Main La mort du petit cheval

La mort du petit cheval

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La mort du petit cheval est la suite directe de Vipère au poing. JeanRezeau, âgé de dix-huit ans, a coupé les ponts avec sa famille. Mais latyrannie de Folcoche, la mère impitoyable, le poursuit toujours. Si lacombativité lui a formé le caractère, la haine ne l'a guère préparé àl'amour. La nécessité fera de lui un terrassier, un valet de ferme, uncamelot... et quelques femmes l'aideront à franchir le difficile passage de la haine à l'amour et du refus de la vie à son acceptation.
Ainsi Jean Rezeau découvre-t-il le bonheur en même temps que la paternité. La cruauté de l'analyse, le cynisme émouvant du héros et l'acidité dustyle font du roman d'Hervé Bazin un des meilleurs réquisitoires contreun certain type d'oppression familiale.
Language:
french
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1

La mort de Mitali Dotto

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 282 KB
2

La mort à ma table

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 1.78 MB
© Éditions Grasset & Fasquelle, 1950.

978-2-246-78884-3





DU MÊME AUTEUR

AUX ÉDITIONS GRASSET

VIPÈRE AU POING, roman, 1948

LA TÊTE CONTRE LES MURS, roman, 1949

LE BUREAU DES MARIAGES, nouvelles, 1951

LÈVE-TOI ET MARCHE, roman, 1952

L'HUILE SUR LE FEU, roman, 1954

QUI J'OSE AIMER, roman, 1956

LA FIN DES ASILES, essai, 1959

PLUMONS L'OISEAU, essai, 1966

CRI DE LA CHOUETTE, roman, 1972

CE QUE JE CROIS, essai, 1977

ABÉCÉDAIRE, essai, 1984

LE DÉMON DE MINUIT, roman, 1988

AUX ÉDITIONS DU SEUIL

AU NOM DU FILS, roman, 1960

CHAPEAU BAS, nouvelles, 1963

LE MATRIMOINE, roman, 1967

LES BIENHEUREUX DE LA DÉSOLATION, roman, 1970

JOUR, poèmes, 1971

MADAME Ex, roman, 1975

TRAITS, poèmes, 1976

UN FEU DÉVORE UN AUTRE FEU, roman, 1978

L'ÉGLISE VERTE, roman, 1981

L'ÉCOLE DES PÈRES, roman, 1991

AUX ÉDITIONS CARRÉ D'ART

TORCHÈRES, poèmes, 1991





de l'Académie Goncourl



Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation

réservés pour tous pays





A

MES ENFANTS

JACQUES

JEAN-PAUL

MARYVONNE





I

LE béret vissé sur le crâne, j'entrai. Félicien Ladourd ‾ le frère de cet affreux marchand de peaux de lapins devenu une sorte de magnat du cuir ‾ Félicien Ladourd examinait à la loupe un échantillon de crucifix. Il le tenait tout près de son œil unique et le vérifiait avec une insistance telle qu'on pouvait la prendre pour de la dévotion. D'autres moulages du même type encombraient son bureau. L'absence de bois donnait à tous ces christs en attente de fidèles une allure singulière, peu crucifiée, sportive en quelque sorte. Je m'attendais à les voir exécuter tous, avec ensemble, les autres mouvements de la gymnastique suédoise. Mais Félicien Ladourd n'avait aucune imagination et se contentait d'être le très avisé et très sérieux directeur de la Santima, s. à r. 1., florissante fabrique d'objets de piété dans laquelle M. Rezeau, mon père, et le baron de Selle d'Auzelle, mon oncle, avaient de pieux intérêts. Présentement le borgne, d'une voix plus creuse que cette orbite où s'incrustait ; un monocle d'étoffe noire, émettait des doutes sur la qualité commerciale du Seigneur.

- Raté, ronchonnait-il, complètement raté ! Il n'a même pas l'air de souffrir, le pauvre homme ! Et les pieds... vous avez vu les pieds ? Ça n'a jamais été des pieds de crucifié. On jurerait qu'il fait des pointes.

De l'autre côté du bureau se tenait le chef-coquilleur, la cigarette éteinte au coin d'une moue navrée. Ladourd remit sa loupe dans sa poche, reprit le crucifix, l'éloigna de lui, le rapprocha, le tourna, le retourna, côté creux, côté plein, tête en bas, tête en l'air, fronça le sourcil gauche, puis le droit, sifflota, hésita et prit soudain une décision.

‾ Non... finalement non. Ça ne peut pas gazer. Tant pis ! Nous sortirons notre vieux numéro 53 amélioré, en grande série. Mais tâchez de vous racheter avec notre nouvelle vierge. Il faut absolument que vous me réussissiez quelque chose qui puisse se vendre à la fois à Lourdes, à Notre-Dame du Chêne, à La Salette et à Czenstochowa. Un type intermédiaire, quoi ! Voyez ça.

A ce moment Ladourd m'aperçut.

‾ Tiens, c'est vous, Brasse-Bouillon ! s'écria-t-il en congédiant d'un revers de main son chef-coquilleur. Avancez donc. Pourquoi restez-vous dans le courant d'air ? Auriez-vous peur de vous compromettre ? Ma fabrique s'honore...

Il s'arrêta soudain, se gratta la gorge, fit une grimace comme s'il voulait avaler un mot rayé de son vocabulaire et rectifia, en me jetant un regard aigu de cyclope :

‾ Depuis longtemps, votre famille s'honore de... Enfin, elle met ici quelques capitaux et en retire de suffisants bénéfices. Vous pouvez donc y mettre les pieds et retirer votre chapeau.

Ma parole, Ladourd, Félicien Ladourd, frère du peaussier, ne persiflait pas. Il riait, tout bonnement. De mois en mois décidément — je l'avais déjà remarqué lors de ses rares visites au collège — il devenait plus rond, moins circonspect. Voilà qu'il me disait : « C'est vous », comme à l'un de ses employés, quitté la veille sur un négligent « Bonsoir ». Il m'appelait Brasse-Bouillon, avec la désinvolture réservée aux membres de la famille et interdite à tous tiers, à plus forte raison aux tiers d'origine suspecte. Le monde avait-il tant changé, depuis trois ans, pour qu'un Ladourd osât me traiter de la sorte ? Ni à La Belle Angerie, jadis, ni chez les Jésuites, on ne m'avait appris l'humilité, dont mon père assurait qu'elle était la politesse des petites gens... ou la morgue des saints. Certes, Rauvoix, le préfet d'études, nous avait mis en garde contre les nouvelles exigences du siècle et prédit les courageuses déterminations qui attendent les fils de famille point trop fortunés. Mais il prophétisait ainsi d'une voix égale au terme d'une de ses sirupeuses lectures spirituelles du vendredi soir... Il nous parlait du monde et de ses dangers, entre deux bâillements, avec la même conviction molle qui nous inculquait les vérités éternelles de l'Apologétique, et, je dois le dire, avec le même succès. Dangers du monde et peines de l'enfer, cela se valait : littérature ennuyée, réalité douteuse. De toute façon le décorum restait sauf. « Monsieur, criait Rauvoix aux bavards ou à quelque fumeur soufflant discrètement sa fumée sous sa veste, Monsieur, vous aurez un ei de conduite... et vous aurez un i si vous continuez à vous tenir comme un ilote. Rébarbatifs, les Jèzes, mais déférents. Une sécheresse polie me semblait alors beaucoup moins intolérable qu'une jovialité cavalière. J'allais donc ouvrir la bouche pour servir quelque impertinence à ce marchand, bon bougre au fond, mais bien légèrement choisi par M. Rezeau, c'est-à-dire par sa femme, pour me servir d'hôte, quand un sentiment singulier vint contredire mon humeur. L'insolence est une des jauges de l'estime. Aurait-elle baissé, la famille ? Si désagréable qu'elle fût à mon endroit, la chose devait lui être beaucoup plus pénible qu'à moi-même. Vexé, mais curieusement satisfait, je ne sus que sourire, et ce sourire soudain devint rictus. A travers la glace qui nous séparait du bureau voisin, il me fallait bien reconnaître, à peine changée et toujours très demoiselle-qui-tapote-ses-gammes, ma cousine Edith torturant le clavier d'une Underwood. Ladourd surprit mon regard et ne s'étonna même pas de mon étonnement.





— Oui, grogna-t-il, je l'emploie comme secrétaire. Elle n'est pas bonne à grand'chose, mais les Torure sont dans une situation si difficile que j'ai cédé aux instances du baron de Selle d'Auzelle.





Un rien, une nuance de considération, infléchit sa voix, saluant au passage cette fortune qui continuait à tenir le coup.

— J'emploie d'ailleurs, continuait Ladourd, un autre de vos cousins : Léon Rezeau, que m'a également recommandé votre oncle. Bien aimable, votre oncle, mais, soit dit en passant, il pratique le népotisme sur une grande échelle. Si je me laissais faire, il peuplerait la Santima de tous les membres de votre famille qui n'ont plus de rentes et qui n'ont pas de connaissances spéciales. Je ne dis pas ça pour Léon, je n'ai pas à me plaindre de lui : c'est le meilleur de nos représentants et je songe à lui confier la direction de notre succursale de Milan. Il a la bosse du commerce, ce garçon, et c'est inattendu, car il a failli entrer au séminaire... Après tout, il n'a pas changé d'article et il vend de la bondieuserie avec une ferveur qui édifie la clientèle... Mais quoi, Brasse-Bouillon, je vous choque ?

Félicien Ladourd ne me choquait point : il m'agaçait. Je n'aime trouver chez personne cette ingratitude de l'esprit, cette manière de tourner en dérision les gens et les choses qui vous font vivre, surtout quand le coupable n'a pas pour excuse l'exercice héréditaire de la condescendance. C'est un sentiment qui ne se tolère qu'à faible dose, comme le poivre. Mais j'étais encore bien plus suffoqué par cette révolution dont nul ne m'avait soufflé mot et qui, en si peu de temps, semblait avoir transformé la famille, jeté bas ses préjugés, converti ses membres à une nouvelle politique de vie. N'était-ce point ce même baron de Selle d'Auzelle qui déclarait à mon père, lors d'une de ses visites à La Belle Angerie : La situation de notre sœur est alarmante, j'en conviens. Mais je préfère la voir mourir de faim que lui dénicher un poste d'institutrice. Mieux vaut ne pas aider les siens que les aider à s'encanailler » ? Et voilà que cet intraitable mettait sa nièce sur un tabouret de dactylo, jetait dans les bras de son neveu une serviette de voyageur de commerce ! Les bons Pères, dont la chanson assure qu'ils se bornent à fesser et à confesser, nous avaient bien parlé de la crise, je le répète, mais d'une façon si suave, si chrétienne et avec un si petit c que je n'en imaginais point les brusques effets. Assourdis par les rengaines sonores des « bonnes éducations », nos tympans n'avaient pas entendu le grand craquement des budgets disloqués et le piétinement des légions bourgeoises en marche vers le bureau de placement (ou, pour le moins, enrôlées dans les dernières affaires de famille). Tandis que j'essayais de mettre d'accord au fond de moi cette sourde irritation et cette étrange impression de complicité et même de revanche, Ladourd continuait pesamment :

— Je blague, mais votre cousin a eu raison, comme a eu raison votre père... Ah ! ce n'est pas sans grincements de dents que votre famille se met au pas. J'entends encore M. Rezeau me dire : « Depuis les Inventaires, qui oserait parmi nous porter la toque ? » Il s'est tout de même décidé à la coiffer, bien heureux d'accepter un poste de substitut de troisième classe. Si j'en crois sa dernière lettre, il regrette très fort de s'être, par pudeur, laissé expédier à la Guadeloupe, au lieu de se faire nommer à Angers ou à Segré, c'est-à-dire à proximité de La Belle Angerie, comme il l'avait d'abord envisagé. Je sais bien qu'il profite là-bas de la haute paye coloniale... Je sais aussi que votre mère avait des motifs personnels... Vous dites ?

Je ne disais rien. Bien au contraire : je venais de serrer un peu les dents.

— Mais cela aussi doit pouvoir s'arranger maintenant. Vous n'êtes plus des enfants. D'ailleurs, est-elle vraiment aussi dure qu'on a bien voulu le dire ? J'ai peine à croire ce qu'en racontent certains membres de votre famille.

Mes dents grincèrent légèrement, malgré moi, mais je parvins à les desserrer et à prendre un air candide.

— C'est curieux, murmurai-je. Que peut-on raconter ? Ces gens-là n'ont jamais soufflé mot tant que ma mère se trouvait parmi eux.

Ladourd haussa brusquement le cou et me dédia toute l'attention de cette prunelle solitaire, plus habile à déchiffrer les réticences d'un acheteur que celles d'un cœur fermé. Son regard m'érafla sans m'entamer. Alors, peu à peu, la grosse tête rentra dans le col 43, s'y vissa, faisant saillir les bajoues mal rasées et cardant la toile d'avion. La paupière chut sur la prunelle et, se méprenant complètement sur le sens de mon attitude, le patron de la Santima reprit d'un air dégagé :

— C'est bien ce que je pensais. On exagère toujours. Les interventions qu'a subies votre pauvre mère expliquent son caractère. C'est une malade qu'il faut plaindre...

Plaindre ?... Je connaissais au moins une personne, l'intéressée, qui n'eût pas supporté ce verbe. C'est du reste pourquoi j'acquiesçai, d'un hochement de tête convaincu.

— Vous me rassurez, reprenait Ladourd — certainement chargé par M. Rezeau de tâter le terrain. — J'espère que Chiffe, votre frère aîné, est dans le même état d'esprit. Quant à l'autre... Marc ou Marcel... enfin, celui que vous appelez Cropette...

— Marcel, rectifiai-je très vite, pour bien marquer le désagrément que me causait l'emploi de mon propre surnom. Marcel ne m'écrit jamais. Fred, non plus. Je ne sais rien de leurs sentiments depuis le jour où pour des raisons inconnues...





Pause, afin de nier l'adjectif inconnues.

— ... où, pour des raisons inconnues, nous avons été retirés de Sainte-Croix et dispersés dans des collèges différents. Fred est à Nantes. C'est la tante Bartolomi qui le contrôle. Marcel était à Combrée, mais, aux dernières vacances, en récompense de ses prix, paraît-il, il a rejoint la Guadeloupe et est entré au lycée de Basse-Terre. Je n'envie ni l'un ni l'autre.

« Car c'est vous, ajoutait mon silence, qui avez été chargé de moi. Sous prétexte qu'il n'y avait personne d'autre à Angers pour tenir ce rôle, mais en réalité pour me vexer : parce que vous n'êtes qu'un étranger et, qui pis est, un peu reluisant Ladourd. Or, tout compte fait, ce choix ne me désavantageait pas tellement. En effet... (indulgence de la commissure des lèvres), tu es très Ladourd, bonhomme, mais tu es un brave type qui ne m'a guère enquiquiné. »

— Homphh, souffla mon « correspondant », réalisant une onomatopée qui n'appartenait qu'à lui seul et voulait exprimer une sorte de satisfaction bourrue, j'ai fait ce que j'ai pu... C'est-à-dire que non... J'aurais voulu vous faire sortir régulièrement, mais j'avais des ordres. De toute façon, cette situation ne peut plus durer. Votre père supporte mal la colonie. Tout le désole : sa maison abandonnée à la garde de la vieille Fine, aujourd'hui presque impotente, ses recherches interrompues, ses fils lointains qui arrivent en âge de choisir une carrière et, bientôt, un établissement...

— ... sa collection de mouches qui s'abîme, ajoutai-je d'une voix plaintive, très réussie.

Carrière... Etablissement... J'étais renseigné. Madame Mère ne pouvait en effet nous abandonner plus longtemps à d'incertains contrôles et aux fantaisies de notre inspiration, éventuellement sentimentale. Il était grand temps pour elle d'effectuer son retour de l'île d'Elbe.

— Quand rentre-t-elle ? demandai-je sur un autre ton, un peu trop brave, un peu forcé, analogue à celui du malade qui s'enquiert auprès de son chirurgien du jour où il compte l'opérer.

— Oh ! pas avant quelques mois. Il faut que votre père obtienne sa mutation. Angers est une ville très demandée.

Ladourd répéta son « Homphh ». Il n'avait plus rien à m'apprendre, sauf les décisions dictées, sans doute, par le dernier câble. Qu'allait-on faire de moi jusqu'à la rentrée ? Ladourd pelotait ses bajoues, semblait embarrassé. Enfin il se décida.

— Excusez-moi, grommela-t-il lentement, je ne vous ai pas félicité de votre succès. Il est vrai que vous ne m'en avez pas fait part. Mais votre directeur m'a téléphoné pour me l'annoncer et me dire que, votre bachot en poche, vous n'aviez plus aucune raison de rester au collège pendant les vacances... Or je n'ai pas d'instruction à cet égard et vous m'en voyez étonné. Dans ces conditions, je prends sur moi de vous envoyer au bord de la mer, dans le Morbihan. Nous avons une villa près de Damgan. Ma femme et mes enfants y restent tout l'été. En octobre... Je crois que vous devez commencer votre droit, à la Catho. C'est le désir de votre père. J'ignore quels sont vos goûts, mais je préfère que vous débattiez vous-même la question avec vos parents, si ce n'est fait.

A mon avis, rien n'était fait. M. Rezeau m'écrivait dix lignes par mois, toujours les mêmes : « Je suis satisfait de tes places, mais je suis excédé de ton éternel ei de discipline. Ma santé ne s'améliore guère. J'ai trouvé avant-hier une intéressante Egerena americana. Ferdinand et Marcel vont bien. Nous t'embrassons. » (Le « nous » n'était jamais certifié conforme par la signature maternelle, dont j'avais oublié la grâce cunéiforme). Trois mois auparavant, faisant obligeamment allusion à la chose jugée, M. Rezeau avait daigné ajouter en post-scriptum : Fred, ayant raté Navale, fera l'Hydro. Marcel, une fois bachelier, ira préparer Polytechnique à Sainte-Geneviève. Quant à toi, si tu réussis ta seconde partie, nous (et le « nous », cette fois, était certainement collectif) te retiendrons une chambre aux internats de la Faculté Catholique de Droit, dont je suis toujours, tu le sais, professeur honoraire.

— Voulez-vous voir votre cousine ? Et visiter la fabrique ?

Ladourd, les paumes écrasées sur le rebord de son bureau, hissait ses cent kilos. C'est à ce moment que j'aperçus son gilet gris, sous le veston. Un gilet tricoté, garni de huit petits boutons, dont aucun n'était déboutonné. Un gilet attendrissant, un peu bête, comme tout ce qui souligne chez un homme les attentions de sa femme. Un gilet qui, de ce ventre directorial, faisait un ventre paternel.





II

JE suis toujours celui qui n'a eu d'intimité qu'avec lui-même.

Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. La haine ? Est-ce bien sûr ? Disons plutôt : je connais un petit garçon, je connais un adolescent qui forçait son talent et qui jouait au noir au temps de la Bibliothèque rose. Les enfants ne choisissent pas les jeux qu'on leur donne ; ils y jouent seulement avec plus ou moins d'entrain.

Je suis toujours, à dix-huit ans, celui qui n'a eu d'intimité qu'avec lui-même : les combattants n'en ont pas d'autre. Durant sept ans, les miens n'ont été pour moi que des commensaux, partagés en deux factions rivales. Depuis notre séparation, mes années de collège m'ont bien fourni l'occasion d'accrocher quelques bienveillances, jamais aucune amitié. Les profs, les pions, les copains, ça va, ça change, ça disparaît sans qu'on s'y attende. On a le temps de les connaître, parfois celui de les détester, rarement celui de s'y attacher. Au surplus, dans les institutions religieuses, les amitiés sont toujours soupçonnées d'être particulières. Une fois seulement, en rhétorique, je m'étais lié avec un certain Cyrille, fils d'un colon russe de Madagascar. Il partageait avec moi et cinq ou six camarades le sort peu enviable de l'internat de vacances. Sa désolation, blonde et suave, m'avait ému. Mais à la rentrée je réintégrai la division des grands et lui, celle des moyens. Il m'envoya bien quatre billets par le garçon de réfectoire, mais le cinquième fut intercepté par le préfet de discipline qui, flairant la petite cochonnerie, flanqua Cyrille au cachot et l'interrogea longuement pour savoir quelles marques d'affection je lui avais éventuellement prodiguées. Cette histoire me rendit suspect et me valut le privilège de coucher désormais près de l'alcôve du surveillant de dortoir. Elle me valut surtout la méfiance des jeunes esseulés.

Je n'en souffris guère : j'ai le cœur ainsi fait qu'il pratique mal la politique des vases communicants. Je ne protestai même pas. Certes, je n'ai jamais été un lys, tout droit et tout blanc jailli du cœur de son bulbe, comme ceux qui encombrent les bras de saint Joseph, plâtre peint, numéro 196 du catalogue de la Santirna. Mais je déteste les corydons, au même titre que la fausse monnaie, et ce n'était pas une mince ironie que de jouir, moi, de cette réputation au milieu d'une armée de petits branleurs qui s'en allaient communier tous les dimanches. Bien entendu, j'avais mes perversions : du moins étaient-elles authentiques. Les rares occasions que j'ai eues de sauter le mur avec quelque argent en poche furent exploitées du côté de la rue de Chartres, toujours arpentée par quelques dodues Bretonnes. D'autre part j'avais mon roman de tête, je veux dire : un rêve organisé, bien construit, bien enchaîné, interminable comme ces films à épisodes où renaissent miraculeusement d'increvables héros. Très longtemps, pour ce motif, je pus dédaigner les lectures qui sont l'imagination d'autrui. Quels contes pouvaient rivaliser avec ceux que je me récitais à moi-même, dans ma langue, et dont j'étais à la fois l'auteur et l'acteur ? Ce fut d'abord une véritable épopée, genre « Aventures . d'un gamin de Paris » (en relation directe avec mes connaissances géographiques). Puis la maison d'édition de mes rêves changea de sujets. Je me tirai des côtes une série de petites Eve malpropres. Elles ont un nom générique : les Madeleine, nullement en raison de la réputation professionnelle de la sainte, mais en souvenir d'une véritable Madeleine, cette petite vachère à qui mes quinze ans avaient fait l'honneur de quelques séances d'à-plat-dos-mignonne dans les bois de La Belle Angerie. Les Madeleine, je m'en vante, ne m'amenèrent point à ce que les sociologues appellent poétiquement : « l'onanisme pour la succube ». Elles trouvaient d'ailleurs, toujours en moi, leur contre-partie : Jeanne, c'est-à-dire l'intouchable, mon respectable féminin. Jeanne, Madeleine... thèmes éternels, fort peu originaux, immiscibles comme l'huile de foie de morue et l'eau bénite.

En toutes choses, ainsi, j'étais manichéen. Blanc et noir. Je contre moi. Fiction, bien sûr, et comédie ! Amusements d'un gamin solitaire qui n'a plus l'occasion de se rendre intéressant aux yeux de ses « ennemis » et cherche à se rendre intéressant à ses propres yeux. Mais aussi tendance naturelle à décomposer tout ce qui est binaire, à trouver en toute paire non l'association mais le duel, à faire de la vie une partie de main plate, au besoin droite contre gauche, soi contre soi. Hypocrisie des contraires, équilibre instable en forme de balance — dont on peut fausser les poids, — corbeau et colombe, cynisme et candeur, agressivement bec à bec sur le même perchoir... Je trouve en moi le meilleur argument contre cette philosophie, d'ailleurs hérétique, qui représente l'homme comme naturellement bon.

Je ne me flatte pas en ce moment, je le sais. Je suis en veine de confession, encore que j'aie depuis longtemps oublié le chemin qui conduit au petit volet tiré dans l'ombre par l'aumônier arthritique. Je n'aime pas tellement la franchise, mais il m'arrive d'aimer l'étalage, et en cela je suis bien de mon siècle. Je ne déteste pas non plus la complication. Je ne suis pas simple. J'ai toujours pensé que la simplicité (et ce siècle le pense aussi) était proche parente de la pauvreté d'esprit. Beati pauperes spiritu... fi donc ! C'est une pauvreté dont nul n'a jamais fait vœu. La seule insoutenable parmi les quatre calamités qui font les hommes pauvres d'esprit, pauvres d'argent, pauvres de chair ou pauvres de cœur.

Pauvre de cœur... voilà pourtant la vraie, la pire misère. La pire, parce que la plus tenace : la volonté permet de cultiver son esprit, d'acquérir de l'argent, de soigner son corps. Elle est bien moins efficace contre la misère des sentiments, surtout quand celle-ci est héréditaire.





Je songe à trois hérédos. A mon frère, Fred, dit Chiffe, pauvre caractère de plomb, fondu, coulé une fois pour toutes dans la lingotière de l'apathie. A Marcel, dit Cropette, lent et secret, pâle protégé de Madame Mère. A ce petit braillard de Brasse-Bouillon, qui prétendait avoir choisi la révolte.

Quelle révolte ? Celle qui court le long de votre vie comme le feu le long d'un cordon Bickford, qui ne sait allumer que des coups de tête, de pauvres et bruyants pétards ? Ou celle qui fait sauter le dynamiteur et le dynamité ? Ou encore celle qui se contient et devient la meilleure auxiliaire de la justice ? On ne se révolte pas seulement contre des êtres, mais contre tous ceux qui leur ressemblent, contre les idées qui les soutiennent. On ne se révolte jamais complètement quand on n'a point cessé de se révolter pour son propre compte et surtout quand on ne s'est point révolté contre soi-même. Mais ceci, dès lors, comme dirait l'autre, devient une révolution.





III

ENTRE Ker-Fleurette et 7-A-C, deux odieuses bicoques, la villa des Ladourd faisait preuve d'un certain bon goût. Les Armérias, annonçait la plaque d'émail. Cent mètres carrés de jardinet n'en offraient point la moindre touffe, mais les briques de la façade en arboraient le rose fatigué et s'harmonisaient avec l'azur local, cette nappe lavande trouée de blanc, avec les ocres discrets de la falaise dégringolant vers l'anse de Kervoyal, avec ce mélange de gris rouillés et mouillés qu'est une plage bretonne à marée basse. Six fenêtres grandes ouvertes reniflaient cette brise de terre, venue au petit trot des lointaines landes de Lanvaux, où se réfugie, dit-on, le dernier couple de loups.

Narines frémissantes et poil hérissé, je figurais assez bien leur louveteau lorsque je me présentai à la porte de la bergerie, le 24 juillet 1933. Une demi-douzaine de caleçons de bain séchaient, empalés sur les pointes de la grille béante. Je vis bien une clochette rongée de vert-de-gris, mais trop haute et dépourvue de ficelle. Je grimpai cependant sur ma valise et parvins à l'atteindre : elle rendit un son vague, aigrelet, aussi réticent que moi-même. Mais aussitôt les six fenêtres se garnirent de bras nus, d'indéfrisables et de sourires bien aiguisés.

‾ Entrée libre ! jeta une voix pointue, une voix de mouette.

Je n'eus pas le temps de traverser le jardin, jonché de filets à crevettes. A mi-chemin du perron, je fus entouré par un toupillement de jupes, pour la plupart écossaises ; je dus m'arrêter, piétinant parmi le gravier et les exclamations, nettement gêné par cet accueil démonstratif, par cette surabondance de mains tendues comme des palmes sur le passage du Seigneur. Pour corser l'affaire, un garçon solennellement enturbanné d'une serviette-éponge se campa devant moi et, sur le mode de la poule qui crételle, poussa triomphalement le cri de ralliement, le cri du clan : Mic-mic-mic-mic-mic-mic-micou ! Digne rejeton d'une famille qui passe tout au crible du ridicule, je ne pus m'empêcher de sourciller. « Sympathique, mais un peu cucul, la smala peau de lapin. » Je touchai deux ou trois mains, les plus larges, au jugé, en esquissant le même nombre de courbettes. Puis je balbutiai dignement :

— Mesdemoiselles... Monsieur... Je suis Jean Rezeau. J'ai l'honneur de...

— Oh là là ! ricana le garçon, tandis que les filles, interdites par mon cérémonial, m'accablaient de « vous », pépiés entre deux rires.

— Si vous voulez vous donner la peine d'entrer ! proposa l'une d'entre elles, pliée en deux et secouant une tignasse rousse.

Ma dignité sombrait dans l'effarement. Raide comme dindon au milieu de souples pintades et secouant mon rouge à leur intention, je fis trois pas vers le perron. « Tu as l'air idiot ? Il fallait te mettre à leur portée », susurrait le grand philanthrope qui m'habite. Par bonheur l'éphèbe au turban intervint.

— Altesse sérénissime, il ne faudrait pas vous foutre du monde. Le « tu » est de rigueur ici. Vous, les donzelles, alignez-vous par rang d'âge... Moi, je suis Samuel, l'aîné, vingt ans, je prépare l'Agro. Voici Michelle ou Micou, dix-neuf ans, et l'ébouriffée Suzanne, dix-sept. Cette molle chandelle s'appelle Cécile : elle a quinze ans et demi. Et demi, c'est important. Nous tombons ensuite dans la catégorie junior : Jacqueline, onze ans, Rose, six, et Madeleine, deux. C'est tout pour l'instant...

— C'est largement suffisant ! fit une voix nouvelle.

Mme Ladourd faisait son apparition... Peu majestueuse, l'apparition, drapée dans un peignoir mauve effiloché, traînant de molles babouches et couronnée par une auréole de bigoudis d'aluminium. Les mains sur le ventre et le ventre sur les cuisses, elle venait à moi, sans se presser. Le même soleil qui faisait sécher les filets fournit de maigres feux à ce tout petit diamant monté en tourbillon, à ce diamant pour rire qui révélait à tout venant qu'au temps de ses fiançailles elle était couturière. Mais elle me saisit aux épaules avec autorité, m'attira contre elle, m'embrassa d'une façon sonore, me prit ensuite le menton entre le pouce et l'index, me fit pivoter la tête à droite, puis à gauche, m'examina longuement et conclut :

— Piteuse mine, jeune bachelier ! Je parierais volontiers que tu as des glandes dans le cou.

Elle les chercha et les trouva. Une de ses paupières battit, comme pour voiler la lueur brève qui s'allumait dans ses yeux. L'autre se releva sur une prunelle étonnée de s'apercevoir de ma gêne, pour elle incompréhensible et aussitôt attribuée à la timidité. A la timidité !... Son sourire le disait clairement, son sourire me faisait enrager, tandis que j'incrustais mes ongles dans des paumes que rendait moites la certitude d'avoir été expédié par Félicien Ladourd dans une autre planète.

— En principe, la maison est bonne, continuait la grosse dame. Rappelle-toi que tu me dois deux kilos : c'est mon tarif. Tu pourras me dire « ma tante » : ce sera plus gentil. Je suis affreusement mère-poule.

— Mic-mic-mic-mic-mic-micou 1 précisa Samuel, pour la seconde fois.





Ces Ladourd me stupéfient. Que sont-ils au juste ? Des naïfs ? Des hypocrites ? De petits saints ? Des faibles ? S'agit-il d'un genre édifiant, d'un quiétisme destiné à séduire un de ces Rezeau, partisans bien connus de la nuance janséniste ? Comment des gens, qui sont apparemment toujours d'accord ou seulement en faible désaccord sur des vétilles, peuvent-ils ne pas s'ennuyer ? Comment peuvent-ils néanmoins meubler leur maison de tant de cris ? Car elle reste sel et sucre, leur intimité. On s'embrasse constamment chez les Ladourd et pas du bout des lèvres. On s'y chamaille aussi beaucoup : simple ping-pong de mots, court échange de petites méchancetés en celluloïd. C'est en vainque j'observe ces disputes, stoppées par une larme mieux que Matamore par la première goutte de pluie. Comme ils ont tous la caroncule fragile, l'humeur leur tient lieu de colère, et il est hors de doute que, seul, le Larousse pourrait les renseigner sur le sens du mot rage, mot-clé de ma jeunesse.

Au bout de huit jours, je me rends à l'évidence : ces Ladourd sont noués les uns aux autres comme un bouquet de violettes par un brin de raphia, et ce à quoi ils tiennent par-dessus tout est ce brin de raphia. Quant aux violettes, elles sont un peu pâles, un peu dépourvues de parfum et ne donnent pas toujours l'envie de les renifler. Il est vrai que ce n'est pas la caroncule, c'est le nez qui dans la famille Rezeau est l'organe le plus sensible. Nous avons le nez placé trop haut, comme le roi Ferrante, et facilement incommodé par l'odeur d'autrui.

Au bout de trois semaines, ma sympathie s'ébranle, lourde, lente, réticente, louchant sur ses arrières : on n'accepte pas si vite un nouveau mode de vie. Celui que l'on me propose me semble assez fadasse. A dix-huit ans, on m'apprend l'enfance, cette enfance que je n'ai jamais vécue et que j'ai si longtemps considérée comme une infirmité, comme une faiblesse livrée aux muscles des parents. A dix-huit ans on m'apprend le jeu. Le jeu ! Le jeu défini dans mon souvenir par cet impératif : « Allez vous amuser ! Aujourd'hui vous gratterez l'allée du pont. » Qu'est-ce que le jeu pour ceux qui n'ont pas connu la joyeuse gratuité du geste, mais ont dû lui donner son sens propre, sa vertu défensive ? Demande-t-on au guerrier de venir jouer à la petite guerre ? N'est-ce pas déchoir que tomber de la réalité dans le simulacre (j'ignore encore que le simulacre guérit souvent de la réalité) ? « Ah ! petite bouche ! » peut s'écrier Samuel, qui me voit tiquer au milieu d'une partie de « petits papiers ». Petite bouche, en effet, pincée par la condescendance. Il faut avoir l'appétit du plaisir. En face de ces carnivores de la gaîté, je suis un végétarien.

— Edirne, Ecommoy, Eton...

— Et ton frère ! Raye, Cécile. Samuel l'a déjà annoncé.

— Ephèse, Ephraïm...

— C'est une tribu, ce n'est pas une ville, glapit encore Suzanne.

J'interviens, docte et froid :

— C'est même la tribu du bon Samaritain. Rayez... Heu ! raye, Cécile.

L'hésitation a tout détruit. Les voilà qui se trémoussent sur leur chaise, tirent leur jupe ou refont leur nœud de cravate. Rien de pire qu'un ennuyé pour vous foutre à tous ce petit rhume de l'ennui dont la toux discrète est installée dans ma gorge. Pas marrant, le cousin adoptif ! Arrivera-t-on à le civiliser ?

Au bout d'un mois, je suis enfin au diapason. Du moins, je le crois, et j'arrive à le leur faire croire. C'est tout juste si ce n'est pas moi qui donne le la. Toujours en tête pour galoper à la ferme, sauter dans l'eau froide ou partir à l'assaut de quelque dune. Je fouette la mayonnaise comme un bon bougre, j'enfonce les piquets des lignes à plies, je prépare les pelotes de vers, je braille La Paludière le soir en me couchant près de Samuel, tandis que les filles de l'autre côté de la cloison torturent le refrain ; je dors assommé par ma propre santé, je dévore leur pain frais, le pain frais de leur spontanéité. Le leur, pas le mien. En fait, je ne suis devenu ni plus loquace, ni plus vivant ; je me contente d'une exubérance mécanique. Je m'acharne à la joie, incapable de comprendre que j'en épuise rapidement le principe et la vertu.

— Ce pauvre garçon se rattrape, glousse la mère-poule à son époux, qui s'est octroyé huit jours de vacanecs et qui encombre la plage, énorme, hérissé de roux, remontant sans cesse son caleçon qui roule au-dessous d'un nombril noueux.





— Ne l'emmerdez pas trop, grommelle le borgne.

— Oh ! mon ami...

Ladourd a raison. Il y a des moments où j'étouffe, où je ne supporte plus leur sollicitude. « Où es-tu ? A quoi penses-tu ? Mon petit bachelier n'engraisse pas vite... Tiens, je t'ai tricoté un maillot... Moi, je te ferai un pull... Amène-toi, que je te photographie... Tu sais, maintenant, on ne te laisse plus tomber... Tu devrais écrire à tes frères... Et ta mère, dis, ta mère, c'est vrai que ?... »

C'est vrai que j'ai envie de respirer seul. Jadis, à La Belle Angerie, j'allais chercher mon oxygène à l'extrême pointe d'un taxaudier : à cette hauteur-là, plus vif et plus dangereux, ce n'était pas celui de tout le monde. C'est si vrai qu'à deux reprises, brusquement, j'éprouverai le besoin de les planter là et m'en irai droit devant moi. Ma première escapade ne sera pas remarquée. Mais la seconde, qui se prolongera toute une après-midi dans les champs de goémons, au delà de Penderf, plongera tout Kervoyal dans la consternation. Quand je réapparaîtrai au bas de la falaise, tous les Ladourd dégringoleront en hâte le raidillon, viendront me palper des mains, des yeux et de la voix.

— Qu'est-ce qui t'arrive ?... Comme tu nous as fait peur !... Maman est aux cent coups.

Je ne m'expliquerai point : de quoi aurais-je l'air ? Je raconterai une petite histoire : il arrive qu'on s'endorme au pied d'un rocher, dans le sable tiède. Les filles se contenteront de cette fable. Samuel sourira discrètement, flairant quelque aventure ; la « tante », plus perspicace, me glissera dans l'oreille :

— Monstre, va ! Tu te reposais de nous.

Félicien Ladourd, lui, ne me fera aucun reproche. Il attendra de se trouver seul avec moi pour me dire, de ce ton bourru que je commence à apprécier :

— Quand tu auras envie de t'isoler un peu, préviens ta tante. De cette façon, elle ne s'inquiétera pas... Non, tais-toi, je te comprends très bien. Tu sens le renfermé, tu es de la race de ceux qu'il est dangereux d'aérer trop vite... Parfois, comme aujourd'hui, va faire le point, à l'écart. Il ne faut pas trop te greffer sur nous. Nous ne sommes pas destinés à vivre éternellement côte à côte. Tout ce que nous pouvons t'offrir — et je crois que ce n'est pas rien — c'est une sorte de transfusion de sève...

Marchand d'idoles, es-tu donc aussi marchand d'idées ? Je ne déteste plus ta moue humide qui s'allonge comme une limace.

— Plus tard, tu comprendras peut-être la chance qui t'est donnée aujourd'hui. Je ne voudrais pas être prétentieux : ce n'est pas du tout le genre de la maison. Mais tu sais ce qu'il y a d'inscrit sur le socle de notre 144, cet affreux saint Jean-Baptiste pour église de campagne : « Aimez-vous les uns les autres. » Je suis idiot, hein ? Mais, vois-tu...

Et ta voix sombrera, gros poussah, dans un trémolo :

— C'est notre petit luxe. Nous y tenons. Je ne voudrais pas que tu copies une attitude, quand il s'agit d'un climat.

Au bout de deux mois, je n'avais point fait d'autre escapade. J'étais encore ainsi fait que toute permission de la tenter m'ôtât le goût de la moindre aventure. Par ailleurs, j'étais en train de suivre la seule cure applicable aux jeunes solitaires.

Il est temps, en effet, de parler d'un autre aspect de ces vacances : mon irruption dans un gynécée. Ces bras lisses, ces jambes nues vivement croisées et décroisées sous les robes courtes, ces oignons de jacinthe perçant les chandails enchantaient mes regards, à peine sournois. Je frémissais, parmi ces féminités proprettes et chiffonnières. Le louveteau flairait les agnelles. Par quelle aberration le prudent Ladourd me livrait-il les siennes, à domicile ? En me casant pour trois mois, cultivait-il l'arrière-pensée de me caser pour la vie ? Il est beaucoup plus probable que mes dix-huit ans le rassuraient. Et sans doute aussi cette sauvagerie qu'il attribuait toujours à la timidité. Sa femme, malgré ses antennes, perdait en ce domaine ses facultés de clairvoyance. S'il existe pour les mères une prétendue grâce d'état, elle s'arrête aux frontières de leur maternité ; elle devient sainte ignorance ou plutôt parfait oubli, puisqu'elles ont connu aussi, jadis, chez d'autres garçons, cet embarras de langue, ces fuites de la prunelle, cet énervement des phalanges dont leurs filles déchiffrent immédiatement le sens.

Place à prendre et socle prêt : j'ai beaucoup d'estime pour les dames qui ont de la décision et qui se réputent elles-mêmes pleines de grâces. A moi de juger, certes, mais on ne juge bien qu'en débattant, et même en se débattant contre l'emprise de ce qu'on aime... ou de ce qu'on hait. Allons, petites ! qui se décide ? Michelle, Suzanne ou Cécile ? Gentiment carrossées, vous pouvez toutes, à première vue, faire l'affaire. Si je ne fais point la vôtre, c'est un aspect secondaire du problème : cela aussi peut se débattre ou se combattre. Le plus inquiétant, c'est que, si vous n'êtes, de toute évidence, point des Madeleine, il semble non moins évident que vous n'êtes pas des Diane. Mais, toute réflexion faite, on peut tenter, avec des doublures, une répétition générale. On peut, on doit : ne serait-ce qu'à titre sportif, pour essayer mon charme... Ce charme Rezeau qui n'a rien de suave, ce charme qui nourrit son reptile. La bonne vieille mentalité, les bons vieux symboles, nous les retrouvons là, pétillant de malice et dardant leur menace au milieu de vos joies. Te souviens-tu, Folcoche, ma petite mère, du temps où je t'offensais de mon seul regard, planté dans tes prunelles. Nous appelions cela une pistolétade. En voici une autre, presque innocente et combien plus facile 1

Lorgnées, ces demoiselles éprouvent, je le vois bien, ce léger frisson qui est la première impureté des filles. Elles ne sont certainement pas disposées à faire trempette dans la première émotion venue, elles n'ont rien du saule, mais, romantiques à vingt-cinq pour cent par vocation ordinaire des pucelles, elles savent ce qu'elles doivent à Delly, à Lisez-moi Bleu et aux épilogues des films américains. Je les intrigue. Donc, je les intéresse. C'est tout. Aucune coquetterie de leur part, aucune habileté. Nous avons, elles et moi, les cils très lourds. Il ne se passe rien. Il ne se chante rien. Mais ce qui se dit, d'elles à moi, n'a plus tout à fait le même cristal. Camarades, toujours. On se force.

Bien entendu, j'ai ma préférée. L'aînée, cela va de soi. Les très jeunes gens, quand ils ont à choisir entre plusieurs filles (ce qui est rarement le cas), élisent généralement la plus âgée. Ainsi parviennent-ils à se vieillir, à se donner un gage de virilité, à l'inverse des vieillards qui cherchent à séduire des tendrons beaucoup moins par vice que dans l'espoir de se rajeunir à leurs propres yeux. Micou prend donc la tête de liste. Pas plus. De toute façon, dès que mes intentions auront pris un contour plus précis, ni Suzanne, ni Cécile ne se trouveront éliminées pour autant, mais seulement mises en réserve. Je ne plaisante pas. Ma vie disposera longtemps de celle des autres et tout engagement pris en dehors de moi me semblera une sorte de trahison envers le possible, envers mon possible, quels que soient les engagements que j'aie pu prendre moi-même par ailleurs et qui ne lieront à mon sens que leurs bénéficiaires. Je ne suis pas pour rien un enfant de bourgeois : le monde peut se contenter de nos restes, qu'il s'agisse de femmes, de terres ou d'argent. Mais, chut ! ne le répétez pas : ce sentiment essentiel du clan, ce sentiment dont les transfuges eux-mêmes ont tant de mal à se défaire, ce sentiment est le plus inavoué, le moins officiel : il y a même un tas d'institutions dont le rôle est de vous empêcher d'y croire, en organisant cette prodigalité des restes qui s'appelle la charité.

J'avais ma préférée, dis-je. Suzanne, vraiment, se coiffait trop mal. Ses taches de rousseur, sa voix de mouette et ses grands pieds la désavantageaient. Nullement combative avec ça, mais seulement châtaigne, agaçante, toute en bogue : une de ces filles qui ne sont savoureuses qu'une fois cuites, je veux dire : éprises. Quant à la molle et longue Cécile, elle était vraiment bien jeune, bien pruneau, bien gnan-gnan. Je me souviendrai longtemps de son dos rond qui lui donnait l'air d'être accrochée dans l'espace et auquel ses quinze ans de porcelaine semblaient pendre, comme une poupée à un clou.

Michelle, c'était autre chose. Et comment ! A première vue, on ne l'eût pas dit, il fallait la connaître, et pensez si je la connaissais depuis soixante-deux jours ! Elle avait des prunelles d'un bleu très pâle : nuance layette. Ni brunes ni blondes, ses tresses lui faisaient deux fois le tour de la tête : elle se refusait obstinément à se couper les cheveux, comme ses sœurs, et avait horreur des indéfrisables. Ses chevilles, ses poignets, son cou, sa taille, très minces, contredisaient son ascendance. Mais sa peau légèrement duvetée en faisait l'aveu : on pouvait même parler de poil sur les avant-bras et sur les jambes. Très journalière, elle était ravissante ou quelconque : son visage un peu anguleux (disons mieux : très dessiné) ne tolérait aucune déformation, donc aucune fatigue, aucune peine. Bref, la fille qui sourit bien, mais qui pleure mal, la beauté qui a besoin d'être heureuse. En parlant, elle inclinait volontiers la tête du côté gauche et suçait légèrement ses mots. Peu de poitrine, mais palpitante : un savant l'eût immédiatement classée dans le type respiratoire, celui des grandes amoureuses qui jouent facilement du sternum. Par bonheur, ce détail se trouvait compensé par un menton sec et une colonne vertébrale inflexible. Vouée à la romance, elle ne l'était pas au mélodrame, ni au flacon de sels.





Il existe un proverbe italien qui peut se traduire ainsi : Pour accrocher Marie, feins d'accrocher sa sœur. Sans connaître ce proverbe assez dur pour la vanité des femmes, je le mis en pratique : on a de ces intuitions, à dix-huit ans. Micou remarqua très vite mon insistance à me placer auprès de Cécile. Je m'aperçus aussi vite qu'elle l'avait remarquée : rien qu'à sa façon de tirer l'aiguille ou de casser son fil en recousant un bouton. Mais elle se rendit bientôt compte que mon insistance était négligente et sut m'en avertir par une imperceptible ironie de la commissure des lèvres. Puis ce petit jeu l'agaça. Elle n'avait point à satisfaire une tradition familiale qui, malgré la puissance de nos ressorts, en confie l'échappement aux petits rouages de la rouerie. Du rétrécissement de paupières au « Zut, alors ! », en passant par de sonores impatiences du talon et ce port de tête incliné analogue à celui du chat-qui-voit-le-chien-boire-son-lait, Michelle fit donner les nerfs. Enfin, quand la plaisanterie lui parut suffisante, sacrée petite Minerve ! elle attaqua. Pas une chaise à mes côtés qu'elle ne proclamât à la cantonade « réservée au flirt de Monsieur » ! Impossible de sortir avec Cécile sans entendre :

— Hé, vous autres ! On peut se compter jusqu'à trois ?

Micou prononçait « voussautres » et,s'emparant de mon bras gauche, me remorquait vivement, tandis que l'autre mollasse traînaillait à mon bras droit.

Un soir, enfin, j'émis la prétention d'aller chercher le beurre à la ferme, seul.

— Laissez, mes enfants, laissez votre cousin, fit la tante, fidèle à nos conventions.

Je pris mon temps. Comme je revenais, ruminant des pensées obscures, j'aperçus Micou assise au pied d'un calvaire situé à peu près à mi-chemin de Kervoyal. Malgré l'heure avancée, elle tricotait avec un beau zèle et ne leva pas le nez à mon approche. Mon ange gardien me souffla aussitôt : « Je ne sache point que tu l'aies convoquée, cette dame ! Le crépuscule tombe, poétique à souhait, mais en tout cas fort sombre. Il se pourrait que tu ne l'aies point vue. Saute le talus, mon garçon, et prends à travers champs. Si l'on te rappelle... »

— Jean ! cria Micou.





Ce jour n'est pas forcément une date. Mais qui, je vous le demande, pourrait bien en convaincre ce petit couple qui revient en balançant les mains, qui s'arrête au sommet de la falaise et semble offrir à quelque camera deux ombres chinoises bien détachées ? Deux ombres stupides, pures à dégoûter le metteur en scène, incapables du rite que suggère le couchant rouge comme un énorme baiser. Deux ombres pourtant si aériennes, si complices de l'heure et de toute la terre 1 Archange en espadrilles, pour cinq minutes, et peut-être damné pour toute la vie par ces minutes, je n'ai rien à dire ni rien à penser. Très loin devant moi, la mer et le passé se retirent jusqu'au prochain jusant. Très loin devant elle, fraîchit ce peu de vent qui respecte sa jupe écossaise et porte à l'horizon une dernière mouette. Quel est donc l'imbécile qui parlait d'essayer son charme ? N'est-ce pas lui qui se trouve essayé ? Nous pouvons rentrer, lents et furtifs. Pour moi, sinon pour elle, ce jour est bien une date.





IV

LE lendemain, mes vacances s'achevaient brusquement. Nous déjeunions quand arriva la lettre hebdomadaire de Félicien Ladourd, depuis longtemps retourné à ses plâtres. La tante lut tout haut, d'une voix navrée :

« Les parents de Jean désirent expressément qu'il assiste à la retraite préparatoire des étudiants au prieuré Saint-Lô. Il faut donc qu'il soit rentré dimanche soir au plus tard pour être présent à l'ouverture des exercices lundi matin. A leur issue, il ira s'inscrire à la Faculté Catholique de Droit. Mme Rezeau fait remarquer que les inscriptions sont gratuites pour un fils de professeur, même honoraire. »

— Toujours la même, cette satanée Folcoche ! fis-je très haut.

— Jean, protesta Mme Ladourd, j'admets bien des choses, mais pas les grossièretés.

Je ravalai aussitôt ma langue. La tante, Micou, Samuel, tous faisaient monter vers moi une prière de prunelles. Par pudeur, par politesse et parce que, vaguement averti de mon infirmité, je ne tenais pas à l'exhiber, je m'abstenais depuis deux mois de toute violence verbale à l'égard des miens. En fait d'idées, les Ladourd étaient (comme la plupart des êtres) capables d'admettre et même d'adopter celles d'autrui sans les juger ; ils n'étaient point aussi souples en fait de sentiments. Ce qu'ils n'avaient pas eux-mêmes ressenti, ils ne pouvaient le comprendre que par opposition, par inversion de leurs valeurs ou, plus exactement, en les changeant de signe. Une telle compréhension, comme toutes les compréhensions qui ne viennent pas de l'expérience, mais d'une simple opération de l'esprit, restait une appréhension. Cette grosse dame qui miaulait : « J'admets bien... n'admettait rien du tout. Elle reconnaissait un fait, elle l'excusait dans ses causes, elle en refusait la terrible logique. Une logique inverse... ô suprême scandale ! Douces et confortables cervelles 1 « Ma brave femme, si votre logique vient du cœur et non du cerveau, pourquoi voulez-vous que la mienne s'appuie sur les parois de mon crâne et non sur l'arc-boutant de ma sixième côte ? » Cependant, je m'expliquai :

— Le Droit ne me dit rien. Je ne serai ni avocat ni surtout magistrat. Vous me voyez sous la toque, avec la bavette au cou ? Il faut vraiment trop de candeur ou d'aberration pour faire un juge...

— Allons, allons ! reprit Mme Ladourd, ne t'en prends pas à ton père, maintenant. Si tu as fait un autre choix, dis-le. Mais y as-tu vraiment réfléchi, depuis ton bachot ?

Silence. Voilà trop d'années que j'étais habitué aux réponses mentales et tout le monde n'était pas ma mère pour deviner ce langage. Ce silence disait : « Il y a longtemps que je sais ce que je veux. La seule école où j'ai envie de m'inscrire, c'est l'Ecole de Journalisme, à Lille. A vrai dire, je préférerais entrer tout de suite dans un journal, pour me faire la main et surtout pour acquérir l'indépendance financière, source de toutes les autres. Malheureusement, je connais les opinions de mon père. Le journalisme mène à tout, à condition d'en sortir : mieux vaut donc ne point y entrer. Ou encore : Un Rezeau ne s'occupe pas des chiens écrasés. Dans cette famille qui a compté une douzaine de plumitifs, dont le grand, l'intrépide René Rezeau, un journaliste fait figure de parent pauvre. Avec la tête de cochon que l'on m'attribue, non sans quelque raison, Dieu sait dans quelle salle de rédaction je serais capable d'aller traîner mes guêtres ! Fournir des armes à cet énergumène, merci bien ! Le Droit, rien de tel pour redresser les esprits faux. Faire son Droit, ressource des incertains. Faire son Droit, comme on fait ses dents de sagesse. »

— Y as-tu vraiment réfléchi ? insistait Mme Ladourd.

Mieux valait déclarer forfait, acquérir la demi-liberté des étudiants. Plus tard, j'aviserais.

— Je vous avoue que je n'ai pas eu le temps d'y songer.

— Ah ! conclut la simili-tante, c'est gentil pour nous, ce que tu dis là.

Lors, commença la scène des adieux, compliqués de recommandations, d'objurgations et d'exclamations diverses. Je me laissai attirer contre le peignoir mauve de Mme Ladourd et ne sortit de ses bras que pour tomber dans ceux des filles, qui s'avançaient l'une derrière l'autre, pour suçoter les pommettes de l'exilé. Micou, bonne dernière et reniant un peu son sourire, ne m'embrassa pas. Tact que j'appréciai : en faire moins, dans certains cas, c'est en faire plus. Samuel se contenta évidemment du vigoureux cinq-en-cinq des garçons, mais résuma l'opinion de tous :

— Bien entendu, dès que nous serons rentrés, c'est-à-dire d'ici une quinzaine, j'espère qu'on te verra à la maison.





On m'y verra probablement. Mais ce n'est pas absolument sûr. Dans le train qui roule vers Nantes, vers Angers, il y a cette fille en tailleur rouille, plantée au beau milieu du couloir. Une Madeleine, à n'en pas douter. Age imprécis : mettons vingt ans. Elle a, sans doute par économie, conservé sa fourrure de fillette : deux putois, purement décoratifs, rejetés symétriquement par-dessus les épaules. On jurerait que ces professionnels de la saignée de lapin sont en train de lui sucer les carotides. Cœur de bouche, dessiné ou plutôt tartiné au rouge Prisunic. Du même Prisunic, entre les seins et postés là pour garder un passage trop fréquenté, Ric-et-Rac en matière plastique. Indéfrisable blonde à racines brunes. Ongles vernis, mais non assortis aux lèvres : les deux rouges se chamaillent. Le bout des doigts, lardé de coups d'aiguille. Le bout des seins presque visible sous le chemisier transparent. Le bout de l'oreille fleuri de celluloïd. Elle aussi, d'ailleurs, m'observe. J'imagine ses pensées, gratuitement : « Complet fatigué, mais bien habité. Petite gueule dure à la Kid. Un bourgeois, ce gamin-là : il a des gants dans sa poche. Un type qui n'a pas mauvais goût, qui s'intéresse à moi : si le regard pouvait mouiller, je serais trempée de la tête aux pieds. Peigné avec un clou, comme tous les novios ! » (Novio, c'est un terme que vient de lui apprendre l'auteur du roman à 3 fr. 50 qu'elle tient à la main : L' Andalouse aux yeux bleus, ou les mystères de la jalousie espagnole.) Elle tourne la tête, franchement, une fois, deux fois, trois fois... Je souris. Elle sourit. Alors ?... Jivati ? Jivatipa ?

Non, je n'irai pas. Certes, ce n'est pas Micou qui m'empêche d'y aller. Micou ne m'est rien. Serait-elle mon œil qu'un satellite de cette médiocrité ne saurait l'empêcher de briller. Les satellites, pour une femme comme pour un astre, ça fait plutôt honorables, ça donne une idée grandiose du Créateur. Je n'irai pas... Mais, si je n'y vais pas, bien que le tailleur rouille vienne de se retourner pour la quatrième fois, c'est uniquement parce que j'ai un sentiment très vif de la décence. Appelez cela comme vous voudrez, moi, j'appelle cela de la décence. La nuit va bientôt tomber et hier, à pareille heure, j'étais sur la falaise.





V

Je le connais bien, ce pied-de-biche. Je le connais, ce prieuré de Saint-Lô. Quand nous habitions rue du Temple avec grand'mère, avant le retour de Madame (le premier retour, car nous sommes, hélas ! menacés d'un second), je passais devant la grille tous les matins en allant à l'école, et la sœur tourière se méfiait de mes traîtreux coups de sonnette. Je la vois encore, coiffe au vent et rosaire bruissant, crier derrière mes galopades : : « Je vous tirerai les oreilles, petit vaurien 1 »

Si étonnant que cela paraisse, cette tourière n'a pas changé. Je croyais pourtant que la Règle imposait aux sœurs grises (comme aux gendarmes) de fréquents changements d'affectation. Elle a beaucoup vieilli, mais la verrue cicéronienne qui orne son nez ne permet pas le doute. Elle m'ouvre la porte avec un empressement froid, économise ses mots en me saluant du menton et, sans même me demander mon nom, me précède dans le silence, poussant devant elle sa cuirasse d'amidon et cet excès de jupes qui rase le sol et lui cire le talon. Nous débouchons bientôt dans le jardin, ratissé au peigne fin, planté de tilleuls aux branches régulières comme des candélabres. Des groupes discrets, qui chuchotent à peine, y déambulent lentement. La tourière s'arrête et, toujours avec le menton, me désigne un banc.

— Votre frère est déjà là, dit-elle.

Elle s'éloigne dans un murmure d'étoffe. Mon frère ? Lequel ? Et pourquoi ? Fred, sans doute, soumis à la même formalité pieuse. Mais comment l'a-t-elle deviné ? l'a-t-elle reconnu ? Etonnante sagacité conventuelle, précision du regard aiguisé à l'abri des cornettes ! Cependant j'examine le dos rond, les tempes plates pourvues de grandes oreilles et de crin noir. Le nez, toujours tordu à gauche et traversé de petits reniflements inutiles, oscille à trente centimètres des derniers mots croisés de Renée David. Sacré vieux Frédie ! Ni lui ni moi, ni aucun Rezeau, n'avons jamais été démonstratifs, mais lui et moi, tout de même, nous avons été assez alliés pour être un peu frangins. Une petite chaleur glisse le long de mes veines.

— Hé, la Chiffe !

Ferdinand se retourne, mais ne tique pas. Ce n'est pas le genre de garçon qui s'étonne facilement, mais j'aurais aimé trouver une brève lueur dans ses prunelles, noyées d'ennui sous l'arc affaissé des sourcils. Il ne se lève pas, se contente de me tendre une main molle, comme s'il m'avait vu la veille.

- Salut, fait-il. Décidément, ce n'est pas une retraite, c'est un rallye de famille. Il y a aussi Max Bartolomi et ce petit nabot d'Henri Torure.

Puis il s'étire, pointe un bout de crayon mâchonné vers sa grille.

— Tu parles d'une vache, reprend-il. Remplit les lavabos et vide les baignoires, en huit lettres... Je te le donne en mille.

Je retiens sur le bord de mes lèvres une foule de questions importantes. Comme jadis, il semble bien qu'il n'y ait point pour cet indifférent de questions importantes, hormis les futiles. Gras, luisant, bien tenu, mais avec cette négligence de cravate et de boutons qui trahit son homme, mon frère n'a plus rien du maigre chacal d'antan. Il ferait plutôt dogue de parade, paisible et sans abois. Il tire la langue, la fait claquer, triomphe.

— Eh bien ! mon petit père, c'est entracte !

Je souris, je le retrouve, toujours très Chiffe, satisfait de la minute et insouciant de la suivante, installé dans le provisoire. Entracte ! Cet entracte de trois ans ne l'a point changé. Le rideau bouge et il n'en sait rien. Je ne le trouve guère préparé pour le second acte. Tandis qu'il bâille, je lui souffle :

— Tu sais qu'ils reviennent ?

— Oh ! d'ici là...

Mais, soudain, il reprend, tout à trac :

— Il s'en est passé des choses, depuis leur départ !

Va-t-il se déboutonner, enfin ? Va-t-il se souvenir ? J'aimerais savoir, s'il le sait, ce que sont devenus les Vadeboncœur, Traquet et autres précepteurs. J'aimerais savoir ce qu'il pense aujourd'hui de la pistolétade, de la belladone et du petit bain d'Ommée. J'aimerais parler du bon vieux temps... Disons : de l'époque héroïque, de cette excitante jeunesse, mieux vécue que cette banale adolescence, de cette bagarre, après tout soldée par une espèce de victoire. Mais non, Fred ne veut pas s'en souvenir. Il ne m'expliquera rien, ne m'apprendra rien que d'insignifiant. On mange bien chez la tante Bartolomi. Cropette a été reçu au bac avec la mention très bien. Lui, Fred, chausse maintenant du 44, comme feu Marc Pluvignec, frère de notre mère. A propos des Pluvignec, grand-père vient de lui envoyer cent balles malgré son échec à Navale. (Il a de la chance, car moi qui viens de réussir mon bac, je n'ai même pas reçu une lettre de l'ex-sénateur. A propos de galette, M. Rezeau est horriblement chien : jamais un sou d'argent de poche. Ça la fout mal, le dimanche, quand Fred sort avec ses copains. A propos de copains, Max Bartolomi ne vaut pas tripette. Il est pourtant très drôle...

— Tu sais, enchaîne hardiment mon frère, que l'Oncle est mort.





L'Oncle, avec un grand 0 pour le différencier des nombreux autres, c'est René Rezeau, cela va de soi. Bien entendu, je n'ignore pas qu'il est mort, je l'ai même appris grâce à une lecture spirituelle du supin, qui a résumé durant une heure sa vie et son œuvre et terminé son homélie en me souhaitant publiquement de lui ressembler.

— Je suis allé à l'enterrement, avec Max. La tante m'a fait tout exprès revenir de Nantes. L'Oncle était mon parrain, et je représentais Papa, à titre d'aîné.

A titre d'aîné, Fred se rengorge. C'est une distinction qu'il revendiquera toujours et ne légitimera jamais, exactement comme M. Rezeau parle de son autorité. Mais voilà ce fameux aîné qui change de ton, se claque les cuisses et pouffe, sans se soucier de la retenue qu'impose le décor.

— Ce que nous avons pu rigoler, ce jour-là !... Max !... Tu le reconnais, c'est ce grand type qui a l'air empalé sur sa colonne vertébrale... Le pot à tabac, près de lui, c'est Henri. Amène-toi, Max, et raconte à mon frère le coup des « dernières paroles ».

Les cousins s'approchent. Cousins... la généalogie m'apprend qu'ils sont tels et, de ce fait, bons à tutoyer. Dans la rue, je leur aurais donné du monsieur. Ces étrangers, je les ai vaguement aperçus une fois, lors du jubilé du défunt. Ils portaient alors la culotte courte. Aujourd'hui, longue perche et courte massue, ils s'avancent avec dignité en surveillant leur pli de pantalon. A trois pas, ils stoppent, singent un garde-à-vous. Puis ils me serrent la main avec la fausse bonhomie de rigueur, et Max, tout de suite lancé, débite sa petite histoire.

— Oui, figure-toi que la veille de l'enterrement, à Angers, j'étais dans l'escalier de la maison mortuaire, lorsque est arrivé le reporter du Petit Courrier un débutant, timide et très impressionné par l'importance des gémissements et la dimension des premières couronnes. Il n'osait s'approcher de personne et, finalement, par hasard, s'est adressé à moi : « Monsieur, je suis chargé de faire un article nécrologique. Une colonne au moins, à la une... Ne pourriez-vous pas me donner quelques indications, me citer un détail, une parole inédite... Je suis au Petit Courrier depuis huit jours et je ne voudrais pas manquer cette occasion... » J'allais l'envoyer sur les roses, quand une inspiration m'a traversé et je lui ai dit, d'un air dolent : « Je ne suis que le neveu et je n'ai pas assisté aux derniers moments... Mais, si ça peut vous être utile, il paraît... on m'a dit... que peu avant de mourir il avait répété le mot de Barrés : « Mieux vaut une belle mort qu'un bel enterrement. » Là-dessus, je lui fais un petit laïus, j'enveloppe la chose, je noue la faveur. Ah ! mon ami ! Le type jubilait, griffonnait, trépignait de joie. « Historique, monsieur, historique ! Merci beaucoup. » Et le lendemain, dans le Petit Courrier, toute la phrase en manchette ! Et les tantes qui murmuraient sous des voiles longs comme ça : « Ça n'est pas vrai, il n'a pas dit ça. » En effet, il avait dit, le pauvre, une heure avant la fin : « Si seulement je pouvais pisser un peu, ça me soulagerait bien. » Le comble, ç'a : été la péroraison de l'évêque, qui avait dû lire le journal avant de monter en chaire. Sa Grandeur, en les roulant comme d'habitude, nous a laissé tomber : « ... et dans son humilité prrrofonde, ce grrrand homme mourrrut en murrrmurrrant : Mieux vaut... »

Max plie en deux son double mètre, s'esclaffe. Fred, d'un pouce enthousiaste, déporte son nez vers la gauche. Henri Torure reste réticent. Je ne sais pas pourquoi, mais je comprends son malaise. Il est plus facile de se moquer d'un vivant que d'un mort. Je me suis gaussé, naguère, de la vénération dont la famille entourait sa « brosse à reluire » et je ne vais certainement pas changer de camp. Mais si les respectueux passent du côté des rieurs, je préfère ne plus être ni l'un ni l'autre. Ce Max, qui a cessé de rire, mais continue à gloser au sujet du « vieux crabe », c'est le même Max qui doit se fourrer les pouces aux entournures du gilet quand un quidam lui demande s'il est bien le neveu de l'académicien. Les vins d'honneur de la famille commencent à tourner au vinaigre, mais dans cet état ils serviront longtemps à conserver les cornichons.

— Riez, riez, dit Henri, presque agressif. La disparition de l'oncle n'en reste pas moins une grande perte. Depuis sa mort, la famille se décompose.

— Non, rétorque Max, elle se modernise. Nous étions vraiment trop vieux jeu.

N'intervenons pas. Cette discussion, d'ailleurs vite éteinte, ne m'intéresse pas. Au fond, tous deux sont bien de la même couvée et séparés par de simples nuances de caractère. Max ignore qu'il est dans la bonne tradition : celle du dénigrement interne, que nous avons toujours pratiqué et qui n'a rien à voir avec la révolte. Se moderniser, pour lui, c'est secouer le cocotier, se débarrasser des personnes périmées, non des principes ni des apanages. Ce n'est pas s'installer dans de nouvelles positions, mais dans de nouvelles places. Au fait... j'en connais un autre, sous ma peau, qui s'est aussi opposé à des personnes et qui éprouve soudain l'impression d'avoir frappé à côté. Impression fugitive, du reste, vite effacée par le souvenir de mes défis. Au surplus, une soutane traverse le jardin.

— Tout le monde est arrivé. Je crois, messieurs, que nous pouvons nous rendre à la chapelle.





En voilà pour une semaine. Du Guide de la Bonne Retraite à la Méthode de Mgr Clairsaint, en passant par les Exercices de saint Ignace, nous connaissons l'affaire. Ces trois années de collège n'ont été qu'une longue retraite. Messe quotidienne, prières avant et après l'étude, avant et après chaque cours, avant et après chaque repas, chapelet pendant le mois de Marie, salut pendant le mois du Sacré-Cœur, billets de confession, cours d'instruction religieuse, lectures spirituelles. Chaque dimanche, le grand jeu : messe de communion, grand-messe, vêpres, salut et complies. Dix jours de retraite pour tout le monde. Retraite des communiants. Retraite des bacheliers. Enfin, avant la dispersion, grande et suprême retraite des philos, prêchée par ce fameux Mgr Clairsaint, spécialiste du genre et de la vocation obtenue à chaud... Non, vraiment, je n'éprouvais pas le besoin de subir ce nouvel assaut de rabâchages. Quelle efficacité particulière peuvent-ils avoir sur trente fils de famille qui ont appris par cœur l'Apologétique et qui se trouvent là, parce que leurs parents les y ont envoyés, parce que cela se fait, parce que les jeunes gens ont besoin du prédicateur comme du maître à danser ou du professeur d'escrime ?

— Quel pif ! murmure Max, lorgnant le révérend qui monte en chaire, précédé par son nez.

— Don du Seigneur, en cinq lettres ? s'enquiert Ferdinand.





En voilà pour une semaine. Fred installe ses mots croisés entre deux pages de la méthode qu'on vient de lui remettre. Max finira par écrire des vers sur la couverture. Sauf Henri et deux ou trois volontaires qui entretiennent le ronron de la pieuse mécanique, chacun suppute le nombre d'heures qui le sépare de l'office de clôture. Pour ma part, je médite vaguement. Non, certes, selon les plans de cette méditation dirigée, pour moi trop proche de la méthode Coué. Mais selon mes directions particulières qui sont, alternativement, parallèles à la route de Damgan ou à celle de La Belle Angerie !





La Belle Angerie l'emportera. Il est vrai que tout le mérite en revient à cette carte postale qui représente précisément le « château » et au dos de laquelle M. Rezeau a griffonné ces lignes :

« Mes chers enfants,

« Brusquant notre retour, nous sommes arrivés hier. Comme je n'aurai pas ma nouvelle voiture avant mardi, je ne puis aller vous chercher. Prenez dimanche soir le car de Soledot. Vous ferez à pied le dernier kilometre. Bonne retraite et à bientôt. Rezeau. »





VI

COMME nous arrivions à la barrière blanche, la pluie et la nuit tombèrent en même temps. D'ordinaire, les pluies craonnaises sont hypocrites, faites de froides et lentes pulvérisations qui délayent à la longue les glaises les plus compactes. Mais cette ondée, en quelques secondes, fit crépiter les feuilles mortes, remplit la double rangée d'ornières du chemin, transperça nos imperméables. Le vent s'éleva, nous poussa de biais, essaya de nous chasser comme il chassait les corbeaux de la prairie, les déportait, désarticulant ces grands accents circonflexes prêts à tomber sur les voyelles du patois local. A son gémissement particulier, je reconnus le chêne de saint Joseph ; puis, à l'onctuosité de la boue, l'allée des platanes. Malgré l'averse, je fis un saut jusqu'à l'un d'eux et je passai la main sur le tronc, à hauteur d'homme. Mais je ne trouvai l'un de mes V. F. du temps passé que vingt centimètres au-dessous, et cela m'apprit combien j'avais grandi. L'inscription s'était élargie, s'était entourée de bourrelets...

— Idiot, tu t'amènes ? cria Fred.

Je le rejoignis à dix pas de la maison, dont les girouettes tournaient à plein régime et dont les gouttières se gargarisaient bruyamment. La porte du perron était verrouillée et la lanterne d'accueil traditionnellement destinée à guider les hôtes nocturnes n'avait pas été allumée. Mais les persiennes de la salle à manger dressaient deux peignes de lumière. Je les secouai violemment.

— Eh bien, quoi ! Vous ne pouviez pas faire le tour ? cria une voix péremptoire, jamais oubliée.

Et la porte d'honneur, après trois reculs de targettes et un long grincement de serrure, s'ouvrit sur ce nouveau cri du cœur :

— Je vous en prie, ne vous secouez pas comme des chiens mouillés.





Elle, je veux dire notre mère, brandissait très haut la grande lampe à pied de marbre vert dont l'orbe de clarté lui semblait réservé. Lui, je veux dire notre père, blanc de sourire et de moustaches, les paupières fripées et papillotantes, chiffonnait sa serviette entre ses doigts. L'autre, je veux dire notre frère, se tenait en retrait, long et discret, si long et si discret qu'il m'apparut démesuré comme l'ombre d'un pieu au crépuscule.

— Essuyez vos pieds, fit-Elle.

— Entrez, entrez, mes enfants ! fit-Il avec une réticente allégresse.

— Bonjour, fit l'Autre, employant cette voix nouvelle qui avait changé d'octave, mais non de timbre.

Nous ne fûmes pas baisés sur le front, nous n'eûmes pas droit à la petite croix que notre père traçait jadis avec le gras du pouce et notre mère avec la pointe de l'ongle. Sans doute, avions-nous passé l'âge. Le trio, dans l'ordre précité, nous tendit trois mains, ornées de trois chevalières d'or aux armes de la famille. La dernière, celle de Marcel, fit loucher Fred, héritier présomptif.

— Oh ! s'étonna-t-il.

— Prime pour la mention très bien, daigna expliquer Mme Rezeau dans cette langue économe qui traduisait par de légères inflexions le mépris que lui inspirait l'échec de Fred et la condescendance qu'il convenait d'adopter envers ma pauvre mention bien.

Le vent secouait la porte, dont Madame Mère, de sa main libre, repoussa les targettes, une à une. Nous retirions déjà nos imperméables quand, jaillie de la porte de la cuisine, déboula soudain dans nos jambes cette sorte de bonne vieille chienne en jupons, qui nous palpa, nous huma, nous accabla de mamours poilues et de rauques interjections. C'était la vieille Fine, notre sourde-et-muette. Comme je ne comprenais plus rien à son finois, à ses gestes et à ses onomatopées, je ne sus que l'embrasser. « Bonne leçon pour les messieurs-dames ! » murmurait en moi ce souffleur qui ne perd jamais ses droits. Bonne leçon pour moi, aussi. Pauvre chère vieille Fine à qui je n'avais jamais pensé ! Voilà qu'elle disait... Mais oui, le finois me revenait peu à peu... Cette vive rotation de l'index autour du menton : souvent. Ce coup de paume dans le front : penser. Ce retour de l'index au creux de ma poitrine : à vous. Ecœurée par ces basses effusions, Mme Rezeau haussait les épaules, nous tournait le dos en grinçant :

— Elle n'est vraiment plus bonne à rien. Elle était déjà sourde, maintenant elle commence à ne plus y voir. Dès que j'aurai trouvé une autre bonne, j'enverrai Fine à l'hospice.

— Oui, précisait mon père avec une candeur féroce, depuis quarante ans qu'elle sert la famille, elle a bien mérité de se reposer.

— Il ne fait pas chaud dans ce couloir, conclut Marcel. Si nous achevions de dîner...





Cinq minutes plus tard, nous achevions en effet de faire honneur au menu, toujours spartiate, de La Belle Angerie. Après la soupe aux poireaux et les œufs à la coque, Fine, se cognant à tous les angles de table et servant presque à tâtons, apportait le compotier chargé de cinq demi-poires. Mes yeux commençaient à se réaccoutumer aux bienfaits du pétrole. La grande tapisserie, orgueil de la famille, pourrissait lentement entre des boiseries friables, offrant aux mites la grelottante idylle d'Amour et Psyché. Les peintures écaillées, le dallage verdâtre, les meubles ternis par l'humidité, les appliques rongées de vert-de-gris et les landiers dévorés par la rouille hurlaient à l'abandon. En ces provinces du brouillard, comme sous les tropiques, tout se délite très vite, tout devient salpêtre et champignon. L'air même semblait corrompu et la lampe incapable d'offrir aux murs autre chose que des plaques de lumière moisie.

Le protocole n'avait pas été respecté. M. Rezeau trônait à la place du chef de famille, en face de Madame. Mais Marcel était assis à la droite de Dieu, je veux dire : de la précédente personne. Fred et moi avions échoué aux bouts de table. Mince détail, mais symbolique. Aveu et préface de la nouvelle politique. Ainsi mieux placé pour me taire et observer, je laissais mes regards aller de l'un à l'autre. Lui n'avait pas sensiblement changé : il était seulement plus effondré, plus voûté, vraiment vieillard et surtout soumis jusqu'à la racine du poil, devenu complètement blanc, sans doute en guise de drapeau. Elle non plus n'avait pas changé, sauf de peau. Ni empâtée, ni desséchée, ni ratatinée en pomme de reinette, cette peau. Mais craquelée, fendillée à la mode des poteries d'art et laissant déjà quelque crasse s'y inscruster. Moins agressif, le menton n'annonçait plus guère les méchancetés que ses lèvres semblaient mieux retenir. C'était désormais la garde, la pointe du dernier carré. La patte d'oie se divisait en cinq branches comme la main, et le regard, faute de mieux, partait encore comme une gifle. Mais quelle était donc cette petite lueur brasillant par instants au fond des prunelles vertes ? Quelle était donc cette petite lueur — satisfaite, intéressée, amusée... je ne saurais dire — qui les illuminait pendant quelques fractions de seconde, quand elles se posaient sur Marcel ? Ainsi les inventeurs (pendant des heures, eux, et avec de plus lourdes complaisances) arrêtent-ils leur regard sur leur grand œuvre, mortel ou bienfaisant, bombe au phosphore ou fil à couper le beurre. L'autre ne s'en occupait pas ou ne s'en doutait pas. Il existait, il était tout lui-même, il respirait toute la pièce, il nous ignorait avec une superbe discrétion, il occupait largement son silence. Ce type parlait avec les épaules, sans les hausser, et de toute évidence ne supporterait même plus ce genre de discussion le jour où ces épaules seraient complétées d'épaulettes. Fils de sa mère, délibérément et par choix plus que par vocation. Fils de sa mère plus qu'elle n'était mère de ce fils et, comme tel, moins sûr de ses combats que de ses annexions, de ses droits que de ses privilèges : ce qui est, au demeurant, une fort belle définition du bourgeois. Fort, en un mot, fort comme l'inertie du mouvement et ne tenant de son père qu'une once de soumission, sous la forme d'une soumission à sa propre force, canalisée une fois pour toutes entre l'écluse de l'intérêt et l'écluse du principe. Mention très bien pour toute la vie et en toutes choses, myopie comprise. Excellent Cropette ! Comme je le pénétrais bien, maintenant, son air pénétré !

— Alors, fit soudain M. Rezeau, tu t'es décidé, mon gros, tu fais ton Droit, tu suis les traces de ton père ? Je suis content, je suis bien content de te voir si raisonnable.

Je faillis sursauter. M. Rezeau se pourléchait et, sans plus de manières, plantait un dernier chicot dans sa demi-poire. J'avalai un morceau de la mienne, en éprouvant l'impression d'avaler un bulletin de vote au pays de la liste unique. Ma « décision » était du même ordre. Mais à l'inconscience succédait la mauvaise foi.

— Ça m'étonne, disait notre mère. Généralement, il ne sait jamais ce qu'il veut.

Négligente, elle se mit à peler sa demi-poire, embrochée au bout de sa fourchette, en tira de fines épluchures et la coupa en six morceaux qui, un par un, s'en furent périr au même endroit de la bouche, un peu à gauche, sous la dent d'or. Cette exécution terminée, Mme Rezeau laissa tomber cette seconde appréciation, toujours négligente :

— Et je ne parle pas de Ferdinand... Celui-là sait peut-être ce qu'il veut. Mais, ce qu'il veut, c'est ne rien faire.

— N'exagérons rien, tout de même, protesta faiblement notre père.

Une simple pression de la prunelle le réexpédia dans son assiette, d'ailleurs vide. Puis Mme Rezeau, définitivement négligente, se mit à parler de timbres antillais avec Marcel, de tarifs maritimes avec Marcel, du dernier article du Figaro avec Marcel, tandis que celui-ci, d'un bras condescendant, réglait la circulation de la carafe d'eau. Agacé, je me souvins de certain exercice, j'essayai la pistolétade. Peine perdue 1 On ne jouait plus. Il ne s'agissait plus de jouer, mais de déjouer. Le regard de Madame Mère se fit aérien, léger comme phalène, papillonna devant le mien, monta au plafond, alla se brûler du côté de la lampe et revint se poser doucement en face d'elle sur la corolle de cristal de son verre, où il se métamorphosa soudain, pour repartir droit devant lui, raide comme balle, accompagnant la voix qui décrétait :

— Allons nous coucher. Vous connaissez vos chambres... Je suis fatiguée. A demain.

Vous connaissez vos chambres !... Elle nous parlait ainsi qu'à des invités ! Elle s'éloignait, sur une simple inclinaison de tête. Elle ne jugeait même pas utile de tirer sur la longe de son seigneur et maître, qui se levait précipitamment, qui bredouillait encore plus vite :

— Nous sommes fatigués. Bonne nuit, mes enfants ! N'oubliez pas votre prière du soir.

Marcel, lui non plus, ne jugeait pas utile de nous épier. Indifférent à nos réactions, il repoussait sa chaise, nous lançait un « bonsoir » très creux et se hâtait, à larges pas lents, de rattraper sa mère pour lui prendre des mains la lourde lampe à pied de marbre vert.

— Elle les a bien mis dans sa poche, la vieille ! murmura Fred, sidéré.

C'est alors que je m'aperçus qu'ils nous laissaient froidement dans la nuit. Mais ce détail me servit. Là-bas, au bout du couloir, au bas de l'escalier, Mme Rezeau, ne nous voyant plus et ne se croyant plus visible, laissait tomber ses épaules, se tassait, s'accrochait au bras de son benjamin. Trahis par un écart de lumière, ses cheveux avouèrent un instant leur métal : beaucoup d'aluminium dans ce laiton. La vieille ? Depuis dix ans que nous disions « le vieux », elle n'avait pas mérité l'adjectif, pire que le « Folcoche » périmé. Ces cheveux blancs, ce refus d'une petite bataille de prunelles et notre élimination même qui était un refus d'un plus grand combat... oui, la vieille ! Adopté.





Adopté sans enthousiasme. Je ne suis plus d'âge à charger les sobriquets d'un sens magique. Je sais aussi que les règnes séniles sont les plus longs et les plus durs. Le grand-père est toujours gaillard, l'arrière-grand'mère continue à s'éteindre. Notre mère ne fait qu'entrer dans cette interminable vieillesse des Pluvignec, famille de sarments. Cette vieillesse-là n'abdiquera jamais. Au surplus, il y a quelque chose qui ne va pas. De mon côté. Ma fureur, qui m'apparaît légitime, m'apparaît aussi futile, ou lointaine. Je pense peut-être : superflue. On ne vit pas deux fois le même grand amour. Serait-il impossible de revivre une grande haine ? J'essaie de croire que le mépris l'a remplacée. J'essaierai vainement de m'en persuader et vainement de m'endormir, recroquevillé sous les maigres couvertures de mon lit, dans ma chambre sans feu. Je ne me retrouve plus, je m'étonne. Je m'indigne à la fois de cette absence et de cet étonnement. Je compare et je m'indigne aussi de ces comparaisons. Est-il possible que vivent sur cette terre des êtres aussi différents, aussi radicalement opposés que celle-ci et celle-là ? Celle-ci : l'ex-Folcoche. Celle-là : Micou. Folcoche et Micou, vinaigre et sirop, vipère et colombe, ma mère et ma... Ma rien du tout, pour bien dire. O précieux rien du tout ! Lèvres sans dent d'or ! Azur de layette 1 Pourquoi faut-il que mon souffleur ricane : « Alors, Brasse-Bouillon, ce sont les litanies de la Vierge que tu récites ? »





VII

LE photographe de la sous-préfecture sort de chez nous. Mme Rezeau n'est pas satisfaite.

Elle aurait voulu être photographiée debout, au centre du cliché, son mari à sa droite, ses enfants à ses pieds. Mais il paraît que cela ne se fait pas quand lesdits enfants sont devenus des jeunes gens. Elle aurait dû s'y prendre plus tôt. Il lui a fallu s'asseoir sur une bergère... Une bergère ! L'un des grands Dagobert du salon faisait plus digne, plus Rezeau, mais il était trop haut. Mme Rezeau a donc été obligée de s'asseoir, tandis que nous l'entourions de nos quatre « statures moyennes ». C'est ainsi que nos arrière-neveux la contempleront, avec attendrissement, sans se douter que l'opérateur s'est permis de lui rabaisser quatre fois le menton et de lui réclamer une douzaine d'essais avant de confier au gélatino-bromure son bienveillant sourire. Quant à la tapisserie de l'Amour, qui a servi de toile de fond, je gage qu'ils la croiront sur parole. Tant pis ! Ils apprendront peut-être un jour que groupe et entente ne sont pas synonymes, que le p'tit oiseau est souvent une pie-grièche, quand il ne s'agit pas d'un corbeau. Enfin, c'est fait, nous serons encadrés ou couchés dans les albums de famille. Après tout, il était temps, il était grand temps, et c'est miracle que cette fantaisie ait brusquement semblé indispensable à notre père. Le vieux doit le sentir confusément : ce cliché est le premier et le dernier du genre. Jamais plus nous ne serons réunis, au complet. Notre définitive diaspora commence.





Le photographe nous a précédés de dix minutes : on distingue nettement dans la boue de l'allée des platanes la trace de ses pneus. Il pleut toujours. Cette fois il pleut selon l'usage : moitié pluie, moitié brouillard, la bruinasse lessive les parmélies le long des troncs, s'acharne sur la statue de saint Aventurin, lui prodigue la goutte au nez. Nous marchons tous les quatre vers la route, vers l'arrêt du car. Tous les quatre, dont trois sont en partance vers des directions différentes. Tous les quatre, ces quatre hommes qui totalisent maintenant une assez jolie puissance musculaire et que dirige, du haut de sa fenêtre, le toujours négligent regard d'une seule femme. Car Mme Rezeau ne nous accompagne pas : elle est fatiguée, elle est encore fatiguée. Elle inaugure cette fatigue politique, qui remplira les lettres de notre père et les transformera en bulletins de santé, cette fatigue qui déjà l'a contrainte à écourter notre séjour, à nous renvoyer à nos chères études au bout de quarante-huit heures, à nous dire adieu d'un simple geste.

— Après une si longue séparation, j'aurais voulu vous garder plus longtemps...

Seul, M. Rezeau parle, ou soliloque, ou s'excuse, à notre choix. Il a retrouvé sa vieille peau de bique pelée et jeté par-dessus un ciré de chasse au gibier d'eau. Son vieux chapeau de campagne, le pétase (qui l'attendait dans le grenier à insectes), fait gouttière comme jadis et lui inonde la moustache. Il tient à la main son parapluie qu'il a oublié d'ouvrir. Tandis qu'il continue à parler et que personne ne l'écoute, je sens le bout de ce parapluie qui se pose sur mon épaule, comme s'il voulait m'armer chevalier.

— Remarque bien que... Cette fois, c'est Marcel qui est le plus à plaindre. Comme je suis nommé à Segré — ce qui va me permettre d'habiter ici — Ferdinand, à Nantes, et toi, à Angers, ne serez pas trop éloignés de nous. Mais Marcel, à Versailles, sera bien isolé. Je sais qu'il pourra de temps en temps passer son dimanche chez ses grands-parents, à Paris. Je doute qu'ils lui soient d'un grand secours.

Un éternuement sonore traverse le grand nez de Fred. M. Rezeau tire son mouchoir, le pose sur sa bouche, ne parvient pas à imiter son fils et se contente finalement de se moucher pour se débarrasser des picotements qui lui chatouillent les sinus. Puis il décide d'ouvrir son parapluie et se remet en marche. Ses bottines à boutons, qui se ressemellent de boue, traînent dans les flaques. Le pépin haut, il ricane doucement.

— Plus bons à rien, les Pluvignec. Depuis la mémorable veste que ton grand-père a ramassée aux dernières élections, ils se sont complètement retirés, ils vivent en robe de chambre et se découvrent une maladie par jour. Je m'inquiète beaucoup de la gestion de leur fortune.

Nous croisons Barbelivien. Lui aussi est entré dans l'âge trop mûr : on dirait qu'il a du mal à soulever ses sabots. Décidément, serviteurs, idées, fortune, parents, et même ces chênes, et même ce chemin ridé d'ornières, tout sent le vieillard, tout me donne envie d'aller essayer ailleurs ma jeunesse et mon insolence, ici déplacées. M. Rezeau agrippe mon bras.

— En ce qui te concerne, je suis très embêté. Cet idiot de Ladourd s'y est pris trop tard, paraît-il. Il n'y a plus aucune chambre libre aux internats de la Faculté Catholique. Il va falloir que tu loges en ville, chez une dame Polin, qu'il recommande. A propos de Ladourd...

Voici la barrière, qui fut blanche, voici la route goudronnée à qui la pluie prête les grâces luisantes d'un huit-reflets et qu'une bouse, rétive au délayage, orne de sa cocarde. Salive avalée, Papa continue :

— ... brave homme, très serviable...

C'est drôle, mais quand j'entends ce mot dans la bouche de l'un des nôtres, il sonne exactement comme le mot serviette et donne l'impression d'être aussi facile à jeter dans le sac à linge sale.

— ... s'y connaît bien en affaires, te donnera d'excellents conseils, lui délègue mes pouvoirs. Mais, avec les petites... hein, pas d'histoires ! Nous aurons l'œil.

Inutile de répondre. Nous sommes arrivés. Nos valises tombent sur le bas côté et nous restons bien sages, silencieux, alignés comme des boutures de la même espèce. Notre père a usé sa provision de salive. Quant à nous, les trois frères, nous n'avons rien à nous dire, pas plus au départ qu'à l'arrivée. Boutures de la même espèce, peut-être, mais greffées de trois façons, indifférentes à la variété voisine. Nous nous ignorons. Voici l'étonnement, toujours proche chez moi de l'indignation, qui commence à me travailler : hormis le nom et cette vague ressemblance du menton, quel signe nous est commun ? Quelle joie, quel sentiment, quel goût et quel but ? Nous sommes habillés de la même façon, nous mangeons la même chose, nous employons la même langue, mais cette solidarité de l'étoffe, de l'appétit et de la syntaxe, tous les hommes de ce pays la partagent avec leurs pires ennemis. En fait, nous n'avons aucune solidarité réelle et c'est exactement ce que notre mère a voulu, ce pour quoi elle nous a dispersés, divisés, ce en quoi elle nous a diminués.

— Allons, au revoir, mes enfants.

Distribution de moustaches mouillées. Poussif, patouillard de Bocage, le car s'approche en aspergeant les haies.





Je ne tournerai pas la tête. Je sais bien que les moustaches frémissent et que le parapluie a du mal à rester droit au-dessus du pétase. Pour la dernière fois, je l'aurai revu dans cette ruine mouillée, dans ce cadre qui lui convient et qui le résume, le pauvre homme ! Qu'il aille décoller ses quintuples semelles de boue sur le grattoir, avant de monter aux ordres : sa prochaine épître sera certainement sèche, nette, catégorique. Il ne saurait jamais être que par lettre, loin de nous, ce qu'il ne peut être en notre présence : le chef de famille.

Mais ne nous apitoyons pas trop sur son sort. Il y a des natures qui aiment la dictée. Ce n'est pas du tout mon cas. Or je m'aperçois : primo, que je ne sais plus aussi bien jouer du bec et des ongles ; secundo, que ma virtuosité passée ne m'a pas servi à grand'chose. En somme, cette enfance, dont je suis encore très fier, s'est achevée sur un fiasco qui m'a très abusivement paru une victoire. Ce ne fut pas même une victoire « aux points ». En obtenant de quitter La Belle Angerie et d'être envoyé au collège, j'ai laissé le champ libre à ma mère. Elle a rebâti une nouvelle forme d'empire, plus hypocrite et plus sûr. Ai-je tout à refaire ?

— Tu as vu, au fond du car ?...

Je me retourne. Fred, qui occupe le siège placé derrière moi, cligne de l'œil. Marcel soulève une paupière et se replonge dans La Science et la Vie. Je reconnais le curé Létendard, recteur de Solédot, qui va sans doute rendre visite à son collègue de Vern et somnole au-dessus de son bréviaire. Mais je ne reconnais pas les paysans qui occupent les fauteuils de moleskine et qui ne s'empressent pas de saluer comme jadis.

— A côté du curé..,

A côté du curé, il y a une bonne grosse fille en manteau vert-épinard et chapeau de paille à ruban bleu, surchargé de cerises vernissées. Les cahots font tressaillir son poitrail, les virages n'arrivent pas à déporter cette masse de lard rose. Elle me dédie un sourire qui doit avoir vingt ans, mais qui en paraît trente. Béat plus que benêt, ce sourire, et tout empreint d'une vague complicité. Seuls, les yeux jaunes me permettent d'identifier la fille. C'est Madeleine, devenue la lourde à manier, la lourde à marier classique des fermes craonnaises. Jolie conquête, ma foi ! encore qu'à l'époque elle ait eu comme ses pareilles sa période mince, sa gentillesse canaille de bicarde. Jolie conquête, analogue à toutes les autres ! Saluons d'un coup de menton protecteur et faisons bien vite face en avant. La négligence, on vient de nous apprendre les vertus de la négligence. Je me retourne une seconde fois pour être bien sûr de ne pas m'être trompé. Autre petit salut. Mais oui, ma grosse, on se souvient. On était jeune en ce temps-là ; jeune et pas difficile, comme toi. Enfouis bien ce secret sous vingt centimètres d'axonge. Confie-toi, ma plantureuse, à quelque gars accoutumé à soulever les pochées de cent livres et, surtout, n'apprends jamais que nous avons poussé la bonne grâce jusqu'à t'idéaliser quelque temps, jusqu'à faire de toi le prototype des agréables pécheresses. Ah 1 le niais, que tu déniaisas, ma niaise 1

— Au moins, insiste Frédie, ils mettent du beurre dans la soupe, à La Vergeraie.

Et toi, de l'huile sur le feu, mon salaud ! A gifler, le frangin ! C'est une manière de dire : « Tu as baissé. Tu ne m'excites plus. » Comment s'exciterait-il sur ce que je suis ? Il n'est même plus mon témoin. Nous sommes tous de bons bougres en train de nous demander quel jeu nous allons jouer et quelle chandelle nous planterons dans le bougeoir. Mon prestige est tombé à zéro dans ces parages, et j'ai hâte de les fuir. Répondons, du coin de la lèvre, histoire de sous-entendre des tas de choses :

— Et dire que nous avons fait l'amour avec ça, jadis !

Puis taisons-nous et dégustons ce « jadis », invraisemblable comme une sucette dans une bouche de dix-huit ans. Je respirerai quand ils seront partis, messieurs mes frères, l'un vers Nantes et l'autre vers Paris. Je ne les accompagnerai même pas à la gare. Bon vent ! Ma fraternelle sollicitude, toute dévouée à l'honneur de la famille, a sa petite revanche à prendre, sur l'heure, du côté de la maison Ladourd.





Petite, en effet, la revanche. « Micou ? Elle est chez le dentiste », piaulera Suzanne de sa voix de mouette, sur le pas de la porte. Je n'aurai plus qu'à filer à la Santima pour demander au père de l'absente de m'accompagner jusque chez cette dame Polin, ma logeuse. Et je n'aurai plus qu'à dîner en face de cette inconnue, qui me débitera les mille et une recommandations d'usage sur l'emplacement des cabinets, l'usage des clefs, les nécessités du paillasson et la sacro-sainte heure des repas. A neuf heures, je serai au lit — un lit neutre, ni mou, ni dur, comme la mère Polin — sans éprouver la moindre envie de sortir, d'user de ma liberté toute neuve. Après tout, Micou fait aussi sa période mince : elle prendra peut-être aussi le type rondouillard de sa mère. Et puis quoi, l'amour ! qu'est-ce que c'est que ça, l'amour ? La mer, l'amour, toujours recommencés. De quoi ai-je l'air ? Roudoudou, sentiment, fleur bleue, non, merci ! Perdre ma force, non, merci ! J'allais m'amollir, mais mon ange gardien veille, mon ange gardien m'avertit à temps. Une petite ardoisière de Trélazé ou une arpète de la Doutre, au passage, pan ! comme le vieux tirait les sarcelles, je ne dis pas non. Mais pour les effusions, mesdemoiselles, vous repasserez.

Puisque les inscriptions sont gratuites, je vais m'inscrire à la fois au Droit et aux Lettres. Je suis un garçon sérieux, moi.





VIII

POUR la centième fois, au moins, je me dirigeai vers le cabinet de toilette et pour la centième fois je respectai cette coiffeuse encore garnie de tout un nécessaire aux initiales D. Avant moi, la mère Polin avait hébergé une étudiante, qui s'était brusquement éclipsée en lui laissant quelques bagatelles et trois mois de quittances impayées. (Aucun danger avec moi, M. Rezeau expédiait directement son chèque mensuel.) Je ne me servais que du démêloir amputé de trois dents. Un reste de poudre traînait dans une boîte d'ivoirine et, malgré mon inexpérience, je n'ignorais pas qu'il s'agissait d'une poudre pour brunes. Pour rien au monde je n'aurais voulu utiliser cette éponge douce, qui avait certainement mouillé les seins de l'inconnue, qui s'était promenée, pouah ! dans toutes les anfractuosités de son corps. Du reste, je me lavais peu : mon éducation, sommaire sur ce point, me conseillait seulement cette brève rencontre du coin de serviette et du museau.

— Café, café, café ! chanta la mère Polin.

Elle modulait cela, tous les matins, avant de crier à travers la porte : « Hitler a obtenu quatre-vingt-dix pour cent des voix », ou encore : « On juge les incendiaires du Reichstag. » Jamais elle n'entrait dans ma chambre, dont l'armoire et la table de bois blanc avaient reçu une récente couche de Novémail gris-perle. Jamais, je ne la voyais retaper le lit ni mettre en place la housse, taillée dans une fin de coupe de reps grège.

— Café, café !... Dimitrov va s'en tirer, vous savez.





Comme je passais dans la salle à manger, elle ajouta très vite :

— Pas devant la tasse rose. Vous savez bien que c'est la mienne. Bonjour, mon enfant... Mais, qu'attendent-ils, ici, pour juger Violette Nozières ?

Je me contentais d'une tasse verte, à queue cassée, dernier vestige d'un tête-à-tête qui avait dû être un cadeau de mariage. Je bâillais, je m'étirais. L'agrément du lieu, le seul, était qu'on pouvait y faire fi de toutes manières. Mais quel décor à vous faire éternuer ! Un œuf de bois traînait dans le pondoir de la corbeille à laines. Les portraits de feu les trois maris de Mme Polin — veuve professionnelle — s'alignaient côte à côte au-dessus du buffet. Partout ailleurs, fixées au petit bonheur, s'étalaient deux cent photographies découpées dans le Petit Courier. Une douzaine d'almanachs des P.T.T. achevaient de masquer le papier. Bien entendu, ne manquaient ni les patins, ni les douilles d'obus remplies de monnaie-du-pape, ni les rideaux au crochet, ni le chat, abonné de la petite caisse et prêt à s'immiscer dans tous les bâillements de placard.

— Ça ne va pas ? s'enquit la veuve, en me voyant touiller interminablement son café au lait, richement nanti de petites peaux.

Ça n'allait ni mieux ni plus mal. Je relisais le cours ronéotypé du prof de Droit romain, étalé sur la table... Le texte de Gaius, dont nous n'avons longtemps connu qu'un abrégé contenu dans le Breviarium Alaricum, nous a été restitué par un palimpseste, découvert à Vérone par Niebuhr en 1816 et paru dans les Ecloga Juris, en 1822, à Paris... Maintes fois commentés, les Institutes de Justinien ont fait l'objet d'une « Explication historique », dont le savant auteur, M. Ortolan... Ortolan ! Un nom à rôtir ! Mais qu'attendez-vous, braises de l'enfer ?

— Vous vous ennuyez, insistait Mme Polin. C'est bien de travailler, mais vous devriez sortir un peu.

Je levai le nez et, soulevant un sourcil, observai cette bonne âme, dûment chapitrée à mon endroit, car tout chèque s'accompagnait d'une carte-lettre et toute carte-lettre d'un post-scriptum : N'oubliez pas de me prévenir à la moindre incartade de mon fils.

— Que voulez-vous que je fasse, sans argent de poche ? Je ne tiens pas à avoir l'air ridicule.

Les yeux de mon hôtesse s'attardèrent cinq minutes sur le Petit Courrier, tandis que son râtelier se battait avec une tartine de pain grillée. Puis sa langue franchit de nouveau ce barrage :

— J'ai rencontré Mme Ladourd. Elle m'a demandé pourquoi vous ne veniez jamais la voir.

— Ça n'emballe pas mes parents.

Petit travail de sape. D'abord, j'excitais chez cette dame, fort amie des Ladourd, une légère animosité contre le signataire du chèque mensuel. Ensuite cette information, dûment colportée, indisposerait également les Ladourd. Je n'aurais pas pu dire pourquoi, mais je préférais que Ladourd et Rezeau ne s'aimassent point trop. Des Ladourd chers aux habitants de La Belle Angerie me seraient devenus moins sympathiques. Si je ne pensais pas devoir aller chez eux, c'était mon affaire. Les Américains tiennent à leurs Réserves, où il est interdit de chasser. Les provinciaux tiennent à leurs musées, où ils ne mettent jamais les pieds, peut-être par crainte de s'apercevoir que les pièces rares sont fausses ou de moindre valeur qu'ils ne le supposaient.

— Je file au cours, madame.

Or, pour une fois, je n'allais pas au cours, mais au Mail.





Cette sagesse morne est une attente. Ma retraite se prolonge : volontaire, cette fois. Il s'agit de savoir ce que je veux et ce que je peux. S'il ne tenait qu'à moi, j'irais séance tenante revendre chez un bouquiniste mes manuels de droit, je prendrais le train pour Paris, j'essaierais de me faire embaucher quelque part. Mais l'aventure ressemblerait beaucoup trop à une fugue. Essayons de tenir un an. Voilà qui me permettrait d'enlever un premier certificat de licence ès lettres. Et pourquoi pas tenir trois ans ? Après tout, j'aurais la lience désirée, et celle que veut mon père par-dessus le marché. Oui, mais trois ans, quel siècle à mon âge ! Il m'est pénible de devoir mes études à la fortune des miens. Certes, je ne suis pas assez sot pour regretter l'instruction qu'ils m'ont donnée, mais maintenant que je parviens à l'âge d'homme, j'aimerais me devoir le reste. J'ai toujours jalousé les boursiers, à qui nul ne peut dire : « Vous avez eu de la chance d'être un fils à papa. » J'envie les « dispensés de cours », qui travaillent chez quelque notaire et potassent toute la nuit. Non que j'aime jouer la difficulté : j'ai seulement horreur de la mentalité de ces petits séminaristes qui simulent une vocation sacerdotale pour se faire offrir le collège et s'esbignent le lendemain du bachot. Leur mauvaise conscience sera demain la mienne. L'abomination de la désolation, ce n'est pas d'être un transfuge, ni même un ingrat. Tout le monde l'est plus ou moins. L'abomination, c'est d'être un faux homme nouveau. On peut tromper les gens, on ne se trompe pas soi-même. Ceux qui prétendent le contraire ont sans doute la chance de pouvoir domestiquer leur orgueil. Moi pas. C'est pourquoi cet orgueil s'irrite. Interminable jeunesse ! Pourquoi faut-il si longtemps exister avant de vivre, demander avant de prendre, recevoir avant de donner ?





Décembre, trop doux cette année, laisse le ciel, cette grande cuve, passer au bleu les torchons gris de ses nuages. Sur le gravier rose s'alignent les marronniers nus, dont les feuilles sont depuis longtemps tombées, ratissées. L'une d'elles, qui ressemble à une main à sept doigts, est restée accrochée à l'épaule d'une statue, exploite cette chance, palpe le marbre. Cette désinvolture est une leçon et ma propre main se crispe sur mon genou.

Sur le gravier rose, il y a aussi des tas d'enfants. De jolis enfants. Un peu bêtes. Un peu doux et frisés. Affligés d'une peau étonnante, trop fraîche, trop mince : une peau de dessous, qui ne doit pas supporter les coups. Je le pensais bien, je n'ai jamais été enfant. Dans le bassin une douzaine de voiliers évoluent, se couchent, rétifs à la ficelle. Et voilà des cris... Une vague goélette s'est laissé aborder par un croiseur mécanique, qui lui a brisé son bout-dehors. Pourquoi pleurniche-t-il, le petit armateur, pourquoi réclame-t-il ? En lançant sa coquille de noix sur l'eau farcie de poissons rouges, il prenait ses risques. On ne réclame pas contre soi-même. On ne triche pas avec soi-même.





Et c'est pourquoi tu files, mon garçon ! Tu triches, tu files parce qu'au détour d'une allée, là-bas, remorquant vivement deux bambines, vient d'apparaître une jeune fille. Micou ! Micou, cette goélette dont tu te figures qu'elle pourrait couler ton cuirassé.





IX

EMPOIGNE-LA plus bas, ta pelle...

Les deux manœuvres qui déchargaient avec moi l'une des cinq péniches de sable de Loire m'accablaient de rugueux conseils et raillaient mon coup de pelle sans ampleur, ma raideur, le peu d'empressement que j'apportais à téter le commun litre de rouge que tout nouvel embauché se doit d'offrir au nom de la politesse élémentaire des chantiers. Ereinté, je ne m'accordais pourtant aucun répit. J'étais à la fois furieux et satisfait. Furieux de cette tolérance bourrue, de cette pitié des costauds, des attentions du contremaître qui, lorgnant ses équipes du haut du quai, me jetait trois fois par heure : « Alors, ça va, l'amateur ? Furieux surtout de me sentir incapable de mieux faire et de vérifier pour la première fois l'ineptie de cette mentalité Rezeau, pour qui la Légion étrangère, le débardage, la terrasse ou le ramassage des chiffons sont professions ouvertes à n'importe qui, d'une minute à l'autre, sans autre entraînement que la nécessité. Eh bien ! non, n'importe qui ne pouvait pas manier une pelle ni expédier son mètre cube sur le quai dans le temps requis. C'est pourquoi j'étais tout de même content d'être là, d'avoir tenté l'expérience, d'avoir tenu le coup, tant bien que mal. Je n'étais pas fâché non plus, dans une certaine mesure (dans la mesure où cette découverte ridiculisait les biceps d'un Cropette ou d'un Max) d'apprendre qu'il y a des muscles spéculatifs (comme les cerveaux) et que le seul myographe valable, c'est l'outil. J'allais jusqu'à me féliciter, toujours dans une certaine mesure (dans la mesure où cette fantaisie était une offense publique faite à notre « dignité »), de me trouver là, en bleus, exposé à la curiosité nonchalante des passants et des boniches bretonnes dont nul n'ignore qu'elles sont d'excellents agents de renseignements pour leurs patronnes. J'imaginais les ragots :

— Mais oui, ma chère, le petit Rezeau, celui qui fait son Droit... Marie l'a vu au bord de la Maine. Vu, je vous dis, ce qui s'appelle : vu... Au bord de la Maine, en train de pelleter du sable. Et il buvait du vin rouge, glou-glou, au goulot, avec la canaille du quai ! Mon mari assure qu'il existe une œuvre Saint-Truc, une œuvre Saint-Machin, enfin une œuvre de fraternisation sociale... Hum 1 Ce n'est pas le genre Rezeau. Je croirais plutôt... Vous savez, les jeunes gens d'aujourd'hui, quand il leur faut de l'argent de poche, tout leur est bon.

J'en avais besoin, c'était un fait, mais mon geste avait d'autres raisons, parfaitement incompréhensibles pour une buveuse de thé et en partie obscures pour moi-même. Le 22 décembre, veille de mon théorique départ en vacances, j'avais reçu, sans étonnement, une carte-lettre : « Nous passerons les fêtes de Noël à Paris chez les Pluvignec. Nous ne pourrons donc pas vous recevoir, sauf Marcel. Reste chez Mme Polin. Avec nos vœux. » Ces vœux n'étaient même pas accompagnés du billet de cinquante francs rituel et le « donc » me laissa aussi rêveur que le « sauf ».

— Nous réveillonnerons ensemble ? proposait la mère Polin.

Mais je n'aime pas qu'on ait pitié de moi et déclinai l'invitation sous un prétexte honorable.

— Il y a bal au Foyer des étudiants.

C'est un autre foyer qui m'eût intéressé, mais il n'était pas question de solliciter cette grâce. Ma nuit de Noël, je la passai dans les rues et plus précisément dans cette rue du Pré-Pigeon qu'habitaient les Ladourd. Je l'arpentai mélancoliquement, refusant vingt fois de céder à ce lâche qui murmurait en moi : « Jolie sonnette de cuivre, bien astiquée. Tire-la donc 1 » A mon second passage, j'aperçus les filles qui rentraient d