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La Modestie du monde

EDEN12207
Year:
2013
Language:
english
File:
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1

La mise au monde

Year:
2017
Language:
english
File:
EPUB, 1.74 MB
Présentation



La Broussaie fut naguère 				une ferme de belle prestance et de bon rapport. Un homme y est mort, après la 				Première Guerre mondiale, des suites des blessures reçues au front. Dans un grand 				tourment, une jeune bonne y a mis au monde une enfant sans père. Plus tard, une 				patronne avisée et tenace y a fait revenir cette fillette, Yvonne, lui donnant son 				fils et la Broussaie en destin. Aujourd’hui, Yvonne est une femme âgée, dont la 				meilleure distraction est la construction d’une autoroute, à quelques pas, qui lui 				fait la grâce d’éloigner un peu les terreurs de la nuit.

			Le temps est venu de dénouer la 				farouche tension d’une vie, hantée par les ombres de la guerre, quand les Allemands 				vinrent prendre les chevaux puis, lors d’un jour terrible, l’institutrice aimée qui 				ne reviendra pas. Le temps est venu de trouver le repos que son petit-fils vint 				chercher auprès d’elle, emmenant dans sa fugue sa sœur cadette et son tout petit 				frère. Une dernière fois Yvonne met ses affaires en ordre. Une ferme sans terre 				n’est plus une ferme et jamais la Broussaie ne retrouvera sa beauté passée. Au 				moins, Yvonne permettra à ses enfants, à ses petits-enfants de s’en défaire. Il 				n’aurait pas été juste de donner tant de peine en héritage. Alors ses secrets, elle 				les emportera.

			Dans ce roman d’une vie, Huguette 				Hérin-Travers nous éblouit dans sa capacité à saisir les mouvements d’une existence 				construite dans une opiniâtre recherche d’humanité.





Huguette 				Hérin-Travers



Née en 1939, professeur de lettres, élue à 				plusieurs reprises au conseil municipal du Mans et au conseil régional des Pays de 				la Loire, Huguette Hérin-Travers s’est engagée tardivement dans l’écriture. Elle a 				d’abord écrit de la poésie, avant de publier deux romans aux Éditions Cénomane : 				Coquelicots Varsovie (2007), Les Voies rouillées (2010).


Du même auteur

			Romans

			Coquelicots 					Varsovie, Éditions Cénomane, 2007

			Les Voies 					rouillées; , Éditions Cénomane, 2010



			Poésie

			Incrustations, Éditions Donner à voir, 1993

			Aux calendes 					bleues, Éditions Donner à voir, 1994

			Le Feu 					indigo, Éditions Donner à voir, 1996

			Le Blues du 					pain, Éditions Donner à voir, 2002





			© Éditions du Rouergue, 2013

			www.lerouergue.com

			ISBN : 978-2-8126-0544-4





Huguette Hérin-Travers





La modestie du monde



roman





À Charlotte et Charles,

mes parents nourriciers

À Béatrice, ma mère





… Les arbres étendent l’ombre. On n’entend que leur 				voix.

Le feu s’éteint. Trop loin pour qu’on s’arrête.

Il ne passera plus 				personne. La campagne est muette…



			… Une foule irréelle s’engouffre sur le trottoir d’en face,

au milieu des reflets du mur trempé de pluie

que suivent les personnages 				imaginaires des affiches.

			Pierre Reverdy, La Balle au 					bond.





L’enracinement est peut-être le besoin le plus 				important

et le plus méconnu de l’âme humaine.

C’est un des plus 				difficiles à définir.

Un être humain a une racine par sa participation réelle,

active et naturelle à l’existence d’une collectivité

qui conserve 				vivants certains trésors du passé

et certains pressentiments d’avenir…

			Simone Weil, L’Enracinement.

Prélude à une 					déclaration des devoirs envers l’être humain.





1

Nos tilleuls au bord du gouffre

(avril 2003 – décembre 2005)





À l’ultime tremblement de la cloche, elle sait déjà qu’il est six heures sans avoir vraiment entendu le départ du carillon de l’église ; il y a bien longtemps qu’Yvonne ne ferme plus les volets de sa chambre, la couleur du ciel lui suffit pour confirmer sa première intuition. Elle entend moins bien qu’avant, c’est sûr, mais elle ne peut pas se plaindre ; la nuit, par exemple, lorsqu’elle parvient à saisir – comme au vol – les sons lointains et familiers qu’elle nomme la semence des heures, elle se sent chez elle et encore un peu reliée au village. Il n’existe pas de nuit dans l’emprise totale du noir et du silence absolus ; parce qu’il suffit d’un cri de fouine, de la lancée d’une bourrasque dans les trois pins du Clos des Paillis pour entamer l’épaisseur des ténèbres ; dans un halo s’inscrit un vague chemin suspendu et Yvonne peut aller à la rencontre d’un court sommeil. Tout ne va donc pas si mal ; mais elle s’insurge de cette tendance, à céder à la somnolence au petit matin. Elle voit cela comme un affaiblissement de volonté qui ne lui convient pas du tout. Elle doit se dépêcher.

			Les pensées d’Yvonne ne relèvent d’aucune tristesse particulière ; son entrée dans la grande vieillesse est celle du lot commun. Elle reste attentive au mouvement du monde et, par exemple, ici même, depuis le début du mois, quelque chose fait plus que l’émouvoir : les travaux de l’autoroute interrompus depuis plusieurs années vont cette fois être réamorcés. Un événement qui a suscité et suscite encore bien des débats, sauf que tout s’est encore décidé sans les premiers intéressés. En tout cas, c’est le point de vue d’Yvonne. Elle ne discute pas le fait d’aller dans la journée de Calais à Bayonne, et en moins d’une heure du Mans à Tours, ni que la circulation sur la nationale et la traversée des villages soient moins dangereuses. Non, bien sûr, mais elle s’emporte à propos de l’incurie des autorités qui a permis que le chantier soit abandonné pendant au moins cinq ans, et du gâchis que cela a entraîné, forcément ; toute cette affaire à cause d’un insecte, une sorte de coléoptère appelé pique-prune. Il ne faut – normalement – pas tant d’années et tant de procès pour régler la circulation et le sauvetage de ces bestioles. Pique-prune ou non, les arbres finissent bien par pourrir et tomber.

			Pendant des années, donc, Yvonne s’est demandé si les travaux reprendraient véritablement. Enfin, les entrepreneurs ont accepté de déplacer, sous haute protection, des troncs pourrissants de châtaigniers avec leurs larves. Un drôle de chantier. Il faudra s’y faire. L’autoroute va continuer à bouleverser le paysage et les mentalités, c’est certain. Pour Yvonne, elle va surtout mettre un terme à l’intégrité même de sa ferme. La maison de la Broussaie, les murs, la cour, les hangars ne seront certes pas dévastés, écrasés par les bulldozers. N’empêche, la ferme coupée du principal de ses terres est fichue. Fichue.

			À la radio, et une fois à la télévision, il en a été question. Personne n’ignore plus que le chantier va redémarrer en deux endroits distincts et la jonction se fera à quelques kilomètres du village de Bercelles. Ils veulent mettre les bouchées doubles pour tenter de colmater la longue interruption. Yvonne regarde le calendrier des Postes ; de l’index, elle suit sur la carte du département, dans la double page centrale une ligne toute droite et toute bête. Il faudrait qu’elle se renseigne mieux. Normalement, selon leurs mots, la Broussaie reste en bordure raisonnable du tracé. Ils ont pourtant proposé une grosse indemnisation à la ferme des Blanchard juste à deux cents mètres, et en ligne droite, à la même distance de la trouée. Alors, leurs raisons sont bien obscures. D’après leurs calculs, la Broussaie n’est plus trop près de l’entaille, donc pas d’expropriation, pas de compensation, sauf pour une parcelle de bois et à un prix dérisoire. Yvonne se répète sa silencieuse plainte : la ferme est fichue quand même.

			Il faut savoir rester à sa place. Ne pas vivre dans les reproches. Yvonne a compris depuis longtemps qu’aucun de ses descendants ne reprendra ses terres. Sa fierté est d’avoir énergiquement refusé la vente des plus belles pièces. Elle ne peut que regretter ce mauvais calcul, car les voilà promises à l’abandon de part et d’autre de la tranchée. Il ne sera plus jamais question de les réunir. Ce qui lui fait le plus de peine, c’est que, bientôt, le chemin direct de la ferme au village sera lui aussi coupé net. Yvonne dit que cela s’appelle une mutilation.

			Quand il ne vous reste que peu d’années à vivre, on doit faire attention, ne pas donner l’impression d’être plus fatigué qu’on ne l’est réellement ; Yvonne redoute les visites inopinées de sa fille. C’est de plus en plus souvent ; on dirait qu’elle le fait exprès. Lucie s’arrête, en passant, une heure ou quelques minutes au hasard des jours, deux ou trois fois par semaine, mais elle vient manger avec sa mère tous les samedis midi. Au fond, Yvonne ne s’étonne pas du souci qu’elle peut causer à sa fille. Oui, la patronne de la Broussaie a bien le droit d’être fatiguée ; dans les livres, plutôt que fatiguée, c’est désespérée qui serait écrit. Les personnages de romans l’agacent souvent quand ils portent une sorte de détresse en eux, alors qu’ils ne semblent pas avoir vécu les horreurs de la guerre. Et Yvonne peut s’en offusquer, car elle n’a rien perdu de ces années noires qui lui ont fait comprendre et toucher ce que peut être le désespoir absolu. C’est de cela aussi dont elle a un peu instruit Lucie ; les garçons ont semblé plus distants sur ses récits et ses explications. Peut-être que l’oubli vient trop vite.

			De belles années auront été ainsi enserrées dans les temps les plus sombres. Après, la vie ne palpite plus pareil, mais elle palpite. Peu à peu des semblants de bonheurs, des moments heureux reviennent. C’est comme le beau temps qu’on n’attendait plus. Yvonne poursuit ses réflexions sur la déraison de se croire au bout de tout, alors que le printemps est vraiment là, que son dernier fils, François-René compte sur elle ; que son aîné Jean-Louis – celui qui a si bien réussi, vient de lui écrire qu’elle doit l’attendre pour Pâques. C’est bientôt.

			Voilà, Yvonne fait le tour de ses grandes richesses, comme elle dit, en parlant de ses enfants et retient encore un peu le moment de penser à Serge. Serge, dit Ronny, son petit-fils dont elle espère la venue avec une sorte de passion enfiévrée – qui se doit de rester secrète, donc parfaitement invisible à l’extérieur. Bien sûr, et c’est un rappel douloureux, elle n’oublie pas les deux autres enfants de François-René, Jennifer et le petit Jason. Lucie, elle, conseillère financière à la Poste a adopté deux petites Vietnamiennes qui sont peu venues à la Broussaie. Après leurs études supérieures, elles sont reparties là-bas. Chaque année, Yvonne reçoit d’elles un petit colis de choses délicates. Lucie est fière et dit que c’est une adoption réussie.

			Elle n’a pas d’heures spécialement dédiées pour ainsi passer son monde en revue. Yvonne réfléchit volontiers sur ce qu’elle n’a pas aussi bien réalisé que possible. On peut avoir aimé ses enfants, il y a quelque chose qui vous dit que cela aurait pu être d’une meilleure manière. Ce n’est même pas discutable ; tellement au cours de leur enfance elle a été prise dans les affres de l’Histoire : l’Occupation, la Résistance et, en même temps et toujours, l’épuisant travail à la ferme. Ce qui est difficile pour Yvonne, c’est de mettre en regard sa vie de paysanne, de femme quelconque et l’immense exaltation que lui ont apportée la fréquentation, l’amitié de madame Rachel Charles, l’institutrice du village qui lui a révélé qu’une si ardente forme d’amitié pouvait exister. Une histoire impossible à raconter à ses enfants. Elle a souvent hésité à leur demander ce qu’ils avaient pensé de ces temps d’absence, ou de distance qu’elle leur avait imposés et s’ils en avaient souffert. Maintenant, il est trop tard. Elle observe leurs regards stupéfaits, quand elle leur parle de ses petits-enfants – sans spécialement mentionner Serge. Comme ils sont troublants, ces feux d’affection qui paraissent vous rendre plus nécessaire au monde – au moment où il faut penser sérieusement à le quitter.

			Yvonne admet qu’il y a du vrai dans la réputation qui lui est faite. Oui, femme dure, peu aimable, et alors. Bien sûr que sa relation avec madame Charles, qui a beaucoup surpris au village, l’a isolée des autres, de ses voisins en particulier. Comme si la ferveur dans l’amitié était une marque de prétention, une mésalliance en quelque sorte. Yvonne en a été bien consciente quand son mari, lui-même, lui a fait des reproches.

			Il a pourtant bien fallu la tenir, la Broussaie, d’un bout à l’autre et la voilà, la belle bâtisse, au bord d’une tranchée, au bord d’un autre monde. Grégoire, son mari n’est plus là depuis tant et tant d’années. Au départ, elle n’avait pas imaginé que la vie avec lui serait aussi facile. Elle s’est même parfois demandé si elle ne lui avait pas fait peur. Peur, oui, façon de parler. Il a été si désagréable du vivant de sa mère ; tout l’agaçait, les bêtes, les domestiques, la ferme entière, finalement. On sentait qu’il ne savait pas quelles décisions prendre pour l’avenir de la ferme. Des terres éparpillées, du sable, du gravier, les meilleures pièces malcommodes d’accès. Une année, c’était l’élevage, puis trois ans plus tard le retour aux vaches laitières ; à nouveau les bêtes à viande, et enfin il s’était calé sur les vergers. Après la mort de Marthe, il n’a plus été aussi irritable. Jusqu’au bout, sa mère s’était occupée absolument de tout ; et le départ du commis, finalement, l’avait soulagé. Émile, sans peut-être le vouloir avait été le vrai patron. De la droiture et du travail à vous rendre coupables de fainéantise et ça, tous les jours. Yvonne se repose la même vaine question sur le destin de notre Émile. Émile qui n’a plus donné de nouvelles. Quelques années après son départ, Yvonne a dû admettre que, probablement, l’attachement que leur vouait Émile n’avait pas résisté longtemps à l’éloignement. Le commis s’est vite senti autorisé à les oublier, eux, les Forthier. Mais tout cela est effacé.

			Yvonne n’a pas renoncé à chercher les raisons de croire à des temps meilleurs, à des temps sans guerres. C’est quelque chose de difficile à imaginer, illusoire même, car elle ne se résout pas à constater que l’oubli vient vite sur la barbarie d’un temps qui n’est pas si lointain. Une peine impossible à dissiper l’accompagne, et parfois l’étouffe. Rachel n’est pas revenue. Une jeune femme parmi des millions d’êtres sincères, innocents, courageux. Yvonne, elle, restée comme une chanceuse, alors qu’il lui a fallu vivre sous une étrange ramure de soupçons. S’arranger d’un voisinage hostile, s’arranger de ses malheurs, dans la grande marmite où mijotent les autres malheurs du monde.

			Elle songe aux désastres qu’a apportés la guerre de 14-18. Elle n’a pas connu le patron de la Broussaie, Joseph Forthier, ou plutôt elle était alors bien trop jeune pour s’en souvenir. Mort en 21, Joseph était rentré de la guerre les poumons vrillés par les gaz, a résumé Marthe, sa femme, toujours impressionnante de force et de sérénité qui, aussi souvent qu’elle a pu, n’a pas manqué non plus de préciser à Yvonne : Joseph est mort, ta mère est partie, et j’en ai mis du temps à te faire revenir ; d’abord pour des grandes vacances et puis, tu vois, tu es restée.

			Il a fallu à Yvonne un peu de temps pour comprendre que, sa mère ne s’était guère vu d’autre choix que de la placer, elle, la petite bâtarde, ici même, à la Broussaie. Que Valentine – c’est incidemment par ce prénom qu’elle a vite désigné sa mère – n’avait jamais eu besoin de sa gamine. Ma mère n’a jamais eu besoin de moi. C’est pourtant simple et Yvonne aurait dû s’en rendre compte beaucoup plus tôt à la façon dont sa mère la prenait à témoin – sans la regarder. Oui, sans la regarder, pour lui parler d’un infâme ; lui parler d’une dame, à la campagne, qui s’occuperait d’elle. Enfant, Yvonne ne s’est jamais sentie obligée de se demander ce que veut dire nymphame, qui a sûrement à voir avec la mue d’un insecte ; ni de pleurer sur une forme plus ou moins subtile d’abandon, ni de compatir aux duretés de la vie de sa mère. Yvonne sait qu’elle a eu deux petits frères. Ses courriers tardifs n’ont pas trouvé les bonnes adresses. De quoi apprendre que l’affection ça ne peut pas longtemps reposer sur du vide, et que c’est bizarre de ne pas s’en remettre complètement.

			La seule véritable lettre qu’elle a reçue de Valentine l’a laissée perplexe. D’abord incrédule – Yvonne n’avait pas pensé sa mère aussi instruite – et ce début : Ma bien chère fille… Déjà de quoi avoir un vertige. Alors, il faut lire, relire avec de la colère d’abord, et longtemps après, de l’admiration. Ma bien chère fille, je suis heureuse d’avoir reçu ta demande d’autorisation pour te marier ; tu penses bien que ce n’est pas moi qui aurais la moindre idée de faire obstacle. Tu me fais savoir que madame Marthe m’invite à ton mariage ; mais il faut que tu comprennes que ce n’est pas possible. Tu as peut-être deviné que je n’ai jamais aimé cet endroit. Si je ne t’ai jamais parlé de ton père c’est que je n’ai vraiment pas grand-chose à en dire, à part qu’il s’appelle Marcel Leclain. Mais tu as dû le savoir par madame Marthe. C’est malheureux. Je dois m’excuser auprès de toi, car je t’ai renvoyée à la campagne par facilité ; je vois que tu t’es bien débrouillée et mieux que moi. Malgré ta réussite tu as toutes les raisons de m’en vouloir. Quand tu étais petite, je t’ai raconté que je voulais être danseuse. Je crois que je suis restée sur ce rêve. On ne refait pas son caractère. Je peux te dire maintenant que tu m’as toujours étonnée par tes silences. Tu n’avais jamais l’air d’être là. Tu as certainement eu raison. Quand on a une mère qui ne sait pas s’y prendre, ça peut difficilement être autrement. Je te prie de ne pas te fâcher de ce que je te dis car il y a plus terrible que notre pauvre histoire, puisqu’il est question de guerre et qu’elle ne devrait pas tarder à être déclarée. On oubliera vite nos malheurs de naissances. En attendant, prends, ma fille, tout le bonheur que tu peux. Dis mon bonjour à Marthe et à ton futur.

			Ma chère fille, je te souhaite tout le bonheur possible. Je t’embrasse bien fort. Ta mère, Valentine.

			Je te joins l’autorisation signée du Maire.



			La première réaction d’Yvonne a été de déchirer la lettre en quatre ; à cause de cet endroit, à cause de tes silences à cause d’une sorte de brutalité. Puis elle l’a recollée en pleurant. En pleurant d’un chagrin inconnu. Père, mère et elle-même, chacun l’inconnu des deux autres. Yvonne n’a pas besoin de réviser ni de reconstruire son parcours, bien solitaire à ses débuts. Elle a été un moment l’objet d’une curiosité bienveillante. Quelques personnes lui ont dit se souvenir vaguement de sa mère, la fille Mercier. Une fille-mère à pas de chance. Justement, Yvonne n’a pas aimé les questions et les soupirs apitoyés. Et puis tout le monde a oublié Valentine. Alors la curiosité, les jugements se sont tournés vers elle, Yvonne, sa gamine, la protégée de Marthe, qui est trop fière, trop distante. Peut-être que ce n’est pas faux. Parce qu’elle n’a pas eu besoin de plus de sollicitude que celle qu’ont pu lui offrir et la patronne de la Broussaie, Marthe Vignot-Forthier et madame Charles, la maîtresse d’école. Peut-être qu’au village, on en a voulu aussi à Marthe d’avoir eu de l’affection pour une gamine de rien, qui très vite a fait sa prétentieuse, comme une héritière. Quant à la maîtresse d’école, sa réputation de sévérité, ses exigences de ponctualité, de tenue – de la propreté des mains jusqu’à celle des chaussettes – ont bousculé des habitudes, surtout quand elle s’est mis en tête de vouloir scolariser les gamins gitans de la Croix Penchée. Toutefois, cela s’est apaisé à l’énoncé des résultats au certificat d’études qui ont surpris par leur excellence. Ainsi la maîtresse d’école a ouvert la voie à un départ aux grandes études aussi bien pour les enfants du boulanger que pour ceux des ouvriers agricoles. Les dénigrements ont pratiquement cessé.

			La fatigue de vivre, pense Yvonne, résulte de toujours vouloir se chercher des raisons, des excuses, de meilleurs arrangements pour tout ce qu’on a vécu. Il en faut de l’énergie pour remiser ses souvenirs. Pour se défendre, pied à pied, devant les avancées de la vieillesse. Elle vient pourtant de passer deux bonnes années sans gros ennuis de santé, sinon Lucie aurait pu vouloir lui trouver, et rapidement, une maison de vieux ; François-René semble prendre un meilleur chemin ; Serge a réussi tous ses examens ; Yvonne n’a plus qu’à se demander s’il va attendre encore longtemps avant de lui présenter sa bonne amie.

			La vie finissante est malgré tout encore faite de grandes émotions. Les petits-enfants réveillent de nouvelles espérances. Serge va venir. Six ou sept fois par an, Yvonne se prépare : Serge ne va pas tarder. Elle ne parle pas toute seule, elle ne radote pas ; non, à mi-voix, elle inscrit une attente, elle en prend toute la mesure ; ce n’est qu’ensuite, bien des jours plus tard qu’elle soulignera, dans le calendrier, un par un, les jours où il a été là. Oui, elle saura toujours l’attendre − qu’il l’ait prévenue ou non. Yvonne s’attarde sur des pensées qu’elle veut apaisantes, fait surgir un jeune homme, son allure, sa gravité ; elle reconnaît en lui quelque chose d’une sévérité qui le vieillit et en quelque sorte le rapproche d’elle. Yvonne a toujours jugé cet enfant sérieux et méritant. Mystérieux aussi. Une silhouette qui s’efface et revient. Une voix si étrange, dont elle tente de saisir l’écho. Parce qu’elle ne sait comment lui donner quelque chose – au mieux de ce qu’elle peut, elle a eu très vite en tête de sauver la Broussaie, rien que pour lui. Non, pas tout à fait la Broussaie, mais le lot d’en bas, la grange et une minuscule maison, près du lavoir de l’Ombellie, le lieu que Serge affectionne le plus. Avec l’arrivée de l’autoroute, le gel des terres en location, Yvonne a perdu une grande partie de ses ressources. Sa fierté qui lui commande de ne rien demander à personne et surtout pas à ses enfants et de tout faire pour demeurer à cet endroit − jusqu’au bout, et au bord de la grande blessure − place Yvonne dans l’obligation de remettre en état le corps de maison et, en particulier, de faire réparer la toiture. Pour cela il faut qu’elle vende un peu de biens. Vendre le seul endroit qui vaille encore un peu d’argent. La part de Serge.

			Au fond d’elle-même, elle a aussi la conviction que son devoir est de conserver à la ferme sa fière allure des années trente. C’est ce qu’elle va tenter d’expliquer à Serge. Lui, qui est toujours venu naturellement. Yvonne le voit d’ici avec sa tignasse bouclée, façon gitan, ses pas, ses gestes si rapides qu’ils effacent vite un air sombre. Elle espère qu’il comprendra son plan.

			Justement, Serge ne devrait plus tarder. Yvonne doit se préparer. Et lui dire ce qu’elle a prévu pour la grange d’en bas, le pré de l’Ombellie. Il devinera vite que c’est aussi pour aider à payer les dettes de loyers de son père. Il le lui avait dit, pourtant, de ne signer aucun cautionnement. Il va lui demander si elle a préparé un civet. Pour rire, il soulèvera le couvercle de la cocotte.

			Il ne peut pas bien se rendre compte de ce qu’elle a vécu, elle, la vieille agricultrice. Rien n’a été facile à la ferme. Il y a des choses qu’elle n’est jamais parvenue à faire dans l’indifférence. Avec son Opinel elle a tué des quantités de lapins ; une peine chaque fois recommencée. Les gestes s’enchaînent prestement. D’abord assommer la bête, détourer puis arracher souplement l’œil et, de la cavité, laisser pisser le sang, indispensable au civet. Après deux soupirs réellement compassionnels, elle secoue un peu la bête comme pour l’aider à effacer les derniers sursauts d’agonie. Décidément, ce sont des choses qu’on ne fait jamais par plaisir. Elle sait qu’il n’y a plus de vin dans la cave. Après la mort de Grégoire, la réserve a été vite épuisée. Yvonne se débrouille autrement ; mais il n’y a rien à faire, les civets n’ont plus eu le même goût.

			Il lui vient une longue pensée pour son mari. Quand elle a été dans l’obligation d’arracher la vigne elle a sauvé quelques pieds de baco, d’oberlin, mais elle a raté la reprise d’un plant de noah, lui aussi interdit ; plant dont Grégoire faisait grand cas. Yvonne le revoit dans sa vigne. Il venait en quelque sorte s’y délasser ; comme on vient chercher une récompense après tout ce travail dans les vergers. Les plantations renouvelées avec de nouvelles variétés plus tendres que les reinettes, c’est l’arrivée, le triomphe des goldens et eux, les Forthier, seront dans les premiers arboriculteurs à réussir d’incroyables récoltes. Une année en particulier, quand la grêle avait ravagé les autres domaines alentour et épargné les terres de la Broussaie. C’est cela aussi la campagne, des coups de chance et de malchance et, en 72, l’accident de Grégoire, au retour du marché. Pour elle, la douleur ravalée, toute cette énergie qu’elle a dû fournir pour tenir pendant une bonne dizaine d’années. Payer Armand Brisset, qu’elle a appelé son régisseur, et les saisonniers, les charges sociales, et puis les traitements, les engrais − juste pour qu’il ne lui reste même pas de quoi remplacer les ardoises tombées à la dernière tempête. Il a mieux valu arrêter.

			La vieille femme se poste devant le miroir à trois faces dont elle rétablit l’imperceptible défaut d’aplomb. Pendant des jours, le visage de Grégoire s’est inscrit avec une grande précision sur le rabat de gauche ; à l’endroit où il se plaçait pour profiter de la lumière et où il prenait tout son temps pour se raser. Maintenant, c’est un visage flottant qui s’inscrit. Le matin, il y avait ce curieux moment où tous deux se parlaient par miroirs interposés ; de vrais moments, songe Yvonne. Mieux se voir, mieux se parler ainsi. Pas étonnant qu’elle ait eu envie de replier le triptyque désormais muet, puis elle a résolu de regarder la vie de front, de ne pas avoir peur de souvenirs aussi violents.

			Elle poursuit son soliloque dans un inaudible murmure. Parfois elle s’autorise un clignement d’œil à destination de son mirage. Elle vérifie que ses cheveux sont bien tirés ; elle ne supporte pas ces envolées de mèches pas totalement blanches et c’est bien dommage ; sa coquetterie est de ne rien cacher d’un visage finalement pas trop entamé par ces taches noisette qui colorent ses mains ; ses yeux lancent encore des éclats d’acier. Il est habituel de penser que les yeux bleus sont doux, mais Yvonne a vite surpris tout le monde par ses regards franchement incisifs ; elle n’a sans doute pas souhaité être intimidante, pourtant c’est ainsi qu’elle a toujours été regardée.

			C’est impossible de se voir exactement comme on est. Yvonne passe ses mains sur ses joues amaigries, elle esquisse un sourire à l’adresse de son vieux visage qu’elle déclare moche et encore vivant. Ne cherche plus les faux airs d’un père ou d’une mère – dont on lui a tant rebattu les oreilles. D’ailleurs, il y a plusieurs nuits, elle a envisagé d’en finir avec ce chignon. Là, se regardant, elle est sûre que c’est le bon moment ; à la fin du mois elle va prendre rendez-vous chez le coiffeur pour une coupe simple, qui fera du bien à ses cheveux et pas seulement ; à l’idée qu’elle pourrait tomber sérieusement malade, elle n’a pas envie qu’on lui tripote la tête. Même juste après sa mort ; c’est ainsi, on a le droit de tout envisager ; et elle s’en amuse un instant en posant les mains au-dessous de ses oreilles, pour délimiter la bonne hauteur de coupe. Elle peut bien s’envoyer un nouveau sourire furtif, elle est seule, ça c’est sûr. Seule pour décider ce qui est le mieux pour elle.

			Yvonne va, une fois de plus, accomplir les gestes domestiques, usuels et nécessaires pour que la maison soit en état. Elle aime balayer, mais plus encore, elle s’exalte à laver le sol. Depuis qu’elle a l’eau au robinet et à la maison, c’est un jeu. Sauf pour l’essorage de la serpillière. Il lui faut agir sans précipitation car ses poignets sont grippés et tout geste brusque réveille de cruelles douleurs. Elles sont incroyables ces minuscules décharges électriques qui annulent peu à peu la force dans ses doigts.

			Yvonne lève ses deux mains, puis les place en vis-à-vis comme des marionnettes. De grosses veines qui ressemblent à des bouts de lacets en relief sont en complet contraste avec une peau finement plissée, tachée, marbrée de minuscules veinules. Il paraît que c’est à cause des vertèbres cervicales, ces crispations et ces douleurs. Alors elle parle à ses mains, leur indique qu’elles sont insupportables, qu’elles doivent se reposer un peu. La main gauche est très déformée ; Yvonne, de son pouce droit, tente de dégonfler cette protubérance qui approche de la taille d’une noix. Elle la frotte, sachant que ce sera en vain. On ne va pas chez le médecin pour des histoires de vieillesse. C’est embêtant, parce que, sans avertissement, l’une ou l’autre de ses mains laisse échapper des objets. Il lui a fallu essayer une nouvelle méthode pour renforcer ses poignets défaillants ; elle les enserre d’une bande Velpeau qui réchauffe les articulations. Elle s’oblige à mieux penser à ce qu’elle tient. Pour réveiller ses doigts, elle les frictionne parfois avec une poignée d’orties – une idée à elle. Il lui faut garder assez de force pour fermer les volets du bas. Ne pas se plaindre auprès de Lucie.

			La voilà maintenant assise, le dos bien droit. Elle attend que les pavés finissent d’absorber l’eau ; c’est toujours un spectacle plaisant ; l’eau s’en va comme elle le décide et ça donne des dessins charnus, des joues, des seins, des choux rouges. Dans un quart d’heure il n’y aura plus d’images, plus d’eau luisante, plus de zones rutilantes, saignantes. Le sol sera simplement éteint, éteint et propre. Maintenant elle peut marcher sans faire des marques. Yvonne va remettre un morceau de bois dans la cuisinière, reprendre un café.

			Chaque matin est ainsi fait : elle sort, s’attarde un instant sur le perron ; sachant par avance qu’elle va d’abord aller vers ses rosiers. Il a fallu attendre 75 pour que soit créée la rose promise par des déportées de Ravensbrück à leur libération afin de perpétuer la mémoire du camp, la mémoire de leurs souffrances à toutes et aussi de marquer pour longtemps leur espérance d’un monde sans guerre, sans barbarie. Yvonne se voit la plus proche et unique garante de la mémoire de Rachel. Lors de l’arrestation de son amie, elle a pensé à un malentendu. Elle n’a pas oublié l’effroi que cause ensuite la connaissance d’une insupportable réalité. Après avoir vu Nuit et Brouillard, elle n’a pas souhaité retourner au cinéma.

			Il est temps d’aller jusqu’au pont. Yvonne aime marcher le long du Chemin des Loges pour ensuite accéder aux premières travées du pont animalier, dont elle voit chaque jour l’avancée. Elle se fiche bien des interdictions de chantiers. Elle est chez elle, sur ses terres. Oui, au-dessus de mes terres disparues. Les coups de sifflets vont cesser, faute d’obéissance.

			Peut-être que Serge est en train de lui téléphoner ou qu’il lui aura écrit et que le facteur va s’arrêter, alors il vaudrait mieux qu’elle rentre vite et qu’elle attende un peu avant de faire réchauffer un autre café. La journée s’annonce bien, le pavé respire proprement.

			Elle peut maintenant penser à François-René. Il vient un vendredi sur deux. La dernière fois, il avait l’air d’aller vraiment mieux ; elle se demande comment il a pu en arriver à se détériorer à ce point-là. Depuis tant d’années qu’elle le voit arriver si piteux, minable ; elle se répète inlassablement : Mais c’est mon fils, mon plus jeune, je n’ai pas le droit d’avoir honte. Alors, tranquillement, elle lui dit qu’elle compte sur son énergie et elle ne lui parle plus des conséquences sur ses enfants.

			Il la regarde comme un pauvre gars, il sourit, bredouille qu’elle se fait des idées, puisque ses enfants ont toujours eu les meilleures notes à l’école, et maintenant à l’université. Il sait se tenir, répète qu’il ne boit pas autant qu’elle le croit. Bien entendu, il plaque sa main droite sur la table et prononce solennellement : Je touche du bois… Rien qui ne puisse davantage irriter Yvonne. Parfois, pourtant, il parle de moments oubliés. Il explique comment il voyait son père, Grégoire ; raconte des virées avec la Bleue. Il est lancé, François-René, le fils cadet, sur sa vieille Motobécane ; du coup, Yvonne le laisse filer sur ses routes d’avant, d’avant son mariage avec Sandrine, d’avant l’usine où il avait été délégué syndical, ses routes de rêves quand les ouvriers gagnaient mieux ou autant leur vie que les instituteurs. François-René finit par dire que tout a été fait pour décourager les gens de travailler ; les ouvriers ont été méprisés et tout compte fait ça n’a pas été beaucoup mieux, non plus, pour les instituteurs. Yvonne est mal à l’aise ; elle n’a pas d’explication satisfaisante et ne va pas lui raconter le travail de la terre, puisque lui, à seize ans s’était si vite résolu à quitter définitivement la ferme. Tous deux se regardent et prononcent l’un après l’autre cette phrase rituelle : Oui, on se demande pourquoi, pourquoi, ça ne s’est pas arrangé.

			Comme si les questions, ça servait à quelque chose. François-René ne se demande plus pourquoi Sandrine l’a quitté. Ne se demande pas pourquoi, à un moment de sa vie son dernier petit enfant, Jason, à l’âge de trois ans a été placé, ni pourquoi il y a eu l’accident comme si tout avait dû s’enchaîner dans cet ordre. Quoi qu’il en soit a commencé pour les parents, François-René et Sandrine, le plus cruel des accablements qui ne les quittera plus. La peine qu’ils endurent n’a pas de rémission. Yvonne en est sûre, ils ont mis des années, des années à pouvoir oser redire le prénom de leur petit garçon. Elle peut les comprendre, puisque les quelques jours que Jason a passés à la Broussaie ont été pour elle comme une douce lumière, une promesse ensoleillée. Oui, elle en a eu sa propre peine, qui ne peut sans doute pas approcher celle des parents ; alors, elle doit se taire.

			Garder intacts ces jours de la Toussaint 92, quand les trois enfants de François-René ont surgi nuitamment dans sa cour, joyeux farfadets, alors que six mois plus tard Jason, le tout-petit, allait mourir. Yvonne pense que le jour viendra où il sera possible d’en parler.

			Étouffée par ces pensées, la conversation s’est éteinte. Il va bientôt être midi, François-René n’a réclamé ni argent ni à boire. Yvonne sait que pour l’argent, ça ne va pas tarder, d’une manière indirecte, à moins qu’elle ne prenne les devants. Elle sait aussi autre chose : il a peur d’elle. Il la craint. Il la regarde furtivement et, à chaque fois, elle se promet de poser une main sur celle de son fils qui sera la plus proche ; elle le regarde longtemps et, du coup, elle retient son geste ; craignant ce qu’il peut déclencher. Ce qui n’a pas été fait quand il en était le temps, ne se rattrape pas. Et puis, François-René dit qu’il a été injuste avec sa femme. Maintenant, il sait qu’il l’aime beaucoup, beaucoup et qu’ils pourraient mieux s’entraider. Peut-être qu’elle reviendra. Tous les quinze jours, Yvonne écoute les espérances d’un grand gamin.

			Yvonne propose à son fils des légumes, une poule ou un lapin. Elle devine qu’il a besoin d’un chèque pour payer une facture d’électricité, ou parce que la pharmacienne n’attendra pas. Il est réglo, il n’utilise pas l’argent à autre chose. Mais sa dette de loyer est énorme, énorme ; avec l’argent de l’Ombellie, Yvonne pourra mieux l’aider ; le notaire est coriace, mais ce n’est pas son argent.

			François-René lui demande des nouvelles de Serge. C’est mon fils, quand même. Il pourrait au moins nous écrire.

			Yvonne ne tient pas à lui répondre que, non seulement elle reçoit des lettres de son petit-fils, mais qu’il vient justement de lui annoncer sa prochaine visite : Tu peux compter sur moi ce samedi en soirée. Un jour, certainement, le père et le fils se croiseront. Il y a des réconciliations qui prennent beaucoup de temps. En attendant, les deux mains de François-René s’ouvrent et se ferment comme d’épaisses tenailles inutiles. Dans quelques mois il devrait toucher sa retraite amputée d’une dizaine d’années de salaire. Mais il a commencé à travailler tôt, il aura des annuités avec les cotisations d’avant le RMI. François-René précise : Insertion dans la panade. Sa rancœur est au bord de ses lèvres, il dit qu’il aurait eu bien envie d’en étrangler quelques-uns, pendant toutes ces années, avec leurs minables questions : Monsieur, vous en êtes où de votre recherche d’emploi ? Votre dossier est encore incomplet… Monsieur, vous n’avez pas décliné vos motivations… De quoi leur répondre qu’on n’a qu’une envie c’est de leur décliner son poing dans la g… Même s’ils n’y peuvent rien à votre situation. Il faut toujours rendre des comptes avant de pouvoir en exiger. Il se calme. Il dit qu’il n’est pas tout seul dans ce cas ; et aussi que ça ira. Justement, beaucoup mieux, dans deux ans, il sera un peu comme tout le monde. Yvonne écoute son fils demander où peut bien s’être planquée la justice ; elle le regarde si déboussolé, fragile, et il a des raisons de l’être. Elle reprend en écho : la justice, la justice… Mais, tout le monde le sait, si les malmenés de la société craquent, regimbent, ce sont eux qui vont aller en cabane, pas ceux qui appuient sur leur tête. S’ils boivent, ils sont méprisés : Regardez l’état dans lequel il s’est encore mis. Il l’a bien cherchée, sa débine. Yvonne se retient encore de toucher l’épaule, d’effleurer le poing de son fils ; il y verrait peut-être de la pitié. Il vaut mieux se taire et lui servir un autre café. Alors, il sourit.

			François-René tend ses mains ; elles sont impressionnantes, sauvages. Yvonne, elle, y retrouve les mains de son enfant, de son adolescent. Des mains qui n’ont jamais battu personne. Son fils brasse de l’air, boit des bières et des alcools forts. Sauf là, au moins pendant quelques heures. C’est toujours ça de gagné, puis il lui dit au revoir : J’y vais, ma mère. Avant, il arrivait en voiture avec les enfants, Ronny et Jennifer. Dès la naissance de Jason ils ont cessé leurs visites. J’y vais, ma mère… Il ne lui dit pas merci. C’est un code. Au début, son merci était tellement pitoyable qu’Yvonne ne l’a pas supporté. Elle lui a simplement proposé : Mon fils, on annule les mercis. Loin en arrière de cet échange, elle revoit un autre visage, celui de son amie Rachel, ses sobres remerciements et ce sourire qui n’existait pas – de cette manière-là, pour aucune autre personne. Merci, Yvonne, sois confiante, à tout à l’heure…

			Dans une page santé-société du journal, Yvonne a lu que l’alcool tue irrémédiablement et à petit feu. Son avis est différent : Non, certainement pas à petit feu ; il y a de la détresse dans les yeux de mon fils. C’est une situation qu’il n’accepte pas. Il n’a pas grand-chose à sa portée pour la combattre. De la violence intérieure, c’est certain, quand il se sent écrasé. Yvonne a la conviction qu’elle est la seule qui puisse l’aider à rétablir des relations avec Serge. Il faut persévérer et lui parler pour qu’il continue à revenir régulièrement.

			Il est préférable, alors, qu’Yvonne ne dise rien sur la venue des deux étrangers. Il aura peut-être l’occasion de les rencontrer et il sera bien temps d’en causer. Un premier jeune homme s’est présenté ; il va travailler sur le chantier qui doit redémarrer à dix kilomètres de là, en amont. Il sera donc amené à opérer, un bon moment, juste au-dessous de la ferme. Il n’aime pas les hébergements de chantiers, il attend son copain, et comme souvent il prospecte pour des conditions d’accueil chez l’habitant. Il comprend les craintes et réticences, mais qui ne tente rien n’a rien. Au début, Yvonne n’a pas eu envie de le faire entrer et puis, dans la conversation, il a dit venir d’Allemagne, il a vécu un temps du côté de Leipzig. Rien de mieux pour que la porte d’Yvonne Forthier s’ouvre en grand. Rachel, sa seule amie, lui en a tant parlé, de l’université, du conservatoire, de la vie d’avant-guerre, Leipzig, une ville, tu ne peux pas savoir… Yvonne n’hésite plus, même si ça rallume des souvenirs, qui peuvent faire plus de mal que de bien. Non, disait Rachel, la vie, la liberté – la nôtre en propre, celle des autres, mérite que l’on prenne des risques, parce qu’on aime le monde…

			On aime le monde, c’est possible, mais lui, ne vous aime pas toujours, en retour. On verra bien. Yvonne a proposé à Karl la pièce de la dépendance ; celle où avait vécu Émile, puis le prisonnier allemand. Pièce toujours gardée propre, prête à resservir, et la moto sera bien à l’abri dans la grange. Tous ces gestes d’accueil apaisent Yvonne ; elle sait déjà qu’elle passera une bonne nuit.

			Un soir, Karl est arrivé avec son ami. Il se nomme Suleiman. Un peu surprise, c’est tout, Yvonne a juste dit : un Allemand, un Turc et, après-demain, ce sera un Martien sans doute. Il est devenu comme ça, le monde, jusque dans les campagnes. Les gars ne l’ont pas dérangée, sauf qu’elle a été un peu secouée de les entendre parler allemand. Ils ont dû s’en rendre compte. Après, ils ont été plus discrets. Et puis elle a réussi à les convaincre de prendre leur petit déjeuner avec elle. Pas pour leur raconter sa vie, oh, bien au contraire.

			À quoi bon leur parler de Marthe, et puis de Valentine Mercier − sa mère, de Grégoire, de Rachel, des Allemands casqués, les armes en main qu’ils pointent vers vous quand ils viennent réquisitionner, voler le lait, les volailles, les chevaux. Il n’y a que ceux qui n’ont pas vécu cela qui peuvent oublier. Yvonne traverse la cour et ce grand espace qu’elle peut offrir au soleil, sauf devant les trois caves. Yvonne se sent toute seule à ne rien avoir oublié de ces temps des peurs et puis de ces temps d’espoirs presque aussi insensés : la Libération, l’attente du retour de Rachel, la reprise de la vie. À quoi bon, elle voit bien que ces gamins, s’ils connaissent un peu l’histoire, décident de ce qu’ils veulent en garder, et c’est leur propre avenir qui les inquiète. Yvonne leur a simplement expliqué qu’elle avait un petit-fils aux études, et qu’elle pouvait comprendre leurs soucis. Ils ont rigolé : Nous, les études, c’est sur la route qu’on les poursuit. Sur la route. On the road, madame. Yvonne a attrapé le dernier mot et l’arrange à sa façon. Routards, rôdeurs, c’est un peu pareil. En effet, ils vont, ils viennent d’un chantier à l’autre. Sur les chemins et les routes de la vie. Dans quelques mois ils seront partis ; c’est que le chantier avance à la vitesse d’une autoroute. Merci pour le progrès.

			Yvonne n’a pas failli à saisir la moindre pincée de bonheur qui pouvait se trouver à sa portée. Pendant des jours et des jours, elle s’est rendue au bord de la tranchée d’autoroute ; au début, elle prend un journal ou un livre − le camion bibliothèque passe dans le hameau une fois par mois. Yvonne regarde le chantier ; sous leur casque elle ne reconnaît ni Suleiman ni Karl et, de toute façon maintenant, presque tout le monde lui adresse un signe de bienvenue. Elle regarde filer le chantier. Vers Tours. Elle y est allée deux fois. La gare est belle et surtout la Loire et son vieux pont de pierre. Oui, mais Yvonne a su aussi qu’il s’était effondré.

			Oui, parce que tout finit par s’effondrer, et alors on construit autre chose et voilà ses deux tilleuls au bord d’une béance. Sans compter, qu’un soir, qu’une nuit, quelqu’un pourrait la pousser dans le vide. Elle, la vieille femme, qui tient à vivre seule. Il ne faut jamais se croire à l’abri de tout. Les tilleuls sont encore debout, le chemin de la Broussaie, ne mène plus nulle part… Heureusement, à moins de cent mètres, ils ont eu l’idée de construire un pont de végétation pour les bêtes. C’est bien. Tant qu’elle pourra marcher, elle ira. C’est vraiment une bonne idée ce pont, sinon ça lui mettait le bourg à plus de trois kilomètres. Yvonne sourit, la voilà patronne des animaux de la forêt.

			Bientôt les jeunes gens vont repartir, leur présence n’a pas gêné les visites rituelles de ses propres enfants ni de Serge. Même Lucie les a trouvés très bien. Yvonne s’émeut du nouveau vide qui va survenir. Les garçons lui ont apporté une sorte de fête, à domicile, dont ils ne peuvent avoir soupçonné l’intense portée. Elle se demande s’ils auront, eux, quelque chose à recueillir d’ici, de la Broussaie. Leurs mots ont eu de belles couleurs : Elle a de l’allure, votre ferme… de l’histoire, elle est humaine… Un peu inquiète, a proposé Suleiman, on dirait qu’elle a vécu de grands événements. Yvonne a ri. Leur a dit au revoir sans afficher l’ombre d’un regret. Elle aurait aimé les retenir encore un peu. Elle a apprécié leur honnêteté, car ni l’un ni l’autre n’ont promis de revenir juste pour lui dire bonjour ou sous un prétexte quelconque. Elle a accepté quelque chose qui la surprend encore ; ils ont souhaité qu’elle se tienne dans l’encadrement de la porte quand ils ont pris la photo de la maison. Elle leur a juste demandé d’attendre une minute avant de dénouer son tablier et de le poser à l’intérieur.

			À nouveau sont revenues les nuits aux longues séquences éveillées.

			Des pressentiments et aussi de bonnes raisons d’avoir peur. Façon de parler. L’autre nuit, des coups ont encore résonné sur la porte du cellier. Pas assez de vent pour penser que les sureaux éraflent la porte. N’empêche, il faudra les tailler demain. Comme ce n’est pas la première fois, Yvonne se fait à l’idée qu’il ne peut s’agir que d’une nouvelle intimidation. Vincent Marauget, le voisin, a bien compris que la vente de l’Ombellie, ce sera sans lui, pas pour lui ; il a pourtant essayé de passer par les bons soins du maire ; ça ne changera rien. S’il n’a plus que l’idée de la harceler, il se fatiguera. Les coups dans la porte sont peut-être aussi dans le prolongement d’un cauchemar ; un effet à retardement, qui peu à peu épouse les battements du cœur.

			Encore une opportunité pour Yvonne de ressasser les épisodes d’une infernale rivalité entre les deux fermes sises à moins de quatre cents mètres l’une de l’autre. Il faut bien essayer de comprendre pourquoi Vincent Marauget en a tant voulu à ceux de la Broussaie. Son idée s’est faite alors qu’il n’avait pas plus de neuf ans, trop jeune témoin d’une scène qu’il ne pouvait pas comprendre et qui s’était déroulée dans le bois des Essarts. Les interprétations qui lui en ont été ensuite données ont forgé sa vérité. L’homme qu’il est devenu n’a pas, semble-t-il, changé d’avis et Yvonne Forthier restera, pour lui, la première et principale responsable de la mort de son grand-père, Maxime. Vincent a dû s’arranger pour ne jamais avoir entendu les qualificatifs qui ressortent encore dans certaines conversations au café : le vieux Marauget, le dénonciateur, le collabo… Ou bien, il a refusé d’emblée toute explication, toute confrontation avec le doute.

			Avant, pourtant, il y avait eu de l’entente. Marthe, l’ancienne patronne de la Broussaie et Mélanie, la grand-mère de Vincent étaient liées d’amitié − jusqu’à ce que la tuberculose emporte la jeune voisine ; on peut encore lire, maladroitement gravés dans le bois d’un poteau du lavoir les deux prénoms des jeunes femmes qui chantaient si bien ensemble – à ce qu’il en a été raconté. Yvonne pense que la vie ne ressemble guère aux légendes. La haine, les rancunes ont des racines vivaces. Cependant, elle doit reconnaître que les explications nécessaires n’ont pas été données à Vincent lui-même quand il en était le temps. C’est vrai que c’est bien difficile d’apporter abruptement des preuves de forfaitures − d’un grand-père aimé − à un gamin pris dans son chagrin. Yvonne détient pourtant un témoignage accablant, celui de Roland Mars, le jeune commis des Marauget, à la ferme des Logereaux, jusqu’en juin 43. Décidément, songe Yvonne, il en faudrait des livres pour raconter des histoires pareilles et essayer d’y voir clair. Pendant qu’elle y pense, tout à l’heure, elle vérifiera que la lettre est rangée au bon endroit.

			Tout est allé si vite. La Broussaie, l’Ombellie, les Logereaux, Bansart, toutes ces fermes à la portée d’un cri, d’un rire forcé, d’un aboiement changeront de mains, seront ruinées ou autrement affectées ; une seule exception pour l’instant et c’est la ferme des frères Garlier. Ils ont su attraper le tournant de la modernité, avec au moins six variétés de pommiers et des seuils de rentabilité ; ils auront l’avantage de ne pas être loin du raccordement avec l’autoroute. Les autres fermes alentour sont mortes ou meurent sans appel, tandis que les maisons, quelques dépendances sont reprises, réhabilitées ou défigurées ; c’est bien injuste et hypocrite, pense Yvonne puisqu’il se dit de plus en plus qu’une nouvelle façon de produire devrait se souvenir des méthodes anciennes. Enfin, et tout cela se fera sans moi.

			Donc, en attendant, pas question de céder à la panique. Yvonne se lève, allume la lumière dans l’escalier, elle ne bouge pas du palier. Les coups ont cessé. Elle efface la buée d’un carreau, plonge ses yeux dans la nuit des tilleuls, la cour est vide et d’une blancheur lunaire.

			Comment faire autrement, c’est-à-dire vivre des peurs comme si elles n’existaient pas. La nature d’un pressentiment est forcément quelque chose d’obscur ; quelqu’un de son entourage ou, pourquoi pas, quelqu’un qu’on n’aura jamais vu peut se débrouiller pour entrer chez vous. C’est comme la rançon d’avoir voulu vivre toute seule ici. Il est arrivé à Yvonne d’imaginer une scène ou une autre : un intrus, un voisin vient se venger d’une histoire lointaine, exiger son argent. Elle n’objecterait rien, se défendrait peut-être.

			Yvonne regarde son couteau, la virole bloquée par le temps et la rouille. Une arme dérisoire. La seule dont elle a pu apprécier toutes les vertus et qu’elle pose chaque soir sur sa table de nuit. Finalement, une violence qui viendrait d’un étranger, d’un vagabond, est plus facile à admettre.

			Grégoire lui a souvent dit qu’elle avait joué avec le feu. Non. On n’est jamais tout seul, on ne joue pas dans les plus grands choix de vie. L’histoire est relativement simple ; enfin, Yvonne résume les choses ainsi : l’Occupation a apporté la collaboration. La Résistance, elle, a eu à faire face à une double offensive. Personne pour dire quel serait le terme de ces affrontements. Il a juste fallu savoir de quel côté on irait. La maîtresse d’école a tout de suite tranché et trouvé son camp. Yvonne pense que madame Charles a dû bien hésiter avant de l’embarquer dans cette histoire, elle, si jeune encore. Et ce furent quatre longues années d’angoisses sans cesse renouvelées avant de décompter les morts proches et lointains. Yvonne n’en finit pas de penser qu’elle n’est qu’un brin d’herbe sur un espace qu’elle ne cerne pas. Elle n’a vérifié qu’une chose : qu’elle ne s’est pas trompée de côté. Qu’il n’y a pas, non plus, à s’en faire une gloire.

			C’est dur d’être obligé d’admettre que tous ces événements n’intéressent plus grand monde aujourd’hui. Il lui faut donc vivre avec ses hantises d’un temps révolu. Yvonne n’en finit pas de vouloir comprendre comment Maxime Marauget, le voisin collabo, a pu se sentir encourager à dénoncer des voisins, la maîtresse d’école, sans penser que sa manœuvre se repérerait si vite ; il s’est senti en totale impunité quand il a vendu le réseau des Essarts. La vérité, c’est qu’on ne saura jamais tout ; Yvonne s’est constitué sa propre et invariable version : Personne n’a pu savoir que, dans mes sommeils troublés, plusieurs fois j’ai tiré sur lui à bout portant… Bientôt, je vais perdre mes pensées. Mes pensées de rage. Même celle qui dure et me dit que j’aurais pu agir ainsi ; oui, bien sûr, pour sauver Rachel, j’aurais été capable de tirer. Une fois, dans un cauchemar, Maxime s’est relevé, m’a implorée. C’est facile à imaginer, bien plus facile que de penser qu’il est mort d’un coup de feu, d’un seul parce que c’est quelqu’un d’autre que moi qui a vengé Rachel, mais j’aurais pu être également accusée. Oui, j’aurais pu l’exécuter… Je suis toujours là, vivante et fantôme. Ceux qui savent ne savent plus.

			Yvonne regarde vers le chantier en contrebas : elle est là, la vérité de maintenant, et on se demande après quoi ils s’en vont courir, tous. Alors l’idéal, le bel idéal, il est bien en souffrance.

			Au lendemain du départ des jeunes, Ludo, le nouveau facteur, s’est cru autorisé à lui rapporter des reproches entendus au village ; en premier on lui fait savoir que bien du monde est content qu’ils soient partis, les jeunes du chantier ; qu’Yvonne soit débarrassée d’eux, parce qu’elle a été bien imprudente. Les rôdeurs attirent les rôdeurs. Yvonne aurait dû se mettre en colère. Mais il n’y a pas grand-chose à répondre aux gens qui considèrent les étrangers moins que du bitume. Elle constate que, décidément, elle aura toujours été en porte-à-faux, ici. Toujours. Peu me chaut, disait Marthe. Laissez causer.

			Pendant des jours et des jours Yvonne a suivi le chantier. Un beau spectacle, la vie d’inconnus sous ses yeux, une route qui se déroule, s’épaissit, se lisse couche après couche ; des cris, des vrombissements, mieux qu’au cinéma. Et puis tout cela a avancé. Elle garde mémoire du dernier matin où elle a vu disparaître loin, loin là-bas les derniers feux, les ultimes signaux. Elle n’entendra plus la stridence des alertes quand le camion ou le convoi recule. Elle a éprouvé à la fois de la tristesse et une sorte de chance, de bonheur, à avoir vu ça, avant de partir. Yvonne passe une fois encore sous les tilleuls − noble et véritable entrée de cour. Et puis aussi, cette absence de végétation sous les frondaisons ressemble au sol ratissé de frais des carrés d’un cimetière. Un invisible cimetière. Yvonne ferme les yeux et passe bien au milieu de la porte végétale.

			Tant que je pourrai marcher… Une litanie de vieux, de vieille. En doublon parfois avec cette mise en garde : Mon petit, c’est la dernière fois que tu me vois − qui fait rire Serge parce qu’il l’a entendue cent fois. Elle est sûre qu’il va encore en rire. On a toujours besoin d’aimer quelqu’un qui sait rire de vos obsessions, besoin de l’aimer très fort.

			La surprise est totale. Elle ne l’a pas entendu frapper. Elle n’a entendu aucun pas dans la cour ni surtout sur le perron. Même sur le falun colmaté par des tombereaux de caillasses, elle identifiait les pas des uns et des autres, et elle n’est pourtant pas devenue sourde. C’est qu’il l’a fait exprès, le gaillard. Yvonne ne va pas non plus lui faire de reproches, elle s’apaise ; Serge est là. On dirait qu’il a des soucis, que quelque chose ne va pas. Mais non, il reprend vite un sourire de gamin enjoué.

			Jamais. Yvonne ne s’est jamais permis de demander à Serge combien de temps il allait rester. Une fois, il avait passé près de trois semaines à ses côtés ; elle en a gardé un souvenir ébloui. Comme si c’était elle qui prenait de belles vacances. Serge avait remis en état tout ce qui pouvait l’être, sans pratiquement acheter de matériaux. Bêtement elle lui avait dit : Ma ferme sera pour toi, tu la mérites bien, elle te le rendra. En y regardant de plus près on ne distribue pas ses biens en claquant des doigts. Et puis son petit-fils est promis à un bel avenir dans la grande ville ; c’est maintenant ou jamais qu’elle doit lui expliquer ce qu’elle a manigancé. Qui ne va plus dans le même sens. On ne fait pas le bonheur des gens sur des mensonges ni contre leur avis. Elle a de quoi en dire, Yvonne.

			Décidément Serge semble un peu endormi ou soucieux. Tout jeune, il portait parfois ce masque d’angoisse. La vieille femme évite les observations gênantes qui toucheraient à des histoires d’examens, de filles, de difficultés financières. Mais elle est bien placée pour savoir qu’une autre histoire taraude encore son petit-fils. Yvonne est inquiète et elle ne doit pas le laisser paraître.

			Peu à peu l’atmosphère se détend. Serge accepte la soupe, l’omelette, la salade avec un vrai grand plaisir. Le civet ce sera pour le lendemain. Non, grand-mère, tu sais, je dois repartir vite ; c’est juste une échappée ; je reviens dans un mois. Promis. Yvonne s’assied bien en face de lui. Elle ne prononcera pas la phrase si convenue, qui parle des jours qui lui restent à vivre. Serge ressent pourtant quelque chose de cet ordre, l’irruption de l’étrange sentiment de la dernière fois. Il y a déjà pensé, même dix minutes avant de traverser la cour, qu’un jour, qu’un soir, les volets poussés de sa chambre diraient que Vonny n’est plus là. Mais non, il l’a surprise. Il l’a trouvée plus tracassée que d’habitude. Très vite, il lui demande des nouvelles de son père, il admet que c’est devenu difficile pour lui, dans le contexte, de retrouver du travail ; il sait que cette considération plutôt indulgente ça lui fera un vrai plaisir, à sa grand-mère.

			Alors Yvonne va s’en tenir aux banalités pour dire qu’il vient plus régulièrement la voir, et qu’il va plutôt mieux. C’est mon fils, tu sais. Elle hésite un peu avant de dire qu’il boit moins. La conversation s’enlise. Serge regarde Yvonne éplucher sa pomme. Comme une gamine elle glisse son Opinel avec beaucoup d’attention sous la peau du fruit afin d’obtenir un déroulé d’épluchure aussi régulier et aussi long que possible. Le jeune homme pousse un soupir d’attendrissement, conseille à sa grand-mère de s’acheter un autre couteau. Yvonne lui fait remarquer qu’il confond bague et virole ; pour ce qui est de l’hygiène, elle a plutôt été moins malade que d’autres et soudain leur conversation dévie ; c’est la première fois que Serge demande à sa grand-mère si elle a une photo de Jason.

			Serge a dans les yeux, à nouveau, ces feux follets qui réveillent une vieille et douloureuse attente. Alors Yvonne sourit : Tu sais, j’y avais pensé ; oui, j’ai une photo de ton petit frère. Une seule. Et elle te revient. Yvonne est bouleversée, parce qu’enfin Serge a osé quelque chose ; il a mis de côté sa propre détresse et ce poissant sentiment de s’être senti seul ou premier coupable. Parce qu’à treize ans, on n’est plus exactement dans l’enfance. Il n’a pas non plus trouvé beaucoup de monde dans sa propre famille pour lui dire : Tu n’y pouvais rien. Bien sûr qu’il n’y pouvait plus rien. Mais, au fond d’elle-même, Yvonne est bien placée pour avoir le même point de vue que son petit-fils. Même si on n’a pas été en situation de contrarier un événement aux enchaînements qui se révéleront dramatiques, rien n’empêche que l’on puisse s’en vouloir. On n’a pas à attendre des autres de quelconques excuses. On n’a que le droit de s’exonérer tout seul, ou pas. Et soudain Serge – onze ans plus tard – s’est senti la force de vouloir regarder le visage de son petit frère. D’en emporter une photographie. Et aussi la force de pouvoir parler de lui, de revenir pas à pas sur ce qui s’est passé de la Toussaint 92 jusqu’à ces derniers jours. Non, ma grand-mère, nous n’avons rien oublié.

			Il est si souvent vérifié que le cours de la vie est tout sauf paisible ; il y a, à un moment clé, juste quelque chose qui dérape et l’inéluctable se produit. Tout se débobine vers la catastrophe – c’est sans appel – et on se sent accablé pour toute sa vie ; comme pour Yvonne, dans le bois des Essarts en 43, quand elle allait et venait dans la peur, se sentait cependant légitime et considérant qu’après tout, si elle devait en mourir, c’est qu’elle l’aurait cherché, en un sens. Mais elle ne voyait pas comment tout cela allait finir.

			Personne n’a appris à résister à tous les malheurs, à ceux qui adviennent à cause de la guerre, bien sûr ; mais à d’autres qui ne se disent pas – comme s’ils étaient plus sales encore. Le plus secret de tous aura accablé Yvonne pendant des années et des années. Il lui a été facile d’être une résistante sans bravoure – selon son jugement, mais elle n’a eu aucun moyen de faire taire un soupçon tenace porté par quelques bien-pensants du bourg.

			Elle n’a pas vu tout de suite qu’à leurs yeux elle était condamnée. Pour n’avoir, par exemple, pas appelé un docteur au moins, pour constater. En des temps où l’avortement pouvait valoir condamnation à mort, Yvonne n’a pu que rester muette et glacée lorsqu’un remuement de terre, sous un tilleul, a enfoui un petit être qui n’a pas été en situation de pousser son cri… Son corps de vieille femme en est resté meurtri. Elle aurait dû hurler, elle s’est tue. La suspicion, tranquillement, s’est frayé son chemin. Yvonne n’a pu que le ressentir cruellement : c’est parce qu’elle est une femme qu’elle a dû porter ce poids d’indignité ; à un homme, il n’est rien demandé de tel. Cela aurait dû demeurer une histoire personnelle et secrète. Les drames n’ont pas à se confondre. Les espérances non plus. Il y en a toujours malgré tout. Le tumulte des sentiments dans lequel la plonge l’arrivée annoncée ou non de Serge a quelque chose de vertigineux. Une récompense aussi à chaque fois plus inattendue que la précédente. Oui, demain matin, Serge pourra repartir avec une photo de Jason : la seule que j’aie.

			Maintenant, elle a un projet qui va lui changer les idées, enfin l’amuser. Ce serait bien que Serge puisse l’accompagner, mais voilà, il n’aura pas le temps. Il paraît que les travaux ont avancé bien plus vite que prévu, puisque l’autoroute sera ouverte officiellement dans quelques jours. Il y a eu des essais ; une vague rumeur a surpris Yvonne par sa douceur après l’infernal rodéo des pelleteuses. Elle va longer un bout de chemin vers le grand bois qui rejoint presque la bretelle de raccordement. Vers dix heures les officiels vont passer là, en bas. Comme d’autres, Yvonne est agacée par toutes ces parades ; agacée, mais elle ne refuse pas non plus d’aller voir à une certaine distance ; elle en a bien le droit avec le saccage de ses terres et aussi pour penser à ses deux jeunes amis, ses deux étrangers. Ce qu’elle va regarder, admirer, c’est leur travail. Ils sont loin, maintenant, bien loin.

			Ainsi, elle ne la regardera pas bêtement la caravane des ministres, des édiles, des ingénieurs. Et ça ne change pas les idées bien longtemps. Tout est dans le spectacle ou l’indifférence, les usines ferment sans avoir fait faillite, les fermes meurent dix par dix. Yvonne pense que le gâchis a tout envahi, surtout que les gens ne s’intéressent plus de la même manière les uns aux autres ; pourtant elle se garde d’exprimer publiquement ses opinions. Excepté quand elle croise Norbert Vial, le dernier directeur de l’école de Bercelles ; il a été secrétaire de mairie, il n’a pas connu madame Charles, pourtant il sait tout du travail qu’elle a accompli – d’abord comme pédagogue et comme résistante, bien sûr, car il est historien.

			Un nouveau cap est franchi, Yvonne est heureuse d’avoir vu la fin des travaux. Des jours et des jours passent encore. Quand elle a de vraies visites ; c’est-à-dire quand Serge vient pour quelques jours et qu’il dort dans la toute petite chambre, elle n’entend plus le raclement des sureaux sur le mur et la gouttière. Elle est sûre que Serge ne les entend pas non plus. Il apporte sa pile de livres, travaille jusqu’au plus creux de la nuit. Les trois pins du Clos des Paillis frissonnent, font leur bruit de bord de mer ; il suffit d’avoir été tout un jour au Croisic pour imaginer un début de tempête. Cette fois, Yvonne ne doit plus tarder à dire à son petit-fils ce qu’elle a prévu. Elle va le réveiller à cinq heures. Mais il est déjà descendu ; il crie qu’il s’est bien reposé, qu’ils ont bien le temps de parler et court vers le lavoir ; parce que c’est un paradis, qu’il n’y a rien de plus beau. Rien de plus beau au monde, ma grand-mère…





2

La musique des sureaux

(octobre 1919 – août 1939)





D’ordinaire Valentine ne s’attarde pas à regarder comment les lames du soleil matinal passent entre les ramures des pommiers ; mais ce matin-là, oui ; elle a tendu son visage vers le soleil en fermant les yeux, comme si l’été n’avait pas tourné toutes ses pages. C’est elle qui a voulu venir de très bonne heure ; elle n’a pas prévenu Marthe, sa patronne, qui la croit sans doute encore dans sa chambre, et qui depuis quelques jours lui conseille du repos. Mais Valentine n’en fait qu’à sa tête. Elle dira qu’elle avait besoin d’être dehors. Parce qu’elle a moins peur au grand air ; et puis elle n’est qu’à deux cents mètres de la ferme. Elle est venue finir son chantier. Mais le soleil ne lui apporte aucune onde de chaleur – sans doute à cause d’un souffle de vent aigre ; tout lui semble hostile ; elle sent monter en elle une angoisse inconnue. Et ses yeux s’arrêtent sur ce qu’ils peuvent. En bas, c’est la Broussaie qu’elle déteste de tout son corps et qu’elle doit fuir au plus tôt.

			Valentine Mercier, pourtant, s’acharne, sachant déjà qu’elle ne pourra continuer bien longtemps ; accroupie, elle a repris son ramassage dans la rosée si froide de ce début d’octobre, tout au fond du verger des Breteaux, quand soudain elle a ce geste de protection, c’est-à-dire qu’elle incurve ses bras en deux parenthèses de manière que ses mains s’assemblent tout en bas de son ventre gonflé jusqu’à peut plus et puis se nouent serrées à s’en faire mal. Elle n’a plus la lucidité suffisante pour se demander quelle sottise lui fait s’emparer du panier vide comme pour y transvaser son ventre. Non, elle s’accroche à ce qu’elle peut. Elle tente de remplacer un mal par un autre. Qu’elle croit encore dominer. La jeune bonne placée à la ferme de la Broussaie, depuis quatre ans déjà, est tout simplement atterrée.

			Elle regarde l’autre panier rempli de la veille, pose un instant ses mains sur les pommes humides et glacées. Elle en est sûre, elle est entrée dans son malheur ; peut-être qu’elle va en mourir. Le malheur, c’est qu’elle soit là en train d’essayer d’avancer à croupetons, ses pieds glissant sur les touffes de chiendent qui forment des butées discontinues qui lui font si mal. Que ça fait mal. Oh, que ça fait mal. Oh. Ses lèvres sont si écrasées l’une contre l’autre qu’aucun mot ne franchit le barrage. Mais, en bas, le barrage vient de se rompre : un liquide bien tiède coule entre ses cuisses. Elle ne peut pas penser que c’est autre chose que du sang. Le panier, maintenant, la gêne ; un bon moment, elle s’est appuyée sur l’arrondi de l’anse ; cette fois, c’est fini. Tout lâcher, que tout lâche : le sang, et ce qui vit dans son corps. Que tout s’arrête. Son corps est dévasté. Il lui vient des idées complètement folles. Si le passage était assez grand, elle préférerait le sortir par la bouche, tout ce qu’elle a dans le ventre ; ça ferait moins sale, ça irait plus vite. Mais c’est du bas que sortira quelque chose. Du bas, comme ces saletés des vingt-huit jours en vingt-huit jours qu’elle a tant regrettées et qui se sont arrêtées depuis des mois et des mois. Oh.

			Une brève image zigzague au fond de ses yeux : l’ancien commis donne un coup du plat de sa fourche sur une vipère ventrue qui s’enfuit, débusquée d’un pied de vigne. Des petits serpents en sortent plus vifs que des vers et tentent de se disperser. Pitié. Laissez-les se sauver. Mais là, écroulée de douleur et de panique, elle n’est plus accessible qu’à sa propre détresse – et encore. Les coups de fourche ou d’instruments indéterminés viennent de l’intérieur de son dos et la ligotent – à en avoir le souffle coupé. Des souffles plaintifs chuintent de sa bouche serrée.

			Émile, le petit commis de la ferme a vu la scène, depuis le grenier. Il est perplexe, puis il crie : Faut aller chercher Valentine… Voilà que ça tombe sur lui ; si la patronne n’est pas à la maison il a peur que cette histoire tourne au vilain. Et il est là, en première ligne. Il est dégoûté. Non, ce n’est pas lui, qui l’a touchée, l’a prise, la Valentine. Lui, bien trop jeune encore pour ça. Elle n’avait qu’à pas se laisser faire. Malgré tout, il s’émeut : heureusement qu’il n’est pas né fille. Et qu’il a été trop jeune pour la guerre. Oui, trop jeune pour tout. Émile démine les pensées les plus dangereuses du moment. Enfin, madame Marthe est déjà près de Valentine. Il n’y a pas à dire, c’est du fond du temps que les femmes ont à se débrouiller d’affaires qui font peur aux hommes. Pour Marthe Vignot, épouse Forthier, pas question d’en tirer vanité. Elle intime l’ordre à sa bonne de se redresser ; deux corps soudés en ligne – la main ferme de Marthe a accroché le corps de Valentine au sien − vont ainsi traverser le verger ; Les ordres sont parvenus au commis de tirer de l’eau au puits, d’en faire bouillir une pleine marmite, et qu’il se dépêche.

			La petite sent les mains de sa patronne lui communiquer une sorte de force enfiévrée, et la redresser un peu. Les pensées des deux femmes forment une jolie boucle : Peut-être qu’elle ne mourra pas ; peut-être que je ne mourrai pas juste au lendemain de mes dix-huit ans. Marthe répète qu’on n’en meurt pas et elle sait que c’est parfois faux. Valentine sent un lent reflux de sa honte par la force de la voix et des mains de madame Vignot et, au-dessus de cette force de la femme qui sait ce qui doit être fait, il y a comme une douceur. Ce n’est pas de la caresse, c’est juste le moment d’avant. Alors, Valentine pleure sans bruit, à petites larmes dépourvues de chagrin et pour l’instant de rancune pour qui que ce soit. Au diable ce qui peut être pensé d’elle. Elle reprend peu à peu confiance.

			Elle est allongée dans le lit de coin de la salle commune. Le lit des vieux, des Vignot d’avant. Marthe l’a occupé quand son mari est parti au front, pour être plus près du travail à faire. Car il y a le feu qu’il faut allumer le matin, les pieds nus sur le pavé glacé pour gagner du temps, se sentir la première et seule à regarder plusieurs minutes la flambée comme une pièce de théâtre qui n’aurait qu’une avant-scène, sans paroles. Elle a aussi posé le lit-cage en fer du petit Grégoire latéralement au pied de son lit. Pendant des jours, des mois, elle a attendu comme un rêve de pouvoir retourner dormir dans la chambre près du grenier. Marthe s’est fatiguée à attendre. La guerre ne devait pas durer quinze jours, disons un mois ou deux, et puis ça a traîné.

			Le souvenir est encore si proche. Pour se faire à l’idée que tout n’est pas qu’une catastrophe, dès le début de la guerre Marthe a commencé la collection d’un hebdomadaire qui s’appelle Le Miroir. Des journaux illustrés disent et redisent que : Nos soldats vont gagner ; c’est simplement moins rapide que prévu. Le dimanche, assise sur le perron ou devant le feu, elle en a tourné, tourné des pages et des pages, regardé des photographies venues d’une autre planète.

			Pendant les années de la guerre elle a l’impression d’avoir feuilleté un grand journal aux lignes grises et immobiles. Dans lequel elle cherche en vain à comprendre les événements ; elle avance trop vite puis revient en arrière, cherche dans les visages les yeux de son homme à elle. Elle n’a vu que des soldats en manteaux ceinturés, parce qu’il fait froid. Il doit y avoir du monde dans les entrailles de ce drôle de tunnel. Dans les casemates de tranchées on devine de l’humidité, mais tout a l’air à sa place. Marthe regarde fiévreusement les yeux des soldats. Parce qu’elle n’a jamais osé le regarder, lui, Joseph, assez longtemps de pleins yeux. On n’a pas le temps, pas l’audace qu’il faut pour bien se connaître avant de se marier. Le pire, c’est lors de ses permissions qu’elle a éprouvé cette crainte de dire ou faire quelque chose de mal, une drôle de peur par manque de fréquentation, par manque d’être bien à l’aise avec lui. Au lavoir, elle en a souvent parlé avec Mélanie de la ferme des Logereaux. Sans cesse elle a espéré une vraie lettre, car elles se ressemblent toutes ces cartes postales, le plus souvent écrites au crayon à papier, qui disent que le temps est mauvais, qu’il a bien reçu le colis, et qu’il ne sait pas quand il aura sa prochaine perme, mais elle ne va pas tarder. Et le temps n’avançait plus.

			Le retour de Joseph devait être la promesse des travaux pour leur ferme. La Broussaie serait belle : portes et fenêtres refaites, toiture reprise. Joseph est parti juste avant le remplacement de la porte de la grande pièce. Et le couvreur aussi est parti. Et les gars des fermes tout alentour. Marthe les a feuilletés les magazines, avec vivacité, écrasant les unes contre les autres des rangées d’hommes accotés sur des murs d’une terre meuble. D’une bonne terre à blé, d’après Joseph. Les photos montrent des endroits protégés, renforcés de planches lisses, toutes fraîches. Mais aucun visage ne lui dit quelque chose. Gris comme des ardoises dans l’air glacé. Gris. Ce gris qui ne laisse entrevoir que peu de chance de retour. Marthe les a caressées les pages, devinant les photographies menteuses ; bien sûr, c’est normal, elles sont prises quand c’est calme. Si ça se trouve, il est enterré vivant, parce qu’à une permission, Joseph lui a raconté qu’il en a vu, dans sa compagnie et en face, des Boches qui volent parfois à plusieurs mètres et retombent dans la bouillasse ; après, le terrain bouge encore un peu sur les bords du trou. Pour mieux lui faire comprendre Joseph a précisé : Tu vois, c’est grand comme une marnière. Un trou, grand comme… Alors Marthe a gardé pour elle sa réflexion ; dans les marnières, ici, parfois étaient jetés des animaux dont on voulait se débarrasser. Alors… Alors, Marthe n’a pas le droit de se plaindre.

			Voilà, le feu va s’éteindre il faut arrêter de penser ; appeler Émile pour qu’il rentre du bois.

			La petite bonne va nous sortir son enfant, elle va encore s’engouer de sanglots creux, puis se faire à la honte, tu t’y feras, telle est l’idée de Marthe, sa jeune patronne. Mais Valentine ne sait pas grand-chose, sinon qu’après ces mois de vie en déroute, elle entre dans le temps des douleurs inconnues qui n’effaceront pas la honte accrochée à elle, poisseuse comme les boules éclatées du gui, la honte de chaque jour qui lui martèle que ça n’aurait pas dû lui arriver. Tout son corps le lui dit. Décidément. Valentine pense à son ami d’un bal, d’une nuit – et encore –, elle est rentrée à travers champs vers quatre heures du matin, se tordant les pieds dans les chaumes, riant de bonheur, gorge haute, finissant sa valse, la jupe presque à l’horizontale. Qu’on voie sa culotte qu’est-ce que ça pouvait faire. Encore un tour de piste, jamais elle n’a aussi bien dansé. Elle s’en allait vers une vie d’un bonheur qu’elle serrait d’avance, dans ses bras blonds, sous-tachés de points de rousseur, bras pulpeux, pas vraiment faits pour arrondir les gerbes. Non.

			Pour danser, il faut de belles jambes, bien sûr ; mais sans la souplesse du buste et des bras la danse est toute sèche. Valentine revoit sa vie d’avant, quand elle est seule et qu’elle ne peut s’empêcher de les exercer ses bras, ses jambes dans de drôles de figures ; elle semble rouler, dérouler, tendre et puis ramasser son corps dans une exploration un peu fantasque ; puis elle court à bout de bras, tête haut levée et soudain pivote. Elle ne doit pas être vue. Valentine aura eu sa connaissance totale d’un triomphe de son corps, pendant ces quelques heures, quand elle a enserré un torse d’homme et que cela valait pour des jours et des années. Après, dans sa course, ses bras flottent encore, écharpes funambules dans le vif de la nuit. Ses beaux bras blonds surtout pas pour tenir un enfant, puis un autre ; son idée, et pas autre chose, c’est son corps reconnu par un autre, un homme jeune, un menuisier, enfin quelqu’un qui ne travaille pas la terre. Un homme qui la sortira de la ferme, de l’écurie aux vaches. Mais voilà comment elle est devenue, des semaines plus tard : corps battu, moulu d’une humiliation tenace, bras ballants, sans objet autre que sa déchéance. Elle sait pourtant que Marthe ne la mettra pas à la porte. C’est presque dommage, car obligée de s’en aller personne ici ne saurait rien de ce qui lui était arrivé. Mais pour aller où, puisqu’on ne s’en sort pas quand on est une fille seule. L’exploratrice du bonheur n’a vite rencontré que du vide : Ma vie, là, ruinée et qu’elle finisse au bout d’un champ.

			L’élancement de son corps le lui a pourtant dit un jour qu’elle est folle et pas folle, parce que la vie ne sera plus jamais pareille, après cette promesse d’une belle vie avec Marcel, son seul amoureux. Il ne lui en reste que du dégoût, tandis qu’elle est en train de pousser. Pousse, pousse, respire. Pousse, bon sang… Rien à faire, ça pousse tout seul et Valentine voudrait, veut résister au contraire. Refermer le grand clapet d’en bas. Pas de père à l’arrivée, que de la honte, que moi, toute seule avec ma honte et un enfant à pas de nom. C’est sûr, ça ne sert à rien de pleurer. Elle est en train d’accoucher, Valentine, depuis dix heures, elle ne songe pas un instant qu’elle a un nom et qu’elle peut le donner. Donner un nom, donner la vie. Et la honte, avec. Et si ça se trouve l’enfant qui va sortir ne pourra pas vivre, il est peut-être déjà mort et c’est une pierre qu’elle va expulser. Qui va sortir de son ventre. Toute cette tenaille pour un morceau de tuffeau sans bras, sans pieds. Alors elle délire, revoit son soldat. Remonte le temps jusqu’à la valse, juste après la valse et la chute des corps emmêlés au bord de la grange. Un vertige. Et sa valse, à elle, toute seule. Et pourtant certaine alors qu’elle se mariera, vite, très vite. Marcel est parti le dimanche d’après leurs amours à la fin du bal de l’Espérance. Espérance, quelle sottise. Quand elle l’a revu la dernière fois, au détour du chemin, lui disant bonjour, sans l’embrasser ni lui tendre la main, elle est restée saisie : Bonjour. J’ai pas beaucoup de temps, je vais chez les parents et les grands-parents, et je n’aurai pas l’occasion de passer d’ici peu.

			Valentine a entendu les mots : Pas l’occasion de passer, d’ici peu.

			Il a tellement fait semblant de ne pas le voir son ventre qu’elle en est restée muette. Sans mots à pouvoir sortir. Rien. Il est parti, elle s’en est voulu. Elle avait dans la bouche : Le bal de l’Espérance, tu te rappelles, le bal de l’Espérance, et notre histoire et qu’on y retournera, après la naissance du petit. Les mots sont restés dans la bouche cousue au fil à boutons de vareuse, le fil de lin huilé si solide que c’est le bouton qui casse. Il est parti sans rien demander à propos de mon ventre. Marthe regarde sa bonne. Elle ne dit pas pauvre gamine. Elle évalue que, somme toute, la situation pourrait être pire. Et puis, tant de filles-mères se marient peu de temps après leur faute. C’est juste un mauvais moment à passer. Alors, Marthe poursuit ses ordres : Allez, courage, Valentine, avale de l’air. Souffle, pousse, pousse…

			Finalement Valentine souffle à tort et à travers, serre les mains pour sentir ses ongles se pointer dans le creux de ses paumes. Elle entend Marthe lui demander si elle préfère un garçon ou une fille ; elle a envie de répondre : Rien. Et puis elle prend Marthe au mot et répond : Un garçon, je préfère. Il m’aidera, s’essouffle-t-elle. Comme une idée de rêve qui passe et détend un instant la jeune, si jeune femme. Marthe ne veut pas la décourager en lui disant qu’on prend ce qui vient, ce qui va sortir. Allez… Oui, mais une douleur stupide revient, qui n’égratigne pas l’autre, enfermée à double tour dans ses reins, plus épaisse que les murs du four à pain. Qui cogne à coups de pelle sur le bas de son dos ; à un moment, sans le faire exprès, Valentine attrape le rythme des assauts et ne crie plus qu’à petite voix. Mais d’en bas rien ne sort. Un tour d’horloge pour accoucher. Ce sera un événement qui se racontera dans les fermes : Ce qu’elle a souffert, la gamine. Ne l’avait pas mérité à ce point-là. L’indulgence coule alors à petit flux. Valentine devrait s’en remettre. Marthe offre son rituel : Et qu’on ne vienne pas lui jeter la pierre.

			Marthe, qui n’a rien oublié, rien non plus de son temps de mariée avec la guerre, ce temps si long de vexations silencieuses, peut enfin trouver un motif d’espérance. Un petit soleil de vie parce que ses mains ont pétri le ventre de Valentine, ont soulagé ses hanches, faisant pression sous les reins d’une jeune fille à peine sortie de l’enfance, déchirée de douleur. Marthe en a été bien choquée, de ces roulades, de cette panique incontrôlée, elle qui avait accouché silencieusement. En même temps, quand, ce matin-là, elle a essayé tous les gestes possibles pour faire croire à Valentine que tout irait bien, elle a la conviction que sa propre vie n’aura été qu’une succession de volontés, de rages, jusque-là un peu vaines, mais que, cette fois, l’occasion lui est donnée d’être exactement à sa place. Rien d’autre ne lui importe davantage que d’aller plus vite que la mort.

			Enfin, ce nouveau-né empourpré, bleui par la tension de son corps confiné, sursaute, se résout à ce choix ultime. Oui, je me décide. Lui, corps de lapin, pendu juste sous les talons dans sa main à elle, forte et calleuse et lui qui se décide à attraper son air ; Marthe a instinctivement tapé sur ses pauvres fesses ridées pour que ça vienne, ce signal de commencement à vivre. Ce n’est qu’à ce moment-là que Marthe s’est entendue crier : Une fille. Valentine. Tu as une fille. Mais après sont venus les caillots de sang. Ce n’est pas dégoûtant, pas tellement plus gluant qu’un morceau de foie, par exemple. Incroyable. Valentine va s’en aller, s’en aller dans ses mains, les blocs coagulés arrivent de quart d’heure en quart d’heure. Marthe ne s’en est pas aperçue tout de suite. Elle a réveillé le commis. Lui a crié d’atteler le cheval, de filer au chef-lieu, de ramener le médecin. Il s’agit de le ramener, cette fois, Émile.

			Marthe a peur qu’un violent raidissement de la petite bonne la cloue dans son lit d’affres. Elle n’a pas l’âge qu’on lui ferme les yeux. Pas l’âge. Elle reste là, devant le corps éteint de Valentine. Lui dit de ne plus bouger du tout, du tout. Du tout, tu m’entends, Valentine. Puis elle remonte les pieds du bout du lit d’une bonne quinzaine de centimètres avec des briques ; ça ne peut qu’aider à ce que le sang redescende vers le cœur. En tout cas, il faut que le sang lui reste dans le corps. Oh, elle n’est sûre de rien. Il n’y a pas le choix. Émile est revenu deux heures plus tard, avec le médecin. Qui se dirige immédiatement vers le panier où repose la nouvelle-née silencieuse et rageuse qui tente de ramener ses poings rougis vers sa bouche. En colère, tu as bien raison, tu en auras besoin de tes mains. Le médecin est maintenant devant le grand lit, découvre doucement le corps de Valentine. Enlève le traversin, lui prend une main et compte. Bon… Maintenant qu’elle ne bouge plus. Si elle peut avaler du bouillon, et puis ça. Il tend un petit flacon ambré : Faites-le lui respirer. Pas la peine de revenir me chercher. Marthe, vous avez fait au mieux de ce que vous pouviez. Peut-être que… Tous attendent.

			Peut-être que, malgré tout… Marthe l’obstinée se retourne vers son commis et lui sourit. Allez, Émile, ramène le docteur chez lui.

			Voilà comment Yvonne est finalement venue au monde. Avant de se laisser à rire, Marthe sent deux larmes de gorge l’écorcher en dedans. Pendant quelques instants, dans la grande pièce, quelque chose de paisible s’installe. Valentine, son enfant s’endorment. Marthe et le docteur sont parvenus sur le seuil quand soudain tout semble basculer dans un rêve. Une étrange musique s’élève, d’une maladroite et absolue pureté, car tout est possible ; à vingt mètres, un peu à l’écart du puits, près de l’entrée du jardin, Émile et sa flûte de sureau lancent vers le ciel une musique déchirante. Une musique qu’il ne rejouera plus. Marthe s’excuse auprès du docteur : Vous savez, il est si timide. Si timide.

			Maintenant Marthe peut penser aux morts d’avant, encadrés par le bois de lit en noyer clair. Ses parents dans une mort assise, calés par des oreillers. À six mois d’intervalle et Marthe avait été surprise de penser, à ce moment-là, que les deux vieux s’aimaient. Vraiment. Dans ses yeux, Marthe recouche le dernier à partir, son père qui a demandé que le chapeau de sa morte soit posé à côté de lui ; quand il arrive une visite, il le cache sous l’oreiller. Il faut placer le lit au bord de la fenêtre pour qu’il garde, jusque dans la nuit, la vue sur le verger de plein champ : Je m’y suis pris trop tard. Trop tard. Il parle du remplacement des pommes à cidre par les pommes à couteau, parce que le cidre est au bout de son avenir. Marthe le contrarie : Le nouveau verger, faudra le mettre sur les hauteurs. Et réensemencer les Breteaux. Il regarde sa fille. Elle en a une audace. Et je vais la laisser toute seule. Ma grande.

			Un matin on a retrouvé le vieux les mains serrées sur une bouloche de feutre noir, et pas moyen de dénouer le tout. En réalité, parmi ceux qui sont alors présents : Joseph, Marthe, un journalier et Valentine, personne n’a eu l’idée de vouloir desserrer les doigts soudés ; ils ont tous prétendu avoir essayé et que c’est si noué et dur comme une enclume qu’il ne faut plus rien tenter. En douce, Marthe a effleuré les articulations sèches, celles dont les intervalles servent à compter les mois. Posé le veston du dimanche sur le buste du vieil homme, les manches vides lui enserrant le buste. Et puis a remonté le drap sous le menton.

			Marthe ne prend pas tristesse de la mort de son père dans ce lit. Elle s’illumine dès qu’elle évoque la mise au monde d’Yvonne. La passion fiévreuse, excitante, d’avoir réalisé l’impossible. C’est long une quinzaine d’heures pour accoucher et finir cette affaire dans un corps exsangue, si léger, si blanc que Marthe en frémit encore. Alors ensuite, elle a soigné sa bonne comme une petite sœur pendant des jours. Valentine servie au lit par sa patronne. Au septième matin, parce qu’elle a sa fierté, la jeune mère chancelante s’est levée. Six jours, c’est déjà beaucoup, beaucoup. Emmaillotée serré dans un lange molletonné, la minuscule Yvonne est bien une pierre laiteuse de tuffeau avec une tête un peu boursouflée, deux yeux de silex, sa petite bouche comme une éraflure. Elle est posée sur l’oreiller blanc ; en lieu et place d’un chapeau à voilette.

			Des jours, une nouvelle année ont passé ; la guerre est bien finie mais il n’y a pas de médicaments contre l’ypérite. Après de longs séjours dans des hôpitaux, Joseph, qui est revenu mutilé, le souffle douloureux, est définitivement ravagé par une inextinguible amertume. Quand il essaie de se retenir de tousser, Marthe pense que c’est pire, que ça fait du mal à tout le monde. Pendant ce temps-là, l’autre, le bon ami de Valentine, lui, étonnamment rescapé, s’est en allé vers d’autres horizons. La guerre et finie et les femmes doivent encore payer.

			En dépit d’une attention inespérée, la toute petite enfant, prénommée Yvonne, reste curieusement placide. Elle ne pleure jamais et n’a pas semblé vouloir laisser flotter un sourire avant ses huit mois. Marthe est désappointée par cette attitude distante aussi précoce. Marthe, qui envisage toujours la vie des autres, les suites, les destins – comme elle dit, se demande pourquoi cette enfant ne sourit pas à la vie avec plus de bonne humeur. Le sérieux d’un si petit bébé l’inquiète. Marthe en est sûre : Yvonne sera vite une enfant renfermée, sans douceur si on ne s’en occupe pas. Pendant qu’elle est dans les pronostics, elle pense que Joseph a perdu tout espoir. L’hôpital ne veut plus de lui. La Broussaie va se dégrader encore, le petit Grégoire, leur fils, n’aura, si ça continue, pour son histoire personnelle, qu’une belle photo d’un militaire, fier comme un conscrit qui aurait voulu en rester là. Qui aurait voulu éduquer son fils dans le progrès, dans les nouvelles techniques. La convalescence de Joseph ne sera qu’une longue agonie. Et, mort à cause de la guerre, ce n’est pas pareil que mort à la guerre ; on n’est pas veuve, non plus, de la même manière. Sauf après de longues années de démarches.

			Chaque soir, justement, Marthe regarde s’endormir son enfant ; lui, bien trop petit pour labourer, clouter des ardoises. La femme de la ferme de la Broussaie fait le compte des forces en présence : elle est la maîtresse d’un royaume de faibles. Même si Émile en fait trop pour son âge. Vouloir s’accrocher, c’est peut-être vain, mais c’est la seule idée qui vaille. Oui, on est accroché à ses terres parce qu’on les travaille depuis si longtemps et qu’il y aura toujours du monde à nourrir. Valentine n’a toujours pas plus de plomb dans la cervelle qu’à son arrivée. Plus d’un an à se remettre de ses couches. À croire qu’elle a voulu en mourir. Depuis elle est dolente, le travail la rebute. Marthe a fini par laisser échapper quelques signes d’agacement.

			Valentine l’a cherché, cherché son menuisier, mais pas de nouvelles. Il aurait été vu au chef-lieu. Valentine est retournée deux ou trois fois au bal. En pure perte.

			C’est encore Émile qui veille à tout en silence. Le petit être – une fille, au regard insolent, semble s’adapter. Valentine explique à Émile qu’il ne peut pas se rendre compte de la charge que ça représente. Qu’elle a quand même encore idée de retrouver le père. Le commis acquiesce, sans y croire un seul instant, à ces retrouvailles. Surtout quand il voit comment elle s’occupe du poupon. Elle lui dit des mots injustes quand elle se croit toute seule. Elle est brusque et maussade. Comment lui expliquer, à Valentine, qu’elle pourrait être plus douce avec cette enfant. Alors, on a entendu Émile siffler des chants de vignerons quand la petite attend trop longtemps son biberon. Il n’a jamais ressorti ses flûtes de sureau. Certainement pas. Merci pour les moqueries.

			Un matin, à cinq heures, ils ont trouvé un mot sur la table. Je ne suis plus bonne à grand-chose, on vous dérange, on s’en va. Quand j’en aurai une, je vous enverrai mon adresse. Ne vous inquiétez pas, Marthe, pour les trois jours que j’ai faits en plus de ma paye, je vous les dois bien. Encore une fois, merci. Au revoir aussi à Monsieur Joseph et à Émile. Signé Valentine

			Émile ne parle pas inutilement ; il a juste dit à Marthe que Valentine a fait un choix raisonnable pour tous. Elle n’a pas à se soucier de la ferme, puisqu’elle ne voit pas d’intérêt au travail, et peut-être aussi qu’elle n’en a plus la force. Émile n’a pas rompu le contrat tant que le patron a été au front. Pas non plus quand il est si mal en point. Émile ne promet pas de rester toute sa vie ici, mais il va attendre que le patron soit remis, que le gamin ait grandi. Dans la solitude de sa pièce à vivre de la petite dépendance il se sent, malgré tout, à côté d’une histoire. Sa conviction est que Joseph est entré dans une lente agonie. Il est là, comme réfugié dans sa propre maison, enserré dans l’autre lit à une place, à peine visible près de l’escalier, pour être à l’abri de la lumière.

			Valentine est partie si peu de temps avant la mort de Joseph, laissant Marthe en tête à tête avec son soldat gris, et en dépit de tous ses efforts, elle n’aura pas pu apaiser les lentes heures d’agonie qui ont longtemps semblé suinter des murs, à mesure qu’ils se poudrent de salpêtre. Impossible d’oublier ces longs jours. Lui, ses râles, qui se sont éteints dans la pénombre du lit de coin. Lui, crachant ses poumons, n’en pouvant plus de tenir sa seule main valide devant la bouche. La droite restée là-bas, avalée par la terre visqueuse. Marthe a dû supporter ce bruit sifflant de respiration ; pourtant, elle n’est pas retournée dormir dans la chambre-grenier. Le plus dur, ce n’est pas ce râle, c’est qu’il ne la voit même plus. Sa peau rejette la sienne, elle le sent bien quand elle le rase deux fois par semaine en lui tenant le plus doucement le haut du front. Elle n’enfonce pas ses doigts dans ses cheveux comme elle en aurait envie. Comme elle aurait aimé le faire au tout début de leur ménage. Chaque jour a été de se dire qu’elle perdait un homme qui lui faisait peur. Chaque jour, en réalité, pour elle, a été de devoir se taire.

			D’une manière ou d’une autre, Marthe décline ces gestes manqués, ces regards perdus. Une injustice de plus, trimballée par la guerre. Dans ses paumes, les marques d’une tendresse excédée. Tout le temps qu’il a été là, au petit matin, quand il sommeille encore, elle a passé sa main − d’avance épuisée de fatigue ; elle l’a posée un long instant sur le front lisse du mutilé. Jusque-là, ce n’est pas ce geste qui l’a réveillé ; mais sans doute le crépitement des sarments ou des pommes de pin qui lancent le feu dans la cheminée − même l’été, maintenant. Et lui qui ne s’est plus levé. Qui a demandé un autre oreiller pour être calé. Qui n’a plus cessé de regarder le feu comme s’il lisait le journal. Le vrai journal, il y a longtemps qu’il n’a plus voulu en entendre parler. Et puis il a espéré la mort : Cette comédie, et ça va finir quand, cette comédie. Marthe a compris ce mélange de rage et d’amertume impossibles à réprimer, qui la rend, elle, si démunie, ne sachant pas quelle consolation lui apporter. Alors, doucement, elle parle toute seule, à mi-voix et dit ce qu’elle va faire : C’est dimanche, je vais en profiter pour passer un badigeon de chaux sur les murs de l’écurie.

			Ainsi, tout a pu laisser croire à un étouffement définitif de la terre et des bâtiments. Et puis, non. Marthe et Émile, ensemble, ont remonté la Broussaie. On n’a pas à expliquer. Marthe n’a pas besoin de commander le travail à son commis. Depuis ses onze ans, depuis qu’il est arrivé aussi démuni qu’un petit chien, Émile sait ce qu’il a à faire. Ses efforts sont sa fierté, c’est tout. Il ne va même plus au café dans le bourg, le dimanche, puisqu’il a entendu des insinuations désagréables, des railleries à l’adresse de ceux qui croient qu’ils seront récompensés pour leur dévouement. Le dimanche matin, ses vêtements posés sur la margelle du puits, il rit à chaque giclée d’eau glacée qu’il envoie sur son torse nu. Sa jeunesse, alors, prend le pas sur sa tristesse. Il fait beau ou il fait froid, ou il pleut, mais c’est dimanche, tout l’après-midi de congé, du temps pour laver son linge, emprunter le vélo du patron et rouler trente ou quarante kilomètres pour rêver, se délasser.

			Jusqu’à sa mort, Joseph ne s’est pratiquement plus déplacé. D’une voix murmurante, il s’est agacé quand il a entendu une petite enfant pleurer dans un berceau, là, si près de lui. Vivant reproche, puisqu’il n’a jamais donné le deuxième enfant promis à Marthe dans ses lettres : Nous aurons une fille.

			Il a ramené de la terre torturée d’obus un harmonica, qu’il a entrepris de garder sur le haut du bois de lit. Et souvent l’instrument de musique tombe ; Joseph appelle Grégoire pour le retrouver ; il n’a jamais beaucoup parlé à son fils ; Marthe n’est pas là pour écouter et Joseph n’a jamais su comment répondre aux questions de son fils sur la guerre ; alors un jour, plus en forme que d’habitude, il va essayer de raconter une histoire qui ne soit pas trop moche ; il lui faut seulement un peu de temps pour la poser : On est entre deux tranchées : il y a eu des tirs, des volées d’obus ; pas pires que d’habitude, précise Joseph, pas pires. On a ramassé nos blessés et nos morts à peu près tranquillement, chacun de son côté ; au début je n’ai pas vu que je touchais un Allemand, parce qu’il m’avait fait signe, et qu’on n’y voyait pas grand-chose. Mais pas la peine de détailler. J’allais m’en aller, comme ça aurait été normal, le gars s’est mis à parler en bon français, m’a montré sa poche et il a dit : merci… lui envoyer… Merci. J’ai ramassé son portefeuille, un couteau et, au sol, pas bien loin, l’harmonica. Tu comprends. J’ai tout renvoyé à sa femme ; tout, sauf l’harmonica ; parce qu’il m’a servi. Le signe qu’il m’avait fait, c’était pour le portefeuille. S’il y avait tant tenu à son harmonica, il l’aurait dit ou l’aurait montré. C’est vrai aussi qu’on ne fait pas tout ce que l’on veut dans des corvées pareilles. On s’arrange au mieux. J’en ai eu bien besoin pour tenir en vie. Et j’espère que tu en prendras soin.

			Joseph a expliqué aussi que le gaz c’est une traîtrise vivante ; que cette saloperie ne meurt qu’après vous. L’histoire de l’harmonica de l’Allemand, est aussi appelée l’harmonica du Boche. Ce que Grégoire a retenu, c’est que l’harmonica est venu d’Allemagne, et puis qu’il a voyagé dans la poche de Joseph. Un harmonica exceptionnel, butin minuscule de la Grande Guerre mondiale. Ensuite tiré de l’oubli pour quelques notes maladroites et envoûtantes qui déchirent l’air enfumé de la pièce. Qu’est-ce que c’est triste, pense le gamin qui galope vers la cour, après tout il n’a que huit ans, il a écouté son père. A fait semblant, aussi. Il n’en pense pas grand-chose de l’harmonica. Après son certificat d’études, lui, il pourra s’en aller. En attendant, c’est le principal, il est certain que son père va aller mieux, puisqu’il a pu lui parler si longtemps, avec autant de mots. Et qu’il a pu jouer aussi longtemps. C’est cela qui va subjuguer Grégoire, le convaincre que son père a surtout voulu lui parler d’homme à homme ; harmonica ou pas, son père va guérir. Ce qui s’est révélé tout faux.

			Après, l’enfant s’est morfondu au point d’inquiéter Marthe. Il n’y a pas de médecin pour ces questions-là. Il y a, aux lendemains des guerres, des maladies silencieuses qui développent du désarroi et de l’abandon. C’est peut-être ça qu’on a appelé les Années folles… Marthe n’a pourtant pas le temps de lire les journaux, elle a acheté un poste de radio, alimenté par accus, et la lampe à pétrole posée au milieu de la table est remplacée par une lampe benzène accrochée à la grande poutre ; on espère l’arrivée de l’électricité d’ici peu.

			Marthe n’a rien dit quand sa bonne est partie. Vexée, c’est tout. Et puis pendant une année entière elle n’a plus eu qu’une autre idée en tête : soutenir son mari ; continuer à tenter de lui donner de l’espoir. Le fil des jours et le rythme de l’ouvrage reprennent. Le temps bon ou mauvais ne commande pas tout, il faut parfois se forcer, prendre des décisions difficiles. Marthe s’en va avec Émile faire exploser quelques souches des vieux pommiers de plein vent à la Haute-Borde, ou bien court derrière la faneuse ou la moissonneuse ; à l’automne, elle aide aux labours, aux semailles du blé d’hiver et toujours, toujours chaque matin, elle doit être à cinq heures et demie dans l’écurie. Le laitier passe une heure plus tard. Il faut tenir, tenir. Tenir jusqu’à ce que Grégoire ait l’âge. Joseph lui a fait jurer que la Broussaie ne devait pas changer de mains. Elle n’oubliera pas ce matin du 5 janvier 21, quand elle est entrée dans la salle pour renouveler le bois dans la cheminée et qu’un étrange silence l’a stupéfiée ; elle n’a pas eu besoin d’autres signes. Elle s’est sentie si alourdie de peines et depuis si longtemps qu’elle n’a pas trouvé ses larmes dans la journée.

			Encore quelques années sans nouvelles secousses. Émile, lui, ne s’est toujours pas décidé à laisser Marthe toute seule. Il pense pouvoir attendre les dix-sept ans de Grégoire. Émile économise pour acheter un vélo, il ne veut plus emprunter celui du patron. Ici, il en a bien pour encore un an. Après, il va s’en aller. Valentine, elle, est bien partie, sa gamine d’une main, sa valise de l’autre et un sac en bandoulière. Elle a à peine dit au revoir. Qu’est-ce qu’elles ont toutes dans la peau à vouloir quitter les fermes. Mais Valentine a écrit chaque année à Marthe. Au début pour dire que la petite est en nourrice, qu’elle pousse bien, mais qu’elle est en retard pour marcher. Dans la lettre d’avant, c’était un retard pour parler. Marthe insiste et enfin Valentine répond qu’elle veut bien pour les grandes vacances, qu’elle s’excuse, par avance, pour le dérangement ; elle trouvera des voyageurs pour aider sa gamine à descendre à la bonne gare. Yvonne va sur ses huit ans et elle est raisonnable : Vous savez, je suis en train de refaire ma vie et puis si c’est à votre demande, je ne peux pas refuser, madame Marthe…

			Ici on étouffe. Il n’a que cela à dire, Grégoire. Il grandit vite. On dirait qu’il est dans l’idée de vouloir partir, pense sa mère. Il ne manquerait plus que ça. Alors il est grand temps qu’Yvonne revienne, pour de bon.

			Ainsi Émile s’est trouvé en première ligne pour aller la chercher, à la gare de Château-du-Loir à une petite heure de la Broussaie. Maintenant, le voilà assis à côté d’une pipelette qui le harcèle de questions. Dites monsieur, dites monsieur… Le commis à qui personne ne demande jamais rien est effrayé par le vide de ses réponses. Il bafouille : Je suis Émile. Émile Leroux. Malgré tout, il raconte la construction du hangar, un corps de pompe tout neuf plus près de la maison, la route à nouveau empierrée qui va être goudronnée bientôt, le lavoir et le cresson. Les filles des voisins Marauget viennent de se sauver. En ville. Il fait siffler les mots, pour qu’ils fuient aussi. Il raconte la maison. La patronne fait venir des livres et du linge par colis. Oui, le fils est toujours là. Tu ne peux pas t’en souvenir. Tu ne peux pas. Et lui, Émile qui se revoit courant chercher un médecin. Il jette des regards perplexes sur cette enfant qui répond curieusement à ses questions, lui raconte que sa mère qui s’appelle Valentine fait des ménages et va au bal tous les dimanches. Mais c’est dommage, elle n’a pas beaucoup de suite dans les idées. Elle ne rentre pas tous les soirs à la maison ; elle va se marier et tant mieux pour elle. Émile regarde les mains d’Yvonne. De faibles mains. Des doigts maigres. Madame Marthe va être déçue.

			La carriole passe entre les deux tilleuls. Ils sont à la fin de leur floraison ; ils entêtent. Émile est saisi par ce parfum trop mielleux. Il a l’impression d’être parti depuis deux jours. Mais non. C’est pour se faire à l’idée. Un jour, il ne reviendra pas. Il n’a pas encore fixé la date de son départ. Non, Marthe n’est pas déçue. Elle arrache Yvonne de son siège. L’enfant n’est pas spécialement agréable. On dirait qu’elle se fait sévère exprès. Elle va nous retarder, pense encore Émile. Tomber malade. Il faudra s’occuper d’elle. Comme au début de sa vie. Que des complications. Avec ses pauvres mains elle ne saura pas couper son pain, éplucher les pommes de terre. Au premier matin, Yvonne casse du petit bois, devant le feu. Elle sourit presque. Demande s’il y a une école. Marthe dit que oui, bien sûr. Il ne manquerait plus que ça. Merci madame. Yvonne devine ce qu’elle peut faire sans qu’un ordre lui en soit donné ; n’a guère envie de parler. Mais elle finit par suivre Marthe à l’écurie, au pré, au lavoir. Puis le soir, quand il faut rentrer les chevaux elle s’attache aux pas d’Émile, aussi.