Main La Ménechme

La Ménechme

Year:
2016
Language:
french
ISBN:
f5dd094ccd3ffbbb9dc532158540716deaa81fa3
File:
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1

La Mer à l'envers

Year:
2019
Language:
french
File:
EPUB, 295 KB
2

La Menace du Cygne

Language:
french
File:
EPUB, 1.26 MB
Version ePub réalisée par:





Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Valois, Chantal, 1966-

La Ménechme

I. Titre.

PS8643.A462M46 2011 C843'.6 C2011-942405-3

PS9643.A462M46 2011

ISBN 978-2-9811696-8-6

ISBN EPUB 978-2-923959-74-0



PS8557.E225Z47 2011 C841’.6 C2011-942503-3

PS9557.E225Z47 2011

Infographie des pages couvertures et intérieures : Yvon Beaudin

Correction : Josyanne Doucet

Mise en page : Marcel Debel

Conception de la page couverture : Janick Ericksen et Gabriel Lampron

Imprimeur : Transcontinental

La maison d'édition désire remercier tous les collaborateurs à cette publication.

Les Éditions Belle Feuille

68, chemin Saint-André

Saint-Jean-sur-Richelieu (Québec)

J2W 2H6

Téléphone : 450 348-1681

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H2H 2S2

Dépôt légal

Bibliothèque et Archives nationales du Québec—2011

Bibliothèque et Archives Canada—2011

Tous droits de traduction et d'adaptation réservés

© Les Éditions Belle Feuille 2011

Les droits d'auteur et les droits de reproduction sont gérés par Copibec

Toutes les demandes de reproduction doivent être acheminées à :

Copibec (reproduction papier) - 514 288-1664 - 800 717-2022

licences@copibec.qc.ca.





à mon époux François

à mes enfants Anthony, Gabriel et William

à mes parents Nicole et Roger





Remerciements


J’aimerais remercier mon époux, François, qui croit fortement en mes possibilités, pour sa patience et le temps précieux qu’il a bien voulu m’accorder pour l’arrangement informatique de mon texte. Je remercie également mes enfants, Anthony, Gabriel et William pour leur intérêt tout au long de l’écriture de mon ouvrage, pour leurs encouragements ainsi que pour leur implication personnelle dans ce grand projet.

Merci à mes parents pour la confiance et le soutien qu’ils m’ont manifesté dès le départ. Merci de croire en mo; i, de m’aider et de m’appuyer dans cette démarche et pour le temps que vous m’avez maintes fois accordé pour me permettre de construire ce roman. Merci à mes beaux-parents pour leur support et leurs encouragements pendant le processus et pour le temps qu’ils ont également donné sans compter.

Je remercie aussi mes premières lectrices : Nicole, Ginette, Michelle, Lise et Pierrette pour leurs critiques constructives et leurs compliments encourageants.

Merci à mon frère, Patrick, pour l’intérêt et les encouragements qu’il m’a démontrés malgré la distance qui nous séparait.

Merci à tous mes amis et mes proches qui m’ont suivie de près ou de loin dans cette formidable démarche qu’est l’écriture d’un livre.

J’adresse un merci spécial à Hernan Viscasillas ainsi qu’à Alain Leduc qui m’ont fourni le coup de pouce et les conseils nécessaires dans l’entreprise de ce projet.

Finalement, mes remerciements vont aussi à mon éditeur, Marcel Debel ainsi qu’à son équipe pour m’avoir permis cette chance et de m’avoir guidée dans cette nouvelle aventure, car sans eux, mon roman ne serait encore qu’un texte dans mon ordinateur.





Table des matières


Prologue

Chapitre 1 - Se réveiller dans la peau d’une autre

Chapitre 2 - Une bonne nouvelle au goût amer

Chapitre 3 - J’ai vraiment gagné !

Chapitre 4 - Un curieux visiteur

Chapitre 5 - Un psychologue compréhensif

Chapitre 6 - Un temps de réflexion

Chapitre 7 - San Francisco, tu me fais trembler

Chapitre 8 - J’en suis toute commotionnée

Chapitre 9 - La voix suit sa voix

Chapitre 10 - L’énigmatique monsieur Fortin

Chapitre 11 - Je dois te dire

Chapitre 12 - Serre-moi fort

Chapitre 13 - Quand je pense à toi

Chapitre 14 - Tout nouveau, tout faux

Chapitre 15 - Nous

Chapitre 16 - Le fiancé

Chapitre 17 - Viva Las Vegas

Chapitre 18 - Le retour

Chapitre 19 - Les visiteurs

Chapitre 20 - La soirée de Robert

Chapitre 21 - La privée

Chapitre 22 - La serveuse de La jungle

Chapitre 23 - Un espoir trompé

Chapitre 24 - Chacun son scénario

Chapitre 25 - Est bien pris qui croyait prendre

Chapitre 26 - Les trèfles de diamant

Épilogue





La Ménechme


Prononciation : [menεkm].

Synonyme : Sosie. C'est son Ménechme (Littré).

Étymologie : 1803 subst. pluriel. « deux personnes qui ont entre elles une ressemblance frappante » (Boiste); 1819 singulier, « personne qui ressemble parfaitement à une autre » (ibid.: l'homme le plus extraordinaire a eu son Ménechme). Personne qui présente une ressemblance frappante avec une autre.

Histoire du nom des Ménechmes : personnages d'une comédie de Plaute (184 av. J.-C.), qui étaient frères jumeaux; cette comédie a été imitée par Regnard en 1703; les Ménechmes ou les Jumeaux. Bbg. Rem. lexicogr. R. Philol. fr. 1913, t. 45, p. 170. La fable roule sur les erreurs ou confusions auxquelles donne lieu la ressemblance de deux frères jumeaux nommés Ménechme.

Figuré : Il se dit de deux frères ou de deux soeurs ou même de deux personnes étrangères l'une à l'autre, entre lesquelles il existe une grande ressemblance. Ce sont des Ménechmes.





Prologue


Samantha quitta l’allée dallée qui menait à la rue, abandonnant derrière elle le parfum des fleurs qui la bordaient. En cette fin de septembre, où une dernière vague de chaleur les frappait, les bosquets de pivoines cernant la porte d’entrée ne fleurissaient plus depuis quelques semaines déjà. Les marguerites, et les pensées fanées depuis peu pendaient au bout de leur bouquet de verdure. Cependant les St-Joseph multicolores, plantés dans une lisière aménagée le long du pavé uni, conservaient leur éclat sous un soleil radieux.

Le jeune étudiant engagé à temps partiel par un Marc-Alec Fortin trop occupé pour jardiner, accomplissait bien son travail remarqua-t-elle une fois de plus. Il entretenait bien les fleurs et la pelouse. Le vaste cottage de briques rouges datant du début du siècle, derrière les massifs bien taillés, ressemblait aux autres construits de part et d’autre de la rue. Elle respira à fond. Elle aimait bien cette odeur de gazon fraîchement coupé qui flottait dans l’air.

En marchant d’un pas décidé vers l’arrêt d’autobus, inconsciemment Samantha souriait. Elle songeait à celui qu’elle aimait et allait le rejoindre à l’endroit où il travaillait, au centre-ville. Ils n’habitaient pas ensemble, car le centre hospitalier où elle œuvrait à titre d’infirmière se trouvait à Montréal, à trois heures de route d’où habitait Marc-Alec. Cependant, ils se voyaient le plus souvent possible les fins de semaine qu’ils étiraient volontiers d’une journée ou deux.

Voilà plus d’un an qu’ils se fréquentaient et ils commençaient à ébaucher des projets de vie commune. Ils en avaient longuement discuté la veille. Le sujet était apparu, vaguement, à quelques reprises, mais ils souhaitaient se donner le temps de bien se connaître et Samantha hésitait à laisser derrière elle son emploi et ses amies, car c’est elle qui déménagerait dans la belle région de Québec, son cher Marc, y possédant sa propre entreprise, s’était établi depuis plusieurs années.

Mais cette fois, c’était vraiment sérieux. Les amoureux en avaient assez de ne se voir que quelques week-ends de temps en temps et du long trajet qui les séparait. Conscients que leur amour ne cessait de croître, la jeune femme emménagerait bientôt chez lui, avaient-ils décidé à cette même soirée. C’était sans doute une des raisons qui la faisait sourire alors que la jeune femme s’engageait dans la rue. Il en existait au moins une autre...

Arrivée chez lui, la veille, ils s’étaient offert une soirée romantique où ils avaient mangé pétoncles et crevettes délicieusement apprêtés par le grand chef Marc-Alec Fortin et fait l’amour à la lumière de chandelles. Ce matin, au réveil, il lui avait demandé de la rejoindre à son travail à la fin de la journée et il lui avait promis une surprise. Elle n’avait aucune idée de ce qui l’attendait, mais Marc était ainsi. Il adorait l’ébahir et elle s’en réjouissait.

Cependant, Samantha n’allait pas arriver sans le surprendre, elle aussi. Marc-Alec méritait bien une petite gâterie également. D’abord une visite chez le bijoutier, car Samantha avait remarqué que sa montre avait passé son temps. Puis elle se rendrait à la boutique de musique lui acheter le dernier CD de Simple Plan, son groupe préféré. Toute à ses pensées, ses pas l’avaient guidée vers l’arrêt d’autobus et elle s’apprêtait à y monter, car il arrivait justement.

En ville, ses emplettes dans son sac à main, Samantha venait de contourner l’abribus près duquel elle était descendue un peu plus tôt. Elle tourna à droite dans une ruelle, prête à franchir à pied les trois blocs qui la séparaient de la rue-même où travaillait son bien-aimé.

La jeune femme avait dépassé l’arrêt d’autobus depuis quelques minutes lorsqu’une luxueuse voiture noire tourna au coin de la rue et s’arrêta à sa hauteur. Un homme assis derrière abaissa la vitre fumée et l’interpella. Il portait des verres fumés et une casquette noire trop petite pour lui. Prudente, Samantha s’avança, mais demeura à une distance respectueuse. Après les formules de politesse pour la mettre en confiance, l’homme qui se disait perdu, l’invita à venir lui montrer sur la carte où ils se trouvaient. La carte lui tomba des mains et atterrit sur le trottoir. L’homme d’âge moyen, estima Samantha, s’excusa abondamment et fit mine d’ouvrir la portière pour la ramasser.

— Laissez, dit Samantha en se penchant vers la carte.

D’un geste sec, l’homme ouvrit la porte de l’auto et assomma Samantha, qui la tête encore penchée, ne se doutait de rien. Fragilisée par une commotion cérébrale antérieure, elle ne fut pas longue à tomber dans les pommes. Agrippant les deux bras de Samantha, étalée sur le trottoir, l’homme à la casquette la tira à l’intérieur de l’auto en s’assurant de ne pas être vu. Sa main puissante cacha sa bouche pour le cas où la jeune femme se réveillerait et lui viendrait la folle idée de crier. Il ne voyait personne autour et peu de gens circulaient dans ce coin mais, valait mieux prévenir.

Quelques minutes plus tard, l’esprit encore embrumé, elle prit conscience qu’on lui avait bandé les yeux. Sur sa bouche, on avait solidement fixé du ruban adhésif et elle avait les poings liés. Ses chevilles lui faisaient mal. Les avait-on attachées également ? Elle ne pouvait le dire. Et sa tête, quelle douleur lancinante la tenaillait, elle était si lourde. Samantha pressentait qu’elle ne devait pas bouger et continuer de faire comme si elle n’avait pas repris connaissance. Samantha sentait le roulis de l’auto et le corps de l’homme près d’elle. Autour d’elle le silence régnait, mais dans sa tête atrocement meurtrie, des questions se bousculaient.

Qui étaient-ils ? Que lui voulaient-ils ? Vers où l’emmenaient-ils ? Quel sort lui feraient-ils subir ? Reverrait-elle son Marc-Alec chéri ? S’en sortirait-elle indemne ? Angoissée, la jeune Samantha Cartier se demandait vers quel enfer elle se dirigeait, car c’est vers là qu’ils l’emmenaient, assurément.





Chapitre 1



Se réveiller dans la peau d’une autre


Elle savait que dehors, il pleuvait. Le bruit rythmé de la pluie, tambourinant sur le toit, parvenait à ses oreilles. Debout, dans le milieu de la grande pièce, elle imaginait bien les gouttes d’eau s’écrasant brusquement sur un des murs de brique ou de vinyle, terminer leur course dans une glissade réticente en direction du sol où quelques touffes de gazon, encore étouffées par quelques plaques de neige, cherchaient à pointer vers le ciel. Très fréquemment, dans cette pièce, Samantha s’était servie de son imagination.

La jeune femme ne pouvait dire avec exactitude quelle date c’était ce jour-là. À être tenue enfermée dans cette maison, Samantha avait perdu la notion du temps. Cependant elle pouvait affirmer que le printemps était bel et bien commencé. En écoutant la pluie, elle se dit que l’été arriverait probablement sans l’attendre. Mais peut-être que Marc, lui, l’attendait. Son Marc-Alec, son cher amour, à qui elle ne cessait de songer.

Ses mains se portèrent à ses oreilles, ses yeux se fermèrent. Il pleuvait également dans son cœur et lorsque ses paupières se levèrent, après quelques secondes, des larmes coulaient doucement sur ses joues. Des larmes qui constamment lui piquaient ses magnifiques yeux turquoise.

Lentement, presque avec effort, Samantha avança vers le mur du fond et appuya ses paumes et ses avant-bras sur la tapisserie fleurie que Nanny avait fait poser peu après son arrivée quelques mois auparavant. La tête penchée entre ses bras, le front contre le mur, chagrinée, découragée, déprimée, elle sanglotait légèrement, en silence se demandant quand elle sourirait à nouveau, quand ses larmes se tariraient.

Au début, pendant les jours qui avaient suivi son arrivée, elle n’avait fait que ça ; pleurer, du matin au soir. Assise dans un coin ou au beau milieu de la pièce, recroquevillée sur son lit ou sur la chaise berçante, elle pleurait sur son malheur. Si ses pleurs n’avaient pas complètement cessé, ils avaient diminué avec le temps. Cependant, l’arrivée du printemps, du beau temps qui l’appelait, sans que rien ne soit changé à son triste sort, la décourageait, l’enrageait même et les larmes avaient repris de l’intensité.

Le chuchotement de jupons se frottant sur des jambes, guidées par des petits pas pressés, se rapprochait. Samantha, dont les oreilles toujours aux aguets s’étaient habituées au moindre son de la maisonnée, reconnaissait les pas de chacun des résidents. Elle sécha ses larmes et se retourna. Le dos contre le mur, elle entendit les deux coups discrets sur sa porte que Nanny exécutait toujours de la paume de la main avant de tourner la clé.

Mais cette fois, la porte ne s’ouvrit pas. La voix haut-perchée de la vieille Nanny retentit de l’autre côté. D’une voix ferme, mais empreinte de douceur elle annonça :

— Chérie, nous ne sortirons pas aujourd’hui. Il pleut à verse et ce n’est pas bon pour toi. Nous ne risquerons sûrement pas que tu attrapes une vilaine grippe.

La jeune femme savait très bien que sa sortie promise serait annulée dès qu’elle avait entendu l’averse s’abattre sur le toit. Aussi ne fut-elle pas surprise de la nouvelle que la gouvernante lui apportait. Cependant, la tristesse envahit son cœur de plus belle. Ces sorties plus ou moins régulières qu’on lui permettait, bien que trop peu fréquentes selon elle, lui étaient importantes, salutaires. La gorge serrée, incapable de parler, elle apprécia la visite de Nanny.

Le souvenir des paroles que la vieille dame répétait inlassablement lui vint en tête « je t’expliquerai tout, même si tu peux deviner ou déduire, car cela pourra sans doute t’aider à retrouver ta mémoire ». Cette pauvre femme faisait du mieux qu’elle pouvait dans le rôle qu’on lui avait assigné pour l’aider à se souvenir.

Très limitée dans ses déplacements et ses loisirs, Samantha songeait souvent, très souvent. Elle pensait régulièrement aux moyens de se sortir de là, au jour atroce où elle était arrivée ici. On lui avait bandé les yeux et mis du ruban adhésif sur la bouche se souvenait-elle encore. La voiture s’était promenée un bon moment, elle n’aurait su dire combien de kilomètres, avant de la conduire dans cette maison d’où elle n’était jamais sortie, sinon occasionnellement, sur le perron ou la terrasse de la cour arrière, clôturée et ceinte de grands arbres. Cette journée revenait la hanter fréquemment de façon cruelle.

Une fois à l’intérieur, lorsqu’il avait deviné qu’elle avait repris conscience, l’homme à la casquette lui avait avoué ne lui vouloir aucun mal, mais qu’ils avaient dû prendre certains moyens pour s’assurer qu’elle les suivrait sans se défiler. Il fallait absolument qu’elle entende ce qu’il avait à lui raconter.

******

Elle était loin d’avoir perdu la mémoire comme le mentionnait fréquemment Nanny. Pourtant, ce cauchemar, Samantha aurait souhaité l’oublier. Elle avait cru mourir ce jour-là. Elle se culpabilisait et se demandait sans cesse ce qu’elle aurait pu faire ou ne pas faire pour éviter cet enlèvement dont elle était la victime. Une victime qu’on gardait contre son gré dans un luxueux manoir dont elle n’avait jamais vu la façade.

Elle s’y trouvait depuis plusieurs mois maintenant, elle ne savait plus trop combien. Elle avait cessé de compter avec exactitude. Mais ça devait faire un bon bout de temps, car le printemps semblait vouloir s’installer pour de bon. Probablement plus de six mois se dit-elle. Elle n’était pas maltraitée physiquement, au contraire, mais les personnes si chères à son cœur qui peuplaient sa vie avant cet enlèvement et dont elle n’avait eu aucune nouvelle depuis son entrée dans cette maison, lui manquaient assurément.

Sa vie, ses occupations, son travail lui manquaient également. Depuis son réveil dans la luxueuse voiture ce jour-là, Samantha n’avait plus de vie. Sa vie avant cet enlèvement n’existait plus. Les questions suscitées par sa disparition et demeurées sans réponse pouvaient amener ses proches, voire la police, à conclure à une disparition définitive, sans appel et sans espoir. Les gens de son entourage avaient probablement abandonné toute recherche.

En se référant à d’autres disparitions annoncées auparavant par les médias, elle pouvait affirmer que s’il y avait eu enquêtes et recherches intenses les premières semaines, tout devait être pratiquement cessé maintenant. Elle supposait qu’après tout ce temps, pour beaucoup de personnes, Samantha Cartier devait être décédée. Son dossier serait relégué aux affaires non résolues et on l’oublierait, un peu, peut-être. Ces sombres pensées revenaient souvent la hanter mais, après s’être laissée aller à une période de grande tristesse, Samantha sortait de son marasme et souhaitait plus que jamais s’en sortir. Elle tentait de se raisonner, de trouver des solutions qui se révélaient chaque fois impossible. Mais malgré son immense chagrin, elle gardait encore espoir de quitter cet endroit.

Mi-impatiente, mi-inquiète de ne pas recevoir de commentaire, Nanny s’informa :

— Jennifer, m’entends-tu ?

Maintenant habituée de se faire interpeller ainsi, Samantha ne protesta pas.

— Oui je vous ai entendue. Je suis déçue, c’est tout. C’est tout, répéta-t-elle pour elle-même. Comme si c’était vraiment tout !

— Nous pouvons remettre ça à demain. La météo annonce du beau temps. Pour aujourd’hui c’est hors de question. Je suis désolée ma chérie, je comprends que tu trouves le temps long dans cette chambre, mais tant que tu n’auras pas retrouvé complètement la mémoire, il y a des risques à te laisser sortir.

Elle avait envie de crier une nouvelle fois qu’elle n’était pas et ne serait jamais celle que tous, ici, prénommaient Jennifer et qu’elle possédait, au contraire, toute sa mémoire. Et Dieu sait qu’elle souhaitait fréquemment ne plus se souvenir de son merveilleux passé qui la rendait pourtant si triste. Mais aucun son ne sortit de sa bouche. Ça ne servait à rien. Elle avait déjà essayé tant de fois depuis l’enlèvement, depuis qu’on lui avait expliqué la raison de celui-ci, de leur faire comprendre leur erreur. On n’a jamais voulu ni la croire, ni l’écouter jusqu’au bout. Tous semblaient convaincus que Samantha n’existait pas. Ici, Jennifer Lacroix restait sa seule et véritable identité.

— Je reviendrai plus tard pour t’apporter ton dîner et peut-être que dans la soirée, si j’ai le temps je te tiendrai compagnie poursuivait Nanny.

— D’accord, fit tout simplement Samantha, résignée. Et elle entendit le frou-frou des jupons décroître en direction de la cuisine.

Toujours appuyée le dos contre le mur, Samantha promena son regard dans la pièce qu’on avait redécorée, pour elle, en une magnifique chambre. Avant d’entreprendre la décoration, on l’avait consultée afin de s’assurer que cette chambre lui plairait. Sans enthousiasme, elle avait tout de même donné son avis.

Aujourd’hui, elle l’appréciait, car ayant elle-même choisi des couleurs qu’elle estimait, cela rendait ses moments de solitude moins pénibles. Pour la jeune femme, cela signifiait qu’elle possédait quelque chose qui n’appartenait pas à cette Jennifer. Elle pensait ainsi profiter de sa propre chambre, de son univers à elle. Ce faisant, elle avait imaginé créer une chambre pour Marc-Alec et elle.

Sur du papier peint, des formes plus ou moins régulières, semblables à des fleurs, dansaient çà et là sur un fond nacré. Autour de teintes d’un bleu d’eau qui dominaient, erraient des taches jaunes et roses, du rose tendre, comme le préférait Samantha. Les quatre murs, qui ne comprenaient aucune fenêtre, étaient habillés de papier peint aux trois quarts de leur surface. Une peinture d’un bleu pâle, très semblable à celui du papier peint, colorait le quart restant.

Un lit de bois, datant du 18e siècle, dominait la chambre de son imposante stature. Une douillette bleue, bordée de dentelle fine, placée sur le lit, s’agençait parfaitement avec les couleurs du papier peint. On disait de la commode, achetée chez un antiquaire à un prix exorbitant quelques années auparavant, qu’elle allait avec le lit comme s’ils avaient été achetés ensemble. Placée près du lit, elle semblait diminuer un peu l’importance du lit de bois. Un miroir ovale au fin cadre de bronze, également pris chez l’antiquaire, était suspendu au-dessus de la commode.

Une mini bibliothèque ornait un coin de la chambre. Elle était remplie de livres traitant de divers sujets, dont Samantha avait déjà lu une grande majorité. Il n’y avait, dans la pièce, qu’une chaise berçante pour tout autre meuble. Sur le mur, face à la porte, une photographie de la vraie Jennifer y était accrochée. Sur la photo, la jeune fille aux longs cheveux clairs, s’apparentant au blond-roux de ceux de Samantha, devait tout juste sortir de l’adolescence, et tenait de sa main droite un chapeau de paille, lequel, posé sur sa tête, paraissait vouloir s’envoler au vent. Assise en tailleur dans l’herbe haute, elle souriait à la caméra.

Sa ressemblance avec cette jeune fille la frappa une fois de plus. Samantha n’aurait jamais pensé autant détester être le sosie de quelqu’un. Ses yeux s’illuminèrent de colère encore pour cette fille innocente qui lui causait tout ce malheur.

******

Se regardant dans le miroir ovale, elle se comparait à la jeune fille de la photo. Elle avait joué à ce jeu bien des fois, mais ne pouvait s’empêcher de le répéter, se défiant, chaque fois sans succès, de trouver une nouvelle différence.

Ses cheveux châtains clairs possédaient les mêmes reflets blond-roux que Jennifer. Sensiblement de la même longueur, ils tombaient en cascades sur ses épaules aussi ondulés que les siens. Des yeux turquoise à faire rêver tous les hommes et à faire rougir les femmes de jalousie brillaient sur les deux visages.

Leur différence résidait dans leur nez. Et il fallait un œil très attentif pour la distinguer. Plus fin et légèrement plus long, celui de Samantha accentuait sa féminité. Sans être grosse, Samantha se trouvait faiblement plus en chair que son sosie. Cependant, son état actuel ne permettait plus de comparaison.

Installée ainsi sur l’image que la captive avait maintes fois examinée, Jennifer paraissait posséder de plus petites jambes qu’elle. Aussi avec son 1,64 m, la jeune femme pensait qu’elle dépasserait Jennifer de trois ou quatre centimètres si elle avait pu se mesurer avec elle.

Samantha avait constaté en regardant d’autres photographies, afin de stimuler sa mémoire selon la gouvernante, où la vraie Jennifer posait avec cette dernière, qu’elle avait effectivement raison à propos de leur grandeur. En effet, Jennifer paraissait aussi grande que Nanny alors que Samantha la dépassait visiblement. Elle en était venue à des conclusions identiques en regardant également des images de Jennifer et de son père, mais ce fait, personne ne semblait vouloir le remarquer, allant jusqu’à prétexter que Jennifer pouvait avoir grandi.

Samantha regardait toujours le reflet que lui rejetait le miroir. Elle essaya de se sourire. Ses lèvres, aux contours plus définis, dessinèrent pourtant un sourire identique à celui qu’affichait la fille de la photo. Sa ménechme.

« Tu as le même sourire. Dans tes yeux d’un bleu-vert profond, où voulaient se noyer tous tes prétendants, je rencontre le même regard. »

Ces paroles lui revenaient fréquemment. Il les avait prononcées après son discours cette journée-là. Il avait tout d’abord lentement enlevé sa casquette découvrant son épaisse chevelure grisonnante. Ses lèvres minces avaient esquissé un faible sourire, à peine perceptible et ses yeux verts exprimaient la bonté et la désolation. Il s’était présenté puis avait gentiment demandé de ne pas l’interrompre.

Il se nommait Édouard Lacroix. Il avait reconnu en elle sa fille disparue dans un accident d’avion. On n’avait jamais retrouvé son corps et il avait toujours gardé espoir qu’elle se soit enfuie du lieu de l’accident ou qu’on l’ait recueillie et qu’elle soit toujours vivante. Il croyait fermement que le choc lui avait fait perdre la mémoire, qu’elle avait refait sa vie ailleurs et qu’il la reverrait un jour.

— Et ce jour est là. Je t’ai enfin trouvée ! Tu es maintenant devant moi, ma chérie, avait-il ajouté, ému en se passant une main dans les cheveux.

Poursuivant le récit de sa découverte, Samantha l’avait écouté. Oh ! Elle avait bien voulu l’interrompre à plusieurs reprises pour lui expliquer son erreur, mais la jeune femme avait promis de l’écouter jusqu’au bout. Parler devenait de plus en plus difficile pour l’homme. Il était manifestement remué : ses lèvres tremblaient et il les pinçait pour éviter de pleurer, mais c’était peine perdue. Ce pauvre fou semblait sincère et convaincu de ce qu’il racontait.

Il avait marché près d’elle en ville quelques semaines auparavant. Elle n’avait pas réagi, mais lui, son cœur lui avait manqué. Elle avait pourtant levé les yeux sur lui, lui expliqua-t-il. Ces magnifiques yeux, il les aurait reconnus n’importe où.

Même s’il s’y attendait, il fut ébranlé que sa propre fille ne le reconnaisse plus. Ils étaient si proches. Il l’avait suivie, à pied puis en taxi jusqu’à la maison. Il l’avait espionnée pendant quelques jours, toujours persuadé que le choc de l’accident avait provoqué l’amnésie dont elle souffrait de façon évidente.

Un après-midi, lorsque son propre taxi, suivant le sien, les conduisit, au terminus d’autobus, et qu’il comprit les paroles du jeune homme qui l’accompagnait énoncer qu’ils se reverraient au même endroit dans deux semaines, il s’était informé au comptoir où se rendait l’autobus no 75 dans lequel elle était montée et à quelle heure il arriverait dans deux semaines pour être là à son retour.

Il avait alors planifié l’enlèvement pour pouvoir enfin serrer sa fille chérie dans ses bras. N’ayant pu être présent lors de son retour par l’autobus, car en voyage d’affaires jusqu’au lendemain de son arrivée, il s’était rendu, avec sa propre voiture et son chauffeur, à l’adresse où il l’avait déjà vue s’arrêter. Il s’apprêtait à attendre la journée entière, s’il le fallait, qu’elle sorte de la maison. Mais son plan avait dû être modifié.

Au moment où sa voiture tournait le coin de la rue, non loin de l’arrêt d’autobus, l’homme expliquait encore qu’il avait vu son regard, remarquable entre tous. Les yeux turquoise étaient dirigés vers l’autobus de la ville qui s’approchait. Ils l’avaient donc suivie jusqu’à ce qu’il puisse l’aborder sans témoin. Il jurait ne pas avoir voulu lui faire de mal, mais il n’avait pas su comment se débrouiller autrement pour la faire monter.

Elle semblait prudente et avait eu raison. Mais il ne pouvait se permettre de rater sa chance. Il lui assura qu’il prendrait tous les moyens pour l’aider à retrouver la mémoire et serait patient. Mais au bout du compte, elle devait garder en tête qu’il ne désirait que leur bonheur à tous deux, dans la demeure de son enfance remplie de merveilleux souvenirs, dans cette maison-même où elle se trouvait présentement. Ce somptueux manoir, songea-t-elle, qu’elle n’avait même pas visité au complet, elle s’en fichait complètement cependant, et où elle habitait maintenant depuis plus de… six mois probablement sept, Samantha ne savait plus.

******

Plus de six mois qu’elle n’avait pas vu la ville et tous ses attraits : les musées, les zoos, les cinémas, les endroits branchés, les spectacles. Elle rêvait tant de ballades en voiture, d’allées et venues à pied dans ses rues et boulevards, de magasiner dans les mails et boutiques, parmi la foule. Fini les promenades en forêt ou au bord d’un lac. Terminé le travail en pédiatrie et les copines. Elle rêvait d’accomplir des choses qui lui semblaient si insignifiantes auparavant. Elle soupira, n’avait jamais tant soupiré.

Un sourire, plutôt un réflexe, vint puis repartit : elle détestait tellement faire ses achats dans la foule. Mais elle donnerait tant, ferait n’importe quoi pour s’y retrouver au moment présent. Mais « il » lui interdisait toute sortie hors de la propriété, laquelle semblait barricadée et très bien gardée. Chaque allée et venue était contrôlée, pour son bien lui avait-on expliqué.

« Il » avait terriblement peur de la perdre une seconde fois cet homme un-peu-fou-mais-si-gentil qui s’était mis dans la tête qu’il avait retrouvé sa fille bien-aimée, portée disparue suite à un crash aérien, le jour où il avait vu Samantha à la sortie d’une boutique du centre-ville. Pour éviter tout malheureux incident, il fallait attendre qu’elle recouvre sa mémoire. Il ne voulait pas la perdre une seconde fois.

Samantha croyait avec raison qu’il craignait plutôt qu’elle se sauve puisque ayant toujours nié être Jennifer, elle ne démontrait aucun signe de progrès. Elle avait essayé de faire semblant, mais ça n’avait pas fonctionné, car elle ne pouvait expliquer des faits ou raconter des souvenirs qui unissaient ces gens à Jennifer. D’un naturel optimiste et croyant fermement qu’elle retrouverait sa mémoire un jour ou l’autre, il usait de beaucoup de patience à son égard. Mais s’il la gâtait énormément, il était également très ferme et n’avait jamais cédé à ses requêtes pour quelque sortie que ce soit à l’extérieur de la propriété, laquelle, entourée d’arbres assurément centenaires, ne paraissait posséder aucun proche voisin.

Perdue dans ses pensées, Samantha n’avait pas vu le temps s’écouler lorsqu’un cliquetis se fit entendre dans la serrure de la porte. Surprise, elle détourna les yeux de la glace qu’elle regardait encore sans la voir et dirigea son regard vers le bruit. Concentrée, elle n’avait pas entendu les pas venir. Elle était pourtant familière aux pas de la chère Nanny qui devait lui apporter son repas.

Lentement la porte s’ouvrit. Un visage aux tempes grisonnantes, dont les yeux verts s’harmonisaient avec les cheveux poivre et sel, apparut dans l’entrebâillement, rayonnant de gaieté.

— Bonjour ma Jennifer chérie !

— Bonjour M. Lacroix, fit-elle sur un ton moins enjoué que son interlocuteur. Elle ne pouvait se résoudre à accéder à la demande de ce dernier et l’appeler papa, ni s’abaisser à jouer cette comédie.

Le sourire de l’homme tomba. Il avança vers Samantha, la déception se lisait sur son visage.

Vêtu d’un complet gris et d’une chemise blanche à fines rayures bleu ciel, Samantha le trouva élégant. Une cravate, de couleur noire, bleue et blanche dont le dessin représentait un couple abstrait sur un quai au bord de la mer au clair de lune, venait compléter le tout. Les souliers noirs, importés d’Italie, impeccables, le guidèrent vers la chaise berçante, où il prit place.

Silencieuse, Samantha s’assit sur le rebord du lit et attendit qu’il prenne la parole. À son air affecté, elle comprenait qu’il lui préparait un petit discours. Le silence se poursuivait, durant quelques secondes qui parurent plutôt longues à la demoiselle, mais elle patienta. Il se décida enfin à parler et sa voix grave se fit entendre :

— Écoute Jennifer, voilà un bon bout de temps que tu es revenue parmi nous, à la grâce de Dieu, par je ne sais quel miracle. Je comprends que pour toi, je sois un étranger puisque, souffrant d’amnésie, tu ne peux établir de contact avec tout ce qui a rapport, de près ou de loin, à ton passé.

Posant ses paumes sur le lit sur lequel elle se trouvait toujours, un peu à l’écart de chaque côté et à quelques pouces derrière elle, elle fit ainsi basculer son corps en mettant son poids sur ses mains. La tête légèrement penchée sur le côté, elle prit un air sérieux, attentive à ce qu’il allait répéter une fois de plus. L’homme d’âge mûr encore très attirant, poursuivait ses propos :

— Mais crois-moi, je souffre autant que toi, sinon davantage. Le fait que tu ne me reconnaisses pas alors que moi, me souvenant de tout, que je me rappelle avoir été si proche de toi, m’est bien pénible. J’ai osé espérer qu’en cette plus longue absence, tes souvenirs…

Il ne termina pas sa phrase. Sa voix tremblait, l’émotion transperçait sa gorge. Samantha ne souhaitait pas prendre pitié de lui. Pas aujourd’hui, et ce, malgré son absence de la maison depuis plus d’une semaine ! Elle en avait assez de se laisser attendrir par ce pauvre homme en mal de sa fille chérie. Elle gardait en tête que la victime se trouvait assise sur ce lit. Peu importe les nobles raisons de sa présence en ce lieu, il était l’instigateur de son malheur.

Se levant de la berceuse, il s’avança vers elle. La jeune femme se leva à son tour et marcha à quelques pas de lui, dans la direction opposée. Elle voyait venir le scénario qu’elle avait vécu, déjà à maintes reprises au cours des six derniers mois. Il lui prendrait la main et la supplierait de se souvenir avant de la quitter sans doute pour pleurer en cachette d’elle.

— Ne te sauves pas ma chérie commença-t-il doucement. Je ne désire qu’une chose. Reconnais que j’ai été patient jusqu’à présent. Maintenant, j’en ai assez que ma propre fille me traite en parfait inconnu et m’appelle « monsieur ».

S’en était-il rendu compte ? Samantha ne le savait, mais constata son ton de voix haussé, l’impatience qui pesait lourdement dans ses propos et recula d’un pas, instinctivement.

L’autre continuait son monologue sur le même ton, tentant toujours de l’approcher.

— Ne peux-tu pas m’appeler « papa », pourquoi ne te rappelles-tu pas de l’histoire de ta vie que nous t’avons, Nanny et moi, si souvent racontée ? Je suis désespéré continua-t-il sur un ton un peu radouci. Tu me manques tellement. Fais un effort cette fois. Cherche, fouille dans tes souvenirs ! Appelle-moi Papa. Peut-être qu’à force de le dire les souvenirs de ta vie reviendront.

— Justement, je m’en souviens, je la connais par cœur la vie de Jennifer, mais ce n’est pas mon histoire. C’est l’histoire d’une autre qui n’est plus de ce monde. Elle est morte, monsieur Lacroix, M-O-R-T-E épela-t-elle. Acceptez-le une fois pour toutes et laissez-moi partir, bon Dieu. Il s’agit purement d’une coïncidence, d’une parfaite ressemblance sans plus. C’est à vous de faire un effort et d’accepter que je sois quelqu’un d’autre que Jennifer Lacroix.

Elle criait presque et avait la désagréable sensation de se répéter. Elle était, cette fois, à la différence des autres, au bord des larmes. Elle n’en pouvait tout simplement plus. La peur de devenir folle la hantait fréquemment. L’espoir de pouvoir s’en sortir diminuait. Elle ne se sentait soudainement plus capable de rester optimiste. On ne la retrouverait pas. Les recherches avaient cessé, elle en était persuadée. Il s’était écoulé trop de temps. Mais d’un autre côté, elle refusait d’admettre que ses parents, que Marc-Alec l’aient abandonnée complètement.

D’abord secoué, puisque le prenant en pitié dans cette situation complexe elle n’avait jamais élevé la voix en sa présence, il réagit finalement, calmement, mais le regard sévère qu’il posa dans celui de la jeune fille exprimait une grande colère.

— Je ne pense pas obtenir quelque chose de ta part, ni même avoir une conversation décente avec toi, vu l’état dans lequel tu t’es mise commença-t-il, ignorant qu’il avait élevé la voix le premier. Je ne tolérerai, en aucun cas, que tu me parles sur ce ton, même si dans ta petite tête je ne suis pas ton père. Je reviendrai lorsque tu te seras calmée et j’ose espérer que tu te montreras plus réceptive. Moi qui se faisait une joie d’être rentré plus tôt que prévu, acheva-t-il en se dirigeant vers la sortie.

Avant de refermer la porte, il lui dit, d’une voix imprégnée de sa douceur habituelle, ses yeux vidés de toute colère :

— Tu devrais te reposer, ton état ne requiert aucunement cette colère dont tu es la proie.

Samantha, à présent debout près de la commode, jouait machinalement avec le cadran blanc en forme de cœur, qui autrefois appartenait à la fille de monsieur Lacroix. De la tête, elle acquiesça sans le regarder et la porte se referma. Elle n’avait pas essayé de lui rappeler qu’il s’était fâché avant elle, ça n’aurait servi à rien.

Aussitôt des larmes amères de douleur, de tristesse et de rage coulèrent sur ses joues.

Elle regrettait que la discussion se soit terminée ainsi. Si presque chaque fois leurs conversations se terminaient mal cette fois c’était pire. Elle prenait généralement en pitié cet homme qui faisait d’elle une fixation, mais qui dans le fond, ne lui souhaitait aucun mal et se montrait même bon avec elle. Mais aujourd’hui sa compréhension avait atteint ses limites. De plus, elle n’avait rien entrepris pour le retenir afin de s’excuser ainsi qu’elle en avait l’habitude. Mais elle était tellement lasse de ces conversations qui revenaient toujours au même.

Elle n’avait rien tenté, car la douleur la rongeait affreusement. Malgré sa gentillesse, les bons soins et les délicates attentions qu’il lui destinait, souvent à travers la gouvernante, Samantha n’en pouvait vraiment plus. Elle en avait plein le dos de jouer à essayer de devenir la Jennifer-qu’il-adorait-tant. C’en était assez d’habiter sa chambre, de dormir dans son lit, de porter quelques-uns de ses vêtements et de se faire rappeler constamment certains moments de sa vie passée.

« Combien de temps vais-je encore tenir ? Quelqu’un me sauvera-t-il bientôt ? » se demanda-t-elle, désespérée.

Les joues humides de chagrin, elle détourna les yeux du petit cœur blanc et releva la tête. Ses yeux s’arrêtèrent à nouveau sur la photo de la disparue. À travers la brume de larmes, elle la vit, souriante, heureuse. Elle se mit sincèrement à la détester comme elle ne l’avait jamais fait auparavant.

Empoignant le cadran-réveil en forme de cœur dans sa main droite, elle s’élança pour le jeter avec force à l’autre bout de la pièce. Cependant, elle se ravisa et cessa son mouvement. Il demeurait le seul contact avec la réalité temporelle qui la reliait à sa véritable identité. De plus, elle ne voulait alerter personne par le bruit que son acte causerait et ça ne lui serait d’aucune utilité. Elle avait besoin de cette présente solitude qui lui permettrait de verser toutes les larmes qu’elle s’était minutieusement employée à retenir en présence d’Édouard Lacroix.

Reposant le cadran-réveil à sa place, elle se précipita à son lit de bois. Recroquevillée sur elle-même, le couvre-lit recouvrant ses pieds, elle pleurait de plus belle, ses mains soutenant son ventre alourdi.

— Oh ! Marc, je t’en prie, fais-moi un signe ! Envoie-moi, à travers un geste, une parole, le message que tu penses toujours à moi ! gémit-elle.

Elle pleura longuement, le corps secoué de spasmes et de sanglots en pensant à celui qu’elle aimait, cherchant à retrouver, avec détails chaque trait de son visage. Mais, se rendait-elle compte depuis quelques temps, le visage aimé devenait flou, tellement le nombre de semaines qui les séparait de leur dernière rencontre augmentait.

Après plusieurs minutes, son corps cessa peu à peu ses tremblements, ses larmes avaient séchées et un demi-sourire se dessina sur ses lèvres sans maquillage. Puis Samantha glissa lentement, sans véritablement s’en apercevoir, dans un sommeil agité alors qu’elle rêvait du temps, où insouciante des malheurs qui lui arriveraient, elle se préparait plutôt à de beaux projets.





Chapitre 2



Une bonne nouvelle au goût amer


Elle remerciait le ciel que la nuit soit enfin terminée. Une autre, enfin. Elle imaginait que la fin de celle-ci n’arriverait jamais. C’était une nuit, comme elles se disaient souvent entre elles, à oublier. En temps « normal », plus d’une demi-heure se serait déjà écoulée depuis le moment où elle aurait pris le volant de sa voiture. Elle pourrait probablement être déjà confortablement installée entre ses draps. Mais il arrivait que ses fonctions l’obligent à effectuer du temps supplémentaire.

Mais elle ne s’avéra pas la seule dans cette condition. Lucie et Anita l’avaient saluée à peine quelques minutes plus tôt. Quant à Élisabeth, à qui elle avait offert son aide en la voyant se rendre à une chambre une bouteille de lait à la main, elle avait refusé avec reconnaissance, affirmant qu’elle terminait également.

Après s’être lavé les mains, elle se rendit au vestiaire afin d’enfiler ses bottes et son manteau. Ce faisant, elle se remémora la nuit exténuante que le jour avait maintenant remplacée.

Il y eut d’abord le petit, admis en soirée pour acidose diabétique, qui exigeait beaucoup de soins. Avec les glucomètres aux heures, prélèvement d’une goutte de sang afin de mesurer le taux de sucre dans le sang, les signes vitaux, pris également aux heures, afin d’éviter tout changement brusque de la tension artérielle, il y avait fort à faire. Sans parler des poches de sérum glucosé dont il fallait reconstituer une nouvelle recette selon les résultats des glucomètres, jusqu’à la stabilité du taux de sucre sanguin.

La petite asthmatique, qui semblait pourtant stabilisée, les avait inquiétés en entrant soudainement en crise sévère. Les médecins résidents prescrivirent une perfusion d’aminophylline en continu ; ce dilatateur de bronches permet à l’air de mieux passer jusqu’aux poumons et diminue les difficultés respiratoires. Il fallait, évidemment, surveiller la lente évolution.

Enfin, ce mignon bébé branché sur moniteur puisque porté à faire des périodes d’apnée durant son sommeil, avait causé de désagréables surprises, heureusement rentrées dans l’ordre grâce à leur vigilance. C’est à de telles situations qu’on peut constater qu’un enfant a réellement besoin d’un moniteur respiratoire qui sonne l’alarme dès que l’enfant va au-delà de quinze secondes sans respirer.

Les soins usuels n’étaient pas exclus non plus. Les médications à administrer, les boires à donner, les douleurs à soulager, les enfants, s’éveillant au milieu de la nuit dans un endroit inconnu, à la recherche de leurs parents, qu’on devait consoler. Même les quelques parents présents, nécessitant d’être rassurés, car inquiets du sort de leur enfant, devenaient une part importante du travail de l’infirmière.

Mais la jeune infirmière aimait son métier. Elle adorait les enfants et se valorisait à pouvoir contribuer à leur guérison. Elle n’aurait cependant pas pu s’habituer à travailler avec des petits cancéreux et les regarder mourir. D’autres, qu’elle admirait, mais avec lesquelles elle n’aurait pas changé de place, accomplissaient très bien leurs tâches.

L’infirmière acheva de boutonner son manteau de cuir. Le mois d’avril s’était pointé quelques jours plus tôt. La clémence de la température durait depuis. Néanmoins, la neige couvrait encore la majeure partie du sol. En rangeant ses souliers blancs dans son sac de coton vert, elle aperçut dans la pochette intérieure restée béante, l’enveloppe beige qu’elle avait pratiquement oubliée tellement la nuit l’avait tenue occupée. Les yeux brillants, le sourire aux lèvres, sa main la porta contre elle pendant un instant. Sans l’ouvrir, elle la remit dans la pochette du sac.

Elle quitta le vestiaire restreint, contigu au poste des infirmières, son sac sur l’épaule. En passant devant le poste, elle salua les quelques infirmières du service de jour qui finissaient de noter leur plan de travail ainsi qu’Élisabeth qui terminait ses dossiers.

À sa sortie du département, elle emprunta le large corridor qui servait de liaison jusqu’au département chirurgical, situé à l’autre extrémité. Au centre du dit corridor, deux ascenseurs, occupés à peu près continuellement, faisaient face à une sortie d’escaliers.

Habituellement, Samantha prenait l’ascenseur pour monter au sixième étage et descendait à pieds, le matin à la fin de son travail. Cette fois, trop épuisée par la nuit folle qu’elle venait de faire, elle choisit de prendre l’ascenseur qui se faisait pourtant attendre.

Bien sûr, ce n’était pas la première fois qu’une nuit semblable se présentait et la fatigue ne constituait pas l’unique raison à son choix. L’euphorie qu’elle ressentait avait contribué à sa décision. Elle la reliait à la précieuse enveloppe beige.

En appuyant de nouveau sur le bouton d’appel situé entre les deux ascenseurs, elle songeait à l’enveloppe. Annexée à l’enveloppe blanche contenant son talon de paye, elle l’avait trouvée dans son casier postal de la salle du personnel, en débutant son quart, la veille.

Elle se doutait de son contenu et avait hâte de tenir dans ses mains la confirmation de ce qu’elle présumait savoir. Elle n’en pouvait plus d’étouffer le cri de joie qui ne demandait qu’à sortir de sa gorge.

Perdue dans ses pensées, Samantha n’entendit pas les pas derrière elle.

— Penses-tu pouvoir trouver le sommeil ?

Sursautant légèrement, elle se retourna en direction de la voix. Une jeune femme du même âge qu’elle se tenait à sa gauche. Ses longs cheveux bruns tirant sur le roux ramenés ensemble par un élastique de fantaisie, assorti avec la robe bleu ciel qu’elle portait sous son manteau brun déboutonné, restaient sa fierté. Ses yeux bruns aux longs cils noirs et épais la regardaient, d’un air entendu.

— Oh ! laissa échapper Samantha, surprise. Ne t’inquiète pas, après un bain chaud je ne serai pas longue à tomber dans les bras de Morphée. Je suis si crevée.

— Je ne parlais pas du tout de cette nuit d’enfer annonça la nouvelle venue fronçant légèrement les sourcils et hochant la tête en signe de négation. Elle l’avait aperçue remettre son enveloppe dans son sac et lui en fit part.

Affichant un air perplexe, Samantha détourna les yeux du cadran lumineux qui indiquait que l’ascenseur, descendant, s’arrêtait à présent au neuvième des douze étages de l’hôpital et reposa ses yeux turquoise sur son amie.

— Rassure-toi, je n’en parlerai à personne fit cette dernière en remarquant la perplexité dans son regard. Je te laisserai annoncer la nouvelle à qui tu voudras et lorsque tu te sentiras prête. En revenant vers le poste tout à l’heure j’ai cru reconnaître le logo du concours sur ton enveloppe et j’ai conclu à ta victoire, car c’en est une c’est sûr, et je suis très heureuse pour toi, crois-moi expliqua Élisabeth.

Samantha ne douta pas un instant de la sincérité d’Élisabeth et sourit. Elle ouvrit la bouche pour la remercier, mais l’ascenseur annonça son arrivée par un bruit sourd ressemblant à celui d’une sonnette d’entrée. La porte s’ouvrit et les deux femmes y pénétrèrent en se pressant auprès d’autres travailleurs déjà entassés à l’intérieur.

Dehors, le printemps leur soufflait son soleil en plein visage. Il serait chaud aujourd’hui et percerait de ses rayons les restes du tapis blanc qui semblaient décidé à ne pas partir. Çà et là, la neige fondrait enfin. Les oiseaux, revenus depuis peu de leur long voyage au sud, chantaient à travers les branches et sur les toits. Un moineau passa près d’elles et Samantha le regarda voler jusqu’à son nid dans un arbre du parc voisin du centre hospitalier pendant que son amie débitait des commentaires sur la température. La nature accompagnait son humeur. Réalisant qu’elle se laissait distraire, elle se concentra sur ce qu’exprimait Élisabeth.

— Tu sais, je n’avais pas l’intention de te cacher la nouvelle avoua ensuite Samantha, contrite.

— Je sais, t’inquiètes pas. T’avais besoin de savourer ça pour toi toute seule un moment. Je te comprends. J’aurais sûrement agi pareil à toi, la rassura sa copine.

Comme sa propre voiture était garée dans une direction opposée à celle de son amie, la jeune femme la salua chaleureusement, mais un peu distraitement avant de s’y diriger, car ses pensées ne cessaient de se tourner vers l’enveloppe qu’elle avait vraiment hâte d’ouvrir. Samantha aimait pourtant beaucoup Élisabeth. Embauchées dans la même période trois ans auparavant, elles s’étaient immédiatement liées d’amitié.

Les deux femmes n’étaient pas que collègues de travail. Elles se voyaient parfois, surtout lorsque des occasions de célébrer se présentaient. Il faut dire qu’elles les provoquaient assez souvent. Elles essayaient de nouveaux restaurants, allaient danser ou voir le dernier film. La plupart du temps leurs petits amis les accompagnaient.

Il arrivait certaines fois que les filles désirent sortir seules, mais ces derniers mois c’était plus compliqué. Avec le temps, son copain se montrait de plus en plus jaloux. S’il ne mentionnait pas qu’il détestait qu’elle sorte seule avec son amie, il s’arrangeait fréquemment pour faire partie du groupe. Cependant, à la fin du compte, Samantha estimait que leurs soirées s’avéraient toujours très réussies. C’est pourquoi elle ne prêtait pas une grande attention à la jalousie grandissante de son copain.

Après avoir fait quelques pas dans le stationnement en direction de sa petite Fiesta rouge, Samantha s’entendit interpellée par son amie.

— Samantha ma chère, il faudra fêter ça !

La jeune femme leva le pouce bien haut en signe d’assentiment, un sourire illuminant son visage et son autre main serrant machinalement son sac de coton vert contenant la précieuse enveloppe.

******

Samantha referma la porte de son appartement. Déposant en hâte son manteau sur la patère, après avoir enlevé ses bottes et mis les clés sur leur crochet, du moins elle avait essayé, mais dans sa hâte elle n’avait pas réussi et elles étaient tombées par terre, elle courut les laissant sur le parquet de bois, avec son sac vert qu’elle n’avait pas lâché, en direction du salon. Elle prit place dans une des deux causeuses qui s’y trouvaient.

Assorties l’une à l’autre, les causeuses à fond noir offraient le spectacle de minuscules fleurs roses et lilas étendant leurs pétales sur leur feuillage. Entre les causeuses, se dressait une table vitrée sur laquelle reposait une lampe de porcelaine rose, donnée par sa grand-mère, dont l’abat-jour blanc était cerné à son extrémité supérieure d’une bande de dentelle rose.

Disposées en « L » une seule des deux causeuses se trouvait contre le mur. En haut de celle-ci un tableau représentant un voilier voguant sur une mer légèrement agitée avait été suspendu.

C’est sur cette même causeuse, faisant face à la bibliothèque de bois verni, tout comme le plancher sur lequel reposaient les meubles, que Samantha prit place, son sac vert à la main.

Les jambes repliées sous elle, calée au fond du fauteuil et bien appuyée sur le bras de ce dernier, ses doigts nerveux cherchaient l’enveloppe dans le sac. La déchirant, elle en sortit le feuillet explicatif et le déplia d’un geste sec, sûr et rapide. Ses yeux se promenèrent hâtivement sur la lettre. Laissant échapper un petit cri, elle recommença sa lecture à voix haute, plus lentement :

Madame Samantha Cartier,

Dans le cadre de la campagne interne de levée de fonds pour la recherche médicale, les hôpitaux pédiatriques du Québec se sont associés pour établir ce qui est une première dans la province. Ce concours s’adressant seulement aux employés médicaux fut un énorme succès. Comme vous savez, pour chaque don de vingt dollars, l’employé(e) se voyait remettre un billet de participation au tirage.

Après l’appel téléphonique que vous avez reçu de madame Perron, il y a deux semaines, vous expliquant que parmi les cinquante noms tirés au hasard, dont le vôtre, vingt-cinq seraient gardés après étude de cas afin de favoriser celles et ceux qui se valoriseraient le plus. Un seul nom devait être pigé parmi ceux-là. J’ai l’honneur, madame Cartier, de vous annoncer votre victoire, car celui de Samantha Cartier fut le nom chanceux.

Chaque tirage fut effectué selon les normes par la firme Picard et Villeneuve Inc. Le concours, clôturé lors du tirage final le trente et unième jour du mois de mars, vous proclame gagnante du prix suivant :

Trois semaines en Californie, dont vous passerez les deux premières en stage de perfectionnement dans une aile pédiatrique de l’hôpital de San Francisco aux États-Unis. Le transport en avion, les couchers à l’hôtel avec petits déjeuners sont inclus dans le prix. Vous n’aurez qu’à payer les taxes, les repas non compris et vos dépenses personnelles.

Afin de vous procurer les billets d’avion ainsi que tous les détails concernant votre séjour en Californie, vous devrez rencontrer Mme Perron à son bureau, à la direction des soins aux hospitalisés, le lundi 12 avril, situé au...

Ses yeux quittèrent l’imprimerie noire qui dansait sur la feuille de papier. Dans le reste du texte, la direction exprimait sa fierté que la gagnante travaille dans son établissement, expliquait qu’elle devait se rendre au bureau de Mme Perron avec certaines cartes et/ou papiers d’identité, d’aviser si le rendez-vous fixé ne correspondait pas à sa disponibilité... Elle ne pouvait plus lire, elle rêvait déjà à la Californie qui l’attendait. Elle ne pouvait surtout pas croire encore qu’elle, Samantha Cartier était LA gagnante d’un tel tirage.

L’heureuse gagnante déposa enfin la précieuse lettre sur la petite table devant elle. Se levant lentement de la causeuse, elle se dirigea vers sa chambre à coucher, ayant presque oublié sa fatigue.

En se préparant pour dormir, elle pensa à Élisabeth. Elle avait vu juste : la petite Samantha serait probablement incapable de dormir, même si le miroir de la salle de bain lui renvoyait l’image d’une fille épuisée.

— WOW ! YAOU ! YOUPPPPPI ! Se laissa-t-elle aller enfin, incapable de contenir sa joie plus longtemps.

— La Californie, te rends-tu compte ? murmura-t-elle à l’image du miroir qui la fixait.

Samantha, étendue dans son lit depuis près d’une heure ne cessait de tourner et se retourner. Dans un soupir, n’y tenant plus, elle tendit sa main en direction du téléphone noir et blanc en forme de voiture ancienne, qui reposait sur la table de chevet en mélamine blanche et composa un numéro. Autant la prévenir tout de suite puisque le sommeil tarde à venir et je dois le révéler à quelqu’un décida-t-elle.

Assise dans son lit, elle replaça ses oreillers de manière à être plus confortable. Le combiné, tout le toit de la voiture, sur l’oreille, elle regardait les rayons solaires filtrer à travers ses stores verticaux, et éclairer les tons de vert qui constituaient sa douillette.

Sa mère l’avait aimée dès que ses yeux s’étaient posés dessus. Sur un fond blanc, des motifs de quatre verts différents allant du très pâle au turquoise, la recouvraient çà et là. Elle lui en avait fait cadeau à son départ de la maison familiale près de deux ans auparavant. Exerçant son métier, elle voulait voler de ses propres ailes et s’était cherché un appartement pas trop loin de son lieu de travail. Son père l’avait aidée à peindre les murs d’un vert pâle identique à un des tons de la douillette.

Son oreille entendait la sonnerie pour une quatrième fois, lorsqu’on décrocha enfin le téléphone.

— Bureau des docteurs Doyon, Doyon et Lajeunesse, bonjour ! répondit la voix qu’elle espérait entendre.

— Maman ? c’est moi, Samantha, j’espérais tellement que tu sois arrivée. Écoute, tu es bien assise, j’espère, j’ai une nouvelle formidable à t’annoncer.

******

Madame Cartier écouta sans l’interrompre le récit de sa fille. Nullement mise au courant de ce fameux concours, elle en resta bouche bée. Fière de pouvoir contribuer à améliorer le sort d’enfants malades, elle avait fourni un don plusieurs semaines auparavant puis, persuadée qu’elle ne gagnerait pas, Samantha n’en avait parlé à personne sauf à Élisabeth et avait pratiquement oublié cette formidable levée de fonds et ce qu’elle pouvait rapporter. À la fin de son bref résumé, Samantha, qui n’obtenait aucune réaction, demanda :

— Maman, tu es toujours là ?

— Oui, bien sûr.

— Alors ? La déception s’amorçait dans le cœur de Samantha.

— Chérie, c’est merveilleux, c’est même plus que merveilleux, je ne trouve pas les mots... La surprise, j’imagine.

Samantha esquissa un léger sourire à ces paroles, mais connaissant sa mère, elle pressentait qu’il se passait bien des choses dans sa tête. Sa mère s’inquiétait à propos de tout et avait parfois une tendance exagérée à la prudence. Aussi attendit-elle la suite qu’elle devinait et qui ne tarda pas à venir.

— Samantha je suis très heureuse pour toi, mais as-tu pensé que tu serais seule dans un endroit inconnu ? Je le reconnais, c’est une belle chance que tu as, mais penses-y, tu seras dans une ville inconnue, dans un hôpital inconnu, parmi des gens inconnus.

— Je te connais, maman-poule je me doutais bien que tu t’inquiéterais. Maman, j’ai vingt-quatre ans, je pense être assez intelligente et débrouillarde. Je serai sûrement accueillie par un des responsables à mon arrivée là-bas. De plus, le stage est fixé pour les deux premières semaines, j’aurai donc le temps de me faire des amis qui me conseilleront et m’aideront à apprivoiser la région.

— J’avoue que tu possèdes là un bon point. Cependant, ce sera la première fois que tu effectueras un voyage seule et avec tout ce qu’on entend ça m’inquiète.

— Chère maman, je serai très prudente et on ne doit pas s’arrêter à ces pensées sinon plus personne ne réaliserait ses rêves. Et j’ai si hâte d’y être. Je sais que je sortirai « grandie » de cette expérience.

— Je suis en mesure de comprendre que je peux te faire confiance, c’est juste que... Mais bon, tu as sans doute raison. Tu es plus fonceuse que je ne l’étais à ton âge et tu fais bien. Mais dis-moi, en as-tu parlé avec Robert ? demanda madame Cartier, soudain inquiète du compagnon de sa fille.

Madame Cartier connaissait son futur gendre et pour travailler régulièrement avec lui, connaissait les difficultés qu’il éprouvait à se contenir lorsqu’il se trouvait séparé de sa fille pendant quelque temps. Elle appréhendait donc la réaction qu’il manifesterait en apprenant cette nouvelle.

La jeune femme soupira. Si sa mère, qui avait toujours été très couveuse pour elle et ses frères, et cela devenait agaçant parfois, cherchait encore une raison pour la retenir ici, elle avait toutefois mis le doigt sur quelque chose qui méritait qu’on s’y arrête.

— Pas vraiment avoua-t-elle après un long silence. J’ai mentionné la levée de fonds, mais pas ma participation. J’étais si convaincue de ne pas gagner, je ne désirais pas de discussions désagréables et inutiles. La jalousie qu’il manifeste ces temps-ci l’aurait sans doute amené à essayer de me convaincre de retirer ma candidature et par le fait même, mon don, car l’idée de me voir partir seule ne l’aurait certainement pas enchanté.

— Il t’aime chérie. Il s’inquiète peut-être un peu trop, mais il ne veut pas te perdre, et si tu lui expliques calmement peut-être comprendra-t-il à quel point ce voyage est important pour toi. Cette omission de ta part ne t’a pas avancé parce que tu en es au même point. Vous aurez tout de même une discussion désagréable !

— Je sais et je n’ai pas du tout hâte. Mais ce n’est pas normal que je doive m’expliquer constamment. Lorsqu’il part à ses conférences, je ne lui fais pas de scène.

— J’imagine que pour lui ce n’est pas la même chose et il a toujours très hâte de te revoir lorsqu’il doit quitter la région. Il t’aime tellement. Il ne cesse de me le dire.

— Hum ! ça tourne à l’obsession quelquefois.

— Samantha ! Tu n’es pas juste, s’il s’inquiète de ton absence tu devrais être flattée qu’il t’aime ainsi. Parle-lui, il comprendra, j’en suis sûre.

Samantha n’était plus certaine que ce soit une chance et ne voulait pas discuter avec sa mère. Cette dernière avait toutefois raison pour ce qui regardait l’amour que Robert lui portait. Il le lui démontrait souvent et savait se montrer très tendre avec elle. Mais maman ne savait pas tout à propos de la vie de couple de sa fille ainée.

Samantha reposa le récepteur et se recoucha. Songeant à Robert, elle se sentait coupable de n’avoir rien révélé. Il lui en voudrait et à présent qu’elle avait gagné, il serait difficile de lui faire accepter sans devoir subir une scène, le fait qu’elle partirait pour trois semaines. Bien qu’il lui ait fait confiance à quelques reprises, il était parfois difficile d’obtenir une seule soirée sans lui, alors trois semaines seraient dures à avaler. Mais elle trouverait les mots, à moins que...

******

Elle avait vu Robert Doyon pour la première fois, plus de deux ans auparavant en allant voir sa mère à son travail. Exerçant le métier de secrétaire médicale, elle travaillait pour les pédiatres André Lajeunesse et Robert Doyon. Le fils de ce dernier, également prénommé Robert, universitaire se spécialisant également en pédiatrie, sortait du bureau de son père.

Elle avait tout de suite remarqué ses grands yeux bruns et ses longs cils, ses cheveux blonds cendrés dont les boucles encadraient son visage carré au teint légèrement bronzé. Plutôt grand, il l’avait saluée en souriant.

— Tu es sûrement Samantha ! avait-il commencé. Ta mère m’a quelquefois parlé de toi.

— Ah oui ? avait-elle murmuré, à demi surprise.

La mère de Samantha lui avait souri d’un air entendu et avait fait mine d’aller chercher un dossier dans le classeur du fond de la pièce afin de les laisser parler. Il avait continué de parler, sûr de lui, alors qu’elle, encore sous l’effet de surprise, semblait incapable de dire quoi que se soit.

Sa mère lui avait, à elle aussi, parlé de ce jeune fils qui se spécialisait en pédiatrie cette année-là, et souhaitait s’associer avec son père bientôt. Mais elle avait omis de lui dire à quel point il était beau. Tout en buvant ses paroles, Samantha se demandait ce que par contre, elle avait bien pu dire de sa fille à ce jeune résident, alors âgé de vingt-six ans.

Ils avaient discuté pendant une vingtaine de minutes où la jeune fille avait finalement retrouvé sa langue. Non seulement il était beau, mais elle le trouva également intéressant. Puis prétextant un examen à étudier, il était sorti, laissant derrière lui un doux parfum de musc.

Chaque matin, à la fin de son travail durant les trois jours suivants, elle n’avait pu trouver facilement le sommeil séduite par ce beau médecin, cherchant par quel moyen subtil elle pourrait le revoir. Au matin du quatrième jour, un vendredi, et dernière nuit de travail avant son long congé pour la fin de semaine, déçue de n’avoir fait aucun effet sur lui, elle s’était endormie rapidement s’efforçant de ne plus penser à lui.

Ce soir-là, elle se préparait à sortir avec Élisabeth pour célébrer l’anniversaire de cette dernière quand la sonnerie du téléphone retentit. Certaine qu’Élisabeth annonçait un petit retard, comme souvent, elle répondit :

— D’accord je te prendrai une vingtaine de minutes plus tard, Élisabeth.

— Élisabeth ?

La voix l’interrogeant à l’autre bout du fil n’avait rien de celle de son amie. Elle aurait reconnu cette voix n’importe où, n’importe quand. Mal à l’aise suite à cette méprise, elle écoutait son interlocuteur poursuivre avec un brin d’humour :

— J’ai dû changer de sexe en composant le numéro, car j’étais encore un garçon en sortant de la douche !

— Pardon Robert, c’est que je ne m’attendais pas à ton appel s’excusa-t-elle en songeant que plutôt, elle ne l’attendait plus.

— Je vois bien et je suis content de constater que l’appel attendu ne provient pas d’un gars.

Samantha réalisa à ce souvenir qu’avant même qu’ils soient ensemble, il faisait déjà preuve de jalousie. Mais elle n’y avait pas porté attention. Puis elle se rappela qu’elle avait émis un petit rire gêné. Son cœur battait à tout rompre et elle attendait avec impatience de savoir ce qu’il voulait. Robert ne la laissa pas s’impatienter longtemps.

— Écoute, je m’excuse de te déranger, mais j’aimerais t’inviter à venir voir avec moi un spectacle d’humour.

— Ce soir ?

— Non, demain. Je suis conscient de te le demander à la dernière minute, mais je les ai achetés d’un ami, hier qui n’était plus libre pour y aller. Et j’ai osé penser que tu accepterais de m’accompagner. J’aimerais beaucoup te revoir…

Samantha, le poing serré contre elle, les yeux fermés, le sourire aux lèvres avait accepté après l’avoir laissé languir plusieurs secondes. C’est ce fameux soir que leur idylle avait débuté. Ils avaient été bien ensemble jusqu’à récemment. Bien qu’il en ait fait légèrement preuve dès le début de leur relation, le jeune homme se montrait de plus en plus possessif et lui avait fait subir quelques accès de jalousie que Samantha comprenait difficilement.

Et maintenant, ce qu’elle aurait à lui révéler au sujet du voyage en Californie n’allait pas s’avérer une petite affaire. Mais il finirait bien par comprendre.

— Il le faut, pensa-t-elle tout haut. Sentant l’épuisement la gagner, elle s’endormit enfin et rêva que Robert l’avait accompagnée à l’aéroport et lui souhaitait un bon voyage, un immense sourire sur les lèvres.

******

Lorsqu’il revint de sa conférence, le lendemain soir, la première chose à laquelle il pensa, fut de lui téléphoner. De son petit appartement, situé non loin de la maison de ses parents, il composa le numéro de sa bien-aimée.

Finissant cette année, il avait été invité pour la deuxième fois à une conférence sur les maladies infantiles. C’est avec joie et fierté qu’il s’y était rendu pour la fin de semaine, avec toutefois un brin de tristesse, car il s’éloignait de Samantha.

Ayant passé par toute une gamme d’émotions pendant la fin de semaine, celle-ci avait mal dormi durant la journée. Décidée à se refaire un peu d’énergie, elle s’était recouchée pour quelques heures en soirée avant de devoir se rendre à son travail. Lorsque son téléphone-auto sonna à côté d’elle, Samantha dormait profondément, rêvant avec délices aux multiples joies que lui offrirait la ville de San Francisco.

Émergeant difficilement de son sommeil, elle chercha le récepteur à tâtons. Reconnaissant celui à qui elle parlait, elle se réveilla brusquement. Samantha déglutit. Un goût amer emplit sa bouche, car elle réalisa que les mots, maintes fois répétés mentalement, se coinçaient dans sa gorge.





Chapitre 3



J’ai vraiment gagné !


On l’introduisit dans une petite pièce comprenant un grand bureau et deux classeurs à trois tiroirs. Deux fauteuils attendant des invités éventuels se trouvaient devant le bureau. La jeune femme qui la fit entrer la pria de s’asseoir en attendant que Madame Perron revienne. La secrétaire referma la porte sur elle et demeurée seule, Samantha laissa errer son regard dans la pièce.

En admirant la décoration, Samantha pouvait presque deviner la personnalité de sa propriétaire. Décorés simplement et modestement, ses murs aux deux tons de coquille d’œuf et de beige ne comprenaient aucune tapisserie. Derrière le siège réservé à l’occupante des lieux, une peinture représentant le Rocher Percé avait été accrochée en haut dans la partie coquille d’œuf. Sur le bureau de style moderne séparant son propre siège du fauteuil de la propriétaire, Samantha pouvait lire sur une plaquette dorée : Micheline Perron. Juxtaposée à son nom, une photo encadrée montrait trois enfants souriants.

Madame Perron ne fut pas longue à revenir et après avoir bien vérifié l’identité de Samantha à l’aide de sa carte d’hôpital, lui présenta les documents nécessaires. Après lui avoir expliqué en détail les procédures du stage et du voyage, elle lui assura qu’elle serait bien prise en charge une fois sur les lieux. Madame Perron lui demanda ensuite si elle avait des questions à lui poser.

— Ça me semble assez clair. Je n’en ai pas pour le moment, mais si après avoir parcouru le feuillet il m’en vient, je vous contacterai.

— Alors d’accord. Il ne vous reste qu’à signer ici, dit-elle en dessinant un « X » dans le bas d’une feuille rose. Elle atteste que l’on vous a bien remis les billets et bons de réservation, ajouta-t-elle en guise d’explication.

Après avoir parcouru rapidement le feuillet rose, Samantha signa en tremblant d’émotion, réalisant qu’elle avait réellement gagné un prix qu’elle n’avait jamais osé espérer.

Déchirant la copie originale le long des pointillés, madame Perron la mit de côté, prit l’autre copie la plia et la mit dans l’enveloppe où se trouvaient les autres documents qu’elle tendit à une Samantha heureuse et enchantée.

En se levant, madame Perron dévoila son tailleur bleu poudre sous lequel une blouse de soie blanche révélait son goût à la fois sobre et bon pour les vêtements. Parmi ses cheveux noirs relevés en chignon, Samantha put distinguer quelques mèches grisonnantes, qui au contraire de la vieillir lui allaient à ravir.

Samantha prit la main que la femme lui tendait.

— Il ne me reste plus qu’à vous féliciter pour cette chance inouïe et de vous souhaiter un très bon voyage. C’est une belle expérience que vous vous apprêtez à vivre.

— Ne vous en faites pas, j’en suis très consciente. Je suis tellement heureuse et j’ai hâte de partir.

— Dans moins de deux mois commenta Micheline Perron souriant de l’enthousiasme de la jeune personne devant elle.

— Hé oui ! fit Samantha dans un souffle, rêveuse. Merci beaucoup, je ferai sans doute un beau et bon voyage.

En disant ceci, la jeune fille n’avait aucune idée de ce que le destin lui réservait lors de cette fantastique expérience.

— Bonne nuit quand même, lui souhaita Micheline Perron d’un sourire entendu lorsque Samantha fut sur le point d’ouvrir la porte.

Sachant que la jeune infirmière venait de terminer son travail, elle s’imaginait bien que ce surcroît d’enthousiasme s’avérerait un obstacle à son sommeil.

Saluant et remerciant encore la dame de sa gentillesse, elle quitta le bureau de la présidente des soins infirmiers en serrant dans sa main l’enveloppe contenant son rêve, ses heures de sommeil perdu, son enthousiasme, en fait une partie de son âme et de son cœur.

Dans le hall situé à l’entrée du corridor d’administration qu’elle venait de laisser, elle s’arrêta pour ranger l’enveloppe dans la pochette interne de son sac. Ce faisant, Samantha ne pensait plus, depuis quelques temps déjà, à la querelle qu’elle redoutait, et qui s’amorcerait entre elle et Robert lorsqu’il apprendrait la nouvelle, car elle n’avait pas trouvé les mots pour lui annoncer son départ prochain pour San Francisco et ne lui avait encore rien avoué.

******

Robert, assis sur la causeuse du fond la regardait placer le vase rempli des orchidées pourpres qu’il venait de lui offrir, sur une tablette d’une des deux unités murales du salon. Samantha sentait l’inconfort installé entre eux et prenait son temps pour placer les fleurs de part et d’autres du vase. Ils s’étaient vus rapidement le lendemain du retour de Robert. Fidèle à ses habitudes, s’ils se parlaient fréquemment, ils se voyaient peu lors de sa semaine de travail, elle avait donc préféré attendre son congé la fin de semaine suivante pour lui annoncer la nouvelle.

Le jeune homme, qui avait recommencé le récit de sa longue fin de semaine, ajoutant multiples détails, immédiatement après avoir embrassé et serré contre lui sa compagne à son arrivée avait cessé son bavardage. Silencieux, il l’observa jusqu’à ce que son auditrice, plaçant toujours les fleurs constate son mutisme et sente les yeux plaqués dans son dos.

— Continues chéri. Je t’écoutais tu sais. Tu disais que le médecin conférencier avait un sens de l’humour qui donnait encore plus de vie à son discours déjà très intéressant.

— Je constate en effet que tu m’écoutais, sauf que j’ai l’impression que tu n’es pas complètement présente. Je te connais suffisamment pour savoir que quelque chose te tracasse.

Samantha tenait toujours le vase d’une main, l’autre allant délicatement çà et là sur les fleurs. La jeune femme décela la pointe d’agacement lorsqu’il la rappela à l’ordre dans un quasi chuchotement.

— Les orchidées sont très bien ainsi Samantha.

Voyant l’insuccès de sa tentative pour la détourner des orchidées, il tapota doucement la place à côté de lui.

— Viens t’asseoir, ma colombe. Dis-moi ce qui ne va pas, l’invita-t-il sur un ton plus doux.

Samantha délaissa finalement les fleurs, laissa tomber ses bras et avança lentement vers la causeuse ne sachant par où commencer.

— Oui tu as vu juste. J’ai quelque chose à t’annoncer et ça m’inquiète.

Le regard triste et compatissant de Robert changea. Les yeux inquiets, et interrogateurs, il se redressa sur la causeuse, mais son expression changea lorsqu’il comprit, ou crut comprendre.

— Oh ma chérie tu es enceinte ! s’exclama-t-il les yeux brillants d’un bonheur non feint. Tu ne dois pas t’en faire pour ça. Tu sais très bien que je t’aime et que je ne te laisserai pas tomber. Nous avions prévu nous marier l’an prochain et absolument rien n’est changé à ce sujet. C’est aussi mon enfant et je vous adorerai tous les deux...

Décontenancée par la réaction inopinée de Robert elle était d’abord restée sans voix. Tellement loin de s’attendre à ce qu’il pense à ça, elle mit un peu de temps à se ressaisir.

— Arrête, le coupa-t-elle enfin, réalisant pour elle-même qu’ils n’avaient pas discuté sérieusement de mariage non plus. Tu n’y es pas.

Croyant deviner soudain, au ton qu’elle venait d’utiliser, la possibilité de ce qui pour lui équivalait à la catastrophe, il se leva et exécuta quelques pas dans le salon. Hochant la tête négativement à plusieurs reprises il se retourna vers celle qui se trouvait sur le canapé. Les sourcils froncés, il s’avança vers elle. Samantha réfléchissait afin de bien choisir ses mots, car elle sentait la colère se profiler.

— Ce n’est pas mon enfant n’est-ce pas ? l’interrogea-t-il en fin de compte avant qu’elle n’ait eu le temps de prononcer quoi que ce soit.

La question tomba lourdement dans l’appartement. Surprise par la tournure que prenaient les évènements, Samantha eut une irrésistible envie de rire, mais n’en fit rien. Après tout il l’accusait, à tort, d’infidélité.

— Robert, Robert, tu n’y es pas du tout. Je ne suis pas enceinte et je ne t’ai jamais été infidèle non plus. Tu me connais pourtant ajouta-t-elle d’un ton ferme pour lui faire comprendre qu’il n’avait pas raison de se montrer jaloux.

Soulagé, il alla rapidement s’asseoir à ses pieds et apposa sa tête sur les genoux de Samantha.

— Pardonne-moi d’avoir un instant douté de toi. Je ne voulais y croire, mais tu me semblais si troublée que...

Il n’acheva pas sa phrase et Samantha, hésitante, passa sa main dans les cheveux du jeune homme. Elle détestait ces scènes, mais les souvenirs des bons moments entre eux prenaient le dessus.

— Mais que se passe-t-il alors ? demanda-t-il en levant les yeux vers le visage aimé.

Rassemblant enfin tout son courage Samantha entreprit de tout lui raconter. L’invitant d’abord à s’asseoir près d’elle, la jeune femme attendit qu’il soit installé. Elle ne chercha pas à retirer ses mains que le jeune médecin venait de prendre dans les siennes comme pour l’encourager à parler d’une chose qu’il pressentait difficile.

— Je t’ai vaguement parlé, il y a quelques mois, d’un tirage organisé par les hôpitaux pédiatriques du Québec au profit des recherches sur les maladies infantiles.

En parlant, elle avait remarqué son clignement des yeux à peine plus long que d’habitude. Elle avait également senti les mains de Robert se resserrer légèrement et de façon passagère sur les siennes, mais elle poursuivit le devinant accroché à ses paroles.

— J’ai participé à ce tirage. Je croyais sincèrement mes chances si minces que je ne t’en ai pas parlé... Je me sentais seulement heureuse d’avoir offert un don pour la recherche.

Samantha voyait les traits de son visage se crisper, mais il continua de l’écouter même croyant connaître la conclusion de son récit. Alors le plus doucement possible elle poursuivit.

— Mais le contraire est arrivé. J’ai gagné ce concours. Moi, Samantha Cartier, j’ai vraiment remporté ce concours. Je sais que tu m’avais conseillé de ne pas participer puisque le gagnant part seul et que tu t’inquiétais pour moi. Mais je l’ai fait parce que j’avais et j’ai toujours envie de cette expérience. J’apprendrai beaucoup autant sur le plan professionnel que culturel. C’est une chance inouïe qu’on m’accorde et elle ne reviendra pas. Et c’est décidé Robert, je partirai. Je suis une adulte responsable, je veux décider quoi faire de ma vie et je n’ai pas besoin de ta permission pour effectuer ce voyage. Je pars pour la Californie le mois prochain pour trois semaines, mais je reviendrai. Nous nous aimons Robert. Tu dois me faire confiance. Si tu ne peux plus me faire confiance, alors … alors…

Samantha ne savait plus comment évoquer la possibilité d’une rupture. Elle le fixait souhaitant qu’il parle enfin.

Il demeurait silencieux, le temps de bien mesurer ses paroles. Après de longues minutes, il lui demanda si elle était consciente du sous-entendu qu’elle venait de mentionner, si c’était là son dernier mot. Comme elle acquiesçait, il répondit qu’il devait y réfléchir. Puis sans rien ajouter il s’était levé.

Elle l’avait regardé prendre son manteau et l’espace d’un instant, elle avait cru voir ses yeux lancer des éclairs de colère. Il la quitta en claquant la porte sans un autre regard derrière lui. Pour lui, d’une certaine manière, Samantha l’avait trompé.

Pour cette raison et pour la longue séparation lourde de la possibilité de la perdre, sa colère l’emportait sur son raisonnement. Alors il préférait la quitter sans dire un mot pour le moment, de peur de le regretter par la suite.

Samantha, que ce silence blessait davantage que les paroles qu’il aurait pu proférer, se laissa tomber sur le canapé et pleura longuement. Le torrent de craintes, d’angoisses, de tristesse et de fatigue coula à flot de ses beaux yeux verts. Il ne comprendrait donc jamais qu’il s’enlisait, qu’au lieu d’essayer de la garder auprès de lui, il tuait son amour à petit feu ?





Chapitre 4



Un curieux visiteur


À son réveil, Samantha se sentait mieux. Elle n’aurait pu dire combien de temps ses larmes avaient coulé. Elle présumait cependant, que ses pleurs s’étaient prolongés sur une grande période, car l’oreiller en portait encore leur trace humide.

Étendue en position latérale face au mur, elle ramena son bras gauche vers son visage pour regarder d’un geste automatique sa montre, dont la pile morte depuis des lustres lui semblait-il affichait toujours la même heure. Un léger bruit de froissement de tissus parvint à ses oreilles et acheva de la réveiller.

Lentement elle se retourna et aperçut la douce figure aux cheveux gris qui s’approchait d’elle. Souriante, la vieille dame trichait sur son âge avec son visage à peine ridé. Ses doigts usés par ses soixante-douze années et surtout par les multiples tâches ardues qu’ils avaient accomplies, s’amusaient, comme souvent, à froisser le tablier blanc à minuscules fleurs mauves qu’elle portait régulièrement par-dessus sa robe.

Sursautant légèrement, la jeune fille se redressa sur ses coudes et sourit à la nouvelle venue.

— Pardon chérie, je ne voulais pas t’effrayer. Tu dormais assez profondément ; j’ai frappé à deux reprises en t’appelant sans obtenir aucune réponse, alors je me suis permis d’entrer. J’étais inquiète, Jennifer.

— Pauvre Nanny ! tu t’inquiètes toujours pour moi. Je l’apprécie. Mais comme tu vois, il ne m’est rien arrivé. Et il ne pourra jamais rien m’arriver tant que je serai enfermée dans cette chambre pensa-t-elle.

Si Nanny avait décelé le ton un tant soit peu amer de Samantha, elle n’y fit pas allusion. Prenant place sur le rebord du lit, elle déposa une main sur le genou de sa protégée qui s’était complètement assise dans son lit.

— Monsieur Lacroix m’a parlé de la petite altercation que vous avez eue cet après-midi. Te connaissant, je suis persuadée que tu ne désires pas manger avec lui ce soir, alors je t’apporterai ton plateau dans ta chambre.

Samantha acquiesça, reconnaissante.

— Il y a autre chose pour laquelle j’étais venue te parler. Le docteur Saint-Onge a téléphoné pour confirmer le rendez-vous d’aujourd’hui. J’espère que tu ne l’avais pas oublié ?

Samantha ne répondit pas tout de suite et afficha un air de réflexion. Elle avait pratiquement oublié ce psychologue connu d’Édouard Lacroix, qui la visitait à chaque semaine pour l’aider à retrouver la mémoire plus rapidement. Ce qui semblait un fiasco au grand désespoir de monsieur Lacroix vu l’absence de progrès. Samantha, têtue, persistait à vouloir les convaincre qu’elle n’était et ne serait jamais Jennifer. Elle ne souhaitait nullement jouer leur jeu.

Comme il devait s’absenter de la ville pour plusieurs jours, il y avait près de deux semaines qu’elle ne l’avait pas vu. Et comme son « prétendu père » n’avait confiance qu’en cet homme, elle n’avait pas eu d’autre séance avec qui que se soit. Elle n’avait pas détesté ce petit répit.

— Suis-je vraiment obligée de poursuivre ces séances ?

Dans un soupir, Nanny lui répondit à peu près ce qu’elle lui avait répondu lorsqu’elle lui avait posé cette même question au début de la psychothérapie quelques semaines plus tôt.

— Oui Jennifer. Tu sais très bien que ce thérapeute travaille pour toi. Il t’aidera à te retrouver telle que tu étais, telle que tu vivais avant cet accident d’avion atroce. Le travail que ce professionnel accomplit en te faisant parler te remémorera progressivement ta vie antérieure à cette catastrophe aérienne.

— Mais nous ne faisons aucun progrès.

— Tu sais également que le recouvrement de ta mémoire est un long processus et qu’il nous faut tous être patient. Les gens qui t’ont recueillie suite à l’accident t’ont initiée à une autre vie. N’ayant aucun moyen de t’identifier, ils t’ont créé un passé, un présent et un futur auxquels tu t’es accrochée. Mais tu dois revenir à la vie qui t’appartient, parmi ceux qui t’ont vu naître.

— À quelle heure viendra-t-il ? se rendit Samantha sachant que la partie était perdue.

— Si ça te va, il passerait vers les vingt heures.

— Si ça me va ? Nanny, tu sais très bien que mon agenda ne contient que des pages blanches et je passe mes journées à ne rien faire, enfermée ici et tu en es pleinement consciente, s’impatienta Samantha.

— Pardon Jennifer chérie ; c’était une simple formalité. Ne t’emporte pas ainsi. Je peux comprendre ton désarroi, mais les conditions dans lesquelles tu as été mise t’ont été expliquées plusieurs fois et je ne vais pas m’y remettre. Tu deviens amère avec moi et...

— Pardon l’interrompit-elle d’une voix douce. Je ne veux nullement te blesser, mais je suis au bord de la crise de nerf. Va pour vingt heures, mais j’aimerais rester seule pour l’instant s’il te plaît.

— D’accord. Repose-toi encore, tu as dû avoir un sommeil agité. Je reviendrai avec ton souper dans environ une demi-heure.

— Merci Nanny, murmura-t-elle dans un sourire forcé où ses yeux ne reflétaient que tristesse.

Elle ne regarda pas la dame s’en aller. Nanny, qui avait d’abord hésité à se lever, lui passa gentiment la main dans les cheveux et quitta la jeune fille le cœur gros, dans le frou-frou habituel de ses jupons.

Plus tard après le repas de poulet que lui avait servi la gouvernante, assise sur la berceuse, elle parcourait un des multiples livres que Nanny lui apportait de la grande bibliothèque familiale chaque semaine. Traitant de sujets différents, ils consistaient en comédies, biographies, aventures, technologies modernes ou médicales, sciences-fictions, mais surtout en romans d’amour.

Celui qu’elle avait entre les mains, drame biographique, lui faisait découvrir Samuel Cunard, l’homme qui contribua à l’essor des bateaux à vapeur. Il s’avérait un bouquin fort intéressant, mais elle n’arrivait pas à se concentrer tout à fait.

La sonnette de l’entrée principale interrompit la savante lecture qu’elle tentait d’effectuer. Sa chambre se trouvant à proximité du hall d’entrée, Samantha entendait souvent cette sonnerie. La chansonnette aux ding-dongs répétitifs se termina enfin. Son premier réflexe fut de lever les yeux vers le fameux cadran en forme de cœur. Elle n’en revenait pas. Le psychologue s’amenait avec une avance de vingt minutes. Reconnu pour ses retards, Samantha se demandait bien ce que lui valait ce rendez-vous hâtif. Déposant son livre sur la commode à côté de la chaise berçante, elle se leva et avança lentement, sans bruit, pour écouter contre la porte la raison de cette avance.

— Bonsoir M. Lacroix. Alors, d’autres résultats ? fit une voix étouffée qu’il lui sembla pourtant connaître.

Ce constat l’intrigua et elle espéra que cette voix probablement familière se fasse entendre à nouveau.

— Viens dans mon bureau, nous serons plus confortables pour en discuter.

L’oreille collée sur la porte, elle pria silencieusement pour que la voix prononce d’autres mots, ce qui pourrait l’aider à l’identifier. Mais en vain. Aucune autre parole ne fut prononcée. Elle n’entendit que le bruit décroissant des pas des deux hommes qui se dirigeaient vers le bureau, lequel se trouvait, elle l’avait deviné, à l’autre bout du couloir faisant face au hall d’entrée.

La voix retentit à nouveau dans sa tête. « Bonsoir monsieur Lacroix ». Toujours appuyée contre la porte, elle se répétait la phrase en elle-même, cherchant à associer cette voix à un visage connu. Persuadée qu’elle connaissait cette voix, Samantha fouillait dans sa tête, mais demeurait impuissante à trouver une réponse.

Retournant s’asseoir, elle conclut finalement que probablement cet homme devait être une connaissance de celui qui la gardait enfermée chez lui. Cet homme, n’étant certainement pas à sa première visite dans cette demeure, elle avait sans doute retenu cette voix dans son subconscient.

Reprenant son livre, la jeune femme se remit à lire. Après quelques lignes, incapable de se concentrer, elle le referma. Une deuxième possibilité s’offrait à elle, ce qui la laissait perplexe : réellement inconnu d’elle, il se présentait ici pour la première fois, mais possédait une voix à peu près identique à quelqu’un qu’elle avait déjà rencontré. Mais qui ? Samantha n’était pas plus avancée. Elle tournait en rond ragea-t-elle.

— Je ne suis pas amnésique pour vrai tout de même murmura-t-elle pour se rassurer en fronçant ses sourcils. Malgré que certains puissent en être persuadés, je ne le suis pas, ajouta-t-elle en se référant aux habitants de cette maison.

N’arrivant à aucune réponse satisfaisante, Samantha s’était obligée à abandonner et à se concentrer de nouveau sur sa lecture. Elle avait réussi lorsqu’une demi-heure après, le psychologue fit son entrée dans la maison. En entendant la sonnette, cependant la voix entendue plus tôt lui revint en mémoire apportant avec elle le lot de questions que Samantha s’était posées. Et elles trottaient encore dans sa tête pendant qu’elle suivait Nanny jusqu’au salon où elle rencontrait le thérapeute.





Chapitre 5



Un psychologue compréhensif


Parce qu’ils restaient seuls au moment de leur rencontre et par égard pour elle, son « père » avait aménagé un petit studio afin d’éviter toutes tentatives d’élans intimes et irrespectueux qu’aurait pu avoir le thérapeute envers sa cliente, s’ils s’étaient rencontrés dans sa chambre. Dans ce même ordre d’idées, il avait équipé le studio de deux fauteuils à une place aux coussinets de velours bourgogne assortis au tapis. Pour plus de précautions, supposait-elle, on les avait séparés par une table en chêne massif.

Samantha lui en avait été très reconnaissante, car leur première rencontre lui avait inspiré une certaine crainte. En effet, ce grand brun barbu aux cheveux un peu longs l’avait impressionnée. Ses mains larges qui cachaient complètement les siennes lorsqu’il lui serrait la main et ses épaules d’une telle carrure l’avaient enveloppée d’un malaise indéfinissable. Mais au fil des rencontres, elle avait apprécié sa gentillesse. Et elle lisait la douceur dans les yeux noirs entourés d’épais cils de la même couleur.

Il tenait la planchette qui lui servait de table sur ses genoux quand Samantha le rejoignit, escortée comme chaque fois par Nanny et Bruno qui servait à la fois de chauffeur et d’homme à tout faire. Un peu à l’écart de lui contre le mur d’en face, sur une petite bibliothèque, seul autre meuble de la pièce, quelques livres, photos et objets personnels de Jennifer y avaient été déposés afin de stimuler sa mémoire.

À sa vue, il se leva. Du haut de ses six pieds, ses yeux noirs, au même regard troublant que celui tenant à pénétrer à l’intérieur de vous et découvrir tous vos petits secrets, la fixaient pendant que son énorme main l’invitait à s’asseoir.

Elle prit la serviette portative du médecin qu’il avait laissée sur le fauteuil libre et après l’avoir déposée près du fauteuil de son propriétaire s’installa dans le sien et croisa les jambes. S’excusant se son oubli, ils se firent les salutations d’usage pendant que Bruno refermait la grosse porte de bois sculptée derrière lui et Nanny.

Le rôle de l’homme consistait à poser quelques occasionnelles questions pour inciter sa jeune cliente à s’exprimer, et donc parlait peu lors de leurs entretiens. Samantha, qui avait vainement espéré le ranger de son côté en lui expliquant la vérité à deux ou trois reprises, n’ayant plus rien à dire, ne répondait plus aux attentes de ce dernier et demeurait muette la plupart du temps.

Elle avait su que ses espoirs s’avéraient sans issue quand elle avait entendu le médecin s’entretenir avec monsieur Lacroix à la fin d’une rencontre et lui expliquer que sa fille, très malade, aurait beaucoup de travail à effectuer avant de retrouver sa mémoire. Aussi fut-elle confortée dans sa décision de ne plus participer activement à ces séances. Le silence avait donc beaucoup meublé leur dernière rencontre.

À sa grande surprise, brisant le silence quelques secondes à peine après que la porte fut refermée, il se fit presque suppliant.

— Je vous en prie mademoiselle, dites-moi si une fois de plus je dois me buter à votre mutisme. J’ai beaucoup de travail qui s’est accumulé sur mon bureau. Je ne peux venir ici éternellement et si cette rencontre doit vous être une fois de plus inutile, si vous ne faites rien pour vous aider…

— Ce que je me tue à vous dire est vrai, je ne suis pas sa fille ! Je n’ai pas d’autre identité que celle que je vous répète depuis le début de nos rencontres dit-elle brusquement en revenant à la charge malgré elle. Je n’ai jamais été Jennifer Lacroix.

Il ne fit aucun commentaire. Gardant le silence, il s’affairait à sortir papier et crayon de sa serviette. Le pressentant tout de même attentif à elle, Samantha poursuivit :

— Je lui ressemble énormément par un curieux hasard, mais ça s’arrête là. Nos vies sont totalement différentes. J’avais ma vie à moi, une enfance à moi, un métier autre que le sien dit-elle en décroisant ses jambes.

— Oui je sais ; infirmière, fit-il sur un ton mi impatient, mi moqueur.

— Oui, bien sûr je vous l’ai déjà raconté fit-elle penaude. Mais avouez que cette histoire paraît impossible. Sa fille ne peut être de retour. Dans cet accident affreux il n’y avait pas un survivant

— Qu’ils ont dit !, mais je concède qu’en effet, ça relèverait du miracle. Mais il y a déjà eu d’autres miraculés. Et puis quelques corps n’ont pas été retrouvés, dont celui de Jennifer Lacroix si je me fie aux articles.

— Pas elle. Elle n’est pas miraculée affirma-t-elle, convaincue de ce qu’elle avançait. Pensez-vous réellement que ceux qu’on n’a pas retrouvés auraient pu survivre à cette tragédie ? Ceux qui n’étaient pas morts lors de l’écrasement ont tous été réduits en cendre par le feu.

Le psychologue hocha légèrement la tête en clignant des yeux, reconnaissant sa logique.

— Je ne rêve que du jour où je retrouverai les miens poursuivit-elle sur un ton amer, j’ai tellement mal et je ne sais combien de temps encore je pourrai continuer à jouer cette tragédie.

Il la regardait intensément. Il désirait vérifier si elle s’en tenait encore à sa version. Car si elle disait la vérité, il la trouvait vraiment courageuse. Il ne l’avait jamais trouvé aussi belle malgré les larmes qui coulaient doucement sur ses joues. Elle ne faisait aucun effort pour se cacher ni pour essuyer ses pleurs. Il en fut attendri et une émotion, une chaleur intense l’envahit. Il s’en voulut de l’avoir laissé se mettre dans un tel état. L’homme aurait voulu la prendre dans ses bras, mais il se contenta de lui tendre un mouchoir. Il s’approcha d’elle, restée assise sur le bout de son fauteuil.

— Maintenant séchez vos larmes et écoutez-moi.

Elle essuya ses yeux, se cala au fond du fauteuil, à la fois intriguée et prête à entendre ce qu’il manifestait vouloir dire.

— Votre cas me préoccupait et j’ai fait certaines recherches que j’ai poursuivies pendant mes quelques jours de congé. Je ne désirais pas vous en parler tout de suite de peur de vous décevoir, car toutes les réponses ne sont pas encore rentrées.

Il marqua une pause pour mieux voir sa réaction. Ses beaux yeux verts s’étaient agrandis et elle semblait suspendue à ses lèvres. Sans dire un mot, elle attendait la suite patiemment. Il enchaîna donc son récit.

— Comme vous le savez, lors de votre… enlèvement j’étais à l’extérieur du pays pour plusieurs semaines. Je n’ai donc pas entendu parler de votre drame.

— C’est pour cette raison qu’il vous a choisi, vous ne pensez pas ?

— Ne m’interrompez plus et écoutez-moi. Je disais donc que je suis neutre et veut donner une chance aux deux coureurs si je peux m’exprimer ainsi. J’ai cherché dans certaines archives de différents journaux ceux qui relataient cet accident d’avion. Un seul parmi les six trouvés mentionnait qu’on avait identifié le corps de Jennifer Lacroix. J’attends encore le résultat d’autres recherches qui me fourniront sans doute d’autres détails.

Samantha était sous le choc. Peut-être que les autres journalistes, n’ayant pas de preuve sur l’identité des corps n’avaient osé se prononcer. Mais celui-là avait sûrement poussé ses recherches plus loin. Une lueur d’espoir se pointait.

— Mais un c’est quand même suffisant finit-elle par articuler. C’est une preuve suffisante.

S’étant levée, heureuse de ce bonheur qui s’annonçait, son visage était tout sourire. Après quelques pas où elle semblait songer, elle se retourna :

— Vous voyez, je ne vous avais pas menti. Jennifer a déjà existé, mais elle est morte. Je suis quelqu’un d’autre.

— Ne vous emportez pas trop vite, il faut se parler. Revenez ici fit-il en désignant le fauteuil. Je me disais qu’un seul c’est peu, car ce journaliste aurait pu se tromper, ou écrire sans preuve, rien que pour vendre son journal. Après tout, monsieur Lacroix aurait dit avoir identifié le corps pour que ce journaliste l’écrive !

— Mais contactez ce journaliste. Il vous expliquera son article ou du moins certifiera l’existence passée de Jennifer Lacroix.

— J’ai déjà essayé, figurez-vous. L’homme en question ne travaille plus pour ce journal et cela a été long avant de le retracer. Et lorsque ce fut fait, je me suis laissé dire qu’il était parti en vacances. J’ai laissé un message, il doit me rappeler à son retour la semaine prochaine. Et si je n’ai pas de nouvelles, je promets de téléphoner de nouveau et discuter longuement avec lui.

Samantha était ravie, heureuse, elle se sentait légère malgré le poids de plus en plus lourd qu’elle portait. Elle voyait enfin approcher sa liberté et ébauchait déjà des projets. Elle pensait à Marc se demandant s’il l’aimait encore, s’il pensait encore à elle après tout ce temps. Ses pensées furent interrompues par l’homme en face d’elle.

— Je vous ferai connaître les développements lors de ma prochaine visite.

— Alors vous allez vraiment m’aider ? Vous êtes prêt à faire quelque chose pour moi ? questionna-t-elle osant à peine y croire.

Pour toute réponse il lui adressa un chaleureux sourire.





Chapitre 6



Un temps de réflexion


Étendue sur le travers de son lit, elle dressait la liste des items qu’elle emporterait en voyage. Elle passa en revue les articles à acheter avant de partir. Il ne restait plus grand temps à écouler avant le grand départ et il y avait encore tant à faire. Samantha, excitée par cette expérience, comptait désormais les jours qui la séparaient de l’embarquement.

Ainsi l’esprit de Samantha était préoccupé par ses préparatifs, mais il était également rongé par le souvenir de sa dispute avec Robert. Ses yeux quittèrent la liste pour regarder dans le vide et ses pensées se détournèrent vers lui. Il n’avait pas cherché à la revoir depuis ce fameux soir où il lui avait clairement manifesté qu’il n’appréciait pas son intention de partir en Californie. Cela faisait maintenant quelques jours et elle se demandait pourquoi il ne lui donnait pas signe de vie. Il lui en voulait énormément, supposa-t-elle, mais il la rappellerait très bientôt.

Il réagissait autrement d’habitude. Il s’empressait de communiquer avec elle pour discuter et trouver des solutions à leurs sujets de mésentente. Mais cette fois, si Robert ne la rappelait pas, elle n’allait sûrement pas effectuer les premiers pas. Il n’avait pas le droit de l’empêcher de vivre une telle expérience. Une tristesse pouvait l’affliger, certes, il pouvait dire qu’il s’ennuierait d’elle, mais il n’avait aucun droit d’exiger d’elle qu’elle refuse ce prix sous prétexte qu’il ne pouvait vivre longtemps séparé d’elle.

Ces crises de jalousie et de possessivité, de plus en plus significatives depuis quelques mois devenaient souvent un sujet de dispute. La jeune femme parvenait à les oublier, les ignorer à travers la tendresse, la générosité, le sens de l’humour qu’il démontrait. Elle s’expliquait mal ce changement progressif qui s’était opéré en lui. Mais peut-être que son éducation l’a en quelque sorte conduit à un niveau d’insécurité à un point tel qu’il devenait possessif en tout.

Seul garçon et dernier de quatre enfants, presque six ans les séparaient de sa plus jeune sœur. Garçon inattendu, il avait été très gâté par ses parents et ses sœurs. Ayant toujours ou presque obtenu ce qu’il souhaitait, inconsciemment il en attendait de même de Samantha.

Cette dernière réalisa soudain que ce qu’il désirait acquérir ou possédait déjà, il le voulait à part entière. Ça lui revenait en mémoire, il avait fait preuve à quelques reprises d’une ténacité excessive lorsque ses goûts ou ses besoins n’étaient pas comblés comme il le voulait. Lors d’achats d’articles divers, de vêtements et aussi lorsqu’elle avait décoré son appartement, ils s’étaient disputé sur le choix des couleurs et des tables du salon. Même le vendeur qui lui souriait avait eu sa part d’injures une fois sortis du magasin parce qu’il ne se mêlait pas de ses affaires s’était-il exclamé devant la mine ahurie de Samantha.

Malgré cette facette de son tempérament difficile, il possédait de belles qualités et elle l’avait sincèrement aimé. Mais elle se posait de sérieuses questions et n’était plus certaine qu’il soit l’homme de sa vie. Elle éprouvait encore des sentiments pour lui, mais leur union la rendait également malheureuse. Et ça ne pouvait continuer ainsi.

Elle ne se sentait réellement pas bien dans cette situation depuis un bon bout de temps, réalisa-t-elle soudainement. Elle n’en pouvait également plus de ses crises d’enfant gâté et jaloux. Avant de rompre définitivement décida-t-elle, la jeune femme s’accorderait une période de réflexion, loin de lui. Ce voyage tombait à point et ça lui permettrait de remettre les pièces du puzzle en place à lui aussi.

Quand il se manifesterait, Samantha lui en parlerait et elle lui annoncerait que cette rupture pouvait n’être que temporaire, mais quelque part au fond d’elle, elle sentait bien qu’elle ne pourrait être de nouveau heureuse dans ses bras si la situation perdurait. Cependant elle souhaitait accorder cette ultime chance au couple qu’ils formaient elle et Robert même si ce n’était que par acquit de conscience.

Sa décision prise, Samantha se remit à la lecture de ses préparatifs. Mais elle fut bientôt interrompue par la sonnette de la porte d’entrée. Espérant silencieusement que ce fut Robert, elle se leva en se demandant qui d’autre cela pouvait être.

Samantha ouvrit la porte sur un jeune inconnu habillé en uniforme de couleur marine. Ses cheveux gras dépassaient d’une casquette qu’il portait le devant derrière. Il tenait un magnifique bouquet aux éclatantes couleurs. À la vue de Samantha il enleva sa casquette et sourit.

— Un bouquet pour madame Samantha Cartier annonça-t-il.

— C’est moi-même fit Samantha intriguée.

Samantha signa le feuillet que le jeune livreur lui tendait. Sans doute un boulot en attendant la fin de ses études songea-t-elle en remettant la feuille au jeune garçon.

Samantha jeta les vieilles orchidées, rinça le vase et disposa les nouvelles fleurs dedans. Après avoir admiré son arrangement, elle s’empressa de lire la carte annexée au bouquet. Elle reconnut l’écriture de Robert et son cœur fit un bond malgré elle.

« Samantha, je t’en prie, pardonne-moi. J’ai mis du temps à me manifester, mais la colère et la tristesse m’envahissaient et j’avais besoin de recul. Cependant, je réalise que je ne peux plus vivre loin de toi. J’aimerais t’inviter à souper où nous discuterons calmement, (je te le promets) afin de trouver une solution. Je t’en prie, laisse-moi une chance ! Téléphone-moi au bureau cet après-midi. »

Habituellement lorsqu’il lui écrivait des petits mots, Robert se trouvait des surnoms tendres, parfois comiques. Cette fois remarqua-t-elle, il avait simplement signé son prénom.

Dans ce petit mot, Samantha décelait la volonté de Robert d’essayer de la faire changer d’avis. « Trouver une solution relut-elle à voix haute. Il veut sûrement tenter encore de me convaincre de ne pas y aller, mais cette fois je ne l’écouterai pas. Je prends le contrôle de ma vie. S’il m’aime vraiment, il comprendra. » Tout en espérant que ce soit le cas, Samantha prenait aussi conscience d’être amoureuse d’une image qui n’existait pratiquement plus. Et les chances semblaient bien minces pour qu’elle revive de nouveau.

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Samantha at