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La Mort

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Year:
2015
Language:
french
File:
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1

La mort à ma table

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 1.78 MB
2

La More dans l'âme

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 1.01 MB
Du même auteur

Mélancolie Nord

roman

Prix du roman de la Société des gens de lettres

Seuil, 1997 (1re publication, Balland, 1982)

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Le Perchoir du perroquet

roman

Grand Prix du roman de la Société des gens de lettres

Seuil, 1997 (1re publication, Balland, 1983)

et « Points Roman » no R289



Alizés

roman

Prix des créateurs

Seuil, 1997 (1re publication, Balland, 1984)

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Les Jungles pensives

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Seuil, 1997 (1re publication, Balland, 1985)

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Archipel

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Baleine pied-de-poule

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Tlacuilo

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L’Ouroboros

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Les Polymorphes

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Les Aventures des oiseaux-fruits

(trois volumes)

contes

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Manhattan Terminus

roman

Seuil, 1995

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La Statue de la liberté

roman

Seuil, 1997





ISBN : 978-2-02-118688-8





© Éditions du Seuil, mars 1998


Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.





Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.





TABLE DES MATIÈRES





Du même auteur

Copyright

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18





Le téléphone sonna. Malone décrocha.

« Malone, dit-il.

– Laborne.

– C’est dimanche, Laborne. De plus, je vous rappelle que je suis en congé.

– Je sais. Bien que terrifié à la seule idée de vous déranger, je m’y suis résolu en raison d’un cas de force majeure. Bréhan ; est mort la nuit dernière sur une route des Alpes. Sa voiture a fait une chute de cent mètres dans un ravin et a pris feu. Bréhan a été disloqué et carbonisé. »

Malone resta un moment silencieux.

« Et alors ?

– Et alors, un détail. On a retrouvé une balle logée dans ce qui lui restait de crâne. Je vous attends à mon bureau demain à la première heure.

– Bon. Salut, Laborne.

– Malone…

– Oui ?

– Faites-moi plaisir. A mon prochain anniversaire, appelez-moi “monsieur le directeur”, juste une petite fois. Je serai comblé. Quand je vous parle, j’ai toujours l’impression que c’est vous le patron de la police, et moi un simple flic frais émoulu de la circulation.

– Vous êtes ambitieux, Laborne. »

Il y eut à l’autre bout du fil un ricanement désespéré et on raccrocha. Malone posa le combiné et se leva, développant lentement son mètre quatre-vingt-quinze. Il était bâti tout en puissance, mais paraissait presque mince, sa constitution excluant la double boursouflure du gras involontaire et du muscle fabriqué. Son corps, qui approchait les cent kilos, avait la densité du granit de ses terres celtiques d’origine, la Bretagne et l’Irlande, et quelque chose de cette dureté primitive apparaissait dans son visage ovale, régulier, dont les traits allongés semblaient faits d’intelligence cultivée et de déraison naturelle, de générosité instinctive et de défiance apprise, de volonté calme et d’ironie désabusée, dureté cependant corrigée par la mélancolie du regard bleu pâle reflétant la lumière tempérée des eaux et des ciels du Nord. Il avait, au-dessus d’un front haut, une chevelure drue, assez longue et indisciplinée, où le gris commençait à gagner sur le châtain. Ses mains étaient immenses, puissantes, harmonieuses à cause de doigts très longs, curieux mélange de colosse et de pianiste. Il pouvait être au milieu de la quarantaine.

Malone demeura un long moment immobile, songeur. Cette mort le ramenait un an en arrière, à ce qu’on avait appelé alors « l’affaire Brook » au cours de laquelle il avait démantelé un réseau de corruption franco-américain lié au trafic de drogue et au blanchiment de ses revenus. Le chef d’orchestre en était le milliardaire américain Robert Brook et, de part et d’autre de l’Atlantique, des personnalités de premier plan avaient été compromises. C’était Louis Bréhan, alors ministre de l’Intérieur de la France, ami d’enfance de Malone, qui lui avait confié cette mission. Il s’agissait en fait d’une énorme manipulation dont Malone ne s’était sorti que de justesse. Mais ni dans les dossiers de Brook ni dans les dépositions des suspects on n’avait pu trouver la moindre trace de la complicité de Bréhan avec le réseau, la certitude d’une corruption active ou passive. Il avait été seulement condamné à une lourde amende et à une peine de prison avec sursis pour détention illégale de diamants d’origine inconnue, dont seul Malone savait, sans pouvoir en apporter la preuve formelle, qu’ils lui venaient de Brook en récompense de ses bons et loyaux services. Cependant, la carrière politique de Bréhan avait été définitivement compromise. Ses amis politiques, ses amis personnels, sa femme Marie, toutes ses relations s’en étaient éloignés comme d’un lépreux. Tous, sauf Malone qui avait gardé un contact alors que Bréhan s’effaçait dans l’anonymat et la solitude. Malone éprouvait une espèce de sympathie pour Bréhan, pas seulement en raison de leur amitié d’enfance. Bréhan était un être parfaitement amoral, comme beaucoup de professionnels de la politique pour qui le pouvoir est le seul concept, la seule logique, avec ses lois propres, autonomes, sans relation avec d’autres ensembles et surtout pas avec la morale. Mais ce qui différenciait Bréhan des escrocs ordinaires, c’est qu’il était aussi un philosophe sans hypocrisie, avec une éthique, ou plutôt une esthétique, de sa propre amoralité. Il était plein d’audace et d’humour, de politesse exquise et de cynisme joyeux. Son mépris écrasant pour le commun des mortels, qui fondait sa doctrine de l’égoïsme absolu et de la prédation sans limites, avait cru trouver en Malone et en sa défiance pour l’espèce en général un écho. Mais cela avait été un superbe contresens, car le scepticisme de Malone à l’égard du comportement humain lui venait d’une conviction de fer à l’endroit des idéaux de la loi républicaine, de l’État démocratique, des droits de l’homme et du citoyen, de la Révolution, du service public, conviction fondant son choix et sa pratique parfois à la limite de la légalité, souvent féroce, toujours très personnelle, du métier de flic. Et l’ultime tentative de Bréhan pour corrompre Malone, pour dévoyer ce superprédateur, le faire passer du camp des gardiens du troupeau à celui des loups déguisés ou non en chiens, avait totalement échoué.

Cette errance de Malone dans la mémoire d’un passé récent le ramenait à Laura Belmont. Il regarda un tableau accroché au centre d’un mur aveugle de sa chambre, seul décor de la pièce et même seul objet meuble à l’exception d’un grand lit bas, rendu discret par un couvre-lit du même blanc que les murs, et d’une haute lampe halogène, blanche elle aussi. C’était un portrait à l’huile fait par le peintre américain Jo Reynolds immédiatement avant sa mort. Il représentait une magnifique jeune femme nue, assise dans un grand fauteuil délabré, et il avait une telle charge magnétique de sensualité et d’intelligence, d’autorité et de langueur, tout cela peint avec de la lumière et de l’ombre ne révélant que peu à peu l’incroyable subtilité des couleurs, que Malone ne pouvait le regarder sans désir. C’était le portrait de Laura Belmont. Il l’avait connue au cours de l’affaire Brook et, pour la première fois de sa vie, il avait éprouvé pour une femme une passion sans réserve ni manque, aux éclairages aussi subtils et contrastés que ceux du tableau, composée de faim jamais assouvie, de perversité d’esprit, de parole et d’actes, de partage intellectuel et de plénitude affective. Laura était professeur de littérature et philosophie au département de langue et littérature françaises de Brown University, à Providence. Et le fait qu’elle était une spécialiste du siècle des Lumières n’avait pas joué un rôle anodin dans l’attirance puissante éprouvée par Malone pour ce mélange séduisant de chair et d’esprit, compte tenu de ses propres dispositions générales.

Malone sortit de sa chambre par la porte-fenêtre donnant sur un vaste balcon et se mit à observer, comme souvent, un des plus beaux paysages urbains du monde. L’appartement de Malone était situé au sommet du plus haut immeuble du quai de Conti et offrait du cœur irrigué de Paris une vue panoramique parfaitement dégagée. C’était un duplex occupant la totalité des deux derniers étages, le septième et le huitième, dont chacun excédait les cent mètres carrés. Même avec un salaire honorable de haut gradé de la police, Malone n’aurait pu s’offrir le luxe de l’achat ou de la location d’une pareille surface dans un des sites les plus coûteux du sixième arrondissement. Il avait hérité cet appartement de ses parents. Son père était le poète irlandais Sean Malone. Sa mère, bretonne, était une historienne brillante. Malone avait vécu parmi ces êtres d’exception une enfance parfois dispersée, illuminée cependant par l’amour et la pédagogie attentive d’une mère adorée. Elle avait une propriété de famille en Bretagne où elle passait avec son fils toutes leurs vacances. Sean Malone possédait en Irlande, sur l’île d’Aran, une petite maison érémitique où il consacrait la majorité de son temps à écrire. Et ils se retrouvaient tous trois, pour des périodes n’excédant jamais quelques semaines, dans l’appartement parisien. On y parlait indifféremment l’anglais et le français et Malone, parfaitement bilingue, avait été élevé dans une double culture. Il éprouvait pour son père, à la fois affectueux et absent, des sentiments contradictoires, faits d’amour, d’admiration réservée, de rivalité aussi. Il savait que ses parents s’estimaient et s’aimaient, tout en étant persuadé d’être lui-même l’homme de la vie de sa mère dont il se sentait avec une irrésistible conviction le fils chéri, l’amoureux platonique et le disciple attentif. Spécialiste de la Révolution française, elle avait fait naître en lui, par la transmission simple et intime de son savoir, de son talent logique, de la finesse de ses analyses historiques et politiques, un scepticisme aristocratique, la haine à la fois viscérale et raisonnée du fascisme, un engouement pour les sciences, une passion pour les fondements philosophiques du droit républicain ou de l’État de droit et pour les idéaux révolutionnaires dégagés des récupérations d’une bourgeoisie pragmatique, prédatrice, vulgaire, qu’il avait appris, comme elle, comme son père, à mépriser. Et les îlots affectifs et culturels de cet archipel d’enfance avaient été plus tard soudés par des études universitaires aboutissant à la soutenance de trois thèses de doctorat en histoire, droit et biologie. Au milieu de ces études, les parents de Malone s’étaient tués dans un accident d’automobile, dû apparemment à une erreur de conduite de son père. Malone avait alors vingt-cinq ans, son père soixante et sa mère, disparue dans tout l’éclat de sa beauté, quarante-cinq. Malone avait haï son père, avec conviction et rage, l’accusant d’un véritable meurtre, de la mort d’une femme qui, malgré sa gloire universelle de grand poète, le valait mille fois, d’un attentat qui le laissait solitaire dans la douleur et le désespoir. Le calme et la réconciliation étaient venus peu à peu, mais le scepticisme de Malone avait pris une tonalité cynique et violente, sans que cela entamât ses convictions qui s’en étaient au contraire durcies jusqu’à un certain degré d’inhumanité, comme son être intellectuel et sensible. Après ses études, ne se sentant capable ni de création ni de recherche, ou plutôt fuyant ces voies autrefois enviées comme il tâchait alors de fuir ses souvenirs d’enfance, il s’était mis au service de la République. Il avait fait dans la police une carrière à la fois brillante en raison d’états de service dus à des facultés mentales et physiques hors du commun, et freinée par une indépendance d’esprit, une désinvolture vis-à-vis de la hiérarchie, un défaut de régularité et d’académisme dans la méthode, parfois une certaine sauvagerie des procédés qui inquiétaient ses chefs. Depuis la conclusion de l’affaire Brook, il était devenu, des deux côtés de l’Atlantique, un personnage populaire, malgré son allergie aux médias qu’il soupçonnait en principe de bêtise crasse, de démagogie grossière et de corruption larvée. Il avait vendu la propriété de sa mère, en Bretagne, qui lui rappelait une intimité exclusive et délicieuse tournée en amertume, avait conservé la maison d’Aran où il n’allait jamais et s’était installé dans l’appartement du quai de Conti qu’il avait transformé selon ses goûts. Le niveau inférieur, au septième étage, était inégalement partagé par un couloir traversant toute la largeur de l’appartement de la porte d’entrée à une fenêtre de façade et percé de deux grandes portes à double battant en vis-à-vis. L’une donnait sur la partie nord-ouest comprenant un salon, une salle à manger, une cuisine et une salle de bains, l’autre sur la partie sud-est, plus petite, mais d’un seul tenant, vaste pièce contenant la bibliothèque paternelle que Malone avait laissée en l’état. Il y avait là environ dix mille volumes de littérature de tous les temps et de tous les lieux, en anglais, français, espagnol, allemand, italien, latin et grec ancien, langues que Sean Malone lisait couramment, plus quelques étagères consacrées au breton et au gaélique. Malone, n’étant pas très amateur de littérature, empruntait peu à cette bibliothèque. Ce niveau était celui de la réception, l’étage social de Malone où il accueillait hôtes, femmes et collègues de travail. Dans un angle de la bibliothèque, un escalier tournant à deux limons menait au niveau supérieur, absolument privé, et débouchait dans une autre bibliothèque encore plus vaste qui servait aussi de bureau à Malone et où il avait réuni tous les livres de sa mère rapportés de Bretagne après la vente de la propriété, auxquels il avait ajouté les siens : en tout quinze mille volumes de sciences, d’histoire, de philosophie et de droit qu’il connaissait pour la plupart et consultait régulièrement. Il y avait aussi, comme au-dessous pour les langues celtiques, quelques rayonnages réservés à la fiction, où Malone avait placé ses auteurs favoris, peu nombreux, qu’il avait lus et aimés pour leur hauteur de pensée, la démesure de leur ambition intellectuelle et universelle, leur palette encyclopédique de thèmes et de tons, leur liberté et leur audace, bref, tout ce qui les plaçait aux antipodes de « l’homme de lettres », ce cloporte spécialisé inventé par tous les Malherbe, idéal bourgeois et académique, lui aussi universel, de l’absolue médiocrité. Il avait fraternellement rassemblé, chacun dans sa langue d’origine, Hugo, Flaubert, Gautier et Baudelaire, Shakespeare, Milton et Swift, Poe et Melville, Cervantès. Et il les relisait, bien après l’épuisement de leurs idées, pour leur invention langagière et musicale où il y avait, il y aurait toujours, quelque chose à découvrir. S’ajoutaient à ce panthéon de génies irrécupérables quelques visionnaires d’un autre genre qui avaient fasciné son enfance et ne l’avaient pas déçu ensuite : Hergé, Vandersteen, Jacobs et Franquin. Au centre de la pièce, à côté du bureau, il y avait un superbe piano à queue, un piano de concert. Sur un pan de mur, cerné par les meubles de rangement, était accroché un portrait photographique agrandi, en noir et blanc, de sa mère dans le jardin de la propriété bretonne, cliché pris par Malone alors qu’elle avait une quarantaine d’années. Et cette femme lumineuse de beauté à la fois tempérée et exaltée par une sévérité de surface, de générosité inspirée par tous les talents de l’esprit, avait encore sur Malone un impact inentamé d’amour et de mélancolie. Alors que le niveau inférieur était peuplé de tableaux nombreux de peintres célèbres ou non, des amis de son père qui les lui avaient offerts, ce niveau-ci n’exposait que ces deux portraits, celui de sa mère et celui de Laura, associées dans son esprit par la passion et la séparation, par le fossé définitif de la mort et celui, temporaire, d’un océan. Ce bureau-bibliothèque communiquait avec la chambre de Malone et une vaste salle de bains, et ces trois pièces s’ouvraient, par quatre larges portes-fenêtres, sur un balcon de trente mètres carrés qui faisait toute la longueur de la façade.

Là, appuyé à la balustrade, Malone regardait le crépuscule descendre sur Paris. Le soleil attardé de ce début de juin se couchait presque dans le lit de la Seine, loin en aval, et ses rayons amoindris, passant peu à peu de l’incandescence à l’écarlate, faisaient sur le fleuve allant sans hâte à sa rencontre des ricochets d’argent et de cuivre, se glissaient sous les arches des ponts, baignaient d’or fané les longs murs de la galerie du Bord de l’Eau. Sous cette lumière rasante, les guichets du Louvre étaient des bouches d’ombre aspirant et vomissant, par à-coups, des flots de promeneurs. Le jardin de l’Infante et la façade du Palais s’ouvrant sur la Cour carrée, abrités du couchant derrière le décrochement de la galerie d’Apollon, commençaient à s’effacer. Partout, sur les quais, les terrasses, dans les jardins, à la pointe de la Cité où le square du Vert-Galant était comme l’étrave d’un navire colossal fendant le fleuve, illusion démentie par la dérive des remous qui, au contraire, le dépassaient dans leur cheminement vers l’ouest, le vert tendre des frondaisons, se fonçant ici et là de l’approche de l’été, se détachait sur les blancheurs calcaires de la pierre ravalée pour offrir à l’œil la perfection d’un mélange idéal en principe et rarement abouti : l’eau, le mur et l’arbre. Et cette splendeur hybride, à présent à son sommet en raison de l’heure, de l’état du ciel et de la lumière, était observée par une foule en arrêt sur la passerelle des Arts dont elle garnissait les parapets en deux files tournées dos à dos vers l’incendie de l’aval ou les lueurs tempérées de l’amont. De part et d’autre de la culée d’extrémité, rive gauche, dans le port des Saints-Pères ou, tout près, le long des docks du quai de Conti, des gens se rassemblaient sur quelques longues péniches de mer aux dérives latérales relevées, aux mâts abattus à cause du passage des ponts, saisies par ce flux du soleil à son terme, mascaret qui, remontant le fleuve, ses rives et ses îles vers l’Orient comme dans une sorte de nostalgie de l’aube, venait battre la façade de Notre-Dame ainsi illuminée de plein fouet. Malone avait contemplé ce paysage des milliers de fois depuis l’enfance, mais il ne parvenait pas à s’en lasser. La sensation de plaisir qu’il en retirait, faite de satisfaction épidermique, esthétique et morale, de mélancolie délicieuse à la fois aggravée et rendue plus suave par le souvenir, comme si, tout en se répétant identique, cette contemplation s’enrichissait de sa propre histoire, était demeurée intacte au fil du temps.

Malone perçut un mouvement tout proche à la périphérie de son champ de vision et abaissa son regard sur le balcon du sixième étage, le seul de l’immeuble avec le sien dont il constituait une exacte réplique architecturale. Ce balcon, en avancée au pied de son appartement, était assis sur un élargissement des étages inférieurs de même que, chez Malone, il était non pas en surplomb par rapport au septième, mais posé sur lui, mangeant ainsi trente mètres carrés de surface logeable, perte d’habitabilité largement compensée par le gain d’agrément. Ce double décrochement formant gradin offrait donc à Malone une vue aisée et complète du balcon en contrebas, depuis le sien ou une fenêtre du niveau inférieur. Il vit une opulence bouclée de longs cheveux blonds, centre solaire d’où émergeaient des épaules fines et de beaux bras blancs prolongés par un arrosoir, des seins généreux sans hypertrophie, fermes avec douceur, parfaitement placés, dénués de tout strabisme louche ou divergent, sorte d’idéal mammaire, enfin une chute de reins féline gracieusement amortie par des fesses rondes et veloutées. C’était, raccourcie par la perspective plongeante, presque l’à-pic, la personne nue de sa voisine abreuvant méthodiquement ses petits pots de fleurs. Elle avait emménagé quelques mois auparavant, et Malone l’avait aidée pour les tâches les plus rudes. Elle semblait lui en avoir conservé une reconnaissance qu’il jugeait légèrement excessive. Il éprouvait pour elle une réelle sympathie avec ici et là des touches de désir au gré des circonstances. Elle était de son métier danseuse « de genre », star montante du célèbre cabaret Red Cloud, sous le nom éclatant et cinématographique de Bellissima Stromboli car, disait-elle, une vraie blonde intrigue et attire davantage les gentlemen amateurs d’art et de chair lorsqu’elle se prétend italienne et non scandinave. Curiosité physico-culturelle découlant d’un poncif de la latitude. En fait, elle était danoise, s’appelait régulièrement, du point de vue dépoétisé de l’état civil, Karen Kierkegaard, et parlait le français, très convenablement d’ailleurs, avec un accent qui ne trompait pas, chose qui n’entamait nullement sa réputation péninsulaire dans la mesure où ses numéros de ballerine dessalée étaient muets, gémissements lascifs mis à part, qui étaient un bien faible indice de nationalité en raison de leur caractère universel. Elle leva soudain vers Malone un charmant visage où frappaient d’emblée de longs yeux clairs, entre le gris et le bleu, et une bouche dont l’éloquence bien ourlée ne devait rien à la parole, ensuite des taches de son cernant un petit nez droit et donnant à sa physionomie quelque chose d’ingénu, ce qui, mêlé à la sensualité crue de ses performances de scène, devait enivrer les amateurs de paradoxes banals déjà séduits par celui de son italianité blonde, mais non Malone chez qui l’ingénuité dans la femme, qu’elle fût réalité ou simple apparence, développait, au détriment de la libido, une vague sensation paternelle. Elle lui sourit.

« Je savais que vous étiez là au-dessus, Francis, mais je ne voulais pas vous déranger. Vous aviez un air plutôt pensif. »

Elle l’appelait par son prénom, sans doute pour affirmer de façon volontariste et délibérée une intimité qu’elle désirait, ou peut-être était-ce une coutume du Nord, ce qui en tout cas, bien qu’il laissât faire, le mettait un peu mal à l’aise, car toutes ses relations, y compris Laura, l’appelaient « Malone ». Bréhan seul avait continué à le nommer « Francis » après leur enfance.

« Je peux me retirer, si vous voulez, dit-il. Et laisser à vos innocents végétaux le privilège de vous contempler, sans songer à mal, dans votre naturel.

– Restez. Vous ne me gênez pas du tout. Vous pouvez même songer à mal. A moins que vous n’aimiez pas mon naturel…

– Je le trouve délicieux, dit Malone. D’un point de vue esthétique. Quant à songer à mal, je parle bien sûr généralement et non de vous, je suis un peu dans la position critique de Baudelaire face à l’Académie. J’aurais tendance à préférer la beauté fardée et vénéneuse à une sorte de nudité saine et bien-pensante.

– La prochaine fois, j’arroserai mes plantes en dessous chic. Ou alors venez voir mon numéro au Red Cloud. Il n’est pas trop bien-pensant. Ça s’appelle “zombies tâteurs”.

– Alléchant. Ça se passe comment ?

– C’est un numéro en noir et blanc. Je suis seule en scène, étroitement éclairée par un projecteur, habillée en noir des pieds à la tête, devant un fond uni noir. On ne voit que mes cheveux et mon visage. Des mains noires, une dizaine, entrent dans le champ lumineux et tentent de me déshabiller. Moi, je résiste. Tentatives et résistances s’expriment par une danse très précise, très rythmée, entre moi et les mains qui m’enlèvent mes vêtements un à un. On voit de plus en plus mon corps blanc, encore plus blanc à cause de tout ce noir derrière et autour. A la fin je suis nue, et la danse change de signification. Les mains me caressent et essaient de m’exciter et de me faire jouir, et moi je leur cède peu à peu et je jouis en conclusion. Est-ce assez vénéneux et mal-pensant ? Qu’est-ce que vous en dites ?

– Joli, dit Malone. Qui joue le rôle des mains ?

– Ce sont toutes des mains de femmes, dit Karen en riant. Elles sont plus belles, plus agiles, plus douces et elles caressent mieux. Quelquefois, quand je me laisse aller, j’ai vraiment un orgasme à la fin. Ça m’amuse de jouir en public quand tout le monde pense que je fais semblant. Seules les mains savent, mais à l’autre bout il y a mes camarades danseuses, et ça ne me gêne pas. Elles sont amicales et respectueuses aussi. Au début, c’étaient des hommes. Des porcs. Leurs mains voulaient m’humilier ou me violer derrière le paravent professionnel, selon qu’ils étaient homos ou hétéros. Au premier doigt dans le cul, j’ai fait un foin terrible, et j’ai obtenu des sanctions pour les coupables et des femmes pour mon numéro.

– Très joli, décidément, dit Malone.

– Vous savez, le doigt dans le cul, et tout le reste, même avec un homme, je ne suis pas contre. Mais je choisis où, quand et avec qui.

– C’est bien normal. »

Elle le considéra en hochant la tête.

« Vous, Francis, dit-elle, on ne sait jamais si vous plaisantez ou non, si vous êtes ironique ou affectueux ou poliment indifférent. Qu’est-ce que vous pensez de tout ça, de mon numéro, de moi ?

– Je vous l’ai dit. Et puis j’apprécie beaucoup une conversation de bon voisinage qui pour une fois signifie autre chose que des bruits autour de l’état du climat ou de la santé.

– Vous voyez bien qu’on ne peux pas savoir ce que vous pensez. C’est un réflexe de flic ?

– Peut-être. Cependant, vous pouvez avoir deux certitudes. La première est que j’ai très envie de voir votre numéro, et que j’irai, parole de Breton et d’Irlandais.

– Et l’autre ?

– L’autre, c’est que je vous aime beaucoup, et beaucoup plus depuis dix minutes. »

Elle lui sourit à nouveau. Elle avait un adorable sourire, enfantin, plein de bienheureuse innocence.

« Arrêtez ça, dit Malone, ou je descends vous talquer le derrière, vous langer et vous préparer une panade.

– Chiche ! »

Et elle se remit à arroser ses fleurs.





Laborne était assis à son bureau en face de Malone, comme un contraste radical. Il était petit, chauve, compassé, presque poussiéreux, semblant sorti tout droit d’un grenier administratif de la Troisième République. Il n’y avait entre les deux hommes aucun courant de sympathie, mais une tolérance mutuelle faite d’un mélange de défiance et d’estime. Laborne admirait tout bas l’intelligence et l’audace de Malone et réprouvait tout haut sa liberté d’esprit, d’allure et de méthode. Il s’offusquait publiquement d’une désinvolture et d’une insolence qui l’amusaient secrètement. Mais ce qui véritablement l’inquiétait, c’est qu’il soupçonnait Malone d’être capable de pratiques hors la loi pour défendre sa propre théorie de la loi. Malone reprochait à Laborne un respect quasi religieux de la hiérarchie qui le poussait à considérer un supérieur comme en principe au-dessus de tout soupçon, une culture idolâtre de la lettre du Code plutôt qu’une approche philosophique, laïque et républicaine de son esprit, un manque effarant d’imagination. Mais il reconnaissait qu’il avait au plus haut degré les qualités de ses défauts, et qu’une fois la culpabilité suffisamment étayée, il était prêt à arrêter son ministre de tutelle en personne, ce qu’il avait prouvé lors de l’affaire Brook, sourd aux sollicitations, pressions, promesses ou menaces d’où qu’elles vinssent, au mépris de ses intérêts, de sa carrière et même de sa vie. C’était une sorte de Javert de haut niveau. Après la chute de Bréhan, le pouvoir, éclaboussé, avait non sans répugnance maintenu Laborne à son poste parce que le renvoi d’un haut fonctionnaire aussi intègre aurait aussitôt déchaîné un nouveau scandale. Il rejoignait Malone dans une incorruptibilité sans faille, à ceci près qu’il fondait celle-ci sur la stricte observance des textes, et Malone sur son propre système d’interprétation de la loi dont il comblait au besoin les non-dits et les carences avec son imaginaire politique, logique et moral.

« Vous êtes sûr que ce que vous avez retrouvé dans la voiture accidentée est bien Louis Bréhan ou ce qu’il en reste ? demanda Malone.

– Aucun doute à cet égard. C’était sa voiture, ses vêtements, ses objets, sa corpulence. Tout ça est évidemment discutable, mais ce qui ne l’est pas, c’est que son stomatologue a formellement reconnu ses propres travaux dentaires sur ce qui restait de la mâchoire. Et vous savez bien qu’en ce domaine on peut à la rigueur copier le travail, mais pas le style, du moins on ne peut pas tromper l’auteur lui-même quand c’est un maître, ce qui est le cas. Je veux dire que si on peut refiler à des musées et des experts des faux Matisse, il me paraît moins aisé de persuader Matisse lui-même qu’il les a peints.

– Bon. Partons du postulat que Bréhan est mort, plus précisément tué d’une balle dans la tête sur une petite route des Alpes proche de sa propriété de Haute-Savoie. Je vois, pour l’instant, trois hypothèses. La première est qu’il s’agit d’un suicide déguisé en assassinat pour incriminer quelqu’un par vengeance. Une sorte d’ultime perversité du désespoir.

– Je vois ça d’ici, dit Laborne. Bréhan se tire une balle dans la tête, fait disparaître l’arme et précipite sa voiture dans le vide. Une véritable performance de la perversité, en effet !

– Vous avez toujours dramatiquement manqué d’imagination, Laborne. Mais aujourd’hui vous êtes encore au-dessous de vos moyens ordinaires. Bréhan a parfaitement pu se faire aider par un assistant dévoué ou payé.

– Admettons. Pour incriminer qui ?

– Moi, par exemple. Après tout, je suis le principal artisan de sa déchéance. Louis pouvait être à la fois un ami cordial et un adversaire féroce. Il savait que j’étais écœuré par la conclusion de son procès et que, à mes yeux, carrière brisée ou non, il s’en tirait pratiquement avec un non-lieu. Il a pu vouloir indiquer que j’ai fait justice moi-même.

– Naturellement, votre emploi du temps va nous prouver immédiatement que c’est une hypothèse idiote.

– Bien au contraire, dit Malone. J’étais avec lui dans sa propriété des Alpes avant-hier, jour de l’accident.

– Tiens ? Pourquoi ?

– J’étais en congé et il m’avait invité là-bas depuis longtemps. Et puis je voulais lui tirer les vers du nez à propos d’allusions qu’il avait faites au rôle de certaines de ses relations dans l’affaire Brook, rôle complètement passé sous silence pendant le procès.

– Vous faites des devoirs de vacances ?

– Si vous voulez. Est-ce qu’on a l’heure approximative de la mort de Bréhan ?

– Oui. Entre minuit et deux heures dans la nuit de samedi à dimanche.

– Je l’ai quitté vers vingt-trois heures, je crois. Je suis rentré à Paris en voiture et arrivé à l’aube. Louis a tenu à me faire un bout de conduite dans sa propre voiture, roulant devant moi sur une petite route à demi privée jusqu’à la nationale. Là, nous nous sommes arrêtés, nous avons encore parlé un peu et chacun est reparti de son côté. Si mon hypothèse est correcte, il a dû arranger son coup immédiatement en rentrant.

– Est-ce que vous étiez seuls, Bréhan et vous, à la propriété ?

– Je ne sais pas. En tout cas je n’y ai vu que lui.

– Vous n’étiez pas seuls. Il y avait son maître d’hôtel, qui ne s’est pas montré, mais qui vous a vu. Il a dit comme vous que son patron a quitté la propriété en votre compagnie, chacun dans sa voiture, mais vers minuit, et qu’il n’est pas revenu.

– C’est bien vilain, Laborne, dit Malone en souriant ironiquement, de tendre des pièges à ses collaborateurs.

– Pensez-vous ! dit Laborne avec légèreté. Simple routine.

– Qu’auriez-vous fait si j’avais passé sous silence ma visite à Louis ?

– J’avais le choix entre décider que le maître d’hôtel est un menteur et être extrêmement embêté. Quelle est votre deuxième hypothèse ?

– Bréhan a effectivement été assassiné. Assassinat commandité par une ou plusieurs ou toutes les personnes auxquelles il a fait allusion devant moi, allusion que je voulais approfondir par cette visite. Je sais qu’il les tenait, et devait donc avoir des preuves de leur compromission dans l’affaire Brook. Il ne m’a évidemment donné aucune de ces preuves, et tout est resté parfaitement officieux. Mais il ne m’en a parlé que pour accroître leur inquiétude et leur soumission, probablement. Louis a toujours adoré jouer au chat et à la souris. J’en sais quelque chose.

– Qui sont ces personnes ?

– Cythère du Bataillon, Norbert Moquette, Mickey Gerade et Julius Bossurdaloue. »

Laborne siffla.

« Du beau linge. Un écrivain, un industriel, un éditorialiste et essayiste, un grand avocat, tous riches, célèbres, bardés de relations et d’honorabilité, bien en cour. Ça devient amusant.

– Naturellement, pas un n’était capable, ni désireux d’ailleurs, de faire le travail lui-même. Mais ils ont tous les moyens d’engager un professionnel de haut vol. On peut imaginer qu’il surveillait Bréhan et qu’il a profité de ma visite pour mettre au point le procédé et passer à l’exécution juste après mon départ.

– Vos deux hypothèses me semblent assez plausibles, dit Laborne. On va travailler là-dessus.

– Attendez, Laborne, il y a la troisième. Pour quelqu’un qui tend des pièges, vous me semblez montrer un singulier manque de méfiance à l’égard de votre gibier.

– Que voulez-vous dire ?

– Ma troisième hypothèse est la suivante : c’est moi qui ai tué Bréhan parce que je ne supportais pas l’idée de son impunité alors qu’il avait été, après Brook, le principal bénéficiaire de la corruption et du trafic en se servant de sa position de ministre et en souillant la République, ce qui est à mes yeux le crime capital.

– C’est une hypothèse de pure forme, sans aucune valeur, dit Laborne. On peut vous accuser de beaucoup de choses, Malone, mais certainement pas de stupidité. Vous n’auriez pas choisi le jour de votre visite, certes officieuse, mais pas secrète, témoin le maître d’hôtel, si je puis dire. Vous n’auriez pas choisi le moment où vous étiez seul en pleine montagne avec Bréhan. Et surtout, vous n’auriez pas choisi la balle dans le crâne, alors que vous êtes un tireur d’élite et qu’il était au fond très facile de faire croire à un simple accident de voiture. Tout ça ne tient pas debout.

– Précisément. C’est tellement gros que votre réaction va de soi. Et j’aurais pu prédire que le soupçon de ma culpabilité serait inversement proportionnel à la grotesque accumulation de données fondant ce soupçon en apparence. Malone est un flic intègre, un tireur d’élite, un être doué de raison, et il a parlé de sa visite à Bréhan sans la moindre restriction. Il a même pris soin de formuler tout ce qu’on pourrait éventuellement retenir contre lui. Tout cela, s’il était coupable, serait de la pure démence de sa part. Justement non ! Pas de la démence, un simple calcul. Tordu, peut-être, mais logique. Vous ne vous méfiez pas assez de la hiérarchie administrative et politique, Laborne, que vous avez tendance à présumer aussi banalement incorruptible et légaliste que vous-même. Je vous ai déjà dit que c’est votre faiblesse principale. Le flic est l’inverse du juge : toute personne est présumée coupable jusqu’à ce qu’on ait fait la preuve de son innocence. »

Laborne considéra Malone un bon moment, dans un silence perplexe, partagé entre l’irritation et un intérêt admiratif.

« Je vous confie l’enquête, dit-il enfin.

– Vous ne croyez pas à ma troisième hypothèse ?

– Non. Je n’ai jamais compris chez vous ces débordements d’imagination.

– Et si malgré tout je découvre que c’est moi qui ai fait le coup, comment je procède ?

– Vous vous passez les menottes. La loi avant tout. Vous savez bien, Malone, que c’est notre seul terrain d’accord.

– Je me le demande. Parfois, Laborne, vous m’étonnez. Positivement. »





Il y eut, venu de l’obscurité au-dessous, un bruit très léger, comme le déclic assourdi du pêne d’une porte ou d’une fenêtre qu’on ouvrait avec d’infinies précautions. C’était faible et proche. Malone se pencha à son balcon et vit celui de Karen plongé dans l’ombre. Il regarda sa montre. Il était près d’une heure du matin. Karen était de vingt et une heures à trois heures tous les jours, sauf le dimanche, au Red Cloud où elle faisait deux passages sur scène, à l’ouverture et à la fermeture, son numéro étant le clou du spectacle. Malone prenait le frais nocturne, songeant vaguement à sa conversation récente avec Laborne tout en regardant la circulation se raréfier, les lumières des quais, des ponts et du ciel bleu marine trembler dans les remous de la Seine. Son instinct de guetteur toujours en éveil avait isolé ce bruit anormal au milieu de la distraction de sa conscience. Il se coucha dans la pénombre entre deux portes-fenêtres qui projetaient sur la terrasse leurs rectangles de lumière crue. Il attendit. Longtemps. Si longtemps qu’il finit par se demander s’il n’avait pas mal identifié le bruit et l’étage d’où il provenait. Il perçut tout près, exactement au milieu de la zone obscure où il se trouvait, un nouveau bruit encore plus ténu. Il vit, juste au-dessous de la barre horizontale inférieure de la balustrade, l’extrémité garnie de caoutchouc des montants d’une échelle s’appuyer délicatement au rebord du balcon. L’échelle, six mètres plus bas, devait être calée contre la balustrade de Karen. A certains gémissements du métal, infimes et espacés, Malone comprit qu’on gravissait les échelons avec une prudente lenteur. Une main apparut et agrippa un barreau vertical de la balustrade. Une tête émergea, puis l’autre main fermée sur un pistolet automatique dont le canon était muni d’un silencieux. Malone, d’une détente de serpent, saisit le poignet armé et tira brutalement sur le bras, coinçant le buste et la tête de l’homme entre deux barreaux. Celui-ci, poussant un grognement, fit feu par réflexe. Il y eut un aboiement étouffé et métallique. La balle alla ricocher contre le mur. Malone serrait le poignet dans le terrible étau de sa main. Il le tordit. L’arme tomba sur le balcon.

« Ça va, dit l’homme. J’en ai assez. Vous m’avez cassé le poignet. Serrez moins fort, nom de Dieu ! Ça fait un mal de chien ! »

Malone relâcha un peu son étreinte. L’autre imprima à son bras une secousse violente, de tout son corps, de toutes ses forces. Il se dégagea de la prise, mais son élan, mal contrôlé, le déporta en arrière. Il tenta de se rattraper aux barreaux et tomba avec un hurlement. Son cri fut coupé net par un bruit hideux : il s’était brisé les reins sur la balustrade de Karen. Son corps cassé en deux resta un instant en équilibre sur la main courante, puis bascula dans le vide et alla s’écraser au pied de l’immeuble, sur le trottoir heureusement désert. Malone entra dans sa chambre, saisit le combiné et appela la criminelle.

« Ici Malone. J’ai un cadavre ou un quasi-cadavre pour vous au pied de mon immeuble. Envoyez-moi une ambulance et deux inspecteurs. Le vieux Durant s’il est de service. J’attends en bas. »

Il prit l’ascenseur, descendit et sortit de l’immeuble. Un couple attardé était penché sur le corps avec effarement.

« Police, dit Malone en leur montrant sa carte. Pourquoi avez-vous agressé ce pauvre type ? »

La femme poussa un gémissement et l’homme balbutia :

« Comment ? Mais vous faites erreur. Nous venons de le trouver là… C’est une affreuse…

– Vous êtes innocents ? le coupa Malone. Alors, filez ! C’est bon pour cette fois. Je fermerai les yeux, mais n’y revenez pas ! »

Le couple détala comme s’il avait le diable à ses trousses. Malone examina le tueur. Il était mort. Peu après, une ambulance et une voiture de police banalisée s’arrêtèrent brutalement devant l’immeuble. Deux hommes descendirent de chaque véhicule. Parmi eux, il y avait l’inspecteur Durant, trapu, paisible, le cheveu blanc, les traits creusés par l’âge et une expérience de presque quarante ans où il avait tout vu. Il était dévoué à sa tâche, mais sans ambition, philosophe par nécessité ou par habitude, mais sans bagage. Malone l’appréciait. C’était un bon flic, efficace et correct. Il était flanqué d’un jeune inspecteur que Malone ne connaissait pas, grand, bien charpenté, l’allure sportive, le visage ouvert, avec dans la physionomie une sorte d’émulation, de naïveté, de foi en somme, contrastant avec la tranquille lassitude stoïcienne de son aîné.

« Salut, Durant, dit Malone.

– Bonsoir, monsieur. Je vous présente mon nouvel adjoint, frais émoulu de l’école. Ils ont trouvé spirituel de me coller un homonyme. C’est l’inspecteur Durand, avec un d. Durant et Durand. Ils se sont vraiment défoncés.

– Bonsoir, monsieur le divisionnaire, dit Durand.

– Appelez-moi “monsieur”. C’est la coutume chez mes collaborateurs et c’est plus court. Pour vous distinguer de Durant, je vous appellerai Durande, comme la galiote de Lethierry dans Les Travailleurs de la mer de Hugo. Vous avez lu ?

– Non, monsieur. Désolé.

– On devrait vous renvoyer à l’école, Durande. Je veux un rapport sur ce livre dans huit jours au plus tard. »

Malone se tourna vers Durant qui rigolait et lui raconta brièvement son aventure. Puis il désigna le cadavre.

« Vous connaissez ?

– Oui. Ange Sicaire. Présumé tueur. On le soupçonne de plusieurs meurtres, mais pas de preuves. Officiellement, il est videur au Red Cloud, le fameux cabaret de la rive droite. C’est l’homme de main du propriétaire, César Peyrolles. Un drôle de corps, celui-là aussi. Mais blanc comme neige, dont on le soupçonne de faire le commerce de gros, bourré de relations, et prudent, le bestiau.

– Merde, murmura Malone en pensant à Karen.

– Pardon ?

– Rien. Vous allez m’accompagner tous les deux au Red Cloud. »

Les brancardiers chargèrent le corps de Sicaire et l’ambulance démarra. Malone monta à l’arrière de la voiture des deux Durantd et ils gagnèrent la rive droite par le pont du Carrousel.

« Prenez la voie du bus par le guichet du Louvre, dit Malone à Durand qui conduisait. C’est plus court et ça fera le plus grand bien à votre culture générale. »

Ils s’arrêtèrent un quart d’heure après devant le Red Cloud. A la porte, un planton chamarré les arrêta.

« Vous avez retenu, messieurs ? demanda-t-il. C’est complet. »

Malone lui montra sa carte. Il s’effaça, le visage sombre, et ils entrèrent. Ils traversèrent un large hall faisant office d’accueil et de vestiaire et pénétrèrent dans la salle. Elle était vaste, en demi-cercle, décorée avec luxe sinon avec goût, conçue de telle sorte que de partout on pût avoir une vision aisée du spectacle. Il y avait trois niveaux. Un rez-de-chaussée comprenait une véritable scène à l’italienne, surélevée, communiquant, par un escalier faisant toute la longueur de l’ouverture, avec la piste de danse. Celle-ci, utilisée tour à tour pour le spectacle et par la clientèle, était délimitée par les tables, l’orchestre et un long bar courbe qui la flanquait en suivant l’arrondi du mur. L’aire basse était cernée par une mezzanine assez large, elle-même dominée par une galerie accrochée au mur, sorte de poulailler juste assez profond pour loger une seule ligne de tables et une circulation. Il y avait à ce moment en scène, accompagné par une pièce pour saxophone légèrement orgastique, le strip-tease dansant d’une belle créature brune, numéro plutôt conventionnel. Malone, suivi des deux inspecteurs, se dirigea vers le bar. Ils commandèrent.

« Je voudrais voir Ange Sicaire, dit Malone au barman. Il est là ?

– Non, monsieur.

– Il sera là demain soir ?

– Non, monsieur. Ça fait plusieurs mois que M. Ange n’est plus ici le soir. Vous voulez voir son remplaçant ?

– Non. Merci. »

Malone s’adossa au bar et commença à examiner la salle. Son regard se fixa sur une table proche de la scène. Il finit son verre et se leva.

« Restez ici, dit-il aux deux autres. Je vous ferai signe si j’ai besoin de vous. »

Il traversa la salle et s’arrêta devant la table repérée. Il y avait là, en compagnie de personnalités du monde politique, artistique et littéraire, l’industriel Norbert Moquette, un des noms de la liste de Bréhan, cinquantenaire massif, portant beau, cachant derrière une urbanité soigneusement apprise une vulgarité de parvenu et une férocité de bas étage. Il y avait aussi Karen, éblouissante et plutôt découverte dans une robe noire caractérisée surtout par la perfection de la coupe et une économie de tissu proche de l’avarice. Le premier, Moquette vit Malone. Il ne broncha pas, conservant un visage de marbre, et s’interrompit à peine. Il eut juste un tressaillement presque imperceptible. Karen vit à son tour Malone et se leva en s’exclamant :

« Francis ! »

Elle lui sauta au cou. Malone demeura inerte, embarrassé, partagé entre le soupçon et le désir de l’innocenter.

« Bonsoir, Karen, dit-il. Vous êtes surprise de me voir ?

– Mais oui ! Et heureuse. Vous m’avez promis hier de venir, mais je ne pensais pas que ce serait si vite.

– Et vous, Moquette ? Surpris ?

– Qui êtes-vous ? demanda Moquette avec la plus parfaite tranquillité.

– Allons donc, Norbert ! dit un des convives, un député célèbre pour ses phrases assassines. Vous êtes bien le seul à ne pas reconnaître Francis Malone, notre gloire nationale et flicardière, le tombeur de ministres. Malone le tueur ! Je m’étonne de vous voir ici, monsieur Malone. Il n’y a que du menu fretin, à commencer par moi-même. Pas de proie à votre taille. De la gnognote de ruisseau ou de sous-bois. Corrompue certes, j’en sais quelque chose, mais gnognote tout de même. Circulez, mon vieux ! »

Malone l’ignora.

« Vous ne devriez pas être ici ce soir, dit-il à Moquette. On pourrait penser que vous venez aux nouvelles.

– Vous êtes un surréaliste, monsieur Malone, dit Moquette. Est-ce que vous avez bu ? »

Malone se tourna vers Karen.

« Venez, dit-il. On va rendre une petite visite à votre patron. Montrez-moi le chemin.

– Qu’est-ce qui se passe, Francis ?

– Venez ! »

Elle le précéda jusqu’à une porte discrète à gauche de la scène. Ils entrèrent dans un couloir donnant sur de nombreuses loges, encombré par un va-et-vient de jeunes femmes aussi sculpturales que peu vêtues qui sifflèrent Malone et jetèrent à Karen quelques plaisanteries éculées dans l’univers mâle ordinaire, mais qui prenaient, prononcées ici à rebours, une allure nettement moins affligeante. Ils furent rattrapés par un gorille en smoking qui devait être le remplaçant de Sicaire évoqué par le barman.

« Excusez-moi, mademoiselle Bellissima, dit-il. Je suis obligé de vous rappeler le règlement : pas de client dans les loges.

– Je ne suis pas client, dit Malone en lui mettant sa carte sous le nez. Mais ton patron risque fort de devenir le mien. »

Le gorille les dépassa et se plaça en travers d’une porte capitonnée barrant l’extrémité du couloir.

« C’est privé, ici, dit-il. Vous avez vu l’heure ? Il vous faut un mandat ou alors du balai ! Si vous insistez, je vous fais un pas de conduite. J’en ai le droit. La loi, c’est la loi.

– Un humoriste » dit Malone.

Dans le couloir, toutes les passantes s’étaient immobilisées et observaient la scène en silence.

« Mais qu’est-ce qui se passe, à la fin, Francis ? demanda Karen avec inquiétude.

– Oublie tes scrupules de truand formaliste et écarte-toi, dit Malone au gorille.

– Je vous aurai prévenu… » dit l’autre.

Et il frappa. Malone dévia le coup par un sec balayage extérieur de son avant-bras gauche et riposta par un direct du droit presque simultané, donné dans le même mouvement de tout le corps et qui atteignit l’agresseur en pleine face avec une puissance terrible. La mâchoire, le nez et les dents craquèrent. Le gorille, enfonçant la porte, fut projeté à l’intérieur de la pièce et alla s’affaler sur un immense bureau qu’il nettoya de tout son mobilier. Allongé là sur le dos, confortablement, il ne bougea plus. Son visage était presque souriant au milieu du pêle-mêle de ses tumeurs variées. L’homme assis au bureau s’était levé brusquement, renversant son fauteuil. Son ahurissement se transforma en effroi lorsqu’il vit Malone, suivi de Karen et d’une foule compacte de danseuses, dans l’encadrement de la porte. Il se recomposa avec effort une physionomie tâchant de n’exprimer qu’une légitime indignation.

« Peyrolles, je présume ? » dit Malone.

Peyrolles avait une allure de fils de famille mâtiné de cadre supérieur. Il était élégant, élancé, bien élevé, presque séduisant. On lui donnait quarante ans à peine. Nouveau prototype du hors-la-loi issu de l’ultralibéralisme et de la foire planétaire de la communication, pensa Malone.

« Que signifient ces voies de fait ? dit Peyrolles. Qui êtes-vous ? »

Malone fit entrer Karen et referma au nez de l’attroupement la porte démolie qu’il coinça avec une chaise.

« Allons, Peyrolles, dit-il, vous savez très bien qui je suis. Ce que vous ignoriez, par contre, je l’ai vu à votre tête, c’est que j’étais vivant. On ne peut pas en dire autant de votre sbire Ange Sicaire. Il a raté une marche et fait une embardée de huit étages. »

Il se tourna vers Karen.

« Ils ont utilisé votre appartement comme camp de base d’une expédition destinée à m’assassiner chez moi, et sans doute aussi comme centre d’espionnage de mes faits et gestes, de mes visiteurs et de mes communications téléphoniques, depuis des mois. Mais je ne vous apprends rien, peut-être. Dans ce cas, vos tentatives de séduction entraient-elles dans la stratégie générale ? Ce serait un rude coup porté à ma vanité. »

Il s’interrompit en voyant le visage de la jeune femme devenir livide et un tremblement nerveux agiter ses lèvres. Elle murmura, horrifiée :

« Il a… loué… l’appartement. Je croyais… par affection. Idiote !… Idiote ! Il s’est servi… servi de moi. Je ne savais pas, Francis. Comment pouvez-vous… ? Comment ? »

Elle poussa de côté la chaise bloquant la porte, ouvrit celle-ci à toute volée et disparut.

« Tout cela est insensé, dit Peyrolles. Je ne sais même pas qui vous êtes. Sicaire ne travaille plus pour moi. Et quand cela serait, je ne suis pas responsable de ses agissements en dehors de ces murs. Il a dû être engagé par quelqu’un, et c’est probablement pour cela qu’il a quitté son travail ici. Quant à l’appartement de Karen, il est vrai que je l’ai loué, et précisément par affection, pour lui rendre service. Mais il est non moins vrai que Sicaire connaissait parfaitement les lieux où il est allé plusieurs fois.

– Épargnez-moi vos enfantillages, Peyrolles. Dites-moi plutôt le nom de votre commanditaire. Bréhan ? Moquette ? Un autre ? Plusieurs autres ?

– Bréhan ? Francis ? Vous devez être Francis Malone.

– Bravo ! Continuez comme ça et on finira par s’entendre.

– Vous êtes en plein délire ! Je maintiens ce que j’ai dit et je n’en démordrai pas, parce que c’est la vérité.

– Ça ne convaincrait pas un contractuel ou un gardien de square.

– Ça, je n’y peux rien.

– Bon. Vous aurez à expliquer pourquoi vous avez loué à Karen cet appartement juste après la fin du procès Bréhan. Pourquoi à n’importe quel prix. Je connaissais l’ancien locataire. Il n’aurait pas quitté les lieux pour un empire. Vous lui avez donc proposé plus qu’un empire. Il nous dira ça. Pourquoi, dès la location effectuée, Sicaire n’est plus venu faire son travail ici, alors que je suis persuadé, ce qu’il sera facile de vérifier, qu’il émarge toujours à votre budget du personnel. On va examiner vos comptes à la loupe, passer au peigne fin toutes vos relations, à commencer par Moquette, et les transactions éventuelles qui pourraient identifier un commanditaire. Appelez le bar.

– Comment ?

– Appelez le bar. »

Peyrolles s’exécuta. Malone lui prit l’appareil et demanda au barman de lui passer un nommé Durant avec t. Quelques instants plus tard, les deux inspecteurs entrèrent dans la pièce. Le vétéran resta de marbre, mais le débutant considéra tour à tour la porte démolie, la brute rêvassant sur le bureau dévasté et Malone avec une certaine perplexité.

« Embarquez-moi ça, Durant, dit Malone en désignant Peyrolles. Motif : instigateur et complice d’une tentative de meurtre avec préméditation. On en trouvera certainement d’autres par la suite. Durande, réveillez ce gros feignant et emballez-le aussi. Allez-vous-en discrètement par l’entrée des artistes et du personnel. Je vous rejoins demain matin pour l’interrogatoire, mais vous pouvez commencer le travail cette nuit si vous avez une insomnie. Trois thèmes : la location, le motif, le commanditaire. »

Il sortit pour s’épargner les protestations de Peyrolles. Dans le couloir, il fut aussitôt entouré par les camarades de Karen.

« Est-ce qu’on doit chercher un autre emploi, monsieur Malone ? demanda l’une d’elles. Vous allez fermer la boîte ?

– Non, rassurez-vous. On va nommer une gérance temporaire. Vous connaissez mon nom ?

– On a écouté à la porte, dit une autre. Et puis Karen nous a assez parlé de vous ! Vous n’êtes pas bien difficile à identifier.

– Qu’est-ce que vous lui avez fait ? interrogea une troisième. Elle était dans un état !

– Il faudrait plutôt demander ça à Peyrolles, dit Malone. Elle est dans sa loge ? Où est-ce ? »

Elles le conduisirent jusqu’à une porte et le laissèrent seul. Il frappa. Il n’y eut pas de réponse. Il frappa à nouveau et ouvrit. Karen était à sa coiffeuse, essayant de réparer par le maquillage le dégât des larmes. Elle le vit dans la glace et dit sans se retourner :

« Laissez-moi, monsieur Malone. Il faut que je me prépare pour mon second passage. Vous pourrez m’arrêter après. Vous voulez bien attendre ?

– Je vous trouve mélodramatique, dit Malone. Et le pire, c’est que, malgré mon imperméabilité au genre, vous réussissez quand même à me flanquer le cafard. Je vous attends pour vous ramener à la maison. »

Elle se remit à pleurer. Malone fut tenté de traverser la loge et de la prendre dans ses bras. Il soupira et referma la porte, puis regagna la salle. Il s’assit au bar. Jetant un coup d’œil à la table de Moquette, il vit que celui-ci avait disparu. Un moment après, on annonça le fameux numéro de Bellissima Stromboli. Le rideau s’ouvrit sur une scène entièrement noire. Un faisceau de lumière frontale en plongée vint éclairer puissamment une zone étroite. Karen, vêtue d’un costume noir qui ne laissait voir que ses cheveux blonds tirés en arrière, son visage dont la blancheur était encore accentuée par le maquillage très foncé des yeux et le rouge vif de la bouche, et son cou flexible et gracieux, apparut, splendide, mûrie par les fards, vénéneuse, dans le cône de lumière. Des mains et des avant-bras noirs venus de l’obscurité entrèrent dans le faisceau et s’immobilisèrent, doigts écartés, la cernant. Un solo de trompette, ténu et lent d’abord, puis de plus en plus fort et rapide, partit de l’orchestre plongé, comme le reste de la salle, dans la pénombre. Une composition de Miles Davis. La danse des mains et du corps commença. C’était extrêmement précis et bien fait. Karen dansait superbement, avec toute la technique de mouvement sans effort visible et l’impeccable tempo d’une vraie professionnelle, exprimant tour à tour la panique et l’agressivité, la peur et déjà l’ébauche du plaisir, la résistance, la fuite ou la soumission, sorte de passion sauvage dont l’effet érotique avait une évidence, un impact, presque une opacité et une pesanteur. Malone regardait, fasciné. L’idée, racontée avec fantaisie par une jeune femme nue et naturelle, spontanée, pleine de sourires et de taches de son, arrosant ses fleurs, l’avait amusé sans qu’il pût se douter le moins du monde de la puissance de sa mise en œuvre. C’était Mélusine transformée en Morgane. Peu à peu, la trompette était rejointe par d’autres instruments et, à mesure que la polyphonie s’enflait, que le rythme s’accélérait, sur le corps de Karen le blanc chassait le noir. Lorsqu’elle fut nue, la danse devint un véritable jeu sexuel entre les mains et toutes les parties de son corps. On allait vers une sorte de climax musical et de frénésie érotique. Soudain Karen s’immobilisa. Elle se cacha le visage et s’effondra. Les mains se retirèrent. Peu après, la musique s’arrêta. Un murmure parcourut la salle tétanisée jusqu’alors. Malone quitta le bar, monta sur la scène et prit dans ses bras la jeune femme qu’il porta jusqu’à sa loge, entouré dès la coulisse par la meute anxieuse de ses camarades. Accrochée au cou de Malone, Karen pleurait avec désespoir, sans retenue, comme un enfant entièrement abandonné à sa douleur. Malone referma sur eux la porte de la loge. Il était ému, mécontent de l’être, et perplexe.

« Quoi que vous ayez fait, je vous pardonne, dit-il. Si vous n’avez rien fait, ce que je crois, pardonnez-moi. »

Et il l’embrassa. Son visage, si délicieux au naturel, si fascinant sur scène, était altéré par une souillure de maquillage et de larmes. Malone la porta jusqu’à la douche de la loge. Il la lava entièrement, en commençant par le visage, la savonnant de ses immenses mains qui couraient sur la peau avec une adresse et une douceur inattendues. Ce nettoyage fut aussi une caresse démesurée. Elle en retira un plaisir qui s’affirma peu à peu jusqu’à un long orgasme. Il la rinça et la sécha. Elle prit une de ses mains dans les siennes, l’examina et la porta à ses lèvres.

« Comment, murmura-t-elle, peut-on frapper si fort et toucher si délicatement avec le même outil ?

– Les arts martiaux et le piano, dit Malone.

– Le piano ?

– Oui. Près de quarante ans de piano. Classique d’abord, puis jazz. J’essaie de jouer tous les jours.

– Vous voulez bien jouer pour moi ?

– Peut-être » dit Malone avec un certain embarras en songeant que son piano était dans le territoire strictement privé du huitième étage.

Karen parut deviner ses pensées. Elle sourit pour la première fois de la soirée et, la douche l’ayant lavée de tout artifice, ce fut lumineux et enfantin, comme sur le balcon la veille.

« Votre piano est dans le sanctuaire du huitième, je présume, dit-elle. Rassurez-vous, je ne vais pas le violer. Jouez ici, avec l’orchestre. Vous me devez bien ça. Vous avez ruiné mon numéro avec votre soupçon.

– Comme vous voudrez. »

Elle s’assit à sa coiffeuse, se brossa les cheveux et se maquilla sans excès. Puis elle s’habilla. Elle l’entraîna dans la salle. Lorsqu’elle apparut, il y eut un murmure général où dominait une sorte de réclamation à la fois admirative et sordide. Le député gouailleur qui avait apostrophé Malone se leva et dit :

« Mademoiselle, chacun ici attend la conclusion. Nous vous conjurons d’avoir l’amabilité de poursuivre.

– Toujours et partout représentant du peuple, hein ? lui dit Malone. Asseyez-vous et fermez-la. Ou je m’en vais fesser la droite parlementaire. »

L’autre le considéra pensivement.

« Je me refuse par principe à avoir des mots avec l’Himalaya, dit-il. Je m’en suis toujours bien trouvé.

– C’est pure sagesse » dit Malone.

Ils poursuivirent leur chemin parmi les tables houleuses jusqu’à l’orchestre. Karen présenta Malone au chef et lui expliqua l’impromptu. Il accepta avec une réticence inquiète.

« Vous connaissez Sketch de John Lewis ? demanda Malone.

– Monsieur Malone, dit le chef avec un air comiquement offensé, c’est un peu me demander si je connais l’aria de la Reine de la Nuit.

– Alors voici le programme. Ouverture normale avec la basse et les drums. Première intervention des cordes. On va manquer de violoncelles. Un seul, c’est peu. Vous croyez pouvoir compenser avec les violons ?

– Oui.

– Ensuite, vous me laissez jouer avec la basse et les drums un arrangement piano des parties piano et xylophone. D’affilée. On peut se passer de la deuxième transition cordes, pizzicato puis archet, entre les parties des deux instruments. Ça évitera les malentendus possibles en raison de l’arrangement. Puis seconde intervention des cordes, la troisième dans la partition, et final ensemble. Ça ira ?

– Parfait, dit le chef beaucoup moins inquiet.

– Bon, dit Malone. Les vents peuvent aller siffler du côté du bar. Allons-y ! »

Il s’assit au piano. Karen s’installa sur une chaise proche. La salle, intriguée, s’était calmée. Le chef donna le départ à la basse et aux drums qui ouvrirent sur un swing assez lent, bientôt interrompus par le violoncelle et les violons qui jouèrent en rupture un air presque classique, dont les accords vifs et abrupts s’adoucirent peu à peu en une mélodie préparant l’intervention du piano. Malone attaqua. La mélodie se dilua au profit du piano, puis s’effaça. Et Malone joua son arrangement, parfois en solo, parfois en duo avec les drums, ou en trio avec les drums et la basse. Ses doigts interminables couraient sans heurt sur le clavier, l’effleurant avec une aisance incroyable. Le Sketch de Lewis était une construction savante et inventive, un jazz aussi spontanément entraînant que profondément cultivé. Le swing peu à peu s’affirmait jusqu’à devenir irrésistible. Malone semblait entièrement absorbé par la musique, ne regardant jamais le clavier, mais quelque chose de vague ou d’intérieur. On eût dit qu’il était en train de recréer le morceau, de résoudre instantanément et avec brio des problèmes d’arrangement, contractant ses traits à un passage d’une éloquence difficile, souriant imperceptiblement à une trouvaille ou à un trait d’humour. Le chef l’observait avec un intérêt étonné, sortant de justesse de son étude du jeu de Malone, dans les dernières mesures de ce qui aurait dû être la partie du xylophone, pour donner le signal aux cordes. Celles-ci créèrent un fond qui s’enfla jusqu’à ce que le piano atteignît un paroxysme et se tût. Après une suite de l’épisode classique du début, Malone reprit, avec la basse, les drums et les cordes en fond à nouveau, un final à la fois décomposé par l’analyse et unifié par une sorte de synthèse de l’esprit de la composition, quelque chose d’épidermique et de très cérébral qui tenait du trait de génie. Et ce fut le silence. Les musiciens, depuis l’orchestre et le bar, commencèrent à applaudir Malone, imités par le chef et Karen qui pleurait et riait tour à tour. Puis la salle réagit, faisant un hourvari où se mêlaient l’ovation des mélomanes et les huées de ceux qui réclamaient le programme normal.

« Monsieur Malone, dit le chef, si jamais vous cherchez du travail…

– On m’a déjà fait la même proposition l’année dernière, dit Malone. Je n’ai pas changé d’avis.

– Qui ?

– Big Louis Strings.

– Le bassiste de New York ? Compliments ! En tout cas merci, monsieur Malone. On n’a pas souvent l’occasion, ici, de jouer une musique aussi intéressante.

– Merci à vous, dit Malone. A vous tous. »

Il fit un signe aux musiciens et prit Karen par le bras.

« Venez, dit-il. On rentre à la maison. »

Plus tard, ils baisèrent chez elle. Et lorsqu’elle fut sur le point de s’endormir, il éteignit et approcha une chaise de son lit. Après un silence assez long, elle murmura, allongée dans l’ombre :

« Je m’en fous, je vous le dis : je vous aime. Je vous aime, Francis, je vous aime. »

Il l’embrassa et s’en alla. De son balcon, il regarda le jour se lever derrière Notre-Dame.

« Si elle est sincère, se dit-il, c’est un délice de femme. Si elle joue, c’est la meilleure comédienne du monde, et l’être le plus dangereux que j’aie jamais rencontré. Délice aussi, d’un autre genre. »

Il resta là longtemps, dans l’aube et la mélancolie.





Malone sonna au portail de l’hôtel particulier de Norbert Moquette. Une voix lui parvint par l’interphone.

« Oui ?

– Je suis Francis Malone. Je voudrais voir votre patron.

– Un instant, je vous prie. »

Un moment plus tard, la voix se fit entendre à nouveau.

« Monsieur est absent, monsieur.

– Retournez auprès de lui et demandez-lui s’il préfère que je revienne avec un car de flics.

– Je vais vérifier, monsieur. Il m’arrive de faire des erreurs.

– Qui n’en fait pas ?

– Monsieur est trop bon. Je reviens. »

Bientôt il y eut un bruit d’ouverture électrique et Malone poussa le lourd battant d’une porte ménagée dans un des énormes ventaux du portail. Il traversa une cour pavée. Un maître d’hôtel d’un âge respectable, confit en dignité, l’attendait en haut d’un grand perron de marbre.

« Monsieur va vous recevoir, monsieur. J’avais fait erreur, en effet. Excusez-moi, Monsieur. »

Il introduisit Malone dans un vaste hall, puis frappa à une haute porte de chêne, reçut une réponse, ouvrit, s’effaça devant Malone et referma la porte derrière lui. C’était une salle d’un volume considérable, mélange de salon, de bibliothèque et de fumoir. Les meubles de rangement, en chêne massif, ne contenaient que des éditions luxueuses ou des livres richement reliés en cuir, classés selon le format et l’allure, non le contenu, chose typique de l’étalage culturel à vocation purement décorative. Des armes de chasse en grand nombre, anciennes ou modernes, étaient exposées aux murs, individuellement ou en faisceaux, ainsi que des trophées. L’ensemble empestait le procédé de nouveau riche, l’artifice consistant à rassembler, comme dans un décor de théâtre, des signes de classe et d’ancienneté qui cependant n’exprimaient ni la culture ni l’histoire, mais seulement l’argent. Moquette était assis dans un confortable fauteuil. Il ne se leva pas, considérant Malone avec une franche hostilité. Malone, lui, regardait les trophées.

« Vous aimez tuer, hein ? dit-il.

– Chasser, dit Moquette.

– Tuer sans risques, en somme. En tenue léopard, comme à la guerre, mais sans risques, sans chier dans son froc. C’est ma définition de la chasse.

– Vous faites erreur, Malone. La tenue léopard, c’est un rite de pauvre.

– Je parlais de l’esprit, pas du costume. Chaque classe a ses débiles. Il manque ma tête à votre collection. Gibier trop dangereux, peut-être ? Vous ne le chassez pas vous-même.

– C’est pour me livrer votre philosophie cynégétique que vous êtes venu me faire perdre mon temps ?

– Nous sommes dans le vif du sujet, Moquette. Sicaire est mort, Peyrolles sous les verrous. Il nous manque le commanditaire. Vous en feriez un très sortable.

– Je ne comprends pas un mot de ce que vous dites, Malone. Ayez la bonté d’éclairer ma lanterne. La plaisanterie a commencé hier soir, au Red Cloud. Vous ne trouvez pas qu’elle a assez duré ? »

Malone soupira. D’un geste court, instantané, il sortit son pistolet et ajusta la tête de Moquette. Celui-ci devint très pâle, mais parvint à maîtriser sa panique, qui cependant affleurait dans le tassement de son corps, la crispation de ses mains et le débit rapide et haché de sa parole.

« Bréhan m’avait prévenu. Vous êtes un tueur ! Mais vous n’êtes pas stupide, Malone ! Mon domestique… Vous ne vous en tirerez pas ! Ne faites pas ça, Malone ! Ne faites pas ça ! »

Malone sourit et rengaina son pistolet.

« Et voilà le motif, dit-il. Bréhan vous a dit que je connaissais votre rôle dans l’affaire Brook et bien d’autres. Sans preuve, bien sûr. Il vous a dit que lorsque la justice officielle était impuissante ou corrompue, je palliais l’inconvénient. Sans doute vous a-t-il dit qu’il craignait pour sa propre vie. Il vous a flanqué la frousse, Moquette. Il savait admirablement manipuler les gens, y compris les manipulateurs eux-mêmes, les magouilleurs professionnels de votre espèce. Alors vous avez cassé votre tirelire, ou peut-être avez-vous fait une cagnotte avec d’autres à qui Bréhan avait joué la même scène, et vous avez contacté votre ami Peyrolles et son tueur Sicaire. D’où la location de l’appartement au-dessous de chez moi, pour me surveiller. Et puis à l’annonce de l’assassinat de Bréhan, c’est l’état d’urgence. Il faut me tuer avant que je ne tue encore. Expédition immédiate de Sicaire, qui tourne court, pendant que vous attendez des nouvelles au Red Cloud, Peyrolles et vous. Ça ne se tient pas mal, qu’est-ce que vous en dites ? »

Moquette avait eu le temps de récupérer. Il répondit d’une voix presque normale :

« En effet. A ceci près que je n’ai rien à voir avec tout cela et que vous n’avez pas l’ombre d’une preuve. Le fait que Bréhan m’a affirmé que vous êtes dangereux n’en constitue certainement pas une, et c’est si vrai que je ne chercherai même pas à nier que je vous l’ai dit, ce que je pourrais faire, puisque vous n’avez pas de témoin. Ce que je vais faire en tout cas, c’est porter plainte contre vous pour menace de mort. Vous me direz que je n’ai pas de témoin non plus. J’en ai un. »

Il poursuivit en élevant la voix :

« Évariste, je sais que vous écoutez à la porte. Entrez. Pour une fois votre indiscrétion me sera utile. »

Le maître d’hôtel entra, l’air parfaitement digne.

« Évariste, dit Moquette, pourrez-vous témoigner de ce qui s’est passé ici ?

– Oui, monsieur. Monsieur a menacé monsieur d’une arme. Cela était très clair dans les paroles de monsieur, et d’ailleurs j’ai vu la chose par le trou de la serrure. Croyez que je le regrette, monsieur.

– Vous savez bien qu’il vous arrive de vous tromper, Évariste, dit Malone.

– Je le reconnais à ma confusion. Mais pas cette fois, si vous le permettez, monsieur.

– Bien, dit Moquette. Vous pouvez vous retirer, Évariste. Et restez derrière la porte à tout hasard. »

Évariste s’inclina et sortit.

« Vous êtes effectivement un manipulateur, Moquette, dit Malone. Mais au petit pied. Vous n’êtes pas un aigle comme Brook ou Bréhan. Vous êtes un corbeau. C’est la culture qui fait la différence, sans doute. Ça, ça ne s’achète pas. Maintenant, écoutez-moi attentivement. Peyrolles parlera. Quand il aura un peu réfléchi, il parlera. Et pour une raison bien simple. Tout le désigne comme l’instigateur de la tentative d’assassinat contre moi. Il sait que si on n’arrête pas le commanditaire, il payera la note. Vingt ans au moins. S’il apparaît comme simple intermédiaire, il peut diviser les frais par cinq ou dix. Il peut même prétendre qu’il n’a établi le contact et été payé que pour la manœuvre d’espionnage, sans être le moins du monde au courant de la préméditation de meurtre. Je lui dirai que j’appuierai cette déclaration. Dans ce cas, il peut s’en tirer avec une peine assortie d’un sursis. Peyrolles parlera, Moquette. C’est l’évidence même. »

Moquette essayait de faire bonne contenance, mais on voyait l’inquiétude percer sous l’arrogance. Malone se dirigea vers la porte. Il l’ouvrit et se retourna.

« Je vous conseille d’entrer en contact avec un de ces organismes dits “consultants”, ajouta-t-il. Vous savez, ce genre qui vous apprend à voler l’État, massacrer la concurrence et virer le personnel. Ou alors avec votre avocat. »

Il sortit.

Une heure après, il reçut un coup de téléphone de Durant. Peyrolles avait parlé. Il avouait avoir loué l’appartement de Karen pour établir une surveillance de Malone pendant les absences de la jeune femme, ceci pour le compte de Moquette. Le travail était fait par Sicaire, qui rendait compte directement à l’industriel. Mais il niait absolument avoir été au courant de la tentative d’assassinat. Il avait des preuves comptables du fait que Moquette était le commanditaire. Lui-même reversait une partie des sommes à Sicaire pour son travail d’espionnage. Selon lui, si on découvrait un versement fait par Moquette à Sicaire sans son intermédiaire, ce serait la preuve qu’il n’avait pas trempé dans le projet du meurtre de Malone. Malone raccrocha. Le téléphone sonna aussitôt. C’était Laborne, goguenard et furieux. On venait de trouver Moquette et son domestique au rez-de-chaussée de l’hôtel particulier, tués tous deux d’une balle dans la tête.





En fin d’après-midi, Malone sortit du laboratoire de la police. Le technicien lui avait montré trois balles, extraites de la tête de Bréhan, de celle de Moquette et de celle d’Évariste. Identiquement rayées, elles provenaient toutes trois de la même arme.





Malone rentra tard. Il monta directement au niveau supérieur, dans sa chambre. Par la porte-fenêtre, il vit immédiatement l’échelle couchée sur le balcon. Après la tentative de Sicaire, on l’avait rangée provisoirement sur le balcon de Karen. Malone prit son pistolet. Il inspecta le balcon, puis saisit avec précaution la poignée de la porte de la salle de bains, en se plaçant hors de l’encadrement. La porte était fermée de l’intérieur.

« Sortez de là ! dit Malone.

– Francis ! »

La porte s’ouvrit et Karen se jeta contre lui. Elle se mit à parler avec volubilité.

« J’ai eu peur ! Je n’ai jamais eu aussi peur ! Je me préparais à partir pour le Red Cloud quand j’ai entendu frapper à la porte. J’étais sûre que c’était vous. A cette heure, ça ne pouvait être que vous. J’ai dit : “C’est vous, Francis ?” et on m’a répondu : “Oui.” Mais ce n’était pas votre voix. C’était une voix couverte et rauque. Je n’ai pas ouvert. Je suis restée là, paralysée, en silence, derrière la porte. Et puis j’ai entendu un bruit métallique : on introduisait quelque chose dans la serrure. Il fallait que je me cache. J’ai traversé l’appartement en courant et je me suis retrouvée sur le balcon. J’ai vu l’échelle. Je l’ai placée, je suis montée à toute vitesse jusqu’à votre balcon et je l’ai hissée. Puis je me suis enfermée dans votre salle de bains. Je suis là depuis plus d’une heure. »

Malone sortit sur le balcon, replaça l’échelle et descendit, tenant toujours son pistolet. Il visita de fond en comble l’appartement de Karen. Il n’y avait personne. Il examina la serrure de la porte d’entrée. Elle était ouverte, mais non forcée. En repassant dans le salon, son regard fut arrêté par un détail bizarre sur une grande affiche du Red Cloud punaisée au mur, représentant Karen presque nue, entourée de mains. Sur le sein gauche, on avait tracé au feutre rouge un cœur et une inscription : Malone. Exactement au centre du cœur, il y avait un trou rond et noir. Malone alla prendre à la cuisine un couteau pointu et délogea la balle du plâtre. Il l’examina et la mit dans sa poche. Il s’interrogea encore sur le rôle de Karen. La récente confession de Peyrolles semblait la mettre totalement hors de cause. Mais ça ne prouvait rien. Elle pouvait avoir mis en scène cette histoire d’agression. Si c’était le cas, ce n’était pas très adroit car, loin de la disculper, ça faisait plutôt penser à l’élimination d’un témoin ou d’un complice. C’était peut-être simplement cela : elle savait tout, plus que Peyrolles lui-même, de la tentative de meurtre contre lui, qui impliquait d’autres personnes que Moquette, et on avait voulu la faire taire. Mais ça ne cadrait pas avec ce geste puéril et sinistre, inutile, du cœur troué avec son nom. Si elle était innocente, il ne s’expliquait pas du tout cette agression. Ça ne rimait à rien. Il regagna son appartement par la même voie et retira l’échelle.

« Allez faire votre valise, dit-il à Karen. Je vais vous mettre à l’abri dans un endroit sûr. Inventez-vous une maladie quelconque pour justifier l’interruption de votre numéro au Red Cloud. Puis revenez ici. »

Il l’accompagna jusqu’à sa porte et remonta. Il téléphona à un petit hôtel de Saint-Malo, demandant à parler à un certain Samuel Joyce.

Une demi-heure plus tard, ils sortaient du parking souterrain de l’immeuble, Malone au volant de sa voiture, puissante et rapide, dont il se servait rarement, n’aimant guère conduire, et surtout pas à Paris. Ils arrivèrent à Saint-Malo à trois heures du matin, et Malone alla directement sur les quais du port de plaisance. Il prit la valise de Karen et ils se rendirent à un débarcadère où était amarré un deux-mâts, une goélette anglaise de forme rase, bâtie pour la course, élégante et racée. Il héla. Un homme grand et large sortit de la cabine, vêtu d’un caban, d’un pantalon sombre et de bottes de mer. On ne voyait de sa tête que les blancheurs d’une barbe et d’une chevelure fournies, l’une taillée avec soin, l’autre un peu hirsute, qui prenaient la lumière de la lune et d’un réverbère proche. Il les invita à monter à bord.

« Salut, Sam, dit Malone. Karen, je vous présente Samuel Joyce, écrivain et navigateur, un ami de mon père. Il est sûr, libre, à l’aise et à disposition. Un oncle à la mode celtique ou vietnamienne. Il va vous emmener sur son voilier en Irlande, dans l’île d’Aran. Vous habiterez la maison de mon père. Sam veillera à ce que vous ne manquiez de rien. Il peut même vous faire la conversation ou vous chanter un interminable répertoire traditionnel irlandais. J’ai choisi ce moyen de transport parce qu’il exclut toute filature, donc toute nouvelle agression. Sam, voici Karen Kierkegaard, dont je t’ai parlé au téléphone.

– Enchanté, mademoiselle, dit Sam. Ce que Malone a omis de me signaler, c’est que vous êtes une œuvre d’art. Rassurez-vous. J’ai soixante-dix ans. Vous n’avez pas peur des vieux esthètes, j’espère ?

– Non, dit Karen en souriant. J’ai peur de presque tout, mais pas des vieux esthètes.

– Tu feras rétablir le téléphone là-bas, Sam, dit Malone. J’appellerai de temps en temps. »

Malone tenait à s’assurer, pour des raisons diverses et même opposées, que Karen resterait bien en permanence dans la maison d’Aran.

« C’est la marée basse, dit Sam. On va bientôt sasser. Il faut partir. J’ai déjà établi la voilure. »

Karen embrassa longuement Malone.

« Venez vite me chercher, Francis, dit-elle. Et n’oubliez pas ce que je vous ai dit l’autre jour. »

Elle alla s’asseoir sur le pont avant, entre le beaupré et le mât de misaine. Sam rejoignit son poste à la timonerie et mit le moteur auxiliaire en marche.

« Largue les amarres, Malone, dit-il. Et vous, Karen, soyez à la réception. Ne restez pas là sur votre joli derrière. Commencez tout de suite à apprendre le métier. »

Karen attrapa avec adresse les amarres que Malone lui lançait. Le navire s’éloigna du débarcadère à vitesse réduite, ses voiles pendantes faseyant à peine au souffle ténu créé par l’avance. Malone le regarda traverser le bassin et s’arrêter près de l’écluse, attendant l’ouverture du sas. De loin, Karen lui faisait ses adieux avec de larges mouvements de bras.

« Voilà mise à l’écart une prédatrice, se dit Malone. Ou à l’abri une proie. »

Il croyait de moins en moins à la première hypothèse. Karen n’avait émis aucune objection à l’idée de partir en exil à Aran. Et le fait qu’il pourrait la joindre à volonté par téléphone, loin de l’embarrasser, ce qui aurait été le cas si elle avait prémédité un retour immédiat, avait semblé au contraire lui causer un vif plaisir. De toute façon, Sam était prévenu de la dangereuse ambiguïté de sa passagère. Et c’était un homme de fer, plus trempé qu’usé par l’âge et l’expérience, un homme de ressources physiques, morales et mentales, un loup et un poète de mer. En outre, Malone avait soigneusement fouillé la valise de Karen à son insu, et elle-même en la tenant serrée et en la caressant. Elle ne transportait aucune arme.

Les portes de l’écluse s’ouvrirent et la goélette disparut dans le sas. Vaguement rassuré, Malone rejoignit sa voiture et rentra à Paris.





Cythère du Bataillon habitait, rue Guynemer, un immense appartement donnant sur le jardin du Luxembourg.

« Diantre ! se dit Malone en sonnant à sa porte, au quatrième étage. Sa production littéraire doit être cotée à Wall Street, au bas mot. »

Un ravissant petit valet de chambre en livrée, qui n’avait pas beaucoup plus de vingt ans et faisait songer immédiatement à l’archétype littéraire et pictural du « pâtre grec », lui ouvrit et, après avoir vérifié son identité et l’authenticité de son rendez-vous, le mena à un grand salon dont les longues baies laissaient voir les frondaisons hautes du jardin occidental. La pièce, très agréable, était meublée avec un luxe sans ostentation. La maîtresse des lieux, assise sur un sofa, répondit en souriant au salut de Malone et renvoya le jeune valet d’un petit geste aimable. Cythère du Bataillon, dont Malone avait évidemment passé au crible l’état civil, le curriculum, la bibliographie, les relations, ainsi que les faits et gestes, publics ou non, portés à la connaissance des RG, s’appelait de son vrai nom Marie Raton et était âgée de soixante-quatre ans, ce qu’elle n’avouait dans aucun sens du terme. C’était, depuis une trentaine d’années, l’auteur érotique, ou plutôt pornographique, le plus vendu au monde. Elle avait une recette simple à concevoir, difficile à mettre en pratique par tout autre qu’elle-même et, au vu des résultats, d’une effarante efficacité commerciale : partant du principe que l’abjection pure n’est pas massivement vendable, elle mêlait systématiquement à ses intrigues les plus corsées, les plus férocement sadomasochistes, fruits de l’imagination ou de l’expérience, une certaine quantité de niaiserie sentimentale. Niaiserie d’ailleurs dont elle s’était fait, déjà avec succès, une spécialité avant cette libéralisation des mœurs, dite par les emphatiques « révolution sexuelle », qui lui avait permis d’exploiter enfin tous ses talents. C’était Sade, non pas tempéré ni édulcoré, mais associé à la presse du cœur, quelque chose comme la vertu de Justine, après les intéressantes péripéties du vice, triomphant dans le happy end. Ou une Colette, à la fois plus tarte et plus séditieuse, multipliée.

Elle était vêtue d’une robe sombre, seyante, laissant à découvert une large part d’une poitrine affermie et de jambes gainées dont le galbe était admirablement conservé. A première vue, le travail de sculpteur réalisé sur sa personne, spécialement le visage et les seins, par des artistes du modelage de la chair, était un chef-d’œuvre du genre et faisait que son corps vêtu n’affichait, ou ne concédait, avec un mélange de coquetterie et de réticence, que les bonnes années de la quarantaine, à l’exception des mains qui, on le sait, sont incurables. Au total, elle était indubitablement attrayante.

« J’ai souvent entendu parler de vous par Louis Bréhan, monsieur Malone, dit-elle. Il vous témoignait publiquement beaucoup d’estime et d’amitié, tout en vous peignant comme un extrême original, surtout en raison de votre incorruptibilité républicaine. Vous êtes le fils de Sean Malone, n’est-ce pas ? Vous n’ignorez pas évidemment, ne serait-ce que par conscience professionnelle, ce que j’écris moi-même. Avez-vous poussé cette conscience jusqu’à me lire ?

– Oui.

– Vous devez mépriser cela, sans aucun doute.

– Non. La pornographie à ce point dénote un savoir, un imaginaire, une expérience et peut-être, selon une expression consacrée, une expérience des limites. Je trouve ça nettement plus intéressant, plus honorable même, que le pain quotidien de notre littérature ordinaire, pain de ménage qui serait aussi un genre d’eau tiède. J’aime moins vos petites mièvreries conclusives et rédemptrices, bien que j’en comprenne la nécessité commerciale.

– Je vous trouve non seulement très attrayant, monsieur Malone, mais en outre tout à fait sympathique. J’adore cette idée de pain et d’eau, avec un public captif, j’imagine, pour filer un peu la métaphore ? Continuez. J’aime me vautrer dans la médisance littéraire comme une truie dans une bauge, et voir mépriser mes contempteurs me ravit. Car ce sont bien eux, ces matons boulangers et puisatiers, n’est-ce pas ?

– Je n’en sais rien, dit Malone en souriant. Je parle de ceux qui empilent les anecdotes médiocres d’existences et de lignées médiocres, qui ne se complaisent que dans les petites coquetteries sales de l’anodin et qui, après ne vous avoir pas fait grâce du moindre de leurs pets, vous infligent encore ceux de leur père et de leur grand-père, sans doute pour donner à leurs tranches de vie une odeur d’histoire. Saga de toilettes. Ceux qui ont peur de l’idéalité des sommets et des abîmes, peur de la beauté, de l’amour, du cul, peur du style et de l’art, des idées et du savoir, peur du ridicule possible de tout cela, peur en somme de tous les libres excès de la création. Ceux qui n’iront jamais au-delà du miroir mais resteront toujours devant, fascinés par le reflet terne de leurs propres manques et des lieux communs de leurs pauvres traits.

– Délicieux, en vérité, dit Cythère. On dirait presque que vous êtes vous-même dans la bataille. En tout cas, vous semblez tout droit sorti de la littérature que vous défendez en creux. On n’a pas idée d’être un flic aussi physiquement décoratif et finement cultivé.

– Ça peut agacer, en effet.

– Pas moi. Je suis persuadée qu’entre les archétypes idéaux et populaires, ceux qui ont pris la suite des héros fondateurs, et les vraies découvertes de l’esprit, il n’y a rien qui vaille. Pain de ménage et eau du robinet, comme vous disiez. Je tente moi-même, dans mon propre genre, de me conformer à cette idée, en mêlant la larme de Margot et la métaphysique du cul. »

Il y eut un silence assez long. Puis Malone demanda :

Est-ce que vous croyez que mon intention est de vous tuer ?

– Je crois peu, monsieur Malone. Je préfère savoir. Et je n’en sais rien. Mais c’est possible.

– Louis Bréhan n’a pas essayé de vous en persuader ?

– En effet. Si telle est votre intention, je vous demanderai de me baiser avant. Le coup de l’étrier, ou le verre du condamné, en somme.

– On dirait qu’il vous est indifférent de vivre ou de mourir.

– C’est l’indifférence de l’âge, monsieur Malone. Je suis sûre que vous connaissez mon âge réel. Je ne suis pas trop mal ravaudée, mais ce n’est plus comme avant. A présent, je paye presque toujours pour jouir. Soit indirectement, sous forme de salaire, élevé mais banal, comme dans le cas de mon petit valet très capable et très zélé. Soit directement de jeunes gigolos. Il y a quelque chose de déjà mort chez moi. La puissance de la séduction, les satisfactions de la vanité, les raffinements de l’autorité et de la soumission, les délices de la découverte… que sais-je ? Quand on paye, c’est sans surprise. De l’argent contre une performance. C’est tout. Évidemment, même dans ce cas, j’ai encore du plaisir. J’imagine que c’est mon dernier lien avec la vie. Au fond, il n’est sans doute pas très solide. Il n’est donc pas impossible de comprendre ma relative indifférence.

– Comment Louis a-t-il pu rendre plausible à vos yeux l’intention qu’il me prêtait ?

– Nous formions une sorte de société secrète restreinte, dont la seule loi était le profit et le plaisir. Je ne puis vous donner que les noms de Louis et de Moquette, puisqu’ils sont morts, et le mien, bien sûr. D’ailleurs, vous devez connaître les autres par Louis, en principe. Peu importe. Nous avons violé votre fameuse loi républicaine de toutes les manières possibles. Moi, c’était plutôt par jeu, un nouveau jeu, à une époque où déjà l’ancien s’estompait, s’usant en même temps que mes cellules. Nous avons tous eu dans l’affaire Brook un rôle occulte, qui l’est resté pendant le procès de Louis. Et malgré son quasi-non-lieu, il faut bien reconnaître que nous lui avons tourné le dos. Il est resté aimable, mais je crois qu’il nous a pris tranquillement en haine. Il m’a dit avoir inventé un jeu ultime, le plus intéressant. Il allait tout vous raconter sans vous donner une seule preuve de façon à placer votre sens intransigeant de la justice dans l’état de la plus extrême frustration, celle-ci ayant déjà pris des proportions impressionnantes après son jugement. Et comme vous étiez selon lui un tueur, le dénouement était prévisible. J’ai donc appris avec intérêt, sans trop de surprise, le meurtre de Louis. Celui de Moquette est venu tout compliquer dans mon esprit.

– Pourquoi ?

– Vous n’auriez jamais tué Évariste, le maître d’hôtel. Ça ne colle pas du tout avec votre portrait. Vous n’êtes donc pas le meurtrier, en tout cas pas celui de Moquette. Vous voyez que mon indifférence philosophique était entachée d’une sérieuse dose d’incertitude due au seul raisonnement.

– Et quelles sont vos conclusions ?

– Ou votre portrait est faux, ou le meurtre de Louis est un suicide déguisé, accompli avec l’aide d’un tueur chargé de poursuivre le travail : se venger de ses anciens complices impunis et de vous, l’auteur de sa chute. Pour nous, la mort. Pour vous, je ne sais pas… Le déshonneur, l’erreur judiciaire, la douleur morale et mentale… en tout cas pas la mort.

– Mes compliments. Vous feriez un excellent enquêteur.

– Est-ce que le portrait est faux, monsieur Malone ? Est-ce que vous allez me tuer ?

– Si je vous réponds, me croirez-vous ?

– Oui.

– La réponse est non. »

Elle sourit.

« Je le regrette un peu, dit-elle, lorsque je pense au dernier verre du condamné.

– Vous n’êtes pas tirée d’affaire. Louis et Moquette sont morts aussitôt après ma visite. Vous risquez votre vie aujourd’hui même.

– Je ne le pense pas, monsieur Malone. Je crois que Louis a seulement voulu me faire peur, ignorant mon sentiment intime de vieille femme vis-à-vis de la mort. S’il voulait véritablement vous faire endosser ces meurtres de façon crédible, il a dû écarter les seconds rôles et les femmes. La mort d’Évariste est sans doute un simple accident, imprévisible. Un témoin par hasard qu’il était indispensable d’éliminer. Il est presque certain que, dans son esprit, me tuer reviendrait à vous blanchir. Louis faisait peu d’erreurs. En fait, il n’en a commis qu’une seule : celle de vous désigner pour effectuer le nettoyage légal souhaité par lui et par Brook.

– Si on écarte les deux hypothèses qui font de moi l’auteur d’une justice officieuse et expéditive, ou du tueur l’exécuteur testamentaire de Louis, il y en a une troisième. Un membre de votre société défunte décide d’éliminer tous les autres, à commencer par Louis, le plus dangereux, pour se mettre définitivement à l’abri. Il ne fait que suivre l’idée suggérée par Louis à propos de mes tendances et de mes méthodes, et son tueur procède au fil de mes rencontres avec les victimes. Il reste trois possibilités : Bossurdaloue, Gerade, et vous-même. Si c’est vous, le superbe raisonnement que vous venez de tenir est encore plus brillant qu’il n’y paraît, puisque vous justifiez à l’avance le fait que vous serez la seule survivante.

– Vous n’êtes pas mal non plus, dit Cythère en riant. En somme, si le metteur en scène est Gerade ou Bossurdaloue, je risque ma vie. Si c’est Louis, vous ou moi, je ne risque rien. J’ai donc deux chances sur cinq de mourir. Est-ce une probabilité suffisante pour faire valoir mes dernières volontés ?

– Sans doute, mais je suis en service.

– Quelle pauvre dérobade, monsieur Malone, que le refus administratif d’une femme qui s’offre. Je préférerais de beaucoup : “Vous êtes vieille, je n’ai pas envie de vous”, ou même : “Votre chair raccommodée me répugne.”

– Ce serait faux, dit Malone. J’étais de bonne foi, mais vous avez raison : il faut ici et là oublier les codes, ou plutôt les convenances, du service public. Le moins possible, évidemment. »

Elle se leva. Elle était grande et fine, droite et souple. Elle l’entraîna jusqu’à une porte. Elle avait une démarche pleine de grâce et de tenue. La porte donnait sur une chambre assez obscure. Elle la referma derrière eux.

« Je peux encore faire illusion dans une demi-obscurité flatteuse, dit-elle. Laissez-vous faire. Comme si j’étais la Grande Pute de Babylone, une professionnelle aguerrie et experte. »

Elle le dévêtit avec une adresse extraordinaire. Puis elle le fit allonger sur un lit immense.

« Vous avez le plus beau corps d’homme que j’aie jamais vu, monsieur Malone. »

Elle ôta sa robe et apparut dans la pénombre en dessous noirs. Elle se mit à genoux sur le lit auprès de lui et entama une caresse délectable et irritante, avec un mélange d’habileté extrême, comme apprise dans quelque école orientale du plaisir, et de talent instinctif. Elle se saisit de la verge érigée.

« J’idolâtre le membre viril, dit-elle. Peu de femmes ont un vrai culte du phallus. La bite ! C’est beau et commode. Ça se prend, ça s’avale, ça pénètre, ça change, ça mesure le pouvoir, le savoir et le savoir-faire, le vouloir. C’est méchant comme une lame et suave comme une source… »

Elle s’interrompit à cause d’une fellation savante, calculée, telle que bientôt Malone la renversa sur le côté, le dos tourné vers lui, et commença à la baiser. Il ressentait tour à tour, de façon chaotique, l’admiration et le mépris, le désir et la répulsion, le plaisir et l’agressivité, tout se résolvant en un orgasme puissant. Elle lui dit :

« Merci beaucoup, monsieur Malone. Je suis très contente. A présent, partez. »

Il y avait dans le ton de ses paroles une telle ironie du désespoir qu’il en demeura interdit.

« C’est moi qui vous remercie, madame, dit-il. Je suis très content aussi. Mais on ne chasse pas un amant, même de passage, comme un gigolo. Vous m’insultez, ce qui est grave, et vous vous insultez vous-même, ce qui est pire. Vous avez montré plus d’esprit avant. »

Elle rit.

« Pardonnez-moi, dit-elle. Une réaction de pudique fierté. Stupide !

– Et mal à propos.

– Non, monsieur Malone. Quand je paye, je n’ai pas de fierté.

– Pourquoi payez-vous ?

– Parce que je n’aime pas les vieux. »

Il rit à son tour.

« Je vais vous faire protéger, dit-il.

– Ça n’est pas nécessaire. On soutient la pute, pas la cliente.

– Est-ce un aveu de culpabilité ou d’indifférence ?

– Vous finirez bien par trouver. »

Il s’habilla, lui baisa la main et sortit. Il retrouva Durant dans l’escalier.

« On ne la quitte pas d’une semelle jusqu’à nouvel ordre, lui dit-il. Je vais placer Durande en bas dans la voiture. Vous, restez dans les parages de l’appartement et suivez-la si elle sort. C’est le mieux. Votre poste demande plus d’expérience, et elle ne fera pas attention à vous. Elle n’aime pas les vieux.

– Qui les aime ? » soupira Durant.





L’étude de maître Aloys Podevin, notaire, ressemblait davantage à une accueillante entreprise de services qu’à l’idée assez classique que se faisait Malone de l’antre d’un tabellion. C’était grand, aéré, meublé de façon ultramoderne, avec tous les adjuvants possibles d’une informatique de pointe. Jusqu’aux clercs à qui une insidieuse audace de costume et de coiffure donnait une allure de cadres de marketing plutôt déplacée. A dire vrai, Malone n’avait jamais trop apprécié les notaires, et cette antipathie instinctive s’appuyait sur une iconographie appropriée, celle du bourgeois gagnant grassement sa vie par le seul fait d’être là, obligatoire, vaguement pétainiste, homme de comptes et d’ordre, fustigeant l’impôt sur les offices publics, gros, court, chauve, myope, enseveli dans des dossiers vieillis exsudant la poussière, houspillant des clercs hâves et faméliques.

Un jeune homme avenant l’accueillit.

« Bonjour, monsieur le commissaire, dit-il. Je vous introduis immédiatement. Je suis le premier clerc de maître Podevin.

– Je n’en crois rien, dit Malone.

– Je vous demande pardon ?

– Je ne crois pas un instant que vous soyez clerc de notaire. On ne me la fait pas. Vous êtes trop bien nourri, vous n’avez ni manches de lustrine, ni porte-plume derrière l’oreille.

– Vous aimez à plaisanter, monsieur le commissaire, dit l’autre avec un rire un peu forcé.

– Pas excessivement. »

Le premier clerc le fit entrer dans un vaste bureau ensoleillé où un vieux beau élégant, mince, courtois et plein d’assurance, pour ne pas dire de certitude, affichant sa prospérité, acheva de ruiner son imagerie sans entamer sa malveillance.

« J’ai préparé ce que vous m’avez demandé, monsieur Malone, dit-il. C’est une façon de faire un peu excentrique. J’aurais préféré attendre l’ouverture officielle, c’est-à-dire la conclusion de votre enquête. Il s’agit d’un testament mystique, secret si vous préférez. Je l’ai reçu scellé, devant témoins, des mains de M. Bréhan, et je ne sais donc pas ce qu’il contient.

– L’assassinat est également une procédure un peu excentrique, dit Malone. Ouvrez. »

Le notaire fit venir deux clercs comme témoins, ouvrit l’enveloppe et lut à Malone le testament de Louis Bréhan. Sa fortune était partagée entre trois légataires. Marie Bréhan, sa femme, héritait tous les biens immeubles et leurs contenus, terres, résidences, œuvres d’art, mobilier, bijoux, dont la plus récente évaluation était de cinq cents millions de francs, soit le tiers du legs total. Cybèle de Maugiron, sa filleule, recevait un portefeuille de valeurs d’un montant de sept cent cinquante millions de francs, sans compter les intérêts annuels. Mignard de Maugiron, frère de Cybèle, un autre portefeuille d’un montant trois fois moindre.

« C’est tout ? demanda Malone.

– Bigre ! dit Podevin. Qu’est-ce qu’il vous faut ?

– Je veux dire, pas de liquide ? Pas de comptes courants ?

– Non. Tous ont été apparemment vidés et clos, sauf un, qui contient le montant des taxes de succession et des frais notariaux, avec un acte me donnant procuration pour effectuer les règlements. Une somme considérable, je veux parler des taxes, bien sûr, calculée pour que les légataires reçoivent un héritage net. M. Bréhan était très prévoyant.

– Un peu trop, je trouve. Ça suggère une intuition quasi divinatoire du futur proche.

– Vous voulez dire de sa mort ?

– Oui.

– Il devait se sentir menacé. Enfin, ça, c’est votre travail.

– Il faudrait que je demande à être payé au pourcentage, comme vous. Ça ne doit pas être aussi misérable que vous le laissez entendre.

– Il y a des hauts et des bas, dit Podevin avec un fin sourire, les uns compensant les autres. Mais croyez-moi, un bon salaire régulier assorti d’une sécurité du travail, il n’y rien de tel.

– A vous voir et vous écouter, dit Malone, j’ai presque honte d’être aussi privilégié. »





Mignard de Maugiron possédait un atelier de peintre au dernier étage d’un immeuble de la place du Panthéon. Il ouvrit à Malone un battant de la grande et lourde porte d’entrée, épaissie d’un blindage à l’extérieur et d’une plaque d’isolation sonore doublée d’un capiton à l’intérieur, protection massive contre le vol et le bruit. Malone se demanda, à propos du bruit, si l’isolation était destinée à l’empêcher d’entrer ou de sortir. Mignard portait une robe de chambre en soie à décors orientaux dont le motif principal était un grand dragon chinois, ou peut-être un ryu japonais. Au-dessus d’un corps long et svelte d’éphèbe, il avait véritablement une tête de femme, et même de jolie femme. Un visage d’un ovale doux, une ossature fragile, une bouche charnue d’un dessin superbe, un nez fin et droit, de grands yeux verts décorés de longs cils, une chevelure châtain clair, épaisse et brillante, au flou artiste, un cou rond et blanc rasé de très près, où la discrétion de la pomme d’Adam frisait l’inexistence, lui composaient une physionomie dans laquelle Diane l’emportait nettement sur Adonis. Il avait vingt-six ans et en paraissait vingt à peine. Son air exprimait la bonne humeur d’un cynisme paisible et à toute épreuve, un égoïsme absolu, une autosatisfaction tempérée par l’humour, une corruption radicale et insoucieuse. Son pourrissement était sans doute plus naturel que cultivé, un peu comme l’est une décomposition végétale, hors de toute moralité, en regard du vice tourmenté né par exemple des pervers interdits de la religion. Il ne semblait pas une âme damnée, mais un monstre content. Malone le considérait, un peu surpris. L’autre eut un léger sourire goguenard.

« Vous n’êtes pas mal non plus, dans votre genre, dit-il.

– Vous êtes bien aimable.

– Vous vous demandez comme tant d’autres, j’imagine, si ma physiologie cachée ne recèlerait pas quelque trait d’hermaphrodisme ou de gynandromorphisme ?

– Non. Ce n’est pas du tout le genre de questions que j’étais venu vous poser.

– Je réponds tout de même à la cantonade pour satisfaire ma virilité chatouilleuse. Je suis obsédé par les femmes, et le véritable culte que j’ai de ma personne ne m’a nullement conduit, comme si banalement, à une posture d’inverti. J’ai un membre herculéen, qui plaît encore plus aux femmes que la grâce de mes autres membres et de mon visage. Ou peut-être leur plaît-il d’autant plus que son environnement a une délicatesse assez féminine.

– Eh bien, voilà une présentation en règle. Puis-je entrer ?

– Mais je vous en prie… »

Malone pénétra dans l’atelier. Il était très vaste et assez élevé pour tolérer sans la moindre gêne, à mi-hauteur, une mezzanine qui en faisait le tour complet. Malone fut immédiatement frappé par l’étonnante exposition d’une grande quantité de toiles, d’un réalisme fort propre et d’une technique correcte, plutôt académique, bien que trahissant une main originale et heureuse dans les alliances de couleurs, mais développant toutes une thématique non répertoriée dans les canons classiques de l’art officiel : c’était une sorte de catalogue de la plus pure obscénité. Obscénité trahissant une obsession hétérosexuelle, car la femme était toujours le centre de l’attention et de la dramaturgie, ce qui, confirmant les paroles de Mignard et ajouté au fait que les toiles, d’un style uni, étaient signées MdM, désignait l’habitant comme l’artiste. La femme, donc, tout ou partie, idéalisée par un trait esthétisant et fortement matérialisée dans la couleur, était livrée à toutes les joies, toutes les douleurs, tous les hommages, toutes les humiliations, toutes les pénétrations, toutes les manipulations, toutes les prostitutions, par le biais d’hommes-instruments dont le nombre variait de l’unité à la demi-douzaine.

« Je peins toujours d’après nature, dit Mignard. Mon imagination est strictement littéraire. Je suis incapable d’inventer un trait. Je suis également un poète expérimental.

– Vous voulez dire expérimentateur, ou de laboratoire, dit Malone. C’est la poésie qui est expérimentale, pas le poète.

– C’est très juste ! s’exclama Mignard. Vous n’avez pas volé votre réputation de flic hors pair, monsieur Malone.

– C’est en tout cas une bonne idée, dit Malone en jetant un regard circulaire. L’art occidental s’est peu nourri de franche pornographie. A cet égard, l’enfer des estampes de la Bibliothèque nationale est un simple divertissement de potache. Je suppose que ça se vend bien, et que vous vivez de votre art, ou de vos arts ?

– Non, monsieur Malone. Hélas, non ! Comme vous le supposiez, de nombreux amateurs dépravés, soit en matière d’art, soit en matière de mœurs, ou les deux, seraient disposés à m’acheter mes toiles pour la forte somme. Mais j’ai toujours refusé de les vendre. Voyez-vous, j’y suis très attaché. Chacune évoque un souvenir particulier lié à un moment d’inspiration créatrice. On ne vend pas les paramètres de sa propre histoire. En tout cas, pas moi. Quant à ma poésie, aucun éditeur n’a accepté de la publier.

– S’agit-il de censure morale ?

– Non. C’est pire. Une censure esthétique. Les éditeurs n’entendent d’ailleurs rien à la poésie. Ça fait trop rarement un bruit de tiroir-caisse. A cet égard,