Main La Mise au monde

La Mise au monde

Version 105260 - 2014-10-07 02:46:40 +0200
Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 2.09 MB
Download (epub, 2.09 MB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La Mort au festival de Cannes

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 1.94 MB
2

La mise au point G

Year:
2014
Language:
arabic
File:
EPUB, 1.34 MB
DU MÊME AUTEUR





AUX MÊMES ÉDITIONS

Le procès à l’amour,

roman





ISBN 978-2-02-115994-3





© Éditions du Seuil, 1967





www.seuil.com




Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo




Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.





Table des matières

Couverture

DU MÊME AUTEUR

Copyright

MAI

JUIN

JUILLET

AOÛT

SEPTEMBRE

OCTOBRE

NOVEMBRE

DÉCEMBRE

JANVIER





MAI




* * *





Phare est mort ce matin. Phare, c’est un drôle de nom pour un chat. Ariane ne se rappelle plus qui a eu l’idée de le baptiser ainsi. Peut-être quelqu’un a-t-il jeté ce mot, « Phare », comme cela, sans penser à rien, peut-être alors le chat a-t-il levé la tête et a-t-on décidé qu’il s’appellerait Phare.

Il s’est dressé, les poils de l’échine hérissés, il a roulé de grands yeux bleus sur cette obscurité qui le prenait, et Phare est retombé sur le côté. Un instant encore le flanc a palpité, toujours plus fort, toujours plus vite. Une mauvaise odeur est montée du corps et Ariane a compris que le chaton venait de mourir.

Elle s’est avancée, silencieuse. Une tache brune s’élargissait sur le tapis de haute laine. Ariane s’est penchée sur la bête, si petite. Elle l’a retournée du bout du pied. Elle a eu l’air très étonné, et, en fait, elle était très étonnée de cette mort si simple qui ne ressemblait à rien.

À présent, Ariane va jusqu’à la fenêtre et constate que le soleil vient d’éclater. Il s’étend sur la pelouse, sur les toits et le parasol s’ouvre avec un claquement sec. Elle devine le « Ah ! » de soulagement, de haut en bas de la maison. On dirait que l’électricité est revenue après une panne trop longue.

Ariane reconnaît le pas de sa mère.

— Qu’est-il arrivé ? Dis-moi, qu’est-il arrivé ?

— C’est Phare.

Sa mère s’approche, contrariée :

— Eh bien quoi, Phare ?

— Il s’est levé, il a miaulé, il est tombé. C’est tout.

— Il sent, fait sa mère.

— Oui, dit Ariane, il sent.

Suzanne Le Moniet se reprend. Avec beaucoup de grâce, elle arrange une barrette de satin noir dans ; sa chevelure. Elle porte un pantalon et un chandail à col roulé. Elle est un peu plus pâle qu’en entrant, ce qui se traduit chez elle par une pigmentation grisâtre de la peau.

— Qu’est-ce qu’on va faire ? demande Ariane.

— Ne reste pas là. Cela devait arriver un jour, voilà.

— Et pourquoi ?

— C’était un enfant-chat. C’est aussi difficile à faire vivre qu’un enfant tout court. Peut-être bien davantage. Quelle heure est-il ?

Ariane cherche la pendule des yeux :

— Dix heures, ou presque.

— Tu ne te sens pas bien, n’est-ce pas ? dit sa mère.

— Non. J’ai un peu mal au cœur.

Et comme elle demeure immobile, le dos au mur et une main sur la bouche, sa mère se met à crier :

— Que veux-tu que je te dise, moi ? Personne n’y pouvait rien. Descends, je t’en prie, descends. Dehors il fait frais, tu te remettras vite.

— Les cloches qui sonnent…

— Quelle importance ?

— Oui, bien sûr, dit Ariane, les larmes aux yeux.

Elle fait quelques pas, se retourne. Le corps du chaton s’est distendu. Il lui semble qu’il rebondirait si elle le lançait contre un mur, comme une balle. Il vaut mieux ne pas y penser. Elle descend les escaliers, traverse la pelouse. Son père est assis sur le banc de bois, il nettoie les couteaux de la tondeuse à moteur à l’aide d’une brosse.

— Phare est mort, dit Ariane. Tu devrais monter.

Il ne répond pas. Il attend qu’Ariane se soit éloignée, puis il murmure :

— Bien. J’y vais.

Il se lève et la tondeuse retombe sur ses roues avec un bruit de ferraille. Il y a des pigeons blancs partout, sur les toits, sur la table du jardin, sur l’herbe. Ariane les déteste et ne s’en cache pas.

— Et où est-il mort ? reprend son père, dans son dos.

— Dans ta chambre, dit-elle.

Ariane passe devant la fenêtre où Flora fabrique du caramel. Pour une grand-mère, Flora est un patronyme tout aussi étrange que Phare l’est pour un chat. Aujourd’hui, personne n’y prête plus aucune attention. À vrai dire, Flora éprouve une certaine satisfaction à s’entendre appeler ainsi. Elle pense à l’Amérique et à l’Extrême-Orient. À cause des noms que l’on donne aux typhons, là-bas.

Flora est vieille. Elle prend de l’âge, comme un navire qui gîte. Inéluctablement et de plus en plus vite. Elle bascule vers on ne sait où, et ses souvenirs s’échappent, elle les brandit à bout de bras au-dessus du naufrage. Elle fera tout pour ne sombrer que le plus tard possible, et se débattra longtemps dans un océan dont elle est la seule à sentir la fureur.

— Flora, Phare est mort.

— Où est-il ? Où ?

— Dans la chambre, dit Ariane.

Elle se demande pourquoi l’on s’enquiert automatiquement du lieu d’un décès. Sans doute pour s’assurer que la mort n’est pas cachée ailleurs et qu’on ne risque pas de buter contre en chemin.

— N’y va pas, dit Flora en remuant le sucre qui grésille et commence à fumer. N’y va pas, ce n’est pas bien pour toi.

— Oh ! Fichez-moi la paix, fichez-moi tous la paix !

Ariane se sauve vers le fond du jardin. L’herbe est haute. Cet après-midi, avant de partir pour Paris, son père passera la tondeuse.

Depuis qu’elle est enceinte, Ariane a perdu le droit de diriger la machine. C’était pourtant très agréable. Le fait de se concentrer en traçant des lignes régulières de coupe fraîche empêche de penser à autre chose.

Ariane écarte les branches du petit bois — quatre ou cinq arbres plantés là par les anciens propriétaires de la Guithoune, pour donner une flaque d’ombre. On ne les a pas abattus, mais cela viendra car ils sont désespérants, maladifs. Un nid d’humidité, de plantes charnues et envahissantes, gonflées d’un jus blanc qui pue quand on le répand d’un coup de talon dans les tiges.

Phare n’avait aucune raison de vivre. Depuis un mois et demi, il se contentait de se maintenir. Ariane se souvient de la chatte Elisa, tournant en rond dans la maison avec de petits cris.

— C’est pour aujourd’hui, avait dit sa mère.

Ariane et elle avaient couché Elisa au fond d’une caisse en carton, l’avaient regardée s’acharner sur la charpie qui l’en tapissait. Il semblait que la chatte eût voulu s’enfouir pour mettre au monde. Les heures passaient. Ariane au fur et à mesure replaçait dans la boîte les chiffons qu’Elisa évacuait avec obstination, d’une série de coups de patte nerveux. Enfin, vers six heures du soir, elle avait paru s’assoupir. Elle avait poussé de petits cris rauques et s’était étendue sur le côté, paupières closes. Ariane l’avait caressée, longuement, lui redisant à mi-voix ces mots, toujours les mêmes :

— Tu es belle, Elisa, tu es jolie, tu es belle. Elisa, tu es jolie, tu es belle, Elisa…

La chatte avait accouché pendant le dîner, à même le tapis, les yeux révulsés. Le premier chaton était mort-né. On avait enrobé la boule sanglante d’une feuille de papier journal. On l’avait jetée.

Le second arracha à Elisa des hurlements prolongés. Tout aussi hideux et taché de rouge que le précédent. Le premier réflexe de la bête ayant été d’essayer de le dévorer, il avait fallu repousser Elisa en la frappant à l’aide de serviettes, et la chatte se défendait comme elle pouvait, s’agrippant aux chevilles, se roulant sur le sol en crachant.

Il apparut, dès les jours suivants, qu’Elisa n’était pas en mesure de nourrir le chaton. Elle le laissait s’approcher de son ventre, mais se mettait à miauler de désespoir lorsque la ridicule petite chose aveugle se lovait contre elle, et tentait de s’emparer des mamelles. Celles-ci, enflées et irritées, lui faisaient pousser des grognements de douleur au moindre effleurement. La mère d’Ariane demanda un vétérinaire. Celui-ci se borna à constater — sans en expliquer la cause — l’incapacité où se trouvait Elisa de faire vivre Phare.

On décida d’élever le chat au biberon, de le nourrir de lait en poudre. Ce furent des heures de grande fatigue pour Ariane et sa mère qui se relayaient nuit et jour.

Quand elle revoit ces choses dans la fraîcheur du petit bois, Ariane ne peut s’empêcher de sourire. Mais à présent Phare est mort. Elisa, dormant dans un coin du jardin, s’en moque éperdument.

Elle n’est au courant de rien, elle laisse l’événement glisser au-dessus d’elle, passive et bienheureuse. De temps à autre, elle ouvre les yeux, aperçoit le mur d’enceinte, des trèfles, un papillon malade. Elle pose sa patte sur l’insecte, le triture et ronronne, et se rendort.

Elisa avait été reléguée dans la chambre d’Ariane, et on avait installé pour le chaton une manière de niche dans la salle de bains. La première nuit, Elisa s’était dressée contre la porte de communication, inquiète et plaintive. Ariane avait fini par ouvrir. La chatte s’était précipitée vers la corbeille d’osier, elle avait léché avec nervosité l’enfant-chat qui se débattait à peine. Puis elle l’avait saisi par l’échine, le tenant serré entre ses mâchoires. Ariane avait entendu les couinements du chaton, et elle n’avait pas bougé. Elisa avait traversé la chambre, s’était arrêtée au pied du lit, l’échine grosse et les oreilles couchées.

Elle avait assuré la prise dans sa gueule. Alors elle avait entrepris d’escalader le lit, donnant des coups de reins de droite et de gauche pour rétablir son équilibre. À plusieurs reprises, elle était retombée sur le sol. Invariablement, elle reprenait son ascension, s’accrochant à ce qui se présentait, aux draps, à l’édredon.

Enfin, Elisa parvint sur le lit. Elle chercha son souffle. Cela s’éternisa. Et, balançant sa tête au-dessus du vide, elle laissa brusquement tomber le chaton sur le sol. Il fit un petit bruit mat et resta plusieurs secondes immobile, replié sur lui-même avant de s’enfuir, glissant sur le parquet comme un poisson, par saccades. Elisa sauta du lit, récupéra le chat. Elle avait l’air incrédule. Elle hésita, puis se mit de nouveau en position au pied du lit et tenta, une fois encore, de s’y hisser pour précipiter aussitôt son enfant quarante-trois centimètres plus bas.

La cérémonie se reproduisit chaque nuit. Ariane s’allongeait, les mains sous la nuque, attendant dans l’obscurité qu’Elisa lui donnât l’ordre d’ouvrir la porte de la salle de bains. Elle se promettait de n’en rien faire, mais cédait pourtant avec cette jouissance étonnante que ressentent les enfants purs à la contemplation d’un spectacle odieux.

Elle ne rapporta qu’une seule fois la comédie que donnait la chatte dans le silence de la chambre. Presque tout le monde en rit, et on jugea qu’après tout Elisa était fort intelligente de comprendre qu’elle ne pouvait assurer l’existence de sa progéniture et qu’en conséquence il était préférable de l’anéantir. On admira la chatte qui avait su se découvrir et mettre en application une exceptionnelle science instinctive du bon et du mauvais. Il eût été absurde de lui en tenir rigueur : nul ne démentait que ce fût de la cruauté. Mais il ne s’agissait pas d’une inutile cruauté. Ils oublièrent. Sauf Ariane, qu’Elisa rappelait à l’ordre avec régularité, la nuit, aux environs de onze heures.

Ariane regarde le ciel. La girouette du clocher de l’église indique la direction contraire de celle du vent. L’axe doit être rouillé. Ariane porte une robe à fleurs, des fleurs brunes sur un fond jaune, et elle a honte. Sa mère lui interdit de mettre des pantalons.

— Surtout ne pas te serrer la taille. Pour le reste, tu es ravissante ainsi.

Ariane, le rouge au front, a protesté.

— Il n’y a aucune raison, dit sa mère.

Ariane s’est tue. Un pas, à quelques mètres : le gardien passe, lourd. Il fume un cigare.

— Bonjour, dit-il.

— Bonjour, répond-elle.

Il l’a devinée sous les feuillages plus qu’il ne l’a vue. À présent, il s’éloigne, en écrasant sur son chemin Dieu sait combien de fourmilières et d’œufs de fourmis. Il se retourne et demande :

— Alors, qu’est-ce qui lui a pris ?

— Je ne sais pas, dit Ariane.

— Il était maigre, non ?

— Peut-être.

— Oh ! Mais oui, je pense bien ! dit Simon Roujoux.

Il y a un peu de brume sur le jardin, et là-bas au pied des murs tout est bleu. L’odeur du caramel que Flora met à durcir la poursuit jusqu’ici. « C’est insupportable, pense Ariane, c’est insupportable et ça ne sert à rien. » À longueur de journée, Flora fait fondre du sucre, produit des quantités considérables de caramel que personne n’utilise. On pose la casserole à refroidir sur le bord de la fenêtre, et on finit par en jeter le contenu au fumier. Le matin suivant, un tablier sur les reins, Flora recommence.

« Je lui expliquerai, se dit Ariane, que c’est insupportable. Cela sent mauvais et me donne des nausées. Mais peut-être est-ce nécessaire pour elle, et dans ce cas je n’oserai pas lui en parler. Pourtant cela m’est insupportable. »

À la fenêtre du premier étage, derrière la mousseline du rideau, les silhouettes de sa mère, qui va et vient, du gardien une pelle sur l’épaule, de son père. Et la fenêtre s’ouvre, sa mère passe la main dans ses cheveux. Elle remue les lèvres. Ariane n’entend pas ce qu’elle dit à cause du vent qui agite les branches du petit bois. Un tracteur, quelque part dans un champ.

Un instant plus tard, le cortège apparaît au coin de la maison, qui mène Phare vers ses funérailles. Ariane se lève. En tête marche sa mère, puis vient Flora, étêtant des rosiers au passage, suivie de son gendre et de Simon Roujoux qui porte sa pelle et un paquet bien enveloppé dans du papier d’emballage.

— Viens-tu ? crie sa mère.

Ariane a un geste de mauvaise humeur :

— Où allez-vous ?

— Contre le mur.

Ariane sort du petit bois en se dandinant d’un pied sur l’autre. Le groupe s’arrête à cet endroit précis du jardin où l’enceinte forme un coude, épousant le dessin de la route départementale. Ariane observe sa mère. Elle est déjà en tenue de ville, ses talons s’enfoncent dans la terre humide, elle sent bon. Simon Roujoux pose le paquet sur le sol, Ariane se penche pour le saisir, le soupèse. Il est solidement ficelé mais, à la pointe, le papier a bu et s’est taché de brun. Le gardien commence à creuser.

— Est-ce qu’on ne devrait pas mettre des cailloux à cause des vers ? suggère Flora.

— J’ai apporté du sable, dit Roujoux. Ils ont horreur du sable, les vers.

Il tire de la poche de sa vareuse le petit sac de plastique où il a recueilli le sable. Ici, il n’y a pas longtemps, Ariane venait chercher des escargots sur les pierres. Il n’y a plus d’escargots, mais une colonie de limaces rouges.

— Tiens, c’est curieux, dit le gardien.

Il tend à M. Le Moniet un morceau de métal que l’on devine lisse et luisant sous sa croûte de boue.

— On dirait un éclat de douille, ajoute-t-il.

— Oui, c’est exact, dit le père d’Ariane. Durant la guerre, la Guithoune a servi en quelque sorte de poste d’état-major à une compagnie allemande. On m’a montré des photos aériennes prises à la Libération. Figurez-vous qu’ils avaient truffé la pelouse de tranchées et avant de fuir ils ont, paraît-il, enterré des stocks d’armes et de munitions.

— Quelle saleté ! dit Roujoux.

— Oui, mais ce n’est plus très gênant, n’est-ce pas !

Ariane sourit. Après tout, c’est encore ce qu’il y a de mieux — sourire — quand on participe sous le soleil à l’enterrement d’un bébé-chat et que les gens autour de vous parlent et retournent dans leurs mains les détritus de la guerre.

Son père a lancé le morceau d’obus de l’autre côté du mur, il est retombé sur la route avec un bruit clair.

Simon Roujoux dépose le paquet qui contient le corps de Phare au fond du trou et repousse la terre par-dessus.

Flora dit :

— Bon, eh bien…

Ça n’a pas duré très longtemps. Il n’est pas loin de midi et Flora s’occupe à retrancher d’un rosier les fleurs desséchées.

— Regarde, dit-elle. Ils crèvent, les pauvres. Ils manquent de terre, personne ne les soigne.

— Nous ne sommes jamais là.

— Tout de même, quelle misère !

— Allons déjeuner.





Le vent est tombé. Il en est toujours ainsi à la Guithoune au début de l’après-midi, les nuages semblent s’arrêter, demeurent en suspens là-haut, et l’on sort pour prendre le café au tiède sur la pelouse.

Ariane s’assied sur une chaise de fer, observe les préparatifs du départ. Si c’est long, ce sera odieux. Son père approche la Buick de la porte, la voiture longue et plate glisse, silencieuse.

— Je vais régler le gardien, les provisions de mazout et la peinture pour le pigeonnier. Si Suzanne me demande…

— Bien, dit Ariane.

Elle tourne le bouton de la radio. Il fera beau, beau et chaud. Jamais le printemps, depuis 1884…

L’été, en revanche ! Après un mois de juillet variable, la première quinzaine d’août, c’est vrai je serai là cet été, songe Ariane soudain.

Car il est préférable que la petite Ariane grossisse loin de Paris. Ce n’est pas — oh ! mais non ! — de la lâcheté de la part de M. et Mme Le Moniet. Ils ont beaucoup réfléchi, et à cause de cela n’ont pas toujours très bien dormi. Ont-ils, ne serait-ce qu’une seule et unique fois, posé sur Ariane un regard de haine, ou même de mépris ? Pas du tout. Absolument pas, grands dieux !

En cachant Ariane à la Guithoune, en l’emmenant ici sans rien dire à personne, un samedi soir, ils ont adopté une solution face à un événement qui était un fait indiscutable, plus rassurant à traiter sous la forme d’un problème que d’un état de choses.

Alors, maintenant ils ont la consolation d’avoir choisi, d’avoir agi.

Ils se sont découvert de nombreuses motivations.

Le grand air et le calme.

Les questions que certains n’auraient pas manqué de poser, à Paris.

Et Ariane, tout simplement. Qui verrait venir. Qui se rendrait compte. Qui se préparerait.

Encore une fois, ce n’est qu’après coup que M. et Mme Le Moniet ont estimé ces raisons valables. Ils se sont dit :

— Nous avons bien fait.

Et puis la mère d’Ariane avait écrit à Flora : « Si ma fille était comme les autres, je serais une mère comme les autres. »

Suzanne s’assied à ses côtés, sur l’autre chaise de fer qui est froide et dure. Elle caresse le front de sa fille avec une certaine tendresse.

— Je viens de vérifier que l’agenda du téléphone était à jour. J’y ai rajouté le docteur Maleaux, de Pacy. Si tu en as le moindre besoin… Mais tu n’as pas mal ?

— Non, dit Ariane. Il est encore trop tôt.

— L’essentiel est que tu te reposes, que tu dormes et manges le plus possible.

— Très bien, c’est entendu.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Je crois que je n’ai pas très bien digéré, voilà tout.

Sa mère dit :

— Tu sais, moi je ne t’en veux pas.

— Qui m’en veut ? demande Ariane.

Alors sa mère parle d’autre chose :

— Je te téléphonerai chaque soir. Nous viendrons passer les week-ends à la Guithoune.

— Que leur as-tu raconté, à tous ?

Suzanne Le Moniet sourit :

— Tu es en Angleterre, chez Evelyn. Histoire de te perfectionner dans la langue. Cela vaut mieux que toutes les écoles de Paris réunies. Tu es heureuse, tu fais du cheval, du tennis et du golf.

Et comme sa fille la regarde avec des yeux qui ne parviennent pas à se fixer, des yeux qui tournent en rond, désemparés, elle ajoute :

— D’ailleurs, pourquoi n’irais-tu pas chez Evelyn, après ? La Grande-Bretagne en hiver, cela doit être agréable. Je n’aurais qu’à lui envoyer un petit mot.

— Nous avons tout le temps.

— Evidemment.

Un peu de silence. Car bien qu’elles brûlent les lèvres, il y a des questions qu’on ne pose pas. Il est préférable de rester dans l’anodin, de ne se préoccuper que de cette foule de petits détails matériels.

— Ariane, pour les œufs, tu verras avec la mère Roujoux.

— Ariane, il faut repeupler le pigeonnier.

— Ariane, moins fort ta radio.

— Ariane, tu ne feras pas ton lit.

— Pourquoi ?

— Repose-toi, repose-toi.

Et pourtant Ariane interroge, les joues empourprées :

— Quand entrerai-je en clinique ?

— Un peu avant.

— Un peu, ça veut dire combien ?

— Oh ! Je ne sais pas. Écoute, cinq ou six jours. Nous verrons.

Ariane se lève pour ramasser son mouchoir qui est tombé.

— Tu es belle, dit sa mère.

— Ce n’est pas si difficile.

— Tu es belle, cependant.

— Toi aussi, Suzanne.

C’est Flora qui parle. Elle s’est avancée à petits pas rapides. Elle s’est repoudré le visage, maladroitement ; elle s’affale, soupire.

Elle n’avait nul besoin de se presser, mais c’est sa façon à elle d’exister vraiment que de tout faire plus vite qu’il n’est nécessaire.

— Toi aussi, Suzanne, tu es ravissante.

— Oui, répond la mère d’Ariane.

Ce « oui » qui s’allonge et qui n’en finit pas, cette affirmation qu’il faut faire durer à tout prix, à défaut de ce qu’elle représente…

— J’ai la migraine, dit Flora.

— C’est le vent de ce matin, le temps qui change d’un instant à l’autre. À vol d’oiseau, nous ne sommes pas si loin de la mer.

Ariane aide son père à détacher du pare-brise de la voiture les corps des insectes qui s’y sont éclatés.

— Au revoir, dit-il enfin.

Les mains se frôlent, deux lèvres effleurent une joue, on se quitte comme si on allait se retrouver une heure plus tard. La Buick imprime sur la prairie deux traces rectilignes qui s’effacent déjà, alors que l’herbe se redresse.

Là-bas, Roujoux pousse le portail à deux battants. Flora allume une cigarette, la voiture klaxonne derrière les murs en abordant la bretelle qui mène à la nationale.

— Nous sommes seules, dit Ariane. Alors…





La vieille dame déballe son tricot, allonge les jambes au soleil. Ses jambes, autrefois, devaient être belles. Elles ont conservé leur dessin presque parfait. Mais les voici maintenant marbrées de plaques violettes, un peu partout, elles sont devenues sèches et grises.

— Je vais acheter des cigarettes, dit Ariane. Je ne peux plus supporter ce tabac anglais. Je ne peux plus le voir, je ne peux plus le renifler. Il pue, tu comprends ? Il me dégoûte.

— Qu’est-ce qui te prend ? fait Flora.

— Il me prend que j’ai envie d’autre chose. Et puis, Flora, que c’est difficile !

— Difficile ?

Elle respire à fond, coupe court :

— Oh… Pour les cigarettes, je n’en ai pas pour longtemps, tu sais…

Ariane s’éloigne en courant. Elle en profite. Ariane a les cheveux longs (ils retombent sur ses épaules), elle se ronge les ongles, elle a dix-sept ans, elle est blondasse et enceinte de quelques semaines.

Elle quitte la propriété par la grille du fond, elle dépasse le presbytère où le curé achève d’installer son télescope derrière la fenêtre du grenier. C’est un prêtre fluet qui ne se nourrit que de miel et de thon à l’huile, et qui passe ses nuits à prier et à suivre la marche des étoiles. En vérité, cet homme est extraordinaire. Lorsqu’elle avait dix ans, Ariane en était amoureuse, au point de choisir pour lui des prénoms très étranges, beaucoup plus exceptionnels que les siens propres (Jean, Antoine, Marie).

Elle s’avance le long du mur d’enceinte de l’école. Une voix qui crie, la voix d’un enfant qui doit souffrir énormément pour hurler avec cette violence et ce désespoir. Ariane s’approche de la palissade. Derrière une fente, Jean-Claude la regarde venir, le regard brillant.

— Qu’est-ce que vous faites ? demande-t-elle.

— On joue.

— Vous jouez à quoi ?

— On joue aux enfants martyrs.

— Imbéciles ! jette Ariane.

Elle fuit, et le petit garçon continue de crier dans son dos. Le village est calme. L’épicerie-tabac-buvette est à deux pas ; Ariane devine, derrière la route qui fait un coude, le chemin du lavoir.

Avant-hier Jean-Claude l’a prise par la main.

— Tu connais le vieux lavoir ?

— Oui.

— Tu ne le connais pas comme je le connais, alors viens.

Ils se sont enfoncés sous les arbres, ils se sont soutenus en riant dans la boue du sentier. L’ancien lavoir est situé au centre d’un bosquet, une simple mare aux rives de glaise vert sombre. Ariane a levé les yeux : les branches cachent le ciel, il fait froid, la terre est spongieuse. Ici, c’est comme nulle part ailleurs.

— Tu as vu les poules mortes ?

Ariane s’est penchée. Le sol est parsemé de petits monticules blancs. Ce sont effectivement des restes de poules, plumes et carcasses, qui se sont enlisées. Jean-Claude dit :

— Tu ne vas pas en classe ?

— Plus maintenant.

Il lui prend le poignet, le lui tord en arrière.

— Tu mens, mademoiselle Ariane. Tu n’as pas encore passé tes examens et les vacances sont loin. Je veux que tu m’expliques.

Ariane, qui a mal, murmure :

— Mais, Jean-Claude, tu n’es pas content de me voir ?

— Dis. Dis seulement.

Ariane plie son corps en deux pour résister à la torsion. Elle accepte.

— Écoute, commence-t-elle.

Lui, Jean-Claude, il obéit, n’est-ce pas ? Il écoute.

Il y avait du sable sur le corps d’Ariane. Ce sable n’était pas vraiment du sable. C’était une main, mais elle ressemblait à du sable parce qu’elle était aussi fluide, aussi déliée, aussi tiède. Et que mon corps tressaillait sous sa main comme sous le sable de la plage, que maman dans le temps jetait sur moi pour me faire rire. Je n’avais rien bu. Enfin, pas d’alcool. Rien que de l’orangeade, énormément d’orangeade. Nous avions beaucoup dansé. J’étais de plus en plus souple. Par les fenêtres, je voyais le sommet d’un arbre et je me rappelais qu’il m’avait dit que cet arbre poussait dans les jardins du Luxembourg. Je remarquais aussi qu’il faisait nuit. Cela ne m’a pas effrayée — qu’il fasse nuit.

Oui, j’étais de plus en plus souple. Lui de même. Nous nous enlacions. Nous restions enlacés. C’était à cause de cela que nous étions si souples l’un et l’autre. Il était merveilleux de laisser mon corps obéir aux mouvements de son corps. Et il me dit que c’était pareil en ce qui le concernait.

J’ai eu ce sable sur la poitrine. Ses doigts m’ont pincée. J’ai failli crier. Finalement, je m’habituai. Ce devint agréable, d’être pincée. Alors ses deux mains prirent mes deux seins. Plus tard, il coucha sa tête sur mon ventre. Il dit :

— C’est tiède.

Je dis :

— C’est ta tête, qui est tiède.

— C’est toi.

— Non, c’est ta tête…

Nous nous sommes mis à rire. Il m’embrassa. Pendant ce temps, il y avait davantage de sable sur mon corps. Je lui fis remarquer que mon cœur battait trop vite. Il ne répondit pas, mais posa la paume de ma main sur son cœur à lui, et je constatai qu’il battait tout aussi irrégulièrement que le mien. Il n’y avait aucun bruit, ni dans ce salon, ni dans l’immeuble. Ni même dans Paris, m’a-t-il semblé. Mais il est vrai que nous avions alors descendu les volets. Et pourtant j’écoutais ma respiration qui était si bruyante et son souffle à lui, saccadé, un peu sifflant.

Je savais que j’allais le rendre très heureux, sans très bien comprendre ce que serait la raison profonde de sa joie. Mais j’étais certaine qu’elle serait très réelle, cette joie.

En moi, rien n’arriva de ce que j’attendais. Rien de douloureux en tout cas. Je n’ai pas éprouvé cette grande souffrance. Je n’ai pas eu honte. Je n’ai pas eu peur. Je n’ai pas eu de regrets. Je craignais d’être déçue, je n’ai pas été déçue. Il s’est montré très doux, très tendre. Il m’embrassait sans cesse et répétait :

— Tu ne vas pas pleurer, tu ne vas pas pleurer !

Ensuite, nous nous sommes allongés sur le tapis et il a de nouveau posé sa tête sur mon ventre et nous avons retrouvé ensemble la sensation de chaleur dont nous nous rendions réciproquement responsables. Il a dit :

— Tu sais, c’est bien, car j’ai encore envie de toi.

Il m’a versé un nouveau verre d’orangeade. J’en ai redemandé. Il s’est dirigé vers la cuisine. J’ai profité de ce qu’il n’était plus dans la pièce pour penser à ce qui était arrivé. Justement, c’était arrivé d’une façon imprévisible. Depuis ma puberté, je considérais cela comme un événement qui surviendrait sans brusquerie, après une période de préparation, d’attente et de nécessité. Or je n’avais pas eu besoin de l’aimer et de le laisser m’aimer. De même, je croyais que ce serait très grand. C’était encore plus grand parce que j’avais vu beaucoup de beau, beaucoup de bien.

Alors je me suis sentie pleine de bonheur de ne pas aimer cela par révolte, ou par simple reconnaissance d’y trouver mon plaisir.

Aussi, quand il revint avec mon verre d’orangeade, je lui dis la vérité :

— J’ai couché avec toi parce que c’est parfait.

Jean-Claude se lève et donne un coup de pied dans une souche d’arbre. Il en sort des tas de mille-pattes gris qui s’enfuient affolés.

— Je t’écoute. Je n’arrête pas de t’écouter et tu ne dis pas un mot.

— Ce sera pour une autre fois, fait Ariane. Je dois acheter des cigarettes et Flora pourrait s’inquiéter.





Ariane et Flora dînent sur la table du jardin, sous le parasol pour se protéger de la brise qui vient avec le soir et qui se transforme presque en vent, passant entre le pigeonnier et le mur de gauche de la maison.

— Tu entends les chouettes qui soufflent ? demande Flora. Les premiers temps, je croyais que c’était un ivrogne qui cuvait son vin dans un coin de la propriété. Au fait, tu n’as presque rien mangé.

— J’ai mal au cœur.

La mère Roujoux enlève les restes de l’omelette. Ariane se lève.

— Où vas-tu ?

— Dans ma salle de bains. Je reviens tout de suite. Elle traverse la pelouse, monte jusqu’au premier étage.

Elle pose sur le rebord du lavabo le poste à transistors. Valse de Vienne. À la Guithoune on ne cesse pas d’aller quelque part et d’en revenir. Ariane connaîtra neuf mois de va-et-vient. Elle se perchera sur le mur, regardera les voitures qui passent. Elle s’installera à l’ombre du prunus. Elle fera des milliers de kilomètres pour rien, ou plutôt pour être mieux. C’est une conséquence de l’absence du bonheur que de se persuader que l’on sera toujours mieux trois mètres plus loin.

Ariane se déshabille devant la glace. Elle caresse son ventre. Elle s’ausculte. Appuie de plus en plus fort. Cherche une résistance. La peau est tendue et lisse. De presser son ventre achève de provoquer les nausées. Elle crache dans le lavabo.

Ariane trouve que ses jambes sont trop maigres. Parfois, elle pense que ce ne sont pas vraiment les siennes. Qu’elles appartiennent à quelqu’un d’autre avec qui elle aurait fait un mauvais marché.

Elle a de plus en plus envie de vomir. Alors elle ferme la porte de la salle de bains à clé. Puis elle se penche en avant.

Plus tard, Ariane s’essuie la bouche avec la serviette-éponge. Il y a une abeille sur la vitre, qui se cogne, qui monte et descend sans fin le long des baguettes. Ariane est nue. Elle surveille l’abeille. Elle roule en boule la serviette à carreaux bleus, s’approche et frappe de toutes ses forces. La vitre explose. Les morceaux de verre tombent vers le jardin en continuant à se briser, déchirant au passage les feuilles larges et vernissées de la vigne vierge.

Ariane jette un long cri qui passe par la fenêtre éventrée. Elle voit son poignet blessé, et crie encore une fois.

Flora gratte à la porte. Elle a dû commencer par tourner la poignée, puis par frapper, mais Ariane n’a pas entendu. Maintenant, Flora gratte à la porte parce qu’elle a eu peur de ces deux cris et qu’elle s’est épuisée en montant trop vite les vingt-neuf marches de l’escalier.

— Qu’est-ce qui est arrivé ? Mais au nom de Dieu, qu’est-ce qui est arrivé ?

— Je suis nue, dit Ariane à mi-voix.

— Ouvre, ouvre-moi, ouvre-moi.

— Je suis nue, répète Ariane.

Flora tente d’apercevoir quelque chose au travers du dépoli de la porte. Elle allume, éteint et rallume les ampoules de la salle de bains dont la minuterie se commande de l’extérieur.

— Je n’en peux plus, Ariane.

C’est sa nudité qui empêche Ariane de tourner la clé dans la serrure. Il ne s’agit pas d’une pudeur d’enfant. Pas même d’une pudeur tout court. C’est aussi absurde que l’immense sapin noir qui se dresse à vingt mètres au-dessus du petit bois et auquel personne n’a jamais pu grimper parce qu’il n’a pas de branches basses. Le vent serre le sapin de près, renonce à l’ébranler et finit par passer à côté. Encore une de ces choses qui n’auront un sens que beaucoup plus tard.

— Je suis nue.

— Mais ça n’a aucune espèce d’importance, dit Flora qui a tort de vouloir comprendre.

Un temps, très long, très plein de soupirs et de petits cris, puis :

— Je viens, dit enfin Ariane.

Elle ouvre la porte. Flora s’était assise à même le parquet, l’épaule contre le chambranle :

— Tu m’as fait peur.

— J’ai si peur, moi.

— Tu saignes…

— Un peu.

— Je vais te soigner. Oh ! Pourquoi, Ariane ?

Ariane qui pleure doucement, sans secousses, s’assied sur le rebord de la baignoire. Elle dit :

— J’ai tué une abeille. Il est sorti du jus. Un drôle de jus vert du ventre de l’abeille.

Elle se mord les lèvres et ajoute :

— C’est bien ça qui va sortir de mon ventre. Un drôle de jus vert. Rien qu’un drôle de jus vert.

La nuit tombe sur la Guithoune. Une nuit qui sent l’omelette et le caramel. La mère Roujoux s’en va en fermant la grille derrière elle.





JUIN




* * *





Le soleil est aveuglant déjà. Ariane prend son petit déjeuner au lit, la mère Roujoux dépose le plateau sur la table, pousse les volets. Parfois elle parle de la nuit passée, des premières heures de la matinée : le fils de l’épicière s’est encore fait renverser en traversant la nationale avec son vélomoteur. On l’a transporté à l’hôpital.

— C’est grave ? demande Ariane.

— Une vilaine plaie au menton et le poignet cassé.

Depuis deux semaines, Ariane a renoncé au petit déjeuner à l’anglaise. Le lait froid des corn-flakes et les deux œufs au plat l’écœuraient pour le reste de la journée. Dorénavant, un bol de café noir et des biscuits de cocktail lui suffisent.

Flora pénètre dans la pièce en robe de chambre molletonnée. Elle sourit. Il lui arrive de s’asseoir sur le bord du lit et de regarder sa petite-fille avec des yeux où se mêlent simultanément tant de sentiments qu’ils en arrivent à paraître vides. Ariane déteste ces yeux vides.

— J’ai mal dormi, dit Flora.

— Moi aussi…

Elle désire se rendre à V. acheter des drogues. Du somnifère et peut-être autre chose. Mais elle sait que Flora n’acceptera pas qu’elle prenne un quelconque médicament sans l’avis du médecin, aussi :

— J’irai à V. faire le marché. Il faut varier les menus, tu ne crois pas ?

Les deux femmes s’approvisionnent à l’épicerie du village et profitent trois fois par semaine du passage de la camionnette du boucher et de celle du boulanger.

— On n’a jamais assez de fruits, ajoute Ariane.

Flora s’agite, elle débarrasse le plateau, cherche la bouteille d’eau de Cologne pour Ariane, se trompe, pose des questions qui engagent un avenir lointain, si lointain… Sa halte matinale dans cette chambre de jeune fille se fait de jour en jour plus longue et plus désordonnée. Ici, Flora s’use davantage. Et soudain, les sourcils levés :

— Mais comment iras-tu à V. sans voiture ?

— Je demanderai à l’instituteur. Il sera ravi de m’emmener.

Ariane est debout. Elle se frictionne à l’eau de Cologne parce qu’elle croit qu’elle sent mauvais (une odeur de lait aigre).

— N’en mets pas trop, conseille Flora.

L’école est à deux cents mètres. Ariane a chaussé des souliers à talons hauts, et elle se tord les chevilles sur les graviers du préau. Les chiots bruns entament une ronde, Jean-Claude qui s’est de nouveau fait consigner pour être arrivé en retard dessine un tank sur la buée des carreaux. L’instituteur empile des cartons vides.

— Je sais que le jeudi vous descendez à V., commence Ariane.

M. Mérignac lui ouvre la portière. Il a le visage cramoisi et des yeux gris, minuscules.

— Bien sûr que je t’emmène. Monte à côté de moi.

Il conduit d’une main, l’autre est posée sur le rebord du siège de droite, tout près des cuisses d’Ariane.

— Ce sont de très longues vacances, en somme, dit-il.

Ariane manque lui demander ce qu’il connaît exactement de la vérité, de sa vérité à elle. Ce serait dangereux, s’il n’avait rien deviné. Elle se contente de hocher la tête.

— Tu veux mon avis ? poursuit M. Mérignac. Eh bien, tu t’ennuieras. Tu iras te reposer ailleurs.

Ariane saisit la perche qu’il lui tend inconsciemment :

— C’est cela, je dois me reposer beaucoup.

— Réellement ?

— Réellement.

— Alors, il n’est pas si mauvais de s’ennuyer.

Elle croit qu’il lui faut se découvrir une maladie, une de celles qui n’effraient pas, qui ne sont ni repoussantes ni pitoyables. Un mal qui ne sente pas, qui ne coule pas. Un mal calme qu’elle aurait en elle-même, immobile et pur. Elle voit quelque chose d’obscur et de fétide dans son futur enfantement, et traque tout ce qui étincelle. Et finalement, la comédie ne se joue pas à la seule adresse de ceux qui l’entourent ou qu’elle croise. Hier, allongée dans le hamac tendu entre les deux branches maîtresses du prunus, Ariane a rêvé. Elle était l’héroïne d’une de ces bandes dessinées où de minces silhouettes à la peau trop rose et aux yeux trop bleus se donnent l’assaut avec une sorte de lassitude et dont la mort, si simple, ne consiste en fait qu’à passer, dans la case qui leur est assignée, de la position verticale à l’horizontale. On l’avait enfermée dans un jardin asiatique dont les portes et les murs bas, sans barbelés, n’étaient défendus que par des batteries de prunelles électroniques. Elle y attendait un supplice bref et propre, sous le ciel bleu et sur la pelouse. Quelqu’un lui avait donné cet ordre — attendre les semaines la séparant de la promesse de souffrance, et qui passeraient dans la quiétude, le confort et un semblant de luxe et de liberté.

Puis Ariane s’était éveillée. Loin du sommeil, il demeurait ces semaines de quiétude, de confort, de luxe et de bizarre liberté. Leur point final lui procurait une sensation proche du véritable vertige, celui qui désaxe les organes en même temps que la pensée. Elle n’entrevoyait qu’un instant de beauté réelle, mais si fugitive… Au-delà elle n’osait plus rien concevoir, ou bien ce qu’elle envisageait lui paraissait insensé. Auparavant, il y avait cette boue dans son ventre. Une boue qui n’avait pas la couleur de celle des chemins qui cernent la Guithoune, mais qui en avait la même consistance : molle, flasque, gluante. Une boue insolite, hors de propos. De ses propos d’enfant de dix-sept ans, en tout cas.

— Nous arrivons, annonce l’instituteur.

Ariane prend les devants :

— Si vous voulez, nous nous retrouverons devant la cathédrale.

— Tu ne veux pas que je t’accompagne… ?

Elle préfère ne pas répondre. Elle ouvre la portière ; le vent qui prend la rue des Huiliers en enfilade fait voler ses cheveux.

— À tout à l’heure, dit-elle.

La pharmacienne doit avoir un peu plus d’une vingtaine d’années. Sur sa tête un chignon noir, sur ses yeux des lunettes en écaille, sur ses lèvres un sourire très comme il faut.

— Je voudrais, dit Ariane…

Elle s’arrête. Quelque chose pour dormir, quelque chose qui change, quelque chose qui bouge. Mais comment cela s’appelle-t-il ?

— Voyez-vous…, dit Ariane.

La pharmacienne lui prend la main, la conduit vers une chaise de bois.

— Vous êtes pâle, Mademoiselle.

— Qui, moi ? demande Ariane.

Il n’y a personne dans la boutique. Ariane se regarde dans les bocaux. Alors elle est tantôt bleue, tantôt pourpre, tantôt verte. Quant à être pâle…

— Ça ne va pas ? dit encore la pharmacienne.

Assise sur la chaise de bois, Ariane sent la sueur couler sur son front. Elle ne parvient pas à se rappeler ce qu’elle est venue chercher ici.

— Je suis enceinte, dit-elle.

La pharmacienne s’agenouille à côté d’elle. Elle ne sourit pas. Elle ne parle pas. Elle évite de faire le moindre geste. Elle se contente d’être là, à genoux. Parce qu’ainsi ses yeux sont à la hauteur des yeux d’Ariane :

— Je reviens, ne bougez pas. Cela arrive.

Ariane croque un sucre imbibé d’alcool de menthe.

— Je m’excuse, fait-elle.

— Je vous en prie. Encore une fois, cela arrive.

— Vous avez mis un coussin sous mes jambes ?

— Non. Une autre chaise. Pouvez-vous ouvrir les paupières ?

— Je préfère attendre encore un peu.

— Peut-être, dit la pharmacienne.

Ariane étend le bras. Ce qu’elle frôle, c’est le chignon noir de la jeune femme. Une clochette dans le lointain. Quelqu’un qui entre, demande du coton hydrophile et de l’éther. Puis qui s’en va.

— Je suis à vous, dit la pharmacienne.

Enfin, Ariane voit les murs. Us sont verts, avec un filet de peinture jaune à hauteur des plinthes.

— Je crois que j’ai été ridicule, dit Ariane.

— Mais non, absolument pas. Reposez-vous encore un peu.

— Je me sens mieux.

Elle ouvre la bouche. La pharmacienne lui dépose sur la langue un autre sucre.

— Vous êtes moins pâle à présent.

Ariane se lève. Elle a un pauvre sourire. Gentiment, la pharmacienne lui caresse le front. Elle dit :

— Ma petite, vous avez des sueurs froides.

— Je voulais des tranquillisants. Enfin, ce que vous pouvez me vendre sans ordonnance.

La jeune femme étend la main, saisit une boîte rouge à bandes blanches.

— Ça n’ira pas loin, fait-elle. Je veux dire : pas trop loin.

— Vous comprenez, j’attends un enfant.

Il y a un silence. Le soleil passe à travers les bocaux multicolores de la vitrine et dessine sur le sol à damiers des chiffres, des billes, des lunes en croissants, des feuilles et des palmiers. L’autre demande bêtement :

— Une fille ou un garçon ?

Ariane, tout aussi bêtement, répond :

— Je ne sais pas. Ça m’est égal.

— Vraiment, c’est merveilleux.

Ariane ne comprend plus. Mais la pharmacienne désire simplement se montrer agréable, alors qu’elle se moque en vérité de cette annonciation maladroite dont sont exclus les anges, les vierges et les nuées.

— Je trouve cela tout à fait merveilleux, ajoute-t-elle. Mais ne vous assommez pas de drogues.

L’enfant d’Ariane sera quelque chose de grotesque. Il fera peur, l’enfant d’Ariane. D’abord, elle est sûre qu’il sera brun foncé de peau et qu’il aura quelque chose de trop ou quelque chose de moins. Ariane, dans le fond d’elle-même, exige d’une mise au monde qu’elle ne soit pas seulement une succession d’événements sur lesquels elle n’a aucune influence. Il serait bon qu’il y ait un peu d’extérieur dans toute cette intimité.

— Vous rêvez, madame ? demande la pharmacienne.

— Je crève de peur, croit dire Ariane.

En fait, elle se tait. Ou bien prononce une phrase extrêmement banale, du genre :

— Je vous remercie de tout le mal que vous vous êtes donné. Vous êtes adorable.

— Je vous en prie. Au revoir, madame.

— Au revoir, mademoiselle, dit Ariane.

La boîte de tranquillisants ne lui est pas revenue à plus de quinze francs. Les cloches de la cathédrale sonnent à toute volée, les premières communiantes dévalent la rue d’Albuféra.

« Et si je descendais vers le fleuve ? » se dit-elle.

Elle contourne l’hôtel de Normandie et l’enceinte en briques roses de la piscine olympique. La Seine est à quelques mètres en contrebas d’un talus de glaise et d’herbes qui dérapent sous les pieds. C’est un fleuve large et qui se hâte. Ariane étudie la pente du talus, les pierres coupantes. Lentement, elle se dirige vers le bas de la rivière en plantant la pointe de ses chaussures dans la terre meuble. Au passage, elle essaie du bout des doigts le tranchant des cailloux.

L’eau est froide. Plus encore. Ariane demeure longtemps immobile, la main dans l’eau, accroupie sur les talons. Alors voilà, en se laissant glisser depuis le haut du talus sur le ventre, en abandonnant son ventre aux pierres, en ne s’arrêtant pas, en atteignant le fleuve, en plongeant ce ventre écorché, meurtri, dans l’eau glaciale… Alors voilà.

Il doit exister une ou plusieurs solutions moins compliquées. Mais de toute façon, tout est terriblement déchirant, la roche autant que l’enfantement.

— Je sais que je ne le ferai pas.

— Si, je le ferai. Oh ! que si !

— Eh bien, au bon moment je serai si grosse que je ne pourrai même pas descendre jusqu’au fleuve.

— Je ne suis pas folle. Seulement, qu’est-ce que j’en ferai de cet enfant ?

Il s’ensuit une longue théorie de questions et de réponses faciles. Les réponses vont avec les questions.

Mais ni les unes ni les autres ne vont avec Ariane Le Moniet.

Q : Quel sera son nom ?

R : François ou Joëlle.

Q : Où dormira-t-il ?

R : Dans la chambre d’Ariane, à Paris. Le berceau dans l’angle droit de la pièce, contre l’armoire.

Q : Et pour les repas ?

R : Pour les repas, c’est bien simple. Ariane les prendra comme d’habitude, entre son père et sa mère. Plus tard, on installera l’enfant dans la salle à manger. On lui fera goûter les plats les plus simples.

Q : Le matin ?

R : Ariane aura retrouvé l’habitude du petit déjeuner à l’anglaise. Elle le prendra assise devant la fenêtre. Ensuite viendra l’heure de la toilette. Puis l’heure où il n’y a rien à faire. Puis le déjeuner.

Q : L’après-midi ?

R : Ariane en consacrera une partie à jouer. L’autre à suivre des cours de comptabilité (peut-être par correspondance). On se couchera tôt, aux environs de vingt-deux heures.

Q : Et s’il vient du monde ?

R : Certains verront l’enfant, d’autres ne le verront pas. On conduira les premiers dans la chambre d’Ariane, la chambre du fond. Une pièce toute neuve, à mi-chemin entre une chambre de bébé et celle d’une jeune fille.

Q : Qu’est-ce qu’ils diront, ceux-ci ?

R : Ils souriront beaucoup et parleront peu. Ils ne resteront pas longtemps dans la chambre, de crainte que l’enfant pleure.

Q : Sur quels critères se baser pour choisir ceux qui verront l’enfant et ceux qui ne le verront pas ?

R : C’est affaire de confiance et de silence.

Q : Les autres locataires de l’immeuble ?

R : Quinze familles. Mais personne ne posera la moindre question. Et si par hasard quelqu’un s’inquiète de savoir à qui appartient l’enfant, il sera toujours possible de répondre n’importe quoi (une amie, une parente, que sais-je !).

Q : Et plus tard ? Un peu plus tard dans la vie ?

R : C’est cela qui n’est pas clair…

Ariane consulte son bracelet-montre. L’instituteur doit l’attendre sur le parvis de la cathédrale. Elle gravit le talus. Il y a de la boue sur sa robe. Voilà qui est bien : à force de tacher ses robes au rythme de deux par jour, elle se retrouvera obligée de porter à nouveau des pantalons. Ce sera déjà une humiliation de moins, puisqu’elle considère que revêtir une jupe à la Guithoune constitue une vexation.

— Tu n’as pas acheté grand-chose, remarque M. Mérignac.

— C’est tout petit, ça tient dans mon sac à main.

Elle s’installe dans la voiture en prenant garde à ce que le mouvement ne découvre pas ses genoux.

— Moi, dit l’instituteur, j’ai acheté de nouvelles cartes géographiques en relief. C’est de la matière plastique moulée. Ça parle mieux, on a envie de passer le doigt dessus, de suivre les vallées.

— Oh ! Ne parlez pas trop de vallées…

— Pourquoi ?

— Une superstition, dit Ariane. Ridicule, d’accord. Qui date d’un vieux film américain que j’ai vu. Il vaut mieux ne jamais descendre dans les vallées. Ou bien avoir le courage d’y rester et ne pas chercher à repasser les chaînes de montagnes.

La route contourne l’église de B., construite par un milliardaire italien, des années auparavant. Il s’est fait représenter avec toute sa famille sur les vitraux du chœur. Le toit est en forme de pagode, mais avec ce ciel blanc et les pommiers, et les vaches, et le blé — on n’y croit pas, à l’Asie.

« Ai-je envie de faire l’amour ? » se demande Ariane.

Il est difficile de répondre. Elle l’a revu il y a quelques semaines (deux mois à peine). Ils ont pris le métro parce que cela faisait longtemps que ni lui ni elle ne l’avaient emprunté, ils sont allés choisir des poissons exotiques aux magasins du Louvre et ont acheté des glaces rue de Valois. Ariane a parlé du lycée, de Camille, d’une sonate de Max Reger. Et lui riait aux éclats.

— Un jour, nous irons ensemble à la Comédie-Française voir une tragédie. C’est idiot, mais je marche à chaque fois…

— Un jour, nous irons ensemble déjeuner à Bruxelles. Pour le dîner, nous rentrerons le soir par avion…

— Un jour, nous irons ensemble marcher sur une dune, il y aura par chance une tempête…

Disait-il. C’était fou le nombre de choses qu’ils devaient vivre ensemble. Ariane avait vu le docteur deux jours auparavant. Elle ne révéla rien. M. Le Moniet lui avait demandé de se taire, une fois pour toutes. Elle avait pleuré. Elle avait promis. Un peu plus tard, elle admit d’elle-même que c’était encore ce qu’il y avait de mieux. Elle se rappela que dès le premier jour, Gérald avait perdu la guerre.

La grève durait depuis le matin. Pas d’électricité, pas de métro, et le gaz dont la pression baissait.

Le temps était clair. Gérald était entré sans sonner. Gérald avait poussé sans bruit la porte entrouverte. M. Le Moniet parla le premier :

— La sonnette ne marche pas, bien entendu. Et les visiteurs, je ne sais si vous l’avez noté, frappent avec une timidité…

— La vue est magnifique, dit Gérald.

— Sans la grève, vous seriez venu déjeuner, n’est-ce pas ?

— Je suis enchanté, Madame.

Il s’inclina devant Suzanne.

— Ariane se lave les dents. Elle sera là dans un instant. Mais non, la voici déjà !

Elle s’avança, sourit, s’assit sur le divan. Gérald lui tendit la main.

— Vous êtes…

— Je voulais l’appeler Maryvonne, dit Mme Le Moniet. Qu’en pensez-vous ?

— Je ne crois pas à la signification des prénoms.

Ariane eut l’impression que Gérald était arrivé au bout de la cour, qu’il n’irait pas plus loin. Elle tenta de provoquer une réaction, de le forcer à admettre qu’il était ici pour lutter. Elle passa sa langue sur ses lèvres en le fixant. Elle mit son doigt dans sa bouche, inclina la tête sur le côté. Puis, de son index mouillé de salive, elle toucha celui de Gérald. Il sursauta. Lentement il éleva son doigt vers ses lèvres et le lécha. Il était écarlate.

Ils achevaient ainsi d’échanger leur premier baiser en public. Elle fut certaine qu’il avait compris :

— Tu vois, je n’ai pas peur.

Gérald se tourna vers M. Le Moniet.

— Oui, mon dernier livre se passe au Caire.

— Vous connaissez l’Égypte ?

Il hésita.

— Ce n’était pas nécessaire.

— C’est votre deuxième, troisième ouvrage ?

— Le huitième, dit-il en souriant.

— Chez qui êtes-vous édité ?

— Cela non plus n’a pas d’importance.

— Je vous demande pardon ? dit la mère d’Ariane.

— Oh… Un éditeur sans argent ni prestige. Les bureaux sont aux Gobelins. Un titre tous les mois. Des ouvrages distrayants, rien de plus.

Il tenta de rire, ajouta :

— Mais n’allez pas croire qu’on ne les trouve que dans les kiosques de gares ou les aéroports. Les grandes librairies, les marchands de journaux… Voilà, chez eux je me sens libre. Tout à fait libre.

Ariane lui tendit un verre de cognac.

Gérald but d’un trait. Il se sentait fatigué, il se retenait pour demeurer assis, les mains sur les genoux. Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il devait dire.

— Ariane adore la lecture.

— Elle dévore littéralement.

— Entre Sagan et…

— Mais on ne peut comparer !

— En un sens, peut-être. Un certain sens. Une certaine équivoque de part et d’autre.

— Etes-vous sincère, Gérald ? dit Mme Le Moniet à brûle-pourpoint.

Il crut qu’elle parlait littérature. Il répondit très vite :

— Pas le moins du monde.

Le malentendu devint total. Ariane imagina le piège qui commençait de retomber. Elle eut envie de crier. Et Gérald continuait, sans se méfier :

— J’ai quarante-trois ans. Pas de systèmes, une voiture, et bientôt une maison à la campagne… si le dernier bouquin obtient le succès attendu ! Je n’ai pas assez d’argent pour ne pas tricher et trop de petits bonheurs pour organiser mes mensonges.

Suzanne Le Moniet lui proposa un autre verre de cognac :

— Je ne vous demandais pas vos moyens d’existence.

Il regarda Ariane, décontenancé. Elle ne bougea pas. Il détourna la conversation :

— Ariane est étonnante. Elle connaît tout, rien ne la laisse indifférente. L’autre jour, nous avons déjeuné sur le bateau-mouche.

— Elle vous a raconté l’histoire des ponts de Paris ? Elle la sait par cœur.

Suzanne dit, lointaine :

— Cela fait à peine quelques mois qu’elle est entrée en philo. Avouez qu’en dépit de tout ce qu’on raconte, c’est encore purement scolaire.

Et Mme Le Moniet répéta :

— Purement scolaire.

— Difficile de la considérer comme une simple écolière, à l’entendre.

Suzanne se pencha, lui souffla dans l’oreille :

— C’est un bébé. Notre fille est un bébé.

Gérald se mit à rire.

— Un bébé un peu en avance sur les autres.

Il comprit que la réplique était stupide, qu’il piétinait davantage. Il ne parvenait pas à se rappeler la raison de sa présence au fond de ce canapé de velours, dans un appartement qu’il n’avait pas souhaité connaître. Mais il ne pouvait sans cesse repousser l’invitation désirée et enfin obtenue par Ariane.

Il entendit sur le boulevard le grondement des camions militaires qui remplaçaient les autobus. Il sentit que sa tête tournait. Il se leva, remercia. Il descendit l’escalier en courant.

Un véhicule de l’armée ralentit, s’arrêta. Il monta à bord, appuya son front contre la bâche. Il n’y avait qu’un soldat à l’autre bout du banc qui réparait un transistor miniature.

Gérald dit tout bas :

— Je vais aller ailleurs.

Ariane le regarda partir par la fenêtre du salon.

Et M. Le Moniet lui dit :

— Je ne l’aime pas.

À son tour, Ariane quitta l’appartement pour se rendre chez le gynécologue.

Rue de Valois, Gérald ressemblait à l’un de ces oiseaux d’Écosser, blanc taché de brun, envergure immense, qui se posent en rangs d’oignons sur les toits des villes portuaires. Il se dandinait.

— Quand pars-tu pour l’Angleterre ?

— Après-demain, mentit-elle.

— Tu sais, je m’enfermerai dans un village minuscule, dans la Creuse par exemple, et je terminerai le livre.

— Ton éditeur s’est fâché ?

— J’ai perdu, avoua Gérald. Il y a tellement de corrections à faire pour que le livre ne soit pas seulement ce qu’il appelle « de la pâte à modeler » que je le recommence depuis le début.

Ils se sont séparés comme les autres. En se promettant de ne pas se retourner, mais en guettant dans les vitrines le reflet de la silhouette de l’autre. Paris est une ville pratique. La nuit était tombée. Ariane a couru vers la place de la Concorde, elle a traversé des rues sans regarder, elle a estimé que sa vie était aussi creuse et acide qu’un mauvais melon.

« Oui, je crois que j’ai envie de faire l’amour. Je n’en suis pas très sûre, mais c’est possible. Il ne faut pas y penser. Gérald ne m’a donné aucune espèce d’habitude… »

L’instituteur klaxonne, en stoppant la voiture devant l’école. Ariane saute à terre, remercie, s’évade.

Flora devient blanche :

— Mais je ne comprends pas ! Alors, tu n’as rien acheté du tout pour nous deux ?

Ariane se passe la main sur le front :

— J’ai oublié. Et j’ai eu un malaise.

Flora retourne dans la cuisine sans un mot. Ariane court derrière elle et crie :

— Écoute, Flora, cela arrive d’oublier ! Écoute, Flora, écoute ! Je ne l’ai pas fait exprès. Il a dû arriver quelque chose dont je ne me souviens plus. Quelque chose d’autre que ce malaise.

Flora s’est assise. Elle compte les restes : cinq tomates, un kilo de pommes de terre, des tranches de bacon. Elle compte en silence, les lèvres pincées, les yeux mi-clos. Ariane a honte.





La mère d’Ariane lui tend une boîte en carton. Aujourd’hui, c’est samedi.

— Je t’ai apporté de quoi te distraire.

En présence de sa fille, Flora revit. Elle s’agite, met le couvert. Ariane embrasse sa mère.

— Merci, dit-elle. Mais tu ne m’as pas téléphoné hier soir.

— Parfois, c’est impossible. On demandait une heure d’attente, les circuits étaient encombrés. Les gens prennent leurs vacances de plus en plus tôt.

Après le dîner, Mme Le Moniet appelle Ariane qui lit un livre allongée sur le tapis blanc.

— Je vais te couper les cheveux.

— Oh ! non, supplie Ariane. Non, pourquoi ?

— Tu te sentiras mieux.

Flora lève les yeux. M. Le Moniet, lui, les baisse. Ariane attend debout, les bras le long du corps. Sa mère sourit.

— Je t’assure que tu te sentiras beaucoup mieux.

Ariane hésite comme un animal que l’on veut faire plonger à travers un cerceau de papier et qui n’abdique pas tout de suite.

— Les couper, mes cheveux ?

Sa mère dit :

— Courts. Presque à la garçonne. Ils sont dix fois trop longs, cela fait longtemps que j’y pense. D’ailleurs, tu seras encore plus jolie.

Et pour la décider :

— Plus touchante.

— Touchante ? demande Ariane.

Flora à son tour :

— Relève tes cheveux que je me rende compte.

Ariane obéit. Son père ferme un œil, puis l’autre. Ariane ne bouge plus. Ariane est un triangle de métal brillant qui jette un son clair quand on le frappe, et cela depuis toujours.

Ensemble, le père, la mère, la grand-mère et la fille ne s’aiment ni ne se haïssent. Alors pour s’occuper, pour exister quand même les uns en face des autres, ils jouent. À se couper les cheveux, par exemple. Ariane préférerait ne pas jouer. Mais ce n’est pas facile. C’est au contraire d’une grande complexité. Ce qui n’est pas très encourageant : elle a toujours les mêmes cartes en mains.

Les autres admirent. Mme Le Moniet saisit la chevelure de sa fille à hauteur de la nuque, l’élève vers la suspension d’opaline blanche et tranche. Les ciseaux crissent.

— Ils sont poisseux, dit sa mère.

— C’est que je suis souvent en sueur, explique Ariane. Surtout le front.

— Comme quoi tu te sentiras plus à l’aise.

Lorsqu’elle est seule avec Ariane, Suzanne Le Moniet éprouve à son égard un sentiment d’amour indiscutable. C’est parfois si violent qu’elle ne trouve pas le temps de s’en réjouir et se laisse aller à quelqu’une de ces marques d’innocente tendresse qui consistent à embrasser les joues gonflées sous lesquelles les lèvres qui s’appuient découvrent la dureté de la mâchoire s’entrouvrant pour répondre au baiser dans le vague. Ou bien Suzanne lui caresse le cou, joue avec ses doigts, lui mordille les oreilles.

Puis, énervée, elle la renvoie. Ariane est un petit jouet bizarre qui n’est pas très beau, qui ne marche pas très bien, qui s’emballe ou qui se grippe sans qu’on sache pourquoi. Mme Le Moniet désirait un enfant, et pas vraiment le petit jouet bizarre.

— Baisse la tête ; davantage, voyons, je risque de te couper.

Flora va chercher la bouteille de cassis et remplit quatre verres.

— Est-ce que l’alcool est mauvais pour moi ? s’enquiert Ariane.

On lui répond que « probablement pas, mais que si elle parle, elle bouge et que c’est dangereux ».

— C’est arrivé en janvier, commence Suzanne Le Moniet. Il ne faisait pas froid, pour un mois de janvier. Il était dix heures du soir. À onze heures, j’eus une sixième contraction et l’on téléphona au docteur. Il me demanda si j’étais toujours aussi décidée à ne pas entrer en clinique. Plus que jamais, docteur ! Quand il arriva, ton père prit la voiture et sortit pour acheter du caviar et du Champagne. Il m’en versa une coupe. C’est tiède, dit-il, mais tu n’as pas le temps d’attendre qu’il soit frappé. Je trouvai le Champagne excellent. Le docteur Morice n’en voulut pas. Il avait l’air contrarié et ne cessait de dire que c’était un caprice que de ne pas vouloir accoucher en clinique, que j’étais insupportable et que je prenais des risques bêtes. Ton père… Ariane, je t’en prie, reste tranquille et tourne un peu la tête à gauche… ton père s’était assis sur le bord du lit et finissait la première bouteille de Champagne. Après, il entama une bouteille de vodka dont il me donna un fond. Je me surpris à émettre une série de bruits curieux, je crachai. J’avais du mal à me détendre. La sage-femme, qui venait d’entrer, dégusta une cuillerée de caviar. Oh ! Je t’ai piquée ? Mais aussi… Je regrettais confusément de ne pas me sentir en train d’accomplir un miracle. La douleur était autour de moi, vois-tu, pas vraiment à l’intérieur. C’est ce qui me préoccupait le plus — d’avoir, finalement, aussi mal au front, aux tempes, aux oreilles qu’au ventre. Lorsque la sage-femme murmura : « Je vois la tête », il devait être neuf heures du matin. Ton père, pour passer le temps, essayait de remettre en état une pendule que nous avions dénichée l’avant-veille au Village suisse. Alors j’entendis les autobus, la rumeur du boulevard et je compris vaguement que tu étais sortie. J’ai respiré à fond. La chambre sentait le bistrot, le désinfectant et la sueur. Tu as crié tout de suite. Tu as crié tellement fort que le bruit des autobus et les rumeurs du boulevard se sont éteints.

Ariane se retourne vers sa mère, qui lui sourit :

— Tu es toute changée, avec tes cheveux courts. Va te regarder dans une glace.

Ariane se lève. Flora, à voix basse :

— Je m’en souviens, Suzanne. Tu m’as téléphoné toi-même et n’importe qui aurait pu croire que tu avais dormi pendant une semaine. Tu ânonnais.

Ariane revient et dit :

— Je trouve que c’était préférable, les cheveux longs.

— Pas du tout, dit son père. Ta personnalité ressort beaucoup mieux ainsi. Tu ne crois pas ?

— Il faut que je m’habitue, peut-être.

Plus tard, ils vont se coucher les uns après les autres. Dehors, il pleut. « Tu as crié tellement fort que le bruit des autobus et les rumeurs du boulevard se sont éteints. » À la Guithoune, la nuit est silencieuse, donc il ne sera pas nécessaire qu’il crie aussi fort que moi. À la Guithoune, la nuit, on entendrait le couinement d’une souris. Cela, bien sûr, dans le cas où le temps ferait défaut pour m’emmener à la clinique.

Ariane se tourne et se retourne dans son lit. Elle s’inquiète de ne plus sentir sur son cou et sur ses oreilles la chevelure qui faisait comme une couverture. En guise de compensation, elle s’entoure la tête de son drap, à la façon arabe. Mais le drap lui gratte la peau. Elle ne s’endort que vers trois ou quatre heures du matin, s’enfonce dans un banc de rêves lourds.





Une prière d’Ariane, ce dimanche matin. La petite église est pleine. Il faut avouer que ce n’est pas si difficile de la remplir. À voix intérieure :

« Est-ce que Flora m’aime ? Est-ce que j’aime Flora ? Est-ce que cela Vous ennuierait que je ne l’aime pas ? Tout au moins que je ne m’en rende pas compte ? Il est normal que tout n’aille pas pour le mieux entre Flora et moi, mais je ne lui fais pas de mal. Je suis sûre de ce que Vous pensez de moi. Ça ne me plaît pas. Je ne m’en veux pas. Je ne suis pas folle. Comment les femmes enceintes viennent-elles Vous prier ? Quand elles sont énormes, elles ne peuvent plus s’agenouiller. Alors convenez qu’elles ressemblent à des paquets mous, assises sur les bancs du fond. Moi, je peux encore me mettre à genoux. Mais comme je porte une robe et des bas, ce sont mes bas qui sont en contact avec le bois et j’ai peur de déchirer mes bas. Je me ferais eng… par Flora. Pas facile de les remplacer, les bas. Ça ne sert à rien que je Vous demande quelque chose parce que Vous connaissez déjà ce que j’ai envie de Vous demander. Et Gérald, Vous l’aimez ? Qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui ? Je Vous pose beaucoup trop de questions. Vous ne répondez pas aux questions. En fait, c’est Vous qui en posez sans arrêt. On Vous répond. Il y a encore des choses que Vous ignorez. C’est fou, le temps que Vous pouvez passer à faire semblant. Je Vous aime tant. C’est vrai. Même quand je ne crois pas en Vous, je Vous aime. Vous voyez Flora ? Elle est à côté de moi. Elle baisse la tête. Elle fouille dans son sac à la recherche d’un mouchoir. C’est pour moi, le mouchoir. Il paraît que j’ai le nez qui coule. Pourvu que je ne me sois pas enrhumée. C’est triste, qu’on m’ait coupé les cheveux. On ne coupe pas les cheveux de n’importe qui, ou plutôt on ne les coupe pas comme ça, sans vraie raison. Dites, pourquoi maman m’a-t-elle coupé les cheveux ? Au couvent, on leur rase la tête. Et si par hasard Vous me préfériez ainsi ? Tout à l’heure, j’ai mis un foulard. Non pas parce que cela se fait lorsqu’on va à la messe. Vous vous rappelez sûrement que je n’en mets jamais. Simplement, de cette façon personne n’a remarqué qu’on m’avait coupé les cheveux. Parfois, je m’occupe beaucoup de ce que les gens vont penser de moi, parfois je m’en moque. Par exemple, le jour où j’ai couché avec Gérald, je ne me suis inquiétée de rien. Depuis que je suis enceinte, je suis affolée. Pourtant tout se passera très bien, très normalement. C’est logique. On m’endormira, je pense. Oh ! pas avec un masque, mais avec une piqûre : ce qu’il y aura de plus agréable, à cause des regards posés sur moi. Je les imagine très doux, très calmes, très rassurants. J’aurai très mal et soudain je dormirai. Je leur fais une totale confiance, ils feront attention à moi. Plus tard, on baptisera mon enfant. Je crains tellement d’être ridicule. Oubliez ce qui s’est passé à V… sur les bords de la Seine. Je Vous en supplie, oubliez-le. Oubliez un tas de sottises. Vous avez la chance de pouvoir oublier. Alors, je Vous en supplie à nouveau. Je n’ai pas le temps de Vous en dire davantage, car c’est déjà la consécration et il est préférable que j’essaie de ne penser à rien. Tout le reste est trop sale pour ces moments-là. »

Pourtant, Ariane pense. Jean-Claude sert la messe. Il vient de lâcher la sonnette qui dévale les trois marches de l’autel. Les fidèles relèvent la tête. Flora dit :

— Allons, chut !

Après la messe, M. et Mme Le Moniet décident d’aller prendre l’apéritif à V. Ariane les accompagne.

— Ote ton foulard, dit sa mère.

Ariane traverse la ville tête nue. Ses cheveux courts semblent avoir pris le parti de boucler. Au bar de l’hôtel, elle fait un caprice. Les olives dans la soucoupe, les olives au fond des verres, le seul mot d’olive lui donne mal au cœur. Elle évite de les regarder, mais cela ne suffit pas. Elle demande qu’on les retire.

— Il faut lutter contre ce genre de dégoût, explique sa mère. Moi, c’était la confiture de groseille. Je me suis forcée.

Mme Le Moniet confesse qu’elle a dû tout de même renoncer aux confitures de groseille. Mais avant de céder, elle a fait effort de volonté. Cela compte. Ariane fixe les olives. Elle serre les lèvres. Quand les larmes lui montent aux yeux, elle se lève et se précipite vers les toilettes.

Elle revient un peu plus pâle. Pendant qu’elle vomissait, M. et Mme Le Moniet ont mangé toutes les olives. Le serveur, par excès de zèle ou parce que c’est l’habitude de la maison, en rapporte une assiette qu’il pose sur la table. Les parents d’Ariane murmurent :

— Oh ! Merci beaucoup…

Ils n’osent pas refuser. Ariane ne comprend pas pourquoi, et ses mains se tordent. Elle a le cœur battant.

Ariane Le Moniet est alors une petite fille désespérée. Mais on a peut-être trop galvaudé ce mot…





Elle joue à être une plante. Pour ce faire, elle se tient accroupie au centre de la clairière. C’est le stade de la sortie de terre. Derrière elle un chêne, des fougères et des mousses. Ensuite, elle se redresse avec lenteur en penchant le corps à droite et à gauche suivant un rythme régulier. Elle atteint enfin la position verticale et reste là, à respirer profondément. Ce monde calme se trouble lorsque le père et la mère franchissent le samedi soir le portail de la Guithoune. Dorénavant, elle a peur des samedis soir et des dimanches, car il lui devient alors malaisé d’être une enfant simple. Après l’obligation du port de la robe et la coupe de cheveux, voici que Flora examine son linge à l’heure du coucher, guette la moindre tache de sang sur les draps.

Un peu plus tard, Suzanne Le Moniet exige qu’on prenne matin et soir la température de sa fille.

— Je peux le faire seule, dit Ariane.

Mais c’est à Flora qu’est confiée la nouvelle responsabilité. Ariane s’allonge sur le ventre, se masque le visage dans ses bras croisés. Lorsque Flora se penche sur elle, Ariane sent son haleine sur son dos nu, la pression de ses mains sur son corps.

Il faut demeurer deux minutes immobile. À la suite de quoi, Flora se penche encore, se relève et annonce :

— Trente-sept quatre.





JUILLET




* * *





Les fraises des bois sont mûres. En moins d’une semaine, Flora en a épuisé les quelques plants qui ont été disséminés, deux ans auparavant, entre les rangées de poiriers nains contre la façade arrière de la Guithoune. Chaque jour, elle en monte un bol plein à ras bord dans la chambre d’Ariane.

Ce matin, Flora pénètre chez sa petite-fille avec un sourire forcé :

— Ariane, ça y est, il n’y a plus de fraises des bois !

Ariane descend au jardin. Temps incertain qui pourrait bien tourner à la pluie. Elle enfile un gros pull-over en laine noire mouchetée de blanc. Flora se retire à la cuisine pour faire fondre une nouvelle portion de caramel parfumé au whisky. Derrière les murs d’enceinte, des rires d’enfants qui jouent avec une longue caisse montée sur roulettes.

Ariane aperçoit la silhouette de Patrick sur la départementale, à travers les barreaux de la grille du fond. Il porte un imperméable jaune qui s’arrête aux genoux.

Elle se met à courir vers le petit bois, vers la route. Patrick fait un signe de la main. Elle se casse un ongle en ouvrant la porte du jardin. Et tout de suite :

— Ne fais pas de bruit, à cause de Flora. Tu n’es pas trop fatigué ? Tu as dû te lever si tôt… Je te le jure, je ne croyais pas…

Le garçon est laid. Il a des lèvres épaisses, des narines larges, un front plat. Ariane éclate d’un rire gai :

— C’est idiot ! Mais qu’est-ce que tu fabriques ici ? Mon Dieu, mais qu’est-ce que tu fabriques ici ?

— Et toi ?

— Comment savais-tu que j’étais à la Guithoune ? Ta lettre est tellement courte, Patrick…

— J’ai rencontré ta mère. Elle a murmuré : « Je n’ai pas peur de vous. » Elle a ajouté : « Vous pouvez écrire à Ariane, vous connaissez l’adresse à la Guithoune. »

— Personne n’a peur de toi, dit tendrement Ariane.

Elle passe un bras autour de la taille du garçon. Il commence à pleuvoir.

— Tes cheveux sont mouillés, dit-elle.

— J’ai reçu une averse. L’arrêt d’autocar est loin.

— Tout est loin.

Ils se glissent sous les branches du petit bois. Il pleut de plus en plus fort. Un merle les rejoint, s’arrête au-dessus d’eux. Ils s’assoient dans le tilleul, à moins d’un mètre du sol.

— Tu es très mal, Ariane ?

— Non, fait-elle. Je dois avouer que non.

Elle rit de nouveau, poursuit :

— Tu m’as prise pour une grande malade ?

— Je ne sais pas. Ce n’est pas très clair. Dis-moi.

— Surtout pas, lance-t-elle brutalement.

Ensemble, ils regardent la pluie sur les feuilles de vigne vierge de la maison.

— Tu n’as pas froid ici ?

— D’habitude il fait beau, dit-elle. C’est l’été.

La caisse à roulettes des enfants du village reste abandonnée sur un bas-côté. Les gosses se précipitent vers le presbytère avec des cris de chat que l’on poursuit à coups de pierre.

— C’est un orage, explique Ariane. Ça va passer.

— Je trouve que tu as bonne mine.

— J’ai une faim de loup… Je mange. Je vomis souvent. Alors, je mange encore.

— Tu vomis ?

— Tais-toi, maintenant.

Elle pose ses lèvres sur celles de Patrick. Il entrouvre les siennes, guette le baiser.

— Attends, souffle-t-elle, attends…

Elle frotte ses lèvres sur ses joues, sur son menton. La peau de Patrick est aussi rêche que la peau de Gérald. Mais leurs odeurs ne sont pas les mêmes. Gérald sent l’eau de lavande et la citronnelle, Patrick sent le soufre qu’il applique sur ses boutons. C’est bon, malgré tout. Enfin, elle l’embrasse. Elle lui déchire les gencives avec ses dents. Il y a dans la bouche de Patrick un goût qui l’enchante. Lorsque c’est terminé, Ariane :

— Viens, viens à présent.

— Qu’est-ce que je vais faire ?

— Tu déjeunes avec moi.

— Mais… Flora ?

Ariane s’arrête et dit :

— Oh ! tu sais, Flora en a par-dessus la tête de ne rien voir d’autre qu’Ariane. Je suis odieuse. Je me plains, je pleure, je n’écoute pas ce qu’elle me raconte.

À douze ans, elle craignait l’obscurité, les franges des rideaux, les insectes, les serpents, son père et sa mère. Plus tard, elle se mit à craindre Patrick. Aujourd’hui… il n’y a dans sa tête place que pour un nombre limité de peurs et celles qui se trouvent situées au bas de l’échelle, s’effacent quand il en survient une plus récente, plus intime, plus raide.

— Pourquoi mets-tu une robe ?

— Je t’en prie, dit-elle, je t’en prie… Est-ce que cela a vraiment de l’importance ?

Ils décident de courir sous l’averse. Ils franchissent en quelques secondes l’espace d’herbes détrempées où leurs pas s’impriment. Pas pour longtemps, mais c’est déjà ça de gagné.

— Je t’aime, dit froidement Patrick.

Ariane se tourne vers lui. Le toit du petit puits les protège.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Enfin, Patrick ?

— Tu veux essayer de comprendre ?

Elle hésite. C’est comme pour le cours de mathématiques, il est relativement plus commode, dès le départ, de jouer les imbéciles. Mais le cours de mathématiques est loin, et Patrick est tout proche.

— Oui.

Il s’assied sur la margelle, l’enlace. Les clématites ruissellent, s’aplatissent. Une araignée se noie et flotte. La lumière : pâlichonne. Les fleurs : violettes. Les yeux de Patrick : brun foncé.

— Ma petite fille, dit-il, ma petite fille chérie…

— Je suis…

— Tais-toi, j’ai besoin de ta bouche, Ariane, et de tes genoux. De tout le reste aussi, mais tu n’y tiens pas, alors je n’insiste pas. On a tout notre temps, n’est-ce pas ? J’aurais honte de coucher avec toi parce que j’ai un drôle de corps blanc avec des poils noirs et que je crois qu’il est très froid, mon corps, et pas doux. Je peux nettoyer mes dents et mes ongles, donc je peux t’embrasser et caresser tes genoux. Tu t’en moques, de la couleur de mon corps ? Moi pas, tu sais.

Patrick pose ses deux mains sur les épaules d’Ariane. Elle s’écarte.

— En somme, tu as des complexes.

— Écoute, dit-il, ça n’a pas de sens. Tu es contente de me voir ?

— Oui, franchement.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, moi !

— Tu es vraiment contente ?

Elle l’embrasse, rapide et maladroite.

— Oui, oui, oui, trois fois oui.

La main droite de Patrick progresse le long de la jambe. Et la main va plus loin, puisque Ariane ne proteste pas. La main est à cet endroit des cuisses où cessent les bas. En guise de frontière, il n’y a qu’une petite pince de caoutchouc dont les doigts remontent le cours. Ensuite, ils affrontent l’ourlet du porte-jarretelles. Incertitude. Patrick ferme les yeux pour ne rien comprendre au fond de ceux d’Ariane. Alors, celle-ci clôt les siens, un peu plus rassurée. La main froisse le nylon du slip. Elle marque un temps d’arrêt en sentant sous elle la tiédeur du corps proprement dit. Le sexe n’est pas là. Il doit se trouver plus bas. Ou plus haut. Patrick a envie de pleurer, il voudrait tant que tout aille tout seul, il voudrait tant ne penser qu’à Ariane. Penser à quelque chose de plus important qu’à l’adresse de ses phalanges. Patrick a réellement envie de pleurer. C’est décevant.

Ariane secoue la tête. Ni oui, ni non.

— Je t’aime, souffle-t-il au hasard.

La tête d’Ariane s’agite de plus en plus.

— Je t’aime, dit Patrick.

Et soudain, de l’index, il effleure le sexe et demeure interdit, les tempes battantes.

— Je t’aime, dit-il encore.

Ariane se dresse. Les ongles de Patrick lui griffent les cuisses. Elle le force à ouvrir les yeux et lance avec colère :

— Cesse ! Oh, cesse ! Je suis très malade.

Patrick est devenu tendre, si tendre…

— Qu’est-ce que tu as ?

Elle, avec ce qu’il lui reste de hargne :

— Beaucoup de choses à la fois.

— Mais quoi ?

La pluie s’arrête. Les clématites, gravement touchées, restent penchées contre la charpente, face tournée vers la terre.

— C’est dégoûtant, dit-elle. Je t’ai expliqué : beaucoup de petites maladies qui se fondent pour en faire une plus grande.

Patrick recule de quatre ou cinq pas. Il boutonne sa vareuse jaune.

— Je trouve pourtant que tu es jolie, Ariane. Tu me crois ?

— Laisse-moi tranquille.

Elle se sauve en courant vers l’autre bout du jardin. Patrick commence de marcher dans sa direction. Elle s’adosse à un arbre, penche la tête de côté. On dirait qu’elle attend une volée de flèches. Patrick va la rejoindre. Alors elle s’accroupit au pied de son arbre.

— Tu veux que je m’en aille ? demande-t-il.

Comme elle ne répond pas, il ose lui caresser la tête, lui relever le front et interroger de nouveau :

— Tu veux que je m’en aille ?

Elle répond :

— J’ai froid, tout à coup.

À quelques mètres l’un de l’autre, ils gagnent la maison et y pénètrent par la porte de la cuisine. Auparavant, Ariane a soupiré :

— Tu as déchiré mes bas.





Tout le long du jour, Patrick a tenté de deviner le nom du mal que subissait Ariane ; tout le long du jour, Ariane a hésité entre la vérité et le vague ; tout le long du jour, Flora a surveillé le couple des enfants.

Après déjeuner, ils sont allés couper des branches pour construire un cerf-volant. Ils se sont photographiés. Ils ont bu du thé.

Patrick est reparti en promettant de revenir. Flora est allée prendre un bain. Ariane est restée dans le jardin dont les ombres avec le soir se font plus floues et les bruits plus nets.

C’est l’heure qu’elle préfère. Elle s’assied sur la balancelle, les jambes pendantes, le portique grince. Les odeurs s’échappent.

Il y a soixante et onze jours qu’elle est enceinte. Patrick n’a rien compris. De toute façon, cela ne la soulage pas. Dans la mise au monde, un fait remarquable lui échappe. Elle le sent, désire de toutes ses forces y remédier, mais n’y parvient pas.

Elle est Ariane. Faite pour une certaine joie de tous les instants, de toutes les minutes. Depuis soixante et onze jours, elle est étourdie ainsi qu’un animal sympathique et soyeux qui aurait reçu un grand coup de poing au centre de la calotte frontale et qui perdrait l’équilibre d’une façon grotesque, à chaque pas qu’il ferait, tout en ayant conscience de la nécessité de progresser.

Il existe une évidente incompatibilité entre elle et son état. Elle a cru que cela ne venait que d’un manque d’amour. Elle s’est appliquée à rêver de Gérald. Or c’est Patrick (dix-neuf ans) qui a poussé la grille du parc. Avec tout son amour ; il en avait partout, jusqu’au bout des cils. Ariane n’en a été que plus malade. Aujourd’hui, elle a dû s’isoler huit fois pour lutter contre des nausées. Elle a vomi à deux reprises. Elle commence à avoir mal au ventre depuis midi exactement. Comme si elle avait mangé trop de fruits acides. Quelque chose se dilate dans son ventre. Cela produit un effet de reptation interne. Ses intestins (ou quelque autre organe) se serrent et se distendent. C’est étrange, inquiétant.

Tout à l’heure, elle a cru qu’il s’agissait d’une colique. Ou d’aérophagie. Elle s’est massé le ventre avec un gant éponge trempé dans l’eau bouillante et essoré. Sans résultat.

Les mouvements de son ventre au cœur d’elle-même. La peau (elle s’est longuement observée dans une glace) ne tressaille pas. Elle est devenue lisse, calme, couleur miel.

En réalité, il lui semble que des glaçons aux arêtes vives dévalent une pente sensible, à fleur de nerfs, au fond de son ventre.

Ariane a horreur du ventre. Trop large, trop épais, trop indéfini, incontrôlable.

Elle se met debout sur la balancelle, saisit les cordes à deux mains et se lance en avant. Ce mot, « ventre », on en revient sans cesse à lui.

Les vitres de la maison s’embuent. Le soir tempère les décrochements des toits, les couleurs qui se heurtent, gris contre verts, le blanc des hortensias et la forme d’Elisa qui chasse, imprécise.

Peut-être est-ce simplement parce que le jour tombe ? Gérald n’existe pas. Gérald ne sera jamais quelqu’un dont elle se souviendra. Il est devenu imaginable, elle l’invente. Gérald sera demain ce qu’il était ; touche après touche, Ariane constitue la silhouette de l’homme, son costume de flanelle, sa cravate en tricot, son parfum, son contact.

La balançoire s’arrête. Ariane ne s’en aperçoit pas tout de suite. Elle regarde en face le reflet du jardin dans les vitres de la chambre de Flora. La balançoire est un véhicule commode pour ce genre de voyages.

Elisa a ce cri rauque. Ariane entend un froissement de feuilles et de branchages du côté du fumier. La chatte a surgi, elle tient une musaraigne entre ses dents. Elle passe devant Ariane, le regard fixe, la croupe plus haute que le cou, les pattes en dedans, le nez dans l’herbe.

— Ariane ! crie Flora. Ariane, le dîner est prêt.

Elle se lave les mains, rejoint sa grand-mère dans la salle à manger.

— Tu as toujours mal ?

— Oui, mais ce doit être normal.

Flora relève la tête et, presque avec fierté :

— J’ai téléphoné au docteur Maleaux.

— Pourquoi ? Ce n’était pas la peine !

— On n’est jamais assez prudent.

Le docteur dit :

— Laissez-nous seuls…

… Et Flora sort.

— Quand devez-vous accoucher ?

— Le 12 janvier.

— Où ?

— À Paris, dans une clinique.

Il fait les cent pas dans la chambre, arrange les rideaux qui prennent des faux plis.

— C’est idiot d’avoir peur.

— Mais je n’ai pas peur, dit-elle.

— Personne ne vous oblige à jouer la carte du courage.

— Il est vrai que je n’ai pas peur.

Le docteur Maleaux écoute battre le cœur d’Ariane, son oreille contre la petite poche de la chemise de nuit. On a allumé toutes les lampes et malgré cela la lumière est un peu jaune.

— Qu’est-ce qu’un bébé ?

— Oh ! Je sais, dit Ariane. C’est très fragile, très beau, d’habitude on adore ça. Moi la première. Je précise bien : d’habitude. La situation est assez exceptionnelle, vous ne trouvez pas ?

— Ça ne me regarde pas, dit le docteur. Ce qui m’intéresse, c’est que vous ne vous abîmiez pas, ni vous ni lui.

— Qu’est-ce que vous croyez ? Je ne lui ferai pas de mal.

Le docteur se retire dans l’encoignure où se dresse l’armoire. Il craint de n’avoir pas compris, ou d’être allé trop loin.

— Alors, qu’est-ce que j’ai vraiment ? interroge-t-elle.

— Les muscles noués. D’autres muscles tendus. Ceci qui appuie sur cela. Souffrez-vous beaucoup ?

— Depuis midi, oui, beaucoup. Flora s’est inquiétée. Avec de l’aspirine, je me serais sentie mieux.

— C’est tout de même plus sérieux. Si vous étiez raisonnable, vous resteriez couchée jusqu’à… après-demain matin, par exemple. Je vous donnerais un médicament léger.

Ariane sourit, ironique :

— La pharmacie est à V.

— Ou à Pacy.

— Aussi loin l’un que l’autre. Nous n’avons pas de voiture. Voilà pourquoi je vais croquer de l’aspirine.

— Je vois, dit le docteur. Mais vous n’avez pas de chance. Je l’ai sur moi, mon médicament. Ce sont des granulés, c’est sucré. Alors, si vous voulez bien vous coucher…

— Ce n’est pas pour rire ? Vraiment jusqu’à après-demain ?

— Vous avez peur de vous ennuyer ?

— J’ai peur de ne pas être seule. Avec Flora qui ne sait pas quoi faire et qui rôde.

— Je vois. Je n’ai malheureusement pas le choix.

Il défait le lit. Le drap se déploie.

— De toute façon, il fait nuit à présent.

— Oui, dit Ariane. Pour ce soir, ça ira.

Elle se déshabille avec lenteur ; elle retarde au maximum l’instant où elle sera nue, totalement.

— Vous verrez, c’est bizarre, explique le docteur. Des rêves en couleurs, des rêves bruyants en dépit d’un sommeil très calme.

— Vous parlez de cette drogue ?

— Oui. Vous avez confiance, j’espère ?

— J’ai confiance.

Il la regarde. Elle est allongée sur le dos, les bras le long du corps et hors du lit. Elle tourne la tête vers lui. Elle ôte les épingles qui retiennent les boucles courtes de sa chevelure. Elle entrouvre les lèvres. Il l’effleure du bout des doigts. Ariane est fraîche. Alors le docteur éprouve le désir de tout faire cesser, de tout immobiliser, en elle comme autour d’elle. Elle demande un verre d’eau.

— Oui, dit-il. Par la même occasion, vous prendrez le médicament.

Il va vers la salle de bains, laisse fondre les granulés dans le verre à dents qu’il a au préalable rincé à l’eau chaude. Ariane boit d’un trait. Le docteur arrange sa cravate devant la glace, défroisse sa chemise du plat de la main. Il vaut mieux s’apprêter, pour penser à autre chose. En sortant, il éteint la lumière.

— Bonsoir, dit-il. Dormez bien.

Elle répond, en se tournant vers le mur :

— Vous aussi.

Quand il a refermé la porte, elle se lève, ouvre la fenêtre et observe le jardin. Par-delà le mur d’enceinte, elle distingue la façade de la mairie. Ce soir, il y a cinéma. La pluie régulière et peu fournie…

— Il faut qu’elle se repose. Je lui ai donné quelque chose.

— Elle est malade ?

— Je ne crois pas, dit-il. Cela dépend, bien sûr, de ce que vous entendez par « être malade ».

— Je redoute toujours un accident, avoue Flora.

— Personne n’y peut rien. Vous êtes à bout de nerfs, madame.

— Peut-être. Ariane se martyrise.

Le docteur joue avec les clefs de sa voiture.

— Je sais, dit-il. Et là non plus vous n’y pouvez rien.

— Désirez-vous prendre un peu de liqueur ?

Il dit « non » de la tête, mais Flora s’empresse et lui verse du cassis mêlé de rhum. Brusquement, elle murmure :

— J’ai peur qu’elle parte.

— Où ?

— N’importe. Qu’elle parte.

On parle beaucoup de peur à la Guithoune.

— Si vous trouvez que c’est indiscret, ne répondez pas.

— D’accord, dit Flora.

— Qu’est-ce qu’il fabrique, « lui » ? C’est ce qu’on appelle…

— Laissez tomber, docteur. Croyez-vous que ce soit cela qui compte ?

Il repose son verre sur le buffet, allume une cigarette américaine.

— Madame, l’amour maternel ne pousse pas facilement sans chaleur, sans terreau.

— C’est pas une fleur, réplique Flora avec une certaine vulgarité. C’est pas une fleur quand même ! Vous comprenez, c’est trop commode les allégories.

Le docteur écrase sa cigarette sous son talon. Il paraît nerveux. Elle le regarde avec désapprobation. Elle dit encore :

— Alors, il faudra tout lui apprendre ?

— Vous devrez vous satisfaire des détails. Toutes les femmes ne sont pas faites pour l’essentiel. Vous vous contenterez, madame, de lui décrire ses douleurs et de quelle façon il lui sera possible d’aider. Que connaît-elle exactement ?

— À ce sujet ? Petit à petit, elle saura tout. Comment pousser, comment se retenir de crier, comment mordre de toutes ses forces dans une serviette-éponge, comment le calme… Je n’aime pas beaucoup parler de cela, docteur Maleaux. Je ne suis plus assez jeune. Il me manque tant de mémoire !

Il joue avec les fleurs fraîchement coupées, dans le vase d’opaline blanche.

— Je me demande ce que j’attends ici.

— Au fait, docteur, c’est vrai que vous pouvez vous en aller à présent.

Il enfile son manteau, va vers la porte.

— J’espère qu’elle dort bien, dit-il. J’ai envie de monter voir.

Il a une voix mal assurée, une voix de garçonnet encore trop frêle et qui éprouve une certaine honte à réclamer un verre de vin supplémentaire. Flora se racle la gorge :

— Lorsque Ariane dort, elle a le visage tendu comme si elle continuait à surveiller ce qui se passe autour d’elle.

Le docteur Maleaux, d’un geste du bras, tranche à vif dans l’averse qui redouble.

— C’est sans importance, murmure-t-il. Au revoir, madame. Je suis à votre disposition, appelez-moi quand vous voudrez.

— Au revoir, docteur, n’allez pas trop vite, les routes sont mouillées.

L’Aronde disparaît derrière la mairie, tandis que la salle d’école s’illumine. Le cinéma est terminé. Les gens sortent en tenant leurs vestes au-dessus de leurs têtes pour se protéger de la pluie. Le docteur Maleaux accélère, s’engage sur la nationale. « Mon Dieu, pense-t-il, que c’est splendide une jeune fille nue ! » Mais il ne rit pas. Car cela est un rêve, son rêve, qui l’assaille, régulièrement, chaque nuit.

Ariane s’éveille avec un mauvais goût dans la bouche. Elle aperçoit le visage de Flora un peu plus pâle que d’habitude.

— Je nettoie, dit-elle. Tu as dû rendre sans t’en apercevoir.

Ariane s’assied sur son oreiller. La couverture et la descente de lit, maculées, ont été roulées dans un coin de la chambre. Elle se lève d’un bond et s’appuie au dossier du fauteuil, les larmes au yeux.

— Oh ! écoute, fait Flora, ce n’est pas de ta faute : il t’a donné un genre de somnifère ; alors recouche-toi, reste tranquille, j’ai fini et d’ailleurs il n’y paraît déjà plus.

Ariane dit :

— Je suis dégoûtante, je suis dégoûtante ! Flora, je suis dégoûtante !

— Je t’en conjure, recouche-toi.

Elle obéit. Elle ferme les paupières. Les larmes la piquent. Elle refuse. Ce serait ridicule de pleurer comme ça, dès le matin.

Elle essaye de songer à quelque chose de drôle. À un dessin. À une poule multicolore. À un vieux film. À Flora autrefois.

— Il est près de midi. Tu ne prendras pas de petit déjeuner, n’est-ce pas ?

Ariane secoue la tête. Sa grand-mère reprend :

— Jacqueline est en bas. Je lui dirai de monter.

— Jacqueline ?

— Jacqueline, oui, Jacqueline. Tu ne te souviens plus de Jacqueline ?

— Mais non, souffle-t-elle.

— La fille d’Anaïs.

Ariane revoit la cuisinière, une femme qui ne mesurait pas loin de deux mètres et qui avait une fille prénommée Jacqueline. Elle n’avait passé que trois mois d’été à la Guithoune, il y a longtemps ; c’est-à-dire quatre ou cinq ans.

— Elle peut venir, dit Ariane. Anaïs est là aussi ?

— Oui. Elle se place à Deauville pour la saison, dans un hôtel. Elle a tenu à s’arrêter pour saluer tes parents.

Jacqueline n’a pas beaucoup changé. Moins grande que sa mère, elle s’est mise à grossir. Elle a des joues rondes, un front bombé, des lèvres pleines.

— Vous êtes malade, Ariane ?

— On se disait « vous » ?

— Je ne sais plus. C’est comme tu veux.

— Toi aussi.

— Tu es malade ? Ta grand-mère nous a prévenues. Qu’est-ce que tu as exactement ?

— Que t’a raconté Flora ?

— Elle a parlé de ta cuti, qui avait viré.

— Tu vois, c’est simple.

Ariane observe les narines de Jacqueline qui se dilatent. Elle interroge :

— Tu trouves que ça sent mauvais ici ?

— Oh non, répond-elle très vite.

Ariane sourit :

— Je te plais encore ?

Les lèvres de Jacqueline se serrent. Elle détourne le regard. Ariane poursuit :

— Nous ne sommes plus d’assez petites filles pour ces jeux-là. Qu’est-ce que tu en penses ? Dis-moi, Jacqueline, si tu es devenue sainte ?

— Tu es folle !

— Tu voulais devenir sainte…

— C’était pour rire.

Ariane sourit de nouveau :

— Sans ta sainteté, nous n’aurions jamais joué toutes les deux. Tu y tenais tellement, à ce que je t’humilie. Ce n’était jamais ce que tu attendais. Un jour, je me suis déshabillée. Il y a eu le jeu. Tu étais avide. Le lendemain tu m’as suppliée de recommencer. Ne me dis pas que tu as oublié.

— Je ne dis pas ça.

Ariane étend le bras. Mais le fauteuil de Jacqueline est trop loin, et celle-ci ne fait rien pour se rapprocher.

— J’ai un secret pour toi, dit Ariane. Ça sent mauvais parce que j’ai vomi, et j’ai vomi parce que je suis enceinte.

— Ce n’est pas vrai.

— C’est très vrai, au contraire. Il ne faut pas le répéter à Anaïs. Je suis contente de te voir. J’y réfléchis moins depuis que tu es là. Tu fais partie des gens que j’aimerais rencontrer souvent. Ils sont rares. Et peut-être viens-tu en premier, tu sais.

Jacqueline se garde de demander pour quelle raison. Il est indifférent, de toute façon, qu’elle l’apprenne. Elle n’y pourrait rien changer. Elle partira tout à l’heure avec Anaïs. Ariane souhaiterait qu’elle reste plusieurs jours, le temps de se réhabituer, le temps de se retrouver. Les fautes commises avec Jacqueline possédaient un caractère immédiat, elles s’effaçaient lorsque l’acte s’achevait, et les deux enfants entamaient alors d’autres parties enfantines et innocentes, se prenaient par la main pour courir, jouaient aux cartes en compagnie de Flora, construisaient des nids dans les arbres pour éviter un surcroît de travail aux oiseaux.

— Jacqueline était un péché commode, gouvernable.

— Tu es triste, Ariane ?

Tu m’as fait peur. Je me rappelais…

— Moi, je ne veux pas.

— Ce n’était pas agréable ?

— Je préfère que tu n’en parles plus.

Ariane, avec une totale franchise :

— Tu es égoïste. Ça me fait du bien d’en parler.

— Je crois que je vais m’en aller, dit Jacqueline.

— Non, reste encore un peu avec moi ! crie Ariane. Jacqueline, reste encore un peu !

Jacqueline hésite, puis se rassied.

— Je voudrais que tu comprennes, dit Ariane.

— Toi, tu comprends ?

— Pas très bien, justement, peut-être nous deux ensemble… Pose-moi des questions.

— Quel genre de questions ?

— Par exemple… Avec qui, ce bébé ?

— De qui est-il ? demande Jacqueline.

— Tu tiens à le savoir ? Réellement ?

Jacqueline secoue la tête :

— Tu vois, tu n’arrives nulle part avec ce système.

— Il en existe un autre, celui de maman, celui de Flora. J’attends un enfant. Donc, il est nécessaire que j’accouche. Pour cela, il faut patienter neuf mois. C’est un système simple, peut-être est-il trop simple pour que je sache m’en servir.

— Je le trouve bon.

Ariane se tait. Enfin elle dit avec gentillesse :

— Sauve-toi, va. Je te fais peur. Sauve-toi, je te permets.

Jacqueline s’approche du lit, tend la main.

— Embrasse-moi, demande Ariane.

Jacqueline pose ses lèvres sur le front de cette petite amie mal portante à l’odeur fade.

— Pas comme ça, dit Ariane.

Elle saisit à deux mains la tête qui se penche, approche sa bouche de l’autre bouche. Jacqueline résiste, se dégage :

— Non. Tu es infernale !

Elle sort en courant, laisse la porte ouverte.

Midi quarante. Toute la journée à demeurer au fond du lit, de plus en plus moite.

Un peu plus tard entre Flora.

— J’ai oublié de prendre ta température.

Une demi-heure, puis :

— Voilà ton déjeuner. La mère Roujoux fait des crêpes, j’attends un peu pour te les monter. C’est bon quand c’est brûlant.

Quinze heures :

Flora se partage entre la somnolence et le tricot.

Dix-sept heures :

— On va boire le thé ici. Ensuite, si tu veux, je te propose…

Dix-huit heures trente :

— Flora, j’ai envie d’un bain.

— Oh… les bains chauds fatiguent… Enfin ! ! !

Dix-neuf heures :

Ariane est prise de nausées. Flora a un mal fou à l’aider à sortir de la baignoire. Elle se plaint du ventre, elle se plie en deux. Elle a le hoquet et elle gémit.





AOÛT




* * *





Ariane s’installe à côté de son père. Sa mère monte à l’arrière.

— À demain, dit Flora.

— Ariane, tu verras, dit Mme Le Moniet, on a ouvert un nouveau tronçon d’autoroute. Elle ressemble maintenant à celle de l’Esterel. Ici aussi, les bas-côtés sont en terre rouge.

Ariane branche la radio de bord. La chaleur est forte, les pneus chuintent sur les plaques de goudron qui mollit.

— Le professeur M. ne prend pas de vacances ? s’enquiert Ariane.

— Une huitaine de jours à la fin du mois. Mais il préfère te voir le plus tôt possible. Si le docteur Maleaux est un homme capable, ce n’est pas un gynécologue. À ton âge, il vaut mieux avoir affaire à des gynécologues comme M. L’accouchement, ce n’est rien. Il faut prévoir ce qui peut arriver après.

— Pourvu qu’Elisa ne se sauve pas. Elle se cache à la tombée du jour. C’est moi qui la cherche.

— Flora veillera sur Elisa.

— Elle se cache à la tombée du jour, répète Ariane. C’est à croire qu’elle a quelque chose de mal à faire.

Et voici Paris. Le tunnel de Saint-Cloud, le champ de courses de Longchamp, la porte Dauphine. Les lignes sont diffuses.

— Il fait chaud. On étouffe… Où habite-t-il, déjà ?

— Avenue de Versailles.

— On y va tout de suite.

— Et après ? demande Ariane.

— Il y aura peut-être des médicaments à acheter. Il est déjà quinze heures. Nous dînerons au restaurant.

M. Le Moniet arrête la Buick en double file.

— Allez-y toutes les deux, dit-il. J’ai rendez-vous avec François Béraud. Tu prendras un taxi, Suzanne ; je vous retrouverai à la maison.

Le hall est froid, l’ascenseur sent le parfum et il s’élève avec lenteur. Une assistante blonde, très jeune, fait entrer Ariane et sa mère dans le petit salon. Ariane lutte de toutes ses forces, pour refouler un sentiment de fierté. Elle prend subitement conscience, mais à contrecœur, de l’importance de l’événement à venir. La pièce est agréable, gravures anglaises sur murs tendus de velours rouge. On se croirait dans un écrin. Elle pense :

« C’est moi, le bijou. Ici, nous sommes toutes des bijoux. J’espère qu’il nous aime. Sûrement, le docteur nous aime. »

Elle regarde sa mère, assise à côté d’elle. En face, dans un fauteuil à rayures vertes et noires, une jeune femme suce des bonbons.

« Elle me sourit. Oh ! non, je suis bête. C’est à cause du bonbon qu’elle tourne dans sa bouche que je crois qu’elle me sourit. »

« Alors ça ! Je ne veux pas de cette fierté. Elle n’a aucun sens. »

Mme Le Moniet allume une cigarette.

— Ça ne vous gêne pas ? demande-t-elle à la jeune femme aux bonbons.

— Pas du tout, je vous en prie.

L’assistante blonde soulève un rideau qui masque une porte à moulures, appelle la jeune femme.

— J’ai oublié ton analyse dans la voiture ! dit subitement Suzanne Le Moniet.

Ariane rit.

— C’est absurde, reprend sa mère. Ça ne fait pas très sérieux.

— Ils en ont un double au laboratoire.

— Oui. Tu as raison.

Mme Le Moniet paraît nerveuse. Davantage qu’Ariane qui savoure le luxe discret du salon, le silence et la vision des ponts de Paris à travers les fenêtres à petits carreaux.

— Je me sens mieux, dit-elle.

— Mieux ?

— Mieux qu’hier, mieux qu’avant-hier, qu’avant avant-hier.

Elle oublie que c’est un éclair, qu’il y a déjà eu des éclairs puis que les choses recommencent à mal aller. Elle l’oublie vraiment. Cela fait des semaines qu’elle s’entraîne à savoir oublier sans la moindre arrière-pensée. Elle y réussit de mieux en mieux. D’ordinaire la phase de bonheur calme survient au milieu de l’après-midi, lorsque Flora a mis son caramel à refroidir et qu’elle arrose les plates-bandes, géranium après géranium. L’eau qui jaillit du tuyau de plastique translucide produit un grésillement rassurant et l’on peut y apercevoir de minuscules arcs-en-ciel.

— Madame Le Moniet, murmure l’assistante.

Le professeur M. est de petite taille. Ariane remarque qu’il dispose un coussin sur son siège pour se surélever. Sur son bureau, une carafe avec un verre d’eau. Il y a de la buée sur la carafe et sur le verre. L’eau doit être délicieusement fraîche. Le professeur boit à plusieurs reprises, par petites gorgées.

— Bonjour, Ariane. Je préfère vous dire Ariane. Au fait, quel âge avez-vous exactement ?

Il se tourne vers son assistante :

— Geneviève, vous avez sorti le dossier de Mlle Le Moniet ?

— J’ai dix-sept ans.

— L’âge où l’on vit dans les courants d’air. Il existe toutes sortes de vents, n’est-ce pas ? Pardonnez-moi.

— Voici le dossier, Monsieur.

Le professeur M. l’ouvre, puis le referme.

— Oui, cela me revient. Voyez-vous, Ariane, quand on a dix-sept ans, tout est facile ou très difficile. Pas de juste milieu. Autre chose. Je trouve que ce peut être aussi très beau. Vous avez confiance ?

Elle ne l’écoutait pas. Elle relève la tête et répond au hasard :

— Oui, bien sûr.

— Vous demeurez à la campagne ?

— En Normandie.

— C’est une jolie maison ? Et grande ?

— Oh ! s’exclame Suzanne Le Moniet, la Guithoune est une demeure merveilleuse ! En gros, une ferme transformée dont l’église du village sert de mur. Quant à la superficie, un peu plus d’un hectare.

— C’est vrai, dit Ariane.

— Il y a deux solutions, comprenez-vous ? explique le médecin. On continue à vivre comme si de rien n’était, ou l’on s’isole dans un cadre agréable que l’on aime particulièrement et l’on passe son temps à essayer de tout prendre du bon côté. Je ne vous cache pas que j’incline davantage pour la première solution.

— Oui, mais…, dit Mme Le Moniet.

— Oui, bien sûr ! Allons, la campagne est la meilleure des pilules calmantes. Quand on est jeune.

Tous trois se taisent un instant.

— Venez, à présent, Ariane.

Elle le suit dans le cabinet d’auscultation.

— Je crois que si vous voulez vous déshabiller… Pendant qu’elle dégrafe sa robe, il se lave les mains. L’assistante est entrée sans bruit. Elle regarde distraitement les cadrans de l’appareil de radioscopie, attendant les ordres.

— Installez-vous, Ariane.

Coup d’œil affolé vers l’assistante, qui lui vient en aide aussitôt avec une sorte d’automatisme raide.

— Allongez-vous là, dit-elle.

Elle a la voix grave, un peu chantante. Ariane se couche sur une longue plaque recouverte d’un capiton. L’assistante tourne un volant et les jambes d’Ariane montent vers le plafond. Le professeur M. commence à l’ausculter. Ariane ferme les yeux. Elle a mal au cœur. Enormément.

Lorsque c’est terminé, elle se rhabille.

— Ne boutonnez pas le haut, dit le docteur qui se lave de nouveau les mains.

Il revient vers elle avec un stéthoscope. Ariane se mord les lèvres quand il murmure :

— J’écoute battre son cœur à lui.

— Elle est très pâle, dit l’assistante.

Le médecin arrache ses écouteurs. Il prend le poignet d’Ariane.

— Ça ne va pas ?

Elle fait « non » de la tête.

— On va l’allonger, dit-il.

Elle ne perd pas vraiment conscience, mais elle a de l’ouate dans les oreilles, sur sa langue, dans les yeux. Elle tente de provoquer l’évanouissement complet, comme on avale un peu d’eau tiède pour faire aboutir une nausée. Le professeur M. demande, en parlant très fort :

— Vous m’entendez ? Vous m’entendez ?

L’assistante lui donne de l’alcool de menthe.

— Oui, c’est flou, dit Ariane.

— Je vous ai fait mal, tout à l’heure ?

— Non, non, je ne me souviens pas.

— Relaxez-vous un instant. Fermez les yeux si vous voulez.

Plus tard. Le professeur M. est assis derrière son bureau, le téléphone à la main.

— Le laboratoire de Briges ? Le docteur Coulomb est-il là pour le professeur M. ? Oui. Je vous remercie pour la lettre d’Yvonne. Vous êtes… oui, bien sûr. Oh ! Presque rien. J’ai ici… comment le savez-vous ? Je vous donne son nom : Ariane Le Moniet. Merci. À tout à l’heure.

Il raccroche, et :

— On me rappelle pour me donner le résultat de l’analyse. Néanmoins, si vous la retrouvez, madame, je serais heureux de l’avoir pour le dossier.

— Je vous promets.

— Ariane, êtes-vous tout à fait remise ?

— Oui. Tout à fait.

Il sourit :

— Je vous aurais laissé écouter son cœur. Il bat. Je veux dire : il bat bien.

Ariane avale sa salive. Elle ne se prend plus pour un bijou, car le jus de l’abeille est dans son ventre et il va s’élancer dans son corps tout entier, elle en aura peut-être la saveur contre les gencives.

— Allô ? Oui, c’est moi. Oui, je prends note.

Il fait répéter :

— Comment dites-vous, d’albumine ? Non, le reste… Je vous remercie, je vous ai fait perdre du temps.

Le médecin plisse les yeux.

— Il sera nécessaire de refaire une analyse d’urines dans un mois environ. Et puis, il ne faudra pas jouer avec le régime. C’est très important, le régime.

— Elle a de l’albumine ? demande Suzanne Le Moniet.

— Trop. Aujourd’hui, ce n’est pas grave. Vous-même ?

— Pour moi, tout s’est si bien passé.

Ariane dit, très vite :

— Le bébé risque quelque chose ?

Le professeur M. se verse un verre d’eau :

— Je vous explique cela pour que vous soyez sérieuse. Ce qui pourrait arriver si on ne vous soignait pas s’appelle l’éclampsie. Notez que de nombreuses femmes sont dans votre cas. Si vous faites ce qu’on vous demande, c’est dix fois moins dangereux que de prendre un bain glacé quand on est grippé. Vous comprenez ?

— Je comprends, dit-elle.

— En fait, ce n’est même pas dangereux du tout.

— J’aimerais fumer une cigarette, dit Ariane.

Le gynécologue lui tend son paquet et un briquet.

— Je vous reverrai début septembre.

Dans l’ascenseur, Suzanne Le Moniet embra