Main La mise au point G

La mise au point G

ENQC110816
Year:
2014
Language:
arabic
File:
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1

La Mise au monde

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 2.09 MB
2

La mise au monde

Year:
2017
Language:
english
File:
EPUB, 1.74 MB
			Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC




PERRO ÉDITEUR

			395, avenue de la Station, C.P. 8

			Shawinigan (Québec) G9N 6T8

			www.perroediteur.com



			Illustration de la couverture : zabygraphe.com

			Photo de l’auteure : Michel Cloutier

			Infographie, révision, Epub : Lydie De Backer



			Dépôts légaux : 2014

			Bibliothèque et Archives nationales du Québec

			Bibliothèque nationale du Canada

			ISBN : 978-2-923995-37-3

			ISBN Epub : 978-2-923995-60-1



			©Perro Éditeur, Suzanne Quimper, 2014

			Tous droits réservés pour tous pays





Suzanne Quimper


			La mise au point G

			Roman





			À Habib, Catherine, William et Gabriel





Chapitre 1


			Dimanche matin

			…homme de 34 ans, assez bien de sa personne, allergique aux cinq G, cherche compagne pour partager les plaisirs de la vie…

			Le septième profil m’intrigue et me vole un sourire. Je dois dire que je suis devenue plutôt conciliante avec les sites de rencontre. Après sept mois et trois jours de recherche du chum idéal, je rends presque les armes. Si je veux trouver l’homme, je dois prendre le taureau par les cornes – quoique je préfèrerais nettement un Scorpion ou une Balance! – et me plier au débroussaillage ardu des cyberamours.

			Bon, revenons à mon drôle de profil. Homme de 34 ans – parfait, assez mûr mais pas trop vert – assez bien de sa personne – pas trop prétentieux – allergique aux cinq G – voilà qui n’est pas banal. Je dois dire qu’en matière d’allergies, mes connaissances médicales ne me servent pas beaucoup dans ce cas-ci. Évidemment, je connais les allergies aux cinq P – poil, pollen, poussière, plume, peluche – mais j’ignore tout des cinq G. C’est peut-être une faute de frappe dans son texte ou c’est bien réel. Cette petite recherche m’amuse et je décide d’y réfléchir ultérieurement. Par contre, monsieur G n’a pas mis de photo sur son profil. Ça me dérange de ne pas voir les zigotos avant une rencontre. Je vais sûrement lui demander d’y remédier.

		; 	En attendant d’être frappée par l’éclair de génie qui illuminera ma recherche, je continue de parcourir les profils des désespérés… Voyons voir.

			J’ai 42 ans, je suis un homme qui a beaucoup vécu. J’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai ri, j’ai grimpé aux arbres…

			Grimpé aux arbres! C’est supposé nous exciter? Il doit s’imaginer que son texte ridicule va déclencher une avalanche de courriels. Non, mais qui a envie d’avoir un macaque ou un ouistiti dans son lit!

			Passons au suivant.

			Bel homme recherche une femme distinguée, sportive, sensuelle, cultivée, sexy, non-fumeuse, propre, généreuse, ayant le sens de l’humour, affectueuse, à l’aise financièrement et sans enfant.

			Un chausson avec ça? Je regarde la photo de ce bellâtre qui n’a, évidemment, aucune des multiples qualités exigées dans son profil. Qu’est-ce que j’en sais? L’expérience. Les gens très exigeants envers autrui sont, en forte majorité, mal dans leur peau et s’imaginent qu’en rencontrant des êtres exceptionnels, ils le deviendront eux aussi. C’est logique… pour eux évidemment. Je me dis qu’il faudrait que les sites de rencontre s’affichent sur Twitter. Comme nous sommes limités par cent quarante caractères, les qualités recherchées seraient beaucoup moins nombreuses!

			Ce site me désespère de plus en plus. Pourtant, je m’y engouffre religieusement chaque dimanche en espérant dénicher l’oiseau rare. Pour le moment, à part mon bonhomme aux allergies, NIET!

			Je me résigne pourtant à poursuivre ma lecture et attaque vaillamment les 24 536 résultats qui sont prêts à combattre mon ennemi juré : le célibat!

			On me décrit comme sociable et un peu énarvé à cause de mon énergie débordante. Sens de l’humour, répartie, beau gosse : toi qui me lis, tu viens de tomber sur le jack pot!

			Le soi-disant beau gosse est photographié avec son chien épagneul collé contre sa joue. Juste en le voyant avec son sourire niais, il m’énarve déjà. Je prendrais son chien, mais pas lui! Que je suis dure avec les textes de profil! Mais non, voyons, ce sont les textes et les photos qui sont durs avec moi! Je crois que je n’ai que trois critères : une bonne orthographe - ça vient de ma mère : « Si tu ne sais pas bien écrire, tu ne mérites pas d’être lue » - , de belles dents - profession oblige - et une disposition naturelle à ramasser ses bas. Oui oui! Vous avez bien lu. Je dois vous avouer que j’ai la hantise des bas d’hommes qui traînent un peu partout dès que monsieur se sent à l’aise dans la relation. Et je peux vous dire, expérience à l’appui, que ce n’est pas très long avant que monsieur prenne ses aises!

			Je déteste profondément les bas sales qui me narguent effrontément à côté du sofa, les ratatinés dans la salle de bain comme deux petits vieux qui sortent du sauna, les poussiéreux oisifs sous le lit, les noirauds indécrottables dans le sac de sport, les enterrés vivants dans le jardin, les raides dans les bottes d’hiver à moins vingt degrés, sans oublier les puants perdants au retour de la partie de tennis.

			Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les hommes laissent tomber leurs bas, là où ils les enlèvent, sans même leur jeter un seul regard? Moi oui. Au fil de mes réflexions profondes sur ce dérangeant phénomène quotidien, j’ai disséqué les bas-fonds de l’âme des messieurs et j’ai peut-être découvert l’origine de ce geste qui me casse royalement les pieds.

			À l’ère préhistorique, les hommes avaient besoin de marquer leur territoire pour mettre en garde leurs redoutables voisins. Vaillamment, ils marchaient pieds nus autour de la caverne, laissant des traces viriles qui démontraient leur esprit guerrier.

			Aujourd’hui, rien n’a changé. Empreints des gênes de leurs ancêtres, ils entrent au salon d’un pied alerte, jettent leurs bas comme s’ils déposaient leurs armes et marquent le tapis du salon du signe indélébile de leur masculinité.

			Mais je m’égare de ma recherche de l’oiseau rare. Revenons à nos profils.

			Si tu es simple, ricaneuse et que tu n’as pas de moustache, alors réponds-moi!

			Le pauvre! Il a sûrement rencontré la sœur de mon profil qui grimpe aux arbres! Je le sélectionne pour lui envoyer un message. Il me fait rire et c’est déjà un bon début. Il a mis sa photo de dos, le coquin. Mais je dois avouer qu’il a un beau derrière…

			…de tête! Vilain! Vous avez tout de suite pensé que je vous décrirais son arrière-train. Gare à vous avec vos idées de couchette! Vous commencez à dérailler!

			Je suis un bel homme de 40 ans, pas trop compliqué, facile à sortir et à entretenir. J’adore découvrir de nouvelles cultures. Vite! Fais-moi signe.

			J’ai tellement envie de faire vivre un grand flanc mou, quadragénaire, qui aime les nouvelles cultures et probablement celle… du cannabis! Non, mon pote! Je fume déjà d’impatience et de colère devant ta face de fainéant.

			Homme 35 ans, galant, disponible pour ouvrir les pots d’olives coincés et pour écraser la grosse araignée qui monte sur ta belle jambe, sans te faire mal… Si tu recherches le petit plus dans une relation, je suis ton homme!

			Bon, voilà mon troisième choix pour aujourd’hui. Il est drôle, a un visage sympathique pas vilain du tout et semble disposé à me rendre la vie agréable. Son petit plus me titille un peu.

			J’ai donc trois prospects dans le collimateur. Mon bonhomme allergique aux cinq G qui m’intrigue vraiment beaucoup, monsieur Moustache et mon Indiana Jones qui combat les araignées.

			Mon regard glisse furtivement vers ma chatte Gamine qui griffe langoureusement mon vieux canapé. L’association de pensée est immédiate et un peu désagréable. Merde! Mon homme de 34 ans, assez bien de sa personne, est allergique aux gamins. Bon, pas de panique. Je rêve d’avoir un enfant ou deux, mais tout espoir n’est pas perdu. Un homme a le droit de changer d’idée. De plus, il est fort possible qu’une mauvaise expérience ait pu l’amener à entrevoir la paternité d’un œil trop critique. Par conséquent, une bonne expérience pourrait tout aussi bien changer sa vision. Mais, tout de même, allergique aux enfants. Je trouve qu’il y va un peu fort.

			Je décide d’interrompre temporairement mon enquête pour nous concocter, à Gamine et à moi, un petit-déjeuner. La matinée s’étire en douceur et mon estomac vient me rappeler à l’ordre par des borborygmes inquiétants. Rivée à l’écran depuis mon réveil, je n’ai pas eu le temps de prendre une bouchée. Gamine devine ma pensée et vient se frotter contre ma jambe pour me rappeler sa présence.

			Je lui prépare un gros bol de flocons de maïs comme elle les aime. Ma chatte est le seul félin que je connaisse qui dévore des flocons de maïs tous les matins. Comme pour me prouver qu’elle tient à garder son titre de Reine des Corn Flakes, elle attaque avidement son repas.

			Tout en attendant que l’eau soit suffisamment chaude pour infuser le thé, je sors une boîte de gaufres du congélateur. Ce matin, je sens que je vais être délicieusement gourmande. Je glisse deux gaufres dans le grille-pain et sors toutes les garnitures qui coifferont la pâte brûlante : beurre doux, bananes, sirop d’érable, crème Chantilly, quelques grains de chocolat. Je me délecte à la vue de tous ces petits plaisirs de la vie. Et celle de célibataire a indéniablement ses bons côtés. Il n’y a personne pour me rappeler le nombre de calories qui se cachent sournoisement dans une gaufre. GAUFRE! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt? Il est aussi allergique aux gaufres! C’est sûrement le deuxième G qui rebute ma future rencontre de 34 ans assez bien de sa personne. Gamins et gaufres, ça commence mal une relation, car je vis les deux avec une passion différente, mais tout aussi dévorante!

			Je regarde ma gaufre d’un œil morne, mais l’attaque courageusement. Le beurre n’est plus si doux, la crème moins crémeuse et la banane… si banale! J’en veux un peu à monsieur G de provoquer chez moi une réaction si typiquement féminine. Si monsieur n’aime pas les gaufres, madame aime moins les gaufres. Il n’y a que les femmes pour se transformer si bêtement en caméléon! Avez-vous entendu parler d’un homme qui renonce à la pêche parce que sa femme n’est pas une mordue? Je vous l’assure, c’est typiquement féminin. Et la femme que je suis en ce moment est honteusement féminine. Parce qu’elle a envie de la chaleur d’un homme, parce qu’elle en a marre de discuter avec son chat et d’enregistrer ce message dans sa boîte vocale pour éviter les appels obscènes : « Nous ne sommes pas là pour le moment… » en faisant croire qu’elle vit avec quelqu’un. La femme que je suis est même prête à renoncer aux gaufres. Maintenant que vous connaissez ma délicieuse et secrète passion, cela devrait vous convaincre de l’urgence de la situation. Je veux être en amour… quitte à faire taire mon Eggo!

			Je regarde distraitement la pluie qui ruisselle sur la vitre. C’est un beau dimanche pluvieux comme je les aime. Mais oui, c’est agréable un dimanche où il pleut assez pour anéantir toutes les obligations de faire quelque chose. Je n’ai pas besoin d’un prétexte pour ne pas faire les courses au marché qui grouille de gens pressés et pressants… Je ne me sens pas coupable de ne pas passer l’aspirateur à l’intérieur de ma voiture qui me regarde d’un phare suppliant… Je suis libre de me vautrer sous les draps encore chauds car, quand il pleut le dimanche, que voulez-vous, on ne peut pas faire grand-chose de plus que de le savourer!

			Je redresse les oreillers et les tapote affectueusement. Ma deuxième tasse de thé fume paresseusement sur ma table de chevet. Ma chatte vient se lover sur mes pieds, leur prodiguant une agréable chaleur. La pluie qui s’abat de plus en plus violemment provoque en moi de délicieux petits frissons. Je vous sens presque jaloux de mon dimanche. Et vous avez raison de l’être. Je le savoure chaque minute en décidant de changer le mot solitude pour liberté. Libre de dessiner des moustaches à la tête qui orne la page couverture du journal, libre d’écouter Léo Ferré sans déprimer, libre de ne pas dissiper mon haleine du matin. Libre d’éclater de rire sans raison et d’apprécier ce que les autres appellent la solitude. Mais je dois être honnête avec vous. Moi aussi, j’ai des moments qui me semblent être d’une désolante solitude. Mais je les chasse rapidement à grands coups de confort et de plaisir. Ah! Le pouvoir des mots. Un être seul est à plaindre ; un être libre est à envier. Tout dépend de l’être qu’on a envie d’être!

			Toute cette grande réflexion me fait rêvasser et je glisse mollement dans les bras de Morphée jusqu’à ce que la détestable sonnerie du téléphone interrompe ma rêverie.

			— Stéphanie, est-ce que je te dérange?

			(Oui!)

			— Non, je ne faisais rien de spécial…

			— As-tu jeté un coup d’œil sur les profils d’Amour-Contact.com cette semaine? Il y en a un qui m’a vraiment accrochée…

			Merde, c’est celle de monsieur G, d’Indiana Jones ou de monsieur Moustache, j’en suis sûre.

			— Steph, tu es toujours là?

			— Oui, oui. Alors, ce profil?

			— Il s’appelle Olivier, il a trente-sept ans, divorcé et deux enfants…

			Je n’écoute plus, je respire enfin. Comment puis-je être jalouse quand je n’ai même pas vu les gars en question? Je tâte mon front. Non, je n’ai pas de fièvre. Je ne suis pas malade, je suis juste en pâmoison – comme disait ma grand-mère – devant des mots sur un écran. À mon avis, je souffre quand même d’une maladie... Malheureusement, je ne connais pas de remède ni de docteur qui accepterait de me soigner. Peut-être un psy? Même lui refuserait de me prescrire ce qu’il me faut : une bonne nuit d’amour!

			— Alors j’ai décidé de lui répondre. Est-ce que tu penses que je suis trop jeune pour lui, car il pourrait penser que je…

			Pourquoi les copines téléphonent-elles toujours au moment où je savoure ma libre solitude? Probablement parce qu’elles n’apprécient pas les dimanches pluvieux.

			— Bon, je te laisse. On se rappelle jeudi. N’oublie pas qu’on va au cinéma.

			— C’est ça, à jeudi.

			Ne croyez pas que je n’apprécie pas l’amicale sollicitude de Karine. C’est une fille au cœur d’or, toujours prête à me donner un coup de main, à secouer mes états d’âme, etc. Je ne voudrais surtout pas passer pour une ingrate. J’adore Karine sauf le dimanche quand je paresse sous les couvertures. Par contre, son coup de téléphone a réussi à me réveiller suffisamment pour que j’entreprenne une activité. À quelque chose malheur est bon. Je décide de rédiger la missive qui transpercera le cœur de mon Cupidon… Je commence par monsieur G, car c’est lui qui m’attire le plus, sans que je ne sache trop pourquoi.

			Bonjour, je m’appelle Stéphanie, j’ai 32 ans et j’ai bien envie de faire ta connaissance…

			Trop pompeux et sans chaleur.

			À ce bel inconnu de 34 ans. Je me prénomme Stéphanie et j’aimerais bien partager tes plaisirs de la vie…

			Non, on dirait que je quémande une faveur.

			Je soigne merveilleusement bien les allergies… de A à Z! J’aimerais connaître les tiennes qui t’empêchent d’apprécier tous les plaisirs… Stéphanie

			Voilà. C’est à prendre ou à laisser. Si monsieur G s’offusque du fait qu’il passe à côté des choses agréables de la vie, tant pis. Ça commence par une gaufre et ça finit par un gouffre! À force de faire des compromis, notre vie devient elle-même un compromis. Je ne changerai pas un iota et j’appuie sur la touche d’envoi. On verra bien.

			Passons maintenant au message de monsieur Moustache.

			C’est simple comme je ne suis pas compliquée, pas ricaneuse comme une hyène, mais avec un bon sens de l’humour et l’on ne m’a jamais confondue avec mon frère… Stéphanie

			Ça devrait lui donner envie d’aller voir un peu plus loin. Il ne me semble pas très exigeant envers la gent féminine et ça me convient parfaitement. J’ai besoin d’un homme facile, non pas dans le sens gigolo, mais plutôt facile à vivre! un tendre, mais pas trop guimauve, et un guerrier qui déposera ses armes à mes pieds… pas ses bas!

			Il ne me reste que mon Indiana Jones qui ouvre les pots d’olives difficiles et tabasse les araignées.

			Mon pot d’olives est plus facile à ouvrir que mon cœur… Je n’aime pas anéantir les petites bêtes, ni les grosses d’ailleurs. Tu n’as donc rien à craindre de moi. Écris-moi si tu veux relever un plus grand défi… Stéphanie

			Le lendemain

			Dès mon retour de la clinique, je me branche sur le site Amour-Contact.com. J’ai des fourmis dans les doigts et non dans les jambes. Je suis fébrile, car j’ai le goût de recevoir des réponses de mes profils. Je me sens moins seule quand un homme m’écrit. Oui, je sais que j’ai déjà dit que j’étais libre plutôt que seule. Mais, ces temps-ci, la solitude me prend souvent par surprise. Elle se cache derrière le silence et saute sur moi quand je ne m’y attends pas.

			Au moment où je veux cliquer sur mon compte, le téléphone sonne. Je regarde l’afficheur.

			Merde, ma mère!

			— Allo!

			— Stéphanie, tu es là! On dirait que tu n’es jamais chez toi ces temps-ci.

			(Parce que je ne réponds pas toujours à tes appels, Maman!)

			— Comme tu vois, je suis là. Comment vas-tu?

			— Comme une vieille femme seule sans ses enfants.

			— Je te rappelle que tes enfants ont maintenant 32 et 35 ans. Nous ne sommes plus à l’âge de rester chez maman.

			— Les enfants qui ne sont pas ingrats restent avec leur mère quand elle est dans le besoin.

			— Maman, tu n’es pas dans le besoin. Papa t’a laissé assez d’argent pour vivre confortablement.

			— Je parlais de mon besoin de compagnie. Je suis seule et je ne vous vois presque jamais.

			— Tu exagères. Je suis allée te voir il y a deux semaines et je suis certaine que Benoît en a fait autant.

			— Je veux m’occuper de vous deux plus souvent.

			(Tu t’occupes de moi assez souvent, merci. Tu t’occupes à me rendre la vie infernale et à me faire sentir coupable chaque jour…)

			— Voyons Maman, tu en fais assez. Prends du temps pour toi. Visite tes amies, va à ton cercle de tricoteuses, regarde un film. Tu as la chance de pouvoir te payer des petits luxes, profite de cet argent et gâte-toi. Tu pourrais même partir en voyage (quel bonheur pour moi!) avec madame Bérubé, ta meilleure amie.

			— Elle n’a pas d’argent pour partir en voyage.

			— Paie-lui son voyage! Je peux même t’aider si tu veux.

			— On dirait que tu veux te débarrasser de moi.

			(Oui!) Vous savez, j’aime ma mère, mais deux semaines sans elle seraient le bonheur!

			— Arrête d’imaginer des choses qui n’existent pas. Je ne pense qu’à ton bien-être.

			Ma mère se radoucit un peu.

			— Je t’appelais pour savoir si tu veux avoir un petit chapeau de laine. J’ai trouvé un nouveau patron très joli. Comme ça, je serais certaine que tu aurais chaud.

			— Maman, tu m’as tricoté au moins quatre petits chapeaux de laine depuis le début de l’année. Et comme je n’ai qu’une tête…

			— Mais tu ne t’en sers pas souvent…

			Et vlan! Voilà le retour de ma vraie mère. Toujours la petite phrase méchante pour me rappeler que je ne suis pas à la hauteur de ses attentes.

			— Merci!

			— Tu sais ce que je veux dire…

			(Oh oui, je le sais trop bien!)

			— Bon, je dois te laisser, car je n’ai pas encore soupé.

			— Si j’habitais avec toi, je pourrais préparer tous tes repas. Tu mangerais sûrement mieux que maintenant.

			— C’est gentil, mais je mange déjà très bien. Dis bonjour à madame Bérubé de ma part et on se rappelle bientôt, d’accord?

			J’entends ma mère grommeler entre ses dents bien affûtées, surtout pour manger du prochain…

			— C’est ça, je te rappelle cette semaine pour prendre de tes nouvelles.

			— Je t’embrasse, Maman.

			En raccrochant, je me dis que ma mère n’a pas pris de mes nouvelles. Je me demande bien pourquoi elle m’appelle. Elle me sort toujours les mêmes cassettes – je devrais dire CD, ce serait plus actuel! – : pourquoi nous n’habitons pas ensemble, sa solitude, mon manque d’empathie, la profession de mon frère, etc. Je les connais toutes par cœur… et c’est ce qui me donne souvent la nausée!

			Je vais à la cuisine me préparer un sandwich et nourrir Gamine. Ce soir, ma mère a raison : je ne mangerai pas très bien. Je crois que je le fais pour lui donner raison. N’est-ce pas le but de son existence? Avoir raison? Quand mon père était encore avec nous, j’enrageais de la voir l’asticoter pour avoir raison. Mon père finissait par plier et se ratatiner dans son fauteuil. Ma mère affichait alors un sourire satisfait. Germaine 1 – Robert 0. Quand je pense qu’aujourd’hui, son prénom évoque une femme acariâtre, qui veut tout décider et gagner à tous les coups. Ma mère le porte très bien.

			Je prends mon sandwich et retourne m’asseoir en face de l’écran. Je clique sur mon compte et vois tout de suite deux messages dans ma boîte. Yeah! Monsieur G, Indiana Jones ou monsieur Moustache?

			Le premier est d’Indiana Jones, le chasseur de bibittes.

			Bonjour Stéphanie. Je suis content que tu aies répondu si vite. J’aime les grands défis et l’ouverture de ton cœur me semble en être un. Et si je vois une araignée sur ta jambe, je te promets de lui laisser la vie sauve. Elle pourrait même coucher dans ton lit, si tu y tiens. Je n’ai rien contre les trips à trois… Si tu es disponible, j’aimerais bien te rencontrer cette semaine. Que dirais-tu de venir chez moi? Kevin

			Hum… son allusion au trip à trois ne me plaît pas du tout. Je ne veux pas tomber sur un gars qui a envie d’expérimenter plein de trucs. J’aime l’amour simple, sous toutes ses formes. À deux, c’est déjà compliqué, imaginez à trois! Et je ne rencontre jamais un inconnu chez lui la première fois. Je lis les journaux, Monsieur! Et je n’ai pas envie de me retrouver en première page, le visage ensanglanté en médaillon. On n’est jamais trop prudent.

			Je ne veux pas le condamner tout de suite sur ce qui peut être tout simplement une blague. Je vais lui donner une chance, surtout qu’il est mignon.

			Je préfère te rencontrer au Café Arabica, près du métro Rosemont. On pourra se connaître un peu. La caféine est excellente pour garder l’esprit clair. Mercredi à 18h? Stéphanie

			La touche Envoi lui achemine ma réponse. On verra bien ce qu’il décidera.

			Mon deuxième message est celui de monsieur Moustache.

			Chère Stéphanie, j’adore ton humour. C’est déjà un grand point pour toi. Je t’invite au restaurant Pampelune sur la rue Saint-Laurent, vendredi soir. Pourrais-tu m’envoyer une photo de toi cette semaine? Guillaume

			La confiance règne! C’est vrai que monsieur Moustache - Guillaume est échaudé par les femmes velues. Je peux comprendre sa méfiance. Mais que dévoile une simple photo du visage? Pas grand-chose. Il y a tellement de gens qui trafiquent leur photo pour se montrer à leur avantage. Encore une fois, expérience à l’appui. Je vais quand même lui envoyer une photo de moi pour le rassurer sur mon faciès. Et il faut dire que je suis charmée par son choix de resto. Pampelune est un de mes restos préférés, moi qui adore les tapas. Comme nous avons déjà les mêmes goûts culinaires, nous avons peut-être tout pour nous entendre. Je suis donc prête à répondre à sa demande. Et si je lui demandais la même chose? Non, je lui fais confiance. Un gars qui est aussi suspicieux sur le physique des autres ne peut qu’être à la hauteur. Foi de Stéphanie! Je serai au rendez-vous de Guillaume avec ou sans moustache!

			Je referme l’ordi avec un peu de déception. Monsieur G n’a pas répondu. Je croyais pourtant lui avoir envoyé un message sympathique, méritant une réponse. Tant pis pour lui. Je vais sortir avec les deux autres et il n’aura pas la chance extraordinaire de me connaître.

			Sur ces paroles réconfortantes, je vais me coucher. Ce soir, Stéphanie Belhumeur est cruisée par deux beaux gars qui ne demandent pas mieux que de la rendre heureuse. L’autre tata n’avait qu’à réagir plus vite. En sifflotant un air faussement joyeux, je me glisse sous les draps avec la sensation que mon lit est occupé. Ce soir, je ne suis plus seule. Je suis libre de choisir qui partagera ma couche. Et le plus tôt sera le mieux… car j’ai des chaleurs qui n’ont rien à voir avec la température de mon appartement. J’ai envie de faire l’amour. Avec monsieur Moustache ou Indiana Jones, pourvu que ça clique un peu. Cette fois, je le promets, je serai indulgente à l’égard de la gent masculine. Fini les examens en profondeur jusqu’au tréfonds de leur âme. Fini les tests compliqués pour savoir s’ils peuvent convenir à mes humeurs de libre célibataire. Juste trois petites choses à respecter : ils doivent aimer les chats, brosser leurs dents et ramasser leurs bas! C’est tout! Les petits bedons, les pieds plats, les cheveux rebelles ou la barbe de trois jours trouveront grâce à mes yeux. Après tout, on ne voit rien de tout ça dans le noir!

			***

			Les deux jours suivants m’ont paru une éternité à la clinique. Dents de lapin, de vampire, à cheval les unes sur les autres, couleur paille défraîchie, blanches aveuglantes… Je travaille avec acharnement pour faire passer le temps plus vite. J’ai hâte de rencontrer Kevin et de connaître sa soi-disant galanterie. Physiquement, il tombe dans mes goûts. En espérant que moi, je ne tomberai pas sur un gars qui n’aime pas les rousses. Ça ne plaît pas à tout le monde les cheveux de feu. Oui oui! J’ai bien dit de feu! Car, détrompez-vous! Je n’ai pas les cheveux poil-de-carotte. Je suis une jolie rouquine avec des yeux d’émeraude! Que je suis indulgente à mon égard aujourd’hui! D’habitude, je suis plutôt sévère sur mon apparence, vieille séquelle de mon éducation maternelle. Mais je travaille sur ça depuis des années. J’apprends à m’aimer pour pouvoir aimer les autres. Ça semble cucul, mais je crois que c’est bien vrai. Comment voulez-vous aimer quelqu’un d’autre avant de vous aimer en dehors comme en dedans? À 32 ans, je m’apprécie de plus en plus et je crois être plus indulgente envers les autres. Je sais que j’ai tout un caractère – plutôt, j’ai du caractère! – mais j’ai un humour qui adoucit ma langue acérée et mes yeux vert bouteille quand je suis en colère.

			Sur ce grand discours, je quitte la clinique et cours me préparer pour ma rencontre avec Indiana Jones. Il n’est pas aussi beau qu’Harrison Ford, mais il est sûrement plus accessible!

			En entrant à la maison, je prends quand même deux petites minutes pour vérifier mes messages sur Amour-Contact.com. Je sais que je suis difficile à suivre… J’ai hâte de rencontrer Kevin, mais j’aimerais aussi recevoir une réponse de monsieur G. Vous allez me dire que courir deux lièvres à la fois est risqué, mais, que voulez-vous, j’aime les risques!

			J’ouvre l’ordi et me branche sur le site des espoirs. NIET! Monsieur G n’a pas daigné me répondre. Il est peut-être en choc anaphylactique avec ses multiples allergies. S’il voulait bien me rencontrer, je pourrais peut-être le guérir… Après tout, j’ai fait des études en médecine. Je sais, je suis dentiste et non allergologue. Mais j’ai surtout beaucoup d’intuition féminine et ça vaut un paquet de diplômes! Tant pis Monsieur G, tu devras souffrir sans moi!

			Gamine profite de mon attention sur l’écran pour me bondir sur les pieds.

			— Salut Gamine! Tu as passé une bonne journée?

			Elle me répond à sa manière en ronronnant de plus belle. Je crois que moi aussi, je souffre d’une maladie : la chalitude! La solitude comblée par un chat. Si, au moins, c’était un mâle. Je pourrais dire que je partage ma vie avec un représentant de la gent masculine. Mais non, il a fallu que je choisisse une chatte. En fait, c’est plutôt elle qui m’a choisie. Quand elle était petite, elle a élu domicile sous mon balcon en attendant que quelqu’un lui sauve la vie. Il n’en fallait pas plus pour m’émouvoir et me transformer en Docteur Doolittle. Et depuis quatre ans, nous partageons nos vies en essayant de nous comprendre. Je crois qu’elle y arrive plus facilement que moi. Les animaux ont un instinct qui leur permet de percevoir nos humeurs et nos sentiments. Quand je suis triste, Gamine ne me saute jamais sur les pieds. Elle vient se frotter contre ma jambe en miaulant misérablement. Quand je suis en colère, elle court se cacher sous le lit. Et quand j’ai un amant dans mon lit, elle est jalouse et attend le bon moment pour lui prendre une bonne mordée! Elle n’aime pas les hommes. Elle a vraiment un problème, et moi aussi par la même occasion. Impossible d’inviter quelqu’un sans rester sur mes gardes. Si je l’enferme dans la salle de bain, elle nous offre un concert de miaulements rauques qui freine la plus intense des libidos! Bref, elle empoisonne ma vie amoureuse et sexuelle depuis quatre ans. Mais c’est ma chatte et elle fait partie de mon quotidien. Je ne la changerais pour rien au monde.

			Je réchauffe les restes de mon repas de la veille et saute dans la douche. Je ne demeure pas très loin du Café Arabica, mais je ne veux pas arriver en retard. Je suis comme une montre suisse, sauf avec ma mère. Je prends un malin plaisir à égrener les minutes pour lui donner l’occasion de se plaindre de moi. Je sais, c’est du masochisme. Mais c’est une dynamique que je vis avec ma mère depuis toujours. Elle n’est jamais satisfaite de moi et je lui donne toutes les opportunités d’avoir raison. C’est vraiment tordu comme relation. Mais je n’ai pas l’intention de changer quoi que ce soit. Ma mère et moi, c’est comme ça pour la vie. Il faudrait qu’elle change, mais elle ne le fera jamais. C’est une femme qui souffre de ressentiment, de colère et de préjugés. À son âge, elle ne guérira sûrement pas. Mais pourquoi est-ce que je vous parle encore de ma mère? C’est fini, promis! Dorénavant, je vous ferai grâce de mes élucubrations concernant l’auteure de mes jours.

			***

			Quand j’entre au Café Arabica, Kevin est déjà attablé près du bar. Il regarde les gens qui franchissent la porte et n’a aucune réaction en me voyant. Évidemment, il n’a jamais vu ma photo. Je m’approche de sa table avec un petit sourire qui flotte sur mes lèvres.

			— Salut Kevin. Je suis Stéphanie, en lui tendant la main.

			Pour jouer son rôle jusqu’au bout, il prend ma main et la porte à ses lèvres. Bon, galant je veux bien, mais pas vieillot tout de même.

			— Je suis vraiment comblé! Une superbe rousse aux yeux verts… Je ne pensais pas rencontrer une aussi belle femme.

			— Merci. Tu n’es pas vilain non plus!

			— C’est un compliment?

			— Pour moi, bien sûr. Tu es là depuis longtemps?

			— Au moins une heure. Je voulais prendre deux ou trois cafés. Il paraît que la caféine est excellente pour garder l’esprit clair.

			— Tu as une bonne mémoire. Mademoiselle! Un café vanille française, s’il vous plaît.

			— Que fais-tu dans la vie?

			— Je suis dentiste, et toi?

			— Je suis boucher.

			— Bouché avec é ou boucher avec er? en m’esclaffant.

			— D’après toi? en riant aussi.

			— J’imagine qu’on a dû te la faire souvent celle-là.

			— Non, c’est la première fois.

			Kevin commence à me raconter comment il a abouti dans ce métier-là. Pendant sa tirade, je l’observe à la dérobée. C’est un bel homme, mais il ne semble pas très grand. En fait, il me semble vraiment PETIT! La table lui arrive presque sous les aisselles. J’exagère, mais à peine. J’appréhende le moment où il va se lever. Je suis quand même une grande femme avec mon mètre soixante-treize. Nous allons avoir l’air de Blanche-Neige et le huitième nain! Calmons-nous… il a peut-être de grandes jambes. Je ne peux pas regarder sous la table sans devoir me justifier. Et si j’échappais ma cuillère? Je sais, j’ai dit que je serais indulgente avec le physique, mais tout de même. S’il lui faut une échelle pour m’embrasser, il n’est plus question d’indulgence, mais de réalisme. Et on dit toujours que les petits hommes sont souvent des despotes. Ils comblent leur petite taille en essayant d’en imposer aux autres. Il n’y a pas de preuve scientifique de ça, mais je trouve que c’est logique. Un, deux, trois, go! J’échappe ma cuillère…

			Pendant que je la ramasse, je regarde furtivement ses jambes. Au moins, elles touchent le sol! Mais elles ne combleront pas la différence entre nous. Bon, il faut bien que je me relève avant de susciter ses questions.

			— Ça va?

			— Oui, oui. Je ne voulais pas que la serveuse ait à chercher ma cuillère sous la table. Tu disais?

			— C’est comme ça que, de père en fils, depuis quatre générations, nous sommes bouchers.

			— Nous avons ça en commun. Mon père était dentiste aussi. C’est lui qui m’a initiée à la profession depuis mon plus jeune âge. Ma mère aurait préféré que je choisisse l’enseignement, mais j’avais déjà la piqûre!

			— Tu es vraiment une drôle de fille ou plutôt une fille drôle! C’est ton père qui t’a transmis ce sens de l’humour?

			— Tout à fait. Ma mère n’est pas ce qu’on appelle un boute-en-train.

			— Est-ce que tu as envie d’aller manger quelque part ou de prendre un verre?

			— J’ai déjà mangé et je ne sors pas très tard quand je travaille le lendemain matin. On remet ça à une autre fois?

			Kevin semble déçu. Il espérait sûrement finir la soirée dans mes draps. Mais comme j’anticipe l’instant où nous allons nous lever, je suis prudente.

			— Comme tu voudras. Mais si tu veux que j’ouvre ton cœur comme un pot d’olives, il va falloir se voir un peu plus longtemps, en souriant d’un air coquin.

			— Tu as raison. Mais je suis assez occupée ces temps-ci…

			— Tu trouves une raison pour ne pas me revoir?

			— Pas du tout. Tu es intéressant, mais je ne mets pas toutes mes énergies dans les rencontres d’Amour-Contact. Je laisse aller les choses naturellement, pas toi?

			— Et naturellement pour toi, ça veut dire quoi? On se voit le week-end prochain?

			— J’ai déjà des engagements, mais l’autre week-end sera sûrement libre.

			— Bon. Au moins, j’ai un peu d’espoir de te revoir.

			J’ai hâte de sortir du café. Je ne peux pas attendre qu’il grandisse tout de même!

			— On y va?

			Kevin se lève et mon cauchemar devient réalité. Sa tête arrive à mon épaule. Je détourne le regard, car je sens que tout le monde nous regarde. Je ne veux pas l’humilier, il a déjà sûrement eu son compte avec d’autres filles. Je me hâte vers la sortie.

			Une fois sur le trottoir, je respire un grand coup. Mon Dieu, faites qu’il ne m’embrasse pas, même pas sur les joues. J’aurais l’impression d’embrasser mon petit frère.

			— Tu me donnes ton numéro de téléphone?

			— Tu peux m’envoyer un message sur Amour-Contact. Je prends régulièrement mes messages.

			Son regard s’assombrit légèrement.

			— J’ai compris.

			— Ne va pas t’imaginer quoi que ce soit. Je suis un peu sauvage quand je ne connais pas quelqu’un. Mais je serais contente de te revoir.

			Excuse-moi pour le mensonge.

			— D’accord. Fais-moi signe quand tu auras envie de prendre un verre quelque part. Tu me plais beaucoup.

			— C’est noté. Je te donne des nouvelles bientôt. Bye bye.

			Je me rue vers ma voiture en ne regardant pas derrière moi. J’imagine Indiana Jones ou plutôt Tom Pouce regardant mes longs cheveux roux flotter librement derrière moi. Je n’aime pas faire du mal aux autres. Je regrette vraiment mon attitude. Mais je ne me sens pas à l’aise avec un homme que je dépasse d’une bonne tête. Ce soir, je déteste les sites de rencontre. Comment ai-je pu en arriver là? C’est devenu si difficile de rencontrer quelqu’un. Après les présentations des prospects orchestrées par nos amis, les rencontres professionnelles et le hasard à l’épicerie, comment faire pour dénicher un homme qui nous plaît vraiment? Je ne connais pas d’autre moyen. Depuis l’avènement des réseaux sociaux, les gens sont encore plus seuls qu’avant. D’ailleurs, les réseaux sociaux n’en portent que le nom, car ils sont tout sauf sociaux. Tout le monde étale sa vie sur Facebook et possède deux cent cinquante amis. Mais, quand ça va mal, combien d’entre eux sont prêts à nous aider? C’est vrai que certaines personnes croisent l’âme sœur sur les sites de rencontre. Mais, selon moi, ce n’est qu’une faible minorité. Les autres cherchent, cherchent et cherchent… comme moi! Mais, ce soir, je retourne dans mon cocon, avec mon chat pour me tenir compagnie. Stéphanie Belhumeur est encore célibataire. Libre? Non, seule.

			***

			J’ai repensé à Kevin et je me trouve assez moche de ne pas avoir donné suite. J’ai accordé trop d’importance aux diktats de la société. Un homme doit être d’une taille supérieure à la femme. Qui a décidé ça? Sûrement une femme qui manquait de confiance en elle et qui éprouvait le besoin de se sentir protégée… comme moi. Non, j’exagère. Je manque un peu de confiance en moi dans les relations amoureuses, mais je n’ai pas besoin d’un protecteur. Mais j’aime les hommes-hommes. Pas les brutes! Ceux qui dégagent une force tranquille, une rassurante présence. Est-ce que Kevin est ce prototype? Pas tout à fait. Avec son joli minois et sa petite taille, j’ai plutôt envie de le cajoler. Pas très sexy tout ça!

			Parfait! Je tourne la page virtuelle sur Kevin et me concentre sur ma prochaine rencontre avec Guillaume, le gars qui n’aime pas les moustaches. J’ai annulé mon rendez-vous au cinéma avec Karine, car je ne veux pas bambocher tous les soirs! Je me réserve le vendredi pour aller déguster des tapas chez Pampelune. Après avoir reçu ma photo, Guillaume m’a fait parvenir ce message :

			Très jolie! J’ai hâte de voir le reste chez Pampelune vendredi soir. Je t’attends à 18h30. Comme tu n’as pas vu mon visage, ce sera une surprise. Je t’embrasse. Guillaume.

			J’espère que ce sera une bonne surprise, cette fois-ci. Je devrais demander plus de détails sur les gars que je choisis sur Amour-Contact. Je n’ai pas envie de renouveler l’expérience « Kevin », mais j’aime les surprises! J’aime les gargouillis d’estomac que crée l’attente, les battements de cœur à contretemps, les chaleurs dans la nuque. Toutes ces délicieuses sensations contrebalancent largement le risque de tomber sur un kraken, même si j’adore la salade de pieuvre!

			Je passe la journée suivante à me concentrer sur mon travail. J’ai la chance d’avoir une bonne clientèle et du travail à temps plein. Les gens sont vraiment plus soucieux de leur dentition. À l’époque de mon père, quand les gens venaient chez le dentiste, il était souvent trop tard. L’extraction devenait la norme et les prothèses garnissaient la bouche de la plupart des adultes. Aujourd’hui, les parents sont attentifs au brossage des dents de leurs rejetons et nous devenons une société de sourires naturels! Notre profession a évolué vers des techniques de pointe pour conserver le plus longtemps possible toutes nos dents. Quelle sagesse!

			Vers quatre heures, j’informe Brigitte, ma secrétaire, que je rentre à la maison. Je lui laisse le soin de fermer boutique et de mettre de l’ordre dans les rendez-vous de la semaine prochaine. J’ai hâte de me préparer pour monsieur Moustache…

			Dès que j’ouvre la porte de mon appartement, le téléphone retentit. Faites que ce ne soit pas ma mère!

			— Allo!

			— Madame Belhumeur? C’est madame Martin, votre voisine. Je voulais vous avertir que votre chat a encore percé mes sacs d’ordures. Vous ne lui donnez pas à manger ou quoi?

			Quel poison, cette femme!

			— Oui, Madame Martin, je lui donne à manger. Je lui en donne même chaque jour. Vous savez, elle fait ça rien que pour vous embêter.

			— C’est bien là qu’on reconnaît la bête à son maître, me réplique-t-elle en colère. À votre place, je le garderais à la maison, ce sale matou. Je vous avertis que je vais finir par lui mettre quelque chose dans les ordures qu’il n’oubliera pas de sitôt.

			— C’est ça, à bientôt, lui dis-je en raccrochant brutalement.

			Cette mégère est complètement siphonnée. Il y a environ vingt chats dans le quartier, mais elle est convaincue que c’est toujours Gamine qui fait les mauvais coups. De toute façon, je suis blindée depuis longtemps contre ses attaques et ses coups de téléphone hebdomadaires.

			Comme si Gamine avait compris qu’on parlait d’elle, elle vient se pelotonner près de moi avec un air coupable.

			— Toi, on dirait que tu n’as pas la conscience tranquille.

			Elle se met à ronronner de plaisir. Les chats sont d’une hypocrisie sans bornes. Rien ne les atteint. Je les envie un peu. C’est probablement elle qui a fait le sale coup à la voisine. Allez savoir! Si j’avais un chien, il aurait mendié mon absolution en multiples caresses. Mais les chats… NIET! Comme chez les Chinois, tu repasseras! Ce sont des bêtes qui gardent un calme olympien même dans les pires tempêtes. Et c’est probablement pour ça que je les aime.

			Je n’ai pas le temps de songer plus longtemps à la vieille Martin et je me précipite sous la douche… L’eau chaude qui ruisselle sur mon corps chasse mes courbatures et délasse chacun de mes muscles. J’ai le temps de penser à ma question de vie ou de mort : qu’est-ce que je vais mettre? Si Guillaume a fait l’expérience des femmes à barbe, c’est l’occasion ou jamais d’étaler ma féminité dans toute sa splendeur! Je choisis une robe fourreau noire qui met en valeur ma silhouette et la teinte de mes cheveux. Il en aura plein la vue, le Guillaume! L’endroit est assez chic pour cette tenue et je ne passerai pas inaperçue.

			— Alors, Gamine? Comment tu me trouves?

			Ma chatte ferme les yeux d’un air dédaigneux.

			— Tu es jalouse. Je n’ai pas ta douce fourrure, mais j’ai mes armes de séduction bien à moi!

			Voilà qu’elle me tourne carrément le dos pour aller s’étendre sur mon lit.

			— C’est ça, va te coucher. Et si je rentre avec quelqu’un, gare à toi. Si tu me fais le même coup que la dernière fois, je t’envoie vivre chez madame Martin ou chez ma mère. Tu vas voir qu’ici, c’est le paradis des chats.

			Il faut vraiment que j’arrête de soliloquer en présence de mon chat. Les voisins pourraient penser que je suis complètement siphonnée. On interne des gens pour bien moins que ça! Mais, à force de vivre seule, j’ai développé cette manie pour combler le silence. Je ne peux partager avec personne mes soucis professionnels, mes anecdotes ou mes bonnes nouvelles. Bien sûr, les amis sont là pour ça. Mais je n’ai pas toujours envie de prendre le téléphone et de chercher une oreille attentive. D’autant plus que mes amis sont tous aussi occupés que moi. Alors, depuis des années, je parle à mon chat. C’est plus réceptif comme interlocuteur qu’un poisson rouge!

			17h40. Ça y est, c’est l’heure du départ vers une aventure sexy. Faites qu’il soit beau, intéressant et qu’il dépasse le mètre et demi! J’ai vraiment envie de passer une belle soirée, en plus de me régaler dans ce délicieux resto.

			L’heure de pointe bat son plein. J’aurais dû partir plus tôt. La rue Saint-Laurent est toujours congestionnée à cette heure-ci. J’ai voulu renifler les effluves de l’amour et bien… j’en prends pour mon rhume! Je tapote le volant en attendant que le feu passe au vert. Quand on est pressé, on dirait que les feux de circulation changent aux heures. Et quand on veut prendre son temps, les points verts s’alignent sur tout le boulevard. Étrange phénomène.

			J’aperçois enfin la marquise du resto. Il a l’air bondé, comme d’habitude. J’espère que Guillaume a réservé sa table, sinon nous allons devoir souper ailleurs. Le Pampelune est un resto branché qui a fait sa réputation depuis longtemps. Par bonheur, j’aperçois une place de stationnement presque en face de l’entrée. Les dieux sont avec moi! Je manœuvre habilement pour rentrer ma voiture dans ce mouchoir de poche. Les automobilistes qui me suivent s’impatientent devant mes tentatives. Holà! On se calme! Je vous jure que je vais stationner ma voiture ici, quitte à emboutir celle devant moi. Je finis par y arriver sans mettre ma menace à exécution. Je sors de la voiture en adressant un radieux sourire à ceux qui me regardent avec envie. Que voulez-vous, Mesdames et Messieurs, quand on s’appelle Stéphanie Belhumeur, on ne peut pas commencer sa soirée autrement qu’avec le sourire!

			J’entre dans le resto et laisse mon manteau au vestiaire. Je m’adresse à l’hôtesse qui m’attend :

			— Bonsoir. J’ai rendez-vous avec quelqu’un.

			— Son nom? en regardant le carnet de réservation.

			Merde! Je ne connais pas son nom de famille. Je vais avoir l’air d’une vraie tarte.

			— Guillaume.

			Elle me regarde effectivement comme une tarte. Heureusement que je ne suis pas blonde. J’aurais renforcé le préjugé stupide…

			Un homme s’avance derrière elle et me sourit.

			— Bonsoir, Stéphanie. Je t’attendais.

			Guillaume vient sauver la situation embarrassante et son sourire moqueur en dit long. Je craque. Il est beau, grand et a le regard allumé. Je sais que je suis quétaine, mais je n’y peux rien. En ce moment, ma matière grise est à off, il ne reste que celle qui est rose bonbon… Je pense avec mon corps et je dis ça comme ça pour être polie! Il n’y a pas que les hommes qui ont le cerveau débranché quand ils ont envie de faire l’amour. Moi aussi! Bref, il me plaît au premier regard et j’ai hâte de découvrir le reste. Ne pensez pas que je suis une croqueuse d’hommes. Je suis simplement une dentiste qui n’a rien eu à se mettre sous la dent depuis trop longtemps!

			Je suis l’hôtesse jusqu’à une petite table au fond du resto. Il a pensé à tout. L’atmosphère est aux confidences et au romantisme. Je sens à son regard que je lui plais beaucoup. Dès que l’hôtesse dépose les menus devant nous, il me le dit d’emblée.

			— Tu es encore plus belle en personne. Je suis vraiment étonné que tu sois toujours célibataire.

			— Merci du compliment. Je suis peut-être trop exigeante envers la gent masculine.

			— Tant que ça? Qu’est-ce que tu exiges de nous?

			— On pourrait prendre un verre avant de passer aux choses trop sérieuses. Ce soir, c’est la fête!

			— Et on fête quoi?

			— Le week-end, le site Amour-Contact.com, la place de stationnement que j’ai trouvée en arrivant, ma mère qui ne m’a pas encore appelée…

			— Tout à fait d’accord.

			Le serveur s’approche de nous et nous passons la commande de l’apéritif. En attendant, je regarde les gens dans la salle pour me donner une contenance.

			— Que fais-tu dans la vie?

			— Je suis dentiste, et toi?

			— Je fais plein de boulots différents.

			— Ah bon. Je croyais que tu étais esthéticien…

			— Pourquoi?

			— Pour ta répulsion envers les moustaches de femmes!

			Guillaume rit et me demande subitement :

			— Tu ne m’as pas reconnu?

			Je cherche dans ma mémoire et le tilt ne se fait pas.

			— Nous nous connaissons?

			— Non, mais je suis passé à la télé récemment et je croyais que tu t’en souviendrais.

			— Où ça?

			— À l’émission Tout le monde en parle, dimanche dernier.

			— Pourtant, je suis une fidèle téléspectatrice de cette émission. Il me semble même que j’étais à l’écoute dimanche dernier. Tu étais invité pour quel sujet?

			— J’étais assis derrière Dany Turcotte et tu as dû me voir au moins une douzaine de fois.

			J’éclate de rire. En plus, il a le sens de l’humour. Enfin, c’est ce que je croyais. Seulement, lui ne rit pas. Il semble même très sérieux. Dites-moi que je rêve…

			— J’étais avec des copains et j’ai pris la meilleure place. J’ai gardé l’enregistrement de l’émission.

			Le serveur arrive avec nos consommations et j’ai envie de l’embrasser de me sortir de ce cauchemar. Je reprends mon sérieux et décide de pousser plus loin…

			— Donc, tu fais quoi dans la vie quand tu n’es pas à Tout le monde en parle?

			— Je suis acteur. Pour le moment, j’ai de tout petits rôles, mais ça commence à débloquer. Mon gérant dit que je devrais décrocher un beau rôle bientôt.

			Quel gérant est assez fou pour lui faire croire ça?

			— Quels rôles as-tu eus jusqu’à maintenant?

			— Je suis apparu dans la publicité du concessionnaire automobile Ford de la Rive-Sud. Je ne sais pas si tu t’en souviens, j’étais le client qui donne la main au propriétaire quand il lui remet les clés de la voiture.

			Au secours! Il n’est pas stupide, il est complètement disjoncté.

			— Oui, je crois bien t’avoir vu une fois ou deux...

			Je trempe mes lèvres dans mon verre pour les empêcher de se fendre en deux.

			— Et tu arrives à gagner ta vie avec ton métier? Je sais que c’est difficile de percer dans ce milieu.

			Je mériterais un Oscar pour le rôle que je suis en train de tenir.

			— Je fais aussi de petits boulots en restauration jusqu’à ce qu’un producteur me remarque et me fasse une offre intéressante.

			Je décide de changer le sujet, car je sens que ma glotte ne résistera pas bien longtemps.

			— Si j’ai bien compris, tu as eu quelques expériences malheureuses sur le site de rencontre.

			— La dernière avait de longs poils dans le cou et je n’ai pas voulu découvrir le reste.

			— Effectivement, c’est très traumatisant.

			Voilà que je recommence à me moquer de lui et il ne s’en même pas compte.

			— J’en fais encore des cauchemars.

			Cette fois, il rit. Peut-être qu’il n’est pas si timbré que ça, finalement. Peut-être rêveur, utopiste et imbu de lui-même, mais pas complètement givré.

			Le serveur vient prendre notre commande. Nous choisissons de délicieux tapas où se mêlent sardines, crevettes et fromages fins. Gamine s’en délecterait. Peut-être vais-je lui rapporter un kitty-bag.

			Pendant notre souper, nous discutons de tout et de rien. Surtout de rien. Guillaume est gentil, mais sa conversation semble assez limitée. Ce soir, je m’en fiche un peu. J’ai besoin de m’étourdir et de me faire conter fleurette. C’est assez amusant comme expression : conter fleurette. Je me demande ce que serait l’équivalent de notre époque. Texter œillets? Tweeter tulipes?

			Comme vous le voyez, j’ai le temps de me laisser aller à mes élucubrations. Guillaume vient d’entreprendre un long discours sur ses rêves d’acteur. Je crois que Daniel Craig n’a qu’à bien se tenir… Le nouveau James Bond sera montréalais! Je me moque, mais je l’envie un peu tout de même. Pas d’espérer quelque chose qui ne viendra jamais. Je l’envie de pouvoir rêver encore. Je deviens de plus en plus terre-à-terre en vieillissant. Espérons que je ne deviendrai pas acariâtre comme ma mère. Quand on n’a plus de rêves, on ne fait que ressasser le passé.

			Le serveur apporte l’addition. Je tends la main, mais Guillaume s’en empare.

			— Je t’invite. C’est moi qui ai choisi le restaurant et ça me fait plaisir. J’ai passé une très belle soirée.

			— Moi aussi, j’ai passé une belle soirée. Je te remercie pour le délicieux repas. C’est un de mes restos préférés.

			Je mens un peu sur l’ensemble de ma soirée, mais j’ai quand même apprécié sa compagnie. Vais-je donner suite? Je ne sais vraiment pas. Une fois ma matière rose bonbon repue, que vais-je faire avec la grise? Je ne peux pas envisager de poursuivre une longue relation avec Guillaume autrement qu’entre les draps. Nos centres d’intérêt sont trop différents et je ne sens pas la communication très évidente.

			— Tu viens prendre un verre chez moi?

			Ma matière rose bonbon l’emporte.

			— Pourquoi pas? Tu habites loin?

			— Non, j’ai un appart dans la Petite Italie. Tu me suis avec ta voiture?

			— Pas de problème.

			Je monte dans ma voiture et attends qu’il vienne me rejoindre. Je ne veux pas réfléchir à plus long terme. Ce soir, Stéphanie Belhumeur est en mode lubrique. Une fois mes instincts assouvis, je réfléchirai convenablement…

			N’espérez pas que je vous raconte la suite. Un peu de pudeur!

			Dimanche matin

			Je n’ai pas communiqué avec Guillaume depuis notre tête-à-tête, ou plutôt notre corps-à-corps. Comment vous décrire ma fin de soirée? Bien. C’est ça. C’était bien. Pas époustouflant, pas décevant. Juste bien. Guillaume est un amant attentionné, un homme gentil et sans complexes. Je n’ai rien à lui reprocher sauf d’être… lui. Je n’ai pas de papillons dans l’estomac en pensant à lui. Je ne m’ennuie pas de sa présence. Mon cœur n’a pas reçu de flèches. Ce n’est pas toujours nécessaire d’être en amour, mais je veux un compagnon dans ma vie. Et ce ne sera ni Guillaume ni Kevin.

			J’ouvre l’ordi en me préparant un thé. Je clique sur mon compte d’Amour-Contact.com.

			Enfin! J’ai reçu la réponse de monsieur G. En regardant l’entête du message, je me sens fébrile, mais j’ai peur de lire la suite. Je vais de déception en déception depuis que je consulte ce site. Pour retarder le moment fatidique, je me prépare deux rôties au Nutella et je détourne le regard de l’ordinateur. Je savoure mon petit-déjeuner lentement. Cette fois-ci, je vais prendre mon temps. Fini les grands emportements vers des rencontres sans lendemain. Gamine vient quémander son bol de céréales en se frottant contre ma jambe. Je la sers lentement comme si j’avais une cargaison de plutonium à lui livrer. Elle miaule de plus belle.

			— C’est dimanche, ma belle. Nous n’avons rien à faire d’intéressant. Déguste tes céréales en douceur.

			Ma voix sonne faux. Comme d’habitude, elle le sent et me fait le gros dos. Je ne peux rien lui passer, cette chatte. Mon interprétation de la fille qui n’a rien à faire ne la convainc pas du tout.

			L’ordi semble aussi me narguer comme s’il savait que je meurs d’envie de découvrir ce message. Je me sens ridicule, mais je n’y peux rien. Dans certaines situations, je redeviens la petite Stéphanie, la fillette de six ans excitée devant l’arbre de Noël. Un, deux, trois… j’y vais!

			Mon peut-être futur amour – je suis folle à lier! – s’appelle Nick. Ça commence mal ; j’aurais préféré un Gabriel ou un William. Nick me semble d’une banalité à en pleurer. Enfin, ne nous arrêtons pas à un simple prénom. Les amoureux ne s’appellent pas tous Roméo et Juliette. D’ailleurs, entre vous et moi, essayez de vous imaginer en train de présenter votre chum ainsi : « Maman, je te présente Roméo Ouellet! ». Voyons, faisons preuve d’un peu plus d’ouverture d’esprit et revenons à mon Roméo-Nick.

			Une fois la surprise du prénom passée, j’entame le plat de résistance. Même en étant optimiste, je reste plutôt sur ma faim. Heureusement que j’ai déjeuné!

			Le message est bref et manque de fioritures : Rendez-vous au Troquet, mardi prochain à 20h30. Amicalement, Nick. Débordante de bonne volonté, je cherche le message caché, le petit sous-entendu sexy… Niet et re-niet! C’est difficile de lire entre les lignes quand il n’y en a que deux! Bien sûr, je peux fantasmer sur le amicalement. Ouais… c’est bien maigre comme os à gruger. Surtout que, des amis, vous l’avez peut-être compris, j’en ai à la tonne. J’espère ne pas tomber sur celui-qui-a-un-problème-sexuel-à-régler-et-qui-se-cherche-une-oreille-amicale! D’abord, moi aussi, je me sens tout à fait impuissante face à ça et ensuite ce n’est pas mon oreille que j’ai envie de prêter pour la nuit ou pour la vie! Peut-être est-il simplement un peu timide… pas trop, j’espère. Je décide de lui répondre et d’en savoir un peu plus avant de prendre rendez-vous.

			Mon moral remonte instantanément comme un ascenseur qui se décide enfin de venir à l’étage. J’ai écrit, noir sur blanc, que je soignais merveilleusement bien toutes les allergies. Maintenant, il faut que je livre la marchandise. Je vais tenter de découvrir les trois autres appréhensions de Nick afin d’éliminer toutes les barrières entre nous. Veni, vidi, vici… Je n’ai pas encore veni ni vidi, mais j’ai presque déjà vici!

			Je m’installe devant le clavier en attendant l’inspiration.

			…

			Elle se laisse désirer, l’inspiration!

			…

			Que puis-je raconter sur moi qui lui donnerait envie de me connaître davantage? Voilà, j’y suis.

			Bonjour Nick. Ton bref message m’a laissée sur ma faim, moi, une gourmande de nature. J’aimerais en savoir plus sur un homme qui est aux prises avec de multiples allergies. Je suis un peu réticente à te rencontrer tout de suite. Chat échaudé craint l’eau froide… Stéphanie

			Je suis satisfaite de mon message et presse sur la touche Envoi. J’espère qu’il ne mettra pas autant de temps que la dernière fois pour me répondre. Ma patience est élimée.

			Je décide d’aller faire une marche pour profiter de l’air frais. Ça me changera les idées de fouiner dans le quartier. Si je ne me retenais pas, j’irais lacérer les sacs de la vieille Martin! Ce n’est pas une méchante femme, mais elle a le don d’exaspérer tous les citoyens du coin. J’ai peur qu’un jour, elle mette ses menaces à exécution et empoisonne mon chat.

			Mon portable sonne dès que je mets le pied dehors.

			— Allo!

			— Stéphanie, c’est Karine. Comment vas-tu?

			— Très bien et toi? As-tu rencontré ton homme divorcé et ses deux enfants?

			— Oui. Comme je te l’ai dit l’autre jour, il s’appelle Olivier et il est vraiment fantastique.

			Pour mon amie Karine, tous les hommes qu’elle croise sont fantastiques.

			— Est-ce que tu penses que ça peut devenir sérieux?

			— C’est déjà sérieux!

			— Ne t’emballe pas trop vite. Apprends au moins à le connaître un peu plus.

			Qui suis-je pour donner ces conseils que je ne respecte même pas moi-même?

			— Notre soirée a été formidable et notre nuit aussi!

			— Je vois que tu es déjà rendue loin. Tant mieux si ça fonctionne bien. Je suis contente pour toi.

			— Et toi, quoi de neuf dans les amours?

			— J’ai rencontré un nain très gentil et un pseudo-acteur en devenir. Tout va très bien.

			— Change un peu tes critères et apprends à devenir plus indulgente. Tu ne trouveras jamais un homme si tu restes aussi exigeante.

			— Je sais, mais je ne peux quand même pas me forcer à les trouver intéressants. C’est toi qui es trop indulgente envers les hommes.

			— Je me dis que je n’ai pas toutes les qualités que les hommes recherchent et, par conséquent, je ne peux exiger la perfection. J’aime les différences et j’accepte les petits défauts. Je suis comme ça, c’est tout.

			— Tu as peut-être raison. J’ai besoin d’une grande discussion avec moi-même pour y voir plus clair. C’est vrai que j’ai de la difficulté à accepter les petits travers des autres. Je commence à ressembler à ma mère.

			— Inspire-toi plutôt de ton père qui était si humain, si tolérant. Sois la digne fille de Robert Belhumeur!

			— D’accord, je vais travailler sur mon côté Germaine… Il me reste un troisième candidat qui semble intéressant. Je vais essayer de ne pas tout gâcher cette fois-ci.

			— Voilà qui est bien parlé! Comment s’appelle-t-il?

			— Nick. Plutôt ordinaire comme prénom, non?

			— Steph, tu recommences. Nick est un prénom comme les autres. Arrête de t’accrocher les pieds dans les fleurs du tapis. Il fait quoi dans la vie?

			— Je ne sais pas encore. Nous sommes au stade de nous envoyer des messages par le biais du site. J’attends sa réponse.

			— Rencontre-le et c’est tout. Tu seras plus vite fixée. Et, s’il te plaît, laisse-lui une chance!

			— Promis. Je serai l’indulgence incarnée!





Chapitre 2


			La semaine à la clinique est infernale. J’essaie vainement de me concentrer sur les canines et les molaires qui défilent devant moi, mais sans succès. Nick occupe toutes mes pensées. De quoi a-t-il l’air? Est-il aussi bien de sa personne qu’il le dit? Parce que monsieur G n’a pas cru bon de mettre une photo sur son profil. Je commence vraiment à délirer. Attachez-moi quelqu’un!

			— Mais non, mon petit, ne mords pas ma main comme ça… Je te jure que tu ne sentiras rien du tout… Pour le moment, c’est toi qui me fais mal…

			Ah! Ces adorables bambins qui veulent tester leur toute nouvelle dentition. En temps normal, je les trouve assez amusants. Aujourd’hui, je serais plutôt encline à développer une allergie foudroyante comme Nick. Et cette mère qui s’acharne comme une idiote à lui susurrer des petits mots doux sans comprendre que son petit monstre s’en fout comme de sa première culotte.

			Je sens que mon seuil de patience n’est pas très élevé en ce moment. Moi qui me vantais de posséder le petit je-ne-sais-quoi qui plaît aux enfants, j’en prends pour mon rhume.

			Ça y est, j’y suis! Je dois subir les assauts de mon SPM. Ah! Le fameux Syndrome prémenstruel… quelle merveilleuse invention médicale! Celle qui explique tout, qui excuse les maladresses et disculpe les sautes d’humeur. C’est sûrement la trouvaille d’un scientifique qui n’arrivait pas à comprendre sa femme. Il mériterait un prix Nobel de la paix… des ménages! Car, depuis que les hommes et les femmes connaissent l’existence du SPM, que de guerres évitées. « Tu peux continuer de m’engueuler ma chérie, c’est ton SPM! », « Je te confie les enfants, je dois prendre l’air, c’est mon SPM! » Mon SPM, ton SPM, vive le SPM! Les femmes intelligentes devraient le brandir aussi souvent que nécessaire. Elles éviteraient souvent de longues discussions fastidieuses. Le seul mot qui peut clouer le bec à son adversaire, c’est le SPM. Que voulez-vous ajouter de plus? Le corps a ses raisons que la raison ignore… Ne croyez pas que je fais fi des importants changements hormonaux qui bouleversent notre délicat métabolisme. J’en subis moi-même régulièrement les offensives. Je me demande seulement si nos mères et nos grands-mères qui ignoraient l’existence du SPM en étaient atteintes avec la même intensité. C’est encore et toujours le pouvoir des mots. Et aux grands mots, les grands remèdes! Pour atténuer les effets de mon SPM, je décide de sortir prendre l’air et d’aller casser la croûte au petit restaurant du coin.

			D’un premier coup d’œil à l’intérieur de Chez Gigi, je vois que la jeune serveuse est totalement dépassée par les évènements. À mon arrivée, elle me jette un regard noir qui en dit long sur l’accueil qu’elle me réserve. C’est quand même drôle : il y a des restaurants qui sont toujours bondés et qui s’entêtent à opérer avec un minimum de personnel. Idéalement, ils devraient afficher « Apportez votre repas », cela serait beaucoup plus simple pour tout le monde. Quelques clients téméraires s’égosillent pour se faire entendre par-dessus le brouhaha. D’autres attendent patiemment que la serveuse daigne leur accorder une minute de son temps.

			Enfin, le menu arrive, ou plutôt atterrit, sur ma table. Vol-au-vent, poulet cacciatore, club sandwich et le tout-sauf-asiatique riz chinois… au poulet, bien sûr! Je crois que le chef a une cargaison de volatiles à écouler. Vous voulez manger? Eh bien, vous mangerez du poulet! Je ne connais que Chez Gigi où s’exerce encore ce genre de dictature. La serveuse qui me regarde maintenant impatiemment se fout totalement de mes pensées philosophiques. J’opte donc pour le vol-au-vent qui me semble, a priori, un peu moins condamnable que le reste…

			Pour tromper mon interminable attente, j’observe furtivement mes voisins. Je vous le jure, ça vaut le détour… Le gars est plutôt grand et affiche une belle assurance. Son accent est fort et évoque les douceurs du Midi. Entre deux babillages de sa blonde, il surveille attentivement les tables avoisinantes pour ne pas rater une occasion de décrocher son irrésistible – selon ses propres critères – sourire. La fille est plutôt jolie, mais son petit air hautain lui enlève un peu de charme. L’intérêt à lui porter demeure définitivement dans son étrange accent : un subtil mélange du Sud de la France et de celui de… Montréal, coin Ontario et Papineau! Elle s’efforce de bien perler et critique sans arrêt le service comme si elle déjeunait chez Fouquet. Elle en a beaucoup à dire, évidemment, car on ne dénombre pas les fourchettes Chez Gigi… on les cherche le plus souvent sous la table! Parlant fourchettes, étant de nature charitable, je vous fais partager avec moi un bout de cet époustouflant dialogue :

			— Jean-Philippe, c’est honteux, je n’ai qu’une seule fourchette.

			— Ce n’est pas grave, ma chérie, tu n’as heureusement qu’une seule bouche.

			Évidemment, il se fout royalement de sa jolie gueule et cherche à amuser la galerie…

			— Arrête de niai… de plaisanter et passe-moi le katchup.

			Pause de quelques secondes…

			— Jean-Philippe, il me semble que, depuis l’automne, j’ai pris quelques kilos.

			— Console-toi, si tu te pesais en livres comme avant, ça t’en ferait encore plus.

			Assurément, si j’étais elle, je le noierais sous sa sauce cacciatore. Mais, comme je suis moi et non elle, je vais plutôt attaquer vaillamment mon vol-au-vent qui vient d’atterrir devant moi.

			C’est quand même amusant de voir les drôles de couples qui forment notre société. Certains offrent un spectacle tellement incongru qu’il est difficile de comprendre quels intérêts ils ont en commun. Ma jeune voisine de table pourrait être assez bien assortie à son copain si ce n’est ce complexe d’infériorité flagrant qui la pousse à emprunter un petit accent pour se sentir son égale. Il n’est malheureusement pas rare que les Québécois, surtout d’origine modeste, se sentent obligés de bien perler face aux Européens. Les uns comme les autres parlent français, mais la barrière linguistique semble infranchissable.

			L’heure passe et je dois terminer mon insipide repas. Je décide de prendre mon café à la clinique où m’attend sûrement une longue file de personnes prêtes à mordre d’impatience…

			En sortant de Chez Gigi, un petit vent doux me caresse le visage. Les arbres s’étirent paresseusement en attendant de se garnir de leur parure. J’adore le début du printemps, cela m’incite à chambouler mon train-train quotidien et à faire un grand ménage dans mes pensées. J’aurais envie de marcher à vive allure sur la rue Sainte-Catherine et lécher avidement les vitrines colorées. Changer de tête, de peau, quelle merveille! Entrer rapidement dans une boutique et en ressortir complètement incognito. J’envie parfois les gens de théâtre ou de cinéma. Ils ont tellement souvent l’occasion de ne pas être eux-mêmes qu’ils doivent parfois s’ennuyer d’eux et avoir du plaisir à se retrouver. Parfois, je m’ennuie un peu d’un autre moi. J’aurais envie d’être différente, de m’étonner un peu. Même à trente-deux ans, nous finissons par nous encroûter dans les mêmes idées et nous oublions de jeter aux ordures celles qui sont trop petites ou qui ne sont plus à la mode. Nous devrions tenter de suivre les nouveaux courants et rester à l’écoute des changements de société. Mais non, nous préférons évidemment conserver nos fichues boules à mythes!

			***

			Le nombre insensé de personnes qui m’attendent à la clinique m’empêche de poursuivre mes élucubrations et m’oblige à reprendre un contact plutôt brutal avec la réalité.

			— Oui Madame. Je veux bien examiner votre gencive, mais si vous ne voulez pas que je vous voie sans votre prothèse, c’est un peu difficile…

			— Non, Monsieur (Ah non! Celui-là essaie toujours de me cruiser…), je ne suis pas libre pour aller voir Terminator VI…

			Je me demande si Nick aime seulement les films d’action. Ça y est, on y revient. J’ai des papillons dans l’estomac en y pensant. C’est peut-être ça l’attrait des sites de rencontre. L’attente sublime la réalité. On imagine vingt-deux scénarios possibles, mais ce sera le vingt-troisième qui aura lieu.

			Horreur! Une pensée très désagréable vient de me traverser l’esprit à toute vitesse. J’espère que Nick a toutes ses dents! Sérieusement, je ne pourrais pas supporter de voir son sourire dans un verre d’eau tous les soirs! Surtout pas ça! S’il y a quelque chose qui me refroidit au lit, c’est bien une merveilleuse bouche en résine synthétique! Imitation presque parfaite ou pas. À chaque profession, ses bibittes. Moi, ce sont les dents. C’est presque une condition sine qua non. Nick peut-il mordre dans la vie ou devrais-je mordre la poussière?

			***

			Après une journée éreintante, je reviens à la maison un peu déprimée. Ma vie me semble un long chapelet de déceptions. Je devrais peut-être faire un acte de contrition pour mon jugement sévère envers Kevin et Guillaume. Je suis loin d’être une sainte! Et si je leur donnais l’absolution?

			J’ouvre l’ordi et clique sur mon compte. Ah! une réponse de Nick. Ça me ramène un sourire sur les lèvres.

			Bonjour Stéphanie. D’abord, tu dois savoir que j’adore les chats, échaudés ou pas… Ensuite, si tu es une gourmande de nature, viens me rejoindre au Troquet vendredi soir vers 18h30. On cassera la croûte et la glace en même temps. Nick

			Décidément, ce Nick me plaît beaucoup, du moins à l’écran. Il semble avoir un sens de l’humour qui s’apparente au mien. D’accord, Monsieur G! J’irai au Troquet vendredi soir pour voir la bibitte qui se cache derrière ces mots.

			J’y serai. Stéphanie

			Je lui sers sa propre médecine : un message bref, sans fioritures ni falbalas. Il devra tenter de percer mon humeur et mes intentions.





Chapitre 3


			Vendredi soir

			Je suis debout, perplexe devant un amoncellement de vêtements qui couvrent mon lit. Je n’arrive pas à opter pour un look ou pour un autre. B.C.B.G., vamp, femme du monde, coquine… tous les styles défilent devant mes yeux sans provoquer le tilt indispensable au succès de ma soirée. Tout à coup, mon regard se pose sur un chapeau qui suggère vaguement les grandes étendues d’Angleterre. Tiens, pourquoi pas se composer un personnage du genre jeune-dame-de-la-haute-bourgeoisie-anglaise : long veston de tweed, pantalon noir, jabot de dentelle, petites bottes de cuir souple. Je regarde l’ensemble et souris à mon reflet. Je ne sais pas si Nick appréciera, mais je ne passerai certainement pas inaperçue.

			Depuis quelques années, je suis assez satisfaite de ma silhouette. Bon, en étant tout à fait franche, j’ai quelques petites imperfections qui m’agacent un peu : une ou deux ridules… d’expression, bien sûr! un petit ventre rebondi… rien d’affolant. Je ne suis pas encore digne de la gaine… GAINE! Je reçois comme une petite décharge électrique. C’est ça, c’est la gaine! Nick est allergique aux gaines et à tout ce que ça tend et sous-entend. Ouf! Le troisième mystère du G est enfin résolu. GAMINS, GAUFRES, GAINES… je sens que j’ai fait mouche encore une fois. Le sujet ne m’effraie pas car, en toute objectivité, mes quelques kilos de plus ne nécessitent pas encore cet horrible instrument de torture. Je dois dire que je partage cette allergie avec Nick ; il n’y a rien de moins sexy qu’une gaine bien tendue, prête à éclater sur la peau flasque d’une disgracieuse bedaine. Cette fois-ci, nous sommes entièrement d’accord : pas de gaine pour étouffer notre future passion!

			Je termine mon maquillage avec la fébrilité d’une adolescente. Mes grands yeux verts semblent m’interroger et mendier une approbation. Je me fais juge et prononce le verdict : je suis assez jolie pour plaire. Évidemment, je ne corresponds pas aux éternels canons de la beauté. Mais, entre vous et moi, avec tous les sacrifices qu’ils exigent, ces canons deviennent tôt ou tard de véritables boulets! Non, très objectivement, je m’aime bien! Ma peau claire, parsemée subtilement de quelques taches de son, met en valeur la profondeur de mon regard. Mon nez est un peu en trompette, mais rien de dramatique. Un nez qui a du caractère, quoi! Ma bouche semble toujours sur le point de sourire – un héritage de mon père – découvrant de petites quenottes blanches assez coquines. J’abrège mon examen et je tente de coiffer mon indomptable crinière rousse. Malgré toute l’adresse que j’y déploie, de ridicules frisons sortent effrontément de ma coiffure. J’ai toujours eu toutes les misères du monde à dompter les épis que ma mère m’a légués.

			Au Troquet, 18h05

			Il y a un monde fou ce soir. Cette fraîche et belle soirée de printemps a fait surgir tous les m’as-tu-vu du quartier. On parle fort, avec un petit accent de plus en plus pointu au rythme des verres qui circulent.

			— Ma chère, as-tu vu le dernier film de Machin… quelle richesse cinématographique…

			— Mon ange, tu devrais lire le récent roman de Chose… une symbiose parfaite entre ses personnages…

			Symbiose, mon œil, oui! En ce moment, j’essaie désespérément de provoquer une symbiose entre une terrine au poivre vert et ma biscotte. L’équilibre précaire dans lequel elle se trouve est subitement rompu et ma terrine atterrit sur le parquet. Je la pousse discrètement avec ma chaussure. Ouf! L’honneur est sauf. Les fêtards sont trop préoccupés par eux-mêmes pour remarquer ma nervosité grandissante qui me rend si maladroite.

			Le bruit incessant de la porte me fait sortir de mes gonds. Je regarde d’un œil mauvais ceux qui provoquent les crampes dans mon estomac et leur en veux d’être… simplement eux. J’attends comme une gourde que monsieur Nick daigne se présenter. Quelle heure est-il? 18h12. Les aiguilles semblent figées comme un cobra devant une mangouste.

			Ça y est, c’est lui. La démarche est féline et la moustache aussi. En fait, cinq ou six longs poils épars ornent la lèvre supérieure. Les yeux azur scrutent la salle. Enfin… celui qui est dans la bonne direction. L’autre se promène d’un coin à l’autre en attendant de se fixer. Mon Dieu, faites que ce ne soit pas lui… Ouf, il va rejoindre une fille à l’autre bout de la salle. Brave fille! Je la bénis intérieurement de m’avoir débarrassée de ce simili chat sauvage.

			Le temps s’égrène lentement. Ma patience en prend un coup. Je sais que vous croyez que j’ai la condamnation facile. Si c’est le cas, détrompez-vous. Je suis exigeante envers la personnalité des hommes, mais pas envers leur corps. Pour moi, les bedons deviennent confortables, la calvitie donne du caractère, les oreilles décollées… bah! ça s’arrange. Non! Je crois être une femme du genre l’important-ce-sont-les-qualités-du-cœur, sauf les dents, vous vous souvenez? Mais, tout de même. Il y a un minimum qu’une femme peut exiger dans la vie. J’ai essayé de vous décrire le dernier arrivant avec le plus d’objectivité possible. Malheureusement, même les plus optimistes auraient craqué. Exactement comme ma seconde biscotte sur laquelle je viens d’appliquer une couche de cette maudite terrine!

			— Salut Stéphanie! Tu es très en beauté ce soir. Je peux m’asseoir?

			Mon copain François n’attend pas mon acquiescement pour se hisser sur le tabouret voisin du mien.

			— Comment vas-tu, François? Toujours à faire rêver les jeunes minettes autour de ton piano?

			— Si c’est pour leur procurer des cauchemars, certainement. Elles se juchent en face de moi et soupirent en pensant à un autre qui aurait ma voix et surtout mon doigté… mais certainement pas mon corps!

			— Tu exagères toujours. Les femmes ne sont pas toutes obnubilées par le corps des dieux grecs.

			— Elles ne sont pas nombreuses à penser comme toi. Au fait, es-tu libre ce soir?

			— Non, j’attends quelqu’un.

			En disant ça, je jette négligemment un petit coup d’œil vers la porte d’entrée. Je ne voudrais pas que Nick pense que j’ai une série de flirts qui font la file en attendant leur tour.

			— Je me disais bien aussi que je n’aurais pas encore l’occasion de tenter ma chance. C’est sérieux?

			Je ne sais pas, je ne l’ai même jamais vu!

			— Oui et non… c’est encore trop tôt pour se prononcer.

			— Je peux t’offrir un verre en attendant que le mystérieux élu de ton cœur se fasse démasquer?

			— Non, je te remercie beaucoup, mais je préfère garder mes idées claires ce soir.

			— Oh là là! C’est vraiment sérieux. Alors, je ne m’impose pas plus longtemps. Je ne voudrais pas m’immiscer dans une belle histoire d’amour.

			S’il savait qu’il n’y a aucune histoire...

			François s’éloigne lentement avec sa démarche un peu lourdaude. Cet homme a une sensibilité proportionnelle à son poids. Un cœur gros comme ça! En temps normal, j’aurais eu beaucoup de plaisir à discuter avec lui. Mais ce soir, sans bannir mes amis, je voudrais savourer seule ces quelques minutes d’attente qui me procurent des sensations de montagnes russes. Ces hauts et ces bas de mon cœur me revigorent complètement et me font redécouvrir le plaisir d’attendre quelqu’un. Je ne veux les partager avec personne… sauf avec vous, car vous devenez l’oreille bienveillante et complice où je peux déverser mes fantasmatiques pensées!

			— Stéphanie! Ça fait une éternité que je ne t’ai pas vue. Comment vas-tu?

			Merde! Vont-ils tous défiler les uns après les autres? Quelle idée idiote de Nick de me donner rendez-vous dans un endroit où je connais tellement de gens. Évidemment, il ne pouvait pas savoir.

			— Très bien. Ça me fait plaisir de te voir, Marie-Pier. Toujours en cavale en Europe?

			— Je ne suis pas en cavale, ma chère, je travaille. J’ai signé un autre contrat avec TF1 pour deux ans. Je ne suis ici que de passage.

			Évidemment, chanceuse comme je suis, je suis sur son passage.

			— Je suis contente pour toi. Quand retournes-tu là-bas?

			— La semaine prochaine. Et toi, toujours dans les caries?

			— Ça molaire…

			Cette fille est tellement snob et imbue d’elle-même qu’elle ne saisit même pas les calembours les plus simples. Tout ce qui ne la concerne pas lui échappe complètement.

			— Oui, c’est intéressant. As-tu vu Christophe ce soir?

			— Non, mais il ne devrait pas tarder.

			À mon grand malheur, ils sont tous là ce soir.

			— Alors, see you later!

			(Alligator!)

			— C’est ça, see you later.

			Elle m’agace cette fille-là avec ses grands airs de femme du monde. On dirait qu’elle se croit sortie directement de la cuisse de Jupiter. Quand on connaît sa petite histoire… Non, vous n’aurez pas les détails croustillants de la vie de Marie-Pier. Tout de même, un peu d’indulgence pour le genre humain! J’ai perçu votre curiosité malsaine qui grandissait avec mes propos. Bon, revenons à nos moutons… c’est-à-dire à mon mouton! Mais qu’est-ce qu’il fait, ce Nick? Ma montre indique 18h27. Je consulte l’horloge accrochée derrière le bar pour vérifier mes dires.

			18h27. J’ai la désagréable sensation que les aiguilles sont figées dans la même position pour le reste de la soirée.

			Il y a de plus en plus de monde qui vont et viennent. Dans quelques minutes, il ne restera pas un seul siège de libre au bar. Je fais signe discrètement au patron qui, ce soir, fait office de barman.

			— Victor, tu peux faire deux choses pour moi?

			— Sûrement plus que deux…

			— Sois sérieux pour une fois.

			— Mais je suis sérieux!

			— Débarrasse-moi de cette damnée terrine et réserve le siège à côté de moi. J’attends quelqu’un…

			— Qui est-ce?

			— Occupe-toi de tes… terrines!

			— Ne monte pas sur tes grands chevaux, belle amazone. Ce sera fait comme Madame l’a demandé.

			Victor fait disparaître mon assiette avec l’agilité d’un prestidigitateur et m’adresse son sourire no 29, destiné à faire fondre un iceberg. Je me radoucis et réponds à son irrésistible sourire. Il faut dire, entre vous et moi, que Victor est drôlement séduisant. Pas nécessairement beau comme on l’entend habituellement, mais un charme fou. Et comme je n’ai rien d’un iceberg…

			— Le siège est libre, Mademoiselle?

			La voix derrière moi est la plus belle mélodie que je n’ai jamais entendue. Je me retourne pour apercevoir un grand gars avec une tignasse noire toute bouclée. Serait-ce mon mouton de tout à l’heure? Je n’ai pas le temps de réfléchir qu’il enchaîne déjà.

			— Tu es Stéphanie.

			— Je pense que oui…

			Je suis décidément en train de réagir comme une véritable idiote.

			— Qui pourrait bien en être certain?

			— Toi! Tu m’as vue sur Amour-Contact!

			— Bien répondu. Je suis Nick. Je peux m’asseoir?

			— Tu es ici pour ça, non?

			Nick esquisse un sourire. Il semble s’amuser beaucoup de la situation.

			— Bien sûr! Monsieur, une blonde s’il vous plaît! Excuse-moi, j’adore les rousses sauf en fût.

			Victor scrute le nouveau venu d’un œil inquisiteur. Il ne semble pas tellement apprécier sa présence. Il dépose le verre avec une brusquerie sans équivoque. Victor a toujours eu un instinct protecteur.

			— Je suis désolé pour ce léger retard. La circulation est infernale.

			Je jette un coup d’œil discret à l’horloge. 18h31. Décidément, ce grand bonhomme me plaît beaucoup. Ses yeux bleus sont à la fois vifs comme l’éclair et doux comme le ciel des Antilles. Décidément, je déraille… Vivement qu’il enchaîne la discussion.

			— Parle-moi de toi. À part être une jolie rousse qui monte à cheval, que fais-tu dans la vie?

			— Je suis dentiste. Et, pour ton information, j’ai peur des chevaux!

			— Serait-ce une publicité trompeuse?

			— Pas du tout. Les vêtements sont justement là pour nous permettre de vivre des émotions qui ne sont pas nécessairement à notre portée…

			— Oh là là! Que de grandes pensées philosophiques! Ça t’arrive souvent le vendredi soir?

			— Seulement quand je suis nerveuse de rencontrer un nouveau profil…

			— C’est ce que je représente pour toi, un nouveau profil?

			Cet homme m’essouffle et m’attire à la fois. Moi qui me vante d’avoir la répartie facile, je suis servie.

			— Tu as mangé quelque chose?

			— J’ai grignoté un peu en attendant.

			— Qu’est-ce que tu me conseilles ici?

			— La terrine est excellente.

			Mine de rien, Victor suit notre conversation et commence à s’amuser beaucoup. Son coup d’œil professionnel lui a fait comprendre la situation assez clairement. De toute façon, rien ne lui échappe. J’aimerais bien être ailleurs, mais je n’ose pas le dire à Nick qui pourrait s’imaginer que je n’apprécie pas les prémices de cette discussion.

			— Nick, c’est ton vrai prénom?

			— Ça te déplaît tant que ça? Non, c’est Nicolas mon vrai prénom. C’est un peu mieux?

			— En toute honnêteté, oui! Ça me semble plus noble, plus… je ne sais quoi.

			— Je vois. Nicolas 1er, empereur de Russie…

			J’éclate de rire. Dieu qu’il est beau et spirituel!

			— Tu me sembles être une adversaire de taille dans le combat des mots. Aurais-je choisi la missive d’une femme redoutable, cachée sous des airs ingénus? Tu sais, je ne suis pas tellement friand des fouets et autres joujoux de ce genre!

			— Moi aussi, je suis plutôt attirée par les plaisirs, disons plus naturels. Les artifices ne m’allument pas tellement…

			— Ça dépend, certains artifices sont parfois indispensables.

			Je n’ai pas le temps de le questionner pour comprendre le sens véritable de cette dernière tirade. Victor se plante devant nous pour prendre notre commande.

			— Une terrine pour débuter et le filet de sole amandine.

			— Pour moi, ce sera les pâtes fraîches du Chef.

			Victor me tape un clin d’œil complice et se retourne prestement pour m’assurer de sa discrétion.

			Notre voisin de gauche est désespérément dérangeant. Il raconte ses exploits dans les moindres détails sur tous les greens qu’il a foulés l’été dernier. Il gesticule en mimant comment il a réussi son birdie, en manquant de peu ma tête. Nicolas est visiblement furieux.

			— Il y a des choses que je ne supporte vraiment pas, me dit-il en tirant mon siège avant que notre désagréable voisin ne putte mon verre de vin.

			Je fige sur place. GOLF! L’homme est en train de jacasser sur ses vacances de golf. Ça y est, je l’ai, le quatrième G. Ouf! Je n’aime pas particulièrement ce sport. En fait, il m’ennuie royalement. J’aime le ski, le vélo, le patin et tout ce qui me permet d’avancer relativement vite. Marcher lentement en suivant une petite balle blanche sur le gazon me semble réservé aux papis en bermudas à carreaux. Oui je sais, Tiger Woods est loin d’être un papi en bermudas à carreaux… Il a même trop de swing! Mais les golfeurs ne sont pas tous sexy comme lui et mon voisin ne me donne pas le goût de passer mes soirées au dix-neuvième trou!

			Je souris en pensant à mon flair infaillible qui m’a fait identifier ses délicates allergies. Aïe! Il en manque tout de même une. J’espère la découvrir avant qu’il ne se sente contraint de les énumérer. J’imagine déjà sa tête ahurie devant mes exploits de fin limier.

			Parlant de limier, Colombo fait son apparition au bout du bar. Je n’ai jamais su pourquoi on affublait Jonathan de ce surnom. Sans doute à cause de son éternel imper fripé du célèbre personnage de télévision. Je n’ai pas le temps d’y songer davantage qu’il se dirige – devinez où? – droit sur nous!

			— Salut Stéphanie! Comment va ma dentiste préférée?

			Il m’énerve, non mais il M’ÉNERVE!

			— Salut Jonathan, ça va. Et toi?

			— Très bien. J’ai rencontré le directeur d’une petite galerie qui semble très intéressé par mes œuvres. Il m’a dit…

			Voilà, c’est parti. Nous en avons au moins pour une demi-heure, si nous sommes chanceux. Depuis que je connais Jonathan, il y a toujours un directeur d’une petite galerie qui s’intéresse à ses œuvres. Mais, depuis le temps, ses croûtes ont eu bien le temps de sécher! Jonathan est un rêveur qui se nourrit d’illusions. Il n’est pas bien gras, d’ailleurs… Nicolas semble plus attentif à sa terrine qu’à la discussion, ou plutôt au monologue qui se déroule près de lui.

			— Jonathan, je t’offre ton premier café! lui lance Victor à l’autre bout du bar.

			Décidément, rien n’échappe à cet homme. Je lui envoie à distance mon plus reconnaissant sourire. Victor a toujours le don d’intervenir dans les situations qui m’embarrassent et de me donner un petit coup de main. Parfois, je dois reconnaître que son instinct protecteur est un peu étouffant, mais que voulez-vous, on a toujours les défauts de ses qualités.

			Nicolas vient de terminer sa terrine et semble s’être acquitté de cette tâche avec plus de dextérité que moi.

			— Excellente cette terrine. Je crois que nous avons les mêmes goûts.

			— Il n’est pas un peu trop tôt pour se prononcer?

			— À partir du moment où nous sommes convaincus d’avoir les mêmes goûts ou les mêmes intérêts, c’est déjà la moitié du chemin qui mène au succès d’une relation. Excuse-moi avec mes grands discours. On dirait une rencontre de dignitaires à l’Hôtel de ville.

			— Tu sembles philosophe à tes heures, non? Je ne suis donc pas la seule.

			— Je te l’ai dit. Il semble que nous ayons déjà quelques atomes crochus.

			Il a raison, ce bonhomme aux yeux magnifiques. Je sens effectivement une connivence s’établir entre nous. Je pense avoir une chance incroyable, car je ne croyais vraiment pas rencontrer quelqu’un d’intéressant par le biais d’un site de rencontre. Je connais bien des filles qui se sont retrouvées avec des gars susceptibles de figurer au Musée des Horreurs! J’ai beaucoup de chance… et de charme avec moi. Ah oui, du charme à revendre. Je ne peux pas encore dire ce qui me plaît le plus en lui… tout, pour le moment!

			Victor dépose devant moi des fettucinis à la crème qui me mettent l’eau à la bouche et les taches à la blouse! Pourquoi ai-je commandé un plat si difficile à manger élégamment? De toute façon, je suis bêtement maladroite ce soir. Si j’étais seule ou avec des amis, je pourrais les manger les yeux fermés et de la main gauche. Mais avec Nicolas, je suis nerveuse et on dirait que je ne sais plus où est ma bouche! En espérant que le problème s’arrange dans la soirée… J’engloutis le reste le plus rapidement possible pour régler la question de la bouffe une fois pour toutes.

			— On va prendre le digestif ailleurs?

			Enfin!

			— Oui, pourquoi pas? Je n’y avais pas pensé…

			Nous réglons nos additions respectives et je salue rapidement tout le monde à la ronde. Dehors, le temps plus frais nous avertit sournoisement que l’été n’est pas encore là.

			— Tu as trop froid pour marcher un peu?

			— Non, pas du tout, en réprimant un grand frisson qui me parcourt l’échine.

			En traversant la rue, Nicolas me prend la main soi-disant pour m’éviter mille et un dangers. Je fais semblant de partager son inquiétude et abandonne ma main dans la sienne. Qu’elle est chaude, cette main! Longs doigts fins et peau de pêche… Il n’en faut pas plus pour me procurer d’autres frissons qui n’ont rien à voir avec la température extérieure… Nicolas me plaît intellectuellement, mais ce furtif contact vient de me plonger tête la première dans une autre dimension. Que va-t-il se passer après ce fameux digestif? M’invitera-t-il à en déguster un autre chez lui? Devrais-je prendre l’initiative et lui proposer un tête-à-tête encore plus intime? Et si je ne lui plais pas?

			Je n’ai pas le temps d’y répondre que mon cœur se fige pendant quelques instants. Horreur! J’ai malheureusement découvert sa dernière allergie. Les délicates ondes qui ont fait vibrer mon corps m’ont conduite inévitablement à démasquer l’impensable, l’abominable répulsion de Nicolas. Devinez! Nicolas est allergique au point G! Quelle calamité! Un homme qui ne pense probablement qu’à assouvir ses bas instincts. Ne croyez pas que je suis branchée sur les dernières découvertes en matière de sexe. À mon avis, ces grands pas de la science abrutissent souvent les femmes et les empêchent d’avancer. C’est vrai, je trouve qu’il y a une exagération flagrante des scientifiques qui prennent un malin plaisir – n’y voyez pas un jeu de mots grivois – à perturber les femmes avec encore et toujours le pouvoir des mots. Avant de connaître le point G, les femmes avaient-elles du plaisir? Bien sûr que oui, et peut-être plus. Maintenant, nous sommes toutes à l’affût de nos réactions épidermiques pour être bien certaines de jouir selon les normes établies.

			Mais, tout de même, cette découverte me fait tout à fait, excusez-moi le terme, débander… Mais si je me trompais? Car, finalement, ses supposées allergies, ce peut être n’importe quoi : le gingembre, les Gitanes, les géraniums et j’en passe… Et même si c’est le point G? Nicolas est peut-être tout simplement allergique au tapage fait autour de quelque chose de si naturel. Je décide de passer outre à mes élucubrations. Nicolas me plaît, point à la ligne!

			— Il semble que j’ai déjà perdu ma jolie cavalière.

			— Elle vient de se remettre en selle à l’instant. Excuse-moi, j’étais un peu loin dans mes pensées.

			— Et c’est quoi ces lointaines pensées?

			— La science, la vie, l’amour… Tous les sujets qui intéressent le genre humain.

			— Tu es vraiment une fille très spéciale.

			Je n’ai pas le temps de répondre. Nous sommes en face du Bal Masqué, un petit bar très chaleureux – quel bonheur! Nous entrons rapidement pour nous débarrasser du froid qui nous colle à la peau.

			— Tout compte fait, ce n’est pas très chaud ce soir. Deux Amaretto on the rocks, s’il vous plaît!

			L’alcool me procure une agréable chaleur et me délie les muscles. J’observe Nicolas à la dérobée qui fait tourner pensivement son verre.

			— Il semble qu’à mon tour, je fais cavalier seul… ou cavalière seule, si tu préfères.

			— Il y a des moments dans la vie où l’on doit reprendre son souffle. J’aime bien m’accorder une pause quand je vis des émotions assez intenses. Et ce soir, ces émotions sont particulièrement intenses…

			C’est son regard qui est intense en ce moment. Je fonds comme les glaçons dans mon verre. Pour une fois, je ne sais pas quoi répondre.

			— J’aimerais bien qu’on se revoie.

			(Oui, quand?)

			— Ça peut s’arranger… Ça dépend de nos temps libres. Que fais-tu dans la vie?

			— Je suis puériculteur.

			— Tu cultives les enfants!

			— Oui, je m’occupe des nouveau-nés et des jeunes enfants.

			— Tu es aussi un gars très spécial, tu sais. Tu aimes les enfants si je comprends bien.

			J’ai enfin l’assurance de m’être trompée sur le premier G!

			— J’ai intérêt! dit-il en riant. Ce n’est pas facile d’entendre brailler tous les jours, du matin au soir. Mais j’aime ça. Les enfants m’apportent beaucoup et me réconcilient avec la vie.

			— Et tu t’es fâché quand avec elle?

			— Avec qui?

			— Avec la vie!

			— Probablement en naissant! Quand j’étais petit, je pensais que Dieu avait créé la vie avec toutes ses embûches rien que pour s’amuser en nous regardant nous empêtrer dedans. J’ai toujours eu beaucoup de difficulté à admettre les injustices qui pullulent en ce bas monde. C’est d’ailleurs ce qui m’empêche de croire en qui que ce soit. Dieu ne pourrait admettre la famine, les sévices, la violence.

			— Peut-être pour nous mettre à l’épreuve et nous confier le mandat de corriger ce qui ne va pas?

			— Corriger? Tout reprendre à zéro, tu veux dire. Nomme-moi un seul pays où l’homme peut vivre humainement!

			— Le Canada peut-être?

			— Et nos hivers? Tu appelles ça vivre humainement?

			Nicolas éclate d’un rire cristallin. Je viens de comprendre qu’il se moque gentiment de moi. Je n’en prends pas ombrage, car je sais qu’il le fait sans malice. Juste pour détendre l’atmosphère.

			Nous discutons à bâtons rompus de tout et de rien et le temps file à une vitesse vertigineuse.

			— On s’en va? Tu veux que je te dépose quelque part?

			J’aurais bien aimé dans son lit…

			— À ma voiture! Merci quand même.

			— Tu me laisses ton numéro de téléphone?

			— Bien sûr.

			Joignant le geste à la parole, j’attrape le stylo qui traîne sur le bar et lui griffonne hâtivement mon numéro.

			Nous sortons affronter le vent glacial en serrant frileusement nos manteaux. Voici le moment que j’appréhende toujours dans ce genre de situation. On tape le sol d’un pas nerveux, on fixe la rue comme si on voyait défiler la parade du Père Noël, on s’observe sans en avoir l’air, avec un sourire un peu bébête. Qu’il m’embrasse et qu’on en finisse! Comme s’il avait lu dans mes pensées, Nicolas s’exécute. C’est l’explosion de mes sens. Ce baiser est d’une telle douceur qu’il me laisse sans voix… ce qui risque d’arriver si je continue à frissonner comme ça. Malgré la délicieuse chaleur de ce baiser, je dois battre en retraite jusqu’à ma voiture. Mais ce soir, je n’ai pas besoin d’elle… j’ai des ailes!





Chapitre 4


			Je me réveille en pensant à Nicolas. La clinique est fermée, ce qui me laisse amplement le temps de rêvasser. En fait, je devrais prendre quelques minutes pour vous décrire Nicolas car, égoïste comme je suis, hier je n’ai pensé qu’à moi… et à lui.

			Comme vous le savez déjà, il est assez grand. En fait, pour être tout à fait honnête, il ne me dépasse que de quelques pouces, mais quelle importance? Ses cheveux sont noirs et bouclent tout naturellement. Ses yeux magnifiques sont d’un bleu très dense et bordés de longs cils. Sa bouche est gracieuse et sourit souvent… de toutes ses dents! Oui! Nicolas a passé l’épreuve haut la main. Il a des dents superbes, d’une blancheur éclatante. Ouf! Tant mieux, mais je crois qu’il m’aurait séduite quand même. Incroyable, non? Moi, Stéphanie Belhumeur, dentiste de père en fille, serait tombée amoureuse d’un homme aux dents artificielles! C’est pour vous convaincre que le reste me plaît beaucoup.

			Je ne peux vous laisser sur votre faim et je dois continuer ma délicieuse description. Ses épaules semblent un peu fragiles, mais son corps est malgré tout assez bien proportionné. Vous voyez, je ne suis pas dans un état de béatitude, celui qui fait perdre toute objectivité. Nicolas possède une sensibilité qui se reflète même dans son corps. Ce n’est vraiment pas le genre baraqué, avec la gueule de Depardieu et le reste de Stallone. Non, c’est un prototype plus féminin, si j’ose dire. Attention, je n’ai pas dit efféminé, j’ai dit féminin. Gracieux, si vous préférez. Et ce genre-là m’attire beaucoup. J’ai un faible pour les gars qui possèdent une petite fibre féminine. J’ai toujours pensé que ça faisait des êtres plus équilibrés. Tout comme les femmes qui possèdent elles aussi une fibre masculine. Ce que je crois être mon cas.

			Nicolas est très spécial. L’amalgame de sa fibre féminine et de son aspect viril en fait un gars très attirant. Il est aussi débordant d’humour avec une petite touche de tendresse pas banale du tout. Autrement dit, il taquine sans chercher à faire mal. Au contraire, cet homme semble très attentif à ne pas blesser les autres et à les respecter. Il n’en fallait pas plus, merde! Je suis amoureuse! Attachez-moi quelqu’un! Je suis aussi folle que ma copine Karine! Je veux tellement être en amour que je choisis le premier venu (ou plutôt le troisième…) pour m’amouracher comme une adolescente de quinze ans. Je ne connais même pas son nom de famille, son adresse et - horreur! - son numéro de téléphone. Je ne sais rien de lui sauf ce que j’ai vu. Et ce que j’ai vu m’enflamme totalement. Je suis vraiment digne de figurer dans un roman Harlequin!

			Je viens de penser au message enregistré dans ma boîte vocale : « Nous ne sommes pas là pour le moment… », je dois le changer tout de suite pour ne pas que Nicolas pense que j’habite avec quelqu’un. Tant pis pour les appels obscènes!

			« Bonjour. Ne raccrochez pas, je ne suis sûrement pas loin. Laissez-moi un petit message et je vous rappellerai avec plaisir. À bientôt. »

			Voilà. J’ai pris ma voix la plus sexy – enfin, j’espère! – pour obtenir un seul petit message dans cette boîte diabolique. Maintenant, c’est l’attente absurde et interminable qui commence.

			À l’instant même, la sonnerie me fait sursauter.

			— Allooooo… d’une voix suave et légèrement plus grave que nature.

			— Stéphanie, tu as la grippe?

			— Non, Maman. Je viens de me réveiller, c’est tout.

			— Je voulais savoir si tu as essayé la recette de sauce à spaghetti que je t’ai donnée.

			J’ai tellement la tête à la sauce à spaghatt!

			— Je n’ai pas encore eu l’occasion.

			— Si tu veux t’améliorer en cuisine, tu as intérêt à suivre mes recettes de temps en temps.

			— Qui te dit que je veux m’améliorer en cuisine? Ce que je mange me convient parfaitement.

			— Comment vas-tu trouver un mari dans ces conditions?

			— Maman, je ne cherche pas un mari. Ma vie actuelle est à mon goût et j’ai beaucoup d’amis.

			— Tu ne peux pas rester seule toute ta vie. Tu as déjà trente-deux ans et, bientôt, tu seras trop vieille pour te trouver quelqu’un de convenable.

			— Tu parles comme si j’avais atteint l’âge de la retraite!

			— Non, mais une fille de trente-deux qui n’a personne dans sa vie risque de passer à côté de l’essentiel.

			— L’essentiel est d’être heureuse, ce que je suis en ce moment. J’adore mon travail, mes amis, mon appart et mon chat.

			Ma mère ne répond pas. Je sens ses lèvres pincées comme chaque fois où je lui déplais. Je sors le drapeau blanc ou plutôt le tablier blanc…

			— J’ai un peu de temps en fin de semaine. Je vais en profiter pour essayer ta recette de sauce.

			Ma mère accepte mon rameau d’olivier.

			— C’est une recette que madame Lamarche m’a donnée au club de tricot. Je suis certaine que tu vas l’aimer. La courge musquée donne un petit goût différent et intéressant.

			— Je vais même la faire aujourd’hui. Ça fait longtemps que je n’ai pas mangé de la sauce fraîche. Je vais t’en donner des nouvelles.

			— Parfait. À bientôt et soigne ta grippe.

			— À bientôt, Maman.

			Me voilà prise à faire de la sauce à spaghetti pendant le week-end, juste pour ne pas déplaire à ma mère. En soupirant, je m’habille pour aller chercher les ingrédients sans oublier la fameuse courge musquée. Cré Germaine! Elle arrivera toujours à ses fins.

			***

			Lundi soir, je rentre à la maison complètement fourbue. L’après-midi à la clinique a été un feu roulant de clients et de tracas.

			Je me débarrasse de mon manteau et cours interroger ma petite boîte à espoir. Rien. Pas de bip qui bipe, pas d’amour qui aime… Rien qu’une tonalité qui me nargue. Même Gamine semble désolée pour moi.

			— Ce n’est pas grave, Gamine. Demain est un autre jour.

			Je décide sur-le-champ de ne pas rester seule avec ma déception et donne un coup de fil à Karine.

			— Stéphanie? Je voulais justement t’appeler. Ça te tenterait d’aller manger quelque part? J’ai tellement de choses à te raconter.

			— Parfait. Je te rejoins au Café Saint-Laurent dans une demi-heure.

			Je m’habille en vitesse. Jeans et veston sport feront l’affaire pour une petite bouffe entre copines. Je coiffe rapidement ma chevelure rebelle et donne de la nourriture à Gamine.

			— Sois sage. Et surveille les appels téléphoniques.

			En guide de réponse, Gamine ferme les yeux d’un air indifférent. Quelle ingrate!

			***

			J’arrive au restaurant avant Karine, comme d’habitude. Pour m’occuper, j’achète une revue de décoration et m’installe confortablement sur une banquette.

			J’adore cet endroit. Les gens vont et viennent, flânent devant l’amoncellement de publications ou prennent un petit en-cas. On a l’impression d’être branché avec le reste du monde. C’est l’endroit idéal pour se raconter des confidences ou pour se perdre dans ses pensées. Tout à fait mon genre, quoi!

			Karine arrive comme un coup de vent d’automne. Ses longs cheveux bruns flottent derrière elle quand elle monte les quelques marches qui nous séparent. Karine n’est vraiment pas du genre lymphatique. C’est une fille stimulante, joyeuse, qui prend la vie du bon côté. Son seul talon d’Achille : les hommes. Ils arrivent toujours à lui faire perdre pied. Malgré tout, même après des peines d’amour en série, Karine trouve encore le moyen de rire.

			— Stéphanie, je suis amoureuse!

			— Tu veux prendre le temps de t’asseoir? J’ai tout mon temps pour écouter ton delirium tremens sur ta nouvelle passion…

			— Excuse-moi. Garçon! Apportez-moi un quart de rouge et un croissant au jambon. Merci.

			— Et pour vous, Mademoiselle?

			— La même chose, s’il vous plaît.

			— Je te dis, Stéphanie. Cette fois, c’est la bonne.

			— Je te signale que tu m’as dit cette phrase-là deux fois depuis le début de la nouvelle année et plus du double l’an dernier.

			— Oui, mais j’étais dans l’erreur. C’est fois, c’est vraiment spécial. Il s’appelle Olivier, il a trente-sept ans…

			— Il est divorcé et il a deux enfants.

			— Comment sais-tu ça? Tu connais Olivier?

			— Mais non, coucoune! C’est la description du profil qui t’a enflammée. Tu te souviens m’en avoir parlé?

			— Ouf, j’ai eu peur. J’ai vraiment pensé que tu l’avais rencontré, toi aussi. Ça ne m’aurait pas surprise, il est tellement beau.

			— Mais non, mais non. Je suis assez occupée moi-même…

			— Ah oui?

			— On en reparlera. Parle-moi plutôt de cet Olivier.

			— Il est fantastique. Le genre Kevin Costner, mais en plus beau…

			Quand Karine est en amour, elle est vraiment en delirium tremens. Elle perd tout contact avec la réalité et devient complètement gaga avec son chum. C’est sans doute aussi ce qui fait son charme.

			— Stéphanie, tu m’écoutes?

			— Excuse-moi. Tu disais qu’il travaille où déjà?

			— Dans une clinique de chirurgie esthétique. C’est un vrai docqueteur, tu t’en rends compte? Moi qui ai toujours rêvé de sortir avec un professionnel de la santé. Je te jure, Stéphanie, c’est l’être le plus…

			Voilà, c’est reparti. Le plus, le moins, le tout quoi! Même si c’est plus ou moins vrai, Karine m’entretient toute la soirée de son beau docqueteur. Quand vient mon tour, on se rend compte toutes les deux qu’il est trop tard.

			— Stéphanie, je ne t’