Main La Menace du Cygne

La Menace du Cygne

Language:
french
ISBN 13:
798-2-7644-2336-3
File:
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1

La Ménechme

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 1.65 MB
2

La maladie d'Alzheimer

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 744 KB
Collection dirigée par

Isabelle Longpré





De la même auteure





De la même auteure

Une affaire de conscience, Éditions Hurtubise inc., 2010.

Un homme sincère, Éditions Hurtubise inc., 2010.

Les Chartreuses, Éditions Hurtubise inc., 2008.

Les enfants d’Annaba, Libre Expression, 2006.

Sortie rue Cambon, Libre Expression, 2004.





La Menace

du Cygne





Crédits




Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada



Lessard, Jacqueline

La menace du cygne

(Tous continents)

ISBN 978-2-7644-2239-7 (version imprimée)

ISBN 978-2-7644-2335-6 (PDF)

ISBN 978-2-7644-2336-3 (EPUB)

I. Titre. II. Collection : Tous continents.



PS8623.E87M46 2012 C843'.6 C2012-941873-0

PS9623.E87M46 2012





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Dépôt légal : 3e trimestre 2012

Bibliothèque nationale du Québec

Bibliothèque nationale du Canada



Projet dirigé par Isabelle Longpré avec la collaboration

d’Anne-Marie Fortin

Révision linguistique : Diane-Monique Daviau et Émilie Allaire

Mise en pages : André Vallée — Atelier typo Jane

Conception graphique : Julie Villemaire

Photo en couverture : Photomontage réalisé à partir d’une photographie de joexx /Photocase.



Conversion au format ePub : StudioC1C4



Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés



© 2012 Éditions Québec Amérique inc.

www.quebec-amerique.com





JACQUELINE LESSARD

La Menace

du Cygne





Exergue





Nous connaissions les joies de ; la vie, de l’amour,

La fraîcheur de l’aurore, les lueurs du ponant.

Maintenant nos corps sans vie reposent en sol flamand.



Extrait de « In Flanders Fields »

Les cimetières flamands de John McCrae

Traduit par P. van Noppen





Dédicace





À ma sœur Danièle, designer muséographe, et à Bill, l’artiste William Vincent, peintre, graveur et sculpteur, qui m’ont inspiré ce roman.



À Juliette, Lennon, Barthélémy, Ciële, Jules, William, Maximilien, Zacharie et Alexandre, ainsi qu’à Raphaële et Thomas, Alexandre et Marieke, Sébastien et Pascale, Marie-Jacques et Éric, mes petits-enfants, enfants et beaux-enfants qui sont le bonheur de ma vie.



À Jacques, toujours !





PROLOGUE



Bruges, 4 septembre 1998



Hier, peu avant midi, Marianne a été portée disparue. Dès lors, une meute de gendarmes a ratissé forêts et jachères. Mais le corps de ma femme n’a pas été retrouvé. Ses vêtements, maculés de son sang et déchiquetés, épars dans la forêt marécageuse de Wijnendale, les ont entraînés sur des pistes sans issue.


On conclura sans doute à une mort accidentelle, suite à une chute de cheval. On supposera que son cadavre, entraîné par le courant, a été déporté sur quelque berge, enseveli sous un tapis de lichen, ou encore, plus plausible, emporté dans une crypte et dévoré par les loups.


William Lawrence, artiste graveur





PREMIÈRE PARTIE





Rendez-vous au Prinsenhof de Bruges





CHAPITRE 1



Québec, 2 avril 1998


— Bill ? Il est deux heures du matin ! constatai-je en allumant la lampe. Où vas-tu ?

Ma voix chevrotait.

— À l’atelier. Je n’arrive pas à dormir, aussi bien aller travailler.

— Au milieu de la nuit ?

Il enfilait son jean.

— Je viens d’avoir une idée pour La Trappe aux oiseaux ! Je pense avoir enfin trouvé ce qui ne va pas dans ce tableau.

— Ce qui ne va pas, Bill Lawrence, c’est que tu m’as réveillée !

— Désolé. Essaie de te rendormir.

— Je n’y arriverai pas.

— Fais un effort. J’en ai pour une heure ou deux, nous ferons la grasse matinée, demain.

— J’écris le matin, tu devrais le savoir.

Pour bien lui manifester mon agacement, j’ouvris un flacon de somnifères et j’en fis rouler quelques-uns sur ma table de chevet.

Depuis des mois, peut-être même des années, notre relation s’étiolait. Ni l’un ni l’autre ne voulait déclarer forfait. Nos occupations professionnelles avaient pris le pas sur le reste, et tout et des riens étaient devenus matière à litige. Par ailleurs, je savais qu’il me trompait occasionnellement et il m’arrivait d’en faire autant. Comble de tristesse, je n’en souffrais même plus.

— Referme à clé en partant, réussis-je à dire.

Il soupira bruyamment, attrapa un portfolio et disparut dans les escaliers.

Je n’allais pas retrouver le sommeil de sitôt. De sale humeur, je cherchai mon livre sous les oreillers : La Femme furieuse de Madeleine Monette. J’éclatai de rire. Puis je sentis les larmes venir. J’optai pour un bain chaud, mon antidote préféré contre ce genre d’état d’âme.

La longue glace de la salle de bain me renvoya une image de moi que je ne remarquais plus. Pourtant, en y regardant de près, je me reconnus dans cette femme de quarante-neuf ans qui avait, somme toute, bien vieilli. Je veux dire, physiquement. La vie qui m’avait refusé les joies d’être mère m’avait concédé celles de conserver la taille fine et les seins fermes. J’étais peut-être encore une jolie femme.

Je traçai un cercle dans la buée qui s’accumulait sur le miroir et du bout des doigts, j’étirai la peau de mes joues pour en faire disparaître deux rides. Puis, en allongeant les auriculaires, je réussis à remonter les paupières en même temps. Mais je relâchai le tout, sachant bien que le problème n’était pas là. Je m’ébrouai pour remettre en place des boucles trop longues que je maintenais aile de corbeau depuis l’apparition des fils blancs. En effet, je savais que le malaise qui me gagnait n’avait rien à voir avec mon épiderme, j’assumais mon âge. Non, ce qui me minait, c’était un sentiment d’échec, la certitude d’avoir raté ma vie de couple et la terrible sensation de vide qui s’ensuivait ! Je revis le sourire triste de mon mari. William ! M’aimait-il encore ? Et moi, où en étais-je, côté cœur ? Je n’avais pas de réponses à cela ou craignais-je d’en détenir qui ne me plairaient pas ? Nous avions toujours l’apparence d’un couple, mais dans les faits, nous cohabitions. La logistique quotidienne était désormais l’essentiel de notre relation et ne présentait aucun défi intéressant, car à ce stade de nos carrières, nos revenus respectifs nous permettaient de vivre à l’aise, chacun à sa guise. Mes livres se vendaient plutôt bien et j’avais hérité d’une jolie somme au décès de mon père. Quant à William, il était désormais un artiste coté. Tout au plus, nous avions encore de l’admiration l’un pour l’autre. Mais nous ne nous parlions plus d’amour. Par habitude, par pudeur, par orgueil, peu importe, notre relation était passée d’amoureuse à raisonnable. Je sentis ma gorge se nouer. La baignoire était sur le point de déborder. Ayant tâté l’eau du bout de mon pied, je la jugeai bonne et m’y glissai pour réfléchir.

Comme une épave immergée, je me laissais porter au gré de mes réflexions. J’en vins à la conclusion qu’après des lustres de tiédeur amoureuse truffée de discussions oiseuses et de querelles mesquines, la fuite s’avérait une issue. Ancrée dans mes positions, déterminée à ne rien concéder, je pris la décision de me rendre à l’île d’Orléans, refuge indiqué pour écrire. Tôt le lendemain — William n’était pas rentré et je n’avais dormi que d’un œil —, je fis donc mes bagages et laissai un mot sur le coin de la table. « Les étapes du processus de création ne se réalisent que dans un certain isolement. J’ai besoin d’air et tu étouffes, non ? Nous ne pouvons pas continuer ainsi et une séparation ne peut que nous être salutaire. Je serai à la Maison Fradet. Marianne. »

Je savais, par ailleurs, qu’accaparé comme il était prévisible qu’il le soit à la veille d’un vernissage, mon mari s’apercevrait à peine de mon absence. Tout compte fait, il était préférable de m’éloigner plutôt que de me retrouver seule dans notre appartement de la rue Sainte-Ursule, avec la désagréable sensation d’y avoir été abandonnée.

Plusieurs jours de silence, ou devrais-je dire de bouderie, s’écoulèrent avant que William ne me téléphone pour prendre de mes nouvelles et surtout s’assurer que je serais rentrée à temps pour son exposition, le 25 avril. Mes talents d’agente ne lui avaient jamais échappé. Il ne fit aucune allusion à la « séparation » que j’avais suggérée et amorcée, et je lui en sus gré, car je n’y avais pas réfléchi sérieusement depuis mon départ. Mais puisqu’il avait fait les premiers pas, je lui promis de revenir avant le vernissage.





De fins rubans de nacre enluminaient l’horizon, le soleil allait bientôt se lever. Assise sur la rampe de la galerie, un vieux pull enfilé sur un jean, je dégustais mon premier café de la journée. Après une semaine de retraite, je me sentais plus sereine. Je décidai que je ferais d’abord une randonnée à cheval sur les berges du fleuve avant de me mettre au travail. Mon nouveau roman prenait forme et je me félicitais d’avoir choisi l’île d’Orléans comme site. Je m’étirai longuement, soupirant de satisfaction. Quels beaux moments partagés entre l’écriture et l’équitation j’y passais ! Des vacances, en somme. Celles que nous nous étions illusoirement promises tout au long de l’hiver, William et moi.

Il devait être dix-neuf heures lorsque la sonnerie du téléphone retentit. J’achevais la rédaction d’un chapitre où j’avais accompagné un personnage dans sa mort lente et douloureuse. Absorbée, je fus tentée de ne pas répondre.

De mauvaise grâce, je m’extirpai de mon manuscrit, puis de mon fauteuil, et décrochai au dixième coup.

— Oui ?

— Marianne ! Pourquoi as-tu mis autant de temps à répondre ? Est-ce que tout va bien ?

— Je travaillais. Et toi, ça va ?

— Ça va même très bien ! Je viens d’ouvrir mon courrier, tu ne devineras jamais…

Encore en compagnie de mes personnages, j’écoutais distraitement ce que mon mari me racontait pourtant avec enthousiasme. Les Ateliers Alechinsky, artiste invité, trois mois à Bruges…

— Tu es là ? Tu entends ce que je te dis ?

— J’entends et je suis très heureuse pour toi. Toutes mes félicitations, Bill !

— Je n’y croyais plus. J’avais répondu à cet appel de candidatures il y a plus de six mois ! Tu ne trouves pas que c’est prodigieux ?

— Prodigieux…

J’eus une idée pour le début du cinquième chapitre. La voix pressante de mon mari me retint de mettre fin à la conversation.

— Il faudrait vraiment que nous discutions de ce projet. Je pense que tu pourrais être intéressée.

— Moi ? Pourquoi ?

— Tu connais le principe des Ateliers Alechinsky ?

— Tu m’en as parlé. Il s’agit de cet événement artistico-culturel qui se tient tous les ans à Bruges ?

— Oui, les Ateliers réunissent des artistes, surtout des graveurs et des sculpteurs, qui participent à l’organisation d’un symposium…

— …sur un thème « belgo-belge », non ?

— En principe, si. Mais il y a toujours un artiste étranger invité.

— Et on t’a choisi, c’est formidable !

— Écoute, il y a du nouveau cette année. Un ajout qui pourrait te concerner.

— Que veux-tu dire ?

— Le comité des Ateliers propose qu’un morceau littéraire accompagne l’œuvre picturale.

— Et ?

— Et…

— C’est moi, le nègre ?

— Il ne s’agit pas de nègre, Marianne, il s’agit de deux artistes de disciplines différentes qui travailleraient ensemble à la création d’une œuvre commune. Qu’en penses-tu ?

Je me tus. William n’osait pas poursuivre. Nous nous parlions à peine depuis des mois et il savait aussi bien que moi que notre couple ne tenait plus qu’à un arrangement tacite qui nous facilitait la vie à tous les deux. Sans doute étions-nous de vieux amis, mais pour le moment, nous nous battions froid. J’avais quitté notre domicile sans préavis et il était question de séparation.

Les tremblements dans sa voix, son ton suppliant, ses phrases balsamiques laissant supposer que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes me mirent d’abord en rogne, puis sur mes gardes. Il devait avoir désespérément besoin de moi sur ce coup-là. Mais pourquoi donc ? Il attendait que je réagisse.

— Des artistes de différentes disciplines, dis-tu ?

— Oui, toi et moi. Ça pourrait être une occasion de nous retrouver…

— Toi et moi…

— Marianne ! Arrête.

— Mais ça tombe très mal. Je suis en pleine écriture.

— Il est justement question d’écriture.

— J’ai besoin d’en savoir davantage. Donne-moi plus de détails.

— J’aimerais mieux que nous en parlions en tête-à-tête. Si tu abrégeais ton séjour à l’île… ?

— Je ne peux pas rentrer maintenant. Mes recherches sur la famille Leclerc ne sont pas terminées. Puis, j’ai déjà quelques chapitres en place et je ne voudrais pas perdre le fil. Je serai à Québec la veille de ton vernissage, je te l’ai promis.

— Il faudrait confirmer au comité d’organisation des Ateliers que nous… que nous sommes intéressés. La date butoir est le 16, dans une semaine.

William me prenait de court. Il n’était pas dans ses habitudes d’insister. Lorsqu’il voulait m’intéresser à un projet ou me convaincre d’en être, il jouait plutôt la carte de l’indifférence pour que l’acharnement vienne de moi. Ainsi, il me revenait, le cas échéant, d’assumer mes décisions.

— Tu as une idée du thème de cette année ?

— L’intention des Ateliers est de rendre hommage aux soldats canadiens qui ont combattu en Flandre de 1914 à 1918. Ce qui explique sans doute qu’on m’ait choisi comme artiste étranger. Le comité veut marquer le quatre-vingtième anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale et je ne serais pas surpris que le poète John McCrae fasse l’objet d’un hommage.

William ne pouvait avoir oublié mon intérêt pour cette période de l’histoire. Après un voyage en Europe, une dizaine d’années plus tôt, j’avais entrepris la rédaction d’un roman dont la trame se déroulait en Flandre. Je m’y étais consacrée pendant des mois ; mais, une fois loin des lieux des événements, les recherches s’étaient avérées fastidieuses et j’avais rangé mes notes en me promettant de retourner en Belgique un jour.

— D’accord.

— D’accord quoi ?

— Je vais rentrer.

— Ça veut dire que tu acceptes ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit. Mais je veux bien en discuter.

— Tu ne le regretteras pas. Quand seras-tu de retour à Québec ?

— Après-demain.





Je garai la voiture et l’observai dans mon rétroviseur. Les bras chargés de tulipes, William m’attendait devant la porte du vieil immeuble de la rue Sainte-Ursule. Ses lunettes sur le bout du nez, sa tête en forme d’œuf légèrement inclinée sur son cou étroit, ses longues jambes sur lesquelles il se balançait, dégingandé, étaient ce que j’avais aimé d’emblée, lorsque nous nous étions croisés, quelque trente ans plus tôt. Je n’avais pas encore vingt ans. Je venais d’entreprendre une licence en Lettres par cours du soir pour consacrer la majeure partie de mon temps à l’écriture. De son côté, installé dans un atelier collectif de la Basse-Ville, William, graveur-lithographe, s’était depuis peu mis à l’enluminure et avait déjà deux ou trois expositions à son actif.

Malgré nos différends, je devais reconnaître que j’étais toujours émue par cet homme qui s’emballait ou se désespérait avec la même ardeur. Il mit les fleurs dans mes bras et m’enlaça. Il m’embrassait, je ne le repoussais pas.

— Je croyais que nous devions discuter, dis-je en riant.

— C’est ce que nous allons faire, s’écria-t-il en m’entraînant dans les escaliers.

Je notai la vaisselle sale empilée sur le comptoir de la cuisine, les bouteilles de bière à moitié vides dans les coins, les journaux éparpillés sur le parquet, la poussière sur les meubles et le lit défait. Caustique, je fis remarquer :

— Je vois que tu as bien travaillé.

— Vingt heures par jour, oui. Je vais tout ranger.

— Je sais. Parle-moi plutôt de ce projet. Donne-moi des détails. Qu’est-ce que je devrai écrire ? Une nouvelle ?

— Ou un roman court, sans doute. La lettre qui nous informera du thème en particulier nous confirmera aussi le genre de la partie littéraire. Mais j’ai déjà reçu beaucoup de documentation, dit-il en retrouvant une mallette parmi le fouillis du salon.

— Jetons un œil là-dessus.

Je l’entraînai vers la salle à manger où le désordre me semblait moins avancé.

— Tu te rends compte, Marianne ? Les Ateliers Alechinsky ! Je tiens enfin une chance de me faire connaître en Europe !

— Je te le souhaite ! Le timing est parfait et tu mériterais cette reconnaissance internationale, ajoutai-je gentiment.

Je me rappelle qu’à ce moment-là, mes émotions se bousculaient. William exultait, ponctuant son discours de superlatifs. Exceptionnel, extraordinaire, fabuleux ! L’appartement n’avait plus de murs et le monde était à nos pieds. Pourtant, j’entrevoyais à peine mon rôle dans ce scénario. Étais-je à ce point pitoyable que mon mari se sentait l’obligation de me remonter le moral ? Ou pouvait-il si facilement me manipuler quand il avait besoin de moi ? Je m’empressai de chasser ces idées négatives. Pourquoi ne s’agirait-il pas d’un projet extraordinaire auquel William voudrait vraiment m’associer ?

— Tu verras, ce sera une expérience unique ! Si tu acceptes, bien sûr…

Après une bonne heure passée à planer, il nous fallut tout de même revenir sur terre.

— Tu dois retourner à l’atelier, aujourd’hui ?

— Oui. Deux ou trois points à régler avant l’accrochage. Je serai de retour en début de soirée. Nous pourrons parler de Bruges, des Ateliers, de ton prochain manuscrit ! J’ai déjà plein d’idées.

— Je n’en doute pas.

Nos regards se croisèrent, nous étions-nous réconciliés ? Peut-être avait-il raison, après tout. Un voyage, un séjour en Europe, une rupture dans notre routine, un projet sans précédent, des rencontres d’exception pourraient nous fournir un nouveau point de départ.





Seule, rêvant désormais de la Belgique, je fis tourner la Sonate pour piano et violon de César Franck. Je m’imaginai un instant les phalanges habiles sur le clavier, les perles de sueur sur le front du pianiste, l’étreinte du violoniste à son violon, une autre histoire. Celle de l’île d’Orléans me parut alors lointaine. Je m’abandonnais, basculais lentement. Les amants de l’île s’effritaient alors que le sourire de Marieke allait de nouveau séduire le jeune homme qui avait quitté son Beauport natal pour venir combattre en Flandre. Je venais, moi, de m’embarquer sur un radeau menacé, les atrocités de la guerre de 1914-1918 allaient me servir de bourreau, le soldat était à ma merci, j’étais général.

Je ressortis d’un coffre de vieux cahiers à l’odeur d’humidité. Plusieurs de mes romans inachevés attendaient en jaunissant que je me passionne de nouveau pour tel personnage ou telle histoire. Je retrouvai celui à la couverture verte abandonné huit ans plus tôt et j’entrepris d’en relire des passages.





Les Carnets d’Ypres ou Mémoires du temps

8 octobre 1990

…Jusqu’à l’aube, les tirs des carabiniers les avaient tenus éveillés…

Son regard énamouré, sa peau rose, sa bouche offerte, ses cuisses tendres, son sexe mouillé, tout le contraire de la guerre, tout ce à quoi il ne s’attendait plus. Pourquoi tant d’efforts, puisque Marieke détenait toutes les réponses…

C’était leur dernière nuit. Recroquevillé en fœtus, le soldat blessé était resté soudé au ventre de Marieke qui lui avait murmuré les paroles apaisantes de berceuses enfantines, caressant sa nuque de son souffle tiède…

Cependant que sur l’Yperlée et l’ancien canal de l’Yser à la Lys, les Allemands avançaient. Ils étaient désormais aux portes d’Ypres, chef-lieu d’arrondissement de la Flandre-Occidentale…

Depuis plusieurs années, mes personnages dormaient ensemble sur les pages écornées d’un cahier. La guerre était en suspens, l’odeur de soufre s’était figée au fond du coffre et la terre de Flandre était inondée. Mais Marieke la Flamande et son soldat canadien allaient revivre et j’en éprouvai une joie immense.

Je glissai le cahier dans la sacoche de mon ordinateur portable, ne pris pas la peine d’interrompre les envolées des musiciens, me frayai un passage parmi les badauds de la rue Saint-Louis et marchai d’un bon pas jusqu’à l’encorbellement du café Buade. Heureuse de mes retrouvailles avec mes personnages, impatiente de relire la cinquantaine de pages qui leur avaient donné vie huit ans auparavant, je courus jusqu’à la terrasse Dufferin, au pied du Château Frontenac, et pris place sur un banc face au fleuve. En bordure du Cap Diamant, ponctuées de réverbères et de bacs à fleurs, les planches vernies brasillaient. J’entrepris ma lecture.

Ce n’est qu’en fin d’après-midi, après que le soleil eut disparu derrière les édifices du Parlement, que je quittai péniblement la Flandre, Ypres en feu, et que je refermai mon cahier. J’eus du mal à abandonner mes personnages au milieu du champ de bataille et j’ordonnai un cessez-le-feu qui leur permettrait de se retrouver, à la lueur d’une chandelle, dans la grange d’une ferme abandonnée.

Sur les hauteurs de la place Saint-Louis, à la mi-avril, la nuit tombait encore tôt et fraîche. Je remontai le col de mon imperméable et marchai d’un bon pas jusqu’à la rue Sainte-Ursule. Ma décision était prise, j’irais à Bruges.





Lorsque William revint, je l’entendis claquer la porte du vestibule et s’engager en courant dans les escaliers.

— Marianne ?

Il fit rapidement la tournée des pièces et me trouva dans mon bureau, somnolant dans un fauteuil, un livre ouvert sur les genoux.

— Je suis désolé de rentrer aussi tard. Tu m’as attendu ?

— Oui et non… Tout va comme tu veux ? demandai-je dans un bâillement.

— Ça y est, nous nous sommes entendus sur la maquette !

Je le voyais, réjoui, mourant d’envie d’en parler.

— Allez, dis-moi !

Il ouvrit une bouteille de porto et, tout en remplissant allègrement nos verres, me raconta sa longue soirée avec le designer et le galeriste. Il s’approcha de moi, son haleine était poivrée. Des années plus tôt, je n’aurais pu m’empêcher de renifler son pull pour m’assurer qu’il ne portait pas des relents d’un parfum de femme. Mais ce soir-là, je n’éprouvai aucune envie de le relever. Je me sentais bien, l’esprit et le corps engourdis, et je ne souhaitais pas sortir de ma léthargie. Au contraire, les airs guillerets de William m’avaient mise d’humeur langoureuse et pour la première fois depuis des mois, je ressentais le désir de faire l’amour.

— Rendez-vous à Bruges ! me contentai-je de dire en trinquant.

William murmura « je suis content » à mon oreille. Réprimant un frisson, je jetai deux coussins sur le damier d’ardoises devant la cheminée.

— Faisons le dernier feu de la saison.





La soirée de vernissage était belle, presque d’été. Le nouvel emplacement de la galerie de la Haute-Ville, sur Grande Allée, s’avérait tout à fait digne de la publicité qui en avait entouré l’aménagement. Les œuvres de William Lawrence, regroupées sous le titre évocateur de Scènes prédicantes breughéliennes, suscitaient des remarques truffées de « génial » et de « magistral ». On s’exclamait surtout sur la perspicacité de l’invention et l’originalité du concept. Mais l’intention de William n’était pas tout à fait innocente. Souhaitant depuis quelques années participer à l’un des symposiums des Ateliers Alechinsky à Bruges, il s’était inspiré, pour sa nouvelle collection, de sujets empruntés à Breughel l’Ancien, tout particulièrement de l’œuvre réalisée en 1559, Les Proverbes Flamands, ainsi qu’à Paysage à la trappe aux oiseaux de Breughel le Jeune, exécutée en 1631. Il avait donc joint à son curriculum un plan détaillé de son projet, ainsi qu’un exposé documenté sur ses sources et des copies de plusieurs crayonnés préparatoires.

Le succès de cette exposition serait généreusement commenté par des invités triés sur le volet et des journalistes, dont quelques pontifes agglutinés au bar. Mon artiste graveur, en jean et blazer, dégustait foie gras, champagne et louanges. De temps à autre, son regard croisait le mien.

Les étiquettes rouges se multipliaient, les œuvres les plus importantes avaient été réservées, dont toute la série intitulée Variations sur la trappe aux oiseaux. Aux environs de vingt-trois heures, les derniers invités réitérèrent à William leur emballement pour cette exposition exceptionnelle et nous remercièrent cordialement de l’invitation avant de nous laisser seuls, un dernier verre de champagne à la main. Les bulles aidant, je m’écriai :

— À toi, à nous, à Bruges, aux Ateliers Alechinsky !

— À ton prochain roman, et à nous deux, répondit William en frappant son verre contre le mien.

— Allons manger, je crève de faim !

— Que dirais-tu du bistro Belge Môss ?





Le lendemain, j’appelais William à la galerie pour lui annoncer que nous venions de recevoir les dernières informations du comité d’organisation des Ateliers Alechinsky.

— Mets le champagne au frais, lança-t-il avant de raccrocher.

J’avais dressé la table et j’attendais mon mari avec un menu gratiné. Il m’embrassa distraitement, pressé d’en apprendre davantage sur le thème du symposium.

— Alors ? Cette lettre ?

Avant de s’emparer de l’enveloppe oblitérée en Belgique que j’avais glissée sous son assiette, William fit sauter le bouchon de la bouteille de Dom Pérignon et versa le champagne dans les verres. Les yeux brillants, un sourire irrépressible sur les lèvres, il vida la sienne d’un trait et lut la lettre à haute voix :





Monsieur Lawrence,

Le Comité d’organisation des Ateliers Alechinsky de Bruges a le plaisir de vous dévoiler le thème du symposium de l’été 1998 : Hommage à Florian Hamilton.

Florian Hamilton, jeune soldat canadien mort en juin 1918 en Flandre et inconnu jusqu’à récemment, a pourtant laissé une œuvre picturale de grande qualité, dont un livre illustré intitulé La Rose au cœur violet. Découvert en janvier 1996 dans les réserves de la bibliothèque du château Prinsenhof à Bruges, l’ouvrage posthume de l’illustrateur — dont nous commémorons le quatre-vingtième anniversaire du décès cette année — a été reconnu par le Patrimoine mondial.

À l’instar des artistes belges choisis pour participer à ce symposium, vous-même, monsieur Lawrence, ainsi que madame Marianne Sart, l’auteur que vous avez sélectionné pour assurer la partie littéraire de l’œuvre, devrez vous inspirer de La Rose au cœur violet, l’album que Florian Hamilton avait dédié à sainte Gudule. Par ailleurs, le manuscrit d’environ deux cents pages devra être déposé chez Luc Mire Éditions, le 7 septembre. L’éditeur, en considération des impératifs du symposium, nous fera la faveur d’un échéancier accéléré afin que le livre sorte en librairie avant la fin de l’année.

En outre et selon la tradition des Ateliers, vous et l’auteur devrez, à titre d’artistes invités, proposer une œuvre conjointe de votre choix répondant aux critères de modernité et d’originalité qui caractérisent la genèse des Ateliers Alechinsky. Les expositions du symposium débuteront le 3 septembre et seront maintenues jusqu’au dimanche 27 du même mois. Les Ateliers Alechinsky de 1998 ouvriront leurs portes aux artistes dès le 22 juin.

Vous êtes les invités personnels du bourgmestre de notre ville qui a choisi de vous loger au Prinsenhof de Bruges. Madame Linn-Lu Van Thieu, la récente propriétaire du château de Marie de Bourgogne, s’est dite ravie de vous y accueillir.

Veuillez, monsieur Lawrence, accepter l’expression de nos meilleurs sentiments,

Destexhe

Directeur du CO des Ateliers Alechinsky

Bruges





COMMA



Luxembourg, 2 avril 1998


Dans son appartement de l’avenue Marie-Thérèse, élégante dans un pyjama de soie carnée, une grande femme blonde déambulait parmi ses meubles anciens en brandissant un magazine.

— Mais c’est inouï, c’est tout à fait incroyable !

L’article daté du 4 mars 1998, intitulé « L’histoire inexhaustible du Prinsenhof de Bruges », apparemment anodin et certainement mondain, expliquait comment Linn-Lu Van Thieu, riche héritière belge d’origine vietnamienne, avait, en décembre 1997, fait l’acquisition du château de Marie de Bourgogne, propriété des religieuses du Couvent de la Cour du Roi depuis près d’un siècle. Amusée, tout au plus, d’en apprendre sur la belle société brugeoise, elle avait entamé sa lecture sans entrain. Mais les derniers paragraphes illustrés de photographies montrant Linn-Lu Van Thieu, l’air distingué quasi aristocratique, entourée d’Ori, son frère, et de Ferdinand De Corten, son administrateur, l’avaient renversée.

Elle relisait goulûment l’article.

— Quelle magnifique occasion de prendre ma revanche ! Peut-être même de m’amuser ! Je suis prête à parier que la réputation des nouveaux châtelains ne pourrait souffrir d’être écornée, proféra-t-elle.

Tous les tiroirs de son secrétaire étaient ouverts et sens dessus dessous. Assise sur les talons, elle répertoriait des papiers, des coupures de journaux, des lettres.

— Mais où ai-je donc fourré ces photos ?

Ayant enfin mis la main sur une enveloppe défraîchie contenant des photographies datant d’une dizaine d’années, elle décrocha le téléphone et composa un numéro en Belgique.





Bruges, 2 avril 1998


Dans son bureau du Prinsenhof, Ferdinand De Corten rabattit la couverture cartonnée d’un dossier, fit craquer les jointures de ses doigts, leva les bras au ciel et s’engagea dans les escaliers, pressé de déguster son martini. Sa compagne, Linn-Lu Van Thieu, priée d’inaugurer un pavillon de l’hôpital des enfants, ne rentrerait qu’à l’heure du dîner. Elle lui avait demandé de ne pas l’attendre pour l’apéritif.

Il tamisa la lumière dans le petit salon, se dirigea vers le bar, mélangea vermouth et gin, versa le cocktail dans une coupe, ajouta deux olives et s’installa dans un fauteuil afin de profiter des instants de calme avant l’agitation du dîner. Ori était sans doute à la bibliothèque dans le giron de l’architecte et les trois religieuses chargées de la logistique du château — pour quelques mois encore —, recueillies à la chapelle avant de vaquer aux préparatifs du repas et de rentrer au Béguinage.

La sonnerie du téléphone, imitant les cloches du beffroi, retentit.

— Bonsoir ?

— Je suis bien au Prinsenhof de Bruges ? Je souhaiterais m’entretenir avec M. Ferdinand De Corten.

— Lui-même. À qui ai-je l’honneur… ?

— Tu ne reconnais pas ma voix ? Tu me fais de la peine, Ferdinand.

Secoué, il fut sur ses pieds si brusquement qu’il renversa sa coupe sur le parquet.

— Dammit !

— Je ne m’attendais pas à une manifestation de joie de ta part, mais tout de même ! Moi, je ne t’ai pas oublié, je n’ai rien oublié !

— Tu m’étonnes, après toutes ces années. Que me vaut cet appel ?

— Je pensais que tu serais heureux d’avoir de mes nouvelles. Tant pis. Je t’avise tout de même de nos retrouvailles dans quelques semaines.

— Nos retrouvailles ! s’étouffa Ferdinand.

Il épongeait la flaque de martini à l’aide de son mouchoir, se retenant de raccrocher sans un mot de plus. Mais il bredouilla :

— Que veux-tu ?

— Profiter de la vie avec toi. Je sais que tu es le nouveau propriétaire de…

— Je t’arrête tout de suite ! Je ne suis le nouveau propriétaire de rien du tout et de toute façon, je ne suis pas libre.

— Tu veux parler de ta relation… professionnelle avec Linn-Lu Van Thieu ? Ça n’a pas d’importance ! La nôtre est beaucoup plus passionnante.

— Ce qui s’est passé entre nous est de l’histoire ancienne.

— Tu m’as abandonnée sans un mot d’explication, sans laisser d’adresse. Tu ne sauras jamais ce que j’ai vécu après ton départ. Ou peut-être l’apprendras-tu, après tout ! J’ai été la seule à souffrir, la seule à payer, mais j’ai bien l’intention de récupérer mon dû.

Tremblant d’indignation, Ferdinand se resservit une rasade de martini qu’il engloutit d’un trait.

— Je te le redemande : que veux-tu exactement ?

— Des bricoles… et peut-être aussi un peu d’argent pour assurer mes vieux jours. Disons une vingtaine de millions de francs1…

— Tu as perdu la tête !

— Détrompe-toi. Je n’ai jamais été plus lucide !

— Lucide ? Alors tu saisis que jamais je ne…

Elle lui coupa la parole :

— Dites-moi, monsieur De Corten, ou plutôt, monsieur Halsdorf, madame Van Thieu est-elle au courant de votre passé de Casanova ? Connaît-elle vos talents de manipulateur ? Que sait-elle de vos affaires frauduleuses ?

— Tu veux me faire chanter ?

— Oh là ! Doucement. Tout de suite les grands mots. Je veux juste que nous rattrapions le temps perdu.

— Ne…

— Tu es toujours là, Ferdinand ?

— N’entreprends rien que tu regretterais. C’est de l’argent que tu veux ? Je verrai ce que je sais faire.

— J’aime mieux ça. Rendez-vous à Bruges, donc.

Ferdinand De Corten replaça tant bien que mal le combiné sur son support et s’effondra dans un fauteuil.





CHAPITRE 2



Cinq mois plus tôt, à Bruges


Linn-Lu Van Thieu se couvrit la tête d’une écharpe et attrapa son parapluie. Ses longues bottes n’étaient pas étanches et elle pataugeait dans des flaques de neige fondante que, moins distraite par le problème qui la préoccupait, elle aurait pu éviter. Elle venait de lire dans les pages des petites annonces du journal Le Soir du 5 novembre 1997 que les religieuses du Couvent de la Cour du Roi allaient procéder à une vente aux enchères des plus beaux meubles et objets d’art religieux dont le Prinsenhof s’était enrichi depuis sa première construction.

Ne pouvant plus faire face aux dépenses d’entretien du couvent, les religieuses avaient envisagé cette vente déraisonnable — à l’avis de Linn-Lu — et qui allait aboutir à l’éparpillement irréversible d’œuvres d’art accumulées avec discernement et entretenues scrupuleusement depuis des siècles. Il lui fallait à tout prix les y faire renoncer, dût-elle pour cela acheter le château.

Son visage se rembrunit. À la mort de ses parents, s’étant retrouvée à la tête d’une grande fortune à gérer, Linn-Lu avait aussi dû prendre à sa charge son frère cadet souffrant d’une déficience mentale. Quinze ans plus tard, sur le point de fêter son quarante-cinquième anniversaire et toujours célibataire bien qu’assidûment courtisée, Linn-Lu Van Thieu s’était acquis le respect de la communauté brugeoise, tant culturelle que d’affaires. Mais autant de responsabilités laissaient bien peu de temps à sa vie personnelle.





Sœur Florence, la portière, était encore à son poste lorsque Linn-Lu tira le cordon de la sonnette. Le visage poupon de la bénédictine s’éclaira pour accueillir la visiteuse.

— Madame Van Thieu ! À cette heure, avec cette drache ! Vous êtes trempée, ma foi ! Est-ce que je sais faire quelque chose pour vous ?

Les vêpres s’achevaient et une mélopée grégorienne planait sur le parloir que l’on gardait dans la pénombre par souci d’économie. Linn-Lu ressentait un réel bien-être chaque fois qu’elle se retrouvait dans cette ambiance enrobée d’encaustique et d’encens. Ayant passé une bonne partie de son adolescence chez les sœurs, elle en avait gardé des souvenirs heureux.

— Je vous prie de m’excuser, sœur Florence. Je sais qu’il est tard, mais il faudrait que je parle à la sœur économe. C’est urgent.

— Ma pauvre enfant, vous allez prendre froid ! Enlevez cette cape et installez-vous près du radiateur, je l’appelle tout de suite. Je crois que le dernier psaume est terminé.

— Merci.

La sœur portière poussa un interrupteur. Deux appliques retenues de guingois sur un mur écaillé se teintèrent de jaune. L’extravagant chandelier qui pendait au milieu de la pièce n’avait pas resplendi de ses feux depuis l’arrivée des derniers propriétaires. Assise bien droite sur le bout d’une chaise, Linn-Lu glissa un regard sur les tableaux, les meubles et les objets entassés dans l’antichambre. Au premier coup d’œil, sans tenir compte de l’armoire inestimable qui occupait tout un pan de mur, la valeur des œuvres d’art et des tapisseries qui décoraient le parloir atteignait plusieurs millions de francs.

— Linn-Lu, ma chère ! Allons dans mon bureau, nous y serons plus à l’aise pour discuter.

La sœur économe, petite personne aux yeux vifs et aux mains potelées, trottinait dans les couloirs en dépit de son grand âge, ouvrant et refermant énergiquement les portes. Ayant retiré le journal de son sac, Linn-Lu entra dans le vif du sujet en le déposant, ouvert à la page des marchés financiers, sur le bureau de sœur Gertrude.

— Oh ! Vous êtes intéressée ?

— Non, au contraire, je suis entièrement contre cette vente.

— Mais, ma chère enfant, vous ne croyez tout de même pas que nous ayons le choix de faire autrement ! Je connais votre intérêt pour l’art et l’art religieux en particulier, mais nos livres sont clairs : c’est la faillite, ma chère, la faillite. Nos créanciers ont fait preuve de grande patience et nous leur en sommes reconnaissantes, mais nous ne savons pas entamer ainsi une nouvelle année fiscale. La vente de quelques meubles nous aidera à régler nos dettes les plus pressantes et, je l’espère, à subsister jusqu’à la vente du château.

— La vente du château ?

— Oui, jusqu’à la vente du Prinsenhof. Nous avons d’ailleurs déjà rencontré des agences intéressées. Mais n’étiez-vous pas au courant ? Votre ami, M. De Corten, ne vous en aurait rien dit ?

— Ferdinand ?

— Nous avons même, sur son conseil, entrepris des négociations avec des groupes américains et japonais qui…

— Américains, japonais ! Mais vous n’y pensez pas !

— Bien sûr que j’y pense, j’y pense même fort sérieusement et je ne suis pas la seule à y réfléchir. Nous ne sommes plus aussi nombreuses que par le passé et les plus jeunes d’entre nous ont soixante-dix ans ! Nous n’avons plus besoin d’autant d’espace, et les beaux souvenirs d’une époque prestigieuse ne peuvent, à eux seuls, se porter garants de l’avenir. Franchement, ils ne suffisent plus à justifier les dépenses exorbitantes que nous sommes forcées de faire.

Linn-Lu pinça les lèvres, ses yeux brillaient de colère. Elle se ressaisit, respira à fond et se referma. Son beau visage redevint impénétrable. On lui avait appris à négocier avec classe, elle avait failli hurler.

— Promettez-moi, ma sœur, de ne rien entreprendre, à tout le moins dans les jours qui viennent. Ni ventes aux enchères, ni vente partielle, ni agences américaines, ni groupes japonais. Oui, je suis intéressée !

Linn-Lu venait à peine de prendre congé lorsque sœur Florence arriva en trombe dans le bureau de sa consœur pour lui faire part d’un impératif à la bibliothèque.





— Gabriel, mon garçon, ne me dis pas que tu as eu un autre malaise ! Que se passe-t-il donc ? Florence m’a fait peur, fit Gertrude essoufflée.

Longiligne, flottant dans un manteau de bure, l’homme dans la quarantaine semblait si fragile qu’on l’eût dit irréel, sorti d’un livre ou d’un tableau. Il s’exclama :

— Regardez, tante, ce que le ciel nous envoie. C’est tout à fait saisissant !

Il brandissait des feuillets sous le regard sévère de la vieille religieuse.

— Tu devrais t’allonger et cesser te t’agiter sans arrêt. Tu n’as pas déjà oublié les recommandations du médecin ?

— Voyez, tante ! Ce sont trois fusains de Florian Hamilton qui se trouvaient juste là, sous mon nez, insérés entre les pages de ce manuel, poursuivait Gabriel, imperturbable.

Depuis sa découverte, un an plus tôt, de La Rose au cœur violet de Florian Hamilton, un recueil de dessins à la gouache oublié au fond d’un coffre lui-même emmuré dans une cave du Prinsenhof pendant plus de trois quarts de siècle, l’architecte et historien de l’art Gabriel Verhaërt n’avait eu de cesse d’en décortiquer les détails des illustrations de même que les épigraphes calligraphiées à l’encre de Chine. Il avait consulté des experts, autant pour la traduction de l’anglais au français, que de l’anglais au flamand, espérant qu’une langue, mieux que l’autre, lui dévoilerait quelque subtilité qui lui aurait échappé de celle de Shakespeare qu’il ne maîtrisait pas aussi bien. Mais les multiples dissections effectuées au cours des derniers mois ne lui avaient que confirmé ses premières déductions : Florian Hamilton, jeune soldat canadien arrivé en Flandre pour les combats de 1916, s’était bellement amusé en romançant les dernières années de la vie de la Duchesse de Bourgogne. L’illustrateur avait prêté à la jeune Marie une existence qu’elle n’avait pas vécue, des ennemis qu’elle ne s’était pas faits et des admirateurs qu’elle n’avait pas eus. Cependant, La Rose au cœur violet ne manquait pas de passionner le collectionneur, du fait des allusions aux livres d’Heures dont elle foisonnait.

— Tu es incorrigible, Gabriel. Me déranger au milieu d’une négociation de la plus haute importance, exagéra Gertrude.

— Je vous en prie, tante, ce que je vous dévoile est aussi d’un immense intérêt ! Ces trois fusains que je viens de découvrir m’indiquent que Hamilton a mis la main sur un livre d’Heures, qu’il en a saisi la rareté et la beauté et qu’il s’en est inspiré pour réaliser La Rose au cœur violet. Ils me disent aussi que, soucieux que le livre soit retrouvé dans les caves du Prinsenhof après la guerre, il l’a replacé à l’endroit initial. C’est tout à fait prodigieux !

— Tu veux dire que Florian Hamilton aurait laissé des indices permettant de retrouver cet ouvrage plutôt que de l’emporter avec lui ? Balivernes !

— Oui ! Ces fusains sont ni plus ni moins qu’une marche à suivre pour y parvenir. Et Hamilton n’a pas dérobé ce livre. Il a compris qu’il tenait entre ses mains un objet absolument unique. La preuve en est qu’il l’a reproduit plus d’une dizaine de fois dans son album. Il a certainement saisi que ce petit livre d’Heures enluminé à la feuille d’or avait une valeur artistique inestimable. Il est évident, tante, que Hamilton, lui-même un artiste, n’a pas mis cette œuvre d’art dans une poche de sa vareuse pour retourner faire la guerre ! s’emporta Gabriel.

— Mais tu as toi-même admis que La Rose au cœur violet — que tu as d’abord qualifiée de bande dessinée — n’avait aucune valeur historique ! Pourquoi veux-tu croire maintenant que les dessins de cet album feraient référence à un authentique livre d’Heures ?

Sillonnant les rayons, Gabriel ignorait les objections de Gertrude et répétait pour lui-même :

— Ces trois fusains numérotés 1, 2 et 4 font certainement partie d’une série, et il me faut mettre la main sur le troisième !

— Quelles carabistouilles, Gabriel ! Allez ! Il est l’heure de me raccompagner au Béguinage, mon garçon. Ta marche du soir te calmera. Je ne veux pas me mettre en retard pour les complies ! conclut Gertrude d’un ton autoritaire.

— Non, non, attendez ! Voilà la raison pour laquelle je vous ai fait venir d’urgence. Comme je vous l’ai dit, je suis à deux doigts de réussir, mais il me faut trouver le troisième fusain de la série. Sans quoi, je ne saurai obtenir des résultats. J’ai besoin de temps. Il ne faudrait donc pas conclure trop rapidement la vente du Prinsenhof. Ne pourriez-vous proroger la transaction de quelques mois, à tout le moins en retarder la signature finale ?

— De quelques mois ? Mais Gabriel ! Cette transaction dont tu me demandes le report, pour plusieurs raisons trop compliquées à t’expliquer, se fait de jour en jour plus impérative, maugréa la vieille religieuse en quittant la bibliothèque, son neveu sur les talons.





Malgré la pluie froide qui continuait de s’abattre sur Bruges, Linn-Lu musarda dans les petites rues du centre de la ville, contemplant le reflet des maisons pourpres et d’ocre sur le canal. La tourelle d’une bastide tremblait derrière des saules échevelés, les portes noires des burgs s’affinaient sur la face laquée du canal et le spectacle coutumier, à la fois féerique et lugubre, l’enveloppait.

Ori l’attendait le nez épaté contre la vitre. Son frère avait conservé son visage d’enfant, ainsi que les moues qui savaient l’émouvoir, déjà, lorsqu’elle n’était qu’une petite fille. Depuis la disparition de leurs parents, la protectrice vigilante qu’elle était s’était peu à peu métamorphosée en femme d’affaires, et des journées de quinze heures consacrées à la gestion des entreprises familiales ne lui laissaient guère le temps de cajoler Ori comme elle l’y avait habitué.

Elle n’avait pourtant rien épargné pour lui assurer soutien, traitements, thérapies conventionnelles et ésotériques. Des tuteurs s’étaient relayés qui débordaient de compétence et d’imagination pour le tenir occupé et apaiser la conscience de la sœur aînée. Mais Ori s’était montré insupportable. Éducateurs, infirmiers et psychologues étaient intervenus en amont et en aval, mais sans succès. Linn-Lu ne s’était permis que bien peu d’espoir quant au développement de son frère, jusqu’au jour où Ferdinand De Corten était entré dans la vie de la famille Van Thieu.

Luxembourgeois gradué d’Oxford après des études de commerce à Harvard, Ferdinand Halsdorf-De Corten avait, pendant quelques années, exercé le droit commercial aux États-Unis, avant de se lancer dans le commerce international d’œuvres d’art. Sa vie personnelle s’étant passablement dégradée à la suite d’unions malheureuses, dont une qui l’avait laissé au bord de la faillite, Ferdinand était rentré à Luxembourg où les De Corten l’attendaient avec un poste de président-directeur général de la Lux International Bank. C’est alors qu’il avait fait la connaissance de Linn-Lu Van Thieu.

L’homme séduisant aux tempes grises avait fait preuve de beaucoup de savoir-faire et s’était appliqué à conquérir le frère autant que la sœur. Il était vite devenu l’idole du frère-tyran, en avait fait son compagnon de balade, lui avait appris à monter à cheval, à conduire sa voiture sur les routes de campagne et, surtout, à laisser respirer sa sœur. Autant de gagné pour Ferdinand qui, d’abord conseiller financier de Linn-Lu, puis gérant-associé de toutes ses affaires, s’était en peu de temps mérité le titre d’ami et rapidement celui d’amant.

Ori prit sa sœur par la main et l’entraîna vers l’atelier où il passait le plus clair de son temps. Il s’était découvert une passion pour le bricolage et avait entrepris la fabrication de petits appareils « volants » qu’il copiait des œuvres de Panamarenko. Linn-Lu l’amenait au Musée de Gand où il passait des heures à étudier et croquer à sa façon les hélices et les ailes en béton. Ses reproductions étaient naïves mais ingénieuses et Linn-Lu se réjouissait que son frère, malgré des lacunes d’apprentissage, eût enfin trouvé une passion. Certains de ses croquis rappelaient les machines de Léonard de Vinci et lorsque Ferdinand lui avait fait remarquer qu’il avait des aptitudes pour réaliser des plans, Ori s’était emballé et mis dans la tête de devenir inventeur. C’était son dernier caprice.

Obnubilée par la décision qu’elle était sur le point de prendre, Linn-Lu se demandait si ses coups de tête à elle n’étaient pas plus irrépressibles que ceux de son frère. Elle ne doutait pas d’avoir les assises financières pour s’embarquer dans l’achat du Prinsenhof, mais aurait-elle la capacité et les connaissances requises à la réalisation d’une restauration respectueuse du château de Marie de Bourgogne ? Elle devrait s’entourer des architectes et des ingénieurs les mieux cotés, des entrepreneurs les plus consciencieux et d’ouvriers dont l’habileté et l’honnêteté ne feraient aucun doute. Trouverait-elle cette équipe parfaite ?

Le château comptait plus d’une cinquantaine de pièces meublées aux différentes époques de son histoire, d’innombrables œuvres d’art profane et une collection unique d’œuvres d’art religieux. Linn-Lu devrait aussi s’assurer les services de gardiens et prévoir un système de sécurité infaillible qui n’avait certainement pas été instauré par les religieuses. Les installations vétustes, les fenêtres et les portes pourries, les caves humides et encombrées avaient miraculeusement conservé ces trésors dont elle s’apprêtait à faire l’acquisition. Mais Linn-Lu n’allait forcer ni la chance ni la bonté divine et elle s’empresserait de prendre les mesures pratiques qui s’imposeraient.

Il était plus de vingt heures, Ori devait mourir de faim.

— Pourquoi rentres-tu si tard, Lu ? Maman est inquiète.

— Maman n’est plus là, Ori, tu le sais, n’est-ce pas ?

— Je le sais.

— Alors pourquoi parler d’elle au présent ?

— C’est une image, Lu !

Éva, la cuisinière, avait laissé des galantines sous une cloche, ainsi qu’une salade de riz au safran dans des bols individuels. Le couvert était dressé dans la petite salle à manger où un feu brûlait dans la cheminée. Le calme de la vieille maison, ses hauts plafonds à frises, les larges planches vernies des parquets, l’éclairage rose de l’office, les parfums de sésame dans la cuisine, le sourire heureux d’Ori, l’incitèrent à se détendre. Ferdinand avait promis de passer au cours de la soirée, elle allait dîner tranquillement tout en préparant des phrases convaincantes pour lui annoncer qu’elle voulait faire l’acquisition du Prinsenhof.





Il arriva plus tard que prévu. Linn-Lu, qui savait si bien cacher ses joies et ses ennuis, était pourtant fort agitée.

— Ma chérie, je suis désolé d’être en retard. Cette réunion était interminable, et je n’ai pas eu un moment libre pour te prévenir.

— Je ne tenais plus en place, Ferdinand. J’ai un projet dont je veux te parler… un projet d’envergure !

Remarquant l’état d’excitation de Linn-Lu, Ferdinand proposa qu’ils se servent d’abord de liqueur.

— Tu es au courant des problèmes financiers des religieuses du Couvent de la Cour du Roi ? demanda-t-elle à Ferdinand affairé dans l’office.

— Oui, j’en ai entendu parler, je m’y suis même intéressé. Pourquoi ?

— J’ai appris que des compagnies étrangères étaient sur le point de faire des offres d’achat pour le Prinsenhof, et qu’on ne les refuserait pas.

— Alors ?

— C’est ce dont je me meurs d’envie de te faire part depuis des heures.

— Tu m’intrigues, j’arrive.

Il déposa des verres et un drageoir sur la desserte.





Après que Linn-Lu l’eut mis au courant de ses intentions, Ferdinand déclara qu’a priori, le projet n’était pas dépourvu d’intérêt. Mais il voulut consulter tous les dossiers que la sœur économe consentirait à leur montrer et réviser les registres, de même que le grand livre des activités financières des entreprises Van Thieu, avant de se prononcer définitivement. Ce n’est qu’après des jours d’investigation, de nombreux coups de fil à l’étranger, des échanges de courriels et de télécopies, plusieurs supputations et beaucoup de réflexion, que Ferdinand De Corten accepta de gérer le « projet Prinsenhof ».

Même s’il ne comprenait pas clairement que sa sœur et Ferdinand envisageaient d’acheter le Couvent de la Cour du Roi, Ori s’inquiétait tout de même de son sort. Et le soir où il les entendit trinquer à leur vie prochaine de châtelains, il commença à se faire du mauvais sang. Lorsque Linn-Lu monta lui souhaiter une bonne nuit, il lui dit, la gorge nouée :

— Tu sais que papa et maman seraient très déçus si nous quittions la maison de l’Impasse. Et ce n’est pas une image ! Tu me promets, Lu, que nous ne quitterons jamais cette maison ? Dis que tu promets.

— Je ne peux pas te faire cette promesse, Ori. Et je crois que tu serais très heureux au Prinsenhof. Toi, si ingénieux, tu me conseillerais pour mener à bien les rénovations du château et…

— Je t’aiderai avec plaisir, Lu, mais moi, je vivrai toujours ici.

Linn-Lu se sentit lasse.

— Dors bien, murmura-t-elle en rabattant les contrevents.

Déjà assoupi, Ori ne l’entendit pas partir.





Linn-Lu et Ferdinand prirent donc rendez-vous avec les comptables, les avocats, les notaires et les religieuses du Couvent de la Cour du Roi. La transaction allait se faire dans une ambiance ascétique. Linn-Lu et sœur Gertrude parlaient le même langage, et l’inventaire de la chambre de Marie de Bourgogne fit davantage les frais des entretiens que l’état des caves et des structures. Après quelques heures d’échanges qu’on eût dits de conservateurs plutôt que de négociants, Linn-Lu et la sœur économe se tinrent affectueusement embrassées et déclarèrent l’étrange séance levée. Prenant la main de Linn-Lu, sœur Gertrude l’attira dans un aparté et chuchota :

— Je dois vous entretenir d’un souhait que mes consœurs et moi-même avons à cœur, Linn-Lu.

Elles prirent congé en laissant à leurs agents le soin de finaliser les documents officiels qu’elles signeraient à leur retour.





Les heures qui suivirent le départ des deux femmes suffirent aux hommes de loi et d’affaires pour peaufiner la rédaction des contrats qui devaient être signés incessamment.

Pendant ce temps, dans une autre aile du Prinsenhof, des religieuses pénétraient à pas feutrés dans la bibliothèque de la tour. Un babillage enrobé de bruits de jupes et de manches qui se déploient s’ensuivit. Elles prirent place autour d’une table de lecture. Assise à la droite de Linn-Lu, la sœur économe lui avait soufflé qu’on avait une faveur à lui demander. D’un doigt, la vieille religieuse tapota en cadence sur la table et imposa le silence.

Les rayons bien tenus de la grande bibliothèque arquaient sous des trésors que Linn-Lu avait appris à apprécier depuis son enfance. L’aménagement de l’endroit, en dépit des plafonds décrépis, des tuyaux rouillés et bruyants, mal cachés par des lierres, lui rappela la rigueur de la sœur bibliothécaire ; elle s’inquiétait déjà de devoir la remplacer. La parole fut donnée à la doyenne qui devait avoir cent ans.

— Nous gardons parmi nous depuis près de trois ans un jeune architecte, passionné d’histoire de l’art, qui remplit les tâches de bibliothécaire. Nous vous serions reconnaissantes de considérer la possibilité de l’héberger le temps qu’il… le temps que…

La religieuse semblait mal à l’aise. Linn-Lu ne s’était certainement pas attendue à une telle demande.

— Cet homme vit ici ? Il se cache ? Il est recherché ?

Ce fut sœur Gertrude qui prit la parole :

— Non, non, je vous rassure tout de suite ! Mon neveu n’a rien fait de mal, il n’est recherché par aucune police, aucun service secret, non, non ! Il a quelques problèmes de santé. Si vous saviez accéder à notre requête…

— Vous m’intriguez ! Est-il très malade ? Ou souffrirait-il, comme mon frère…

— Gabriel Verhaërt est fort sain d’esprit. Il est… juste un peu… surmené, c’est tout. Il a besoin de beaucoup de repos…

— C’est un homme charmant, talentueux, un historien de l’art averti, un collectionneur passionné ! énuméra une religieuse dont les verres épais disproportionnaient les yeux bleus.

— Et un excellent cavalier, un beau jeune homme qui vient tout juste de fêter ses quarante-six ans, renchérit la voisine de sœur Gertrude.

— Où vit-il ?

— Dans une aile du château d’où il a facilement accès à la bibliothèque. Il y passe d’ailleurs le plus clair de ses journées. C’est lui qui a découvert l’album de dessins de Florian Hamilton en nonante-six.

— Vous voulez dire La Rose au cœur violet ! s’exclama Linn-Lu Vraiment ? Est-ce qu’il est seulement d’accord pour demeurer au château après que vous l’aurez cédé ? Voudrait-il me rencontrer ?

— Gabriel est fort désolé de ne pas être avec nous, il ne se sent pas bien aujourd’hui et nous a priées de vous présenter ses hommages de même que sa gratitude, si vous acceptiez qu’il prolonge son séjour au Prinsenhof.

— Je n’ai pas d’objections, enfin je n’en ai pas aujourd’hui. Je dois tout de même en faire part à mon administrateur.

— Nous comprenons.

Au même moment, sœur Florence fit une entrée discrète et s’excusa auprès de ses consœurs avant de souffler à l’oreille de Gertrude :

— C’est un appel de…

Puis, ayant chaussé de petites lunettes, elle lut avec difficulté :

— … de la… Susquehanna Research Clinic de… Harrisburg, en Pennsylvanie.

S’emparant du bout de papier, Gertrude dit à Linn-Lu :

— Si vous voulez bien m’excuser, ma chère, une urgence.





La sœur économe s’était longuement absentée, si bien que la réunion avait été dissoute sans elle et la signature du contrat de vente du Prinsenhof reportée. Lorsque le surlendemain, parties, témoins et notaires s’étaient retrouvés pour conclure la transaction, sœur Gertrude, la mine renfrognée, n’avait rien dit de l’appel urgent qui l’avait fait quitter précipitamment la salle pour ne pas y revenir, et avait à peine présenté ses excuses à Linn-Lu qui l’avait attendue en vain. L’atmosphère était tendue, les notaires chuchotaient entre eux, Ferdinand De Corten semblait contrarié, les religieuses restaient silencieuses. Linn-Lu comprit que le contrat avait été modifié. Six clauses conditionnelles, dont deux intrigantes et les autres, lourdes, avaient été ajoutées à la transaction et se lisaient comme suit :

3.1 : L’acquéreur gardera à son service, pendant la durée des chantiers de restauration et de ravalement du Prinsenhof de Bruges, les religieuses qui assureront la transition. Elles seront, comme toutes les autres religieuses, logées au Béguinage. Cependant, elles rempliront, pendant la journée, leurs fonctions au Prinsenhof.

3.2 : Sœur Lucienne restera chef cuisinière et cumulera le poste de gardienne. Sœur Gertrude, l’économe, assumera les postes de sacristine, de cartothécaire et d’aide-bibliothécaire. Sœur Florence assumera les fonctions de portière et d’aide-jardinière, guidée dans cette tâche par monsieur Léopold Maerten, palefrenier et homme de peine dont le poste sera maintenu aux écuries du Prinsenhof.

4.1 : L’acquéreur ne deviendra propriétaire de la partie construite après 1690 et utilisée comme couvent de religieuses depuis près d’un siècle que lorsque le Patrimoine attestera que les parties médiévales et du début Renaissance ont été rénovées selon les critères de conservation.

4.2 : L’acquéreur pourra, une fois ces rénovations complétées, transformer le reste du château en hôtel.

4.3 : Un minimum de cinq pour cent des revenus de l’hôtel devra être consacré aux frais d’entretien des parties anciennes.

4.4 : Les conditions plus haut mentionnées devront être réalisées dans les vingt-quatre mois de la signature des présentes. À défaut, le Prinsenhof devra être remis en vente sur les marchés locaux et internationaux.

Après des discussions animées, renonçant à tout comprendre, Linn-Lu accepta les apostilles. Le Prinsenhof de Bruges, le château de la Cour du Roi, allait encore une fois changer de propriétaires et inscrire dans ses murs une autre page d’histoire ; à tout le moins, d’autres pages, d’autres histoires.





Cinq cents quinze ans après le banquet de funérailles de Marie de Bourgogne auquel Maximilien eut tant de mal à prendre part, un repas de pendaison de crémaillère fut offert dans les mêmes salles par la nouvelle châtelaine. Linn-Lu Van Thieu ne manqua pas de le mentionner dans son allocution de bienvenue. Le bourgmestre de Bruges, entouré de plusieurs conseillers, avait pris place à la table d’honneur et le ministre du Patrimoine, accompagné de deux députés de la région, était venu grossir les rangs d’une prestigieuse cohorte disposée à entériner l’acte de vente récemment conclu.

Linn-Lu dut patiemment sourire à des formules de félicitations qui variaient de timides à obséquieuses. Le Tout-Bruges s’était fait un point d’honneur de répondre à l’invitation de madame Van Thieu et les discours rivalisèrent de finesses historiques. Le Prinsenhof revivait un peu de la splendeur d’antan que les religieuses avaient, pour des raisons d’économie et de modestie, réduite à la simplicité de leur quotidien.

Ravissante dans une robe longue, noire et seyante, Linn-Lu commandait du regard l’escadron de maîtres d’hôtel attentifs au moindre battement de ses paupières. Les plats se succédèrent dans un ordre français et aucune règle de protocole ne fut bafouée. Le bal se prolongea jusqu’à minuit et la soirée s’acheva sur de la musique baroque dispensée par les meilleures cordes du conservatoire de Bruges.

Ferdinand De Corten s’était fait discret et avait joué son rôle d’intendant. Il s’était aussi éclipsé à quelques reprises pour s’assurer qu’Ori, qui avait refusé de participer aux festivités, ne se sentait pas trop esseulé dans son exploration des greniers encombrés et obscurs que ni Linn-Lu ni lui-même n’avaient encore eu le temps d’inspecter.

Les derniers invités remercièrent d’abondance et réitérèrent à Mme Van Thieu leur satisfaction de savoir désormais châtelaine du Prinsenhof une femme dont les ancêtres n’étaient rien de moins que des princes et qui avait choisi la Belgique comme patrie. Linn-Lu, épuisée mais satisfaite, rejoignit Ferdinand dans l’un des petits salons du premier étage où il l’attendait.

— Nous serons heureux ici, n’est-ce pas ? fit Linn-Lu sur un ton rêveur.

— Bien sûr, ma chérie.

— Tu me sembles préoccupé, Ferdinand.

— Aurais-tu oublié les chantiers que nous devrons entreprendre au plus tôt si nous voulons respecter les délais et rentabiliser cet immeuble ?

— Immeuble ? Le Prinsenhof, Ferdinand De Corten, le Prinsenhof ! Te rends-tu compte ?

— Je me rends compte que ma belle princesse est littéralement envoûtée, oui ! Mais je vois déjà les entrepreneurs débarquer avec un millier de problèmes, les architectes avec autant d’objections et le Patrimoine avec des demandes de miracles ! Vingt-quatre mois ! C’est impossible.

Linn-Lu éclata d’un beau rire.

— Vous êtes sombre, monsieur De Corten ! Attendons à demain pour retomber sur nos pieds, voulez-vous ?

Elle vint vers Ferdinand et l’embrassa.

— Je suis épuisée, mais si heureuse ! murmura-t-elle dans un long bâillement.

— Je sais. Il est tard, nous en reparlerons demain. Je rentre chez moi, j’ai des réunions à l’aube.

— Mon pauvre chéri, le plaignit Linn-Lu en le raccompagnant jusqu’à la porte cochère.

— Déjeunons ensemble demain, d’accord ?

— Retrouvons-nous au Cafedraal à midi.

En ce 14 décembre 1997, la pleine lune éclairait généreusement la cour ainsi que l’intérieur du château. Une lumière soyeuse filtrait à travers les volets des hautes fenêtres et les feuillus, en bordure de la muraille sud auxquels le vent donnait vie, dessinaient, fantaisistes, des bas-reliefs sur les boiseries. Les murs couleur d’eau viraient au turquoise, les meubles s’animaient, les vases et les coupes abandonnés sur le buffet étincelaient et, l’espace d’un éclair, Linn-Lu vit Maximilien, désespéré, pleurant Marie.

Elle se rendit à l’étage et alla frapper à la porte de la chambre de son frère. Ori ne dormait pas, il était surexcité. Il y avait, dit-il à sa sœur, d’autres habitants dans ce château et il avait fait la connaissance du plus aimable d’entre eux, avec qui il avait bavardé, et qui lui avait raconté une merveilleuse histoire, et qui connaissait le dessin, et avec qui il avait rendez-vous le lendemain, et qui… et que…

Linn-Lu comprit, qu’au hasard de ses reconnaissances, Ori avait croisé Gabriel Verhaërt, le mystérieux architecte.





CHAPITRE 3



Bruxelles, 18 juin 1998


Sous un soleil de plomb auquel aucun guide touristique ne faisait allusion, William et moi débarquâmes à l’aéroport de Bruxelles. La direction du Prinsenhof de Bruges avait eu cette courtoisie de nous réserver une jolie suite dans un hôtel du centre de la capitale où nous découvrîmes avec bonheur que nous étions à deux pas de la Grand-Place. Nous avions souhaité y passer un jour ou deux pour visiter la ville que je n’avais pas revue depuis 1990.

Une lettre postée de Bruges nous attendait à la réception du Petit Sablon. William en prit connaissance et hésita à me la présenter. Mais je ne lui laissai pas le temps de l’enfoncer dans sa poche. Un simple paragraphe rédigé d’une écriture maniérée nous prévenait d’un danger que nous encourrions si nous décidions de séjourner au Prinsenhof après avoir pris connaissance du présent message. L’auteur se disait heureux de pouvoir nous apporter son aide et avait signé : Le Cygne du Béguinage.

La fatigue du voyage et la perspective de nous glisser sous la couette à l’odeur de giroflée nous firent déposer la note fantaisiste sur la commode, sans nous en inquiéter davantage. Quelques heures plus tard, le va-et-vient dans les couloirs, les ronronnements des aspirateurs ainsi que des rires d’enfants nous tirèrent du sommeil. Notre première pensée fut pour ce message qu’on nous avait remis à l’arrivée et auquel nous n’avions pas porté une grande attention. Un danger ? Quel type de danger ? Le Cygne du Béguinage ?

— Je croyais que plus personne n’habitait le Béguinage depuis longtemps. Des gardiens, des concierges peut-être ? À moins que des religieuses y soient encore ?

— Qu’est-ce que le Béguinage ? me demanda William depuis la salle de bain.

— C’est un monastère médiéval, fondé par Marguerite de Constantinople. À l’époque, en 1245, si ma mémoire est bonne, il abritait une communauté de femmes, un peu comme un couvent abrite une communauté religieuse. Les bénédictines ont remplacé les béguines, elles portent toujours le costume.

J’ouvris les fenêtres à battants que je fixai aux crochets. Le soleil plombait les petites rues en équerre. Je pris appui sur le rebord de la fenêtre d’où je pouvais repérer de jolies maisons aux pignons à redents.

— Il se pourrait qu’un des lauréats du concours des Ateliers ait vu d’un mauvais œil ma nomination, ironisa William.

— C’est possible, fis-je distraitement, charmée par le décor et souhaitant que l’incident de la note reste marginal.

Après quelques suppositions proposées par l’un et l’autre, nous nous convainquîmes qu’il devait s’agir de l’œuvre d’un mauvais farceur.

Nous allions vivre une expérience unique et voulions apprécier l’instant.





Nous arrivâmes à Bruges en après-midi, le dimanche, à temps pour découvrir la ville médiévale sous un soleil franc et aux sons de la Fête de la musique. L’événement était célébré de façon particulièrement grandiose dans cette magnifique ville de Flandre et à tous les coins de rue, des quatuors à cordes, des groupes de jazz, des solistes de haut niveau rivalisaient de virtuosité. Prenant le temps de contourner les places, les parcs et les petites rues pavées, nous reconnûmes avec bonheur que Bruges, bien que pourvue d’une architecture et d’aires de vie contemporaines, élégamment partagées en majestueuses résidences de maître et en modestes maisons populaires, avait conservé l’espace et les structures de son passé. Le taxi nous déposa devant un haut portail de fer ouvré dont les bielles étançonnaient une haie de pointes en cuivre. Le château des princes avait subi de nombreuses transformations au cours des siècles, mais les pinacles en fleurons avaient survécu. William prit ma main dans la sienne :

— Bienvenue au Prinsenhof, madame Sart !

— C’est incroyable ! Nous allons séjourner au château de Marie de Bourgogne !

Je souriais, conquise.

À peine eussé-je posé le pied sur une marche que la porte s’entrouvrit dans un grincement avant de se bloquer. Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’une main ne fasse glisser le butoir. Un personnage étrange attendait dans une posture obséquieuse derrière la porte. J’hésitais à entrer, William me devança :

— Bonjour, je suis William Lawrence et voici ma femme, Marianne Sart. Nous sommes attendus…

L’homme atypique, qui devait avoir trente ans mais qui agissait comme un adolescent, s’était emparé de mes bagages et, sans avoir prononcé un seul mot, entreprenait de les monter à l’étage. Mal à l’aise, William hésitait à le suivre. Un beau rire clair retentit en même temps qu’un bruit de pas dans le couloir.

— Mon chéri, attends ! Un bagage à la fois, tu vas te rompre le dos.

Puis se dirigeant vers nous :

— Madame Sart, monsieur Lawrence ! Je suis Linn-Lu Van Thieu. Soyez les bienvenus au Prinsenhof. Je vous prie d’excuser mon frère, Ori, toujours le premier sur les lieux en toute occasion. Vous avez fait bon voyage ?

J’avançai la main vers notre hôtesse qui la serra avec chaleur. Linn-Lu était resplendissante. D’une beauté inhabituelle. Un mélange de mystère asiatique et de noblesse antique. Élancée, elle déambulait avec grâce, nous invitant à la suivre dans un petit salon adjacent au hall. Je jetai un regard encourageant à William qui comprit qu’il devait dire quelques mots de circonstance. Il choisit de commenter un tableau de Bosch qu’il aperçut au passage.

— Je vois que vous êtes un connaisseur, William… puis-je vous appeler William ? Peut-on se tutoyer ? Ce n’est pas dans la tradition européenne, mais j’ai entendu dire qu’il en allait autrement chez vous.

Elle nous interrogeait du regard, ses yeux noirs pétillaient.

— Si nous devons cohabiter pendant plusieurs semaines, autant le faire amicalement, non ? J’aimerais que vous m’appeliez Linn-Lu.

— Bien sûr, avec plaisir… Linn-Lu, répondis-je avec empressement. Et c’est vrai qu’au Québec, nous passons facilement au tutoiement.

Notre hôtesse nous guida vers un coin de la pièce où des rafraîchissements nous attendaient. Déposés sur une table basse, des plateaux en argent contenaient des flûtes, une carafe de nectar, une théière, des tasses en porcelaine de Saxe, des petits fours et une bouteille de vin mousseux dans une channe. William s’installa dans un fauteuil à haut dossier dont les coussins étaient tout aussi incommodants que les accoudoirs, tandis que je prenais place sur le canapé aux couleurs fanées, aux côtés de Linn-Lu.

— Mon compagnon, Ferdinand De Corten, vous prie d’excuser son retard, il sera là dans peu de temps… je crois d’ailleurs qu’il arrive.

L’homme qui pénétra dans le salon était grand, élégant et d’allure distinguée. Mais toute cette aisance ne cachait en rien qu’il fût tracassé. Sans doute Linn-Lu le nota-t-elle, car en l’embrassant, elle prononça quelques mots à voix basse auxquels Ferdinand répondit par un sourire forcé. Il déposa son porte-documents sur un guéridon et vint vers moi :

— Marianne Sart. D’après nos notes, vous êtes écrivain. Sont-elles à jour ? demanda Ferdinand me gratifiant d’un baisemain.

— Si en Belgique vous convenez qu’avoir publié une dizaine de livres mérite le titre d’écrivaine à celle qui les a commis, j’en suis.

— Écrivaine, dites-vous au Québec ? Vous en êtes ! Et vous, monsieur…

— William, insista mon mari en se levant pour prendre la main que lui tendait Ferdinand.

— Et nous avons déjà adopté le tutoiement, renchérit Linn-Lu.

— Tu es donc la star des Ateliers de 1998, William ! Et vous… toi, Marianne, sa partenaire littéraire, alors mes félicitations à tous les deux ! Les performances des artistes qui ont fait la réputation des Ateliers Alechinsky depuis près de dix ans n’ont jamais manqué de m’épater.

— Avez-vous décidé d’une approche pour traiter le thème du symposium ? demanda Linn-Lu.

— Ma femme a déjà des idées bien arrêtées. Pour ma part, j’hésite encore.

Un bruissement de jupes et de petits toussotements firent diversion. Une religieuse accompagnée d’Ori fit une entrée discrète au salon. Elle proposa à Linn-Lu de servir les boissons.

— C’est fort aimable à vous, sœur Lucienne. Permettez-moi de vous présenter nos invités.

Le sourire de la religieuse était sillonné de rides. Elle exprima sa joie de rencontrer les artistes invités des Ateliers Alechinsky, et en particulier une écrivaine dont elle connaissait les titres de ses romans. Je me dis flattée qu’une bénédictine eût lu des articles à mon sujet.

— Mme Van Thieu nous a documentés, tous et sur tout, badina Ferdinand. Linn-Lu est toujours si bien organisée.

Ferdinand remplissait les verres, sœur Lucienne s’étant chargée de la tisane et des petits fours.

— Vous avez choisi Ypres comme scène pour votre prochain livre ? poursuivit la religieuse apparemment pressée de revenir à mes romans.

— Mais comment le savez-vous ?

— Voilà ce que je tentais d’expliquer à l’instant, plaisanta Ferdinand. Les invités de Linn-Lu sont privilégiés : elle connaît leurs préférences gastronomiques, leurs goûts littéraires, leurs besoins en matière d’oreillers et certainement leurs passions dans la vie.

— Il m’a suffi de consulter les notes biographiques que le comité m’a envoyées, se défendit la châtelaine.

Encore étonnée de l’intérêt de la religieuse pour le choix de mon sujet, je me tournai vers elle et dis :

— Oui, sœur Lucienne, j’ai très envie d’écrire une histoire qui se déroulerait à Ypres pendant la Première Guerre mondiale et qui mettrait en scène des soldats canadiens venus combattre en Flandre, comme Florian Hamilton. À dire vrai, je suis non seulement emballée par ce projet, mais je l’ai déjà mis en route.

— Vraiment ? Il y a des coins de la Flandre qui sont plus beaux et plus intéressants !

— Je dispose de peu de temps pour écrire ce roman. Et j’ai déjà compilé beaucoup de notes sur Ypres qui me seront utiles. De plus, je considère que c’est une occasion unique que de pouvoir me rendre sur les lieux, fureter dans les cimetières, fouler le sol où ces hommes ont laissé leur vie. J’espère rencontrer des descendants de ces soldats, peut-être même des vétérans…

— Mais il n’en reste plus. Vous allez être déçue, ma chère. Et s’il en était encore un vivant, il serait centenaire. Il faut se méfier des vieilles personnes, elles divaguent, elles inventent la part de souvenirs qui leur fait défaut.

Sœur Lucienne, qui devait elle-même avoisiner les cent ans, insistait. Elle accusa le sujet d’avoir été tant de fois remâché. Pourquoi ne pas écrire une belle histoire qui se déroulerait à Bruges ? Ici même au Prinsenhof ? Connaissais-je l’histoire du château ? Avais-je eu l’occasion de visiter la ville ? Sœur Lucienne m’assurait qu’elle se ferait un plaisir de m’indiquer les plus beaux endroits, pour la plupart interdits aux visiteurs ou ignorés des touristes. Ne saisissant pas l’intérêt de la religieuse de me voir écrire sur Bruges plutôt que sur Ypres, et pressée de changer de sujet, je me dis enchantée par l’idée. De nouveau souriante, Lucienne me resservit une tisane avant de retourner aux cuisines.

Les discussions furent animées et variées. Il fut question de Pieter Breughel l’Ancien et de sa descendance artistique, surtout de Pieter le Jeune, le fils décalqueur, des gouaches de Florian Hamilton, de la dernière exposition de William, de mon prochain manuscrit et, surtout, du symposium des Ateliers Alechinsky.





Le soleil de fin d’après-midi rosissait les parquets du Prinsenhof. La conversation se prolongeait, anodine. Un ange passa, puis un autre. Engourdie, je contemplais les fines colonnes de poussière qui s’effritaient avant d’atteindre les corniches et je me délectais d’un sentiment de quiétude que je savais pourtant avoir peu de raisons d’éprouver. Des tonnes de recherches et des heures d’écriture m’attendaient. Un projet complexe restait à réaliser. Projet dans lequel je m’étais embarquée sans trop y réfléchir, alors même que je remettais ma vie de couple en question. Débordés par les préparatifs de notre voyage, William et moi n’avions même pas effleuré le sujet. Mais j’étais là, béate, soûle de tisane, m’expliquai-je. Apparemment tout aussi détendu à mes côtés, William ne détachait plus les yeux d’un portrait de Charles le Téméraire qui semblait prendre vie, enluminé par la réverbération des carreaux. Ferdinand De Corten, lui, s’était retiré pour répondre à un appel téléphonique qui aurait pu rompre le charme, cependant qu’Ori, allongé sur une méridienne, somnolait.

Je voulus me dégourdir les jambes et demandai à Linn-Lu de m’indiquer la salle d’eau la plus proche. Je m’y rendis sans me presser et après m’être aspergée d’eau fraîche, je revins vers le salon, m’attardant devant une fenêtre pour admirer un imposant massif de roses trémières ; c’est alors que je perçus la voix de Ferdinand De Corten. Je n’entendais que des bribes de phrases : « … impossible de te rencontrer… quelle vulgarité, ma chère… ne t’avise jamais… », le ton menaçant montait et, me sentant indiscrète, je m’empressai de quitter les lieux. Dans le salon, je retrouvai William et Linn-Lu qui discutaient d’imprimeries.

Une horloge faïencée carillonna les six heures. Ferdinand n’avait pas réapparu. Linn-Lu referma les portes-fenêtres qui donnaient sur un verger de mûriers blancs et nous proposa une visite du château. Lorsqu’elle annonça qu’elle avait choisi de nous loger au premier étage, dans les quartiers jadis occupés par Marie de Bourgogne, j’en perdis presque le souffle. William prit ma main et la serra pour me signifier qu’il éprouvait les mêmes palpitations.

Linn-Lu nous guidait dans un labyrinthe de couloirs et de salles inhabitées. Parfois un meuble renversé, des tableaux empilés contre un mur ou des caisses entrouvertes débordant de livres, de tissus, d’objets insolites et poussiéreux semblaient avoir été abandonnés sur place. En bon guide, elle décrivait néanmoins ces pièces du château, expliquant qu’elles avaient été tantôt une apothèque, tantôt une lampisterie, tantôt une resserre. Depuis plus de cinq cents ans, le Prinsenhof avait subi autant de transformations.

— Les chantiers ont démarré dès janvier nonante-huit, presque six mois déjà ! nous informa Linn-Lu en émettant un long soupir.

— Tu as entrepris de gros travaux. Quand espères-tu en voir la fin ?

— Oh ! Certainement pas à temps !

— Que veux-tu dire ?

— C’est une histoire compliquée. Mais ce qui est clair, c’est que pour devenir l’unique propriétaire du château, il me faut avoir terminé la première phase des travaux avant la fin du millénaire.

— Il reste à peine dix-huit mois ! s’étonna mon mari.

— En effet, c’est court, confirmai-je.

— Je suis déçue du travail des ouvriers. Tous les jours, ils ont une armada de doléances à déposer sur mon bureau. Depuis le début de l’entreprise, chaque semaine a connu son incident déplorable ou sans gravité, mais chaque fois suffisamment suspect pour justifier un arrêt partiel ou total des travaux.

— Quel genre d’incidents ? s’intéressa William.

— J’ai eu droit à tout : une épidémie de grippe, des vols d’outils, des erreurs inexplicables dans les livraisons, mille et un soucis ! À ce rythme, le ravalement de la partie médiévale du château ne pourra être entrepris qu’en janvier nonante-neuf. J’espère seulement que nous réussirons à surseoir aux délais.

Nous précédant ou nous attendant, la châtelaine ouvrait et refermait des portes devant et derrière nous. Elle avançait avec précaution afin d’éviter les encombrements de matériaux, nous prévenant des embûches. Tâchant de ne rien perdre des détails d’architecture, de la sophistication des linteaux, des lustres, nous la suivions. Avant de nous conduire aux appartements de la Duchesse de Bourgogne, Linn-Lu suggéra que nous visitions d’abord le deuxième étage. Nous dûmes gravir deux escaliers, l’un imposant, l’autre en colimaçon, et longer un étroit couloir au bout duquel une porte de métal était fermée à clé.

— Voici la chapelle, annonça Linn-Lu, faisant tinter un trousseau.

Les gongs grincèrent et une belle lumière irradia dans l’enceinte. La châtelaine nous invita à pénétrer dans la chapelle de sainte Gudule.

— Je vous ferai aussi visiter la sacristie où le gros des œuvres d’art a été entreposé, nous promit Linn-Lu en nous indiquant une poterne ornée d’une serrure ouvrée. Personne n’y a plus accès que moi. Les sociétés mutuelles nous ont demandé d’en interdire l’entrée jusqu’à la fin des travaux.

Aveuglés par la réverbération des rayons du soleil sur les vitraux, nous avancions avec précaution dans la nef, lorsque soudain, succédant à un grand fracas d’objets qui dégringolent et de verre qui se brise, nous perçûmes, bien que sourds, des cris d’impatience et des semonces à l’étage au-dessous.

— Ori ! s’inquiéta Linn-Lu. Nous visiterons la sacristie une autre fois. J’ai peur qu’un accident se soit produit.

Elle se précipita vers l’escalier central, en direction de la bibliothèque, mon mari et moi à sa suite. La porte vitrée était fermée de l’intérieur. Linn-Lu tapa dans les carreaux biseautés en appelant « Ori ? Ori ? » Le cliquetis des bénardes se fit entendre. La porte glissa lentement. Je crus voir une apparition. L’homme devant moi souriait, l’air mélancolique. D’une grande beauté, son visage diaphane lui conférait une séduisante étrangeté. De longs cheveux ondulés tombaient sur le capuchon de sa pèlerine, et sous la cape de laine bitume, j’entrevis des cuissardes. Ainsi vêtu, en plein cœur du mois de juin, le personnage excentrique m’observait. Je fus troublée par le regard indigo et je baissai les yeux.

— Gabriel ? Mais que s’est-il donc passé ? s’informa Linn-Lu.

— Veuillez excuser tante Gertrude. Elle a surestimé sa souplesse, dit-il en indiquant des piles de livres éparpillés sous une étagère renversée.

— Tu ne sais pas tout faire par toi-même, Gabriel. Cesse de fanfaronner ! Ton état ne te permet pas d’efforts physiques, et tu le sais. Alors mon âge n’est pas plus handicapant que ton… que ta…

— Mais vous auriez pu vous blesser, gronda Linn-Lu en s’empressant auprès de la vieille religieuse qui tentait de remettre de l’ordre dans la pièce.

Oubliés dans l’embrasure de la porte, William et moi nous émerveillions de l’opulence de la bibliothèque. Des centaines de livres anciens aux reliures en maroquin lavallière, des pans de murs recouverts d’encyclopédies et d’atlas, des pupitres et des travailleuses alignés au centre de la salle et jonchés de registres, de cahiers, de plans.

Linn-Lu rabattit un contrevent et créa un clair-obscur dans l’enceinte close.

— Pardonnez-moi, je n’ai pas fait les présentations : Marianne Sart et William Lawrence, nos invités canadiens, voici Gabriel Verhaërt, architecte et docteur en histoire de l’art. Depuis quelque temps en période sabbatique, Gabriel s’est recyclé dans la bibliothéconomie, si je sais dire. Quant à sœur Gertrude, elle est notre cartothécaire-économe-sacristine, et j’en passe ! fit aimablement Linn-Lu.

— Ravie de vous rencontrer, sœur Gertrude, monsieur Verhaërt, fis-je, des trémolos dans la voix.

— Enchanté moi de même, s’exclama William. Quel endroit merveilleux, unique, et si bien conservé ! Je n’avais rien vu de tel de toute ma vie.

Le visage parcheminé de sœur Gertrude et rosi par l’effort s’était à peine radouci sous les compliments. L’air bourru, la religieuse se contenta de maugréer deux ou trois mots qui pouvaient en être de bienvenue. Son neveu, en revanche, vint vers nous, avenant. Il nous pria de nouveau d’excuser sa parente plus très jeune dont les prouesses quotidiennes le préoccupaient.

— Elle se rompra les os, j’en ai bien peur.

— J’ai cru qu’Ori était encore une fois l’auteur du chahut. Il s’acharne sur des projets mystérieux dont il refuse de me faire part. J’aurai droit à la surprise, soupira Linn-Lu.

Soucieuse de me rendre utile, peut-être aussi pour cacher mon trouble, je m’étais approchée de la religieuse qui s’entêtait à ramasser les livres parmi les débris de verre ; mais je me fis rabrouer. La vieille femme se dirigea ensuite vers un fauteuil à bascule, s’y installa après avoir replacé les coussins et sortit un chapelet tout en gardant un œil hostile sur moi, l’indésirable nouvelle venue. Ignorant la mauvaise humeur de sa tante, Gabriel s’intéressa à nous.

— Vous êtes donc les artistes invités des Ateliers Alechinsky ?

— Et nous en sommes honorés, dit mon mari. La perspective de travailler d’après l’œuvre de Florian Hamilton nous enchante. Accepterez-vous de nous initier à La Rose au cœur violet ?

— Qui suis-je pour accorder une telle faveur !

— Ne soyez pas trop modeste, je sais que sans vous cet ouvrage dormirait encore dans un coffre.

— Sa découverte a été un des réels bonheurs de ma vie, je l’avoue. Je suis d’avis que cet album, qui contient plus d’une quarantaine de dessins à la gouache et à l’encre de Chine, bien qu’il ne soit qu’une imitation d’un livre d’Heures, est un chef-d’œuvre ! Et je serais fort ravi de l’explorer plus à fond avec vous.

La tante de Gabriel émit une plainte sourde.

— Ça va, tante ?

Gertrude se contenta de toussoter. Linn-Lu donna le signal de départ.

— Nous vous laissons vaquer à vos occupations, Gabriel, mais ce n’est que partie remise, car je suis persuadée que Marianne se promet déjà de belles heures de travail dans ce sanctuaire.

— Vous accepterez de le partager, n’est-ce pas ?

— Ce sera avec le plus grand plaisir, madame…

— Appelez-moi Marianne, je vous en prie.

— Vous dînerez avec nous, Gabriel ? lança Linn-Lu.

— C’est fort gentil de m’inviter, et j’accepte.

— À plus tard, donc. Ne touchez à rien, je vous envoie un concierge.

Puis jetant un œil sur sa montre, Linn-Lu dit en s’adressant à nous :

— Remontons, je dispose encore d’un peu de temps pour vous faire découvrir la sacristie.

Nous longions un couloir en bavardant, lorsque nous vîmes Ferdinand pénétrer dans la chapelle.

— Ferdinand ! Ferdinand ! cria Linn-Lu. Attends-nous !

Mais il avait déjà disparu. Notre guide pressa le pas. Parvenue au transept, elle poursuivit jusqu’au chœur, nous faisant signe de la suivre. Apparemment étonnée de voir la porte de la sacristie s’ouvrir devant son ami, Linn-Lu retira de la poche de sa veste l’énorme trousseau qu’elle fit tourner, l’air soucieux. Nous comprîmes qu’une clé manquait.

Je sentais William tout aussi mal à l’aise que moi à mes côtés. Devions-nous prétendre un quelconque rendez-vous et nous retirer ? Ou laisser croire que nous ne saisissions pas l’imbroglio de la situation ?

Ce fut Linn-Lu elle-même qui nous tira d’embarras.

— Profitons de ce que la porte soit restée entrouverte, dit-elle.

Nous la suivîmes dans la pièce spacieuse et mal éclairée. Linn-Lu nous fraya un chemin entre les chasubles, les étoles et les surplis suspendus le long des murs ou empilés sur des tables. Nous aperçûmes Ferdinand, crayon en main, occupé à inventorier le contenu d’une armoire.

— Ferdinand ? l’interpela Linn-Lu.

Il vint vers elle et l’embrassa.

— Je vois que vous avez droit au tour complet ! fit Ferdinand à notre intention.

Linn-Lu se rapprocha de lui et demanda à voix basse :

— Je ne savais pas que tu avais la clé de la sacristie.

— J’ai demandé à Ori de te l’emprunter. Il me l’a apportée ce matin, au petit déjeuner. Je croyais que tu étais au courant.

Linn-Lu semblait mortifiée. S’adressant à nous, Ferdinand dit :

— Je m’assure que rien ne manque. Les récents aléas me portent à croire qu’on tramerait de petits cambriolages.

Comme si elle voulait cacher son malaise ou excuser son ami, Linn-Lu se tourna vers nous pour expliquer :

— Ferdinand et moi craignons que les incidents qui ont perturbé les travaux ne viennent pas seuls. Ils n’auraient été commandés que pour détourner notre attention que nous n’en serions pas du tout surpris.

— Nous avions même pensé alerter la police, ajouta Ferdinand, mais après réflexion, nous nous sommes dit que c’était sans doute ce qu’on attendait de nous.

— Mais pourquoi ne pas le faire ? demandai-je davantage par politesse que par intérêt.

— Nous pensons qu’il serait imprudent d’ajouter la présence de détectives aux complications que nous avons déjà.

— Sans parler de la presse qui se ferait un plaisir de venir embrouiller les choses, si nos difficultés étaient divulguées, ajouta Linn-Lu.

— Nous devrons nous débrouiller seuls, conclut Ferdinand. Pour le moment, il est impératif que nous redoublions de vigilance. Mais tout cela aura une fin.

— Que Dieu t’entende !

Puis s’adressant à nous, Linn-Lu dit :

— Poursuivons notre visite. Vous devez mourir d’envie de découvrir la suite de Marie de Bourgogne.

Heureux de partir, William et moi nous dirigeâmes vers la sortie, mais Linn-Lu s’attarda et je l’entendis presser Ferdinand de questions :

— Pourquoi cette précipitation, crains-tu vraiment un cambriolage ? Qui t’a suggéré de faire cet inventaire ?

— Un contact personnel au Patrimoine. Un appel…

— Le coup de fil que tu as reçu tout à l’heure ? Le Patrimoine t’a téléphoné un dimanche ? fit Linn-Lu d’un ton dubitatif.

Il m’était aussi difficile de croire que les bribes de phrases que j’avais perçues plus tôt aient été adressées à un fonctionnaire du Patrimoine !

— Je t’expliquerai.

Malgré l’incident qui l’avait de toute évidence perturbée, Linn-Lu insista pour que nous terminions notre visite par l’atelier situé dans les combles du château. Nous nous dîmes ravis. La pièce, qui ne faisait pas moins de cinquante mètres carrés, jouissait d’un éclairage venant du nord, généreux et certainement constant, ainsi que de multiples néons qui permettraient à William d’y travailler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Sur le large établi qui courait le long de deux murs, on avait déposé des paquets de papier vélin d’Arches, des pots d’encre, des gommes, des règles calibrées, des crayons et des bâtons lithographiques, des pots de peinture à l’huile, des tubes d’acrylique. Dans un coin de la grande pièce, une salle d’eau jouxtait un petit bureau où on avait aménagé un coin cuisine.

— Voici votre refuge, me dit Linn-Lu. Je ne doute pas que le secrétaire que vous trouverez dans la suite de Marie de Bourgogne s’avérera des plus confortables pour écrire quotidiennement, mais si vous aviez besoin, à l’occasion, de travailler aux côtés de votre mari, nous espérons que cette soupente pourra répondre à vos besoins.

— J’ai hâte de m’y installer ! déclarai-je tout à fait satisfaite.

Au regard que me jeta William, je sus qu’il exultait.

— Je prends possession des lieux à la première heure, demain ! s’exclama-t-il.

— Continuons, proposa Linn-Lu, le meilleur vous reste encore à voir !

En effet, quelques minutes plus tard, la découverte de la suite de Marie de Bourgogne nous laissait muets d’admiration. Linn-Lu nous expliqua que peu de transformations y avaient été apportées au cours des siècles. Les parquets, les ressauts et les saillies étaient d’origine. Bien sûr, la salle d’eau était récente, un long mur de verre dépoli laissait entrevoir les pommeaux chromés de la douche, encore que la baignoire, en fait un baquet, et les vasques anciennes soient en cuivre. Le lit, déposé sur un catafalque et isolé par des courtines, avait été recouvert d’un jeté de velours pourpre. Des traversins et des coussins de tous les formats s’empilaient à la tête sculptée du lit. Linn-Lu poussa une porte et nous introduisit dans un séjour aux hauts plafonds.

— Mis à part le grand placard à l’entrée de la suite, toutes les armoires se trouvent dans cette pièce, j’espère que vous pourrez vous en accommoder. Il n’y a rien de très moderne, ici, ajouta-t-elle en riant.

— Tout est merveilleux !

— Je n’arrive pas à croire que tu nous octroies cette suite, Linn-Lu ! Quelle extraordinaire faveur !

— Je savais que vous alliez l’apprécier ! Je vous laisse vous installer, nous nous retrouverons pour dîner à vingt heures.

Sitôt la porte refermée, je me jetai dans les bras de William.

— Dis-moi que je ne rêve pas, Bill !

— Je n’en sais rien moi-même.

— Merci !

— De quoi ?

— De m’avoir convaincue de t’accompagner.

— Allez, madame la duchesse, remettez-vous ! Il y a des bagages à défaire, murmura William en m’embrassant.

— Je prends d’abord une douche, annonçai-je en retirant ma jupe.

Je laissai longuement couler l’eau sur mes épaules. Je me sentais bien, si contente d’être là, pressée de me mettre au travail, impatiente de visiter Bruges, heureuse ! L’épaisse serviette éponge exhalait la lavande, tout me plaisait. Je décrochai l’un des peignoirs de batiste qu’on avait mis à notre disposition et je rejoignis William affairé dans le séjour.

— Ça y est, c’est à ton tour, dis-je en enfonçant les mains dans les grandes poches du ma sortie de bain. Mes doigts effleurèrent une boule de papier. Je trouvai étrange de trouver ce chiffon dans un vêtement tout propre. Je le dépliai machinalement et lus :

Vous êtes tout de même venus ! Ce n’est pas prudent de votre part, Le Cygne du Béguinage qui veut vous protéger.

Nous réagîmes différemment de la veille, à Bruxelles. Cette fois, étant donné l’endroit où j’avais trouvé le billet, il était plausible que le cygne soit un habitant du Prinsenhof, incluant les nombreuses personnes qui en constituaient la main-d’œuvre. Nous ne pouvions exclure ni les concierges, ni les ouvriers, ni même les contremaîtres, car il était fort probable qu’ils aient, eux aussi, accès à cette partie du château pouvant nécessiter des études de devis pour les restaurations imminentes.

— À moins qu’il ne s’agisse d’un employé d’un pressing dont Linn-Lu utiliserait les services… énonçai-je sans trop y croire.

— Et moi, je n’abandonne pas la possibilité qu’un participant des Ateliers Alechinsky veuille m’intimider. Il pourrait avoir un ami, une connaissance qui travaillerait ici…

Le ton de William dénotait qu’il ne croyait pas beaucoup à son hypothèse, lui non plus. D’un accord tacite, nous ne voulions pas alerter les habitants du Prinsenhof qui nous avaient si chaleureusement accueillis et leur imposer ce désagrément dès le jour de notre arrivée. Pour toutes ces raisons, William et moi décidâmes de faire d’abord notre petite enquête avant d’aviser nos hôtes. Nous allions donc, pour le moment, garder pour nous les avertissements anonymes du Cygne du Béguinage.





Avant même que sœur Lucienne n’ait proposé les desserts, Ori demanda la permission de quitter la table. Il avait participé à la conversation tout au long du repas et Linn-Lu s’était dite ravie qu’il n’ait manifesté aucune animosité envers ses invités. D’habitude méfiant à l’égard des étrangers, nous avait-elle confié, il se montrait jaloux de l’intérêt que sa sœur témoignait aux personnes qui ne faisaient pas partie de leur quotidien.

Empruntant le ton et l’allure d’un professionnel avisé, Ori fit quelques pas vers la porte avant d’annoncer que beaucoup de travail l’attendait. Un sourire en coin, Ferdinand se montra intéressé et prétendit vouloir en connaître davantage sur les responsabilités qui incombaient à son ami, telles qu’elles ne lui permettaient pas de goûter les mousses et les meringues alignées sur la desserte. Ori se contenta de bafouiller qu’il devait compléter des plans sur lesquels il peinait depuis plusieurs jours. Ignorait-on combien exigeant pouvait s’avérer le métier d’inventeur ?

Gabriel acquiesça, renchérissant que c’était bien la raison pour laquelle, après des années d’hésitation, il avait finalement opté pour celui d’architecte. C’est dans un rire général qu’Ori, plus intrigué qu’amusé, quitta la salle à manger.

— Inventeur ?

— En effet ! Et depuis notre emménagement au Prinsenhof, Ori s’est aussi épris d’architecture, badina Ferdinand.

— Je crois que de baligander sur les chantiers et de frayer avec Gabriel n’est pas étranger à sa nouvelle passion, ajouta Linn-Lu.

— Travaillez-vous à des projets destinés à la rénovation du Prinsenhof ? s’enquit William auprès de l’architecte.

— Oh non, pas du tout ! Linn-Lu a sous la main une kyrielle de médiévistes recommandés par le Patrimoine et tous plus compétents les uns que les autres. Je ne pratique plus depuis quelques années. J’ai des problèmes personnels qui m’ont contraint à une retraite prématurée.

— Désolé, murmura mon mari qui eut l’impression d’avoir commis une indiscrétion.

— Rassurez-vous, l’hospitalité des sœurs et de Linn-Lu qui m’a valu de vivre dans des lieux que vous avez pu admirer cet après-midi m’a fait oublier mes soucis. Il me faut ajouter que je dois aussi à l’affection de ma vieille tante d’avoir pu élire domicile dans la bibliothèque du Prinsenhof.

— Est-ce indiscret de vous demander à quels travaux vous consacrez votre repos sabbatique ? demandai-je à Gabriel.

— Pas du tout, j’adore en parler. Je me suis converti en orpailleur, m’annonça-t-il dans un sourire céleste.

— Pardon ?

— En chercheur d’or.

— Et d’un or tout à fait particulier ! s’exclama Ferdinand.

— En effet ! Celui des enluminures, poursuivit Gabriel.

— Fut un temps où je me suis, moi aussi, beaucoup passionné pour cet art, confia William.

— Pour ma part, depuis que j’ai découvert l’apparat des livres d’Heures, j’ai bien peur de ne pas avoir assez de toutes les embellies pour satisfaire ma curiosité.

— Des livres d’Heures, ce sont des missels, n’est-ce pas ?

— Si l’on veut, mais pour moi ce sont avant tout les plus merveilleuses œuvres d’art qui soient ! me répondit Gabriel, enthousiaste.

— Mais il s’agit aussi de recueils de prières, manuscrits ou imprimés, ajouta Linn-Lu. Et leur contenu est fort variable ! En général, on y trouve au moins le petit Office de la Vierge, celui des défunts, ainsi que différents psaumes et prières. Le livre d’Heures est l’ouvrage de dévotion par excellence des laïcs, plutôt qu’un livret liturgique officiel, compléta-t-elle.

— Je possède un fac-similé du livre d’Heures berlinois, révéla Gabriel.

— Vraiment ! s’écria mon mari.

— On en a donc fait des copies ? demandai-je.

— Oui, mais l’édition est strictement limitée à neuf cent quatre-vingts exemplaires, précisa Gabriel.

— J’espère que vous nous permettrez de le feuilleter, à l’occasion ?

— Ce sera avec grand plaisir, Marianne. Malheureusement, je ne l’ai pas en ma possession depuis un certain temps. Un ami restaurateur m’a proposé de nettoyer les mors et les coiffes, il doit aussi refaire la tranchefile. Chacune de ces interventions exige une grande minutie, mais il m’a promis de terminer le travail avant la fin du mois.

Tandis que des luminaires de cristal prenaient discrètement la relève, s’avisant de la tombée du jour, la châtelaine demanda des candélabres. Les éclairages sur les argentiers et les bahuts de bois de rose suggéraient d’autres scènes que celles imaginées à la lumière du jour. Il ne pouvait échapper aux convives fascinés que nous étions que Marie de Bourgogne et Maximilien avaient dîné en tête-à-tête sous ces plafonniers. Épuisée et heureuse, je me répétais que j’avais été inspirée d’accepter ce séjour à Bruges.

Lucienne offrit de servir cafés et tisanes au salon. Gabriel s’empressa auprès de moi, tira ma chaise, me proposa son bras. Bien qu’il fût vêtu d’un pantalon de lin et d’une chemise aux coloris à la mode, il conservait des manières chevaleresques qui le renvoyaient à d’autres époques. Une lueur enjouée dans son regard m’intrigua. Quel rôle s’amusait-il à jouer ? Toutes ces manières surannées, ce mystère dont il s’entourait, à quoi, à qui les destinait-il ? L’architecte me guida vers le grand salon.

— Je serais ravi de vous faire découvrir notre bibliothèque, Marianne. Votre mari a des semaines ardues qui l’attendent…

— Et beaucoup de travail m’attend aussi, m’empressai-je de l’interrompre.

— Je n’en doute pas. Je sais que vous avez déjà entrepris la rédaction de votre manuscrit. Je sais aussi que la trame se déroulera à Ypres en 1914 et que vous avez l’intention de retrouver quelques spectres de ces temps tragiques.

— Je suis sidérée de constater à quel point les nouvelles courent vite au Prinsenhof. En effet, je souhaiterais situer l’intrigue de mon histoire à Ypres pendant la Première Guerre mondiale. Qu’en pensez-vous ?

— Mes préférences me feraient plutôt choisir l’époque des ducs de Bourgogne, mais je comprends qu’une Canadienne puisse ressentir vivement la proximité d’Ypres. Vous auriez un aïeul reposant au Bard Cottage que personne ne s’en surprendrait.

William nous rejoignit.

— Ça va ?

— Je suis vraiment contente d’être ici, soufflai-je à son oreille.

Nous demandâmes à Linn-Lu la permission de nous retirer, accusant le décalage horaire de notre fatigue. Elle nous excusa et Gabriel proposa de nous guider jusqu’à la chambre de Marie de Bourgogne qui se trouvait sur son chemin.

— Si vous le souhaitez, nous ferons un petit arrêt à la bibliothèque, j’aimerais vous faire découvrir La Rose au cœur violet.





DEUXIÈME PARTIE





Le Livre d’Heures de Marianne Sart





CHAPITRE 4


Pour Gabriel Verhaërt, le plus inconcevable, à tout le moins le plus déconcertant détail des gouaches de l’album de Florian Hamilton était la reproduction répétée d’un livre d’Heures placé bien en vue sur les genoux de la Duchesse de Bourgogne, et qui n’était ni le berlinois que lui avait offert son époux, Maximilien 1er, ni celui des Maîtres viennois, que son père, Charles le Téméraire, lui avait légué. À plusieurs reprises, Hamilton avait dessiné ce petit livre, soit fermé sur les genoux de la duchesse, soit ouvert entre ses mains, et il avait ajouté des inscriptions parfois illisibles reflétant des pensées secrètes qu’elle aurait elle-même insérées sous les enluminures. Par ses dessins d’une immense précision, Hamilton laissait entendre que Marie de Bourgogne aurait utilisé ce livre non seulement pour prier, mais aussi pour y livrer ses états d’âme, comme elle l’aurait fait dans un journal intime.

Tous les spécialistes qui s’étaient penchés sur cette œuvre posthume et inouïe de Florian Hamilton avaient unanimement conclu qu’elle n’était qu’une biographie romancée et illustrée de la duchesse. L’originalité de l’œuvre résidant dans l’essence du genre choisi pour la produire, toute erreur ou interprétation historique apparaissait secondaire. L’imagination et les talents artistiques du jeune peintre canadien mort au front après avoir survécu à plusieurs jours de réclusion dans les souterrains humides du Prinsenhof étaient davantage à l’origine de la reconnaissance internationale accordée à l’artiste, que les références historiques qui n’y étaient qu’accessoirement ajoutées.

Ce qui avait toutefois convaincu Gabriel Verhaërt de pousser plus avant son analyse des gouaches de l’album de Hamilton, plutôt que de se ranger définitivement à l’avis de tous les historiens d’art ayant commis une interprétation de La Rose au cœur violet, s’inscrivait dans quatre finesses si éclairées qu’il soupçonnait un jeune soldat, de surcroît non européen, de n’avoir pu les inventer. La première était d’avoir réalisé un album illustré, sans contredit à la façon d’un livre d’Heures, mis à part son grand format. La deuxième des subtilités se trouvait dans la compréhension de l’artiste de l’importance des livres d’Heures dans la vie de Marie de Bourgogne, — il y avait treize reproductions de ce petit livre ouvert ou fermé dans l’album. La troisième, la plus évocatrice des sophistications, aux yeux de Gabriel, résidait dans le fait qu’il ne s’agissait pas des deux livres d’Heures très connus ayant appartenu à la duchesse et faciles à reconnaître — l’un du fait de sa taille et de sa reliure en velours rouge garnie d’un fermoir argent et or, l’autre, un manuscrit enluminé contenant cent quatre-vingt-sept feuillets dont les prières des quarante premiers étaient calligraphiées sur fond noir —, mais plutôt d’un petit livre d’Heures d’à peine cent pages, d’après les dessins de Hamilton, et enluminé sur papier vélin blanc dont la jaquette était ornée des couleurs bleu et or des armoiries des ducs de Va