Main La mort de Mitali Dotto

La mort de Mitali Dotto

Year:
2016
Language:
french
ISBN:
423bb1b30c40a90ca68313d3fb101f7406f1706e
File:
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1

La mort en tête

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 1.99 MB
2

La mort du petit cheval

Language:
french
File:
EPUB, 333 KB
BIBLIOTHÈQUE ÉTRANGÈRE


Collection dirigée

par Marie-Pierre Bay





Anirban Bose





LA MORT DE

MITALI DOTTO



ROMAN



Traduit de l’anglais (Inde)

par Josette Chicheportiche





MERCVRE DE FRANCE





Pour Baba, Dau et Kalu-kaku





1


La mort de Mitali Dotto





Mitali Dotto allait mettre encore six heures à mourir.

Pourtant, alors qu’elle était étendue dans un lit de l’unité de soins intensifs de l’hôpital et centre de recherche Adelphia au milieu d’un nombre ahurissant de machines qui ronflaient et d’instruments qui clignotaient, elle était aussi inconsciente de ce qui l’entourait que les morts ont coutume de l’être.

Mais qu’était-ce qu’une poignée d’heures quand elle avait passé huit mois dans cette position, sans compter toutes les fois où quelque chose en elle avait cessé de fonctionner ? Telle est la clémence de la mort : Mitali ne sentait, n’entendait, ne voyait rien – pas même les regards de compassion sur les visages des infirmières stagiaires pendant la visite, ce matin-là. La désinvolture avec laquelle leur supérieure, l’infirmière en chef, avait décrit l’état dans lequel se trouvait Mitali et sa mort imminente suggérait la fin du voyage, l’épuisement de toutes les options, sans offrir à aucune d’elles l’occasion de lever la main pour poser une question ou hausser un sourcil sceptique. Les jeunes infirmières, peu habituées à une telle insouciance vis-à-vis de la mort, accordèrent un autre regard au corps couché dans le lit – encore très vivant d’après les moniteurs.

La fragile silhouette de Mitali, décharnée à la limite du dépérissement, paraissait ridiculement petite comparé à la généreuse superficie du matelas. Elle avait les bras en croix comme le Christ crucifié et deux aiguilles d’intraveineuse disparaissaient dans le creux de ses avant-bras, leurs embouts dressés telles des pointes de flèches colorées. De fins tuyaux en plastique ondulaient jusqu’aux poches de perfusion qui, suspendues à l’envers dans le vide, faisaient penser aux figures lugubres d’entrepreneurs de pompes f; unèbres, penchés sur elle. Ses yeux étaient enfoncés dans les profondeurs de leurs orbites et un filet de salive séchée avait laissé une trace semblable aux rails d’un tramway sur ses joues creusées comme des coquilles. Ses jambes, qui dépassaient de la blouse bleue de l’hôpital, noueuses, fines comme des brindilles, évoquaient davantage les pattes d’un corbeau que les jambes d’une femme. À part les rares tressaillements automatiques qui hantent un corps dans cet état, Mitali était aussi immobile que les spectatrices devant elle qui, figées, l’observaient avec des visages marqués par une expression où se mêlaient inquiétude, pitié et fascination morbide.

L’imposante infirmière en chef qui connaissait cette expression – une tentative pour réconcilier sa propre existence avec la pensée d’une vie déclinant devant soi – déclara d’une voix forte que Mitali avait beaucoup de chance. Sa remarque fut accueillie par une nouvelle salve de hoquets de surprise, et elle fit volontairement une pause avant d’expliquer que, pour quelqu’un comme Mitali – un non-être issu d’origines inconnues –, bénéficier de soins aussi pointus dans un hôpital de réputation internationale qui soignait en général de riches Indiens et des touristes venus exprès d’Amérique et d’Angleterre ne pouvait être qu’une chance, n’est-ce pas ? D’accord, elle était en train de mourir – mais tout le monde mourait. Leur était-il venu à l’esprit que le coût du traitement de Mitali représentait plus d’argent par jour que ce que gagnait une infirmière en une semaine ? Savaient-elles que des chirurgiens l’avaient opérée gratuitement, grâce aux associations caritatives qui fournissaient des lits à l’hôpital ? Devait-elle leur rappeler les conditions épouvantables de l’hôpital public fréquenté habituellement par des gens comme Mitali ? Oui, cet hôpital-là, où des rats avaient récemment grignoté le pied d’un nouveau-né dans le service de néonatologie et où des dizaines de patients étaient morts parce qu’un bureaucrate avait accepté un dessous-de-table pour renouveler le contrat d’oxygène auprès d’une compagnie qui avait livré des ballons vides ?

Un silence suivit la conclusion de son monologue. Les jeunes infirmières regardèrent autour d’elles, soudain plus attentives à leur environnement à mesure qu’elles songeaient aux salles de soins impeccables, aux postes informatisés, aux aires de travail parfaitement organisées, et qu’elles les comparaient aux couloirs miteux et sales de l’hôpital public, bondés de patients couchés sur des lits rouillés ou à même le sol, où des médecins stressés et des infirmières irritables essayaient de se frayer un passage entre les attroupements des familles, les machines et les matelas installés çà et là. Elles voyaient les murs tachés de paan1 et les ordures jetées dans la cour où des chiens errants se disputaient le droit de mâcher des pansements gorgés de sang. Des commentaires fusèrent, à propos de la paperasserie qui n’en finissait pas, de la mauvaise gestion, de la corruption dans les dispensaires de district gérés par l’État, puis l’infirmière en chef leva la main d’un geste théâtral, considéra de nouveau Mitali, soupira et réaffirma qu’en effet, elle avait vraiment dû naître sous une bonne étoile.

Si Mitali avait été en possession de n’importe laquelle de ses facultés, elle aurait mis cette déclaration sur le compte des étranges tours que nous joue l’esprit dans les affres de la mort. À supposer que sa vie défilât devant ses yeux, elle aurait vu une telle succession de trahisons et de déceptions qu’il aurait peu importé que la logique des événements lui échappât. Les mêmes images se seraient succédé sans raison, des voix auraient parlé pêle-mêle et des idées auraient été formulées sans cause, comme les divagations d’un ivrogne trop éméché pour énoncer convenablement le déroulement exact de ce qui s’était passé. Cela lui aurait peut-être rappelé la dernière fois qu’ils étaient sur elle, empestant l’alcool et les cigarettes bon marché, et qu’elle s’était mordu les lèvres jusqu’au sang pour ne pas penser à la douleur. Ou quand ils l’avaient fait tellement boire que la tête lui tournait et qu’ils l’avaient plaquée ensuite au sol pour lui labourer les entrailles. Les yeux fermés, elle avait fracassé une bouteille contre le crâne de l’homme couché sur elle avec toute la force que son corps pouvait rassembler. Dès que le choc sinistre du verre se brisant sur l’os ébranla son bras, une petite voix en elle lui murmura qu’elle était pour ainsi dire morte. La peur lui donna alors des ailes et elle s’élança sur ses jambes flageolantes, éperonnée par les malédictions et les cris derrière elle. Mais bientôt elle eut l’impression que ses poumons étaient en feu, qu’ils la ralentissaient, et son corps se débattit pour obéir à son esprit qui la suppliait, paniqué, de ne pas s’arrêter. Pendant ce temps, les voix grossissaient et se rapprochaient et se précisaient...

Un bip insistant résonna brusquement dans la pièce, interrompant la visite tel le hurlement d’une sirène. C’était le moniteur de saturation réclamant l’attention à grands cris, car le niveau d’oxygène de Mitali était tombé à quarante pour cent. L’infirmière en chef lâcha un soupir agacé. Elle était sur le point de partir et dut revenir sur ses pas pour faire taire l’alarme en tournant d’une main assurée plusieurs boutons de l’appareil. Puis, devant les visages confus qui la regardaient, elle rassura le groupe : il était inutile de s’inquiéter, Mitali n’allait pas s’arrêter comme ça. Ce qui avait rendu l’alarme si sensible, c’était l’arrêt temporaire de la circulation sanguine dans les doigts de la patiente à cause du brassard de pression artérielle qui se gonflait à son bras. Elle indiqua les autres mesures de la tension que la machine avait enregistrées, heure après heure, avec la précision d’une horloge, un texte sous forme numérique qui traduisait à la perfection la vigueur du sang dans le corps de Mitali.

Elle avait à peine fini son geste que l’infirmière de l’USI, l’unité de soins intensifs, entra en trombe, hurlant qu’il était défendu de toucher à quoi que ce soit dans la chambre de Mitali. C’était une femme petite et grosse, à la carrure solide et au visage qu’une généreuse application de talc rendait plus terreux encore. Elles étaient ici pour observer, non pour agir, tonna-t-elle, avant que son regard ne tombe sur l’infirmière en chef, sa supérieure hiérarchique. Souriant alors, d’un sourire inquiet, à la fois d’excuse et de justification, elle se lança dans une longue explication. Le docteur Banerjee lui avait demandé un rapport sur la surveillance de Mitali, déclara-t-elle, et il l’avait quittée en spécifiant que, s’il arrivait quoi que ce soit avant son décès prévu plus tard dans la journée, il la tiendrait pour personnellement responsable. En entendant le nom du directeur de l’hôpital, l’infirmière en chef abandonna son air contrarié. Elle hocha la tête avec compréhension ; le stress du travail, dit-elle, puis elle se tourna vers les jeunes infirmières et leur apprit pourquoi Mitali était reliée à autant de moniteurs alors qu’il lui restait moins de six ou sept heures à vivre.

Toute la matinée, médecins, infirmières, médecins assistants et étudiants défilèrent dans la chambre de Mitali pour une raison ou une autre, et, sous le regard nerveux de l’infirmière de l’USI, l’étudièrent comme on étudie un événement d’une importance historique. Pareille attention à l’égard de patients proches de la mort n’était pas très bien accueillie par l’infirmière qui, bien qu’ayant fait promettre à tous les visiteurs de ne toucher ni aux machines ni aux pompes, avait hâte que ces indiscrets s’en aillent. Vers midi, quand les infirmiers arrivèrent avec leur chariot, c’est avec joie qu’elle leur confia la garde de Mitali. Suspendant son souffle, elle les regarda éteindre les moniteurs près du lit et relier la patiente à des moniteurs portables, penchés sur sa fragile silhouette presque trop délicate pour être soulevée. Débrancher le respirateur et fixer le masque de ventilation prit plus de temps que prévu – à cause d’un infirmier anesthésiste particulièrement nonchalant –, ce qui lui provoqua quinze minutes supplémentaires de brûlures d’estomac. Elle retint sa respiration quand ils poussèrent le chariot à l’extérieur de la chambre et laissa échapper un long soupir de soulagement en les voyant entrer dans l’ascenseur et refermer les lourdes portes métalliques derrière eux.

Libérée de sa responsabilité, elle rejoignit son poste où, enfin détendue, elle s’installa confortablement sur sa chaise et réfléchit à ce qu’elle allait faire. Elle ouvrit le dossier informatique de Mitali et reconfirma qu’aucun proche ne s’était présenté. Quelle chance, songea-t-elle en s’autorisant un sourire, qu’il n’y ait pas de famille éplorée à consoler ou de parents éloignés à prévenir, car il lui faudrait alors attendre avec eux le retour du corps de la salle d’opération. Et si elle parvenait à convaincre l’interne de remplir les documents tout de suite, avant même l’arrivée des garçons de salle qui emmèneraient Mitali à la morgue, elle pourrait prendre un bus plus tôt pour rentrer chez elle.

Déjà les choses semblaient aller mieux.

Elle appela l’interne pour l’informer que, parmi les autres petites formalités dont il devait s’acquitter avant l’annonce de la mort de Mitali, il fallait qu’il signe un certificat de décès. Il se présenta au bout de vingt minutes, ravi que cette corvée l’occupe jusqu’à la fin de sa garde. Il s’assit dans le bureau des infirmières, s’étira à plusieurs reprises, ouvrit l’enveloppe marquée « Décès » et en sortit une pile de formulaires. Alors qu’il commençait à remplir le très long certificat, il remarqua avec un soupçon d’ironie que la date du décès, le 6 octobre 2006, était aussi celle du dix-neuvième anniversaire de Mitali.





1. Chewing-gum indien à base de bétel et de noix d’arec qu’on peut aussi chiquer. (Toutes les notes sont de la traductrice.)





2


Définitivement





Le soleil se reflétait dans les panneaux de verre du gratte-ciel jusqu’au dix-huitième étage, et, à cause des nuages capturés dans les vitres, Neel n’aurait su dire où la structure finissait et où le ciel commençait. Cette tour lui semblait interminable, illimitée dans sa portée et ses ambitions, et elle incarnait l’optimisme de Delhi dont il avait été témoin depuis la veille, à sa descente de l’avion.

S’il fallait se fier aux présages, les signes ne manquaient pas. Lorsque Stuti et lui avaient pris un taxi pour l’aéroport, il faisait moins sept degrés à New York, et du ciel couvert tombait par rafales une neige qui fondait au sol et rendait les trottoirs glissants. Le vent glacial leur piqua le visage quand, sur la passerelle, ils attendirent quelques minutes avant de monter dans l’avion. Pendant le vol, le pilote leur apprit qu’ils avaient échappé de justesse au blizzard, probablement responsable de la fermeture de la plupart des aéroports de la côte est des États-Unis. Dix-neuf heures plus tard, lorsque les portes de l’avion s’ouvrirent pour laisser entrer un soleil éclatant et un vent chaud, ils se félicitèrent l’un et l’autre d’avoir choisi de retourner en Inde au mois de février, la meilleure période de l’année.

Pourtant, à sa sortie de l’avion, Neel eut un moment de flottement lorsqu’il alluma son téléphone portable pour le régler sur l’heure de New Delhi et qu’il dut répondre à la question « localisation par défaut » affichée sur l’écran. À présent qu’il se tenait devant l’hôpital, il ne comprenait pas pourquoi il était tourmenté par cette même sensation troublante de déjà-vu, si semblable à l’hésitation qu’il avait éprouvée quand il avait appuyé sur la touche O.K. de son téléphone.

Aussi, devant les énormes lettres en grès qui formaient le nom de l’hôpital Adelphia, il plaqua sur son visage une expression qui masquait son trouble intérieur et décréta que c’était la peur de ne pas s’adapter à son nouveau lieu de travail qui le faisait douter. Non que cela eût changé quoi que ce soit aux yeux des hommes et des femmes qui passaient devant lui en le frôlant, chargés de dossiers médicaux et l’esprit préoccupé par les diagnostics, les pronostics, les opérations chirurgicales et les dépenses à prévoir. Cela dit, s’ils avaient eu le temps d’accorder une pensée à Neel, jamais ils n’auraient deviné qu’à ce moment-là c’est à Willie qu’il songeait, Willie, le vieux concierge noir de son immeuble dans l’Upper East Side, à Manhattan. Lorsque Neel était entré dans sa loge pour lui remettre les clés de l’appartement, Willie lui avait chaleureusement serré la main tout en exprimant ses regrets de ne plus les voir, lui et sa belle dame. Puis il s’était poliment enquis de la ville où ils allaient s’installer. Delhi, en Inde, avait répondu Neel, persuadé que Willie aurait souri et formulé les mêmes vœux de bonheur que s’il avait dit Detroit ou Dublin. Mais Willie avait suspendu sa poignée de main, et, le visage figé, avait demandé : « Définitivement ? »

Définitivement. Quel mot difficile à comprendre. C’était ce même mot qui l’avait hanté quand ses amis et collègues, en particulier des Indiens comme lui qui travaillaient aux États-Unis, le mirent en garde contre les problèmes qu’il rencontrerait à coup sûr en Inde – la corruption, le chaos et l’inefficacité d’un système qui n’avait pas changé depuis cent ans et ne changerait certainement pas, même si l’Inde devait bénéficier d’une croissance économique à deux chiffres pendant plusieurs dizaines d’années. Ils lui rappelèrent la chaleur, la poussière et la saleté auxquelles il n’était plus habitué, les vols et les émeutes qui revenaient tous les ans aussi immanquablement que la mousson. Ils lui firent remarquer que les articles soigneusement sélectionnés par la presse occidentale sur les succès de l’économie indienne avaient faussé sa vision des choses, et qu’une telle apologie du système indien n’avait ni débarrassé l’eau potable de la bactérie responsable de la dysenterie ni éradiqué les moustiques porteurs du paludisme. Et s’il y avait moins de gamins dans les rues qui allaient torse nu et tapaient aux vitres teintées des voitures étrangères en usant de la langue des signes pour se faire comprendre, c’était uniquement parce que le nombre de voitures avait augmenté. Ceux dont les opinions étaient les plus arrêtées écartèrent tout simplement son projet d’un geste de la main et prédirent son retour aux États-Unis au bout d’un laps de temps qui variait entre trois mois et un an, leur mimique trahissant le pari qu’ils faisaient secrètement, mais qu’ils n’auraient jamais osé, par politesse, avouer. C’est pourquoi, quand Willie lui posa cette question à laquelle il ne s’était pas du tout attendu, quelques heures à peine avant de prendre l’avion, Neel avait serré ses billets aller simple dans sa main, souri et répondu :

« Oui, définitivement. »

Dès qu’il sortit de l’aéroport de New Delhi, Neel eut du mal à ne pas voir le « changement » partout. D’immenses tours d’habitation avaient transformé la ligne de toits, et, à la place des maisons en terre et des eucalyptus, s’étalaient à présent des banlieues modernes. Là où subsistaient des espaces vides, des grues se dressaient tels des treillis géants, prêtes à extraire du sol un nouveau gratte-ciel étincelant. Des autoponts passaient au-dessus de la tête des gens, longeant des centres commerciaux vivement éclairés, placardés d’affiches promettant le bonheur avec la nouvelle montre Tag Heuer ou le burger McDonald’s. Partout, des annonces proposaient des cours d’anglais « parlé », britannique, américain ou australien, avec l’assurance de se débarrasser de son accent indien en six semaines, et, dans le cas contraire, d’être remboursé des frais encourus. Sur d’immenses panneaux publicitaires, des mannequins glamour à la moue sexy présentaient les derniers modèles de téléphones portables, de télévisions LCD et de voitures japonaises, juste à côté de publicités pour des séries télévisées où des épouses en larmes cherchaient par tous les moyens à satisfaire les exigences de leurs belles-mères. Des antennes satellites proliférant comme des champignons après la pluie, plantées sur les tours d’habitation luxueuses ou les toits en bâche goudronnée des taudis, tournaient leurs faces unidirectionnelles vers la voûte céleste comme en hommage au Dieu du divertissement perché là-haut, du côté du ciel austral. Bien qu’avec l’expansion de la ville les bruits de la rue, le va-et-vient de la foule et la circulation chaotique aient brusquement augmenté, tout témoignait de la même énergie et du même refus de l’immobilisme, tout appelait au changement.

Neel prit une profonde inspiration, et, ramenant son regard vers le sol, il aperçut son propre reflet, debout devant l’immeuble de l’hôpital, comme enraciné. Il se recoiffa de la main, lissa son costume une dernière fois et se dirigea vers l’entrée, son sac de sport en bandoulière, rempli de diplômes, de dossiers et d’articles qu’il avait publiés.

La porte ouvrait sur un vaste hall, avec à chacun des quatre coins une boutique, une cafétéria, une pharmacie et une salle d’attente. Au milieu, sous un lustre étincelant, se trouvait un guichet d’information, où plusieurs jeunes femmes répondaient au téléphone ou tapaient sur des claviers, les yeux rivés sur l’écran de leur ordinateur. Les gens grouillaient comme des fourmis autour d’un fragment de nourriture, hésitant entre une réceptionniste et une autre pour occuper la place la plus stratégique, sans tenir compte du panneau sur lequel on pouvait lire : « Respectez la file d’attente ». Deux jeunes médecins entrèrent à la suite de Neel, et il les entendit se plaindre du déroulement d’une intervention chirurgicale qu’ils venaient de pratiquer, l’un dénonçant la lenteur de l’anesthésiste tandis que son confrère tripotait son stéthoscope. Des garçons de salle sillonnaient le hall dans un sens et dans l’autre avec des patients sur des brancards ou dans des chaises roulantes, prévenant les gens sur leur passage à coups de sifflet, et émaillant parfois leurs avertissements de jurons marmonnés à voix basse.

Dès qu’il repéra les panneaux indiquant la direction des bureaux de l’administration, Neel traversa le hall et se retrouva dans une salle beaucoup plus calme. Il la reconnut immédiatement d’après les descriptions que lui en avait faites une certaine Anita avec qui il avait échangé plusieurs mails après avoir postulé à l’offre d’emploi proposée sur le site Web de l’hôpital. Lors d’un entretien par visioconférence via Skype, alors qu’il était assis à sa table de petit déjeuner à New York, en pyjama sous sa veste et sa cravate, Neel fit la connaissance du docteur Banerjee, le directeur de l’hôpital. Celui-ci semblait si enthousiaste à l’idée de l’embaucher que Neel ne put s’empêcher de penser qu’il devait avoir terriblement besoin d’un chirurgien oncologue. Quelques minutes avant la fin de l’entretien, le docteur Banerjee confia à Neel qu’il avait brièvement connu son père, à l’époque où ils étaient tous deux étudiants en médecine. La lecture des articles que la presse consacra au docteur Gautam Dev-Roy, une fois établie sa renommée, lui avait donné un portrait intime de l’homme, dit-il, et il était persuadé que Neel avait hérité un peu de l’humanisme de son père. Neel s’efforça de sourire devant la webcam et parvint même à acquiescer avec conviction en voyant le docteur Banerjee succomber à la nostalgie. L’espace d’un instant, il se demanda toutefois s’il ne ferait pas mieux de renoncer à ce poste, mais il finit par comprendre, d’après les remarques du vieux docteur, que sa relation avec son père était lointaine et que l’intimité qu’il avait cherché à évoquer lui permettait seulement de se livrer à une forme de name dropping, non pour tenter d’impressionner ses interlocuteurs mais pour user de leur influence.

« Docteur Dev-Roy ? entendit-il tout à coup. Docteur Neel Dev-Roy ? »

Neel leva les yeux et vit qu’une jeune femme en tailleur moulant l’appelait d’une voix hésitante. Plus petite que lui d’une tête, elle avait un visage rond, lunaire, encadré de cheveux coupés au carré. Ses yeux noirs souriaient, comme quelqu’un qui s’attend à faire une découverte agréable.

Neel sourit. « Je crois que c’est moi, dit-il.

— Oh ! » fit la jeune femme, surprise et gênée à la fois. Elle jeta un coup d’œil à la feuille de papier qu’elle tenait à la main et ajouta : « Mais il est écrit là que vous êtes maître de conférences en chirurgie oncologique à l’université Columbia-Presbyterian à New York...

— Que j’étais, avant de revenir en Inde », corrigea Neel, prenant plaisir à sa confusion. C’était une erreur que beaucoup de gens commettaient quand ils se reportaient aux références universitaires et aux diplômes mentionnés sur son CV, car ils imaginaient un quinquagénaire studieux, avec les cheveux clairsemés, des lunettes aux verres épais, un dos de plus en plus voûté et un ventre de plus en plus proéminent. À trente-neuf ans, Neel avait au contraire réussi bien mieux que ses pairs à tenir l’âge à distance, grâce à une maladie génétique qui s’était déclarée alors qu’il était encore à la fac de médecine, et qui se manifestait par une absence de pilosité faciale. Malgré la mauvaise blague de ses camarades qui, le jour de la remise des diplômes, lui avaient offert un luxueux nécessaire de rasage, son alopécie lui rendit service, laissant sa peau lisse et douce, et préservant sa beauté juvénile. L’absence de mèche argentée dans sa chevelure de jais et la coupe courte, plus pratique, qu’il avait adoptée comme la plupart des hommes en activité, contribuaient également à le faire paraître plus jeune qu’il ne l’était. Et parce qu’il était un fervent adepte du triathlon, il résistait du haut de son mètre quatre-vingts à la prise de poids, graisseuse ou musculaire, et avait l’allure d’un nageur, avec de larges épaules, des bras longs, des hanches étroites et des jambes fines.

Apercevant une légère rougeur sur le visage de la jeune femme, Neel lui tendit la main. « Ne vous inquiétez pas, dit-il. Ça arrive tout le temps. » Elle la serra, mais rapidement et du bout des doigts. « Je suis désolé, continua Neel. Je n’ai pas bien compris votre nom.

— Anita George, monsieur.

— Ah, la célèbre Anita George. Je suis ravi de faire enfin votre connaissance. »

Elle sourit et lui indiqua une porte tout au bout du couloir. « Par ici, monsieur. Le docteur Banerjee vous attend. »

Neel la suivit.

« Quel bel hôpital, dit-il. Tellement différent de ce que je m’étais imaginé. Il a l’air aussi propre et aussi bien organisé que n’importe quel hôpital américain.

— Oui, monsieur... Avec les nouveaux établissements qui ouvrent tous les jours, les gens s’attendent à des services d’un tout autre ordre. Par ailleurs, comme chaque année, nous soignons beaucoup de touristes venant des États-Unis ou du Royaume-Uni, nous nous devons de viser l’excellence. Tous les nouveaux hôpitaux corporatifs sont de première classe, monsieur.

— Des hôpitaux corporatifs ?

— Comme celui-ci, monsieur... Nous avons deux antennes supplémentaires dans différentes villes. Nous sommes en train de nous implanter dans des agglomérations de plus petite taille. Nous avons une philosophie commune et nous fonctionnons comme une corporation.

— Ça m’a plutôt l’air d’une entreprise commerciale... Ne devrait-il pas y avoir une forme de service public dans votre message ?

— Oh, mais c’est le cas, monsieur. Vingt pour cent de nos lits sont à la disposition d’associations caritatives, ce qui nous permet de fournir des soins gratuits ou subventionnés aux patients qui n’ont pas les moyens de se les offrir.

— C’est très louable, fit observer Neel.

— Oui, monsieur. Beaucoup d’hôpitaux corporatifs disent qu’ils travaillent en partenariat avec des organismes de bienfaisance, mais c’est faux. Ce n’est pas comme nous, monsieur. »

Neel s’arrêta tout à coup. Anita l’imita et le regarda d’un air interrogateur.

« Anita, juste entre nous, je n’ai pas été fait chevalier par la reine d’Angleterre1 – pas encore. »

La jeune femme fronça les sourcils.

« Vous n’êtes pas obligée de me donner du monsieur.

— Mais ici, on s’adresse ainsi à tous les docteurs, monsieur.

— Eh bien, personnellement, je n’y tiens pas. Vous savez, aux États-Unis, nous nous appelons tous par nos prénoms. Cela permet de faire tomber les barrières et d’effacer les notions de supériorité/infériorité. Et ça commence tout en haut de l’échelle. Le chef de notre service à Columbia avait une soixantaine d’années – un homme brillant, réputé pour ses contributions dans le domaine de la chirurgie et pour ses livres aussi, et ses articles. Quand je suis arrivé dans son service, il a insisté pour que je l’appelle par son prénom, Frank. Il m’interrompait chaque fois que je lui disais “monsieur” ou “docteur Marshall” et m’obligeait à reformuler ma phrase.

— C’est impossible en Inde, monsieur, répliqua Anita, et elle plaqua aussitôt sa main sur sa bouche.

— Je vois », fit Neel en souriant.

Elle ôta sa main et dit : « Puis-je vous poser une question, monsieur ? pardon, docteur Dev-Roy ?

— Je vous en prie.

— Est-ce vrai que vous êtes le fils du docteur Gautam Dev-Roy ? C’est ce qu’a dit le docteur Banerjee, mais je n’étais pas sûre qu’il parlait du même Gautam Dev-Roy... »

Neel ferma brièvement les yeux et acquiesça.

« Gautam Dev-Roy, le célèbre docteur de Jhargram ? » souffla Anita, le regard agrandi par l’émotion. Neel se crispa et opina à nouveau, réduisant son geste à un léger mouvement de la tête.

« Je comprends maintenant, dit Anita.

— Vous comprenez quoi ?

— Pourquoi le docteur Banerjee était si excité à l’idée de vous accueillir ici. Beaucoup de médecins qui reviennent travailler en Inde repartent au bout de quelques mois, parfois quelques années. Soit ils n’aiment pas l’hôpital, soit ils n’arrivent pas à s’adapter, ou alors ce sont leurs familles qui ne sont pas heureuses. Mais maintenant que je sais qui vous êtes et qui est votre père, je comprends pourquoi le docteur Banerjee dit que vous êtes revenu en Inde. Définitivement. »

Neel grimaça. Encore ce mot.





1. Chaque année, la reine d’Angleterre anoblit un certain nombre de célébrités qui reçoivent le titre de sir, « monsieur » en anglais.





3


Des images dans le rétroviseur





Stuti Dev-Roy sortit sur le balcon de l’appartement, agrippa solidement la balustrade et regarda à travers les barreaux. Elle savait qu’elle n’avait que quelques minutes pour étudier la cohorte de domestiques qui franchissaient au compte-gouttes l’entrée de leur lotissement privé, et bien que sa vue d’ensemble de la procession quatre étages plus bas fût périodiquement obstruée par le balancement du feuillage vert et rouge des flamboyants qui bordaient l’allée, elle tâcha de scruter les visages de ces femmes et de se faire un jugement hâtif sur celles qui lui semblaient dignes de confiance, honnêtes autant que ponctuelles. Elle remarqua les cheveux huilés, nattés et soigneusement attachés, et apprit en entendant quelques bribes de leurs joyeuses conversations que le jour de la paye n’était pas loin. Avec leurs saris aux couleurs vives et criardes, on aurait dit une volée d’oiseaux, et Stuti les vit ralentir du même pas quand elles approchèrent des parties communes de la résidence. Là, rires et cancans fendirent l’air pendant quelques secondes puis elles se dispersèrent, pareilles à des feuilles dans le vent. Stuti voulut les appeler pour leur proposer un rendez-vous, mais les mots restèrent au fond de sa gorge.

N’ayant pas abouti dans la mission qu’elle s’était fixée, elle se retourna et parcourut du regard l’immense appartement dont les planchers nus, les fenêtres dépourvues de rideaux et les murs blancs accentuaient l’impression de vide. Leurs quatre valises de vêtements et de livres avec lesquelles ils étaient entrés avaient disparu dans les placards de la chambre à coucher sans que leur contenu ne modifie en rien les espaces béants. Pour deux personnes, quatre chambres, trois salles de bains, deux balcons, un salon et une salle à manger étaient un luxe inutile, et elle regretta soudain la confortable exiguïté de leur deux-pièces à Manhattan. Certes, l’immeuble de grès brun qui datait d’avant guerre n’avait ni balcon, ni piscine, ni salle de sport, ni restaurant, mais il les avait juste tous les deux.

Elle se demanda pourquoi un ménage qui ne possédait pas encore de chaises, de four, de réfrigérateur ou même de lit avait besoin dans l’immédiat d’une domestique, d’une cuisinière, d’un concierge et d’un chauffeur. Mais tels étaient les premiers conseils qu’une tante lointaine leur avait donnés quelques heures après leur arrivée. Pour des nantis revenant d’Amérique, louer les services de trois ou quatre domestiques était visiblement la norme. Et puis, avait expliqué la tante, cela laisserait au petit personnel le temps de faire ses preuves avant la naissance du bébé. Car ils allaient bien avoir un bébé, n’est-ce pas ? Quelle importance si sept ans s’étaient écoulés depuis leur mariage ? Neel et elle étaient encore jeunes. Et Stuti n’était-elle pas enceinte lors de sa dernière visite ? Quand était-ce d’ailleurs, trois ou quatre ans auparavant ? Mais que s’était-il passé ?

Stuti sentit que les battements de son cœur s’accéléraient. Elle regagna le salon, le bruit de ses pas résonnant dans la pièce comme les questions épineuses qui s’agitaient dans sa tête. Fonder une famille, avoir des enfants, acheter un appartement, engager une domestique, dîner au restaurant ou à la maison étaient des décisions qui ne regardaient personne, et elle aurait apprécié que les autres pensent ainsi et lui fichent la paix. Sa fausse couche était une affaire privée tout comme leur décision de déménager, et, même si elle avait grandi dans une famille exubérante avec des parents, des grands-parents, deux oncles, leurs épouses, trois frères, cinq cousins et une multitude de serviteurs, ces questions, si bien intentionnées fussent-elles, la mettaient de mauvaise humeur. Elle était jalouse de l’enfance de Neel qui, ayant passé la majeure partie de celle-ci seul avec sa mère, avait été épargné par toutes ces règles de conduite qu’on lui imposait à présent. Mais surtout, elle était jalouse qu’il ait vécu plus longtemps qu’elle en Amérique.

Son téléphone bipa, et la sonnerie à laquelle elle n’était pas encore habituée la fit sursauter. C’était un SMS de Neel qui voulait savoir si elle avait pris son petit déjeuner et qui lui suggérait de commander à déjeuner au restaurant avant la fermeture de l’après-midi.

Elle regarda au loin, un voile de larmes lui brouillant la vue. Comment un voyage pratiquement identique, sept ans auparavant pour rejoindre l’autre côté de la terre, pouvait-il être si semblable et pourtant si différent ? Tant de choses avaient changé depuis qu’elle avait retrouvé Neel à l’aéroport JFK, deux mois après leur mariage et une heure après l’atterrissage de l’avion. Neel s’était confondu en excuses pour son retard et l’avait étreinte en plein milieu du hall des arrivées, avant de l’embrasser sur la bouche. Lorsqu’elle s’était écartée, choquée, il lui avait rappelé qu’ils se trouvaient à New York, en Amérique, et que, dans cet océan de gens, ils étaient aussi invisibles et anonymes que deux grains de sable sur une plage. Stuti s’était alors laissée aller, répondant à son baiser, puis s’accrochant à son bras quand ils avaient poussé son chariot qui croulait sous les valises. Plus tard, ce soir-là, tandis qu’ils faisaient l’amour dans l’appartement de Neel où la lumière filtrait à travers les persiennes, elle s’était demandé s’ils étaient vraiment mari et femme alors que trois mois plus tôt ils étaient aussi invisibles et anonymes l’un pour l’autre que ces grains de sable sur une plage.



*

Ils ignoraient tout de leurs passés respectifs quand ils s’étaient rencontrés. Stuti avait ouvert la porte de son appartement et regardé le visage juvénile de Neel d’un air interrogateur, attendant qu’il lui annonce la raison de sa présence. De son côté, Neel, déjà contrarié d’avoir été forcé de rendre visite à une éventuelle future épouse pendant ses deux semaines de vacances en Inde, alors qu’il n’avait aucune envie de se marier, ne cacha pas son agacement en voyant qu’elle ne se donnait même pas la peine de l’inviter à entrer. Les choses auraient pu empirer lorsque Stuti déclara d’une voix ferme qu’elle n’était nullement intéressée par ce qu’il vendait, et voulut lui fermer la porte au nez. Heureusement, la tante de Stuti intervint à temps et, priant Neel d’excuser le manque de courtoisie de la jeune femme, elle se chargea des présentations. Stuti – bien que gênée – sourit et fit observer qu’elle avait finalement raison : il était là pour se vendre.

Ce fut cette plaisanterie qui attira l’attention de Neel et l’amena à revoir sa position sur les mariages arrangés, qu’il considérait jusqu’alors comme rien d’autre qu’une source d’embarras, culturellement parlant, face à ses collègues américains. Il examina plus attentivement Stuti, s’attardant sur son visage mince et ses yeux doux, son petit nez mutin et son sourire qui lui creusait deux fossettes. Elle était grande et élancée, avec les hanches et la taille épargnées par les accouchements, et son sari vert clair en mousseline de soie se plaquait contre son corps comme des vrilles à un arbre. Elle avait une façon très touchante de ramener ses longs cheveux noirs derrière ses oreilles chaque fois qu’elle se penchait pour servir une tasse de thé ou lui tendre l’assiette de biscuits. Plus leur tête-à-tête enjoué se prolongeait, plus Neel se surprenait à s’imaginer se réveillant à New York à côté d’elle par les froides matinées de janvier. Aussi, quand il prit congé sans que l’éventualité d’une seconde rencontre n’ait été mentionnée, il la quitta avec regret, et c’était un regret aussi franc que le rire de gorge de Stuti.

Si on lui avait dit, au début de ses vacances, qu’il repartirait d’Inde deux semaines plus tard marié, il aurait éclaté de rire. Mais à mesure qu’il passait davantage de temps en compagnie de la jeune femme au cours des jours qui suivirent cette première fois, l’idée du mariage lui paraissait de plus en plus acceptable, voire désirable. Cinq jours avant de reprendre l’avion pour New York, il lui demanda de l’épouser. Il s’y prit cependant si maladroitement qu’après l’avoir dévisagé pendant quelques minutes Stuti l’interrogea pour savoir s’il était au courant des détails sordides de son passé, y compris pourquoi elle vivait avec sa « tante » à Delhi alors qu’elle était née et avait grandi dans une famille aristocratique, les Bhadra de Deoghar, et pourquoi, jusqu’à récemment, l’idée de se marier était impensable pour elle.

À dix-sept ans, Stuti s’était enfuie avec un homme plus âgé qui l’abandonna au bout de quelques mois. Sa fugue scandalisa la ville de Deoghar, couvrit de honte et de déshonneur sa famille, et souilla à jamais le nom de Bhadra. Son père et ses frères, membres de la petite noblesse provinciale, la renièrent quand elle revint, seule et blessée. Sa mère, mise à l’écart et impuissante tout comme les autres femmes de la maison, se débrouilla pour contacter son amie d’école à Delhi ; celle-ci accueillit Stuti, et c’est là que la jeune fille vécut pendant les huit années suivantes, conjurant le passé et se préparant un avenir.

Neel se lança alors dans le récit de sa propre enfance meurtrie, lui expliquant en guise de conclusion qu’il n’avait jamais été aussi sûr de vouloir l’épouser, et, puisqu’il repartait bientôt, de l’épouser le plus vite possible. À présent que l’un et l’autre avaient fait du passé table rase, la vie maritale, lui dit-il, c’était de regarder devant soi et non derrière soi. Comme si l’on était au volant d’une voiture sur une route dégagée et que l’on s’imprégnait du spectacle et de la musique d’un monde nouveau, sans jamais se retourner une seule fois vers ce qu’on laissait derrière, dans la traînée de fumée et de caoutchouc brûlé.

Stuti se demanda toutefois ce qui arriverait s’ils regardaient dans le rétroviseur.

Trois jours avant le mariage civil qu’ils avaient prévu en toute simplicité dans le bureau du greffier, la tante de Stuti suggéra que la jeune femme informe sa famille par respect des convenances, d’autant plus qu’il lui faudrait attendre plusieurs mois pour obtenir son passeport et son visa, et rejoindre Neel aux États-Unis. Apprenant que Stuti allait épouser le fils du docteur Gautam Dev-Roy, une armée de parents, proches et éloignés, se manifesta brusquement, sortant de l’obscurité comme des termites des bois. Bien qu’agréablement surpris dans un premier temps, Neel et Stuti ne surent bientôt plus quelle attitude adopter, surtout quand la famille de Stuti, tenant à montrer que de l’eau avait coulé sous les ponts, profita de l’occasion pour faire les choses en grand, prétextant qu’une Bhadra méritait plus qu’un mariage civil célébré en catimini. Un tourbillon de cérémonies s’ensuivit, une salle fut louée, un traiteur appelé, des décorations furent commandées et des invitations lancées par téléphone et par télégrammes, si bien qu’en l’espace de quarante-huit heures furent accomplis toutes sortes de rituels qui habituellement nécessitaient des mois de préparation.

Voyant combien la tournure des événements rendait Stuti heureuse, Neel supporta, un sourire feint aux lèvres, d’être assailli le dernier jour de ses vacances par les invités et leurs questions avant de prendre place autour d’un feu sacré, les oreilles emplies du son des conques, tandis que des centaines de voix annonçaient à grands cris l’instant où Stuti révélerait son visage, caché jusqu’alors par deux feuilles de bétel. La remarque de la tante, qui estimait que leur mariage était doublement béni car il avait permis à Stuti de se réconcilier avec sa famille, fournit à Neel la patience qui lui manquait pour accepter ce qui, à ses yeux, était superflu et stupide. Son seul regret, pendant qu’ils échangeaient des guirlandes de fleurs sous une pluie de grains de riz et de pétales, c’était de perdre un temps précieux en rituels plus dénués de sens les uns que les autres et de ne pas pouvoir passer quelques heures en tête à tête avec la jeune femme avant de repartir pour les États-Unis.

Plus tard, ce soir-là, dans la suite nuptiale, Stuti s’assit sur le lit jonché de pétales de rose, de tubéreuse et de souci, et écouta le brouhaha des voix, de l’autre côté de la porte, où Neel essayait de convaincre ses bruyants cousins de le laisser passer pour la rejoindre. Elle éclata de rire quand elle entendit qu’ils exigeaient d’être payés en dollars, puis eut un pincement au cœur en songeant qu’aucun membre de la famille de Neel n’était là pour le soutenir. Résistant à l’envie de lui venir en aide, elle s’étendit sur le lit et se promit de l’aimer encore plus pour avoir consenti à toutes les épreuves qui lui avaient été imposées. Mais, lorsqu’elle rouvrit les yeux, la lumière du jour pénétrait par la fenêtre de la chambre et Neel était assis à côté d’elle en jean et tee-shirt et la regardait en souriant. Devant son air étonné, il lui ébouriffa les cheveux. « Tu étais vraiment très fatiguée », dit-il. Elle s’excusa aussitôt et, quand il lui demanda pourquoi, elle bafouilla et bredouilla une explication qui ne faisait qu’enfoncer une porte ouverte. Neel sourit à nouveau, amusé par son embarras, et avant de la quitter, ses bagages à la main, il ajouta : « Tu n’as pas à être désolée pour quoi que ce soit... Comme je viens de te le dire, tu étais vraiment très fatiguée. »

Et c’était comme s’il n’était jamais parti quand elle arriva aux États-Unis quatre mois plus tard. Il l’appelait du travail toutes les deux heures, souvent entre deux rendez-vous, parfois même pendant qu’il opérait, et lui demandait si elle se sentait fatiguée ou seule, si elle s’ennuyait ou si ses amis, sa famille ou ses parents lui manquaient. Il arrivait aussi qu’il l’appelle pour lui parler de quelque chose qu’il avait appris à l’hôpital, n’ayant pas la patience d’attendre le soir pour en discuter avec elle. Et puis, de temps en temps, il téléphonait juste pour entendre le son de sa voix. Ensemble, ils testaient toutes les cuisines ethniques de New York, mangeaient grec dans l’East Village, thaï dans le Queens, éthiopien sur la dixième Avenue et indien dans Jackson Heights. Ils assistèrent à la parade de Thanksgiving organisée par Macy’s, en sweat-shirt et jean, et regardèrent la descente de la boule horaire à Times Square le soir du Nouvel An le plus froid jamais enregistré, main dans la main et emmitouflés de la tête aux pieds. Quand ils marchaient le long de l’East River, patinaient au Rockefeller Center, déambulaient dans le musée d’Art moderne ou se promenaient à vélo dans Central Park, il lui faisait découvrir les distractions qui lui avaient permis de ne pas craquer pendant les années stressantes de son internat en chirurgie oncologique.

Pas une seule fois cependant, tout au long de ces heures passées ensemble, ils n’évoquèrent l’éventualité de retourner en Inde. Stuti apprit par hasard les projets de Neel un soir qu’ils dînaient avec des amis à la fortune du pot. Bien qu’elle feignît d’être au courant lorsqu’on lui demanda ce qu’elle en pensait, la vérité, c’est que Neel n’avait pas sollicité son avis. Mais en voyant avec quelle fougue il défendait sa décision lors de soirées semblables, elle finit par faire sienne l’idée et se força à y croire, alors que sa seule certitude se résumait à une simple supposition – ce retour au pays devait avoir un rapport avec Neel et le passé de son père.

Jamais elle ne put se résoudre à l’interroger sur ses véritables motivations. À l’occasion de conversations précédentes, Neel avait très clairement signifié qu’il se refusait à regarder en arrière, et précisément dans ce rétroviseur-là.





4


Un long décalage horaire





Au fond du couloir garni de tableaux se dressait une porte en bois richement sculptée. Des panneaux de verre dépoli, veinés d’images de fleurs et d’oiseaux, brisaient la monotonie du bois brun foncé. Sur le battant, entre deux moulures, on pouvait lire sur une plaque : Docteur Shrikumar Banerjee, directeur de l’hôpital et du centre de recherche Adelphia. Suivait toute une liste de qualifications notées par ordre alphabétique, représentant les treize années que le docteur Banerjee avait consacrées à se spécialiser en radiologie.

Neel se tint devant la porte pendant quelques minutes en priant pour que ses borborygmes cessent. Sa vue se brouilla un instant et ses muscles légèrement endoloris lui rappelèrent le long et inconfortable vol de New York à New Delhi. Il inspira profondément, frappa à la porte puis la poussa, trébuchant presque quand elle s’ouvrit sans offrir de résistance.

La pièce dans laquelle il pénétra était vaste, climatisée, avec des murs lambrissés et ornés de peintures murales du sol au plafond. Au centre trônait un immense bureau couvert de livres, de magazines, de stylos, de crayons, de feuilles de papier et de photos dans des cadres.

Un ordinateur portable, ouvert, faisait face à un fauteuil pivotant inoccupé. En entendant couler l’eau d’un robinet derrière une porte, à l’autre bout de la pièce, Neel, soudain inquiet d’être entré sans y avoir été invité, tripota nerveusement son sac de sport.

« Oh, mon Dieu, Neel ! Vous êtes là ! Soyez le bienvenu. Asseyez-vous, je vous en prie. »

Légèrement plus petit et plus gros qu’il ne se l’était imaginé, le vieux docteur Banerjee en imposait bien plus que lors de leurs entretiens par vidéoconférence. Il avait un visage lisse et fier, avec des traits fins comme ceux d’un artiste. Ses cheveux gris blanc, coiffés en arrière à la mode des play-boys d’antan, ondoyaient jusque dans sa barbe poivre et sel soigneusement taillée le long de deux courtes pattes.

Il s’essuya à une serviette avant de serrer chaleureusement la main de Neel. « Bienvenue, Neel. Bienvenue en Inde, répéta-t-il en remontant ses lunettes à la Gandhi pour mieux l’observer.

— Quel plaisir de faire enfin votre connaissance, docteur Banerjee, répondit Neel. Vous avez un bureau magnifique.

— C’est juste pour la frime, vous savez. Et ce n’était certainement pas mon idée. Mais le conseil d’administration de l’hôpital y tenait. Nous devons donner une bonne image à nos collaborateurs étrangers, n’est-ce pas ? »

Neel hocha la tête comme s’il voyait de quoi il parlait.

« Est-ce que vous avez fait bon voyage et êtes-vous bien installés ? continua le docteur Banerjee. L’appartement convient-il à votre femme ?

— Oui, tout à fait. Merci de vous être occupé de tout. Cela nous a bien facilité les choses.

— Et votre déménagement, est-il arrivé des États-Unis ?

— Oui... enfin, plus ou moins.

— Je ne comprends pas.

— Une partie est restée bloquée au port.

— Que s’est-il passé ? Il y a un problème ?

— Comme d’habitude. Notre transporteur maritime nous a informés que les douaniers demandent un bakchich pour autoriser le déchargement des conteneurs et je lui ai répondu qu’ils n’obtiendraient rien du tout. Nous ne paierons pas un seul dollar. Une seule roupie, je veux dire. »

Le docteur Banerjee secoua la tête.

« Dès qu’ils voient le signe dollar sur la cargaison, ils deviennent brusquement très intéressés, dit-il.

— Eh bien, ils ne vont pas tarder à découvrir que ce n’était qu’un mirage.

— Voulez-vous que je parle à quelqu’un ? Il suffit que je passe un coup de fil pour...

— Non, non, nous allons nous débrouiller. Ça me prendra peut-être un peu de temps et m’obligera à faire plusieurs démarches, mais je récupérerai ce qui nous appartient sans rien débourser et sans avoir besoin de téléphoner à qui que ce soit. Mais merci, docteur Banerjee.

— Vous ressemblez tellement à votre père et vous parlez comme lui. Même carrure, même visage, et mêmes convictions aussi. » Le docteur Banerjee marqua une pause avant d’ajouter : « Il était mon aîné à la fac. Vous le saviez, n’est-ce pas ?

— Oui, vous l’avez mentionné lors de notre entretien.

— J’étais tout jeune, alors. Je venais de commencer ma médecine alors qu’il finissait son internat en chirurgie. Il donnait des cours aux deuxième et troisième années. Il était brillant sur le plan technique et c’était un excellent professeur ! Nous le vénérions et toutes les filles étaient amoureuses de lui. Entre nous, nous le surnommions “Dieu”. »

Neel sourit.

« Bien sûr, il était encore plus célèbre pour ses activités en dehors de la fac, continua le vieux docteur. C’était un vrai provocateur, un leader parmi les étudiants à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, en pleine guerre froide, quand une partie du pays était enfermée dans le clivage droite-gauche, en particulier Calcutta. Quel grand orateur. Lorsqu’il parlait des droits des ouvriers et de l’exploitation des paysans sans terre, tout le monde écoutait. Il touchait une corde sensible en chacun de nous, même si nous n’avions rien vu personnellement de ce qu’il racontait. Les gens organisaient des meetings au cours desquels il donnait des conférences formidables sur le marxisme, le léninisme et la théorie trotskiste de la révolution permanente ou quelque chose dans le genre – des concepts que la plupart d’entre nous ne comprenaient pas, mais peu importait, nous venions pour l’entendre. Quelle époque chaotique ! Vous en souvenez-vous ?

— Pas vraiment. Je n’avais que huit ou neuf ans quand il... »

Neel se tut brusquement, cherchant une façon plus douce de raconter comment son père avait disparu de leurs vies, à sa mère et à lui.

« Quand il a commencé à exercer à Jhargram ? dit le docteur Banerjee, et Neel acquiesça. Je vois. J’ignorais qu’il avait travaillé si longtemps à Jhargram.

— Oui, il a travaillé... tout ce temps-là, confirma Neel.

— Et votre famille s’est installée à Delhi pour vos études ?

— Tout à fait. Nous sommes partis pour mes études.

— J’imagine qu’il vous rendait souvent visite à Delhi ?

— Oui, souvent.

— Il a dû être très heureux d’apprendre que vous faisiez médecine.

— Oui, très heureux.

— Et quand il y a eu tout ce raffut le concernant, avec la presse et la télé, étiez-vous ici ou déjà aux États-Unis ?

— J’étais aux États-Unis, dit Neel, soulagé de répondre la vérité à au moins une question portant sur son père.

— Lorsque l’annonce de son décès a paru, nous avons tous pleuré la mort d’un grand humaniste. »

Neel garda le silence.

Le docteur Banerjee soupira.

« Mais bon, le passé, c’est le passé, déclara-t-il. Toutefois, je dirai ceci : en vous voyant devant moi, je suis sûr qu’avoir des principes et être désintéressé sont des caractéristiques génétiquement héréditaires.

— Vous me faites trop d’honneur.

— Et modeste en plus, fit le vieux docteur avec un sourire chaleureux. Je suis très content que vous ayez décidé de venir travailler chez nous. Votre curriculum vitae – internat en chirurgie à l’université de New York, puis chercheur en chirurgie oncologique au Memorial Sloan-Kettering – est très impressionnant, cela va sans dire. Nous avons besoin de gens comme vous.

— Je suis heureux d’être ici.

— Excellent. Je vais demander à Anita de vous aider avec la paperasserie et de vous montrer votre bureau. Vous travaillerez sous l’autorité du docteur Dilip Kasturi. En plus de diriger l’unité cardio-thoracique, c’est le chef du service de chirurgie. Il est en congé actuellement mais vous le rencontrerez dès son retour. Il vous précisera vos fonctions et vous donnera votre planning d’interventions. Cela vous laisse donc quelques jours pour jouir d’un peu de liberté avant de commencer à travailler à plein temps. Et si vous avez des problèmes, je vous en prie, n’hésitez pas à m’en parler. Je suis là pour vous aider. »

Neel s’efforça de sourire. Il se sentait distrait, comme s’il était présent et en même temps absent de la conversation. Était-ce un effet du décalage horaire ?

« Neel, vous verrez que nos équipements ne diffèrent guère de ceux que vous utilisiez aux États-Unis. Nous avons douze salles d’opération qui tournent à plein régime, ce qui nous permet d’effectuer soixante actes différents par jour. Notre hôpital reçoit plus de cent quatre-vingt-dix mille visites par an et nous sommes homologués pour pratiquer toutes sortes d’interventions. La JCAHO1 nous rendra visite dans le courant de l’année puis ce sera le tour de la Haute Autorité de santé anglaise. Nous sommes quasi sûrs d’être certifiés avec la meilleure note possible... »

Neel s’aperçut que les paroles du docteur Banerjee commençaient à se brouiller dans sa tête, et, tout à coup, des bribes de ce qu’il avait dit au sujet de son père résonnèrent à ses oreilles comme le hochet d’un enfant. Il n’y avait pratiquement pas un mot de vrai dans les réponses qu’il avait faites au vieux docteur, et, s’il avait menti, ce n’était ni par malice ni à cause d’une quelconque pathologie, mais pour éviter le déluge de questions qui pleuvaient immanquablement quand il n’agréait pas l’image que les autres avaient du docteur Gautam Dev-Roy. Bien que cela le mît mal à l’aise, il s’était rendu compte qu’en reprenant la formulation des questions qu’on lui posait il se sentait moins coupable, un peu comme si la responsabilité du mensonge était partagée. Et ces derniers temps, cette astuce lui venait si facilement qu’il y avait recours même quand il ne s’agissait pas de son père.

« ... préférez-vous d’abord demander à votre épouse ou pensez-vous qu’elle sera d’accord ? »

Neel secoua la tête, revenant au présent. « Oh, oui, ça... ça lui conviendra parfaitement », bafouilla-t-il, et il sut aussitôt qu’il n’avait pas bien répondu. Gêné, il se tortilla dans son fauteuil.

« Tout va bien, Neel ?

— Hum ? Oui, oui, ça va.

— J’ai l’impression que vous souffrez encore du décalage horaire.

— J’en ai bien peur, effectivement.

— O.K., l’affaire est réglée. Dans deux semaines, chez moi, vers 20 heures, avec votre épouse ? Vous devriez être remis du décalage horaire d’ici là.

— Cela nous prendra plus de deux semaines, docteur Banerjee. Notre décalage dure depuis plusieurs années maintenant. »

Le docteur Banerjee fronça les sourcils.

« Neel, est-ce que quelque chose m’échappe ?

— Je... je suis désolé. Ce n’est rien, répondit Neel. N’y faites pas attention. Vous avez raison. Je souffre encore du décalage horaire. Mais c’est noté pour le dîner. Chez vous, dans deux semaines, à 20 heures tapantes.

— Fantastique ! lança le docteur Banerjee en se levant. J’ai hâte de vous entendre me raconter comment c’est de grandir quand son père n’est autre que le docteur Gautam Dev-Roy. »





1. Organisme indépendant qui accorde son accréditation à des hôpitaux.





5


À la gauche de la droite





Le docteur Gautam Dev-Roy répondait à quiconque cherchait à comprendre qu’il était communiste à tous crins, mais de la mouvance marxiste-léniniste. Durant ces discussions où le marxisme, le marxisme-léninisme, le trotskisme, le maoïsme et d’autres factions de la philosophie communiste étaient analysés, la signification des propos alors échangés échappait au petit Neel de cinq ans. Assis sur le rebord de la fenêtre, une main serrant la grille, il fixait la figure imposante de son père qui s’exprimait avec une telle passion que les mots semblaient sortir tout droit de son cœur.

La seule chose que Neel apprit en l’écoutant parler, c’était que les deux statuettes en pierre posées sur le réfrigérateur de leur petit appartement à Calcutta étaient celles de Vladimir Lénine et de Karl Marx. Comme il mangeait toujours à la même place, en face du réfrigérateur, les deux bustes se réfléchissaient vaguement sur son assiette en inox. Un jour, alors que sa mère avait enfoui leurs reflets sous une louche de riz tout chaud, Neel s’était amusé vers la fin du repas à essuyer l’assiette avec ses doigts jusqu’à ce que Lénine et Marx réapparaissent, quoique plus flous et à l’envers. Rougissant de plaisir en voyant que ses efforts culinaires avaient été si bien reçus, sa mère proposa aussitôt de le resservir, et, malgré les protestations de Neel, fit disparaître les deux héros communistes sous une nouvelle couche de riz. Selon elle, si son fils finissait son assiette, cela signifiait qu’il n’était pas rassasié, et tout le monde devait laisser quelques grains de riz ou un peu de dal1 en témoignage d’un estomac bien rempli. Le père de Neel, qui s’insurgeait contre le gaspillage résultant d’un tel geste symbolique, faisait remarquer que des milliers de gens dans le monde se coucheraient ce soir le ventre vide, ce à quoi la mère de Neel répliquait par un : « Si nous mangeons tout, que restera-t-il aux fourmis ? » Il se tournait alors vers les deux statuettes sur le réfrigérateur et leur présentait un simulacre d’excuses, leur promettant de demeurer fidèle à ses convictions malgré l’inaptitude chronique de la femme avec qui il vivait depuis dix ans à comprendre les plus simples concepts marxistes. Quand elle accusait ses gourous d’être incapables de voir la beauté dans les créatures de Dieu, il rétorquait qu’elle était, elle aussi, aliénée par l’« opium du peuple ». Leurs échanges se poursuivaient, sans jamais devenir sérieux cependant ; on aurait dit plutôt deux acteurs récitant joyeusement leurs textes pleins d’esprit devant leur unique mécène, alors occupé à ingurgiter tant bien que mal la seconde ration qui lui avait été servie.

Peut-être parce que leurs conceptions de la religion étaient aux antipodes l’une de l’autre, ils ne donnèrent jamais d’instructions spécifiques à Neel quant à la foi. Pendant des années, Neel crut que les deux statuettes faisaient partie des nombreux dieux et déesses qui résidaient dans leur maison tels des invités d’honneur, décorant les murs, s’exposant dans les vitrines ou toisant les occupants des lieux depuis certaines corniches jugées dignes d’une divinité. Alors que son père passait devant comme s’ils étaient invisibles, sa mère serrait le bout de son sari, fermait les yeux, inclinait la tête et murmurait une petite prière. Plus d’une fois, Neel l’avait vue accomplir le même rituel devant les deux bustes sur le réfrigérateur, en particulier quand elle les sollicitait pour qu’ils viennent en aide à son mari, aussi sa confusion quant à leur nature divine n’était-elle pas complètement déplacée. Il fallut que son père entre dans une colère noire, ce qui ne lui ressemblait pas, un jour qu’il surprit sa femme en train de prier ses héros, pour que Neel comprenne à quel point, fort de ses croyances marxistes, il abominait Dieu et la religion. Sa mère eut beau lui dire qu’elle ne faisait que demander à Marx et à Lénine d’intercéder en sa faveur parce qu’il croyait tellement en leur enseignement, il s’empara des deux bustes et claqua la porte en clamant que Marx et Lénine étaient des hommes, des hommes de chair et de sang qui mangeaient, dormaient, se baignaient et pétaient comme tout le monde, et qu’ils ne méritaient pas d’être traités autrement que comme le commun des mortels.

À part cet événement isolé, pas une seule fois Neel n’avait vu ses parents se disputer – peut-être parce que son père travaillait tellement qu’il n’était jamais là pour chercher querelle à son épouse. Quand Neel insistait pour l’attendre avant de dîner, sa mère lui expliquait que sa place était auprès des malades qui avaient besoin de lui. Souvent, bien longtemps après qu’il se fut endormi, Neel se réveillait juste assez pour le voir attablé sans même avoir pris le temps d’ôter sa cravate pendant que sa mère, en face de lui, agitait un petit éventail pour le rafraîchir et chasser l’humidité oppressante de la pièce. Entre deux bouchées, il lui parlait de son travail à l’hôpital ou du dernier rebondissement dans le monde compliqué de la politique et de ses répercussions sur leurs conceptions idéologiques. Elle hochait la tête et écoutait, l’interrompant périodiquement pour proposer de le resservir. S’il refusait et déclarait qu’il n’avait plus faim, elle écartait quand même ses mains qui couvraient l’assiette et y déposait une nouvelle part de gâteau. Neel fermait alors les yeux et se rendormait, l’expression de plaisir sur le visage de sa mère jouant dans sa tête comme un diaporama en boucle. Et c’est ainsi qu’il se souvenait d’elle : sa dévotion totale pour son père et la joie qu’elle éprouvait à nourrir les autres, deux caractéristiques qui se rejoignaient lors des innombrables réunions tenues chez eux.

Tous les dimanches matin – le seul jour où son père était déchargé du fardeau des malades et des mourants de l’hôpital public –, d’autres membres du parti affluaient dans leur minuscule appartement avec la foi et la ponctualité des fidèles allant à l’église pour débattre du sujet à l’ordre du jour. Tel le sel dans la mer, la pensée du communisme était omniprésente dans leurs paroles, même quand ils abordaient des thèmes beaucoup plus terre à terre, comme le dernier revers de l’équipe de cricket d’Inde (un stupide passe-temps bourgeois) ou le monde du cinéma (une arme qui, d’après Trotski, criait pour qu’on s’en serve). Tous, portés par un objectif commun qu’ils illustraient en s’appelant « camarades » et en se saluant le poing levé, partageaient une philosophie collective issue de l’époque où ils étaient des étudiants dégingandés, en jeans et tuniques longues, et au regard intense, fatigué malgré leur jeune âge. Certains ressemblaient à des écoliers qui avaient grandi trop vite, leur pilosité d’adolescent encore peu habituée à la lame du rasoir. Ils occupaient le peu d’espace que leur offrait la salle à manger, assis à même le sol en ciment, tassés à cinq sur le canapé trois places ou debout contre le mur, et, à travers le voile épais de la fumée des cigarettes, ils écoutaient, captivés, le docteur Dev-Roy parler de la déshumanisation des hommes et de la complicité du bourgeois sans cœur. Il fallait faire la révolution, disait-il, se battre pour les pauvres et les minorités silencieuses, suivre le chemin tracé par Castro et le Che, la victoire de l’un et la bravoure de l’autre. Tous dénonçaient l’impérialisme américain, louaient la résistance des Vietnamiens du Nord et se demandaient comment s’associer avec les mouvements étudiants de la Sorbonne et de Berkeley qui prônaient la même idéologie. Ils avaient soif de se rallier aux idées des leaders nationaux et cherchaient des bribes de nouvelles ici ou là qui annonceraient la fin de siècles de féodalisme dans l’Inde rurale. Ils faisaient constamment référence aux révolutionnaires de Naxalbari, mais quand Neel interrogeait sa mère, elle lui répondait que c’était juste un petit village dans le nord du Bengale où des paysans, réclamant le droit de posséder la terre après des générations de métayage, avaient pris les armes contre les propriétaires terriens et leurs laquais de la police. Comme il manquait à sa description l’excitation fébrile avec laquelle les autres évoquaient cette insurrection, Neel questionna Khokon Bose, et ce fut Khokon-kaku2 qui, malgré sa diction chaotique, expliqua à Neel que Naxalbari marquait plus ou moins le début de la fin de l’injustice sociale en Inde, ce que l’indépendance de la tutelle britannique depuis trois décennies n’avait pas réussi à apporter.

Lors de ces réunions, la mère de Neel se cantonnait dans la cuisine où elle préparait du thé et des samossas, sa façon de participer au bouillonnement des idées révolutionnaires de ces jeunes esprits. Neel allait et venait entre la cuisine et la salle à manger avec des plateaux chargés de nourriture, ce que sa mère déplorait, car elle aurait préféré que son fils s’assoie avec le groupe et s’imprègne, si ce n’est des nobles causes qui étaient défendues, du moins de certaines expressions anglaises pleines d’emphase que son père employait pour donner plus d’effet à ses paroles. Neel ne tenait pas particulièrement à se trouver dans la pièce enfumée, mais, comme il ne voulait pas décevoir sa mère, il s’installait dans un coin et observait en silence ces gens pris au piège de l’idéologie révolutionnaire.

Quatre ans après le soulèvement de Naxalbari, les réunions s’espacèrent puis cessèrent complètement pour devenir clandestines. Bien que Neel se représentât le nouveau lieu de rencontre secret à l’image du Clan des sept qu’il s’était mis à lire, le regard inquiet de sa mère quand elle apprit la nouvelle le glaça, pesant sur son cœur comme une pierre dure et froide. L’expression peinte sur ses traits semblait être liée à la raison pour laquelle son père s’absentait à présent pendant de longues périodes. Il ne réapparaissait plus que par intermittence, et à des heures incongrues, et se faufila même une nuit par la fenêtre de la cuisine au lieu de passer par la porte. L’idéalisme juvénile qui animait son visage avait été remplacé par une tension hagarde, sous l’effet de laquelle il s’arrêtait de manger et écoutait le silence, tel un animal inquiet qui sent la présence d’un prédateur tout proche.

Un soir que le silence s’était matérialisé par deux policiers à la mine sévère qui pénétrèrent dans l’appartement comme si cette intrusion comptait naturellement au nombre de leurs prérogatives, son père se dressa devant eux, grand et fort, et les accueillit, mâchoire serrée et regard d’acier pour masquer sa nervosité. Sa mère écouta ce qui se disait depuis la pièce adjacente, le dos au mur et les mains plaquées sur les épaules de Neel, mordant le bout de son sari pour retenir le cri qui lui brûlait la gorge. Après leur départ, elle se précipita vers son mari et lui demanda ce qu’il adviendrait de lui s’ils revenaient. Pourquoi voulaient-ils le conduire au siège de la police à Lalbazar ? Et la maison du membre de l’Assemblée législative dont ils parlaient, n’était-ce pas là où l’on avait découvert des morceaux de corps humain dans la poubelle ? Comment étaient-ils au courant de la disparition de Subhendu et des blessures de Bhola, et pourquoi avaient-ils mentionné avant de partir le corps de ce jeune homme trouvé sur le terrain de cricket avec les ongles arrachés ? Son père lui assura qu’il ne lui arriverait rien car la police était à la recherche des maoïstes et des naxalites, qui étaient connus pour être violents, et non des vrais marxistes-léninistes comme lui. Tombant à genoux, elle s’accrocha à ses jambes et le supplia de renoncer à ses activités politiques et de quitter Calcutta. Son père l’aida à se relever et l’embrassa sur le front avant de lui expliquer que, lorsqu’on était mis à l’épreuve, ce n’était pas le moment d’abandonner ses convictions : tel était le sens du message qu’il cherchait à transmettre depuis des années. Puis il la serra dans ses bras et elle pleura sans pouvoir s’arrêter.

C’était la première fois que Neel les voyait s’étreindre, et ce fut aussi la dernière. Six jours plus tard, lors d’une chaude nuit baignée par la lune, alors que Neel, couché dans son lit, bataillait entre son envie de laisser ses paupières lourdes se fermer et celle d’écouter la version du Mahabharata que sa mère lui racontait, des coups répétés retentirent à la porte d’entrée. Puis quelqu’un appela tout bas à travers les fentes du battant, d’une voix étouffée et confuse.

Ordonnant à Neel de rester au lit quoi qu’il voie ou entende, sa mère se couvrit la tête avec son sari et se dirigea vers la porte, s’arrêtant brièvement en chemin pour réarranger l’assiette de nourriture qu’elle déposait sur la table tous les soirs en prévision du retour de son mari.

Neel demeura allongé pendant un moment, le cœur cognant dans sa poitrine. Mais il lui était impossible d’ignorer les murmures qui lui parvenaient tels des lambeaux de messages dans l’immobilité de la nuit : sa mère suppliant le visiteur de lui donner des nouvelles de son père... l’implorant de lui assurer qu’il allait bien... sanglotant en apprenant que le docteur Gautam Dev-Roy avait disparu et qu’elle devait partir sur-le-champ avec son fils pour Delhi.

Suivant les instructions de sa mère, Neel fit mine d’être endormi quand on le souleva de son lit. Mais l’homme qui le hissa sur son épaule sentait l’huile d’hibiscus, une odeur qui déclencha en lui une reconnaissance pavlovienne pour Khokon Bose qui allait le porter jusqu’à Delhi. Son Khokon-kaku, qui n’était jamais trop occupé pour jouer au cricket avec lui, qui lui apprit à faire voler un cerf-volant, qui s’esquivait des réunions pour l’emmener faire une partie de football dans l’allée voisine. Neel ignorait si l’attachement de Khokon-kaku au communisme était moindre que celui des autres, mais ce dont il était sûr, c’était de son indéfectible dévouement pour lui et ses parents. Étrangement heureux malgré un départ aussi brusque, il se blottit contre Khokon Bose et enfouit sa tête dans le creux de son cou, les yeux ouverts pour regarder une dernière fois la maison de son enfance. Un énorme cadenas était posé sur la porte d’entrée et quatre trous vides marquaient l’emplacement des vis qui maintenaient autrefois la plaque sur laquelle figurait leur nom.





1. Plat indien à base de légumineuses, très souvent des lentilles.



2. Kaku veut dire « oncle » en bengali.





6


Un cas qui relève de la police





Un simple regard par-dessus la tête de deux internes en plein désaccord suffit à Neel pour évaluer l’état dans lequel se trouvait la jeune femme allongée, inconsciente, sur un brancard, au milieu de la salle des urgences. Le sang qui s’était écoulé de sa blessure à la base du cou avait séché et formait une traînée pourpre tout le long de son bras. Un bout de métal pointait au-dessus de sa clavicule, et de la plaie suintante montait à chaque respiration un léger gargouillement, semblable à celui de la source d’une nappe souterraine.

Bien que l’écoulement fût lent, Neel était quasi certain qu’il provenait d’une grande veine perforée. Il s’écarta, se demandant pourquoi les deux internes ne manifestaient pas plus d’empressement. En Amérique, la femme aurait été sous assistance respiratoire ; des fluides couleraient dans ses veines par de grosses aiguilles ; des infirmières surveilleraient ses constantes ; et un chirurgien traumatologue préviendrait le bloc afin que tout soit prêt pour une opération chirurgicale d’urgence.

Neel parcourut la salle des yeux. Hormis la sonnerie d’un téléphone que personne ne décrochait, on n’entendait aucun bruit notable. Deux aides-soignants poussaient un chariot sans la moindre hâte tandis qu’une jeune infirmière raccompagnait plusieurs personnes vers la sortie tout en leur expliquant quels étaient les documents nécessaires pour une admission.

Neel chercha du regard le médecin de garde, troublé à l’idée qu’il aurait continué son chemin s’il n’avait pas remarqué la jeune femme qui venait d’être transportée aux urgences, et l’aurait laissée à la merci de deux internes visiblement perdus face à un cas aussi grave.

Voyant que l’un d’eux attrapait le bout de métal logé dans la chair de la patiente, il ne put s’empêcher d’intervenir.

« Vous l’enlevez et c’est sa mort assurée », dit-il.

Surpris, l’interne retira aussitôt la main. Son camarade et lui se retournèrent et échangèrent des regards hésitants. Neel devina qu’ils se demandaient à qui ils avaient affaire, tout en s’inclinant devant son autorité.

« L’hémorragie est veineuse, et probablement due à une coupure de la veine jugulaire interne, expliqua Neel. La seule chose qui peut faire tampon, c’est le corps étranger lui-même, qui agit comme une digue. Vous l’ôtez, et le sang de la veine déchirée coulera à flots, entraînant la mort de votre patiente avant même que vous n’ayez le temps de prononcer le mot hémorragie. »

Les deux internes gardèrent le silence.

« Commencez le remplissage vasculaire, ordonna Neel à l’un. Vérifiez son groupe Rhésus, cinq unités de sang. Mettez-la sous intraveineuse et demandez une radio du thorax. Appelez ensuite l’infirmière du bloc et dites-lui de préparer tout de suite la salle d’op’. Il n’y a que là qu’on peut retirer cette pièce métallique. Allez ! »

L’interne disparut sans un mot.

« Qui est le chirurgien traumatologue ici ? » demanda Neel à l’autre en appliquant son stéthoscope sur la poitrine de la femme. Le jeune homme lui répondit, mais Neel ne saisit pas bien le nom, distrait par le silence qu’il entendait d’un côté des champs pulmonaires. Il écouta à nouveau, et son cœur se mit à battre plus vite devant la différence d’entrée de l’air entre les deux côtés de la poitrine. Dans le cadre d’une plaie perforante, cela ne pouvait signifier qu’une chose : de l’air avait pénétré la cage thoracique, après s’être trouvé un passage à travers les tissus déchirés, et emplissait l’espace autour des poumons. Si l’on ne s’en occupait pas, cette poche d’air qui grossissait ensevelirait bientôt le cœur et les poumons et comprimerait le sang des grands vaisseaux du thorax, tuant la patiente bien avant l’hémorragie.

« Préparez un drain thoracique. TOUT DE SUITE ! » hurla-t-il à l’interne.

Une infirmière accourut brusquement.

« Attendez, elle n’a pas été admise ! Personne n’a signé les papiers.

— Quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Neel.

— Elle n’a pas été admise, monsieur, répéta l’infirmière. Nous ne pouvons pas commencer le traitement.

— Vous plaisantez ? Elle sera morte avant que les papiers ne soient prêts. Dites au responsable, quel qu’il soit, que je l’ai admise.

— Mais monsieur, aucun acompte n’a été versé.

— Quel acompte ?

— Eh bien, sa famille, un parent ou la personne qui l’a amenée doit s’acquitter du tarif journalier minimal avant qu’elle puisse être admise. »

Neel sentit que sa tête l’élançait.

« Vous ne parlez pas sérieusement. Pensez-vous vraiment que l’hémorragie va attendre que sa famille rassemble l’argent nécessaire pour verser un acompte ? Pensez-vous que la mort va dire : “Assurons-nous d’abord que les documents sont tous remplis ?”

— Mais monsieur, c’est le règlement...

— Le règlement ? Vous savez quoi, laissez tomber le règlement. Dites à celui qui l’a décidé de... »

Mais avant qu’il ne finisse sa phrase, le moniteur au-dessus de sa tête se mit à sonner. Neel leva les yeux et vit que le tracé de l’ECG était devenu complètement illisible.

« J’ai besoin d’un cathéter 13G... maintenant ! » ordonna-t-il à l’infirmière.

Elle lui montra l’armoire derrière lui.

« Là... troisième rangée.

— Préparez un plateau d’intubation. Et déclenchez un code bleu ou n’importe quel code que vous utilisez ici pour un arrêt cardiaque », continua-t-il tout en fouillant dans l’armoire. Il prit le plus gros cathéter qu’il trouva et déchira l’enveloppe stérile. Puis, écartant la blouse de la patiente, il exposa son torse constellé de croûtes de sang. Tenant le cathéter dans une main comme une flèche, il compta les espaces intercostaux de l’autre main, mais à cause du sang et de la sueur étalés sur les seins de la jeune femme, ses doigts glissèrent, ripèrent sur les os, et il grimaça en se rendant compte qu’il ne savait plus où il en était. Il recommença et quand il fut relativement sûr d’être au bon endroit, il transperça la poitrine. L’air qui s’échappa confirma son diagnostic, mais ne changea pas grand-chose. Le moniteur continuait de sonner.

Neel enfonça l’aiguille le long du cou de la femme, ses doigts cherchant désespérément la pulsation rassurante de la carotide interne. Il attrapa le laryngoscope sur le plateau d’intubation et déplia d’un coup sec la lame en forme de bec. Puis il se plaça derrière la patiente, lui renversa la tête pour lui ouvrir la bouche et repoussa sa langue qui pendait sur le côté. Même avec la source lumineuse au bout du laryngoscope, le mélange de salive, de sang et de nourriture régurgitée l’empêchait d’identifier la trachée. Il demanda un tube d’aspiration et tenta à nouveau de pénétrer la trachée mais, une fois de plus, les glaires et les mucosités, présentes en quantité, lui bloquèrent la vue.

Neel fut pris d’une suée. À mesure que les secondes passaient il se sentait doublement accablé, ses vaines tentatives pour intuber la femme s’ajoutant à sa culpabilité de ne pas pouvoir faire plus. Il songea avec nostalgie à l’efficacité de son ancien service où, dans un cas similaire, un anesthésiste serait arrivé dès que le code aurait résonné dans tout l’hôpital et aurait effectué son travail sans peine. Chacun avait un rôle à jouer et se démenait pour ranimer le patient, au lieu de se tenir comme ici, tels des spectateurs attendant que la jeune femme rende son dernier souffle.

C’est alors que, de manière plus accidentelle que délibérée, Neel sentit que la résistance au niveau de l’embout de la sonde endotrachéale cédait et il sut qu’il avait intubé la trachée. Soulagé, il positionna le tube au coin de la bouche de la patiente et utilisa une seringue vide pour gonfler le ballonnet à l’extrémité de la sonde afin de la maintenir en place. Il raccorda ensuite l’autre bout de la sonde au respirateur et, quand il se retourna, il vit qu’un médecin avait posé son stéthoscope sur la poitrine de la femme et l’auscultait. Il était en costume, un complet bleu marine de bonne coupe, et, bien que Neel ne pût voir son visage, il n’eut pas de mal à conclure, d’après ses cheveux clairsemés et le respect avec lequel les autres personnes présentes dans la pièce le regardaient, qu’il était chef de clinique.

Une fois l’auscultation terminée, il se redressa. « Elle est morte », déclara-t-il, et il rangea son stéthoscope dans sa poche avant de se diriger vers la porte. Neel resta bouche bée.

« Hé ! Revenez ici ! » cria-t-il.

L’homme pivota sur ses talons. « Qu’est-ce que vous avez dit ?

— J’ai besoin de vous, ordonna Neel. Je vais lui faire un message cardiaque. »

Le médecin plissa les yeux et observa Neel. Puis il ricana, comme s’il n’y croyait pas, et se dirigea à nouveau vers la porte.

« Qu’est-ce que vous foutez ! hurla Neel. Hé ! Je vous défends de partir ! »

L’homme revint sur ses pas et dit : « Savez-vous qui je suis ?

— Je me fiche de qui vous êtes, répliqua Neel. Tout ce que je sais, c’est que vous êtes médecin et que j’ai besoin de votre aide pour réanimer cette fille. Maintenant ! »

Neel prit conscience, mais brièvement, des expressions scandalisées qui se répandirent rapidement sur les visages ébahis des infirmières, des assistants et des jeunes internes. L’homme s’apprêtait à lui répondre mais l’arrivée soudaine d’Anita et de l’infirmière, toutes deux essoufflées d’avoir couru jusque dans la salle des urgences, l’en empêcha.

« Monsieur, ce cas relève de la police, annonça l’infirmière, pantelante.

— Et alors ? fit Neel.

— On ne peut rien faire pour l’instant, continua-t-elle en reprenant tant bien que mal sa respiration. Les hommes qui l’ont conduite à l’hôpital n’ont aucun lien avec elle. Ils l’ont juste vue qui s’enfuyait, le corps couvert de sang, et, quand elle est tombée, ils l’ont ramassée et l’ont amenée ici. La police doit enregistrer la plainte...

— Avant que nous la stabilisions ? s’exclama Neel. Ils n’obtiendront pas grand-chose, vu son état. Elle va mourir si nous n’agissons pas tout de suite. Anita ?

— Mais monsieur, ce cas relève de la police ! répéta l’infirmière.

— Vous l’avez déjà dit !

— Monsieur, nous devons attendre l’arrivée de la police...

— C’est totalement absurde ! » s’écria Neel. Puis, se tournant vers le médecin qui franchissait la porte, il ajouta : « Hé, j’ai besoin de vous ! Êtes-vous chirurgien ? »

L’homme acquiesça mais ne bougea pas.

« Écoutez, l’implora Neel. Il faut que vous m’aidiez.

— Mais n’avez-vous pas entendu ? dit-il en indiquant l’infirmière du regard. Ce cas relève de la police.

— Qu’est-ce que vous avez donc tous ? hurla Neel. Elle va mourir ! »

Le médecin eut un petit sourire satisfait et répondit : « Elle est déjà morte. Mon premier diagnostic était juste. Vous ne l’avez juste pas encore posé. » Puis, un sourire aux lèvres, il sortit de la pièce.

Neel bouillait de colère.

« Anita, je veux savoir qui est cet homme.

— Monsieur...

— J’ai rendez-vous tout à l’heure avec le docteur Banerjee et le docteur Kasturi...

— Monsieur...

— Et j’ai l’intention de porter plainte contre lui. Je demanderai au docteur Kasturi de le renvoyer.

— Monsieur...

— Cet homme ne devrait pas exercer la médecine. En tant que chef du service de chirurgie, le docteur Kasturi a sûrement les moyens de le mettre à la porte. Et aujourd’hui !

— Monsieur ! dit Anita. Cet homme est le docteur Kasturi. »





7


Un second retour au pays





Depuis son poste d’observation, sur le balcon, les lumières de la ville scintillaient comme de l’or dans toutes les directions où ses yeux se posaient. Le soir, à l’heure de pointe, l’autoroute au loin se transformait en une rivière rouge et jaune, s’écoulant tel un cours d’eau mythique sans début ni fin. De tapageuses enseignes au néon, des panneaux publicitaires géants et des écrans de télévision étincelants avaient banni depuis longtemps l’obscurité de ce qui était autrefois un village poussiéreux à la périphérie de Delhi – même si Khokon Bose se souvenait d’une obscurité rassurante quand, plusieurs décennies auparavant, ils avaient fait halte dans ce village en pleine nuit, avec Neel endormi sur ses genoux.

Bien que les deux situations n’aient rien à voir, entre la première et la seconde arrivée de Neel à Delhi, Khokon Bose ne parvenait pas à se départir de l’idée absurde que l’histoire se répétait, et curieusement, au lieu d’emplir son cœur de joie, ce retour l’inquiétait. Comment pouvait-il ne pas être heureux que son fils soit revenu en Inde ? Certes, considérer Neel comme son enfant n’était pas exact d’un point de vue biologique, mais, depuis cette fameuse nuit où ils s’étaient enfuis de Calcutta, Neel n’avait pas connu d’autre père et avait plus ou moins perdu sa mère, dont la jeunesse s’était envolée à force d’attendre son mari. La belle Sharmistha Dev-Roy – l’unique raison, plaisantait-on, pour laquelle les réunions chez le docteur Dev-Roy attiraient autant de monde – était devenue une si pâle version de la femme d’autrefois que les gens qui la regardaient pensaient qu’elle se mourait. Et elle se mourait bel et bien, non pas d’avoir passé dix ans sans savoir où était son mari, mais d’une grosseur au sein qui, profitant de sa négligence, avait formé sur sa peau un ulcère de la forme d’un chou-fleur en fleurettes, s’enracinant dans sa paroi thoracique si solidement que le docteur, dès le premier examen, le jugea inopérable. Neel, qui de jour en jour ressemblait un peu plus à son père, était alors en deuxième année de médecine. Khokon Bose le revoyait encore tenant la main de sa mère allongée dans un lit d’hôpital, rongée par une dizaine d’autres tumeurs malignes qui s’étaient propagées dans son foie, ses os et son cerveau. Chaque fois que ses paupières mi-closes cillaient à cause de la douleur, des larmes silencieuses glissaient sur le visage stoïque de Neel.

C’était une expression que Khokon Bose lui avait vue à maintes reprises, et il avait vite deviné que, tel un bernard-l’ermite dans sa coquille, Neel se renfermait sur lui-même dès qu’il sentait poindre ses émotions. Quelques années après la mort de sa mère, ce fut cette compréhension tacite entre eux deux qui domina quand Neel lui annonça son intention de poursuivre ses études aux États-Unis. Fidèle à lui-même, il expliqua à Khokon Bose comment il s’y prendrait, où il irait, ce qu’il ferait, mais omit de lui dire pourquoi il avait décidé de partir. Ils savaient l’un et l’autre que Khokon, à cause de son manque d’instruction et de sa piètre connaissance du monde, ne saisirait pas tout des détails techniques, universitaires et financiers, mais que jamais il ne harcèlerait Neel pour connaître la vraie raison de son exil.

« Kaku, vous venez ? Le dîner sera prêt dans quelques minutes. »

Khokon Bose se retourna en entendant Stuti l’appeler. Il acquiesça et se dirigea vers la porte qui séparait le balcon du salon.

« Que t’est-il arrivé ? demanda Neel en remarquant que le vieil homme avait du mal à marcher.

— ge », répondit Khokon Bose, avec un sourire pincé. Il s’assit à la table et se massa les genoux. « Arthrite.

— Pourquoi ne te fais-tu pas remplacer l’articulation du genou ? »

Khokon Bose déclina la suggestion d’un bref mouvement de la tête.

« Quoi ? fit Neel. Tu ne veux pas courir comme quand tu étais jeune ? »

Khokon Bose sourit mais ne répondit pas. Il se cala sur sa chaise et regarda Stuti le servir.

« Est-ce que tu sais, Stuti, que Khokon-kaku portait des messages entre les différentes universités de Calcutta ? poursuivit Neel. Il courait si vite et était si fiable que, dès que les étudiants voulaient organiser une manifestation, ils l’envoyaient porter le message.

— Je l’ignorais, kaku, dit Stuti.

— Eh oui, la police ne s’est jamais doutée que le garçon de dix-huit ans qui trottait derrière les forces de l’ordre était la raison pour laquelle les manifestants surgissaient de partout aussi soudainement. » Neel pouffa. « Et quand la police l’arrêtait, ce qui arrivait parfois, elle n’obtenait pas grand-chose vu que c’était impossible de le comprendre ! »

Stuti jeta un coup d’œil à Khokon Bose.

« C’est Khokon-kaku qui le racontait lui-même. La police ne s’est jamais demandé ce que pouvait bien fabriquer à l’université un garçon qui avait autant de mal à s’exprimer.

— Neel !

— C’est bon, Stuti. Kaku disait en riant qu’après être passé dans autant d’universités il n’avait pas besoin de faire d’études ! »

Khokon Bose paraissait amusé par l’expression chagrine de Stuti. « Pas problème, dit-il, le visage crispé par l’effort qu’il devait fournir pour parler. On... on plai-plaisantait. » Puis, indiquant de la main les cartons qui n’étaient toujours pas ouverts, il haussa les sourcils en guise de question.

« Je sais, nous n’avons pas encore trouvé le temps de sortir nos affaires, expliqua Stuti.

— C’est parce qu’on a décidé d’adopter le style “réfugié”, dit Neel. Réfugiés des États-Unis.

— Ne l’écoutez pas, kaku. Notre déménagement n’est arrivé qu’hier. Il est resté bloqué au port pendant des semaines.

— Les types de la douane ne voulaient pas le laisser sortir sans commission, raconta Neel en se frottant le pouce et l’index. Mais j’ai refusé de payer et je leur ai dit qu’ils pouvaient tout garder. Une semaine plus tard, on nous livrait notre conteneur. Pareil quand on a demandé le gaz, le téléphone et Internet. Je n’en reviens pas qu’ils demandent tous de l’argent de façon aussi éhontée. Mais ils ont fini par renoncer avec nous. On a tout obtenu sans débourser un seul paisa. »

Khokon Bose observa Stuti. Elle mangeait, les yeux baissés. Surprenant son regard, elle lui adressa un petit sourire d’excuse, et retourna à son assiette.

Une louche tomba par terre avec un bruit de cliquetis. Khokon se pencha pour la ramasser et se leva.

« Où allez-vous, kaku ? demanda Stuti.

— Cuisine, évier.

— C’est bon, vous pouvez la laisser là.

— Non... sale. »

Dès que Khokon sortit de la pièce, Stuti dit tout bas : « Pourquoi est-ce que tu te comportes ainsi, Neel ?

— Comment ça ?

— Tu te moques de l’élocution de kaku et de son manque d’instruction. Tu m’as raconté que, parce qu’il avait arrêté l’école en sixième, le seul emploi auquel il pouvait prétendre, c’était dans une usine d’assemblage automobile. Et s’il a accepté ce travail, c’est pour que, toi, tu puisses faire des études ! Comment peux-tu insulter un homme comme lui ?

— L’insulter ? Stuti, il est plus que mon kaku... il est comme un ami. On s’est toujours moqué l’un de l’autre.

— Mais il est notre invité ici, Neel.

— Non, il fait partie de notre famille. Je dirais même, étant donné la manière dont tes parents t’ont traitée, qu’il est notre seule famille.

— Ne mêle pas mes parents à ça.

— Pourquoi je... Tu sais quoi ? Je suis très heureux qu’ils aient décidé de sortir de nos vies après ce qu’ils ont fait lors de ton voyage en Inde.

— C’est comme ça, les familles élargies où plusieurs générations vivent ensemble, Neel. Dès que quelque chose se sait, tout le monde le sait.

— Ça n’a rien à voir avec la famille ! Ils ne peuvent pas faire partie de notre famille si notre malheur est une source de plaisir pour eux. Pourquoi les défends-tu ?

— Je ne les défends pas. Je... Attention, kaku arrive.

— Nous en reparlerons plus tard.

— Non, Neel, nous n’en reparlerons pas. En fait, nous ne parlons pratiquement plus. »

Neel dévisagea sa femme, la langue le démangeant de riposter. Mais voyant Khokon Bose entrer dans la pièce, il se tut. Par la pensée, cependant, il revint à cet épisode quand, quatre ans auparavant, il avait tenté de convaincre Stuti de ne pas partir pendant deux mois en Inde alors qu’elle entamait son quatrième mois de grossesse. Elle s’était moquée de son appréhension, lui rappelant qu’il était bien placé pour savoir que pareilles précautions ne s’appliquaient qu’à des grossesses compliquées ou à des femmes sur le point d’accoucher. Neel lui avait alors expliqué que l’inquiétude d’un père et le détachement clinique d’un médecin étaient tels deux ruisseaux parallèles qui ne pouvaient pas plus se mélanger que l’huile et l’eau, et qu’après trois ans de tentatives infructueuses pour qu’elle tombe enceinte il était devenu excessivement nerveux. Elle l’implora, faisant valoir que c’était sa dernière occasion de rendre visite à sa famille avant qu’ils ne soient débordés, et que les couches, les biberons et les bouillies pour bébé ne prennent le contrôle de leur vie. Neel finit par la laisser partir à condition qu’elle soit d’une extrême prudence. Et elle le fut, s’interdisant toute activité fatigante, ne buvant que de l’eau en bouteille et ne mangeant pas une seule fois de nourriture vendue dans la rue.

Mais deux semaines après son arrivée, elle se réveilla un matin avec d’effroyables douleurs abdominales accompagnées de nausées et de la terrible sensation que quelque chose n’allait pas. Le gynécologue que ses parents appelèrent ne leur épargna aucun détail quand il expliqua pourquoi l’utérus avait expulsé ce qu’il était censé accueillir et protéger. L’humiliation de cette expérience domina les pensées de Stuti dans l’avion qui la ramena à New York, et elle empira quand elle retrouva Neel à l’aéroport. Car, rien qu’à l’expression de son visage, elle devina les questions qu’il se posait et comprit que, s’il remplissait le silence de propos futiles pendant le trajet jusque chez eux, cela ne pouvait signifier qu’une chose : il mourait d’envie de parler du sujet qu’il évitait délibérément. Craignant de ne pouvoir surmonter une nouvelle humiliation, elle accusa une migraine affreuse et le décalage horaire pour se retirer dans leur chambre à peine arrivée à l’appartement. Neel l’observa pendant quelques secondes, hésitant, dans l’expectative, un sourire mi-intimidé, mi-satisfait aux lèvres. Quand Stuti s’allongea sur le lit, les paupières serrées, la culpabilité l’assaillit, exacerbée par le bruit des pas de Neel arpentant le salon. Elle allait se confier à lui, se promit-elle, sa conscience vacillant au bord du sommeil ; dès qu’elle se réveillerait, dès qu’elle se sentirait mieux. Mais la sieste agitée qui engloutit vingt heures de sa vie changea plus que la simple durée d’une journée. En la voyant sortir en titubant de la chambre, Neel lui montra le plat sur la table et lui dit qu’il était encore mangeable, puis il retourna à son ordinateur. Son visage n’exprimait plus l’inquiétude et la curiosité qu’il lui avait témoignées à son retour, et quand elle lui demanda s’il allait bien, il répondit qu’il rentrerait tard de l’hôpital et que ce n’était pas la peine qu’elle l’attende pour dîner.

Dès lors, Neel se mit à passer plus de temps au travail tandis que Stuti, trop fière pour réclamer son attention, restait à la maison. L’inaction et la passivité leur offrirent à tous deux une forme de refuge et, peu à peu, leurs échanges plus que succincts devinrent formels, à la manière de deux personnes polies partageant un appartement plutôt que d’un mari et de sa femme. Avec ses réponses laconiques, certes courtoises mais suffisamment concises pour être juste adéquates, Stuti découvrait une nouvelle facette de Neel, froide et insensible, qu’elle ne soupçonnait pas. Souvent, elle se demandait comment le même Neel qui avait bondi de sa chaise et l’avait étreinte dans le cabinet de l’obstétricien en apprenant qu’elle était enceinte pouvait la punir de quelque chose qui lui était déjà un si lourd fardeau sur le cœur.

La sonnerie de son téléphone portable qui résonna dans l’appartement arracha Neel à ses pensées. Il quitta la table en s’excusant, et Khokon sourit à Stuti.

« J’ai payé le transporteur maritime, dit-elle tout bas. Et pour le gaz aussi, et pour le téléphone et Internet... Je les ai tous payés. »

Khokon hocha la tête et continua de picorer dans son assiette.

« Vous savez comment il est, kaku. Intègre et scrupuleux, espérant changer les choses avec ses principes et ses idéaux. Il refuse de croire qu’il existe un monde réel où les gens se satisfont de leurs petits mensonges et de leurs petits arrangements. Je ne peux pas vous dire à quel point c’est difficile de le lui faire comprendre, kaku. »

Pourtant, elle venait de le lui dire, pensa Khokon Bose, en confiant justement à un homme qu’elle n’avait pas revu depuis sept ans ce qu’elle n’avait jamais confié, ou réussi à confier, à son mari pendant le même laps de temps. Gardant les yeux baissés, il se fit la réflexion que son problème pour former des mots avait dû empirer, puisqu’il le laissait incapable de s’expliquer comment le mariage de Neel et de Stuti avait pu se dégrader autant. Khokon se rappelait encore ce jour-là, plein de promesses, sept ans auparavant, quand ils s’étaient tenus côte à côte devant lui, le regard brillant, le visage illuminé de sourires, hésitant à se prendre par la main en sa présence et annonçant qu’ils voulaient se marier avant le départ de Neel, quatre jours plus tard.





8


L’unité Plaies et Cicatrisation





Ce que Pulak Chandra Sen regrettait le plus, à présent qu’il était à la retraite, c’était la perte des avantages qui allaient de pair avec le statut de fonctionnaire de la police municipale. Non pas la moto, l’appartement ou la sentinelle que le gouvernement fournissait gratuitement : tout cela était aussi ridicule que son salaire était maigre. Non, il songeait aux avantages qui lui venaient sous la forme d’épaisses enveloppes anonymes quand il faisait disparaître certains dossiers, apparaître des preuves comme par magie lors d’expertises médico-légales, quand il annonçait des raids « surprises » quelques heures avant qu’ils n’aient lieu ou quand, en échange d’une rétribution mensuelle, il offrait sa protection personnelle à des hommes d’affaires inquiétés par le gouvernement.

Lorsqu’il était entré dans la police trente-cinq ans auparavant, c’était un homme de vingt ans, petit, mince, qui s’était débrouillé sans trop qu’on sache comment pour aller jusqu’en terminale. Malgré les continuels dénigrements de son père, qui lui assurait qu’il n’arriverait à rien, Pulak Sen réussit l’examen d’entrée dans la police, mais ne lui révéla jamais qu’il avait payé cinquante roupies pour se procurer le questionnaire deux jours avant l’examen. Parce qu’il devait sa carrière à la corruption, Pulak Sen comprit très tôt que les lois étaient faites pour les imbéciles. Aussi grimpa-t-il rapidement les échelons parmi les non-gazetted officers1, devenant brigadier-chef en l’espace de dix ans grâce à son empressement à détourner la tête quand un prisonnier était sodomisé, à répercuter des bénéfices à sa hiérarchie et à écrire des rapports d’enquête favorisant le parti prêt à payer davantage que l’autre. Lorsqu’on lui refusa une promotion sous prétexte qu’il n’avait pas le diplôme nécessaire, il contacta des directeurs d’université disposés à répondre à ses besoins moyennant finance. Un an plus tard, il avait une licence en histoire sans jamais avoir ouvert un livre d’histoire. La prospérité suivit et, quand il fut nommé sous-inspecteur, il était le père de trois fils et deux filles, sa jeune et jolie épouse était devenue une femme respectée dans le quartier, et son ventre avait grossi de façon si disproportionnée qu’il ballottait par-dessus sa ceinture.

Mais en même temps que sa fortune personnelle augmentait, sa tension, son taux de sucre dans le sang et son cholestérol en firent de même au point que son médecin l’enjoignit à contrôler tout cela rapidement s’il ne voulait pas passer le restant de sa vie accroché à un appareil à dialyse. Pulak Sen essaya divers traitements, il avala des pilules par poignée et s’injecta des doses d’insuline qui lui laissaient des traces sombres sur le ventre. Mais retirer le riz et les sucreries de son régime alimentaire et faire de l’exercice à l’âge de quarante-neuf ans n’était pas, à ses yeux, un traitement : c’était un châtiment.

Malheureusement, les mauvaises nouvelles ne s’arrêtèrent pas là. Le nouvel adjoint du préfet de district avait décidé de sanctionner les membres de son département ayant obtenu de piètres résultats aux évaluations et aux bilans de compétence. Comme l’homme tenait rigoureusement à la discipline et avait la réputation d’être honnête, Pulak Sen savait qu’un ministre ou un autre ne tarderait pas à se plaindre et à exiger sa mutation dans un village lointain. Tout ce qu’il lui restait donc à faire, c’était gagner du temps et attendre la nouvelle affectation de l’adjoint du préfet de district. Son souhait fut presque exaucé puisque, quelques mois avant son cinquante-troisième anniversaire, il apprit que l’homme avait été nommé au contrôle de la circulation dans une ville qui ne possédait pas un seul feu de signalisation. Pulak et ses collègues fêtèrent son départ lors d’une soirée privée, avec danseuses et alcool à volonté. Mais grâce à la détermination d’un journaliste particulièrement obstiné, qui cherchait à dénoncer la corruption dans les hautes sphères, et aux chaînes d’information en continu assoiffées de gros titres, un mouvement de protestation contre la mutation de l’adjoint du préfet de district fit boule de neige et se traduisit par d’importantes manifestations. L’affaire suscita un débat national et le Premier ministre dut intervenir. S’inclinant devant la pression publique, il annula la mutation et renvoya le membre de son propre parti à l’origine de la mesure d’éloignement. Alors que les têtes tombaient, l’adjoint du préfet reprit les commandes, ce qui signa la fin de la carrière de Pulak Sen qui, à cinquante-trois ans, se vit offrir de « choisir » entre un départ volontaire à la retraite et des mesures disciplinaires.

Rétrospectivement, Pulak Sen remercia Dieu de lui avoir donné la bonne idée de battre le fer tant qu’il était chaud. Sa pension était ridicule, à peine suffisante pour couvrir les dépenses mensuelles de sa famille. S’il était resté dans le droit chemin, comme le suggérait cet imbécile d’adjoint du préfet, comment aurait-il pu assurer de beaux mariages à ses filles, une bonne éducation à ses fils et une vie sans entrave à sa femme, à l’abri des railleries de sa belle-famille une fois qu’il serait mort ? S’il avait refusé d’intimider des témoins clés du gouvernement dans des chambres de sûreté en échange de transferts de fonds sur des comptes en banque anonymes, comment aurait-il pu s’acquitter du coût d’une dialyse deux fois par semaine ou du changement de pansement que ses ulcères chroniques nécessitaient tous les deux jours à l’UPC, l’unité Plaies et Cicatrisation de l’hôpital Adelphia ?

« Pourquoi ne les faites-vous pas débrider ? »

Pulak Sen leva les yeux. Le médecin qui examinait la chair nécrosée de sa jambe en se servant d’une spatule en bois stérile pour en écarter les bords était jeune et élancé. Curieusement, il n’avait pas l’air dégoûté de ses collègues quand ils retiraient le pansement. La plupart cessaient de respirer dès que l’odeur les frappait ; un interne avait même vomi en voyant les sucs qui s’écoulaient de la plaie putride. Pulak l’avait mal pris, au début, surtout quand il s’aperçut que lui envoyer la nouvelle équipe médicale faisait partie d’un rituel de bizutage. Il s’abstint cependant de protester, sachant très bien qu’à la moindre récrimination on le mettrait à la porte de cet hôpital luxueux où l’on ne se souciait guère de savoir si sa fortune avait été frauduleusement acquise ou pas. À vrai dire, il s’adapta à la situation assez rapidement, trouvant même du plaisir à la torture que ses plaies infligeaient aux autres, et se retenant de rire jusqu’à ce que ses victimes sans méfiance, incapables de respirer tout en répondant à ses questions anodines, se détournent avec un haut-le-cœur. Leurs visages étaient enflés, leurs yeux exorbités comme si on les étranglait, et leurs réponses de plus en plus brèves. Parfois, Pulak lâchait un pet, histoire de les rebuter davantage, en particulier quand il avait affaire à une femme car il adorait l’effet que les gaz intestinaux s’échappant de son anus produisaient sur elle. Avec le temps, les médecins et les infirmières de l’UPC ne le virent plus que comme une mauvaise plaisanterie ; les ulcères chroniques lassèrent les meilleurs d’entre eux, tant et si bien qu’au bout d’un moment seuls ceux qui se trouvaient tout en bas de l’échelle hiérarchique s’occupèrent de lui, simplement parce qu’ils n’avaient pas le choix.

« Vous avez cet ulcère depuis... quoi... plusieurs années maintenant, non ? »

Pulak hocha la tête avec hésitation, prêt à décliner toute suggestion onéreuse comme un nouvel examen ou une nouvelle opération. Il jeta un coup d’œil au nom sur la blouse et fut surpris de constater que ce médecin était chirurgien. Pourtant, il prenait son temps pour examiner la plaie et ne cherchait pas, comme les autres, n’importe quel prétexte pour s’en aller au plus vite.

« Personnellement, je débriderais et je nettoierais, déclara-t-il en se redressant et en commençant à ôter ses gants. Et je ferais aussi une biopsie cutanée. »

Et voilà, songea Pulak, encore des dépenses. Vu la façon dont ces hôpitaux fonctionnaient, il y avait de quoi faire honte à la plupart des agents de police corrompus.

« Merci, mais je n’y tiens pas, répondit Pulak avec un accent de défi qu’il ne se donna pas la peine de cacher.

— Comme vous voulez. Je vais refaire le pansement », dit le médecin, et il enfila une nouvelle paire de gants.

Pulak l’observa soigneusement. Cet homme l’intriguait. Normalement, quand un patient s’opposait à la décision d’un médecin, celui-ci lui adressait un regard glacial puis retirait ses gants d’un air indigné avant de sortir de la pièce à grand