Main La misère du sud

La misère du sud

,
Language:
french
ISBN 13:
9782897339425
File:
EPUB, 2.05 MB
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Éloges pour Beauté, premier tome de la série La misère du sud

« Voilà une nouvelle façon d’aborder le conte de Cendrillon… Les amateurs du genre vedette de rock voudront oser l’aventure, car il s’agit ici d’un prince charmant séduisant, musicien et tatoué de surcroit… Les lecteurs s’aventurent dans le tunnel sombre et dangereux de la vie de Cass et ils sont là pour l’accueillir avec joie, à l’autre bout, quand elle sort enfin dans la lumière. »

— RT Book Reviews

« C’est une histoire incroyablement émouvante… Je croyais y être, avec Cass. On ressent toutes ses émotions, tellement qu’on a l’impression d’être dans sa peau. Le meilleur livre de Mummert à ce jour ! »

— Molly McAdams, auteure à succès du USA Today

« C’est captivant… j’ai été fortement attirée par le personnage de Cass dès la première phrase de ce livre… C’est une montagne russe d’émotions dont je ne voulais pas descendre. Je n’arrivais pas à poser ce livre. »

— Amanda Bennett, auteure de Time to Let Go

« J’ai adoré ! C’est une histoire remplie de chagrin et d’espoir. On y parle des difficultés de la vie, mais il y a aussi de l’espoir pour l’avenir. »

— Romantic Reading Escapes

« Je suis sans mot… La narration est formidable. »

— Lives and Breathes Books

« J’ai adoré ce livre… Mummert a insufflé beaucoup de profondeur et d’âme à ses personnages. »

— Contagious Reads

« Sombre, chargé à bloc, plein d’émotions… je ne voulais pas que ce livre se termine ! »

— Belle’s Book Blog

« Il s’agit d’un de ces livres qui reste en nous. Les personnages sont si réels qu’ils s’installent dans notre cœur et ils y vivent pour le restant de nos jours… Mon cœur en redemandait. »

— Selena-Lost-in-Thought

« Wow. Le mot « AMOUR » n’est pas assez puissant pour décrire mes sentiments pour ce livre. Je suis tombée instantanément amoureuse de Cass. »

— KT Reads

« Beauté est le premier livre que j’ai lu de Teresa Mummert, mais ce n’est assurément pas le dernier ! J’ai adoré chaque minute de ma lecture, même si quelques passages m’ont brisé le cœur… Le simpl; e fait d’écrire cette critique me donne envie de le relire. »

— Smardy Pants Book Blog

« J’adore vraiment les personnages que crée Mummert ! Avec un titre comme Beauté, comment n’aurais-je pas pu être intriguée ? Quelle fabuleuse lecture ! »

— Flirty and Dirty Book Blog

« Totalement captivant. »

— Ana’s Attic Book Blog





Copyright © 2013 Teresa Mummert

Titre original anglais : White Trash: Damaged

Copyright © 2014 Éditions AdA Inc. pour la traduction française

Cette publication est publiée en accord avec Gallery Books, une division de Simon & Schuster, Inc., New York, NY

Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.



Éditeur : François Doucet

Traduction : Lynda Leith

Révision linguistique : Féminin pluriel

Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Carine Paradis

Conception de la couverture : Matthieu Fortin

Photo de la couverture : © Thinkstock

Mise en pages : Sébastien Michaud

ISBN papier 978-2-89733-940-1

ISBN PDF numérique 978-2-89733-941-8

ISBN ePub 978-2-89733-942-5

Première impression : 2014

Dépôt légal : 2014

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque Nationale du Canada



Éditions AdA Inc.

1385, boul. Lionel-Boulet

Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7

Téléphone : 450-929-0296

Télécopieur : 450-929-0220

www.ada-inc.com

info@ada-inc.com



Diffusion

Canada : Éditions AdA Inc.

France : D.G. Diffusion

Z.I. des Bogues

31750 Escalquens — France

Téléphone : 05.61.00.09.99

Suisse : Transat — 23.42.77.40

Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99



Imprimé au Canada





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Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.

Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada



Mummert, Teresa



[Damaged. Français]

Meurtrie

(La misère du Sud ; t. 2)

Traduction de : Damaged.

ISBN 978-2-89733-940-1

I. Leith, Lynda. II. Titre. III. Titre : Damaged. Français.



PS3613.U45D3514 2014 813’.6 C2014-941003-4



Conversion au format ePub par:



www.laburbain.com





Ce livre est dédié à mon extraordinaire mari, Joshua Mummert.

Non seulement s’est-il occupé de la maison pendant que je passais des heures devant mon ordinateur portable, mais il m’a écoutée discourir sans fin sur mon roman. Sans son soutien constant, je n’aurais jamais commencé à écrire. Chaque fois que j’ai voulu abandonner, il m’a attirée loin du précipice. Je l’estime plus que je ne pourrai jamais l’exprimer.

Merci pour tout.

Tu es un mari, un père et un ami fabuleux.





Prologue


Si l’on m’avait demandé quelques mois plus tôt si j’allais un jour quitter le parc à roulottes en vie, j’aurais souri et répété ce même mensonge que je me racontais tous les jours : « Je vais en sortir et me bâtir une vie meilleure ». J’ignore si j’y ai franchement cru à un moment donné, mais c’était la seule chose qui m’empêchait de m’effondrer et de renoncer à la vie. Physiquement, j’ai quitté le parc à roulottes et toutes les choses qui me tuaient à petit feu. Mais tout ça m’accompagne toujours.

Je fixai les restes fumants de mon passé. Le sol était brûlé et mort. Tous mes souvenirs et les horreurs qui s’étaient déroulés à l’intérieur de ces quatre murs, éviscérés par la minuscule flamme qui dansait dans mon cœur pour Tucker.

Il était temps de reconstruire ma vie à partir de zéro, sur ces restes brûlés. Je devais laisser derrière moi le décès de ma mère et de mon bébé qui ne verrait jamais le jour. Je devais pardonner à Jackson de m’avoir tout enlevé. En vérité, je n’aurais peut-être jamais pu m’échapper s’il n’avait pas détruit tout ce qui me retenait. Je ne comprendrais jamais pourquoi il avait fait ce qu’il avait fait et c’était peut-être prévu ainsi. Mais en dépit de tout ça, je ne pouvais plus vivre dans le passé. Il me fallait continuer et devenir la personne que je voulais être.





Chapitre 1


J’avançai de quelques pas hésitants dans ce qui restait de mon ancienne vie. Il n’avait pas plu depuis l’incendie et les cendres recouvraient tout ; il était difficile de savoir où mettre le pied. La structure en métal bon marché était tordue et calcinée. Les marches d’entrée en béton étaient toujours là, noircies et ne menant nulle part. C’était l’endroit où j’avais vu mon père en pensée pour la dernière fois. Je progressai dans les débris, refusant de m’appesantir sur la personne que j’avais perdue parce que mon père ne vou-lait pas faire partie de ma vie. « Jax, au moins… » Je ne pus même pas terminer ma pensée. Penser à lui autrement qu’à l’animal qu’il était me retournait l’estomac. Des morceaux de notre vieux téléviseur craquèrent sous mes pieds et je sus que j’étais en face de ce qui avait été notre corridor. Ma gorge commença à se serrer tandis que je m’efforçais d’affronter mon passé et de parcourir ce chemin une dernière fois. C’est étrange comme les souvenirs peuvent nous tenir en otage grâce à quelque chose qui n’existe plus. Je pris une profonde respiration, inspirant l’air qui sentait le feu de camp et je relevai légèrement le visage vers le ciel. Le soleil brillait, me réchauffant la peau, et les oiseaux s’interpellaient au loin. Il n’y avait pas de cris, pas de haine, seulement la vie qui continuait dans le sillage de l’indicible tragédie.

Je contemplai l’arrière de la vieille roulotte voisine tout en me dirigeant vers elle. Mon corps évita par réflexe le vieux seau qui servait à recueillir l’eau de pluie, même s’il avait depuis longtemps disparu et fusionné avec la terre. Je m’arrêtai, jetant un coup d’œil à ma chambre sur la gauche. Un petit sourire joua sur mes lèvres alors que les larmes commençaient à me brouiller la vue. C’était mon minuscule coin dans l’univers et pendant des années, ça m’avait davantage semblé être une prison. Mes yeux survolèrent le voisinage, observant la vie et les familles qui m’avaient entourée pendant des années, mais qui m’avaient été cachées par ces murs. Je donnai un coup de pied sur une planche de bois avec le bout de ma chaussure et je levai le menton en un signe muet de défi à l’égard de tout ce qui m’avait été infligé à l’intérieur de cette prison. C’était maintenant que je prenais conscience que cet endroit n’était qu’une coquille. Ma véritable captivité était dans ma tête. J’étais si démolie mentalement que je m’étais convaincue que je ne pouvais pas partir, mais c’était la peur qui me gardait ici et non ces murs frêles.

Je m’avançai dans ce qui avait été ma salle de bain. L’ensemble de son contenu ne s’était pas désintégré dans le néant et je m’accordai un moment pour absorber ce qui restait de toutes ces années. La douleur, la tristesse et les êtres chers brutalement arrachés à moi se résumaient à un vieux tube en caoutchouc fragile et des souvenirs qui me hanteraient pour le reste de mon existence. Je regardai en direction de la chambre à coucher de l’ancienne Cass et je sus que cet endroit ne contenait aucun bon souvenir. Les souvenirs que je chérissais vraiment étaient dans mon cœur et rien ne pouvait me les enlever.

Je poussai un long et profond soupir lorsque dans mon dos, j’entendis des pneus sur le gravier du stationnement. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule, plissant les paupières sous le soleil tandis que je regardais l’élégante Cadillac noire garée à quelques mètres du Aggie’s Diner. Il était enfin temps de mettre fin à ce chapitre de ma vie. J’avais beaucoup appris et pris beaucoup de maturité au cours des derniers mois et j’étais prête à recommencer à zéro. Plus question de fuir et de me cacher sous des secrets. Je posai un dernier regard sur l’endroit où se trouvait auparavant ma roulotte, puis je traversai le stationnement et me glissai à l’arrière de la voiture par la portière ouverte. Le chauffeur hocha la tête une fois vers moi avant de reprendre sa place et de sortir du stationnement poussiéreux.

Il était impossible de faire taire les voix de ceux qui avaient autrefois formé tout mon univers. Je pouvais encore entendre Jax s’excuser. Je pouvais encore voir le regard vide dans les yeux de ma mère quand elle tombait dans un oubli confus provoqué par la drogue. Les événements de cette journée qui allait changer ma vie à jamais rejouaient en boucle dans ma tête tandis que nous traversions la ville.

Je fermai fortement les paupières et posai la tête contre le dossier de la banquette. Je repoussai la culpabilité en tentant de me concentrer sur les moments les plus heureux qui avaient amené ma vie à ce point-ci. Les souvenirs que je considérais comme sacrés dans mon cœur n’appartenaient pas à Jax. Ils appartenaient à Tucker. Il était la raison pour laquelle je pouvais voir au-delà de ces murs.

Je souris et laissai mes paupières s’ouvrir en papillotant. En regardant par les vitres teintées et sombres, je sus que nous approchions. Je me redressai sur mon siège et passai mes mains dans ma chevelure blonde emmêlée.

— Une journée importante, dit le chauffeur d’une voix rocailleuse.

Mes yeux se fixèrent sur ses cheveux poivre et sel. Il avait au moins vingt ans de plus que moi. Pendant un bref moment, je me demandai si les cheveux de mon père allaient grisonner ou s’il en avait encore. Je chassai son souvenir de mon esprit et m’éclaircis la gorge.

— Très, répondis-je alors que nous nous frayions un chemin dans la ville.

Je commençai à fredonner la chanson à la radio tandis que nous tournions vers City Market.

Lorsque j’avais fui mes problèmes la première fois, j’avais tout fait de la mauvaise façon. Je pensais que tout ce que je voulais était de fuir ma vie de merde et mon petit ami violent… Je ne m’attendais pas du tout à tomber profon­dément et follement amoureuse d’un autre homme. Mais je ne m’attendais pas non plus à me perdre en chemin et à être avalée dans l’univers plus grand que nature d’une autre personne, là où il n’y avait pas vraiment de place pour moi.

Je sortis de la voiture, perdue dans mes propres pensées, alors que je levais les yeux sur l’édifice à logements que j’avais appelé mon foyer.

Le chauffeur me fit un signe de tête et un sourire que je lui rendis, espérant pouvoir garder ma nervosité à distance encore quelque temps.

— Merci, dis-je par-dessus mon épaule alors que je me dirigeais vers la porte d’entrée, puis je soupirai avant de l’ouvrir et de monter l’escalier.

Tout allait changer encore une fois. J’ouvris la porte de mon appartement et je balayai du regard le salon rempli de boîtes de carton contenant le peu que j’avais accumulé pendant les quelques mois où j’avais vécu seule.

Je passai la main sur l’une des boîtes alors qu’on frappa doucement à la porte derrière moi. Je me tournai pour la regarder quand elle s’ouvrit dans un grincement, et je vis Tucker debout dans l’embrasure de la porte.

— Noix de coco ?

Il rit et il fit courir une main dans sa chevelure avant de fermer la porte d’un coup de pied. Je pouvais sentir mon visage rougir d’embarras.

— Ça me fait penser à toi.

J’emprisonnai ma lèvre inférieure entre mes dents et je la mordillai nerveusement.

Tucker avança de deux pas rapides, éliminant la distance entre nous avant de prendre mon visage dans le creux de ses mains.

— Si tu voulais me sentir, Cass, tu n’avais qu’à m’inviter chez toi.

Ses lèvres s’étirèrent en un petit sourire. Je posai ma main sur la sienne tandis qu’il caressait doucement ma joue.

— C’est ce que j’ai fait. Tu étais en retard.

J’eus un petit sourire satisfait quand ses yeux croisèrent les miens.

— Mon vol a été retardé. Je suis désolé.

Ses yeux se promenèrent sur les cartons derrière moi.

— Laisse-moi me faire pardonner.

Son regard passa rapidement de mes yeux à ma bouche. Sa langue roula sur sa lèvre inférieure et je sus que j’étais dorénavant impuissante à lui résister. Ses lèvres se posèrent fermement sur les miennes et mes genoux cédèrent immédiatement à son contact. Son bras gauche entoura dos et il me retint fermement contre lui, m’empêchant de tomber. Même sans tomber, j’avais succombé à cet homme il y avait longtemps.

Je laissai ma bouche s’entrouvrir et Tucker passa sa langue sur mes lèvres, provoquant un gémissement de ma part tandis que je poussai ma langue contre la sienne. Mes mains remontèrent sur son torse musclé et dans ses cheveux emmêlés. Je les empoignai, les tirant délicatement lorsque son baiser se fit plus profond.

La panique commença à se frayer un chemin en moi lorsque je me rappelai où ça nous avait déjà menés auparavant. Mon corps se raidit involontairement à ce souvenir. Tucker interrompit notre baiser et il scruta mes yeux, l’inquiétude déformant son beau visage.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il en s’efforçant de calmer sa respiration.

— Je suis désolée. Je ne pense pas pouvoir… pas encore.

Sa main glissa de ma joue jusqu’à l’arrière de ma tête alors qu’il me pressait contre son torse.

— Je vais attendre une éternité. Seulement, ne t’enfuis pas une autre fois loin de moi.

Il embrassa le dessus de ma tête.

— Je vais attendre le temps qu’il faut.

J’acquiesçai d’un signe de tête et écoutai le rythme régulier et apaisant de son pouls. J’ignorais comment j’avais fait pour passer ne serait-ce qu’une journée sans l’entendre. Sa voix interrompit mes pensées quand son torse vibra sous mon oreille au son de chacun de ses mots.

— Es-tu prête pour notre propre « et ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps » ?

Je reculai pour le regarder dans les yeux. Je voulais qu’il constate la sincérité de chaque mot que j’étais sur le point de prononcer.

— Je ne veux plus être séparée de toi une seule minute.

Je parlai avec toute l’assurance dont j’étais capable, même si j’étais terrifiée à l’idée de passer à l’étape suivante avec Tucker : quitter mon appartement, ce qui avait été ma faible tentative pour prendre un nouveau départ, pour passer les prochains mois en tournée avec lui et son groupe Damaged. Je jetai un œil dans mon appartement étroit, prenant soudain conscience que, même s’il m’était familier, il ne me donnait plus l’impression d’être mon foyer. Les bras de Tucker étaient ma maison, peu importe où ils m’amenaient.





Chapitre 2


Je pris une profonde inspiration et hochai la tête. Il coinça une mèche de mes cheveux blonds derrière mon oreille et me fit un clin d’œil avant de se tourner et d’ouvrir la porte. Deux hommes de stature importante entrèrent et commencèrent à transporter les boîtes à l’extérieur de l’appartement. Je ramassai le petit sac que j’avais préparé pour notre voyage.

— Viens.

Il se pencha, s’empara de mon sac et me prit la main pour me tirer vers la porte d’entrée. Nous descendîmes la volée de marches et sortîmes dehors. La motocyclette de Tucker était garée contre le trottoir. Il prit mon casque et me le tendit avec un sourire, dévoilant ses fossettes. Je ne voulais être nulle part ailleurs qu’avec Tucker. Je le regardai enfourcher sa moto et donner un coup de pied sur la béquille. La moto rugit sous lui quand je lançai ma jambe par-dessus et enroulai mes bras autour de la taille de Tucker. Je ne savais pas du tout où nous allions et je ne m’en souciais pas. Je lui repris mon sac et le passai en bandoulière sur mon épaule. Je posai la tête sur son dos et fermai les yeux, laissant le soleil me frapper le visage tandis que nous sortions de la ville.

Nous nous faufilâmes dans le trafic sur l’autoroute I-95 ; les plus gros édifices s’effacèrent graduellement derrière nous jusqu’à ce que nous nous retrouvions entourés d’arbres. Je remarquai que nous nous dirigions vers Eddington. Nous quittâmes l’autoroute et arrivâmes à un panneau d’arrêt. Les mains de Tucker rejoignirent les miennes et les caressèrent en douceur.

— Je veux te montrer quelque chose, cria-t-il par-dessus son épaule.

Je hochai la tête contre son dos alors que ses muscles se contractaient et s’étiraient pendant que la moto tournait sur Maple Street. Nous dépassâmes en vitesse les routes menant à mon ancienne maison. Je me détendis un peu en sachant qu’il ne me faudrait pas affronter les démons de mon passé. Nous ralentîmes et virâmes sur une vieille route de terre bordée d’arbres. Lorsque nous entrâmes dans la clairière, je compris où nous nous trouvions : le vieux cimetière Basin. Tucker s’arrêta sur la pelouse et éteignit le moteur de la motocyclette.

— Pourquoi sommes-nous ici ?

Ce n’était pas l’endroit où ma mère et Jax étaient enterrés. Je ne connaissais personne qui avait été enterré ici pour son dernier repos. Je descendis de la moto et retirai mon casque d’une main, passant l’autre dans ma chevelure. Je survolai du regard le champ parsemé de pierres tombales. Certaines étaient anciennes ; d’autres, récentes. Tucker descendit de son engin et prit le casque dans ma main avant de retirer le sien. Il fit glisser le sac sur mon épaule et il le suspendit sur les poignées.

— J’ai une surprise pour toi.

Il me tendit la main et je laissai nos doigts s’entremêler. Il me tira vers le petit champ et je me traînai les pieds, me demandant ce qu’il pouvait bien me réserver.

Nous progressâmes paresseusement jusqu’à un petit arbre au fond du cimetière, à côté duquel une minus-cule statue d’ange avait été installée. Je levai des yeux perplexes sur Tucker. Il lâcha ma main et il désigna la pierre d’un signe de tête. Il se frotta les paumes ensemble nerveusement quand je m’avançai, coinçant mes che-veux derrière mes oreilles et me penchant pour lire l’inscription.

Un autre ange s’est envolé

Cass Daniels & Tucker White

Je tendis la main et passai les doigts sur la pierre froide, tâtant chacune des marques laissées par les lettres. Tucker s’agenouilla à côté de moi, ses mains formant des poings devant sa bouche.

— Quoi ?

Je pouvais à peine prononcer ce mot étranglé.

— J’ai pensé qu’il serait bon d’avoir un endroit où pleurer. Un endroit sans tous les mauvais souvenirs.

Ses yeux s’embuèrent tandis qu’il fixait la pierre devant lui.

Ça donnait un sens très réel à tout. Ma main tomba sur mon ventre alors que je pensais à cette affreuse nuit.

— Je suis désolé. J’ai seulement pensé…

Il tenta de s’expliquer. Je tendis la main et je lui agrippai fermement l’avant-bras.

— Non. C’est parfait. Notre enfant méritait une place dans ce monde.

Je hochai la tête. Il avala et baissa les yeux sur l’herbe. Le vent commençait à souffler, fouettant mes cheveux devant mon visage. Tucker se tourna vers moi et il les repoussa doucement. Son front tomba sur le mien, et je fermai les yeux, respirant profondément et inspirant son odeur de liberté.

— Merci, murmurai-je.

Il se leva et il me tendit la main. Je plaçai la mienne dans sa paume, et il me releva sans effort et m’enlaça.

— Peu importe ce qui nous arrivera, nous traverserons tout ensemble. Si ça te fait mal, Cass, ça me fait mal à moi aussi.

Je hochai la tête contre son torse, incapable de trouver les mots pour exprimer ma gratitude de sa détermination à se battre pour moi.

— Viens. Nous avons des souvenirs à créer.

Il recula et me décocha un de ces clins d’œil qui parvenait encore à me faire rougir. J’attrapai sa main et nous marchâmes jusqu’à sa moto. Peu importe à quel point j’essayais de combattre, nous étions faits pour être ensemble, Tucker et moi. Maintenant, nous avions notre ange personnel pour veiller sur nous. Lorsque nous rejoignîmes la moto, Tucker prit mon casque et le glissa sur ma tête avant d’attacher la sangle sous mon menton.

— Nous avons un long trajet devant nous.

Il mit les mains sur la ceinture de ma robe bain de soleil et il m’attira à lui, m’embrassant avec force sur les lèvres avant de reculer d’un pas et d’enfiler son propre casque. Il monta sur son engin et je l’imitai, enroulant mes bras autour de sa taille et passant les doigts sur les bandes de muscles de son ventre.

Nous roulâmes hors du cimetière et prîmes la direction de l’autoroute. J’étais heureuse que la journée soit chaude, car j’avais décidé de porter une robe ce jour-là. Néanmoins, le vent la rendait fraîche pendant que nous quittions Eddington et laissions toutes ces horribles expériences derrière nous. J’ignorais totalement où nous nous rendions et je ne m’en souciais pas vraiment. Je regardai les voitures autour de nous passer dans un brouillard tandis que nous nous dirigions vers l’autoroute Interétat 75. Nous roulâmes pendant des heures, ne nous arrêtant que pour faire le plein d’essence et étirer nos jambes.

La circulation devint plus dense et nous ralentîmes presque à pas d’homme en nous dirigeant vers Atlanta. Je n’y étais jamais allée auparavant et je n’arrivais pas à me faire à l’idée qu’un aussi grand nombre de personnes peuplaient cette ville. Tout le monde avait sa propre destination et personne ne se souciait des hordes de gens autour.

Tucker emprunta une sortie de l’autoroute et se faufila à travers les rues de la ville. Tout semblait plus grand que nature. Nous nous arrêtâmes à un feu de circulation et Tucker me regarda par-dessus son épaule, frottant mes mains qui agrippaient encore sa taille.

— Tu as faim ?

— Absolument ! criai-je par-dessus le bruit du moteur.

Il hocha la tête et il démarra lorsque le feu passa au vert.

Après quelques feux et plusieurs virages supplémentaires, nous nous arrêtâmes devant un restaurant niché au rez-de-chaussée de l’un des plus gros édifices. On aurait dit un trou dans le mur. Je descendis de la moto, m’étirant les jambes de la manière la plus féminine possible. Je tendis mon casque à Tucker et me passai les mains dans les cheveux quelques fois.

— Tu es belle.

Son grand sourire fit fondre mon cœur et je serrai mes doigts dans les siens tandis que je le laissais m’entraîner vers le petit restaurant.

Je n’en croyais pas mes yeux lorsque nous entrâmes. Le restaurant s’étendait très loin dans l’édifice et il était beaucoup plus vaste qu’il n’en avait l’air de l’extérieur. Les murs étaient peints d’une teinte dorée chaude avec des parcelles de feuilles d’or insérées dans les murs. L’éclairage était tellement tamisé qu’il faisait presque noir, et il y avait des bougies allumées à chaque table. Des œuvres d’art ornaient les murs et je nous aurais crus dans une galerie d’art s’il n’y avait pas eu de tables. Une femme portant un chemisier boutonné blanc éclatant et un pantalon noir habillé nous accueillit lorsque nous entrâmes. Nous la suivîmes vers le fond de la salle et nous passâmes devant un bar qui bordait le mur gauche. Il y avait un escalier qui menait à l’étage principal plus bas où se trouvait la plus grande salle à manger. Je me sentis tout à coup bien peu habillée pour un tel endroit.

— C’est beau, murmurai-je quand Tucker posa son bras sur mes épaules et m’attira sur son flanc.

Il déposa un baiser rapide sur le dessus de ma tête. L’hôtesse s’était arrêtée à une table et attendait que nous prenions place. Tucker tira une chaise pour moi, et je m’y assis et attendis qu’il me rejoigne. Au lieu de s’installer en face de moi, il choisit la chaise à ma gauche et il me tint la main pendant que nous attendions que notre serveuse nous apporte les menus.

— C’est… plus que ce à quoi je m’attendais.

Je me sentais si peu à ma place. Heureusement, nous étions arrivés tout juste après le départ de la foule venue pour le repas du soir et comme c’était un jour de semaine, nous avions à peu près le restaurant à nous seuls. Il y avait un autre couple à l’autre extrémité de la salle. Ils étaient plus âgés et sur leur trente-et-un. Je me demandai s’ils célébraient un anniversaire ou autre chose.

Notre serveuse arriva avec des verres d’eau glacée et elle nous tendit les menus. Elle était belle. Ses che-veux étaient plus bonds que les miens ; ses yeux étaient bleu pâle et pétillants. Je la regardai sourire en direction de Tucker en rougissant légèrement. Il lui rendit poliment son sourire, mais il pressa gentiment ma main sous la table.

— Je vais prendre une bière. Ce que vous avez, peu importe.

Elle reporta son attention sur moi.

— Je vais prendre la même chose que lui, dis-je en m’éclaircissant la gorge.

C’était une de ces filles qui m’inquiétaient. De celles que je pouvais facilement m’imaginer au bras de Tucker, décochant des clins d’œil aux paparazzis avec l’allure d’une vedette pendant que son étoile à lui continuait de monter. Alors que la serveuse partait chercher nos boissons, je baissai les yeux sur ma robe de soleil en tirant sur son ourlet. J’aurais aimé m’être changée pour porter quelque chose d’un peu plus… élégant pour le voyage.

— Tu es splendide.

Je sentis mes joues rougir sous son regard. Il me donnait vraiment l’impression d’être splendide. Il y avait une sincérité dans sa voix que je n’avais entendue chez personne d’autre auparavant. Je tendis la main vers mon verre d’eau et j’en bus une petite gorgée.

— Merci.

Son pouce effleura le dos de ma main alors que j’ouvrais le menu d’une main et essayais de me concentrer pour trouver quelque chose à manger. Le trouble que je ressentais tandis que j’essayais de déchiffrer le menu en italien devait être apparent sur mon visage parce que Tucker rit de moi et il referma mon menu.

— J’ignore totalement ce qui est écrit moi aussi. Commandons tout simplement un tas d’entrées. À coup sûr, l’une d’elles sera bonne.

Je lui souris en réponse et acquiesçai d’un signe de tête. J’avais tendance à être dépassée par les événements. Tucker acceptait tout sans sourciller. J’admirais ça chez lui.

— Alors… où allons-nous ? demandai-je avec enthousiasme.

C’était le plus loin que je m’étais éloignée de chez moi jusqu’à présent.

— Nous avons un concert dans quelques heures au centre sportif Philips. C’est plutôt un gros spectacle. Nous sommes en tête d’affiche et il y a un nouveau groupe en première partie. C’est probablement notre concert le plus important à date.

Il m’offrit un grand sourire et pour une fois, il semblait nerveux. Je pressai sa main d’une manière réconfortante.

— Tu ne devrais pas répéter ?

Je me sentais coupable qu’une fois encore, son groupe l’attendait à cause de moi.

— Ils comprennent. Fais-moi confiance. C’est Terry qui a eu l’idée que je vienne te trouver.

Je repensai aux Jumeaux Tordus. Ni l’un ni l’autre ne dégageaient une aura du genre « l’amour déplace des montagnes ». En fait, s’ils n’avaient pas défendu mon honneur lorsque je travaillais au restaurant, j’aurais eu peur d’eux.

La serveuse revint avec deux bouteilles de Budweiser et deux verres. Tucker chassa les verres d’un geste et il prit sa bouteille pour en boire une grande lampée.

— Ça ne les dérange peut-être pas pour l’instant, mais combien de temps encore ils accepteront de modifier leur horaire pour m’accommoder ?

Je m’emparai de ma bouteille et bus une petite gorgée.

— Tu n’as pas l’intention de me quitter encore, pas vrai ?

Il haussa un sourcil tandis que ses yeux scrutaient mon visage.

— Bien sûr que non.

— Alors, pas de soucis.

Il haussa les épaules et il but une nouvelle gorgée. La serveuse revint après avoir rangé nos verres inutilisés. Elle tenait un stylo et un bloc dans ses mains, attendant de noter notre commande.

— Avez-vous fait un choix ? demanda-t-elle.

Ses yeux se posèrent fugitivement sur moi, mais ils revinrent tout de suite sur Tucker.

— Nous aimerions une portion de chacune de vos entrées.

Il sourit en prenant mon menu et en le posant sur le sien avant de les lui tendre pour qu’elle les emporte. Je ne manquai pas de remarquer qu’elle se donna du mal pour toucher sa main avec ses doigts en le libérant des menus.

Il me fit un petit sourire, remarquant ma jalousie.

— Alors…

Il s’éclaircit la gorge et but encore.

— Qu’as-tu fait pendant la première partie de ma tournée ?

Je jouai avec l’étiquette de ma bière.

— Travailler, surtout. Mais, en passant, j’ai vu que tu allais bientôt participer à un gala ? C’est vraiment très excitant.

Je voulais ajouter que j’avais entendu parler d’une actrice avec qui il avait eu une relation et que je mourais d’envie de l’entendre dire que les rumeurs étaient fausses, mais je savais que je ne pouvais pas poser la question… et je savais qu’il n’en parlerait pas. Après tout, c’est moi qui l’avais quitté et il n’avait pas l’obligation d’être fidèle à une petite amie absente. De son côté, il n’avait aucune raison de s’inquiéter de ce que j’avais pu faire pendant ce temps-là. Je ne pouvais pas regarder un autre homme maintenant que j’avais été avec Tucker. Il m’avait rendue inaccessible pour n’importe qui d’autre dans le futur.

— Et toi ?

Il but une autre lampée de sa bouteille, la vidant. Il la posa au bord de la table et il fit un signe de tête à la serveuse qui arriva rapidement et qui l’emporta afin d’aller lui en chercher une autre. Je la regardai partir, me demandant si j’étais capable de prendre ce qu’il allait dire. Tucker avait toujours été gentil avec moi ; il avait toujours été franc, fidèle et passionné lorsque nous étions ensemble, mais je me mentirais à moi-même si je me disais que je le connaissais sous toutes ses coutures. Même là j’avais vu de nouvelles facettes de lui dont j’ignorais l’existence. Je ne savais pas si ces facettes étaient nées de ce que nous avions vécu ensemble ou si elles étaient là depuis toujours, bouillonnant sous la surface.

— J’ai passé la plupart de mon temps à écrire et à répéter avec les gars. Ils me traînaient dehors chaque fois qu’ils le pouvaient, essayant de me remonter le moral.

Ces mots pesèrent sur mon cœur comme une tonne de briques. Tandis que je regardais la serveuse rapporter la boisson de Tucker, elle sourit et il lui rendit son sourire poliment. Je pris une profonde respiration. Je devais cesser de laisser la jalousie avoir le dessus sur moi. Tucker et moi étions ensemble maintenant et c’était ce qui comptait. Je devais effacer ces mois de séparation de mon esprit et me concentrer sur notre avenir ; nous le méritions tous les deux et nous avions besoin de faire table rase du passé. Et il n’y avait pas de place pour la jalousie dans notre avenir ensemble. Plus facile à dire qu’à faire lorsque l’on fréquente une vedette rock.





Chapitre 3


Alors que nous grignotions nos entrées, les yeux de Tucker s’illuminèrent pendant qu’il me racontait ce qui était arrivé au groupe récemment. Beaucoup de choses avaient changé pour eux depuis qu’ils avaient été engagés pour donner un spectacle durant un gala de remises de prix musicaux ; ils jouaient dans de plus grandes salles et se faisaient inviter à se joindre à des concerts de groupes assez établis. Mais la nouvelle la plus excitante, qu’il avait du mal à annoncer tant il en exultait, était que Damaged allait faire ses débuts dans le clip de Loved.

— C’est fou.

J’étais incroyablement fière de tout ce que Damaged avait accompli en seulement quelques mois.

— C’est un très grand honneur d’avoir Jeff Jones pour nous diriger. Il a produit des clips pour tous mes groupes préférés. Nous avons seulement deux mois pour trouver le concept et la manière dont nous souhaitons voir le groupe présenté.

Tucker rayonnait et son excitation était contagieuse.

— Vous allez être super, dis-je en souriant, adorant la façon dont ses yeux s’illuminaient lorsqu’il parlait.

— Tu seras là à mes côtés.

Il me décocha un clin d’œil et je fus frappé de constater à quel point tout allait changer. Quelques mois plus tôt, je m’inquiétais de savoir d’où viendrait mon prochain repas ; aujourd’hui, je devais trouver quelque chose à porter pour le tournage d’un clip.

Nous terminâmes notre repas et retournâmes à la motocyclette afin d’aller rejoindre les autres membres du groupe. Je pouvais sentir mes nerfs se nouer dans mon estomac lorsque nous approchâmes du centre sportif. J’espérais que les autres membres de Damaged ne nourrissaient pas de mauvais sentiments pour moi, mais je ne les blâmerais pas si c’était le cas.

Lorsque nous roulâmes sur le stationnement du centre sportif Philips, je compris finalement à quel point les choses étaient maintenant différentes. Le stationnement débor-dait de voitures et des tonnes de gens s’alignaient sur les trottoirs… chacun attendant de voir Tucker se produire. Nous roulâmes jusqu’à l’arrière de l’immense bâtiment et nous nous garâmes à côté de l’autobus de tournée de Damaged. L’autobus était sombre et j’étais heureuse de ne pas me retrouver face à face avec les autres membres du groupe tout de suite.

Tucker me prit la main et il m’entraîna dans l’autobus.

— Je veux seulement changer de chandail. Ça ne prendra qu’une seconde.

J’acquiesçai d’un signe de tête et le suivis en haut des quelques marches. On ne pouvait même pas appeler ce véhicule un autobus ; c’était pratiquement une maison sur roues. Il y avait une grande table avec une banquette qui s’étendait sur trois côtés. Une cuisine miniature était installée directement en face de la table. À côté, il y avait un étroit corridor qui semblait bordé de genres de lits superposés. Je ne pouvais pas voir au-delà. Il était très évident qu’un tas de jeunes hommes sans supervision vivaient ici. Mes chaussures collaient au plancher et des bouteilles de soda débordaient d’une minuscule poubelle près de la table. L’autobus dégageait une odeur résultant d’un mélange d’eau de Cologne bon marché et d’alcool.

Tucker lâcha ma main et me donna un baiser rapide sur la joue.

— Je vais aller me changer.

Il partit dans l’étroit corridor et disparut par une porte à l’arrière de l’autobus.

— Donne-moi de l’eau, dit une voix derrière l’un des lits fermés par un rideau.

Je sursautai en entendant ça, ne sachant pas qui c’était et à qui il parlait. Il garda le silence une minute et je retins mon souffle, essayant de ne pas faire de bruit.

— S’il te plaît ?

Il semblait triste, presque souffrant. Je me retournai et survolai du regard la partie cuisine à la recherche d’un frigo. Je repérai un réfrigérateur miniature sous l’un des placards. Je l’ouvris et trouvai une bouteille d’eau. Je glissai la main derrière le rideau. Des doigts chauds encerclèrent les miens quand il prit sa boisson.

— Merci, dit-il sans toutefois me révéler son identité.

— Je t’en prie, répondis-je, ne voulant pas être impolie.

— Vous autres groupies, vous êtes bonnes pour deux choses, dit-il, puis il rit de sa blague.

Soudainement, le rideau s’ouvrit et je me retrouvai face à face avec un homme presque nu. Ses cheveux étaient coupés court, pas vraiment comme ceux d’une vedette rock. Son corps était lourd, mais musclé, et je ne voyais pas de tatouages.

— Pardon ?

Je reculai d’un pas avec l’impression soudaine que l’espace se refermait sur moi.

— Cass ?

Il sauta en bas du lit supérieur, occupant le peu d’espace entre nous avec son gros corps musclé qui était couvert uniquement par un slip noir.

— Je ne pensais pas te revoir un jour, toi.

Je secouai la tête tandis que le batteur de Damaged me tendait sa main à serrer.

— Eric.

J’acceptai sa main et la serrai alors que Tucker sortait de la pièce à l’arrière de l’autobus. Il portait un t-shirt vintage délavé bleu foncé avec l’inscription #Damaged et un jeans foncé abîmé.

— Salut, E.

Tucker hocha la tête en direction d’Eric tandis qu’il se glissait derrière moi et posait ses mains sur mes hanches.

— Comment va le mal de tête ?

— Je suis encore en vie. Tu viens répéter ?

Ses yeux passèrent de Tucker à moi alors qu’il passait une main sur ses cheveux en brosse. J’espérais qu’il ne se faisait pas de soucis en se demandant si j’allais être responsable de l’absence de Tucker à d’autres répétitions ou spectacles.

— Ouais, je viens. J’enfile quelques vêtements. Allons chercher les jumeaux.

Tucker me guida vers les marches pour partir. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule vers Eric dont les yeux étaient déjà sur les miens et il affichait un petit sourire satisfait. Il n’était certainement pas timide.

Nous descendîmes de l’autobus et Tucker me fit pivoter face à lui, poussant mon dos contre l’autobus, son corps durement pressé contre le mien.

— Je suis impatient de t’avoir dans mes bras, comme ça, chaque nuit.

Ses lèvres se pressèrent sur les miennes. Je laissai mes bras s’enrouler autour de son cou et je l’attirai plus près de moi, ne voulant pas d’espace entre nous. Eric descendit de l’autobus et il s’éclaircit la gorge. Tucker recula et il le frappa amicalement sur le bras, mais il était bien évident que ces gars n’étaient pas les meilleurs amis du monde.

— Où sont Chris et Terry ? demanda-t-il à E tandis que ses doigts s’entrelaçaient avec les miens et que j’étais entraînée derrière eux tandis que nous nous frayions un chemin vers l’entrée arrière du gros bâtiment.

— Ils devraient être à l’intérieur. Lizzy est avec eux.

Il lança un regard à Tucker, qui secoua la tête et sourit. Je voulais demander qui était Lizzy, mais je savais que je le découvrirais bien assez tôt. Nous passâmes devant un garde aux allures de monstre géant et nous nous frayâmes un chemin dans un labyrinthe de corridors. Après quelques virages qui me donnèrent l’impression que nous devions être de retour exactement à notre point de départ, nous découvrîmes les autres membres du groupe.

Les jumeaux étaient assis avec leur guitare en main et jouaient une mélodie que je ne reconnus pas. Une fille avec une masse de boucles foncées sur la tête était assise avec ses bras autour de l’un des jumeaux, sa tête posée sur son épaule. Alors que Tucker refermait la porte derrière nous, tous les yeux tombèrent sur nous.

— Salut, Cass ! cria le jumeau avec la fille collée sur lui.

— Salut, criai-je en réponse en agitant la main.

— Hé, Terry, les groupies ne sont pas admises en répétition, taquina Eric derrière moi.

Terry lui lança son plectre et nous nous baissâmes en un éclair lorsqu’il vola vers nous.

— Cass, voici Lizzy. Lizzy, la copine de Tucker, Cass, dit Terry à la fille qui reprit sa position à côté de Terry.

Nous hochâmes la tête toutes les deux et nous nous sourîmes.

— Comment a été le trajet ? demanda Chris tout en continuant à gratter sa guitare sans réfléchir.

— Long. Je ne pense pas pouvoir remarcher droit un jour, plaisantai-je.

— C’est toi qui le dit, s’exclamèrent les jumeaux à l’unisson.

La salle explosa sous les rires. Je ne compris pas tout à fait la blague.

— Travaillons un peu, dit Tucker par-dessus les rires.

Lizzy s’arracha à Terry avec réticence et il lui donna une petite tape taquine sur les fesses quand elle se releva du sofa. Elle se tourna pour lui jeter un regard noir et Terry se contenta de sourire.

— Quoi ? T’aimes foutrement ça.

Elle secoua la tête en signe de désapprobation, mais la rougeur sur ses joues révélait qu’elle aimait ça plus qu’elle ne voulait le montrer. Tucker m’embrassa sur le front et il alla rejoindre les autres sur les sofas.

— Viens, dit Lizzy tandis qu’elle passait son bras sous le mien. Allons visiter cet endroit.

Je lui offris un petit sourire et je la laissai m’entraîner avec elle. Il me fallait donner du temps à Tucker pour se préparer et je devais l’admettre, j’étais curieuse à propos de Lizzy. Elle portait un chemisier à carreaux noué au-dessus de son nombril et un short en jeans assorti à des bottes de cowboy usées. Ce n’était pas la tenue typique pour un concert de Damaged. Je l’aimais déjà.

Nous quittâmes la salle et nous nous rendîmes dans une immense aire ouverte bordée de tables pleines de marchandises et de quelques collations. Elle prit un petit sac de croustilles et me le tendit. Je secouai la tête et elle fit une grimace avant de le remettre sur la table, cherchant quelque chose de plus appétissant.

— Donc, tu es de la région.

Elle ne posait pas la question. Je hochai simplement la tête alors que nous longions la table, contournant une bande de gars qui semblaient appartenir à un groupe de musique. C’était peut-être le cas, mais je ne les reconnus pas, même si de toute façon je ne savais pas à quoi ils ressemblaient.

— Toi, non ?

J’ignorais totalement d’où venait Lizzy et comment elle avait fini dans les bras de Terry. J’étais intriguée.

— Je viens de l’Ohio. J’ai fait le voyage jusqu’en Pennsylvanie avec quelques amis pour voir un concert de Damaged.

— Oh, dis-je avant de prendre dans sa main la pomme qu’elle me tendait.

Ses yeux verts brillaient sous les lumières fluorescentes du bâtiment.

— Je ne suis pas une groupie.

Elle baissa les yeux sur sa pomme pour en retirer l’étiquette.

— Bien sûr que non, dis-je en tentant de la rassurer pour qu’elle sache que je ne la jugeais pas.

J’avais été assez jugée dans ma vie pour savoir que ce n’était pas un sentiment agréable.

— Il dit qu’il m’aime.

Elle coinça ses cheveux derrière son oreille et me sourit de toutes ses dents.

— J’aimerais tout savoir. Comment vous vous êtes rencontrés et tout, dis-je tandis que nous commencions à marcher vers une autre série de salles.

— Je me suis faufilée en douce dans les coulisses après le concert.

Je stoppai et elle se tourna pour me regarder.

— Est-ce que ça arrive souvent ? Des gens qui se glissent en coulisses pour voir des groupes ?

— Bien, ouais. Il faut ce qu’il faut, non ?

Elle sourit encore. Je recommençai à marcher avec elle, souhaitant ne pas avoir demandé à entendre son histoire.

— Donc, en tout cas, je ne m’étais pas décidée pour un gars en particulier. J’étais prête à prendre ce que je pouvais avoir.

J’avais l’impression que mes poumons allaient exploser si ma respiration continuait à s’accélérer.

— Les filles étaient vulgaires ce soir-là. Enfin, tu n’peux pas t’imaginer ce que certaines filles considèrent comme une tenue de concert. Je ne me promènerais même pas dans mon appartement avec ce genre de vêtements.

Elle leva les yeux au ciel et nous tournâmes un autre coin pour longer un nouveau corridor. Nous pouvions vaguement entendre les cris de la foule de l’autre côté du mur.

— Alors, j’ai échappé au service de sécurité et je me suis rendue à l’after.

— L’after ?

Je n’étais pas sûre de vouloir savoir ce que c’était, mais ma curiosité l’emporta.

— Ouais, il y a toujours un after. Tu verras ce soir. C’est fou.

Elle rit et elle rejeta sa chevelure par-dessus son épaule.

— En tout cas, j’ai rencontré Terry et nous avons parlé pendant des heures. Tu sais, il a retenu mes cheveux pendant que je vomissais. Je savais que c’était un bon parti.

Bien, si ce n’était pas de l’amour, je ne savais pas ce que c’était. J’essayai de ne pas afficher mon dégoût sur mon visage. Un gros bruit ressemblant au tonnerre me donna l’impression de secouer les murs.

— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je en regardant d’un côté et de l’autre du corridor.

— C’est Filth. Ils sont géniaux, pas vrai ? demanda-t-elle, les yeux de nouveau pétillants.

Je m’inquiétai soudainement pour Terry et me demandai combien de temps cette fille envisageait de rester. Elle semblait gentille, mais elle était loin du genre à marier. Ce que j’en savais, c’était que Terry avait dit qu’il l’aimait uniquement pour avoir un peu de compagnie. Ce n’était pas à moi de mettre mon nez là-dedans.

— Alors… depuis combien de temps es-tu avec Damaged ?

Elle semblait plongée dans ses pensées en y réfléchissant.

— Deux… non… trois semaines.

Elle passa encore une fois son bras sous le mien et elle jeta son cœur de pomme dans une poubelle. Je n’avais même pas commencé à manger la mienne, mais je n’avais pas d’appétit. Je lançai mon fruit derrière le sien.

Nous passâmes une série de portes à double battant. De l’autre côté, un géant de forte carrure nous bloquait la voie.

— Salut, Trig. Nous pouvons regarder ?

Elle était très familière avec les gens de la sécurité. Elle était bonne. Il sourit et s’écarta afin que nous puissions voir la scène du côté gauche. La musique était forte au point de nous faire vibrer la carcasse, mais le son du groupe était épatant. Leur vedette était une chanteuse et elle se défendait très bien.

— Quelle est votre histoire à toi et Tuck ? cria-t-elle dans mon oreille.

Je n’en revenais pas de l’entendre l’appeler Tuck comme s’ils étaient des amis de toujours. Je me demandai à quel point ils se connaissaient vraiment.

— C’est compliqué, criai-je en réponse sans quitter la scène des yeux.

— C’est toujours le cas.

Elle rit et la foule rugit quand la chanson se termina et que le groupe recommença à jouer.

Nous ne parlâmes pas pendant les quelques chansons suivantes. Lizzy hurla et cria le nom de Derek et je me demandai si elle le connaissait personnellement comme elle connaissait Terry. Mon esprit revint à Tucker. Cette idée me serra l’estomac en nœuds compliqués tandis que je faisais de mon mieux pour chasser cette pensée de ma tête. Tucker ne m’avait jamais donné de raison de croire qu’il était comme ça. Néanmoins, je l’avais quitté et non l’inverse. Pendant notre séparation, il avait été libre de faire ce qu’il voulait… ou de prendre qui il voulait. Confrontée à la réalité de ce que le comportement des femmes comme Lizzy avait été, et continuerait d’être, c’est-à-dire leur enthousiasme à se jeter sur lui soir après soir, j’eus soudainement l’impression que j’allais être malade.

— Ça va ?

Lizzy se pencha près de moi, m’enveloppant de son parfum fleuri.

— Je vais bien.

— T’es pâle. Allons te chercher de l’eau.

Elle chassa le garde de sécurité d’une main et il s’écarta pour nous laisser passer par la porte à double battant. Alors qu’elle se refermait sur nous, le son du groupe s’atténua, m’aidant grandement.

— Je pense que j’ai seulement besoin de me rafraîchir.

Je lui offris un faible sourire ; je lui étais reconnaissante de s’inquiéter pour moi, de sembler vouloir prendre soin de moi. C’était un bon sentiment, malheureusement peu familier pour moi. Je l’avais peut-être jugée trop vite. Puisque Terry l’aimait bien, elle ne pouvait pas être une si mauvaise fille. Nous commençâmes à revenir sur nos pas dans le labyrinthe de corridors et nous finîmes devant la table de collations.

— Comment tu fais pour t’y retrouver ici ?

Je pris une bouteille d’eau sur la table et en bus la moitié. Je me sentis instantanément mieux.

— J’ai vraiment une très bonne mémoire.

Elle rit.

— Est-ce que je peux te poser une question ?

Elle pencha la tête d’un côté, attendant que je l’interroge.

— Comment tu fais pour distinguer les jumeaux ?

Elle rit avec force, prenant la bouteille d’eau de ma main pour la terminer.

— D’accord. J’vais te révéler mon secret, mais tu ne peux le dire à personne. Pas même aux jumeaux.

J’acquiesçai d’un signe de tête, acceptant de rester muette comme une tombe. Elle se pencha plus près afin que personne ne surprenne ses propos.

— Terry a une tache de rousseur directement sous son oreille droite. Une fois que je l’ai remarquée, je n’ai plus vu qu’elle.

Elle rit.

— Il y a d’autres choses, une fois qu’on les connaît. Terry est gentil et calme ; Chris est plus imprévisible, il plaisante toujours et est bruyant. Il porte une énorme bague au pouce de sa main gauche avec une grosse pierre bleue kitsch dessus. Il l’appelle son porte-bonheur.

Je lui souris tandis qu’elle s’animait de plus en plus en me racontant toutes les choses qu’elle avait apprises sur les jumeaux. Il m’apparut que si elle était avec Damaged depuis quelques semaines, j’étais probablement la première fille à qui elle avait l’occasion de parler depuis un moment ; elle n’avait pas mentionné d’autres groupies qui s’étaient jointes à la tournée. Ça devait être épuisant de supporter ces gars jour et nuit. J’imaginais que Dorris, la gérante du groupe et la mère adoptive de Tucker, n’était pas du genre à offrir un soutien amical. Je me demandai tout à coup où elle était.

— Et les autres gars ?

— Hum… bien, E est très intense. Il fête beaucoup, mais il n’a jamais l’air heureux, tu sais ? C’est un mystère.

— Et Tucker ?

Je m’armai de courage pour recevoir sa réponse.

— Tu connais Tucker.

Elle rit et me donna un petit coup taquin.

— Ouais, répondis-je timidement.

Lizzy poussa la porte à notre gauche et nous nous retrouvâmes à notre point de départ. Les gars levèrent tous les yeux depuis leur place. Ils ne jouaient plus et semblaient au milieu d’une discussion enflammée. Endurer ce silence était pire que d’être debout à côté de la scène pendant que Filth jouait. Tucker se leva et vint me rejoindre, m’embrassant sur la joue.

— Tu t’amuses ? demanda-t-il avec un sourire.

— Génial.

Je souris.

— Nous nous sommes bien amusées. Nous avons beaucoup bavardé entre filles, intervint Lizzy tandis qu’elle rejoignait Terry d’un pas bondissant et s’assoyait sur ses genoux.

— Oui, entre filles, acquiesçai-je avant d’offrir à Tucker un petit sourire taquin.

La porte s’ouvrit et un homme plus âgé passa la tête par l’entrebâillement.

— Vous commencez dans cinq, les gars.

Il fit un signe de tête au groupe et referma la porte derrière lui.

Tucker soupira et fit signe aux autres membres du groupe.

— C’est parti, ça va déchirer !

Les autres se levèrent et se dirigèrent vers la porte. Tucker m’embrassa sur les lèvres en s’y attardant un moment.

— Tu m’as manqué.

Son front se colla contre le mien et pendant une seconde, nous fûmes les seuls sur la planète.

— Tu m’as manqué aussi.

Eric passa devant nous avec fureur et je tombai sur Tucker, qui me rattrapa dans ses bras.

— Merde, finissez-en et allons faire notre numéro.

Il quitta la pièce avant que Tucker ou moi n’ayons eu le temps de comprendre ses paroles.

— Quel est son problème ?

Je reculai et scrutai les yeux de Tucker.

— Il passe une mauvaise journée.

Tucker me décocha un clin d’œil et il m’embrassa une dernière fois avant de partir vers la porte.

— Prends soin de ma copine, Lizzy, cria-t-il par-dessus son épaule pendant qu’ils avançaient dans le corridor.

Lizzy vint me rejoindre et jeta un bras sur mon épaule pendant que nous regardions les gars tourner et disparaître dans un autre corridor.

— Qu’est-ce qui se passe avec Eric ?

— Comme je l’ai dit, il est intense.

Elle rit et secoua la tête.

— Lui et Tucker se tapent souvent sur les nerfs. Je ne sais pas ce que c’est. Ils sont presque comme des frères, tu vois ?

Je hochai la tête. Personnellement, j’ignorais ce qu’était la rivalité fraternelle, mais je comprenais le concept.

— Allez. Allons regarder jouer les gars.

Elle me tira vers la porte et je la suivis, impatiente de voir Tucker chanter encore.

Nous nous frayâmes à nouveau un chemin dans le labyrinthe de corridors jusqu’à ce que nous soyons à gauche de la scène. Les gars étaient debout sur le côté, plongés dans une discussion, alors nous restâmes à l’écart et attendîmes qu’ils soient appelés sur scène. Les jumeaux entrèrent les premiers et la foule hurla d’excitation quand ils grattèrent quelques accords sur leur guitare. Eric les suivit en perdant son t-shirt en route et ayant l’air de chercher la bagarre. Il s’assit derrière la batterie et il commença lentement à créer un rythme, mettant les guitares en valeur. Tucker commença à chanter avant même de monter sur les marches. La foule devint folle. Je dus me couvrir les oreilles pour m’empêcher de devenir sourde.

Je ne reconnus pas la chanson, mais je reconnus bien la tristesse dans la voix de Tucker. Je serrai le pendentif en cœur qu’il m’avait offert et le pressai dans ma paume, souhaitant pouvoir courir sur scène et l’envelopper dans mes bras. Il plaça le micro sur son support et il chanta une chanson sur la nécessité de dire adieu. Ses yeux tournèrent brièvement dans ma direction tandis que je me tenais en coulisses, impuissante, obligée de l’écouter chanter doucement sur la douleur que je lui avais infligée. Lizzy passa un bras autour de moi tout en se balançant sur la musique, m’entraînant avec elle.

Je luttai pour éloigner les larmes, souriant afin qu’il ne voie pas ma tristesse, mais je ressentis la sienne. Nous n’avions pas beaucoup parlé de mon départ, de notre séparation ; c’était trop difficile. Toutefois, je savais qu’il y avait encore beaucoup de non-dits, beaucoup de souffrance que le temps n’avait pas encore guérie. Et soudainement, je prenais conscience de tout ça à travers sa mélodie douce, mais puissante. Sous peu, la chanson prit fin et se fondit dans la suivante, une pièce plus violente à propos d’un homme méprisé. C’était comme une invitation secrète dans les pensées privées de Tucker et c’était terrifiant. J’ignorais complètement toute la douleur que je lui avais causée. J’avais été trop absorbée par ma propre douleur.

— Superbe chanson, non ?

Lizzy chantait en chœur et sautillait en suivant le rythme.

Tucker ne jeta pas un regard de mon côté et je fus heureuse de ne pas voir l’expression de ses yeux à ce moment-là. Je remarquai bien le regard d’Eric vers nous et me demandai ce qui se passait entre lui et Tucker. J’espérai encore ne pas être la cause d’une tourmente entre les membres du groupe, mais je ne pouvais pas m’empêcher de sentir que c’était le cas. Clairement, les choses entre Tucker et moi alimentaient une bonne partie de leur récente liste de chansons de spectacle.

La voix de Tucker devint un fredonnement distant tandis que je m’enfonçais dans ma propre réflexion. Il me fallait bloquer de telles pensées pour m’empêcher de m’enfuir encore. J’avais progressé jusqu’ici et je refusais de le quitter une autre fois. J’espérais seulement être assez forte pour respecter cette promesse.

Mais si le groupe ne voulait pas de moi dans les alentours, combien de temps allais-je pouvoir rester tout en causant des tensions entre eux ? J’étais impatiente de voir les gars terminer leur spectacle pour avoir Tucker à mes côtés, mais la fin du concert signifiait aussi le début de l’after. Je pouvais seulement souhaiter que les images jouant dans mon cerveau étaient de grossières exagérations : des femmes nues courant partout, suppliant n’importe qui de les prendre ; des drogues qui circulaient librement parmi les membres du groupe et les groupies. Pour la première fois depuis des semaines, le parc à roulottes me manquait. Sa prévisibilité. Rien ne changeait d’un jour à l’autre. Je savais ce que la vie me réservait et je ne me deman-dais jamais ce que le lendemain m’apporterait. Même si ce n’était jamais bon. Mais je le savais, au moins.

Je jetai un coup d’œil à Lizzy qui s’emportait avec la musique et qui chantait. Je voulais être insouciante, m’amuser sans me demander quel coup bas m’attendait. Mais, à ce moment-là, les yeux de Tucker trouvèrent les miens. Je souris et il m’offrit un petit sourire satisfait en retour, un demi-sourire qui m’apaisa.

— Il est très accroché, cria Lizzy dans mon oreille, m’amenant à sourire jusqu’aux oreilles.

Je chassai les pensées négatives de mon esprit et décidai de savourer le moment. Je secouai les hanches pendant que nous écoutâmes quelques chansons supplémentaires. Le spectacle se termina et Tucker descendit les marches avant d’entourer ma taille de ses mains et de me soulever du sol pour m’embrasser.

— Sais-tu à quel point c’est difficile d’être sur scène pendant que tu es ici à te secouer le derrière ainsi ?

Il sourit et me fit tourner dans les airs avant de me déposer au sol.

— Tu signes, mec ? demanda Chris tandis que le groupe se rassemblait autour de nous.

— Ouais, j’arrive, répondit Tucker, ses yeux fixés sur les miens. Attends-moi, murmura-t-il.

— Je ne vais nulle part, lui assurai-je.

Et je le pensais.

Lizzy enroula ses doigts autour de mon coude et m’écarta des bras de Tucker.

— Il y aura tout le temps qu’il faut pour ça à l’after.

Elle rit, mais le regard de Tucker la stoppa net.

Je souhaitai soudain qu’elle ne m’ait jamais parlé des afters. Je n’étais peut-être pas invitée. Tucker ne voulait peut-être pas que je gâche ses chances auprès de ses admiratrices. Je chassai cette idée de mon esprit. Tucker n’était pas Jax et il ne m’avait jamais donné de raison de ne pas lui faire confiance. Nous étions ensemble maintenant. Il était mon avenir… Je devais cesser de laisser le passé que je portais encore en moi influencer ce que j’attendais de Tuck.

— Viens, mec.

Terry essayait d’amener le groupe à le suivre afin de saluer les admirateurs. Tucker m’embrassa sur la tempe et recula de quelques pas avant de se tourner pour le suivre en se passant une main dans les cheveux.

— C’était quoi, ça ?

Je me tournai vers Lizzy, qui fouillait dans ses poches et en sortait un paquet de cigarettes. Je respirai profondément en les voyant. Je n’avais plus repensé à fumer depuis que j’avais abandonné la cigarette, mais le fait d’en voir me donna fortement envie de recommencer.

Lizzy haussa les épaules en tirant une cigarette du paquet.

— Ces types artistiques sont d’humeur tellement changeante.

Elle fit un sourire, mais ce dernier n’atteignit pas ses yeux.

— T’en veux une ?

Elle me tendit le paquet et je le chassai d’une main, mais j’avais les nerfs à vif.

— D’accord. Une seule, ça n’peut pas nuire.

J’en sortis une du paquet et la remerciai d’un signe de tête tandis qu’elle les remettait dans la poche arrière de son short en jeans.

— Viens.

Elle inclina la tête vers la porte de sortie d’urgence.

— Nous serons de retour dans cinq minutes. Ne nous oublie pas, cria-t-elle au garde de sécurité qui bloquait encore la porte des corridors.

Il hocha la tête dans notre direction.

Il y avait une brise, mais l’air était chaud et après avoir été dans le stade géant bondé, rempli de corps, c’était bon.

Lizzy tira un briquet de sa poche avant, luttant contre son vêtement très ajusté. Elle alluma le briquet d’une chiquenaude et elle me le présenta. Je me penchai vers lui, cigarette en bouche, et j’aspirai une longue et profonde bouffée. Elle alluma la sienne et s’appuya contre la porte. La fumée nous enveloppa tandis que nous fixions la mer de voitures.

— Alors, comment vous êtes-vous rencontrés, toi et Tucker ?

Je regardai Lizzy qui secouait sa cendre et tirait sur le nœud à l’avant de son chemisier.

— Il est venu dans le restaurant où je travaillais.

J’avais l’impression que des millions d’années me séparaient de cette époque, mais aussi que j’allais me réveiller et me retrouver dans cette roulotte merdique. Elle hocha la tête, mais elle ne dit rien. Je pense qu’elle attendait que je donne plus de détails, mais je ne savais même pas comment continuer cette histoire. En fait, j’étais étonnée qu’elle ne la connaisse pas. C’était possible que Tucker n’ait pas voulu penser à moi pendant mon absence.

— T’es amoureuse ?

Elle me jeta un coup d’œil, évaluant ma réaction à sa question.

— Ouais.

Je n’hésitai pas. C’était inutile. Peu importe à quel point j’avais été déchirée par mon désir de rester loin de Tucker, je savais sans aucun doute que c’était parce que je l’aimais.

Elle sourit et secoua à nouveau sa cigarette.

— Aimes-tu Terry ?

Je le connaissais à peine, mais j’avais quand même l’impression que quelqu’un devait le protéger. Jouer la grande sœur protectrice.

Lizzy haussa les épaules et jeta le mégot de sa cigarette d’une chiquenaude sur le bitume.

— Je suis ici jusqu’à ce qu’il se fatigue de moi et m’échange contre une autre. Viens. Les gars auront bientôt fini.

Elle me décocha un clin d’œil et passa son bras sous le mien. Je jetai ma cigarette et la laissai m’entraîner jusqu’à l’immense porte en métal.





Chapitre 4


L’after battait son plein. Tout au fond, ce labyrinthe de corridors était rempli d’admirateurs. La salle où se trouvait la table de collations était à présent une mer de corps. L’alcool coulait à flots dans toutes les directions et je m’agrippai à la main de Tucker pour ne pas me perdre dans la foule.

— Reste avec Lizzy. Je vais nous chercher à boire.

Tucker parla fort dans mon oreille tandis que le guitariste de Filth commençait à gratter une mélodie. J’acquiesçai d’un signe de tête et souris en direction de Lizzy, qui embrassait Terry à pleine bouche et ignorait complètement que je me trouvais quelque part près d’elle. Je soupirai et lâchai la main de Tucker, qui fut avalé par la mer de monde dès l’instant où il s’écarta de moi. Je repérai Eric, assis sur le dossier d’un sofa, sirotant une bière à la bouteille. Je souris lorsque ses yeux croisèrent les miens, heureuse de voir un visage familier. Je me frayai un chemin jusqu’à lui, me demandant pourquoi il avait l’air aussi furieux.

Il hocha la tête à mon arrivée, buvant une gorgée de sa bière.

— Salut, dis-je maladroitement tout en me tournant pour contempler la foule.

— Salut. Où est Tucker ?

Je regardai autour de moi, mais je ne le vis pas.

— Il est allé nous chercher des boissons.

Je coinçai mes cheveux derrière mon oreille en me mettant sur la pointe des pieds pour mieux voir.

— Hum…

— Quoi ?

Je me tournai. Il secoua la tête et du col de sa bouteille, il pointa une table installée le long du mur à l’autre extrémité, remplie de boissons de toutes sortes. Tucker n’était nulle part en vue. Je fronçai les sourcils pendant que je le cherchais encore, me demandant où il était allé, sentant une boule de jalousie inexplicable au creux de mon ventre.

Soudain, une personne m’entoura de ses bras par derrière en m’attirant contre son corps. Le parfum de noix de coco mêlé à celui de la bière emplit l’air autour de moi. Il tendait une bouteille devant mon visage tout en m’embrassant dans le cou.

— T’as fumé ? me demanda-t-il tandis qu’il me retournait face à lui.

— Où tu étais ? demandai-je.

— Aux toilettes, au fond du corridor, répondit-il.

Je jetai un coup d’œil à l’endroit sur le sofa où Eric était assis plus tôt, mais c’était vide maintenant.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Rien.

Je secouai la tête, me sentant idiote. Sa main libre glissa sur l’os de ma hanche et ramena mon corps contre le sien. Je fermai les yeux et laissai ma tête retomber sur son épaule. Ses doigts froissèrent le tissu de ma robe lorsque ses hanches commencèrent à bouger lentement au son de la musique de la guitare, me broyant les fesses. Je sentais son souffle sur mon cou alors que ses lèvres planaient dangereusement près de ma peau. Je savais que je n’étais pas prête à aller plus loin avec Tucker, mais mon esprit et mon corps avaient deux manières différentes de penser. Je me poussai contre lui et il siffla entre ses dents.

— Dieu que tu m’as manqué.

Ses lèvres finirent par trouver leur chemin de mon cou à mon oreille à l’aide de baisers. J’avalai péniblement, ne voulant pas le repousser. Mes pensées se bousculaient dans ma tête lorsque ses doigts s’écartèrent sur mon ventre et mon corps se raidit involontairement à la pensée du bébé que nous avions perdu. Ses lèvres s’écartèrent de moi et son front se posa sur le côté de ma tête alors qu’il essayait de maîtriser sa respiration.

— Je suis désolé.

Il resserra sa prise autour de ma taille et il m’étreignit, dans mon dos.

— Ne sois pas désolé. Tu n’as rien fait de mal, tentai-je de le rassurer.

— Prenez-vous une chambre.

Chris rit et nous relevâmes nos deux têtes brusquement, pour constater qu’il nous souriait.

— Salut, mec, dit Tucker tandis qu’il me lâchait et venait se placer à côté de moi.

Je pris une longue gorgée de ma bière et essayai de calmer mes émotions.

— Où est Terry ? demanda Tucker.

Chris survola la salle du regard avant de repérer Lizzy et Terry s’embrassant allégrement comme des adolescents dans un coin.

— Il déclare son amour à sa groupie.

Chris roula les yeux et rit, mais il ne semblait pas très content.

— Elle semble gentille.

Il me fallait toujours mettre mon grain de sel.

— Elle serait capable de le laisser tomber en un clin d’œil. J’en suis sûr.

Il repoussa ses cheveux foncés de son visage.

— Tu es peut-être jaloux, insinua Tucker.

Chris exagéra son expression choquée.

— De ça ? Merde, non, mec. Je ne suis pas du genre à me marier.

Il me décocha un clin d’œil et il se fendit d’un sourire alors qu’il prenait une boisson.

— Pourquoi en choisir une seule quand on peut en avoir une différente chaque nuit ?

Il désigna de la main la mer de femmes autour de lui. J’émis un bruit de haut-le-cœur et roulai les yeux, provoquant un rire plus fort chez Chris.

— Peut-être que t’as pas encore rencontré la bonne, tout simplement, ajoutai-je en regardant brièvement Tucker et en sentant mes joues rougir.

— J’ai trop de plaisir avec toutes ces mauvaises filles.

Il jeta un coup d’œil à son frère par-dessus son épaule avant de soupirer.

— Mon frère me manque, par contre. Je n’ai pas eu un moment seul avec lui depuis l’apparition de Lizzy.

Tucker tapota l’épaule de Chris.

— Allons te chercher autre chose à boire.

Tucker entremêla ses doigts aux miens et nous nous frayâmes un chemin jusqu’à la table regorgeant d’alcool. Les gars se versaient des doses et faisaient tinter leurs verres ensemble avant d’avaler le liquide brûlant d’un seul trait. Je refusai les trucs forts, mais j’optai pour une autre bière, sentant que je commençais enfin à me détendre.

Il ne fallut pas longtemps avant que les autres membres du groupe migrent vers nous. Les gars riaient et buvaient, s’arrêtant parfois pour bavarder avec une admiratrice enthousiaste. Lizzy joignit le groupe et il lui fallut s’appuyer contre Terry pour pouvoir rester debout. Tucker gardait une main sur moi, comme s’il avait peur que je disparaisse. Je ne pouvais pas le blâmer, mais il n’avait pas à s’inquiéter. Je ne voulais être nulle part ailleurs qu’à ses côtés lui.

Une fille se lança sur Chris, s’accrochant à son flanc comme un bébé singe. Il baissa un sourire vers elle, repoussant ses cheveux sur son front d’un geste presque doux.

— T’as aucune chance.

Il décolla ses bras d’autour de sa taille, et il se retourna vers le groupe pour continuer à boire.

— T’es un porc !

Je lui lançai un cube de fromage.

— Les groupies n’ont pas de sentiments.

Il jeta un regard noir à Lizzy qui s’affaissa encore plus sur le flanc de Terry.

— Ne soit pas con.

Le ton de Terry était neutre et calme, mais il était sérieux.

— C’est vrai quand même.

Chris haussa les épaules avant de prendre quelques morceaux de fromage sur la table et de les faire sauter dans sa bouche.

— Je peux le prouver.

Tous les yeux étaient sur Chris tandis que nous attendions sa brillante révélation. Il continua à manger et se versa une autre dose d’alcool, puis il nous jeta un coup d’œil rapide, constatant que nous attendions tous patiemment.

— Pas maintenant.

Il sourit et tout le monde gémit.

— Qui veut une autre dose ?

Il cria et tous les gars tendirent leurs verres. Je regardai Lizzy s’écarter de Terry et lui murmurer quelque chose à l’oreille. Il hocha la tête et il lui donna un baiser rapide avant qu’elle ne parte dans la foule. Je voulais la suivre et m’assurer qu’elle allait bien, mais ce n’était pas mon rôle. D’ailleurs, je ne savais pas s’il était possible de desserrer l’étreinte de Tucker.

— Allô ?

Je détournai les yeux du dos de Lizzy et je vis Chris me tendre un petit verre d’alcool débordant d’un liquide ambré.

— Merci.

Je lui fis un petit sourire et pris le verre dans sa main, le humant avant de pencher la tête en arrière et de laisser l’alcool me brûler la gorge. Je fis claquer le verre sur la table et toussai, souhaitant avoir quelque chose à descendre à sa suite.

— Poids plume, marmonna E dans sa barbe et il me tendit une bouteille de soda.

— Merci, dis-je entre deux gorgées.

Il se pencha assez près de moi pour que je sente le mélange de savon et d’alcool émanant de lui.

— Si tu veux fêter avec le groupe, tu dois apprendre à tenir l’alcool. Ne finis pas comme Lezzy.

Il pointa au loin.

— Lizzy, le corrigeai-je.

Il haussa les épaules et roula ses yeux vitreux.

— C’est important ?

Merde, qu’est-ce qui n’allait pas avec ces gars ? Je pouvais déjà m’imaginer ce qu’ils disaient dans mon dos. J’étais contente qu’ils ne le fassent pas devant moi comme pour la pauvre Lizzy. Mon cœur se serrait pour elle.

— Merci pour le tuyau, répondis-je.

— Tout pour ta plomberie !

Terry était plié en deux de rire, renversant de la bière de son verre tandis qu’il s’efforçait de reprendre son souffle.

Je levai les yeux au ciel et pris mon petit verre d’alcool.

— Un autre ?

Je savais au fond de mon esprit que je n’avais pas à me prouver auprès d’Eric ou de qui que ce soit, mais tout à coup, je voulais seulement avoir ma place dans le groupe, montrer à tous que j’étais plus qu’une autre de ces groupies.

— Putain, ouais !

Chris nous versa une autre tournée. Cette fois, quand je l’avalai, j’arborai un visage neutre et je fis tout en mon pouvoir pour ne pas crier sous la douleur brûlante dans ma gorge.

— C’est mieux.

Eric m’accorda un regard approbateur et Tucker me pressa plus fortement contre lui.

— Ça va ? murmura-t-il dans mon oreille, faisant se redresser les poils sur ma nuque.

Je me demandai si mon corps cesserait un jour de réagir ainsi à Tucker. J’acquiesçai d’un signe de tête et déposai mon verre, m’essuyant les lèvres sur le dos de ma main.

— Je dois aller aux chiottes. Que quelqu’un s’occupe de la prochaine tournée, cria Chris par-dessus son épaule tandis qu’il se frayait un chemin dans la foule vers les toilettes.

Je pris sa place pour remplir les verres, renversant de l’alcool partout. J’entendis quelques gars derrière nous saluer le groupe et je me tournai, me retrouvant face à face avec les gars de Filth. Les cinq membres du groupe étaient habillés de noir de la tête aux pieds et leurs yeux étaient couverts de khôl. Je n’aurais jamais cru que le maquillage puisse être beau sur un homme, mais ça leur allait bien. Au centre du groupe se tenait une éblouissante brunette.

Les hommes se serrèrent la main, se rapprochant pour se frapper l’épaule.

— Cass, c’est Filth. Voici Sarah…

C’était la chanteuse du groupe et elle inclina la tête vers moi, ses cheveux teints foncés lui tombant dans le visage.

— Voici Poppa, Diggy, Derek et Matt.

Tucker pointa les autres membres du groupe.

— Contente de vous connaître. Vous voulez un verre ?

— Tu parles !

Derek tendit son verre en plastique et les autres membres l’imitèrent. Je remplis tous les verres, terminant la bouteille de bourbon dans laquelle nous nous servions. Sarah ne dit pas un mot, mais je pouvais sentir ses yeux sur moi, m’évaluant. Je ne pus m’empêcher de me recroqueviller un peu sous son regard tandis que je me rappelais sa puissante présence sur scène, la manière dont elle attirait l’attention de tout le monde dans ce stade avec son assurance brute et magnétique. Elle était intimidante, c’était le moins qu’on puisse dire.

— Santé, cria Derek par-dessus le bruit de la foule, repoussant de son visage sa chevelure noir de jais s’arrêtant sur son menton.

Nous levâmes tous nos verres avant de les descendre d’un trait. Cette fois, l’alcool passa plus facilement et mon corps ne tenta pas de rejeter la boisson forte. Probablement pas un bon signe.

— Où est Chris ? demanda Diggy tandis qu’il me remettait son verre à remplir.

Nous nous regardâmes tous les uns les autres pendant un moment avant que les yeux de Terry s’arrondissent et qu’il parte, se frayant un chemin parmi les gens.

— Oh, merde !

Tucker se lança sur ses talons, me tirant derrière lui.

— Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je alors qu’Eric nous dépassait, tirant son t-shirt par-dessus sa tête et essayant de rattraper Terry.

— Rien de bon.

Tucker soupira tandis que nous parcourions d’étroits corridors. Les larges épaules d’Eric devinrent plus petites à mesure qu’il sprintait loin de nous, criant après Terry qui ne répondait pas. Nous sortîmes à l’extérieur, à temps pour voir Terry monter les marches de l’autobus.

— Attends dehors, me prévint Tucker et il lâcha ma main avant de courir derrière les autres.

Je pouvais entendre Lizzy crier avant que l’un des jumeaux ne soit poussé par la porte, suivi du second. Je mis mes mains sur ma bouche en m’approchant. Terry criait, nez à nez avec Chris qui ne portait qu’un jeans, pendant bas sur ses hanches comme si sa fermeture éclair était ouverte. Les autres membres du groupe tentèrent de s’interposer entre eux. Quand je rejoignis le groupe, Lizzy sortait par la porte de l’autobus, enveloppée dans une couverture, sa chevelure formant une masse de boucles entremêlées tandis que des larmes coulaient sur son visage.

— Tu as baisé ma copine ?

Terry semblait plus blessé que choqué par les actes de son frère

— Elle est la copine de personne.

Sa main désigna Lizzy.

— C’est juste une groupie ! cria-t-il.

Je vis Lizzy tressaillir.

— Je ne savais pas. Je jure que je ne savais pas, cria-t-elle entre deux sanglots d’ivrogne. Je pensais que c’était toi !

Terry se pencha en arrière et il s’élança vers son frère, son poing entrant en contact avec la tempe de Chris et faisant tourner son corps vers l’arrière jusqu’à ce qu’il touche le pavé. Les autres membres se précipitèrent pour retenir Terry avant qu’il ne frappe encore son frère.

Lizzy courut à lui, enroulant ses bras autour de sa taille. Chris frotta le côté de sa tête, gémissant de douleur.

— Elle le savait, mec. Elle savait que c’était moi. Elle n’est pas bonne pour toi, dit Chris avec colère, amenant Terry à bondir encore comme pour finir ce qu’il avait commencé.

— Ne parle pas d’elle comme ça, putain. Ne la regarde pas, merde.

Terry avait l’air pris de folie tandis qu’Eric et Tucker luttaient pour le retenir.

— Putain de merde, comment t’as pu faire ça ?

— Elle n’est pas bonne pour toi, répéta Chris.

Je me sentais impuissante en regardant le groupe s’entre-déchirer. J’étais désolée pour Terry. Il aimait sincèrement Lizzy et je savais foutrement bien qu’elle savait ce qu’elle faisait… qui elle baisait. Et si elle tentait de séduire les autres gars ? Et si elle essayait de coucher avec Tucker ? Je serrai les poings et je marchai d’un pas raide vers les jumeaux, me tenant debout entre eux.

— Il dit la vérité.

Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule à Chris sur le sol. J’avais l’attention absolue de tous à présent. J’avalai péniblement et me calmai. L’alcool me frappait de plein fouet.

— Elle sait comment vous distinguer.

— Ce n’est pas vrai.

Lizzy rit presque d’une manière démente tandis qu’elle secouait la tête.

— C’est vrai. Elle m’a parlé plus tôt de la tache de rousseur… de la bague que porte Chris.

Je regardai Terry droit dans les yeux tandis que Tucker et Eric reculaient d’un pas.

Ses yeux passèrent de moi à Lizzy. Il l’écarta de son corps et elle resta debout, serrant la couverture contre son torse.

— Tu ne vas pas la croire, n’est-ce pas, bébé ?

La voix de Lizzy prit un accent caressant, d’une douceur écœurante, alors qu’elle posait sa main sur le torse de Terry. Il enroula ses doigts autour de son poignet et il la repoussa durement.

— Ouais, je vais la croire. Prends tes affaires de merde et fous le camp d’ici.

Il se tourna pour partir, s’éloignant dans l’obscurité.

Tucker s’avança, il m’enserra la taille et il m’embrassa sur le dessus de la tête. Chris se releva péniblement du sol et il épousseta ses vêtements.

— Merci, Cass, dit-il avant de partir dans la direction opposée de celle de son frère.

— Ça, c’est une putain de fête ! cria Eric d’une voix ivre.

C’était probablement l’air le plus heureux que je lui avais vu de toute la soirée. Je secouai la tête contre le torse de Tucker. Il rit doucement.

— Cette tournée va être intéressante.

— Est-ce toujours ainsi ? demandai-je en agrippant son t-shirt entre mes doigts.

— En quelque sorte.

Il rit encore, et je reculai pour regarder son visage. Ses yeux bleus orageux.

— J’aurais dû la fermer, soupirai-je en regardant du côté d’Eric, qui était encore torse nu et souriant.

Son regard se promenait de Tucker à moi.

— Allez-vous baiser, les amis ou nous allons prendre un autre verre ?

Tucker me regarda et il haussa un sourcil.

— Pas question.

Je roulai les yeux et je lui pris la main pour le ramener dans le bâtiment. Eric nous suivit.

Nous fendîmes la foule qui s’écarta pour nous laisser passer, nous arrêtant une ou deux fois pour que Tucker signe des autographes.

Nous nous installâmes à côté de la table des rafraîchissements, et l’atmosphère s’allégea considérablement. Je me rendis au baril de bière pour nous servir chacun un verre tandis que Tucker et Eric échangeaient sur des chansons et sur le prochain arrêt de la tournée. Apparemment, nous nous dirigions vers le Tennessee pour un concert le lendemain. Je leur remis leur verre et Eric lança un drôle de regard à sa boisson avant que celui-ci n’atterrisse sur moi.

— Il y a beaucoup trop de mousse à avaler.

— C’est elle qui le dit ! m’écriai-je alors que Tucker crachait sa bière tant il riait.

— Non, elle ne dit pas ça. Elle ne dirait jamais ça.

Eric secoua la tête et il sourit avant d’avaler sa boisson d’un trait. Je haussai les épaules, me sentant légère et insouciante.

— Merde, cria E, lâchant son verre et écrasant ses mains sur les côtés de sa tête alors que son visage se tordait sous la douleur.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

Il avait l’air de mourir.

— Ça va, mec ? Tu veux que je te raccompagne ?

Tucker posa une main sur l’épaule d’Eric, mais celui-ci la chassa d’un coup brusque.

— Je vais bien, dit Eric furieusement à travers ses dents serrées et il fendit la foule en direction de la sortie.

— Qu’est-ce qui cloche chez lui ?

Je me tournai vers Tucker, qui semblait épuisé.

— Une vieille blessure de jeunesse. Il a beaucoup de méchants maux de tête.

— Alors, pourquoi il semble s’en prendre à toi ?

Il était terriblement évident qu’il y avait une tension entre Tucker et Eric ; je ne comprenais pas pourquoi.

Tucker haussa les épaules et il termina sa bière, écrasant le verre de plastique dans sa main et fixant aveuglément la foule.

— Je suis fatigué.

Il attrapa ma main dans la sienne.

— Ouais, d’accord.

Je passai le pouce sur le dos de sa main alors que nous quittions la fête et retournions à l’autobus de tournée.

L’autobus était silencieux. Il n’y avait qu’Eric à l’intérieur. Les jumeaux n’étaient pas encore revenus, étant probablement encore en train de se calmer et heureusement aussi, Lizzy était depuis longtemps partie. Ce qui me rappela qu’une autre personne manquait.

— Où est Dorris ? demandai-je en suivant Tucker dans l’autobus étroit.

— Elle a une chambre en ville. Autant que possible, elle essaie de ne pas dormir dans l’autobus.

Il sourit. Ça me paraissait quand même étrange qu’elle ne soit pas venue au concert.

— C’est son lit au fond.

Il désigna la porte à l’arrière de l’autobus.

— Celui-ci est à nous.

Il pointa le lit superposé directement en face de celui d’Eric, mais le lit du bas. Je tendis la main et tirai le rideau pour dévoiler un petit lit semblable à un cercueil.

Je me levai et me tournai vers lui avec un regard incrédule.

— Comment allons-nous tenir là-dedans tous les deux ?

Il pressa fortement son corps contre le mien, ses hanches rôdant au-dessus des miennes. Mon pouls commença à battre plus vite quand ses mains se promenèrent sur mes flancs jusqu’à mes hanches, me retenant fermement contre lui.

— Nous trouverons un moyen.

Il eut un petit sourire satisfait.

J’avais envie de me fondre en lui, d’enrouler mes jambes autour de sa taille et de sentir son poids sur moi, mais je ne me sentais pas encore à l’aise, à cause de ce qui s’était passé.

— Tu sais que je ne suis pas prête.

Je repoussai son torse afin de pouvoir prendre un peu d’air.

— Dieu merci, putain. Je ne veux pas entendre Tucker gémir et haleter, cria Eric de son lit.

— Hé, Eric. As-tu besoin de quelque chose pour ton mal de tête ? demandai-je en changeant de sujet dans l’espoir d’apaiser un peu la tension entre les gars.

Eric repoussa le rideau de son lit et il plissa les yeux devant la lumière.

— Ouais, d’accord. Merci. Mes pilules sont dans le placard au-dessus de l’évier.

Il m’offrit un demi-sourire.

Je trouvai sa bouteille de médicaments dans le placard et je pris une bouteille d’eau fraîche dans le frigo.

— T’es sûr que c’est OK de les prendre avec l’alcool que t’as bu ?

— J’vais m’en sortir.

Eric prit la bouteille et referma le rideau. Tucker haussa les épaules et me fit un sourire contrit.

— Es-tu prête ?

Tucker inclina la tête vers le lit. J’acquiesçai d’un signe de tête. La journée avait été épatante et j’étais excitée de voir ce que le lendemain me réservait.

Je grimpai dans l’espace restreint, glissant vers le fond jusqu’à ce que je sois contre le mur. Tucker me suivit, enroulant ses bras autour de ma taille et me collant tout contre lui. C’était bon d’être à ses côtés et de pouvoir me blottir contre quelqu’un sans crainte. Je clignai des paupières quelques fois jusqu’à ce que mes yeux commencent à s’adapter à la lumière. Il y avait des photos de concert et des articles collés au plafond. J’essayai de les lire, mais mes paupières étaient bien trop lourdes et l’alcool m’empêchait de voir clairement. Je glissai dans un sommeil sans rêves.





Chapitre 5


Je me réveillai bien avant Tucker. Il avait l’air infiniment paisible, mais je savais qu’il n’allait pas se sentir bien après une longue nuit de beuverie. Je glissai mon corps par-dessus le sien afin de pouvoir utiliser la toilette avant que les gars ne l’accaparent. Les yeux de Tucker demeurèrent fermés, mais ses mains surgirent brusquement et agrippèrent mes hanches, clouant mon corps sur le sien. Ses hanches se plaquèrent fermement contre les miennes et il eut un petit sourire satisfait. Je lui donnai une tape taquine sur le torse.

— J’essayais de ne pas te réveiller, murmurai-je, mes lèvres planant au-dessus des siennes.

Ses yeux s’ouvrirent lentement sur son visage sérieux.

— Le sommeil est surfait. La réalité est bien meilleure, mon cœur.

Je ne pus retenir le grand sourire qui s’étira sur mon visage tandis qu’une rougeur se répandait comme un incendie sur ma peau.

— T’es jolie en rose, plaisanta-t-il alors qu’il retirait sa main de ma hanche et qu’il passait ses doigts sur ma joue.

Je tendis mon visage vers sa caresse alors qu’il allumait chaque terminaison nerveuse de mon corps comme un feu d’artifice.

— J’ai déjà la gueule de bois. Putain, vous essayez de me faire vomir ? cria Eric depuis son lit.

Je ris et laissai retomber ma tête sur le torse de Tucker.

— Il est toujours comme ça ? murmurai-je en suivant la ligne de la bande de muscles des pectoraux de Tucker.

— Un connard ? Ouais, assez souvent.

Il soupira.

— Je vais à la toilette.

Je repoussai le corps de Tucker de quelques centimètres, le seul espace que cet endroit restreint nous permettait. Je déposai un petit baiser rapide sur ses lèvres avant de me glisser sur lui et de me faufiler par le couloir étroit.

À mon étonnement, les jumeaux étaient assis à la petite table, un genre de box, près de l’entrée de l’autobus.

— Bonjour, leur criai-je en entrant dans la salle de bain.

J’ouvris le robinet du lavabo et plaçai mes mains en coupe, recueillant de l’eau pour m’asperger le visage. Je me relevai pour examiner mon visage dans la glace. On aurait dit que j’avais été frappée par un camion et mon estomac ne se sentait pas beaucoup mieux. Je finis de me préparer pour la matinée et je rejoignis la cuisinette de l’autobus.

— Avez-vous faim, les gars ? demandai-je tandis que je m’accroupissais devant le réfrigérateur pour en examiner le contenu.

Les jumeaux gémirent à l’unisson, ressentant à l’évidence les effets de l’alcool et de la bagarre.

— Y’a rien là-dedans.

Tucker arriva derrière moi, faisant courir sa main dans mes cheveux noués.

— Il y a davantage de trucs là-dedans que dans mon frigo à la roulotte, plaisantai-je, mais c’était vrai.

Je lui jetai un regard par-dessus mon épaule et son visage s’attrista.

— Et si nous sortions prendre un petit déjeuner ? Nous pourrons acheter quelques trucs au supermarché pour cuisiner dans l’autobus ? dit Tucker alors que je me levais et m’étirais les jambes.

— Bonne idée.

Je balayai l’autobus du regard.

— Mon sac ?

Tucker pointa la chambre de Dorris.

— Il y a plus d’espace pour se changer là-dedans.

Je me hissai sur la pointe des pieds et lui donnai un baiser. J’adorais sa façon d’être attentionné. Il posa son front sur le mien et il ferma les yeux.

— Je t’aime.

Je l’embrassai encore et partis dans le couloir, contournant Eric qui venait de sortir de son lit vêtu uniquement d’un boxeur. Il se fendit d’un sourire quand je faillis trébucher pour rien, alors que je faisais de mon mieux pour éviter tout contact physique avec lui. Vivre dans un autobus avec ces gars allait être plus difficile que je ne l’avais d’abord cru. J’allai silencieusement dans la chambre de Dorris et trouvai mon sac sur son lit. J’en sortis mon jeans préféré et un débardeur bleu foncé. Je passai la pièce en revue tout en retirant ma robe et je me débattis avec la fermeture de mon soutien-gorge.

Il y avait des photos du groupe accrochées aux murs. Je m’approchai pour mieux voir tandis que j’enfilais mon pull. Ils semblaient tous heureux et ils souriaient, sauf Eric, qui arborait un air renfrogné sur tous les clichés. Je me demandai comment une personne qui semblait tout avoir pour elle pouvait être si en colère contre l’univers. Je sentais qu’il se servait du sarcasme pour éviter un truc plus important qui le dérangeait, une tactique que je connaissais bien, et même plus que je ne voulais me l’admettre. J’avais passé ma vie à traiter avec des gens comme lui. Des gens qui se servaient de la drogue et de l’alcool pour masquer la douleur, mais ça ne semblait que l’amplifier.

Il y avait beaucoup de tension entre lui et Tucker et j’espérais que ma présence n’en explique pas une partie. Je décidai de trouver une manière de lui parler, de lui faire savoir que je n’avais aucune intention de causer des ennuis au groupe. J’enfilai mon jeans, retombant sur le lit en les tirant jusqu’à la taille.

Il y eut un coup à la porte pendant que je remontais ma fermeture éclair et que j’attachais le bouton.

— Ouais ? criai-je tandis que je fouillais dans mon sac à la recherche d’une brosse.

— Es-tu habillée ? cria une voix masculine grave de l’autre côté.

— Ouais, répondis-je.

La porte s’ouvrit et Chris entra, refermant la porte derrière lui. Je fronçai les sourcils en me demandant de quoi il pouvait bien vouloir me parler en privé.

— Merci de m’avoir appuyé hier soir.

La moitié de sa bouche esquissa un sourire.

— Pour être franche, je l’ai fait pour Terry. Il mérite mieux.

Je lui jetai un regard noir, lui faisant voir ce que je pensais de ses actes de la veille. Chris avala péniblement et il hocha la tête.

Je roulai les yeux et rangeai ma brosse dans mon sac.

— Je suis sérieux. Cette groupie a flirté avec chacun de nous depuis le premier jour. Elle ne se souciait pas de mon frère. Il était foutrement trop aveugle pour le voir.

Il se passa une main dans ses longs cheveux. Elle était là pour les sensations et je lui en ai offert.

— Donc, tu as baisé la copine que ton frère aimait par bonté d’âme ?

Avant qu’il puisse répondre, on frappa de nouveau à la porte.

Chris fit glisser la porte coulissante, exposant Tucker de l’autre côté. Tucker afficha un petit sourire satisfait lorsqu’il entendit mon commentaire.

— Ne me rends pas de services, mec, plaisanta Tucker tandis qu’il donnait une claque dans le dos de Chris.

Ils rirent tous les deux comme si les événements de la nuit précédente ne s’étaient jamais produits. Chris retourna à l’avant de l’autobus.

— Tu es prête à sortir ? demanda Tucker en penchant la tête d’un côté.

— Aussi prête que je ne le serai jamais.

Je lui décochai un sourire tout en glissant mes pieds dans mes sandales brunes. Il passa son bras sous le mien et nous partîmes pour notre aventure matinale.

Je faillis tomber à la renverse lorsque je sortis de l’autobus. Le soleil brillait vivement et nous étions dans le stationnement d’un centre commercial. Il me fallut un moment pour m’orienter.

— Ils ont roulé pendant notre sommeil.

Tucker énonça cette évidence en me donnant un petit coup dans les côtes.

— Bienvenue dans la vie sur la route, dit Eric tandis qu’il enfilait une paire de lunettes de soleil de style aviateur.

Je suivis le groupe, quelques pas derrière, pendant que nous nous frayions un chemin dans le centre commercial. Tous les gars portaient un t-shirt et un jeans ; aucun d’eux ne ressemblait aux rock stars qui, quelques heures plus tôt, embellissaient la scène pour des milliers d’admirateurs en délire. La seule attention qu’ils reçurent fut des regards séducteurs lancés par quelques filles. Je ne pouvais pas les blâmer ; j’étais entourée d’hommes très séduisants. Je me sentais comme une reine tandis qu’ils avançaient à mes côtés pendant notre promenade à travers les boutiques. Pour une fois, je ne recevais pas les regards de pitié auxquels je m’étais habituée en travaillant au Aggie’s Diner.

Nous entrâmes dans un restaurant niché entre une boutique de vêtements et une boutique de téléphones cellulaires. Nous nous glissâmes, un par un, dans un box en forme de demi-cercle situé dans le coin tout au fond.

— Tu te penses à la maison, n’est-ce pas, Cass ? cracha Eric comme s’il avait un mauvais goût dans la bouche.

— C’est quoi ça, merde ?

Tucker se releva de son siège, mais je lui attrapai le bras, l’empêchant de se pencher sur la table.

— Cet endroit est bien plus beau que celui où je travaillais.

J’essayai de conserver une voix calme.

Une serveuse était à côté de nous pour prendre notre commande de boissons.

Elle était belle, avec des mèches expertement distribuées dans sa chevelure et un maquillage parfait.

— Veux-tu améliorer ton sort, Tuck ?

E rit et Tucker bondit par-dessus la table entre eux. Les jumeaux attrapèrent chacun leur homme et les séparèrent.

— Putain, qu’est-ce qui cloche chez toi ?

La voix de Tucker résonna dans le petit espace. Tous les yeux étaient sur nous. Ça valait bien la peine d’essayer de ne pas se faire remarquer pour manger en paix. Je poussai Tucker afin qu’il sorte du box. Je voulais partir de là aussi vite que possible. J’étais gênée et blessée. Je réussis à me rendre dehors avant que les larmes ne commencent à couler. Tucker était à côté de moi, enveloppant ma taille de son bras.

— Je ne veux pas être une cause de disputes entre vous, dis-je en secouant la tête.

— Tu ne l’es pas.

— Alors, pourquoi est-il aussi méchant ? Est-ce… est-ce parce que je t’ai quitté ?

Je m’arrêtai et me tournai vers Tucker. Il essuya mes larmes avec ses pouces.

— Non, fais-moi confiance. Ça n’a rien à voir. Eric est… compliqué.

Je roulai les yeux en entendant le plus grand euphémisme du siècle.

Tucker fit un petit sourire stupide, dévoilant ses fossettes.

— Nous avons toujours eu une relation difficile. Il a eu la vie dure avant son arrivée dans le groupe, mais à part ça, il ne dit pas grand-chose. Il pense que je suis juste un gars privilégié.

Tucker partit d’un éclat de rire sardonique et reporta les yeux sur le restaurant.

— Mais tu ne l’es pas. Tu lui en as parlé ?

Les yeux de Tucker revinrent se fixer sur les miens. Sa mâchoire se contracta.

— Un peu. Mais ce n’est pas de ses affaires.

Son ton était dur et ça m’amena à m’écarter légèrement de lui.

— Je suis désolé.

Il se passa la main avec rudesse dans les cheveux tandis qu’il laissait échapper une longue expiration. J’eus un élan d’amour.

— J’aimerais en savoir plus sur ton passé, Tuck, dis-je doucement, espérant qu’il allait pouvoir sentir l’inquiétude sincère à travers mes mots alors que je m’approchais assez pour sentir la chaleur de son corps.

Il hocha la tête une fois.

— Pas maintenant… Un jour.

Il se pencha vers moi afin que nos corps s’effleurent, ses bras s’enroulant autour de ma taille, poussant le creux de mon dos afin que je sois encore plus blottie contre lui.

— Cass, ne le prends pas mal, mais je dois être sûr que tu ne me laisseras pas tomber encore une fois.

Sa méfiance me blessa, mais je ne pouvais pas le blâmer. J’acquiesçai d’un signe de tête et je me collai contre son torse.

— Viens. Allons chercher quelque chose pour que nous puissions manger en tête-à-tête. Les gars peuvent s’en sortir avec un repas sans s’entre-tuer.

Tucker rit, m’incitant à sourire moi-même.

Je hochai la tête.

— Ce serait agréable d’avoir un peu de temps à nous.

Je déposai un baiser sur sa joue, marquant une pause pour savourer le regard d’amour dans ses yeux.

Nous marchâmes dans le centre commercial jusqu’à ce que nous trouvions une petite pizzeria. Il était tôt pour de la pizza, mais c’était une des choses que j’adorais chez Tucker. Il ne vivait pas selon les règles et j’aimais que la vie avec lui soit aussi insouciante.

— Tuck, à quoi occupais-tu ton temps libre pendant… pendant notre séparation ?

— J’écrivais des chansons… pour me sentir plus proche de toi.

— Oui… on me l’a dit.

Je soupirai, lâchant ma pointe sur l’assiette en carton.

— Je suis désolée, Tucker. Pour tout.

— Les chansons que tu as entendues m’ont aidé à surmonter la douleur. Les chansons qui me faisaient penser à toi, aux bons moments, je ne les joue pas sur scène. Elles sont seulement pour moi.

Je pouvais sentir ses yeux sur moi. Je levai lentement le regard pour rencontrer le sien.

— J’aimerais te les jouer.

— J’adorerais ça.

Sa main glissa sur la table et se posa sur la mienne.

— Tucker, je ne veux pas être la raison pour laquelle ton groupe ne s’entend pas.

Je laissai mes épaules s’affaisser, me demandant s’il y avait une façon pour moi de tout arranger et d’être quand même avec lui. Après le bébé, j’étais vraiment étonnée que les membres du groupe me parlent encore. Je me souvenais de la réaction d’Eric lorsque Tucker lui avait annoncé ma grossesse pour la première fois l’été dernier et je ressentis une pointe de douleur et de haine comme s’il venait à l’instant de me cracher ces mots cruels : « Ça peut ne plus arriver. » Je secouai la tête pour effacer ce souvenir douloureux de mon esprit.

— Tu ne causes aucune sorte de division, Cass. Je te le promets. Mais si ça peut te rassurer, je vais parler aux gars.

Il me pressa la main d’une manière rassurante.

— Tu es ma priorité. Si je dois choisir, ce sera toi chaque fois, Cass.

Il sourit, mais mon cœur se serra. Je ne voulais pas qu’il ait à choisir, je ne voulais pas être cette personne. Je ne le laisserais pas détruire tout ce pour quoi il avait travaillé, seulement pour moi. Nous avions déjà assez sacrifié.

— Je devrais peut-être leur parler. Face à face. Si je peux découvrir ce qui les dérange, il se peut que je puisse apaiser leur esprit. Leur assurer que je n’ai pas l’intention de me mettre entre vous.

Tucker me sourit, suivant les os sur le dos de ma main avec son doigt.

— D’accord.

Il souleva sa pointe et continua à manger. Après l’avoir observé un moment, je l’imitai. C’était bon d’être ici avec lui. C’était simple.

Nous quittâmes le restaurant et nous nous promenâmes dans le centre commercial, main dans la main. Nous nous arrêtâmes dans certaines boutiques et je m’achetai quelques vêtements. Surtout des jeans, quelques hauts et un pyjama, puisque j’allais partager mon intimité avec tous les gars. J’avais un peu d’économies, mais pas tout à fait assez pour tout régler. Tucker insista pour payer, puisque c’était à cause de lui si j’étais ici. Je ne voulais pas recevoir de charité, mais je n’avais pas d’autre choix si je voulais rester habillée. Nous terminâmes notre shopping par quelques articles de toilette.

Nous traversâmes le stationnement pour revenir à l’autobus et je m’arrêtai pour en admirer la vue à présent que je pouvais profiter de la lumière du jour. Il était noir et imposant comme un autobus à deux étages, et il se voyait comme le nez au milieu du visage parmi les voitures. Le côté arborait des tourbillons dorés et bruns sur toute la longueur. Nous stoppâmes devant l’entrée tandis que je l’examinais du regard.

— Plutôt beau, hein ? Il est usagé, mais il lui reste encore une bonne durée de vie.

— Il est vraiment super.

Je lui souris. Il rayonnait, souriant jusqu’aux oreilles.

— On devrait s’en procurer un nouveau une fois qu’on aura un contrat.

Je lui décochai un regard interrogateur tandis que je passais les doigts sur le motif doré.

— Avec une compagnie de disques. Une compagnie de disques importante.

J’enroulai mes bras autour de sa taille et l’étreignis. J’adorais sa détermination, son ambition, sa foi en Damaged.

— Ça se produira bientôt. Je le sens.

Il m’embrassa sur la tête, m’étreignant à son tour avec ses bras chargés de sacs.

— C’est ça le plan.

La porte de l’autobus s’ouvrit et Eric sortit, nous fusillant du regard en allumant une cigarette. Il s’appuya contre le véhicule.

— Tu dépenses déjà tout son argent ? demanda Eric en regardant devant lui tandis qu’il tirait une longue bouffée de sa cigarette.

— Ce n’est pas ça. J’avais besoin de vêtements.

Je roulai les yeux quand Tucker posa la main dans le creux de mon dos et me guida en haut des marches.

— Si tu le dis, marmonna Eric dans sa barbe alors que Tucker et moi entrions.

— Pourquoi il est comme ça ? Toujours si en colère ?

Je suivis Tucker dans la chambre de Dorris. Il déposa mes sacs sur son lit et commença à en sortir le contenu.

— Et où diable est Dorris ?

Tucker soupira, faisant courir ses mains dans sa chevelure en se laissant choir sur le lit.

— Elle est encore notre gérante, seulement elle… gère de loin en ce moment. Après avoir dû composer avec Lizzy pendant quelques semaines, elle a commencé à prendre ses distances du groupe.

Il marqua une pause.

— Et lorsqu’elle a découvert que j’allais te chercher…

Sa voix s’estompa et il posa la tête dans ses mains.

— Elle est partie à cause de moi ?

Je pouvais sentir la bile remonter dans ma gorge.

— Non. Non. Elle est partie parce que ce n’est pas comme ça qu’elle avait prévu passer ses plus belles années de vieillesse.

Il rit d’une manière sardonique et prit ma main dans la sienne. Nous retombâmes sur la pile de vêtements.

— J’espère qu’elle changera d’avis.

Je lui pressai la main avec empathie. Il devait être difficile de se croire si prêt de percer et de se voir soudainement abandonné par la personne censée être sa plus grande défenseuse. Tout à coup, je me sentais encore plus mal d’être partie au moment où je l’avais fait.

— Non, ça va. Dorris nous cherche une nouvelle gérante et entre-temps, elle s’occupe encore de nous. De loin, c’est tout.

Sa main libre dessina lentement ma mâchoire et il fit courir son pouce sur ma lèvre inférieure.

— Tout va bien.

— Tuck, veux-tu travailler sur les chansons ?

Terry s’appuya sur le cadre de la porte. Tucker soupira lourdement et il se leva du lit. Il me tendit la main pour m’aider à me relever.

— Donne-moi seulement le temps de me changer.

Je me levai, retrouvant mon équilibre avant de me tourner vers les sacs de vêtements.

— En fait…, commença Tucker.

Je me tournai pour le regarder en face avec mon pull neuf en main.

— Nous devons bosser sur les nouvelles chansons. Ce sera plus facile de se concentrer s’il n’y a que les gars.

Je fronçai les sourcils et lâchai le pull sur le lit à côté de moi. Je ne savais pas quelle partie me dérangeait le plus ; le fait qu’il allait travailler à des chansons où il disait à quel point je l’avais blessé ou qu’il ne voulait pas que j’y sois pendant qu’il le faisait.

— Nous avons besoin de quelques nouveaux titres pour les producteurs.

Ses doigts glissèrent dans sa chevelure ébouriffée.

— Ouais, pas de problème. Je vais juste traîner ici.

Je lui offris un petit sourire forcé. Il me rendit mon sourire et m’embrassa doucement sur le front.

— Je serai de retour bientôt.

Il se tourna et quitta la pièce avec Terry. Je me laissai choir sur le lit et retomber sur les sacs en poussant un lourd soupir.

Je me demandai comment j’allais passer les prochaines heures. Soudainement, je me sentis seule… à la dérive. Je compris que je devais commencer à gagner mon pain pour contribuer d’une manière ou d’une autre, si dorénavant ça allait être ma vie, notre vie, dans un avenir prévisible. Je décidai de sortir acheter l’épicerie afin qu’au moins, le frigo soit rempli lorsque les gars allaient revenir. Si je ne pouvais pas mettre Eric de mon côté avec des paroles, je réussirais peut-être à abattre ce mur avec de la nourriture.

Je me levai et me changeai en enfilant un nouveau jeans et un débardeur bleu poudre. Je n’arrivais pas à adopter le style grunge qui semblait tellement à la mode ; j’achetais mes pantalons parfaitement intacts, sachant très bien que j’allais les porter assez longtemps pour que des trous s’y forment naturellement. Je glissai encore une fois mes pieds dans mes sandales et attachai mes