Main La More dans l'âme

La More dans l'âme

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Un jeune professeur est affecté au cœur du royaume des Mores.Naïf, velléitaire, pusillanime, volontiers soumis, manipulé par un narrateur scandaleusement amoral, il tombe amoureux de toutes les femmes qu’il rencontre et dont il accepte immédiatement l’emprise.Ainsi se saisissent de lui Dragana, Slave de Marseille, Albina, fausse Portugaise, la fière Atlante Damya, Tamchicht, jeune répudiée du village où il enseigne, la puissante Kahina de la médina proche, l’Espagnole Esperanza qui hante les bars de la ville, la Boraine Angèle Coquebin, ex-maîtresse de son père, qui mène de louches activités auxquelles elle a décidé de l’associer, et Tsaâzzoult, une montagnarde supposément candide qui a résolu de l’épouser et de le soustraire aux tentations immorales auxquelles le soumettent les précédentes. Ce récit initiatique, érotico-sentimental, fortement empreint d’humour et de dérision, constitue un roman facétieux sur fond de questions existentielles qu’il appartient aux lecteurs de découvrir. 
Year:
2018
Language:
french
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1

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File:
EPUB, 277 KB
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File:
EPUB, 5.62 MB
LA MORE DANS L’ME





Du même auteur





Franck Mességué, le champion idéaliste au goulag démocratique, biographie, 2010



Les bienheureux, nouvelles, iPagination Éditions, 2013 – Prix Spécial 2014 du meilleur recueil de nouvelles décerné par le jury du prix Foncombe



La divine mascarade, poèmes, iPagination Editions, 2015



Le feu d’Orphée, iPagination Editions, 2016 – Grand Prix Wilfrid Lucas décerné en juin 2017 par la Société des Poètes et Artistes de France (SPAF)





Patryck Froissart





la More dans l’âme





iPagination Éditions





Avertissement :





Toute ressemblance avec des personnes et des lieux existant, ayant existé, ou qui viendraient à exister après publication de cette fantaisie romanesque serait purement fortuite.





Préface





Cette œuvre de Patryck Froissart est un superbe objet littéraire à multiples entrées puisqu’il s’agit à la fois d’un roman initiatique d’éducation sentimentale dans un « royaume des Mores » plus ou moins imaginaire, à la fin des années soixante, mais également d’une lecture palimpseste des années 1920/1930 avec des représentations croisées, dans le contexte historique de ces deux époques, de la France et d’un pays qui pourrait offrir quelque ressemblance avec l’une et l’autre de ses anciennes colonies nord-africaines.



Un grand roman d’éducation au plaisir…



À travers ce fil conducteur du plaisir, Patryck Froissart montre qu’avec l’expérience du plaisir le « je » est un autre comme le disait Rimbaud. La fiction permet, comme l’a montré l’Histoire d’O, de toucher au plus intime des êtres dans l’acte fondateur qu’est l’expérience de soi à travers le plaisir : comme le dit Aristote, nul homme ne doit oublier qu’il est né du ventre d’une femme. Du Minotaure au divin marquis, comme le rappelle Froissart, en passant par les péripatéticiennes dont il ne faut pas oublier que cela signifie élèves d’Aristote, l’intertextualité (ou mieux, ici, l’intersexualité) sans cesse présente, soit mentionnée en note soit subtilement évoquée, montre que le voyage du;  plaisir donne du sens à la vie.



Sous le prétexte de la narration des aventures d’un coopérant français au pays des Mores (il faut bien donner l’illusion de la réalité romanesque), l’auteur nous entraîne dans une série de métaphores puisées aux sources de la littérature érotique de Mademoiselle de Maupin à Verlaine en passant par des fabliaux du XIIIe siècle et par… Jacques Dutronc, à travers tout un jeu d’inventions lexicales où toutes les figures de style sont représentées : j’en ai compté plus de trente, régulièrement employées pour le plus grand bonheur du lecteur littéraire si tant est qu’il en reste quelques-uns dans cette époque où l’on publie sous le nom de romans des textes insipides tout autant qu’incultes…



Il y a de véritables morceaux de bravoure à la Claude Simon oscillant entre le Mangeclous d’Albert Cohen et des passages d’Aragon du Roman inachevé qui soulignent bien l’aspect tragique du plaisir comme étant la rencontre d’un corps fini avec la mort toujours présente comme horizon. Le plaisir apparaît comme un usage de soi ainsi que le disait Michel Foucault, c’est-à-dire non seulement une pratique mais également ce qui enracine l’être dans la variabilité du monde.



Il s’agit d’un véritable souci de soi (dixit Artémidor au IIe siècle), qui n’est pas une typologie des pratiques mais de l’onirocritique, et c’est précisément ce qu’est ce livre, une analyse des rêves du plaisir, l’interprétation littéraire des fantasma du plaisir.



Comme le dit justement Michel Foucault dans le premier chapitre du Souci de soi, la sexualité, loin d’être cette zone obscure et terrible de l’intériorité de l’individu source indéfini de désir et de souffrance, apparaît comme un signe qui permet d’interpréter la relation entre la vie présente de l’individu et son milieu, celui de la vie avec les autres dans la communauté de la cité.



Tout le livre de notre auteur est cet effort pour expliquer comment le plaisir, en passant d’une civilisation à une autre, permet de se rencontrer soi-même à travers précisément l’amour de l’autre qui soit véritablement différent du moi (ce n’est pas un hasard si Théophile Gautier, l’écrivain de la Réunion, est cité), réunion des êtres à travers l’expérience du plaisir, réunion des cultures en quête d’un boudoir où philosopher.



Chaque chapitre est introduit par une citation, de Khalil Gibran, de Musset, de Baudelaire, de Stéphane Zweig, de Pierre Louys très présent dans la description des corps et qui malheureusement n’est plus assez lu aujourd’hui, et qui passe pour un écrivain érotique, ce qu’il n’est pas.



Paul Morand, Kessel, André Gide, Jean Genet, Tennessee William, Paul Bowles et Truman Capote sont également présents.



Les citations qui marquent ainsi l’incipit des chapitres portent toutes cette idée que le plaisir touche à cette zone étrange, au lieu de cette douleur physique traumatisante évidente, de cet ébranlement de l’être qui touche au plus profond de soi, à cette âme qui plonge et rapporte le doute, comme le disait Victor Hugo.



Au fond, la clé du livre serait peut-être cette phrase de Rousseau dans Les Confessions, livre deux : « Rien de tout ce que me fait sentir la possession des femmes ne vaut deux minutes que j’ai passées à ses pieds sans même oser toucher sa robe », phrase que cite quelque part notre auteur.



Foncièrement, le plaisir est le principe de tentation, comme on le voit dans Les liaisons dangereuses (lettre 81) de Choderlos de Laclos où la marquise de Merteuil raconte à Valmont comment elle se joue de son confesseur en mentant sur les péchés qu’elle vient de confesser et en s’attribuant même plus de fautes qu’elle n’en a commises.



Le plaisir est cela : l’autosuggestion, le jeu, la duplicité, la flatterie mais également la découverte de soi et de l’autre car le corps ne ment pas. Comme le dit Madame de Sévigné dans la Lettre à sa fille du 23 mars 1672 :



« Des machines qui aiment… Des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent ; allez-vous vous moquer de nous ? Jamais Descartes n’a prétendu nous le faire croire. »



Patryck Froissart l’indique : le plaisir est un bien parce que la résistance du sujet est au fond l’apprentissage de soi, l’irréductibilité du plaisir est au fond la vérité de soi. Il reste un mystère dans le secret de l’obscurité dans lequel me plongent les pratiques du plaisir.



Merci à Patryck Froissart d’avoir levé un des voiles de cette énigme où se joue l’essentiel, à savoir le rapport au temps.



Comme le disait Georges Bataille dans L’érotisme, il est question de notre finitude à travers cette expérience fondatrice qu’est le plaisir de soi à travers l’autre et de l’autre à travers soi.



Christophe Vallée, romancier, philosophe.





I – Dragana




Trois espèces d’hommes n’entendent rien aux femmes :

les jeunes, les vieux et ceux entre les deux1 .





Jean Martin, VSNA2 en partance vers son lieu d’affectation dans le royaume du Tajeldit, qui, en sa qualité d’appelé tout fraîchement incorporé, pourrait être qualifié de bleu-bite au moment où commence ce récit, se fit réglementairement charrier, aux derniers jours d’août 1968, sur présentation de sa feuille de route, des pavés de son hameau borain jusqu’à ceux de Douai, ville à Gayant, de là jusqu’à la gare du Nord, à Paris, reine du monde, puis jusqu’à celle de Lyon, capitale des Gaules, dans une litanie de wagons aux places gratuites pour tous les porteurs d’un ordre d’incorporation.



Notre conscrit, tout du long des rails, tantôt se sentit marri de ce début d’exil qui l’éloignait des clairières de son enfance, tantôt éprouva une agréable sensation de légèreté à l’idée d’être enfin libéré du carcan familial.



Du septentrion jusqu’au midi, et même jusqu’au lendemain après-midi, il dévala et avala ainsi tout en longitude le pays des anciens Francs.



Ce destin n’a certes rien de singulier.



Pour preuve :



Près de quarante ans plus tôt, le 11 août 1927, un personnage antérieur, un autre Chti du Borinage, un autre Wallon vrai de vrai, un ancien de la parentèle à notre présent Jean Martin, tout autant prénommé Jean, calligraphiait cette carte, à l’encre et à la plume, à l’adresse de sa mie boraine3 :



Ma petite Georgette,

Je vais commencer à t’expliquer mon voyage depuis mon départ : je suis parti de Vieux-Condé le 15 août 1926, un dimanche au train de neuf heures. J’ai changé à Somain et je me suis rendu à Cambrai. On était à trois de Vieux-Condé, moi, Marlière et Philippe Vandeputte et en entrant à la caserne j’ai tombé avec d’autres de Valenciennes, de Saint-Amand, de Lourches, enfin nous étions à onze pour le 5e RTS4 et nous y sommes encore. On coucha une nuit à Cambrai. On ne dormit pas car on chanta toute la nuit. Le lendemain on nous remboursa l’argent du voyage Vieux-Condé Cambrai et on nous distribua une capote kaki. Le soir à six heures on nous dirigea vers la gare : il fallait nous voir avec nos capotes et nos valises ! On nous aurait pris pour des prisonniers ! Le train arriva et on prit la direction de Dijon où on arriva le lendemain à cinq heures du matin. A six heures on prit le PLM5 et on arriva à Marseille à six heures du soir après être restés douze heures dans le train.

Ton Jean



A Marseille, au bas de la carte de France sur laquelle notre Martin, avec appréhension et impatience, avait au stylo, les jours d’avant, d’après un guide de la SNCF, repéré et retracé le cours du PLM, notre beau gars tout groggy du roulis des bogies, notre nordiste déphasé par le changement de latitude, était attendu de pied ferme, comme quelqu’un d’important, sur un quai pas très gai par un rang pas marrant de pesants godillots d’engagés.



Il y fut illico martialement embrigadé, sitôt sauté le marchepied, sous le fronton de la gare St Charles, par une pelote bourrue de soldatesque à bérets et képis qui brandissait une pancarte ordonnant aux Volontaires du Service National Actif de se regrouper là et de prendre position dans l’ordre militaire pour un transfert à la caserne où s’effectueraient les préparatifs administratifs de leur départ vers leurs destinations d’affectation.



L’engagé d’avant, en août 1927 :



On nous conduisit vers la caserne Sainte Marthe.



Purée ! J’aime pas cette atmosphère légionnaire ! se confia notre Jean de 1968, sonné au point de contrevenir à la syntaxe.



Dans le camion bâché de toile kaki qui le transbahuta autoritairement vers l’immense et antipathique casernement transitaire, la longueur incivile de sa chevelure inspirée par le mouvement hippie en vogue le singularisait parmi la douzaine d’appelés qui avaient débarqué ce même jour dans la gare massaliote : les autres incorporables, ses anonymes compagnons de Marmon, arboraient la marque militairement correcte et uniforme du passage d’une tondeuse ayant fraîchement déchevelé leur boîte crânienne et l’ayant transformée en échine d’érinacé à poils brefs dans le but d’anticiper la coupe que devait réglementairement afficher tout conscrit nouveau.



— C’est une putain de bath perruque que t’as là, mon gaillard ! Venir aussi chevelu à ton incorporation, t’as du culot, à défaut de calot ! T’aurais pas dû, parce que pour le coup tu s’ras tondu de force à l’arrivée ! Hélas, Ignace, à l’as, la tignasse ! lui siffla l’air moqueur un grand merle qui, crâneur, lui montra, se défaisant de son shako, un répugnant crâne déplumé.



— Ferme-la, troufion de mes deux ! lui rétorqua-t-il muettement, en une éphémère velléité de rébellion.



Les formalités, leur dit-on, dureraient trois jours, au long cours desquels ils seraient soumis à une série inexpliquée d’examens médicaux, multiplement vaccinés, et astreints au remplissage d’une somme paperassière à la mode de chez nous.



Comme l’en avait prévenu sans aménité l’oiseau de mauvais augure, il fut invité vertement et fermement, dès son arrivée au camp, par un galonné atrabilaire, soit à courir l’après-midi même se faire volontairement dégazonner un tant soit prou du frontal à l’inion dans un salon civil en ville, soit à subir le lendemain un défrichement exhaustif effectué sur la place, manu militari, par un tout frais caporal, bûcheron élagueur de profession, qui venait tout juste d’être bombardé bon barbier.



Quelque peu défrisé par cet accueil peu amène, il fit le choix de procéder au plus vite à cette décoiffure imposée chez un capilliculteur civilement patenté.



Un de ses collègues du collège où il avait fait ses débuts d’enseignant, nommé lui aussi au Tajeldit, acheminé dans un convoi précédent, lui avait proposé la jouissance transitoire de l’appartement dorénavant vacant qu’il possédait dans cette cité grouillante et cosmopolite dont le plus grand honneur est d’avoir vu naître Antonin Artaud.



Il alla s’en procurer les clés, sitôt libéré de la première journée de formalités, chez les parents dudit, qu’il découvrit ratatinés et larmoyants sous l’effet de l’expatriation toute chaude de leur fils unique aux colonies, lesquels lui expliquèrent d’une voix chevrotante l’itinéraire à suivre jusqu’à la garçonnière.



Sur le chemin menant à ce libre gîte, il se résigna à se faire accourcir le crin du crâne par un raseur particulièrement barbant qui poussa le vice jusqu’à lui faire payer très cher le plaisir sadique qu’il avait ressenti manifestement à lui dépoiler les temporaux jusqu’à peau nue, et qui lui factura en surtaxe le refus vexatoire qu’il avait opposé courroucé à son invitation rigolarde à opérer, rondement et carrément6 , une coupe à la Bigeard.



Craignant d’apercevoir dans les regards des promeneuses quelque éclair moqueur à la vue de sa tête de mi-tondu, il cavala se réfugier dans le logis prêté.



Afin de se persuader que son existence ne tenait quand même pas qu’à un cheveu, il tint à habiter l’endroit intégralement, de toute la plénitude de son corps, et, foutrement fou, pour bien se défouler, il se frotta le plexus et le sexus à des meubles indifférents, à des tapisseries fades, à des cuirs factices, au tergal inerte de voilages sans grâces, au plastique glacé d’un banal rideau de douche, tel un chien levant la patte sur tout élément d’un espace qu’il parcourt pour la première fois afin d’y marquer son passage et sa prise de possession.



Les lieux, totalement indifférents à son intrusion, ne lui manifestèrent en retour aucune chaleur.



Toutefois la fringance spontanée de la réaction physiologique qui se manifesta sur son anatomie le ragaillardit.



Voilà, s’il en fallait, se dit-il alors tout guilleret, faisant mentir le mythe à Samson, la preuve que la vigueur de l’étalon n’est pas relative à la longueur de sa crinière, et qu’on peut spolier tout homme abondamment chevelu de sa queue de cheval sans pour autant le transformer en un humble hongre.



Après quoi, soulagé, il énonça à destination de ses parents une relation sobre et objective des faits survenus depuis son départ du bourg originel.



Environ quarante ans plus tôt, son ancêtre gribouillait pour sa part à l’adresse de sa fiancée :



Ma petite Georgette,

J’attends avec impatience ta photo. Maintenant je suis très heureux. Je ressens en moi que j’ai quelqu’un qui était perdu et qui est maintenant retrouvé. Je demande que tu m’écrives le plus souvent possible, et que tu ne m’envoies plus des feuilles de papier à moitié remplies… Car après ta journée, ainsi qu’à midi, tu as plus de temps que moi. Moi pour le moment je tâcherai de t’écrire une carte tous les jours ou une petite lettre. Dans trois semaines mes classes seront finies et là je pourrai plutôt disposer de mon temps pour te répondre et t’écrire tous les jours de plus longues lettres. Je vais ensuite écrire à tante Angèle et lui expliquer que tout est arrangé entre toi et moi. La semaine dernière j’ai envoyé une carte à Lucienne et à Marcelle, et à ta grand-mère, et aussi à Bertha. Je voudrais que tu puisses me donner l’adresse de ton oncle l’éclusier afin de lui envoyer une carte aussi. Lorsque tu m’auras envoyé ta photo je t’enverrai encore une des miennes en train de manger lorsque j’étais encore à la ville des anciens rois. Je vais arrêter pour le moment, ma petite Georgette, car c’est l’heure de la théorie.



Après avoir établi clairement, par écrit, cette brève transition entre sa vie d’avant et celle qui nous importera désormais, il connut, délesté, un moment d’ataraxie dont il se sortit un peu plus tard en un ébrouement impromptu :



Hé ! Ho ! Hein ? Bon ! On ne va pas moisir ici toute la soirée, hein ? Bougeons-nous le train, hein ! On sort, hein ?



L’appartement était situé à proximité du Vieux Port.



Il erra, s’enivrant des bruits vespéraux, inspirant les relents poissonniers traînant paresseusement dans l’atmosphère poisseuse, longeant les quais, s’intéressant distraitement aux bateaux alignés qui dressaient dans la nuit tombant des mâts de toutes tailles invitant au voyage.

Il s’enfonça dans les rues environnantes en s’efforçant d’en mémoriser les noms au gré de sa marche aléatoire, saisit le parfum des tabacs et l’effluve des alcools émanant des cafés, faillit entrer dans un cabaret affichant le nom attractif « Le son des guitares ».



Plus il allait, plus les lieux fourmillaient de badauds baguenaudant, d’oisifs lents de toute espèce, d’affairés de toute mine, de types en tout genre.



Ce cours hasardeux l’entraîna dans la rue Thubaneau, où des grappes de femmes remarquablement succinctement vêtues, au visage parfois si blet et à la poitrine toujours tellement débordante qu’elles lui rappelèrent subliminalement sa mère, portant, faussement nonchalantes, de longs fume-cigarettes à leurs lèvres lourdement fardées, lui décochèrent, depuis les encoignures borgnes de porches crasseux, maintes œillades qu’elles voulaient sans doute incitatives, et lui adressèrent concomitamment d’orales invites éloquentes soutenues par des gestes explicites de la main et des mouvements expressifs du bassin qui le firent abondamment transpirer.



Oh ! Man-man ! songeait-il, oui ! Oui ! Me soumettre à la merci des fantaisies arbitraires d’une de ces matrones matures ! M’enfouir et m’égarer, jusqu’à suffocation, dans les vénérables masses de ses pis vulnéraires ! Subir en une absolue passivité ses manipulations autoritaires et expertes ! Encourir, de quelconque manière, sa colère de marâtre afin de mériter peut-être l’administration d’une délicieuse et magistrale paumée fessière !



Ainsi s’en cheminant se faisait-il son cinéma.



Peu s’en fallut qu’il flageolât, et, à certains moments, quand la tension de sa libido atteignit des pics vertigineux, qu’il s’évanouît et chût en ces ruelles infernales pavées de ses intentions pusillanimes.



Plus loin, bien qu’il n’osât pas s’arrêter (à peine s’autorisait-il parfois à ralentir subrepticement sa marche) pour mieux les considérer, bien qu’il feignît même, pleutre qu’il était, de ne pas les voir, il sentit l’embrasement de son bas-ventre, dont l’intensité avait pourtant déjà atteint des valeurs extrêmes, croître de plusieurs degrés encore à un il-ne-sut-quoi-de-plus de lascivité qui se dégageait de l’apparence singulière et de la façon particulière de se mouvoir de certaines d’entre elles, mais de ce surcroît de trouble il ne pouvait définir la source, puisque qu’il n’avait jamais vu de travestis.



Or, oui, c’en étaient, de vraies fausses.



Il arpenta tout le péristyle en tremblant tout à la fois du désir de connaître le Saint des saints et de la peur de s’y perdre.



Il ne fit pas le pas.



Vers le Tapis-Vert, il lui parut que les dépuceleuses patentées affichaient d’autres figures, plus jeunes, moins défraîchies, plus innocentes.

Quoique leur vocabulaire fût tout aussi vert et leurs intonations tout aussi impressives, leurs apostrophes d’accroche sonnaient à ses tympans d’une façon moins vulgaire, et leurs lorgnades énamourées lui semblaient presque sincères, non encore éculées par des lustres de rabâchages quotidiens.



Avec une de celles-ci, se confia-t-il en frissonnant de convoitise et d’angoisse, c’est décidé, je sauterai ce soir le Rubicon.



Bernique ! Il ne sauta ni le ruisseau, ni personne.



La nuit était bien avancée quand, ayant fait et refait avec les mêmes palpitations et les mêmes stériles velléités l’itinéraire dans les deux sens en éprouvant, toujours bouillonnante, la turbulence provoquée en son hypogastre par le stupre émanant des tableaux vivants, vibrants, bruyants que constituaient, dans un ballet de plus en plus agité, les va-et-vient des belles-de-nuit et de la foule dense, mouvante et multi-ethnique de leur chalandise, il s’extirpa lentement des venelles les plus chaudes, traînant lourdement dans son sillage la nasse des regrets de n’avoir pas eu le courage de répondre aux offres de celles, innombrables, qui lui avaient si aimablement proposé de le dévirginiser.



Il débattit de ce renoncement.



Il n’eut aucun mal à se trouver, avec la meilleure mauvaise foi, d’élégants motifs d’excuse.



D’évidence, l’humaniste qu’il se ressouvint tout d’un coup d’être ne pouvait que déchoir à profiter, pour satisfaire un pressant, naturel mais somme toute banal et répressible besoin, de la misère morale et sociale d’une de ces pitoyables femmes marchandisées, exposées sur ces étals pavés tels des mannequins robotisés à forniquer à la chaîne, asservies à merci par des souteneurs sans scrupule.



Non, non, et non, il ne serait pas complice de cette abomination !



L’argumentation était bien facile !



Il s’en fit pourtant quelque gloriole.



Après tout, se reprit-il, ce plaisir-là, je peux me le donner moi-même, me faire menotte, ainsi que l’écrivait Apollinaire à Lou, en attendant qu’une partenaire non vénale me le procure gracieusement !



Soit !



Ces honorables considérations apaisèrent au moins superficiellement le bourrèlement qui l’avait assailli lors de sa décision de fuir les quartiers réservés sous l’effet contradictoire et simultané du puissant désir de se vautrer dans le stupre négocié et d’une violente angoisse née de la perspective de devoir passer à l’acte.



Le long des trottoirs toujours bondés, redescendant vers le Vieux Port, persuadé que la nouvelle architecture de sa chevelure, non totalement désépaissie sur la partie supérieure de son crâne enfiévré, mais à ras taillée sur ses oreilles brûlantes comme si la coupe eût été effectuée autour d’un saladier renversé, lui donnait l’air d’un Scarabée de Liverpool de la première époque et constituait un signe ostentatoire d’appartenance à la petite bourgeoisie bon chic bon genre et dans le vent, il redéambula, solitaire parmi le nombre, devenant progressivement mélancolique, en la tiédeur phocéenne des fins d’été, la pensée prise tour à tour dans le manège kaléidoscopique d’un passé qui foisonnait de figures familières en des lieux naturels domestiqués depuis son enfance et dans le carrousel tourbouillonnant des images fuyantes de lendemains indéfiniment réinventables.



Vers les neuf heures, ne se résignant pas à regagner encore l’appartement vide, il vagabondait toujours en rond dans les rues avoisinant son pied-à-terre.



Soudain les photographies suggestives, fixes, pérennes, bien plus concrètes que les visions furtives qui se succédaient dans sa tête, clairement affichées sous vitre sur la façade opaque de ce qui semblait être l’un de ces théâtres occultes où des dames à la plastique généralement bien proportionnée se dévêtent pour le louche plaisir des yeux et de la queue de tristes sires en mal de nues se superposèrent au feuillettement tumultueux de son album intime.



Impulsivement, il actionna la manette imaginaire à stopper la ronde vaine des chimères et, simultanément, la clenche métallique bien tangible de la porte pleine.



Après avoir bredouillé à un cerbère de haute musculature qu’il souhaitait boire un verre et assister au spectacle annoncé, il pénétra dans l’espace dédié aux voyeurs.



Dans la pénombre d’un décor en stuc façon catacombe, des hommes gris étaient assis, attablés, figés dans une attente morne, taciturne et équivoque, chacun face à son verre solitaire et à une bouteille qu’en bon novice il identifia péremptoirement comme appartenant à la pétulante famille des vins de Champagne.



Il encoigna son cœur, qui s’était remis à cogner une oppressante chamade, dans un espace obtus ouvrant un angle dont l’amplitude lui parut propice à une posture d’aguet.



A peine fut-il installé qu’une allumeuse déboula, précipitée des nues, qui l’éblouit d’un sourire phosphorescent et l’hypnotisa du mauve fluorescent d’un chemisier prodigieusement échancré sur un bon tiers latéral de chacun des bulbes d’une sacrée couple de seins aux convexités convergeant vers la profonde cluse mammaire qui les séparait.



Le caractère agressivement lascif de ce corset dorsalement lacé se corsait encore par le fait que le casaquin coquin surplombait sans transition une minimale jupette en tarlatane rose agrémentée d’un ourlet à smocks violets dont le charmant volettement sur des cuisses puissamment agrémenteuses, gainées d’un fin corsaire résille, de couleur canari criard, mit superlativement en émoi ses coucougnettes juvéniles.



Avant même d’avoir pu ravaler sa salive, il se retrouva littéralement estomaqué de la voir investir la place libre à son côté sur l’étroite banquette de moleskine rouge, et, naturellement, fut incontinent tout confusionné de la sentir en un halo de Cologne sans nulle autre espèce de préliminaires tangenter de manière étroitement coïncidente son ardente gracieuseté à son flanc gauche, alors qu’en un arquement possessif de son bras droit elle lui circonflexait l’omoplate, et que, très expressivement, elle écrasait de sa bottine en simili daim la pointe du soulier italien, au vernis poudreux, du Borain tout oppressé dont elle venait visiblement, de façon fulgurante, de tomber éperdument amoureuse pour les siècles des siècles.



La joue fatalement vermillonnée par la révélation de la puissance phénoménale de son attractivité phéromonale, il subit avec délectation la houle d’estime de soi qui le parcourut :



Il fallait à ce siècle son Casanova… Me voici ! se réjouit-il, torse bombant et bourses boursouflant.



En vérité, la georgette, ostentatoirement engourmandée de lui, l’entreprenait sans sommation, à bout portant, et roucoulait d’une enjôleuse voix de gorge éraillée par l’abus du cigarillo :



— Alors, mon beau ? T’es qui, toi ? C’est qu’t’es mignon tout plein, t’es à croquer tout cru tout nu, hou la la, tu m’donnes chaud là où que j’pense… T’es nouveau par ici ? J’t’aime tout d’un seul coup ! Faut arroser. On va s’offrir une p’tite coupe, hein ? J’t’adore ! Ouh la la, me vla que j’tombe en amour sur toi, moi ! Tu s’ras gentil ? Moi aussi ! Tu sais, j’ai beaucoup soif, moi, patética, oui, j’ai soif de toi, ma parole, et de champagne bien frappé. Faut fêter, non ?



Tout en mélodiant son débagoulage, elle exagérait la pression coxale, arrondissait en un orifice anal de gallinacée et projetait, sur Jean Martin qui bouillait, l’O de ses lèvres épaissement peintes au grenat, évoquant et invoquant l’urgent bouche à bouche qui seul, exprimait-elle, la sauverait de la syncope d’amour aigu qui la menaçait, et, comme irrésistiblement attirée par la chose, d’une poigne hégémonique et sans feinte pudeur approximait ses génitoires et comprimait et combustionnait son viril quadriceps de néo-militaire.



— Tout moi c’est pour toi, si t’veux, tout ça, tout ça slave ! garantit-elle brusquement en balayant de haut en bas sa devanture d’un surprenant index qu’elle garda pointé sur l’embranchure concave de ses fémoraux gainés dans la résille de ses collants.



— Qu’est-ce que ça suppute ? lui bafouilla-t-il tout bêtement pantois, l’écarlate à la joue et le front exsudant de pleins ruisseaux d’hydrorrhée, entendant par là une proposition de bassinage mutuel dans un chaudron identique à celui dans lequel se prenaient les bains du samedi soir avec sa sœur dans son bourg d’origine.



— Hein ? Pute ? Quoi tu dis ? Moi non ! Hé toi ! Sus pas pute, hein ! Tention, hein ! Je fâche tout rouge si toi crois moi radasse comme rascasse qui putasse dans les barcasses du vieux port !



Affecté par la constriction apéritive qui s’accentuait à l’amont de son musculus femoris, déstabilisé par la remarque équivoque, chatouillé par le trémoussement tout proche des chairs redondantes, émoustillé par le moussement de la mousseline du corset, salivant aux vapeurs aigres-douces émanant des tréfonds de secrets replis, le sang chauffé à blanc, comme incendié par une émulsion soudaine de papaveris albi, étourdi, il dodelina de la courge, et son œil aux trois quarts désorbité roula, dégringola et se perdit en une chute cascadante et voluptueuse dans la vertigineuse gorge avoisinante dont l’importante surface découverte tant de l’adret que de l’ubac permettait de supposément soupeser la densité de la gibbosité géminée.



Mais promptement d’un bond debout, la Slave voleta au-dessus de ses talons hauts jusqu’au bar de la boîte, puis revint en papillonnant des cils et des volants, et posa sur le douteux napperon du guéridon une bouteille décapuchonnée et deux coupes.



Sortant excessivement sa glosse, la souris frétillante emplit les verres à ras.



Dans un instant, s’emballait cependant Jean le Borain, imbu de la révélation de son neuf et incontestablement irrésistible pouvoir de séduction, possédée comme elle l’est manifestement de la volonté de m’ébranler, ha ! ha ! elle va se rasseoir là, et contre moi, tout contre moi, vingt dieux, se recoller, caracouler, et puis je n’aurai plus qu’à la laisser m’emporter dans le vortex de la tarentule qu’elle me voue.



Car elle l’aimait, c’était flagrant, l’avait dans la peau, c’était criant, en conséquence de quoi il fallait tout de go qu’il s’amourachât d’elle tout autant, c’était urgent.



Il l’aima donc, sans plus attendre, tant était intense sa soif d’accointance avec une représentante du deuxième sexe. Le regard chaviré, il la fixa dans le fond de l’œil, et fut sur le point d’oser lui avouer sa brusque, exclusive, et définitive dévotion.



Mais, rauque, un aboiement pulvérisa le charme :



— Dragana, service, bordel, bouge-toi le cul, ça lambine !



L’interpellée fit sa contrite :



— Mon chou, m’en veux pas, faut qu’j’aille. C’est l’patron ! C’est l’Alphonse ! C’est lui ! La moustache ! Qu’est-ce que j’peux faire ? C’est méchant et c’est jaloux avec toutes nous autres, çui-là, tu sais, lui murmura-t-elle en confidence à l’huis de l’ouïe, i veut pas qu’on mitonne trop beaucoup longtemps avec les jolis julots jeunots comme toi. Excuse, j’vas boire à ta santé là-bas au bar ! Mais si j’plais, attends s’qu’à minuit, j’vas t’faire un strip-tease, intégral, t’sais, pour toi exprès, et après, si tu m’veux toute charnue quand tu m’aras vue toute nue, j’te vas suivre jusqu’au bout de l’monde, ma parole…



Et comme la vision de l’ingénu s’égarait, quêtant déjà quelque compensation au manque qu’allait provoquer l’absence imminente de la coquette, sur les dômes d’une dame bien avenante qui caquetait tout près avec un barbon aux cheveux gominés, elle lui pinça le menton, lui inclina la tête en avant jusqu’à l’enfouir dans son hallucinant décolleté, et lui interdit de porter le regard sur cette rivale potentielle.



— Fleur de Jasmin, elle, c’est la catin. C’est la Marie-couche-là-toi. C’est moi que t’aimes, pas la putain du boxon ! C’est moi ta poule, tention, hein ! lui souffla-t-elle ensuite en un torride bouche-à-oreille.



Le futur flamboya dans la tête du conscrit.

Il s’y projeta tout corps toute âme en un nimbe éclatant.

Le crâne tourneboulant, l’imagination farandolant, il se regarda parader flanqué de cette jumelle de Marylin Monroe dans un souk aux Mores, cavaler aux dédales des casbahs dans le sillage explosif de son arrière-train, lui faire l’escabelle en les vergers de Tingitanie alors que sous des cieux radieux elle grimperait à l’arbre du jardin d’Olympe pour y dégoupiller la grenade et en faire gicler le jus rubicond des arilles entre les lèvres suppliantes de son amoureux.



Sur un vibrant « Ouh la la ! Tout d’suite comme ça, quelle histoire, tu crois pas ? Tout d’un coup j’t’aime, toi, coco ! » codicillé par un oblitérant clignotement de sa paupière droite artistement surpeinte, elle se balança jusqu’au revers du bar, d’où, levant vers lui sa flûte, elle l’invita tout fou tout saoul tout toutou d’elle à un distant trinquement dont le cliquetis virtuel lui tamponna le tympan comme un merveilleux présage.



Son gosier de bidasse s’étant sous ce sirocco d’amour totalement desséché, il se l’irrigua copieusement sans se faire autrement prier.



Il ne s’aperçut pas, car planait son esprit en chavirant sous les staffs entabagés du plafond, tout assoté par l’épisode, qu’elle envoyait son philtre d’amour à la bonde nauséabonde du bac à plonge.



A peine son rêve fut-il troublé lorsqu’un nouveau coquetambule s’affala, là tout près, tout laid, tout torve, et puis un autre en la salle qui s’emplissait, où la fumée s’épaississait, où les esprits concupisçaient.



Deux trois quatre autres plantureuses en puissance d’effeuillage jouaient le même numéro à chaque arrivant et lui mettaient sans nullement biaiser, bienveillamment, la braise aux braies, lesquelles se distendaient irrépressiblement sous la poussée de l’impatience exponentielle des braquemarts.



La promise à Jean Martin se mit elle aussi en quatre pour enflammer tour à tour trois gras gars dégueulasses au regard visqueux et les amener à se désaltérer au prix fort.



Ce faisant, la faisane le rendit férocement envieux.



Ayant perçu, dans sa réaction à ces agissements, quelque étonnement, puis une espèce de début de colère mêlée de déception en son regard qui en devenait consécutivement larmoyant, elle s’approcha, lui fit sa marie pleine de grâces, et finit de le rassurer en s’arrangeant, à chacune de ses allées-venues de commande, pour l’inscrire en son itinéraire, auquel elle fit faire régulièrement un crochet pour lui manifester sa préférence et verser baveusement une gluante lichée de l’adoration qu’elle lui vouait, avec des j’t’aime et de bouleversants « mon grand fou tu m’fais tout mouillée » en son oreille gauche en fusion où vrombissait un insistant bourdon.



A plusieurs reprises, d’au-delà de la barrière du comptoir, brandissant sa coupelle qu’elle venait remplir régulièrement à la bouteille de son adorateur, elle l’excita à se bullifier la luette.



Dès que la dive à l’élu qu’il était là eut eu le fond totalement asséché, un tourbillon de sa jupinette envahit derechef l’empan visuel un tantinet troublé de l’aspirant d’elle, et, de l’hypocondre à l’hypogastre toute d’un coup étant venue se rejointer à sa tremblance, la Madelon de là l’attigea concomitamment à commander une seconde flasque au prétexte qu’une nouvelle et insupportable aridité lui rétractait la glotte et qu’il convenait que son mignon, que son troufion, que son lion, que son légionnaire qui sentait bon, par anticipation, le sable chaud, que l’heureux homme à qui tout d’elle était indéfectiblement acquis la lui désaltérât d’extrême urgence afin qu’elle pût garder la forme en attendant de lui prouver physiquement l’envie de lui qui consumait un point précis de son anatomie, que rigoureusement l’auteur a défendu de nommer ici.



— J’en ai ras ma motte, t’sais, de la taule à l’Alphonse ! J’vas foutre le camp d’ici. J’veux partir avec toi. Tu m’prends dans l’barda ?



Jean branla véhémentement du chef, et, simultanément, hocheta du sous-chef qui s’enthousiasmait sous la braguette à boutons de son pattes d’éléphant.



D’un délicat cambrement d’auriculaire elle feignit de cueillir la semblance de pleur qui avait failli jaillir de son sac lacrymal ourlé de bleu rimmel.



Absolument conquis, déjà délesté de soixante des huit cents francs que sa mère lui avait généreusement rétrocédés sur ses derniers salaires, notre ami lui (con !) céda volontiers un rab de prébende, et, ce faisant, fut pris d’un tempétueux tournis sous la pression montante du bouillonnement qu’avait su su su suractiver la chauffeuse, clandestinement, d’une main de soufre, en guise de dessous de sous de sous de table.



Sûre de le tenir en la senne de ses atomes crochus, elle se dériveta de lui, lui signifia en une façon de moue de désespoir qu’elle éprouvait un insupportable chagrin à devoir l’abandonner à nouveau pour le service, tout en se remodelant la moumoute remporta outre zinc ses formes fermes, sa taille cintrée, et les pépètes de son nigaud, et reprit son manège enchanté.



Martin divaguait de plus en plus euphoriquement dans l’éther pétillant du mousseux.



Pour diverger, il déplia un journal abandonné sur une espèce d’astragale empoussiérée qui courait sans hâte au long des murs.



La population française avait atteint les cinquante millions de veaux.



Et moi, et moi, et moi7 …



Dubcek, invité fraternellement à Moscou, avait conclu avec les camarades soviétiques un accord de retour au communisme raisonnable, à la suite de quoi Brejnev avait commencé à aider le pouvoir tchèque à normaliser le pays, avec l’encouragement solidaire de Fidel Castro.



Bien !



Il en ressentit quelque optimisme : le communisme, le vrai, le pur, le dur résisterait, à n’en point douter, aux attaques insidieuses de l’esprit bourgeois, son ennemi de l’intérieur et de l’extérieur.



Septembre avait beau devoir blettir bientôt, le joli mai de 68 n’était pas près, lui, s’affirma-t-il, de mourir, de pourrir, de s’effacer dans le passé des événements insignifiants, et de se perdre dans la masse indistincte des révolutions révolues.



Après quoi, repris par l’ambiance, il lâcha le quotidien d’ailleurs, oublia les camarades, voire s’en foutit un petit peu.



Minuit venu, le patron claironna que les clients désirant assister au plus intégral et au plus excitant strip-tease de l’univers devaient reprendre une consommation. N’ayant plus grand-chose à perdre, fouetté par les perspectives d’avenir flamboyant que lui avait rejurées Dragana tout en l’enjoignant de passer, afin de lui éviter de subir les foudres patronales, une nouvelle commande, Jean porta son choix, sans remarquer la grimace de dédain de la soupeuse, sur deux bocks de bière ordinaire.



La commune ale qui lui fut livrée sur un plateau, prétendument tout droit venue d’une obscure et prestigieuse abbaye, lui coûta l’équivalent de la moitié de la somme déjà déboursée pour le faux champagne.



Mais il n’eut pas le loisir de longtemps le déplorer.



A peine Dragana eut-elle feint d’humecter ses lèvres amarante de la mousse de son demi qu’un ordre rogue la fit se précipiter derrière un grand rideau rouge mité, tout auréolé de son grand âge.



Les amateurs du genre furent invités à prendre place côte à côte avec leur verre derrière une longue table sur tréteaux qu’on venait d’aligner face à la tenture.



Jean s’y mit.



Le voile peu après se leva sur le jardin du délice promis, une simple estrade décrépite sur laquelle posait sa divine avec deux autres artistes peintes.



L’épamprement de la triade se fit au rythme d’un air sans doute emprunté aux Folies Bergère.



Comme feuillées dans la saison churent le tulle et l’organdi.



Désireux d’en avoir pour ses sous, il s’évertua à enregistrer un maximum des détails de l’appareil mouvant des trois grâces dont il dévorait alternativement les agréments jusqu’à ce que sa promise l’eut intimé d’un froncement de ses sourcils teints de lui consacrer toute son attention.



Il eut à cœur d’incruster conséquemment en sa cornée l’image ondoyante de sa conque balkanique, pour autant qu’il pût l’agripper en les rets de sa vision au hasard des rais clignotants d’un projecteur de lumière rougeâtre braqué violemment mais aléatoirement sur les reliefs de son amour, dont l’éclat nacarat en ces intermittences contrastait vivement avec la quasi ténébreuse ambiance de la salle.



Ce est un petiz connetiaus

Il est petiz, mes moult est biau8



La proximité mais l’inaccessibilité de la croupe qu’elle cambrait artificiellement, en une gestuelle étudiée, quasiment mécanique, face à l’assistance publique, la puérilité mais aussi, par le diable, l’impudicité du pubis dont les reliefs glabres mirent Martin en fusion (c’était la première fois qu’il voyait un pudendum muliebre désopilé de sa toison), et le caractère volontairement agressif de la projection vers les spectateurs de cette entrecuisse plus nue que nature l’émurent prodigieusement.

Le choc initial de cette intégrale et provocante exposition lui procura la suprême extase, jusqu’au moment qu’il surprit le feu louchement vicieux des regards des nyctalopes dépravés qui convergeaient concomitamment vers l’étroite aire d’évolution et se concentraient particulièrement sur ce pelvis candide : alors la conviction qu’ils s’appropriaient ce qui aurait dû n’appartenir qu’à lui le heurta et l’encoléra.



Mais la cause et l’effet de sa jalousie furent promptement caducs : le spectacle fut hélas tellement éphémère que sa durée ne dépassa guère le temps qu’il a fallu pour le transcrire ici.



Il avait consommé certes d’un regard avide les contorsions auxquelles s’était livrée sa bayadère en son dessein de focaliser l’attention du parterre sur telle ou telle partie intime de son tempérament. Mais bien que, globes jaillis des orbites, les autres mateurs parussent ne plus pouvoir sortir de leur transe après que le numéro eut pris fin, tous haletant sans retenue, comme emportés à jamais par le déferlement de leur contentement, il avait pour sa part trouvé l’effeuillage globalement inélégant, précipité, disgracieux, et, au bout du compte, quelque peu blèche.



Un quart d’heure après que les nymphes de cabaret eurent disparu derrière la rechute du rideau, ne laissant aux tristes béats que le temps de finir leur consommation, le patron trompeta l’extinction des feux et la fermeture des lieux.



Les sexambules se dispersèrent lentement, silencieux, chacun ignorant les autres, vers leurs mornes solitudes, avec leur démarche d’ours lourdauds, libido lugubrement insuffisamment satisfaite.



Sagement immobile, Jean attendit que sa valkyrie s’en vînt, comme convenu, lui tendre les menottes pour l’emmener sans tralalas au Walhalla.



Or ce fut le tenancier qui s’approcha, sourcils festonnant et rouflaquettes frisottant.



— Alors, micheton, on s’est tant tripoté qu’on en est tout empoté, et qu’on en est là tout gourd et tout lourd et comme qui dirait qu’on en est aussi tout d’un seul coup tout sourd ?



Ahuri, Jean bredouilla :



— Mais non, mais elle… Dragana… Elle m’a dit qu’elle… Je dois la retrouver où ?



L’esclaffée vulgaire de l’Alphonse résonna douloureusement dans le salon désert et dans son crâne à vif.



— On t’a bien eu, t’es d’la revue, poil au dahu ! T’as vu son cul, et t’as bien bu… Qu’est-ce tu veux d’plus ? Tu t’sens cocu ? T’es dans les nues ? Ho ! L’ingénu ! T’as la berlue ? Tu vois la rue ?



Il l’y poussa sans ménagement.



Votre Jeannot sous sa taloche ainsi qu’un jour le fit Gavroche échut tout droit dans le ruisseau. Fut-ce la faute encore à ce maudit Rousseau ?



Mais avant de fermer sur lui la porte de la nuit, peut-être remordu, l’hôte entonna bourru ce couplet de son cru :



— Sois pas chagrin !

Reviens demain,

Fleur de Jasmin,

C’est un beau brin,

Seins éthiopiens,

Reins abyssins,

Fessier d’airain,

Et gros câlins

Pour trois fois rien.



Et le rimailleur disparut sur un rire éraillé.



Jean n’en voulut rien savoir.



— Ta Fleur de Jasmin, je m’en glande ! cria-t-il au volet clos, qui demeura de bois, droit dans ses gonds.



Longtemps au caniveau, lamentable huyau9 , il naqueta10 , cuvant son boire et pleurant son déboire, tout en tentant de se convaincre que son amoureuse guettait derrière l’œil-de-bœuf de son donjon la minute où l’ensommeillement du Minotaure lui permettrait de dérouler sa corde à nœuds et de se laisser couler vers leur étreinte libératrice.



Le ciel se mit, lui aussi, par solidarité, à chagriner.



Il pleure dans mon cœur

Comme il pleut sur la ville ;

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon cœur11 ?



Jean ruissela stoïque.



Peu à peu néanmoins sa passion mollit sous les sursauts de la raison et les assauts de l’allevasse.



Il regagna l’appartement, furieux, le fessier cru, pesant douloureusement l’inanité de la fête faite, et se traita tout de go de lâche. N’eût-il pas dû lui rentrer dans le lard, à ce verrat ?



Alors, mâtin, un obscur diablotin se mit à lui cracher par l’ouïe de l’huile sur les flammes qui lui cramaient l’âme.



Dragana, lui introduisit-il dans le creux de l’oreille, n’était qu’une pitoyable victime en ce chapitre, évidemment contrainte par un contrat des plus esclavagistes d’obéir en tout à son taulier.



— Le fait est que cette femme à la beauté sublime est tombée instantanément follement amoureuse de toi, insista lourdement le djinn. Tu ne peux pas, tu ne dois pas laisser sans suite une passion aussi fulgurante, dont tes sentiments pour elle sont le pendant exact. Tu ne peux pas, tu ne dois pas laisser cette femme sans pareille et sans défense dans les griffes de cet infâme Alphonse.

Il se la fourre, lui narra-t-il, il se la bat et se la bourre et se la baise et se l’abuse et se l’abrase au sable du sol sale et tout contre les briques salpêtreuses de sa cave à mousseux, et se fait des valseuses en platine en la louant au service des vices et sévices de vieux caves des beaux quartiers, notaires notoirement honnêtes et sénateurs à la cocarde tricolore bien pendue. Le divin Marquis a dans ces catacombes de bien sadiques disciples !



— J’y retournerai ! Je la délivrerai de cette engeance ! Le Minos, ce minus, moi, je me le vous hongrerai ! rétorqua notre héros, fouetté par le conte, ayant ré-érigé sa Slave au haut du piédestal intime où il plaçait régulièrement, l’une chassant l’autre, les icônes jalonnant sa vie.



— Tu as raison, qui hait bien châtre bien ! se marra le lutin en aparté.



Rêveusement, du lit où il s’étendit, il se projeta par la fenêtre ouverte, sur le firmament étoilé, le diaporama recomposé, révisé, du branle-bas des chairs fessues de la Carpate crapahutant à quatre pattes parmi les constellations.



Le lendemain reprirent à Sainte Marthe les fastidieuses opérations de mise en route. Jean bâilla amplement dans les files.

Il s’accointa, au hasard des mouvements de queues, avec Maurice, un chevelu, un parfait désinvolte, un antimilitariste déclamatoire, décidé coûte que coûte à se déclarer rebelle à la tonture obligatoire, puis avec Alain, un appelé à visage poupin vêtu d’un blazer élégant et maniant un parler châtié. Tous deux faisaient comme lui partie du contingent dont le départ vers le Tajeldit avait été fixé au surlendemain soir.



Ils firent cause commune de leur pacifisme, et postillonnèrent leur écœurement de l’explosion récente de la première bombe H, fabriquée par une France qui avait pourtant signé trois mois auparavant le pacte de non-prolifération des armes nucléaires.



Quand ses deux néo-acolytes eurent clamé une tierce fois envieusement la chance qu’il avait de pouvoir sans frais d’hôtel s’abstenir de coucher dans la mâle et malodorante promiscuité de la chambrée, il jugea de bonne civilité de les inviter à partager sa bonbonnière.



Maurice s’obstina tout au long de ce jour-là à s’insubordiner contre la tondaison, malgré les menaces du sergent-chef de rapporter son insoumission à la hiérarchie, qui ne manquerait pas de lui appliquer les sanctions prévues pour les réfractaires.



Il crânait sous sa crinière, qu’il secouait en hennissant, narguant effrontément l’autorité.



En fin de compte il jubila puis, parodie peu goûtée des galonnés convaincus que leur propre physionomie d’enrégimentés à poils courts leur conférait la distinction patriotique et l’air martial qui convenaient à leur grade, parada comme un para fada quand le machin-chef, de guerre lasse, eut haussé une épaule résignée face à sa révolte capillaire… ce qui raviva à la périphérie de la fontanelle élaguée de Jean la douleur du sacrifice de ses précieuses mèches, qu’il eût pu éviter en faisant montre de la même audace.



Prenant le chemin des dames, notre trio de jeunes poilus aux deux tiers dépoilés entreprit ce soir-là la virée conventionnelle qu’effectuent tous les frais enrôlés dans les tranchées des quartiers interlopes.

Ils détaillèrent effrontément les cocottes agglutinées à l’orée des escaliers sombres, les toisant depuis la cime de leur moumoute suggestivement décolorée jusqu’aux ongles vermillonnés de leurs orteils aphrodisiaques.

Ils ciblèrent avec insistance les dards de leurs regards de faux soudards sur les parties éployées de ces corps luxurieux dont il est coutume dans nos contrées civilisées que les hommes monnayent l’usage pour satisfaire leur libido.

Tout en même temps, ils tentaient de masquer leur furieuse fringale de fornication et la panique corollaire provoquée par la perspective de son assouvissement en affectant dédain, condescendance, indifférence.

Ils affichèrent le blasement de ceux qui en ont vu d’autres et que n’intimide guère l’exhibition des cuisses d’une batterie de poulardes, les unes vives et fringantes, affriandant agressivement le chaland par la mise en évidence et le trémoussement de leurs appâts, les autres lasses et ternes, se contentant, jupe haut troussée jusqu’à la niche au minou, de clins machinaux de leurs faux cils surchargés de rimmel, d’autres encore qui s’éventaient en bâillant, assises, les jambes écartées de manière éloquemment obscène, à même les premières marches de l’escalier par lequel elles avaient pour mission de faire monter leurs clients au septième ciel.

Les moqueries et les gouailleries que leur puérile impudence leur valut de la part des racoleuses jaunissaient leurs propres rires de faussets.



Le petit démon qui frétillait en la tête à Jean le titillait de plus belle :



— Je te garantis, arguait-il, que plus le volume des rotondités de la péripatéticienne de service rappelle la convexité de la mamelle ou la concavité de la matrice, plus alors tout impétrant qui te ressemble a plaisir à se laisser mener quiètement par le bout du bout par cette croqueuse charnue qui saura le materner jusqu’à l’acte envié, qu’il ressent alors comme un doux retour, en quelque sorte un saint pèlerinage, à l’utérus originel. Vois cette matrone qui te reluque avec une tendresse toute maternelle ! Allez ! Fais-toi homme entre ses puissants cuisseaux ! Jette en son pieu ta gourme ! Ainsi ce qui sera fait là ne sera plus à faire ailleurs.



Il esquiva déplorablement cette capiteuse théorie, ignora ces exhortations, et continua à se contenter de la vulgaire et stérile simple allusion à la chose et à s’abaisser, en alignant les blagues de carabin, au niveau médiocre de ses compagnons.



Rue des Bons-Enfants, un attroupement parmi tant d’autres les aimanta.



Ils tendirent le col par-dessus la haie des badauds.



Deux hommes déplaçaient à toute vitesse sur un étal trois pochons en fer-blanc sous l’un desquels ils prétendaient cacher un billet de cinquante francs.



Après avoir fait tourbillonner vertigineusement l’ensemble, ils s’arrêtaient et invitaient les spectateurs à parier la même somme sur le récipient qu’ils croyaient recouvrir le billet en jeu.

Un personnage que Jean identifia supposément comme un comparse des jeteurs de dés, mêlé à l’assistance, jouait une partie sur trois, gagnait, et empochait cinquante francs.



Tous les autres parieurs perdaient.



Ils s’attardèrent, tentant de suivre l’étourdissant parcours du billet sous les timbales.



A la fin, sur le ton du sceptique, les mains dans les poches, Martin énonça, sans doute un peu trop haut :



— C’est truqué, leur jeu à la con !



Aussitôt, sans que les chalands obnubilés par l’appât du gain volatile y eussent prêté attention, un quasi patibulaire se détacha de la grappe et s’approcha des trois innocents en bordée.



Au bruit alarmant d’un déclic métallique, les bleuets baissèrent avec un bel ensemble leurs six yeux : l’homme pointait discourtoisement vers leurs ventres virginaux qui soudainement grouillèrent d’horreur la lame saillante d’un respectable couteau à cran d’arrêt.



— Dégagez, les gosses, allez vous faire voir ailleurs, fissa !



Ils n’attendirent pas que le conseil fût ponctué par le signe d’exclamation dont on l’a ci-dessus modalisé.



Ils escampèrent, la figure immédiatement exsangue et déformée par une contraction involontaire des muscles malaires, ils cavalcadèrent, et ils accélérèrent quand ils s’aperçurent que le soupe au lait les les les ouf ouf ouf vite vite vite mon dieu seigneur manman jésus marie joseph les poursuivait à leste, à l’aide, à leste, à l’aide, à leste allure.



Ils éprouvèrent de façon croissante la douleur spasmodique qui s’élève des boyaux que tord la colique panique jusqu’au moment que l’énergumène s’évanouit à un coin de rue.



Réfugiés en des bouges louches plus tranquilles, ils reprirent de l’assurance en achevant de se soûler comme le règlement martial exige que chaque enrôlé le fasse pour fêter son admission dans la fraternelle nationale des troupiers.



Le deuxième pompe proprement pompette raconta sur le tard, la langue plâtreuse, comment il s’était fait jeter la veille par le geôlier forcément tortionnaire de Dragana.



Le sentiment de solidarité qui naît spontanément dans tout groupe d’imbriaques se développa chez les congénères du héros à un point tel qu’ils lui proposèrent pompeusement et vaseusement un plan stratégiquement épique à exécuter dès le lendemain, dans lequel il fut brumeusement question qu’ils bastonnassent le patron au moment de la fermeture, qu’ils délivrassent la prisonnière du donjon et qu’ils missent miss Dragana sur le premier navire en partance vers le pays des Mores où ils la retrouvassent bientôt pour la prendre sous leur triple protection.



S’en retournant vers le privé de Jean, dans la nuit pleine et sereine, hors du champ trouble des loubards, imbus de la satisfaction que leur procurait la réussite anticipée de l’expédition à venir, ils redevinrent téméraires, et, se prenant pour des Bayards sans peur et sans reproche, boutèrent et renversèrent des poubelles, en enflammèrent courageusement une qui se laissa lâchement faire, et sonnèrent audacieusement à des porches riches avant de déguerpir tels des babouins bondissant et glapissant.



Ils se figuraient, ces benêts de nuit, qu’ils réinventaient avec ces vilenies futiles sur les boulevards et dans les squares les boulevaris chers à Villon et qu’en ce faisant ils portaient atteinte à l’ordre bourgeois.



Rentrés dans l’appartement, ils causèrent encore, leurs propos se faisant de plus en plus fuligineux.



Enfin ils s’affalèrent tout habillés, alors que rosissait l’aurore, au plein travers des canapés, dormirent mal et peu, et arrivèrent, retardataires et fripés de la paupière et de la capote, au casernement pour les ultimes formalités de mise en route.



Après la popote d’adieu à laquelle tous les réquisitionnaires furent conviés ce midi-là, ils furent officiellement libérés sur la consigne d’être de retour le lendemain au début de l’après-midi avec papiers et paquetages pour le rassemblement du départ.



Pour se donner du cœur avant d’aller porter l’assaut à la forteresse au fin fond de quoi des barbons fortunés pinçaient en ricanant, tisonnaient en bavochant, fouettaient en rugissant l’innocente Dragana, ils se réabreuvèrent autant que de besoin dans un bar du quartier.



Il était tard, bien tard, lorsqu’ils poussèrent en tanguant la porte du claque à l’Alphonse.



Ils étaient passablement soûls, savez-vous, mais leur détermination n’avait fait que s’intensifier à mesure que la bibine imbibait leurs babines.



— Va, vole, et nous venge ! soufflait à Jean le petit génie.



Dragana était là, près du bar, espérant manifestement ses libérateurs, vers lesquels elle se précipita, talonnée par deux copies d’elle, avec la mine rayonnante que dut avoir la septième femme de Barbe-Bleue au moment où ses frères enfoncèrent la poterne du château.



Jean n’ouït guère le gloussement narquois du cerbère de céans, trônant derrière sa caisse, car, enlacé par sa pimpante fiancée, il n’entendait plus que ses « Mon militaire, mon légionnaire, mon missionnaire, vlà que te vlà ! Je l’savais bien ! T’as pas oublié ta Madelon !!! ? ! »



Face à un tel enthousiasme, les compères ne doutèrent pas du succès proche de l’opération projetée. Le charme pré-hippie de Maurice agit instantanément sur l’eurasienne Fleur de Jasmin dont le cerbère avait poétiquement chanté les hauts atouts et les bas tarifs. Pour sa part, Alain succomba sans délai à la parade de séduction entreprise par une troisième frôleuse au blanc minois siamois.



Avec ces trois pasionarias pour complices, ils quitteraient bientôt triomphalement les lieux, en marchant sur un nuage, sans que nul pût s’y opposer, chacune au bras de son chacun, en sifflotant en guise de point d’orgue, ô délice de ce songe d’une nuit d’été ! la marche nuptiale de Mendelssohn.



Mais on n’en était pas là.



La soirée étant déjà fort avancée, l’amour à Jean et ses copines pressèrent leurs matamores en campagne à promptement payer les uns aux unes trois bouteilles d’un champagne grand cru.



— C’est la fête à la Dragana ! lança l’intéressée.



Alors qu’elle se penchait vers le lobe à Martin et lui sucrait un « J’t’aime, mon pioupiou, mon troufignon, mon tourlourou ! » que toute la salle dut entendre, l’aimé la saisit au poignet et lui dit tout bas sur le ton du conspirateur :



— Bon ! D’accord, on commande ce qu’il faut pour mettre ton alphonse de bonne humeur, et puis on t’emmène, on te délivre, on te déchaîne, on t’évade, on te tire dare-dare d’ici.



Elle se dégagea, pirouetta, opéra un entrechat gracieux, esquissa la révérence et le gratifia d’un clin d’œil démesurément équivoque.



A tire-d’aile en leurs volants de taffetas, elle et ses co-oiselles s’en furent vaquer en l’ombre louche, en les coins et recoins de cette antichambre du vice.



Les trois bouteilles eurent tôt le cul aussi sec et archi-sec que celui de la duchesse et de l’archiduchesse : chacune des thyades du tapis-franc ayant souffert atrocement d’une soif intense et définitivement inextinguible était venue se faire mousser la flûte à gogo et se l’était emportée comme un Graal avec des effets de fesse en l’arrière-zinc enténébré où les bulles s’éclataient en rigolant dans la bonde graisseuse de l’évier.



Alors les groupies abattirent derechef et d’autorité leur arrière-train sur les genoux des troufions et sans vergogne leur besognèrent la treille en suggérant qu’ils repassassent triple commande afin qu’elles bussent jusqu’à plus soif : quelques flûtes de plus leur donneraient, assurèrent-elles, le sang-froid qu’il leur faudrait pour s’effeuiller vers la minuit de manière à contenter la clientèle et le patron sans être paralysées par l’angoisse du risque qu’elles courraient tout de suite après en se débinant avec leurs affranchisseurs.



A ce discours sirupeux, Jean réagit.

Il considéra comme insupportablement indécent que sa fiancée se redéloquetât sous les regards poisseux des gorets ci-devant alléchés, que ces vicieux se lissant l’ithyphalle au-dessous de la table, que ces verrats verruqueux avachis sur le simili défraîchi la vissent encore se contorsionner à poil et lui sussent à nouveau l’intimité dont l’exclusivité du panorama lui revenait de droit, d’ores, déjà, et à jamais.



Décidé à ne pas la laisser refaire sa lascive en public, il interpella sur-le-champ son égérie, prenant, autant qu’il put nonobstant la nouvelle épaisseur qu’avait prise sa langue sous l’effet des dernières libations, le diapason et la puissance de voix du marlou jaloux.



— Ah non ! Non ! Non ! Pas question que ce soir tu t’effanes ! T’es pus pute ! Fini, ça ! Allez ! Suffit ! On file, tout maintenant, tout droit d’ici !



Et, se dressant tant bien que mal, il la happa à la nuque et la poussa approximativement en direction de la sortie.



Mais inexplicablement la poule en tulle, aucunement impressionnée par la mâlitude soudaine du militaire, se dégagea doucement mais sûrement, prit d’un bond sur ses pieds de biche quelque distance et s’esclaffa fort sarcastiquement, puis, criardant telle une âcre crécelle, le tança en ces termes déconcertants tout en brandissant l’index à l’ongle outrancièrement verni :



— Hé ! Ho ! Là ! Là ! Bas la patte ! Gentil, hein ? Là tu charries ! On joue pus !



Puis vers le fond de la salle elle glapit :



— Patron ! Y a du rififi ! Le cave i s’rebiffe !



Et, dans l’instant, Jean Martin, coco sot, fut accosté et soulevé à un mètre douze du parquet par deux malabars massifs sortis on ne vit d’où, qui l’envoyèrent comme une fléchette à ailettes dans la ruelle par la porte béante dont deux sauterelles de service avaient synchroniquement, fort heureusement, ouvert le double battant.



Ils l’y rejoignirent pour l’y tourmenter un tant soit peu de la pointe de leurs souliers ferrés, juste pour la forme, avec un sourire amitieux, quasiment désolés de l’en voir suffoquer.



Interloqué, écarquillé, époumoné, il vit noir, puis rouge, ou inversement, et puis aperçut un nombre impressionnant de chandelles tournoyantes qu’il n’eut guère le loisir de décompter, car il connut aussitôt une sorte de laps de néant fort reposant.



Quand il revint dans la narration, il se trouva, comme deux soirs avant, assis tout piteux, le croupion qui trempait dans le ru de la rue dont le filet charria son soudain dégueulis, mal soutenu sous les aisselles par ses compagnons qui tentaient de le hisser et que la chiourme avait, par équité, également gentiment ecchymosés.



Le retour fut douloureux.



La douche et la nuit adoucirent et effacèrent en partie les stigmates de cette maltraitance imprévue, mais ne lavèrent pas l’humiliation ressentie par Jean, renforcée par le fait que ses partenaires, mauvais joueurs, le rendirent responsable de ce désastre collectif en fustigeant la naïveté dont il avait fait preuve à l’égard du personnage de Dragana, avant de le laisser mariner là pour regagner dès l’aube, dégoûtés, le gris casernement.



Après un morne déjeuner solitaire dans un estaminet du coin, Jean fourra ses affaires dans sa valise et alla rendre les clés du logis, avec de courtois remerciements, aux parents du propriétaire, encore un peu plus rasséquis12 , et à son tour rallia Sainte Marthe pour l’ultime rassemblement.



Tard le soir, transférés à Marignane, ils embarquèrent en chahutant comme des permissionnaires dans une Caravelle prête à décoller pour l’aventure au vent des Mores.



Le Jean d’avant, août 1927 :



A la caserne Sainte Marthe on se reposa car on était fatigués. On resta deux jours et à onze heures on prit le bateau l’Anatolie au port. On resta quarante-huit heures sur le bateau et l’on débarqua à Oran.



En gestation dans le ventre de la Caravelle, un nouveau Jean connaîtrait bientôt son avènement en terre exotique.



Dans l’oubliette d’une poche de son veston, la lettre écrite l’avant-veille, plissée, froissée, crissait.



Dans le sillage tourbillonnant de l’aéronef fuirent et flottèrent en une longue traînée blanche les squames de son passé wallon.





II – Albina




Voyager ajoute à la vie13 .





Quand l’expatrié déboucha de la carlingue, rompu par le manque de sommeil, l’inconfort du voyage et l’endolorissement sournois provoqué par les bourrades marseillaises, un souffle de familière étrangeté l’assaillit, une bouffée de senteurs antiques confusément reconnaissables le fit chanceler, une bourrasque de chergui le déporta dans une existence antérieure.



L’aurore à l’orient nuançait joliment de minces filets roses un ciel d’une profondeur abyssale qui, sur son versant occidental, était encore tout piqueté d’astres scintillants.



Le continent saisissait Jean, l’agrippait, l’embrassait, l’enserrait en d’invisibles lacs d’amour.



Des effluves denses et chaleureux l’enveloppaient, s’emparaient de lui, le humaient, comme exhalés par des truffes de chiens fidèles reconnaissant un familier et lui faisant fête, puis de leurs langues chaleureuses lui léchaient le cœur et l’âme, tandis que les ondes de leur dilection s’insinuaient sous sa peau, le reprenaient, le réassimilaient en l’atmosphère des lieux.



Bon sang ! Ce vent troublant, ces parfums émouvants, ce ciel hospitalier, il les portait en soi, le sentait-il soudain, de toute éternité.



Et voici qu’il vivait cette arrivée comme un retour, cet atterrissage comme une réimplantation dans un terroir ancestral.



Il descendit lentement la passerelle, se laissant imprégner, imbiber par ces effluences qui l’enlaçaient, qui le plongeaient dans un athanor invisible où s’opérait un énigmatique égrégore, le rendant insensible aux poussées impatientes des camarades qui se pressaient dans son dos.



A chacun de ses pas, les lianes primitives de l’Afrique ré-entaient en ses chairs reconnaissantes leurs occultes radicelles.



Enfin il vrilla les plantes de ses pieds dans ce sol fécond et riche d’une histoire mille fois millénaire, contrairement à ce qu’en dirait dans un discours d’ignare ridiculement suffisant, quarante ans plus tard, un tout petit, un minuscule, un insignifiant président de la République Française.



Alors un autre tourbillon, vertical celui-ci, le traversa depuis le caoutchouc de sa semelle jusqu’au bout électrisé de ses cheveux courts, tandis que montaient de la surface bienveillante du tarmac les nerfs, tendons, vaisseaux et sèves qui le ré-enracinaient encore et encore, par le canal d’un ombilic recréé, dans la terre mère.



Il venait de contracter le mal mystérieux, la fièvre irrémédiable, la passion africaine, incurable, consécutive à la réincrustation immédiate du gène atavique en le cytoplasme de chacune des cellules de certaines personnes, douées de la faculté particulière de percevoir immédiatement l’ancestralité locale de leur origine lorsqu’elles accostent aux rivages retrouvés du terroir utérin de l’humanité.



Euphorique, il se laissa couler et bousculer dans le flux des débarqués, aspirant de tout le volume de ses poumons de nouveau-né l’air nourricier, la chaleur épicée des souks inconnus qu’il devinait proches et déjà fourmillants, l’arôme poudreux des immensités désertiques, la promesse lointaine des neiges hivernales des hauts pics de l’Atlas, l’appréhension de la brise discrète des oueds gazouillant à voix insouciante au fond des gorges perdues, le pressentiment des fragrances sensuelles exhalées par des chevelures longuement lissées au rassoul et rougies au henné, l’émanation des secrètes palpitations des filles imazighen sous le voile intime des haïks.



Ex Africa semper aliquid novi14 .



C’est donc ici que je naquis naguère ! s’exclama-t-il intérieurement.



Transporté dans ses temps primordiaux, il ne fut rapporté dans le présent qu’au moment que Maurice le secoua :



— Eh, le chti, tu la laisses là, ta valise ?



Il s’accorda encore le temps de boire, avec gourmandise, en une longue goulée, un surcroît de cette atmosphère, de savourer une autre bouchée de sa madeleine archaïque, puis il suivit ses compagnons, en traînant son bagage, vers le point d’accueil où les attendaient des émissaires de la mission culturelle française.



Ils furent transférés en autocar, au cœur d’une vaste cité fondée par une fameuse dynastie, dans un local austère où ils bénéficièrent d’une administrative journée d’information sur les mœurs mores.



On leur communiqua la liste de leurs obligations à l’endroit des autorités locales et des représentants du ministère qu’ils s’étaient engagés à servir, puis on leur souhaita bon vent, avec ordre de rejoindre leurs établissements d’affectation avant le premier octobre.



En triplette réconciliée ayant gommé le désastreux épisode de l’enlèvement raté de cette garce de Dragana, Jean et ses deux compères occupèrent cette soirée à flâner dans les rues, du centre de la ville nouvelle à l’entrée de la médina.

Cette immersion dans un nouveau monde leur mit du baume aux hématomes.



Jean avait tracé, sous l’effet de l’ire, une croix sur la Slave. Il se jura sur ce symbole-là qu’il ne se laisserait plus jamais prendre aux rets magnétiques de la passion instantanée.



Les missionnaires se goinfrèrent de khobz15 fourré de keftas de chameau qu’un marchand de rue grilla devant eux et qu’il poudra abondamment de soudania16 dont ils durent apaiser la brûlure à grands traits d’une bière locale médiocrement fraîche, puis ils louèrent une chambre à trois lits dans un hôtel bon marché du quartier de la gare.



Levé tôt, après avoir acheté un journal défraîchi vendu par un colporteur, assis à la terrasse du Terminus, Jean huma avec un bonheur renouvelé l’air déjà chaleureusement chargé d’ocres, d’iode, de fumets de friture, de parfum de thé à la menthe, de forte odeur de café, de gaz exhalés par les tuyaux d’échappement des innombrables petits taxis, et dériva dans une intense béatitude.



Il commanda quatre sfenj17 qu’il dévora brûlants, exquise découverte, et but là-dessus deux verres de café au lait nossnoss18 , en parcourant Le Monde de l’avant-veille.



La Sorbonne avait rouvert.



Comblé, il pandicula d’aise, puis alluma sa première brune.



Une Caravelle identique à celle qui l’avait projeté dans ce bain de bonheur s’était écrasée entre Nice et Ajaccio.

L’accident du vol 1611, possiblement provoqué par un missile errant que l’armée française avait inconsidérément envoyé musarder dans les nues, avait fait quatre-vingt-quinze morts.

Jean transposa la catastrophe sur le vol de la veille.

S’offrant un effroi rétroactif, il se vit rôtissant dans les flammes infernales au milieu des débris de l’aéronef et des cris de ses compagnons grésillant dans la friture de kérosène.



C’est alors que le bas de son journal s’enflamma.



Il jeta le quotidien en hurlant, se leva d’un bond et le piétina frénétiquement sur le carreau jusqu’à l’extinction du feu, cependant que ses deux collègues, qui l’avaient rejoint sur la terrasse sans qu’il s’en fût aperçu, se torboyautaient de rire et que le garçon de terrasse se précipitait sur les lieux avec des mimiques effarées et des exclamations réprobatrices.



Maurice avait pris subrepticement sur la table le briquet de Martin et avait facétieusement embrasé le cul du Monde.

Jean ne prisa pas la farce.

Il fit part de son courroux aux hilares, et, ostensiblement fâché, partit s’asseoir plus loin avec les restes de son Monde.



Il lui revint ce sage proverbe : il vaut mieux voyager seul que mal accompagné. Il eut alors l’éphémère velléité de déclarer à ces deux idiots qu’il les avait assez vus. Mais il se raisonna. Il avait l’intention bien arrêtée de se donner du bon temps en s’immergeant dans l’atmosphère du pays avant de rejoindre son poste. Mais, tout juste sorti de la quiète chrysalide de la vie familiale, non habitué à disposer librement de soi, mal capable de choisir délibérément les chemins à prendre, il n’était pas prêt à courir l’aventure en solitaire.

Ces deux-là pourraient circonstanciellement lui être utiles.



Un étudiant polonais, Ryszard Siwiec, s’était immolé publiquement à Varsovie au Stade Dziesięciolecia pour dénoncer la normalisation entamée en Tchécoslovaquie contre la contre-révolution.

La nouvelle était contrariante.

Si les contre-révolutionnaires se mettaient à copier les modes protestataires révolutionnaires, le trouble risquait de s’installer insidieusement dans l’esprit des camarades.



La température montait.



La rue s’était intensément animée.



Un double courant continu de badauds en tous genres descendait et montait désormais le boulevard, en un flux enflant.



Jean se mit à crocheter du regard, et à en enregistrer les caractères, les silhouettes des passantes.



Celles-ci cheminaient en djellabas, les unes traditionnelles, de teinte uniforme, à capuchon, parfois renforcées d’un litham ne laissant apparents que leurs beaux yeux soulignés au khôl, les autres de facture moderne, aux couleurs vives, sans chaperon ni voile, moulant gorge et fessier au mouvement de la démarche, au grand plaisir du Borain qui n’en perdait pas un brinquebalement.



D’autres faisaient claquer sur les trottoirs leurs talons hauts, vêtues, moins orthodoxes quant au costume local, à l’occidentale, en robes gaies et évasées ou en tailleurs de classique coupe bourgeoise.



Certaines, plus jeunes, foulant allègrement la tradition locale sous leurs ballerines libérées, avançaient insouciamment en d’audacieuses mini-jupes identiques à celles qui étaient de mode au-delà des flots.



Ces dernières étaient-elles plus provocantes parce qu’elles en dévoilaient davantage ?



Jean compara, pesa le pour, estima le contre.



Il convint que le métrage de la surface couvrante de l’habillement féminin pouvait n’être pas toujours le critère le plus déterminant dans l’attrait qu’exerçait fugitivement sur lui l’une ou l’autre des marcheuses.



Il lui arriva même de trouver extrêmement attrayantes certaines de ces piétonnes, dont les yeux, seuls aimants visibles, semblaient condenser en un rayon de braise un pouvoir de séduction, une puissance d’attirement, un potentiel d’enchantement tout autant, voire davantage, irrésistibles que le galbe des mollets, ou la proéminence des seins, ou les convexités mouvantes du train, ou le charme étudié du visage maquillé de celles-là qui, plus découvertes, les avaient précédées, ou de celles-ci qui, plus révélées, leur succédaient dans cet incessant et fascinant défilé.



Quoi qu’il en fût, toutes, croisées, escortées, suivies, étaient évaluées, jaugées, détaillées, analysées par des regards masculins friands de palpations optiques d’intensité variable, tantôt caressées furtivement, presque honteusement, par des yeux faussement pudibonds, tantôt étroitement tangentées par les lignes angulaires de l’empan visuel de loucheurs aux traits en tenaille, tantôt redessinées par les crayons virtuels, subtils, d’artistes amateurs, tantôt biseautées par les matoirs oculaires âpres et pénétrants de vicieux qui biaisaient ou non, tantôt aussi saisies dans la contemplation ardente et gourmande de consommateurs imaginaires qui fantasmaient, mine de rien, dans leur sillage efflorescent.



Bien que crûment affriandé par les badaudes, Jean s’intéressa aussi, par souci d’appréhender globalement les spécificités du pays, aux mâles qui de toutes parts miraient les piétonnes, chacun à sa façon.



D’aucuns portaient également la djellaba, celle de l’homme de céans, capuche en général rabattue dans le dos.



Tels étaient en complet veston, un maroquin sous le bras.



Tels autres allaient en tenues décontractées, chemisettes et bleus de Gênes.



S’intrusant dans le tableau, un hippie en herbe, un précurseur, venu certainement tout droit de San Francisco par téléportation, apparut dans la rue, flâna, plana, passa euphorique sur son petit nuage de cannabis, souleva des vagues de curiosité, et sa chemise à fleurs fit florès.



Le béotien contemplait ce théâtre ambulatoire avec avidité, brûlait de déchiffrer les codes culturels de ce spectacle excentrique, tentait de s’y projeter, de s’y enrôler, se languissait de participer de cette étrangeté, désirait se fondre et s’enchaîner dans ce kaléidoscope énigmatique, enviait de devenir l’un de ces autres, aspirait à se sentir élément constitutif de cette cosmopole grouillante et captivante.



Quand il eut considéré comme suffisante la durée de l’expression de son ressentiment à l’encontre de ses compagnons pour l’imbécile incident de l’incendie, il se rapprocha d’eux.



Ils quittèrent bientôt la terrasse pour s’en aller fouler de leurs pas nonchalants l’avenue large du sultan.



Passant devant la grande poste, Jean fut pris d’un brusque remords pour avoir négligé ceux qui attendaient sans doute impatiemment de ses nouvelles. Il entra, fit affranchir son enveloppe chiffonnée et la jeta soulagé dans la boîte adéquate.



Franchissant la Muraille des Morisques par la Porte Tingitane19 , ils s’introduisirent dans l’antique médina, furent emportés par la foule dans la ruelle Souika et s’esbaudirent de s’y trouver assaillis jusqu’à l’étourdissement par la vision charivaresque des souks, par les bruits, les cris, les appels, les effluves, la canicule, l’hétéroclite, le bric-à-brac, l’abondance, l’enchevêtrement, le désordre, les flux et reflux d’hommes, de femmes, d’enfants, d’ânes, de mulets, de charrettes à bras, de brouettes, de bicyclettes, les incitations mercantiles des boutiquiers à l’affût du chaland, les propositions, qu’ils déclinèrent en souriant, d’individus de tout âge qui s’offraient à les guider vers les Ouyadas, les clochettes des guerrabs20 , leur gandourah au rouge éclatant, leur collier de timbales de cuivre étincelant, leur visage cordé, tanné sous leur large tarazza bigarrée et cerclée de mille franges multicolores, et leur guerba faunesque cousue de pièces de monnaie de toute origine d’où l’un fit jaillir à la prière de Jean, contre un douro, une coupelle d’eau fraîche qu’il ingurgita en une instantanée goulée de bonheur.



L’aïeul poilu des colonies avait écrit :



Ma petite Georgette,

Encore rien aujourd’hui ! C’est drôle, trois jours sans nouvelles. J’espère que demain j’aurai une bonne lettre remplie. J’ai oublié de te dire hier que je t’ai envoyé deux cartes dont l’une représente un souk, un quartier arabe. Hé bien c’est à peu près la réalité, ce qu’on voit sur la photo. Tu vois, c’est des baraques, on dirait la ducasse. Mais ce n’est pas aussi propre que ça en a l’air. Sur l’autre carte c’est une maison juive. Là c’est plus véridique.



Ils baladèrent longuement parmi ce mouvement perpétuel leur curieuse et juvénile oisiveté.



Jean sentait croître en lui, d’heure en heure, inexplicable, une attirance, qui, augurait-il, pourrait se transformer vite en un amour inconditionnel et en un attachement indéfectible, pour cette culture more dont il n’en était pourtant encore qu’à confusément deviner l’incommensurable richesse.



Chacun s’acquit une djellaba blanche en coton, après l’avoir marchandée comme un passant le leur avait amicalement chuchoté, ce qui n’empêcha pas qu’ils la payassent au bout du marché deux ou trois fois son prix courant.



Plus tard, à nouveau embarrassés de leurs bagages, ils se dirigèrent vers la station de la Compagnie des Transports Mores en haut de l’avenue royale, et embarquèrent dans un autocar express pour Mtara, qui était en 1968 un petit douar rural, distinct et distant de la capitale, flanqué d’une minuscule station balnéaire, sur la route menant à la mégapole que le monde entier connaît sous le nom de Medinat Al Hamra.



Là, pour épargner leur viatique, ils prirent la décision, après avoir examiné les lieux et leur entour et présumé que l’entreprise était sans risque, de dormir à la belle étoile sur la plage des Sables Dorés, enveloppés et encapuchonnés dans leurs burnous neufs.



Ils firent bonne chère, sur la terrasse du restaurant La Pergola, aux brochettes d’agneau qu’ils trempèrent dans une sauce rouge fortement pimentée, sirotèrent un thé à la menthe, se pourvurent dans une boutique exiguë d’une réserve de canettes de bière, s’assirent sur le sable, burent, fumèrent, s’égayèrent, somnolèrent.



C’étaient encore les vacances. Ils se donnaient le luxe de fainéanter optimalement avant la reprise.



Le grand-oncle tourlourou des années vingt :



Ma petite Georgette,

Je n’ai rien reçu aujourd’hui mais ça ne m’empêche pas de t’écrire après avoir fait vingt-cinq kilomètres à pied. Nous sommes partis ce matin à neuf heures. Nous avons tiré. J’ai eu la mention bien et je passe deuxième au classement au tir. Nous avons mangé au bord de la mer un repas froid contenant viande, pomme de terre à la pelure et confiture à poires. On peut dire que l’on a fait bonne chère. L’on a fait le café sur place. Ha ! Là au moins c’était une bonne tasse ! L’on avait le café et le sucre tant qu’on en voulait. Sur le temps que nous avons mangé, l’adjudant et le lieutenant sont partis au bistrot. Ils sont revenus avec une petite cuite et nous avons bien ri.



Ils furent régulièrement, instamment et aimablement sollicités par des rabatteurs d’hôtels, dont ils refusèrent courtoisement les offres.



Quand le soleil eut disparu vers la perfide Amérique, que la plage leur eut été abandonnée, assommés par la fatigue, la chaleur et la bière, ils se défirent de leurs habits poisseux de sueur et crissant de sable, échangèrent en bâillant des plaisanteries de carabin à propos de leurs anatomies respectives dont ils entraperçurent de pâles reliefs dans la lumière provenant de la façade distante d’un café littoral, enfilèrent leur djellaba neuve, étendirent leur corps au sol, reposèrent leur tête lourde d’images pittoresques sur leur valise, rabattirent leur capuche sur leur visage, et dormirent inconfortablement bien jusqu’au lever d’un jour très matinal.



Alors ils s’incrustèrent paresseusement dans les Sables Dorés comme des gastéropodes côtiers.



Vautrés dans les heures chaudes, leur mobilité étant réduite par l’encombrement de leur paquetage, ils lézardaient, s’entabageaient, multipliaient les étirements, blaguaient, confrontaient leurs points de vue sur l’état déplorable du monde.



Ils s’interrogèrent sur la fiabilité de la déclaration commune qui venait de clore une rencontre entre l’Américain Johnson et le camarade Kossyguine, clamant pompeusement leur volonté conjointe de garantir la paix dans le monde.



Ils controversèrent les positions de Waldeck Rochet qui approuvait les accords de Moscou signés par Brejnev et Dubcek instaurant un statu quo en Tchécoslovaquie et stoppant le développement dangereux de ce mouvement contre-révolutionnaire que l’Occident continuait d’appeler hypocritement le Printemps de Prague.



Bien que s’accordant sur la nécessité de préserver les acquis du communisme, leurs avis divergèrent quant aux structures politiques sur lesquelles il convenait de fonder de façon pérenne l’instauration de cette généreuse idéologie dans le cadre d’un ordre mondial global.



Ils s’égarèrent en des lieux communs.



Du bon temps passa, jusqu’au moment que les conscrits se virent circonscrits dans la ronde de mire d’une éclatante paire de métisses jumelles tout juste nées des flots, perlées de diamants d’eau, nacrées de pépites de sable, et dont l’écrin des maillots en nylon regorgeait visiblement de préciosités redondantes.



Ces vénus incarnées passèrent, repassèrent, zieutèrent sans une ombre de rose vergogne, captèrent les regards des jeunes estivants, posèrent, à l’aise sur l’allaise de sable brûlant de la plage, à l’entour des aventuriers, céans et puis léans leur séant ravissant, se déplacèrent dextrorsum puis senestrorsum, s’élancèrent, s’enlacèrent, limacèrent en spires sur l’arène et, s’évertuant à monopoliser l’attention des réquisitionnaires qui, d’ores et déjà, cependant, ne voyaient plus qu’elles, feignirent de bâtir en folâtrant, gamines, des châtelets de sable, chacune écrasant en riant la construction à peine ébauchée de l’autre, battirent des cils, sourirent et, amènes, firent mille et une mines aux garçons émerveillés.



Alors des escadrilles de regards porteurs de signes de moins en moins équivoques voletèrent, des atomes crochus tracèrent sous le sable des connexions invisibles, des fluides sympathiques tissèrent des liens aériens aveugles entre elles et eux au travers des autres bronzeurs désœuvrés devenus transparents.



Les circonvolutions de leurs corps onduleux sur le sol meuble dessinèrent autour du triptyque masculin des cercles centripètes qui provoquèrent chez les jeunes en état de besoin un vertigo tel qu’ils finirent par oser leur indiquer de la main que tout près de leurs propres plexus échaudés le sable était opportunément vacant.



Un foyer ardent de convoitise enflamma Jean tandis qu’elles avenaient coulées moulées roulées dans leur maillot mouillé.



Sitôt la place investie, les plantureuses parlèrent d’elles à réserve abattue, refluant simultanément, vers l’arrière, à intervalles réguliers, d’un double geste sensuel, les boucles de leur dense et longue crinière alborne.



L’une était Albina, et l’autre Arabella.



D’une famille aisée de pieds noirs portugais, elles séjournaient tout l’été dans la villa que leurs parents, les Da Silva, commerçants de Medinat Al Hamra, alors absents, possédaient à l’arrière-plan de la plage.



Une sympathie spontanée entre-crocha les fluides et monta en puissance.



Elles coquetèrent, ils gasconnèrent : elles et eux avaient l’âge des accointances spontanées.



Bref, dans l’heure, on s’admit amis-amies.



Alors, plusieurs soirs de suite, fut donnée aux coopérants la chance d’être conviés par les naïades au teint bis, sous condition de fournir cigarettes, bière, et provisions de bouche, à veiller, fleureter, boire et fumer dans le salon mauresque de l’opulente villa au sous-sol de laquelle ils avaient été invités à entreposer leurs impedimenta.



Albina, guillerette et délurée, décida que Jean s’appellerait Ringo. Il ressemblait, affirma-t-elle, comme un sosie, au batteur des Beatles. Elle fit vite montre à son endroit d’une affection privilégiée. Réciproquement, Jean l’aima passionnément.



Que le lecteur ne s’emballe pas ! Jean n’était ni Juan ni Dom Pedro, Albina n’était pas Doña Inès da Castro, le jardin de la villa n’abritait pas la Fonte dos Amores.



Mais… c’eût pu être !



Un midi, pour rendre la politesse à la dyade des dryades qui venaient de leur annoncer le retour prochain de leurs parents, et, corollairement, la fin de ces pétillantes soirées, les compères boursillèrent en un pot ad hoc et invitèrent les pétulantes à déguster la moule à l’échalote et la sole meunière à La Pergola.



C’est là qu’ils firent la connaissance, le jour du retour glorieux de l’engin soviétique Zond 5 sur terre après sa merveilleuse balade poétique autour de la lune, du fameux Philippe Aguilar, dont les croustillantes aventures et mésaventures feraient, plusieurs années après la narration de la présente histoire, la une des journaux à sensation.



L’homme, dont tout lecteur au fait des faits divers les plus retentissants des années soixante-dix connaît les tribulations, venait alors de passer tout juste le cap de la trentaine.

Portant beau, petite moustache et gomina, du comptoir où il buvait debout son anisette, il engagea jovialement la conversation et obtint aisément le privilège de partager leur attablée.

Sans façon, il joua naturellement de l’œil et du genou avec les gémelles, leur chatouilla les aisselles empoissées de fines suées attractivement odorifères, fanfaronna, se donna pour un important négociant en produits de toute nature, commanda princièrement une bouteille de vin de pays, régla la totale addition, et proposa :



— Demain matin, vers les six heures, je dois partir de Karbat pour le grand sud à la rencontre de mes fournisseurs de câpres. Vous voulez venir avec moi ? Je peux passer vous prendre vers les sept heures. Je me charge de l’hébergement de nuit. Vous n’aurez à payer que ce que vous boirez et mangerez…



Friands d’étrangeté, ils acceptèrent sans hésiter : d’instantanés mirages d’oasis miroitèrent devant leurs yeux.



Les étudiantes parurent hésiter, et tergiversèrent, non pas qu’elles répugnassent à être embarquées dans le charroi, non, mais elles auraient scrupule, confièrent-elles, à quitter dès le lendemain leurs parents qui devaient rentrer cette nuit-là d’un long séjour en Europe où leur pauvre maman avait subi une intervention chirurgicale délicate. D’ailleurs père et mère leur permettraient-ils de partir ainsi avec des inconnus ?



Aguilar récrimina contre cette tutelle parentale démodée, qu’il leur conseilla de rompre sans autre forme de procès en quittant en catimini la villa le lendemain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne…



— Libérez-vous, les filles, on est en 68 ! Il est interdit d’interdire !



— Tu la reverras, ta mère, Albina ! enchérit le chéri d’icelle.



A ce qu’il parut, leurs yeux brillèrent ; à ce qu’on supputa, leur cœur s’emballa, leur imagination prit la tangente ; elles caressèrent l’idée de la virée, en évaluèrent toutes rougissantes les perspectives, se concertèrent, et puis s’écrièrent : « Bon, ben, alors, d’accord ! » en s’agitant sur leur fessier rebondi, ce qui provoqua l’enthousiasme général, assurèrent que leurs parents n’étaient foncièrement pas si obtus qu’ils leur défendissent l’équipée, et précisèrent que leur mère, aux dernières nouvelles, avait suffisamment bien récupéré de son hystérectomie pour qu’elles pussent faire fi de leurs scrupules.



Il fallut qu’elles expliquassent en quoi consiste une hystérectomie.



Jean, cœur délicat, faillit défaillir dès le commencement de la description qu’elles en firent.



Mais Aguilar, triomphal, coupa court au cours de médecine et théâtralement leur baisa la main, et tous topèrent là.



Il commanda une tournée de cerveza et on trinqua à l’accord, ce qui noya la nausée de Jean.



— J’eusse été fort marri que vous refusassiez ! envoya alors Jean Ringo, requinqué, aux bessonnes, et, tout en leur montrant qu’il aimait jouer des registres de sa langue françoise, il salivait à l’idée qui le travaillait de l’entremêler bientôt, enflammée par la sauce aux soudanias, à celle, lusophone, d’Albina, qui devait être, sentit-il, poétiquement parlant, parfumée d’arômes métissés.



Aguilar rentrait à Karbat pour la nuit.



Les chargés d’enseigner le bel idiome tafransit21 aux populations autochtones raccompagnèrent les aimables homozygotes dont le zygomatique à tout prétexte avait tendance à se grand-déclencher.



Ils folichonnèrent, décidés à profiter de cette dernière soirée dans le cadre cossu de la villa.



Fats, les gars se firent jars et paons, au jardin prirent les postures bucoliques de Pans malicieux, mais ne furent pas autorisés à jouer de leur flûte de la façon qu’ils eussent souhaité le faire.



Certes les sylphides montraient un excitant contentement à se faire courser dans les sentines, à l’occasion de quoi les jupes rases qui ballaient à la brise révélaient d’ineffables cuissots, mais à peine embrassées elles se déprenaient et s’enfuyaient, les futées, et aguichaient les satyreaux fort embrasés en zigzaguant et en houpant sous les futaies.



Alors que s’allongeaient les ombres des araucarias, elles mirent d’un coup fin au badinage : leurs géniteurs arriveraient sous peu, il urgeait qu’elles congédiassent, qu’elles wassinguassent, et qu’elles rangeassent.



Et, comme il leur était défendu d’héberger nocturnement, les belles de céans regrettèrent d’avoir à prier leurs amis de quitter la maison.



Toutefois elles s’opposèrent à ce qu’ils s’embarrassassent de leurs valises. Elles pourraient rester là, dans le sous-sol, en toute sûreté, jusqu’au retour de l’expédition. Leurs parents n’y trouveraient rien à redire.



— Et surtout, n’emportez pas non plus votre pécule ! prescrivit Arabella tandis qu’opinait Albina qui caressait amoureusement la nuque à Ringo. Ce serait très imprudent. Les voleurs à la tire pullulent dans les souks. Ne prenez qu’une petite somme pour le nécessaire et laissez le restant dans vos bagages avec vos objets de valeur ! Puisque nous ferons bourse commune, nous n’aurons que peu de frais. Ne nous encombrons pas non plus de trop de vêtements de rechange. Dégageons-nous, pour une fois, des contingences conventionnelles d’hygiène ! Nous voyagerons pour notre part sans balluche, aussi peu vêtues que nous le sommes ce soir !



Et comme, en illustration de leurs recommandations, elles troussaient innocemment leurs jupes pour dévoiler la petitesse et la légèreté du nylon polisson qu’elles portaient au-dessous de la ceinture, les gaillards éblouis par la perception anticipée des promiscuités qui ne manqueraient pas de se produire tout au long du périple suivirent aveuglément les consignes des bessonnes.



A l’extinction des feux, simplement pourvus d’un léger baise-en-ville, ils quittèrent à regret et à reculons la villa pour s’ensaquer dans leur cotonnade et s’aliter aux sablons où les fugueuses les rejoindraient promis juré croix de fer au petit jour.



Etale au ciel étoilé, l’océan battait de lames émoussées la grève basse et lasse.



Des batteries de grillons grattaient d’un archet régulier leurs violons alternatifs.



Tout tendu à la repensée des grâces prometteuses d’Albina, Jean se transporta au lendemain soir, dans un riant riad des souks de la grande ville rouge où le bienvenu Aguilar les hébergerait probablement. Sa Portugaise, c’était écrit, quitterait à la minuit l’alcôve qui lui aurait été dévolue par l’hôte pour venir se jeter sur sa courtepointe.



Ils seraient amants, immodérément, il ne pourrait en être autrement. Et puis un jour ils se marieraient. Et ils vivraient heureux et longtemps, peut-être bien, frétillait Jean, avec la jumelle, puisqu’il est notoire que certaines de ces sœurs-là sont inséparables.



De l’autre côté de l’horizon, les Radical Women manifestaient contre l’élection de Miss Amérique. Quand Jean l’apprendrait, il soutiendrait ouvertement, en féministe qu’il affirmait être, cette noble cause, tout en s’excitant peut-être sur la double page centrale du dernier Play-Boy.



Non à la femme objectivée, modélisée, surexposée, exhibée plus ou moins vêtue dans les magazines de mode, avec ses mensurations normées, ses critères de beauté arbitrairement définis et imposés ! Telle serait sa devise, affichée, sur la question.



Les compagnons du sosie du batteur des Beatles banalement ronflaient.



Leur repos n’était évidemment pas perturbé par Jimmy Hendrix qui à Oakland faisait exploser sa guitare, ni par Janis Joplin qui s’éclatait, à jamais inégalée, dans le cosmique Summertime.



L’Albanie quittait le Pacte de Varsovie, mais n’abandonnait pas le communisme : bien au contraire, le camarade Enver Hodja, gloire à son œuvre grandiose ! offrait à son peuple chanceux une constitution collectiviste exemplaire.



Jean écrasa dans le sable le mégot de sa dernière cigarette et se cala en chien de fusil dans la position la plus propice à son endormissement.



Au centre de la nuit, tombant des zones zénithales du firmament d’encre qui scintillait de myriades de minuscules cristaux, une brise à la fleur d’oranger s’insinua sous son capuce, et de doux effleurements défrisèrent son prépuce.



Des chuchotements cajoleurs envoûtèrent ses pavillons, de discrets rampements annonciateurs d’accolements fiévreux coururent souterrains vers l’aval de son ventre, d’équivoques silhouettes s’animèrent sur l’écran constellé de son rêve.



En vérité, deux serpentines saillirent du sable, se hissèrent sus à lui, se déployèrent, le cernèrent, se le conjoignirent.



Il les sentit qui ondulaient, sapides, rapides, musquées, fauves, insidieuses, annelées, parées de cercles d’argent à l’harmonieux cliquetis.



Alors en anhélant il les héla d’un murmure muet, les appela à se saisir de lui ; il gondola ; elles sinuèrent.



Pantelant il houlait là, oh la oh la oh la, au rythme discret du ressac, sous le souffle ardent des mandragores aux anneaux d’or.



La vaguelette sur la grève allait, venait, allait, venait…



Il eut conscience que l’une lui décroisait lentement les bras, immobilisait sa poitrine sous l’irréductible conglutination de son corps flexueux, insufflait dans sa bouche le nectar vénéneux de sa gueule exotique et le paralysait au curare de sa maligne haleine.



Il s’éleva, de plus en plus haut, de plus en plus vite, et se perdit se dispersa en myriades de gouttes d’étoiles dans les espaces intergalactiques.



Sic itur ad astra22 …



Jean émergea lentement de sa profonde léthargie, et puis brusquement s’ébroua puis d’un prompt coup de rein s’assit.



Déjà le clair de jour s’esquissait au-dessus des villas, émergeant du ventre du continent.



Deux formes noires s’évanouissaient fantomatiques à vifs mouvements sinusoïdaux vers le sud de la plage.



Jean se frotta les yeux chassieux d’un doigt perplexe.



Pris brusquement d’un doute horrifiant il regarda dans son dos.



De son frusquin sur le sable serein ne se voyait plus qu’une lisse empreinte près de son pantalon en boule et de sa chemisette froissée, seuls biens qu’on avait délaissés lors de la mise à sac.



Il glapit grotesquement, sauta sur ses pieds nus, fusa vers les nixes qu’il supposa être les prédatrices, bientôt imité par ses camarades de régiment, dont le bagage s’était fait tout mêmement la malle avec les véloces filles de l’air.



Ils pouvaient toujours courir ! Qui donc a jamais pu attraper un jnoun ?



Revenus bredouilles, ils s’avisèrent, constat qui les réconforta, que leurs papiers et le maigre viatique en francs prélevé la veille dans leurs valises se trouvaient toujours dans la poche profonde du bleu de Gènes qui leur avait servi d’oreiller.



La perte, tout compte fait, limitée aux montres, aux briquets, à la provision de cigarettes et à quelques vêtements, n’était pas catastrophique. Le gros de leurs affaires était heureusement resté dans la villa. Les jumelles avaient eu bien raison de le leur recommander.



Elles arriveraient bientôt. Ils n’auraient qu’à les raccompagner jusqu’au garage pour y reprendre quelques effets nécessaires pour l’équipée.



Le temps passa. La mer monta. L’astre brilla.

Pas d’Albina, d’Arabella.

Quelque embarras ? Aria ? Tracas ?



Après avoir longuement attendu, croyant comprendre qu’il y avait un contretemps, ils allèrent aux nouvelles, penauds, gênés à l’idée de déranger les parents de leurs amies, avec l’idée de se refaire, tout ballots, le balluchon.



Ils sonnèrent, buquèrent, heurtèrent, huchèrent, martelèrent.

Rien ne branla dans la villa.

Ils insistèrent, haussèrent le ton.

Au bout d’un temps qui leur parut fort inquiétant, un voisin vint et, se frottant les paupières, s’enquit.



Il fallut là qu’ils bredouillassent qu’il voulût bien les excuser pour le vacarme, puis que Jean fît le récit, en l’expurgeant de l’agréable et fantasmatique étreinte qu’il s’était abstenu de rapporter à ses compagnons d’infortune, de leur mésaventure matutinale, et qu’en chœur ils exprimassent la nécessité de récupérer au garage leurs bagages.



L’homme hocha la tête et les considéra avec un air de doute qui les réalarma.



— Il n’y a personne ici, mes amis !



La situation exigeait qu’ils insistassent. Ils étaient là hier, ils avaient passé la soirée, et d’autres auparavant, avec mesdemoiselles Albina et Arabella, que monsieur devait bien connaître, puisque c’était là la demeure de leurs parents, Monsieur et Madame Da Silva…



— Oui, ça, c’est vrai, c’est la maison des Da Silva, c’est écrit là, voyez, sur la boîte à lettres. Ils viennent de temps en temps, et quelquefois ils louent. Je ne les connais pas bien. Mais non, ils n’ont pas de filles, enfin, je ne crois pas…



— Mais si, des jumelles ! Nous étions là avec elles encore hier soir !



— Ah ! Oui, en effet, il y avait des jumelles ces jours-ci… J’ai aperçu ces jeunes personnes. Très jolies, n’est-ce pas ? Je ne savais pas que les Da Silva… Alors c’était vous, hier, dans le jardin ? Vous avez bien fait la nouba, j’ai entendu… Iwa, personne ne répond ?



Accompagnés par le voisin intrigué, ils firent le tour de la résidence.



Tout était hermétiquement fermé, mais sur la porte de derrière un papier punaisé disait :



Coucou, nos chéris ! Un empêchement. Avons été obligées de rentrer à Médinat Al Hamra avec les parents. Désolées. Serons là à votre retour, pour vos valises et des câlins. Big bisous !

A. et A. Da Silva.



— Ah ! Vous voyez bien qu’ils ont des filles, les Da Silva ! s’écria Jean soulagé en montrant le billet au riverain, qui haussa les épaules et admit que c’était bien possible.



Jean détacha et plia l’avis, s’isola derrière un massif de bougainvillées, enfila son bleu de Gênes et la chemisette rescapée, et rejoignit ses copains qui s’étaient pareillement attifés de ce qui leur restait.



Ils se ruèrent alors vers le point de rassemblement, où les attendait le négociant faisant de grandes enjambées impatientes autour de sa Peugeot 404 camionnette à la benne non bâchée où s’étalaient des sacs de jute.



— Où sont les filles ? aboya-t-il.



— Un changement de programme ! Les parents les ont embarquées… firent-ils, piteusement, d’une seule voix.



Le trafiquant égrena un chapelet de jurons qu’il serait indécent de reproduire ici.

Les compères commencèrent à lui relater l’incident de potron-minettes, mais Aguilar, rudement, les interloqua :



— Pas le temps, faut qu’on y aille ! Vous me direz ça en route !



Il était visiblement très contrarié. Avec quels condiments le marchand de câpres avait-il donc prévu d’assaisonner les poulardes ? Pour quels desseins graveleux ?



Faute de place en l’habitacle, il était obligatoire que l’un prît place à l’arrière, sur la plate-forme.



Jean s’y colla.

Il pourrait là, tranquille, laisser vaquer son regard solitaire en la traversée des espaces inconnus, y promener ses pensées, y introduire ses rêveries.



Le soleil avait depuis un bon moment achevé sa récurrente émergence.



Des senteurs prenantes, sahéliennes, poussiéreuses, génératrices d’images romanesques, bouffaient du plus profond des terres troubles.



Le véhicule s’élança.



En Allemagne, en Italie, au Mexique, au Japon, les étudiants recommençaient à s’agiter.



Tout en peine qu’Albina ne fût pas à son flanc dans la benne, Jean se matelassa une couche de sacs, les couvrit de sa djellaba, et s’y cala, friand de ne rien perdre des paysages à venir.





III – Tunaruz




Il est aussi absurde de dire qu’un homme est un ivrogne parce qu’il décrit une orgie, un débauché parce qu’il raconte une débauche que de prétendre qu’un homme est vertueux parce qu’il a fait un livre de morale23 …





La première étape du périple ne fut pas très agréable : il fallut traverser Medinat Al Hamra, la monstrueuse tentaculaire capitale économique.



Après que la fourgonnette se fut extirpée de cette fourmilière bruyante dont Jean, de son plateau, avait pleinement et forcément inhalé les effluves sans pouvoir y retrouver, dans le brouhaha poussiéreux de l’affairement citadin et dans l’oxyde de carbone dégorgé par les pots d’autos, l’essence de cette atmosphère africaine qui l’avait capturé dans les arabesques de ses volutes enjôleuses à sa descente d’avion, ils admirèrent, en trombe, Titsemrin, Tigniatin, Tighirdemiou