Main La mort en tête

La mort en tête

,
Year:
2013
Language:
french
ISBN:
552cb4c32c7d01afc0ea9912dcb7991df292b9f2
File:
EPUB, 1.99 MB
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1

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Language:
french
File:
EPUB, 1.09 MB
2

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Language:
french
File:
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DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR


Collection thriller

L’Enfant des cimetières, 2009

De fièvre et de sang, 2010

Le Jeu de l’ombre, 2011

Le Premier Sang, 2012


Collection fantastique

Dreamworld, 2009

Déchirures, 2010

Angemort, 2013





Sire Cédric





LA MORT EN TÊTE





Ô dangereusement de son regard la proie !

Paul Valéry, La Jeune Parque





I


La rencontre





1



Drancy, Seine-Saint-Denis


Dorian Barbarossa filme le démon.

Sur l’écran de sa caméra brillent les cierges disposés partout dans la pièce, incongrus sur les meubles Ikea, à côté des jouets et des piles de bandes dessinées. Le halo tremblotant de ces candélabres illumine une tapisserie verte délavée sur laquelle sont affichés plusieurs posters de Spiderman et de Superman.

Une chambre d’enfant.

C’est ici que le démon a élu domicile, et maintenant ils sont tous en enfer.

L’enfer pue l’encens, la sueur âcre. L’enfer est bruyant. Il y a les cris. Beaucoup de cris. Des secousses, des râles, des gémissements. Puis davantage de hurlements et de spasmes, de coups de pied au hasard. Ce sont des sons inhumains, changeants, tantôt rauques et fatigués, tantôt aigus et rageurs, perçants comme des dagues, et il en vient toujours d’autres, par vagues, par assauts successifs.

Le garçon sur le lit refuse de se calmer. Il tressaute, se tord, se noue, se déplie en vaines tentatives de se libérer de l’étreinte de son oncle et de sa tante, qui peinent à le maintenir allongé.

Alors le garçon continue de crier et de crier. De vomir des insanités, des insultes, avec une sauvagerie stupéfiante, les traits convulsés, de la mousse débordant aux commissures de sa bouche.

Pour couvrir ces hurlements, le prêtre posté au-dessus de l’enfant doit crier autant que lui, vociférer de toutes ses forces tout en brandissant sa grande croix dorée.

— Je te conjure, Satan, qui trompes le genre humain ! Reconnais l’Esprit de la vérité et de la grâce, qui repousse tes embuscades et embrouille tes mensonges ! Va-t’en de cet humain créé par Dieu !

La voix du vi; eil homme tremble. Son timbre s’éraille, se perd. Le prêtre continue pourtant, même si le garçon dans le lit hurle plus fort que lui. Le garçon n’est plus que ça, un hurlement, un son de rage et d’impuissance, qui fait vibrer tout son corps, tout le lit et toute la pièce.

Un démon déchaîné.

Il se débat, mord, crache.

Seuls les bras de son oncle et de sa tante l’empêchent de bouger. À deux, ils maintiennent l’enfant couché sur son lit, mais ce n’est pas une mince affaire.

— Léo, supplie sa tante, ses yeux emplis de larmes. S’il te plaît…

— Mon Dieu, murmure son oncle. Oh, mon Dieu. Mon Dieu… je vous en prie…

L’enfant réussit à libérer son bras droit. Il gifle sa tante à la volée. L’instant suivant, son oncle lui attrape le poignet et le ramène sur le matelas, lui tordant à moitié l’épaule. Il écrase le torse du garçon pour l’immobiliser.

— Oh, Dieu, continue de sangloter l’homme tout en appuyant de tout son poids. Dieu… Mon Dieu…

— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, répète inlassablement le prêtre exorciste. Quitte le corps de cet enfant, démon ! Laisse cette créature de Dieu !

Il se penche et presse la croix sur le visage du garçon.

— Laisse cette créature de Dieu, elle ne t’appartient pas ! Laisse Léo maintenant !

Le garçon est secoué par un violent hoquet. Puis par un autre.

Puis il hurle de plus belle. De ses cris suraigus et inhumains qui semblent capables de fissurer les miroirs tant ils sont perçants.

En gros plan.

La caméra de Dorian Barbarossa ne perd pas une miette du spectacle.

Tout se déroule comme il s’y attendait.

Le journaliste se déplace d’un pas précautionneux pour mieux cadrer le visage congestionné et écumant.





2



Il filme tout.

Il enregistre tout.

Avec un soin maniaque.

Dorian Barbarossa fait ce métier depuis plusieurs années et il le fait bien. On peut même dire qu’il le fait mieux que la plupart de ses collègues. Son secret est simple. Il n’a peur de rien. Personne n’a encore jamais réussi à l’arrêter. Alors il ose ce qu’aucun d’entre eux n’osera jamais.

C’est la vie qu’il a choisie. Le risque l’attire comme un aimant.

Chaque fois un peu plus près des flammes…

Sa caméra numérique tient dans sa main. C’est un outil de travail extrêmement pratique, miniaturisé, qui peut être brandi à bout de bras sans effort. Le micro directionnel y est intégré. En outre, ses images sont d’aussi bonne qualité que celles des caméras de télévision habituellement utilisées pour les reportages et que l’on doit porter à l’épaule ou placer sur un pied. Ces gros engins sont bien trop lourds à son goût, pas assez maniables pour ses besoins. Il veut pouvoir emporter sa caméra partout et sans gêne, que ce soit au cœur des favelas de Rio, dans les ruelles de l’Alfama de Lisbonne, ou – comme ce soir – au fond d’un lotissement de banlieue parisienne, chez de pauvres gens persuadés que leur neveu est possédé par un démon.

Les imbéciles.

Si seulement ils comprenaient à quel point ils sont les dindons de la farce.

Le journaliste sourit, rivé à l’écran lumineux de la caméra, attentif à son cadrage.

Il fait son travail, oui.

Il capture le visage du démon en gros plan.

L’encens commence à lui faire tourner la tête. À moins que ce ne soient les plaintes et les gémissements continus ? Cela fait plus de deux heures que dure ce cirque absurde. Il ne montre aucun signe de fatigue. Barbarossa lève sa caméra de la main gauche tout en contournant le lit. La netteté automatique peine à suivre. L’image se stabilise de nouveau. Pour un instant seulement. Ses gestes sont trop brusques. Cela n’est pas un problème. Bien au contraire. Les mouvements saccadés renforcent l’impression de proximité de la vidéo, lui donnent un effet de réalisme, comme s’il s’agissait d’une caméra cachée. Les spectateurs sont friands de ce genre de choses. Le grain du réel, c’est toute la spécialité de son émission.

Sur le lit, l’enfant se met à tousser.

Puis hurle encore.

Le prêtre continue de psalmodier ses prières hypnotiques.

Le journaliste zoome, tout doucement.

Il avait espéré du spectaculaire. Il est comblé. Ce sont les images les plus fortes qu’il ait enregistrées jusqu’ici. Et des exorcismes, il en a vu. D’un bout à l’autre du monde, dans les sectes qui fleurissent un peu partout.

En toute impunité…

Une esquisse de sourire se dessine au coin de ses lèvres.

Gros plan. Le visage du garçon, agité de spasmes, déformé par une rage absolue. La bave mousse aux coins de sa bouche. Ses yeux, maintenant révulsés, palpitent comme s’ils étaient sur le point d’exploser, à n’importe quel moment. Le visage de cet enfant est émacié, sa peau d’une pâleur mortelle. Il fait réellement peur à voir.

Ses hurlements fissurent tout.

Le regard du journaliste reste froid. Sa joie glacée. Invisible.

Il tourne la caméra vers le prêtre, plié comme un saule pleureur au-dessus du lit. L’homme semble en transe lui aussi.

— Retire-toi, Satan ! vocifère le père Guillaume pour la centième fois peut-être, sa voix dérapant dans les aigus et manquant une syllabe avant de revenir, ses cordes vocales abîmées à force de trop crier, pendant trop longtemps. Laisse ce serviteur de Dieu. Retire-toi !

Dorian Barbarossa fait un pas en arrière, lentement, puis un autre, jusqu’à appuyer son dos contre le mur et pouvoir reposer son bras tenant la caméra. Plan d’ensemble. Le gosse crie de plus belle. Le micro directionnel intégré à la caméra sature. L’autre prise de son, un micro voix posé sur un meuble, fait de même, Dorian voit que le curseur de la console ne sort pas de la zone rouge. Cela aurait ennuyé n’importe quel autre journaliste, mais, bien sûr, il n’est pas un journaliste ordinaire. Pour l’émission qu’il dirige, il s’agit d’une très bonne chose. Le résultat sera plus racoleur. Il y aura le grain gonzo, une bande-son outrancière, du voyeurisme à l’état pur. Le directeur de la chaîne, Matheo Durand, va probablement détester. Les spectateurs, eux, vont adorer. Et au final, ce bon vieux Matheo devra convenir qu’il adore voir ces idiots adorer. C’est ainsi que cela se passe. Il le félicitera pour la qualité de son travail, un peu, et pour ses records d’audience, beaucoup. Barbarossa, quant à lui, aura eu précisément ce qu’il souhaite. Une nouvelle fois.

L’anticipation gonfle déjà son cœur.

Le fait battre un peu plus vite.

— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, psalmodie le prêtre. Retire-toi par la foi et la prière de l’Église, démon !

Zoom sur le prêtre. Gros plan. Le père Guillaume a tout juste la soixantaine, mais son apparence lui donne quinze ans de plus. Un vieillard maigre comme un clou. Il est entièrement chauve, et son crâne est fripé et taché, lui donnant l’air d’un ancien skinhead déliquescent, les tatouages en moins. Ses yeux sont injectés de sang. Plié en deux au-dessus du lit, sa croix brandie à bout de bras, il tremble de tous ses membres. Il déclame ses prières, vibrant et rougeaud, même si la fatigue commence peu à peu à altérer sa diction et que sa voix dérape de plus en plus fréquemment.

— Je te conjure, Satan, ennemi du salut des hommes ! Reconnais la justice et la bonté de Dieu le Père, qui, par son juste jugement, a condamné ton orgueil et ton envie ! Quitte ce serviteur de Dieu !

Dorian Barbarossa enregistre tout.

Soigneusement. Méticuleusement.

Il tourne la caméra vers l’enfant, maintenu sur le lit, sous l’ombre gesticulante et imprécatrice du vieil homme. Le petit Léo continue de hurler comme si son corps entier était en feu. Il s’agite et se tord de droite à gauche. En vain.

Zoom sur le visage de l’enfant à nouveau. Gros plan. À force de chercher à mordre, il s’est déchiré les lèvres et semble avoir été badigeonné d’un maquillage de sang. Le garçon donne des coups, se cambre jusqu’à se démettre les os, mais il est secoué presque autant par son oncle et sa tante, qui semblent eux-mêmes en transe, dopés à la mélopée que débite le prêtre. Pour ces gens, le Diable est réel, le Diable vit avec eux depuis des mois, dans le corps de cet enfant, et ils sont prêts à toutes les extrémités pour en débarrasser leur maison.

Barbarossa ne pouvait rêver d’un meilleur scénario.

Dans sa main droite, il tend le micro voix pour saisir davantage de gémissements et de pleurs.

Quand l’enfant est secoué par un monumental haut-le-cœur, il sent la chose arriver, et, mû par réflexe, il recule d’un pas, tout en prenant soin de conserver son cadrage.

L’instant suivant, le garçon se met à vomir à longs traits jaunes sur sa tante et son oncle.

— Satan, laisse ce serviteur de Dieu ! répète le père Guillaume, insensible à la bile qui macule maintenant sa veste. Léo ne t’appartient pas ! Il ne sera jamais à toi ! Quitte son corps maintenant !

L’enfant tousse, crache. Les mains de son oncle qui le maintiennent plaqué sur le lit ne le laissent pas reprendre sa respiration, mais personne ne s’en aperçoit.

Personne, sauf Barbarossa.

Qui continue de filmer.

Le regard froid.

Le sourire figé.





3



Paris, XXe arrondissement


Installée sur le canapé du salon, la femme aux cheveux blancs soupira.

— Quelque chose ne va pas, murmura-t-elle d’une voix légèrement éraillée. Je ne sais pas ce que c’est, mais c’est dans l’air…

Cela la tracassait depuis un moment. Elle avait beau réfléchir, elle n’arrivait pas à comprendre de quoi il s’agissait. Cela l’irritait d’autant plus.

Elle cligna ses yeux écarlates. Alors que le soir tombait, la lumière rasante du crépuscule passait par la fenêtre située juste en face d’elle et l’éblouissait. Elle piocha ses lunettes noires devant elle, les glissa sur son nez, couvrant ainsi son regard fragile d’albinos. Eva Svärta soupira de nouveau. Elle se sentait somnolente. Encore. Elle avait envie d’un verre d’alcool. Ou d’amphétamines. Mais elle savait qu’elle ne prendrait ni l’un ni l’autre. Hors de question. Elle se l’était promis. Elle y était bien obligée. Elle s’y tiendrait quoi qu’il arrive.

Pendant neuf mois, elle ne ferait aucun écart. Pas une seule fois.

Elle posa ses mains sur son ventre. La bosse qu’il était en train de devenir s’était encore arrondie. Elle avait beaucoup trop chaud. Il lui semblait que ce mois d’août était le plus étouffant qu’elle ait connu de sa vie. Presque 10 heures du soir et la température ne semblait toujours pas décidée à baisser. Elle déboutonna sa chemise, collée à sa peau par sa transpiration. Elle s’éventa avec un magazine, en vain. L’air était lourd et moite.

Son compagnon passa la tête dans l’encadrement de la cuisine.

— Un problème, chaton ?

Il était mal peigné, un peu hirsute, comme toujours. Son visage brut, lacéré de vieilles cicatrices, avait la dureté du roc. Pourtant, quand Alexandre Vauvert posait ses yeux sur elle, ses traits s’illuminaient, il reprenait la douceur d’un enfant, malgré ses deux mètres de haut et son impressionnante carrure.

— J’ai horreur que tu m’appelles comme ça, éluda-t-elle.

— Mais encore ?

Il pencha la tête sur le côté, et Eva se sentit fondre entièrement. Elle ne pouvait s’empêcher de le trouver beau, à sa manière si particulière, de cette beauté animale faite de dangerosité et de gentillesse. Et ce regard. Les yeux d’Alexandre semblaient pouvoir lire au plus profond de votre âme. Elle s’éventa de plus belle.

— Alors ? insista-t-il, appuyé dans l’encadrement de la porte, ses biceps tendant le tissu de son tee-shirt. Allez, vide ton sac.

— Que veux-tu que je te dise, Alexandre ? Je ne sais pas ce qui ne va pas. J’ai un mauvais pressentiment, je n’arrive pas à penser à autre chose. C’est idiot, non ?

— Tu es une boule de stress. Mais c’est normal, tu sais.

— Quoi ?

— Ne dis pas le contraire. Ce genre de choses… ça fait toujours partie des symptômes…

Eva secoua la tête. Une mèche de cheveux tomba devant ses lunettes, sur son petit nez. Elle la repoussa de son visage, glissant les longues boucles blanches derrière son oreille, et réajusta les verres noirs du bout de son index.

— Ce genre de choses ? ironisa-t-elle. Ça y est, tu es devenu gynécologue, maintenant ?

— Tout le monde sait ça ! dit-il en disparaissant de nouveau dans la cuisine. Les sautes d’humeur font partie des symptômes tout à fait normaux…

— N’importe quoi, souffla-t-elle, de mauvaise grâce.

Bien sûr, elle savait qu’il avait raison. Elle avait échappé aux vomissements, aux maux de tête et au reste des désagréments habituels de la grossesse, mais son moral faisait des bonds d’un extrême à l’autre. Un instant elle se sentait euphorique, et le suivant elle avait envie de démolir le monde entier. C’était plus fort qu’elle. Quels que soient ses efforts pour se contrôler, elle devenait sans cesse plus irritable, à tel point qu’elle se demandait comment Alexandre faisait pour la supporter. Elle savait aussi qu’elle avait de la chance de l’avoir, lui, après tout ce qu’elle avait traversé dans sa vie ces dernières années.

Elle fit de nouveau glisser ses mains sur son ventre arrondi.

Elle songea que cela faisait presque quatre mois qu’elle était enceinte.

Seulement quatre mois.

La délivrance semblait à des années-lumière d’elle.

Pire, chaque fois qu’elle tentait de se projeter dans le futur, elle ne ressentait qu’une peur irrationnelle. Elle avait donc cessé d’y penser. Ou en tout cas, c’était ce qu’elle se disait.

— Je ne suis pas stressée, ajouta-t-elle d’une petite voix, sur un ton presque coupable. Je meurs de chaud, voilà tout !

— Ouais ! Et moi je suis Lana Del Rey ! minauda Vauvert dans la cuisine. (Il prit une voix exagérément nasillarde.) Elvis est mon papa, Marilyn est ma maman…

— Par pitié, ne chante pas ! lui lança-t-elle en réprimant, cette fois, un vrai sourire.

Elle entendit son rire résonner dans la cuisine, fort et clair, et elle réalisa à quel point cela lui faisait du bien. À quel point elle avait besoin de la présence de cet homme, de ce rocher inébranlable à ses côtés. C’était son absence durant toute la semaine qui lui était intolérable. On disait qu’être enceinte aide à grandir, mais dans son cas c’était l’inverse qui se produisait. Elle avait l’impression de revivre une adolescence. Une adolescence dont on l’avait privée à l’époque, et dont elle pouvait jouir maintenant, à trente-trois ans. Elle devait reconnaître que ce n’était pas une sensation désagréable, loin de là. Cela tenait certaines peurs à distance. Pour la première fois depuis fort longtemps… et cela, c’était inespéré.

— Bon, tu as peut-être raison, concéda-t-elle. Je me fais du mouron pour rien. C’est parce que les week-ends avec toi semblent si courts…

— À qui le dis-tu ! Mais pour l’instant nous n’avons pas le choix. Faire l’aller et retour chaque week-end ne me dérange pas. Ensuite… on verra bien comment se présentent les choses, non ?

Eva hocha la tête pour elle-même. Quand Alexandre parlait de leur avenir, tout semblait toujours si simple. Alors que dans sa tête à elle, rien ne l’était jamais. Au final, il disait vrai : ils n’avaient pas le choix. Il n’était pas envisageable, pour l’un comme pour l’autre, de quitter leur emploi. Ils étaient identiques, en cela comme en tout.

Tous deux étaient policiers. Tous deux avaient voué leur vie à ce métier. Même leur rencontre avait eu lieu au cours d’une enquête, trois ans auparavant. Alexandre Vauvert était commandant au SRPJ de Toulouse, où il dirigeait son propre groupe, tandis qu’elle était affectée à la brigade criminelle de Paris. Deux villes séparées de sept cents kilomètres. Deux quotidiens dévorants qui ne laissaient pas la place à une relation à distance. Et pourtant… il y avait eu ça. Il y avait eu eux. Malgré les obstacles. Malgré son propre refus, au début. Ils avaient pu vivre ça. Le destin. Le bonheur. Enfin.

Quand elle était tombée enceinte, sans le prévoir, sans s’y attendre un seul instant, ils ne s’étaient même pas posé de question. Tout avait semblé naturel, il leur suffirait d’adapter leurs priorités et… de voir venir, comme le disait toujours Alexandre. Il avait raison. Leur liaison ne changeait finalement rien à qui ils étaient, l’un et l’autre. Des flics mariés à leur boulot, deux drogués à l’adrénaline. Elle avait demandé sa mutation à Toulouse, sachant que cela prendrait peut-être des années avant que cette requête puisse être validée. En attendant, Alexandre prenait l’avion chaque vendredi pour la rejoindre à Paris, et repartait dans le Sud tous les lundis à la première heure, retrouver ses enquêtes, ses propres bains de sang et ses drames à lui. Et étrangement cela fonctionnait. Jusqu’ici. Cela fonctionnait même à merveille.

Elle se demanda combien d’hommes auraient été prêts à vivre ainsi. Pour elle. Sans doute aucun. Aucun autre que lui.

— En tout cas, on n’a pas été dérangés de la journée ! lui lança-t-il depuis la cuisine.

— En effet, soupira-t-elle. Personne ne s’est encore fait tuer ce week-end.

Le regard de la policière voleta jusqu’à son arme de service posée sur le secrétaire, à l’autre bout de la pièce. Prête à être glissée dans son sac.

Le téléphone mobile était posé à côté.

On était dimanche, mais elle demeurait l’officier de permanence, au cas où quelque chose se produirait.

— Je vois ! se moqua son compagnon. C’est ça qui te manque, hein ? Une bonne fusillade ? Tu t’ennuies déjà avec moi, avoue…

— Qu’est-ce que tu es bête ! pouffa-t-elle.

Mais elle ne quitta pas le téléphone des yeux.

Toujours aussi inquiète, sans savoir pourquoi.





4



Drancy, Seine-Saint-Denis


— Il faut qu’il boive maintenant, ordonne le prêtre, haletant.

La tante laisse son époux maîtriser l’enfant et récupère la bouteille d’eau bénite qui attendait par terre.

— Encore ? ne peut s’empêcher de demander Barbarossa, tendant le micro voix vers le prêtre pour ne rien manquer de sa réponse.

Le vieil homme a un sursaut perceptible. Il braque un regard noir sur la caméra, puis sur le journaliste.

— Vous ne devez pas intervenir ! Nous avons été clairs sur ce point, n’est-ce pas ? Vous risquez de mettre toute la cérémonie en péril !

Le sourire de Barbarossa s’agrandit. Un tout petit peu. Ses yeux demeurent aussi froids que de la glace.

— Mais pourquoi le faire boire autant ? insiste-t-il, sachant très bien ce qui se passe en réalité.

Exaspéré, le prêtre secoue la tête. Il reprend difficilement sa respiration.

— N’est-ce pas évident, enfin ? L’eau bénite va purifier son corps. L’esprit de Dieu va chasser le démon. Maintenant, taisez-vous !

Barbarossa hoche la tête et, cette fois, s’abstient de tout commentaire. Il a eu ce qu’il désirait. Au cours des deux dernières heures, le prêtre a fait boire l’enfant à plusieurs reprises. En tout et pour tout, il l’a forcé à ingurgiter deux bouteilles entières d’eau bénite. À présent, la tante ouvre la troisième et dernière bouteille, et l’apporte auprès du garçon. Barbarossa a remarqué que, celle-ci, le père Guillaume l’a sortie en dernier de son sac. Une fois les deux premières bouteilles déjà bues par le petit Léo. Sa forme est légèrement différente des autres. Mais, mis à part ce détail, rien ne la distingue d’une banale bouteille d’eau minérale.

— Faites-le boire, maintenant.

Le garçon se débat et geint.

— Il ne veut pas, murmure l’oncle. Il n’en peut plus…

— Il le faut. C’est la seule manière.

M. Martel se résigne. Tout en pesant sur le garçon, il lui saisit la bouche d’une main et le force à ouvrir les lèvres. L’enfant pleure. De grosses larmes. Il pousse un nouveau cri déchirant qui est une capitulation.

— Le démon qui l’habite sait que l’eau bénite est le symbole divin. C’est pour cela qu’il se révolte, explique le père Guillaume avec un regard de biais vers la caméra.

La tante ne se pose pas de question et fait couler un filet d’eau dans la gorge du garçon.

Il en recrache aussitôt une bonne partie. Il s’étouffe. Il tousse. Il cherche sa respiration et y parvient de plus en plus difficilement.

Barbarossa note tout cela intérieurement.

Mais son sourire ne change pas.

Son regard demeure de glace.

— Ce n’est pas assez ! Il faut qu’il boive ! ordonne le prêtre. Allez !

Il y a une insistance un peu trop appuyée dans sa voix.

Dorian Barbarossa sait exactement pourquoi.

Il fait un nouveau zoom sur l’enfant pour ne rien perdre de la scène. M. Martel prend la bouteille des mains de son épouse et fourre le goulot dans la bouche de leur neveu. De sa main libre, il lui pince le nez, l’empêchant de respirer tant qu’il n’aura pas bu. Et le garçon boit. Il y est bien obligé, cette fois. Il boit de longues gorgées. Le prêtre continue sa litanie. Il en appelle à Dieu et à ses anges. Il répète les mêmes phrases qu’il vocifère depuis des heures, avec une ferveur accrue.

Une telle hystérie aurait rendu dingue n’importe quelle personne normalement constituée.

Dorian Barbarossa continue de filmer avec application.

Il sait maintenant que ces images seront précieuses.

Parce que ce sera son meilleur reportage.

Et plus encore.

Il ne peut prévenir ces imbéciles, bien sûr. Il ne peut pas leur expliquer que l’homme qui officie pour eux en se faisant passer pour un prêtre n’est en aucun cas affilié à l’Église, contrairement à ce qu’il leur a expliqué. Franck Guillaume a certes été ordonné trente ans auparavant – c’est bien la seule bribe de vérité dans son discours –, mais il a été contraint de quitter les ordres à la suite d’une sordide histoire de mœurs. Cela fait vingt ans que le bonhomme a rejoint l’Église de la Fraternité de Nazareth, qui n’est en aucun cas reconnue par le Vatican. Il n’a ni lieu de culte attitré, ni le droit de pratiquer le moindre rituel de l’Église romaine. En un mot, c’est un escroc. Il exploite simplement la crédulité des gens, prêt à tout pour leur soutirer de l’argent. Beaucoup d’argent. Les personnes à qui il propose ses services sont faibles, bien sûr. Aucune n’ira jamais vérifier ses affabulations quand il prétend s’occuper d’une paroisse en région parisienne, ou qu’il est missionné par le Vatican pour pratiquer l’exorcisme.

Sa carrière est bientôt terminée, même s’il ne le sait pas encore.

Dorian Barbarossa va s’y employer. C’est, entre autres choses, une des raisons d’être de son émission. Et cela ne manque jamais.

Le journaliste est parcouru par un frisson délicieux.

Aucune des personnes ici présentes ne peut se douter de ce qu’il a en tête.

Il pense à son émission.

Il pense à cet enfant. Qui s’agite encore de toutes ses forces.

Ce visage émacié.

Ce visage de démon, oui. Comment ne pas croire ? Comment ne pas voir le visage de l’enfer dans cette créature convulsée et hurlante ?

Lui ne se laisse pas déstabiliser.

Il continue de filmer.

Le cœur battant de plus en plus fort à mesure qu’approche le moment.





5



Cela dure encore de longues minutes.

Le changement sur les traits du garçon a commencé. L’oncle et la tante du petit ne se rendent encore compte de rien, mais Dorian sait à quoi s’attendre. Il constate qu’il ne s’est pas trompé.

— Satan, Dieu te chasse ! déclame le père Guillaume. Répétez avec moi, que Dieu entende nos prières ! Dieu te chasse, démon, tu n’es pas le bienvenu ici !

L’oncle et la tante, galvanisés, se mettent à répéter comme il le leur indique :

— Dieu te chasse ! Dieu te chasse, démon !

Le journaliste vérifie l’heure.

Cela fait maintenant deux heures et demie que dure la mascarade.

Le spectacle va bientôt s’achever. Sur le final soigneusement préparé par ce prêtre exorciste de pacotille.

À mesure que les minutes passent, que les voix se mélangent, les mouvements de l’enfant se font plus lents. Preuve indiscutable, pour l’homme et la femme enlaçant leur neveu, que les prières sont efficaces.

Dix minutes plus tard, ils sont aphones. Ils toussent eux aussi, leurs gorges irritées par les fumées de l’encens.

Dans leurs bras l’enfant s’est enfin endormi.

Le prêtre exulte.

— Le démon est parti ! Vous le voyez ? La paix de Dieu a empli Léo ! Alléluia !

— Alléluia ! répètent l’oncle et la tante, toujours en transe. Alléluia !

Le silence revient. Enfin.

Dorian avance d’un pas. Zoom. Gros plan. Les visages de l’homme et de la femme sont tirés. Mais illuminés par une joie profonde. Leurs yeux se chargent de larmes de bonheur et de libération.

Déplacement sur la gauche. Zoom sur le visage de l’enfant immobile. Léo affiche encore un rictus, ses lèvres s’agitent sous l’effet d’un tic nerveux, mais il dort profondément. Aux dires du prêtre, le démon a été terrassé par la prière. Et c’est ce qu’il semble, en effet.

Par la prière, songe Dorian, ou bien par le contenu de cette bouteille. Qu’y avait-il exactement dans cette eau bénite ?

Un produit extrêmement puissant, à n’en pas douter. Une drogue capable d’assommer un cheval.

Ce n’est pas la première fois que le journaliste rencontre ce genre d’imposteur.

Il a déjà été témoin de ce stratagème, une fois, en Haïti, pratiqué par un escroc du même acabit. Tout s’était déroulé de la même manière. Le prêtre exorciste, ou du moins l’homme qui se fait passer pour tel, commence par faire boire de l’eau bénite à l’enfant supposé être possédé. Dans cette eau se trouve une drogue hallucinogène des plus puissantes, un produit qui provoque l’équivalent d’une crise d’épilepsie. La famille y voit, forcément, la preuve que le démon réagit à la tentative de l’expulser de la chair de leur enfant innocent. Le prêtre peut alors s’adonner à son lavage de cerveau, dans les vapeurs d’encens, les prières répétées encore et encore, jusqu’à les rendre dingues.

L’escroquerie repose ensuite sur un deuxième élément, tout aussi crucial.

À un certain moment, le prêtre doit administrer une nouvelle dose d’eau bénite à la victime de possession. Cette fois, c’est un sédatif que l’eau contient. Il doit être puissant, lui aussi, pour pouvoir inverser les effets de la première drogue. Un somnifère capable d’assommer n’importe qui en quelques minutes. Bien sûr, de telles drogues mettent toujours en péril la santé de la victime, mais c’est bien la dernière des préoccupations de l’escroc. L’essentiel pour lui est de provoquer une réaction spectaculaire. Un miracle artificiel.

Et l’effet est saisissant, en effet.

Il a de quoi convaincre, si on est de nature crédule.

L’homme et la femme se lèvent. Eux, oui, sont crédules. Ce sont eux qui ont demandé les services du père Guillaume, à partir de son site Internet. Ce sont eux qui ont refusé d’écouter leurs amis qui leur ont tous assuré que leur neveu est simplement en dépression, qu’il faudrait certainement le faire suivre par un médecin compétent, mais qu’il n’y a jamais rien eu de diabolique dans ses sautes d’humeur.

Eux sont persuadés du contraire. Ou plutôt, les quelques rendez-vous qu’ils ont eus avec le père Guillaume ont achevé de les décider. Le prêtre exorciste parle bien. Il sait être terriblement convaincant.

Maintenant ils tremblent, bien que la chaleur estivale soit étouffante. Ils grelottent de fatigue, de transe encore, de joie sans limites forcément. Car leur neveu est sauvé. Il est sauvé, puisque le prêtre le leur dit.

Dans le lit, Léo ouvre la bouche et reste ainsi. Sa poitrine se soulève et s’affaisse à intervalles irréguliers. Il ne se réveille pas.

— Alors, c’est fini ? demande Mme Martel, les larmes grossissant dans ses yeux. C’est bien fini, maintenant ?

— Ce n’est jamais fini, lui répond le père Guillaume d’une voix mielleuse, en essuyant les éclaboussures de vomi sur sa veste. Quand le démon est chassé, il s’en va dans le désert, il cherche six autres démons et ensuite il revient avec eux…

La terreur emplit aussitôt le couple.

— Mais pour le moment, n’ayez aucune crainte, continue-t-il. L’enfant va dormir pendant des heures. Peut-être toute la journée de demain. C’est normal. La force de Dieu a un grand pouvoir. Les démons ne reviendront pas tout de suite. Seulement plus tard…

Dorian Barbarossa doit lutter pour ne pas sourire.

Le prêtre s’en rend compte. Il se tourne vers lui, sourcils froncés.

— Maintenant coupez ça, vous entendez ?

— Que va-t-il se passer ? lui demande le journaliste en tendant le micro vers lui.

— Arrêtez de filmer, je vous dis ! Le rituel est achevé. Vous avez vu tout ce que vous vouliez voir, n’est-ce pas ? Il faut laisser cet enfant de Dieu se reposer à présent. N’est-ce pas, Josie ?

— Heu, oui, murmure Mme Martel. Arrêtez de filmer, s’il vous plaît.

Barbarossa hoche la tête. Il éteint la caméra, puis la console de prise de son.

Il a eu tout ce qu’il désirait.

L’émission va être parfaite. Tout simplement parfaite.

Il observe l’oncle et la tante qui quittent la pièce, hagards, chancelants comme s’ils étaient ivres. Tous deux sont persuadés d’avoir assisté à un miracle et ne s’en remettent pas encore. Ils pleurent et se soutiennent mutuellement. Barbarossa surprend le regard prédateur que le prêtre pose sur eux. Quel que soit son prix, le vieil homme va pouvoir leur demander, et leur extorquer, tout ce qu’il désire. Il prétextera sans doute la pauvreté de sa paroisse qui n’existe pas, la séparation de l’Église et de l’État qui fait que les religieux n’ont droit à aucune aide financière de la part du gouvernement, il faut bien compenser par les dons des fidèles, qui sont un véritable devoir aux yeux de Dieu, et ainsi de suite. Mais ce n’est pas ce qui intéresse le journaliste. Pas encore.

En soupirant, il dépose son équipement sur le meuble à côté du lit.

— Je vous remercie, mon père.

Le prêtre le regarde de travers. Il essuie son crâne glabre avec un mouchoir à carreaux.

— Remerciez plutôt Dieu. C’est lui qui a sauvé cet enfant.

— Si vous le dites.

Barbarossa a un sourire sibyllin.

— Je vais vous demander de m’excuser quelques instants, ajoute le journaliste. Je dois aller aux toilettes. Si vous n’y voyez pas d’objection… ?

— Mais bien sûr que non, dit le père Guillaume, heureux de couper court à la discussion. Je vais quant à moi m’occuper de ces gens, ils sont encore sous le choc…

Il attend toutefois que le journaliste se soit enfermé dans la salle de bains avant de remonter le couloir, se tamponnant le visage avec son étole violette.





6



Paris, XXe arrondissement


Alexandre Vauvert apporta enfin le plateau débordant de verres, de bols de crudités, d’olives, de dés de poulet et de fromage de brebis. Eva écarta les magazines sur la table basse pour qu’il dépose le tout dessus. Il y avait du Jack Daniels pour lui et une bouteille de Schweppes Light pour elle. Il ouvrit la bouteille et versa un filet de Schweppes dans un verre débordant de glaçons. Le soda translucide se mit à mousser et à pétiller.

L’albinos enleva ses lunettes noires. Le soleil commençait à décroître à l’horizon. Elle posa ses mains sur son ventre et grimaça.

— Je ne tiendrai pas neuf mois comme ça. Je te le dis.

— Plus que six, murmura Vauvert en lui tendant son verre.

— Cinq, rectifia-elle. J’arrive au quatrième mois.

— Tu vois bien. De quoi tu te plains ?

Elle sourit.

— Tu es bête.

— Non, je suis la voix de la sagesse au contraire, dit-il en s’installant à côté d’elle. Sincèrement, où est le problème ?

— Je crève de chaud, voilà le problème.

— Dans ce cas, tu devrais enlever tes vêtements…

Elle éclata de rire.

— Espèce d’idiot !

— Décidément ! Que de compliments aujourd’hui, dit-il.

Elle gloussa tout en se blottissant contre lui. Elle se sentait si petite, au contact de son corps puissant. Cela avait été ainsi dès le premier jour. Elle aimait cette sensation.

Il lui passa le verre de Schweppes. Elle approcha ses lèvres et but une gorgée hésitante.

— Bon sang, je n’aurais jamais cru que l’alcool me manquerait autant, finit-elle par soupirer. Comment peut-on boire ça sans vodka dedans ?

— Le jour de l’accouchement, je t’offrirai une bouteille de Grey Goose pour toi tout seule.

— Oh, tais-toi ! Rien que de l’imaginer, c’est une torture !

Ils éclatèrent de rire tous les deux et sirotèrent leurs verres.

— Alors ? C’était quoi ? lui demanda-t-il enfin.

— Quoi ?

Il pencha la tête sur le côté, inquisiteur.

— Ne joue pas à ça avec moi. De quel pressentiment voulais-tu parler, tout à l’heure ? Je vois bien que quelque chose te chiffonne… Tes yeux sont plus petits quand tu es contrariée.

Elle réfléchit un instant. Était-elle si transparente ? Et que pouvait-elle lui dire ? Elle ne savait toujours pas. Elle était paranoïaque, voilà tout.

— Ce n’était rien.

— Je trouve que, pour une flic, tu mens très mal.

— Oh, écoute, soupira-t-elle. Si on profitait simplement de notre fin de week-end ? Je suis désolée d’être si irritable. Mais je ne t’ai à moi que pendant quelques heures, je ne veux pas en perdre une miette.

Il sourit. Ses muscles saillirent sous son tee-shirt, tendant le tissu léger quand il se pencha sur elle pour l’embrasser.

— Une femme selon mon cœur !

Ils trinquèrent, s’embrassèrent de nouveau, et burent, lui son whisky, elle son soda.

— Rien ne nous séparera plus, tu sais. Je te le promets.

Elle lui sourit. Quand il lui disait ce genre de choses, la voix d’Alexandre changeait. Une tendresse infinie irradiait de lui.

— Personne ne peut promettre ça, Alex.

— C’est faux. Moi, je te le promets. S’il le fallait, je reviendrais de l’enfer pour être à tes côtés.

— Ce n’est pas une citation de film, ça ?

— Je crois que c’était dans Conan le Barbare.

— Ça, c’est de la culture !

Il rit. Irrésistible. Tout à elle. Pour quelques heures encore. Elle s’empressa de finir son verre et se jeta sur lui pour le couvrir de baisers, pour ne pas perdre un instant de bonheur dans ses bras.

Oui, en sa compagnie elle se sentait adolescente à nouveau, et bizarrement elle n’en avait pas honte. Elle fit glisser ses mains sur son visage couturé, comme taillé à coups de hache. Elle embrassa le nez d’Alexandre, cassé maintes fois et qui formait désormais une ligne étrange. Il n’était pas beau, non, et pourtant il était le plus bel homme du monde. Il était simplement lui-même. Vauvert. L’homme qu’elle aimait. Il exerçait sur elle une fascination qu’elle n’avait jamais connue, avec personne d’autre. Cet homme-là était le premier avec qui elle se sentait elle-même, avec ses fantômes et ses fissures, car lui en avait autant qu’elle. Il était le premier avec qui elle pouvait réellement envisager de construire quelque chose. Un avenir, peut-être.

Pourtant, tandis qu’elle se lovait contre lui et entreprenait de lui ôter son tee-shirt pour avoir sa peau contre la sienne, alors qu’elle se noyait dans ses baisers et ses caresses de plus en plus pressantes, son regard ne cessait de voleter jusqu’au secrétaire, à l’autre bout de la pièce. Le Beretta étincelant, et le petit téléphone toujours silencieux. Dans ses yeux rouges se consumait de nouveau la flamme de l’inquiétude.

Cette sensation de danger au fond de ses tripes. Sans qu’elle n’y puisse rien.

Plus forte à chaque instant.





7



C’est maintenant.

Dorian Barbarossa s’asperge le visage d’eau et prend une longue inspiration.

Il se tient devant le lavabo de la salle de bains. Face à lui, le miroir est sale et traversé par une grande fissure, à croire que la famille Martel ne se lave pas. Le journaliste observe le reflet de son visage coupé en deux, en diagonale. Les deux moitiés de lui-même, comme légèrement décalées, ne forment pas un tout exactement normal.

Il se dit que l’image est parfaitement adéquate.

Dans sa poitrine, son cœur s’est mis à battre de plus en plus vite.

Maintenant ou jamais, se répète-t-il.

Il plonge ses mains sous le jet du robinet, et se passe davantage d’eau fraîche sur le visage. Il est prêt, oui.

Au-dessus du miroir, une ampoule nue diffuse une lumière blanche désagréable. Même ici, dans la salle de bains, l’air pue l’encens bon marché que le père Guillaume a fait brûler dans la chambre du petit.

Barbarossa ébouriffe ses cheveux noirs et drus.

De combien de temps est-ce que je dispose ? Cinq minutes ?

Il ne parvient pas à détacher son regard de ce miroir fendu. De son visage partagé en deux moitiés, si semblables, si différentes.

La fissure se superpose à la cicatrice sur son front. En fin de compte, il n’a pas besoin de ce verre brisé pour avoir les traits zébrés. Irrémédiablement.

Disons cinq minutes. Pas une de plus.

Il soupire.

Des pas dans le couloir. Une porte se referme. Il entend, étouffée, la voix du père Guillaume qui discute avec M. et Mme Martel, de l’autre côté de la maison.

Le vieil escroc est en train de les baratiner.

Barbarossa a désormais le champ libre.

Pour faire ce qu’il est venu faire.

Il sait que c’est de la folie. Qu’il risque à chaque fois de se faire prendre. Chaque fois un peu plus. Il n’y peut rien, pourtant. C’est plus fort que lui. Ce frisson. Ce feu dans sa tête.

Depuis la nuit de ses dix-sept ans. La nuit où sa vie a changé.

De cette nuit-là, il conserve cette cicatrice en zigzag sur son front.

Mais ce n’est pas la seule chose qu’il garde en lui.

Enfouie dans son crâne.

La particularité qui le rend différent. Plus intelligent. Bien supérieur à tous ces gens, oui.

Et ce besoin.

Ce besoin dévorant qui le hante. Qui guide chacun de ses gestes. Qui le pousse sans cesse à braver l’impossible. À vivre ce que nul autre humain ne peut vivre. Et à s’en sortir, à chaque fois, plus fort encore.

Son sourire revient. Son sourire de glace.

Cinq minutes.

Maintenant.

Il sort les gants en latex de sa poche et les enfile consciencieusement.





8



La chambre est plongée dans le silence. Les cierges continuent de se consumer, sur les meubles, et leurs flammes vacillent tout doucement, signe qu’un courant d’air parcourt les lieux. Pourtant l’odeur de l’encens prend toujours autant à la gorge.

Allongé sur le lit, l’enfant tousse une fois, d’une toux sèche.

Barbarossa reste un instant sur le seuil avant de se décider à refermer la porte, le plus doucement possible.

Ensuite il s’approche.

Il observe Léo Martel qui dort.

Dans son sommeil, les paupières de l’enfant s’agitent.

Barbarossa sent le grand frisson le traverser. L’envie, cette amie fidèle, emplit maintenant son corps des pieds à la tête. Elle le consume tout entier. Dans de tels moments, c’est comme si sa vision se dégradait. Les contours des choses deviennent plus sombres. Il ne voit plus que l’enfant allongé dans le lit, dans un écrin de noirceur. Cette si belle victime. Pour lui offerte.

Lentement, il se penche.

S’approche tout près de ce petit visage endormi.

Je peux le faire sans être attrapé, se répète Barbarossa. Cette fois comme toutes les autres. Je peux le faire en toute impunité.

Personne n’en saura rien car ils seront incapables de le comprendre. Ils sont tous faibles, idiots et aveugles.

Parfois, il se demande ce qui se passerait s’il était finalement découvert. Si ces idiots lui demandaient d’expliquer la raison de ses actes.

La vérité, la seule, c’est qu’il n’y a jamais eu de raison.

Il en a envie, voilà la seule terrible raison. Une envie que rien ni personne ne peut stopper. Une envie qui vit au fond de lui. Cachée dans les replis de son cerveau, dure et froide.

Il se souvient du moment précis où cette envie est entrée en lui, bien sûr. Et quel souvenir. Le fracas des détonations, comme si les armes crachaient le tonnerre dans le petit appartement. L’écran de télévision qui explosait. Les balles fauchant Joe, Nicole, Michael, Lionel, l’un après l’autre, sous ses yeux. C’est à ce moment que cela s’est produit. Sans raison aucune. Juste parce que c’était le destin et que le destin a toujours une étrange manière de prodiguer ses révélations. Dorian Barbarossa n’a pu que le comprendre, et l’accepter. Même si la descente punitive des deux Turcs dans cet appartement n’a duré qu’une minute au grand maximum, il en conserve chaque détail gravé dans sa mémoire. Un tableau en mouvement. D’une précision diabolique. Il se souvient de chacun de ces ados aux yeux écarquillés qui étaient ses amis et qu’il voyait maintenant en train de se vider de leur sang devant lui. Il se souvient de les avoir vus passer de vie à trépas, totalement fasciné, avec leurs bouches ouvertes qui faisaient des bulles de sang. Il se souvient de chaque tir, des esquilles d’os qui décollaient des crânes et allaient dessiner des éclaboussures rouges et grises sur les murs. Il se souvient de la puanteur de ses propres sphincters qui se relâchaient, comme si c’était arrivé hier et que ses vêtements n’avaient pas encore été lavés.

Il revoit encore l’arme dirigée vers lui.

La gueule mortelle de métal noir.

Et la personne qui la tenait, ses yeux aux pupilles dilatées par la cocaïne. La joie inhumaine déformant ses traits quand elle a pressé la détente et que le monde est devenu un grand éblouissement.

Il se souvient de la sensation étrange, quand la balle de calibre 22 lui a perforé le crâne.

Quand elle a pénétré dans son cerveau.

Cette sensation de froid. Ce néant qui l’a happé. L’a aspiré dans le coma blanc.

Barbarossa caresse sa cicatrice. Il tremble légèrement. Il se force à se reprendre.

Reviens à la réalité. Dépêche-toi.

Maintenant.

Il sort son téléphone de sa poche, active l’application vidéo et dépose délicatement le petit objet sur la table de nuit. Il vérifie que l’enregistrement a bien commencé. C’est le cas. L’écran affiche un gros plan du visage du garçon. Ce soir, il est hors de question d’utiliser sa caméra professionnelle pour ce qui va suivre, mais il ne peut se passer de cet enregistrement, il en a besoin, plus que tout besoin. Pour pouvoir revivre cet instant autant de fois qu’il souhaitera, ensuite.

Tout est en place.

Il respire par la bouche, lentement, aux aguets.

De l’autre côté de la maison, les discussions du père Guillaume et des deux parents du petit continuent. Le faux prêtre exorciste les rassure encore. Il ne va pas tarder à aborder le sujet de l’argent. Tout est pour le mieux.

Barbarossa dispose de plusieurs minutes pour faire ce qui doit être fait.

Cinq minutes.

Ou peut-être seulement quatre.

Ou trois.

Il ajuste ses gants en latex.

Maintenant.

Sa respiration s’accélère malgré lui.

Son pouls s’emballe.

Il se saisit de l’oreiller.

D’une main, il redresse le visage du garçon endormi et découvre sa bouche entrouverte.

Léo tousse une fois de plus.

Le journaliste applique l’oreiller sur son visage, prenant soin de couvrir la bouche et les narines.

Il presse.

Il a déjà fait cela plusieurs fois. Il a tâtonné, au début, mais à présent il sait s’y prendre. Tout ira vite.

Le garçon ne tarde pas à réagir. Il se tend brusquement. Il bat des jambes sous les draps.

Barbarossa appuie plus fort, bloquant l’air de manière irrémédiable.

L’enfant se réveille, ou essaie de se réveiller, essaie de lutter, mais son esprit est bien trop anesthésié par les drogues que le père Guillaume lui a administrées, et ses muscles sont épuisés par le rituel. C’est trop tard. Tout est déjà fini pour lui.

Barbarossa maintient la pression.

Plaque l’enfant sur le lit.

De toutes ses forces.

Son cœur tambourine dans sa poitrine jusqu’à lui faire mal.

Dépêche-toi. Allez.

Avec son genou droit, il pèse sur la cage thoracique pour tenir sa proie immobile. L’enfant s’agite davantage. Sa poitrine s’affaisse d’un coup. Une de ses côtes vient de se briser.

Maintenant.

Le garçon cesse de lutter.

C’est maintenant.

Cette fois, son immobilité n’est pas due à un quelconque somnifère.

C’est la vie qui quitte sa chair.

Ses jambes sont encore agitées de tremblements pendant quelques instants.

Puis elles s’immobilisent à leur tour.

Définitivement.

Barbarossa continue de presser.

Il n’a pas droit à l’erreur.

Son pouls emballé, à ses tempes, le rend presque sourd.

Il ne soulève l’oreiller qu’au dernier moment, quand il perçoit les pas dans le couloir. Cela fait un certain temps qu’il s’est isolé aux toilettes, quelqu’un a fini par s’inquiéter.

La porte s’ouvre à la volée.

— Hé ! Bon sang, mais qu’est-ce que vous faites ? explose la voix du père Guillaume.

Barbarossa se retourne, l’air surpris.

Son cœur a beau taper de toutes ses forces dans sa poitrine, son visage affiche l’air le plus naturel du monde.

— Eh bien, j’avais laissé mon matériel…

Il soulève la caméra numérique. Il a tout juste eu le temps d’ôter le gant de sa main droite avant de la saisir.

Sa main gauche, toujours revêtue de latex, elle, enfouit son mobile dans la poche de son pantalon. Son cœur tape tape TAPE.

Le prêtre ne remarque rien. Il dépasse Barbarossa avec humeur pour se pencher au-dessus de Léo Martel.

— Vous ne pouvez pas rester là, grince le vieil homme. Je n’étais pas enchanté que vous assistiez au rituel… ce genre de chose est intime…

— Je comprends, murmure le journaliste. Mais ne m’accorderez-vous pas un dernier entretien ?

Tout en parlant, il presse la touche d’enregistrement de la caméra. L’écran s’illumine, affichant le visage contrarié du père Guillaume.

— Pas question, proteste celui-ci avec véhémence. J’ai déjà répondu à toutes vos questions tout à l’heure.

Il redresse le visage du garçon dans le lit.

— Nous étions d’accord… Vous filmiez le rituel… et rien d’autre…

Mais déjà il ne regarde plus le journaliste. Il vient de réaliser que quelque chose ne va pas avec l’enfant. Sa position. Son immobilité totale. Ses yeux révulsés.

— Léo ? Mon enfant ? murmure-t-il, avec une certaine inquiétude dans la voix à présent.

Il secoue doucement le garçon.

— Léo ? Tu m’entends ?

Subitement, il tourne un visage livide vers la caméra et s’écrie :

— Éteignez ça ! Tout de suite ! Foutez le camp d’ici, vous entendez ?

Attirés par l’éclat de voix, l’oncle et la tante se pressent à la porte de la chambre.

— Père Guillaume ? Monsieur Barbarossa ? Que se passe-t-il ? veut savoir l’homme.

— Je ne sais pas, lui répond le journaliste, sans cesser de filmer. Père Guillaume, quelque chose ne va pas ? Il y a un problème avec Léo ?

Le vieil homme ne répond pas. Il ne l’écoute plus. Il s’affole, maintenant, secouant le garçon et murmurant son nom avec une voix emplie de terreur.

M. et Mme Martel se précipitent à leur tour auprès de lui. Ils ne disent rien. Ils ont bien compris que l’enfant ne respire plus. Que son corps est inerte. Que quelque chose de terrible s’est produit.

Barbarossa continue de filmer.

Son regard est aussi froid que son sourire.

Sa jubilation secrète comme un bloc de glace.





9



Il était un peu plus de 23 h 30 quand le téléphone carillonna sur le secrétaire. Le salon était plongé dans la pénombre bleue de la nuit et leurs propres soupirs.

Alexandre jura dans sa barbe, haletant.

Eva glissa contre lui, délaissant l’écrin de ses bras, et se redressa, nue, couverte de sueur brûlante. Ils étaient en train de faire l’amour sur le canapé et la sonnerie du mobile venait de les interrompre. Le regard à la fois hagard et agacé d’Alexandre était un pur bonheur à contempler.

— Dis-leur que je les déteste ! grogna-t-il en s’étirant sur les coussins écrasés.

Elle se contenta de sourire, amusée, bien que tout aussi frustrée que lui. Elle aussi aurait préféré une nuit entière avec lui. Une nuit sans travail. Mais il savait tout comme elle qu’elle n’avait pas le choix.

Elle se saisit du petit téléphone.

— Svärta… Oui… D’accord… Où ça ?… Bien… Je serai là aussi vite que possible, déclara-t-elle à son interlocuteur avant de mettre fin à la communication.

Ensuite elle resta immobile, pensive, son corps nu se découpant devant la fenêtre. Sa respiration était toujours difficile. Elle ferma les yeux. S’efforça d’intégrer l’information.

— Que se passe-t-il ? demanda Alexandre.

— Un décès à Drancy. Le substitut du procureur est déjà sur place. La routine.

Il connaissait, oui. Son quotidien à lui aussi.

— De quel genre, la mort ?

— Il ne me l’a pas dit… Je verrai bien sur place.

Vauvert fronça les sourcils.

— Et c’est tout ? Si tu voyais la tête que tu fais…

— Qu’est-ce que tu crois ? maugréa-t-elle en revenant vers lui. Je n’ai pas envie de te quitter !

Ce n’était, après tout, qu’un demi-mensonge. Il eut l’air de le gober. Tant mieux. Elle le bâillonna d’un long baiser passionné pour l’empêcher de lui poser davantage de questions.

Elle ne pouvait lui dire que, oui, elle avait davantage d’informations, et que le décès en question était celui d’un enfant. Vu les circonstances… Elle préférait ne pas l’inquiéter, voilà tout.

Ou ne pas s’inquiéter elle ?

En se redressant, elle ne put s’empêcher de poser sa main sur son ventre arrondi. Ce geste idiot. Cette évidence. Son sourire avait disparu.

— Je passe chercher Erwan, lui dit-elle en enfilant des sous-vêtements. Son appartement est sur le chemin.

— Tu lui donneras mon bonjour.

— Promis.

— Est-ce que tu penses pouvoir revenir avant 5 heures, au moins ? Je ne peux pas rester plus longtemps si je ne veux pas louper mon avion…

— Je le sais bien ! Mais tout va dépendre de ce qui s’est produit là-bas. Le substitut m’a parlé de plusieurs témoins sur place. Ça risque de prendre la nuit…

Elle enfila un pantalon de tailleur gris pâle, puis passa sa chemise qu’elle entreprit de boutonner. Elle sentit la promesse du vide, déjà. Quitter Alexandre était une torture physique.

— Je vais tout faire pour revenir avant que tu y ailles, finit-elle par ajouter. Mais je ne peux rien te promettre… Tu sais ce que c’est…

— Malheureusement, dit-il. Je le sais bien, oui ! Ne t’en fais pas.

Elle laça ses bottes, glissa son Beretta dans son holster avant de le fourrer dans son sac à main, puis alla décrocher sa veste dans le placard du hall. Alexandre la regarda sans rien dire. Il enfila son caleçon et s’ébouriffa les cheveux en soupirant.

— Tu sens le sexe, fit-il remarquer avec un grand sourire.

— Ils ont l’habitude.

Vauvert leva un sourcil.

— Cela sous-entend quoi, exactement ?

Pour toute réponse, elle gloussa comme une lycéenne. Lui grogna. Pour se venger, quand elle accourut pour l’embrasser une dernière fois, il la retint dans ses bras puissants. Elle dut lutter pour s’en extraire, hilare, et forcément n’y parvint pas.

— Arrête ! Allez ! Je dois faire vite ! Ne m’en veux pas, OK ?

— Ouais, dit-il en la laissant repartir à regret. Bon courage, chaton.

— Merci !

Elle sortit de l’appartement, refermant la porte derrière elle.

Et la rouvrit aussitôt à la volée.

— Je t’ai dit de ne plus m’appeler comme ça, bon sang !

Vauvert lui décocha un sourire de requin.

— Dépêche-toi !

Elle ferma de nouveau la porte, rayonnante. Et cette fois, elle fut bel et bien partie. Vers une nouvelle scène de crime, de nouveaux mystères, de nouvelles horreurs. Des antichambres de l’enfer où la société avait besoin de gens comme elle, comme lui, pour défaire les tresses du chaos et jeter un peu de lumière dans la nuit profonde. Parfois, ils y arrivaient. Jamais ils ne perdaient espoir. Ce devait être dans leurs gènes.

Le colosse soupira.

Cela faisait vingt ans qu’il était flic. Ce genre de situation, il l’avait vécu maintes fois. Sauf qu’habituellement c’était lui qui devait s’éclipser pour reprendre une affaire au milieu de la nuit, retrouver ses hommes sur une filoche ou une interpellation. Lui en vouloir ? Comment aurait-il pu en vouloir à Eva ? Pas une seule seconde. Il ne pouvait imaginer lui reprocher quoi que ce soit pour la simple raison qu’il avait toujours, lui-même, imposé ce genre de vie à ses partenaires. C’était même pour cela que son ex-femme l’avait quitté, dix ans auparavant.

Enfin, non, songea-t-il avec une subite amertume, pas exactement. Ce qui s’était passé avec Virginie était un peu plus compliqué que ça. Mais il aimait se dire que c’était la raison première. Qu’elle l’avait quitté parce qu’il était absent trop souvent. Pas… à cause de ce qu’il avait fait…

Il chassa son ex-femme de ses pensées.

Il n’y avait de la place que pour Eva maintenant. Maintenant et demain. Et chaque jour après cela.

Il n’aurait jamais cru possible de retomber amoureux de cette manière. Après toutes ces années de solitude.

Et pourtant, c’était bien ce qui s’était produit.

Le simple fait de penser à cette femme et à leur enfant qui grandissait dans son ventre l’emplissait de lumière. Chassant ses propres ténèbres. Réchauffant son cœur qu’il avait cru ne plus sentir battre. Et qui battait maintenant comme une machine. Grâce à elle, de nouveau, Vauvert se sentait invincible.

Il s’étira, heureux pour la première fois depuis bien des années. Il fixa le plafond où les lueurs venues de la rue projetaient des ombres rouges et bleues.

Dix minutes plus tard, il dormait avec un sourire béat sur les lèvres.





10



23 h 50


— C’est cette rue, dit le lieutenant Leroy en apercevant les lueurs de gyrophares autour de la maison.

— OK.

Elle bifurqua. Une allée arborée. De petits pavillons coquets, caractéristiques du coin, s’alignaient de part et d’autre du macadam. Il y avait déjà quatre voitures de patrouille autour de la maison des Martel et une dizaine de policiers attendaient sur le trottoir, leurs visages fermés. Eva gara son Audi aussi près qu’elle le put des barrières érigées pour tenir les badauds à distance.

— Eh bien… moi qui espérais passer une soirée tranquille, soupira son coéquipier en enfilant son brassard rouge marqué POLICE sur son tee-shirt Guess.

Il vérifia son arme dans son holster avant de gratter sa chevelure dorée.

— Tu n’as pas dit à Alex que c’est un enfant qui est mort, n’est-ce pas ?

Eva soupira et sortit de la voiture.

— Je crois que ça ne te regarde pas, Erwan.

— Tu ne lui as pas dit, insista-t-il en la rejoignant sur le trottoir. Je le savais.

— Je n’ai pas jugé utile de l’inquiéter pour rien. (Elle tira sur sa veste pour que celle-ci couvre bien son ventre et réajusta ses lunettes noires.) Erwan, ça va, je suis enceinte. Ce n’est pas une maladie, d’accord ? Et je peux t’assurer que ça ne change rien à mon travail ! J’en ai vu d’autres…

— Ouais. Ça, je n’en doute pas…

Cela faisait plusieurs années qu’ils travaillaient ensemble. Ils avaient été témoins des mêmes horreurs, côte à côte. Ils avaient survécu aux mêmes bains de sang. Parfois – plus souvent qu’il ou elle ne l’aurait souhaité –, ils avaient même posé les yeux sur des choses interdites, inexplicables. Ce que les gens ordinaires prenaient pour des histoires et de la superstition. Mais qui se produisaient bel et bien, parfois, dans les zones les plus noires de la nuit, ils en avaient tous deux conscience, maintenant.

Erwan Leroy était bien placé pour savoir qu’elle avait affronté les démons de son passé. Et qu’elle en était ressortie plus forte. Plus sereine.

— J’ai toujours été un flic de terrain. C’est dans ma nature.

— On croirait entendre Alexandre, soupira-t-il. Pas d’erreur, vous vous êtes bien trouvés, tous les deux ! Allez, au boulot. Il me tarde de découvrir ce qui nous prive d’une nuit de repos…

Ils se hâtèrent vers la maison, dépassant la poignée de voisins curieux qui s’étaient regroupés pour essayer de glaner des détails sur ce qui se passait. Il n’y avait encore aucune équipe de journalistes en vue, mais Eva savait que celles-ci ne tarderaient pas, aussi sûr que deux et deux font quatre. Un enfant mort, c’était la certitude de voir rappliquer ventre à terre tous les fouille-merde du département.

Au téléphone, le substitut du procureur avait insisté sur la nature épineuse de l’affaire. Il n’avait pas précisé pourquoi.

À présent, tout comme Leroy, elle brûlait de comprendre.

— Police criminelle de Paris, annonça-t-elle à l’agent en uniforme posté devant la maison. Le substitut Flemming nous a appelés.

Le garçon – il ne devait pas avoir plus de vingt ans – la dévisagea un instant d’un drôle d’air. Ces cheveux blancs. Ces lunettes noires en pleine nuit. Elle vit dans les yeux du jeune flic qu’il savait très exactement qui elle était.

— Commandant Svärta, bien sûr… J’ai entendu parler de vous…

Une phrase à laquelle elle avait droit souvent.

La bête de foire, c’est ça ?

Mais avant qu’elle ne soit obligée de répliquer, une voix puissante les interpella depuis le perron :

— Eva ! Nom de Dieu, ça faisait longtemps !

Elle leva les yeux et reconnut le lieutenant Hugo Garderie qui les attendait devant la porte. Un homme d’un mètre quatre-vingt-dix, cent vingt kilos tout en muscles et en crâne rasé. Même lorsqu’il vous disait bonjour, il semblait être en train de vous gueuler dessus. Eva avait travaillé avec lui à plusieurs reprises, à l’époque où elle était affectée à l’unité antibraquages de Seine-Saint-Denis.

— Hugo ! Toujours au commissariat de Drancy, alors ?

— Toujours, ma chérie ! Faut croire que j’aime cette vie de merde. Et bien sûr, encore une fois, je t’ai mâché tout le travail !

Garderie lui fit la bise en lui cognant les joues. Il n’y avait pas à dire, il était bien la brute épaisse qu’il semblait être de l’extérieur. Malgré tout, Eva l’avait toujours apprécié. Il était méticuleux dans son travail. Et surtout, il conservait ce sens des valeurs d’un autre temps qui faisait cruellement défaut aux hommes modernes. Une fois, Eva l’avait vu se lever comme un diable de la table de brasserie où ils étaient en planque pour aller casser la gueule à un type en costume qui venait de gifler une femme en pleine rue. Garderie était un homme bon. Mal dégrossi, macho au dernier degré, mais profondément honnête. Elle était toujours heureuse de le croiser au détour d’une affaire.

— Hugo, je te présente le lieutenant Erwan Leroy. Je ne sais pas si vous vous êtes déjà croisés ?

— Pas encore, non ! fit Garderie en lui serrant la main. Enchanté, Erwan !

— De même, dit Leroy. Alors, qu’est-ce qu’on a ?

— Je ne vous fais pas attendre. Venez voir la belle brochette de tocards qu’on a ramassés ce soir… Vous n’allez pas être déçus du voyage !





11



La porte d’entrée s’ouvre de nouveau. Le flic, ou plutôt l’armoire à glace au crâne rasé, revient dans le salon de son pas lourdaud.

Dorian Barbarossa comprend que quelque chose se passe. Tout au fond de lui.

Tout au fond de sa tête.

C’est inattendu. Presque douloureux. Des mouches noires envahissent subitement son champ de vision. Il se tend. Mal à l’aise. Lutte contre l’évanouissement. Jusque-là, tout s’est déroulé comme il savait que cela se passerait. Mais quelque chose se produit maintenant. En ce moment même. Quelque chose qu’il n’a pas prévu, quelque chose qu’il n’aurait jamais imaginé, et qui le déstabilise d’un coup, comme s’il venait de heurter un mur de plein fouet. Il se redresse sur le fauteuil où on lui a ordonné d’attendre.

Il force son sourire, comme il sait si bien le faire.

Les taches noires fourmillent encore quelques instants sur ses rétines.

Puis s’estompent.

Il voit alors que la brute épaisse est accompagnée d’un homme et d’une femme. Brassards rouges de la police autour du bras. Ils sont sans doute venus directement du Quai des Orfèvres. Il s’y attendait. Ce n’est pas un problème en soi.

L’homme est jeune. Trente ans peut-être. Mince, les cheveux couleur miel peignés en arrière, des airs de gravure de mode. Même ses jeans sont de marque. Il porte un holster sur son tee-shirt. La crosse d’un SIG Sauer bien en évidence. Méfiance.

Barbarossa pose ensuite les yeux sur sa collègue, la femme tout en tailleur et cheveux blancs.

Celle-ci cache son regard derrière des verres noirs.

C’est à cet instant que cela se produit.

Que tout bascule.

Irrémédiablement.

C’EST ELLE.

Le fourmillement de taches noires, grosses comme des papillons, réapparaît dans sa rétine. Il lutte pour ne pas les chasser d’un revers de la main.

ELLE EST REVENUE.

Elle est si semblable et si différente à la fois. Un instant il la voit telle qu’elle est à présent, mince et droite, mains sur les hanches, se tournant vers lui…

Les souvenirs le happent. Le broient.

Ces cheveux-là. Cette sensation de danger. Cette certitude que sa vie ne tient plus qu’à un infime fil…

Son estomac se soulève. Il ne comprend pas. Il panique. Ce n’est pas possible. Elle ne peut pas être revenue… Pas elle…

Le simple fait de la regarder lui donne l’impression de laisser couler de l’acide dans ses yeux.

Il les ferme aussitôt pour ne pas perdre la vue. Même si cette idée est idiote. Derrière ses paupières, les taches persistent. Se forment et se déforment. Se moquent de lui.

Le cœur de Dorian Barbarossa est un volcan crachant sa lave par secousses, par jets de feu dans ses veines. Ses muscles se mettent à bouillir sous sa peau.

Les souvenirs lui reviennent en giclées rouges. Les giclées de son propre sang répandu. De sa propre mort qui le regarde. Et sourit. Moqueuse.

Ce sourire dur, encadré par ses boucles blanches. C’est elle. C’est encore elle. Toujours elle.

Les images de cette nuit-là, de la nuit de ses dix-sept ans, ne cessent de tourner dans sa tête comme un film mis en boucle. Elles sont à jamais capturées dans la petite masse de métal glacé, il le sait. Les images de ces deux tueurs débarquant sans prévenir. Leurs armes braquées sur eux. Le fracas des détonations, les balles éventrant la chair, faisant jaillir les arcs de sang sur les murs.

C’est impossible, lui hurle sa raison. Ce ne peut pas être elle. Réfléchis un peu.

Pour la première fois, il se demande s’il ne va pas perdre son calme.

Il ouvre de nouveau les yeux. Il faut qu’il la voie. Il faut qu’il sache.

Il sait que son visage est impassible. Que personne ne peut voir son tourment intérieur.

Sauf elle. Peut-être.

La femme aux cheveux blancs s’est arrêtée dans l’entrée. Elle ne dit rien. Elle le dévisage derrière ses lunettes.

Qui croit-elle tromper ? S’imagine-t-elle qu’il ne la reconnaîtrait pas ?

Mais non. Arrête donc. Réfléchis. Ce n’est pas du tout elle. Ce ne peut pas être elle.

C’est juste une flic qui lui ressemble. À cause des cheveux.

Ressaisis-toi.

Quand elle tourne la tête pour parler à son coéquipier, il entraperçoit un éclat de ses yeux. Ou plutôt, leur rougeoiement. La panique revient, immédiate. Elle le crucifie sur le fauteuil.

Ce n’est pas elle et pourtant c’est pire que si c’était elle.

Les braises de l’enfer brûlent dans le regard de cette femme-là. De cette flic qui lui rappelle tant cette autre femme.

Mais l’autre est morte. L’autre est depuis longtemps enterrée.

Le passé ne peut pas revenir de cette manière.

Il s’agit d’une simple coïncidence.

Oui.

Il déglutit.

Il faut qu’il reste calme.

Qu’il demeure impassible.

Personne ne doit se douter de l’émoi qui l’assaille.

Cette fois comme toutes les autres.

Il va s’en sortir.

Il s’en est toujours sorti.

N’est-ce pas ?

Oui, se répète-t-il en contractant ses abdominaux. Il tousse une fois. Une seule. Le monde tangue autour de lui. Les contours des choses s’assombrissent.

Dorian Barbarossa ne pense plus. Ne respire plus.

Dans son esprit, une barrière a cédé. La guerre a éclaté.

Qu’il le veuille ou non.

Une obsession vient de naître.





12



— C’est de l’encens qui pue comme ça ? demanda Leroy en s’éventant de la main.

— On a pourtant ouvert toutes les fenêtres, grommela Garderie. Cette foutue odeur s’est imprégnée partout ! (Puis il se mit à gueuler à la ronde.) Alors, où est passé Flemming ?

— Il est au téléphone dans l’autre pièce, expliqua un des hommes de l’Identité judiciaire d’une petite voix, comme s’il s’excusait. Je vais tout de suite le prévenir que la Crim’ est arrivée…

Eva ne dit rien. Elle salua d’un mouvement de menton le reste des officiers présents dans la pièce et jeta un regard attentif aux quatre témoins qu’on avait installés là en attendant. Coincé dans l’angle, il y avait un vieillard maigre comme un clou, habillé en costume et col blanc de religieux, qui se tenait raide comme une trique sur sa chaise. À côté de lui, un homme et une femme d’âge moyen serrés l’un contre l’autre – et visiblement effondrés nerveusement – sur le canapé. Et enfin, un peu à l’écart, un jeune homme de moins de trente ans en jeans et tee-shirt installé dans un fauteuil qui les dévisageait avec insistance.

Non. Il la dévisageait, elle.

Eva l’observa plus attentivement. Elle vit l’homme tressaillir. Puis se ressaisir. Et finalement lui sourire comme si de rien n’était. Mais Eva ne le quittait plus des yeux. Son instinct ne la trompait jamais. Et son instinct l’avertissait que quelque chose clochait chez ce garçon. Ses cheveux en bataille. Son sourire forcé. Cette grande cicatrice qui lui zébrait le front. Il mettait Eva mal à l’aise sans qu’elle sache pourquoi. Son regard. C’était dans la manière dont il la regardait.

Elle sentit la main de Leroy qui effleurait son épaule.

— Lui, c’est…

— Oui ?

— Le type dans le fauteuil. C’est Dorian Barbarossa. Plutôt amusant, ça…

— Pourquoi ? Qui est-ce ?

— Un journaliste. Il a son émission à la télé. Sur une petite chaîne, mais gros buzz.

— C’est vrai ? Je n’en ai jamais entendu parler.

Le lieutenant sourit.

— Considère que tu as de la chance. Ma copine ne manque aucune de ses émissions. Et quand elle ne peut les voir en direct, elle les enregistre.

— Tu as une copine, toi ? Depuis quand ?

— Tu es jalouse ?

— Ne dis pas de sottise, soupira Eva. Donc, ce type est connu…

— Totalement. Barbarossa est une des sensations du moment.

Barbarossa, nota intérieurement Eva.

Un journaliste. Elle commençait à comprendre ce qui chagrinait le substitut. Se frotter à la presse était toujours épineux. On ne touchait pas sans risques à la liberté d’un journaliste. Ils pouvaient être certains que la moindre gaffe de leur part se retrouverait diffusée dans tous les médias.

Elle se rendit compte qu’il continuait de la regarder. Il ne semblait pas bouger. Il ne semblait même pas respirer. Elle songea à un crocodile. Immobile face à sa proie.

— D’ailleurs, il a une sacrée réputation, ajouta le lieutenant Leroy à mi-voix. Tu vois sa cicatrice sur le front ? Il est une des rares personnes à…

Il fut interrompu par Nathan Flemming, le substitut de Bobigny, qui fit irruption dans la pièce et leur serra énergiquement la main.

— Merci d’être venus aussi vite !

C’était un vieux beau à la crinière grise et au regard toujours étincelant. Malgré la chaleur étouffante, il portait un costume gris parfaitement repassé et une cravate bleu marine bien en place. Mais pas une seule goutte de sueur sur son visage anguleux.

— Le reste du groupe devrait arriver d’ici un quart d’heure, précisa Eva. Je les ai prévenus en chemin.

— Bien, bien, fit le substitut. Le tout est de ne pas perdre de temps. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, nous avons un enfant de huit ans décédé. En outre, la situation est… disons, un peu délicate…

Eva fit un signe du menton vers le jeune homme dans le fauteuil.

— Le journaliste, là ?

Flemming hocha la tête.

— Vous avez tout compris, commandant. Il était présent toute la soirée. Pour des raisons évidentes, il faudra prendre des pincettes avec lui…

— Génial, grommela l’albinos.

— Mais venez avec moi, je vous prie… Nous serons plus tranquilles à côté…

Les deux officiers du Quai des Orfèvres et le lieutenant Garderie lui emboîtèrent le pas jusque dans un long couloir qui traversait la maison. Le substitut du procureur se tenait toujours aussi droit que s’il allait demander une danse. Une fois à l’abri des oreilles des témoins, il reprit :

— Je vous fais le topo rapide. La victime s’appelle Léo Martel, huit ans. Nous sommes chez son oncle et sa tante, Ludovic et Josie Martel. Vous les avez vus dans le salon. Le couple assis dans le canapé…

— Qu’est-ce qu’ils ont fait à ce gosse ? demanda le lieutenant Leroy.

— Un exorcisme.

— Quoi ?

— Vous avez bien entendu. Ces gens… (Il eut un geste empli de dédain, comme s’il chassait une mauvaise odeur.) Ils ont voulu exorciser leur neveu. Ces crétins sont persuadés qu’il était possédé par le diable. Vous voyez le tableau…

— Quelque chose a mal tourné ?

— On n’en a aucune idée. On ne sait pas encore pourquoi, comment, ni même à quel moment le gosse est mort. Tout s’est passé dans cette chambre, là-bas, au bout du couloir…

Tandis qu’ils marchaient en file indienne vers cette pièce, Eva nota que la chambre de l’enfant était très éloignée du salon. Cela n’avait peut-être aucune importance, mais elle enregistra tout de même l’information dans un coin de son esprit.

À chaque mètre qui les rapprochait de la scène de crime, elle sentait son estomac se serrer.

Elle lutta pour ne pas poser sa main sur son ventre.

Tu es flic. Enceinte ou pas, tu es flic.

— Le prêtre que nous avons vu parmi les témoins, déclara-t-elle d’une voix qui ne laissait paraître aucun trouble. Ils l’ont engagé pour pratiquer le rituel romain ?

— Oui. Son nom est Franck Guillaume. Mais il n’est pas réellement prêtre.

— Un escroc ?

— Déjà repéré par nos services, dit Flemming. Plaintes multiples à son encontre. La mission de vigilance sectaire avait déjà un œil sur lui. Cette fois, il a réussi à se mettre dans de beaux draps…

— Et les parents du gamin ?

— Il n’en avait plus, malheureusement. Père inconnu. Mère décédée il y a deux mois dans un accident de la route. Son oncle et sa tante avaient recueilli le gamin. C’est pour ça qu’il vivait ici.

Le substitut s’arrêta devant la porte entrouverte de la chambre. L’odeur d’encens était lourde. Une odeur de mort, déjà.

Il poussa la porte. L’odeur devint pire.

Par réflexe, Eva posa le bout de son index sur ses lunettes. La lumière était allumée dans cette pièce, l’éblouissant un peu. Mais dévoilant chaque détail.

Les bougies de cire tordues, les brûle-encens, disposés partout sur les meubles. Les coussins jetés sur le sol tout autour du lit. Et le petit corps immobile allongé dessus, bien sûr. Les yeux grands ouverts. La bouche auréolée de sang. Un gamin. Ces tocards d’illuminés avaient tué leur propre neveu.

Elle frissonna. Serra les dents de toutes ses forces.

Elle s’était juré de ne pas se laisser atteindre. Cela lui fichait tout de même un coup. Un sale coup. Tout au fond de son ventre. À chaque seconde, elle percevait de nouveaux détails, les draps inondés, les gouttelettes de sang sous les narines, les contusions rougeâtres partout sur le corps de la victime. Elle imaginait avec une terrible précision ce que ce gosse avait subi. Martyrisé. Bâillonné. Écartelé. Terrifié de bout en bout.

— Tout va bien, Eva ? murmura Leroy.

— Bien sûr, pourquoi ?

— Pour rien du tout…

Le lieutenant n’insista pas. Ils se postèrent au pied du lit et tous sortirent leurs gants en latex pour s’assurer de ne rien contaminer.

— On se croirait dans ce film, fit Garderie.

— Lequel ?

— Eh bien, vous savez ! L’Exorciste !

Flemming adressa un regard dégoulinant de condescendance au lieutenant, qui reçut le message. Il se tint désormais silencieux et leur épargna sa culture cinématographique. Le substitut quant à lui fit claquer ses gants sur ses poignets avant de désigner le corps de Léo Martel, et il leur annonça :

— Voici notre victime telle qu’on l’a trouvée. Les Martel avaient tout d’abord appelé le Samu, c’est le médecin urgentiste qui a constaté la mort. À 22 h 24 très exactement.

Leroy se pencha sur le cadavre de l’enfant, couvert d’hématomes, stupéfait par ce qu’il voyait.

— Ils l’ont battu à mort ou quoi ?

— Selon les Martel, il était en pleine crise de possession démoniaque. En d’autres termes, le gamin devait faire une crise d’hystérie. Ils l’ont maintenu de force sur le lit pour qu’il se tienne tranquille. Ils nient en bloc toute maltraitance de leur neveu.

— Ils se moquent bien de nous, dit Leroy. Contusions sur tout le corps. Regardez ces bras ! Toutes ces traces rouges de maintien, elles sont très nettes. Ce gosse donne l’impression d’être passé sous un rouleau compresseur ! Il est décédé au cours de l’exorcisme ?

— Les Martel jurent que ce n’est pas le cas. Ils disent l’avoir laissé seul quelques minutes. Selon eux, l’enfant dormait. Quand ils sont revenus le voir, ils se sont rendu compte qu’il ne respirait plus.

— Mais quand ils l’ont quitté, il était encore en vie ? Ils en sont certains ?

— Ils le croient, en tout cas.

Eva prit une longue inspiration. L’encens lui brûla les sinus. Sa tête tournait. Elle pensa au bébé dans son propre ventre. Elle ressentit une peur diffuse, un sentiment de danger larvé, sans comprendre pourquoi, ni d’où cela pouvait venir. C’était idiot. Elle était flic. Elle n’avait aucune raison de se sentir menacée.

Se reprenant, elle se pencha à son tour au-dessus du corps. Elle voyait des cadavres toutes les semaines ou presque, cela faisait partie de son travail. Un travail dans lequel elle était la meilleure. Elle n’avait aucune raison de douter d’elle-même. Sa main gantée se posa sur la poitrine de Léo Martel. Là. Elle fit ce qu’elle faisait de mieux. Elle s’imagina à la place de la victime. Elle se projeta, glissa dans sa peau, jusqu’à se sentir intimement connectée à elle. Elle se vit allongée sur ce lit, pieds et mains maintenus, sentit la peur et la rage, les secousses pour se dégager, en vain. Elle était à sa place… seule… terrifiée… cherchant à se libérer de ses entraves… cherchant sa respiration… ne la trouvant pas…

Elle cligna des yeux, revenant à la réalité.

Ses doigts appuyèrent sur un léger affaissement, au beau milieu du thorax.

— Il a une côte cassée. Sa famille a fait ça à l’ancienne. À la dure. Comme pour calmer les hystériques du Moyen ge… Les draps sont humides, je parie qu’ils lui ont fait boire de l’eau… peut-être même salée…

— En effet, confirma Flemming.

— Il y a trois bouteilles vides, là-bas, intervint le lieutenant Garderie. J’ai déjà placé un chevalet de marquage pour les signaler.

— Parfait… Il faudra les saisir et les mettre sous scellés… Ainsi que les coussins et tous les draps, bien sûr… La Scientifique fera des prélèvements ADN complets… Il a vomi de l’eau et de la bile… en grandes quantités…

Eva parlait machinalement, son regard attentif au corps inerte, au désordre autour du lit, au plus infime détail. Au moins, elle était dans son élément. Les sectes, les pervers, toutes les ténèbres de l’âme humaine, elle les connaissait. Intimement. C’était sa spécialité depuis des années. Elle laissa ses automatismes la guider. C’était la flic et uniquement elle derrière le bouclier de ses lunettes noires.

— Il va falloir déterminer ce qu’ils lui ont fait exactement pour en arriver là. S’ils l’ont attaché, par exemple, et ensuite détaché avant d’appeler les secours… Le gamin devait être terrorisé par ce qu’ils lui faisaient… Il a peut-être eu une attaque cardiaque…

— Il y a heureusement un moyen de le savoir, annonça le substitut. Nous avons une vidéo en notre possession.

— Dorian Barbarossa ? fit Leroy.

— Oui. Il était venu pour filmer cette mascarade, soi-disant pour démystifier l’escroquerie du père Guillaume. Vous le connaissez, lieutenant ?

— Eh bien, comme tout le monde. J’étais justement en train d’en parler au commandant Svärta… à cause de ce qui lui est arrivé…

Flemming leva un sourcil.

— De quoi parlez-vous ?

— Vous ne le savez pas ?

Leroy les regarda tous, un à un, les yeux ronds.

— Aucun de vous n’est au courant ? Ce type est une vraie star. Et pour une bonne raison. Il se promène avec une balle dans le crâne. C’est un cas extrêmement rare.

Un ange passa.

Hugo Garderie secoua la tête.

— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? grommela-t-il.

— C’est la stricte vérité, assura Leroy. Vous n’avez pas vu sa cicatrice sur le front ? Quand il était adolescent, Barbarossa s’est retrouvé dans une fusillade. Il a reçu une balle en pleine tête. Par miracle, les médecins ont réussi à le sauver, mais n’ont pas osé retirer le projectile. L’opération aurait été trop hasardeuse, ils risquaient de le tuer plutôt que de le sauver. Ils l’ont laissée dans son crâne…

— Et donc, maintenant, il vit avec une balle dans la tête ? murmura Eva, quelque peu sceptique.

— Il vit même très bien, je t’assure. Il fait partie des rares personnes qui n’ont eu à souffrir d’aucun effet secondaire. Enfin, juste une chose… Il paraît que, depuis cet accident, il n’a plus été capable de ressentir la moindre peur. Son émission à la télé est largement basée là-dessus. Il voyage dans le monde entier, fait du saut en parachute… tout ce qu’on peut imaginer pour défier la mort… Et bien sûr, il s’est fait une spécialité de dénoncer les escrocs qui exploitent la crédulité des simples d’esprit… comme ici les Martel avec ce prêtre de carnaval… Il est sans pitié avec la religion et, plus généralement, toute forme de superstition, ce qui lui vaut aussi pas mal de critiques. Je n’arrive pas à croire que je suis le seul à le connaître. Si ?

À voir les mines atterrées des trois personnes autour de lui, cela semblait pourtant être le cas.

— C’est une histoire à dormir debout, soupira Garderie. Moi, je n’en crois pas un mot.

Le substitut fit un geste excédé qui coupa court aux polémiques.

— Tout ça n’a pas la moindre espèce d’importance. Barbarossa est un drôle de bonhomme, je vous l’accorde. Mais, en ce qui concerne notre affaire, il est une aide inespérée. Il a filmé ce qui s’est passé dans cette maison.

— Quelle partie ? demanda Eva.

— Absolument tout ! Il a enregistré la séance d’exorcisme du début à la fin pour son émission. Nous avons saisi son matériel, tout est posé là-bas. Je n’y ai pas encore jeté un coup d’œil moi-même…

Flemming se dirigea vers un meuble sur lequel attendaient une petite caméra numérique, une console de son, un micro et divers câbles. Il saisit la caméra dans sa main gantée.

— Voici ce que nous avons…

Il déplia l’écran de l’appareil. Qui s’alluma. Un rectangle bleu électrique.

— C’est bizarre, dit Eva. Ça ne ressemble pas à une caméra de journaliste…

— Si, justement, intervint de nouveau Erwan Leroy. Le côté amateur, c’est la marque de fabrique de son émission. Barbarossa y tient. Tout comme il filme toujours ses émissions seul, sans l’aide d’un caméraman ni d’un technicien son. Il fait tout lui-même de A à Z. Il paraît qu’il se charge même du montage de son émission…

— Je vois que vous êtes un vrai fan, fit remarquer le substitut avec un sourire complice.

Le lieutenant Leroy haussa les épaules.

— C’est ma copine qui en est folle. Alors, du coup, j’ai été obligé de supporter la quasi-totalité des émissions…

— Je comprends… Ma femme me fait le même coup avec The Voice… Maintenant, voyons…

Flemming bascula sur le menu. Une image fixe apparut. Un gros plan de Léo Martel, assis sur son lit, l’air maussade.

— Le fichier vidéo a une durée de deux heures et demie…

— Autant de film ? s’étonna Eva.

— On fait du bon matériel de nos jours. Comme je vous l’ai dit, monsieur Barbarossa a filmé tout ce qui s’est passé dans cette pièce. De la première à la dernière seconde.

— Autrement dit, nous disposons d’un enregistrement de la mort du petit, fit Garderie.

Le substitut hocha la tête d’un air grave.

— Oui. Et nous allons en visionner un bout tout de suite…





13



L’enfant est assis sur son lit. Joues rondes, tignasse hirsute. Les yeux cernés. Léo Martel est nerveux mais ne montre aucun signe d’hystérie. Simplement une grande fatigue. Il lance un regard désemparé au père Guillaume qui lève sa croix devant lui et prononce une prière en latin. Le garçon secoue la tête. De plus en plus mal à l’aise. D’une voix maussade, absente, il leur dit :

— Laissez-moi tranquille. Je n’ai rien fait…

Sa tante s’assoit sur le lit à ses côtés. Elle lui caresse les cheveux avec tendresse. Elle a pleuré. Ses yeux sont rouges.

— C’est pour ton bien, mon chou. Tu sais que nous t’aimons, n’est-ce pas ? C’est le démon qui est entré dans ton corps.

— Tatie, non. Je vais bien…

Le désarroi déforme le visage de l’enfant. Ses lèvres se retroussent, comme par défense. Il secoue la tête et tente d’ôter la main de sa tante de ses cheveux, mais Josie Martel s’accroche, continue à le caresser comme un petit chien.

— Tu ne sais pas ce que tu dis, mon chou. Mais nous allons t’aider. Le père Guillaume est ici pour ça. Tu vas voir…

— Mais… Non… je ne veux pas…

Le vieil homme s’approche. Sourire grave. Il approche la croix de l’enfant, qui esquisse un mouvement de recul, comme s’il craignait d’être battu avec cet objet.

— Nous allons prier pour toi, Léo, ne t’en fais pas.

Il approche sa main. Léo Martel cherche à se lever. Sa tante l’en empêche.

— Laissez-moi !

— Vous voyez ? murmure le prêtre avec un sourire vainqueur, agitant la croix au-dessus du garçon terrorisé. La présence de l’Esprit-Saint dérange le démon ! Cette résistance est tout à fait normale. Le démon veut se cacher. Mais nous allons le faire sortir… de gré ou de force…





Les policiers se tenaient penchés au-dessus de la petite caméra, le regard fixe, sidérés par ce qu’ils voyaient et entendaient.

— Comment peut-on encore être aussi attardé de nos jours ? soupira Leroy.

— Je passe en accéléré, dit Flemming.

Il fit défiler les images à vive allure pendant un certain temps, puis reprit la lecture. Une demi-heure s’était écoulée. À présent, l’enfant était allongé. Son oncle et sa tante assis de part et d’autre du lit tenaient ses poignets. Ou plutôt ils les tordaient, de toutes leurs forces, pour maintenir l’enfant immobile. Plus il cherchait à se dégager, plus ils s’accrochaient et pesaient sur lui.

— Vous avez vos marques de maintien, soupira-t-il. Ils auront du mal à prétendre ne pas l’avoir brusqué…

— C’est de la torture, dit Garderie.

— Ce sont surtout des preuves accablantes.

Eva plissa les yeux. Intriguée.

Il était clair que le comportement de l’enfant avait changé.

— Le petit est beaucoup plus nerveux, maintenant. Vous avez vu ça ?

C’était plus que ça. Les traits de Léo Martel étaient désormais tordus par une expression de rage sans limites. Il crachait, criait, essayait de donner des coups de pied. Zoom. Gros plan. Le père Guillaume récitait ses prières avec davantage de ferveur. La spirale brûlante de l’hystérie était amorcée.

— Bon sang, soupira Eva.

— C’est bon, j’accélère tout ça. C’est la fin qui nous intéresse.

Le substitut lança de nouveau l’avance rapide. Ils purent assister à la métamorphose de l’enfant en accéléré. Bien que le son soit coupé, ils n’avaient aucun mal à imaginer ses cris inhumains tandis qu’il s’agitait et se cambrait en tous sens, de plus en plus vite. Une toupie de rage et de douleur.

— On dirait une crise d’épilepsie, murmura Leroy.

— En tout cas, ces imbéciles lui écrasent la poitrine à de nombreuses reprises, dit Eva. On a la cause de notre côte cassée, sans le moindre doute. Merde, ces cons ont eu de la chance de ne pas lui péter un bras ! Ils le tordent comme un vieux sac !

— Et maintenant ils le font boire de nouveau, dit le substitut. On arrive à la fin.

Il remit la vidéo en lecture.

Le son revint d’un coup. Les hurlements. Les prières. La bêtise humaine.

Ils ne dirent plus un mot. Ils regardèrent, dans le silence total, les neuf dernières minutes de la vie de Léo Martel.

Ils virent les spasmes de l’enfant ralentir. Ils entendirent ses cris diminuer.

Ils l’observèrent mourir, sans le moindre doute.

Sur l’écran, le prêtre ordonnait à Barbarossa d’arrêter de filmer. Que le rituel était achevé. Qu’il avait vu tout ce qu’il voulait voir.

Ça, c’est certain, songea Eva avec une profonde amertume.

La caméra fut dirigée vers le sol pendant deux secondes, puis la vidéo prit fin.

— Attendez. Il y en a une deuxième, fit-elle remarquer.

— En effet, dit Flemming. Celle-là est beaucoup plus courte. Cinq minutes à peine.

Il la lança sans se faire prier. Le procureur était tout aussi fasciné par ce qu’il voyait que les trois policiers autour de lui.

À cet instant, Eva nota intérieurement que le time code de l’enregistrement passait de 21 h 42 à 21 h 48. Il y avait donc une période de six minutes manquant entre les deux prises. Un simple détail. Peut-être.

Le visage du père Guillaume, en gros plan. Une violente colère déformant ses traits.

— Pas question, s’écriait-il en foudroyant l’objectif du regard. J’ai déjà répondu à toutes vos questions tout à l’heure.

Puis il se retournait. S’approchait du lit. De l’enfant allongé sur le lit.

La caméra continuait de filmer Franck Guillaume de dos tandis qu’il secouait le corps inanimé.

Le secouait de plus en plus fort en appelant son nom.

— C’est le moment où ils se rendent compte que le gosse est décédé, nota Eva. Il est 21 h 53.

Personne ne releva.

Ils attendirent que la vidéo se termine.

Mais elle n’avait plus rien à leur apprendre dans l’immédiat.

Quand elle prit fin – sur les visages paniqués des Martel qui poussaient le journaliste hors de la chambre, porte claquée, fondu au noir –, un silence brutal s’installa.

La chaleur était subitement étouffante dans la pièce.

Le substitut se racla la gorge et toussa dans son poing fermé. Malgré son port irréprochable, il avait l’air bouleversé par ce qu’il venait de voir.

— C’est la première fois que je tombe sur une pièce à conviction pareille, finit-il par dire.

Eva se tourna vers le lit et observa le cadavre de l’enfant. Elle n’avait aucun mal à imaginer, en surimpression sur la petite silhouette, les images de son oncle et de sa tante. Elle les voyait encore en train de le serrer, le tirer, le tordre, l’écraser…

— Grâce à cette vidéo, dit-elle, on va pouvoir noter à la minute près chaque fois que les Martel ont touché la victime et ce qu’ils lui ont fait. Cela sera utile pour le légiste.

— Ils l’ont broyé, vous avez vu ça ?

— Oui. Tous les deux à la fois sur sa poitrine…

— Il y avait de quoi s’étouffer, non ?

La policière hocha la tête. C’était précisément à cela qu’elle pensait. Les spasmes. L’enfant qui toussait. Qui peinait à chercher sa respiration. Et son idiot d’oncle qui continuait de faire pression sur sa cage thoracique. Jusqu’à lui briser une côte.

Elle revint auprès du corps. Se pencha de nouveau au-dessus de lui.

— S’il s’est bien étouffé, on sait ce qu’on doit chercher comme symptômes…

Cela ne lui prit même pas dix secondes. Elle n’eut qu’à glisser ses doigts dans la bouche de l’enfant pour constater que l’intérieur de ses lèvres était coloré en bleu.

— C’est ça. Il y a des signes d’asphyxie très nets…

Ensuite, du pouce et de l’index, elle écarta démesurément ses paupières, observant les globes oculaires gorgés de sang.

— Même chose pour ce qui est des paupières inférieures. On a une belle hémorragie pétéchiale. Impossible de la louper.

Elle se redressa. Le verdict était clair.

— Cet enfant a été victime d’asphyxie. C’est ce qui a causé la mort. Le légiste pourra déterminer quel type d’asphyxie exactement. Et à quel moment celle-ci a eu lieu…

— Parfait, soupira le substitut. On a un bel homicide involontaire. Je vais demander que l’autopsie ait lieu aussi vite que possible.

— De notre côté, annonça la policière, on va mettre tout ce beau monde en garde à vue. On pourra démêler les détails au 36.

— Attendez…

— Oui, monsieur le substitut ?

Nathan Flemming ôta ses gants de latex et lissa sa chevelure cendrée, bien qu’elle n’eût nul besoin de retouche. Il était pensif. Et nerveux.

— Attendez un peu, répéta-t-il. On va laisser le journaliste tranquille.

— Quoi ?

— On met en garde à vue la famille et le prêtre, bien sûr. Les preuves de leur responsabilité dans ce décès sont accablantes. Mais on laisse Barbarossa repartir. C’est le mieux.

— Monsieur, on ne peut pas faire ça !

Le regard de Flemming se durcit. Il n’était pas habitué à ce qu’on lui parle sur ce ton. Et nullement disposé à le tolérer.

— C’est pourtant ce que vous allez faire, commandant. Nous devons coûte que coûte éviter de jouer avec un membre de la presse. Vous m’avez bien compris ?

Eva serra les dents.

— C’est un traitement de faveur…

— Cela s’appelle de la diplomatie. Il va falloir s’arranger avec lui, vous le savez tout comme moi.

— C’est bien ce que je dis…

— Commandant, ça suffit ! tonna le substitut. Que vous le vouliez ou non, le contexte médiatique est déjà assez compliqué, on ne va pas porter atteinte à la liberté de la presse. Autant ne pas braquer cet homme inutilement, et résoudre cette affaire au plus vite. Vous allez commencer par mettre sous scellés la carte mémoire de cet appareil. Tout ce dont nous avons besoin, ce sont des vidéos qu’elle contient, n’est-ce pas ?

— C’est vrai, mais…

— Et ensuite vous allez rendre la caméra à monsieur Barbarossa et vous le laisserez rentrer chez lui. Nous savons qu’il n’a pas pu toucher le gosse puisqu’il filmait. Vous avez vu comme moi qu’il ne l’a approché à aucun moment. Vrai ou faux ?

Eva hocha la tête, de mauvaise grâce.

— Bien ! conclut le substitut en appuyant d’un geste du menton. Je vois que nous sommes d’accord. Je vous rappelle tout de même qu’il vous faudra lui rendre sa carte mémoire dès qu’on aura fait une copie des vidéos. Libre à vous de le convoquer dans les bureaux demain à l’aube, si ça vous chante. Mais en aucun cas je n’accepterai que vous le placiez en garde à vue. Entendu ?

— Cinq sur cinq, souffla Eva d’une voix à peine audible.

Puis elle tourna les talons et sortit sans rien ajouter.





14



Profondément endormi, Vauvert commença à rêver.

Il rêva qu’il se trouvait sur une banquise. Le ciel était gris. Le froid absolu.

C’était irréel, bien sûr. Cette surface de glace à perte de vue, comme un miroir opaque, ne pouvait exister. Le rêve faisait ressortir des souvenirs désagréables. Des choses auxquelles il ne voulait plus jamais penser. Un lac figé par le gel… un monstre englouti…

Tout cela appartenait au passé. C’était un épisode traumatisant de sa vie, oui, qui avait eu lieu au cœur des montagnes enneigées, mais il était révolu. Il ne pouvait s’agir de ça. Plus jamais.

Il n’y avait pas de monstre dans son rêve. Juste cette étendue blanche, sous ce ciel sans couleur.

Et lui qui marchait. Sur ce tapis de glace. Il sentait le froid intense qui traversait ses chaussures et se propageait en lui.

Il y avait une raison à cette marche. C’était évident dans le rêve, même s’il ne saisissait pas laquelle. Pas encore. Il fallait qu’il avance à tout prix, qu’il ne perde surtout pas de temps.

Il s’aperçut alors qu’il y avait une autre personne sur cette banquise, et que cette personne était Eva. Maintenant il distinguait sa silhouette, au loin, sans comprendre ce qu’elle faisait là, ni pourquoi elle était ainsi, entièrement nue. Elle se tenait debout sur la neige, immobile face à lui.

Elle le fixait de ses yeux écarlates comme il ne les avait jamais vus. Ce regard-là était un cri au secours.

Eva ? Mon amour ? appela-t-il. Que se passe-t-il ?

Il se rendit compte qu’elle pleurait. Mais les larmes d’Eva étaient rouges. C’était bel et bien du sang qui suintait de ses yeux et roulait sur ses joues, traçant des lignes écarlates sur l’ivoire de sa peau.

Eva ! Tu saignes ! Tu es blessée !

Il pensait crier mais en réalité aucun son ne sortait de ses lèvres.

Mon amour, que t’est-il arrivé ?

Il s’élança vers elle. Il lui fallait la rejoindre. Lui porter secours. Tout de suite. Pourtant, il avait beau courir, il ne semblait pas avancer, il ne parvenait pas à se rapprocher d’elle. Eva restait à la même distance de lui. Loin. Si loin. Il ne se découragea pas, accéléra, courut aussi vite qu’il le pouvait. Le sol gelé continua de défiler sous ses jambes. Et toujours il restait au même endroit. Tout autant éloigné d’elle. Tout aussi impuissant à la sauver.

Eva !

Pour toute réponse, elle baissa les yeux sur son ventre arrondi.

Il se rendit compte de l’horreur qui se produisait dans la chair de la femme qu’il aimait.

Une plaie béante. Profonde. Eva était salement blessée au ventre. C’était comme si on lui avait entaillé la chair à coups de couteau. Le plus horrible, c’est qu’elle ne semblait pas éprouver de douleur. Elle saisit la peau de son ventre de part et d’autre, et sans le regarder elle se mit à écarter démesurément les bords de la plaie.

Non ! Arrête ! Ne fais pas ça ! Pourquoi est-ce que tu fais ça ?

Toujours aucun son ne sortait de sa bouche.

Il continua de courir. Il puisa dans toutes ses forces. Mais cette banquise semblait s’étirer à l’infini. Il avait beau se démener, avancer aussi vite qu’il le pouvait, la distance à parcourir restait la même, désespérément la même.

Alors Eva se courba sur elle-même et enfouit ses mains dans son propre ventre. Ses doigts glissèrent dans ses tissus humides. Le sang remonta le long de ses bras jusqu’aux coudes.

Il ne voulait pas voir cette horreur et pourtant il ne voyait que ça. Ce spectacle impossible, et lui incapable d’arriver à temps.

Eva sourit, tandis que ses yeux se révulsaient.

Vauvert hurla.

De toutes ses forces.

Et son cri cette fois le réveilla.





Il se replia en fœtus, cherchant ses repères dans la pénombre, assourdi par le tambour de son cœur et glacé par sa propre transpiration.

Dans les draps. Dans la chambre d’Eva.

Seul.

Attrapant son téléphone, il vérifia l’heure. Il était déjà 2 heures du matin.

Il s’assit au bord du lit, encore perturbé par son cauchemar, puis se leva. Il traversa la pièce sans allumer la lumière, ses doigts glissant le long du mur pour se guider. Le salon, dont la fenêtre était toujours ouverte, baignait dans le halo nocturne de la ville. Et lui aussi était désert.

Eva n’était toujours pas rentrée.

Il comprit qu’elle ne serait pas de retour de la nuit.





15



— Monsieur Barbarossa ?

Le jeune homme tourna la tête vers elle. Elle fut de nouveau frappée par la force de son regard. Une éblouissante clarté.

— Oui ?

Il portait un tee-shirt bleu marine. Des cheveux noirs dressés sur la tête, un visage carré aux pommettes saillantes. Avec son sourire féroce et son front zébré par cette cicatrice blanchâtre, il avait l’apparence d’un capitaine pirate.

— Venez avec moi dans la cuisine, je vous prie. Je souhaite vous parler un instant.

— Bien sûr…

Il se leva sans se presser et traversa la pièce pleine de monde. À présent, le groupe de la Criminelle de Paris avait pris le relais des policiers de Drancy. Une demi-douzaine d’officiers s’activaient à faire des relevés des lieux, déposant des chevalets de marquage jaune, photographiant, remplissant des procédures. Erwan Leroy venait de signifier le début de leur garde à vue au couple Martel, mais ceux-ci refusaient de quitter les bras l’un de l’autre, en larmes, répétant qu’ils étaient innocents et suppliant qu’on les laisse tranquilles. Deux policiers en tenue les séparèrent sans ménagement, les éjectant du canapé avant de les traîner vers les voitures de patrouille garées devant la maison. Leroy se dirigea ensuite vers Franck Guillaume. Le faux prêtre tremblait comme une feuille sur sa chaise.

Dorian Barbarossa, lui, affichait une assurance à toute épreuve.

Ça, et autre chose que la policière albinos ne parvenait pas à définir.

Quelque chose qu’elle n’aimait pas.

Elle aurait préféré pouvoir l’interroger cette nuit. Comprendre ce qui se cachait derrière ce contrôle froid. Ce sourire de Sphinx. Peut-être rien, après tout. Juste un jeune homme trop sûr de lui, qui se complaisait comme tant d’autres à fouiller dans la misère humaine. Ou, peut-être, un individu plus inquiétant.

Mais les ordres du substitut étaient formels. Elle ne pouvait passer outre. Elle devrait se contenter de quelques minutes, maintenant, face à face. Pour le juger. Se faire son idée de l’énergumène. Avant de le laisser filer à l’abri de la nuit.

— Voici votre matériel, dit-elle en déposant le sac de voyage sur la nappe cirée. Tout y est, à l’exception de la carte mémoire de votre caméra. Nous l’avons saisie le temps de faire une copie de vos vidéos.

— Merci, madame.

— C’est commandant.

— Merci, commandant, fit Barbarossa. Je ne suis pas en garde à vue ?

Il l’avait dit sur le ton d’une question, pourtant il n’y avait aucune trace de surprise dans sa voix. Comme s’il évoquait une évidence.

Eva rajusta ses lunettes noires du bout de son index.

Tu devrais l’être.

— Non, fut-elle bien obligée de lui répondre. Vous n’êtes pas considéré comme suspect. Vous allez pouvoir rentrer chez vous.

— Quand pourrai-je récupérer ma carte mémoire ? J’ai besoin de ces vidéos pour mon travail…

Il ne perdait pas le nord. Et connaissait bien ses droits.

— Votre émission, je sais, dit Eva. Mon collègue m’en a un peu parlé. Vous suivez des charlatans pour les démystifier, si j’ai bien compris.

— Entre autres choses, oui.

— Et vous obtenez tout de même leur accord pour les filmer ?

Barbarossa haussa les épaules.

— Les escrocs ne sont pas tous des lumières. De nos jours, qui refuserait ses quinze minutes de télévision ? Même si c’est pour se faire humilier ? Je ne dis pas que c’est toujours facile de me faire accepter dans leurs combines. Je n’y arrive pas forcément du premier coup. Le père Guillaume, par exemple, il a refusé de me voir une première fois.

— Pourquoi ?

— Exactement comme vous l’avez dit. Parce qu’il est un charlatan et que je dénonce les charlatans. Je montre au reste du monde leur vrai visage.

— Si je comprends bien, vous êtes une sorte de justicier ?

— Je n’ai pas cette prétention, répliqua le journaliste.

Eva était songeuse.

— D’accord. Mais Guillaume a fini par accepter, n’est-ce pas ?

— Les Martel y tenaient.

Ou bien tu sais être diablement persuasif, se dit-elle.

— Très bien, monsieur Barbarossa. Nous vous restituerons votre carte mémoire demain, si vous le souhaitez. Nous en profiterons pour prendre votre déposition à tête reposée. Il est important que nous ayons votre version des événements.

— D’accord.

— Je vous attends à 14 heures, ajouta la policière. Vous vous présenterez à la direction de la police judiciaire, au 36, quai des Orfèvres. Je précise que c’est une convocation officielle. Vous feriez mieux de ne pas oublier.

— Je n’oublierai pas, dit Barbarossa avec un demi-sourire. Ne vous inquiétez pas.

— Je ne m’inquiète pas, répondit Eva. Voici ma carte. C’est moi que vous demanderez à l’accueil.

Il saisit le carton entre deux doigts et le glissa dans la poche arrière de son jean sans quitter son interlocutrice du regard un seul instant. Cette insistance avait quelque chose de perturbant.

Elle n’aimait pas son assurance. Sa fausse modestie puante.

Elle n’aimait rien de lui.

Elle se tourna un instant vers la fenêtre. À l’extérieur, deux officiers amenaient le père Guillaume vers une voiture de patrouille. Ils allaient le conduire dans un bureau pour l’interroger immédiatement. Les autres voitures où se trouvaient Ludovic et Josie Martel partirent à leur tour.

— Je ne vous cache pas que vous avez de la chance d’être journaliste. Mais vous le savez, n’est-ce pas ?

— Je suis quelqu’un d’assez chanceux en général, répliqua Barbarossa.

— C’est ce qu’on m’a dit.

Elle désigna la cicatrice sur son front et ajouta :

— Est-ce que c’est vrai, cette histoire ? Vous avez vraiment une balle dans le crâne ?

Les paupières du journaliste papillonnèrent. Il soupira.

— Cela faisait longtemps, tiens… C’est usant, parfois, cette question, vous savez ? Les gens se focalisent là-dessus. Ils cherchent à voir des tares partout. Des stigmates. Ils aiment les monstres de foire. Vous devez en savoir quelque chose…

Eva ne broncha pas. Pourtant sa réflexion venait de lui faire l’effet d’une gifle. Elle se demanda une nouvelle fois à quoi il jouait. Ou si c’était elle qui imaginait des choses.

— Je veux simplement savoir si c’est de la publicité que vous vous faites, dit-elle sans desserrer les dents. Cela m’a tout l’air de bien vous servir, cette réputation de trompe-la-mort. Non ?

Je veux savoir si tu mens comme tu respires, mon petit pirate.

Barbarossa acquiesça.

— C’est vrai que le succès de mon émission n’est pas étranger à cette histoire. Mais oui, puisque vous voulez tout savoir, c’est la stricte vérité. Je me suis fait tirer dessus quand j’avais dix-sept ans. La jeunesse… les mauvaises fréquentations… J’ai pris une balle de calibre 22 dans le crâne. Elle y est toujours. Autant dire que je sonne dans les aéroports…

Il posa son index sur sa tempe. Comme s’il tenait un pistolet lui-même.

— Cela va faire dix ans qu’elle y est. Au beau milieu de ma tête. Je vis avec la mort coincée là.

— C’est tout de même incroyable.

— N’est-ce pas ? La balle s’est logée entre les deux hémisphères, voyez-vous. Elle a glissé dans mon cerveau sans causer le moindre dégât. Elle y a trouvé une place stable. Les médecins n’avaient jamais vu ça. J’avais une chance sur plusieurs millions que ce cas de figure arrive. Pourtant, c’est ce qui s’est produit. J’ai survécu. Vous vous doutez que les médecins ont tout imaginé pour extraire le projectile…

— Mais ?

— Mais ce n’est pas possible, dit Barbarossa. Il faudrait aller chercher dans le cerveau. L’opération risquerait de me tuer.

— Et en vous la laissant là où elle est ? Il n’y a pas de risques ?

— Il y a le risque que je meure à tout moment. (Un sourire étrange se dessina sur ses lèvres.) Mais il ne faut pas dramatiser non plus. Cela reste une simple probabilité. Je préfère me dire que cela rend le jeu plus intéressant. Vous ne trouvez pas, commandant ?

— Que voulez