Main La Mort lente de Torcello

La Mort lente de Torcello

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1

La mort leur va si bien

Year:
2012
Language:
french
File:
EPUB, 1.88 MB
2

La Mort lente de Torcello

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 1.09 MB
Table des Matières

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Page de Copyright

Du même auteur

Dédicace

Introduction

Chapitre 1 - LE TEMPS RECONSTRUIT. VOYAGE DANS LA FICTION VÉNITIENNE

Chapitre 2 - LE TEMPS OUBLIÉ : JALONS POUR UNE HISTOIRE PERDUE

Chapitre 3 - LES RÈGLES DU JEU POLITIQUE : VENISE ET SON DUCHÉ

Chapitre 4 - UN CENTRE DOMINANT, DES ÎLES ÉTOUFFÉES : LES RÈGLES DU JEU ÉCONOMIQUE

Chapitre 5 - LES HORIZONS D'UN ANCIEN MONDE : ENTRE PRAIRIES, VIGNES ET BOIS

Chapitre 6 - BAROUF À TORCELLO

Chapitre 7 - COMMENT MOURUT TORCELLO

Conclusion





NOTES

SOURCES ET TRAVAUX

GLOSSAIRE





© Librairie Arthème Fayard, 1995.

978-2-213-64821-7





Du même auteur

« Sopra le acque salse » : Espaces, pouvoir et société à Venise à la fin du Moyen ge, Rome, École française de Rome, 1992, 2 vol.





Ouvrage publié avec le concours

du Centre national du livre





À Guillemette





Introduction


DES ÎLOTS SANS HISTOIRE

Torcello, aujourd'hui, est un îlot quasi déserté au nord de la lagune de Venise, une cathédrale, un baptistère, une église et un décor de mosaïques célèbres. Torcello, c'était hier une communauté humaine que l'on disait nombreuse, une place commerciale réputée active. La superposition de ces deux images, réduites faute d'informations à des clichés ou à des définitions rudimentaires, inspire deux premières observations. L'histoire de Torcello et des petits archipels de la lagune septentrionale s'identifie à un déclin. Mais cette histoire n'est pas écrite; encore de nos jours, elle est gommée au bénéfice de celle, triomphante, de Venise. Dans le volume immense de la bibliographie consacrée à Venise, quelques rares paragraphes signalent au mieux l'entrée de Torcello dans l'histoire – l'emporium des premiers siècles, la construction de la cathédrale... -, puis la sortie de Torcello de l'histoire‾ appauvrissement et décadence de la communauté.

Pourquoi alors proposer une histoire de Torcello? Pour combler d'abord ce vide historiographique, puisque les sources existent, et redécouvrir un objet ; ignoré. Mais aussi parce que Venise domine le bassin des lagunes, et qu'une histoire spécifique de la cité ducale, coupée des eaux, des terres et des hommes qui l'entourent et qu'elle domine rapidement, a fini par tronquer la réalité. Partir à la recherche de Torcelloqui fut jadis, c'est donc mettre en forme parallèlement une histoire de Venise qui s'anime et s'écrit hors de ses modalités traditionnelles. Face à l'histoire en relief de la cité vénitienne, dominante, hégémonique dans la matérialité des faits comme dans les représentations, ce livre veut en effet tenter de saisir une histoire en creux.

Mon intention est donc de faire resurgir dans la durée du Moyen Age une société et un système de relations, celui qui lia Venise aux autres communautés de la lagune. Car l'île de Torcello n'existait pas seule : elle faisait partie de toute une vie qui prospéra dans le nord de la lagune avant de connaître un inexorable déclin. Non loin de Torcello, il y eut aussi d'autres îlots peuplés d'hommes et de femmes aux activités et aux comportements identiques. Certains ont disparu aujourd'hui: il s'agit des archipels d'Ammiana et de Costanziaca. D'autres subsistent: ce sont Burano et Mazzorbo qui semblent témoigner encore de ce que put être le monde perdu du nord de l'« estuaire » vénitien. À travers l'histoire de Torcello, ou plutôt à travers la sortie de Torcello de l'histoire, c'est la culture, de toute évidence différenciée de celle qui assura et accompagna la grandeur de Venise, de ce monde fragile et fugace, qui est l'objet de mon étude.

À l'origine, les choses ne sont pas allées d'elles-mêmes. Une intuition m'a guidée dans ma recherche et m'a permis d'aller au-delà d'un obstacle premier. La condition même de l'écriture de l'histoire suppose, souvent, que l'histoire ait laissé des traces, des marques tangibles dans l'espace et le temps. Or, c'est là où il y a paradoxe, du moins en apparence: l'histoire, ici, a été destructrice, au point que, précisément, le monde de Torcello s'est comme englouti, arasé, évanoui au fil du temps. L'eau et les marécages ont au pire absorbé, au mieux rongé, nombre de sites anciens. Un affleurement dans les étendues lagunaires signale parfois certaines de ces îles oubliées. Des dizaines d'églises ont disparu, sans que les pierres rappellent leur existence. On ne dispose donc pas d'un paysage de ruines qui servirait de support à l'évocation et à la reconstitution. De premières campagnes archéologiques ont, de manière circonscrite, remis au jour quelques restes ponctuels,quelques repères aléatoires jalonnant des siècles ignorés. Mais ces résultats très limités suppléent encore mal à ce que l'historiographie a toujours aimé présenter comme une nuit documentaire.





J'ai donc dû modifier les règles du jeu historiographique. L'enquête que j'ai menée a porté sur d'autres traces, d'autres marques que celles sur lesquelles la tradition s'est toujours efforcée de se fixer. Elle repose sur un autre type de fouilles: des fouilles conduites dans les couches successives de légendes et de reconstructions historiques, dans la sédimentation des représentations; des fouilles entreprises aussi dans des gisements d'archives négligés. Chroniques et cartulaires anciens des monastères de la lagune fournissent de premiers matériaux. Au XIIIe siècle, Venise délègue un magistrat pour administrer ces îlots, le podestat. Des notaires figurent parmi le personnel sur lequel celui-ci s'appuie dans son administration quotidienne. Ils rédigent, avec une efficacité et un souci de rationalité croissants, les actes multiples de son gouvernement dans ces îles de Torcello, de Burano, de Mazzorbo, que les textes du temps nomment les contrade. La masse des archives publiques, notariales et ecclésiastiques de la Seigneurie vénitienne éclairent aussi, par des lueurs directes ou indirectes, l'histoire de ces sociétés. Et, en arrière-plan de cette approche plurielle, je me suis efforcée de pénétrer l'étrange logique d'un déroulement historique qui condamna Torcello et les îlots proches à l'oubli; j'ai voulu aussi rendre à ces communautés un peu de leur passé et de leur mémoire.

Toutefois, modifier les règles du jeu historiographique ne signifie pas qu'une histoire « totale de Torcello et de son monde puisse être proposée. Dans cette enquête, j'ai dépouillé principalement des sources qui, elles-mêmes, sont comme les reflets de leur objet, fragmentaires, allusives, rongées par l'humidité, parfois illisibles et donc tout aussi perdues que ces îlots lagunaires dont certains, je l'ai dit, sont maintenant immergés. L'histoire que j'ai voulu recomposer est donc une histoire qui semblera intégrer en elle, en ses propres incomplétudes et incertitudes, le travail destructeur du temps.

Par là même, et peut-être à la surprise du lecteur, elle se veut un récit; ou plutôt elle se veut la chronique d'un moment atypique parce que ce moment paraît se développer dans une durée longue, dans un rythme lent qui n'est pas celui de l'histoire événementielle traditionnelle. Il est en effet coutumier de définir l'événement comme une scansion, voire une rupture brusque dans le temps humain, un fait marquant orientant ou réorientant le cours de l'histoire. À Torcello, au milieu d'une lagune incessamment parcourue par le flux et le reflux des marées, l'événement fut un autre événement: la longue mort de communautés humaines, une mort qui dura plusieurs siècles, s'accomplissant dans l'indifférence et la passivité, sans saccades, sans tensions ouvertes, sans réactions violentes.





J'ai donc pris le parti de tenter d'écrire la chronique de ce qui pourrait sembler être un événement sans événement, mais qui, pourtant, produit une césure historique, la fin d'une histoire qui advint quand aux maisons et aux églises furent substitués de rares ruines, quelques vergers, la boue, des herbes, les marais.





De rares ruines, quelques vergers, la boue, des herbes, les marais, un univers plane dominé par une basilique et un baptistère...





Cette horizontalité de la topographie a peut-être favorisé ou accentué la dynamique de l'oubli. L'île de Torcello et les communautés qui ont continué à vivre non loin n'ont rencontré que l'indifférence ou l'insensibilité de tous ceux qui, depuis l'époque du Grand Tour emportant les élites européennes vers les cités de l'Italie, sont venus admirer Venise. Elles n'ont pas attiré le regard, au point que, jusque tard dans le XXe siècle, rares et succinctes sont les mentions que les récits de voyages et les guides touristiques consacrent à Torcello. Au nord de la lagune vénitienne, les trois îlots de Torcello, Burano, Mazzorbo, « nymphéas flottants 1 », ont longtemps été comme des fantômes oubliés.





Pour expliquer ce silence et cette absence d'intérêt, les pages qui suivent porteront l'attention sur plusieurs données.La première est que la géographie sentimentale des voyageurs en Italie, si elle a historiquement varié dans le temps, n'en a pas moins jusqu'à très récemment ignoré ou méprisé Torcello. La deuxième est que, parallèlement et pour des raisons complexes, l'historiographie, elle aussi, n'a rien fait pour sortir de l'ombre cette communauté disparue. Enfin et surtout, il est patent que l'histoire vénitienne a longtemps été traversée par des mythes et que ces mythes exigeaient que l'île de Torcello fût occultée.




Le temps des voyages: une Italie sans Torcello

Les lignes célèbres de Chateaubriand sur Venise, la « ville contre nature » qui, privée d'antiquités romaines, ne peut retenir le visiteur, portent témoignage des évolutions dans l'histoire du goût français pour l'Italie2. Si, à partir du XVIe siècle surtout, le voyage en Italie est chose fréquente, ses itinéraires varient, tout comme les objets de l'attention et l'intensité des émotions artistiques qui façonnent un parcours affectif autant que topographique3. L'attraction de Venise, jusqu'au XIXe siècle, ne paraît pas encore incontestée alors que Rome et Naples, dans ce paysage de la découverte italienne, brillent comme les véritables phares4. L'étrangeté architecturale de la ville dérange. Son caractère amphibie n'est pas forcément perçu comme la première de ses qualités esthétiques. Et lorsque, dans le cours du XIXe siècle, l'engouement devient plus net et que la singularité vénitienne séduit, Torcello demeure comme à l'écart de cet engouement. Certains voyageurs, pourtant, n'hésitent pas à sortir de la cité pour partir à la découverte de ses horizons aquatiques et de quelques-unes des terres qui l'entourent.

Le bassin vénitien constitue, alors comme aujourd'hui, le plus vaste ensemble de lagunes de la côte du nord de l'Adriatique. Survivance du vaste complexe qui s'étendait entre le Pô et l'Isonzo, il est fermé et protégé, côté mer, par une succession de cordons littoraux sableux (les lidi). Mais il est aussi vivifié par le flux des marées qui pénètrent par les passes; unesérie évolutive de graus ‾ les ports - assure la communication des eaux lagunaires avec la mer. Ce n'est que tardivement que leur nombre s'est trouvé réduit à trois: la passe de Chioggia, qui s'ouvre au sud, et, plus proches de Venise, celles de Malamocco et du Lido. Dans ce paysage aquatique à l'horizontalité sans défaut, quelques terres émergent, tout aussi plates. Ainsi les barene qui affleurent à quelques centimètres au-dessus de l'eau, et qui ne sont submergées que par les plus fortes des marées. Ainsi des îlots et des petits archipels, sans doute formés par les dépôts alluvionnaires des fleuves qui débouchaient dans le bassin, peu à peu renforcés et agrandis par le travail des hommes. Tout cet écosystème a été et demeure l'objet de transformations incessantes, dues à l'action conjuguée de la mer et des fleuves, ou encore aux interventions humaines. Telle qu'elle se présente au XIXe siècle aux amateurs du voyage en Italie, la lagune vénitienne diffère donc profondément de ce qu'elle était dans les derniers siècles du Moyen Age.

Quittant Venise – c'est-à-dire l'archipel de Rialto – pour quelques promenades dans cette lagune, les visiteurs et les curieux limitent leur curiosité, remarquons-le, au centre et au sud du périmètre aquatique: lidi de Venise, de Malamocco, de Pellestrina, petites îles proches, facilement accessibles, et gros bourg de Chioggia. Goethe, à Pellestrina, sur les murazzi, va contempler les deux miroirs d'eau que sépare la mince bande de terre du cordon littoral5. Byron galope au Lido et se fait conduire à l'îlot de San Lazzaro des Arméniens. Chioggia, surtout, offre, à côté de Venise, le pittoresque et la simplicité qui ravissent. On visite communément cette bourgade pauvre, sale, typique. À quelques heures de barque des fastes de Rialto6, c'est la jeunesse de Venise que l'on va découvrir dans cette communauté rustique. Et George Sand, sans qu'elle ait fait elle-même la promenade à l'horizon de la lagune, déclare son intérêt pour les pêcheurs chioggiottes, devenus sujet d'un tableau de Léopold Robert. « Je désirais beaucoup voir son tableau des Pêcheurs dont on parlait comme d'une merveille mystérieuse, car il le cachait avec une sorte de jalousie colère et bizarre7. » La visite de Venise peut donc, désormais,comprendre l'embarquement pour Chioggia, voyage dans le voyage, dans l'espace, mais principalement dans le temps, à la rencontre d'une première Venise sauvegardée. «Tandis qu'autour de l'île de Rialto la toute-puissante République grandissait et prospérait, Chioggia restait humble et pauvre, comme le fut tout le peuple des lagunes. Auprès de la Venise radieuse a été miraculeusement conservée la Venise primitive, et de voir celle-ci ne fera que nous faire encore plus estimer et aimer celle-là. À côté de Titien, voici Vivarini 8 ! »

Après le temps du périple romantique et de ses choix, vint celui du voyage guidé et programmé pas à pas. Le Baedeker, dans son édition de 1873, expédie en quelques lignes la description de Torcello. Il se contente de noter que le site ne comprend plus alors que quelques cabanes et deux églises bien conservées. En 1908, le Grant Allen's Historical Guide conseille l'excursion dans cette île exclusivement à ceux des visiteurs qui auront trois ou quatre semaines à leur disposition. À eux seuls sera dévolu le plaisir d'une «simplicité antique, au milieu d'une désolation pittoresque 9 ». Et dans son édition de 1958 encore, le Guide bleu, quoiqu'il attribue une étoile à la cathédrale et à l'église de Santa Fosca, est d'un laconisme extrême sur le «petit village au nord de la lagune ».

Longtemps, on le constate, les deux sites de Chioggia et de Torcello n'ont pas eu le même traitement. Comment rendre compte de cette distorsion? Les explications positivistes pourraient arguer à la fois de l'éloignement de Torcello et de la difficulté des communications avec cet îlot. À mon sens, elles ne suffisent pas à justifier ces divergences dans les circuits de la découverte. La mise en place de liaisons régulières entre Venise et Torcello est en effet signalée dans les guides, mais cette facilité consentie aux voyageurs dès la fin du XIXe siècle n'eut pas pour immédiate conséquence de faire renaître Torcello à la curiosité10. Le site de Chioggia, dans tous les cas, avec ou sans « société de navigation lagunaire », ou « barques de la société des automobiles d'eau », est plus éloigné de Rialto. D'autres éléments d'interprétation doivent donc être trouvés.

Chioggia évoque, tous les auteurs le soulignent, la simplicité laborieuse des premiers siècles de Venise. Par son existencemême, préservée, fossilisée, le port de pêche témoigne de la réussite de Venise et des stades successifs de développement qu'elle a su enchaîner. Il fait concrètement mesurer un destin, celui de cette cité née sur les îles de Rialto, au milieu des lagunes, dans la même originelle simplicité. Il juxtapose le passé au présent, permet de comprendre le mouvement même de l'histoire. Chioggia, dans sa pauvreté, avec ses canaux sales et ses miasmes, ses barques (les bragozze) et ses pêcheurs, donne l'impression à ceux qui la parcourent de reculer dans l'histoire. Elle se voit comme la promesse de Venise; elle permet de saisir l'extraordinaire de l' œuvre humaine qui a fait prospérer Venise, ou encore par laquelle Rialto est devenu Venise. Torcello, en revanche, ne réfléchissant que la désolation, ne peut exercer de pouvoir d'attraction dans cette quête d'un passé disparu de Venise; l'île, dans ce système de représentations, n'est rien et, surtout, elle ne dit rien sur Venise.





De plus, toute cette littérature, qui décrivait ou proposait des excursions sur les terres proches de Venise, portait en elle, par-delà ses inflexions dans le temps, un paradoxe implicite. Elle n'ignorait rien de l'antiquité de l'implantation humaine à Torcello, peut-être la plus ancienne cité des lagunes ; elle signalait même l'un des mythes les plus tenaces de l'histoire locale en indiquant que l'île avait été le refuge des premiers Venètes devant Attila. Mais elle ne se résolvait pas à inviter le visiteur à y déchiffrer les débuts de l'existence vénitienne dans le bassin lagunaire. Qui s'y risquait était appelé à ne rencontrer que des ruines et une promesse, tragique celle-là: l'île était symbole et présage de mort.

Rien d'étonnant à ce que seuls quelques voyageurs aient rompu le silence ou se soient attardés à Torcello. D'Annunzio, parce qu'il s'enflammait pour l'union allégorique de l'âme de Venise et de l'automne, regardait avec la même sensibilité fiévreuse la lagune et Burano11. Et pour Maurice Barrès, la course à Torcello ne valait que pour la méditation tragique qu'elle entraînait. « Les joyaux de Torcello sont figés dans une mort aussi forte que Ravenne. Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu'une femme aux longs voiles vintrapidement nous ouvrir. Il semblait qu'elle fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous pénétrâmes à Santa Maria, une moisissure d'eau et de siècles arrêta notre respiration : le bruit de la lourde porte qui retombait en s'opposant à l'air et au soleil nous parut le glissement d'une dalle sur un in-pace12. »

Morte est l'île, «terre pourrie », «boue malsaine », « sol malade ». Morte est l'eau qui l'entoure de son «éternel silence ». Inintelligibles sont devenus les monuments: «Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la cathédrale ? J'y trouverais tout un système dogmatique et poétique. Je ne sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible ? » Pour Barrès, l'esprit contemplait donc au nord de la lagune une succession de désastres. Ruine de Torcello qu'« une fièvre malade apportée par l'air et l'eau corrompt cependant que lui-même s'empoisonne de ses émanations ». Misère extrême de Burano où les pauvres « pourrissent leur sol que pourrit aussi la lagune ». Et une lagune désolée. Dans l'eau, la pourriture s'est faite liquéfaction. Les terres sont rongées, insalubres, battues de courants marins, quand elles n'ont pas déjà disparu. « Je me penchais vainement sur la lagune polie et homogène pour distinguer Aniana [c'est-à-dire Ammiana], l'îlot qu'elle a submergé. Les plongeurs visitent, sous ces eaux mortes, des maisons englouties avec leurs richesses architecturales. » La mort attend donc les rares survivants, « pauvres, abandonnés, condamnés à la faim ». «J'ai souhaité que la désolation s'aggravât d'un degré, afin que l'humanité disparût d'un site où elle ne peut plus se nourrir. La mort ne rabattrait rien d'un spectacle dont elle fait la magnificence13.»

Parvenu à ce point de l'évocation, accolons à ces lignes funèbres la fameuse lettre de Cassiodore aux « tribuns maritimes », qui, en date de 537-538, donne la première description du site vénitien14. Ce que célèbre la rhétorique hyperbolique du préfet du prétoire, c'est au contraire l'enfance heureuse des lagunes. Pauvres, les habitants vivent de la pêche, des transports et de l'exploitation des salines. Mais s'ils sont pauvres, ils sont libres, et la concorde et l'harmonierègnent dans une société où la coexistence avec l'eau établit la première des égalités. « La pauvreté y vit sur un pied d'égalité avec les riches ; une seule nourriture les réconforte tous, un même type d'habitation les enferme : ils ignorent la jalousie en ce qui concerne leurs pénates, et passant une vie ainsi mesurée, ils évitent le vice auquel on sait qu'est exposé le monde15. » Surtout, bien que sur ces immenses « plaines liquides l'installation humaine soit précaire et la menace de l'eau constante, déjà les Vénitiens savent composer avec les difficultés du milieu. Leurs habitations sont fragiles, construites comme celles des oiseaux aquatiques. Le courant érode. L'attaque de la marée peut emporter tout ce qui n'a pas été fortifié et surélevé. Pourtant, par le tressage des joncs flexibles, les hommes savent consolider le sol ; ils luttent et la terre gagne peu à peu sur les eaux. La lettre de Cassiodore décrit, avec les prémices de l'installation dans le bassin vénitien, par cette vie sur l'eau, l'extraordinaire pari qui s'engage. À l'opposé, chez Barrès, à Torcello, à Burano, la boue a triomphé. Le pari est perdu. L'histoire s'est faite à contresens de son dessein originaire.

Une première remarque peut ainsi se dégager de ces visions successives: des siècles durant, selon le mot révélateur de Théophile Gautier, Torcello a été une « île oubliée 16 ».

Et pourtant, par un retournement que je chercherai à comprendre, Torcello est aujourd'hui devenu un haut lieu de la curiosité contemporaine. À cette redécouverte récente dont témoignent les flots de visiteurs débarqués à heures fixes, pour une brève visite, on peut proposer plusieurs explications. Les plus évidentes renvoient aux évolutions récentes du tourisme de masse. Torcello fait désormais partie d'un tour obligé qu'accomplissent ensemble, mais pour des raisons contradictoires, ceux qui goûtent le seul plaisir d'une promenade « typique » sur un îlot lointain et ceux qui, dans les lagunes, partent à la recherche d'une authenticité réelle ou supposée, d'une originalité, d'une histoire perdue justement.

On reconnaîtra donc, dans ces flux qui convergent vers Torcello, les effets de la transformation, accélérée depuis quelques années, de Venise, ville toujours plus offerte et livréeaux touristes. Mais on y lira aussi une évolution dans l'approche collective de l'espace lagunaire. Torcello, pour certains, a remplacé la Chioggia des premières années du XXe siècle. Et c'est maintenant le tour de cette dernière cité, ou du moins de son centre historique, d'être désertée. C'est donc Torcello qui, désormais, donne aux visiteurs ce qu'ils venaient auparavant chercher à Chioggia: la Venise d'avant Venise.

L'édition du Guide bleu de 1968 révèle ce retournement de sens. Elle choisit, de manière évocatrice, comme titre du long chapitre réservé à Venise : « Venise et les îles de la lagune ». Et l'édition de 1982 accentue encore cette véritable mutation, donnant de Torcello et de la lagune septentrionale une description lyrique : « Excursion dont la célébrité n'altère pas les attraits, la découverte des îles du nord de la lagune sera celle des bourgs posés entre le ciel et l'eau... L'art et l'histoire sont également présents, témoins des origines de la splendeur vénitienne. » Le rappel du passé de Torcello fait place désormais à toutes les exagérations. Au point que parfois surgit une ville mythique qui aurait compté jusqu'à vingt mille habitants.

Pas de pêcheurs ici, pas d'activités traditionnelles le long du canal principal. Les seules fonctions du tourisme redonnent un peu de vie aux anciennes berges désertées. Mais autour de la petite place, les deux monuments–la cathédrale, l'église de Santa Fosca – valent comme les traces de la première civilisation du bassin lagunaire, les signes de l'ancienne puissance de Torcello, centre jusqu'au Xe siècle du commerce vénitien ; emporium d'où partaient, vers le monde carolingien, sel et poissons, où arrivaient des pays slaves bois et esclaves, de Constantinople soie et épices. L'histoire des lagunes est reconstituée dans son épaisseur et sa diachronie. Guides et livres signalent l'importance primitive de l'îlot et insistent sur le musée qui renferme vestiges romains et fragments de sculptures. Ruines, décadence et désertion des hommes ajoutent à l'esthétique. La mort vaut désormais comme un supplément de beauté.





Mais les impératifs de l'industrie touristique ou les fluctuations du goût des voyageurs n'expliquent pas tout. Ont aussichangé le regard que Venise accepte de voir poser sur elle-même et, en conséquence, les relations de la ville à son passé.





Une histoire refusée

Une deuxième remarque s'impose donc. Si Torcello fut longtemps une cité oubliée, c'est parce que Venise, la cité capitale des lagunes, du duché compris entre Grado et Cavarzere, l'avait sciemment oubliée17. L'histoire de Venise a traditionnellement suscité une masse formidable de récits et de commentaires. Mais on ne peut qu'être frappé par l'extra ordinaire pauvreté de la bibliographie consacrée à Torcello. Il n'est pas besoin, dans cette présentation, d'entrer dans l'analyse des chroniqueurs médiévaux et des historiographes officiels, ni de décrypter leurs silences ou falsifications, pour noter ce vide historiographique. J'aimerais plutôt évoquer une exception, celle de Nicolô Battaglini, cet érudit amateur de Torcello qui reste une figure isolée – et souvent combattue – des études vénitiennes de la fin du XIXe siècle18. Dans les années mêmes où Venise se dotait, avec la revue de l'Archivio veneto, d'un véritable instrument scientifique, dans ces décennies où s'entamait un travail, poursuivi avec ténacité, de publication de sources, les îlots du nord de la lagune, puisqu'on les jugeait aux marges de l'histoire, sont restés relégués aux marges des préoccupations.

Les plus anciennes chroniques vénitiennes, qui relatent l'immigration dans le refuge des îles des populations fuyant la Terre Ferme, éveillèrent des recherches imbriquées et érudites. Le Chronicon Altinate et le Chronicon Gradense furent en conséquence publiés dès 1890, en même temps que la Cronaca veneziana de Giovanni Diacono, par Giovanni Battista Monticolo19. Les riches numéros de l'Archivio veneto des années 1870-1880 montrent suffisamment que l'enquête sur ces sources était en cours20. Dans cette enquête, Torcello apparaît forcément puisque les immigrés s'y installèrent, comme ils le faisaient sur d'autres terres lagunaires. Mais la quête première des historiens était, on le voit, celle des origines de Venise.L'éclairage porté de manière indirecte sur Torcello s'éteignit logiquement avec cette recherche même. Et l'intérêt pour ce site ne renaîtra qu'avec la reprise, à intervalles réguliers, de ce thème historiographique. À preuve l'ouvrage, original et controversé, de Giuseppe Marzemin en 1936, ou encore, la somme récente d'Antonio Carile et de Giorgio Fedalto sur les origines vénitiennes, conduite avec des objectifs différents et une méthodologie rigoureuse, véritable relecture des sources à disposition21.

Les effets de ces orientations historiographiques séculaires se mesurent sans peine. Torcello n'a pas d'histoire propre, pas même celle qui s'est attachée à l'îlot de Murano, parfois boursouflée et fantaisiste, souvent dépourvue d'érudition, mais attentive au moins à la spécificité et aux gloires locales, patriote et louangeuse22. Carlo Cipolla, en 1884, justifiait cet état de fait en deux lignes péremptoires : « Torcello a une histoire qui ne peut se dissocier de celle de Venise. Elle ne forme même, pour ainsi dire, qu'un avec elle23. »

Torcello, ayant enfin gagné le droit au regard, a-t-il gagné le droit à l'histoire? Sans doute ses monuments en ont-ils au moins une. Mais les analyses qui s'y attachent portent encore l'empreinte de l'historiographie dominante. Elles peuvent être résumées de la manière suivante24. Sur ces îlots de la lagune où sont réfugiées des populations fuyant devant les invasions barbares, à Torcello comme à Murano, grâce à l'ouverture vers Ravenne puis à l'influence des modèles byzantins, s'est développé un art qui donnera dans la basilique San Marco son chef-d'œuvre accompli25. Torcello est un instant qui prépare Venise. La grille d'analyse se soumet donc, une nouvelle fois, à la question centrale des origines et de la prépondérance de la cité vénitienne.

Quant à la campagne de fouilles lancée à Torcello au début des années 1960, pour novatrice et systématique qu'elle soit au regard des premières tentatives d'une archéologie lagunaire balbutiante, elle constitue, dans ses objectifs, un exemple net d'une telle problématique26. C'est encore sur la chronologie de l'installation dans les lagunes, sur le passé, romain ou non, de Venise, qu'on s'interroge. La controverselancée par la parution de Venezia. Origini, de Wladimiro Dorigo, reflète bien l'état des interrogations et des curiosités historiques. Torcello n'est toujours sollicité que pour prouver, ou infirmer, selon les auteurs, la réalité de l'occupation romaine dans le bassin vénitien, la nature et la datation des commencements de Venise.

Au terme de ce rapide cheminement historiographique, il faut enfin évoquer une dernière polémique. En avril 1991, les journaux italiens – et étrangers – reprenaient la nouvelle: près de San Lorenzo d'Ammiana, dans le district de Torcello, les restes d'une domus romaine, remontant au Ier siècle après J.-C., avaient été découverts. Et dans les jours suivants, sur les colonnes des mêmes journaux, on assistait aux débats passionnés sur le sens à donner à une telle découverte. À la thèse, soutenue par Dorigo, d'une implantation romaine stable dans les eaux vénitiennes, s'opposait une autre interprétation suggérant l'existence d'une voie de communication qui de Ravenne, par terre et par eau, à travers les lagunes, aurait rejoint Altino, une cité romaine située sur le rivage nord de la Terre Ferme27. La domus pouvait alors avoir été destinée à un fonctionnaire chargé de contrôler les trafics locaux, en particulier la circulation des produits agricoles et du sel. Une troisième interprétation considérait en revanche que la découverte d'un établissement isolé ne pouvait suffire à remettre en cause l'histoire des origines de Venise28. Les nombreux programmes en cours dans les aires archéologiques, marines et lagunaires, vont assurément continuer à apporter des éléments de réponse à ce problème de l'existence plus ou moins tangible, plus ou moins vaste, plus ou moins ancienne, de cette Venise d'avant Venise.





Une impression forte demeure cependant. Hors de sa contribution à la question périodiquement renaissante, et scientifiquement renouvelée, des origines, Torcello peine à être reconnu comme objet d'histoire. Les progrès de l'archéologie ne s'appliquent encore que de manière timide au Torcello médiéval, à la cité évanouie29, d'autant que face à ces jalons nouveaux le mythe vénitien continue d'exercer sa puissance de censure.





L'archéologie d'un silence

L'écriture de l'histoire vénitienne a longtemps subi le poids du modèle historiographique qui fut construit dans la cité-État par les Vénitiens eux-mêmes. C'est dire qu'elle n'est pas neutre, qu'elle a eu, dans ses déterminations comme dans ses implications, une dimension politique. Dans ce cadre, qui a été celui de l'exaltation d'une singularité providentielle, le discours historique sur la ville, élaboré par les chroniqueurs médiévaux avant d'être véritablement codifié par les historiographes officiels, a bénéficié d'une formidable longévité ; il a pour ainsi dire conditionné, des siècles durant, toute réflexion et recherche sur Venise30. Les relais qu'ont constitués à travers l'Europe moderne les théoriciens politiques s'interrogeant sur l'atypique durée politique de la République ont bien sûr renforcé ce modèle historiographique étouffant. Et si ce modèle commence aujourd'hui à être démantelé, il continue néanmoins à peser sur l'analyse et le savoir historique. Qu'on en juge. Le « mythe » de Venise – nom qui désigne communément cette lignée historiographique ancienne et ses interprétations principales – alimente depuis quelques décennies déjà nombre d'analyses, ponctuelles ou générales; toutes s'attachent à retracer le triomphe de ce mythe, sa périodisation, ou à décrire les étapes principales de sa constitution. Par l'examen des crises du système et la critique de ce mythe, une partie de la recherche historique actuelle est encore nourrie en parallèle. Car elle s'efforce de prouver les fissures ou l'inanité de cette image d'une perfection politique et d'une harmonie sociale inégalée tranchant sur les convulsions répétées des autres organismes étatiques de l'Italie. Nombre d'ouvrages tentent ainsi de retrouver une « vérité » politique ou sociale de l'histoire de Venise.

Mais dans ces oppositions et réécritures qu'il provoque enfin, le modèle conditionne toujours l'histoire de Venise. La critique remet en cause les exagérations et les erreurs. Elle rétablit des aspérités dans un déroulement historique que la tradition présentait comme parfaitement lisse. Elle s'efforcede « démonter » l'image. Elle demeure cependant, par ce travail même de réaction, liée aux sujets et aux thèmes dominants du discours historique vénitien. Le mythe de Venise, même déconstruit, continue à produire du mythe. Et, mécaniquement, l'histoire de Torcello demeure rejetée dans un quasi-silence.

L'analyse, à tout instant, bute donc sur ce silence, sur cette logique implacable de l'oubli. La centralité triomphante de Venise a jeté dans l'ombre l'immédiate périphérie lagunaire. On travaille depuis longtemps déjà sur l'empire vénitien en Romanie. On étudie aujourd'hui avec une attention accrue la domination de la République en Terre Ferme. Ce n'est qu'accessoirement qu'on s'intéresse aux lagunes31. L'image impérialiste fixée dès le Moyen ge par Venise, quoique émiettée et déformée, quoique combattue, n'en finit pas de se refléter et de captiver le regard et le récit.

Pour saisir quelle est précisément cette image matérielle et mentale que Venise diffuse à la fin du XVe siècle, on dispose de sources nombreuses et prolixes: ce sont les Itinéraires que composent les pèlerins qui se sont embarqués dans cette cité pour les Lieux saints et qui ont assimilé, lors de leur passage obligé, le capital symbolique vénitien. Le port dispose d'un monopole quasi absolu sur ces embarquements. Le séjour de ceux qui attendent le départ des galées pèlerines, parfois pendant plusieurs semaines, est soigneusement organisé, voire encadré. Les récits signalent ainsi guides et truchements et indiquent, par de brèves remarques, qu'un Vénitien est le plus souvent à la source de leurs informations. Tout prouve que l'image proposée par ces descriptions est construite à Venise, par Venise. La ville, au XVe siècle, suggère, régit et canalise la visite. Elle fournit ses propres réponses aux questions que la découverte de son espace pose à ces étrangers et à leur curiosité. Il est alors frappant de constater qu'à l'exception d'atypiques et rares pèlerins allemands, Torcello n'est pas visité par ces voyageurs qui n'oublient pourtant aucune église, qui découvrent toujours plus méthodiquement l'espace urbain et ses monuments à mesure que l'on avance dans le XVe siècle, qui explorent aussi Murano. Certains des îlotsproches de Torcello ont déjà été engloutis par les eaux. Venise a englouti Torcello dans l'oubli. Tout se passe comme si cette île n'existait plus, comme si elle n'avait jamais existé.

Une autre représentation, iconographique cette fois-ci, commande une même observation. Le grand plan de Jacopo de Barbari, élaboré en 1500, dessine le circuit des eaux et fixe certaines des terres qui, autour de l'archipel de Rialto, forment le monde lagunaire. Mais la cité vénitienne, par l'ampleur de son développement et la trame serrée de son bâti, par sa position centrale, domine incontestablement et forme un véritable pôle pour le regard et l'attention. Certes, Torcello et les îlots voisins figurent dans ce plan. À la totalité de l'œuvre est appliqué un admirable souci du détail et de la précision. Mais les petits îlots de la lagune septentrionale sont montrés, à travers cette représentation qui se veut fidèle et dont le sens immédiat est de traduire un déséquilibre absolu, comme de modestes satellites de l'imposant ensemble vénitien.

Pour de longs siècles encore, l'image de Venise va subir l'influence de ce plan de 1500. Beaucoup de dessinateurs tracent donc, quasiment au contact du rivage de Terre Ferme, les contours de Torcello, de Mazzorbo, de Burano. Les plans se partagent cependant entre des représentations de la cité et de ses lagunes, et des vues de la ville seule. Graduellement, durant l'époque moderne, le second type de figuration tend à évincer le premier. C'est tout l'espace au nord de Murano qui est en conséquence gommé. Ce sont les caractéristiques de la forma urbis et la prééminence de la cité-État qui sont, par cette mise en image, célébrées32. Au voisinage immédiat de Venise, les îles de Murano, du Lazaretto vecchio ou du Lazaretto nuovo, où l'instance publique a relégué hors du centre urbain, selon un lent processus, des fonctions industrielles ou hospitalières, rappellent, puisque la cité les a annexées comme d'indispensables faubourgs, les particularités du site et de l'implantation sur l'eau. Mais à travers ces choix iconographiques, les liens de Venise à ses lagunes se font plus ténus.

Et, en un parallèle frappant avec ces images maintes fois reproduites, le chemin s'ouvre pour cette part de l'historiographie qui oublie, une fois effectué le bref rappel de laposition de la cité sur l'eau, combien toute l'histoire de Venise dépend de ses relations avec un site particulier, composé de boue et d'eaux. Au XXe siècle, seule une fraction de l'abondante production historique consacrée à cette ville échappe à ce modèle d'analyse33. Les problèmes contemporains de l'écosystème lagunaire, la campagne de réflexion et de travaux lancée par l'Unesco comme la récente attention partout portée à la préservation du milieu pèsent sans doute pour beaucoup dans les infléchissements récents de la perspective historique34.

Les pèlerins en 1500, les visiteurs en 1900, ne font donc que traduire une réalité, rendue plus prégnante encore par les textes et les images: la domination sans partage de Rialto-Venise sur le bassin des lagunes et, induite par cette domination, nécessaire à son épanouissement sans partage, une amnésie pluriséculaire à l'égard de Torcello et des îlots septentrionaux.





Toute chronique de la vie et de la mort de Torcello ne pouvait donc avoir pour préliminaire que cette mise en exergue d'une triple logique du détournement du regard : détournement du regard des visiteurs, du regard des historiens, du regard de Venise.

En contrepoint, le récit qui suit a pour ambition de mettre en plein relief une réalité historique, systématiquement méconnue, systématiquement laissée hors des champs d'investigation. L'intérêt de Torcello ne s'épuise pas quand s'achèvent les siècles obscurs des tribuns maritimes et des premiers doges, lorsque l'on remise l'enquête sur les origines de Venise et que s'apaisent ses enjeux. Qui scrute cette société disparue n'est pas davantage fatalement tenté par les modèles de la micro-histoire. À travers l'histoire qui va être proposée dans les chapitres qui suivent, ce sera un double système de relations qui se formera et se reformera dans la durée d'une communauté lagunaire : relations des sociétés insulaires à la capitale dominante du duché ; mais relations aussi de Rialto-Venise à ces îles devenues progressivement plus fragiles et rétractées. Au fil de cette reconstitution, ce sera un pan del'histoire et de l'imaginaire de Venise que j'essaierai de faire surgir, ou du moins de mieux comprendre. Torcello, dans cette optique, prendra valeur de symbole. Symbole du destin de la lagune, symbole des rapports de Venise à ses eaux, symbole du jeu de miroirs entre la cité et son duché, entre une ville hégémonique et une communauté peu à peu engloutie qui en viendra à se définir comme un devenir potentiel, comme le risque même de mort qui hante Venise et qu'elle dit toujours conjurer.

Pour rendre une histoire à ces îlots sans histoire, il faut donc tenter de retrouver et de décrire, afin d'en capter les différents reflets, ce jeu de miroirs. Comme telle, l'analyse voyagera d'une mort à une autre, puisque Torcello meurt deux fois. L'île meurt, livrée aux boues et aux fièvres, mais elle meurt d'abord dans la mémoire de Venise et dans son récit historique. Et ce long et continué travail de reconstructions, de fictions, de falsifications précède, accompagne et prolonge la lente mort physique. Entre le récit de ces deux éliminations, je m'efforcerai de mettre en scène le face-à-face du centre dominant et de sa périphérie soumise, de réanimer la vie d'une société perdue.





Au terme de cette introduction, je dois dire que ce livre a bénéficié de la critique attentive et patiente de deux premiers lecteurs, mon mari Denis et mon éditeur; je les remercie tous deux.





En un premier temps, je propose donc d'explorer ce que l'on peut nommer le « mensonge vénitien », ce monde imaginaire de l'histoire vénitienne au sein duquel Torcello a été privé d'histoire.

La lagune de Venise au VIIIe siècle: une reconstitution





Chapitre 1


LE TEMPS RECONSTRUIT. VOYAGE DANS LA FICTION VÉNITIENNE

Puisque, par la puissance idéologique qui l'anime, l'image de Venise a terni, recouvert celle de Torcello jusqu'à la rendre opaque, quasi insaisissable ou invisible, acceptons l'évidence telle qu'elle est et telle qu'elle s'appréhende. L'histoire de Venise fait écran à celle de Torcello. Qui se propose de restituer aux îles de la lagune septentrionale quelques bribes de mémoire doit donc accepter le détour par Venise, scruter, fouiller, interroger le récit historique vénitien pour découvrir ‾ du moins est-ce l'objectif de l'enquête – les traces et l'identité de cette communauté engloutie. Venise, dans les représentations comme dans les études, est placée toujours au centre, occupant l'espace, mobilisant l'attention, l'île de Torcello étant, quant à elle, vouée à l'ombre et à l'indifférence.





Il faut, au départ de l'analyse, considérer cet état de fait comme une donnée inéluctable et prendre en compte cette situation de total déséquilibre. Car de l'impérialisme de l'histoire vénitienne procède l'entier système d'oubli de Torcello. D'où le choix auquel j'ai dû me résoudre : examiner d'abord Venise dans sa figuration triomphale des derniers siècles du Moyen ge et du début de l'époque moderne. Selon cette perspective, les questions surgissent naturellement etconduisent à une étude rétrospective qui découle d'une question liminaire: quand et comment une telle figuration se forme-t elle ?

« Considérant donc toutes ces choses, il semble que l'état humain soit mis sous une fatale révolution, si bien que nous ne pouvons rien trouver de durable qui ne soit sujet au changement. » Le très célèbre ouvrage du Vénitien Gasparo Contarini – Des magistratz et République de Venise – est traduit en français en 154435. Et la dédicace au connétable Anne de Montmorency qui l'ouvre justifie l'intérêt de ce traité pour le public du royaume de France. Elle dresse en effet le sombre constat qui domine la philosophie politique depuis Machiavel : les gouvernements et les institutions sont instables. Les exemples sont nombreux, Sparte, Athènes, Thèbes, Carthage, qui montrent comment les Républiques peuvent se défaire. Dans ce paysage historique de mutations et de ruines, seule une ville semble avoir arrêté la « muable roue de fortune » : Venise dure, la République se maintient. Dans l'analyse que propose Contarini des institutions vénitiennes, le lecteur du temps du règne de François Ier pouvait trouver sans doute de quoi percer le mystère de cette singulière résistance vénitienne aux accidents historiques. Cette traduction ne constitue qu'une des manifestations possibles du profond intérêt, dirigé vers le système politique vénitien, d'une Europe dans laquelle les pouvoirs étaient confrontés aux conséquences immenses de l'éclatement de l'unité chrétienne; et donc à une rupture vivante de l'histoire qui pouvait aller jusqu'à affecter les institutions des États les plus assurés.

Trois décennies plus tard, Les Six Livres de la République de Jean Bodin feront aussi une part assez belle à la Seigneurie de Venise36. Son état est « aristocratique mais conduit par proportion harmonique ». Pour ne pas représenter la forme la plus parfaite du régime politique, atteinte seule par la monarchie héréditaire, la république vénitienne n'en concilie pas moins, selon Bodin, des institutions mixtes, associant quelques éléments populaires à un gouvernement aristocratique. La République, « belle et fleurissante », y trouve le gage de sa « conservation ».

La « conservation » vénitienne, telle est en effet la caractéristique centrale que mettent en lumière toutes les analyses consacrées à l'ordre politique de cette cité et dont elles tentent diversement de rendre raison. Pour expliquer leur étonnement, souvent admiratif, devant une telle durée de Venise et de son régime, les auteurs, sans même qu'ils aient besoin d'en référer aux convulsions du monde antique, peuvent se contenter d'évoquer des phénomènes plus proches d'eux : les vicissitudes du temps et particulièrement celles qui affectent l'Italie. Dans le paysage géopolitique troublé de la péninsule des XVe et XVIe siècles, Venise constitue de fait un cas atypique. Dès les dernières années du XVe siècle, la crise florentine ‾ chute des Médicis, république de Savonarole, retour des Médicis‾ alimente la réflexion théorique et suscite des comparaisons flatteuses pour les intangibles institutions vénitiennes37. La représentation énonce que Venise résiste, en apparence immuable; elle résiste au choc extrême des guerres d'Italie, aux désastres de la guerre de la ligue de Cambrai quand les puissances européennes sont coalisées contre elle. Et dans les décennies qui suivent, quand sombrent les anciennes républiques, elle seule paraît désormais défendre les valeurs de l'ancienne « liberté italienne 38 ». Du moins, c'est en ces termes qu'elle vit son histoire et la donne à connaître.





Quant aux historiographes vénitiens officiels, à partir du début du XVIe siècle, ils développent jusqu'à satiété le thème de cette formidable longévité historique de leur ville que les événements les plus récents ne cessent donc de confirmer. Venise « depuis mille cent cinquante ans resplendit de ferme et stable liberté 39 ». «Depuis mille deux cents ans, les libres Vénitiens commandent40. » Ils n'envisagent donc comme terme à la durée de cet État que la fin du monde : Venise a duré, dure et durera, libre, triomphante et heureuse aussi indéfiniment que durera le monde41.

Il est incontestable que la rupture des guerres d'Italie et les bouleversements politiques en œuvre dans la péninsule italienne justifient l'intérêt qui est ainsi largement porté au modèle vénitien, capable de résister ou de vaincre quandd'autres cités perdent leur liberté ou modifient radicalement la nature de leur régime politique.

Toutefois, contre les interprétations historiographiques traditionnelles, une constatation s'impose ici : dès le XVe siècle, l'antiquité et la durée de Venise constituent des stéréotypes inlassablement répétés et diffusés. Les textes de la fin du Moyen ge qui développent cette idée de la victoire vénitienne sur le temps ne lient pas explicitement, à l'exemple des traités politiques modernes, la pérennité de la cité à la spécificité de ses formes institutionnelles. Mais l'on peut noter que les récits de pèlerinage, rédigés tout au long du XVe siècle, célèbrent déjà, par exemple, avec une réelle insistance, la durée et la « conservation » de Venise42. De la sorte, ils ne font que répandre, au bénéfice d'un public élargi, des thèmes d'abord mis en forme à Venise, et à l'usage de la société vénitienne elle-même. Se détache ainsi une idéologie qu'il faut analyser dans toute sa force paradoxale. La ville neuve, bâtie sur la boue et l'eau, figure absente du long passé romain commun aux villes d'Italie, témoigne pour les contemporains, dès la fin du Moyen ge, d'une antiquité peu commune.

À ces représentations solidement structurées au XVe siècle, opposons les faits tels qu'ils sont connus et souvent exposés. Les lagunes avaient servi de refuge à des populations fuyant, à la fin du VIe siècle, les invasions barbares. Le siège dogal, d'abord établi sur d'autres terres du bassin lagunaire, fut transféré à Rialto en 810. Très vite intervint un deuxième acte de naissance, symbolique celui-là. On transporta le corps de saint Marc d'Alexandrie à Venise, en 828. Dès l'année suivante, la première église dédiée à l'Évangéliste, chapelle du palais ducal, fut consacrée. Les premiers siècles de l'histoire des lagunes, jusqu'au transfert à Rialto, n'équivalent, dans ces résumés qui ouvrent généralement les histoires vénitiennes, qu'à d'obscurs commencements ordonnés et justifiés par la naissance de Venise. Dans les ouvrages, des plus anciens aux plus récents, ils sont donc le plus souvent évoqués rapidement à titre de bref prélude, par la composition d'un cadre général où sont plantés quelques repères géographiques et chronologiques. Ou alors, plus longuement développés, ils trouvent,selon cette même nécessité téléologique, leur sens ultime dans la naissance à Rialto de Venise.





L'analyse bute en conséquence sur deux réalités, en apparence inconciliables, qui dominent l'histoire vénitienne et semblent en écarteler l'interprétation : d'une part, la durée de la ville est censée surpasser toutes les autres, thème inlassablement développé et commenté à partir du XVe siècle; d'autre part, Venise commence véritablement lorsque Rialto commence ; et Rialto commence tardivement. Le discours historique vénitien, dans sa lente constitution et dans son schématisme même, a donc nécessairement gommé les aspérités, les résistances, les contradictions des faits pour imposer une cohérence et une harmonie. Seules la falsification, consciente et inconsciente à la fois, des événements et la reconstruction raisonnée du passé ont pu permettre d'imposer ce mythe de la durée, cette image d'une ville qui ne craindrait pas le temps parce qu'elle aurait été l'ordre même du temps.

Tout se joue ainsi autour de la question des origines. L'histoire des premiers siècles, telle qu'elle doit être écrite et imposée, constitue pour Venise un enjeu de première importance. Elle participe de la genèse d'une idéologie axée sur la « conservation », parce que la « conservation », articulée à l'idée de perfection politique, a pour fin de sécréter la soumission.





Les lignes qui suivent proposent donc une analyse du récit historique vénitien. Depuis les premières traces qui sont préservées jusqu'aux textes élaborés à la fin du XVe siècle, je m'efforcerai de comprendre le rapport de Venise à son passé.

De la sorte pourront être trouvés des éléments de réponse aux questions qui demeurent centrales dans cette investigation : où se situe Torcello dans ces discours vénitiens sur les origines? Quelle place l'histoire-récit fait-elle, dans ses diverses élaborations, aux îlots de la lagune ? L'analyse distinguera ici trois séquences. D'abord, il y eut le temps de l'invention d'une Venise avant Venise; puis vint le temps de la création d'une identité lagunaire ; enfin, ce fut le temps d'une représentation de l'hégémonie de Venise sur le monde des lagunes.




OUVERTURE : UN PASSÉ IMAGINAIRE, UNE ANTIQUITÉ CONSTRUITE

Ce voyage dans la fiction vénitienne s'ouvre logiquement avec l'examen du premier grand texte conservé. La chronique de Giovanni Diacono, composée au début du XIe siècle, constitue pour l'historiographie vénitienne un texte fondateur, la première des références à examiner dans une sédimentation continuée de récits43. Puisque l'étude doit méthodologique-ment débrouiller la généalogie des diverses chroniques pour déterminer leurs apports originaux, leurs redites et leurs filiations, considérons ce que dit des origines ce récit-là44.


Les deux Venise

Dès les premières lignes, la chronique de Giovanni Diacono affirme clairement l'existence de deux Venise45. La première, continentale, s'étendait de la Pannonie au fleuve Adda, et la cité d'Aquilée en était la métropole. La deuxième est celle que nous connaissons, cette série d'îles à la position étonnante, puisqu'elles sont situées parmi les flots, au sein même de la mer Adriatique. Il y eut donc deux Venise et, ici, le chroniqueur n'invente rien. Il reprend et fait parler les exposés qu'historiens et géographes antiques appliquaient à l'ancienne région vénitienne46. Il fonde par cet argument d'autorité l'existence de la première Venise. Il y accole la description de la deuxième Venise, de cette réalité géographique et humaine que tous pouvaient voir: la multitude d'habitants qui vivaient heureusement dans les îles de la lagune. Le passage se fit de l'une à l'autre. Les populations quittèrent la première pour la seconde. Les invasions lombardes sont présentées comme la cause de ce transfert. Le récit de Giovanni Diacono, tout entier orienté par la logique des faits, par leur déroulement en apparence mécanique, ne paraît ménager aucune place au commentaire ni à la fiction.

La critique historique a tôt jugé que cette première chronique était fragmentaire. Elle a qualifié son unité d'imparfaite et remarqué que son auteur ignorait les grands chroniqueurs occidentaux, si l'on excepte Bède et Paul Diacre dont Giovanni Diacono a retranscrit quelques extraits47. De fait, l'Historia Langobardorum de Paul Diacre soulignait déjà que le nom Venetia s'était successivement appliqué à deux espaces différents : avant le peuplement de la Venise des îles et des lagunes, ce terme désignait toute la région continentale entre l'Adda et la Pannonie48. Giovanni Diacono, de toute évidence, a donc recopié certains mots ou fragments de phrases. La comparaison des deux textes permet de dégager sans peine d'où le Vénitien a tiré son inspiration. Mais il faut reconnaître qu'il ne s'est pas livré à une simple démarcation. Assénant dès la première ligne de son texte la réalité des deux Venise, Giovanni Diacono a exprimé ce que Paul Diacre n'avait suggéré que fort implicitement, à savoir que la deuxième Venise a tiré son origine de la première, qu'elle l'a, pour ainsi dire, refaite.

Et tout son récit de l'installation dans le bassin lagunaire vise à animer, à traduire concrètement ces liens d'une Venise à l'autre. La fureur lombarde a détruit la vie en Terre Ferme. Mais la vie a repris dans les lagunes. Les populations fuirent d'Aquilée vers Grado où elles fondèrent un castrum, et la ville alors bâtie reçut le nom de « nouvelle Aquilée ». Toute la province fut submergée par les envahisseurs. Les villes continentales – Vicence, Vérone... – tombèrent l'une après l'autre; mais aussitôt, sur les divers îlots, entre Grado et Cavarzere, castra et cités furent construits. Une nouvelle Venise, une illustre province, fut ainsi recréée. À travers les répétitions volontaires de Giovanni, nova Aquileja, nova Venetia, la réalité de l'occupation humaine dans les lagunes prend donc forme. La filiation entre les deux Venise est illustrée, avérée. Mais la deuxième naît, à lire Giovanni Diacono, lorsque la première meurt. Elle lui vole sa vie et son nom.





Le problème qui se pose à l'historien d'aujourd'hui est alors celui de l'interprétation de ce récit de la genèse.

La description de la migration originelle a en toute logique provoqué de nombreuses analyses. Les plus récentes d'entreelles, attentives à traquer les travestissements historiques, tendent d'abord à souligner dans ce tableau les premières traces d'une des plus tenaces fictions de l'histoire vénitienne, celle d'une indépendance première et ontologique de la cité. De fait, le sens de la chronique a été d'affirmer et d'établir solidement la liberté de ceux qui s'installèrent au VIe siècle dans l'abri des lagunes. Ces populations refusèrent, selon Giovanni Diacono, la soumission aux Lombards. Elles n'obéissaient qu'à un seul chef, le patriarche d'Aquilée, unique acteur nommé dans la masse des réfugiés. Tout ce périmètre était pourtant soumis à l'exarchat de Ravenne, c'est-à-dire à l'autorité de Byzance. Mais dans la chronique, la résistance menée par les Byzantins contre les Lombards passe à la trappe. Les liens avec l'empire d'Orient sont gommés. Ils sont tout autant estompés quand le texte en vient à l'organisation de la vie et du gouvernement dans les lagunes. Des tribuns furent nommés, le premier duc fut ensuite élu : rien n'est dit sur la soumission à l'empire d'Orient de ces magistrats qui, en fait, demeurèrent des fonctionnaires byzantins49. La présentation des événements anticipe ainsi de plusieurs siècles la rupture de Venise avec l'empire d'Orient et l'indépendance effective. Telle peut avoir été une des motivations essentielles de l'écriture de Giovanni Diacono : nier une époque de l'histoire, effacer un temps qui allait à l'encontre de la durée lisse d'une Venise toujours souveraine.

Cette peinture d'hommes libres, fuyant la sujétion pour maintenir et préserver la liberté, s'est révélée sans nul doute déterminante pour la genèse de l'idéologie vénitienne. Mais dans la chronique de Giovanni Diacono, l'éclairage me paraît devoir être porté, en tout premier lieu, sur la filiation même des deux Venise. La Venise lagunaire refit, on vient de le voir, la première Venise continentale. Cette duplicatio dote d'abord la nouvelle Venise d'une histoire déjà longue. Car si l'on excepte la cité d'Héraclée50, fondée sous l'empereur byzantin éponyme, mais qui était en ruines en cette fin du VIe siècle, les réfugiés s'installèrent – c'est la chronique qui le rapporte significativement – au milieu du vide. Giovanni Diacono est d'un laconisme extrême sur les sites des îles et des cordonslittoraux colonisés par la migration. Partout, suggère-t-il, les réfugiés créèrent, bâtirent, transformèrent les eaux et la boue. Le thème de la duplicatio est destiné à compenser cette jeunesse des îlots lagunaires, à inventer un passé qui, désormais, appartient en propre à Venise. Il y a eu captation d'héritage parce que, selon la chronique, l'invasion lombarde a marqué pour la Terre Ferme un véritable basculement. Elle a marqué la fin d'un âge et d'une civilisation que la lagune seule sauvegardera. Les hommes s'installèrent dans les eaux de Venise avec les reliques et les trésors des églises antiques. Ils les déposèrent dans de nouvelles églises. L'établissement entre Grado et Cavarzere, dans le bassin lagunaire, se comprend comme une translatio, première de la longue série réalisée par Venise au cours de son histoire51.

Ainsi, dans l'imaginaire historique de Giovanni Diacono, une Venise prit-elle la place de l'autre. Les cités qui surgirent au milieu des paluds continuèrent sous une autre forme leur vie commencée en Terre Ferme. Et l'habileté du chroniqueur est extrême à laisser supposer que la rupture de l'invasion lombarde n'affecta que la Terre Ferme, que ce fut sur le continent, là où avait prospéré la première Venise, que l'histoire commença un autre cycle. Par-delà la mutation des sites habités, la Venise lagunaire récupéra donc une histoire depuis longtemps commencée. Nulle précision n'est encore donnée à sa chronologie. L'oeuvre de Giovanni Diacono apporte simplement aux communautés de la lagune l'épaisseur du temps. Dans la hiérarchie des fictions mises en œuvre par le texte, c'est en tête que cette première manipulation doit, à mon sens, être placée et distinguée : les sociétés de la lagune n'ont fait que recueillir un héritage, assurer une continuité. Elles seules, parce qu'elles ont refusé la barbarie et l'asservissement, jouissent dorénavant de droits authentiques sur cette tradition.





La cité neuve, grâce à cette chronique, passe par-dessus ses origines récentes pour se pourvoir d'un passé conforme à la puissance qu'elle est devenue et pour rivaliser sans difficulté avec les autres pouvoirs du temps52. Il faut néanmoins remarquer que Venise a cette particularité de s'engagerprécocement dans la voie d'un discours historique destiné à affermir la conscience de soi. Dans les autres cités italiennes, les dernières décennies du Xe siècle, les premières du siècle suivant correspondent plutôt à une époque de floraison des vies légendaires des évêques ou des saints patrons: saint Ambroise à Milan, saint Gimignano à Modène, saint Zeno à Vérone... Le passé récent des cités n'est pas encore ressaisi et ordonné par l'écriture. Le premier rédacteur des Annales de Gênes, Caffaro, n'entame son ouvrage qu'à l'extrême fin du XIe siècle. Les poètes pisans commenceront à exalter la geste victorieuse de Pisé et ses entreprises au bénéfice de la chrétienté plus tardivement encore.

Dès le début du XIe siècle, le mythe de la duplicatio est donc intégré à la mémoire vénitienne ; il s'avère très vite actif dans l'imaginaire urbain. Les chroniques locales, dans leur introduction, suivront ensuite, toutes ou presque, la voie quasi obligée de la description de la première Venise. L'histoire ne peut désormais être composée qu'en fonction de ce préliminaire. Quelques textes célèbres du XVe siècle ou du début du siècle suivant suffisent à l'illustrer. Lorenzo de Monaci définit avec précision les confins du territoire de la première Venise53 ; Marino Sanudo va plus loin encore dans cette description géographique en s'inspirant de Pline et de Strabon54; Francesco Sansovino, quant à lui, rappelle la topographie de la région et énumère les cités qui jadis y furent célèbres55. Chacune des histoires part de ce prélude continental. Un jalon a été fermement planté dans la falsification. Voilà qui permet de mesurer l'apport fondamental de Giovanni Diacono au discours historique.

Il faut toutefois continuer à porter attention à son récit parce que d'autres éléments y opèrent, qui tous visent à produire et à compliquer la structure imaginaire des origines. Comme cela a précédemment été entrevu dans une perspective spécifique, en suggérant implicitement que les communautés réfugiées entre Grado et Cavarzere ont été souveraines, la chronique commence à forger la légende d'une liberté primitive. La ville avait reçu à sa naissance la souveraineté comme le plus précieux des dons, comme la promesse et l'assurance d'une liberté indéfectible. Quant à lapiété des réfugiés, elle aussi manifestée, elle équivalut à une autre promesse, celle d'une histoire tout entière ordonnée par la fidélité à Dieu. Face aux Lombards, ce fut également la foi chrétienne que les migrants préservèrent dans les lagunes. L'installation se traduisit par autant de fondations d'églises et d'évêchés56.





Naissante, Venise est figurée dotée encore d'une autre qualité, celle de se construire dans l'ordre, la beauté et l'urbanité. Les réfugiés dans chacune des îles ont fondé des centres fortifiés et des cités. Les termes répétés d'urbs et de civitas visent à planter un paysage qui, immédiatement, apparaît comme celui de la ville. On est loin de la première description des lagunes laissée par Cassiodore : des abris de joncs tressés à la merci des eaux, des terres inondables à peine protégées contre le courant et la marée57. Giovanni Diacono compose son ouvrage au temps où Venise se bâtit, où elle entame à grand-peine son combat pluriséculaire contre les marécages. Il feint d'ignorer les difficultés de l'installation dans ce site, son caractère précaire et ses commencements laborieux. Églises et maisons, pièces constitutives d'un décorum déjà admirable, paraissent surgir spontanément. Toute l'histoire à venir, celle de la cité miracle de pierres, est là encore déterminée par la nature des origines.

La migration, par ses flux, est appelée à délimiter enfin les frontières d'un duché que les pactes futurs de Venise avec les diverses puissances agissant en Italie n'auront qu'à confirmer. Torcello surgit en conséquence dans le récit, mais n'est, dans ces confins, qu'un des douze îlots mentionnés. Et la description réservée à celui de Rialto, plus prolixe, assigne déjà un rôle majeur à ce petit archipel comme si, au sein de l'espace lagunaire, sa centralité allait de soi, était dans la nature même de l'histoire. Nul doute que la situation contemporaine à la rédaction de la chronique n'influence l'auteur, ne donne sa matière à la mémoire qui est structurée. Mais nul doute non plus que nous relevons à l'égard de Torcello les effets intentionnels d'un silence.

Il est en effet un texte qui permet de soupçonner les lacunes, les oublis, les inflexions ou les partis pris, conscientsou involontaires, de Giovanni Diacono : il s'agit de celui de l'empereur byzantin Constantin Porphyrogénète. Un demi-siècle avant Giovanni, entre 948 et 952, il rédigea pour son fils et héritier un manuel d'éducation qui reçut plus tard le nom de De administrando imperio58. Dans cet ouvrage, toutes les lignes consacrées à Venise témoignent d'une information réelle59. La description topographique est relativement précise. L'histoire des lagunes est reconstituée avec fidélité dans ses grandes lignes: rappel de la migration depuis la Terre Ferme, liste des sites habités, mention de Cittanova comme premier siège dogal, de Grado comme siège métropolitain. L'empereur signale même le tribut que les Vénitiens devaient au roi d'Italie et qu'ils continuaient à payer (il avait toutefois été allégé). Mais c'est le passage concernant Torcello qui a suscité les commentaires les plus nombreux. Il situe précisément l'île entre Ammiana et Murano et la qualifie d'« emporion mega ».

Même si la mention des fonctions commerciales de Torcello demeure limitée à ce seul texte, tout indique qu'elle peut être suivie. Sans exagérer le volume de l'activité commerciale vénitienne avant le XIe siècle, et tout en rappelant la prédominance des marins orientaux dans l'acheminement des marchandises vers l'Occident, il faut relever que des bateaux vénitiens sont attestés dès le IXe siècle en Méditerranée orientale. Le récit de la translatio des reliques de saint Marc prouve au moins, même si la réalité du furtum sacrum est contestée, que la présence à Alexandrie d'un bâtiment de Venise paraissait vraisemblable en ce premier tiers du IXe siècle. L'emporium de Torcello, on peut le penser, a joué un rôle important dans ce système d'échanges, à la fois comme débouché et comme source d'approvisionnement pour les Byzantins60. Et le trafic s'accrut sans doute encore après la conquête arabe de la Sicile et de l'Italie du Sud, du fait aussi de la pénétration commerciale des gens de la lagune vénitienne sur les grandes artères fluviales de l'Italie septentrionale. Ils tentèrent de s'assurer la libre circulation sur ces voies d'eau; ils prirent et mirent à sac, en 866, la rivale Comacchio. Dans les vallées de l'Adige, de la Brenta, du Piave et duTagliamento, les bateliers distribuaient le sel et les poissons. Mais les embarcations remontaient aussi jusqu'à Pavie et transportaient, avec ces produits de la lagune, les marchandises venues d'Orient. Par Torcello transitait donc une bonne part des exportations byzantines vers l'Occident, comme les esclaves, le sel et le bois qui étaient envoyés vers Byzance et le Levant musulman61.

Si les fonctions de Torcello dans les premiers échanges établis entre l'Orient et l'Occident sont avérées, la question est ici de savoir s'il est possible de les dater précisément. D'une part, le traité de l'empereur Constantin Porphyrogénète est rédigé sur la base de documents antérieurs et renferme de ce fait des informations vieillies. D'autre part, l'importance de Rialto, annoncée par des signes convergents, s'affirme dans tous les cas avec force dès le transfert du siège ducal, au tout début du IXe siècle donc. Il est probable qu'il faille décaler vers l'amont ce témoignage de l'activité de la place commerciale de Torcello. Mais, dans l'hypothèse chronologique la plus pessimiste, lorsque Giovanni Diacono rédige sa chronique, l'activité commerciale de Torcello constitue au moins un souvenir récent. Aucune évocation n'en est pourtant faite. Si l'on considère dans le même temps que ce chroniqueur, citant les divers îlots habités de la lagune, oublie de préciser qu'Héraclée-Cittanova et Malamocco furent avant Rialto les sièges du duché, on constate à quel point sa mémoire est sélective. L'importance ancienne de Torcello est gommée. Aucune ombre ne peut être portée à la prééminence de Rialto; le cours de l'histoire est donc réordonné en un mouvement univoque. C'est dire que les silences et les lacunes de ce texte sont aussi éloquents que ses ajouts et déformations. Curieusement, ils ont provoqué peu de réflexions chez les commentateurs.

Ainsi, dès le premier texte constitutif du récit historique vénitien, les jeux semblent faits pour Torcello et les îlots de la lagune.

Les sources narratives suivantes divergent pourtant de ce premier modèle. Et bien qu'une littérature abondante s'y soit attachée, il n'a pas été remarqué combien, avec elles, le discours a dévié. Torcello récupère un passé. L'historiographie,même récente, ne paraît pas y avoir pris garde. L'attention s'est cristallisée sur d'autres points.




Anténor et Attila

L'enquête dans le récit vénitien et la genèse des origines doit en effet décrypter, après Giovanni Diacono, un ensemble de textes fragmentaires, souvent plus poétiques qu'historiques, et de ce fait parfois énigmatiques et contradictoires.

C'est donc une analyse philologique de ces récits qui a dominé pendant des décennies. Et, longtemps, la communauté érudite vénitienne a considéré qu'il fallait individualiser dans cet ensemble deux chroniques autonomes: le Chronicon Altinate et le Chronicon Gradense62. Le problème de leur datation, source de passions et de polémiques à travers l'examen des divers manuscrits et de leurs filiations, n'était pas résolu pour autant. Les historiens les plus confiants, en un premier temps, n'hésitèrent pas à dater du VIe siècle certains passages particulièrement précieux. La majorité, moins hardiment, trancha pour une rédaction du Xe siècle63. Et ce débat, puisqu'il portait, quelles que soient les options, sur ce qui était considéré comme les plus anciennes histoires de Venise, en devenait par là même capital, empreint de solennité, déterminant pour percer à jour les premiers siècles obscurs. De doutes en révisions, un demi-siècle de publications et de critiques érudites déboucha enfin, en 1933, sur des propositions radicalement différentes. La datation se trouva soudain bouleversée. On avança que le noyau textuel le plus ancien n'avait pu être rédigé avant 1081; quant aux fragments les plus récents, ils avaient probablement été mis en forme dans les premières années du XIIIe siècle64. La compréhension de la structure de ces textes était, avec la même netteté, révisée : il y avait là, non deux chroniques autonomes, mais trois textes, trois versions successives65. Cette interprétation fait désormais loi, ainsi que le nom qui a été attribué à cet ensemble de chroniques. Origo civitatum Italiae seu Venetiarum, tel fut le titre donné à l'édition qui demeure celle de référence66.

Le bref rappel de ce cheminement érudit permet de comprendre la nature des questions qui ont été longtemps posées à ces sources, de saisir également, de manière implicite, les passions que la Venise primitive, inéluctablement, mit en œuvre.





Longtemps subjuguée par la seule trame événementielle de ces récits et la validité dont on pouvait la créditer, la critique, plus récemment, a enfin tourné son regard vers le corpus de légendes et de fables qu'ils charriaient. Dans les abondants matériaux de l'Origo, pas moins de cinq versions différentes des origines de Venise ont été ainsi identifiées67.

Une première version paraît lier la migration vers la lagune à l'invasion lombarde68. Mais pour les quatre autres, c'est l'invasion d'Attila qui la provoque. Les cités de Terre Ferme détruites, les fugitifs se seraient installés, selon les termes d'une première description, dans des abris précaires, au milieu d'étendues désolées. À suivre la deuxième, le site lagunaire, tout aussi ingrat, aurait joui pourtant de la plus admirable des qualités : échappant à toute potestas, il aurait garanti une pleine liberté. Dans un troisième arrangement, l'accent est mis sur le caractère systématique de la destruction d'Aquilée par Attila et ses Barbares, excellent moyen de soutenir ‾ à l'instar de toute une lignée de textes – les ambitions de Grado. Quant à la dernière version, elle rappelle le passé de la première Venise continentale pour mieux évoquer sa ruine. Attila fait donc une entrée en force dans l'écriture historique vénitienne.





Mais l'Origo enrichit encore le mythe d'un autre apport, celui des origines troyennes. Un récit évoque le débarquement d'Énée et, avec ces enfances troyennes qui sont communes aux traditions légendaires de nombreuses villes d'Italie, la fondation d'Aquilée par Anténor69. Un autre développe véritablement ce thème de la colonisation troyenne. Le nom même des Venetici dériverait de celui d'Énée. Venise a trouvé son héros éponyme70.

Admettons ce schéma général. Il explique que ces deux thèmes, parmi le très imposant stock d'informations de l'Origo, aient tout particulièrement retenu l'attention des historiens.

Le peuplement des lagunes s'expliquerait donc, premier motif légendaire, par les destructions meurtrières d'Attila. La légende du roi des Huns témoigne, ici comme ailleurs, du choc profond et de l'abondante littérature qu'ont tôt suscités les atrocités du Barbare et les outrages qu'il aurait portés à l'Occident chrétien. Le «fléau de Dieu », après des ravages répétés, ne céda, dit-on, que devant le pape Léon Ier. Des siècles plus tard, l'imagination se complaît à amplifier encore la mémoire de ces épisodes. La Terre Ferme est décrite comme ravagée et les cités en flammes. Venise naquit donc quand opérait le plus barbare de tous les Barbares. On ne peut mieux dramatiser la marche des réfugiés vers les lagunes, mieux suggérer le caractère miraculeux de la création vénitienne, mieux évoquer la fuite comme une résistance au Mal. Le souvenir des précédentes expéditions barbares sur l'Italie ne s'était certes pas perdu, mais la geste horrible des Huns les cristallise, en quelque sorte, en un unicum où s'expriment toutes les violences et les destructions. Pour n'en référer qu'à ce seul exemple, le traité déjà cité de Constantin Porphyrogénète témoigne de cet aplatissement de la chronologie des invasions au profit de l'événement le plus marquant: le déferlement des Huns. L'empereur explique lui-même l'installation dans les lagunes par l'histoire d'Alaric; mais il bouscule faits et dates pour indiquer que ce « roi des Avars », c'était Attila71.

Toutefois, l'Origo n'invente pas la légende vénitienne d'Attila. Les premières mentions locales du « fléau de Dieu » sont plus anciennes et laissent supposer la formation, dès le IXe siècle, de la légende dans sa forme complète72. Les versions les plus tardives de l' Origo, dans tous les cas, la martèlent sans répit. Le nefandissimus, le sevissimus, l'impiissimus paganus serait cause de la naissance de Venise. Et le thème acquiert ainsi, au fil des récits, une véritable consistance historiographique. Les chroniques des XIIIe et XIVe siècles le reprennent unanimement73. L'historiographie ne se débarrassera pas aisément du nouveau carcan ainsi imposé aux origines de Venise. La résistance de cette fable est en effet extrême puisque ses traces peuvent encore se saisir aujourd'hui. Onpeut comprendre que l'auteur du Génie du christianisme ait écrit: «Venise ne connut point l'idolâtrie; elle grandit chrétienne dans l'île où elle fut nourrie, loin de la brutalité d'Attila74. » Mais certains manuels d'histoire récents n'hésitent pas non plus à accorder créance à ce songe75. Une interrogation naît alors naturellement: n'est-ce pas cette fécondité historiographique de la légende d'Attila qui détermine, au moins partiellement, l'importance accordée par les commentateurs de l'Origo à ses premières occurrences?

Voici maintenant le deuxième thème, lui aussi largement examiné : celui des origines troyennes. À son tour, le récit vénitien adapte donc le plus fameux des modèles légendaires antiques, celui de la fondation de Rome par des exilés troyens. On connaît la grande fortune du mythe de la migration troyenne qui conféra à nombre de peuples, Français, Germains, Anglais ou Italiens, des origines anciennes et glorieuses. Et, à Venise, jusqu'à l'humanisme et ses renouvellements historiographiques, sa vivacité fut remarquable. Dans la seconde moitié du XVe siècle, critiques et doutes remirent en cause ce scénario, autrement incontesté. Jusqu'à cette rupture, tous les récits historiques vénitiens commencent avec ce mythe d'origine parce que tous ces récits, en un compendium obligé, débutent avec le moment de la naissance de la cité. En des versions qui n'ont rien de stéréotypé, la fondation par les Troyens de la première Venise sera ainsi décrite par les textes successifs.

Comment, d'abord, interpréter l'apparition de cette nouvelle référence dans le discours historique vénitien? L'Origo _ première remarque‾ ne fait montre d'aucune précocité en attribuant aux Vénitiens cette filiation avec la race la plus ancienne et la plus noble76. L'ouvrage ne cherche d'ailleurs pas à imposer l'idée d'une quelconque spécificité vénitienne : Énée débarqua en Italie, puis c'est à Anténor qu'il revint de fonder Aquilée. L'histoire de la première Venise se confond avec celle des innombrables cités et châteaux construits par les Troyens77. Et leur liste, dans la version la plus tardive de la chronique, est si longue ‾ Aquilée, Concordia, Altino, mais aussi Modène, Verceil, Plaisance, Parme... ‾ que toute l'Italie septentrionale se trouve pourvue d'ancêtres troyens78.

L'attraction de l'exemple romain ‾ deuxième observation ‾ joue bien sûr à plein. Les origines troyennes sont, comme l'enseigne le destin de la ville qui domina le monde, garantes de ce que sera l'histoire, garantes de l'ancienneté et des vertus intrinsèques du peuple héritier. Au temps où Venise entamait une ascension politique et économique ininterrompue, l'histoire, en une écriture continuée, capta donc un mythe qui justifiait l'épanouissement des ambitions de cette cité, qui expliquait, pour elle et les autres, le succès des premières entreprises hégémoniques. Sans qu'il y ait lieu de s'en étonner, la version de l'Origo la plus prolixe sur les origines troyennes se trouve être celle qui fut rédigée le plus tardivement79. La narration y concède une part plus ample à la migration épique des libres Troyens quand Venise montait en puissance et affirmait sa domination en Méditerranée. Bien qu'elle n'avoue aucune intention particulière, et même si elle ne s'intéresse qu'aux premiers siècles des lagunes, la chronique n'était pas détachée des événements ni de la conjoncture contemporaine à sa rédaction.

L'apparition textuelle de la référence troyenne s'avère ainsi d'une importance considérable pour la formation des représentations vénitiennes. Mais si la critique historique actuelle s'attache à son commentaire avec tant d'insistance, ne faut-il pas soupçonner qu'elle se trouve, à l'instar du mythe d'Attila, influencée par la fort riche postérité historiographique des ancêtres troyens ? J'ai noté comment, à partir du XIIIe siècle, les chroniqueurs en sont venus à donner une consistance accrue à cet épisode qui parvient à être diffusé hors même de l'Italie. Dans les textes français de la fin du Moyen ge, preuve du succès des fables vénitiennes, l'histoire d'Anténor est vulgarisée dans une version bien plus conforme à la vénitienne qu'à celle de Virgile80. Les lectures récentes qui ont été faites de l'Origo dégagent donc pour l'essentiel des apports heureux, des thèmes nouveaux dont la fortune sera assurée, parfois pour des siècles. Ce faisant, leurs interprétations contribuent à accentuer les caractéristiques mêmes du discours historique vénitien, qui inlassablement reprend, répète et embellit pour forger une vulgate à la solidité sans défaut.

Car l'Origo illustre également les mêmes vertus de Venise qu'exaltait déjà, comme consubstantielles à son histoire, Giovanni Diacono. Les épisodes saillants de la mémoire des premiers siècles servent à manifester la toujours primitive indépendance des Vénitiens. Et une fois encore, c'est la dernière version de l'Origo qui renferme l'exposition la plus complète et systématique de cette liberté indéfectible81. Au préfet de Ravenne, Flavius Longinus, venu, selon cette source, négocier dans les lagunes le premier traité entre Venise et l'Empire byzantin, les Vénitiens répondent par une description de leur histoire qui se confond avec un acte de liberté82. L'aide qu'ils disent avoir fournie au préfet Narsès contre les Goths, comme la part de butin qu'ils auraient reçue en récompense de leur soutien, visent à prouver, dans leur esprit, qu'ils traitent avec Byzance sur un pied d'égalité83. L'idée d'indépendance fédère cette succession souvent discontinue de scènes, d'événements et de rebondissements truqués, remodelés ou inventés.

La représentation de la piété vénitienne joue un rôle parallèle. Contre les entreprises du païen Attila, les fugitifs des lagunes préservèrent la foi. Et Dieu leur accorda aide et protection. Il les accompagna dans leur migration périlleuse. Il assura leur salut84. La naissance de la deuxième Venise, dans ce contexte de destructions et de profanations, est affirmée aussi comme providentielle. De texte en texte, l'image se construit.

Le riche ensemble narratif de l'Origo permet, et a favorisé depuis désormais plusieurs décennies, une lecture qui est celle de l'imaginaire des origines. Les lignes qui précèdent ont donc tenté de rendre compte de l'état du dossier‾ le foisonnement des légendes et les principales interprétations.

Il me faut en venir à une ultime dimension de l'approche historiographique, celle qui a été façonnée à partir du XIXe siècle et qui reste partiellement dominante. Car l'Origo, jusqu'il y a peu, a favorisé un autre type de lecture critique, conduite à la recherche des faits, des réalités de Rialto avant Venise. Les données contenues dans la chronique de Giovanni Diacono, les informations fournies par les diverses versions de l'Origo, ont été dans cette optique confrontées auxautres sources disponibles. Les traditions contradictoires ont été démêlées pour déterminer les causes et la chronologie de l'installation dans les lagunes. Quels sont les résultats principaux de cette histoire de la formation vénitienne ?




« La naissance des feuilles85 »

C'est bien l'invasion lombarde, dans cette reconstitution, qui marque dans les lagunes la véritable rupture. Tout tourne autour de l'instant crucial où, sous la conduite de leur chef Alboïn, les Lombards quittent la Pannonie et entrent dans le Frioul: ils parviennent en 569 sous les murs de Cividale. La conquête progresse rapidement, dans le plat pays surtout; tout le territoire entre le Tagliamento et l'Isonzo est vite investi. Vérone et Vicence tombent. Mais la plupart des villes ‾ Oderzo, Padoue, Crémone... ‾, trop fortes militairement, ne sont pas prises durant cette première phase des opérations. L'invasion gagne toute l'Italie du Nord, même si Pavie, la future capitale, ne se rend qu'en 572. Entre Aquilée et Concordia, partout où les Lombards arrivent à proximité de la lagune, paysans et citadins abandonnent la Terre Ferme pour le refuge des îles et des cordons littoraux. Les Byzantins qui concentrent la défense autour de Ravenne et qui, traditionnellement, contre les vagues successives de Barbares, comptent sur leur flotte pour résister, favorisent peut-être ce repli.

Les premiers groupes de réfugiés considéraient sans doute cette installation comme provisoire. Car les précédentes invasions avaient déjà entraîné des migrations, plus ou moins ponctuelles, plus ou moins temporaires vers l'abri des lagunes. Au début du Ve siècle, les Ostrogoths d'Alaric avaient déclenché un premier flux migratoire. Les Huns d'Attila, en 453-454, furent encore à l'origine de semblables mouvements. Mais la bourrasque passée, les sites de Terre Ferme étaient normalement repeuplés86. L'insécurité persistante devait empêcher à la fin du VIe siècle un tel retour. Et au début du VIIe siècle, la Vénétie se trouva à nouveau au centre desopérations militaires lombardes. Monselice et Padoue furent conquises. D'autres groupes de population furent alors mis en mouvement, vers Ravenne probablement, vers le bassin des lagunes aussi.

La reconstruction historique insiste donc sur un point: avant le choc lombard, la lagune était peuplée, peuplée de pêcheurs, de marins, de sauniers. Et, à l'égard de la Terre Ferme, sa dépendance était totale. Dépendance politique et administrative, bien sûr, mais économique aussi, d'autant que l'exploitation des salines était soumise, à l'époque impériale, à un régime de monopole. Si l'on taille dans la rhétorique de Cassiodore, le tableau qu'il fait des premiers siècles souligne bien la modestie des activités de ceux qui pêchaient et ramassaient le sel. Dépendance religieuse enfin, puisque sous l'autorité du siège d'Aquilée les évêchés des cités du littoral étendaient à la lagune les limites de leur juridiction87. Fiction, donc, que cette deuxième Venise qui naîtrait d'un coup, à lire Giovanni Diacono ou les divers récits de l'Origo, au temps des ravages d'Attila ou de l'invasion lombarde. La vie ne commença pas dans les lagunes avec la grande migration. Mais avec elle, il est vrai, l'implantation humaine changea de forme. Les réalités du peuplement du bassin des lagunes divergent, et de la genèse triomphale évoquée par Giovanni Diacono – les cités qui surgissent de la boue –, et de la naissance laborieuse racontée par l'Origo ‾ les cabanes fragiles au milieu des eaux saumâtres.





À partir des dernières décennies du VIe siècle, la lagune connut en conséquence un nouveau type de peuplement qui bouleversa véritablement le semis des premières communautés. L'exode vers les îlots fut massif, il fut définitif. Entre Adige et Brenta, les Lombards étaient désormais arrivés jusqu'aux rives de la lagune. Au milieu des paluds, la vie s'organisa. De petites villes se bâtirent et, selon la tradition de ces premières chroniques, chacune d'elles aurait abrité plutôt les populations de l'une ou l'autre cité de Terre Ferme. Grado et Caorle auraient servi de refuge aux populations venues du Frioul et des territoires entre Aquilée et Concordia. À Cittanova et Jesolo, celles venues d'Oderzo se seraient rassemblées88. Leshabitants d'Altino se seraient fixés à Torcello, ceux de Trévise à Rialto et Malamocco. Les Padouans se seraient installés à Chioggia et peut-être à Malamocco.

Dans cette histoire, la prise d'Oderzo par les Lombards marque une date de première importance. Un nouveau groupe de migrants se dirige alors vers le bassin lagunaire. Et avec l'évêque d'Oderzo se fixent dans l'île d'Héraclée-Cittanova les organes de l'administration byzantine. Le maître des soldats, qui ne dépend que de l'exarque de Ravenne, y réside89. Une cité est ici en train de s'édifier, qui abrite le premier centre politique des lagunes. Sur les autres terres, à Torcello, à Caorle, à Jesolo ou à Malamocco, les communautés obéissent à l'autorité civile de leur tribun, recruté parmi l'aristocratie indigène et placé dans l'obéissance du magister militum. Et bien que les histoires locales les transforment en guides naturels de ces premières sociétés libres, ces tribuns ne sont rien d'autre que des officiers de district. Les communautés obéissent aussi à l'autorité religieuse de leur prêtre. Car les évêques ont fui avec leurs fidèles. Toutefois, l'organisation religieuse de la lagune est encore loin d'être stabilisée. Ainsi l'évêque d'Altino parvient-il à maintenir son titre, même s'il réside plutôt à Torcello. C'est du moins l'une des hypothèses le plus souvent admise. Pour ce qui est de l'évêché d'Oderzo, il disparaît sans doute à la fin du VIIe siècle, à la mort de son dernier titulaire90. Quant aux îles mineures, au degré inférieur de cette structuration administrative et ecclésiastique qui s'instaure, elles sont soumises au centre insulaire le plus proche. Ainsi Mazzorbo, Costanziaca, Ammiana forment-ils les vici de Torcello; San Michele et San Cristoforo ceux de Murano. Rialto, Spinalunga et Luprio sont regroupés, avec quelques autres îlots, autour d'Olivolo.

Résumée ici à grands traits, voici donc l'histoire de la lagune, à partir de la fin du VIe siècle et du début du siècle suivant, telle qu'elle a pu être lentement fixée par la recherche savante. Torcello y joue un rôle qui est loin d'être négligeable. L'île est une des premières terres habitées; longtemps, elle demeure une des plus peuplées. Et le passage de l'Origo qui, dans les détails, décrit le départ d'Altino et l'exode de seshabitants vers Torcello - l'effroi, le peuple qui fuit avec ses prêtres et les trésors des églises, l'arrivée dans un abri paisible - est utilisé comme symbolique de l'entière migration. Il n'en demeure pas moins que Torcello apparaît peu dans tous ces ouvrages qui s'efforcent d'écrire la première histoire des lagunes. Si l'on excepte les inévitables mentions de ses fonctions économiques, l'île est traitée on ne peut plus sommairement.





Sur quoi se concentre alors l'intérêt? Principalement sur l'histoire politique de cet espace qui demeure une part intégrante de l'Italie byzantine jusqu'à ce que la crise iconoclaste entraîne une sécession temporaire des communautés vénitiennes et l'élection d'un premier duc91. La chute de Ravenne et la fin de l'exarchat favorisent l'affranchissement92. Avec la déposition du dernier maître des soldats et le transfert du siège politique de Cittanova à Malamocco, même si les ducs exercent toujours le pouvoir par délégation impériale, s'ouvre pour le bassin lagunaire une nouvelle phase d'autonomie effective. Ce sont donc les deux centres successifs du pouvoir politique – Héraclée-Cittanova, Malamocco – qui animent, seuls ou presque, le récit. Autour d'eux se polarise la reconstitution historique. Des luttes très dures sont en effet attestées entre les deux cités, preuve peut-être de l'opposition de deux factions et des effets, dans la lagune, des troubles de l'histoire italienne. L'installation des ducs à Malamocco, dans la lagune centrale, alors que Cittanova se situait dans une relative proximité de la Terre Ferme, paraît de la sorte signer, contre le parti philo-byzantin, la victoire des partisans d'une indépendance accrue93.

Mais, quelle que soit l'interprétation retenue, Torcello, pour n'avoir pas directement participé à cette histoire d'une construction politique qui trouve son sens ultime dans la définition de Rialto comme capitale, n'occupe qu'une place mineure.





De cet examen des plus anciennes chroniques vénitiennes comme de l'étude imbriquée des commentaires et des lectures qu'elles ont suscités depuis des décennies, se dégagent quelques observations.

L'histoire de la genèse vénitienne se comprend comme un lent travail de sédimentation, et l'œuvre de chacun des chroniqueurs équivaut à autant de dépôts légendaires, de nouvelles alluvions mythiques. Dès Giovanni Diacono, grâce à l'invention des deux Venise, Venise est dotée d'une ancienneté sans défaut. Les ancêtres troyens ajoutent au lustre. Et la migration dans les lagunes est toujours dépeinte comme le recommencement épique de l'histoire de libres et de pieux habitants. L'image telle qu'elle rayonne à la fin du XVe siècle est déjà mise en place dans ses grands traits. La prééminence future de Venise est annoncée; elle est comme prédéterminée. Mais, plus curieusement, l'historiographie qui étudie ces récits entre elle-même dans ce jeu, soit qu'elle pourchasse faits et événements qui nourriront sa narration des siècles des tribuns et des premiers doges, soit qu'elle s'intéresse au processus même de fabrication du mythe. Doublement, l'histoire des origines est bien celle de Rialto-Venise. Envers et contre les tentatives critiques, il y a contamination de l'histoire par le mythe, et Torcello en est la victime : l'histoire a glissé sur cette île.

Dans l' Origo, pourtant, Torcello conquiert une identité et apparaît comme un îlot prédestiné. Ligne après ligne, la narration l'établit. Car, en un long passage, il nous est raconté comment Torcello naît à la vie.





TRAVERSE : TORCELLO ET LES LAGUNES


Torcello: îlot providentiel

C'est ce récit que j'aimerais maintenant résumer et commenter.





La foule des païens a déferlé sur la première Venise. La cité d'Altino, livrée au feu, a été détruite jusqu'aux fondations. Mais ses habitants se sont heureusement mis à l'abri dans les paluds proches où ils vivent dans des barques. C'est à cemoment qu'entre en scène un saint homme, le prêtre Geminiano94. Aux réfugiés et à leurs chefs, Aurio et son fils, il apporte la consolation en leur annonçant que Dieu a défait les païens. Cette nouvelle ne prélude pourtant pas à un retour sur la Terre Ferme. Sitôt Dieu glorifié et remercié pour sa clémence, l'installation cesse d'être provisoire et les abris précaires. Terres et eaux sont explorées. Maisons et églises commencent à être édifiées. Et dans ce nouveau site, l'important est qu'Altino est refait. Car la tour de l'antique cité détruite donne son nom à l'île principale: Torcello. Puis, autour de ce premier centre, la colonisation continue à reproduire, à mesure qu'elle progresse, l'organisation topographique de l'ancienne ville de Terre Ferme. Les réfugiés d'Altino découvrent peu à peu la lagune, et leur navigation fait naître la lagune à la vie. Les habitants de chacune des portes altinates peuplent les différents îlots et chacun d'eux reprend le nom de ces portes. Autant de nouvelles communautés se forment, regroupées autour de quelques familles principales que la chronique a soin d'identifier. Enfin, pour la dévotion de ces sociétés dispersées sur ces minces terres insulaires, la fondation à Torcello d'une basilique dédiée à la Vierge est quasi immédiate95. Par la grâce de Dieu, un premier stade d'organisation a été mis en place.

C'est alors qu'entre à son tour en scène le prêtre Mauro. Réfugié lui aussi d'Altino, il s'était installé à l'écart, dans la solitude des lagunes. Il révèle au tribun Aurio les visions successives dont il fut, dans ce désert, gratifié. D'abord lui sont apparus les saints Hermès et Érasme, lui demandant de leur construire une église. Puis, sortant d'une nuée très blanche, sur un deuxième lido, deux voix ont successivement résonné à ses oreilles. Par l'une Jésus parlait, par l'autre la Vierge s'adressait à lui, et tous deux souhaitaient qu'une église leur fût offerte. Troisième apparition, sur un autre cordon littoral, au milieu d'une semblable nuée blanche : saint Pierre et saint Antonin. Autre lido, nouvelle intervention surnaturelle : sainte Justine se manifeste. Le récit de la pérégrination de Mauro s'achève par deux dernières évocations. Sur l'un de ces affleurements de terrain que le vocabulaire de la lagunenomme tumba, saint Jean-Baptiste se montre à l'ermite, assis sur un nuage blanc. Dans une ultime vision, le prêtre Mauro, éveillé par le bruit des moulins de la lagune, se voit lui-même placé dans les airs au-dessus de la basilique Santa Maria et tenant dans les mains l'anneau et le livre promis par saint Jean-Baptiste à qui érigerait son église96.

Le tribun Aurio et les nobles reconnaissent aussitôt la validité de ces signes qui font de l'espace proche de Torcello un espace d'appels divins. Auprès de la basilique mariale, un baptistère est construit. Des églises sont aussi édifiées aux lieux de toutes les autres apparitions. Et chacun des cordons littoraux reçoit un nom qu'inspirent les détails des visions : celui des Vignole, à ce lido où sainte Justine s'était montrée parmi les vignes chargées de raisins; celui de Litus Albus, au cordon littoral où s'était épanouie la nuée à la blancheur fulgurante...

Derrière le prêtre Mauro, le tribun refait donc un périple sacré. Il ordonne la fondation d'églises et nomme des terres jusqu'alors sans nom. Découvreur de la géographie de la lagune septentrionale, il place tous ces îlots sous la protection divine. Il scelle, par son obéissance aux injonctions célestes, un pacte avec Dieu. Sur les terres émergées de la lagune, prédestinées, commence ainsi une histoire voulue par Dieu; et Torcello, dans ce fragment de la chronique, en constitue l'épicentre97.





Il sera possible d'objecter que l'Origo, dans ses fragments successifs, reproduit à plusieurs reprises, au profit d'autres aires lagunaires, ce modèle d'une colonisation sacrée. Dans la zone peuplée par les réfugiés d'Aquilée, le patriarche Élia, selon un scénario très proche, fonde à Grado la grande basilique de Santa Eufemia, avant de semer églises et monastères sur des terres jusqu'alors sans nom98. Plus tard, au temps de l'ascension de Rialto, les principales familles aristocratiques, suivies de leurs fidèles et de leurs clients, migreront à travers la lagune; elles quitteront Cittanova et Jesolo pour l'archipel rialtin et leur installation se traduira par un même semis d'églises99. Certains des lignages vénitiens, à la fin du Moyen ge, se rattacheront d'ailleurs par de fragiles généalogies aux acteurs de cette migration, à ces constructeurs d'églises. Leurdésir de gloire et d'antiquité s'en trouvera comblé. Ces traditions sont, bien sûr, largement hypothétiques. Elles n'en soulignent pas moins une donnée majeure: le corps urbain à Venise prendra lui aussi sa première forme grâce à un maillage d'églises.

Ces répétitions du schéma narratif n'affectent pas, à mon sens, un fait central : à Torcello est dévolu, par cette première version de l'Origo, un rôle central. Ce sont des élaborations postérieures qui tendent à affadir l'éminence de Torcello dans le récit de la genèse, à réduire cette île à une simple démarcation d'Altino, en gonflant, par exemple, le nombre des corps saints et des reliques transportés de cette ville dans les églises de Torcello100. Ces notations poursuivent un but évident. Si la translatio est décrite comme aussi imposante, c'est qu'il faut fonder la légitimité du siège épiscopal de Torcello, le poser en héritier de celui d'Altino. L'originalité essentielle de la première version ne doit donc pas être perdue de vue. Torcello, nous dit-on, féconde une nouvelle vie. Autour de ce pôle, les débuts de l'existence dans les lagunes s'organisent. Un évêché serait même institué, sitôt construite la grande basilique dédiée à la Vierge, et le prêtre Mauro en serait bien sûr le premier titulaire. Le large diocèse engloberait alors jusqu'aux territoires de Malamocco et d'Olivolo.

Ce que tout tranquillement la chronique énonce ici, ce sont l'antériorité, la prééminence originelle de Torcello sur le site où Venise sera bâtie101.





On n'aura garde d'oublier que l'Origo peut, dans d'autres extraits, aussi radicalement renvoyer Torcello dans l'ombre et élaborer des traditions légendaires différentes qui, cette fois-ci, concernent Rialto-Venise. Reste que la première version, la plus ancienne, fait de la migration inspirée vers Torcello le paradigme de l'établissement dans les lagunes. Comment expliquer alors que, excepté les quelques lignes généralement consacrées aux réfugiés d'Altino et aux tours de cette cité que rappelle le nom des communautés naissantes, l'historiographie n'y ait prêté que peu d'attention ?




Les interprétations: limites et silences

Il faut d'emblée remarquer combien divergent les degrés de validité attribués par les historiens de Venise à la chronique de Giovanni Diacono et à l'Origo. Malgré ses limites, en dépit de ses silences et de ses dilections, la première est considérée comme l'unique source digne de foi pour l'histoire des origines. Son auteur appartient, comme nombre de chroniqueurs postérieurs, au cercle des fonctionnaires ducaux. Il utilise des documents de la chancellerie et, pour les premiers siècles, il n'invente ni ne produit de faux. On peine en revanche à identifier les rédacteurs du deuxième ensemble narratif qu'est l'Origo. Ces textes charrient, en outre, fables et fantaisies historiques. La légende troyenne, celle d'Attila, parce qu'elles sont reprises par les chroniques postérieures, parce qu'elles s'insèrent dans ce qui devient une véritable vulgate des origines, sont seules jugées mériter une analyse. Les autres thèmes ou épisodes développés par l'Origo ne sont cités que pour en démontrer l'absence de validité, la haute teneur imaginaire ou même l'absurdité.

Selon les degrés de bienveillance ou de sensibilité à ce type de sources, le ton des commentateurs est donc plus ou moins amusé, comme si l'enfance des peuples conduisait logiquement à produire des contes pour enfants. Tout le nécessaire travail critique réalisé depuis le XIXe siècle aboutit en fait, à mesure que les hypothèses de datation étaient déplacées vers l'aval, que les « trucages » et les inventions de l' Origo étaient mis en lumière, à la discréditer102. En toute logique, sur les histoires qui avant ces avancées de l'érudition savante s'étaient appuyées sur ces récits, est tombée une même condamnation qui procède de quelques conclusions présentées comme définitives. D'une part, seuls quelques passages soigneusement identifiés de l'Origo présentent un véritable intérêt historique103. D'autre part, et dans un autre registre, la source ne vaut que par l'enrichissement spécifique qu'elle fournit, au moyen des deux légendes citées, à l'imaginaire des origines. Pour le reste, elle ne constitue pas l'un des textes fondateurs de l'historiographie vénitienne104.

Deux types de considérations, pourtant inconciliables, me paraissent être mêlés dans ces réflexions globalement portées sur l' Origo. Les unes concernent la valeur historique de la source, les autres sa place dans la constitution de l'histoire-récit vénitienne. Que la validité de l' Origo soit en bien des points incertaine, il n'est pas besoin d'y insister davantage. Mais qui s'intéresse à la narration myth