Main Misère des laissés-pour-compte (La)

Misère des laissés-pour-compte (La)

,
Year:
2018
Language:
french
ISBN 13:
9782896152629
File:
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1

La morale chrétienne ? Carcan ou libération

Language:
french
File:
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2

La misère des niches

Year:
2018
Language:
french
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Les Éditions Alire inc.

120, côte du Passage, Lévis (Qc) Canada, G6V 5S9

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Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion Sodec.



Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés



Dépôt légal : 2e trimestre 2015



Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives Canada



Illustration de couverture : Bernard Duchesne



Format epub





EAN 978-2-89615-881-2

© 2015 Les Éditions Alire inc. & Maxime Houde





Page Copyright



Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Épilogue



Remerciements

Biographie





Chapitre 1




La pluie ruisselait sur la vitre à gros bouillons. Dans la rue, deux étages plus bas, la bouche de l’égout peinait à avaler l’eau qui s’écoulait comme un torrent le long du trottoir. Il n’y avait pas âme qui vive. Les gens étaient trop occupés à vider la flotte de leur sous-sol ou bien à se construire une arche. Le tonnerre claquait sèchement comme des explosions d’obus et, quand un éclair déchirait le ciel, on se serait cru en plein jour.

L’orage avait éclaté une heure plus tôt, alors que je revenais du stade Delorimier. Mon ami Donald Beaupré, journaliste sportif à La Patrie, m’avait invité à suivre le match entre les Royaux et les Bisons de Buffalo, bien assis sur la galerie;  de la presse. Le club de Montréal connaissait une saison en dents de scie et tentait de rejoindre Rochester au sommet de la Ligue internationale. Il avait encore une chance, mais le temps commençait à presser. La défaite encaissée ce soir aux mains des Bisons n’aiderait en rien.

La sonnerie du téléphone retentit par-dessus le vacarme de l’orage. Je quittai la fenêtre et me dirigeai vers l’appareil sur la petite table dans le couloir en ajustant la ceinture de mon peignoir. Un drôle de feeling me tenailla. Peut-être était-ce l’orage ou l’heure à laquelle on m’appelait. Quand le téléphone sonne aux alentours de minuit, ce sont rarement de bonnes nouvelles.

— Allô, Stan ? Allô ? fit une voix paniquée dès que j’eus décroché le combiné.

— Oui ?

— Stan… C’est moi, Fernand !

Ça me prit une seconde avant d’allumer.

— Fernand… Dubois ?

— Ouais !

— Hé, ça fait un bail. Quoi de neuf ?

Il coupa court aux mondanités :

— Stan, j’ai besoin d’un coup de main. Ils sont après moi. Je suis pas capable de les semer.

— Une minute, Fernand.

— Ils sont après moi, répéta-t-il quasiment à bout de souffle.

— Ralentis. Qui ça, « ils » ?

— Sais pas ! Ils sont deux…

— Qu’est-ce qu’ils te veulent ?

— J’ai pas le temps de t’expliquer. Je t’appelle d’une cabine à côté du…

Un éclair illumina le logement et, au même instant, la ligne se tut.

Je déposai le combiné sur son support et passai à la cuisine. Par la fenêtre au-dessus de l’évier, j’observai la pluie. C’était quoi, ce coup de fil ? Dubois était un pauvre gars sans éducation qui vivotait grâce à diverses combines. Il lui arrivait de se foutre dans le pétrin, comme ça semblait le cas ce soir, mais il réussissait toujours à s’en sortir.

Le téléphone sonna de nouveau. Je retournai à la petite table et décrochai.

— Stan, je suis dans une cabine pas loin du Nite Cap. Viens me rejoindre, ils vont être là d’une minute à l’autre !

— Entre au Nite Cap et prends un verre.

— Un verre ? répéta-t-il d’une voix quasi hystérique.

— Ouais. Ça va te calmer les nerfs et tu seras en sûreté dans un endroit bondé de monde.

— Ça va pas les empêcher de me rattraper ! Faut que tu viennes, Stan, c’est sérieux !

— Veux-tu bien m’expliquer ce qui se passe, pour l’amour ?

— Plus tard ! Viens me rejoindre, dépêche-toi…

Un grognement s’échappa d’entre mes lèvres.

— Bon, OK. Je serai là dans une vingtaine de minutes.

— Grouille !

Dubois raccrocha. Je l’imitai et me dirigeai vers la chambre. Mettre le nez dehors par ce temps de chien, à une heure pareille… S’il m’avait raconté des salades, le petit verrat, j’allais lui sonner les cloches.





♦





Tandis que je naviguais vers la mer de néons, l’orage cessa, mais je dus laisser les essuie-glaces en marche. Les rues et les trottoirs, pratiquement déserts, se peuplèrent à mesure que j’approchais du centre-ville. Un orage n’allait pas empêcher les habitués des cabarets de sortir. En parcourant la rue Stanley à la recherche d’un espace où garer la Graham, je gardai un œil ouvert pour Dubois, mais je ne vis personne qui lui ressemblait. Il avait peut-être suivi mon conseil.

Je me stationnai non loin du Nite Cap et parcourus à pied la distance qui me séparait du club. Je gravis l’escalier sous la marquise et entrai. Le décor était le même que celui des clubs bas de gamme qui pullulaient dans le coin. Des tables rondes s’éparpillaient d’un côté et, de l’autre, un bar délabré s’étendait, avec un miroir crasseux derrière. Entre le bar et le miroir, le barman frottait un verre à l’aide d’un linge qu’il semblait avoir pêché dans la poche arrière d’un mécanicien. Il avait la bouille sympathique d’un gardien de camp nazi.

À une extrémité du zinc, une brunette picossait les glaçons au fond de son verre vide avec un swizzle stick jaune. Elle portait une robe qui dévoilait une partie de ses charmes dans le but d’attirer l’attention d’un client qui lui paierait un autre drink. Elle aurait mieux fait d’enfiler un pull à col roulé. La peau sous sa mâchoire jusqu’au creux de ses seins était fripée et granuleuse, comme la peau d’un éléphant.

Comme Dubois n’était pas au bar, je m’avançai en examinant les gens assis aux tables. Il y avait ici et là des couples qui se comportaient correctement et une bande de gars en bras de chemises, la casquette rejetée vers l’arrière, qui menait grand train. Ils auraient bientôt besoin d’une troisième table : les deux qu’ils avaient rapprochées croulaient sous les bocks vides. Ils faisaient bien d’en profiter. Au petit matin, leur cerveau semblerait trop gros pour leur boîte crânienne.

Au fond de la salle, il y avait une ouverture en arche masquée par un rideau de billes. J’écartai celui-ci et m’avançai dans un bout de couloir qui menait à la sortie de secours. Dubois s’était peut-être caché dans la ruelle, derrière le club, pour échapper à ses mystérieux poursuivants.

Je me dirigeai vers la sortie et poussai la porte des chiottes au passage. Elle s’entrouvrit à peine, bloquée de l’intérieur. Je tendis le cou dans l’entrebâillement. Un type gisait sur le plancher, la tête et une épaule contre la cuvette de la toilette. Ses jambes étendues s’appuyaient contre la porte. Il dormait à poings fermés. Sa respiration était lente et profonde. Un rond de pisse ornait son entrejambe et des vomissures maculaient le devant de sa chemise. Le Nite Cap était un établissement très classe.

Je laissai l’ivrogne cuver son vin et sortis dans la ruelle. Tout était sombre. La pluie avait pratiquement cessé. Au bout du passage, la rue Sainte-Catherine brillait de tous ses feux. Les pneus des voitures qui y défilaient murmuraient sur le pavé mouillé.

Je fis quelques pas.

— Fernand ? T’es là ?

Un homme de taille moyenne aux épaules tombantes, vêtu d’un long imper et coiffé d’un feutre, émergea de la pénombre.

— Tu cherches Fernand ?

Il y avait quelque chose dans sa voix nasillarde qui ne me plaisait pas.

— Oui, Fernand, mon chat. Quand je suis sorti sur le balcon pour déposer la pinte de lait pour le laitier, il m’a filé entre les pattes.

L’inconnu sortit une main de sa poche et la porta à son visage. Un briquet alluma la cigarette fichée à la commissure de ses lèvres. Dans la lumière rouge de la flamme, je discernai une petite bouche en cœur sous une moustache en brosse et un menton orné d’une fossette assez profonde pour y enfoncer un cinq cennes.

— À mes yeux, reprit-il, Fernand, c’est plutôt un rat.

— Non, la dernière fois que je l’ai examiné, c’était bien un chat, pas de doute là-dessus.

— T’es un petit rigolo, toi, hein ?

— On m’a déjà conseillé de me lancer dans le showbiz.

— Tu serais un gros hit, j’en suis certain. T’en penses quoi, toi, Lulu ?

On me bouscula par-derrière. Un second larron se joignait à la fête. Celui-là était bâti comme une armoire à glace. Son œil gauche avait quelque chose de spécial. Plus bas que le droit, il louchait vers l’extérieur et semblait figé derrière la paupière à moitié close. Un œil de vitre.

— Moi, répondit le dénommé Lulu, y me ferait pas rire.

— Ah non ? fit l’autre.

— Pantoute, Eddie.

— Qu’est-ce qui te fait rigoler ? lui demandai-je. Quand le type que tu tabasses s’étouffe avec ses dents ?

Œil-de-vitre ricana comme un idiot.

Son comparse Eddie tira une bouffée de sa cigarette et esquissa un geste vague de la main.

— Bon, c’est assez, les niaiseries, annonça-t-il de sa voix nasillarde. T’as la marchandise ?

— Pardon ?

— La marchandise, le smatte.

— Je ne sais pas de quoi tu parles.

Il s’approcha de moi.

— Ben voyons… La marchandise que Fern-le-rat a volée.

— Hé, je cherche mon chat, tu te souviens ?

J’avais pris un air détaché mais, sous mon coupe-vent, je commençais à transpirer. Je m’attendais à ce que Lulu me plante le canon d’un revolver dans le creux des reins d’une seconde à l’autre.

— Garde tes blagues pour quand tu seras comédien, me conseilla Eddie. La marchandise. T’es ici pour la ramasser, pas vrai ?

— Faux.

— T’avais convenu avec Fern-le-rat de le rencontrer ici.

— On n’avait rien convenu du tout.

— Tu le cherchais, y a une minute.

— C’est lui qui m’a appelé pour me supplier de le rejoindre ici. Il prétendait qu’on le suivait. C’était vous deux ?

— Fallait qu’on discute.

— Il avait l’air terrorisé, le pauvre. En vous voyant, je comprends pourquoi.

— Ça ressemble à une insulte, ça.

— Vous êtes-vous examinés dans un miroir dernièrement ?

Eddie secoua la tête.

— T’as raison, Lulu, dit-il d’une voix peinée. Il n’est pas drôle, ce gars-là. Pas drôle pantoute.

Œil-de-vitre remua dans mon dos.

Je fis un pas de côté en feintant de la tête comme un boxeur, mais pas assez rapidement. Un éclair de douleur irradia mon bras droit, de l’épaule jusqu’au bout des doigts, et mon membre se mit à pendre, inerte, comme un saucisson dans la vitre d’un boucher. Le coup de garcette – un cordage en tresse de six ou sept pouces rempli de billes d’acier – destiné à mon crâne avait raté la cible, mais je n’avais plus qu’un poing pour me défendre.

Je fondis quand même sur Eddie. Lorsque ma tête s’écrasa contre son abdomen, je m’agrippai à ses vêtements avec ma bonne main et poussai de toutes mes forces avec mes jambes. Eddie m’enserra la tête au creux de son bras et, ainsi enlacés, on recula jusqu’à ce qu’un mur freine notre course.

— Tiens-le, lança Lulu en se joignant à la danse. Tiens-le comme il faut !

Je tentai de frapper les tibias d’Œil-de-vitre avec mes talons, mais il esquiva chacune de mes tentatives et, bientôt, la garcette s’abattit dans le creux de mes reins, une fois, deux fois, trois fois.

Après le troisième coup, mes forces et mon désir de résister m’abandonnèrent. Eddie me repoussa et je m’écrasai au pied du mur crasseux, parmi des détritus. Des pieds commencèrent aussitôt à me labourer les côtes. Je ramenai les genoux contre ma poitrine et tentai de me protéger la tête avec mes bras, mais peine perdue : le bout d’une chaussure s’écrasa contre ma tempe droite. L’explosion qui m’ébranla le ciboulot me rappela les coups de tonnerre plus tôt.

Ce fut ma dernière pensée avant de sombrer dans un trou noir.





♦





J’ouvris un œil des minutes ou des heures après.

La bonne nouvelle, c’est qu’il avait cessé de pleuvoir, la mauvaise, qu’un mal de bloc lancinant m’affligeait. Je pouvais à peine remuer le petit doigt. J’entrepris quand même de me lever. Je roulai sur le ventre et me relevai à quatre pattes. Puis je me redressai sur une jambe en gardant un genou au sol. À cette étape, je marquai une pause. La tête me tournait, et les hot-dogs que j’avais ingurgités au stade Delorimier me chatouillaient les molaires.

Des minutes ou des heures s’écoulèrent encore.

Quand les nausées se calmèrent enfin, je terminai ce que j’avais entrepris. Mes genoux se mirent alors à trembler. Je tendis la main pour m’appuyer au mur afin de ne pas m’écrouler au tapis une seconde fois. Ç’aurait été dommage, après tous les efforts que j’avais déployés.

Je me sentais maintenant en assez bonne forme, dans les circonstances. Je m’avançai vers la porte de service du Nite Cap qui se dessinait dans la pénombre. Elle n’avait pas de poignée, mais on l’avait mal fermée, et je réussis à glisser mes doigts entre la porte et le chambranle et à l’entrouvrir. Je me faufilai à l’intérieur. La lumière de l’ampoule nue au plafond me fit mal aux yeux.

Je franchis le couloir jusqu’à l’ouverture en arche, écartai le rideau de billes et parcourus la salle. Les poivrots étaient toujours accoudés au bar, la brunette n’avait pas réussi à soutirer un verre à personne et les joyeux lurons continuaient de festoyer. Aucun signe d’Eddie et de Lulu. Ces deux moineaux-là, je ne les avais pas oubliés, malgré le coup encaissé par ma bonne vieille tête.

Je m’écrasai sur un tabouret au bar avant que mes jambes cèdent et palpai mes poches. Mon portefeuille se trouvait toujours dans la poche intérieure de mon coupe-vent. On avait farfouillé dedans, mais on n’avait rien pris. Eddie, sans doute, s’était livré à la fouille. Il avait l’air du cerveau de ce duo de fiers-à-bras, ce qui ne signifiait pas grand-chose : son QI, additionné à celui du sympathique Lulu, devait à peine dépasser le QI d’un fer à repasser. Mon coupe-vent était sale, comme mon pantalon qui avait en plus une déchirure à un genou.

— Vous êtes blessé ! s’écria une voix perçante.

C’était la brunette. Elle se glissa sur un tabouret à côté de moi en tirant sa jupe sur ses genoux osseux.

— Votre œil gauche… Vous saignez.

Je me palpai l’arcade sourcilière. Un peu de sang.

— Ça va. Pas de quoi hurler.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— J’ai bloqué un coup de pied avec ma tête.

— Vous faites ça souvent ?

— Trop souvent au goût de ma tête. Vous avez vu deux types passer par ici ? Le premier portait un trench et un feutre, le second, c’était un gros bonhomme avec un œil de vitre.

La brunette secoua la tête sans me quitter de ses yeux ternes. Des traits de crayon noir avaient remplacé ses sourcils et le rouge sur ses lèvres avait été appliqué pour esquisser un cœur, ce qui donnait l’illusion qu’elle avait une bouche en cul-de-poule.

— Vous z’avez pas l’air bien, m’sieur.

— J’ai déjà connu de meilleures soirées, je l’avoue.

— Vous savez ce qu’il vous faut ?

— Il existe un remède miracle ?

— Pas exactement.

— Deux aspirines feraient bien mon affaire.

— Si on allait plutôt en haut ?

Sa voix s’était adoucie. Elle commença à me caresser l’avant-bras.

— En haut… ici ?

— Ben non, grand fou, gloussa-t-elle. C’est une expression. Y a une maison de chambres pas loin.

— Je ne suis pas en état.

— Allons, vous z’aurez pas grand-chose à faire. J’ai l’habitude.

— J’imagine.

Je fis mine de me lever. Elle enfonça les doigts dans mon bras.

— La chambre est juste une piasse, insista-t-elle, et y aura pas le taxi à payer. Vous trouverez pas un meilleur deal en ville !

Elle avait raison. En ajoutant les dix dollars pour ses services, la transaction m’en coûterait onze, ce qui était trois de moins que le tarif en vigueur. Mais m’allonger dans le même lit que cette créature de la nuit était la dernière chose dont j’avais envie, à ce moment-là.

Je secouai le bras pour me défaire de son étreinte.

— Faut que je parte.

— Les hommes refusent jamais un good time ! Envoyez donc…

— J’ai un rendez-vous.

— À cette heure-ci ? Vous voulez rire !

— Je suis sérieux.

— Avec qui ?

— Mon lit.

Je tournai le dos à la brunette et filai vers la sortie.

Le Nite Cap et moi, c’était fini.





♦





Je rejoignis le quartier Saint-Jean-Baptiste, où j’habitais dans une rue étroite bordée par des duplex. En me stationnant devant ma résidence, je levai les yeux vers la fenêtre du salon où j’avais laissé la lampe sur pied allumée, histoire de ne pas me casser la margoulette à mon retour. Une silhouette apparut une seconde derrière le rideau de tulle.

— Bon, qu’est-ce qui se passe encore ? marmonnai-je à l’intention de personne en particulier.

Je continuai jusqu’au bout de la rue, virai à gauche et roulai jusqu’à la ruelle qui s’étendait derrière mon duplex et les autres. Je m’arrêtai, coupai le contact et tendis la main vers la boîte à gants, mais me ravisai. Mon colt était rangé dans le dernier tiroir de mon classeur, sous clé, dans mon bureau.

Je m’engageai dans la ruelle en hâtant le pas. À part quelques ampoules au-dessus des portes qui jetaient un éclairage jaunâtre sur les galeries et dans les cours, il faisait nuit noire. Près de chez moi, il y avait un tas de planches empilées contre la clôture. Au cours des journées précédentes, j’avais entendu toutes sortes de bruits venant de cette cour : une scie qui grinçait, un marteau qui cognait… On procédait sûrement à des rénovations dans un des logements. Je me penchai sur l’amas de planches, choisis un 2x3 d’environ un pied de long et repris ma route.

Étant donné que la porte donnant accès à la cour grinçait comme la porte d’un donjon, je pris appui d’une main sur la clôture et bondis par-dessus celle-ci. Je gravis ensuite l’escalier jusqu’à mon balcon en longeant le garage et la remise en feuilles de tôle construite dessus. Un coup d’œil rapide me permit de constater que le crochet retenant la moustiquaire était toujours en place, ce qui signifiait que mon visiteur avait emprunté une autre entrée, sans doute la fenêtre de la petite chambre attenante à la cuisine. Je la laissais toujours ouverte d’un pouce ou deux, peu importe la saison. Par temps chaud, on étouffait dans le logement et, par temps froid, le poêle était si puissant qu’on crevait de chaleur.

J’atteignis la fenêtre à guillotine en me faisant aussi petit que possible. Le rideau ondulait dans l’ouverture béante. Je le poussai d’une main, enjambai le rebord de la fenêtre et me faufilai à l’intérieur, non sans difficulté à cause de mon gourdin. Je me figeai sur place, tendis l’oreille. L’inconnu bardassait au salon. Les tiroirs de mon rolltop grincèrent les uns après les autres à intervalles réguliers. Je parcourus la pièce qui ne servait pas à grand-chose, sauf la penderie où j’avais rangé ce qui ne rentrait pas dans celle de la chambre principale. Les locataires précédents avaient laissé un lit et une commode mais, depuis mon arrivée, je n’avais hébergé aucun visiteur pour la nuit.

L’inconnu n’avait pas fouillé la pièce – rien n’avait été dérangé –, mais il viendrait tôt ou tard. À pas de loup, j’allai me cacher dans le coin de la chambre, derrière la porte. Un moment s’écoula. Puis le plancher dans le couloir émit un craquement plaintif, et un autre et encore un autre. Je resserrai mon étreinte autour d’une extrémité du 2x3.

L’homme entra et s’arrêta au milieu de la chambre. Avait-il flairé ma présence ? Je ne débattis pas la question. Je visai les cheveux rasés sur sa nuque qu’on pouvait voir entre le rebord de son feutre et le col de son manteau et balançai le 2x3 comme une batte de base-ball, sans y mettre trop de force. Je voulais étourdir l’inconnu, pas le tuer.

Sous le choc, le type poussa un grognement étouffé et s’écrasa en travers du lit. Je bondis aussitôt sur lui, le retournai sur le dos. Dans la pénombre, je reconnus Eddie à sa petite bouche en cœur surmontée d’une moustache et à la fossette dans son menton. Il avait sans doute découvert mon adresse en fouillant mon portefeuille pendant que j’étais inconscient.

À moitié dans les pommes, il se laissa faire tandis que je vidais ses poches. En plus de lui confisquer un pistolet Beretta tout noir, bien huilé et prêt à faire feu, je le délestai d’un portefeuille et d’un carnet tout écorné. J’enfouis le flingue dans une poche de mon veston, le carnet dans une autre et, après avoir allumé le plafonnier, examinai le contenu du portefeuille. Il y avait près de dix piastres en billets et en monnaie, quelques coupons de caisse, une facture de chez Lung Hum, une blanchisserie chinoise de la rue Dorchester, un billet du cinéma Princess et six ou sept cartes d’identité, chacune d’elles portant un nom différent : Morin, Lacombe, Dufresne, Taylor, alouette.

Sur le lit, mon visiteur reprenait ses esprits.

— Salut, Eddie. Content de te revoir.

Il se redressa sur un coude et se massa la nuque en grimaçant.

— C’est quoi, tout ça ? repris-je en brandissant les cartes.

— Des cartes à jouer. On joue une petite partie de paquet voleur ?

— Eddie… Joue pas au plus fin. Tu t’amuses à changer d’identité ? Pourquoi ? Sûrement pas pour le plaisir.

— C’est pratique, des fois.

— Ce qui signifie ?

— C’est pratique, répéta-t-il.

Il me guettait comme un joueur de poker guette son adversaire.

— Qu’est-ce que t’es venu faire ici ? Toujours à la recherche de la fameuse marchandise ?

Eddie continua de me guetter sans un mot.

— C’est ton patron qui t’envoie ?

— J’ai un patron, moi ? répliqua-t-il en prenant un air étonné.

— Je crois que t’es trop stupide pour prendre des initiatives. En parlant de stupide, où est Lulu ?

— Aucune idée.

— Tu l’as ramené au zoo pour la nuit ?

Eddie esquissa un sourire.

— Toujours le mot pour rire, hein, Coveleski ?

— C’était la dernière de la soirée. Déballe ton sac, sinon je recommence à t’attendrir le crâne avec mon 2x3.

— Si tu frappes avec trop d’entrain, le smatte, je serai pas capable de répondre à tes questions.

— Peut-être bien, mais te réduire le crâne en bouillie serait fort amusant.

— Tu me fais pas peur. « Grand parleur, petit faiseur », c’est tout ce que t’es, mon pauvre gars.

Je songeai une seconde à mettre ma menace à exécution, ne serait-ce que pour fermer le clapet de ce crétin, mais je laissai le bout de bois à sa place. Qu’est-ce que ça aurait donné ? De plus, il était tard, j’avais toujours mal au bloc, et mon lit continuait de m’attendre.

Je lançai le portefeuille et les cartes à Eddie.

— Tiens, le fin finaud. Ramasse tes pénates et débarrasse. Et si je te croise une seconde fois…

— Je sais, je sais. Le 2X3.

— T’apprends vite pour un débile. Fais le message à Lucien. S’il ne pige pas, dis-lui de me passer un coup de fil.

— Je pensais que c’était fini, les blagues.

— C’était mon rappel.

Comme un bon hôte, je reconduisis Eddie à la porte. Dans le vestibule, je sortis le Beretta, retirai le chargeur afin d’empocher les huit balles et remis le chargeur vide en place.

— N’oublie pas ton joujou, dis-je en tendant l’arme à son propriétaire.

Il glissa le pistolet dans le holster sous son bras gauche, ajusta son feutre et franchit la porte.

— Une dernière chose, Eddie.

Il s’arrêta sur le balcon.

— Dis à ton patron de me foutre la paix, ajoutai-je. Pour la marchandise, je ne suis au courant de rien.

Il me décocha un regard torve par-dessus son épaule et dévala l’escalier.

Je verrouillai la porte et parcourus le logement afin de m’assurer que les fenêtres et la porte de la cuisine étaient bien fermées, au cas où un deuxième petit rigolo aurait eu l’idée de me payer une visite. Puis j’allai à la salle de bains faire un brin de toilette, avalai deux aspirines et passai à la chambre. Je laissai mes vêtements par terre et me glissai entre les draps frais, où m’attendait une nuit sans rêve.





Chapitre 2




Au petit matin, j’avais des bleus ici et là, mais ce n’étaient pas les premiers et sûrement pas les derniers. La coupure au-dessus de mon œil gauche qui avait tant impressionné la brunette ne paraissait déjà plus ou presque. Je me faisais par contre l’effet d’un vieillard, tout courbaturé. L’âge, autant que la raclée, y était sans doute pour quelque chose. Se bagarrer au fond des ruelles n’est pas un sport pour un homme à la quarantaine bien entamée.

Je mangeai une bouchée et sirotai un café en grillant ma première Grads de la journée. Par la fenêtre au-dessus de l’évier, je vis que le ciel s’était dégagé pendant la nuit. On allait avoir une belle journée.

En route pour le bureau, je m’arrêtai chez le dry cleaner où j’avais l’habitude de déposer mes vêtements. J’y laissai le coupe-vent et le pantalon que je portais la veille. Ils étaient en piteux état. La jeune femme derrière le comptoir les accepta sans un mot. Dans son business, elle en avait vu d’autres. Elle me remit mon ticket. Je la remerciai et fis un pas vers la sortie.

— M’sieur, lança-t-elle. Vous avez laissé ça dans une des poches.

Le carnet que j’avais piqué à Eddie. Je l’avais oublié. Je l’empochai et repris ma route.

Dans la rue Sainte-Catherine, les trams, immobilisés à leur arrêt, déversaient leurs passagers qui rejoignaient la masse humaine ondulant sur les trottoirs. Les voitures se suivaient de si près que les piétons avaient à peine assez d’espace pour se faufiler entre les pare-chocs. Quand le feu changeait au vert, la procession de chrome et d’acier s’ébranlait jusqu’à ce qu’un feu rouge freine de nouveau sa progression.

Je m’arrêtai au kiosque à journaux au square Phillips pour examiner les manchettes de La Patrie. Sur la scène internationale, on craignait que la situation en Corée dégénère en Troisième Guerre mondiale, tandis qu’en ville on se préparait à l’enquête Caron sur la corruption policière. C’était l’aboutissement logique, après les articles de Pax Plante, publiés dans Le Devoir, dans lesquels l’ex-chef de l’escouade de la moralité avait démontré hors de tout doute que les réseaux de bookmakers, de souteneurs et de bootleggers en ville ne pouvaient exister qu’avec la complicité des autorités.

Je feuilletai les pages suivantes à la recherche d’un titre qui aurait pu concerner Dubois, du genre « Cadavre retrouvé dans un terrain vague », « Victime d’une violente agression, il agonise à l’hôpital » ou, mieux encore, « Un homme échappe à la mort », mais il n’y avait rien de tout ça. Fernand était sain et sauf, ou personne n’avait encore de ses nouvelles.

Le vendeur dans le kiosque interrompit ma lecture.

— Vous allez l’acheter ou ben le lire là ?

— Ni l’un, ni l’autre.

— Dégage, le comique.

Je lançai le journal sur la pile à mes pieds et poursuivis ma route jusqu’à un petit gratte-ciel dans l’ombre de l’édifice de la Sun Life. Au troisième étage, j’empruntai le couloir jusqu’à une porte où l’on avait inscrit en lettres noires sur le carreau de verre dépoli :



STAN COVELESKI

INVESTIGATIONS



Quand j’entrai, ma secrétaire, assise à son bureau, leva ses yeux bruns pailletés d’or sur moi une seconde. Le combiné coincé au creux de l’épaule, elle griffonnait sur un bloc-notes.

— Very well, dit-elle à son interlocuteur. Mister Coveleski will call you as soon as possible. Goodbye.

Elle remit le combiné sur son support.

— Salut, Emma. Déjà un client ?

— À vous de décider.

— De quoi s’agit-il ?

— Un type qui se cherche un chauffeur.

— Pour faire quoi ?

— Il ne l’a pas spécifié. Tenez…

Elle arracha une feuille du bloc-notes et me la tendit.

— Dites-moi, reprit-elle, vous avez bien dormi ?

— Comme une marmotte. Après avoir avalé deux aspirines.

— Êtes-vous tombé en bas de votre lit ?

— Mon visage ? C’est rien.

— Donc, vous êtes en forme, de bonne humeur ?

— C’est quoi, ces questions-là ? Tu as fait une bêtise et tu as peur que je te chicane ?

— Allez voir votre bureau.

Intrigué, je me dirigeai vers la porte qui menait à mon cagibi. Les tiroirs du bureau béaient, leur contenu répandu sur le plancher. Idem pour le classeur vert olive. Mais il n’y avait pas grand dégât : quelques coupures de journaux, un calepin, des crayons, ce genre de choses. Puis je songeai à mon colt, dans le dernier tiroir du classeur. Et si on me l’avait piqué pour commettre un crime ? Je me précipitai vers le classeur, déverrouillai le tiroir et poussai un soupir de soulagement. Le revolver était toujours là.

Emma appuya une épaule contre le chambranle de la porte, croisa les bras et les chevilles.

— On appelle la police ?

— Pour qu’ils prennent une déposition et la classent avec les milliers d’autres ? À quoi bon ?

— Vous avez une idée de ce qu’on cherchait ?

— J’ai croisé deux types, hier soir, qui cherchaient la marchandise.

— La marchandise ?

— Voui.

— Cette histoire a un lien avec la coupure au-dessus de votre œil et les aspirines d’hier soir ?

Tandis qu’on faisait du rangement, je lui parlai des événements de la soirée et de ses principaux protagonistes.

— Vous croyez que ce sont Eddie et Lulu qui ont tout viré à l’envers ? demanda Emma.

— Eddie a fouillé mon portefeuille, tandis que je me baladais au pays des rêves. Il a pu y relever l’adresse. La serrure de la porte a été forcée ?

— Je n’ai rien remarqué à mon arrivée.

J’allai vérifier. Il n’y avait aucune trace d’effraction. Eddie devait posséder un certain talent pour crocheter les serrures. Lulu, lui, aurait défoncé d’un coup d’épaule. Ce dernier avait peut-être attendu Eddie pendant que son comparse fouillait mon logement et, après que j’eus expulsé ce dernier, ils seraient venus ici tous les deux afin de poursuivre les recherches.

Je retournai à mon bureau en m’allumant une Grads. Emma s’était assise sur la chaise réservée aux clients.

— Et puis ?

— T’avais raison. Pas une marque.

— Vous croyez que votre ami Dubois connaît Eddie et Lulu ?

— Possible. Avec la vie qu’il mène, Fernand croise toutes sortes de gens peu recommandables, comme ces deux clowns.

— Ils étaient peut-être associés dans une combine quelconque et Dubois les a trahis.

— Peut-être.

— La fameuse marchandise, c’est quoi selon vous ?

Je tirai une bouffée de ma cigarette.

— À ce stade-ci, ma chère, ton idée est aussi bonne que la mienne.



Je rappelai l’homme qui se cherchait un chauffeur. Au début de la conversation, il refusa de m’expliquer pourquoi il en cherchait un, puis finit par admettre qu’il devait transporter une importante somme d’argent. Je pressai le type de questions : d’où venait l’argent ? De combien parlait-on ? Où irions-nous avec ? Il se lança alors dans une longue histoire qui n’avait ni queue ni tête et, pour clore la discussion et me convaincre d’accepter, m’offrit twenty bucks. Il y avait quelque chose de louche dans tout ça.

— Thanks but no thanks, lui dis-je. Have a nice day.

La suite de la matinée se déroula sans histoire. Je surveillai le téléphone au cas où Fernand aurait cherché à me joindre. Il avait mon numéro. Mais l’appareil resta muet.

À midi, j’amenai Emma luncher chez Wilensky’s rue Fairmount, dans le Mile End. Tandis qu’on attendait nos sandwiches au baloney, j’examinai le calepin d’Eddie. C’était un petit carnet noir tout ce qu’il y avait de plus ordinaire. Les coins de la couverture balafrée et tachée étaient roulés. Certaines pages avaient été arrachées : il ne restait que des bouts de papier fixés à la reliure. Qu’est-ce qu’il contenait ? Des numéros de téléphone, des additions et des soustractions qui ne me disaient rien, le tout griffonné à la hâte, parfois à peine lisible. Les dernières pages comportaient des prénoms féminins : Élise, Mariette, Bella, Francine, etc. Il y en avait des dizaines. À côté de chacune des entrées, il y avait une abréviation, BL, BR ou R ainsi qu’une cote allant de * à ****.

— Qu’est-ce que vous avez là ? demanda Emma.

— Eddie a oublié ça chez moi, hier soir.

— Ah. Montrez-moi.

Je lui tendis le petit cahier. Elle le feuilleta, s’arrêta à la liste de noms.

— C’est qui, toutes ces filles-là ?

— Les conquêtes d’Eddie.

— Mouais, il est populaire. Et les lettres, BL, BR…

— La couleur de leurs cheveux.

— BL pour blonde, BR pour brune… Je vois. Et les étoiles ?

— C’est l’appréciation personnelle d’Eddie pour euh… à la fin de la soirée… Enfin, tu sais quoi.

— Oui, je sais quoi.

Emma me redonna le calepin et sirota son Coke.

— Si je croise ce gars-là, déclara-t-elle, il ne pourra pas évaluer des filles avant un méchant bout de temps…

De retour au bureau, je composai au hasard un des numéros de téléphone qui figuraient dans le carnet. J’en apprendrais peut-être davantage sur Eddie en faisant connaissance avec les gens qu’il fréquentait. Au milieu de la deuxième sonnerie, un homme à la voix bourrue décrocha.

— Ouain ?

— Bonjour. Je suis bien au DE-7248 ?

— Ouais, grogna de nouveau l’inconnu. Qui parle ?

— Vous ne me connaissez pas. J’appelle de la part d’Eddie.

— Eddie ? Eddie qui ?

Voilà qui était une bonne question.

— Ben… Eddie, voyons, fis-je comme si c’était l’évidence même.

Silence un instant à l’autre bout du fil.

— Je pense qu’on vous a donné le mauvais numéro, reprit l’homme.

— Eddie a un colis pour vous. Il m’a demandé de vous l’apporter.

— Je le connais pas, ton Eddie.

— Je vais vous emmener le colis. Quelle est votre adresse ?

— Eille, le smatte, si ça t’amuse de niaiser le monde au téléphone, appelle quelqu’un d’autre, OK ?

Clac, la ligne se tut.

J’appelai deux autres numéros et échangeai avec deux autres types tout aussi mal embouchés. Ça ne menait nulle part. Je décidai de tenter le coup une dernière fois, pour la forme.

— Gariepy Auto Repairs, répondit l’homme qui prit la ligne.

— Bonjour. C’est pour une information.

— On est fermés. Bonne fin de…

— Juste une question.

— On est fermés, répéta mon interlocuteur qui semblait pressé d’en finir.

— Ça va prendre une minute.

— C’que vous voulez savoir ?

— Combien chargez-vous pour un changement de freins ? improvisai-je. Les miens sont usés à la corde.

Mon interlocuteur hésita un instant.

— Vous êtes mieux d’aller ailleurs.

— Comment ça ?

— Il sera pas possible d’avoir un rendez-vous avant un boutte.

— Ça va. Quand je disais qu’ils étaient usés à la corde, c’était seulement une expression.

— Oh.

— Il y a un problème ?

— Comment vous avez eu ce numéro ? On annonce pas dans le journal ni dans le bottin.

Je saisis la balle au rebond :

— C’est Eddie qui me l’a donné.

— Oh, Eddie, hein ? Il me refile des clients pour se remettre dans mes bonnes grâces, c’est ça ?

— On dirait bien.

— Le verrat, ricana l’homme. Vous êtes un chum ?

— Hm-hm.

— Vous auriez dû le dire en partant. Je vais les changer, vos breaks. Je vous donne le chemin. Vous avez de quoi noter ?

— Allez-y.

Je griffonnai les instructions au verso d’une enveloppe.

— Vous payez cash, hein ? ajouta le type à l’autre bout du fil. Je fais pas crédit.

— Entendu.

— Je vous attends demain soir, à neuf heures.

Il raccrocha.

Je remis le combiné sur son support. Voilà une visite chez le garagiste qui s’annonçait intéressante.



En fin d’après-midi, je laissai Emma garder le fort et mis le cap vers l’est. Le flot de la circulation dans Sainte-Catherine m’entraîna chez Henri Henri, coin Hôtel-de-Ville. J’avais besoin d’un nouveau couvre-chef ; j’avais oublié l’autre, sans doute aplati comme une crêpe, dans la ruelle derrière le Nite Cap. J’optai pour un stetson dans les tons de gris que je pourrais porter en toutes circonstances, puis allai emprunter le pont Victoria pour enjamber le canal Lachine et rejoindre la rive sud et Goose Village, un bled d’une demi-douzaine de rues étroites où se dressaient de vieilles bicoques en bois rapiécées avec des feuilles de tôle.

J’ignorais l’adresse exacte de Dubois, mais je savais où il créchait pour l’avoir ramené chez lui à quelques reprises. Je me garai devant son palace de la rue Conway, descendis et fronçai le nez, assailli par l’odeur de la merde qu’on faisait brûler dans les enclos à bestiaux des abattoirs, en bordure du village. Les gens qui contournaient le bourg pour atteindre le pont se demandaient toujours, après avoir remonté leur vitre : comment les résidents font-ils pour habiter là ? Non seulement y habitaient-ils, mais ils semblaient heureux. Les familles irlandaises, italiennes et ukrainiennes se serraient toutes les coudes et ressentaient, on l’imaginait, une certaine fierté à survivre dans cette misère.

Je cognai. Pas de réponse. Je jetai un œil à l’intérieur entre le cadre de la fenêtre crasseuse et le drap qui la bouchait, mais ne vis rien. De l’autre côté de la rue, un garçon m’observait d’un air fasciné, un index enfoncé dans sa narine gauche. Il portait un chandail des Canadiens trop grand, duquel émergeaient des jambes maigres comme des cure-pipes.

J’entrai – personne ne verrouillait ses portes dans le coin – et attendis un instant pour laisser mes yeux s’habituer à la pénombre. Le salon, à ma droite, était une zone sinistrée. La table basse, devant le canapé avachi, croulait sous les bouteilles vides de Dow. Il y avait des cendriers remplis de cendre et de mégots partout.

— Fernand ? lançai-je en m’avançant dans le couloir.

Personne ne répondit.

Une porte s’entrouvrait sur la chambre. Je m’arrêtai. Chaque tiroir de la commode avait été ouvert, son contenu éparpillé au sol. Le matelas avait été lacéré à coups de couteau, les oreillers aussi. Une fouille en règle. À la recherche de quoi ? Des bijoux, de l’argent ? Qui aurait été assez stupide pour cambrioler une piaule située dans Goose Village ?

Une sorte de soupir mêlé à un grognement retentit à l’arrière de la maison.

Je quittai la chambre et me rendis à la cuisine. Une grosse bonne femme, assise à la table, dormait à poings fermés, la joue appuyée sur son bras gauche étendu parmi les assiettes et les verres sales. Un filet de salive ruisselait de sa bouche entrouverte. Rita, la compagne de Fernand. Chaque fois qu’il en avait l’occasion, mon indic se lamentait à son propos : elle était toujours sur son dos pour qu’il se prenne en main et trouve un vrai travail, pour qu’ils cessent de tirer le diable par la queue. Et pourtant, leur couple durait. C’était une de ces relations dont les membres sont soudés par de constantes disputes.

À force de lui secouer l’épaule, je réussis à extirper Rita du sommeil. Elle se redressa, essaya sans succès de replacer les mèches blondasses qui partaient dans tous les sens sur sa tête. Les vapeurs de l’alcool embrumaient son regard. Elle aurait eu besoin d’essuyer son visage moite et grisâtre avec une débarbouillette humide, mais il n’y avait pas l’eau courante. Je m’assis à ses côtés et tapotai une de ses grosses bajoues.

— Rita ? C’est Stan, un ami de Fernand. Tu te souviens de moi ?

Elle m’agrippa le poignet.

— Oui, oui, j’te reconnais, grogna-t-elle. Arrête ça. Seigneur… J’t’ai tout un mal de bloc.

— Où est Fernand ?

Elle laissa échapper un petit rire sec.

— Ça, c’est la question que ben du monde se pose.

Elle tendit la main vers une bouteille de De Kuyper qui trônait parmi le fouillis sur la table. Je l’atteignis en premier, la repoussai hors de sa portée.

— Ben du monde ? répétai-je.

— Deux gars sont passés.

— Qui ça ?

— Sais pas. Des amis à lui, j’imagine. Ils voulaient lui parler.

— Tu leur as dit quoi ?

— Que Fern était pas ici. Ça fait des jours que je l’ai pas vu.

— Il est où ?

— Tu penses qu’il me l’a dit ? répliqua Rita d’un ton sarcastique. Il me dit jamais où ce qu’il va. Il se pense à l’hôtel, ici, il rentre et sort quand ça lui chante. Moi, je suis juste bonne à faire le ménage pis la popote.

À en juger par l’état de la maison, il y avait beaucoup de place à l’amélioration. J’enchaînai :

— Comment ont réagi les deux gars ?

— Eh ben, y z’étaient pas contents, qu’est-ce que tu crois ? Ils m’ont brassée un peu, mais je pouvais rien leur dire, je sais pas il est où. C’est la vérité ! Toi, Stan, tu me crois, hein ?

— Oui.

— Bon. Pis ils ont dit qu’ils allaient fouiller la maison. Allez-y, que je leur ai répondu, gênez-vous pas !

— Qu’est-ce qu’ils cherchaient ?

— Aucune idée.

— Ils ne se sont pas parlé ? Tu te souviens d’un détail, quelque chose ?

Rita fouilla sa mémoire en fronçant des sourcils qui n’avaient pas croisé une pince à épiler depuis des lunes.

— Non… non, rien, laissa-t-elle tomber.

— Ils ressemblaient à quoi ? demandai-je en me doutant de la réponse.

— L’un des gars était large comme ça se peut pas. Il avait quelque chose à un œil… L’autre gars avait l’air ordinaire. Lui, il parlait beaucoup, tandis que le gros disait rien.

Je me laissai choir contre le dossier de la chaise. Les deux visiteurs étaient Eddie et Lulu, pas de doute là-dessus. Qu’est-ce qu’ils tentaient de récupérer avec autant de détermination ? Quel lien entretenaient-ils avec Fernand ? Et, surtout, où se cachait ce dernier ?

Rita posa une main sur mon avant-bras, ce qui me tira de ma réflexion.

— Tu penses que Fern est dans le trouble ?

— Ce ne serait pas la première fois.

— Ouais, ben, j’espère qu’il va recevoir une bonne leçon, ce coup-là. Il a assez couraillé. Moi, j’en peux plus de l’attendre toute seule ici-dedans, des jours de temps, à me faire du mauvais sang. Pourquoi je me suis mise en ménage avec cet homme-là ? À quoi j’ai pensé, mautadine ?

Sa voix était amère. D’un air renfrogné, elle croisa ses gros bras sur sa poitrine volumineuse.

— S’il donne signe de vie, tu peux lui faire un message ?

— S’il donne signe de vie, je vais lui faire passer un méchant quart d’heure.

— Quand t’en auras fini avec ton homme, dis-lui de m’appeler.

— T’iras le voir à l’hôpital, grommela Rita.

— Vas-y mollo, quand même. Il a le cœur à la bonne place.

— C’est ça ! Prends sa défense !

Valait mieux ne pas poursuivre dans cette voie. Je sortis une carte, y ajoutai mon numéro à la maison et la tendis à Rita.

— Si tu te rappelles un détail ou si les deux macaques rappliquent, appelle-moi, d’accord ?

Elle marmonna un truc en examinant la carte.

Je poussai la bouteille de De Kuyper dans sa direction, reculai ma chaise et me reconduisis à la porte.





♦





Quand j’arrivai à mon antre, j’ôtai mon feutre et mon veston et roulai mes manches de chemise. J’avais dans l’idée de me détendre un peu et de manger une bouchée avant ma visite au garage. À la cuisine, une surprise m’attendait. La table avait été mise pour deux. Il y avait une assiette de poulet froid et un bol de salade de patates ainsi qu’un pichet de thé glacé.

— J’espère que t’as faim, lança une silhouette de l’autre côté de la moustiquaire.

Paméla entra, vêtue d’une jolie robe et chaussée d’escarpins qui la faisaient paraître encore plus grande qu’elle ne l’était vraiment. Ses cheveux brossés vers l’arrière découvraient son visage peu maquillé. C’était une femme qui n’avait pas besoin de passer des heures devant un miroir pour bien paraître.

— Surpris ?

— Agréablement. Mon dernier visiteur impromptu était beaucoup moins charmant que toi.

— J’ai tout préparé chez moi et je l’ai apporté ici.

— Un pique-nique à l’intérieur ?

— Si tu veux.

— Ça a l’air délicieux.

Je passai un bras autour de sa taille. Elle tenta de me repousser, sans trop de conviction.

— Le dessert, c’est à la fin du repas, blagua-t-elle.

— Ce n’est pas le dessert, c’est un amuse-gueule.

Je l’embrassai. Elle examina la coupure au-dessus de mon œil, tâta du bout des doigts les ecchymoses à ma mâchoire.

— Tu t’es disputé avec un petit malcommode ?

— Deux. Ils ont confondu mon visage avec un ballon de football. Ils n’étaient pas très brillants.

— De toute évidence.

Ma route avait croisé celle de Paméla lors de ma dernière enquête d’importance. Son époux, médecin, s’était fait descendre par un dealer qui le faisait chanter pour lui soutirer des doses de morphine, et j’avais aidé la police à coincer le petit malfrat. Or, il se trouve que ce dernier était le fils disparu de James Pierce, un homme d’affaires sans scrupule qui comptait se lancer en politique et chasser Camillien Houde du pouvoir. Mon intervention avait contrecarré les plans de Pierce, c’est le moins qu’on puisse dire. Il avait eu ce qu’il méritait : afin de se préserver du scandale, il avait commandé l’assassinat de mon ami Phil Maranda, enquêteur à la Sûreté provinciale, qui avait découvert le pot aux roses concernant son fils.

À la fin du repas, on débarrassa la table et on s’attaqua à la vaisselle. Deux étages plus bas, les enfants du voisinage avaient transformé la ruelle en terrain de jeu, et leurs cris et leurs éclats de rire flottaient dans l’air. Au-dessus des duplex, les derniers rayons du soleil coloraient le ciel de rose et de rouge.

— Quand je suis arrivée, dit Paméla en essuyant un verre, la femme en bas balayait le balcon. Elle m’a décoché un de ces regards…

— Elle n’approuve pas nos fréquentations.

— Comment ça ? Elle te l’a dit ?

— Non, mais j’ai droit au même regard quand on se croise. Je l’imagine très bien casser du sucre sur notre dos quand elle rencontre certaines de ses consœurs.

— Quel est le problème ?

— À nos âges, on devrait être mariés et avoir une trâlée d’enfants.

— Justement, à nos âges, on est libres de faire ce qu’on veut. Je vais lui dire deux mots si je la revois.

— Tu veux raisonner une grenouille de bénitier ? Bonne chance.

— J’adore les défis. On va faire une promenade, après la vaisselle ? C’est une belle soirée.

— Je vais devoir passer mon tour.

— Le boulot ?

— Le boulot.

Elle n’insista pas. Elle n’insistait jamais quand il s’agissait de mon travail. Elle savait que je bossais rarement de neuf à cinq.

— Tu en as pour longtemps ?

— Sais pas.

— En plus du souper, j’ai apporté ma nouvelle chemise de nuit.

Elle m’adressa un clin d’œil avant d’ajouter :

— À ta place, je ne tarderais pas trop…





♦





L’enseigne délavée par la pluie et jaunie par le soleil indiquait, sous la lumière blafarde d’une ampoule :



L. GARIEPY

AUTO REPAIRS



Je parcourus les environs du regard. À part quelques carrés jaunes dans les ténèbres, au loin, il n’y avait rien. Le garage se trouvait au milieu de nulle part, passé Pointe-aux-Trembles. Seuls les habitants des environs et les voyageurs en route pour la région de Lanaudière ou Québec devaient compter parmi les clients. Si on avait voulu brasser des affaires pas catholiques, c’était l’endroit idéal. Valait mieux jouer de prudence.

Je descendis et m’éloignai de la Graham, garée sur le bas-côté de la route, en direction du garage. J’étais vingt-quatre heures en avance sur mon rendez-vous, mais l’idée était de voir sans être vu. Il y avait une seule pompe au milieu d’un carré de gravier et ce qui ressemblait à une vieille grange, convertie en atelier de réparation. Une maison se dressait à côté. Aucune lumière n’y brillait.

Les grandes portes de l’atelier étaient fermées. Par la mince ouverture entre celles-ci filtrait un rayon de lumière. L. Gariepy se tapait des heures supplémentaires. Je m’approchai à pas de loup de la bâtisse et me plaquai contre le mur latéral en tendant l’oreille. Le gravier qui avait craqué sous mes semelles avait peut-être alerté quelqu’un. Mais non, tout était silencieux, à part pour des éclats de voix étouffés, de l’autre côté de la cloison, et un étrange sifflement.

Je repris ma progression jusqu’à une porte percée d’un carreau. En plus de la crasse, un rideau élimé bouchait la vitre. Je réussis malgré tout à discerner ce qui se passait dans l’atelier. Sous l’ampoule nue qui pendait du plafond et éclaboussait les lieux de lumière jaunâtre, une Chrysler New Yorker partageait l’espace avec un établi et divers outils éparpillés un peu partout. On avait retiré les pare-chocs en chrome ainsi que les miroirs du véhicule, autour duquel s’affairait un homme en bleu de travail, un pistolet à peinture à la main. Le sifflement venait de là, chaque fois que l’homme appuyait sur la détente. Dans un coin sombre, le bout de deux cigarettes rougeoyait quand les fumeurs en tiraient des bouffées. Ils ressemblaient à Eddie et à Lulu.

Il y avait une fenêtre sur l’autre mur latéral, près des fumeurs. Par celle-ci, j’y verrais peut-être plus clair. Je fis quelques pas, jetai un œil au-delà de l’angle du mur. L’arrière de l’atelier était un véritable foutoir. Des pneus s’empilaient précairement comme des jetons de poker et des tuyaux et des planches jonchaient le sol. Il y avait aussi des barils rouillés, des pièces de voiture, comme des pare-chocs et des portières, et même la carcasse d’un pick-up, juchée sur des blocs de ciment. Je m’avançai sur l’étroit sentier entre le mur arrière et ce dépotoir en prenant garde où je posais les pieds. Si je trébuchais, j’allais me casser la margoulette et sûrement provoquer un tapage du diable en renversant quelque chose par terre.

Des jappements déchirèrent la nuit.

Le sang se glaça dans mes veines. Je posai un genou au sol, fouillai les ténèbres à la recherche de la bête. D’après ses jappements féroces et enragés, ce devait être tout un molosse. J’attendis en écoutant les battements de mon cœur que des crocs puissants me déchirent la gorge, mais rien ne se produisit. J’en déduisis que le chien était attaché dans la cour de la maison ou sur la galerie. Mon odeur, transportée par la brise légère, avait dû lui chatouiller les naseaux.

— Rocky ! cria tout à coup une voix. Qu’est-ce que t’as à gueuler de même ? Rocky !

Je n’étais pas sorti de l’auberge.

Je résistai à l’envie de détaler qui me tenaillait et me déplaçai derrière un baril. Une silhouette se profila bientôt dans la pénombre, un peu plus loin, à une vingtaine de mètres. La tête de l’inconnu tourna de tout bord tout côté comme un radar, tandis qu’il inspectait les environs.

— C’est quoi son problème, à ton chien ? demanda une voix nasillarde que je connaissais bien.

— Sais pas, Eddie. Il a dû flairer une mouffette. Y en a dans le coin.

— Fais-le taire, tu veux ?

Le premier homme se dirigea vers la maison au pas de course.

— Ferme ta gueule, sale bête ! Ferme-la !

Le chien poussa une couple de couinements, puis geignit avant de se taire. Son maître retourna auprès d’Eddie.

— Je vais faire le tour de la shop, au cas où, annonça ce dernier. Toi, retourne en dedans et dis à Lucien de me rejoindre.

Le batteur de chien disparut. Eddie glissa la main à sa taille et exécuta les gestes qu’on exécute habituellement en armant un pistolet. Le clic-clac rituel vint confirmer mon intuition. Puis il s’avança vers ma cachette. Maintenant je n’avais pas le choix de battre en retraite.

En me faufilant à quatre pattes parmi les détritus, je rebroussai chemin. Je marquais une pause de temps en temps pour lancer un regard par-dessus mon épaule afin de vérifier où était rendu Eddie. Celui-ci progressait avec précaution, précédé de son Beretta. Je songeai à notre rencontre de la veille. J’aurais dû garder l’arme au lieu de la lui rendre.

Tandis que je laissais mes pensées vagabonder, mon épaule buta contre un objet. Un vacarme assourdissant me vrilla les tympans. Des enjoliveurs. Toute une pile qui s’écroula. Un rapide coup d’œil dans mon dos : Eddie, alerté par le bruit, allongeait le pas dans ma direction.

Je ne fis ni une ni deux. Je bondis sur mes pieds en ramassant au passage un bout de tuyau qui traînait par terre et détalai comme un lièvre.

— Hé, toi ! cria Eddie. Reviens ici !

J’atteignis le mur latéral en deux enjambées. Dissimulé dans l’ombre, je restai immobile en brandissant le tuyau derrière mon oreille. La sueur ruisselait dans mon dos. Je n’aurais qu’une chance. Si je la ratais, je ne donnais pas cher de ma peau.

Le pistolet apparut, puis le poignet et l’avant-bras d’Eddie. J’abaissai sèchement le tuyau. Sous le choc, l’arme tomba par terre et il hoqueta de douleur. Sans attendre, je l’agrippai par les revers de son veston et lui décochai une droite sur la mâchoire. Le coup porta. Ses jambes se transformèrent en spaghettis et il s’écroula au sol.

— Eddie ! Eddie ! T’es où ?

Lucien-les-gros-bras rappliquait.

Je pris mes jambes à mou cou.

Je refis en sens inverse tout le chemin parcouru depuis mon arrivée. Quand j’eus atteint la route, je sautai au fond du petit ruisseau qui longeait le chemin. En pataugeant dans l’eau boueuse et en butant sur des cailloux, je retournai à la Graham, plié en deux et la tête rentrée dans les épaules. Personne ne m’ordonna d’arrêter. Aucune balle ne siffla à mes oreilles.

Je me glissai au volant, fis demi-tour le plus silencieusement possible et m’évanouis dans la nuit, tous phares éteints.





♦





De retour chez moi, j’ôtai mes souliers et mes chaussettes détrempées dans le vestibule, puis passai au salon. L’horloge sur la petite table à côté du fauteuil indiquait minuit passé. J’allumai la lampe sur pied et m’assis. Mon pantalon, imbibé en bas des genoux, sans parler de ma chemise gluante de sueur, me collait à la peau. Une autre visite chez le nettoyeur s’imposerait au petit matin.

Je réfléchis à mon escapade à Pointe-aux-Trembles. Eddie avait de drôles de fréquentations. Ce L. Gariepy ne faisait pas seulement des changements d’huile et des ajustements de freins, il maquillait des voitures volées, j’en aurais mis ma main au feu : sinon pourquoi le chien de garde et le pistolet ? Si L. Gariepy travaillait pour le même type qu’Eddie, le type en question m’avait l’air d’un bel escroc, le genre qui s’en met plein les poches grâce à diverses combines pas catholiques.

Mais je ne pouvais rien y changer pour l’instant. Le sommeil m’engourdissait le corps et l’esprit, comme si l’adrénaline qui avait coulé dans mes veines plus tôt m’avait laissé sans force en refluant. Je finis de me dévêtir et me rendis à la chambre où m’attendaient Paméla et mon lit douillet.





Chapitre 3




Les sons de quelqu’un qui s’activait dans une cuisine me tirèrent du sommeil. Je roulai sur le flanc, tendis la main vers le côté du lit occupé par Paméla. Personne. Je paressai encore quelques minutes avant de me lever. J’enfilai ma robe de chambre et me rendis à la salle de bains pour uriner, puis m’examinai dans la glace au-dessus du lavabo. La coupure au-dessus de mon œil et les bleus à ma mâchoire détournaient l’attention des ridules au coin de mes yeux et des fils blancs à mes tempes. Je songeai à Fernand Dubois. Donnerait-il signe de vie aujourd’hui ? Il avait beau être rusé, je commençais à m’inquiéter.

À la cuisine, Pam frottait un poêlon à l’évier.

— Salut, la Belle au bois dormant, lança-t-elle d’un ton joyeux. Tu as fait de beaux rêves ?

Je répondis d’un grognement et me laissai choir sur une chaise.

— J’oubliais… il te faut absolument une dose de caféine en te levant.

Elle m’en versa une tasse. Elle était debout depuis un moment déjà. Elle était habillée et bien éveillée.

— À quelle heure t’es rentré ? reprit-elle.

— Minuit, à peu près.

— Je n’ai rien entendu. Il a plu cette nuit ? Tes souliers et ton complet sont dans un bel état.

— Ce n’était pas la pluie. J’ai pataugé dans un ruisseau.

— Ton déjeuner est prêt.

Je consultai ma montre.

— Je vais l’engloutir en deux ou trois bouchées. Je suis en retard.

— T’inquiète pas, j’ai appelé ta secrétaire pour la prévenir.

— Oh. Merci.

— Quand je lui ai mentionné qui j’étais, il m’a semblé qu’un front froid passait entre nous.

Je portai ma tasse à mes lèvres en réprimant un sourire. Emma était une de celles qui voyaient ma relation avec Paméla d’un mauvais œil, mais pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec la morale et les convenances.

Pam déposa une assiette comprenant des œufs brouillés, des saucisses et des pommes de terre rissolées devant moi. En plus des rôties et de la confiture sur la table, c’était un petit-déjeuner digne du Ritz.

— Tu me gâtes.

— Le déjeuner est le repas le plus important de la journée, répondit Pam en retournant à l’évier. Dans un autre ordre d’idées, réserve ta soirée.

— Pour quelle raison ?

— Ce sera le grand jour.

— Ciel.

— Mon père a insisté pour te voir.

— Ton père ?

— J’ai appelé maman ce matin, pendant que tu dormais. Il a pris la ligne. Tu pourras rencontrer Antoine par le fait même.

— Ton frère handicapé ?

— Oui.

Je sirotai mon café. Le frère de Pam souffrait de troubles mentaux, mais ses parents préféraient s’en occuper, plutôt que de le placer à Saint-Jean-de-Dieu ou dans un sanatorium.

— Je devrais m’habiller comment ? demandai-je. La première impression est importante.

— Tu porteras ce que tu veux.

— Parfait. J’enfilerai un tutu et des collants.

— Voilà qui va impressionner mes parents. Je me demande pourquoi mon père tient à te rencontrer.

— Il veut peut-être s’assurer que mes intentions à l’égard de sa fille chérie sont honorables.

Paméla me décocha un regard malicieux par-dessus son épaule.

— Le sont-elles ?

Je repoussai ma chaise et la rejoignis à l’évier. Je l’enlaçai par-derrière, déposai un baiser derrière son oreille en humant son parfum. Un frisson lui parcourut tout le corps, comme il arrivait chaque fois que je l’embrassais là.

— Si je me souviens bien, tes intentions à mon égard, hier soir, étaient tout sauf honorables.

— Où vas-tu chercher ça ?

— Il était question d’une nouvelle chemise de nuit.

— Ah oui, ça me revient.

— Je peux la voir ?

Pam pivota dans mes bras et afficha une mine faussement déconfite.

— Malheureusement, je l’ai déjà rangée dans mon sac.

— Ça ne fait rien, répondis-je en détachant le premier bouton de sa robe. Tu n’en auras pas besoin.





♦





En route pour le bureau et dans l’ascenseur qui me conduisit au troisième étage, je ne pus m’empêcher de siffloter un air joyeux. Je m’arrêtai seulement à l’approche de ma porte, au cas où Emma aurait établi un lien entre mon retard et le coup de fil de Paméla. C’était une fille très perspicace.

— Désolé pour mon retard, lui dis-je en entrant dans la salle d’attente.

— Vous n’avez pas l’air désolé.

Il y avait une pointe de sarcasme dans sa voix.

— Vous avez deux visiteurs, reprit-elle tandis que je cherchais une réplique. Ils vous attendent dans votre bureau.

Je franchis la porte qui menait à mon pensoir. Un homme était assis sur la chaise réservée aux clients, la cheville gauche appuyée sur le genou droit, un bras accroché au dossier de la chaise. Une cigarette oubliée se consumait entre son index et son majeur. Plus de la moitié du tube blanc s’était transformé en cendre. Son comparse, debout à la fenêtre, observait ce qui se passait dehors en tournant le dos à la pièce, les mains dans les poches. Il portait un complet gris-bleu et un feutre de la même couleur orné d’un ruban marine.

— Bonjour, messieurs.

Ils se tournèrent vers moi. Des policiers. J’en aurais mis ma main au feu. Ils ne semblaient pas particulièrement brillants, mais leur pugnacité et leur refus de lâcher un os, une fois qu’ils avaient mis une patte dessus, compensaient sans doute leur manque d’intelligence. Cet entêtement était une des conditions pour entrer à la brigade des détectives, en plus d’un petit cadeau pour le capitaine. D’après mon souvenir, les gradés aimaient bien les enveloppes pleines de billets et les quarante onces de gin.

— Stan Coveleski ? s’enquit l’homme en gris-bleu.

— C’est moi.

Il brandit son badge de la Sûreté municipale. À en juger par sa mine endurcie et blasée, il fréquentait la misère humaine depuis des années dans l’exercice de ses fonctions et avait développé face à celle-ci une sorte de détachement. Son visage était fripé, comme ses vêtements, et des poils blancs parsemaient la barbe de deux-trois jours qui lui grignotait le visage.

— Sergent-détective Lebeau. Lui, c’est mon partner, O’Brien. Tu viens avec nous.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— On a quelque chose à te montrer.

— Ah bon ?

O’Brien, qui avait écrasé sa cigarette et s’était levé, m’agrippa un bras, juste au-dessus du coude.

— Envoye, on y va.

Je ne bougeai pas.

— Une minute. On va où ? Qu’est-ce que vous voulez me montrer ?

— C’est nous autres qui posons les questions, répondit Lebeau. Tu n’étais pas au courant ?

Il fit un signe de tête à son collègue, qui resserra sa poigne et m’entraîna vers la sortie. Je ne résistai pas. Peu importe ce que tout ça signifiait, me débattre n’arrangerait en rien les choses.

Emma nous observa avec de grands yeux, mon escorte et moi.

— Où l’emmenez-vous ?

— Gaspille pas ta salive, lui conseillai-je. Paraît que ce sont eux qui posent les questions.

Elle se leva et contourna prestement son bureau afin de nous emboîter le pas. Lebeau lui barra le chemin.

— Toi, ma pitoune, tu restes ici. Peut-être qu’on va te ramener ton boss, peut-être pas. On te le fera savoir.





♦





Je me retrouvai sur la banquette arrière d’une Olds en compagnie d’O’Brien. Lebeau conduisit. Le sergent-détective se prenait pour un pilote de course. Il slalomait entre les retardataires, attendait à la dernière seconde pour réintégrer sa voie après avoir effectué un dépassement et freinait sèchement quand il arrivait aux intersections. Je fus ballotté comme une guenille accrochée à une corde à linge pendant une tempête, tout comme le contenu de mon estomac.

— Qu’est-ce que vous essayez de faire ? lui lançai-je. Me donner le mal de mer ?

— Ferme-la, marmonna O’Brien d’un air las.

Ce dernier observait les immeubles défiler par la fenêtre, le menton au creux de la main. Il paraissait jeune, dans la mi-vingtaine et, à part le nom, n’avait rien d’un Irlandais. Ses cheveux étaient blonds, ses yeux, bleus. Il avait une petite bouche et un menton rond. Ce devait être pour compenser ses traits somme toute doux qu’il se donnait des airs de matamore.

On emprunta Notre-Dame jusqu’à la rue Saint-Vincent. Lebeau vira alors dans la petite rue en pente raide et écrasa les freins devant un édifice en brique grise que je connaissais bien pour y être souvent venu du temps où je bossais à la Sûreté. Comme l’indiquaient les lettres sur les vitrines, l’immeuble abritait le laboratoire de médecine légale, fondé par le célèbre docteur Derome dans les années dix, les bureaux de la police provinciale, la cour du coroner et la morgue.

— Terminus, minus, grogna Lebeau.

Ce dernier me précéda à l’intérieur. O’Brien fermait la marche. Les éclats de voix et le clac-clac des machines à écrire formaient une sorte de bourdonnement aussi persistant que le ressac de la mer. On traversa le rez-de-chaussée bondé d’enquêteurs en civil et d’agents en uniforme jusqu’à une porte close, à l’arrière, sur laquelle une plaque indiquait « Morgue ». Un frisson me parcourut l’échine. J’avais toujours détesté cette salle.

Lebeau ouvrit et tourna l’interrupteur pour allumer les néons. Dès que je franchis le seuil, l’odeur âcre et sucrée me frappa au visage comme un coup de poing.

— À toi l’honneur, mon grand, dit Lebeau à son comparse.

O’Brien s’approcha du mur où étaient encastrées les glacières. Il en ouvrit une, fit glisser la dalle mobile à l’intérieur. Un corps recouvert de papier journal apparut. O’Brien ôta le papier qui recouvrait la tête.

Le visage du macchabée ressemblait au visage d’un boxeur après un violent combat. Le nez était aplati, écrasé, les yeux et les lèvres, boursouflés. Il y avait de l’hémoglobine séchée et noircie partout.

J’avais enfin des nouvelles de Fernand Dubois. L’ennui, c’est qu’elles n’étaient pas bonnes du tout.

— C’est quoi, l’idée ? lança une voix qui ressemblait à la mienne.

Lebeau me fixait, les yeux légèrement plissés.

— Tu ne le reconnais pas ? Regarde comme il faut.

Je ne voulais pas regarder comme il faut. J’avais le cœur au fond de la gorge.

O’Brien m’agrippa par le chignon et approcha mon visage de celui du cadavre. L’odeur des chairs en putréfaction me brûla les narines.

— Le reconnais-tu, là ? insista O’Brien en serrant les dents. Hein ? Le reconnais-tu ?

D’un coup de coude, je me défis de son étreinte, quittai la salle en coup de vent et filai vers les toilettes. Je me jetai à genoux devant la cuvette au moment où mon déjeuner digne du Ritz remontait. Quand mon estomac se fut calmé, je tirai la chasse pour faire disparaître les vomissures, m’aspergeai le visage d’eau froide et me rinçai la bouche.

Sur des jambes flageolantes, je ressortis dans le couloir où m’attendaient les deux enquêteurs.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? voulut savoir Lebeau. T’as mal à ton petit bedon ?

L’osti d’écœurant… L’envie d’effacer son sourire en coin me démangeait, mais je laissai mon poing dans ma poche.

— Vous auriez pu me prévenir qu’on avait retrouvé le corps de Dubois.

— T’aimes pas les surprises ?

— Pas ce genre-là.

— La prochaine fois, on apportera des petits chapeaux et des flûtes, poussa O’Brien à la blague.

— Pourquoi vous avez fait ça ?

— Je voulais observer ta réaction quand tu verrais le cadavre, répondit Lebeau.

— Satisfait ? Bon, je lève les feutres. Si vous avez besoin de moi, vous savez où me trouver.

J’exécutai un pas. Lebeau appuya une main à plat contre ma poitrine.

— Pas si vite. Le party fait juste commencer. Envoye, amène-toi.



Le party se déroula dans une salle d’interrogatoire aussi gaie qu’une salle de torture de l’Inquisition. Une lampe suspendue au plafond éclairait la table et les chaises. Un cendrier où s’empilaient des mégots de cigarettes faisait office de centre de table, et les allumettes qu’on avait craquées pour les allumer s’éparpillaient sur le lino.

Les deux enquêteurs voulaient des détails concernant Dubois.

— Il avait un casier judiciaire, répondis-je. Faites votre boulot vous-même.

— On est au courant pour le casier, dit Lebeau qui se tenait dans un coin sombre. Entrée par effraction, vol, recel… Le beau Fernand en avait, des cordes à son arc. Ce qui nous intéresse, c’est l’homme.

— J’en sais autant que vous là-dessus.

— Il avait une famille ?

— Il ne m’en a jamais parlé.

— Tout le monde a une famille, voyons.

— Je ne prétends pas le contraire. Dubois ne m’a jamais parlé de la sienne, c’est tout.

— Il était marié ? Avant qu’on lui défonce la face, il ne devait pas être si laid.

Je songeai à Rita qui l’attendait à la maison. Ces deux crétins n’avaient pas le tact nécessaire pour lui annoncer la mort de Fernand.

O’Brien, assis de l’autre côté de la table, se joignit à la conversation.

— Envoye, m’éperonna-t-il, tu dois bien savoir quelque chose.

— On n’était pas si proches.

— On a trouvé une de tes cartes personnelles dans son portefeuille, dit Lebeau. Quelle était votre relation ?

— Dubois était un de mes indics, expliquai-je. On s’était croisés quand j’étais enquêteur à la Sûreté.

— T’es un ex-policier ?

— Ouais.

Il poussa un petit rire sec.

— Ça parle au maudit… Continue.

— On avait gardé contact après mon départ. Depuis que je travaillais à mon compte, il me rendait des petits services.

— Quel genre de petits services ?

— Eh ben, c’était un gars qui voyait tout et entendait tout et qui, en échange d’une couple de bières, se laissait aller à la confidence.

— À quand remontait votre dernière rencontre ?

— À une couple de mois.

— C’était pour une enquête ?

Je hochai la tête.

— De quoi s’agissait-il ? insista O’Brien.

— Une histoire de bijoux volés. J’ai demandé à Dubois s’il était au courant de quelque chose, si une de ses connaissances s’était vu offrir des breloques de valeur ou s’il savait que celles-ci circulaient sur le marché.

— Et ?

— Et il ne savait rien.

— Me semblait qu’il voyait tout et entendait tout, remarqua Lebeau.

— Pas ce coup-là.

— Comment ça s’est terminé, cette histoire-là ?

— La bonne a fini par avouer qu’elle avait commis le vol pour son copain.

— Ah… Qu’est-ce qu’on ne ferait pas par amour ?

— Il n’y avait pas d’amour là-dedans, l’écœurant la battait.

O’Brien reprit l’interrogatoire. Il avait l’air pressé.

— Quand t’as rencontré Dubois cette fois-là, il t’a paru comment ?

— Nerveux, comme d’habitude. Avec la vie qu’il menait, il devait toujours se tenir sur ses gardes.

— Qui avait intérêt à le zigouiller ?

— Si vous désirez une liste de suspects, vous allez être déçu. Ce que je voulais dire, c’est que Dubois côtoyait des gens louches, il brassait des affaires avec eux. Dans ce milieu-là, on règle parfois ses différends à coups de revolver ou à coups de brique.

— En parlant de coups de brique, enchaîna Lebeau, Dubois s’est fait tuer par un objet contondant, selon le légiste. La mort serait survenue avant-hier, entre minuit et quatre heures.

— Vous voulez mon alibi ?

— Envoye donc.

— J’étais au lit.

— Seul ?

— Oui. Ça vous ennuie ? Je n’ai pas tué Dubois. Pourquoi j’aurais fait ça ?

— Faut s’informer, Coveleski. La routine.

— Non, il y a plus. Vous croyez que je suis un petit escroc, moi aussi, que je vis de diverses combines, comme Dubois et comme tous les privés en ville, sans doute. J’en prends ombrage.

O’Brien me dévisagea d’un air interloqué.

— T’en prends quoi ?

— Ça m’insulte. Votre façon de procéder, de m’emmener ici de force, de me dévoiler le cadavre et de m’interroger… C’est quoi, la prochaine étape ? Les coups de garcette ?

— Continue de même et tu vas en recevoir.

— C’est toi qui vas frapper, beau blond ?

— J’ai pas de garcette, mais j’en ai deux comme ça, répondit-il en brandissant un poing.

— Pfft ! T’arriverais pas à casser une bulle de savon avec.

Le rouge monta aux joues du jeune homme, qui se tourna vers son collègue. Lebeau tripotait le lobe de son oreille droite entre son pouce et son index. Mon envolée semblait ne pas l’avoir impressionné outre mesure.

— Tu te penses fin, Coveleski ?

— Comparé à vous deux, je suis le prochain lauréat du Nobel de physique.

Lebeau esquissa un sourire.

— Écoute-le, dit-il à son comparse sans me quitter du regard. C’est ça, un privé qui joue les tough.

O’Brien affichait maintenant une mine renfrognée. Il serrait si fort le poing qu’il avait brandi pour me menacer que ses jointures étaient blanches.

— Ça ressemble à une insulte, ce qu’il a dit. J’en prends ombrage.

— Laisse tomber, lui indiqua Lebeau en posant une main sur son épaule. Tu peux partir, Coveleski.

Je ne bougeai pas. Lebeau fronça les sourcils.

— T’es dur de la feuille ?

— Non, je suis surpris, c’est tout.

— Vas-y, la porte est juste là.

— Vous allez me sauter dessus dès que j’aurai le dos tourné, c’est ça ?

— Envoye, débarrasse le plancher avant que je change d’idée.

Je me levai et exécutai un pas vers la sortie. J’aurais pu leur mentionner le coup de fil paniqué de Dubois et ma rencontre avec Eddie et Lulu, mais je n’en fis rien. Le plus tôt j’évacuerais les lieux, le mieux ce serait et, surtout, je ne devais rien à ces deux imbéciles.

— Coveleski, lança Lebeau derrière moi.

J’ouvris la porte et répondis avant de sortir :

— Je sais, je ne m’éloigne pas trop, au cas où.

Je quittai le quartier général et passai un coup de fil au bureau d’une cabine téléphonique. Emma décrocha à la première sonnerie.

— Pourquoi vous ont-ils embarqué ? Qu’est-ce qui se passe ? M’appelez-vous de Bordeaux ?

— Rassure-toi, je ne suis pas en prison.

— Vous êtes où ?

— Au QG de la rue Saint-Vincent. Viens me chercher.

Je lui dis où j’avais garé la Graham et raccrochai. Puis j’allai m’asseoir dans les marches devant l’édifice et sortis le nécessaire pour m’allumer une Grads.

La journée avait pourtant si bien commencé.





♦





Goose Village n’avait pas changé. Les maisons étaient toujours aussi délabrées et ça sentait toujours aussi mauvais. Comme la veille, personne ne répondit aux coups que je frappai à la demeure de la rue Conway. J’entrai et me rendis à la cuisine. Par la fenêtre sale au-dessus de l’évier, j’aperçus Rita qui étendait des vêtements sur le fil de fer rouillé qui servait de corde à linge. Je sortis sur le balcon au pied duquel s’étendait la cour, envahie par des mauvaises herbes. Il y avait un tas de planches, de feuilles de tôles et de vieilles caisses au fond qui devait piquer la curiosité des rats venus du port, à la tombée de la nuit.

— Rita ?

Elle me jeta un regard. Elle avait un mégot de cigare vissé à la commissure des lèvres.

— Y est pas revenu.

Je descendis l’escalier et la rejoignis. Elle désigna une boîte métallique de tabac Alouette remplie de pinces, sur un tabouret.

— Donne-moi une épingle, tu veux ?

Je lui en tendis une, qu’elle utilisa pour suspendre une chaussette.

— Fernand ne reviendra pas, Rita.

— Comment ça ?

Les mots se coincèrent dans ma gorge.

Elle comprit tout de suite. Son menton tomba devant sa poitrine et le cigare, dans l’herbe.

— Oh shit.

— On l’a retrouvé dans un terrain vague.

Rita baissa la tête. Au bout d’un moment, elle poussa un petit rire sec.

— Ça devait finir de même, j’imagine, hein ?

— Je regrette.

Un autre moment s’écoula. Dans la cour voisine, des enfants riaient et piaillaient.

— Je suis restée auprès de cet homme-là pendant quatre ans, déclara Rita d’une voix amère. Quatre ans dans la marde. J’ai tout enduré parce qu’il allait nous sortir de la misère un jour. Il avait toujours de ces idées qui allaient rapporter gros. C’était juste des paroles en l’air pis moi, comme une nouille, je l’ai cru, calvaire ! Tout ce qu’il voulait, c’était quelqu’un pour le laver pis le torcher. Y s’est jamais soucié de personne à part lui. Pis là chus coincée icitte, j’ai pus personne, pas une cenne, pas d’avenir, pas de rien !

Je fis mine de poser la main sur l’épaule carrée de Rita, mais elle passa de l’autre côté de la corde, hors de ma portée. Un sanglot secoua son corps massif. Elle enfouit son visage dans ses mains.

Je tournai les talons.





♦





Au cours de l’après-midi, je réfléchis aux événements des deux derniers jours, mais j’avais le cerveau en marmelade. Je ressortis le calepin d’Eddie pour appeler quelques-uns de ses contacts et essayer d’apprendre quelque chose, mais renonçai à cette idée après avoir parcouru quelques pages. Si ces gens-là trempaient dans des affaires pas nettes comme Eddie, ils ne se laisseraient sûrement pas aller à la confidence. Je glissai le calepin dans le tiroir de mon bureau où je rangeais les crayons et les trombones et l’oubliai. Je pensai ensuite à Fernand, allongé dans son casier réfrigéré, couvert de papier journal. Lebeau et O’Brien parviendraient-ils à éclaircir le mystère de sa mort ? Mon indic finirait-il dans une fosse commune avec les autres laissés-pour-compte ? Et moi ? Comment je finirais quand je casserais ma pipe ?

Je rentrai à la maison plus tôt qu’à l’habitude et contactai Pam. La dernière chose dont j’avais envie, c’était de rencontrer ses parents – en fait, je n’avais envie de rien. Pam était déçue que je me désiste à la dernière minute mais, quand je lui relatai ma journée, elle dit qu’elle comprenait.

— Tu veux que je passe la soirée avec toi ? proposa-t-elle.

— Non, ça va. Je ne serais pas de bonne compagnie.

On bavarda encore un peu, puis je sortis les restants de poulet et de salade de la veille. Je grignotai à peine, puis déambulai dans le logement. J’avais besoin de me changer les idées. J’appelai de nouveau Pam, mais son téléphone sonna dans le vide. Elle devait être sortie avec des amis. J’optai pour le cinéma et ramassai une copie de La Presse qui traînait dans le salon. Un film avec des gens heureux et souriants, c’était le remède tout indiqué. Il y avait sûrement un long-métrage avec Bing Crosby à l’affiche. Il y en avait toujours un.

Je parcourais la liste des films quand on sonna à la porte. Dès que j’ouvris, une main manucurée avec soin se posa à plat sur ma poitrine, m’obligeant à reculer dans le vestibule. En levant le regard sur le propriétaire de la patte, je reconnus le beau Eddie.

— Tu permets qu’on entre ? me demanda-t-il.

— C’est déjà fait.

Son comparse Lulu le suivait. Il était si grand et si large qu’il bloquait tout le vestibule.

— Tu cours le risque de le promener sans laisse ? dis-je à Eddie.

— Enfile un manteau, répondit ce dernier, impassible.

— On va quelque part ?

— M’sieur Jones veut te parler.

— Connais pas.

— Envoye, dépêche.

— C’est ce genre de gars-là, hein ?

— Quel genre de gars ?

— Celui qui envoie ses sbires effectuer ses courses et qui a horreur d’attendre. Eh ben, qu’il se fasse cuire un œuf.

Eddie farfouilla dans la poche droite de son trench et sortit son Beretta. Il semblait ne jamais se départir de cet engin-là.

— C’est si important ? demandai-je.

— D’après toi ? rétorqua Eddie avec un petit sourire.

— Tu as remis des balles dedans ?

— Je vais appuyer sur la gâchette, on verra bien.

— Oui, bon, j’ai eu une rude journée. Votre m’sieur Jones viendra à mon bureau.

— Ça suffit, les blagues.

— Mon bureau, demain matin, neuf heures. Passez-lui le message.

— Envoye.

— Je suis sérieux. J’ai besoin de repos. Je suis allé à la morgue de la rue Saint-Vincent, ce matin. Vous y avez déjà mis les pieds ? Une seule visite, et on se retrouve tout à l’envers.

Mon bien-être était le dernier des soucis d’Eddie.

— Essaye pas de gagner du temps, Coveleski. Ça ne donnera rien. Tu fermes ta gueule et tu viens, OK ?

— Bon, ça va.

Je filai au salon pour ramasser mon veston, drapé sur l’accoudoir du canapé. Je pris mon temps et me creusai les méninges, à la recherche d’une échappatoire. Je n’avais pas envie de suivre les deux zigotos ni de rencontrer leur m’sieur Jones.

Le canon du Beretta se ficha au creux de mon dos.

— Embraye, grogna Eddie.

— Les nerfs…

La sonnette de la porte retentit pour la seconde fois ce soir-là.

Tout le monde sursauta.

Eddie, qui avait tourné la tête vers le bruit de la sonnerie, porta son attention sur moi.

— T’attends quelqu’un ?

— Non. Toi ?

— Va voir c’est qui pis débarrasse-toi-z’en. Je t’ai à l’œil, hein ? Juste un mot de travers…

J’allai au vestibule. Avant d’ouvrir, je lançai un regard par-dessus mon épaule. Le beau Eddie se tenait dans la porte du salon, la main droite dans la poche de son trench, enroulée autour du pistolet.

Un homme en complet gris-bleu, un feutre de la même couleur rabattu sur le front, se tenait sur le balcon.

— Je vous dérange ? lança le sergent-détective Lebeau.

Incrédule, je le dévisageai une seconde – une seconde de trop. Si je n’avais pas hésité, j’aurais pu bondir sur le balcon et claquer la porte dans mon dos. Ce qui serait arrivé ensuite, je l’ignorais, mais j’aurais été hors de portée d’Eddie. Mais Lebeau précipita les choses. Il inséra une épaule entre le cadre et moi et se força un passage dans le vestibule.

— Faut que je vous parle.

— Euh… fis-je, la bouche sèche comme une feuille de papier sablé.

— Deux minutes.

— OK.

Il baissa la tête.

— C’est à propos de ce matin. Je voulais observer votre réaction à la vue de Dubois, mais je n’ai jamais demandé à O’Brien de vous coller le nez sur son cadavre. Il est jeune, vous comprenez, et…

Lebeau s’interrompit.

— J’ignorais que vous aviez de la visite.

Il désigna Eddie, qui nous guettait, la main droite toujours au fond de sa poche.

— C’est un ami, dis-je.

Les deux hommes échangèrent des hochements de tête en guise de salutation.

— Ravi de vous rencontrer, monsieur… ? demanda Lebeau.

— Enchanté, fit Eddie.

Le sergent-détective fronçait intensément les sourcils, comme s’il fouillait sa mémoire et que l’effort déployé lui peinait.

— On reparlera de tout ça, finit-il par me dire. Bonne veillée.

Une seconde chance s’offrait à moi.

— Restez donc, dis-je à Lebeau en lui prenant le coude. On va tous s’asseoir et faire plus ample connaissance.

Eddie s’avança d’un pas incertain.

— On n’a pas le temps, Stan, dit-il sur le ton d’un mauvais acteur débitant une réplique. Les gars nous attendent au club.

— Je vais repasser, dit Lebeau.

— Venez avec nous, proposai-je à ce dernier. Plus on est de fous…

— Non, non, ma femme m’attend.

Il se dirigea vers la sortie. Je lui emboîtai le pas à contrecœur.

— Vous restez dans les parages, hein ? me prévint-il.

Il dévisagea un instant Eddie, qui se tenait dans mon dos, et s’en alla. Je refermai la porte. Les pas du sergent-détective résonnèrent dans l’escalier.

Blême comme un linge, Eddie serrait les dents et, je le devinai, les doigts autour de la crosse du Beretta.

— Fallait que je tente le coup, dis-je d’un air penaud.

Il ne la trouva pas drôle.

— Tu refais ce coup-là et tu vas te retrouver avec un deuxième nombril.

— Allons donc. Ton m’sieur Jones n’apprécierait pas.

— Avance !

Je descendis dans la rue, précédé par Lulu et suivi d’Eddie. Une Packard à moitié avalée par la brunante était garée tout près. C’était le modèle des années trente, une voiture à la carrure de char d’assaut.

Lulu ouvrit la portière arrière.

— Monte, grogna-t-il à mon intention.

Je parcourus les environs. Personne en vue. Je pouvais tenter ma chance. Et Eddie pouvait appuyer sur la détente.

J’avais posé le pied sur le marchepied quand une charge de dynamite explosa entre mes deux oreilles. Mes jambes cédèrent, et je m’allongeai sur la banquette. Le cuir de celle-ci était froid contre ma joue. C’est la dernière chose que je ressentis avant de tomber dans les pommes.

…

J’ouvris un œil. Il faisait nuit. Des enseignes, illuminées de toutes leurs ampoules multicolores, défilaient de l’autre côté de la vitre. J’ignorais où l’on se trouvait et, avec la douleur qui irradiait dans mon crâne, je n’osais pas remuer, mais, une chose était certaine, on ne roulait pas dans un rang au fin fond de la campagne.

…

Une sensation de brûlure me picota la joue. Quelqu’un poussa un grognement. Moi. J’avais de nouveau sombré et on me giflait pour que j’émerge. À tâtons, j’essayai d’agripper la main de mon tortionnaire. Des ricanements se firent entendre.

— Je pense qu’il se réveille, pensa-t-on tout haut.

C’était Lulu.

— Tant mieux, on arrive, répondit Eddie.

La Packard s’immobilisa un moment plus tard. Lulu empoigna les revers de mon veston et me tira à l’extérieur. On se trouvait dans un tunnel sombre, une ruelle sans issue. Des bruits de circulation retentissaient en sourdine, comme dans un autre monde. L’idée de prendre la poudre d’escampette me traversa l’esprit, mais je peinais à me tenir debout. Si Lulu ne m’avait pas soutenu, je me serais allongé par terre de tout mon long.

Eddie cogna à une porte pleine dont la peinture tombait par grosses écailles. Quelqu’un ouvrit et on entra. Il y avait un escalier qui menait à l’étage et un couloir mal éclairé. Lulu m’entraîna dans le couloir jusqu’à une porte sous l’escalier.

Eddie ouvrit la porte, tourna un interrupteur. Une ampoule s’illumina plus bas, éclairant faiblement des marches. On descendit. Au pied de l’escalier, une ampoule vissée dans le plafond jetait un éclairage jaunâtre sur tout un bric-à-brac qui s’entassait sur un plancher de terre battue : des caisses vides, des chaises et des plateaux ronds de table, des palmiers en plastique décorés avec des petites lumières et j’en passe. Avoir braqué le faisceau d’une lampe torche dans un coin, je n’aurais pas été étonné de voir un rat détaler. À l’étage au-dessus, un orchestre avec une imposante section de cuivre s’en donnait à cœur joie.

Au milieu de ce foutoir et directement sous l’ampoule, il y avait une chaise droite bien ordinaire. Lulu m’y assit et m’y maintint en place, tandis qu’Eddie allait farfouiller dans un coin sombre. Il revint avec une corde et entreprit de me ficeler à la chaise comme un saucisson. La corde s’inséra dans mes poignets, me brûla les chairs.

— Où t’as appris à faire des nœuds ? demandai-je à Eddie. Dans la marine ?

— Ta gueule, grogna Lulu.

Une gifle me dévissa quasiment la tête.

Eddie termina sa besogne. La chaise étant fixée au sol d’une manière quelconque, j’étais complètement immobilisé. Eddie recula d’un pas, juste à l’orée du cercle de lumière, et s’alluma une cigarette en craquant l’allumette sur l’ongle de son pouce, comme il avait dû le voir dans les films de gangsters.

— Pour la suite, pas besoin de te faire un dessin, me dit-il.

— Vous me réservez quel sort ? Vous allez me limer les dents ? m’arracher les ongles ? me brûler avec une lampe à souder ?

Il secoua la tête. Lulu avait enlevé son veston et roulait ses manches de chemise. Il avait des avant-bras massifs comme des poteaux de téléphone.

— Les techniques de la Gestapo, c’est de l’histoire ancienne. Non, mon chum va s’occuper de toi. Il est bon pour arracher des aveux. C’est un véritable artiste avec ses poings.

Lulu se planta à côté de moi. Un bout de langue rose apparut entre ses lèvres, le temps de mouiller celles-ci. L’idée de se servir de moi comme d’un punching bag l’excitait, ce gros débile. Une étincelle brillait au fond de sa prunelle.

— Tu peux crier tant que tu veux, me dit Eddie. Personne va t’entendre, avec la musique.

Lulu ramena un poing gros comme une boule de bowling derrière lui, à la hauteur de sa taille. Je bandai tous les muscles de mon corps et serrai les dents.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? lança une voix autoritaire.

Toutes les têtes se tournèrent vers l’escalier, au pied duquel se profilait la silhouette d’un homme court sur pattes, large d’épaules.

— Ben quoi ? rétorqua Eddie. Vous vouliez qu’il parle, non ?

— Pas comme ça ! Lucien ne connaît pas sa force. Et puis il perd la boule quand il se met à cogner.

— Je suis capable de le contrôler.

— On a vu ça la dernière fois. Le gars mange avec une paille et moi, je n’ai toujours pas mon argent.

Le nouveau venu s’avança dans le cercle de lumière et m’examina, les mains au fond des poches, la tête légèrement inclinée vers l’arrière. Il portait un complet qui ne lui allait pas du tout. Avec son torse puissant et ses longs bras, il lui aurait fallu du sur-mesure. Ou une peau de gorille.

— C’est donc vous, le privé Stan Coveleski.

— C’est donc moi. Monsieur Jones, je présume ?

— Hm-hm. C’est bizarre, je vous avais imaginé plus grand.

— J’essaierai de faire mieux la prochaine fois.

Jones m’examina un autre moment.

— Vous m’avez l’air d’un homme sensé, déclara-t-il de nulle part. Si on discutait, vous et moi ?

— Je n’ai rien contre. Mais je suis rarement inspiré quand on m’a ficelé trop serré.

Il esquissa un demi-sourire.

— Eddie, détache-le.

Ce dernier s’approcha comme un bon petit chien obéissant.

— T’es chanceux, Coveleski, me glissa-t-il à l’oreille en s’exécutant. Si m’sieur Jones n’était pas arrivé, t’aurais chié tes tripes par le nez.

— Ç’aurait fait un de ces dégâts… Mais tu as l’habitude de ramasser la merde de Lulu quand tu le promènes, pas vrai ?

— Toi, je vais te la fermer pour de bon, un de ces jours.

Je me levai et massai mes poignets endoloris.

— Si on montait à mon bureau ? me proposa Jones.

— Je vous suis.

Il me guida jusqu’à l’escalier.

— Vous deux, tenez-vous tranquille, lança-t-il à ses sbires. Je vous ferai signe, si j’ai besoin de vous.

Au rez-de-chaussée, Jones passa devant et gravit l’escalier étroit, sans rampe, qui s’élevait à l’étage. La porte au sommet donnait sur une pièce grisâtre au lino élimé. Une passerelle dominait les lieux. Un gars en bras de chemise, un casque d’écoute sur la tête, parcourait celle-ci pour inscrire les résultats des courses sur d’immenses feuillets à mesure qu’on les lui envoyait par téléphone. Au centre de la pièce, en dessous d’une horloge électrique, une enseigne indiquait :



We open every day except Sunday

Please don’t spit on the floor



Le comptoir où les clients misaient se dressait dans un coin. Après avoir obtenu leur reçu numéroté, ils pouvaient partir et revenir plus tard quand les résultats seraient connus ou bien patienter sur place. Il y avait un kiosque où l’on offrait des chips et du Coke pour ceux qui avaient un petit creux.

— Qu’est-ce que vous en pensez ? me demanda Jones.

— Beau set up.

— Il y a toujours des courses quelque part dans le monde : Californie, Miami, ici-même, à Blue Bonnets… Et il n’y a pas que les chevaux. Vous voyez le ticker, là-bas ?

Il indiqua un téléscripteur monté sur un socle avant d’expliquer :

— Cette machine-là nous donne les résultats des matches de base-ball et, l’hiver, de hockey.

— C’est payant comme business ?

— Je peux récolter jusqu’à mille dollars en une journée.

— Qu’est-ce qu’il y a au rez-de-chaussée ? J’ai cru entendre de la musique tout à l’heure.

— Une salle de danse, Chez Maurice Danceland. Une bonne façade.

— À qui le dites-vous. Je suis passé devant des dizaines de fois et je n’ai jamais rien remarqué.

On fendit la foule formée d’ouvriers en manteau élimé et d’employés de bureau en complet-cravate. Il y avait aussi un chauffeur de tramway vêtu de son uniforme.

Jones ouvrit une porte munie d’un carreau en verre dépoli et, de la tête, m’indiqua de passer. J’entrai dans un bureau modeste. Dans un coin, des billets de pari vierges, des machines à calculer, des tampons et toute la papeterie nécessaire au fonctionnement de l’entreprise de Jones s’empilaient sur un coffre-fort. Fixée au mur du fond, il y avait une tablette avec un pistolet Luger, des jumelles et un poignard au manche tout travaillé. Ces objets, arrangés comme des artefacts dans un musée, n’avaient pas l’air ancien, mais je n’en avais jamais vu des pareils.

— Vous ne trouvez pas risqué de vous laissez aller à la confidence ? dis-je à mon hôte quand on fut assis.

— Parce que vous êtes un représentant de la loi ?

— Hm-hm.

— S’il vous prend l’envie de courir à la police, Coveleski, j’ai les moyens de vous faire changer d’avis.

— Tout homme à son prix, c’est ça ?

— Je pensais à autre chose.

— Quoi donc ?

— Ceci.

Jones tendit la main pour attraper le Luger et l’examina d’un air désintéressé.

— Bel engin, n’est-ce pas ?

— Magnifique.

— Je le maintiens en parfait état de marche. Et je sais m’en servir. J’étais le meilleur tireur de mon régiment.

— Votre régiment ?

— J’ai participé à la bataille de l’Escaut, au nord de la Belgique, en 44. Des combats très durs, dans des conditions horribles. Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous êtes pâle comme un pet de carême.

— J’ai souvent cette réaction quand on m’agite une arme sous le nez.

— Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas tirer. Faudrait tout nettoyer et la femme de ménage sera là jeudi seulement.

Je glissai un doigt dans mon col de chemise pour que l’air circule en dessous, tandis que Jones remettait l’arme sur la tablette.

— Vous avez quelque chose qui m’appartient, Coveleski.

— C’est ce que j’ai cru comprendre.

— Alors ?

— Il y a un problème, Jones. Je ne l’ai pas, votre marchandise. En fait, j’ignore de quoi vous parlez.

— Mais si, vous le savez.

Il sortit un étui plaqué or dans lequel s’alignaient de ces petits cigares qui puent autant que les gros, en ficha un entre ses lèvres et entreprit de l’allumer. Je le détaillai, n’ayant rien d’autre à faire. C’était un petit homme râblé qui n’avait pas l’air d’un bookie prospère. Ses oreilles en feuilles de chou flanquaient son visage à la peau épaisse et plissée comme du vieux cuir.

— Je vais vous aider à vous souvenir, reprit-il. Votre ami, Dubois…

— À vrai dire, c’était davantage une relation de travail.

— Comme vous voulez. Vous l’avez rejoint au Nite Cap en fin de soirée, avant-hier. Il vous a remis une valise.

— On avait convenu de se rencontrer au Nite Cap, mais il ne m’a rien remis. À mon arrivée, il avait disparu. Je crois que vos deux sbires l’ont effrayé et il a filé.

Jones eut l’air peu convaincu.

— Écoutez, lui dis-je, vos hommes ont fouillé mon bureau et mon logement. Ils n’ont rien trouvé, pour la simple et bonne raison que je ne l’ai pas.

— Vous cherchez à gagner du temps.

— Non, Jones. C’est la vérité.

— Dubois n’avait pas la valise en sa possession quand Eddie et Lucien l’ont rattrapé.

— J’ignore où il l’a cachée. Pourquoi vous ne lui posez pas la question ?

— Si je savais où il se cache, je la lui poserais.

— Vous ignorez ce qui lui est arrivé ?

— Si je le savais, vous pensez qu’on aurait cette conversation ?

— Il est à la morgue. On l’a tué avec un objet contondant, selon le légiste.

— Eh ben, vous en savez des choses, pensa Jones tout haut.

Il tira une bouffée de son cigarillo en examinant un coin du plafond.

— C’est tout ce que ça vous fait ? Il travaillait pour vous, non ?

— Pas de façon régulière. Il jouait les chauffeurs, transportait des colis. Mais ce genre de chose arrive, dans ce business. Si on revenait à nos moutons ?

— Ou plutôt à votre maudite valise.

— Où l’avez-vous cachée ?

— Je ne l’ai pas cachée, parce que je ne l’ai pas, Jones. Rentrez-vous ça dans le crâne une fois pour toutes !

J’avais haussé le ton. Il commençait à m’énerver.

Jones haussa un sourcil broussailleux et examina le bout incandescent de son cigare. Sa voix se durcit.

— Qu’est-ce que vous croyez, Coveleski ? Qu’on joue à un jeu ?

— J’ai l’air de m’amuser ?

— Je n’ai pas de temps à perdre. Vous ne me ferez pas chanter.

— Du chantage ? Vous pensez que je cracherais le morceau en échange d’une somme d’argent ?

— Vous n’êtes pas en position de négocier.

— Je ne cherche pas à négocier. Mais pour le plaisir de la discussion, vous seriez prêt à payer combien ?

— Je vous répète que…

— Combien ?

— Arrêtez, Coveleski. Ça ne mène à rien.

— Vous avez raison. Au lieu de s’affronter, on devrait unir nos forces.

— Unir nos forces ?

— Engagez-moi pour retrouver la valise.

— Je ne crois pas, non.

— Pourquoi pas ? Le contenu de la valise a de la valeur – beaucoup de valeur. Vous me parlez de votre business, vous me montrez les lieux, mais pour ce qui est de la valise, vous êtes méfiant comme une belette. On s’entend là-dessus ?

— Dans mon business, faut savoir quand se montrer prudent.

— Je vous la retrouve pour quinze dollars par jour, plus les dépenses. Un bon deal.

Jones tira sur son cigare, renversa la tête et souffla une plume de fumée vers un coin du plafond.

— Je ne marche pas, Coveleski.

— Vous devriez y réfléchir.

— C’est tout réfléchi.

— Comme vous voulez. Et moi, là-dedans ?

Il esquissa une moue.

— On va cesser de vous importuner, déclara-t-il après un moment de réflexion.

— La prochaine fois qu’Eddie et Lucien débarquent chez moi, je serai pas mal moins accueillant.

— Pas de soucis.

— Tant mieux. Bon, je vais y aller. Il commence à se faire tard.

Jones consulta sa montre.

— Pour vous, peut-être. Pour moi, la soirée commence tout juste.

Je me levai. J’avais été emmené là de force, on m’avait presque torturé et finalement je quittais les lieux comme si de rien n’était. Une soirée vraiment étrange, quasi surréelle.

Avant de sortir, je me retournai. Jones me fixait comme s’il hésitait à me dire quelque chose. Il finit par agiter la main, comme s’il chassait des maringouins.

— Je vous crois, je vous crois… Allez-y.

Il n’avait pas besoin de répéter.





Chapitre 4




La journée du lendemain débuta comme les autres. J’échangeai les derniers potins avec Emma, puis passai à mon pensoir. J’étendis mes pieds sur un coin du bureau et posai le téléphone sur mes genoux. J’appelai Léo Leduc, un privé que j’avais rencontré lors d’un contrat à la Bank of Montreal et avec qui j’avais gardé contact. On bavarda quelque peu. Les affaires tournaient au ralenti pour lui aussi mais, s’il avait besoin d’un coup de main, il me contacterait. Je lui lançai la même invitation. Je passai ensuite un coup de fil à la Pemberton Smith & Co., une compagnie d’assurances pour laquelle j’avais déjà rempli des contrats. La secrétaire de mon contact là-bas m’informa que son supérieur était sorti pour luncher. En levant les yeux sur l’horloge au-dessus de la porte, je vis qu’il était bien l’heure de casser la croûte.

— Désirez-vous laisser un message, monsieur ?

— Ça va, je rappellerai.

Je raccrochai. Je me préparais à sortir quand Emma entra et referma la porte dans son dos.

— Vous avez un visiteur. Un des policiers qui est venu vous arrêter, hier.

— Fais-le entrer.

— Et s’il veut vous embarquer de nouveau ?

— Tu voleras à mon secours.

Emma s’éclipsa et, l’instant d’après, Lebeau se pointa.

— Z’avez une minute ?

En guise de réponse, je désignai la chaise réservée aux visiteurs. Lebeau s’assit, déposa son feutre sur le bureau. Les cheveux qu’il lui restait sur le caillou ressemblaient à un vieux tampon de laine d’acier. Une copie du Sports Daily roulée en cylindre dépassait de la poche droite de son veston. Je reconnus tout de suite le journal à son encre bleue sur le papier jauni.

Je pris place sur le coin du bureau où j’avais posé mes pieds.

— Du nouveau dans l’enquête sur la mort de Dubois ?

— Non, rien. On s’est rendus à Goose Village pour parler à son épouse… enfin, à la bonne femme avec qui il vivait.

— Elle n’a pas dû vous apprendre grand-chose.

— Elle n’a pas coopéré une seconde, grogna Lebeau avec une mine renfrognée.

— Le contraire m’aurait étonné.

— Pourquoi les gens pauvres sont-ils si hostiles avec la police ? C’est notre faute, à nous autres, s’ils vivent dans la misère ?

— Selon moi, c’est de la méfiance, tout simplement. Ils habitent un monde qui a ses propres règles et vous, vous débarquez sans avertissement. Ils pensent que vous leur cherchez des ennuis.

Lebeau me décocha un regard de côté d’un air vaguement irrité.

— Vous m’avez posé une question, ajoutai-je. Je vous ai répondu.

— Ouais, bon, je ne suis pas ici pour entendre vos théories sur les relations entre la police et les citoyens.

— Qu’est-ce qui vous amène, alors ?

— Les deux gars avec qui vous étiez, hier soir. J’ai cru comprendre que c’étaient des amis à vous ?

— Hm-hm.

— Vous les connaissez bien ?

— Où voulez-vous en venir ?

Lebeau croisa les jambes en appuyant la cheville droite sur son genou gauche, ajusta sa chaussette.

— Eh ben, ce ne sont pas des enfants de chœur. Je les ai croisés une couple de fois. Celui à qui j’ai parlé s’appelle Eddie Zanetti. Son casier déborde : vol de voitures, recel, proxénétisme, rackets divers. Pas bête, le gars. Dommage que ce soit un fauteur de troubles. L’autre, c’est Lucien Bilodeau. Lui, il est fort comme un cheval, mais pas brillant pour deux cennes. Une combinaison dangereuse. Paraît qu’il a déjà tué quelqu’un. Durant la Dépression, il aurait participé à des combats de boxe à mains nues dans des ruelles, derrière des clubs ou des pool hall, et il aurait cogné sur un de ses adversaires jusqu’à ce que le gars rende l’âme. Quand on brasse des affaires louches, c’est le genre de « gros bras, petit chapeau » qu’il est bon d’avoir de son côté. Vous voyez où je veux en venir, Coveleski ?

Je voyais très bien. Tournant le dos à Lebeau, je quittai le bureau et allai à la fenêtre.

— Mes fréquentations ne regardent que moi. Personne d’autre.

— Ça, c’est vrai. Vous êtes un grand garçon.

— Majeur et vacciné.

— Mais quand il s’agit de deux criminels et qu’il y a eu un meurtre dans votre entourage, ça regarde aussi la police. Alors, pourquoi Zanetti et Bilodeau vous ont-ils rendu visite ?

Je sortis de ma poche le nécessaire pour m’allumer une Grads.

— Si vous refusez de parler, poursuivit Lebeau, je vous emmène au QG pour un interrogatoire en règle.

— Avec des petits chapeaux et des flûtes, comme l’a dit O’Brien ?

Mon visiteur poussa un grognement ennuyé.

— Vous n’allez pas encore jouer le détective dur à cuire ?

Je lui fis face.

— Je crois que vous êtes mal placé pour me reprocher mes fréquentations.

— Comment ça ?

Je tirai une bouffée de ma cigarette et indiquai le cylindre de papier qui dépassait de son veston.

— Votre Sports Daily. Pour trente-cinq sous, vous avez là tout ce qu’il vous faut pour parier de manière éclairée sur des événements sportifs.

— Et alors ? Ce que je fais de mon argent et de mes temps libres, ce sont mes affaires.

— Ce sont vos affaires.

Je souris d’un air plein de sous-entendus. Lebeau n’apprécia pas.

— Pour votre information, ce journal-là est vendu dans tous les kiosques de journaux en ville. Je fais rien de mal !

— Le Daily est une nouvelle version du Montreal Sports Daily, qu’on a interdit en 47. S’il est en circulation, c’est que les autorités ont décidé de fermer les yeux. Les kiosques de journaux sont sous la surveillance de la police, non ?

Lebeau poussa un petit rire sec.

— Bonne Sainte-Anne… Je vois que vous avez étudié les articles de Pax Plante parus dans Le Devoir.

— Il y a du vrai dans ce qu’il a écrit, non ? Même un policier peut l’admettre.

— Vous voulez le fond de ma pensée ?

— Allez-y.

— Plante cherchait à se venger de l’exécutif de la ville – surtout de J.-O. Asselin – pour avoir été viré de son poste à la moralité. Rien de plus, rien de moins. Et puis faut voir les choses en face : la police manque d’hommes. Elle fait ce qu’elle peut, avec ce qu’elle a.

— Plante avait les mêmes effectifs et il a réussi à nettoyer la ville.

— Vous parlez des descentes auxquelles il invitait tous ses petits amis de la presse ? Un maudit beau show, oui, pour avoir son nom dans le journal.

— Vous croyez qu’il a tout inventé ?

— Il y a eu des photos publiées dans le Standard en 47. C’était censé montrer l’intérieur d’une barbotte, mais c’est Plante qui avait tout arrangé dans le garage de service de la police. Des gars de l’escouade de la moralité jouaient le rôle des gamblers autour de la table.

— Donc, il n’y a pas de bookies en ville ?

— Non, non, admit Lebeau en esquissant un geste vague de la main. Y en a, c’est certain. Mais on en a besoin.

— Comment ça ?

— C’est là qu’on va chercher nos informations pour ensuite frapper.

— Pourquoi ne pas consulter les documents officiels de la ville ? Vous sauriez bien vite à qui appartient le building où se trouve la maison de pari, qui paie la taxe d’eau, l’électricité…

Lebeau me mitrailla du regard un instant.

— Si on revenait à Zanetti et à Bilodeau ? reprit-il d’une voix sourde.

— Je n’ai rien à ajouter.

— Commencez donc par répondre à ma question.

— Pas de commentaire.

— Qu’est-ce que vous voulez démontrer ?

— Rien. Je n’ai pas à m’expliquer à un homme qui travaille pour une organisation de mèche avec la pègre de Montréal. C’est tout simple.

Lebeau bondit de sa chaise, dont les pattes grincèrent sur le plancher. En deux enjambées, il m’avait rejoint et brandissait un index sous mon nez.

— À votre place, Coveleski, je serais prudent. Vos paroles pourraient vous attirer des problèmes.

— Quel genre de problèmes ?

Il serra sa main en un poing.

— Ce genre-là.

— À votre place, Lebeau, je resterais tranquille.

— Vous croyez être capable de vous défendre ?

— Je n’ai pas l’intention de me défendre.

— Eh ben, dans ce cas-là, répondit-il avec un sourire baveux, je vais vraiment m’amuser !

— Touchez-moi pas.

— Pourquoi je me gênerais ?

— Regardez derrière vous.

Lebeau se retourna. Emma, alertée par le grincement de la chaise, nous observait de l’embrasure de la porte.

— Vous vous cachez derrière une bonne femme, espè