Main La Mort au festival de Cannes

La Mort au festival de Cannes

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EDEN114844
Year:
2015
Language:
french
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1

La Mort De L'Amie

Year:
2005
Language:
french
File:
EPUB, 274 KB
2

La Mise au monde

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 2.09 MB
COLLECTION DIRIGÉE PAR MARIE-CAROLINE AUBERT





ISBN 978-2-02-121831-2

© ÉDITIONS DU SEUIL, MAI 2015


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J’ai été en traitement chez un cinématographe.

Blaise Cendrars





Mais hélas ! qui ne sait que ces loups doucereux,

De tous les loups sont les plus dangereux.

Jean de La Fontaine





1


Il ne pleut pas. Pas une goutte. Dommage. J’aime bien la pluie. Entendre la pluie. Sur les feuilles, les toits, le long des gouttières. Le chuintement des voitures sur l’asphalte mouillé. Le crépitement de l’averse. Cette odeur particulière des jardins et des trottoirs humides. Le soleil, c’est silencieux. Je ne peux pas écouter le soleil. Je peux juste rester à cuire sous ses rayons malintentionnés en espérant qu’Yvette va venir pousser mon fauteuil à l’ombre.

Dire que j’ai tant aimé le soleil. La plage, la mer. Jouer au beach-volley. Courir. Nager.

Dans mes rêves, souvent je cours encore. Comme avant l’accident. Je cours et parfois je cours auprès de Benoît. Il n’est pas mort. Il me sourit. La bombe n’a pas explosé. Le morceau de verre ne lui a pas tranché la carotide et je ne suis ni aveugle, ni muette, ni tétraplégique.

Je suis Élise Andrioli, la vraie, celle qui est enfouie sous le sac de patates inerte posé dans ce fauteuil roulant dernière génération que je peux diriger avec ma main gauche, seule partie de mon corps qui m’obéisse encore.

Mais, à cet instant précis, le diriger vers… où ? Yvette m’a plantée près de l’entrée des artistes du Palais pour aller se renseigner.

– Je reviens tout de suite, ne bougez pas.

Yvette a toujours le mot pour rire.

Ma bonne vieille Yvette. Ma nounou, m; on ange gardien, ma fidèle gouvernante. Et qui me gouverne d’une poigne de fer !

Fini le temps où j’étais la patronne et où je régentais tout. Maintenant c’est Yvette qui prend les initiatives et les décisions de la vie quotidienne.

La vie quotidienne. La vie de tous les jours. Tous les jours dans le noir. Avec tous ces mots qui se pressent derrière mes lèvres à jamais closes. Enterrée en moi-même. Heureusement, j’ai mon ordinateur à synthèse vocale spécial non-voyant. Vive la technique.

– Vous attendez quelqu’un, madame ?

Est-ce à moi que l’on parle ?

– Madame, vous ne pouvez pas rester là, vous bloquez l’entrée, le président arrive.

Non, non, je ne suis pas à l’Élysée, pas encore. Bien que j’aie eu l’occasion de rencontrer la nouvelle première dame. Je faisais partie d’une fournée de handicapés reçus au ministère de la Santé. Elle nous a offert des livres audio. J’ai une très belle collection de livres audio.

On s’en fiche ?

Oui, c’est vrai. Pour l’instant, ce qui compte, c’est de faire pivoter ce fauteuil aérodynamique à turbo intégré et de ne pas foncer dans un mur, une jardinière ou un palmier.

Palmier, ça devrait vous donner un indice.

Palmier. Palais. Soleil.

Allez, faites un effort.

Je rajoute : « stars, strass et montée des marches ».

Bon, je vous donne la réponse en braille : « Festival de Cannes ».

– Madame ! Vous m’entendez ? Vous avez un badge ?

Plus bas :

– Hé, Sammy, c’est qui, celle-là ?

– J’sais pas, enlève-la du milieu, ils arrivent.

On me pousse sans douceur excessive tandis que des véhicules motorisés freinent. Portières qui claquent, bruit de pas – talons plats, talons aiguilles –, brouhaha de conversations, je reconnais la voix du président, je fais avancer ma monture.

– C’est pas possible de passer, madame, faut le badge.

– Mais enfin, je vous dis qu’on nous attend !

Yvette enfin revenue. Aux prises avec les brutes qui se la jouent « men in black ».

– Mais oui, c’est ça ! ricane le cerbère.

– Qu’y a-t-il ? demande une voix d’homme dans la quarantaine.

J’identifie le timbre stylé d’Antoine de Caumont, le secrétaire du bureau du Festival. Un très joli garçon, d’après Yvette, qui porte des lunettes en écaille et des costumes froissés hors de prix.

– C’est la mémé, là, je lui ai dit que c’était une entrée réservée, se plaint le vigile. On en a toute la journée, des comme ça ! Toutes ces stars, ça les rend dingues, les petites vieilles !

Il commence à m’énerver, celui-là. J’appuie sur la manette, ma Ferrari bondit et hop ! prends ça dans les tibias.

– Aïe ! Bordel…

– Mademoiselle Andrioli ! Bienvenue ! lance Antoine.

J’essaie de sourire. Je ne sais pas ce que ça donne. Une grimace peut-être ?

– Lâchez cette dame, ordonne Antoine, s’adressant sans doute au gorille. Excusez-nous, Yvette. La sécurité est draconienne, ici. Vous, veuillez pousser le fauteuil de mademoiselle jusqu’à l’ascenseur.

Quelqu’un empoigne ma fidèle monture avec un grognement de fauve privé de gazelle.

– Avez-vous fait bon voyage ? reprend Antoine.

J’agite gracieusement la main. J’agite plus souvent la main que la reine d’Angleterre.

– Excellent, répond Yvette.

Nonobstant les cinq heures quinze de TGV bondé, avec le service restauration en grève et le lot habituel d’hystériques du téléphone, persuadés que leur vie passionne la France entière, ai-je envie d’ajouter.

– Mais c’est qui, ces deux-là ? maugrée dans sa barbe le peu aimable vigile tout en me slalomant le long de ce qui doit être un couloir parcouru de gens affairés.

Échos de voix, bourdonnement de machines diverses, sonneries en tout genre.

– Mme Yvette Holzinsky et Mlle Élise Andrioli sont invitées par le Festival, lui renvoie Antoine qui a l’ouïe fine.

Je me rengorge intérieurement. Eh oui, je suis une invitée de marque et pas une plante en pot. Je fais partie des vingt-huit mille accrédités qui vont débarquer d’ici demain. Accrédité, ça veut dire qui possède le sésame magique, le fameux badge indispensable pour pouvoir assister aux projections et circuler à l’intérieur du Palais. Élise Andrioli, le légume privilégié qui va avoir la chance de passer dix jours dans une salle obscure, ça va me changer, ha ha.

Depuis mon accident, je ne regarde plus les films, je les écoute. J’imagine les images. Les décors. Les visages. C’est le plus dur à imaginer, les visages. L’avantage des vieux films, c’est que je connais les acteurs, je peux les faire jouer dans ma tête. Mais les nouveaux… Zac Efron ou bien Robert Pattinson… En général, je me renseigne auprès d’Yvette et je dresse des sortes de portraits-robots. Perruque châtain pour Zac, avec les yeux de Jude Law. Je colle à Pattinson un mix entre Clint Eastwood jeune et mal rasé et Christopher Lee. Très étrange… Et le nouveau 007. Daniel Craig… Un James Bond musclé et blond, m’a-t-on dit. Qui a un air de truand slave. Allez hop, j’essaie un mélange de Woody Harrelson et de Leonardo DiCaprio. Ou bien je visualise Sean Connery avec une moumoute. Ridicule. Bref, mon cerveau n’en fait qu’à sa tête et Jon Hamm, le héros de Mad Men, se retrouve avec la tête de George Clooney.

Avant – avant : quand la vie était « normale » – je dirigeais un petit cinéma. J’ai gardé pas mal d’affiches anciennes, des originaux. Quand je m’ennuie, je joue à m’en rappeler les détails. Casablanca : metteur en scène Michael Curtiz, producteur Hal B. Wallis…

Ascenseur. Ça discute autour de moi. C’est la dernière réunion avant le grand soir, nous apprend Antoine. Il y aura tout le monde, les assistantes, le responsable du service presse, la directrice de la communication, le directeur des services techniques, le chargé de mission auprès de la direction, etc.

L’Association française du Festival du film regroupe le Festival de Cannes proprement dit, la Cinéfondation, vouée aux films du patrimoine, et le Marché du film, où se vend et s’achète la majorité de la production cinématographique mondiale. Le cinéma est aussi une industrie.

Et nous, nous sommes là pour recevoir nos fameux badges, sacs de festivaliers et autres cadeaux de bienvenue.

Privilégiées parmi les privilégiés. Tout ça parce qu’un film a été tiré de mes aventures. La Mort des bois, avec Jodie Foster dans mon rôle et Whoopi Goldberg dans celui d’Yvette.

Il y a quelques années, je me suis retrouvée mêlée à un atroce fait divers de meurtres d’enfants. Un auteur de polars, B. A., a tiré un bouquin de mon histoire et banco ! Hollywood a acheté les droits et le film est sélectionné pour Cannes ! Ils ont même déjà prévu la suite, une Mort des bois 2. Tirée de la réalité, elle aussi.

Je ne peux pas repenser à cet épisode 2, si j’ose dire, sans frissonner. Non pas parce que ça se passait à la montagne, mais parce que j’y ai perdu mon oncle. Le seul parent qui me restait. Mais j’y ai gagné un cousin : Bernard. Il vit dans une institution pour autistes. On se retrouve à Noël.

Chassés-croisés de la vie, totalement imprévisibles. La mienne ressemble à celle d’une bille dans un flipper, et c’est parfois franchement flippant !

Bref, de fil en aiguille, et bureau en bureau, on m’a de surcroît proposé de faire partie du jury de Jeunes Talents, une section qui présente des documentaires évoquant des… jeunes talents – c’est bien, tout le monde suit.

Je me concentre sur ce qui se passe autour de moi. Ça court dans tous les sens, ça sent la moquette neuve, la colle, l’impatience et l’appréhension.

Antoine de Caumont, qui est un homme courtois et bien élevé, nous propose du café. Yvette dit non, je dis oui.

C’est-à-dire que je lève la main.

– Voyons, on ne va pas embêter M. de Caumont maintenant, il a une réunion importante dans cinq minutes, me souffle Yvette, très mondaine.

M’en fous. Je suis bien là, à jouer les privilégiées. Dans les coulisses du Palais. À l’époque où je m’occupais de mon petit cinéma de banlieue, je n’en ai jamais eu les honneurs. Je faisais la queue avec le reste du troupeau, maugréant et piaffant devant les stands qui délivrent au compte-gouttes les invitations tant désirées, nécessaires pour assister aux séances dans le grand auditorium Louis-Lumière. Alors là, je savoure ma revanche, incrustée dans le saint des saints.

– Antoine ! lance une voix de femme affolée. Brad et Angelina ont pris un vol en avance, ils sont là dans deux heures.

– Écoute, Alicia, tu vois ça avec Paulette, tu veux bien ?

– Elle est en train de gérer la crise des suites grand luxe au Carlton.

– Eh bien, alors, avec Delphine.

– Je lui ai laissé un message et…

– Ne panique pas ! lui intime-t-il. Ici, il n’y a pas de place pour la panique, OK ? Delphine va te rappeler d’ici cinq minutes. En attendant, va voir Jo.

– Oui ! Merci !

Courant d’air, porte qui claque.

– C’est son premier Festival, elle est à cran, nous explique-t-il avec indulgence. Bien, où en étions-nous ?

À attendre une tasse de café qui ne vient pas. À la place, il me dépose sur les genoux une besace en vinyle qui pèse environ quarante-cinq kilos.

– Cette année, c’est le modèle sacoche beige glacé, annonce-t-il fièrement. Joli, n’est-ce pas ?

Si tu le dis.

– Vingt dieux, que c’est lourd !

À part Yvette, plus personne ne dit « vingt dieux ». C’est tellement démodé qu’elle en a presque l’air païenne.

– Eh bien, vous avez dedans le guide du Marché du film, le programme officiel, les horaires des projections de Jeunes Talents, les numéros des contacts utiles, le listing des réceptions…

« Réceptions ». Élise Andrioli et son fauteuil de soirée se mouvant à l’intérieur d’une somptueuse villa dans les collines, sur l’immense terrasse – vue mer pour les autres, vue intérieure pour elle –, en train de siroter le champagne qu’on aura bien voulu aller lui chercher…

– Photocalls et conférences de presse.

Photocalls ? Conférences de presse ? Mais je ne veux pas être photographiée, je suis trop moche ! Et je n’ai rien à dire. Même si je le voulais. Il me prend pour le mime Marceau, ou quoi ?

J’entends Yvette qui acquiesce, qui s’extasie sur ce sac qui a même une petite poche prévue pour les petites bouteilles d’eau. « Non, c’est pour les téléphones portables », rectifie Antoine tout en répondant à quatre appels à la fois.

Et nous voilà de nouveau dans le couloir, badgées, étiquetées, dûment briefées. Il me serre la main. À côté de nous ça court dans tous les sens, parfums chic, sueur, plastique, cuir, coups de marteau, interjections. « Antoine ! » « Antoine ! » « Antoine ! » Son prénom fuse dans toutes les directions. Odeur de café. On n’a pas eu le café ! On me pousse avec vigueur, m’éloignant de la machine autour de laquelle des gens papotent.

– Et vous, vous faites quoi ? demande Yvette à l’accompagnateur.

– Iconographie, répond laconiquement un homme assez jeune.

– Pardon ?

– Iconographie, à la com. Les plaquettes, tout ça.

Il appuie sur le bouton de l’ascenseur qui commence à couiner : « Quatrième étage en montée. »

Yvette n’a même pas eu le temps de lui demander son nom, ce que font ses parents et s’il est fiancé. Nous voilà dans la cabine. « Étage zéro, en descente. »

Pourquoi ces engins sont-ils toujours dotés de voix électroniques pseudo-féminines au ton nasillard ? Pourquoi pas de belles voix d’homme, chaudes, vibrantes, pour changer ? Andrea Bocelli, Roberto Alagna : « Étage cinque, en descenteeee. »

Dehors, il fait chaud, surtout après les 18 degrés de la clim.

Je tape : « Où est la limousine ? » sur le clavier du moniteur accroché au bras du fauteuil. C’est mon ardoise high-tech.

– L’hôtel est à deux pas, me répond Yvette. Nous sommes logées au Majestic. Je n’allais pas embêter Antoine, avec tout le boulot qu’il a !

Elle me pousse lentement le long du Palais, ce monstre de verre et de béton que les journalistes ont surnommé le Bunker. On est en train de le rénover. Mais aucun lifting ne pourra lui donner ce qu’il n’a jamais eu : la beauté. Qu’est-ce que ça peut me faire ? Je ne le vois plus. Plus rien n’offense ma vue. Je n’ai qu’à me concentrer sur les belles images de mes souvenirs.

Sur mes genoux osseux, le pesant sac beige oscille. Derrière moi, Yvette babille. Nous sommes sur la Croisette. Il fait beau. Je suis une éminente personnalité de cet énième Festival. Nous sommes logées dans un des plus célèbres palaces de la planète. Pas belle, la vie ?

La glace au chocolat. Ça sent la glace au chocolat. Je connais bien Cannes. On doit être à la hauteur de la buvette, près du manège. Cris d’enfants, musique à donf des chevaux de bois, ronronnement de scooters. Ah… Vespa, Rome, Nanni Moretti… Une glace italienne crémeuse. J’en veux une. C’est mon caprice du jour.

J’actionne le frein et je pile. Yvette se cogne dans le fauteuil.

– Mais qu’est-ce que…

Rugissement de moteur, je sens le souffle d’un deux-roues sur mon visage, Yvette pousse un cri.

– Mais il est fou, celui-là ! Si vous n’aviez pas fait un écart, il nous écrasait ! On n’a pas le droit de rouler à moto dans les allées ! crie-t-elle en direction du contrevenant.

– À mon avis, c’est votre sac qu’il visait ! lance une voix de senior. Avec son casque intégral et la main tendue comme ça…

– Vous croyez ? En plein jour ? s’offusque Yvette.

– Ça manque pas de fripouilles, allez. J’espère que votre fille n’a pas eu trop peur ?

– Mlle Andrioli n’est pas ma fille. Je suis sa dame de compagnie.

– Ah ! Enchanté. Charles Moroni, se présente-t-il. Je passe par ici tous les après-midi en revenant de la plage.

Voilà l’explication de la légère odeur de crème solaire.

– J’ai perdu ma femme l’an passé, ajoute-t-il.

Yvette compatit. Précise qu’elle-même est veuve. Mais depuis si longtemps… Passe sous silence l’existence de son bon ami. Il est vrai qu’ils ne vivent pas sous le même toit. Mais partagent le même lit plusieurs fois par mois. Une liaison confortable, comme je le lui écris parfois. Ça la fait râler, elle n’aime pas être une femme qui a une liaison, ça fait cocotte. Mais ils ont chacun vécu leur vie et ils tiennent à leur indépendance.

Charles Moroni lui raconte qu’il habite juste à côté, rue Notre-Dame, au-dessus du magasin de jouets anciens. Yvette minaude que nous sommes invitées par le Festival et susurre : « Logées à l’hôtel Majestic. »

L’autre se récrie : quelle coïncidence ! Il y a travaillé pendant trente ans, au bar. À ce train-là, on en a pour deux plombes. No coffee, no ice ! No woman, no cry, m’intimé-je. Et bla-bla-bla. Il doit être plutôt pas mal, ce Moroni, pour qu’Yvette lui fasse la causette ainsi. Quoique… Yvette serait capable de faire la conversation à un lampadaire. Vous me direz qu’avec moi, elle a l’habitude de parler à une chose inerte.

Je commence à faire avancer et reculer mon fauteuil par secousses, comme une gamine butée et capricieuse.

– Elle a l’air un peu agitée, votre jeune dame…, fait remarquer Moroni.

– Ce n’est rien, répond Yvette, elle est juste fatiguée.

– Au plaisir de vous revoir, alors, lance le Charles, carrément dragueur.

– Très certainement, réplique Yvette, cette effrontée.

– Je vais tous les jours à la plage Macé, la plage publique. On peut louer des transats. L’eau est encore fraîche, mais il n’y a pas de méduses pour le moment.

Si, il y en a une grosse en face de toi.

Ils prennent enfin congé l’un de l’autre. J’ai sûrement chopé un coup de soleil. Je tape :

– « On va manger une glace ? »

– Pas le temps, rétorque Yvette, on nous attend à l’hôtel, il faut déballer les valises et tout ça.

Tout ça quoi ? Tout ça bavasser pendant deux plombes avec un inconnu ? Alors que ta patronne bien-aimée crève d’envie d’une glace dégoulinante ? La patronne bien-aimée est poussée dare-dare jusqu’à la réception de l’hôtel, escortée par le cerbère de service en robe à fleurs.

Et hop, direction notre suite, entièrement rénovée, bouquet de fleurs et bonbons de bienvenue, odeur de linge frais et de pschitt sent-bon à la citronnelle.

– Vous voulez la chambre de gauche ou celle de droite ? Celle de gauche vous conviendra mieux, décide Yvette. Et ne mangez pas tous les bonbons.

Il faudrait déjà que je les attrape.

Yvette coupe la clim et ouvre la baie vitrée. Brouhaha de la circulation. Klaxons. La corne puissante d’un bateau de croisière.

– Vous vous rendez compte, ce type à scooter ! dit Yvette tout en défaisant les valises qui ont été livrées par la SNCF.

« Les vols avec violence ont augmenté de 7 % », me récite la petite voix interne qui mémorise les infos de la radio. Je suppose qu’on a tous notre petit commentateur intégré, qui nous serine à volonté les phrases toutes faites qui se baladent sur les ondes ou sur Internet.

– Mon Dieu, s’exclame Yvette, nous avons un cocktail dînatoire Jeunes Talents à 19 h 30, salon Mistral.

Mistral : le vent ou le poète ? me demandé-je en femme cultivée sur les sujets qui n’intéressent personne.

– Et vos affaires qui sont toutes froissées !

C’est pas grave, Yvette, comme ça on sera assorties, elles et moi.

Elle est en train d’installer mes accessoires de lit. Mon sur-matelas en fibres siliconées, mon oreiller ergonomique, l’alèse au cas où… tout en fredonnant : « Il avait les mots, m’a rendue accro », un vieux tube de Sheryfa Luna. Yvette est une incurable midinette. Ça me fait penser à Tony. Et penser à Tony me file le blues. Bon, je vous explique le topo.

Je l’ai connu après l’accident dans des circonstances aussi dramatiques que rocambolesques. Notre histoire a bien duré trois ans. Trois ans pendant lesquels il n’a jamais entendu le son de ma voix. Et moi, je n’ai jamais vu son visage. C’est bizarre, concernant quelqu’un avec qui vous avez des relations sexuelles. Faire l’amour dans le noir le plus absolu. En sachant que personne n’ouvrira jamais les rideaux.

Tony doit être quelque part vers les îles Éparses, au large de Madagascar. Il est marin. Il s’est fait engager sur une mission scientifique, direction ces îles françaises du bout du monde. On ne peut pas dire que nous avons rompu. Disons que le lien s’est distendu, les missions de Tony allongées, ses lettres raccourcies. Sa fille, Virginie, vient parfois me rendre visite. C’est une adolescente intelligente et tourmentée, une gamine apeurée sous sa carapace d’ado rebelle. Elle a passé du temps dans une institution pour enfants fragiles. Elle revient de loin, une sordide tragédie familiale au cours de laquelle j’ai failli moi-même perdre la vie. Si vous voulez tout savoir, achetez les deux bouquins précédents. Numérique ou papier, pas cher, bonne affaire !

Mais qu’est-ce que j’ai à ruminer, ce soir ? Allez, on se secoue, Élise, shake your mind à défaut du body.



Deux heures plus tard, nous voici sur le seuil du salon Mistral. Yvette m’a coiffée et pomponnée, Dieu merci je ne peux pas voir ça.

– Voilà, vous êtes belle comme un cœur avec ce blush et ce gloss.

Yvette adore jouer à la poupée avec moi. Elle m’achète tous les derniers produits dont on parle dans les magazines féminins et qu’elle, pas folle, ne portera jamais, et m’en tartine avec délices.

Je dois ressembler à un pot de peinture. Elle m’a enfilé ma petite robe noire, la chic et sobre. Je tâte le satin de ma main valide, je tire dessus pour cacher mes genoux osseux. Je suis maigre. Je dois ressembler à un corbeau. Robe noire, lunettes noires, cheveux noirs attachés en queue-de-cheval par un ruban en velours noir.

Brouhaha de voix animées.

– Il y a plein de monde ! me souffle Yvette.

Quelqu’un, un homme, parle, voix calme et profonde. Un de mes confrères de Jeunes Talents certainement. Cliquetis de talons de 12 centimètres à ma gauche.

– Bonjour, je suis Claudie Desprée, la présidente de l’association et du jury.

En France, il y a plus de présidents que d’électeurs. Elle me serre la main. Poignée ferme. Main sèche. Une femme à poigne, donc.

– Vous avez raté le discours de M. le Maire, continue-t-elle.

La municipalité est l’un des sponsors de notre sélection. Claudie Desprée nous entraîne à sa suite tandis qu’Yvette me la décrit : mince, très bronzée, carré blond californien impeccable, pantalon en lin et chemisier Yves Saint Laurent, très beaux bracelets or et argent. Une dame ostensiblement élégante.

Elle nous présente les autres membres du jury. Un sportif, une poétesse, un homme de théâtre, la mère de jumelles surdouées et un directeur de conservatoire. Le sportif, Michel Sérac, la cinquantaine, est un apnéiste multi-médaillé. C’est lui qui a ce timbre doux et apaisant. La poétesse, Valeria Fortine, voix haut perchée et joyeuse, semble penser qu’elle sera toujours un jeune talent, même à la retraite. L’homme de théâtre, Ludovic Di Moro, puissante voix de basse, se passionne pour « la différence, le talent brut ». La mère des deux enfants, Marianne Sambouli, a publié son témoignage sur la souffrance d’une mère dont les gosses préfèrent lire que regarder Secret Story et milite dans de nombreuses associations. Elle parle vite, semble agitée. Le mec du conservatoire, Vincent Delbec, a perdu récemment sa femme, violoniste prodige qui avait créé une fondation. On le sent triste et plein de componction.

Yvette, mes yeux de rechange, me chuchote que Sérac est grand, musclé, cheveux clairs grisonnants en bataille, grande bouche, belles dents, taches de rousseur, « on dirait un Américain ». Valeria Fortine, la poétesse, froufroute dans une tunique hippie sur un sarouel doré et brodé, des tas de bijoux fantaisie, et ses longs cheveux bruns drapent ses épaules. Ludovic Di Moro porte haut une belle soixantaine, il est bâti comme un haltérophile, avec un peu de bedaine, épais cheveux gris coiffés en crinière de lion, masque d’empereur romain. Marianne Sambouli est petite et dodue, vêtue d’une jolie robe en coton sauvage grège qui met ses formes en valeur, chevelure auburn tordue en chignon banane. Vincent Delbec quant à lui est de taille moyenne, mince, légèrement dégarni, lunettes à monture d’acier, visage émacié. Fin du panoramique. Yvette a toujours eu la description nette et précise, c’est une chance pour moi. Voilà donc mes compagnons de route pour dix jours. Côté hébergement, nous ne sommes pas tous logés au même endroit. Marianne Sambouli et Ludovic Di Moro sont eux aussi au Majestic, Delbec, Sérac et Fortine séjournent au Martinez, un autre palace de la Croisette.

Certes, j’aurais préféré siéger au jury de la Compétition officielle. C’est snob, d’accord, mais bon, toute la crème du cinéma mondial ! Dommage que Clint ne soit pas là cette année. J’ai un faible pour « l’inspecteur Harry ». Je rêve souvent d’avoir un magnum 45 et de le pointer sur tous les cons qui me cassent les pieds. Très politiquement incorrect, mais très gratifiant, comme fantasme.

De toute façon, dans la réalité je ne peux faire de mal à personne, à moins qu’un inventeur mette au point le flingue à détecteur thermique et guidage vocal.

En voilà une idée qu’elle est bonne.

On me tape sur l’épaule.

– Tout se passe bien ? Vous voulez un petit-four ?

C’est Claudie Desprée. Qui me fourre dans la main un mini-roulé à la saucisse. Je n’en fais qu’une bouchée et je cherche Yvette à l’oreille. Je l’entends qui converse avec Marianne Sambouli. Un homme m’adresse la parole :

– Bonsoir, je suis Ludovic Di Moro.

Son élocution maniérée contraste avec sa voix virile. Je lève ma jolie menotte, je tape : « Bonsoir » sur mon clavier.

– Très sophistiqué, commente-t-il.

Je suppose qu’il parle de l’appareil, pas de mézigue.

– C’est Sandrine Bonnaire qui devait présider notre jury, reprend-il, mais elle est sur un tournage. Elle viendra juste pour la remise du prix.

Dommage. C’est une actrice que j’admire.

– Je la connais bien, ajoute Di Moro en se rengorgeant, je travaille sur l’adaptation à la scène de son documentaire.

Un reportage très émouvant sur sa sœur autiste.

– C’est important de prendre des risques artistiques.

Sa voix puissante de choriste de l’armée rouge semble déjà calculer la recette. Je l’imagine secouant son opulente chevelure de vieux beau, sourire carnassier et regard intense à l’appui.

– Je ne sais pas si vous avez eu l’occasion de voir, euh pardon, d’assister à Souvenirs d’un hidalgo, ma précédente création… Nous avons joué à Avignon à guichets fermés.

Il m’a l’air d’un gros prétentieux. Je tape :

– « Hidalgo, le footballeur ? »

Petit rire condescendant.

– Non, non, c’est un texte magnifique d’un autodidacte moldave, qui parle d’un jeune soldat serbe amputé des deux jambes, il n’a rien d’un hidalgo bien sûr, c’est totalement inscrit dans la problématique de la relation ambivalente Orient-Occident et…

Help ! Help ! Je recule subrepticement ma machine et tamponne une jambe.

– Aïe, fait la jambe avec une voix féminine, jeune, accent parisien.

Je lève la main en signe d’excuse apaisante.

– C’est pas grave, dit la jeune femme. On ne va pas se prendre la tête pour une paire de collants filés même si je n’en ai pas de rechange, ha ha ha. Je suis Maëva Garnier, l’attachée de presse.

– Ah, je voulais justement vous voir, à propos de l’article de Télérama ! glapit mon interlocuteur. Qui a choisi les photos ? Elles sont nulles ! Mon épouse est furieuse. Je vous avais envoyé…

Elle s’éloigne avec un Di Moro intarissable.

– Il paraît qu’il est marié depuis trente ans avec « une vraie perle, une sainte », me souffle Yvette. Ça, je veux bien le croire, vu qu’elle le supporte… Essayez donc de vous tenir un peu tranquille.

Me dire ça à moi ! Bien, qu’est-ce que je pourrais faire comme bêtises, maintenant ?

– Les projections auront lieu tous les jours à partir de 9 heures, m’informe soudain Claudie Desprée en aparté. Je vous demande d’être ponctuelle. L’auditorium se trouve au palais Riviera et bénéficie d’un accès par ascenseur. J’ai donné tous les documents à votre assistante.

Yvette, working girl à tablier à fleurs. Mme Desprée s’éloigne dans le cliquètement de ses Louboutin.

– Semelles rouges, me chuchote Yvette, c’est des vrais !

On me crie soudain dans l’oreille, la voix aiguë de la poétesse qui déclame :

– « Oh ! N’approchez pas des fenêtres ! / Des émigrants traversent un palais ! / Je vois un yacht sous la tempête. / Je vois des troupeaux sur tous les navires ! »

– Euh…, fait Yvette.

– La poésie, la poésie, c’est le ressourcement des sens ! répond Valeria Fortine avec conviction.

– Eh bien…, consent Yvette.

– Maeterlinck était un visionnaire !

Je sens mon Yvette qui trépigne, cherchant une échappatoire. Elle n’a pas intérêt à filer au buffet en me laissant avec la poétesse.

– Excusez-moi, je reviens.

Mais si, elle l’a fait !

On se penche sur moi. Fragrance de Poison de Dior, haleine mentholée. Tintinnabulement de chaînettes et bracelets.

– La vision intérieure ! chuchote la poétesse avec passion.

Postillons sur mes lunettes noires, des Gucci très chic, m’a assuré la vendeuse.

– Valeria chérie, quand est-ce donc que sort ton nouveau recueil ? me sauve Ludovic Di Moro.

– Il est paru en janvier, Ludo très cher, tu n’as pas vu les critiques ?

– Non, tu sais, je suis un béotien, je ne lis pas les revues spécialisées.

Et pan dans les gencives de la Valeria qui riposte aussi sec :

– Je t’ai aperçu l’autre soir en compagnie de ta ravissante jeune actrice… Tu sais, Émilienne… Comment va ta femme, au fait ?

– Bien, très bien, marmonne notre play-boy qui tourne les talons et retourne vite fait à sa conversation avec Vincent Delbec.

Celui-ci a une voix monocorde de vieux prof, lisse, sans aspérités, qui vous donne irrémédiablement sommeil. Il est lancé dans l’évocation, longue et détaillée, de sa défunte épouse et de son précieux violon. Di Moro essaie de lui caser moult anecdotes passionnantes concernant cet instrument, mais l’autre n’écoute pas : il a entrepris de lui narrer par le détail le dernier concert de la chère disparue dans une unité spécialisée en soins palliatifs. Une telle qualité d’écoute chez ces cancéreux et ces comateux !

J’ai l’impression que les réunions du jury ne vont pas être de tout repos. Pourquoi diable ai-je accepté ? J’aurais pu me contenter de faire de la figuration sur les fameuses marches, dans l’ombre des stars de mon film – c’est Vincent Cassel qui joue Tony – au lieu de me retrouver dans ce panier de crabes.

Le seul qui ne soit pas venu me parler, c’est le sportif, Michel Sérac.

Justement, grognement sur ma gauche.

– Quel cirque ! dit la voix grave, amusée. J’ai lu La Mort des bois, enchaîne-t-il. Je suis très heureux de vous rencontrer.

Je me souviens que son propre bouquin a obtenu un franc succès : Mon monde du silence, ou comment la passion de la plongée a permis à un petit garçon maltraité de dépasser son isolement. Je l’ai lu en braille. Je n’apprécie pas trop les livres audio, je préfère mes voix intérieures.

– Gwendoline ! s’écrie soudain Claudie Desprée. Ma chérie !

– « Qui est-ce ? » écris-je.

– La jeune héroïne de l’un des courts métrages en compétition, répond Sérac. Une jolie petite fille blonde, on dirait Alice au pays des merveilles.

Yvette revient avec des mini-pans-bagnats succulents et des nouvelles fraîches.

Gwendoline Barral a douze ans et entre en terminale. Un monstre de précocité ! L’auteur du film, un jeune cinéaste qui vit dans la même cité HLM qu’elle, à Marseille dans les quartiers nord, a voulu montrer son quotidien dans un documentaire de quinze minutes qui s’appelle Quinze Jours dans la vie de Gwendy. Une minute par jour.

– Tu veux du Coca ? Un canapé jambon-fromage ? est en train de lui demander Claudie en forçant l’enthousiasme dans sa voix, comme les adultes ont l’habitude de faire avec les enfants qui les angoissent.

– Le Coca contient de l’acide phosphorique soupçonné de favoriser l’insuffisance rénale, répond la gamine d’un ton monocorde.

S’ensuit une sorte de claquement, comme si quelqu’un applaudissait.

– C’est la petite, me chuchote Yvette, elle frappe dans ses mains toutes les cinq minutes. Et puis elle passe sa main gauche sur la paume de sa main droite, sans arrêt.

Je grignote mon troisième mini-pan-bagnat sans émotion particulière. Presque jalouse. J’échangerais bien ma cécité, mon mutisme et mon immobilité contre un TOC.

– Et voici Samir et Géraud ! me lance Claudie Desprée. Samir a treize ans, c’est un des espoirs du conservatoire de Paris. C’est un violoniste prodige. Géraud, lui, est vice-champion du monde d’échecs des moins de quatorze ans.

Ben dis donc. Moi qui perds toujours aux dames !

– Géraud, Samir, je vous présente Gwendoline et les membres du jury, poursuit Claudie, mondaine.

Géraud bougonne d’une voix qui mue aux intonations gasconnes un « ’jour, mâme » moyennement aimable. Samir se déclare poliment très heureux de nous rencontrer. Il parle comme un adulte, à la manière de Louis Jouvet.

J’essaie de me représenter physiquement les deux garçons. Heureusement, fidèle Yvette me les décrit en aparté. Géraud : treize ans, blond, très grand, petit visage pointu, lunettes, « on dirait Peter Pan ». Samir : mince, brun, bouclé, « le fils de Sami Frey », un de mes acteurs fétiches, surtout dans Angélique et le sultan. Bon, allons-y pour Alice, Peter Pan et le Sultan.

– Selon le système international de classement dit Elo – du nom de son concepteur hongrois Arpad Elo –, Géraud est maître FIDE, nous apprend Gwendoline. Cela correspond à un score de 2 300 points chez les hommes et 2 100 points chez les femmes.

Je sens qu’Yvette me fait pivoter : vite, fuyons vers le jury qui papote et siffle coupe sur coupe de champagne. Las, les enfants nous suivent.

Le musicien veuf, arraché à son palpitant récit, se sent obligé de saluer Gwendoline et de lui demander, assez bêtement, comment elle va.

– Je ne sais pas, lui rétorque-t-elle platement. Est-ce qu’il faut que je mange ?

– Euh, si tu en as envie. Tu vas au buffet et tu te sers.

Clap clap.

– Il y a trop de monde. On dirait des vaches autour d’une mangeoire.

Clap clap.

– Je te prépare une assiette, s’empresse Claudie. Où est ta maman ? Ah, Ludivine ! Bienvenue parmi nous.

La maman se fraie un chemin. Salutations diverses. « Belle fausse rousse bien en chair », me souffle Yvette.

– Gwen a un âge émotionnel différent de son âge mental, nous explique un jeune homme à l’accent marseillais. Elle n’a pas encore intégré les codes sociaux. Excusez-moi, je ne me suis pas présenté, je suis Mehdi Boualem, le réalisateur du film.

Serrements de mains. Mehdi est soudain happé par la représentante du ministère de la Culture.

– Beau garçon, commente Yvette. Grand, très brun, les épaules larges, le regard de braise…

Qui sent bon le sable chaud, n’en jetez plus !

– Et ses cheveux si noirs et si drus, continue mon Yvette avec la voix enamourée d’une vierge courant dans les dunes pour échapper à de féroces Touaregs.

Effet secondaire de la ménopause ? Je tape :

– « Il venait d’avoirrr dix-houit ans… »

Yvette glousse.

– Je vous jure qu’il est magnifique ! On dirait Jean-Paul Belmondo jeune et tunisien !

Programme alléchant.

– Noël Bernier ! nous lance abruptement une voix de rugbyman toulousain.

Du moins est-ce la carrure que j’associe à cet accent aussi viril que prononcé. Yvette me confirme qu’il s’agit d’un colosse à l’air débonnaire. C’est le père de Géraud. Il nous débite quelques-unes des performances de son fils à la vitesse d’une mitraillette puis s’en va rejoindre les petits-fours.

Samir est venu en compagnie de Vincent Delbec, il a obtenu une bourse de sa fondation et Delbec s’est plus ou moins improvisé son mentor et son imprésario. Yvette m’informe qu’ils sont en train de poser pour des photos.

– Samir porte un costume noir, le pauvre, il flotte dedans.

– Ah, mesdames, vous êtes là.

Ce cher Antoine, ses montures en écaille à sept cents euros et ses mocassins cousus main. Il salue courtoisement Sérac, s’enquiert de son épouse.

– Nous avons divorcé il y a quatre ans.

– Ah, c’est la vie, hélas, compatit Antoine très brièvement, puis il ajoute, radieux : Jodie Foster arrive demain. J’essaie de vous obtenir une entrevue, Élise. Whoopi est en tournage, elle ne pourra hélas pas venir.

Yvette grommelle qu’évidemment c’est son personnage qui sera absent. D’un autre côté elle ne s’est pas encore vraiment habituée à l’idée que ce soit une Noire américaine à l’humour ravageur qui joue son rôle. « Elle ne me ressemble pas du tout, ne cesse-t-elle de me répéter, je ne porterai jamais de survêtement à paillettes. »

– Quant à Vincent Cassel, il sera là mercredi, reprend Antoine. Julianne Moore est déjà sur place, elle loge au Cap- d’Antibes.

Julianne joue la méchante criminelle. C’est une actrice que j’admire énormément, elle a remporté le Prix d’interprétation l’an passé.

– Vous monterez les marches tous ensemble, l’équipe du film, votre auteur et vous, continue Antoine.

La gloire ! Élise Andrioli au bras du sublime Vincent Cassel. Ça va le changer de Monica !

Mais pour cette fameuse montée, comment ça se passe ? Va-t-on me transporter en palanquin entre deux rangées de gardes nationaux ?

– Nous avons tout prévu : vous poserez pour les photos, puis on vous fera passer par l’ascenseur, précise notre mentor en toussotant.

OK. Pigé. On exhibe le phénomène de foire trois minutes et puis on le ramène en coulisses. Oh ! Et puis qu’importe ? C’est quand même fantastique d’être là au lieu de croupir dans mon pavillon de banlieue avec pour seule distraction les séances de torture du kiné. Arrête de faire la fine bouche, Élise. Croque la vie à pleines dents.

On touche mon fauteuil.

– Est-ce que je dois te plaindre ? me demande une petite voix plate.

Je souris. Je tape :

– « Ce n’est pas obligatoire. »

– Maman dit que je dois m’intéresser aux autres.

Je cherche une réponse adaptée et pertinente.

– Gwendy ! Laisse la dame tranquille. Je suis Ludivine Barral, sa maman, ajoute-t-elle, comprenant que je ne la vois pas.

Ludivine a l’assent. La quarantaine à vue d’oreille. La fausse rousse voluptueuse dont parlait Yvette. Elle sent le patchouli. Ça me rappelle ma jeunesse. Bon, je lui attribue une tête de Méditerranéenne fatiguée, Carmen de Marseille.

– C’est vous, la fameuse Yvette ? reprend-elle. Bravo ! Vé, je l’ai lu, le bouquin. Ça m’a changé les idées. Avec Gwendy, c’est toujours le vire-vire.

Le manège. Une expression provençale pour dire que sa fille donne le tournis. Je veux bien la croire.

– Mamie Séraphine faisait le signe de croix chaque fois qu’elle voyait la petite, reprend-elle, joviale. Mamie Séraphine, c’est ma grand-mère, elle est morte l’année dernière, la pauvre. Elle avait quatre-vingt-dix-huit ans et tout son tempérament.

Clap clap.

– Maman, ça ressemble à quoi, de la drogue ?

– Arrête de faire l’idiote, Gwendy, lui ordonne Ludivine.

Clap clap.

– C’est en poudre, comme le sucre ?

– Je m’en fiche, de ton sucre ! Le psychologue dit que je dois pas la bousculer, mais moi elle me tape sur les nerfs, à force ! confesse Ludivine à voix basse.

Dans sa bouche, « psychologue » devient « sssychologue » et sonne comme « ssserpent ». Je ne dirai rien sur les psychologues. Pas un mot. Pas un seul commentaire.

Je me concentre plutôt sur ce qu’a dit Gwendoline. Gwendoline ! Quel prénom ! La châtelaine des cités nord. Passons.

Clap clap. Elle est à côté de moi. Je tape :

– « Tu es contente d’entrer en terminale ? »

– J’ai hâte d’être à l’université.

– « Tu t’entends bien avec tes camarades ? »

– Quels camarades ?

Hou, elle va me le coller à moi aussi, le vire-vire !

– Tiens, lui dit sa mère, du jus d’orange.

– Je ne veux pas de drogue.

– Ce que tu m’agaces ! Il est très bon, vé, ce jus d’orange. Vous voulez quelque chose, madame Yvette ?

– Merci, c’est gentil, j’ai encore mon champagne.

Et moi ? Cri silencieux.

Comme si on m’avait entendue, on me fourre une coupe dans la main gauche, la valide. Ça m’empêche de tapoter sur mon clavier, mais boire ou écrire il faut choisir, c’est fait.

– Vous êtes bien aimable, monsieur Sérac, dit Yvette. J’allais aller lui en chercher.

Tu parles ! Tu m’avais oubliée, oui. Je bois, agréables bulles piquantes dans ma gorge, tout en réfléchissant.

Clap clap. Ce bref battement des mains répétitif revient toutes les trente secondes environ. Un peu exaspérant.

Pourquoi cette enfant reste-t-elle près de moi ? Mais non, je suis bête, elle reste près de sa mère. Malgré son QI, c’est une petite fille et elle doit se sentir plus en sécurité avec elle.

– Ça alors ! hulule soudain Yvette. Qu’est-ce que vous faites là ?

– Ils avaient besoin d’un extra. Je donne encore un coup de main à l’occasion, répond Charles Moroni, malicieux. Belle réception, n’est-ce pas ?

– Tout à fait, acquiesce Yvette en grande habituée des cocktails et des mondanités. Ça vous change, le costume. Vous avez l’air tout mince.

– C’est parce que je rentre le ventre. Excusez-moi, le devoir m’appelle.

– C’était M. Moroni, m’informe-t-elle, oubliant que je ne suis pas sourde. J’ai failli ne pas le reconnaître. Cet après-midi, il était en short et en débardeur et là, avec sa veste blanche et son pantalon noir, il fait plus jeune, plus svelte. Il présente drôlement bien.

Palpitant.

– Un ami à vous ? s’enquiert Ludivine.

– Pensez-vous ! On s’est juste croisés tantôt, sur la Croisette.

Yvette prononce « Croisette » avec la délectation d’un enfant disant « bonbons ».

– Élise a manqué réussir à se faire écraser, ajoute-t-elle.

– Quand est-ce qu’on s’en va ? demande Géraud de sa voix éraillée, sans doute à M. Bernier.

– Mon garçon, je t’ai déjà dit que…

Chuchotis de recommandations.

– Ça me gave ! marmonne Géraud. J’en ai marre de jouer les singes savants.

– Tu sais bien que c’est important.

– Pour qui ? Pour toi ?

– On a besoin de sponsors pour le club, Gé, alors arrête tes caprices.

Long soupir.

– Va discuter avec Gwendoline et Samir.

– T’es ouf ? Ils en ont rien à faire de moi.

– Qu’est-ce que tu en sais ? Aimable comme tu es, tu as tout pour leur plaire.

– Ha ha, toujours aussi drôle, papa. Comme un vieux sketch tout pourri.

Mais bon sang, balance-lui une torgnole, à ce morpion mal élevé !

Ils s’éloignent en se chamaillant.

– Ça ne va pas ? s’enquiert Yvette.

À qui s’adresse-t-elle ? À moi ? Je vais très bien.

– Vous êtes toute blanche. Vous voulez vous asseoir ?

Donc ce n’est pas à moi. À Ludivine, sans doute.

Clap clap. J’avais oublié Gwendoline.

– C’est vrai qu’il fait une chaleur ici, reprend Yvette.

Façon de parler. Avec la clim à fond, on doit frôler l’igloo au printemps.

– Ludivine ? Oh… attention !

Soupir prolongé, bruit de chute, voix de Moroni :

– Je la tiens, c’est bon, pardon, laissez passer.

Clap clap.

– Maman a un malaise, énonce Gwendoline comme elle dirait : « Il fait beau. »

Je tape :

– « Elle en a souvent ? »

– Non. Sauf quand elle boit trop. Le vin contient des sulfites. Le coma éthylique peut entraîner la mort. Mon père a eu une encéphalite aiguë, on ne l’a plus revu.

Tout cela débité sur le même ton monocorde. Une famille d’alcoolos. Une gamine surdouée.

On bouscule mon fauteuil. Brouhaha.

– Un médecin est en train de l’examiner, dit Ludovic Di Moro.

– « Il y a un incendie un jour de soleil / Et je traverse une forêt pleine de blessés ! »

– Ce n’est pas le moment de déclamer, Valeria, lâche Di Moro.

– Vraiment ? Et pourquoi donc ? La poésie est synchronisme, tout communique avec tout.

– Oui, mais dans ce vacarme on ne t’entend pas, tu uses ta salive pour rien, persifle-t-il. À moins que tu veuilles monter sur la table pour voler la vedette à cette pauvre femme ?

– Stronzo ! marmonne Valeria fort peu poétiquement.

– Écartez-vous, s’il vous plaît ! ordonne une voix masculine, sans doute un membre de la sécurité.

– Ah, tu es là, Gwendy ! lance Mehdi Boualem.

– Qu’est-ce que je dois faire ? Maman est par terre.

– Ils vont s’occuper d’elle.

Clap clap. Petite voix aiguë :

– Je dois m’inquiéter ?

– Non, ils emmènent Ludivine à l’hôpital, par sécurité. Ils pensent qu’elle a fait un malaise vagal. Rien de grave, lui explique Mehdi avec gentillesse.

– Le malaise vagal, ou lipothymie vagale, choc vagal ou syncope vasovagale, est un malaise dû à une activité excessive du système nerveux parasympathique via la Xe paire de nerfs crâniens appelée nerf vague. Ce malaise est la traduction d’un ralentissement du rythme cardiaque, ou bradycardie, associé à une chute de tension artérielle, aboutissant à une hypoperfusion cérébrale, nous informe Gwendoline, citant son Wikipédia mot à mot entre deux clap clap.

– Gwendy ! Ça n’intéresse personne. Excusez-la, nous dit Boualem. Quand elle est lancée, on ne peut pas l’arrêter.

– Qui va s’occuper d’elle ? demande Yvette.

Pas nous !

– Je m’en charge, répond Mehdi Boualem. Sa mère et moi avons deux chambres voisines. Pas dans un palace, nous ne sommes pas des stars. On nous a logés dans un petit hôtel pas très loin. Sympa, avec un jardin.

– Bonsoir, Mehdi, susurre soudain Valeria. Je ne t’avais pas vu.

– Moi non plus. Excusez-moi, on va y aller. Viens, Gwendy.

– Tu nages toujours tôt le matin ? poursuit Valeria toute suave.

– Euh, oui, enfin là, je n’aurai pas le temps.

– On se voit au petit déj’ alors ! Je suis au Martinez.

Il s’est déjà éloigné.

– Nous avons fait connaissance à Marseille, pendant le symposium sur la cité phocéenne, nous explique Valeria avec complaisance. On sent tout de suite quand on a de bonnes vibrations avec quelqu’un. Nous aimons tous les deux nager longuement dans les flots le matin à l’aube.

Vision d’un Mehdi crawlant plus vite que Tarzan pour échapper à une Valeria déchaînée. Ce garçon m’a l’air d’exercer un singulier attrait sur les femmes.

Le malaise de Ludivine a sonné l’heure de la retraite. Les groupes se défont. Salutations, bises sonores qui effleurent à peine la peau, Claudie Desprée me broie une seconde fois la main. Mehdi, accompagné de Gwendoline, nous salue de loin : il est en ligne avec les urgences. Il nous fait signe que tout est OK, m’apprend Yvette.

Nous nous retrouvons dans le couloir moquetté. Antoine prend congé, il a encore des centaines de choses à superviser et ne peut vraiment pas, chère Valeria, aller prendre un pot en bord de mer. Michel Sérac me serre la main à son tour. Ludovic Di Moro est en grand monologue avec l’attachée du ministère qui opine poliment. Yvette me pousse dans l’ascenseur. Nous sommes un peu étourdies, fatiguées.

Demain il n’y a pas d’autre projection que celle de la cérémonie d’ouverture du Festival, retransmise sur Canal +. Demain, c’est le grand jour ! Après une brève pensée pour la petite Gwendy et sa pauvre mère, je m’endors aussi excitée qu’une ado conviée à sa première rave party.





2


J’ai le même coiffeur que Kate Moss. Parfaitement. Il s’appelle Joris, il bosse pour une franchise prestigieuse et il vient donner les derniers coups de peigne aux stars de l’hôtel. En sortant de la suite de la Brindille, il s’est cogné dans notre équipage de retour du déjeuner au bord de la piscine et il a insisté pour s’occuper de moi.

– Vous êtes Éliiise ! C’est fantastiiique ! J’ai lu votre liiivre, il faut absolumeeent que je vous redonne un visage humaiiin, m’a-t-il assuré d’une voix de soprano tout en tourbillonnant autour de mon fauteuil.

Je dois vraiment être affreuse !

Une fois dans la chambre, il a sorti le grand jeu. Cliquetis de ciseaux grappillant un millimètre de-ci de-là, ébouriffage savant, puis maquillage. Caresse d’ombre à paupières, effleurement de blush.

Le pschitt de la laque, un peu de gel avec les doigts, et voilà, je suis beeeelle comme tout, je ne touche rien, je ne bouge plus.

Ça, c’est fastoche.

Yvette poussait des « oh et ah » et il lui a dit que comme c’était son jour de bonté, il allait la relooker aussi.

– Je suis très bien comme je suis ! a protesté Yvette qui était allée se faire refaire la permanente gris bleuté qu’elle affectionne.

– Pffuit ! Ma pauvre chériiie ! Vous ne voulez tout de même pas qu’on vous prenne pour une petite vieille évadée de l’hospiiice ? Ne vous inquiétez pas, je vais tout arranger.

Pendant que cet alerte jeune homme s’attaque à Yvette qui crie : « Non, non, vous ne coupez pas ! », je réécoute mes messages.

Claudie Desprée me souhaite bonne chance pour la projection de tout à l’heure. Elle sera dans la salle, au balcon. Une grande partie de l’orchestre est réservée à l’équipe du film et à ses invités. Élise Andrioli, jet-setteuse bien connue et véritable vedette du film, sera donc installée tout près de M. V. Cassel et de Mlle J. Foster. Reléguée dans l’espace prévu pour les handicapés, mais peu importe.

J’ai envoyé un e-mail à Claudie, qui m’a rassurée sur le sort de Ludivine. Il s’agirait en fait d’une intoxication alimentaire aiguë. Le médecin la garde jusqu’à demain. Mehdi et Gwendoline seront là eux aussi ce soir.

– Mais qu’est-ce que vous faites ? s’écrie Yvette. Je ne veux pas être blonde !

– Ça ira beaucoup mieux à votre teint, réplique Joris. C’est de la teinture provisoire, elle partira avec votre shampooing demain.

– Mais je ressemble à une greluche !

– Plus personne ne sait ce que c’est, ma chère ! Moi je trouve que vous avez un petit air de Paris Hilton dans quelques années.

– C’est bien ce que je dis !

– Tss tss ! Vous devriez vous acheter une paire de chihuahuas, ça en jette !

Il brosse, crêpe, vocalise, et demande à voir nos tenues de soirée. Yvette grommelle en sortant nos robes. Petite noire à décolleté carré pour moi avec châle en mousseline grise. Grande noire à volants pour elle. On attend le verdict.

– Ça peut aller. Vous avez eu raison d’opter pour la simplicité, mes beautés. Oh là là, je dois me sauver, j’ai encore House à me faire.

À ces mots, mon cœur s’emballe et palpite.

– « House ? Le Dr House ? » fais-je glapir à la voix électronique.

– En personne ! Ne me dites pas que vous en êtes dingue, vous aussi !

Dingue ? J’aime le Dr House. Je l’adore. J’aurais travaillé dans son équipe même gratos.

– « Vous pouvez m’avoir un autographe ? » couine ma voix de synthèse.

– No problemo, my dear. Et peut-être même mieux !

Et sur ces paroles excitantes il se sauve, dans une odeur de produits chimiques et de parfums.

House dort à quelques mètres de moi ! OK, la série est terminée, mais House sera House pour l’éternité. Yvette me l’avait décrit quand on la « regardait » : grand, maigre, les cheveux gris, les traits burinés, les yeux clairs. Un mix de Clint et de Willem Dafoe ?

À peine me suis-je remise de cette profonde émotion en me jetant de toutes mes roues contre la commode où je sais qu’Yvette a déposé une plaque de chocolat noir 90 % que ma messagerie émet son bip-bip.

C’est la secrétaire de mon auteur, catastrophée. B. A. ne pourra pas être là, le train qui devait la ramener d’un colloque à Hambourg a eu deux heures de retard et elle a raté sa correspondance. Et comme elle est « avionophobe »…

Je vous avoue que ça ne me fait pas vraiment de la peine. Après tout, mon auteur ne fait que profiter de moi, et donc, vu que pour une fois elle ne me fera pas d’ombre, je ne vais pas pleurer. À moi seule les flashes et les interviews.

Yvette repasse nos robes – pas question de les confier à la blanchisserie du palace – en regardant la chaîne des sports à la télé. Championnat du monde de billard français. Je ne la savais pas accro. Trépidant, croyez-moi. Le bruit mat des boules et le commentaire aussi vif et enjoué qu’une annonce SNCF me bercent.

Boum boum boum. Je sursaute intérieurement. Yvette lâche son fer de voyage et va ouvrir, sans ôter la chaîne de sécurité bien sûr.

– Oui ? fait-elle de son meilleur ton de gendarme.

– Je désire de voir miss Élise, dit un Anglais à la voix séduisante.

Une voix que je connais, mais d’où ça ?

– Mlle Andrioli n’est pas disponible. Laissez-moi votre carte.

– Je n’ai pas sur moi.

– Désolée…

Elle va lui claquer la porte au nez quand le type ajoute :

– Je suis Hugh et…

Ma main a pressé la commande du fauteuil plus vite qu’une tarentule fondant sur sa proie et zou ! je fonce droit dans mon cerbère qui crie :

– Mais enfin, Élise ! Attention !

Attention ? Hugh Laurie est à ma porte ! Quiconque s’interposera finira sous mes roues !

– Oh, vous êtes miss Élise ? Glad to meet you.

Éperdue, je suis prête à lui baiser la main, mais il serre virilement la mienne.

– Je voulais vous porter un photo dédicacée, mais notre ami m’a dit, euh, pour votre vue, euh… alors j’ai pensé être mieux ceci.

Et il me colle dans la main une canne ! La canne !

– Elle est dédicacée aussi, ajoute-t-il.

Je la porte à mes lèvres et il rit.

– Alors, elle est pas belle, ma surprise ? glousse Joris, planqué derrière lui.

– « Merci, merci infiniment », leur assure le synthé.

– See you later, lance House de sa voix inimitable et j’entends son pas tout à fait régulier décroître dans le couloir.

– Dommage que la série se soit arrêtée, moi aussi j’étais fan ! m’assure Joris.

Il nous fait la bise et file à son tour en marmonnant : « Eva, suite 22. » Eva Longoria ?

Combien Hugh Laurie a-t-il de cannes prêtes à être dédicacées ?

Je serre mon trésor contre moi pendant qu’Yvette referme la porte en ronchonnant que j’ai failli lui briser les tibias et tout ça pour un type aussi mal aimable que ce House (elle lui préfère son acolyte Wilson). De toute façon, son cœur appartient définitivement à feu Urgences. (Elle ne s’est jamais remise de la mort du Dr Green en 2002.)

Je la laisse parler en décrivant des huit avec mon fauteuil, telle une abeille butineuse qui ne rentre pas bredouille.

Décidément, j’adore Cannes. Vivement la suite du programme.

À 18 h 45 pétantes, un garçon d’étage vient nous chercher et nous conduit jusqu’au perron où nous attend une voiture officielle, « immense, noire, avec deux drapeaux, me chuchote Yvette, comme pour les ministres ». Le véhicule est équipé d’une porte coulissante me permettant d’être hissée sans trop de difficulté. Direction le Palais, qui n’est qu’à cent mètres. Yvette se penche vers moi.

– On avance dans une marée humaine. Tous les gens essaient de voir à travers les vitres teintées.

Je me remémore les festivals auxquels j’ai participé. La foule compacte des badauds équipés d’appareils photo et de caméscopes, l’invective aussi facile que les applaudissements. Les aficionados agglutinés près des barrières, en face des marches, leurs escabeaux enchaînés aux montants métalliques. Ils viennent vingt-quatre heures à l’avance, avec bouteilles d’eau et casquettes, et ne décollent de leurs perchoirs que pour dormir, et encore, à tour de rôle. Et les invités, en smoking et robe du soir, suants, essoufflés, qui galopent à travers la foule en brandissant leurs précieux cartons d’invitation, ballottés d’entrée en entrée comme des bouchons de carafe sur les vagues de la populace.

– « C’est toujours le foutoir ? » tapé-je.

– On dirait, me répond Yvette. Y a plein de CRS et puis des jeunes qui dansent du hip-hop et puis un charmeur de serpents et… ah, on y est.

La voiture freine en douceur. Portière ouverte. Caresse du soleil sur mon front. On est en bas des marches. Autour de nous, l’ambiance d’une foule agitée, les aboiements des cerbères, les interjections des photographes.

– J’envoie ? demande un homme.

– Vas-y ! lui répond une voix dans un grésillement.

Oreillettes, déduis-je.

– Non, on attend Mrs Foster ! intervient Antoine de Caumont. Fred Kruger est déjà là, avec son épouse…

Le metteur en scène. Nous avons été fréquemment en contact par mail.

– … ainsi que M. Cassel, venez je vais vous présenter.

Serrements de mains, compliments en anglais, on pousse la cruche de l’un à l’autre. La cruche agite sa menotte aux ongles impeccables, espère-t-elle.

– Je suis très honoré de faire votre connaissance, m’assure Vincent Cassel. J’espère avoir un jour l’occasion de rencontrer le vrai Tony !

L’épouse de Kruger me complimente sur ma coiffure. Merci, Joris. Les Kruger sont fébriles. Lui répète : « So, so » et ne tient pas en place. Elle lui murmure que tout va bien se passer, que le film est très réussi.

– Qu’est-ce que fout Jodie ? lui renvoie-t-il.

– Jodie est là ! annonce l’attachée de presse quasi hystérique, comme elle annoncerait une apparition de la Vierge.

Tout le monde est soulagé. Re-salutations.

– On y va ! lance l’attachée de presse. Allons, allons, on est en retard.

Elle rassemble son petit troupeau. Antoine de Caumont est à côté de moi. Yvette saisit les poignées du fauteuil. En avant, maaarche ! Ils ont installé une petite rampe pour que je puisse accéder à la première plate-forme, celle où stationnent les photographes autorisés.

La foule hurle les noms des vedettes qui montent autour de nous. Les photographes scandent leurs prénoms pour les faire se retourner. C’est un charivari indescriptible d’où émergent des « Juliaaanne ! », « Viiincent », « Jodiiie ! ».

Pas de « Éliiise ».

Je regrette évidemment qu’on ne m’ait pas demandé d’interpréter mon propre personnage. Mais il est certain que le nom de Jodie Foster est plus porteur et qu’elle est sans conteste meilleure actrice que moi, y compris dans le rôle d’une poupée de son. (Sans compter que j’aurais eu du mal à réciter mon texte…)

Je suis un peu bousculée, cris de la foule, crépitements des flashes. « On monte », ordonne l’attachée de presse qui est pressée par le timing. La cérémonie doit débuter à l’heure précise puisqu’elle est retransmise sur Canal +.

– Monsieur de Caumont ! On ne peut pas la redescendre, il y a trop de monde, ça coince.

– OK, soupire Antoine. Quelqu’un peut nous aider ?

Parle-t-on de mézigue ? Il faut croire que oui, car soudain je me sens empoignée par les bras du fauteuil et soulevée d’un seul coup.

– Merci, brigadier, dit Antoine.

– De rien ! répond une voix à l’accent du nord. Allez, collègue, oh ! hisse !

Et voici donc la triomphale montée des marches d’Élise Andrioli entre les bras musclés de deux CRS, retransmise en direct sur toute la planète.

– Ouf, fait le ch’ti en reposant le fauteuil. C’est que ça pèse, mine de rien…

– Bienvenue, me dit alors le président d’une voix onctueuse, tel le pape ouvrant Vatican 3. Madame Holzinsky… Mesdames, messieurs…

Re-photos, re-salutations. Nous voici propulsés vers l’antre de toutes les angoisses. La salle de projection. Ça passe ou ça casse devant plus de deux mille personnes.

Une ouvreuse minaudante nous escorte jusqu’à nos places dans un brouhaha de conversations.

– Hi, Fred ! lance une voix joviale.

– Hi, Quentin ! réplique Fred.

On me présente dans la foulée Quentin Tarantino, lequel se fend d’un baisemain.

Je suis parquée dans un angle, juste derrière les rangs des officiels. Yvette prend place à côté de moi et commence à me détailler les tenues des uns et des autres.

Le président du jury vient présenter ses jurés, j’enrage de ne pouvoir les voir. La cérémonie d’ouverture terminée, des machinos démontent le décor. « Mesdames, messieurs, veuillez gagner vos sièges, s’il vous plaît, la projection commence. L’utilisation de téléphones portables est strictement interdite. » Le silence se fait, la musique de présentation résonne, je sais que sur l’immense écran on voit les marches rouges stylisées sur fond bleu et le logo Festival de Cannes doré. Ça y est, ça commence, j’ai le cœur battant.

Comme il s’agit de mon histoire et que Fred Kruger m’a envoyé le scénario en amont, je n’ai pas besoin qu’Yvette me commente l’action. Je m’entends donc chercher avec la voix de Jodie en VO qui a pu commettre tous ces meurtres infâmes tandis qu’Yvette me répond avec celle de Whoopi.

En voyant son alter ego sur l’écran, Yvette me chuchote : « Elle est beaucoup trop jeune. » Elle me l’a déjà dit deux cent quarante-cinq fois depuis que la production a fait son choix.

J’écoute la salle. Les réactions de la salle. Je me rappelle quand je dirigeais le cinéma. Les programmes changent le mercredi. À 14 heures, j’étais debout dans l’ombre, au fond. Le noir se fait. La première séance. C’est le test. Les rires fusent ou pas. Un frisson de terreur secoue rang après rang ou bien le public reste impavide. Tout se joue très vite. Le film « fonctionne » ou ne « fonctionne pas », comme on dit entre nous. À l’issue des résultats de la première séance collectés dans toute la France on peut prédire la carrière du film.

Et ici… maintenant… « Yvette » balance une vanne et les gens s’esclaffent. Puis c’est Élise/Jodie qui soliloque en voix off avec cynisme et ça rit de nouveau. La salle accepte le sujet et les personnages. Personne ne tousse, parle ou téléphone. C’est tout bon !

Deux heures plus tard, musique de fin, les applaudissements crépitent pendant que se déroule le générique. « On rallume », me dit Yvette tout émue et moi donc. « Bravo ! » crient des spectateurs, tonnerre d’applaudissements, dommage qu’on ne soit pas en compétition, soudain on empoigne mon fauteuil, on me pousse dans l’allée, j’entends Jodie lancer en français : « Voici la véritable héroïne de ce film ! », et là, standing ovation pour moi !

Heureusement que j’ai mes lunettes noires parce que j’ai les yeux pleins de larmes.

Un quart d’heure plus tard, on nous guide vers la sortie et les limousines qui vont nous conduire au dîner officiel. Ma voix synthétique a assuré à toute l’équipe du film que c’était formidable. Tarantino m’a demandé mon adresse e-mail. Rachida Brakni est intéressée pour une adaptation théâtrale, les autres membres du jury nous complimentent, je bois du petit-lait.

Après un trajet sinueux, on se retrouve dans la luxueuse villa qui accueille nos agapes. Yvette s’extasie sur les lauriers-roses et les bougainvillées, sans parler des vingt-huit pièces et des deux piscines. « Et la vue ! On voit toute la rade, jusqu’aux îles ! C’est féerique. »

Et voilà, j’y suis. Sur la terrasse d’une villa de rêve dans la colline des milliardaires, une flûte de Dom Pérignon à la main, en train de contempler la vue que je me projette mentalement pendant qu’un orchestre joue du jazz manouche.

Le jury Jeunes Talents a été convié à la fête. Ludovic Di Moro est parti à l’assaut – verbal – du sous-directeur du Centre national du cinéma qui essaie de s’en décoller sans succès. Je demande à Claudie Desprée comment vont nos jeunes pousses.

– Très bien, me répond-elle, d’ailleurs ils sont là, l’organisation du Festival est adorable avec eux. Ah ! Voici Maëva qui est en charge de nous tous.

Maëva n’a pas oublié que j’ai niqué ses collants et me salue de loin.

– Ludivine m’a téléphoné, reprend Claudie, elle aurait préféré que Gwendoline reste à l’hôtel. Elle n’aime ni la foule ni les changements dans sa routine.

– C’est à cause de ma difficulté à établir des relations avec les autres, et du caractère restreint et répétitif de mes comportements et de mes intérêts, grince une petite voix monocorde.

Clap clap.

– Gwendy, ma puce, tu ne veux pas un macaron au thym sauvage ? Ils sont délicieux, s’extasie Claudie, toute gênée.

Clap clap.

– Mehdi ne pouvait pas rater la soirée, c’est une belle occasion pour lui de rencontrer plein de gens, m’explique Claudie. Ça tombe vraiment mal que Ludivine soit malade.

– C’est la poudre blanche qui a rendu maman malade.

Ludivine prend de la coke ? C’est vrai que la gamine a parlé plusieurs fois de drogue.

Avant que j’aie pu esquisser la moindre question, Claudie entraîne la petite vers le gigantesque buffet de desserts. Yvette, la bouche pleine de bavarois aux fraises des bois – « Ch’est trop bon ! » –, me demande si tout va bien. Je n’ai pas le temps d’acquiescer, Valeria surgit et nous susurre que « chaque portion de temps est une éternité ». Je l’imagine virevoltante dans des voilages mauves, une longue écharpe de soie autour du cou, les cheveux au vent.

– Je trouve scandaleux que Mehdi soit obligé de s’occuper de Gwendoline, ajoute-t-elle plus prosaïquement. Il doit garder toute son énergie vitale pour nourrir sa créativité. Ah ! Mehdi !

Fuite éperdue de la poétesse vers le beau brun torride. Michel Sérac vient me présenter ses hommages, si, si, à l’ancienne. J’aime le son velouté de sa voix et ses manières délicieusement surannées. Sa discrète odeur d’eau de Cologne. Quand j’ai touché son avant-bras, il m’a paru solide et rassurant. Les plongeurs sont des gens calmes, au torse imposant. Bon sang, ça ne va pas : à présent, je le vois comme Tarzan en smoking.

Yvette m’a dit qu’il avait les cheveux grisonnants. Un mètre quatre-vingts environ pour soixante-dix kilos, ventre plat, quasi concave. Pectoraux surdéveloppés. Nez droit, lèvres minces. J’en veux !

– Goûtez-moi ce marbré à la violette ! m’assène Claudie fort à propos.

Je mâchonne consciencieusement. Je mange plus que je ne devrais parce que c’est plus long de refuser que d’accepter et que les gens veulent tout le temps me nourrir, comme si j’étais un oisillon blessé tombé du nid. Las, la tétraplégie ne se guérit pas avec des vitamines.

Mais c’est vrai qu’il est bon, ce marbré. Je me lèche les doigts. Pour demander une serviette, il faut que je tape sur le clavier, or avec des doigts pleins de chocolat ça va pas le faire. CQFD : pour obtenir une serviette afin de m’essuyer les doigts, je dois d’abord avoir les doigts propres.

Di Moro daigne se fendre d’un tiède : « Assez intéressante, l’adaptation de Kruger. Moi personnellement… »

Je fais pivoter mon fauteuil comme si je ne m’étais pas rendu compte que c’était à moi qu’il parlait. Après tout, il n’a pas prononcé mon nom.

Clap clap.

Bon Dieu, cette fichue gamine surgit toujours sans faire de bruit.

– Le chiffre des Templiers était déduit de leur croix, dite des huit béatitudes.

Je m’en tape un peu. Laisse-moi savourer cette délicieuse soirée.

– Gwendy ! Arrête de bassiner miss Élise avec tes histoires !

C’est Mehdi, merci.

– Est-ce que je vous ennuie ? énonce Gwendoline. De quoi voulez-vous que je vous parle ?

De rien. Surtout avec ta voix de robot. Le synthétiseur vocal me suffit. J’entends Mehdi qui lui intime de venir, il salue des gens. Puis mon synthétiseur, justement, qui se met en route, quelqu’un doit taper sur mon clavier, je perçois la chaleur thermique d’un corps, une odeur de gâteau.

– « Quelqu’un qui vous tend la main / Et va avec vous vers le large / Ne pas mourir en vain / Et garder l’espoir, ce partage / De la nuit jusqu’au soir », couine l’appareil.

Du Valeria ? Ça commence à m’énerver que tout le monde se serve de ma voix et de mon clavier. Je ne suis pas un cybercafé. J’avance la main, mais il n’y a plus personne.

– J’ai pas eu de brochettes japonaises !

Géraud, encore en train de se plaindre.

– Tu as assez mangé, tu vas être malade ! proteste son père. Bonsoir, madame Andrioli. Géraud, dis bonsoir.

Géraud s’exécute, maussade.

– Pourquoi tu ne vas pas jouer avec Gwendoline ? poursuit Bernier.

– T’es ouf, ou quoi ? marmonne l’ado horrifié. Je vais me chercher des crêpes à la pistache !

Ils s’éloignent.

Je distingue la voix de Samir, au timbre à la fois enfantin et affecté. Il parle à quelqu’un d’un Stradivarius qu’il a eu l’occasion d’essayer quelques instants.

Yvette, tout excitée, me chuchote que Charles Moroni est là, il s’occupe du bar à tequila, elle a bien été obligée d’en boire une, c’est pas mauvais, ce truc. Elle m’effleure la main et repart vers le poison transparent de l’homme bronzé.

Des rires, le tintement des flûtes, la douceur de cette nuit qui embaume. Les gens ont bu. Les voix vacillent, s’épaississent. Un plouf. Une femme crie, ravie. D’autres plouf. Ils doivent commencer à plonger tout habillés, il y en a toujours qui trouvent ça marrant, je ne sais pas pourquoi. Plouf plouf plouf, c’est qui, le plus bourré ?

Le cri strident me fait sursauter et je m’emplâtre une bouchée au chocolat sur le menton.

– Là, là ! hurle une femme. Là, dans la piscine à remous !

On lui répond quelque chose, brouhaha.

– Mais non, crie encore la femme, elle ne bouge pas ! Vous ne voyez pas qu’elle flotte sur le ventre ?

En ce qui me concerne, je ne la vois pas, mais je l’imagine parfaitement. Une femme ivre saute à l’eau, hydrocution, et pof !

– J’ai appelé les secours, lance un homme.

– Que tout le monde sorte de l’eau, s’époumone Antoine de Caumont.

Interjections diverses. Le service de sécurité doit faire le vide autour du corps. Décidément, les soirées cannoises ne sont pas banales. Pourvu que la femme ne soit qu’inconsciente. M’enfin, le visage dans l’eau… mauvais signe. Au centre de rééducation, j’ai connu une infirmière dont le petit garçon de deux ans s’était noyé. Dans la piscine familiale. Elle croyait que son mari le surveillait et lui croyait que… Bref, l’histoire classique. Et soudain, elle l’a vu. À plat ventre dans la piscine. Ils l’ont sorti et elle s’est jetée sur lui pour lui faire un massage cardiaque, encore et encore. Il ne respirait plus. Les pompiers sont arrivés. Ils ont essayé pendant près d’une demi-heure. Et il a respiré. Il était mort et il est revenu à la vie. Un miracle, disait-elle. Aujourd’hui, il est juste un peu plus lent que les autres, à cause de son cerveau qui a été privé d’oxygène. Et elle en dépression. Son mari aussi. Ils vont divorcer. Mais le gosse est vivant.

C’est drôle, tout ce à quoi on a le temps de penser pendant qu’on retire le corps d’une femme d’une piscine. J’entends le chuintement de chaussures mouillées sur le dallage. Des chuchotements anxieux. Puis Yvette surgit près de moi.

– Valeria ! me lance-t-elle, essoufflée, l’haleine parfumée à la tequila.

Quoi, Valeria ? Ce n’est pas Valeria qui a poussé cette femme à l’eau, tout de même ?

– Pauvre Valeria ! marmonne Yvette. C’est affreux !

Pauvre Valeria ? C’est Valeria qui attend les secours, allongée sur le faux marbre ? Mais, voyons, Valeria sait très bien nager, elle nous l’a dit. Aurait-elle perdu connaissance après avoir trop picolé ? Qu’est-ce qu’elle buvait quand elle est venue me parler ? Du thé. Ça sentait le thé vert et le citron. Un truc genre une canette d’Ice Tea. Valeria…

Sirène. Pompiers. Cavalcade. « Écartez-vous. » « On dégage ! » « À trois… » Ça dure un moment, dix minutes environ. Yvette est partie aux nouvelles. Elle revient, parle à voix basse :

– Le médecin… Le médecin du SAMU dit qu’elle est morte. Rien à faire. Il pense qu’elle a coulé à pic.

J’entends qu’on s’agite autour de moi. Conciliabules. Des gens récupèrent leurs affaires et s’en vont, furtivement. Chuchotements, ballet silencieux. La mort ne donne pas envie de trinquer sous les étoiles. La mort donne envie de filer, vite, vite, le plus loin possible. Rien de moins glamour qu’un cadavre.

Nouvelles voix, autoritaires. « La police », me souffle Yvette. Les convives qui ne sont pas partis se trouvent, du coup, empêchés de le faire. Ça râle, ça piétine, ça se trouve des milliers de raisons de devoir rentrer chez soi, mais les flics, tenaces, ont décidé de poser des questions et de remplir des procès-verbaux. La scène se transforme en scène de crime. Antoine m’effleure l’épaule : « Quel accident navrant ! » Yvette compatit. Un policier à la voix bourrue nous indique que l’OPJ Isidore va prendre nos dépositions. Yvette marmonne que c’est pas ça qui va ressusciter Valeria.

Les membres du jury se sont regroupés spontanément. Entre deux soupirs atterrés, Claudie Desprée nous informe qu’elle connaît le gradé qui vient d’arriver.

Notre présidente est une autochtone qui se partage entre Paris et Cannes. Elle est très impliquée dans la vie associative et sociale de la cité azuréenne et pratique son Bottin mondain sur le bout des doigts. Le grand-père de l’officier de police Isidore était le comptable de son père à elle, un entrepreneur local qui a construit nombre d’immeubles dans cette fructueuse cité.

– Lequel est-ce, l’inspecteur ? coupe Yvette, qui n’en a rien à faire de la saga familiale.

– Celui avec la chemise hawaïenne. Il est très compétent, mais un peu spécial.

OK, on va voir ça.

– Pollin, lance le flic spécial, envoie-moi ces messieurs dames.

Il a une voix douce, teintée d’un accent du Midi prononcé. Je pince la main d’Yvette, signal discret qui signifie que je veux la description de quelqu’un. Manque de pot, elle me donne le signalement du précité Pollin. Grand, chauve, costaud, la soixantaine, en uniforme.

Nous sommes assez près de la table en teck à laquelle s’est installé l’inspecteur – pardon, le capitaine – pour entendre une bonne partie de ce qui s’y dit.

Le baryton de Di Moro trouve à s’épanouir, il commente la soirée, nous livre une petite aria de chagrin, termine sur un staccato enragé contre le destin.

– C’est à voir, réplique le capitaine. On ne connaît pas encore la cause du décès.

– Mais vous avez bien vu qu’elle s’est noyée ! proteste Di Moro. Elle flottait telle Ophélie, sa magnifique chevelure épandue entre deux eaux…

– On verra ce que dit l’autopsie. C’est qui, cette Ophélie ?

– Hamlet ! gronde Di Moro. Shakespeare !

– Ah oui. C’est un peu comme les Tudors, j’ai vu la série, pas mal du tout.

Il laisse Di Moro protester dans le vide et passe à Marianne Sambouli qui ne fait que se désoler en répétant en boucle : « Mais comment est-ce possible ? Il y a une demi-heure à peine, elle nous récitait son dernier poème… »

– Comment saviez-vous que c’était le dernier ?

– Je veux dire son « nouveau » poème.

– Elle a dit que c’était le dernier ? Elle était déprimée ?

– Valeria n’était pas du tout suicidaire ! Elle avait plein de projets.

– On a trouvé des anxiolytiques dans son sac à main.

– Oh, ça ! Tout le monde prend des médicaments, vous n’en prenez pas, vous ?

– Ce n’est pas moi qui me suis noyé.

– Vous voyez, vous ne répondez pas à ma question !

– C’est moi qui les pose ! s’énerve le capitaine Isidore.

– Il me rappelle tout à fait son grand-père, nous confie Claudie en aparté mais assez fort pour que tout le monde en profite.

– Ce n’est pas le moment ! lance le capitaine.

– Le passé fait partie du présent, réplique Di Moro qui ne perd jamais une occasion de la ramener.

– D’ailleurs on fouille toujours dans le passé de la victime pour trouver le mobile du crime, non ? renchérit Marianne Sambouli.

– Qui a parlé de crime ? J’ai parlé de crime ? Vous savez quelque chose que j’ignore ?

Silence général. Le capitaine Isidore converse en sourdine quelques instants avec un collègue, un certain Marco.

Je rumine ce que j’ai entendu. Des anxiolytiques. Étonnant. Valeria semblait péter la forme, comme on dit. Était-ce une euphorie artificielle ?

Yvette, qui prend du Stilnox pour dormir, marmonne qu’elle n’est pas une droguée, vraiment ce flic a l’air idiot.

Hop, c’est son tour d’être interrogée et l’idiot est de mauvaise humeur. Je l’entends grommeler pendant qu’Yvette lui assure que Valeria allait tout à fait bien et ne s’est certainement pas jetée à l’eau avec son écharpe Valentino.

– Si elle ne s’est pas jetée à l’eau, c’est qu’on l’a poussée ! grogne le capitaine. Vous l’avez poussée ?

Yvette se récrie, les jeux de piscine, ce n’est plus de son âge. Quelqu’un me touche le bras. Je reconnais l’eau de Cologne de Michel Sérac.

– C’est vraiment triste. Valeria était tellement joyeuse.

Je corrige in petto : hystérique.

– Les enfants sont très choqués, ajoute-t-il.

Je tape en retour :

– « Ils ne sont pas partis ? »

– Non, la police veut interroger tout le monde.

J’entends la grosse voix de Bernier en train d’expliquer que lui et son fils n’ont rien à voir avec tout ça, ils ne connaissaient même pas Valeria, Géraud ne s’intéresse qu’aux échecs…

– Ma femme est sur le point d’accoucher, coupe le capitaine Isidore, la voix soudain attendrie. J’espère qu’on aura un super mioche, mais on l’aimera comme il sera, bien sûr.

– Garçon ou fille ? demande Mme Cancans-Yvette.

– Garçon, répond le capitaine.

Je crois rêver. On est en plein interrogatoire sur un peut-être meurtre et ça papote !

– Vous avez déjà choisi le prénom ?

– Sting.

– String ? balbutie Yvette, tétanisée d’horreur.

– Sting ! répète le capitaine. Sa mère et moi, on est fans.

– Beurk, fait Géraud.

– Tais-toi ! intime son père.

– Pourquoi voulez-vous qu’il se taise ? Tu as quelque chose à dire, mon garçon ?

– Non…, marmonne l’intéressé.

Sting Isidore. Bonjour l’ambiance à la récré.

– Revenons à Mme Fortine. Tu as vu quelque chose, Géraud ?

– Non, je mate pas les vieilles.

– C’est comme ça qu’on t’apprend à parler ? s’indigne papa Bernier.

– Lâche-moi, papa ! On n’est plus au Moyen ge !

Isidore s’impatiente, renvoie les Bernier, appelle Mehdi et Gwendoline. Mehdi explique qu’il connaissait un peu, très peu, Valeria. Une poétesse de grand talent. (Ricanement de Di Moro dans mon dos.) Non, il ne l’a pas vue plonger dans la piscine, il discutait avec l’attachée de presse du programme des interviews de demain. Des convives ivres s’amusaient à sauter et à s’éclabousser, il n’apprécie pas ce genre de jeu.

Gwendoline se contente de marmonner que le taux de chlore dans la piscine lui semble supérieur à la norme autorisée et pourquoi se baigner tout habillée quand il suffit de passer un maillot de bain ?

– Tu n’as vu personne près de Mme Fortine avant qu’elle tombe ou saute dans la piscine ?

– Qu’elle tombe ou bien qu’elle saute ? demande Gwendy, agacée par cette imprécision.

– On ne sait pas.

Clap clap.

– Pourquoi devrais-je le savoir, moi ?

– Tu aurais pu voir quelque chose.

– J’ai vu des tas de choses, j’ai vu le gros monsieur là-bas draguer la jeune fille maigre, là, pendant que sa femme buvait cinq coupes de champagne. Sans doute une alcoolique comme mon père.

– OK, OK, restons concentrés sur la noyée ! As-tu vu Valeria Fortine dans l’eau ?

Clac clap.

– Oui. Elle flottait à plat ventre.

– Et avant ? Juste avant ?

– Elle était debout à l’angle droit de ce parasol.

– Et encore avant ?

– Je suis allée dire à Mehdi qu’il y avait trop de rhum dans le baba au rhum. Le mot « baba » veut dire « gâteau » et vient du vieux slave. Il a été introduit en France au XVIIIe siècle par un noble polonais…

Isidore la coupe et lui dit qu’elle peut disposer. Gwendoline s’éloigne sans cesser de réciter toutes les étymologies possibles de ce fichu baba.

Samir se présente, avec Delbec. Ni lui ni son mentor n’ont rien vu. Delbec se montre sarcastique :

– Samir doit interpréter son concerto demain matin sur le plateau de France 3 Côte d’Azur, vous croyez vraiment qu’il est du genre à s’amuser à barboter dans une piscine ?

– On se sert des mêmes mains pour le violon et pour le crawl, rétorque le capitaine. Et vous, monsieur Delbec ?

– Moi ? Mais enfin, capitaine, j’ai d’autres choses à faire que ce genre de bêtises !

– C’est vite dit. Vous connaissiez la défunte ?

– On me l’a présentée avant-hier. Une femme assez… euh… bruyante. Je suis veuf, je viens de perdre mon épouse, une concertiste de renom…

– Toutes mes condoléances. Ce sera tout, merci.

Il saisit son téléphone qui vibre, et se lance dans une brève conversation.

– Oui, monsieur le Juge… À mon avis ce n’est pas la peine de vous déplacer, monsieur le Juge. Oui, ce serait bien… Par acquit de conscience. Le Dr Martineau est d’astreinte… Très bien, je vous remercie, monsieur le Juge.

Il raccroche. Pour avoir lu des milliers de polars, je sais qu’il vient d’appeler le parquet, afin qu’un juge d’instruction lui autorise le concours d’un médecin légiste. Il hésite donc entre accident, suicide et crime.

À présent, ce sont les serveurs qui défilent rapidement : les tréteaux derrière lesquels ils officiaient tournaient le dos à la piscine. Charles Moroni explique qu’il y a toujours des gens qui s’amusent à se baigner tout habillés et certains font parfois des malaises lorsqu’ils ont trop bu.

Isidore soupire. J’imagine ses pensées : la nuit avance. Son bébé pousse. La noyée n’ira pas plus loin que le fond en mosaïque de ce foutu bassin. Il interroge des fêtards hagards, assis sous un parasol à pompons, à une table où traînent encore des verres de margarita. Tout le monde a l’air de se ficher complètement de ce qui est arrivé à la victime. Il a même repéré quelques types qui prenaient des vidéos en loucedé avec leurs portables, et hop, sur YouTube. Il leur a intimé sèchement l’ordre de ranger leurs appareils. À se demander si quelqu’un se rend compte que Valeria est vraiment morte.

Il demande à son brigadier (ou quel que soit le nom qu’on leur donne aujourd’hui) qui il reste à interroger. Celui-ci consulte la liste qu’il a bricolée.

– Mme Andrioli.

– Elle est non-voyante ! proclame Yvette.

– Mais elle n’est pas sourde ? rétorque Isidore.

– Non, mais elle est muette ! Elle s’exprime avec un ordinateur.

– Comme tout le monde de nos jours. Allons-y !

– « Désolée, je n’ai rien entendu de spécial, fais-je dire à mon appareil. Valeria avait l’air en forme. Elle semblait déborder de projets. Elle m’a récité son nouveau poème. »

Il prend note. Marmonne quelque chose d’inaudible.

– Le Dr Martineau est là, lance le brigadier.

– Ah ! Véra ! Bonsoir, désolé de te déranger si tard…

– Comme d’hab. Ne te lève pas, je ne risque pas de me perdre.

Voix dynamique, sans accent particulier, soprano léger. Véra. Comme dans Scooby-Doo. La petite intello à lunettes, un peu boudin. Parfait pour un médecin légiste ! Claquement des talons de Véra Martineau sur le dallage. Ordres brefs. On s’affaire autour de nous. Je reconnais la voix de Marco, le coéquipier du capitaine Isidore. Yvette me susurre que celui-là a une vraie tête de flic, blond, mal rasé, moustachu, blouson en cuir, bottes de motard. Du dur, du lourd. J’en déduis que ce n’est pas le cas d’Isidore. Profitant de l’effervescence ambiante, je tapote : « À quoi ressemble le capitaine ? » Personne ne prend la peine de me répondre. Je fais répéter ma phrase au serveur vocal, en vain. Ça m’énerve, je monte le son, la Japonaise naine de mon ordinateur braille : « À quoi ressemble le capitaine ? » dans le silence soudain revenu.

– Brun, coupe en brosse, yeux noirs légèrement bridés – ma grand-mère était vietnamienne –, un mètre soixante-douze, soixante kilos, me répond courtoisement Isidore. J’ai un excellent métabolisme. À bientôt.

La honte !

– Faut toujours que vous vous fassiez remarquer ! me tance Yvette. Vous auriez pu me demander.

Je ne relève pas, je suis occupée à me bâtir une image du policier, Bruce Lee avec l’accent de Fernandel. Pas évident.

Froissements de papiers, genre « bon, on ferme la boutique ». On se sent un peu stupides, tout d’un coup, plantés là, la fête endeuillée. La musique s’est arrêtée, les gens parlent à voix basse.

On échange des au revoir empreints d’une certaine solennité, style enterrement.

Une fois à l’hôtel, Yvette répète six cent douze fois : « C’est quand même incroyable, cette histoire, comment Valeria a-t-elle pu se noyer, elle n’était pas soûle, et pourquoi quelqu’un l’aurait poussée, hein ? Et même si on l’avait poussée, pourquoi a-t-elle coulé ? Elle aurait dû remonter à la surface et glapir, comme à son habitude. C’est pas très profond et elle savait nager puisqu’elle avait proposé à Mehdi d’y aller à l’aube. »

Je tape un « c’est vrai » entre deux rafales verbales. Yvette a mis le doigt sur la question cruciale : pourquoi Valeria a-t-elle perdu connaissance ? Un malaise ? Elle s’évanouit et tombe à l’eau, plouf. Ou bien un coup sur le crâne et on la pousse, inconsciente ? L’autopsie le dira. Inutile de se prendre la tête.

Facile à dire. Je rumine tout ça pendant des plombes et je suis sûre qu’Yvette se tortille itou entre ses draps, le cerveau en ébullition.

Et si on l’avait droguée ? Pas Yvette, Valeria.

Dors, imbécile. Le capitaine Isidore mène l’enquête. Columbo avec la tête de Fernandel. Dur.

Respirations profondes. Les moutons sautent. Un gros pataud se prend la barrière, ça me fait ricaner. Les moutons sautent. C’est con, mais ça marche, ce truc ! Sautent. Sautent…





3


Le lundi au soleil, c’est quelque chose qu’on peut voir à Cannes. Caresse dorée sur la peau, sur fond de clapotis des vaguelettes.

L’eau. Piscine. Valeria. Mourir dans l’eau, quelle ironie pour quelqu’un qui aimait tellement nager.

Nous sommes attablées devant le petit déjeuner somptueux, fenêtre grande ouverte. Le poème me revient en mémoire entre deux croissants et trois toasts.



Quelqu’un qui vous tend la main

Et va avec vous vers le large…





Faisait-elle allusion à Mehdi ? Était-elle amoureuse de lui ?

Les anxiolytiques. Overdose ? Assez rare tout de même de s’enfiler la plaquette de comprimés pendant une soirée sympa. Suicide ? Une femme qui va se suicider n’a pas ce genre de comportement adolescent et ne court pas après les hommes avec ce ton joyeux.

Et si on l’avait droguée ? Mais oui ! Ça expliquerait sa chute et le fait qu’elle se soit laissée couler.

Bon, OK, Élise, mais pourquoi droguer Valeria ?

a) pour la faire enfin taire, b) en espérant qu’elle tombe à la flotte ? Un peu hasardeux. Sauf c) à la pousser discrètement. Et là, on parle d’un meurtre. Oui, m’sieurs dames. Le meurtre, la distraction préférée d’Élise Andrioli.

Ce que c’est énervant de devoir attendre les infos pour en avoir. Yvette déploie le quotidien local apporté par le room service.

– C’est en deuxième page. « Noyade tragique à la Villa Garnier. » Bla-bla, poétesse distinguée… Malaise fatal… Autopsie. Nous voilà bien avancées ! Surtout que les autopsies, ça prend toujours des mois !

– « Death from the Woods très applaudi », me lit Yvette. « Jodie Foster remarquable dans le rôle d’une tétraplégique réduite à l’état de légume. » Euh… vous voulez un peu de jus de pamplemousse ?

Le légume n’a pas envie de fruit. Je fais la gueule. (Du moins, j’essaie, je ne sais pas ce que ça donne, j’ai du mal à mobiliser tous les muscles de mon visage.)

– Pourquoi vous rigolez ?

Et voilà ! Je tape que je ne rigole pas et qu’il faut se bouger un peu si on veut respecter le planning chargé de la journée.

– Se bouger, se bouger, facile à dire, c’est moi qui fais tout ! bougonne Yvette en mauvaise camarade.

Deux heures plus tard, tandis qu’on avale nos kilomètres de pellicule (trente-cinq minutes de Samir tyrannisant son violon, vingt minutes sur Géraud et l’équipe de France junior d’échecs, brève interview de Gwendoline, reportage sur une école de surdoués, etc.), je ne cesse de repenser au décès de Valeria. Ce n’est pas le chagrin – je la connaissais à peine –, ni le choc – j’ai hélas côtoyé la mort trop souvent. Mais l’étonnement. Une villa remplie d’invités, et personne n’a rien vu. Et surtout, comment une jeune femme bonne nageuse et en pleine forme peut-elle mourir noyée ? J’essaie de m’empêcher de radoter et de me concentrer sur les projections, mais c’est difficile, et quand on nous installe devant un documentaire sur un jeune peintre autiste, je décroche, parce que c’est quasiment muet et que les peintures, je ne les vois pas.

Antoine vient nous chercher pour un buffet « déjeunatoire » à La Rotonde, dit-il. Pas mal de monde, ça va ça vient dans un brouhaha permanent. Yvette fait le tour des serveurs dans l’espoir de tomber sur Charles Moroni, mais il n’est pas là. La musique est trop forte, comme souvent dans ce genre d’endroit. Ça perturbe mon sonar interne, braqué sur les conversations.

La voix si agréable de Sérac me détourne du mâchouillage forcené d’un énième canapé au saumon. Il baisse le ton, colle ses lèvres chaudes à mon lobe frémissant : Claudie Desprée, notre présidente cannoise, est une amie proche de Véra Martineau, notre médecin légiste, laquelle lui aurait confié qu’à première vue le corps de Valeria présentait les signes d’une intoxication médicamenteuse aiguë. Elle était droguée, conclut-il.

D’où dodo, plouf et glouglous. Une mort de BD.

Je me dis que, dans mon malheur, j’ai de la chance : comme on ne sait pas ce qui cloche dans mon cerveau et m’empêche de recouvrer l’usage de mes membres, on ne me donne pas de somnifères, ni aucun autre modificateur de conscience.

C’est sûr qu’à choisir je préférerais gambader et me bourrer d’antidépresseurs comme la moitié de ceux qui gambadent. Las, je dois me contenter de faire gigoter ma main. Sérac la prend et la serre brièvement. Je me sens rougir à ce contact ferme, doux et tiède. Houla, ma fille, on dirait que les hormones fonctionnent, à défaut du reste. D’ici à ce que la Japonaise miniature demande à Sérac le numéro de sa chambre…

Di Moro survient, très énervé, il a perdu sa matinée au commissariat. Le capitaine Isidore a été informé de ce que Valeria et lui avaient bossé ensemble un été au Festival d’Avignon sur une pièce de Tchekhov et l’a interrogé pendant des heures sur la malheureuse, ses fréquentations, ses habitudes, ses ennemis. Elle n’avait que des ennemis, lui a-t-il expliqué, elle était soûlante ! Oui, mais pas soûle, a rétorqué Isidore.

Pour rattraper le temps perdu, Di Moro se jette sur le buffet, commande deux coupes de champagne d’une voix impérieuse. Pas pour m’en offrir une, non, pour se les enfiler tranquillou tout seul, tel un rescapé du désert arrivé à l’oasis.

Pas d’alcool dans le sang de Valeria. De la drogue. Soudain, je me rappelle Gwendoline disant : « Maman, ça ressemble à quoi, la drogue ? »

Avait-elle vu Valeria gober des petites pilules ? Non, puisqu’elle avait ajouté : « Ça ressemble à du sucre ? » J’ai une excellente mémoire sonore, l’équivalent d’une mémoire eidétique. Valeria sniffait-elle de la coke ?

Pas le temps de ratiociner là-dessus, on nous embarque pour une séance. Un film français dans une sélection parallèle. On remonte une file d’attente interminable sous des regards haineux, m’informe Yvette.

– Ça fait deux heures qu’on poireaute ! grogne une dame qui sent la sueur.

Ben oui, mais priorité aux infirmes et aux VIP. C’est la discrimination positive.

– On est sur le côté ! souffle Yvette, une fois installée. J’ai le cou tout tordu.

C’est à cause de mon fauteuil, il n’y a pas de place spécialement prévue, on nous a calées dans un coin.

Noir c’est noir, le film démarre alors que les gens continuent d’entrer, chuchotements, conciliabules, « Assis ! » « Éteignez votre téléphone ! », finalement ça se tasse. Il n’y a pas de musique, juste une sorte de grésillement.

– C’est un train qui roule, me chuchote Yvette.

Un train qui grésille ? Étrange.

– Y roule toujours. On voit un paysage blanc, des bouleaux sous la neige.

La Russie ?

– Y se passe rien. Ça roule. Y a pas de vaches, ni rien. Que des champs blancs.

Ça commence mal.

J’imagine le – trop – long plan silencieux (hormis le grésillement) et dont on ne sait pas la finalité. Heureusement qu’en littérature, ça ne se fait pas.

Style : Chapitre 1 : le train roule. Il roule. Il roule. Il roule. Les prés sont blancs. Blancs. Les bouleaux hauts. Le train roule. Tchou tchou. (Même pas, il est électrique.) Les feuilles des bouleaux frémissent au passage du train. (J’espère.) Le train roule. Il va rouler encore douze paragraphes. Sans personnages. Sans action. Sauf celle de rouler.

– C’est un type qui se rase ! Il est dans les chiottes du train et il se rase !

Waouh ! C’est donc ça, le grésillement ? Le moteur du rasoir.

Il se rase. Il se rase. Il ne néglige aucun poil. Il passe à droite, il passe à gauche. Il ne chantonne pas. Il n’y a pas de musique. Personne n’essaie d’ouvrir la porte. Il continue à se putain de raser pendant deux minutes pendant que je bataille contre la sieste.

– Il est brun, un peu chauve, la quarantaine.

M’en fous ! Dommage que ce soit un rasoir électrique, il aurait pu se trancher la gorge avec un coupe-chou.

– Toc toc.

Ce coup discret frappé à la porte des toilettes du train me fait l’effet d’un coup de cymbale.

– C’est occupé, dit le héros.

Voix mâle normale.

– Maintenant, il se met de l’après-rasage.

Je vais crever. Pourquoi ce foutu train ne déraille-t-il pas ?

– Il a fini, il sort, il remonte le couloir. Il rentre dans un compartiment vide.

Donc c’est un vieux train.

– Il lit le journal.

Mon Dieu, pourvu que ce ne soit pas le supplément du dimanche ! Pour peu qu’il le lise de la première à la dernière page…

Bruit des feuilles qu’on tourne sans se presser. Toujours pas de musique. Tintement métallique. « Sandwichs, boissons fraîches… », crie une voix juvénile. Un vieux train avec un chariot de boustifaille. Rare ! On est dans un film vintage.

– Non merci, dit le héros.

Je suppose que c’est le héros. Peut-être que c’est juste un vrai voyageur qui fait un peu de figuration et que le vrai héros va apparaître à la 42e minute.

Ou peut-être qu’il n’y a pas de héros ?

Yvette ne risque pas de me renseigner. Elle ronfle. J’en viens à souhaiter qu’un incendie se déclare dans la salle et qu’on soit obligés d’évacuer. Priorité aux handicapés ! Vite, à la plage !

Je me perds dans mes pensées. Mehdi Boualem nage nu au large et rencontre Michel Sérac, nu aussi. Valeria flotte tout habillée, la tête entourée de méduses…

Je me réveille en sursaut sous les applaudissements.

– Bravo ! crie un spectateur captivé.

– Enfin ! soupire Yvette, spectatrice captive. Bon, si on allait manger une glace ? Ça nous rafraîchira les idées.

J’agite un doigt joyeux. Yes yes yes !

– Quelle œuvre magnifique ! nous annonce Di Moro. C’est tout à fait dans l’esprit de…

Hop, Yvette me pousse à toute allure vers l’extérieur.

– On est très loin de l’univers superficiel et artificiel des super-héros ! explique doctement un jeune homme. Loin des mirages de Hollywood la mercantile !

Filez-moi trois Superman et deux Batman, ça m’ira très bien. J’adore m’empiffrer de pop-corn en écoutant une bonne baston.

– Attendez, je vais chercher quelqu’un pour vous débloquer l’ascenseur.

C’est Mehdi. Et clap clap Gwendy :

– Chaque plan du film dure huit minutes douze secondes, nous apprend-elle. C’est le temps que je mets pour me préparer le matin. Mehdi prétend que c’est une coïncidence. Mais quelle est l’incidence des coïncidences ? Si les roues de ce fauteuil étaient équipées de roulements à billes, vous pourriez descendre l’escalier, comme à ski.

N’essaie même pas de me pousser « pour voir ».

– Vous ne savez pas où se trouve Géraud ? Il est sorti avant la fin de la séance pour aller aux toilettes et il n’est pas revenu. Je ne le trouve pas.

Papa Bernier a l’air très inquiet.

– Il est là-bas sous la verrière en train de discuter avec deux stars du cinéma pornographique, lui indique aimablement Gwendoline. Elles ont eu plein de Hots d’or !

– « Tu sais ce que c’est, le porno ? » fais-je demander à ma machine.

– C’est comme le cours d’éducation sexuelle, mais payant et pour adultes seulement. Tant mieux, parce que ça a l’air très fatigant. Tant qu’à faire des acrobaties, je préférerais travailler dans un cirque.

– « Tu as bien raison », lui assuré-je.

– La raison est une notion très aléatoire, me rétorque-t-elle.

– Mais enfin, Géraud, ça va pas, la tête ? Je t’ai cherché partout ! clame Bernier, excédé.

– Pussy Love m’a dédicacé une photo. Les potes vont être morts de jalousie, répond le gamin, enchanté.

– Mais qu’est-ce qui t’a pris d’aller traîner avec ces deux… ces deux grosses…

– Elles ne sont pas grosses, elles sont très gentilles et très jolies.

– Ce que tu peux m’énerver par moments…

– Cool ! Faut toujours que tu te prennes la tête…

– Ce ne sont pas des actrices normales, ce sont des actrices porno !

– Ben, donc ce sont des actrices.

Finalement, ce n’est peut-être pas si triste de ne pas avoir d’enfants…

– On n’est plus au Moyen ge ! balance Géraud dont c’est l’expression favorite.

– Au Moyen ge, l’Inquisition interdisait les rapports sexuels contre nature, nous informe Gwendoline du haut de ses douze ans.

– Contre nature toi-même, marmonne Géraud dans son duvet.

(Ben oui, il est trop jeune pour avoir de la barbe.)

Bref je suis là, tassée dans mon fauteuil, près de Samir qui discute avec M. Delbec d’harmoniques et de philharmonique – que c’est soporifique ! – quand Yvette décide de faire un tour au pipi-room. Ça, c’est toujours folklo. On squatte les toilettes pour handicapés pendant deux plombes. Yvette passe la première, se lave les mains pendant deux cents ans, puis m’empoigne comme un sac de patates, me positionne sur son épaule arthrosique mais solide, baisse ma ravissante culotte beigeasse caoutchoutée et hop ! me dépose sur le siège.

Ensuite, rhabillage et retour au fauteuil. Elle me dit que je pèse une tonne, que je mange trop. Mais je sais que c’est faux. Le médecin me trouve trop maigre. On en est donc là de notre routine et Yvette, après m’avoir nettoyé les paluches avec une lingette qui vous parfume pour la journée au Canard WC, ouvre enfin la porte.

Ou du moins essaie.

– Mais… c’est coincé !

Elle pousse un « han » de bûcheron.

– Il y a quelque chose qui bloque.

Naufragées des toilettes. On a l’eau du robinet, on peut survivre au moins huit jours. Bon, Yvette ne rigole pas, elle tire un coup de pied dans le battant, puis crie de douleur. À son âge et avec ses articulations, le jeté de tatane style boxe thaïe est totalement déconseillé.

– Rien à faire, je ne peux pas ouvrir. Je vais téléphoner à Antoine ! lance-t-elle. C’est insensé, cette affaire-là !

Pas plus que tout ce qui m’est arrivé depuis quelques années. L’attentat, la paralysie, les assassins en série… Ce n’est pas une porte coincée qui va m’émouvoir.

À ce propos, depuis quelques semaines, je me dis que je suis bien bête de ne pas rédiger moi-même mes aventures. C’est vrai, ça, c’est moi qui subis les pires avanies et c’est B. A. qui se goinfre de droits d’auteur sur mon dos. Avant que je récupère l’usage de ma main j’avais besoin d’un scribe, OK, mais à présent ? D’accord, je ne suis pas écrivain, mais ça ne doit pas être sorcier, comme disait J. K. Rowling. Du coup, j’ai commencé à rédiger mon propre roman, en cachette, sur l’ordi : « La ravissante Élise Andrioli pilotait son fauteuil rouge Ferrari 6 vitesses avec virtuosité quand… »

Là, au choix : 1) elle percuta un ours échappé d’un cirque, 2) elle se rendit compte qu’elle roulait sur l’autoroute à contresens, 3) elle écrasa un adorable bambin qui ne cessait de pleurnicher depuis des heures, et ouf enfin le silence.

Des rebondissements chocs, c’est ça qu’il faut. J’ai plein d’idées.

– Ça ne passe pas, il n’y a pas de réseau !

Hein, quoi ? Allons bon. Je claviote : « Faut taper sur la porte “SOS” en morse. »

Yvette ne ricane même pas et s’exécute aussi sec. J’ignorais que ma fidèle dame de compagnie connaissait le morse. Nous sommes prêtes pour les expéditions extrêmes. « Un sac de patates à poil noir au sommet de l’Annapurna. » Car vraie brune d’origine je suis, comme vous l’avez deviné : Andrioli, ce n’est pas norvégien.

– Help ! crie maintenant Yvette, sans doute parce que nous sommes au Festival du film et que c’est bourré d’anglophones bourrés.

Boum, boum, help, rien ne se passe. Que fait le type de la sécurité ? Je soupçonne son oreillette de lui diffuser le dernier Rihanna pendant que nous nous évertuons à appeler à l’aide. Ou bien un de ses collègues à micro lui souffle des consignes qui bloquent son conduit auditif. Subsidiairement, qu’est-ce qu’on se sent c… quand on se retrouve enfermé dans des toilettes. J’imagine déjà : « Alors, mes petites dames, on n’arrive pas à ouvrir la porte ? On a besoin d’aide, ha ha hi hi. »

– On va rater le cocktail de 16 heures ! glapit Yvette, qui enchaîne en mode suraigu : Y a quelqu’un ?

– Oui, vous, répond une voix adolescente.

– Quoi moi ?

– Vous demandez s’il y a quelqu’un dans les toilettes. Oui, vous-même.

Samir. Je reconnais son ton un peu précieux et son timbre encore haut. Ce n’est pas le moment de faire de l’esprit, Samir. L’heure est grave.

– Nous sommes enfermées ! reprend Yvette avec la bonne humeur d’un pitbull lâché dans un combat clandestin.

– C’est à cause du garde qui est allongé par terre perpendiculairement à la porte, nous explique Samir d’un ton posé.

– Le garde ? répète Yvette, décontenancée.

– Il a les pieds contre le mur du couloir et le dos contre le battant, détaille Samir avec application, et comme il doit bien peser dans les cent kilos…

– Mon garçon, peux-tu aider ce monsieur à se relever ? demande Yvette avec une patience que je ne lui connais plus à mon égard.

– Ce sera difficile.

– Pourquoi ?

– Je crois qu’il est inconscient.

– Quoi ? Va chercher quelqu’un, nom d’une pipe !

– Monsieur Delbec, venez donc voir !

Samir et Yvette pourraient jouer dans un vieux Maigret à échanger des répliques surannées. Bruit de pas précipités.

– Mais… oh là là… Samir, appelle le vigile ! s’exclame un Delbec affolé.

– Ben, il est à vos pieds, monsieur.

– Un autre ! Dépêche-toi.

– Ouvrez-nous ! crie Yvette qui suit son idée.

– Impossible, il faut attendre les secours. Je n’ose pas le bouger.

– C’est pas un accident de la route, beugle Yvette, y risque pas de s’être fracturé la colonne !

– Je préfère ne toucher à rien. Il y en a que pour quelques minutes. Vous êtes seule là-dedans ?

– Avec Mlle Andrioli.

J’ignore si je fais une compagnie très stimulante, côté son et lumière c’est plutôt raplapla.

– C’est que…, poursuit Delbec d’une voix hésitante. C’est que je crois qu’il est mort…

– Mort !

– Oui. Il a les yeux grands ouverts et il ne bouge pas. Je dirais même qu’il ne respire pas. Pas le moindre soupir.

– Bon sang, vous portez vraiment malheur ! me jette Yvette avec une animosité qui me laisse pantoise.

C’est trop injuste. Après tout, c’est peut-être elle, le porte-poisse ! Avant de me retrouver infirme et qu’elle me serve de dame de compagnie/nurse/garde-chiourme, tout allait très bien.

– Mort…, marmonne de nouveau Yvette. Quelle idée de venir mourir là.

– Il n’a pas choisi, commente Delbec. Peut-être un AVC ou une crise cardiaque ? Ah ! Voilà du renfort.

Je pense au pauvre type dans ce couloir, la tête contre la porte des chiottes.

– Derek ! beugle une voix mâle de baryton. Derek ! Vous appelé le 112 ?

– Ça ne passe pas ici, répond Vincent Delbec.

– Merde !

Le gars doit se déplacer, course rapide, brouhaha, plusieurs voix reviennent vers nous.

– Ne touchez à rien ! ordonne le baryton.

– Les dames sont coincées là-dedans, objecte Delbec.

– Faut attendre docteur.

– Je ne pense pas qu’il puisse faire grand-chose. Votre ami Derek est décédé.

– Vous en savez quoi ? Vous médecin ? Derek ! Dis quelque chose !

On attend de nouveau, le vigile parle en serbe ou quelque chose d’approchant, M. Delbec toussote, Samir annonce enfin le SAMU. Conciliabules. Bref examen.

– Houla ! lâche l’urgentiste. Je crois qu’il n’y a plus rien à faire.

– Derek !

– Désolé. Permettez que je constate le décès. Bordel, où est-ce que j’ai mis ce formulaire ? Ah, voilà.

– Et nous ? crie Yvette. Faites-nous sortir !

– Il y a des blessées ?

Delbec explique la situation, on pousse légèrement le corps du malheureux Derek et Yvette se faufile par la porte entrebâillée. Moi, je dois attendre qu’on charge le corps sur un brancard et qu’on ouvre la porte en grand.

– Pupilles anormalement dilatées, est en train de marmonner le médecin du SAMU. Je vais quand m