Main La Mer à l'envers
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La Mer à l'envers

EDEN2558924
Year:
2019
Language:
french
File:
EPUB, 295 KB
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1

La misère des niches

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 316 KB
2

La Ménechme

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 1.65 MB
Rose part en croisière avec ses enfants. Elle rencontre Younès qui faisait naufrage. Rose est héroïque, mais seulement par moments.





Marie Darrieussecq





La Mer à l’envers





Roman





P.O.L

33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e





Pour Paul





We can be heroes, just for one day…

(David Bowie)





C’est sa mère qui l’a convaincue de faire cette croisière. Une façon de prendre de la distance. De réfléchir à son mariage, à son métier, au déménagement à venir. Partir seule avec les gosses. Changer d’air. Changer d’eau. La Méditerranée. Pour une fille de l’Atlantique. C’est plat. Une mer petite. Les côtes sont rapprochées. On a l’impression que l’Afrique pousse de tout son crâne contre l’Europe, d’ailleurs c’est peut-être vrai. Une mer tectonique, appelée à se fermer.



Dans l’immédiat l’espace maritime est assez large pour qu’on puisse y faire des croisières. Pas immense non plus : la rapidité de cet énorme paquebot l’étonne. Les hélices font de gros bouillons blancs sous la salle du restaurant. Le sillage se dévide comme un ruban. Le Stromboli monte très vite sur l’eau : une lueur rouge au sommet d’un triangle noir. Et le nuage qui le surmonte, ce n’est pas un nuage mais de la fumée. Il y a des volcans dans le monde réel. Il y a réellement de la lave, venue du fond de la Terre. Et tout ça pas très loin de chez elle.



« Tu négliges ce que tu as dans les mains. » C’est ce que lui dit son mari. Longtemps elle a fait comme si ça n’existait pas. C’était même un peu sale. Et puis il y a eu cette croisière. Ce moment qui n’a duré qu’une seconde. Une seconde qu’elle a eue dans les mains, qu’elle a tenue, ce morceau de temps, qui pulse encore.



Lui, Younès, celui qu’elle voit comme le héros de l’histoire, en fut témoin. Et elle se sent, elle, témoin de Younès.

*





I




« Un brouhaha, une tempête d’exclamations accueillit ces paroles. »

(Jules Verne, De la Terre à la Lune)





Cette nuit-là, quelque chose l’a réveillée. Un tap tap, un effort différent des moteurs. La cabine flottait dans l; e bleu. Les enfants dormaient. Depuis sa couchette, les mouvements du paquebot étaient difficiles à identifier. Elle était dedans – à bord – autant essayer de sentir la rotation de la Terre. Elle et ses deux enfants devaient peser un quintal de matière vivante dans des centaines de milliers de tonnes. Leur cabine était située au cinquième étage de la masse de douze étages, trois cents mètres de long et quatre mille êtres humains.



Elle entendait des cris. Des appels, des ordres ? Un claquement peut-être de chaîne ? Il était quoi, trois heures du matin. Au hublot on n’y voyait rien : le dessus ridé de la mer, opaque, antipathique. Le ciel noir. La cabine « deLuxe » (c’est-à-dire économique) n’avait pas de balcon (les Prestige et les Nirvana étant hors des moyens de sa mère, qui leur a fait ce cadeau de Noël), et sans balcon, donc, on n’y voyait rien.



Elle arrangea l’édredon de la petite, resta une minute. La cabine était sombre, douillette, mais l’irruption des bruits faisait un nœud qui tordait les lignes. Elle ouvrit la porte sur le couloir. Un passager des cabines Confort (au centre, sans hublot) la regardait, debout devant sa porte ouverte. Elle portait un pyjama décent sur lequel elle avait enfilé une longue veste en laine. Lui, il était en pantalon à pinces et chemise à palmiers. Des cris en italien venaient du dessus, un bruit de pas rapides. Le voisin se dirigea vers les ascenseurs. Elle hésita – les enfants – mais au ding de l’ascenseur elle le suivit.



Ils descendirent sans un mot dans la musique d’ambiance. Peut-être aurait-il été plus malin d’aller vers le haut, vers la passerelle et le commandement ? À moins que l’histoire ne se loge tout au fond, vers les cales et les machines ? Le bateau semblait creuser un trou dans la mer, s’enfoncer à force de taper, interrogatif, comme cherchant un passage.

Les portes s’ouvrirent sur de la fumée de tabac et une musique éclatante. Décor pyramide et pharaons, lampes en forme de sarcophages. Des filles en lamé or étaient perchées sur des tabourets. Des hommes âgés parlaient et riaient dans des langues européennes. Le type des cabines Confort entra dans le bar à cognacs. Elle resta hésitante, à la jointure de deux bulles musicales : trois Noirs en blanc et rouge qui jouaient du jazz ; une chanteuse italienne à boucles blondes, accompagnée d’un pianiste sur une estrade pivotante.



Elle traversa en apnée le casino enfumé. Dans quel sens marchait-elle ? Bâbord était fumeur et tribord non fumeur. Ou l’inverse, elle ne se rappelait jamais. Le casino se trouvait sous la ligne de flottaison. Les joueurs s’agglutinaient en paquets d’algues autour des tables. Elle avait envie d’une coupe de champagne ou de n’importe quel cocktail comme les filles en lamé or. Un couple très âgé se hurlait dessus en espagnol pendant qu’une femme à peine plus jeune leur attrapait les mains pour les empêcher de se battre, que lucha la vida, prenant on ne sait qui à témoin, elle peut-être, qui se déplaçait en crabe. Elle aurait aimé voir un officiel, un de ces types en uniforme qui fendent les bancs de passagers. Elle traversa un libre-service, pizzas, hamburgers et frites, l’odeur mêlée au tabac et aux parfums et à quoi, cette légère trépidation, la vibration de quelque chose, lui flanquait légèrement la nausée. Sa mère lui avait offert le tout-inclus-sans-alcool. Sortie de ce boyau-là c’était une autre salle de jeu, vidéo cette fois, pleine d’adolescents pas couchés. Puis des couloirs déserts, des boutiques fermées, un décor égyptien mauve et rose, et le grand escalier en faux marbre vers la discothèque Shéhérazade. Malgré la musique on percevait une rumeur, mais à tenter d’isoler les sons on ne l’entendait plus.



Elle hésita. Un amas de retraités ivres titubait au bas de l’escalier. Elle visualisa son petit corps debout dans la masse creuse du bateau, et la mer dessous, énorme, indifférente. Les passagers du Titanic eux aussi avaient mis un certain temps à interpréter les signes. Ce voyage était une promotion de Noël, peut-être parce qu’un des paquebots avait fait naufrage quelques années auparavant, trente-deux morts. Partir en croisière aussi comportait des risques.

*

No pasa nada, niente, nothing, l’officiel à casquette souriait, tout va bien, tutto bene. Elle se sentit un peu bête mais charmante dans ses lainages près du corps. La piscine était fermée mais éclairée. La fontaine en forme de sirène était à l’arrêt bouche ouverte. La trépidation devenait certaine en contemplant l’eau : l’eau carrée faisait des cercles, il faisait du surplace, ce bateau. Elle attrapa un plaid sur une chaise longue et traversa un sas vers le pont supérieur. Le vent s’engouffra, elle enroula le plaid autour de sa tête. La Voie lactée jaillit au-dessus d’elle. Elle était une astronaute prête pour l’apesanteur.

*

Un rivage se tenait loin. L’Italie ? Malte ? La Grèce ? Quand même pas la Libye. Elle avait vérifié sur internet : à raison de quelques millimètres de « convergence » par an, dans très longtemps la Méditerranée ressemblera à un fleuve. On pourra la passer à pied (sauf qu’à ce rythme il ne restera plus d’humains). C’est la Grèce qui se glisse sous l’Afrique, le Péloponnèse tombe comme une grosse goutte. Athènes et Alexandrie ne feront qu’une, songe-t-elle, noyées ou enfouies.



Les croisières rendent rêveur (quand on ne passe pas sa vie au casino). On est légèrement abasourdie, bercée. Rose s’abritait du vent sous la grande cheminée. Des lumières ondulaient sur l’horizon très noir. Il y eut de nouveau comme un bruit de chaînes, est-ce qu’un bateau de cette taille peut jeter l’ancre n’importe où, ou quoi, dériver ? La mer semblait tellement froide en cette saison, la pensée reculait. Quelqu’un courait – en ciré jaune – venait vers elle dans un raffut de lourdes semelles sur le métal du pont : « Est-ce que ?… » demanda-t-elle, mais il la dépassa dans un crépitement de talkie-walkie. Le pont retomba dans le silence. Elle voyait son ombre dans les guirlandes de Noël, une grosse bulle de tête sur un corps en fil de fer. On gelait. Est-ce que les astronautes devant la courbe de la Terre se sentent seuls en charge du monde ?



Bon. Elle retourna à sa cabine. Les enfants dormaient. Elle enfila un jean, son blouson chaud et ses baskets. Elle vérifia que le téléphone de son fils était allumé. 4 h 02. Elle prit les gilets de sauvetage dans le placard, le petit pour sa fille, le grand pour son fils, et les posa sur leurs couchettes. Ça faisait comme deux gros doudous fluo. Elle se vit à la maison avec eux, et son mari, leur père. La sensation familière, l’oppression sous le sternum. Elle prit une photo, sans flash, de ses magnifiques enfants superposés et endormis, sur le fond doré de la cabine deLuxe.



Au douzième et dernier étage, on pouvait rejoindre la proue, avec vue sur les deux côtés. Il fallait passer par la piste de rollers, le square de jeux pour enfants, et longer l’autre piscine, celle en plein air, couverte d’un filet pour la nuit. Elle se repérait. Et maintenant il suffisait de se laisser guider par les sons. Des voix, des cris, oui, des pleurs ? Le paquebot était immobile sur le gouffre noir. Elle se pencha. À chaque croisière un suicide. Les bateaux partent à quatre mille et rentrent à combien. Un point jaune assez fixe brillait au loin, à quelle distance ? Descendre une passerelle, une autre : impasse. Retraverser un sas vers l’intérieur, large couloir chaud, section Prestige, portes espacées, enjamber des plateaux de room service abandonnés sur la moquette, trouver un autre sas et ressortir sur une coursive dans le vent. Un puzzle en 3D.



Tout en bas, sous elle, on mettait une chaloupe à la mer. Ratatata faisaient les chaînes. La chaloupe diminuait, diminuait, la surface de la mer vue d’en haut comme d’un immeuble. Silence. Les bruits fendaient la nuit de rayures rouges. Un officiel et deux marins descendaient le long de la paroi dans la chaloupe, un gros tas de gilets de sauvetage à leurs pieds. En mer il y avait comme des pastilles effervescentes, écume et cris. Et elle voyait, elle distinguait, un autre bateau, beaucoup plus petit mais grand quand même. Ses yeux protégés de la main contre les guirlandes de Noël s’habituaient à la nuit, et rattachaient les bruits aux mouvements, elle comprenait qu’on sauvait des gens.



D’autres passagers au bastingage tentaient de voir aussi. C’étaient des Français de Montauban, elle les croisait au restaurant deLuxe. Ils la saluèrent, ils étaient ivres. Les deux femmes, jeunes, piétinaient en escarpins, il y en a pour des plombes estima l’une d’elles. Un homme criait à l’autre « mais putain tu es dentiste, dentiste comme moi », la phrase les faisait rire sans qu’on sache pourquoi. Un autre couple courait vers eux, baskets et survêtement, faisaient-ils du sport à cette heure ? Ils ne parlaient aucune langue connue : des Scandinaves ? Rose leur expliqua dans son anglais du lycée qu’il y avait, là, dans la mer, des gens. Et peu à peu et comme se donnant on ne sait quel mot mystérieux, des passagers se regroupaient. Il était quoi, quatre heures et demie du matin. La chaloupe avait touché l’eau, cognant contre le flanc du paquebot, le moteur démarrait impeccable sous l’œil des passagers penchés, l’officier à la proue et les deux marins derrière, debout très droits, comme un tableau. D’autres canots de sauvetage étaient parés à la descente. Elle se demanda s’il fallait qu’elle aille réveiller ses enfants pour qu’ils voient. Un employé surgit, « Ladies and gentlemen, please go back to your cabins ». Les canots peu à peu s’éloignaient, bruits de moteur mêlés. Les voix semblaient marcher sur l’eau. On demandait dans de multiples langues ce qui se passait, alors que c’était évident, pourquoi ils n’appellent pas les flics ? C’est à la police des mers d’intervenir. Ces gens sont fous, ils emmènent des enfants. On ne va quand même pas les laisser se noyer. C’était une des Françaises qui venait de parler et Rose eut un élan d’amour pour sa compatriote honorable. Un officier insistait en anglais et en italien pour que tout le monde quitte le pont. Les Français ivres et dentistes avaient froid et un peu la gerbe : le bateau imprimait aux corps son léger mouvement vertical, sa légère chute répétée. Venez on va s’en jeter un, dit un dentiste. Rose resta avec la Française honorable pendant que l’autre femme se tordait les chevilles à la suite des hommes.



On n’y voyait rien. Pas de lune, les étoiles c’est trop diffus et le bateau n’éclairait que lui-même, grosse ampoule de projecteurs et de guirlandes. La mer était dans un contre-jour électrique dès qu’on voulait la fixer : on distinguait seulement cette agitation là-bas qui blanchissait la surface, et les pastilles fluo des chaloupes qui oscillaient. Ces taches jaune vif demeuraient sur les rétines et masquaient ce que Rose cherchait à voir, l’obligeant à fermer les yeux pour les ouvrir à neuf, et les lumières imprimées dansaient, multipliées en un Noël pénible. Please, prego sinoras, passeggeri debbano tornare nelle cabine… Confortée par l’autre Française, elles campèrent sur leurs talons. L’officier s’attaquait à un autre groupe, les bras écartés comme pour un troupeau. Tout en bas sur le premier pont, des matelots s’agitaient, ou des employés du bord, elle ne savait jamais comment les distinguer, tous vêtus aux couleurs de la compagnie. Quelqu’un parlait dans un mégaphone, dans quelle langue. Les syllabes rebondissaient sur l’eau comme des balles. Avec les ronds jaunes des chaloupes ça évoquait un tennis géant, mais sur clapot. D’autres casquettes revenaient pour les obliger à rentrer. Elles glissèrent par un sas, l’univers mauve et doré sentait la saucisse et le Shalimar, l’énorme chaleur du bateau les porta comme un rot jusqu’à l’autre flanc : bloub, elles ressortirent, rechargées en calories et ambiancées par la musique, terriblement curieuses et déjà chavirées.

*

Le temps de refaire tout le tour du paquebot, en coupant par la piscine c’était plus court, au bord de laquelle la Française honorable et elle attrapèrent des piles de plaids, et ainsi chargées aux couleurs de la compagnie, se retrouvant sur le pont inférieur, là où ça se passait, où la mer était toute proche mais quand même en contrebas, là où les passagers, groupe après groupe, avaient fait les exercices d’évacuation et où maintenant on manœuvrait pour de vrai, elles virent que le temps de refaire tout le tour du paquebot les choses avaient évolué : le bateau en détresse était maintenant parfaitement en vue, une sorte de petit chalutier avec une minuscule cabine et entièrement couvert de gens, y compris sur le toit de la cabine, amassés, serrés, criant tous la même chose. Beaucoup de croisiéristes s’étaient regroupés malgré les efforts de l’équipage. Quelque part dans le paquebot un chœur mal accordé chantait Joyeux anniversaire. Est-ce que l’aube pointait, ou un volcan ? Mais on était au fond de l’hiver et s’il faisait grand jour quelque part en ce moment ce devait être en Australie.



Et là, dans la mer, était-ce un nageur ? Est-ce qu’on pouvait nager dans cette position ? Ou un nageur souterrain, crawlant sous la croûte terrestre entre d’énormes embûches de lave et de glaise, et ressorti ici, au jugé, effaré ? Il était mort. Ils étaient en train de repêcher, là, juste au-dessous, le corps d’un homme mort.



Un mort comme ça, un mort soudain. Dans la chaloupe, des hommes d’équipage tentaient sur lui quelques manœuvres, mais ça se voyait, qu’ils n’y croyaient pas, un homme vivant ne tient pas sa tête comme ça. Elle eut ce réflexe, de tendre la main vers eux, d’essayer quelque chose, mais. Elle posa tous les plaids à ses pieds. Elle les avait emportés pour ceux qui auraient froid, pour les vivants. La Française honorable et elle se tenaient muettes. Voir un mort avec quelqu’un qu’on vient de rencontrer, cette intimité soudaine. Ses mains brûlaient d’énergie inemployée. À part sa grand-mère au funérarium du village, elle n’avait jamais vu de mort. Elle se vit dans le temps, au fond d’un entonnoir, dans le vertige des secondes, un vortex vu des étoiles, avec cette femme qui ne lui était rien et ce mort : elle savait que ce moment, ce 24 décembre à l’aube, elle et la femme qui ne lui était rien s’en souviendraient toute leur vie.

*

Du nerf. Du calme. Elle se donnait des ordres sur le ton des hommes d’équipage. Redescendre de l’hyperespace mental jusque sur le pont. Retrouver le passage. Le petit chalutier touchait maintenant le grand paquebot. Ça faisait ponk. La Française honorable était penchée sur le bastingage et criait des trucs, de quoi elle se mêle. Sur le chalutier en détresse on distinguait des formes plus petites : des bébés dans des bras. L’énorme paquebot rendait des vibrations sourdes, il s’ébrouait, comme un gros animal qui attend. Les hommes d’équipage empêchaient les naufragés de grimper à bord inconsidérément, les ponts n’étaient pas à la même hauteur, les femmes et les enfants d’abord, comme dans les films. L’idée, que Rose mit un certain temps à comprendre, était de faire monter les gens d’abord dans les chaloupes, puis de hisser les chaloupes façon ascenseur le long du flanc du paquebot. Les matelots accrochaient des chaînes comme sur les chantiers quand les grutiers se préparent aux lourdes charges. Tout se raidit. L’ovale d’une chaloupe s’élargit lentement, pleine de têtes rondes. Mais une chaîne monta plus vite que l’autre, il y eut des cris, la chaloupe pencha puis se rétablit à plat d’un coup sec, manqua verser. Quelle manœuvre ! Puis lentement l’ovale de la chaloupe grandit encore, dépassa l’étage aveugle des cuisines, la mer tout en dessous montait et descendait, et des hommes d’équipage l’arrimèrent au tout premier pont, cette chaloupe pleine de capuches et de bonnets et de scalps trempés, ils arrivaient.



Un homme s’était dressé avec un tout petit enfant, le premier enfant, ça fit une chaîne de bras, les matelots sécurisaient le transbordement, un matelot prit l’enfant qui le passa à un autre qui le remit dans les bras de la Française qui appelait. À croire que c’était son enfant, qu’elle l’avait attendu et qu’elle le recevait. La tête penchée sur lui, elle lui parlait, le couvrait, sa robe de soirée immédiatement trempée par le petit dégoulinant. Mais d’autres enfants arrivaient, et d’autres encore, à peine plus grands, qui marchaient d’eux-mêmes, et Rose soudain fut prise par l’événement, tous ces enfants mouillés, transis, vivants, arrachés à la mer qui est l’exact équivalent ici de la mort. L’équipage criait, un mouvement s’amorçait, on reculait. La copine de Montauban s’en allait avec tout un groupe – tout à coup elle comprit ce qu’elle avait crié : c’était doctor, I’m a doctor. D’autres passagers se pressaient sur le pont, un seul même visage blanc interloqué. Ça se bousculait, les naufragés montant en série et les passagers descendus voir, comme faits de matériaux différents, les uns mouillés, les autres secs. Les naufragées, maintenant c’étaient des femmes, toutes très jeunes et grelottantes. Rose alla pour ramasser les plaids et les offrir autour d’elle, mais de la lumière avait jailli du sol : une explosion dorée, des couvertures de survie qui se déployaient, leurs grands plis découpant la forme des arrivantes, qui s’asseyaient, s’affaissaient dans des bruissements. Mais les hommes d’équipage, d’un matériau ciré, les remettaient debout et les emmenaient, on entendait des thank you, des merci et des pleurs et des murmures épuisés. Puis arrivaient les hommes, ou plutôt des garçons, entre l’enfant et l’homme. Une main noire l’attrapa par la manche et le bout des doigts effleura sa paume, et il y a eu ce truc, cette secousse, bang, ce choc qui arrachait comme un petit morceau de temps. Mais elle n’a pas le temps, là, tout de suite, de penser à cette secousse, elle voit deux yeux et une demande : de l’eau.



C’est le langage international de la main en coupe vers la bouche – son cerveau paniqué lui propose en désordre trop de solutions, tout le paquebot dégouline d’eau minérale, plate, gazeuse, thé, café, soda, jus, bière, alcools, et dans sa propre cabine diverses boissons et jusqu’aux robinets de sa salle de bains, mais le temps qu’elle y aille, il vaut mieux qu’il suive les hommes d’équipage. Il est très jeune, des cheveux mouillés en boucles, un grand front un peu cabossé. Il ressemble à son fils. Elle se dit : si j’adoptais un enfant ce serait lui. Quand on adopte il paraît qu’il y a ça : la reconnaissance immédiate. Ou peut-être n’importe quel gamin lui demandant de l’eau ressemble à son fils ? Elle s’écarte de lui : là-bas il aura de l’eau, là où ils les emmènent ils auront chaud et à manger ; là-bas, elle montre : qu’il suive.



Et elle se tourne vers la mer – quelque chose approche. Une autre chaloupe mais il n’y a que deux hommes. Deux hommes debout en ciré bleu et jaune et un amas luisant et mouillé – un tas – combien de corps ? Elle chercha des yeux sa copine ou d’autres gens vivants – on la bouscula encore et elle faillit marcher sur un corps étendu sous un plaid, elle se dit c’est le mort, le premier mort. Elle l’enjamba.



On les mettait où ? C’était la dernière barque. Dans l’eau flottaient des taches rouge vif, des gilets que la mer ramenait. Elle était où, la copine, la copine médecin ? Avait-elle vu la barque des morts ? Ou bien, se cramponnait-elle aux enfants avec un truc à faire, un destin ? Cachait-elle sa tête dans des cheveux d’enfant ? Elle suivit des passagers, l’enveloppe du bateau la reprit, énorme, chaude et musicale. Pour la deuxième fois cette nuit, Rose rentrait à sa cabine.

*

Les enfants dormaient. Il était 6 h 12. Elle rangea leurs gilets de sauvetage. Elle s’assit. Il faisait chaud. Une douche. Voilà : une douche.



Il lui manque un sursaut, il lui manque de ressentir quelque chose de fiable. Il lui semble qu’elle est coupable, elle, Rose Goyenetche. Qui ne ferait pas de mal à une mouche. Son nom vient sûrement très bas sur la liste des coupables, non ? Elle touche l’intérieur de ses paumes, elle essaie de trouver cette chose qu’elle a dans les mains, sa force ; mais seule ça ne vient jamais. L’eau chaude coule à flots, le savon fait des bulles entre ses doigts, l’eau chaude du monde luxueux, la vapeur de l’eau froide faramineusement transformée en eau chaude et coulant par la bonde jusque dans la mer. Elle observe le creux sous son sternum. Ça bat. Elle est vivante. Elle voit le tas de morts dans la barque et elle voit le garçon qui a soif et elle sent la décharge de leur contact et elle voit son mari. Ça n’a aucun rapport. Le divorce et le sauvetage. Son couple, ou quoi, la migration. Il y a autant de différence entre les vivants et les morts qu’entre l’intérieur chaud du bateau et le rafiot glacé, là-bas. Elle se savonne et les images moussent. Elle voit des hommes jeunes, aux vêtements détrempés, frapper aux portes de son enfance, les portes vernies du village, et demander du travail, n’importe quoi, pour un euro de l’heure ils tailleront la haie, cueilleront les fruits, laveront les sols, torcheront les vieillards, soulageront les maux et répareront ce qui est cassé, il n’y avait pas d’euro à l’époque.



Elle coupe l’eau, sort dans la chaleur étroite de la salle de bains. La cabine fait un bocal d’air tiède, qu’il est facile d’imaginer soudain rempli d’un tourbillon d’eau salée, elle et ses deux enfants désossés tournant comme du linge dans un tambour de machine. Ils ont dû les emmener où logent les Philippins, les Péruviens, les Indonésiens qui entretiennent le bateau et servent et font les chambres. En cale. Dans la soute. On ne va évidemment pas les loger avec les passagers.



Son fils tend une main vers son téléphone. Sa grosse tête bouclée se soulève pour regarder l’écran, visage bleu pâle, puis se renfouit. Hublot. Le jour ne se lève pas. Le rond coupé en deux de la mer et du ciel est gris métal et bleu acier. M’man, dit son fils. Elle s’assoit. Elle caresse ses cheveux à la racine douce du front, il a quinze ans, il a cinq ans. Elle est ici et maintenant au point que ça lui tape dans la gorge, cet amour plus grand que l’espace. Un amour qui contient le monde. Tu vas où ? Il se rendort.



6 h 33. Encore une demi-heure avant l’ouverture du petit déjeuner, mais on peut se servir du café aux nombreuses fontaines. Elle trouve le thermos au fond du sac à dos de leurs excursions. Le rince. Prend un jean et un pull de son fils – pas le cachemire ; le laine mélangée. Et un caleçon, un tee-shirt, des chaussettes. Hésite devant la parka : il en aura besoin, son fils. Le K-Way alors. Non. La parka. De toute façon elle devient petite. Elle fourre le tout dans le sac à dos. Voilà. Maintenant tout semble urgent.

*

Les couvertures de survie font aux arrivants un sarcophage, ils sont alignés et emballés, quasi portatifs, et l’effort de l’équipage semble être de les ranger pour prendre le moins d’espace. D’autres employés sont apparus, laveurs de ponts et hommes de ménage. Elle reconnaît le serveur péruvien avec qui elle parle en espagnol au restaurant. Ils sont en train de fermer les sas, combien y a-t-il de sas par étage, peut-on disparaître dans le bateau comme une souris ? Les cheveux mouillés de la douche ça me camoufle un peu se dit-elle, elle attrape une couverture de survie : qu’est-ce qu’elle est en train de faire ?



Elle est dans la zone sous l’eau, sous le casino, il est profond comment ce bateau ? C’est le quartier des employés. Dans une grande salle très éclairée, très embuée, sont assis, couchés, des tas de gens. Elle se faufile, pardon, excusez-moi, une grosse jeune femme moulée dans un jogging ne se poussait pas, des garçons assis se tenaient les genoux, des allongés dormaient, les voiles alourdis d’un groupe de femmes semblaient monter du sol pour bercer des bébés, c’était comme inventer une politesse ou une fermeté nouvelles pour glisser son corps parmi ces corps, ces plis, ces amas mouillés, sweat-shirts, tuniques, pulls, casquettes, survêtements, blousons à capuche. Tous sentaient la mer et le gasoil, et comme une grande odeur de poisson, tirés ruisselants de la gueule du monstre. Ça sentait aussi la pizza kilométrique que le paquebot produisait comme un sillage, et qui était en train de leur être distribuée. Il pleuvait dans la salle, l’évaporation en gouttes, au plafond. Il la regardait. Elle avait du mal à le reconnaître. Comme on échange deux bébés à la naissance. Le même nez droit, la même couleur, les mêmes cheveux bouclés mais presque secs maintenant, plus courts. Il détourna les yeux. Quelques miettes de pizza au coin de la bouche. Et le front ? Elle croyait se rappeler de bosses, comme ces bébés marqués par les forceps. C’était lui. Celui à qui elle n’avait pas donné d’eau. Il attendait, ses yeux faisaient deux lames, ils attendaient tous (sauf ceux terrassés qui dormaient), ils ne parlaient pas, l’air de savoir attendre (elle se dit qu’elle, elle ne savait pas). Ils attendaient sans rien maîtriser, aucun détail, aucun de ces détails cruciaux qui déterminent un avenir (elle se dit ça, aussi).



Elle lui tendit le thermos et le sac de vêtements. Il dit quelque chose qu’elle ne comprit pas. Merci, sans doute. Avec un court signe de tête, qu’elle ne sut pas décrypter, les yeux toujours baissés, timide, froid, humble, résigné, gentil, poli, épuisé ? Il lui manquait deux ou trois dents devant, quand même pas des dents de lait ? Il tenait le thermos, et ne bougeait plus. Elle était tombée sur un empoté. Elle le lui reprit, le thermos, lui versa du café dans la tasse-couvercle, la lui mit dans la main et elle sentit une deuxième fois la légère secousse, et il la sentit aussi. Il but et il redit quelque chose en murmurant. Il faisait une drôle de tête et elle se dit soudain qu’elle aurait dû sucrer, il avait bu le truc amer par politesse. Il tenait le sac de vêtements serré contre lui, sans l’ouvrir. Elle proposa le thermos autour d’elle, je suis désolée dit-elle à la ronde, je n’ai pas mis de sucre. Sorry. La grosse femme au jogging mouillé prit le thermos et l’objet se perdit de main en main dans un murmure. Il avait toujours les yeux baissés, elle était souriante faute de mieux, elle aurait aimé qu’il la regarde. Ils étaient là comme deux imbéciles. Vers le fond de la salle un homme en blouse blanche, le médecin du bord, l’air franchement débordé, normalement il fait plutôt dans la gérontologie, leur prenait les mains à tous, une par une, les deux mains, il portait des gants de latex, elle comprit parce qu’elle a eu le cas une fois chez un petit patient : la gale. Cent personnes à la louche, deux cents mains. Elle replia les siennes par réflexe. Dans un autre coin il y avait la Française, elle avait enfilé une blouse blanche, ça lui manquait à Rose, un truc officiel. Il y avait aussi deux employés du bord avec des iPad qui prenaient les noms et qui venaient vers elle, ils l’avaient reconnue pour une passagère sans la moindre hésitation, elle lança quand même son nom, « Rose Goyenetche, psychologue », mais ils avaient du boulot, au suivant. Ce n’était pas la peau, qui la sortait du lot, puisqu’il y avait quelques visages pâles parmi les naufragés, c’était la forme globale, elle le voyait bien, l’aspect flambant neuf de tout son être. Eux, les naufragés, avaient quelque chose d’usé, comme si leur silhouette, assis, couchés, accroupis, ou même debout, leur visage, leurs mains, leurs vêtements, les signes qu’ils jetaient, les gouttes qu’ils perdaient, comme si tout d’eux se portait vers l’avant mais bloqué, empêché, raclé et retenu jusqu’à la trame.



Le suivant, c’était lui. Il s’appelait Younès, elle comprit Youssef, non, Younès. Il dit aussi un nom de famille qu’elle ne saisit pas. Les deux officiels notèrent et passèrent à la grosse jeune femme en jogging. Younès dit quelque chose qui se terminait par téléphone. Elle lui tendit le sien, mais non : il sortit de sa poche un sac en plastique, Ziploc, hermétique, chez elle elle y met les carottes râpées, dans le sac un téléphone. Un vieux Samsung à l’écran fendillé, qui ne voulait pas s’allumer, ou plutôt si, il s’allumait – il lui montrait, ce n’était pas la batterie – mais rien ne se passait. On voyait des gouttelettes sous l’écran. Elle n’est pas réparatrice de téléphones. Elle lui tend le sien à nouveau, ils se penchent tous deux sur l’écran, d’autres têtes se penchent, la jeune grosse femme en jogging et d’autres, il fonctionne, bien sûr, le sien, 7 h 19 ; mais il n’y a pas de réseau. On est trop loin des côtes. Il y a bien le wifi à bord mais elle n’a pas pris l’option, trop chère, elle va au local internet. Bon, elle ne va pas leur expliquer ça. Il dit, en français, qu’il a besoin d’un téléphone. Il ne la regarde pas dans les yeux, pour lui demander ça, il regarde dans le vide. La jeune grosse femme en jogging les interrompt avec véhémence, dans une langue qu’elle n’identifie pas mais où roule un anglais mouillé. « Elle est Nigeria », dit-il d’un ton quelque peu dédaigneux.



Mais à la case Nigeria la boîte à stéréotypes de Rose est vide. Elle le trouve gonflé, dans l’état où il est, soixante kilos tout mouillé, de désigner plus bas que lui sur l’échelle détrempée du naufrage. Et de lui réclamer un téléphone. Elle se lève parce qu’elle a une idée. Elle lui parle sur le même ton affectueux et autoritaire qu’à son fils. Qu’il ne bouge pas, qu’il attende (comme s’il allait bouger de là). Elle le tutoie parce qu’il a quel âge ? – Seize ans. Elle enjambe les corps, elle se dit que ceux-là au moins sont tous vivants. Et quelqu’un l’arrête – ah, son thermos ! On le lui rend. Il est vide, et elle en ressent un contentement très simple.

Pour la troisième fois cette nuit-là Rose retourne à sa cabine. 7 h 31. Se lave les mains. Ils dorment encore. Toute la cabine qu’elle redécouvre sans cesse lui paraît sans cesse d’un confort inouï. Elle se penche sur son fils. Enfoui dans couette et oreillers, pyjama chaud qu’elle exige qu’il porte, cheveux dorés, vaporeux, impeccables. Au-dessus, nuage d’édredons blancs, sa sœur, Emma. Le téléphone de son fils est à demi enfoncé sous l’oreiller. Elle le prend.



Cinq notifications en attente. Qu’est-ce qui serait le moins indélicat ? Les noter pour les lui dire plus tard ? Se les renvoyer à elle-même pour les lui donner à lire ? ou rien ? Elle n’a jamais lu aucun message qui ne lui soit pas destiné. Elle y met toute la force de son honneur. Ni de son mari, ni de son fils, ni de personne. Bien qu’elle connaisse leurs codes à tous, parce qu’ils perdent tout tout le temps, et qu’elle organise tout à la maison, les forfaits, les téléphones, les machines à laver, les courses, les vacances, le déménagement : tout.

*

Elle donne le téléphone de son fils à Younès. Elle lui donne aussi le chargeur, car elle a l’esprit pratique. Le contact de leurs mains produit le petit claquement électrique qu’elle attendait. Elle lui sourit, il prend un air sérieux, pas exactement sérieux, plutôt concentré, et même curieux : elle se dit qu’il va lui parler de ça, de la force du fluide entre eux, elle est prête à s’en expliquer, c’est parfois gênant, cela lui arrive avec d’autres gens. Mais quoi, elle vient de lui donner un téléphone. Il se met à l’ausculter. La grosse jeune Nigériane a mis le pull en laine mélangée de son fils. C’est contrariant. Mais si cette fille en a besoin, après tout. Elle est toute boudinée dedans. Deux seins comme des pastèques. Pas le pull adapté. Younès a ouvert le téléphone. Sa carte SIM ne s’adapte pas. Sur sa lèvre supérieure luit un peu de sauce tomate qu’elle a envie d’essuyer, elle se retient, ça énerve son fils quand elle fait ça.



Un mouvement avait lieu dans le fond de la salle, une rumeur, quelques-uns s’étaient levés, d’autres dormaient toujours – on leur donnait des informations, ou des ordres, elle ne comprenait pas mais ceux dont les yeux étaient ouverts fixaient le même point. Et cette vision, ceux-ci debout tendus, ceux-là effondrés au sol, s’imprima sur sa rétine avec la puissance d’un tableau. Plusieurs officiels les pressaient de bouger. Younès la regarda : elle lui fit signe de garder le téléphone, elle confirma, oui. Il se faufila. Il était grand, beaucoup plus grand que son fils, mais elle perdit sa silhouette dans la mêlée.



Un silence s’était fait. Un homme avait pris la parole. En anglais. C’était le capitaine. La veille il avait posé avec sa fille. Il était jeune mais buriné, blond mais solide, barbe branchée mais loup de mer. Il avait honoré le Club Moussaillons de sa visite, et clic, le photographe du bord avait immortalisé l’instant. Mais l’homme qui parlait dans son uniforme blanc n’était plus là pour la galerie, il parlait secours, soins médicaux, vedette des gardes-côtes italiens. Un brouhaha, une tempête d’exclamations accueillit ces paroles. « En Italie » répétait le capitaine. Les voix s’apaisaient, certaines exclamations étaient de joie, certains aussi pleuraient. Elle se demanda si les morts avaient été mis à la morgue du bateau. Qui était le mort de qui. Si Younès avait perdu quelqu’un. Si on faisait suivre les morts, et jusqu’où. Les femmes et les enfants d’abord, women and children first. Elle se sentait appelée. La grande phrase. La phrase fatale. Elle se leva, des points noirs de vertige dansèrent devant ses yeux. Elle songea aux billes scintillantes, éloignées, s’éloignant, des gouttes de mercure explosées d’un thermomètre, et que des hasards séparaient ou réunissaient. Elle avait entendu parler de cet Anglais qui avait tenté de cacher dans sa voiture une petite Afghane pour qu’elle rejoigne sa famille. Un article racontait que sa femme l’avait quitté depuis qu’il vivait dans le camp à Calais. Mais le camp avait été évacué, est-ce que sa femme l’avait repris ? ou s’obstinait-il à se cacher avec les autres dans les dunes et les bosquets ? Elle se demanda fugitivement s’il buvait, comme son mari à elle. Quel genre de mari c’était. Et le capitaine. Quel genre de mari. Quelle vie on a quand on est capitaine, au grand cœur, au long cours. Si on est le même en mer et à la maison.



Tout le monde s’était levé, les femmes, les enfants et les hommes, les conquérants et les échoués, et c’est dans ce mouvement que Rose vit le tableau, Le Radeau de la Méduse, cette pente de la marée humaine, ils fixaient tous un point là-bas – le capitaine, l’espoir, et derrière lui, un couloir, l’Europe.



Mais la salle cliqueta de toutes parts, piailla, siffla, chanta, sonna et vibrionna, comme si toutes les gouttes tombaient d’un coup du plafond. Tout le monde se penchait. Des rectangles de lumière bleue apparaissaient sous les visages. Le réseau. On approchait d’une côte. Tout le radeau de la Méduse consultait son téléphone. Pour Rose il n’y avait qu’un texto, de son mari : « tu me manques ». 8 h 38. Elle appela son fils, et qu’est-ce qu’elle entend, au fond de la salle ? « C’EST TA REUM QUI T’APPELLE, GROS, C’EST TA REUM QUI T’APPELLE ».



La sonnerie idiote que son fils avait programmée. Évidemment. Elle coupa, confuse. Et elle localisa Younès. Par-dessus les têtes, son très jeune visage éclairé par le téléphone, son front vaste, elle le voyait : il enfonça le téléphone dans sa poche et il regarda le capitaine. Il allait à l’aventure. Il avait réussi le plus dur du voyage. Il partait, à l’avenir. Le capitaine criait un ordre. Et si le capitaine avait, lui aussi, senti vibrer dans sa poche un appel, il n’en montrait rien. Il continuait ici et maintenant à diriger le bateau et le monde.

*

Son fils avait renversé matelas et couette et retourné tous ses vêtements. « Il va réapparaître. » La phrase qu’elle disait pour les doudous perdus et les clefs et les lunettes et la carte de transports et le portefeuille et le téléphone. La phrase apaisante, maternelle, conjugale. Conjurante. Et toujours (presque toujours) ça réapparaissait. Il lui prit son téléphone des mains pour appeler le sien. Il avait voulu s’appeler avec celui de sa sœur, le petit Nokia, mais il était déchargé. Rien ne sonnait dans la cabine, ni dans la salle de bains ; pourtant Gabriel se souvenait bien que son téléphone n’était pas sur silencieux. Elle soulevait quelques oreillers pour la forme. Il lui fallait un café. Emma geignait qu’elle avait faim.

Il y avait trop de monde à la cafétéria, et toujours pas de téléphone. « Je l’avais cette nuit ! » se lamentait son fils. Ils tentèrent le restaurant. Ils trouvèrent une table, chance, près de la baie vitrée et pendant qu’elle buvait un expresso en grignotant des amandes et des fruits (ses propres amandes bio de récolte équitable, qu’elle transportait par kilos, son mari l’appelait plaisamment mon écureuil), Emma empilait des croissants et des pancakes et des gaufres et des donuts et du Nutella et du sirop d’érable. Elle leur coupait des bananes et leur pelait des pommes qu’ils ne mangeaient pas, alors elle les mangeait. Son fils s’énervait sur le téléphone en tentant vainement de se connecter : sans wifi évidemment pas moyen. Elle le gronda parce que l’écran était maintenant gluant de Nutella.



Elle songea qu’elle était plus heureuse qu’elle ne l’avait été depuis des mois. Elle était même parfaitement heureuse. Ses enfants étaient magnifiques. La mer était d’un bleu royal. Le ciel aussi. Et on ne voyait rien d’autre. Une planète d’eau tournoyant dans le ciel.



Gabriel retourna à la cabine fouiller encore. Elle ne put s’empêcher d’ironiser sur sa dépendance, il rétorqua furieux qu’il avait pris des notes. Des notes pour quoi ? Des notes, laisse. Elle se mit à déambuler dans le bateau avec Emma. Elles prenaient leur temps avant l’ouverture du Club Moussaillons. Les passagers, très vieux, se distribuaient lentement dans l’espace comme des homards arthritiques ; en peignoir vers les saunas, en maillot vers les piscines, en tenue de sport vers la salle de sport, en tenue de ville, de soirée, de plage ou de n’importe quoi pour ceux qui descendraient déjà au casino. Dans la galerie marchande elle s’arrêta devant la vitrine du photographe : sa fille et le capitaine y étaient. 10 euros. La petite serra le tirage contre son cœur et elle dut le lui prendre : au club pour enfants elle l’abîmerait. Je ne veux pas aller au club, dit Emma. Tu n’as pas le choix, dit Rose, je suis en vacances. Le capitaine était aussi beau en photo qu’en vrai. Elle déposa Emma sanglotante au Club Moussaillons, et continua jusqu’au centre administratif du bateau. Elle commanda une excursion pour le Parthénon, obligé, et un abonnement internet pour les jours qui restaient. Elle devait bien ça à son fils. Puis elle appela son mari. Ensuite, enfin, elle se reposerait.



Il avait une voix normale, tendue mais normale. 10 heures. Il était sobre. Il partait pour une énième visite de la rue d’Aboukir. Et déjà à ressasser sur son patron et toute son équipe de bras cassés. « Tu vas faire un burn-out », lui dit-elle. Et il avait reçu une facture délirante, pour les travaux de leur maison de Clèves. Ça faisait beaucoup à gérer, ce chantier, leur déménagement à venir, et le nombre d’appartements invendables que lui refile son patron sous prétexte qu’il est le meilleur agent. « Tu fais un burn-out », lui répéta-t-elle. Mais il n’entendait pas. Il n’entendait pas depuis des mois, des années. Si elle lui disait « je te quitte », est-ce qu’il entendrait ?



Elle se cala dans une chaise longue le long de la baie vitrée. Dans son dos clapotait la piscine. La facture, c’était la salle de bains, la pose des petits carreaux qu’elle avait choisis, de très petits carreaux – elle écarta un peu le téléphone de son oreille. Des passagers en peignoir blanc regardaient, comme elle, la mer. Une atmosphère de cure. « Gabriel ne trouve plus son portable » dit-elle pour changer de sujet. Son mari eut un hoquet : on n’allait pas encore lui en racheter un. « Mais sans portable, tu sais comment ils sont. Sans portable, ils préfèrent être morts. Ils préfèrent être sans zizi. » « Et aux objets perdus du bateau ? » suggéra son mari.



Elle se leva pour se servir un café. Son mari parlait dans ses écouteurs. Elle se demanda comment il ferait, si elle le quittait. Elle ne le laisserait pas lui parler comme ça, amicalement en quelque sorte. S’épanchant pour chercher courage et solution. Écouter, écouter… Non, elle ne lui prêterait plus l’oreille. Le café était de l’eau amère. Les expressos n’étaient pas compris dans la formule « tout compris ». Comment se donne-t-on rendez-vous en mer ? À un point fixe, au croisement de telles longitude et latitude ? ou bien les deux navires se dirigeaient-ils l’un vers l’autre ? lequel était le plus rapide ? Son mari lui parlait maintenant depuis la rue d’Aboukir, il arrivait devant le no 44 ; et elle ne distinguait pas de rivage, seulement le bleu coupé par une ligne, bleu clair en haut bleu foncé en bas, le même camaïeu qu’avait dû contempler Ulysse.



Elle décida d’aller au bar de la poupe, contempler le sillage et s’offrir un expresso. Voilà : dans l’immédiat, elle se proposait ce but. Le bar s’appelait le Miramar et l’inspiration était néogrecque. Avec des frises carrées. Le 44 de la rue d’Aboukir était invendable parce qu’un meurtre très médiatisé y avait eu lieu. La porte et les fenêtres étaient passées à la télé derrière lesquelles la jeune Veronika L. avait été séquestrée, violée, et assassinée. Une locataire suppliciée et un appartement pestiféré. Personne ne voulait du dossier, non seulement dans l’agence, mais dans toute la compagnie et peut-être dans la ville. Une mare de sang. Les propriétaires, un couple de vieux banals, avaient tout fait refaire, à leurs frais bien entendu, n’attendez aucune aide pour ce genre de choses, son mari leur avait trouvé l’entreprise spécialisée, les types débarquent en cosmonautes, arrachent le non-nettoyable, nettoient le non-arrachable, l’appartement ressemble ensuite à la friche détrempée d’un incendie. Ground Zero. C’était leur seul bien. La locataire leur payait leurs vieux jours. Et on la leur dépèce. Son mari leur a même trouvé un psychologue, un collègue à elle. Son mari, oh elle le connaissait, avait voulu sauver ces petits vieux. Ce matin il avait rendez-vous avec un ingénieur de Total Nigeria, le genre de type pressé qui a du pognon et pas de temps à perdre pour les faits divers. Le pied-à-terre idéal pour célibataire expatrié. En plein quartier Montorgueil, sous les toits.



Le sillage était magnifique. D’une parfaite régularité, gonflé comme deux lèvres. Rose attendait devant les baies vitrées, appuyée contre la mer, guettant de temps en temps le serveur, le voici, son expresso sur un plateau. Elle souhaita bon courage à son mari, à qui l’ingénieur du Nigeria faisait signe du bout de la rue ; et songea aux naufragés, plusieurs étages sous elle, qui attendaient. Elle but son très bon expresso italien. Sur sa carte mentale les deux bateaux, le paquebot et la vedette, faisaient des points clignotants qui convergeaient. La Méditerranée était une sorte d’otarie avec un long museau pointé sur Gibraltar, les Baléares en guise d’yeux, la Corse et la Sardaigne pour oreilles, la Sicile en nageoire. Au-dessus, planait Veronika L. En dessous, les noyés.



Tout à coup elle vit entrer son fils. Il semblait téléphoner, tête penchée. Oui, il téléphonait, l’animal, avec le petit Nokia de sa sœur, alors que la petite a un forfait limité, ça va coûter une fortune. Il coupa en la voyant. « Je fais tout le bateau en m’appelant, expliqua-t-il. Je finirai bien par m’entendre. Il sonne, mon téléphone, il n’est pas coupé. »



Il était rouge, essoufflé. « Ça sonne comment, quand ta sœur t’appelle ? » Il eut l’air soulagé qu’elle prenne à cœur son problème. « C’EST TA GROSSE SISTA QUI T’APPELLE », il imita la voix nasillarde que faisait la sonnerie. Elle se demanda comment Younès gérait un téléphone répétant : « C’EST TA GROSSE SISTA QUI T’APPELLE ». Elle espérait qu’il l’avait mis sur silencieux.



« Emma n’est pas grosse », dit-elle. « C’est une expression », dit son fils. Elle lui demanda s’il voulait boire quelque chose : un Coca. Il était fébrile, il parlait de ses notes, ce truc qu’il écrivait ce serait terrible s’il l’avait perdu… Elle lui dit qu’elle avait pris l’option wifi, qu’on retrouverait toutes ses données, que normalement rien ne se perd. Qu’on ne dirait rien à papa mais qu’à la prochaine escale, elle se renseignerait pour lui acheter un nouvel iPhone ; aussi bien en Grèce ils ne sont pas chers et en bateau on a droit à la détaxe.



Elle vit dans la baie vitrée la vedette des gardes-côtes italiens. Blanche et rouge. Son fils lui avait emprunté son téléphone et cherchait à connecter le wifi, il entrait frénétiquement des codes. Il se leva d’un coup, renversa son Coca. « Il est là » dit-il. Il pointait le doigt vers la salle, vers le bateau. Elle épongeait avec des serviettes, un serveur accourait, remplaçait le Coca, son fils lui montrait, sur l’écran, où était son téléphone – là, ici, sur le bateau. Un point bleu pulsait dans des croisillons de lignes, tout proche du point rouge symbolisant leur position. Son fils zoomait et dézoomait : l’application ramait un peu – le point semblait à quelques mètres d’eux mais zigzaguait par à-coups ; il était, songea Rose, sous eux, son fils filait tout droit, tenant l’écran à plat devant lui comme une boussole : attends-moi, disait-elle. Attends-moi. Hé, c’est mon portable !

*

La vedette avait accosté. Une masse considérable de passagers assistaient à la manœuvre, pare-battages et lancer de bouts. Mais on ne pouvait plus accéder au pont inférieur : les migrants y étaient rassemblés et tous les sas étaient fermés. Rose, dans toutes ces têtes vues du ciel, cherchait Younès. Les enfants et plusieurs femmes formaient un petit groupe séparé. Il n’était plus un enfant et pas encore un homme. Où était-il ? On était trop haut. Les passagers parlaient tous en même temps dans toutes leurs langues. Ils filmaient avec leurs portables, tendant le bras vers la vedette puis se repliant en une chorégraphie de flamants roses, prenant des selfies, allongeant et rétractant leur amplitude. On fumait, on tweetait, on buvait des cafés. Cent cinquante migrants d’Afrique de l’Ouest plus une dizaine de Soudanais, quelques Érythréens et, personne ne savait pourquoi, deux Vietnamiens. Le soleil chauffait. Bientôt midi. Pas de vent. Il faisait extraordinairement beau, le ciel était dégagé : la Méditerranée à Noël.



Les avis étaient partagés. L’énorme bulle des commentaires gonflait comme une vapeur, montait dans les cheveux et se diluait dans le ciel bleu. Toute la misère du monde, non, mais une partie. Ils ont le choix, regardez ils sont tous noirs c’est pas la guerre, c’est pas la Syrie. Qu’est-ce que vous en savez, vous avez entendu parler de ce qui se passe en Érythrée. Et les frontières ouvertes ou fermées. Et en elle aussi Rose sentait des clapets, clic clac comme un flipper. Et elle visualisait, à nouveau, son village natal, Dieu sait pourquoi lui venaient des vues, presque des cartes postales, la place aménagée, les ronds-points européens, l’auberge devant le fronton et le cimetière à stèles rondes et l’église du XIXe et la médiathèque et les deux écoles maternelle et primaire et le parking entre les deux, et toute la centaine d’étrangers au milieu dans des tentes. Ou bien. Ou bien chaque habitant du village en prenait un. Là-bas, dans le creux du Sud-Ouest, loin de tout, dans les grandes maisons et les résidences secondaires vides. Il y a une logique absolue à mieux partager la planète, mais à Clèves ? Là où précisément elle déménageait pour trouver le repos ? Elle cherchait du regard la Française honorable mais ne la voyait pas.



Son fils avait le cou tordu et les doigts crochetés sur l’écran de son téléphone, son téléphone à elle. Elle lui caressa le dos. Qu’il se détende, qu’il regarde. La mer. Et les migrants. La foule. Le ciel bleu. Le monde. Qu’il lui dise ce qu’il en pense. Qu’il en pense quelque chose. Qu’il trouve, qu’il lui dise quoi faire et quoi penser.



Mais elle se rendit compte qu’il composait, une fois de plus, le numéro de son fichu objet perdu, en appuyant sur le contact « Gabriel », et elle eut peur que ça sonne en bas, sur le pont des évacués, que retentisse le fâcheux « c’est ta reum qui t’appelle, gros ». Mais on n’entendait que le tambour des bateaux accolés, la vedette qui semblait minuscule frottant l’énorme mur du paquebot, et la mer se cassant entre les deux, aspirant, crachant, effrayants phénomènes de succion géante. Personne ne voulait tomber là-dedans. Elle retenait son fils par la manche tout en guettant Younès, rien ne sonnait, aucune phrase ne montait sauf des ordres et des clameurs, et le silence, le silence de l’attente.



Ils montaient dans la vedette. Aidés par l’équipage et tous porteurs de gilets. C’était bien organisé. Mais on n’y voyait plus grand-chose. Sur la piste de rollers, tout en haut, il y avait une petite terrasse en plein soleil, avec des, comment on appelle ça, des lunettes ou des télescopes.



Elle n’était pas seule à avoir eu l’idée. Elle attendit son tour derrière une file de passagers. Et quand elle colla les yeux dans les – binoculaires ? – son fils soudain lui dit : « C’est dégueu, de faire ça. C’est voyeuriste. » Elle pointait les jumelles vers toutes ces têtes qui laborieusement passaient une par une d’un bateau à l’autre, du gros bateau au petit bateau, par le goulet d’une passerelle sécurisée. Elle ne voyait pas Younès. Et elle cherchait à quoi ça la faisait penser. Il y avait une friction, un engorgement, une tête voulait passer avant l’autre. Puis ça se fluidifiait. Ces vues au microscope de globules rouges cheminant dans les veines, se comprimant, s’accolant, se séparant, luttant au sein de forces vitales. Elle eut un flash du mort enjambé dans la nuit. Et de la barque avec les deux marins debout. Elle leva la tête et le ciel explosa dans ses rétines, ses pupilles se contractèrent. Que son fils regarde, qu’il voie, qu’il lui dise. Tous deux passés au ras des guerres et des désastres, deux patachons sur la planète. L’avenir de son fils serait plus sombre que le sien, elle en était sûre. Mais toujours moins sombre que celui de Younès. Selon toutes probabilités et statistiques. Le problème avec les migrants, c’est combien ils sont angoissants.



La vedette se décrochait. Les croisiéristes criaient au revoir et bon voyage, plusieurs migrants répondaient de la main. C’était plutôt joyeux. La vedette accéléra d’un coup pendant que le paquebot remettait les gaz, si ça se dit pour un bateau, en tout cas la vibration se fit plus forte, on repartait. « C’est eux ! » cria son fils. Sur la géolocalisation : le point bleu s’écartait du point rouge. Le petit point bleu pulsatif, symbolisant son téléphone, sortait du paquebot. Et s’éloignait, en mer, dans le quadrillage vide.



« Mon téléphone ! répéta son fils. C’est eux ! Eux, les mecs, sur l’autre bateau ! Ils m’ont volé mon téléphone ! » Elle tourna son visage vers le soleil. Merveille que ce vent tiède et léger sur cette planète diversement couverte d’eau. Il faisait 20o le matin en plein hiver. Jusqu’à la douceur qui était une angoisse de plus, climatique.



Elle remit un euro dans les binoculaires, suivit un instant la vedette puis opéra une grande rotation sur la mer : il y avait, pas très loin, un autre petit bateau qui semblait observer toute la scène. Un œil était peint sur la coque, comme on peut en voir en Turquie, ou en Égypte, ou va savoir en Libye, avec une inscription en arabe. L’œil la regardait. C’était idiot.



« Ils partent avec mon téléphone » insistait son fils incrédule. Il demandait qu’elle nie, qu’elle le rassure, comme les enfants qui veulent qu’on leur dise : le loup est gentil, et en plus il n’existe pas. Elle regarda son fils avec les binoculaires. Il était énorme et complètement flou : une masse dédoublée, rose et jaune, vibrante. Il voulait une autre version, un conte ou la vérité. Il avait quinze ans.

Mais il fallait aller chercher Emma au club, c’était bientôt l’heure du déjeuner. Maintenant il cherchait comment, comment ils avaient fait, par quel moyen ils étaient entrés dans la cabine, à quel moment, invisibles, sournois, labiles, ils avaient fouillé ses affaires, hanté ses abords, magnétisé ses possessions, ils avaient même volé son chargeur, il ne le trouvait plus non plus.



Au moins savait-elle désormais que Younès était bien monté à bord de la vedette.

*

Au déjeuner, tardif, ils choisirent la formule Escapade, pour elle un filet de sole avec mesclun de salades, pour Emma des lasagnes, pour Gabriel une escalope milanaise qu’il ne touchait pas. C’était d’un pénible, de le voir se torturer pour ce téléphone. Elle n’aimait pas trop non plus qu’il traite les migrants de voleurs, hein, d’ailleurs il faut dire réfugiés, ou exilés, oh pitié disait son fils. Quoi pitié, tu les as vus dans leur misère, toi ? Pourquoi pas dire émigrés comme de mon temps, et les laisser atterrir deux secondes ? Rose s’énervait, son fils s’énervait aussi, tu me fais rire avec ton gauchisme de bourge – Quoi ? En tout cas il avait réussi à récupérer ses fameuses notes par le cloud, et tous ses contacts. Mais c’est des notes pour quoi demandait sa mère en essayant de se calmer. On est en croisière, allez, on est en vacances.



On avait pris du retard pour l’arrivée à Katakolon, un officiel passait de table en table pour rassurer les passagers, l’excursion à Olympie aurait bien lieu, à peine raccourcie, ceux qui préféraient pourraient se faire rembourser. Elle aurait bien aimé que les enfants voient Olympie pour leur programme scolaire, mais elle s’était levée si tôt, quelle fatigue, et puis demain quand même on irait au Parthénon. C’était des notes pour un devoir à rendre ? Un couple de Français protestait : ce soir c’est Noël, à quelle heure on rentrerait ? Elle avait oublié. Emma n’avait pas oublié.



Emma avait réclamé au serveur une feuille de papier et écrivait une énième lettre au père Noël : des rollers mauves (ceux qu’on louait sur la piste de rollers étaient des rollers de garçon), des Playmobil croisière avec le bateau, et aussi des Playmobil pirates, un métier à tisser des bracelets brésiliens… il fallait tout lui épeler, elle était en CE1. Tu ferais mieux de les dessiner, dit Rose. Gabriel appela le serveur pour avoir la carte des desserts – mais tu n’as pas mangé ton escalope. Emma demandait comment ça s’écrivait, My Sims Get Famous. Dessine-le ! cria Rose. Mais c’est un jeu DS, gémit Emma. Et ben dessine un carré, dit Gabriel, et il s’empara du crayon pour dessiner un grand carré sur la lettre au père Noël et Emma se mit à pleurer et Rose explosa puis s’excusa auprès du serveur souriant qui lui dit, en espagnol, qu’il avait la même petite fille à la maison, la même adorable petite fille exactement, et tout en plantant deux cigarettes russes dans la glace d’Emma reniflante il montra sur son téléphone la photo d’une petite Inca, deux nattes noires et un nez aquilin. Elle ne ressemblait pas du tout à Emma. Rose admira. L’indifférence malpolie de Gabriel l’embarrassait, mais la fatigue lui tournait la tête, elle se leva, elle était debout depuis 4 heures du matin, elle exigea de Gabriel qu’il emmène sa sœur au club, et monta, ou descendit elle ne savait plus, à sa cabine Prestige.

*

La cabine avait été faite. C’était un délice de se glisser nue en pleine après-midi dans un grand lit aux draps propres et tirés. Elle jeta un coup d’œil par le hublot. Aucun vis-à-vis évidemment. C’est un réflexe parisien. Et même si un bateau croisait, qui repérerait sa silhouette minuscule parmi les centaines d’ouvertures ? Un immeuble flottant, avait dit son mari en feuilletant la brochure. Mais c’était plus qu’un immeuble. C’était une ville rêvée, l’utopie à la portée des déambulateurs. À mille euros la semaine, certains seniors préfèrent les croisières aux maisons de retraite. Il y a un médecin à bord. Et un prêtre. Elle les imaginait, vieux et voguant loin des rivages tumultueux, mourant en mer dans le coton des paquebots comme des papillons piqués, sur un océan acide, au long des côtes submergées d’où migraient les réfugiés climatiques. Après leur croisière, le bateau appareillait pour un tour du monde, le même bateau ; ça faisait rêver Gabriel et Emma. Quatre mois par Marseille, Dubaï, les Maldives, l’Australie et Tahiti et Hawaii et Panama et les Antilles, et zou. Il y aurait quelques enfants à bord, avec des précepteurs. Rose avait dû leur expliquer le mot.



Les jambes repliées, les coudes près du corps, elle était blottie, une bulle sous le drap. Un mécanisme puissant portait tout le bateau, qui rattrapait son retard, elle imaginait les hélices… une maison de repos à hélices… Elle avait déjà vécu toute une journée et toute une vie. Elle voyait s’approcher lentement une barque. Un homme barrait debout à l’arrière, sur l’horizon pointait un volcan. La barque venait vers elle, pour elle – elle se réveilla en sursaut. Quelle heure ? Elle tendit la main vers son téléphone et se souvint qu’elle l’avait prêté à son fils. La cabine semblait pleine à ras bord d’un fluide étrange. Elle sentait encore dans ses jambes, dans ses hanches, l’écartement, quand elle avait enjambé le corps. Elle avait, ce matin, enjambé un mort. Pour ne pas lui marcher dessus. L’idée même qu’elle aurait pu lui marcher dessus. Le contact, l’idée du contact. Elle eut à nouveau l’impulsion, vers le téléphone. Elle aurait pu appeler son mari. Reprendre pied dans le monde. La terre ferme. Ou Solange, bavarder avec sa meilleure amie. Ce qui s’était passé cette nuit ne faisait pas partie de sa vie. Il fallait reprendre, renouer le fil. Du nerf. C’était peut-être l’effet bizarre des vacances, aussi. Depuis le temps qu’elle n’était pas partie en vacances. L’effet du départ. Dès que le paquebot avait appareillé, elle n’avait plus pensé au travail. Plus du tout. Très efficace, l’effet croisière. En découdre avec la mer. Affronter les éléments. Elle se tourna pour voir par le hublot. Ils étaient à quai. Le quai était vide. Le soleil avait baissé.



Gabriel n’aurait pas eu l’idée de descendre seul, n’est-ce pas ? Il lui fallait sa carte de bord pour aller à terre et elle était là, sur la table, avec celle d’Emma. Elle s’habilla. On était où ? Il restait 1 % de batterie sur le téléphone de la petite, où était le chargeur ? C’était sûrement la Grèce. Katakolon à tous les coups.



Le père Noël était au club. Emma, maquillée en chat, avait reçu des cadeaux, elle les lui montra un par un : la casquette aux armoiries de la compagnie, le paquebot porte-clefs aux armoiries de la compagnie, le truc en plastique pour faire des bulles aux armoiries de la compagnie, et une sorte de lanceur de balles, armorié idem. Sous la barbe du père Noël il y avait un des animateurs, Hamid, la veille il l’avait vaguement draguée, elle lui emprunta son téléphone.



Gabriel était à la salle de sport. Qu’il ne bouge pas, elle arrive. Papa, lui dit-il, t’a appelée au moins vingt fois. Emma-chat avait une grande griffure rouge en travers du front. Le père Noël expliqua à Rose qu’on avait projeté Bambi en version italienne puisque les enfants italiens sont majoritaires au club, n’est-ce pas, les autres parlent anglais ou allemand et il y a des sous-titres anglais pour ceux qui savent lire, bref, Emma la seule Française s’est mise à pleurer sans qu’on parvienne à déterminer si c’était la mort de la mère de Bambi ou le fait qu’elle n’y comprenne rien, toujours est-il (à ce point du récit Rose sentit la petite main gluante de sa fille se tortiller dans la sienne pour dire non, non, ce n’est pas ça du tout) qu’un enfant italien, deux enfants à vrai dire, un frère et une sœur, avaient un petit peu griffé Emma qui les empêchait, n’est-ce pas, d’entendre le film à force de pleurer. Ils m’ont traitée de sale Française, émit Emma. La barrière entre les langues n’était donc pas infranchissable. La petite main ne cessait de vouloir propager sa propre version des faits dans la sienne, un courant de fille à mère, exigeant, urgent, quelle fatigue. Elle lui acheta une glace. Ce n’était pas très compliqué.



Le paquebot était calme. Elle aimait les escales : le bateau se vidait. Elle n’avait pas mis les pieds à Barcelone. Pas davantage à Rome : qu’y faire en dix heures dont quatre de bus ? Contemplé d’en haut les remparts de La Valette. Mais Athènes, quand même, obligé : on ferait le Parthénon. Demain. La seule idée l’épuisait. Emma, elle, paraissait en forme, son régime de glaces et d’air marin lui faisait du bien. Elle courait dans les couloirs : pas un vieillard en vue. Cours, Emma, cours ! Le vide produisait son effet euphorisant. Le son de ses petits pieds sur la moquette s’éteignait, Emma disparaissait à l’angle ; le couloir semblait désert ; bouh ! elle surgissait. Et se retrouver à chaque fois les faisait bondir de bonheur. Sa fille dans ses bras riait de joie extrême, de joie folle, aussi profonde que sa tristesse vingt minutes avant. Vivants, ils étaient tous vivants. Elle allait retrouver son fils. Elle allait appeler son mari. Elle se poserait encore la question de le quitter, peut-être, mais vivant.



Gabriel courait sur un tapis roulant face à la Grèce. Il était beau comme un jeune dieu. Sans s’arrêter il lui rendit son téléphone, la batterie était presque à plat. Elle vit qu’il avait effacé l’historique. Elle eut un petit choc en songeant à tout ce qu’elle paierait hors forfait. Elle appela son mari, on est à Katakolon, en Grèce… Elle l’écouta raconter – dis-moi vite je n’ai presque plus de batterie – elle entendait le son familier de la bouteille et du verre – il n’était que 17 heures – que l’ingénieur de chez Total s’était pointé avec sa fiancée du Nigeria, il n’était pas du tout célibataire, une créature extraordinaire, genre princesse, une beauté, filiforme, les ongles rouges, les lèvres rouges, une robe, ces robes qui se croisent, oui, portefeuille, elle regardait tout avec dédain, j’ai cru qu’elle ficherait tout par terre, et puis finalement cash, pas d’emprunt ni rien, je me demande si ce n’est pas elle qui paie, rendez-vous lundi chez le notaire, ils n’ont jamais entendu parler de Veronika L. ou bien ils s’en fichent. Mais moi, ajouta son mari, moi ça me colle quand même le bourdon.



Elle le visualisait, dans son bureau sans fenêtre, porte fermée le temps de boire et d’appeler sa femme, de lui dire écoute cette croisière c’est bien mais rentre vite. Ensuite il rangerait la bouteille et rouvrirait la porte sur son patron caractériel et ses agents incompétents, et puis il filerait à la gare Montparnasse prendre le train pour Clèves, superviser les travaux de leur maison là-bas…



Emma aussi voulait courir sur le tapis, en chaussettes, pas trop vite Emma s’il te plaît pas trop viiiite, Gabriel en bon frère l’entourait de ses bras et riait. La Grèce ondulait dans la baie vitrée. La salle de sport, vide, au dernier étage, dominait le monde. Tous les sportifs du bord devaient faire Olympie. La télé diffusait les nouvelles en continu sans le son, le son très fort dans la sono c’était Rihanna, des bouts de tôle tordue jonchaient la terre orange avec des bouts de corps et dessous des phrases avec des chiffres et décidément le mot Nigeria.



Elle les persuada de descendre à terre, de prendre un peu l’air de la Grèce avant les agapes de Noël. Et puis un nouvel iPhone pour son fils. Ça le décida. Ils bipèrent leurs cartes dans le sas de sortie du navire. Tout de suite l’immobilité du sol les saisit. Leur corps tangua, c’était le mal de terre. À leur vue une dizaine de musiciens en fustanelle et chaussures à pompons se mirent furieusement à jouer du sirtaki, et deux danseuses frénétiques s’agitèrent dans le froid. Il fallait marcher longtemps dans l’ombre du paquebot, le vent creusait un couloir glacial le long de la digue spécialement construite. À la sortie de ce bloc d’ombre le soleil se couchait. Un nouveau groupe folklorique distribuait de l’ouzo devant le duty-free, merci. Les enfants prirent un énième jus de fruits. Emma s’amusait de se sentir bouger sans bouger, la mer encore dans les jambes alors que tout était d’aplomb, une histoire d’équilibre, d’oreille interne, le fond de l’oreille en bulle de charpentier.



Gabriel était devant les iPhone je ne sais combien. Elle avait donné à Younès un iPhone 5. La différence de prix était olympique. Est-ce qu’un Samsung ne suffirait pas pour un ado. Mais quoi, c’était Noël. Et puis hors taxe, Europe ou pas chacun y avait droit. Et son mari, elle hésita, le whisky était donné. Elle prit un flacon de Chance pour sa mère et une Barbie de plus pour Emma. Du single malt comme il aimait. « Est-ce que je prends du whisky pour papa ? » Gabriel piaffait pour qu’on passe en caisse. Elle avait soudain énormément besoin d’aide. L’archange blond ne répondait rien. Boire ou ne pas boire. De petites maisons blanches s’alignaient le long du quai vers une plage grise. Il y avait un café et des boutiques de souvenirs. Emma voulait un magnet Jeux olympiques et Gabriel une coque pour son nouveau portable, pour la puce malheureusement il faudrait l’acheter en France. D’ici là elle lui prêterait la sienne. Elle lui acheta un pull parce qu’il faisait vraiment frais, l’hiver les rattrapait.

Emma ne voulait pas retourner au club et trouvait sa Barbie moisie ; elle voulait elle aussi un vrai téléphone où on a Facebook et tout. Gabriel lui rappela qu’elle était trop petite y compris pour Facebook. Emma fondit en larmes, sans qu’on puisse déterminer si c’était la rage contre son frère ou de devoir encore attendre si longtemps, ou quoi. Ça a tout, et ça pleure. Quand on pense aux enfants de Syrie, du Yémen, ou quasi n’importe où ailleurs, surtout les filles. Dans le sas de retour, elle bipa les trois cartes auprès du contrôleur de bord et montra sa tête à la caméra de reconnaissance faciale. Les énormes parois de métal les avalèrent, voici les tentures dorées et les tables de boissons d’accueil et les trois ou quatre Péruviens souriants qui tiennent bon dans le vent, les tentures battent, les nappes claquent, un mur d’air chaud dedans repousse l’air froid dehors et on peut presque voir, oui, elle voit les deux grosses bulles lutter en courants affrontés. Elle dut se retenir à Gabriel. Un vertige. Ce n’est rien. Une longue journée. Du nerf. Elle se répéta la phrase du Bouddha qu’elle proposait parfois à ses patients : « Si ta compassion ne commence pas par toi-même, elle est incomplète. »



Dans la cabine douillette, avec les chocolats du soir laissés par l’homme de service, la détresse persévérait. Le hublot était presque noir. On était toujours à quai. Elle mit son portable à charger. Gabriel jouait à Life Is Strange. « I had another vision… the town is going to get wiped out by a tornado… » Allongée sur son lit, elle tenta de se concentrer sur ses points d’appui, l’arrière de la tête, les omoplates, le sacrum, les coudes, les mollets, les pieds… un peu de pleine conscience. Respirer ici et maintenant. La musique du jeu vidéo ne la dérangeait pas. Elle se concentrait sur le passage de l’air à ses narines, dedans, dehors, sans s’efforcer, penser à ne pas penser c’est encore penser, les phrases venaient, c’est bien cette croisière mais rentre vite, revenaient les visages, la barque pleine, l’enjambement du corps, elle les repoussait, dedans, dehors, les phrases repartaient, glissaient, les images, la trépidation formant une sorte de nuage lointain.



Elle sauta au bas de son lit et demanda sa puce à son fils, ta quoi, la puce de mon téléphone. C’était toute une affaire pour la replacer, ses doigts malhabiles, il l’aida. Elle aurait aimé boire un grand verre de vin. Ce soir elle s’autoriserait du champagne, merde, c’est Noël. Elle lui demanda comment on fait, pour la géolocalisation de ses contacts. Il faut aller dans « Mes Amis ». Elle n’a jamais utilisé cette application ridicule. Une carte apparaît, un tressage de latitudes et longitudes. Gabriel retourna à son jeu, il se fichait de son vieil iPhone maintenant. Elle eut une vision de la planète entièrement recouverte de téléphones jusqu’à épuisement des sous-sols et des terres rares et vitrification complète de la croûte terrestre en un caparaçon tactile. Sur l’écran, la carte bougeait toute seule. Ça zoomait sur la Méditerranée, sur l’Italie. Sur la Sicile. Le point bleu palpitait. Avec écrit « Gabriel ». Ça lui faisait bizarre. Mais ça fonctionnait, ça voulait dire que Younès était quelque part entre Catane et Syracuse. À terre. En pleine terre. Elle contempla le point bleu comme si elle pouvait y distinguer un lieu, des gens, des flics, quel camp, quelles grilles ? Elle, elle s’éloignait vers Athènes. Elle lui souhaitait bon vent, à Younès, pour son voyage. Elle aurait voulu lui parler à travers le petit point bleu comme à travers une serrure, ou quoi, prier pour lui, lui envoyer des ondes. Elle se concentrait sur son prénom. Younès.

*

Comme ils sortaient de leur cabine, la porte d’en face, côté Confort, s’ouvrit. En sortit le même homme que la nuit d’avant ; elle hésita à le saluer. Mais il ne la « calculait pas », comme aurait dit son fils. Il semblait osciller d’un pied sur l’autre. Le regard dans le vague. On aurait dit qu’il était flou, ce passager. À peine le dos tourné elle ne se souvenait déjà plus que du trou noir de sa bouche, comme cherchant son souffle. Ça lui avait peut-être fait de l’effet, à ce type, le sauvetage ? Les autres croisiéristes montraient un visage aussi lisse qu’un lac refermé sur la chute d’un caillou.



En traversant la série de bars à thèmes, l’envie de boire se fit obsédante. Elle se voyait comme une coupe qui se remplirait de champagne, des pieds, aux genoux, au sexe, au nombril. Faim, non, elle n’avait pas faim. À bord tout avait le même goût, un universel rata italien. L’exploit de nourrir quatre mille ventres par jour impliquait des tonnes d’une même sauce tomate, qu’on retrouvait, certes avec ingéniosité, dans les bouchées au fromage, la tarte de polenta, les penne all’arrabbiata aux crevettes, les roulés de dinde, mais quand même pas dans le tiramisu. Elle accepta la coupe de prosecco offerte à tous les passagers majeurs avec le menu de Noël. Immédiatement, elle en voulut une autre. Appela le serveur et lui tendit sa carte de bord, avec laquelle on payait tout : une coupe de vrai champagne. Si elle buvait, que ce soit du bon. Elle se demanda si son mari, en ce soir de Noël, était vraiment aussi géolocalisable que Younès. Sûrement. Est-ce que les gens, vraiment, se surveillaient ainsi ? « Pas si tu te mets en fantôme », lui expliqua son fils. Le service était un peu désorganisé par l’arrivée tardive des cars d’Olympie, on en était à la bûche que des rangs harassés d’excursionnistes âgés entraient seulement dans le restaurant. Le mot remboursement sonnait dans diverses langues, on allait les entendre, on les entendait. En fait c’est très loin Olympie, pas du tout ce qu’on nous a dit, et complètement vide, il n’y a QUE des touristes. Le dentiste de Montauban la prenait à témoin de sa déception. Elle se demanda s’il s’attendait à voir les Jeux, plus vite plus haut plus fort, des coureurs nus, des athlètes en jupette et des lanceurs de poids sous un soleil immémorial. Elle demanda une autre coupe. « Maman » dit Gabriel. Quoi maman.



Le volume sonore augmentait, passagers olympiques et musique d’ambiance. Bientôt des tubes italiens des années 1980 explosèrent sous les lustres égyptiens. Emma et Gabriel faisaient les jeux sur les sets de table en papier, avec la petite boîte de crayons, et la petite lampe de poche et le petit kaléidoscope, tous aux armoiries de la compagnie. La cabine se remplissait peu à peu de ces conneries, l’intérieur de la Terre était extrait et répandu sur sa surface et bientôt étoufferait toute vie. Le serveur péruvien, celui de la gamine inca, se pointa tout sourire pour faire danser Emma. Tornerooooo, come e posibile, un ano senza te… Gabriel se levait à son tour et dansait de façon ironique, avec ce second degré des jeunes Parisiens, qu’ils prennent pour de l’esprit et qui les fait universellement détester. Elle aimait cette chanson triste. Est-ce que le serveur péruvien était payé aussi pour faire l’animation ? Ou dansait-il par plaisir, ou par mélancolie, paternelle et de Noël et du pays natal ?



Elle appela son mari : « Joyeux Noël ! » et fit signe au serveur. Elle aurait mieux fait de prendre carrément une bouteille. Son mari avait sa lenteur : quand il se savait ivre, il articulait bien. Mais soyons gentille : aucune récrimination ce soir, aucune remarque : Noël. D’autant qu’il passait bravement le réveillon à Clèves avec sa mère à elle. Il avait une telle habitude de l’alcool qu’une zone de son cerveau assurait le contrôle comme depuis un bunker. Et c’était sans doute cette zone-là, close, secrète, solide, qui lui plaisait encore chez lui. Une crypte. Le mystère de ce qu’elle abritait. Le vide, peut-être. De là-bas, de très loin, il lui parlait. C’est bien cette croisière mais reviens. Oui, les enfants vont bien. Emma s’est fait griffer au club. Gabriel n’a pas retrouvé son téléphone. Il joue à Life Is Strange. J’ai eu une vision. La ville tout entière va être balayée par une tornade.



Ils s’étaient perdus. Le réseau se perdait. Sa propre voix résonnante était gorgée de bulles. Ou tout le monde appelait en même temps. Saturation de Noël. Le seul son net était le cliquetis des bouteilles contre les verres. Ça coupa.



« Cuando regresas al Peru ? » demanda-t-elle au serveur. Il lui remplissait sa coupe. « Al Peru ? Soy de Filipinas. » Il était des Philippines. Pas du tout du Pérou. De Mindanao. Aucune idée d’où est Mindanao. Mais il ressemblait tellement à un Inca qu’il ne lui manquait que la flûte et le bonnet.



Papa vous embrasse, dit-elle aux enfants rouges qui se rasseyaient. Gabriel voulait aller à la messe de minuit. Oh oui, cria Emma, la messe de minuit ! La messe de minuit était à vingt-deux heures. Il y avait un mot quadrilingue devant la petite chapelle : pour cause d’affluence, la messe de minuit serait célébrée à la discothèque Shéhérazade. L’idée d’aller à la messe en boîte emballait Gabriel. Des seniors venus tôt pour les meilleures places étaient déjà installés sur les poufs en satin rose. L’autel était dressé devant la cabine du DJ, les boules tournoyantes projetaient leurs facettes sur les rideaux de peluche mauve. Le prêtre arriva, très diva, presque aussi beau que le capitaine. Elle laissa Emma sous la surveillance de Gabriel et partit s’en jeter un, nom de Dieu.

*

S’il était 22 heures quand elle les a laissés, le temps qu’elle fasse les trois bars à thèmes, en faisant l’impasse sur le bar à cognacs parce qu’elle ne veut pas risquer d’y croiser le type flou de son couloir… s’il est mettons 23 heures, une messe de minuit ça dure combien de temps ? Le fond verdâtre de son mojito, plein de menthe noyée, fait un océan rond. Puis elle est sur le pont, en plein vent, à la proue. Le bateau avance à toute puissance. C’est beau. La nuit est un fluide noir et rapide. Elle a le nez glacé et les joues très chaudes. Le Péruvien est là, le Philippin. Est-ce que c’est vraiment lui ? Il est poursuivi par un geyser. Il éclate de rire et il court, un pas chassé, un danseur. De grandes giclées blanches dans la nuit très noire, ça vient d’en dessous, un autre Péruvien au bas de l’escalier. Qui tient un jet d’eau, ils lavent le pont. Le premier pousse très vite son balai comme dans ce sport canadien, il glisse sur le sol mouillé et il rit. L’autre asperge en zigzaguant. Elle éclate de rire. Les deux types s’arrêtent. Elle est désolée. Elle voudrait que tout continue à glisser. À jouer. Elle voudrait jouer avec eux. Il la reconnaît. Peut-être. Ils doivent faire des quarts infernaux, cumuler les fonctions, les jobs, les étages. « Continuez ! » crie-t-elle, continua, comment dit-on continuez en espagnol. Ou en philippin. C’est rare, lui dit-il, une passagère sur le pont à cette heure. C’est beau, lui répond-elle. « Joyeux Noël ! Feliz cumpleaño ! Il rit. On dit Feliz navidad. Cumpleaño c’est l’anniversaire. Ah oui. Quoiqu’il y a des gens pour naître le jour de Noël. Ils rient. Il porte un grand ciré aux couleurs de la compagnie, le même que tous les employés, comme ceux de la nuit dernière qui remontaient les gens, les corps, à bord. Il y était peut-être. Elle s’excuse de l’avoir pris pour un Péruvien. Il y a beaucoup de Péruviens à bord, lui dit-il aimablement. Et aussi beaucoup de Philippins. Et des Pakistanais, des Indonésiens… Il parle cinq langues, anglais bien sûr, tagalog, cebuano (il répète les termes en riant), espagnol, un peu d’italien, et il devine le français. « Vous devinez le français ? » C’est joliment dit. Au stade où elle en est, elle ne sait plus dans quelle langue ils parlent. En espagnolo. Grâce aux mojitos, espagnolo es facilo. Il est très gentil. Son collègue va se coucher. Elle se demande comment ils sont logés. L’homme qui fait sa cabine, lui dit-elle, lui a affirmé être payé au SMIC. Ça fait rire le Philippin. Il est rieur cet homme. Il s’appelle Ishmael. Elle ? Rose. Comme une rose. Elle pourrait l’inviter à boire un verre. Mais il n’a sûrement pas le droit. Il est payé 560 euros par mois. Huit mois par an. Mais c’est un bon travail. Serveur c’est le mieux, pour les pourboires, et il fait aussi laveur de pont la nuit, de toute façon il dort mal. Ah ! Elle aussi, elle dort mal. Les insomniaques ont toujours beaucoup à partager. Les quatre mois à terre il les passe avec sa fille. Il ne descend jamais aux escales, pour ne pas dépenser. Il construit une maison, là-bas à Mindanao. Elle a une vision de palmes et de pilotis mais il lui montre, sur son téléphone, un cube en béton pas du tout fini. Il ne dort bien que là-bas. À Mindanao. Il regarde la mer défilante. Les cristaux de sel font des étoiles sur son ciré et de la nostalgie dans ses yeux. Il dit qu’ils sont à deux par cabine et que d’habitude ils font attention pour les religions, mais là il est avec un Pakistanais qui prie tout le temps. Lui il est catholique. Et ce soir c’est Noël. Et là, le Pakistanais est de quart.



Elle est accoudée au bastingage. Il a posé sa main sur le bastingage. Le silence dure. Feliz cumpleaño ! répète-t-elle, et elle rit, il rit. Le bateau file comme un avion. Allons allons. Elle a trop bu. Elle est trop riche aussi, ce serait comme abuser de lui. Le différentiel économique est monstrueux. Mais il est fort, massif, il a son âge, ils se prendraient dans l’égalité d’une brève nuit. Elle recule en souriant. Il s’accroche à son balai. Je vais voir mes enfants, lui dit-elle. Il fait un geste de la main qui ressemble à une bénédiction, à un adieu, à un regret. Maintenant elle court presque, elle court dans le vent et le froid et la mer immense. I had another vision. C’est bien cette croisière mais. En rentrant dans la chaleur du bateau, dans cette bulle énorme qui avance sur l’eau, il lui semble que les parois se plient sur elle dans une distorsion de métal et de verre, de mer et de ciel, la Méditerranée bord à bord comme une feuille. C’est un couloir étroit. Quelqu’un veut passer. Il n’y a qu’elle ici et ce quelqu’un, elle regarde autour d’elle, les portes vitrées, battantes, les chaises longues, vides, le distributeur de café, les appliques égyptiennes, une entrée et une sortie, le nulle part du bateau, elle essaie de fixer son regard sur la personne. C’est l’homme du couloir. Il est flou.

*

La boîte de nuit aussi est d’une réalité approximative, mais l’autel pour la messe a disparu et une activité adaptée a repris, une sorte de thé dansant. Les seniors ont quitté les poufs, certains pour danser, d’autres pour céder la place aux jeunes : des sexagénaires pétulants qui boivent des cocktails dans des verres triangulaires. La musique cogne. Elle hésite. Un mojito. Non non non. Quand Gabriel la trouve, elle danse d’un pied sur l’autre. Elle le voit et elle a envie de l’embrasser. Elle se voit le voyant. Elle se voit, petite et titubante et encore sexy et l’envie de s’appuyer sur son grand fils si beau. « Maman… » Emma aussi est là, endormie sur un pouf comme une petite vieille.

*

Emma se réveille très tôt, elle veut déballer ses cadeaux. Rose l’enferme dans la salle de bains avec ordre de ne pas en sortir. « La lumièèèèèère » hurle Emma.



La migraine est massive. Rose monte sur la couchette pour atteindre la valise sur l’étagère du haut. Elle tire sur la poignée mais les roulettes coincent – ça y est : elle s’est bloqué le dos. Elle a envie de pleurer. Elle donne un coup sec sur la valise, qui tombe, réveille Gabriel, qui se rendort aussitôt. « Maman ? » Emma l’appelle depuis la salle de bains.



De l’aspirine. Et un café, un café, elle cherche le thermos où elle en garde toujours. Elle sort tous les paquets, les pose sur la moquette, déplie le petit sapin lumineux qu’elle trimballe depuis Paris. Il s’avère qu’il fait aussi de la musique. La musique lui cisaille le lobe temporal droit et réveille complètement Gabriel. Elle ouvre la porte à Emma qui fonce sur les cadeaux en chantant « libérée, délivrée ». Gabriel rigole. C’est vrai qu’elle est drôle cette petite.



Le père Noël a apporté pour Gabriel le jeu Limbo, un jean The Kooples, des Converse grises montantes, un nouveau sac Eastpack pour le printemps, un abonnement à Netflix (qui profitera à toute la famille), et un roman qu’il voulait lire expressément sur papier pour « prendre des notes ». Sa grand-mère a mis une enveloppe de 150 euros mais ça participera au nouvel iPhone, hein. Emma a déjà revêtu son déguisement de Reine des neiges, avec la tiare et les gants, plus une baguette magique, elle a aussi un Docteur Maboul qui amusera également Gabriel, des Converse grises montantes taille 28 trop mignonnes, Le Déjeuner de la petite ogresse, une robe Petit Bateau craquante, un sac à main de dame à paillettes, un bon pour des rollers mauves, et deux ou trois babioles comme du maquillage à l’eau et des tatouages éphémères. Et des Playmobil mais pas les bons, pas les pirates, elle l’a prévenue trop tard, ni le bateau de croisière, quelle idiote elle aurait dû y penser : elle a pris la clinique vétérinaire.



Voilà. La cabine est pleine à ras bord d’objets, de papier cadeau déchiré et de bolduc. De quoi ? De bolduc. On appelle papa ? Non, il est encore un peu tôt. Du café, pitié, du café.



La porte du voisin était grande ouverte, bloquée par un chariot de ménage. Elle jeta un œil. Une cabine toute de parois et plafond, un cube avec un lit et un décor de pharaon, ni hublot ni balcon, ni mer ni ciel, comment tenir dans cette cellule ? Pas étonnant que le voisin ait toujours erré dehors. L’homme de ménage sortit de la mini-salle de bains. « Je le cherchais », dit-elle pour se justifier, et elle se rendit compte que c’était vrai. L’homme de ménage soi-disant payé au SMIC eut l’air de vouloir dire quelque chose, puis se ravisa et frotta la poignée de la porte.



Café. Appeler son mari. La journée se mit péniblement à rouler, à créer seconde après seconde du présent fugitif et du passé confus. Le futur immédiat c’était la gueule de bois. Ce soir on serait au Pirée. La mer glissait massive sous le bateau. Elle avait habillé Emma pour le club mais la petite prétendait, en larmes, qu’elle lui avait promis, la veille. Promis quoi. De ne plus jamais la mettre au club. Qu’est-ce qu’elle allait en faire toute la journée. Elle donna 10 euros à Gabriel pour garder sa sœur au moins jusqu’au déjeuner. S’emmitoufla pour s’allonger dans un transat du côté protégé du vent. Soleil. La mer bleue et vacante. Tornerooooo, come e posibile, un ano senza te… Déjà les voyages en train il est facile de ne rien faire. Alors en bateau.

*

Elle entendit sonner un téléphone. Elle ne sait plus où elle en est avec les téléphones. Le sien, le petit d’Emma, le nouveau de Gabriel, et celui de Younès anciennement de Gabriel. Le nom Solange s’affichait. Sa meilleure amie Solange. Sûrement pour lui souhaiter un bon Noël ou lui raconter son perpétuel naufrage amoureux. Solange vivait à Los Angeles et se prenait pour une star. Plus tard. Migraine. Que faire ? Quel but, sauf se laisser porter ? Des passagers rôdaient autour d’elle. Ils contemplaient l’étrave, puis repartaient dans le froid. Beaucoup tuaient l’intervalle entre deux repas en marchant, 300 mètres aller, 300 mètres retour, côté ombre, côté soleil, bâbord, tribord, certains au petit trot, d’autres attelés à des déambulateurs. Elle crut voir en mer une barque, ou des chaloupes ? Ça disparut. Elle avait des taches dans les yeux. Il restait deux bonnes heures avant le déjeuner, mais elle ne parvenait pas à s’assoupir. Elle aurait pu lire le journal sur internet puisqu’elle avait pris le wifi. Mais se connecter voulait dire recevoir ses mails – pas maintenant. L’énorme écume de l’étrave se renouvelait en permanence, un matériau à part, ni eau ni air. Moussant mais avançant, dominant l’eau et la creusant – étrange. À la regarder de très haut, à la verticale, on tombait dedans. Sans la rambarde, on tombait dedans.



Il y avait des points dedans. Des formes, encore. Une agitation, à nouveau, traversa le bateau comme une onde. Se transmettant comme une chorégraphie électrique de passager en passager. Non, pas encore des naufragés ? Pas dans l’étrave ? Le mot « dauphins » moussait. Et maintenant elle les voyait. Elle voyait les dauphins. Leur aileron luisant, leur extraordinaire plasticité dans l’écume. Elle voyait leur corps de néoprène. Leur saut qui était leur nage même. Une dizaine de dauphins, s’amusant de la différence entre eux et le bateau, jaillissant justement de cette différence, dans une fabuleuse égalité de vitesse. Elle eut envie d’appeler ses enfants. Mais le temps qu’ils se mettent en mouvement. Tant de merveilles. Et le temps que se rassemblent d’autres passagers, les animaux surfeurs avaient disparu.

*

Sa boîte e-mail contenait 196 messages. Elle avait reçu le code d’accès au nouveau logiciel. Il s’appelait Cervix. Des collègues s’en étaient déjà servis, et elle était en copie de plusieurs doléances et protestations – apparemment le truc dysfonctionnait. La DIM, la Division informatique médicale, répondait à la bronca par un stage de formation au logiciel. Mais il fallait se connecter au logiciel pour s’inscrire au stage (stage qui, selon le mail suivant, s’avérait obligatoire). Elle sentit chauffer dans sa poitrine la sensation familière, appelons ça le stress. D’autant que la mère de Grichka, une nouvelle qui ne communique que par mail malgré ses recommandations, a déplacé le rendez-vous de son fils, ce qui n’a rien de rare, mais elle l’a déplacé dans le passé, début décembre, pourquoi pas début août tant qu’elle y est ; et d’autres patients moins atteints (d’autres parents de patients) voulaient déplacer eux aussi leurs rendez-vous, dans le futur cette fois comme il se doit, mais dans des styles tellement fantasques ou sur des tons tellement agressifs qu’elle leur mit à tous un petit drapeau pour voir ça plus tard. Ou plutôt non : elle les regroupa et les transféra d’un coup à la secrétaire, après tout c’était son boulot. Mais lui parvint instantanément une réponse automatique : toute prise de rendez-vous passait désormais par l’agenda électronique à télécharger via Cervix.



Rose s’obligea à respirer. L’air était salé. La mer indifférente et bleue.



Elle alla sur Cervix, tapa le code envoyé par la DIM mais il fallait le réinitialiser en envoyant un mail pour recevoir un nouveau code qu’il fallait alors personnaliser. Elle essaya deux fois, mais la page Cervix réapparaissait avec la mention : « Votre identification a échoué. À la troisième tentative infructueuse, votre accès Cervix sera bloqué. » La page d’accueil était un horizon jaune dans une esthétique désuète, avec un homme en blouse blanche, avenant, et deux femmes floues, derrière.



Elle se leva, d’ailleurs il faut bouger toutes les heures pour la santé des artères ; cacha sa tablette sous un plaid, on n’allait pas la lui piquer sur le bateau ? Revint avec un café. Une dizaine d’autres mails étaient déjà arrivés, elle n’allait pas tout trier maintenant, un mail de sa mère lui demandait



comment ca se passe ? La croisiere bien ? J’ai trouvé Christian un peu fatigué figure-toi j’ai vu Solange ! toujours aussi belle mais quelle vie ele est ici à Clèves pour noel. je veux t’envoyer des photos mais je n’arrive pas à les sortir de la carte mémoire tu me diras comment on fait.n’ouvre pas les mails marqués banque de frnace c’est un virus qui détruit les ordinateurs. Gros bisous.





Suivait le mail « Banque de Frnace » que sa mère avait réussi à lui transférer plusieurs fois. Un autre mail de la DIM rappelait que la médicalisation informatique avait été mise en place en concertation avec… – elle eut envie de marquer comme indésirables tous les mails de la DIM mais elle préféra éteindre sa tablette. L’éteindre et regarder la mer. Oui, c’était la solution, le but, tout provisoire qu’il fût : regarder la mer.



Et Solange alors. Solange était au village ? Pour Noël ? Le ton du message laissé par son amie était si enthousiaste qu’elle éloigna le téléphone de son oreille. Solange cultivait (ou était-ce devenu naturel ?) une pointe d’accent américain. Et avec qui avait-elle pris un café ce matin ? Avec son mari, ni plus ni moins. Impressionnants les travaux dans la maison, bravo. Le charme de l’ancien, même années 1960, il n’y a rien à dire. Est-ce qu’on allait enfin se voir ? Il paraît que tu es en croisière ?



Le mot croisière finissait par un très léger rire. Solange, elle, buvait sans doute des cocktails bio sur le yacht équitable de George Clooney. Elle ne s’embarquait pas sur de gros bateaux moches avec 4 000 personnes à 1 000 euros la semaine, Solange. Elle ne faisait pas dans le HLM de la mer. Mais elle signait sûrement des pétitions pour ouvrir toutes les frontières à toute la misère du monde.



Regarder la mer.

*

Les deux lapins se regardaient incrédules. Ils sortaient du même chapeau alors qu’une seconde avant ils étaient chacun dans leur boîte. Puis ils disparurent, pouf, dans le foulard du magicien. Toute la salle applaudit. Deux colombes s’envolèrent. Un spectateur catatonique tenait raide sur deux tréteaux. Une femme fut découpée en morceaux. Emma n’en pouvait plus de joie. Gabriel cherchait à comprendre. Rose regarda le programme en s’aidant de la lueur de son téléphone. Le spectacle suivant commençait à 22 heures, les Gipsy Champions, elle n’était pas sûre de rester. Le magicien demandait, en plusieurs langues, un volontaire, qui ? pour un numéro d’hypnose divinatoire. Je veux y aller moi, trépignait Emma. Quelqu’un que Rose distinguait mal monta sur scène, un complice ? ou déjà hypnotisé ? Tout le monde applaudit. C’était leur voisin, des cabines d’en face, sur scène il devenait presque net dans un costume bien bleu. Rose avait déjà vécu cette scène. Elle avait déjà vu le voisin monter sur scène dans un costume bien bleu et elle l’avait déjà vu tenir le regard du magicien puis tituber légèrement comme sous l’effet d’une houle. Le magicien disait deviner dans son portefeuille, outre ses papiers et les cartes habituelles, une photo de ses deux enfants, âgés… il hésita… et Rose sut ce qu’il allait dire… à l’époque de la photo les deux enfants avaient quinze et dix-huit ans… le déjà-vu se déroulait implacable… devant un paysage de montagne, ils se nommaient Klaus et Susan… en Bavière… Rose sentait le creux de ses mains chauffer, une lutte s’engageait entre elle et le magicien, elle ne voulait pas qu’il aille au bout de son numéro, stop, stop… Le passager se mettait à trembler, ça y est, il grelottait dans son halo bleu, le portefeuille apparaissait comme par magie dans la main du magicien qui en sortait la photo de Klaus et Susan en Bavière. « Je suis désolé, ajoutait le magicien. Klaus est mort, je le vois flou sur la photo. Susan a vingt et un ans aujourd’hui. » Un brouhaha, une tempête d’exclamations accueillit ces paroles. Le passager restait muet, il perdait ses contours. Rose était-elle la seule à assister à sa désintégration ? Ses mains brûlaient d’impuissance. Emma, elle, applaudissait à tout rompre. « Il faut lui demander où est mon téléphone ! » dit Gabriel. Il fallait sortir d’ici. Il fallait quitter le navire. Rose ne parvenait plus à se souvenir quand ni comment elle s’était embarquée, qui avait décidé quoi, où ils avaient pris le bateau, dans quel port, dans quelle ville, quel jour, elle se vit courir hors de la salle et enjamber les corps mais elle restait sur place, lourdement assise, tout son poids l’attirant vers le fond de la mer avec en tête ce proverbe chinois idiot, quel est le bruit d’une seule main qui applaudit.



« Des lapins à bord, ça porte malheur » disait le dentiste de Montauban, qui fumait une cigarette sur le pont. « C’est une superstition fondée : dans le temps ils rongeaient les cordes. » « On ne dit pas corde, on dit bout, c’est le mot corde qui porte malheur » répondait son collègue. « Non, c’est dans la maison d’un pendu qu’on ne dit pas corde. » Toutes les chaloupes avaient été rangées, garées, replacées à leur poste, les cordes étaient enroulées, les bâches repliées, les fanions éteints, les coques parfaitement sèches. Comme si rien. On était le 25 décembre au soir et rien, on aurait pu avoir rêvé. Rose et les deux dentistes se saluèrent d’un signe de tête. Où était passée la Française honorable, la doctoresse de Montauban ? Soudain elle eut la certitude qu’aucun des passagers de cette croisière ne chercherait à se revoir, à Montauban ou ailleurs, du moins eux, les témoins de la nuit.

*





II




« Mieux valait s’exposer à de terribles efforts qu’à un profond désespoir. »

(Thomas Bernhard, Perturbation)





Le 26 décembre à 6 heures du matin Rose réveilla ses enfants réticents. On n’allait quand même pas rater l’Acropole. La Grèce était au programme de troisième et de CE1 aussi sûrement, la Grèce on n’y coupe pas. Nous les Gaulois on serait encore à danser sous le gui ou à faire les contrebandiers basques sans les grandes civilisations. Elle essayait de motiver ses troupes. Du café. Du chocolat chaud. Elle serait bien restée au lit elle aussi. Elle avait mal dormi. Laissons sombrer les mauvais rêves. Le bateau bougeait davantage qu’hier. La seule chose qui les amusa fut, en chemin, le mouvement de l’eau dans la piscine : la houle dehors créait une houle dedans. La piscine débordait lourdement, flic, flac, d’un côté, de l’autre, en un lent mouvement aquatique ; une bonne douzaine de Péruviens philippins épongeaient. Il lui sembla reconnaître son Inca préféré mais ce n’était pas le moment.



La côte grecque approchait sous un crachin breton. Des quidams cultivés pointaient, sous un rayon de soleil baroque, une colline entre autres qui était l’Acropole. L’Acropole. On lui aurait dit qu’un jour elle verrait l’Acropole. Elle tentait de communiquer son fragile enthousiasme aux enfants. Engourdis sur un parking du Pirée, dans un sous-sol gonflé de gaz d’échappement, ils attendaient avec les autres excursionnistes, par groupes numérotés, de prendre place dans les cars. Leur guide francophone, roulant les r mais sinon, impeccable, expliquait le déroulement minuté de la journée, de l’Acropole où le Parthénon fut construit de – 447 à – 438 jusqu’à la collation et au car du retour. Elle pensait à son mari. Une banlieue pas laide se déroulait, la mer ouvrait des triangles entre les immeubles et le ciel. On pouvait sûrement vivre ici, même avec ladite crise, si les fenêtres, le matin, s’ouvraient sur cette étendue bleue, grise, variable et antique.



Le car les déposa (elle avait dû dormir quelques minutes) devant un petit train au pied d’une forte pente. Elle aurait préféré marcher. Distribution de capes de pluie aux armoiries du paquebot, elle évita, Emma se battit avec la sienne comme une jeune chauve-souris. Le petit train s’ébranla dans le sirtaki et l’humidité. Il ne suivait pas des rails mais roulait au diesel dans le trafic déjà dense. Une camionnette déboîta devant la simili-locomotive : le train fit une embardée, se retrouva dans la voie de gauche, revint sur la droite, klaxons et invectives, accélération pour réaligner les wagons, ça tanguait et gueulait. On arrivait au pied de l’Acropole. Emma avait mal au cœur. Elle avait rêvé d’une fille solide, une Calamity Jane, une tueuse. Mais Emma était comme la dernière enfant, la dernière enfant sur la Terre, elle marquait la fin d’une humanité maladive, intoxiquée, coupable, se pressant vers sa toussotante extinction. Rose répétait aux enfants : l’Acropole. Elle ne pouvait pas croire qu’elle allait y grimper. Elle ressentait une excitation redondante, exaspérante, elle s’énervait de s’énerver. Le véritable Parthénon. Ici et maintenant. L’Acropole et le Parthénon, elle mettait l’un pour l’autre, elle ne savait plus. La guide leur distribua les billets d’entrée. Ils franchirent un détecteur de métaux qui bipait à chaque visiteur. Il fallait attendre les excursionnistes senior. Ceux en déambulateur restaient à une buvette au pied de l’Acropole (l’Acropole c’était donc la colline).



La bruine avait cessé, le soleil perçait à travers les oliviers. Emma avait faim. Rose sortit une gourde de compote du fond de son sac, cette gosse ne mange jamais au réveil et ensuite, forcément. Gabriel regarda sa mère et lui sourit. Ce fut bref, dans le soleil et les oliviers. L’énorme joie de s’aimer. Ils montèrent les vieilles marches, elle tenait par la main Emma qui se sentait mieux. « Je vais te zypnotiser » criait-elle à son frère, mais Gabriel cabriolait devant, s’arrêtait pour consulter son téléphone – prenait-il des notes ? Il n’y avait pas tellement de statues. La guide expliquait que Phidias. Ionique et dorique. Un grand échafaudage montait sous le ciel pâle. Emma lâcha la main de sa mère et courut vers Gabriel. Cours, Emma, cours. La petite fille eut un moment d’arrêt sur une pierre jaune, elle rayonnait d’élan et de grâce, si vivante dans toute cette Histoire pétrifiée, et Rose eut un mouvement pour la prendre en photo mais le temps qu’elle fouille dans son sac, elle ne voit plus Emma. Elle voit Gabriel penché sur son portable, mais plus Emma. « Emma ? » Pas d’Emma. « Gabriel ? Elle est où Emma ? »



Emma ne doit pas être loin. Elle n’a pas pu s’évaporer en une seconde. Sur le visage de Gabriel, il y a pourtant une inquiétude, la trace jusque-là peu visible d’un attachement. Du coup, ça l’inquiète. Mais en l’espace de cinq pas, cet espace entre mère et frère, sa mère qu’elle quittait et son frère qu’elle rejoignait, un élan, une course entre deux blocs, non, l’enfant n’a pas pu disparaître en un seul bond, le bond que ferait un grand chien, un chevreuil. Pourtant elle n’est pas là.



Le Parthénon est là, les échafaudages sont là, les colonnes sont là. Les cariatides, on sait qu’il en manque une mais elle est au British Museum. C’est la guide qui explique, celle qu’on voit est une copie, un moulage, un fantôme de plâtre qui se tient là debout, mais Emma, non. Rose avise la doctoresse de Montauban, la Française honorable : est-ce qu’elle a vu Emma ? La femme la regarde comme sans la reconnaître. On perd du temps. Emma. Son petit Nokia ne répond pas. Ce qui ne veut rien dire : il est toujours déchargé. Rose saute d’un bloc à l’autre, même là où c’est interdit. Gabriel appelle : « Emmaaaaa ! » Il y a des humains partout, et des enfants aussi, et tout autour, en rond, Athènes depuis toujours, immense et tassée. Rose revient vers la guide. Il faut interrompre, il faut écouter : Emma, ma fille, sept ans, je ne la trouve plus. Oh, dit la guide, elle va réapparaître.



À partir de là Rose tombe dans une faille : elle a accès, et c’est très désagréable, à ce qui s’ouvre dans le temps quand on est hors de soi. Elle n’est plus qu’une seule pensée : retrouver la petite fille. Did you see a little girl. Una niña, una chica. Comment dit-on fillette en grec. Elle perd aussi Gabriel de vue, mais il est grand, il cherche sa sœur, elle compte sur lui, elle le revoit à l’angle du grand temple : il l’a trouvée n’est-ce pas ? Il est vide et béant. Elle voudrait revenir en arrière, juste cette magie-là une seule fois, une fois pour toutes revenir en arrière et ne pas lâcher la main de sa fille, ne pas l’approuver quand elle se détache, ce saut, ce vide, cet espace ouvert dans lequel elle tombe. Emma. Chaque seconde à ne pas la