet. Elle était belle, élégante, longs cheveux blonds, robe noire moulante, collier de perles. Elle tenait une pochette à la main, comme si elle s’apprêtait à sortir. Elle lui fit penser à Gwyneth Paltrow, et pendant un court instant, il se demanda si c’était elle ; puis elle tourna la tête et il vit que ce n’était pas le cas, en dépit de leur ressemblance.

Elle s’assit délicatement au bord du lit, et, à la surprise de Tom, retira ses hauts talons, semblant ignorer la présence de la caméra. Elle se releva et commença à déboutonner sa robe.

Quelques instants plus tard, la porte de la chambre s’ouvrit et un homme de petite taille, costaud, une cagoule sur le visage, tout de noir vêtu, entra et referma la porte derrière lui d’une main gantée. La femme ne l’avait pas entendu, ou faisait comme si. Il traversa lentement la pièce, tandis qu’elle détachait son collier de perles.

L’homme tira de sa veste en cuir quelque chose qui brilla dans la lumière, et Tom s’approcha de l’écran, surpris de constater qu’il s’agissait d’une longue lame.

En deux pas rapides, l’homme fut auprès d’elle, passa un bras autour de son cou et enfonça la lame entre ses omoplates. Pétrifié par l’aspect surréaliste de la scène, Tom vit la femme suffoquer, sans savoir si elle simulait ou si tout cela était réel. L’homme retira la lame couverte de sang. Il poignarda la femme de nouveau, et encore, du sang giclant des blessures.

Elle s’effondra. L’homme s’agenouilla, déchira sa robe, coupa son soutien-gorge avec la lame, le jeta et fit brutalement rouler la jeune femme sur le dos. Elle avait les yeux révulsés, et ses seins volumineux tombaient d’un côté. Il arracha ensuite ses bas noirs, contempla quelques secondes son corps magnifique, puis plongea le couteau dans son ventre, juste au-dessus de son maillot brésilien.

Au bord de la nausée, Tom continuait à fixer l’écran. Il était sur le point de quitter le site, mais la curiosité était trop grande. Était-elle en train de jouer ? Le couteau était-il faux ? Le sang qui coulait de son ventre aussi ? L’homme enfonça le couteau plusieurs fois de suite, sauvagement.

Tom sursauta quand la porte s’ouvrit derrière lui.

Il pivota sur son fauteuil et découvrit Kellie, un verre de vin à la main, visiblement éméchée.

« Tu nous as trouvé quelque chose de bien, chéri ? »

Il ferma son ordinateur portable avant qu’elle puisse voir l’écran.

« Non, dit-il d’une voix tremblante. Non, rien, je… »

Elle passa ses bras autour de son cou et renversa un peu de vin sur l’ordinateur. « Oups, décholée. »

Il sortit son mouchoir et nettoya les dégats. Kellie glissa sa main libre sous sa chemise et commença à lui pincer un téton. « J’ai décidé que tu avais assez travaillé pour aujourd’hui. Viens te coucher.

— Cinq minutes, dit-il. Laisse-moi cinq minutes.

— Possible que je dorme, dans cinq minutes. »

Il se tourna et l’embrassa. « Deux minutes, OK ?

— Une ! lança-t-elle en quittant la pièce.

— Je n’ai pas sorti Lady.

— Elle a fait une longue promenade cet après-midi. Pas besoin de s’occuper d’elle, je l’ai déjà fait. »

Il sourit. « Une minute, OK ? »

Elle leva un index faussement menaçant. « Trente secondes. »

Au moment où elle ferma la porte, il rouvrit son ordinateur et appuya sur une touche pour le rallumer.

Les mots suivants apparurent :

Accès non autorisé.

Vous avez été déconnecté.



Il réfléchit quelques instants. Qu’est-ce qu’il venait de voir, bon Dieu ?

Ça devait être une bande-annonce. Forcément.

La porte s’entrebâilla de nouveau et Kellie dit : « Quinze secondes – ou je commence sans toi. »





5


C’était son plus beau cadeau d’anniversaire. Le plus beau de sa vie. Le plus beau en cinquante-deux ans ! Rien ne s’en approchait. Pas même la MG sport emballée dans un ruban rose que Don lui avait offerte pour ses quarante ans (sans pouvoir vraiment se le permettre), ni la montre Cartier en argent qu’il lui avait donnée pour ses cinquante ans (qui était au-dessus de ses moyens, elle aussi), ni le magnifique bracelet en diamants qu’elle venait d’avoir pour ses cinquante-deux ans.

Ni la semaine dans un centre de remise en forme que ses deux fils, Julius et Oliver, lui avaient payée – délicate attention, mais sous-entendaient-ils qu’elle était en surpoids ?

Qu’importe. Hilary Dupont n’en avait cure, elle flottait sur un petit nuage malgré ses soixante-quinze kilos. Elle sortit de chez elle, agita la laisse de Nero et déclama : « Dans un sac de voyage, Mr Worthing ? Un sac de voyage ? »

Peacehaven, la petite ville dans laquelle Hilary habitait, faisait partie de la banlieue est de Brighton, soit un entrelacs de rues résidentielles s’étirant du haut des falaises aux plaines rurales, pavillons et villas individuelles bâties après la Première Guerre mondiale.

La rue d’Hilary était la dernière avant les champs. Si un voisin avait regardé par la fenêtre un peu avant dix heures, en cette nuageuse matinée de juin, il aurait vu passer une femme blonde, certes ronde, mais d’une grande beauté, vêtue d’une tunique et d’un justaucorps léopard, de bottes en caoutchouc vertes, monologuant avec force gestes, suivie d’un labrador noir placide, qui zigzaguait de réverbère en réverbère, en pissant au pied de chacun.

Hilary tourna à gauche au bout de la rue, arriva sur la route, jeta un coup d’œil inquiet vers son chien en entendant le rugissement d’une camionnette, traversa, monta jusqu’à un portail qui menait à un champ de colza jaune, et appela Nero – qui s’apprêtait à déféquer sur un chemin privé – d’une voix de stentor qui aurait pu faire taire le stade de Wembley sans micro. « Nero ! Non mais ! VIENS ICI ! »

Le chien leva la tête et vit que le portail était ouvert. Il trotta joyeusement, piqua un sprint en bondissant vers le haut de la colline et disparut en quelques secondes dans le colza.

Elle ferma le portail derrière elle et répéta : « Un sac de voyage, Mr Worthing ? Un sac de voyage ? »

Elle rayonnait, elle bouillonnait ; elle avait déjà appelé Don, Sidonie, Julius, Oliver et sa mère pour leur annoncer la nouvelle, l’incroyable nouvelle, la meilleure nouvelle de tous les temps : la Société d’art dramatique du Sud l’avait appelée, il y avait une heure de ça, pour lui annoncer qu’elle avait le rôle de Lady Bracknell, le rôle principal ! La star !

Après vingt-cinq années de théâtre amateur passées pour la plupart dans la troupe du Petit Théâtre de Brighton, vingt-cinq années à attendre qu’on la remarque, sa carrière allait enfin exploser ! La Société d’art dramatique du Sud était semi-professionnelle ; elle montait chaque été une pièce en plein air, d’abord sur les remparts du château de Lewes, puis entamait une tournée en Grande-Bretagne jusqu’au fin fond de la Cornouailles. C’était une troupe célèbre. Il y aurait des chroniques dans les journaux. On allait parler d’elle. C’était obligé !

Sauf que… Oh, mon Dieu, elle commençait déjà à avoir le trac. Elle avait déjà joué dans cette pièce, il y avait des années, un petit rôle. Mais elle connaissait encore des passages par cœur.

Elle était presque en haut de la colline, au sommet du champ. Levant les bras, elle déclama à pleins poumons ce qu’elle considérait comme l’une des répliques les plus percutantes et les plus drôles de la pièce. Si elle trouvait le ton juste, elle aurait cerné son personnage. « Un sac de voyage, Mr Worthing ? Vous avez été trouvé dans un sac de voyage ? »

Un avion décrivait des cercles au-dessus de sa tête, pas très haut, préparant son approche sur Gatwick, et elle dut élever la voix pour s’entendre. « Un sac de voyage, Mr Worthing ? Vous avez été trouvé dans un sac de voyage ? »

« Un sac de voyage, Mr Worthing ? Vous avez été trouvé dans un sac de voyage ? »

Elle répétait la réplique en marchant, changeant à chaque fois ses inflexions, tout en se demandant qui d’autre elle pouvait bien appeler pour annoncer la nouvelle. Six semaines avant la première, c’était un peu court. Mon Dieu, elle avait tant de texte à apprendre…

Et les doutes la reprirent. Serait-elle à la hauteur ?

Que se passerait-il si elle se pétrifiait devant tant de monde ? Ce serait la fin, la fin de tout !

Mais tout irait bien. Elle y arriverait, d’une façon ou d’une autre. Elle venait d’une famille de gens de théâtre, après tout. Elle avait ça dans le sang. Les parents de sa mère avaient fait du music-hall avant de prendre leur retraite et d’acheter un bed and breakfast sur la côte à Brighton.

Elle atteignit la crête de la colline, découvrit la suivante à quelques centaines de mètres, et contempla la plaine monotone, ponctuée par des arbres isolés et des grillages. Mais aucune trace de Nero. La brise, puissante, courbait le colza et les longues gerbes vertes. Elle porta ses mains à sa bouche et cria : « Nero ! Viens là, mon grand. NERO ! »

Elle vit alors le colza ployer, une forme zigzaguer – Nero semblait incapable de décrire une trajectoire rectiligne –, puis il apparut, bondissant vers elle. Quelque chose de blanc dépassait de sa gueule.

Un lapin, pensa-t-elle dans un premier temps, en espérant que la pauvre bête était morte. Elle détestait quand il lui rapportait un animal blessé et qu’il le déposait fièrement à ses pieds, tremblant et poussant des cris stridents, ce que lui aimait beaucoup.

« Viens là, mon grand. Qu’est-ce que tu me rapportes ? Donne, Donne ! »

Sa mâchoire se décrocha.

Elle fut parcourue d’un frisson glacial et fit un pas en arrière en fixant l’objet blanc inanimé.

Et elle se mit à hurler.





6


Roy Grace n’aimait pas donner des conférences de presse. Mais il savait que les policiers étaient des fonctionnaires et, qu’à ce titre, ils devaient informer les citoyens de leurs actions. C’était plutôt la façon qu’avaient les journalistes de présenter les choses qu’il détestait. Il avait l’impression que leur boulot était moins d’informer que de vendre du papier, ou d’attirer des téléspectateurs et des auditeurs. Les journalistes s’inspiraient de faits pour raconter des histoires plus sensationnelles les unes que les autres.

Et quand il n’y avait rien de scandaleux dans les faits, ils adoraient s’attaquer directement à la police. Quoi de plus vendeur qu’une bavure policière, un acte raciste, une arrestation musclée ? Les courses-poursuites qui tournaient mal faisaient les choux gras de la presse ces dernières années, notamment quand il y avait un blessé ou un mort à la suite d’une imprudence policière.

Comme hier, où deux individus poursuivis dans une voiture volée étaient passés par-dessus la balustrade d’un pont et s’étaient noyés dans une rivière.

C’était d’ailleurs pour cela qu’il était là aujourd’hui, dans la salle de conférences, face à une table rectangulaire ne comptant pas assez de chaises pour tous les journalistes présents.

Une quarantaine de journalistes – presse écrite, radio, télévision, photographes, cameramen, preneurs de son – s’y étaient entassés. La plupart des visages lui étaient familiers. Les plus jeunes travaillaient pour la presse locale et cherchaient désespérément un scoop pour rentrer dans un média national, et les plus anciens, aux traits tirés, attendaient patiemment la fin de la conférence pour aller prendre un verre au pub.

À ses côtés, davantage pour prouver que la police prenait cette affaire au sérieux que pour véritablement prendre part à la conférence, se tenaient le commissaire principal Alison Vosper, une femme aux traits réguliers mais durs, quarante-quatre ans, coupe courte, cheveux blonds, qui représentait le chef, Jim Bowen, en déplacement, et le commissaire divisionnaire Gary Weston, le supérieur immédiat de Grace.

Weston, trente-neuf ans, charismatique, était originaire de Manchester. Grace et lui avaient fait leurs armes ensemble et ils étaient restés amis. Weston avait quasiment le même âge que Grace mais avait joué le jeu et cultivé ses relations avec les personnes influentes, les yeux rivés sur sa carrière. Vu ses compétences, peut-être deviendrait-il chef de la police de Londres, se disait Grace avec une pointe d’admiration, sans aucune jalousie.

Fort judicieusement, Gary Weston ne prenait pas la parole et laissait Roy Grace répondre aux questions, curieux de le voir s’enliser ou pas.

Une jeune journaliste pincée, qu’aucun des officiers de police ne connaissait, posa sa question en ces termes : « Commissaire Grace, j’ai cru comprendre qu’une femme avait été blessée dans un accident de la circulation à Newhaven, qu’un homme âgé avait été blessé dans un accident sur la bretelle d’autoroute de Brighton, puis que, quelques minutes plus tard, un motard avait été renversé. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez laissé la traque se poursuivre ?

— L’accident de Newhaven a eu lieu avant l’intervention de la police, répondit Grace en choisissant ses mots. Les suspects ont volé une Land Rover immédiatement après. Ils ont ensuite percuté une Toyota conduite par un homme âgé dans un tunnel et ont volé son véhicule. Nous savions qu’au moins l’un des deux suspects était armé et dangereux, et que la vie d’un innocent dépendait de leur arrestation. J’ai estimé que les malfaiteurs mettaient en danger la vie de citoyens, c’est pourquoi j’ai décidé de continuer la poursuite.

— Quitte à ce que l’issue en soit leur mort ? » insista-t-elle.

Le ton qu’elle adopta le mit hors de lui, et il dut réprimer son envie de l’insulter, de lui dire que les deux fugitifs décédés étaient des monstres, que le fait de les voir finir dans la rivière boueuse n’était que justice pour tous ceux qu’ils avaient blessés et tués, que cela valait mieux qu’une pauvre peine de prison infligée par un juge libéral compatissant. Mais il devait veiller à ne rien dire qui puisse être réutilisé de façon à faire sensation.

« La cause de la mort sera établie en temps voulu par une enquête », répondit-il d’une voix beaucoup plus calme que les sentiments qui l’agitaient.

Sa déclaration provoqua un murmure réprobateur, une nuée de mains s’élevèrent, et trente questions fusèrent. Jetant un coup d’œil à l’horloge, soulagé de constater que le temps imparti était écoulé, il annonça fermement : « Je suis désolé, mais c’est tout pour aujourd’hui. »



De retour dans son petit bureau flambant neuf, dans cet immense bâtiment Arts déco à un étage qui avait été, dans les années 1950, un hôpital pour le traitement des maladies contagieuses et qui accueillait aujourd’hui le siège de la police judiciaire du Sussex, Grace prit place dans son fauteuil pivotant. Comme tous les objets ou presque, il était tellement neuf qu’il n’était ni confortable ni familier.

Il joua avec son siège quelques instants, essaya la position basse, inclinée, mais ne trouva pas son bonheur. Il préférait son ancien bureau, au poste de police de Brighton, en plein centre-ville. La pièce était plus grande, les meubles patinés, et une énergie particulière s’en dégageait. Ces nouveaux locaux situés dans une zone industrielle en marge de la ville manquaient d’âme : des kilomètres de couloirs moquettés, silencieux, fraîchement peints, un chapelet de bureaux meublés de neuf, et pas de cantine ! Nulle part où prendre une tasse de thé, à part à cette maudite machine, ou en s’en faisant un soi-même. Pas un endroit où s’acheter un sandwich – à moins d’aller à l’hypermarché Asda de l’autre côté de la route. Chapeau aux architectes d’intérieur.

Il observa avec tendresse sa collection primée de trois douzaines de briquets vintage serrés sur le rebord de la fenêtre, juste devant son bureau, et se rendit compte que son emploi du temps, ces dernières semaines, ne lui avait pas permis de se livrer à son passe-temps préféré – qu’il partageait avec sa femme, Sandy, et qui lui apportait un grand réconfort : faire les marchés aux puces et les vide-greniers à la recherche de vieux gadgets.

Sur le mur derrière lui était accrochée une grande horloge en bois, ronde, qui avait servi d’accessoire sur le tournage de The Bill, une série anglaise. Sandy l’avait achetée à une vente aux enchères, en des temps plus heureux, et la lui avait offerte pour ses vingt-six ans.

Juste en dessous, sous verre, trônait une truite brune de trois kilos six, qu’il avait trouvée sur Portobello Road. Ce n’était pas par hasard qu’il l’avait placée à côté de l’horloge. Cela lui permettait de sortir une bonne vieille blague sur la patience et les gros poissons quand il briefait les bleus.

Il y avait aussi un poste de télé, un magnétoscope, une table ronde, quatre chaises et des tas de feuilles volantes éparpillées par terre, son sac d’intervention et de petites tours de dossiers.

Chaque dossier correspondait à une affaire non résolue. Ses yeux se posèrent sur une enveloppe verte. Elle contenait le résumé de vingt boîtes pleines entreposées soit à un autre étage, soit débordant d’un placard, ou encore enfermées dans un garage, exposées à la moisissure, au poste de police le plus proche du lieu du crime. Il s’agissait du cas d’un vétérinaire gay, Richard Ventnor, battu à mort dans son cabinet, douze ans plus tôt.

L’enveloppe comprenait des photos prises sur la scène du crime, les rapports des médecins légistes, des pièces à conviction sous scellés, des déclarations de témoins, des comptes rendus d’audience, le tout regroupé en liasses reliées par des rubans de couleur. Cela faisait partie de ses prérogatives actuelles : se replonger dans les crimes non résolus, prendre contact avec les policiers alors en charge du dossier, chercher ce qui aurait pu suffisamment changer, depuis, pour justifier la réouverture de l’enquête.

Grâce à sa mémoire photographique, qui lui avait permis de remporter sans effort diplômes et distinctions, il connaissait la plupart de ces dossiers par cœur. Pour lui, chaque affaire était davantage qu’une victime décédée et un criminel en liberté : elle symbolisait quelque chose qui lui tenait à cœur. Derrière chaque dossier se terrait une famille incapable de faire table rase du passé, parce qu’un mystère n’était pas résolu, parce que la justice n’avait pas été rendue. Et il savait que, pour certains de ces crimes, qui remontaient à plus de trente ans, il représentait pour la victime et ses proches le dernier espoir. Il n’avait pourtant véritablement avancé que sur un seul dossier : celui de Tommy Lytle.

Tommy Lytle était la plus ancienne de ses affaires non résolues. Il y avait vingt-sept ans de ça, un après-midi de février, Tommy, alors âgé de onze ans, avait quitté l’école à pied. C’était la dernière fois qu’on l’avait vu. À l’époque, le seul indice était le van Morris aperçu par un témoin qui avait eu la présence d’esprit d’en noter l’immatriculation. Mais aucun lien n’avait pu être établi avec son propriétaire, un dangereux marginal connu pour des abus sexuels sur mineurs. Et il y avait deux mois de ça, par le plus grand des hasards, un collectionneur de vieilles voitures avait été arrêté en état d’ivresse au volant de ladite camionnette et le véhicule était tombé dans l’escarcelle de Grace.

En vingt-sept ans, les moyens des légistes avaient fait un bond prodigieux. Les médecins proclamaient fièrement qu’en analysant de l’ADN, il était possible, si on leur laissait un peu de temps, de retrouver la trace de quelqu’un. Une cellule ayant échappé à l’aspirateur, un cheveu, une fibre textile, quelque chose de cent fois plus petit qu’une tête d’épingle : il restait toujours une trace.

À présent, ils avaient le van.

Et le suspect était toujours vivant.

Les médecins légistes avaient examiné le véhicule au microscope, mais pour le moment, comme Grace l’avait lu chez lui hier soir dans le rapport du laboratoire, ils n’avaient, à sa grande déception, rien découvert permettant de faire le lien entre la camionnette et le suspect. Ils avaient bien trouvé un poil, mais l’ADN ne correspondait pas.

Ils finiraient pourtant par mettre la main sur quelque chose dans ce foutu van. Grace était prêt à tout, même à ratisser le véhicule lui-même, millimètre par millimètre, avec une pince à épiler.

Il but une gorgée d’eau minérale et grimaça. Ce truc, qu’il buvait pour essayer de se sevrer de ses quatre litres de café quotidiens, n’avait aucun goût, ou plutôt la saveur légèrement métallique du rien à l’état pur. Il revissa le bouchon et observa, en pensant au lendemain, les nuages chargés d’eau, lourds comme du plomb, suspendus juste au-dessus de la dalle grise du supermarché qui lui obstruait la vue.

Le lendemain, c’était jeudi, et il avait un rendez-vous. Pas comme la fois dernière, avec une folle rencontrée sur Internet. Cette fois-ci, il avait rendez-vous avec une vraie femme, sublime. Il avait hâte d’y être, mais redoutait ce moment. Il ne savait pas quoi mettre, où l’inviter, ni s’il aurait suffisamment de choses à lui raconter.

Et il ne voulait pas blesser Sandy. Il se demandait ce qu’elle penserait de lui si elle apprenait qu’il sortait avec une autre femme. C’était absurde, il le savait, d’avoir de telles idées après presque neuf ans, mais c’était plus fort que lui. Il ne pouvait d’ailleurs pas s’empêcher non plus de se demander en permanence où elle était, ce qui lui était arrivé, si elle était vivante ou morte.

Le poing fermé sur la bouteille d’Évian, il but une autre longue gorgée, regarda les piles de documents dont l’accumulation lui échappait, puis jeta un œil à son ordinateur et au tas de journaux du matin. Le titre du premier, l’Argus, un quotidien local, lui sauta aux yeux : « LA COURSE-POURSUITE DES POLICIERS FAIT DEUX MORTS. »

Il lança les journaux par terre et passa en revue le déluge d’e-mails. Il commençait à s’habituer au nouveau logiciel utilisé par la police, Vantage, beaucoup plus commode que l’ancien, GreenScreen. Il parcourut les brèves relatives aux incidents de la nuit, ce qu’il faisait habituellement en tout premier lieu, mais aujourd’hui, il avait dû préparer la conférence de presse.

Il n’y avait rien d’extraordinaire, juste les incidents typiques d’une nuit de milieu de semaine. Des bagarres, des cambriolages, des voitures volées, le hold-up d’une épicerie de nuit, une rixe dans un pub, une dispute conjugale, quelques accidents de la circulation – pas de morts – et un appel près de Peacehaven à la suite de la découverte dans un champ d’un objet suspect. Pas d’incident majeur, pas de crime, rien qui retienne son attention.

Parfait. Il avait à peine mis les pieds à son bureau la semaine dernière, avait consacré plusieurs heures à préparer un procès contre un malfrat local, puis passé du temps au tribunal pour cette même histoire – il allait lui falloir quelques jours pour se remettre à flot.

Il synchronisa son BlackBerry à son ordinateur et jeta un œil à son agenda. Il était vide. Eleanor Hodgson, sa secrétaire, ou plutôt son « assistante personnelle », comme le Politburo exigeait désormais qu’on l’appelle, avait supprimé tous ses rendez-vous pour lui permettre de se concentrer sur son affaire et le procès. Mais il allait se remplir en un clin d’œil, il le redoutait.

Quelqu’un frappa, la porte s’ouvrit et Eleanor entra. Impeccable, nerveuse, la cinquantaine, très vieille Angleterre. Le genre de personne que l’on rencontre au tea time du pasteur, se disait Grace, qui n’avait pour sa part jamais pris le thé chez un pasteur. Cela faisait trois ans qu’elle travaillait pour lui, et elle était toujours d’une politesse irréprochable, un rien formelle, comme si elle avait peur de le contrarier, si tant est que ce fût possible.

Elle tenait une liasse de journaux du bout des doigts, comme pour éviter d’être contaminée. « Roy, dit-elle, je… Voici les dernières éditions de certains des journaux du matin. J’ai pensé que vous voudriez les voir.

— Du nouveau ?

— Pas vraiment. Le Guardian a ajouté une citation de Julia Drake, de la commission indépendante des plaintes contre la police.

— Ça m’étonnait aussi qu’ils n’aient pas encore mis leur grain de sel, eux. Quelle petite connasse, celle-là. »

Eleanor tressaillit quand il jura, puis sourit nerveusement. « Je pense que tout le monde est un peu dur avec vous. »

Il lança un regard en direction de sa bouteille d’eau, mais eut soudain envie d’un café. Et d’une cigarette. Et d’un verre. C’était bientôt l’heure du déjeuner, et il évitait généralement de boire avant le soir, mais il avait l’intime conviction qu’il allait enfreindre cette règle aujourd’hui. La commission indépendante des plaintes contre la police. Génial. Combien d’heures est-ce que ça lui gâcherait, dans les mois à venir ? Il savait pertinemment qu’ils interviendraient, mais maintenant qu’il était devant le fait accompli, il se rendait compte combien cela compliquait les choses.

Son téléphone sonna. Il décrocha devant Eleanor et reconnut les inflexions pointues de Manchester du commissaire divisionnaire.

« Bien joué, Roy, dit Gary Weston d’un ton qui indiquait, comme jamais, l’écart hiérarchique. Tu t’en es bien sorti.

— Merci. Maintenant, il faut que je gère la commission.

— On s’en occupe. Tu es libre à trois heures ?

— Oui.

— Passe dans mon bureau, on leur préparera un rapport. »

Grace le remercia. Alors qu’il raccrochait, le téléphone sonna à nouveau. Cette fois, c’était l’état-major. Betty Mallet, une civile qu’il connaissait depuis toujours. « Salut, Roy, comment vas-tu ?

— On a vu mieux.

— J’ai une demande de la PJ de Peacehaven. Ils voudraient qu’un commissaire se rende immédiatement sur une scène de crime. Tu es libre ? »

Grace grogna en silence. Pourquoi fallait-il que ça tombe sur lui ?

« Tu peux m’en dire un peu plus ?

— Une femme promenait son chien ce matin, dans les champs, entre Peacehaven et Piddinghoe. Le chien a rapporté une main dans sa gueule. La PJ s’est rendue sur place avec des chiens policiers, et ils ont localisé d’autres membres – apparemment, c’est très récent. »

Comme tous les commissaires, Grace avait un sac d’intervention qui contenait une tenue de protection, des surbottes, des gants, une torche, et d’autres éléments indispensables pour travailler sur la scène d’un crime. « OK », dit-il en fixant son sac d’un air résigné. Comme si j’avais besoin de ça… « Dis-moi où c’est, exactement. J’y serai dans vingt minutes. »





7


Les gens se moquaient de lui, quand il marchait dans la rue. M. Météo le sentait, comme certaines personnes savent s’il va pleuvoir, selon l’état de leurs articulations. C’est pour ça qu’il évitait de croiser leur regard.

Il savait qu’ils s’arrêtaient, qu’ils le fixaient, qu’ils se retournaient, qu’ils le montraient du doigt, qu’ils chuchotaient, mais ça ne lui faisait rien. Il était habitué. Ils se moquaient de lui depuis toujours, et ça faisait vingt-huit ans qu’il vivait sur cette planète. Il était quasiment certain que ça ne s’était pas passé comme ça sur la planète précédente, mais ils avaient fait en sorte qu’il ne puisse pas s’en souvenir.

« Viking, Utsire, secteur sud-ouest quatre à cinq, virant nord-ouest cinq à sept, temporairement », dit-il dans sa barbe en marchant, indigné d’avoir été convoqué à l’heure du déjeuner et d’avoir dû quitter le bureau. « Viking, coup de vent force huit, averses s’espaçant. Visibilité. Forties, anticyclone force cinq à sept, virant secteur nord-ouest sept à neuf, coups de vent, puis mollissant secteur sud-ouest quatre à cinq. Averses, puis pluie. Visibilité. »

Il parlait vite, mais il ne pensait pas vraiment aux prévisions ; son cerveau était occupé à analyser des algorithmes du nouveau programme qu’il avait mis au point pour le boulot. Son invention rendrait la moitié de l’ancien système inutile, et certains lui en voudraient. Mais ils n’avaient qu’à pas dilapider l’argent des contribuables en achetant des logiciels foireux, pour commencer.

La vie était faite pour apprendre, il fallait se faire une raison. Q, de Star Trek, avait tout pigé. « Si tu as peur de te faire casser la figure, tu devrais songer à rentrer chez toi et à ramper sous ton lit. C’est risqué, par ici. C’est magique, il y a des trésors pour satisfaire tes désirs les plus fous et les plus subtils. Mais c’est pas pour les timorés. »

L’Homme-qui-n’était-pas-timoré continua son trajet, grimpa les rues de West Street à l’heure de pointe, passa devant un Body Shop, un bâtiment Woolwich, et les opticiens SpecSavers.

M. Météo était maigre et blafard, l’allure dégingandée, les cheveux mal coupés, les sourcils froncés par une intense concentration, des lunettes aux verres affreusement épais. Il portait un anorak dans les tons marron, une chemise en nylon blanche sur un maillot de corps, un pantalon en flanelle grise et des sandales imitation cuir, un petit sac à dos contenant son ordinateur et son déjeuner. Il montait à grandes enjambées, les pieds en dedans, bondissant comme pour se frayer un chemin contre le vent de sud-ouest qui forcissait, en provenance de la Manche. On le prenait souvent pour un adolescent effronté.

« Cromarty, Forth, Tyne, Dogger, secteur nord-ouest sept à neuf, coups de vent prévus, mollissant secteur sud-ouest quatre à cinq, puis temporairement six. Averses, puis pluie. Visibilité. »

Il continua à réciter à voix haute la météo marine pour les îles Britanniques diffusée ce matin à 5 h 55 (GMT). Il l’apprenait par cœur, quatre fois par jour, sept jours sur sept, depuis qu’il avait dix ans. Il s’était rendu compte que c’était le meilleur moyen pour lui d’aller d’un point à un autre, et que ça lui évitait d’être brûlé par les regards insistants.

Il s’était aussi rendu compte que c’était efficace pour que les enfants arrêtent de se moquer de lui, à l’école. Et quand quelqu’un voulait connaître la météo marine – c’était incroyable le nombre de fois où les élèves lui avaient vraiment demandé la météo –, il était toujours en mesure de la lui donner.

Information.

L’information est une monnaie d’échange. A-t-on besoin d’argent quand on détient l’information ? Le fait est que la plupart des gens sont nuls en information. Nuls en presque tout, d’ailleurs. C’est pourquoi ils n’ont pas été élus.

Ses parents lui avaient appris cela. Il n’avait pas grand-chose à leur accorder, mais il pouvait les remercier pour ça. Pendant des années, ils le lui avaient martelé. Spécial. Élu par Dieu. Choisi pour être sauvé.

En réalité, ils n’avaient pas tout à fait raison. Ce n’était pas vraiment Dieu, mais il avait depuis longtemps arrêté d’essayer de leur expliquer. Ça n’en valait pas la peine.

Il longea une salle de jeux, puis tourna à gauche dans West Street, au niveau de la tour de l’Horloge, passa devant la librairie Waterstone, un restaurant chinois et une agence de voyages, et obliqua vers la mer. Quelques minutes plus tard, il poussait le tourniquet du Grand Hôtel, avec sa superbe façade Régence, entrait dans le hall et se dirigeait vers la réception.

Une jeune femme en tailleur sombre, un badge doré sur le revers de son col avec le prénom « ARLENE », le considéra d’un air méfiant avant de lui faire le sourire de rigueur. « Puis-je vous aider ? »

Les yeux rivés sur le comptoir en bois, fuyant son regard, il se concentra sur un tas de formulaires de souscription à la carte American Express.

« Puis-je vous aider ? répéta-t-elle.

— Hum. Bon, d’accord. » Il fixa plus intensément les formulaires, encore plus énervé maintenant qu’il était arrivé. « Pouvez-vous me dire dans quelle chambre se trouve M. Smith ? »

Elle consulta son ordinateur et demanda : « M. Jonas Smith ?

— Hum. C’est ça.

— Il vous attend ? »

Tu m’étonnes, qu’il m’attend. « Hum. C’est ça.

— Puis-je avoir votre nom, monsieur ? Je vais appeler sa chambre.

— Hum. John Frost.

— Un instant, je vous prie, monsieur Frost. » Elle souleva le combiné et composa un numéro. Puis elle dit : « Monsieur John Frost est à la réception. Puis-je le faire monter ? » Et après une courte pause : « Merci. » Et elle raccrocha. Elle leva les yeux vers M. Météo. « Chambre 714, au septième étage. »

Fixant toujours les formulaires, il mordit sa lèvre inférieure et bafouilla : « Hum. OK. D’accord. » Il prit l’ascenseur jusqu’au septième étage, tourna dans le couloir et frappa à la porte.

Un Albanais, qui s’appelait Mik Luvic, mais que M. Météo devait appeler Mick Brown, ouvrit. Il trouvait ce cirque complètement ridicule, ces pseudos dont tout le monde, y compris lui, s’affublait.

L’Albanais, la trentaine, était un homme musclé ; le visage mince et dur, les cheveux blonds en brosse, il donnait l’impression d’être exagérément sûr de lui. Il portait un débardeur noir à paillettes dorées, un pantalon bleu, des mocassins blancs, et une lourde chaîne en or autour du cou. Ses épaules nues et ses avant-bras puissants étaient couverts de tatouages. La façon dont il mâchait son chewing-gum, avec ses petites incisives aiguisées, lui évoquait un piranha qu’il avait vu au Musée océanographique.

Les yeux baissés sur le tapis vert d’eau, M. Météo dit : « Oh, salut. Je viens voir M. Smith. »

L’Albanais, un ancien des combats illégaux à mains nues et de la lutte en cage, qui avait désormais un boulot plus pépère, le fixa plusieurs secondes sans rien dire, ni cesser de mâcher, bouche ouverte, puis l’accompagna dans une immense suite qui sentait le cigare et était décorée de façon ostentatoire de meubles Régence. Il ferma la porte derrière eux, montra du doigt une porte ouverte, tourna les talons, traversa la pièce d’un air important et s’assit sur une chaise pour regarder un match de foot à la télé.

M. Météo avait eu l’occasion de rencontrer l’Albanais à plusieurs reprises, mais il n’avait jamais eu l’honneur d’entendre sa voix. Il se demandait parfois s’il n’était pas sourd et muet, sans vraiment y croire. Il passa la porte comme on l’y avait invité et entra dans une pièce encore plus grande au centre de laquelle, assis dans un canapé, trônait M. Smith, obèse au point que ça en devenait dégoûtant. Dos à la fenêtre qui donnait sur la mer, celui-ci était concentré sur les quatre ordinateurs posés sur la table basse devant lui, se rongeant un ongle comme si c’était un os.

Il portait une chemise hawaïenne ouverte jusqu’au nombril, d’où dépassaient des masses de chair blanche, imberbe, comme s’il avait de la poitrine. Ses jambes courtes, larges comme des troncs d’arbre, distendaient le tissu de son pantalon bleu. Ses pieds minuscules, enserrés dans des mocassins Gucci monogrammés portés sans chaussettes, ressemblaient en revanche à des pieds de poupée, fragiles et précieux ; sa tête, coiffée d’une chevelure argentée ondulée se terminant par une petite queue-de-cheval, semblait elle aussi disproportionnée, comme si elle appartenait à quelqu’un de vingt fois plus petit. Il avait tellement de mentons qu’avant qu’il ouvre sa minuscule bouche et que les muscles entrent en action, il était difficile, pour M. Météo, de dire où commençait le cou, et où finissait le visage.

« Tu veux déjeuner, John ? » demanda Jonas Smith sans la moindre amabilité, avec son fort accent de Louisiane. Il désigna d’un doigt boudiné, dont l’ongle était rongé jusqu’au sang, un chariot sur lequel se trouvaient des assiettes de sandwichs et des cloches en aluminium.

Les yeux rivés sur le tapis vert d’eau, M. Météo répondit : « En fait, j’ai mon sandwich.

— Hum. Tu veux boire quelque chose ? Commande un truc et assieds-toi.

— Merci. Hum. OK. C’est ça. Je n’ai pas besoin de… hum… boire. Je… » M. Météo regarda sa montre.

« Alors assieds-toi, putain. »

M. Météo hésita, refoula sa colère et se dirigea vers la chaise la plus proche.

L’Américain se remit à se ronger les ongles en regardant, de ses petits yeux de cochon, M. Météo enlever son sac à dos et se percher au bord d’une chaise, les yeux baissés, comme s’il cherchait, dans le dégradé du tapis, un motif qui n’existait pas.

« Coca ? Tu veux un Coca ?

— Hum. En fait. Hum. » M. Météo regarda de nouveau sa montre. « Il faut que je sois au bureau à deux heures.

— Tu partiras quand je te le dirai, nom de Dieu. »

M. Météo avait faim. Il pensa à son sandwich au tofu et aux pousses de haricots, dans la boîte en plastique, dans son sac à dos. Mais à vrai dire, il n’aimait pas trop que des gens le regardent manger. Il respira profondément, ferma les yeux, ce qui calma partiellement sa colère. « Fisher, German Bight, secteur sud-ouest quatre à cinq, virant nord-ouest, six à huit, coups de vent prévus. Averses. Visibilité. » Il ouvrit les yeux et remarqua, sur la table près du canapé, un cendrier en verre dans lequel un cigare s’était à moitié consumé.

« C’était quoi, ça ? demanda M. Smith. Qu’est-ce que tu viens de dire ?

— La météo marine. C’est très utile. »

L’Américain, qui s’appelait en réalité Carl Venner, fixa le demeuré, conscient qu’il avait en face de lui, dans la même personne, un génie et un débile. Un petit malin agressif incapable d’interagir convenablement avec les autres. Mais il allait pouvoir le gérer ; il avait géré pire, dans sa vie. Il fallait qu’il se répète que le gars était utile pour le moment, et que, dès qu’il ne le serait plus, il ne manquerait à personne.

« Je te remercie d’être venu au pied levé », dit Venner. Il sourit brièvement, mais sa voix contredisait cette affabilité.

« Hum. C’est ça.

— On a un problème, John. »

M. Météo hocha la tête et répéta : « Ouais, c’est ça. »

Il y eut un long silence. Sentant la présence de quelqu’un derrière lui, il tourna la tête et constata que l’Albanais se tenait dans l’encadrement de la porte, les bras croisés, et le regardait. Deux hommes se trouvaient à ses côtés. M. Météo savait qu’ils étaient russes, bien qu’ils n’aient jamais été présentés.

C’était comme s’ils sortaient des murs à chaque fois qu’il avait rendez-vous avec Venner, mais il n’avait jamais vraiment saisi leur rôle. Visages durs, minces, coupes militaires, costumes noirs, jamais un sourire ; des associés, en quelque sorte. Ils le mettaient toujours mal à l’aise.

« Tu m’avais dit qu’il était impossible de pirater notre site, reprit M. Smith. Tu veux bien nous expliquer alors, à M. Brown et à moi-même, comment nous avons pu l’être hier soir ?

— On a cinq firewalls. Personne ne peut nous pirater. J’ai reçu une alarme dans les deux minutes, quelqu’un s’était connecté sans autorisation, je l’ai déconnecté.

— Et comment a-t-il fait pour accéder à notre site ?

— Je ne sais pas. Je cherche. Enfin…, ajouta-t-il, de mauvaise humeur, je cherchais jusqu’à ce que vous me demandiez de venir ici. C’est sans doute un souci de logiciel.

— J’ai été à la tête de la surveillance réseau des services secrets de l’armée américaine pendant onze ans, John. Je connais la différence entre une défaillance technique et des empreintes. Je vois des empreintes, là. Viens voir. » Il montra du doigt l’un des écrans.

M. Météo contourna l’ordinateur. Des colonnes de chiffres, tous cryptés, défilaient. Un groupe de lettres clignotait. Il observa cet écran quelques instants, puis étudia attentivement les trois autres. Il revint au premier, à la séquence qui clignotait.

« Hum. Il peut y avoir plusieurs raisons.

— Oui, confirma l’Américain, impatient. Mais je les ai éliminées. Ce qui ne nous laisse qu’une seule possibilité : quelqu’un a récupéré le CD d’un abonné. Maintenant, ce que je te demande, c’est de nous donner le nom et l’adresse de ces deux personnes.

— Je peux vous donner le nom d’utilisateur de l’abonné – ce sera dans les détails d’accès. Mais la personne qui l’a trouvé… Hum. C’est pas si facile.

— S’il a réussi à nous trouver, tu vas réussir à le trouver. » M. Smith croisa les mains et se fendit d’un sourire gras. « Tu as les compétences. Utilise-les. »





8


Roy Grace se trouvait dans un champ boueux, du colza jusqu’à la taille ; il avait enfilé des surbottes et une combinaison en papier blanc sur ses vêtements. Pendant quelques instants, il resta sous le crachin à regarder une fourmi progresser lentement mais sûrement sur la main de femme qui gisait, paume contre terre, entre des brindilles de colza.

Puis il s’agenouilla et renifla la chair, tout en éloignant une mouche bleue. La main ne sentait rien, ce qui voulait dire qu’elle n’était pas là depuis longtemps – vu la chaleur estivale, sans doute moins de vingt-quatre heures.

Il y avait des années de ça, à l’époque où il débutait, il s’était rendu sur la scène d’un crime – une jeune femme retrouvée morte, étranglée et violée, dans un cimetière de Brighton – et avait été abordé par une jeune et jolie rousse, journaliste à l’Argus, qui faisait les cent pas de l’autre côté du cordon de sécurité. Elle lui avait demandé s’il ressentait quelque chose quand il était confronté à un meurtre, ou s’il faisait juste son boulot, comme tout le monde.

Bien que marié avec Sandy et heureux dans son couple, il s’était amusé à la draguer et ne lui avait pas avoué que c’était en fait la première fois qu’il se trouvait sur le terrain. Jouant au macho, il lui avait répondu que oui, c’était un boulot, juste un boulot, et que c’était comme ça qu’il gérait l’horreur.

Il repensa à cet épisode.

À ce mensonge bravache.

La vérité, c’était que le jour où il aurait l’impression de ne faire que son job, le jour où il n’aurait plus d’empathie pour la victime, il arrêterait tout et changerait de travail. Et ce n’était pas demain la veille. Peut-être cela lui arriverait-il, comme c’était arrivé à son père, comme cela arrivait à la plupart des anciens, mais à l’instant présent, il était en proie aux mêmes émotions qu’à chaque fois qu’il se rendait sur une scène de crime.

Roy se sentait écartelé entre la peur de ce qu’il allait découvrir et la responsabilité écrasante qui lui revenait en tant que commissaire en charge de l’enquête – le fait que cette femme assassinée avait des parents, peut-être des frères et sœurs, peut-être un mari ou un amoureux, peut-être des enfants. Un être cher allait devoir identifier le corps, et tous, accablés de douleur et en état de choc, allaient subir un interrogatoire avant d’être rayés de la liste des suspects.

La main était élégante, doigts fins, ongles faits ; le vernis rose contrastait avec la chair d’albâtre. D’une plaie entre le pouce et le poignet avait coulé un filet de sang sombre, coagulé. Comme si elle avait essayé de se défendre. Il se demanda qui elle était, et ce qui avait conduit à ce meurtre.

Les premières vingt-quatre heures d’une enquête étaient cruciales. Passé ce délai, le travail devenait de plus en plus lent et laborieux. Dans les prochaines heures, dans les prochains jours, Grace allait devoir mettre sa vie entre parenthèses pour se consacrer exclusivement à cette enquête. Il saurait tout de la vie et de la mort de cette femme, tout ce que son corps, son appartement, ses effets personnels, sa famille et ses amis lui révéleraient. Il finirait sans doute par en savoir plus que ceux qui l’avaient connue vivante.

L’enquête porterait atteinte à sa vie privée, peut-être de façon brutale. La mort était, en soi, prompte à piétiner toute dignité, mais le travail des légistes et de la police était encore plus dévastateur. Et il y avait cette sensation que l’âme de la personne était peut-être – simple supposition – en train de le regarder faire.

« C’est de là que vient la main, Roy. » La silhouette massive du commissaire de la division d’East Downs, Bill Barley, silhouette rendue encore plus imposante par la combinaison blanche gonflée par le vent, se tenait à ses côtés et pointait d’un doigt en latex le champ qui avait été bouclé à la hâte par un cordon de sécurité, et où plusieurs techniciens spécialisés, en blanc également, érigeaient une tente carrée blanche.

Plus loin, au bord du champ, là où il s’était garé, Grace vit un nouveau véhicule rejoindre le méli-mélo de voitures de police – certaines banalisées, d’autres pas –, la camionnette des chiens policiers, celle du photographe et l’énorme véhicule de la brigade d’intervention, gros comme un camion, qui ridiculisait tous les autres.

Le van noir du coroner n’avait pas encore été réquisitionné. Les journalistes n’avaient pas été prévenus non plus, mais le premier ne tarderait pas à arriver. Comme une mouche à viande.

Barley était un vieux de la vieille, la cinquantaine, un accent imitant tant bien que mal celui du Sussex, et un visage rubicond couperosé. Grace fut impressionné par la vitesse à laquelle il avait sécurisé la zone. Il détestait arriver sur un terrain où les pièces à conviction avaient été piétinées par des policiers inexpérimentés. Dans le cas présent, le commissaire divisionnaire avait bien fait son boulot.

Barley couvrit la main à l’aide d’une bâche, puis Grace le suivit, marchant sur ses pas pour modifier le sol le moins possible, jetant de temps à autre un coup d’œil sur un berger allemand de la police qui bondissait au loin avec élégance. Ils parvinrent à l’endroit où se concentrait l’activité. Grace comprit immédiatement pourquoi. Au centre, écrasant quelques tiges, se trouvait un grand sac-poubelle noir, chiffonné, déchiré, lambeaux flottant au vent, autour duquel volaient des centaines de mouches bleues.

Grace salua de la tête Joe Tindall, un technicien qu’il connaissait bien. La trentaine bien entamée, Tindall ressemblait autrefois à un savant fou, avec sa crinière de cheveux mous et ses lunettes à triple foyer ; il s’était métamorphosé suite à la rencontre avec une très jeune femme dont il était tombé amoureux. Il avait maintenant le crâne rasé, sous la capuche de sa combinaison blanche, un bouc courant de sa lèvre inférieure au milieu de son menton et des lunettes rectangulaires à verres bleutés. Il ressemblait davantage à un dealer qu’à un scientifique.

« Salut, Roy, lui dit Tindall de son habituel ton sarcastique. Bienvenue à “Mille et une choses à faire avec un sac-poubelle un mercredi matin à Peacehaven.”

— T’as fait du shopping ? demanda Grace en hochant la tête vers le sac noir.

— Tu peux pas imaginer ce qu’on peut gagner en conservant les bons de réduction », répondit Tindall. Puis il s’agenouilla et ouvrit délicatement le sac.

Roy Grace était dans la police depuis dix-neuf ans, dont quinze passés sur des affaires criminelles, principalement des meurtres. Voir un cadavre le perturbait, mais plus rien ne le choquait vraiment. Le contenu du sac le choqua.

Le torse de ce qui semblait avoir été une jolie jeune femme était couvert de sang coagulé ; son pubis était tellement taché qu’on ne pouvait pas discerner la couleur des poils ; presque tout son corps avait été poignardé frénétiquement avec un instrument tranchant, probablement un couteau. La tête avait été coupée, ainsi que les quatre membres. Un bras et les deux jambes se trouvaient dans le sac, avec le torse.

« Mon Dieu », chuchota Grace.

Même Tindall avait perdu son sens de l’humour. « Il y a vraiment des malades.

— Toujours pas de tête ?

— Ils cherchent.

— On a appelé un légiste ? »

Tindall éloigna des mouches à viande. D’autres se précipitèrent ; Grace les chassa furieusement. Ces mouches bleues étaient capables de sentir la chair humaine à huit kilomètres à la ronde. Sans caisson hermétique, il était impossible de les éviter. Mais parfois, elles étaient utiles. Elles pondaient des œufs qui devenaient des larves, puis des asticots, puis des insectes. Le processus ne prenait que quelques jours. Sur un corps abandonné depuis des semaines, il était possible de déduire, à quelques jours près, la date de la mort d’après le nombre de générations de larves.

« Quelqu’un a appelé un médecin légiste, je présume, Joe ? »

Tindall acquiesça. « Bill l’a fait.

— Nadiuska ? » demanda Grace, en espérant une réponse positive.

Deux médecins de la police étaient généralement contactés pour les crimes ayant lieu dans cette zone, de par la proximité de leur domicile. La préférée des policiers était Nadiuska de Sancha, une sculpturale Espagnole de sang aristocratique russe, mariée à l’un des plus célèbres chirurgiens esthétiques de Grande-Bretagne. Elle était appréciée non seulement parce qu’elle était vraiment douée, et extrêmement utile, mais aussi parce qu’elle était magnifique. La quarantaine bien entamée, elle faisait dix ans de moins. Et ceux qui travaillaient avec elle n’étaient pas avares en suppositions quant à l’exercice, ou non, des talents de son mari sur sa personne. Les spéculations allaient bon train, d’autant plus qu’elle ne portait que des cols roulés, été comme hiver.

« Non. Elle a de la chance – elle n’aime pas les plaies multiples –, c’est le docteur Theobald. Et un chirurgien de la police est en route également.

— Ah », fit Grace en essayant de cacher la déception dans sa voix. Aucun légiste n’aimait les blessures multiples, car chaque plaie devait être mesurée, et cette tâche était des plus pénibles. Nadiuska de Sancha n’était pas seulement sublime, elle était également une excellente collaboratrice – séductrice, pleine d’humour, et rapide. A contrario, Frazer Theobald était, de l’avis de tous, aussi drôle que les cadavres qu’il examinait. Et lent. Désespérément lent. Mais il était méticuleux et ne se trompait jamais.

Grace aperçut du coin de l’œil sa silhouette minuscule, vêtue de blanc et flanquée d’un gros sac, approcher d’eux à travers champ, sa capuche ne dépassant guère des tiges de colza.

« Bonjour tout le monde », dit le médecin en serrant les mains gantées du trio.

Le docteur Frazer Theobald avait environ cinquante-cinq ans. Solidement bâti pour son mètre cinquante-sept, des yeux noisette suspicieux, il avait un nez taillé comme celui du Concorde, une moustache à la Adolf Hitler et quelques mèches de cheveux rêches et clairsemés. Un cigare et il serait facilement passé pour Groucho Marx à un bal masqué. Mais Theobald n’était pas du genre à participer à une soirée aussi frivole qu’un bal masqué. Tout ce que Grace savait, c’est que le scientifique était marié à une maître de conférences en microbiologie et que son principal hobby était le dériveur.

« Bien, commissaire Grace, dit-il en observant les membres qui se trouvaient dans ce qu’il restait du sac plastique et sur le sol, pouvez-vous me résumer la situation ?

— Oui, docteur Theobald. » Avec lui, c’était toujours formel pendant la première demi-heure environ. « Pour le moment, nous avons retrouvé le torse de ce qui semble être une jeune femme poignardée à multiples reprises. » Grace regarda Barley, comme pour qu’il confirme ses dires, et le commissaire divisionnaire poursuivit.

« La police d’East Downs a été alertée par un appel d’urgence effectué tôt ce matin par une femme qui promenait son chien. L’animal a trouvé une main, que nous avons laissée in situ. » Barley pointa du doigt à travers champ. « J’ai bouclé la zone et les chiens policiers ont découvert ces membres, que nous n’avons pas manipulés autrement qu’en ouvrant plus largement le sac-poubelle.

— Pas de tête ?

— Pas encore. »

Le docteur se mit à genoux, posa son sac, replia délicatement les bouts du sac-poubelle, observant les membres en silence.

« Il faut immédiatement relever les empreintes digitales et effectuer un test ADN », dit Grace. Il regarda vers la vallée, vers les rangées de maisons. Et au-delà, à plus d’un kilomètre, vers la Manche dont le gris se mêlait à celui du ciel.

S’adressant au commissaire divisionnaire, Grace poursuivit : « Il faut également commencer à interroger les voisins, faire du porte-à-porte, demander s’ils n’ont rien remarqué de suspect ces derniers jours. Voir s’il y a des personnes portées disparues dans le quartier. Si ce n’est pas le cas, élargir à Brighton, puis au Sussex. Bill, il y a des caméras de vidéosurveillance dans le coin ?

— Seulement chez certains commerçants, et dans quelques entreprises.

— Fais en sorte qu’ils gardent toutes les cassettes des sept derniers jours.

— Je m’en occupe immédiatement. »

Grace baissa les yeux. « On sait comment ces membres sont arrivés là ? Il y a des marques de pneus ?

— On a des traces de pas. De grosses bottes, d’après la forme. Les empreintes sont profondes. On a dû la porter », répondit Bill Barley, désignant un sillon étroit entre deux cordons de sécurité.

Theobald avait ouvert son sac et examinait minutieusement la main couverte de sang.

Qui est-elle ? se demandait Grace. Pourquoi a-t-elle été assassinée ? Comment est-elle arrivée là ? Il bouillonnait de colère.

De colère et d’autre chose.

C’était l’idée, qu’il refusait d’affronter, que le sort de cette jeune femme était peut-être celui qu’avait connu sa propre femme. Neuf ans plus tôt, Sandy avait disparu de la surface terrestre sans laisser de trace. Peut-être avait-elle était assassinée ? Peut-être s’était-on débarrassé de son corps ? Tuée et sauvagement massacrée. Il y avait des dizaines de façons de se débarrasser d’un corps pour qu’il ne soit jamais retrouvé.

Et c’est ce qui le dérangeait maintenant. Quelqu’un avait pris la peine de découper cette fille et de lui arracher la tête. Mais s’ils avaient vraiment voulu qu’elle soit difficile à identifier, ils auraient aussi gardé les mains. Pourquoi ne l’avaient-ils pas fait ?

Pourquoi est-ce qu’ils avaient laissé ses membres au milieu d’un champ, où ils étaient voués à être découverts rapidement ? Pourquoi ne l’avaient-ils pas enterrée ?

Était-ce, se demanda-t-il, parce que celui qui avait fait ça voulait qu’elle soit découverte ?





9


Kellie, en survêtement violet, était assise par terre dans le salon, le clavier sur ses genoux, appuyée contre le canapé, et piochait régulièrement dans le tube de Pringles goût sel et vinaigre. Ce n’était pas le déjeuner le plus équilibré, on est d’accord, mais c’étaient des chips allégées – elles ne faisaient donc pas grossir, se disait-elle.

Connectée sur Internet, elle ne pouvait détacher ses yeux d’un bracelet Swarovski en cristal mauve sur l’écran de télévision. Elle double-cliqua sur l’image pour l’agrandir et pensa, non sans culpabilité, qu’il s’accorderait parfaitement avec ce qu’elle portait aujourd’hui. Un peu clinquant, peut-être, un peu too much. Mais les parures Swarovski étaient classe, rien à dire. Elle adorait ce qu’ils faisaient. Le prix de vente conseillé était de £152 et l’offre la plus élevée était, pour le moment, de £10,75. Et il ne restait que trois heures et quarante-deux minutes avant la fin des enchères !

Ce n’était rien ! Elle fit une offre à douze livres. Cela n’entamerait pas véritablement son budget, et si elle l’obtenait à un prix proche de celui-là, elle pourrait le remettre en vente dans quelques semaines et dégager un bénéfice.

Elle regarda l’écran quelques minutes. Pas d’offre supérieure. Jusque-là, tout allait bien. Elle tendit la main vers la bouteille de Smirnoff – celle qu’elle planquait au fond de son tiroir à sous-vêtements, dans la chambre, pour que Tom ne sache pas – dévissa le bouchon et but juste une petite gorgée. Ce n’était que son troisième verre de la matinée, se justifia-t-elle, sans prendre en compte le fait que la bouteille était pleine ce matin et qu’il en manquait un tiers à présent.

Dehors, il pleuvait des cordes. Lady entra dans la pièce en trottinant, la laisse dans sa gueule, remua la tête et gémit.

« Tu veux ta promenade, hein, ma belle ? Il faudra attendre que la pluie se calme, OK ? »

La chienne gémit de nouveau, plus fort.

Elle posa la bouteille et tendit le bras. Lady approcha son museau et roula maladroitement sur le dos.

« T’es une vraie femelle, tu sais ça ? bafouilla tendrement Kellie, la vodka éludant le blues qu’elle avait généralement en milieu de journée. Tout ce que tu veux, c’est qu’on te caresse les tétons… »

Elle flatta le ventre de l’animal quelques instants, passa son bras autour de son cou et l’embrassa sur la tête, respirant la forte odeur, chaude, de sa fourrure. « Je t’aime, Lady. »

Mais la chienne perçut un bruit dehors. Elle bondit soudain sur ses pattes, grogna, courut vers le hall et aboya. Kellie entendit la chatière claquer, tandis que Lady se précipitait dans le jardin, sans doute pour faire déguerpir un oiseau qui avait eu l’audace d’atterrir sur la pelouse.

Sur eBay, personne n’avait enchéri.

Un jour, elle maîtriserait ce système d’enchères sur Internet. Elle avait découpé un article dans le Daily Mail, il y avait quelques semaines, sur tous les gens qui avaient fait fortune en vendant des trucs sur eBay. Elle avait tenté d’expliquer à Tom – mais il ne comprenait toujours pas – qu’elle essayait, à sa façon, de gagner de l’argent. Qu’elle n’y arrivait simplement pas. Mais cela viendrait, un jour.

Elle regarda la bouteille. Une autre petite gorgée ?

Elle ferma les yeux et réfléchit. Qu’est-ce qui cloche chez moi ? Dans ma vie ? Est-ce que c’est une question de gènes ?

Elle pensa à ses parents. À son père, qu’elle adorait, qui avait tant de rêves, et qui était maintenant cloué chez lui avec la maladie de Parkinson à un stade avancé, à seulement cinquante-huit ans. Quand elle était gamine, il s’était lancé dans plusieurs affaires qui avaient toutes échoué. Il avait été chauffeur de taxi à Brighton et avait créé sa propre boîte de location de limousines. Qui avait fait faillite. Il avait acheté une licence pour pouvoir vendre des alicaments, ce qui aurait dû lui permettre de faire fortune. Mais ils avaient dû vendre la maison.

Sa mère avait apporté sa contribution au ménage en travaillant à l’aéroport de Gatwick en tant que vendeuse de parfums duty free. Elle avait fait des journées interminables jusqu’à ce qu’elle doive arrêter pour s’occuper de son père. Ils vivaient maintenant dans un HLM à Whitehawk, la banlieue la plus difficile de Brighton, dans la peur permanente des vandales, des cambrioleurs, des agresseurs. Avant-hier, elle leur avait rendu visite et avait garé son Espace devant chez eux. En moins d’une heure, elle s’était fait voler les enjoliveurs.

Elle se souvint de la première fois qu’elle avait rencontré Tom, pour les vingt ans d’une copine de l’École normale. Elle avait été frappée par sa ressemblance avec son père – le père qu’elle voulait garder en mémoire, un beau jeune homme charismatique, au visage enfantin, passionné par la vie. Tom avait une vraie vision des choses, des projets fascinants et, contrairement à son père, il les avait mûrement réfléchis. Il voulait apprendre son métier dans l’une des plus importantes sociétés de sa branche, avant de créer sa propre entreprise.

Et elle avait cru en lui. Elle s’était dit qu’il ne pouvait pas échouer. Ses amis l’avaient immédiatement apprécié. Ses parents l’adoraient. Elle était tombée amoureuse ce soir-là. Deux jours plus tard ils couchaient ensemble dans son minuscule appartement en sous-sol et bord de mer, à Hove, bercés par un disque de Scott Joplin en boucle. Ils avaient passé quasiment toutes leurs nuits ensemble depuis.

Leurs premières années de mariage furent merveilleuses. Tom avait fondé sa société, et elle démarrait bien. Ils avaient déménagé dans un appartement plus grand, puis dans cette maison. Les problèmes étaient apparus quand Kellie avait quitté son poste d’institutrice d’école primaire, peu avant la naissance de Max. Elle avait commencé à s’ennuyer de plus en plus et traversé une longue période de dépression postnatale. Il lui était difficile de passer toute la journée à la maison avec son bébé, tandis que Tom partait tôt à Londres et rentrait tard, en général trop fatigué pour parler. C’était provisoire, lui avait-il promis. Il fallait simplement qu’il s’investisse maintenant pour l’avenir.

Puis Jessica était née. Et elle avait de nouveau dû se battre toute seule. Sauf que les affaires de Tom avaient empiré. Il travaillait de plus en plus et lui parlait de moins en moins. Elle avait commencé à accompagner Max à l’école et s’était fait de nouvelles amies. Il lui semblait que toutes les autres mères avaient des maris qui réussissaient, de beaux vêtements, de jolies voitures, des maisons huppées et des vacances de rêve.

Toute cette histoire avec eBay, que Tom semblait ne pas comprendre, avait commencé parce qu’elle voulait l’aider. OK, il y avait bien quelques trucs qu’elle s’achetait pour elle, mais la plupart du temps, il s’agissait de bonnes affaires réalisées avec l’intention de revendre à profit. Bizarrement, elle ne parvenait jamais à revendre au prix auquel elle avait acheté.

Il y avait une autre raison pour laquelle elle dépensait ainsi son argent. Une raison qu’elle ne pourrait jamais avouer à Tom : cela masquait les quarante livres par semaine que lui coûtait son penchant pour la vodka.

C’était juste une phase, un moyen de gérer le stress. Elle n’était pas alcoolique, se disait-elle. Elle se débrouillait, à sa façon, pour traverser une petite crise. Comme pour s’en convaincre, elle attrapa l’Argus et alla directement aux offres d’emploi. Ce serait la meilleure solution : trouver un job à temps partiel. Participer aux revenus du ménage. Et avoir de l’argent de poche pour s’acheter de temps en temps une bouteille – non pas que ce soit un véritable besoin.

Son portable sonna. Il était dans la cuisine, où elle l’avait laissé.

Elle pesta, se leva tant bien que mal, tituba légèrement et regarda l’écran du téléphone. C’était Lynn Cottesloe, sa meilleure amie. Elle décrocha.

« Salut, comment tu vas ? » dit-elle, consciente qu’elle avait la bouche un peu empâtée.

« Je suis au resto, chez Orsino. Qu’est-ce que tu fais ?

— Oh merde. Hum, décholée….

— Tout va bien ? »

Merde, pensa Kellie. Merde, merde, merde