Main La misère du sud

La misère du sud

,
Language:
french
ISBN 13:
9782897339395
File:
EPUB, 1.93 MB
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1

La misère du sud

Language:
french
File:
EPUB, 2.05 MB
2

La Modification

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 371 KB
Éloges pour Beauté

« C’est une histoire incroyablement émouvante… Je croyais y être, avec Cass. On ressent toutes ses émotions, tellement qu’on a l’impression d’être dans sa peau. Le meilleur livre de Mummert à ce jour ! »

— Molly McAdams, auteure à succès du USA Today

« C’est captivant… j’ai été fortement attirée par le personnage de Cass dès la première phrase de ce livre… C’est une montagne russe d’émotions dont je ne voulais pas descendre. Je n’arrivais pas à poser ce livre. »

— Amanda Bennett, auteure de Time to Let Go

« J’ai adoré ! C’est une histoire remplie de chagrin et d’espoir. On y parle des difficultés de la vie, mais il y a aussi de l’espoir pour l’avenir. »

— Romantic Reading Escapes

« Je suis sans mot… La narration est formidable. »

— Lives and Breathes Books

« J’ai adoré ce livre… Mummert a insufflé beaucoup de profondeur et d’âme à ses personnages. »

— Contagious Reads

« Sombre, chargé à bloc, plein d’émotions… je ne voulais pas que ce livre se termine ! »

— Belle’s Book Blog

« Il s’agit d’un de ces livres qui reste en nous. Les personnages sont si réels qu’ils s’installent dans notre cœur et ils y vivent pour le restant de nos jours… Mon cœur en redemandait. »

— Selena-Lost-in-Thought

« Wow. Le mot « AMOUR » n’est pas assez puissant pour décrire mes sentiments pour ce livre. Je suis tombée instantanément amoureuse de Cass. »

— KT Reads

« (Titre) est le premier livre que j’ai lu de Teresa Mummert, mais ce n’est assurément pas le dernier ! J’ai adoré chaque minute de ma lecture, même si quelques passages m’ont brisé le cœur… Le simple fait d’écrire cette critique me donne envie de le relire. »

— Smardy Pants Book Blog

« J’adore vraiment les personnages que crée Mummert ! Avec un titre comme (insérer), comment n’aurais-je pas pu être intriguée ? Quelle fabuleuse lecture ! »

— Flirty and Dirty Book Blog

« Totalement captivant. »

— Ana’s Attic Book Blog





Copyright © 2013 Teresa Mummert

Titre original anglais : White Trash: Beautiful

Copyright © 2014 Éditions AdA Inc; . pour la traduction française

Cette publication est publiée en accord avec Gallery Books, une division de Simon & Schuster, Inc., New York, NY

Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.



Éditeur : François Doucet

Traduction : Lynda Leith

Révision linguistique : Féminin pluriel

Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Carine Paradis

Conception de la couverture : Matthieu Fortin

Photo de la couverture : © Thinkstock

Mise en pages : Sébastien Michaud

ISBN papier 978-2-89733-937-1

ISBN PDF numérique 978-2-89733-938-8

ISBN ePub 978-2-89733-939-5

Première impression : 2014

Dépôt légal : 2014

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque Nationale du Canada



Éditions AdA Inc.

1385, boul. Lionel-Boulet

Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7

Téléphone : 450-929-0296

Télécopieur : 450-929-0220

www.ada-inc.com

info@ada-inc.com



Diffusion

Canada : Éditions AdA Inc.

France : D.G. Diffusion

Z.I. des Bogues

31750 Escalquens — France

Téléphone : 05.61.00.09.99

Suisse : Transat — 23.42.77.40

Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99



Imprimé au Canada





Participation de la SODEC.

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.

Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada



Mummert, Teresa



[Beautiful. Français]

Beauté

(La misère du Sud ; t. 1)

Traduction de : Beautiful.

ISBN 978-2-89733-937-1

I. Leith, Lynda. II. Titre. III. Titre : Beautiful. Français.



PS3613.U45B4214 2014 813’.6 C2014-940980-X



Conversion au format ePub par:



www.laburbain.com





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de Teresa Mummert

Couchée défaite, en morceaux sur les draps déserts, je sens la douleur s’installer profondément en moi.

Je me lève pour entreprendre le combat d’une nouvelle journée, je me prépare aux coups,

Debout sur mes jambes tremblantes.

Je prends ce stylo et trouve ma voix, je remplis les pages de mots bruyants,

Mon cœur s’emballe, donne le rythme pendant que je livre mon âme sur les feuilles vierges.

Ils ignorent comme leurs mots m’ont déchirée,

M’ont fait saigner et laissée pour morte ; mais vous ne pourrez plus me blesser.

Jamais…

Je refuse de me laisser briser. Mon âme est meurtrie, mais vous ne pouvez m’ébranler.

Si je meurs seule dans mon lit, prisonnière de mes pensées, de ma tête,

Je vous pardonnerai tout le mal. Armée d’un stylo et de papier, je laisserai s’élever mon chant.

Je remplirai ces pages de ma douleur et, un jour, je réapprendrai à aimer.

Encore.

La vérité, je la dis à travers ma vision brouillée, c’est le monde dans lequel je dois vivre,

J’ai tout perdu pour toi, mais ces mots me donneront la force de continuer,

Si tu me prends cette vie, je volerai de mes ailes brisées,

Laisse-moi remplir ces pages vides, de ces mensonges d’amour que tu m’as racontés.

Ils ignorent comme leurs mots m’ont déchirée,

M’ont fait saigner et laissée pour morte ; mais vous ne pourrez plus me blesser.

Jamais…

Je refuse de me laisser briser. Mon âme est meurtrie, mais vous ne pouvez m’ébranler.

Si je meurs seule dans mon lit, prisonnière de mes pensées, de ma tête,

Je vous pardonnerai tout le mal. Armée d’un stylo et de papier, je laisserai s’élever mon chant.

Je remplirai ces pages de ma douleur et, un jour, je réapprendrai à aimer.

Encore.

Les anges se sont retrouvés avec des ailes battues et abîmées après t’avoir survécu.

Le monde était cruel et sans pitié,

Un endroit où les anges n’avaient pas leur place.

En noircissant cette feuille de mon passé, je pense à la manière dont tu m’adorais,

Disais que je ne serais jamais seule,

Allongée sur des draps nus dans un lieu qui n’est pas mon foyer.

Ils ignorent comme leurs mots m’ont déchirée,

M’ont fait saigner et laissée pour morte ; mais vous ne pourrez plus me blesser.

Jamais…

Je refuse de me laisser briser. Mon âme est meurtrie, mais vous ne pouvez m’ébranler.

Si je meurs seule dans mon lit, prisonnière de mes pensées, de ma tête,

Je vous pardonnerai tout le mal. Armée d’un stylo et de papier, je laisserai s’élever mon chant.

Je remplirai ces pages de ma douleur et, un jour, je réapprendrai à aimer.

Encore.





Chapitre 1


Je ne suis pas naïve. Je sais que la phrase « et ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps » n’est pas pour moi. Mon preux chevalier sur son cheval blanc a emprunté le détour sur l’autoroute pour éviter ce trou à rat de merde. J’ai fait la paix avec ça. Mais ça ne signifie pas que je vais me laisser marcher dessus comme un paillasson et permettre à tous les connards prétentieux du parc à roulottes de faire ce qu’ils veulent de moi.

— J’arrive tout de suite, grognai-je à l’intention de Larry.

Il est le cuisinier ici, au Aggie’s Diner, et également le mari d’Aggie. Ses cheveux sont longs et graisseux, ils pendent en épaisses touffes grises autour de son visage buriné. C’est un vieil homme presque toujours méchant et mauvais.

Je me retournai et envoyai un bref sourire à mon client costaud d’âge moyen pendant qu’il continuait à lorgner ma poitrine. Je fis glisser le lait pour son café sur la table en m’assurant qu’il se renverse un peu sur ses cuisses « accidentellement ».

— Je suis une serveuse, pas une putain, le prévins-je à travers mes dents serrées.

Je coinçai derrière mon oreille une mèche de mes cheveux châtains (certains diraient couleur de blé mûr) qui s’était échappée de ma queue de cheval et je poussai un gros soupir. Cass Daniels était bien des choses, mais pas ça.

C’était toujours pareil. Un gars quitte l’autoroute principale et décide d’essayer une petite gargote du coin, peut-être de tenter sa chance avec la serveuse. Certaines ont même déjà accepté son offre. Mais je n’étais pas ce genre de fille. J’avais mon homme à moi. Mes cheveux châtains et mes yeux bleus n’étaient parfois qu’une malédiction.

Je me dirigeai droit vers le fond de la salle, serrant les doigts très fort sur mon plateau tandis que j’essayais de me convaincre de ne pas frapper Larry sur le côté de sa maudite tête.

— J’ai sonné la cloche il y a cinq minutes, Cass, me réprimanda-t-il.

Je l’ignorai pendant qu’il parlait et parlait alors que je déposais les assiettes chaudes sur mon plateau, me brûlant les doigts. Je levai les yeux au ciel et passai la porte tandis qu’il continuait, augmentant le volume lorsque je sortis.

— N’agis pas comme si tu étais la seule dans le parc à roulottes qui peut transporter un plateau de nourriture. T’es pas spéciale !

Je fis claquer mon plateau sur la table 4 avec un peu plus de force que prévu en retenant mes larmes. Je n’avais pas besoin qu’un cuisinier de second ordre dans un restaurant délabré me dise que je ne valais pas un clou. Je m’obligeai à sourire à la vieille dame devant moi.

Sa main se déplaça sur la mienne quand je déposai son plat devant elle. Ça m’étonna et je dus combattre mon envie de la retirer.

— Ne laisse personne te dire que tu n’es pas spéciale, dit-elle d’une voix étouffée.

Je souris alors qu’une unique larme s’échappait de mon œil et glissait sur ma joue. Je libérai ma main et l’essuyai rapidement en regardant les murs défraîchis peints d’une teinte pêche pour dissimuler mes pleurs.

— Bon appétit.

Ma voix craqua sous mes mots.

Je pivotai vivement et me frayai un chemin dans la salle à manger jusqu’à l’entrée au fond portant l’inscription EMPLOYÉS SEULEMENT. Je sortis mon paquet de cigarettes de mon tablier et fixai l’emballage en marchant vers le coin du bâtiment. Je n’en avais pas fumé une seule depuis quatre jours, mais je n’arrivais pas à me convaincre de jeter le paquet.

Je contemplai au loin les roulottes qui se trouvaient de l’autre côté du stationnement. Une clôture en piteux état entourait l’endroit avec une série de panneaux qui clamaient DÉFENSE D’ENTRER. Je pouffai de rire.

Personne ne s’aventurait là-dedans à moins d’avoir le choix. La clôture servait uniquement à nous écarter des gens importants.

Je tins le briquet au bout de ma cigarette et fermai les yeux en inhalant profondément, remplissant mes poumons de la délicieuse fumée.

— Ça va t’tuer, tu sais, lança une voix grave devant moi.

Mes yeux s’ouvrirent brusquement. Un homme, vêtu d’un jeans foncé délavé et usé et d’un t-shirt gris foncé portant l’inscription JE SUIS AVEC LE GROUPE, se tenait devant moi, un casque de motocyclette dans la main. Sa tête était penchée d’un côté et un demi-sourire étirait ses lèvres. Sa chevelure brun foncé était indisciplinée, mais quelque chose me disait qu’il prenait son temps pour lui donner cette allure naturellement ébouriffée. Ses bras avaient des tatouages compliqués jusqu’aux poignets et ses yeux bleus étaient vifs sous le soleil. C’était le genre de gars contre qui votre maman vous aurait prévenu ; si votre maman n’était pas trop défoncée pour jouer son rôle. Il mesurait au moins un bon quinze centimètres de plus que mon mètre soixante. Je supposai qu’il approchait mes vingt-trois ans ou qu’il était plus vieux de quelques années.

— Pas assez vite.

Je levai les yeux au ciel et pris une autre bouffée. Il rit en faisant courir ses doigts dans ses cheveux de l’avant vers l’arrière, il hocha la tête, puis il se tourna pour marcher vers l’entrée principale du café. Il s’arrêta un moment, dos à moi, comme s’il avait quelque chose à dire, mais il ne parla pas. Il ouvrit la porte et disparut à l’intérieur sans un regard en arrière.

Au moins, ma vie pourrie amusait quelqu’un d’autre. Je tins ma cigarette en angle, la fixant d’un air méchant avant de la jeter d’une chiquenaude dans la poussière du stationnement. Je me redressai, replaçai mon tablier en essuyant les larmes qui séchaient à présent sur mon visage et je retournai au boulot.

Monsieur Sombre-et-dangereux était assis dans un box de ma section et je jurai intérieurement. J’étais un aimant à mauvais garçon ; sauf que dans mon univers, ça signifiait des raclées et des peines d’amour.

— Bienvenue au Aggie’s Diner. Je m’appelle Cass et je serai ta serveuse. Puis-je t’offrir quelque chose à boire pour commencer ?

Je fis claquer le menu devant lui. Je fis de mon mieux pour sourire, mais celui-ci n’atteignit pas mes yeux. C’était toujours ainsi. Je balayai du regard ses tatouages qui rampaient hors des manches de son t-shirt en motifs compliqués et en vrilles.

— Tucker White.

Il se fendit d’un sourire. Ce sourire devait lui permettre d’obtenir tout ce qu’il voulait.

Mes yeux revinrent sèchement sur les siens.

— Veux-tu quelque chose à boire, Tucker White ?

J’essayai de ne pas avoir l’air impatient. Je ne voulais pas échanger des réparties amusantes avec un gars fraîchement sorti de l’autoroute. Je voulais rentrer à la maison et prendre une douche chaude, si jamais nous avions la chance d’avoir de l’eau chaude. Ce boulot servait tout juste à payer les factures et à nourrir ma mère ; nous étions loin d’avoir les moyens de nous offrir du luxe comme l’eau, encore moins des repas consistants ou le câble.

— Je vais prendre une bière, mon cœur. Ce que tu m’recommandes.

Son sourire ne vacilla pas.

Je balayai le café du regard avant de revenir à lui. J’étais sûre qu’il pouvait lire sur mon visage : « Tu te fous de moi ? » Ce n’était pas l’endroit pour les mets exotiques ou les bières de luxe.

— Je ne suis pas ton « cœur ».

— Défi accepté.

Il rit.

Ces gars étaient tous les mêmes. Je soupirai.

— Je vais te chercher une Bud.

Je tournai les talons et me frayai un chemin vers l’arrière pour aller prendre sa Bud dans le réfrigérateur.

— Cass, que fais-tu avec ma bière ? lança Larry derrière son passe-plat.

— C’est pour un client, lançai-je par-dessus mon épaule. Je vais te payer lorsqu’il aura réglé son addition.

Je poussai les portes de la cuisine et m’éloignai de Larry avant qu’il puisse se remettre à crier.

Je déposai la bouteille devant Tucker et essuyai ma main mouillée par la condensation sur mon tablier.

— Merci.

Il me décocha un clin d’œil et décapsula la bouteille. Il l’inclina vers ses lèvres et commença à boire, ses yeux toujours fixés sur les miens.

Je sortis mon stylo et mon carnet de commandes de la poche de mon tablier et j’attendis qu’il termine sa boisson.

— As-tu fait un choix ?

Je déplaçai mon poids d’un pied sur l’autre. J’étais dessus depuis sept heures maintenant et ils étaient douloureux.

— Oh, ouais.

Ses yeux suivirent lentement la ligne de mon corps pendant que sa langue donnait de petits coups sur ses lèvres pour les humecter.

— Un hamburger et des frites.

Il déposa sa bouteille sur la table et il la fit tourner entre ses doigts. Son téléphone portable sonna et il leva les yeux au ciel en le prenant pour répondre.

— Tucker à l’appareil.

— Je t’apporte ça tout de suite.

Je souris poliment et partis passer la commande. Larry fulminait. Il était à quelques secondes de m’arracher les yeux quand la cloche au-dessus de la porte sonna. Je me tournai et aperçus Jackson.

— Salut, Jax.

Je souris et marchai vers lui pour le rejoindre au centre de la salle. Il passa ses mains dans ses longs cheveux bruns et sales. Sa peau était rougie et ses yeux émeraude étaient vitreux. La drogue l’avait sérieusement amoché. Il était mince, mais pas musclé ; grand, mais avait toujours le dos voûté.

— J’ai besoin de fric.

Sa mâchoire était serrée et sa voix ne dépassait pas le murmure. Il s’essuya les mains sur son t-shirt blanc taché.

— Jax, je n’ai pas d’argent.

Jackson m’attrapa le bras juste au-dessus du coude, m’attirant plus près de lui. Son souffle empestait l’alcool.

— C’est foutrement important, Cass. J’en ai besoin maintenant.

Je savais qu’il n’avait pas de patience. Il était impossible de lui faire entendre raison quand il consommait. Je reculai d’un pas.

— Puis-je en avoir une autre, mon cœur ?

Tucker m’appela de sa table, la bouteille dans les airs.

— Merde, qui c’est, ce gars ?

Les yeux de Jackson brillèrent de colère.

— Un client, c’est tout, murmurai-je.

— Juste une minute ! répondis-je à Tucker qui, à présent, nous observait Jackson et moi. Je n’ai pas d’argent avant la fin de mon quart, Jax. Tu le sais.

Je posai légèrement mes mains son torse et il les chassa d’une claque.

Tucker s’était avancé à côté de moi. Il effleura mon dos du bout des doigts, me faisant sursauter.

— Je dois m’en aller, alors je ne pourrai pas manger, mais voici ce que je te dois et plus qu’il en faut pour compenser les ennuis.

Ses yeux se tournèrent rapidement vers Jackson, prenant sa mesure.

J’étais sans voix. Je n’avais jamais connu personne qui eût donné quoi que ce soit sans vouloir quelque chose en retour. Le simple contact du bout de ses doigts mit mon corps dans tous ses états et je m’efforçai de ralentir les battements de mon cœur pour qu’ils retrouvent leur rythme normal, inquiète que Jax puisse les sentir dans mon bras.

— On se voit plus tard, mon cœur.

Tucker me décocha un clin d’œil avant de faire tomber le cure-dent qu’il tenait dans sa bouche et de sourire à Jax, en se glissant entre nous pour sortir par la porte d’entrée.

Jackson se foutait de ce gars. Tout ce qu’il voyait, c’était la pile de billets dans ma main.

— Merci. Bonne journée ! lançai-je dans le dos de Tucker pendant qu’il balayait ses cheveux d’une main et passait la porte.

J’ignorais s’il l’avait fait par pitié ou gentillesse, mais ma foi en l’humanité était momentanément restaurée, même si le gars était un connard prétentieux. La cloche signalant que la commande était prête retentit et mes yeux revinrent lentement à Jackson.

— Moment parfaitement choisi.

Jax sourit et s’empara du billet de vingt dollars sur le dessus de la petite pile de billets dans ma main.

— Jax, attends, criai-je derrière lui, mais il avait déjà pivoté pour partir aussi vite que possible.

Je comptai l’argent qu’il me restait. Juste assez pour payer le repas. Foutrement parfait. Une motocyclette vrombit furieusement derrière la porte et démarra, devenant de moins en moins bruyante en s’éloignant.

— La commande attend, Cass, siffla Larry depuis la cuisine.

Merde. Je pris le hamburger et les frites et les déposai sur la table la plus reculée dans ma section. Au moins, j’allais avoir un peu de vrais aliments aujourd’hui. Je pris une frite chaude et la fis tomber dans ma bouche, balayant du regard les rideaux bleus défraîchis qui n’étaient assortis à rien ici. Je voulais être égoïste et manger jusqu’à la dernière bouchée, mais mon esprit me ramena à ma mère. Je m’emparai d’une boîte pour mets à emporter et glissai la nourriture à l’intérieur. Dès que je pourrais prendre une nouvelle pause, je lui apporterais le repas. Elle avait faim, j’en étais sûre, et elle ne faisait pas grand-chose pour elle-même, la cuisine encore moins.

Une autre heure s’écoula. J’étais occupée, mais jamais suffisamment pour que ce boulot en vaille la peine financièrement. Cependant, je n’avais pas d’autre choix.

— J’prends une pause !

Je retirai mon tablier et croisai le regard de Marla, l’autre serveuse chez Aggie’s. Elle acquiesça d’un signe de tête, et je pris la boîte de nourriture que j’avais conservée et sortis par l’arrière. Je traversai le stationnement poussiéreux et franchis la clôture du parc à roulottes.

— Maman ! criai-je en poussant la porte de notre roulotte. Maman ?

Je m’avançai dans le couloir étroit, évitant le seau qui était posé sur le plancher pour recueillir l’eau de pluie. Je m’appuyai contre le lambris en bois pour me glisser de l’autre côté. J’ouvris la porte de la chambre principale d’une poussée. Je stoppai net. Jax et ma mère étaient assis dans un nuage de fumée de cigarette, hébétés et désorientés. Un mince tube de caoutchouc était attaché autour du bras de ma mère et une aiguille sortait de sa veine.

— Je t’ai dit de ne plus apporter de cette merde ici, Jax, criai-je.

Les yeux verts de Jax étaient brillants et vitreux sur le fond blanc injecté de sang entourant ses iris.

Dégoûtée, je lançai la nourriture sur le plancher devant moi, puis je me précipitai vers ma mère qui était pratiquement catatonique.

J’étais son portrait tout craché, sauf que mon corps était plus mince, j’avais quelques années en moins sur le visage et plus d’estime pour moi-même.

Est-ce que mon avenir ressemblerait à ça ?

Ma mère était une bonne personne avant que son cerveau ne la lâche. Quand papa nous a quittées, il a emporté la raison de ma mère avec lui. Elle a vite perdu l’éclat qu’elle avait dans ses yeux, puis la raison et la logique ont suivi de près. Elle ne se lavait pas et ne se nourrissait pas. Elle restait assise dans sa propre crasse jusqu’à ce que je m’en occupe.

— Tu m’avais promis de plus faire ça. Tu avais promis.

Des larmes s’accumulèrent dans mes yeux, mais je luttai pour les empêcher de couler.

Jax m’ignora et resserra la ceinture autour de son bras. Je serrai les poings et sortis en trombe de la roulotte, faisant claquer la porte fragile derrière moi. Une image apparut soudain dans mon esprit : je voyais toutes les autres filles de mon âge qui recevaient en ce moment leur diplôme universitaire, s’avançant vers un avenir prometteur rempli de possibilités.

Je ne me permettrais pas de regarder encore une fois la roulotte derrière mon épaule. Je n’avais pas besoin d’un rappel de ce que j’étais.





Chapitre 2


Je m’essuyai les yeux en passant de nouveau l’entrée des employés du café. J’attrapai mon tablier et le nouai rapidement sur mon uniforme entièrement noir, puis je commençai à nettoyer mes tables inoccupées. Je frottai, passant ma colère sur le vieux Formica beige et vétuste qui les recouvrait. Je détestais cet endroit, ma vie… je me détestais. Je soupirai enfin et me laissai choir dans un box, la tête entre les mains. La cloche tinta au-dessus de la porte, mais je n’avais plus d’énergie pour regarder qui entrait.

— Puis-je avoir ce hamburger maintenant, mon cœur ?

Je regardai à travers mes mains et fixai les yeux bleus, sombres et orageux de Tucker qui semblaient encore plus brillants que la dernière fois que je les avais vus, à peine deux heures plus tôt.

— Tu sais, il y a de bien meilleurs restaurants dans les environs, et je ne suis toujours pas ton « cœur », dis-je sèchement.

— Mais le service ici est épatant.

Il sourit et me décocha un clin d’œil, dévoilant de profondes fossettes dans ses joues, tandis qu’il se glissait sur le banc du box en face de moi. Ses fossettes combinées à sa superbe chevelure et à ses sourcils foncés au-dessus de ses beaux yeux, il était un délice pour les yeux, capable de faire naître des papillons dans le ventre de n’importe quelle femme. Avant, Jax me donnait des papillons quand il me souriait. Mais ils s’étaient depuis longtemps envolés avec mes rêves.

— Ça va, Cass ? demanda doucement Tucker.

Comment connaissait-il mon nom ? Oh, oui, je le lui avais dit en prenant sa commande. J’étais étonnée qu’il s’en souvienne encore. La plupart des gens quittaient cet endroit sans jamais se retourner. Ça m’apparaissait incroyablement intime qu’il s’adresse à moi autrement que par « mademoiselle » ou « hé ! toi ».

— Je vais te chercher ce hamburger.

Je soupirai tandis que je mettais la main sur la table pour m’aider à me relever. Sa main atterrit sur la mienne et je sursautai devant ce contact inattendu. C’était peut-être à cause de ces années où j’avais eu à me protéger du petit ami « de la semaine » de ma mère, mais de toute façon je détestais être touchée, même si ce contact amenait mon cœur à s’affoler comme maintenant. Ce tressaillement était devenu ma réaction normale à tout contact humain. Il jeta un coup d’œil à ma main, puis il me regarda et retira lentement ses doigts dans un glissement. Il avala et il hocha la tête.

Je ne pouvais pas m’éloigner de lui assez vite. Voulait-il me voir pleurer ? N’en avait-il pas eu assez de mon humiliation la première fois qu’il s’était arrêté ici ? C’était sans doute pourquoi il était parti avec autant de hâte. Je passai la commande tandis que Larry me contemplait avec curiosité, mais il ne dit rien.

Je m’attardai au poste de travail des serveuses, ne voulant pas retourner à la table de Tucker. Il était mon seul client. J’étais certaine qu’il voyait clairement que je l’évitais. Je lui jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule. Il regardait fixement par la fenêtre sale, perdu dans ses pensées. Je m’accordai une minute pour l’examiner de la tête au pied. Son jeans paraissait sale et fatigué, mais après une observation plus attentive, Tucker avait dû payer pour que ses vêtements aient l’air de tomber en lambeaux. Je levai les yeux au ciel et regardai de nouveau mon poste. Quel connard. Il payait pour avoir l’air pauvre. Je regardai encore une fois par-dessus mon épaule et cette fois mes yeux atterrirent directement dans les siens. Je rougis et m’emparai d’une bouteille de ketchup, que j’allai déposer devant lui.

— Veux-tu une bière ?

Je coinçai une longue mèche raide de mes cheveux derrière mon oreille. Qu’est-ce que je faisais ? Larry allait piquer une crise.

Tucker sourit et hocha rapidement la tête.

— C’est vrai que tu m’en dois une pour tantôt.

Je tournai les talons et allai dans la cuisine. Larry leva sa spatule quand j’ouvris le réfrigérateur pour attraper deux bières et je le regardai d’un air mauvais pour le prévenir silencieusement de ne pas m’emmerder. Il essuya sa spatule sur son tablier en loques et il retourna la boulette de viande. J’étais redevable à Tucker pour sa générosité. C’est ce que je me disais. J’étais gentille seulement pour le remercier de sa gentillesse.

J’avais enduré toute la merde dont j’étais capable en une journée. En haussant mentalement les épaules, je me glissai par la porte. J’espérais que Larry n’avait pas vu les bières et qu’il ne réaliserait pas sa menace de me renvoyer. Sa femme était seulement à moitié moins méchante que lui et j’étais certaine que c’était la seule raison pour laquelle j’occu-pais encore ce boulot. C’était mon unique échappatoire à cette vie qui attendait de l’autre côté du stationnement poussiéreux. Cet endroit pouvait bien donner l’impression d’être un resto qu’on aurait dû fermer depuis bien des années déjà, c’était quand même mon sanctuaire.

Je déposai les bières sur la table de Tucker et me glissai dans le box, en face de lui. Il se fendit d’un sourire et saisit ma bouteille, la décapsula pour moi avant de s’occuper de la sienne. Je réussis à produire un sourire sincère et pris ma bière.

Tucker but une longue lampée de sa bière avant de soupirer et d’incliner la bouteille dans sa main pour lire l’étiquette.

— Alors… cet enculé, plus tôt…, sa voix s’estompa et ses yeux restèrent fixés sur l’étiquette de la bouteille comme si elle possédait les réponses à ses questions.

J’avalai une gorgée et le contemplai d’un regard méfiant. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire ? Faisait-il simplement la conversation ? C’était ça. Clairement, j’étais son divertissement pour la soirée.

— Mon petit ami, soupirai-je.

Je commençai à peler l’étiquette de ma bière. L’alcool réchauffa rapidement mon corps. L’estomac vide, les effets se faisaient sentir bien plus vite.

Tucker hocha la tête et il but sa bière jusqu’à ce que la bouteille soit vide.

— C’est dommage.

— Il jappe plus qu’il ne mord.

Ce n’était pas vrai le moins du monde, mais je n’étais pas sur le point d’avouer ma faiblesse devant un parfait étranger.

— Il faut peut-être que quelqu’un le muselle.

— Et toi ? As-tu une petite amie ?

Il rit et fit tourner la bouteille dans sa main avant que ses yeux entrent en contact avec les miens.

— Ça dépend.

Il se pencha en avant sur les coudes.

— Vas-tu quitter l’enculé ?

Je me calai dans mon siège, totalement choquée par son audace.

La cloche sonna, indiquant que sa nourriture était prête, et je bondis.

— Je vais aller chercher ça.

Je souris d’un air gêné tandis que je me précipitais vers la cuisine.

— T’essaies d’faire un peu de fric supplémentaire ce soir ?

Larry mima un geste dégoûtant avec ses hanches qui me fit monter la bile dans la gorge.

Je secouai la tête.

— Va te faire foutre, espèce de vieux pervers !

Je m’emparai de la nourriture puis m’en allai, furieuse. J’étais surtout en colère contre moi-même. D’abord, pourquoi m’étais-je assise avec ce gars ? Si Larry décidait de jaser de ça avec Jax, ça allait chauffer.

Je posai la nourriture sur la table et je fis un signe de tête poli à Tucker avant de me tourner pour partir.

— Attends ! Tu ne vas pas me tenir compagnie ?

Je pouvais entendre le sourire qu’il avait dans la voix. Ça me mit hors de moi. Je savais ce que voulaient les gars comme lui ; c’était ce que voulaient tous les gars.

Je pivotai et avançai de trois pas, réduisant la distance entre nous. Je posai les mains sur la table et me penchai vers lui. Il sentait la noix de coco. Ça me déstabilisa. C’était la plage, le parfum de la liberté s’élevant de ses cheveux comme un effluve.

— Je ne suis pas une putain, merde. Tu ne peux pas acheter mon temps.

Il se cala dans son siège, pris de court par ma répartie. Je savais que je passais ma colère contre Larry sur lui, mais c’était plus fort que moi.

— Je voulais seulement de la compagnie et tu avais l’air…

— L’air de quoi ? D’un coup facile ?

Je me croisai les bras sur la poitrine.

— Il n’y a rien de facile chez toi, ça, je le vois déjà.

Il se fendit d’un sourire tandis qu’il levait son hamburger pour en prendre une grosse bouchée, puis il le lâcha sur son assiette, ses yeux regardant fixement devant lui.

Mon estomac affamé gronda et je me tournai, puis partis en trombe, totalement déconcertée par sa réaction.

Je ne m’approchai plus de Tucker jusqu’à ce que je sois certaine qu’il ait terminé son repas. J’apportai l’addition sans un mot. Je l’observai depuis la cuisine pendant qu’il cherchait l’argent dans son portefeuille, qu’il laissa tomber sur la table. Il regarda autour de lui une dernière fois, puis il partit. Le son de sa motocyclette gronda au loin.

Je soupirai et me rendis à sa table pour ramasser l’argent afin de pouvoir encaisser ma dernière addition de la soirée. Je pris l’argent et tendis la main vers son assiette. Épelé avec du ketchup, il y avait le mot « désolé ». Je soupirai et essuyai la table. J’avais besoin de sommeil.

Je fis rapidement les comptes et criai à Larry que je partais, puis je me mis en route vers la maison à travers le stationnement poussiéreux et sombre. La roulotte était calme et je savais que maman et Jax étaient probablement dans les vapes. Du moins, je l’espérais.

J’entrai sur la pointe des pieds et m’avançai dans le couloir. Exactement comme je l’avais souhaité, ils dormaient tous les deux. Ils étaient dans un coma provoqué par la drogue, pour être plus juste. Je retirai mes chaussures de sport rouges Chuck Taylor et les lançai dans ma chambre, puis je revins vers la porte d’entrée et sortis en attrapant mes cigarettes au passage.

Cette fois, je n’hésitai pas à en allumer une. Quel était le but de rester en bonne santé ? Voulais-je vraiment vivre encore longtemps dans ce trou à rats ? C’était une nuit relativement paisible. Si je fermais les yeux, je pouvais presque prétendre être quelqu’un d’autre. Presque. Au loin, un chien jappa furieusement et, à quelques roulottes d’où j’étais, je pouvais entendre les Hanson se battre ou… faire ce qu’ils faisaient pour qu’elle crie comme ça. Dégoûtant.

Après une dernière bouffée, je jetai ma cigarette dans une flaque sur la route et pris le chemin du retour. Je patientai quelques minutes jusqu’à ce que mes nerfs ne puissent plus le supporter. Ils dormaient. Personne ne regardait. J’entrai dans ma chambre sur la pointe des pieds et sortit doucement mon vieil ourson en peluche piteux de ma commode. Mon père me l’avait offert quand j’étais enfant. C’était avant qu’il ne m’oublie. Je glissai les doigts dans une fente dissimulée dans son dos et en sortis une petite liasse de billets. J’économisais depuis ce qui me semblait une éternité. J’avais besoin d’une somme suffisante pour le premier et le dernier mois de loyer d’un nouvel appartement. Un endroit à quelques villes d’ici. Je souris. Encore quelques semaines et je réussirais peut-être mon coup. Quelqu’un remua et je rangeai l’argent en sécurité à l’intérieur de mon ourson.

Je me faufilai en douce dans le salon et allumai le téléviseur. Quelques minutes plus tard, Jax sortit de la salle de bain dans un état de torpeur.

— Salut, dit-il en se frottant les yeux avec ses paumes.

— Salut.

Je ne le regardai pas. Ses yeux étaient vides de toute façon. C’était l’air qu’il avait toujours lorsqu’il consommait. Il m’avait promis d’arrêter un million de fois. Des mensonges. Toujours des mensonges. Je fis le tour des trois chaînes que nous recevions, cherchant quelque chose à part le bulletin de nouvelles.

— Tu as de l’argent ?

Il se grattait le ventre sous son maillot de corps.

— Quand ai-je de l’argent ? répliquai-je sèchement.

J’éteignis le téléviseur. Je me levai et passai devant lui, le frappant durement avec mon épaule.

— Merde, Cass, t’es pas obligée d’être vache à cause de ça.

Je claquai la porte de ma chambre et me laissai tomber sur le lit, enfouissant mon visage dans mon édredon fleuri. Pour la énième fois, je m’endormis en pleurant.





Chapitre 3


Aargh…

Je tendis la main vers le réveille-matin et lui donnai quelques petites tapes jusqu’à ce qu’il cesse enfin de sonner. Je ne voulais pas ouvrir les yeux. Les rêves étaient toujours plus beaux que la réalité. La nuit dernière, j’avais de nouveau quatre ans et j’étais avec ma mère et mon père. Il était grand et fort et il avait des cheveux blonds fins clairsemés. Ma mère avait encore cette étincelle dans l’œil qui s’était éteinte depuis. Dans mes souvenirs, elle était identique à moi maintenant. Elle souriait et riait alors qu’elle et mon père se tenaient par la main. À tous les deux ou trois pas, ils levaient les bras pour me soulever du sol. J’avais l’impression de voler, c’était si bon ! La Cass adulte se rappelait ces beaux moments et ils lui manquaient.

Résignée, je m’étirai et m’assis, en regardant ma chambre. Les murs étaient d’un vert terne et le tapis, bleu et taché. C’était hideux. Je la gardais propre, mais aucun effort de récurage ne pouvait la rendre agréable pour l’œil. Tout mon ameublement était usagé et brisé.

— Cass ! cria Jax depuis le salon.

Je bâillai et m’accordai un autre moment de paix avant de m’habiller pour le boulot et d’entrer dans le salon pour l’y trouver. Affalé sur le divan brun, il se frottait les tempes.

— Je ne me sens pas bien, gémit-il, les sourcils collés ensemble.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

Je m’assis à côté de lui et mis la main sur son front. Il n’était pas fiévreux.

— Un mal de tête ?

Il acquiesça d’un signe et il m’attira contre sa poitrine. J’aurais voulu lui résister. Je lui en voulais terriblement de m’avoir à nouveau menti. Mais au lieu de ça, je posai ma tête sur son torse et écoutai les battements de son cœur.

Il passa une main dans ma chevelure.

— Je ne voulais pas, Cass. J’ai merdé.

Je savais qu’il ne voulait pas être un toxicomane. Il était dépendant et il n’avait aucun moyen de s’en sortir. J’avais essayé de le convaincre de rejoindre un groupe. J’avais pensé que ça pourrait l’aider à passer au travers de ça. J’avais même apporté un dépliant à la maison. Mais il l’avait déchiré et me l’avait lancé au visage. Il avait dit que les groupes étaient pour les mauviettes. Qu’il pouvait arrêter tout seul. Je levai les yeux vers son visage et il ferma les siens en serrant très fort les paupières. Il avait tort, pensai-je avec un soupir.

— Je dois me préparer pour le boulot.

Je m’assis, mais Jackson m’attrapa les poignets et il essaya de me ramener contre lui.

— Reste.

Il tira plus fort jusqu’à ce que mon corps tombe sur lui.

Je lui donnai une petite tape sur le torse et me relevai.

— Je dois aller travailler. Je ne veux pas être coincée ici pour toujours.

Ses yeux s’ouvrirent brusquement et je sus que j’avais dit ce qu’il ne fallait pas dire.

— Qu’est-ce que t’aimes pas ici, Cass ? T’es trop bonne pour cet endroit ? Tu vivrais dans la rue en ce moment si je n’avais pas trouvé cette roulotte.

Sa voix était basse et froide.

Je reculai d’un pas.

Il se redressa et il se leva lentement.

— Tu veux sucer des queues pour gagner ta vie comme ta maman dans le passé ?

Il s’approcha plus près. Mes jambes étaient appuyées sur la chaise à présent et je luttais pour ne pas tomber dessus à la renverse.

— Je parie que c’est comme ça que tu gagnes tes pourboires.

— Je suis désolée.

Ma voix était à peine un murmure. Ma gorge s’était asséchée et je pouvais tout juste parler. L’attitude que j’adoptais pour me protéger du monde disparaissait en présence de Jax. Toujours. Il était plus fort que moi physiquement, mais ce n’était pas ça qui finissait par avoir le dessus sur moi. Ses paroles étaient ce qui me blessait le plus. Après m’être fait répéter pendant si longtemps que je ne valais rien et que personne d’autre ne voudrait de moi, j’avais commencé à croire que c’était vrai. J’affichais toujours du courage devant les autres. J’essayais de prouver que je n’étais pas la petite fille faible que j’avais l’impression d’être en mon for intérieur, mais Jax, lui, voyait à travers mon masque, il le faisait fondre sous son regard pénétrant.

Il n’était pas toujours comme ça. Seulement lorsqu’il consommait et avait besoin d’une nouvelle dose. Sa main vola et il agrippa le haut de mon bras. Il serra et je criai de douleur tandis que mes genoux cédaient sous moi.

Son visage était à présent au-dessus du mien ; sa mâchoire, contractée.

— Espèce de petite… bonne à rien de putain ingrate.

Je tressaillis sous ses mots. Ils me blessaient plus que ses mains.

— J’essaie juste d’améliorer les choses pour nous, murmurai-je.

— Oh, je ne suis pas assez homme pour te faire vivre ?

— Je dois partir. Je dois…

Il rapprocha son visage du mien jusqu’à ce que nos nez se touchent.

— Tu n’es qu’une paumée de merde.

Il lâcha mon bras, me repoussant sur la chaise. Je tombai sans aucune grâce. Je couvris rapidement mon visage de mes mains pour me protéger de coups qui allaient pleuvoir sur moi. Rien. Je regardai discrètement entre mes doigts et soupirai. J’étais seule. J’attrapai mon tablier et partis aussi vite que possible.

Ce jour-là, je faisais les quarts du matin et du soir. Même si je détestais mon travail, c’était mieux que ce qui m’attendait autrement. Je ferais n’importe quoi pour ne pas me retrouver à la rue. De plus, j’avais réussi à économiser six cents dollars jusqu’à maintenant. Je pouvais presque sentir le goût de la liberté. Une nouvelle vie. Il fallait juste que je me pousse encore plus et j’allais réussir à améliorer les choses pour nous. J’allais obtenir de l’aide pour Jackson et peut-être aider ma mère à se faire des amis, à se créer un réseau de soutien. Je voulais une maison à moi. Je voulais être fière de la personne que j’étais et ne pas avoir à me demander si j’avais les moyens d’acheter de la nourriture ou d’avoir de l’eau chaude. Pour une fois, je voulais tenir ces besoins de base pour acquis.

— Tu as une demi-heure d’avance, cria Larry de la cuisine.

Je continuai en direction de la salle à manger et commençai ma mise en place pour mon quart de travail.

— Je ne vais pas pointer plus tôt. J’avais seulement besoin d’air.

Je haussai les épaules et entrepris de remplir les salières et les poivrières. Il ne répondit pas, il n’émit aucune remarque déplaisante. Il savait ce qui se passait chez moi. Tout le parc à roulottes était au courant. Pas qu’on s’en souciait. Chacun avait ses problèmes et les miens n’étaient pas différents. En fait, bien des gens en bavaient encore plus.

Quand le café ouvrit enfin, il fallut une demi-heure avant qu’un client se pointe. Larry prépara des œufs et des rôties pour nous. De temps à autre, il était gentil. J’appréciais ces moments-là. Je savais que j’étais impolie et que j’attaquais verbalement presque tout le monde, mais c’était le seul moyen de me protéger. Je ne voulais pas être blessée par les autres. Si je m’ouvrais, j’invitais une personne à me déchirer, à me quitter.

Je mangeai mon petit déjeuner en roulant des ustensiles dans des serviettes en papier et en les attachant avec de petites languettes de papier. Je n’avais qu’un remplissage de café à faire de temps en temps à ma seule table, de sorte que le matin s’étirait en longueur.

Pendant un temps mort, j’allai dans la salle de bain et tressai mes cheveux sur un côté, tout en examinant mon reflet. J’étais une fille ordinaire avec des taches de rousseur sur le nez et un visage en forme de cœur qui me donnait trop l’air d’une adolescente. Je détestais ça.

Je soupirai et levai ma manche pour regarder les ecchymoses en dessous. Super. Elles n’allaient pas disparaître bientôt, loin de là. Mes yeux, habituellement bleu ciel, paraissaient ternes et délavés. On aurait dit que ma vie s’écoulait littéralement par eux. Je commençais à devenir comme ma mère. Tout ce qu’il me fallait de plus, c’était une dépendance à la drogue et dix-huit kilos supplémentaires. Je levai les yeux au ciel et pouffai de rire devant ma propre plaisanterie. Un néant aux cheveux châtains et aux yeux bleus. Le minuscule sourire causé par ma blague privée s’estompa rapidement tandis que je me contemplais une dernière fois avant d’éteindre la lumière et de retourner au boulot.

J’entrai dans la salle à manger et ma mâchoire faillit se décrocher : Tucker était installé confortablement à l’une de mes tables, menu en main. Je jetai un coup d’œil à Larry, qui était appuyé contre le poste de travail des serveuses. Il sourit largement et regarda de nouveau Tucker. Je replaçai mon tablier et fit courir une main dans mes cheveux. Étais-je nerveuse ? Pourquoi diable ? Ce gars allait m’attirer seulement des ennuis et il était avide de punitions s’il pensait que traîner dans cet endroit était amusant.

— Allô.

Je lui offris mon meilleur sourire fabriqué, mais je n’eus pas à me forcer autant que d’habitude.

— Salut, mon cœur.

Son sourire était rayonnant.

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine et j’avalai péniblement.

— Puis-je t’offrir à boire pour commencer ?

— Du jus d’orange, ce serait bon.

Je me dirigeai vers la cuisine pour aller lui chercher un verre.

— Qui est ton nouvel ami ? demanda Larry avec un sourire stupide sur le visage.

Je levai les yeux au ciel et l’ignorai en versant le jus de Tucker.

— Jax va devenir fou.

Larry s’esclaffa. J’aurais voulu frapper sa bouche stupide. Il n’avait aucune idée de ce que faisait Jax lorsqu’il perdait la tête. Je jetai un regard noir à Larry et retournai dans la salle à manger apporter à Tucker son verre de jus d’orange.

— Alors, tu n’es pas du coin, n’est-ce pas ?

Je ne l’avais jamais vu avant. Je me souviendrais d’un visage comme le sien. Il n’était pas à sa place ici. Il était couvert de tatouages, ça c’était normal, mais ils avaient tous l’air de chefs-d’œuvre. Pas les gribouillis faits maison ordinaires ni les tatouages de prisonnier que la plupart des gens arboraient ici. Tucker se passa une main dans ses cheveux en bataille. Ils formaient des pics dans toutes les directions.

— Je suis seulement en ville quelques jours pour le travail. Je demeure temporairement à Savannah.

— Savannah ? Il y a toutes sortes d’endroits où manger là-bas. Qu’est-ce qui t’amène à Eddington ?

J’étais indiscrète. Je ne savais même pas pourquoi je m’en souciais. La curiosité, j’imagine. Personne ne faisait jamais d’effort ou ne s’écartait de son chemin pour venir ici.

— J’aime son atmosphère de petite ville.

Il haussa les épaules.

Ça me rendit furieuse. Je ne sais pas trop pourquoi, mais ce fut le cas. Je me tuais presque pour me sortir de ce lieu paumé, et il venait ici pour se sentir dans une ambiance douillette ?

— As-tu choisi quelque chose ?

Je levai un sourcil et il me dévisagea un moment comme s’il ne me comprenait pas. Apparemment, ma frustration devant son commentaire était évidente.

— Ouais, je vais prendre le jambon avec deux œufs. Tournés avec tes mains expertes, les jaunes coulants.

Il me tendit le menu.

— Tu aimes les expertes, j’ai compris.

— En fait, j’aime les défis.

Mes joues brûlèrent tandis que je rougissais de gêne. Je pivotai et partis vers la cuisine. Super, foutrement super.

Larry prit la commande avec un immense sourire sur le visage. Pendant que j’attendais la nourriture, j’allumai le poste de radio dans le restaurant. Je syntonisai ma station favorite et commençai à chanter en chœur pendant que j’essuyais les menus. La musique était une échappatoire pour moi. Elle me sortait de ma vie quotidienne et me transportait dans un autre monde comme par magie. J’adorais ça. Je continuai à chanter tandis que les chansons s’enchaînaient les unes à la suite des autres.

Larry lui-même semblait de meilleure humeur, fredonnant la chanson qui jouait à la radio alors qu’il déposait l’assiette de nourriture pour ma table. J’étais encore perdue dans la chanson quand je l’apportai à Tucker.

— Tu aimes cette chanson ? demanda-t-il en déballant ses ustensiles.

— Elle est belle.

Tucker se fendit d’un sourire et je répondis à son geste.

— Tu veux t’asseoir ? On dirait que tu n’es pas très occupée.

Je balayai la salle vide du regard. Il avait raison. La journée allait s’écouler lentement et après lui avoir sauté à la gueule la veille, je lui devais au moins ça.

Je soupirai et me glissai sur la banquette devant lui. Il mangeait pendant que je marquais le rythme de la musique avec mes doigts sur la table.

Il m’observa en mâchant.

— Damaged.

— Quoi ?

— Le groupe. Tu l’as vu en concert ?

Il prit une autre bouchée de jambon et l’enfourna. Il avait de belles lèvres.

Je secouai la tête, me rendant compte qu’il m’avait dit quelque chose.

— Je suis désolée… quoi ?

— Ils jouent à Savannah dans quelques jours.

Il sourit.

— Je ne vais pas souvent en ville.

— Pourquoi pas ?

— Je ne sais pas. Les taxis sont coûteux, je suppose. Mais qu’est-ce que c’est ? Le jeu des vingt questions ?

— Bien… tu n’es pas tout à fait un livre ouvert.

— Peut-être parce que ma vie ne te regarde pas.

Je haussai un sourcil dans sa direction tandis que je m’emparais de son jus d’orange pour en boire une gorgée.

Il rit et il posa ses ustensiles.

— Demande-moi quelque chose. N’importe quoi.

— D’accord.

Je reposai le verre sur la table alors que j’essayais de trouver quelque chose à lui demander.

— Que fais-tu pour gagner ta vie ?

Il fit la grimace et il prit une autre bouchée de nourriture.

— Demande-moi autre chose.

Je soupirai et je posai ma tête dans ma main.

— Quelle est ta couleur préférée ?

— C’est ça que tu veux savoir ?

— C’est la seule chose qui m’est venue à l’esprit.

Je haussai les épaules en froissant le papier de sa paille entre mes doigts.

Il se pencha encore une fois vers moi, ses yeux bleus scrutant les miens.

— Demande-moi pourquoi je suis ici. Demande-moi pourquoi je reviens sans cesse.

La cloche au-dessus de la porte sonna et Jackson entra en trébuchant. Ses yeux se plissèrent de rage.

— Merde, murmurai-je en coinçant nerveusement mes cheveux derrière mon oreille.

Tucker regarda par-dessus son épaule pour voir ce qui m’avait soudainement bouleversée à ce point.

— Espèce de sale petite putain !

Jackson bouillait de fureur.

J’agitai les mains devant moi, le suppliant d’arrêter. À l’évidence, il était défoncé et il ne savait plus ce qu’il disait.

— Jax, ce n’est pas ce que tu penses.

Il empestait l’alcool.

— Tout va bien ?

Les yeux de Tucker étaient fixés sur les miens. Il avait l’air de mourir d’envie de se battre.

— C’est pas tes putains d’oignons, l’enculé.

Jackson se pencha vers Tucker, les bras tendus. Jax saisit mon bras pour me tirer hors du box. Sa main s’enroula autour de mes ecchymoses encore sensibles. Je tressaillis et un petit cri perçant s’échappa de mes lèvres.

Tucker bondit de son siège et se retrouva nez à nez avec Jackson en moins de deux.

— Ôte tes sales pattes de sur elle.

La voix de Tucker était basse et d’un calme effrayant. Les muscles de sa mâchoire tiquèrent pendant qu’il attendait.

Jax desserra momentanément sa prise sur moi. Je frottai ma chair tendre, essayant de faire disparaître la douleur.

L’attention de Jackson était à présent sur Tucker.

— De quoi tu te mêles ? C’est ma copine. Je mettrai mes mains où je veux sur elle.

Jax avait l’avantage de quelques centimètres sur lui, mais Tucker était svelte et en forme. À l’évidence, il passait du temps à s’entraîner, au contraire de Jackson.

— Tu veux te battre avec quelqu’un ? Je suis juste ici, enfoiré.

Tucker dansait d’un pied sur l’autre. Ça me rappelait la façon dont un boxeur sautille autour du ring pendant un combat, mais en plus subtil.

Je m’imposai entre eux, me positionnant face à face avec Tucker.

— Arrête ça ! Je vais bien.

« Dieu qu’il a de belles lèvres. Merde. Cesse de fixer ses lèvres. »

— S’il te plaît…, murmurai-je.

— Tu es bien avec un enculé qui te maltraite ?

Tucker fulminait et il chercha autour de moi pour fusiller Jax du regard.

Je bougeai afin que mon visage soit à nouveau dans la ligne de mire de Tucker, à quelques centimètres de son visage seulement.

— Ce n’est pas ce que tu penses. Il est contrarié, c’est tout.

Je tentais désespérément de désamorcer la situation.

— Je n’ai pas besoin que tu prennes ma défense, Cass. Je n’en ai rien à foutre de ce qu’il pense de moi.

Je savais que Jax était sur le point de vraiment exploser.

— Tu veux savoir ce que je pense ?

Tucker s’avança d’un pas et son torse se retrouva collé sur le mien. Je pouvais sentir la chaleur irradier de son corps.

— Je pense que tu es un pauvre connard qui aime battre les pauvres filles sans défense pour avoir l’impression que sa queue est plus grosse.

— Arrête, Tucker.

Il me semblait que mon univers implosait. Je savais qu’il pouvait sentir mon cœur battre la chamade dans ma poitrine tandis que je le poussais pour qu’il recule, dans un effort désespéré pour ne pas que la situation dégénère. Je fermai les yeux, me préparant mentalement à recevoir un coup par derrière. Je ne savais pas si Jax avait les couilles pour se battre avec Tucker, mais je savais qu’il n’aurait aucun scrupule à passer sa colère sur moi.

— S’il te plaît, arrête ça. Merci de t’inquiéter pour moi, mais c’est entre mon chum et moi.

Je regardai fixement les yeux de Tucker, le suppliant de lâcher le morceau.

Il recula d’un pas. Son expression était maintenant triste.

— Cass ? Qu’est-ce qui se passe là-bas ?

Larry se tenait dans l’embrasure de la porte de la cuisine.

Je pris une profonde respiration.

« La noix de coco. Je reconnais cette odeur. »

— Rien ! lançai-je en réponse avant de me retourner pour saisir Jax par le poignet.

Je le tirai vers la porte tout en gardant le regard fixé sur Tucker, espérant qu’il ne nous suivrait pas. Il ne ferait qu’empirer les choses pour moi.

Une fois dans le stationnement, je commençai à perdre mon calme.

— Que fais-tu ici, Jax ? lui demandai-je en me croisant les bras sur la poitrine.

— J’avais besoin d’un peu de fric, mais j’imagine que t’étais occupée avec le p’tit con.

Sa voix enflait à mesure qu’il parlait.

— J’espère qu’il te donne de bons pourboires.

— Rentre à la maison, Jax. Je n’ai pas les moyens de perdre ce boulot.

— Merde, à qui tu crois parler, Cass ?

Il s’avança, nos nez se touchèrent. Je refusai de céder. Je serrai les poings très fort de chaque côté de mon corps et priai pour avoir du courage.

— S’il te plaît, Jax. J’ai besoin de ce boulot. S’il te plaît ?

— Je pensais que tu avais besoin de moi.

— Tu sais bien que oui, Jax. Je serai à la maison dans quelques heures.

Il recula d’un pas et, d’un coup de pied, envoya un nuage de poussière dans ma direction avant de s’en aller vers la roulotte. Je lâchai la bouffée d’air que j’avais retenue tout ce temps et m’en retournai vers le restaurant.

Je me glissai à l’intérieur, soudain terriblement nerveuse.

Tucker sortait de l’argent de son portefeuille lorsque j’entrai. Il lança les billets sur la table. Ses yeux croisèrent les miens pendant un bref moment, puis il secoua la tête.

— Tu mérites mieux que ça, Cass.

Il marcha droit devant, puis franchit la porte.

Je me sentais terriblement mal. Pourquoi Tucker m’avait-il défendue aussi ? Il ne me connaissait même pas. Pourquoi s’énervait-il ? Je m’obligeai à prendre trois profondes respirations et à compter jusqu’à dix. Je ne voulais pas pleurer. Larry ne me laisserait jamais oublier cet incident et s’il en avait envie, il était bien placé pour me faire virer.





Chapitre 4


Les heures suivantes s’étirèrent douloureusement en longueur. Je n’avais jamais plus de deux tables en même temps. Larry ne me parlait pas. Il se contentait de secouer la tête et détournait les yeux chaque fois que je m’approchais de lui. C’était atroce. Je passai le temps à imaginer le décor de mon nouveau foyer. J’inventai une maison immaculée de deux étages, blanche du plancher au plafond. Je cultiverais un potager dans ma cour et apprendrais à vivre de ma terre autant que possible. Même en mettant beaucoup d’efforts pour imaginer Jax avec moi, je n’y arrivais plus. Toutes les fois où je rejouais cette scène dans ma tête, elle se terminait toujours mal entre lui et moi. C’était de plus en plus difficile pour moi de voir ma propre mère comme elle était lorsque j’étais enfant. Le monde réel ne ressemblait en rien au conte de fées qu’elle m’avait dépeint quand j’étais enfant.

Le son d’une motocyclette percuta mon cœur, qui commença à battre follement. Je m’étirai au-dessus d’une table pour regarder par la fenêtre poussiéreuse. Ce n’était pas Tucker, alors je me détournai, déçue. Pourquoi même m’en souciai-je ? Un homme venu de nulle part avait fait preuve de gentillesse envers moi pour la première fois depuis des années et j’attendais près de la fenêtre comme un chiot ?

L’homme qui entra semblait être au début de la vingtaine. Il fit courir une main dans ses cheveux qui tombaient en cascades de boucles noires sur ses épaules. Il semblait beaucoup trop vêtu par ce temps chaud. Il portait une veste de cuir et un casque de motocyclette couronné d’une crête rouge à la mohawk sous son bras. Il retira ses lunettes de soleil miroir et regarda autour de lui. Ses yeux tombèrent sur moi et il sourit avant de se glisser dans un box beaucoup trop grand pour lui seul. Il avait un air exotique avec ses yeux pâles et sa mâchoire forte et angulaire.

Exactement ce dont j’avais besoin. J’attrapai un menu et me frayai un chemin jusqu’à sa table. Il examinait le décor et si l’endroit avait été plus beau, j’aurais pensé qu’il avait l’intention de nous voler. Ici, évidemment, ce serait inutile. Aucun idiot qui se respecte ne s’en donnerait la peine.

— Salut. Je m’appelle Cass. Puis-je commencer par t’offrir quelque chose à boire ?

Il retira la veste qui lui collait au corps, dévoilant un maillot de corps en dessous. Ses tatouages étaient visibles à travers comme s’il était fait de gaze plutôt que de coton. Il était extrêmement musclé et intimidant.

— Une bière ?

Je me contentai d’acquiescer d’un signe de tête. J’aurais pu lui dire non, mais il ne semblait pas que « non » soit une réponse qu’il avait l’habitude d’entendre. J’espérais que ça ne dérangerait pas Larry. Je me glissai dans la cuisine et j’attrapai une bouteille au long col dans le réfrigérateur. Tant qu’on la payait, ça ne devrait pas poser de problème. Du moins, c’est ce que je me dis pendant que je m’emparais de la maudite bière.

Quand je remis les pieds dans la salle à manger, je n’en croyais pas mes yeux. Il s’était multiplié.

« C’est quoi ce bord… »

Un homme absolument identique était assis directement en face de lui.

— Salut. Je suis…

Je déposai lentement la bière devant le premier motard.

— Je vais prendre une bière aussi, Cass. Merci.

Il sourit et je restai abasourdie, le dévisageant un moment avant d’aller piger encore une fois dans la réserve de Larry.

Quelle putain de journée étrange ! J’apportai la boisson au sosie et je leur demandai s’ils voulaient commander quelque chose à manger. Ils refusèrent, alors je les laissai se débrouiller seuls pendant que je m’occupais de mes autres clients.

Larry gardait l’œil sur eux et s’assura de me faire comprendre qu’il pensait qu’ils préparaient quelque chose de pas net, mais ils ne causèrent pas d’ennuis. L’unique bruit s’échappant occasionnellement de leur box était quelques éclats de rire.

Rires qui stoppèrent net avec l’arrivée de Jackson, qui surgit environ quarante-cinq minutes plus tard. Il entra dans la salle à manger en chancelant et il balaya la salle du regard à ma recherche. Il lui fallut une bonne minute avant d’arriver à former une image claire devant lui, mais quand il m’aperçut enfin, il cria dans le café en articulant mal :

— Ramène ton cul ici, Cass.

Je me précipitai vers lui, ne voulant pas qu’il fasse une autre scène.

J’avançai de quelques pas vers lui avant qu’une main ne m’attrape par l’épaule, me tire vers l’arrière et que les jumeaux à l’air menaçant se placent devant moi. Jackson était en état de choc, tout comme moi.

— Merde, qu’est-ce qu’y s’passe, Cass ?

Il tenta de crier vers moi en se penchant d’un côté, mais ils lui bloquaient la vue. Je savais que j’allais le payer cher plus tard.

Ils ne lui dirent pas un mot, ils se contentèrent de se croiser les bras sur le torse jusqu’à ce que Jax abandonne et fasse demi-tour.

J’étais sans voix. La cloche au-dessus de la porte d’entrée tinta quand la porte se referma, et les hommes reprirent leur place dans le box et continuèrent à parler comme si rien ne s’était passé. Je me hâtai vers la cuisine et me glissai à l’intérieur. Je pris une bière pour chacun des jumeaux. Larry me décocha un regard furieux, mais je l’ignorai et emportai les bouteilles aux gars. L’un d’eux était au téléphone, mais il interrompit sa conversation pour me remercier. Je hochai la tête, ne voulant pas le déranger.

— Elle est là, dit le gars et il me tendit le téléphone pour que je le prenne.

Je le regardai comme s’il allait exploser dans ma main, mais je le saisis tout de même et l’approchai lentement de mon oreille.

— Cass, désolé de ne pas avoir été là cette fois-ci. J’ai quelques trucs à faire pour le boulot. Mes gars m’ont promis de veiller à ce qu’il ne t’arrive rien.

C’était Tucker, la voix teintée d’inquiétude.

— Attend… quoi ?

Je passai une main dans mes cheveux tandis que j’essayais de comprendre ce qui pouvait bien se passer.

— Tu ne devrais pas laisser ce gars-là te traiter comme ça. Tu mérites mieux, mon cœur.

Il y eut un long silence, lourd de sens, pendant que j’écoutais sa respiration à l’autre bout du téléphone. J’aurais dû lui dire que je n’étais pas son « cœur ». J’aurais dû lui dire que ma vie, ce n’était pas son problème.

— Merci… murmurai-je, ma voix se faisant à peine entendre.

« Pourquoi s’en soucie-t-il ? »

Il ne me connaissait pas. Il ne connaissait pas ma situation. Ma main libre remonta le long de mon bras jusqu’aux ecchymoses fraîches du matin. Il comprenait peut-être mieux ce qui se passait que je ne le pensais.

— Pas de problème. Je vais passer dès que je peux sortir d’ici. Tu travailles jusqu’à la fermeture ?

Je me mordillai la lèvre tout en regardant les gars assis devant moi.

— Ouais… oui.

— Bien. Je te vois plus tard.

— Bye.

Je remis le téléphone au jumeau et me dirigeai droit vers les toilettes.

Une fois à l’intérieur, je m’appuyai contre la porte et pris une profonde respiration. Personne ne s’était jamais soucié de moi. Depuis des années. Pas même mes parents. Pas même mon petit ami. C’était bouleversant.

Je passai les heures suivantes dans la brume. J’étais nerveuse de revoir Tucker. Je ne comprenais pas pourquoi. Il était la seule personne… un étranger… pour qui je comptais. J’aurais dû être excitée, mais je me surpris à m’interroger sur ses motifs. On ne gagnait pas facilement ma confiance, même si personne n’avait fait l’effort d’essayer avant.

Je nettoyai l’une après l’autre les tables inoccupées du restaurant. Quand l’endroit fut suffisamment propre, j’utilisai l’argent de mes pourboires pour m’acheter une frite. J’étais affamée et je ne voulais pas m’évanouir devant Tucker. Il me voyait déjà comme une demoiselle en détresse.

Je mangeai seule à l’autre bout du restaurant, gardant les yeux sur les jumeaux. Ils devaient être de très bons amis de Tucker pour perdre toutes ces heures précieuses de leur journée à me protéger. Je voulais en savoir plus sur eux, mais je n’allais pas leur poser de questions. Ils appartenaient peut-être à une étrange bande de motards altruistes qui faisaient des pieds et des mains pour défendre la veuve et l’orphelin. Je pouffai et ris en moi-même. J’aurais aimé qu’ils partent. Je m’étais occupée de moi toutes ces années, je n’avais certainement pas besoin d’avoir une gardienne maintenant. Tout de même, c’était bon de savoir que quelqu’un pensait à moi. Je souhaitais quand même que ce quelqu’un, ce soit Jackson.

Je terminai mes frites et saisis un balai et un ramasse-poussière dans le placard pour nettoyer les vieux carreaux. Je n’avais jamais mis autant d’efforts à m’occuper du café, même si ça ne faisait pas de différence. Il ne brillait pas comme un sou neuf et tout ce que j’avais réussi à faire, c’était de m’épuiser.

La cloche au-dessus de la porte sonna, et je stoppai net, retenant mon souffle tandis que Tucker entrait. Il balaya le restaurant du regard et quand ses yeux croisèrent les miens, il sourit. Je lui souris en retour et sentis mon visage s’enflammer pendant que je rougissais. Ce gars était synonyme d’ennuis, mais comme ça m’était égal maintenant !

Il se glissa dans le box avec ses amis et je me dirigeai vers la cuisine pour aller lui chercher une bière, laissant là le balai, appuyé contre le mur. Mes paumes étaient moites et je me sentais excitée. C’était nouveau pour moi. Je ne me rappelais pas la dernière fois où j’avais été excitée par quelque chose.

Je m’emparai d’une bouteille dans le réfrigérateur et pris une profonde respiration avant de revenir silencieusement dans la salle à manger.

Je posai la boisson sur la table devant Tucker et lui souris. Un sourire sincère.

— Merci.

Je baissai les yeux vers le plancher avant de les relever sur lui.

— À ton service.

Il sourit et ses joues se creusèrent de fossettes.

— Voici Chris et Terry.

Il pointa les gars en sa compagnie avec le goulot de sa bouteille.

Je fis un signe de tête.

— Enchantée.

Je me sentais idiote, debout à sourire comme une folle.

Terry… ou bien était-ce Chris ? Un des jumeaux rompit le silence.

— On va partir, mec. On n’veut pas manquer la fête, et puis Éric se balance probablement déjà nu au bout d’un lustre. T’es sûr que tu n’viens pas ?

Les yeux de Tucker brillèrent fugitivement vers moi avant de revenir à son ami.

— Ouais, c’est bien c’que j’pensais, dit le jumeau et il me fit un petit sourire en coin.

Les gars se levèrent de table et marchèrent en direction de la porte d’entrée.

Nous nous dévisageâmes avec gêne pendant un moment, Tucker et moi, tandis que la cloche tintait, signalant leur départ.

— Tu veux t’asseoir ?

Il désigna la banquette devant lui.

Je n’avais aucun client, alors je me glissai sur la banquette en me tortillant nerveusement les doigts.

— Pourquoi fais-tu ça ?

Il me fit un demi-sourire.

— Bien, je ne pouvais pas être ici. J’avais du travail.

Il prit une gorgée dans sa bouteille.

— Je ne te demande pas pourquoi tu as envoyé quelqu’un ici, je veux savoir pourquoi tu essaies de me protéger, point.

Il me regarda comme si je parlais une langue étrangère.

— Pourquoi je n’le ferais pas ?

Il semblait insulté. Il but une longue gorgée de bière, les yeux fixés sur les miens.

Ça me rendit nerveuse. Je mordis ma lèvre inférieure et regardai fixement mes mains. Il devait vouloir quelque chose de moi. Personne ne se donne autant de mal pour être gentil envers quelqu’un sans vouloir quelque chose en retour.

— Et tu ne vas toujours pas me dire ce que tu fais pour gagner ta vie ?

Il déposa sa bière sur la table et il me fit signe que non.

— Je ne vais pas te juger.

Je ris.

— Je suis serveuse, pour l’amour de Dieu.

— Ne fais pas ça.

— Quoi ?

— Donner l’impression que tu as moins de valeur que tout le monde.

— Je ne sais même pas pourquoi ça t’intéresse.

— C’est parce que tu ne m’as pas posé la question.

— Recommences-tu à jouer au jeu des vingt questions ? Je ne pense pas que ça se soit bien terminé, la dernière fois.

Il rit et il but le reste de sa bière.





Chapitre 5


Viens faire un tour avec moi.

Je levai les yeux vers lui, sous le choc.

— Sur ma moto. Promenons-nous dans la ville. Tu peux me servir de guide.

J’en eus des palpitations dans le ventre.

— C’est pas possible.

Je coinçai les mèches folles qui tombaient sur mon visage derrière mon oreille tandis que je secouais la tête.

— Pourquoi pas ?

Il afficha ce sourire malicieux bien à lui et mes yeux se collèrent à ses lèvres boudeuses. Il se pencha vers moi et il baissa la voix.

— Qu’as-tu à perdre ?

« Tout. Je pourrais tout perdre. »

— Je ne te connais même pas.

— Que veux-tu savoir ?

— Pourquoi perds-tu ton temps ici à parler avec moi ?

— Tu penses que tu es une perte de temps ?

— Je pense qu’un gars comme toi a mieux à faire.

— Mieux à faire qu’être avec toi, mon cœur ?

Il me décocha un clin d’œil et ma peau s’enflamma immédiatement ; pour une fois, je ne savais pas du tout quoi répondre.

— Tu as un stylo ?

— Ouais.

Je pris le stylo dans mon tablier et le glissai sur la table jusqu’à lui, perplexe. Il déplaça sa serviette de table devant lui et il commença à écrire.

— Que fais-tu ?

Ma curiosité l’emportait.

— Je prends ça en note. J’imagine que ce n’est pas fréquent qu’une fille comme toi reste sans voix.

Il rit alors que j’attrapais la serviette et la froissais en boule avant de la lui lancer. Il l’évita d’un mouvement amusé.

Je jetai un coup d’œil à l’horloge. Nous allions fermer dans quelques minutes et toutes mes tâches avaient été accomplies ce matin avant mon quart de travail. Ma mère et Jax devaient être dans un coma artificiel à cause de la drogue. Ils ne remarqueraient même pas que j’étais partie. De toute façon, je n’avais vraiment pas hâte de voir Jax après les menaces qu’il m’avait faites. Je quittai la table d’un bond et me rendis à la cuisine.

— Où vas-tu ? Je te taquinais, c’est tout ! cria Tucker derrière moi.

Je me souris à moi-même.

— Je m’en vais, Larry.

Je dénouai mon tablier et le jetai sur le comptoir. Il me lança un drôle de regard, mais je l’ignorai et repris la direction de la salle à manger.

— Partons avant que je ne change d’avis.

Tucker sourit jusqu’aux oreilles. Il sauta sur ses pieds et posa sa main dans le creux de mon dos tandis que nous sortions dans le stationnement.

— Tu sais que je ne recule pas devant un défi.

J’étais épuisée par cette journée pleine de tensions, mais je sentis une poussée d’adrénaline au contact de ses doigts qui faisaient courir un frisson le long de ma colonne vertébrale. Nous rejoignîmes sa moto et je m’accordai un moment pour l’examiner. Je n’étais jamais montée sur un de ces engins et j’eus soudainement peur.

Tucker lâcha un petit rire et me tendit un casque.

— Ça ira, promis. Je ne permettrai pas qu’il t’arrive du mal.

J’acceptai le casque et le mis sur ma tête. Plusieurs personnes m’avaient fait des promesses dans le passé et j’étais assez avisée maintenant pour ne plus les prendre au sérieux, mais pour une raison inconnue, je crus Tucker. Il se donnait du mal pour assurer ma sécurité, pour me protéger même quand il ne pouvait pas s’en charger lui-même, et ça devait peser dans la balance.

Il passa sa jambe par-dessus la moto et la redressa, donnant un coup sur la béquille avec sa botte.

— Viens.

Il enfila son casque et me tendit la main.

Le bout de mes doigts s’électrisèrent quand ils entrèrent en contact avec les siens. Je ne pouvais honnêtement pas me rappeler avoir déjà expérimenté cette sensation avec Jax, même lorsque les choses n’allaient pas si mal. C’était à la fois effrayant et incroyablement excitant. Je levai ma jambe par-dessus le banc arrière de la machine noire géante et collai mon corps contre le sien. C’était étrange de se retrouver aussi près d’un inconnu.

— Où dois-je m’accrocher ?

Il tendit les bras en arrière et m’attrapa les mains, les enroulant autour de sa taille.

— Accroche-toi à moi, mon cœur.

Il caressa ma main, puis reprit vite le guidon. La moto rugit, mais je l’entendis à peine par-dessus le bruit de mon cœur battant dans mes oreilles. Son corps était dur comme la pierre sous mes doigts et je pouvais sentir le contour des muscles de son abdomen alors qu’ils s’étiraient et se contractaient.

Nous roulâmes quelques kilomètres dans la ville, plongée dans l’obscurité. Tout était tellement plus beau la nuit. Les boutiques et les restaurants étaient éclairés par des enseignes luisant doucement. Nous remontâmes l’autoroute Interétat 95 pendant environ vingt minutes, mais ça ne me parut pas assez long. Je n’étais pas prête à abandonner mon siège à l’arrière de la moto de Tucker, même s’il m’appartenait seulement pour la soirée.

Je le guidai dans River Street. La moto bondit sur les pavés ronds de la rue et nous dûmes ralentir pour atteindre une vitesse près de celle de la marche pour ne pas voir nos cerveaux secoués dans tous les sens.

River Street est un lieu touristique populaire le jour, mais le soir, il prend vie sous l’impulsion des habitants locaux sortis pour s’amuser. La musique envahissait la rue au rythme du flot de gens venus pour boire et faire la fête. Des vendeurs itinérants s’alignaient à l’extérieur des boutiques pour vendre leurs pièces artisanales et leurs peintures.

— Allons boire un verre ! cria-t-il par-dessus son épaule tandis qu’il arrêtait sa moto sur le stationnement situé le long de la rivière.

Je retirai mon casque et arrachai mon attache à cheveux, les libérant afin qu’ils tombent en cascade sur mon dos.

« À quoi avais-je pensé : sortir en uniforme de travail ? »

Mes yeux balayèrent la foule de femmes portant des mini jupes et des shorts coupés, qui les aidaient à supporter la chaleur de cette douce nuit.

Tucker retira le casque de mes mains et l’attacha à l’arrière de sa moto tout en me regardant jouer avec mes cheveux.

— Je ne suis pas vraiment habillée pour ça.

Je baissai les yeux sur mon polo noir et mon pantalon noir. J’étais affreuse.

Les yeux de Tucker scrutèrent les devantures des boutiques.

— Regarde !

Il pointa l’une des petites boutiques le long de la rivière. Un auvent rouge était suspendu au-dessus de la porte. Le mot « SCARLETT’S » était écrit en lettres cursives, grasses et noires. Il m’attrapa la main et m’entraîna de l’autre côté de la rue. La propriétaire de la boutique rentrait les présentoirs à robes avant de fermer pour la soirée.

— Attendez ! Une seconde ! Nous avons besoin d’une robe.

Il lui lança le sourire remarquablement séduisant que je lui connaissais et il la dépassa en me tirant derrière lui. Je lui fis un sourire contrit pendant que nous nous glissions dans la boutique, mais elle était déjà en train de saliver de plaisir à la vue de Tucker. Il semblait avoir cet effet sur tout le monde. La boutique était petite et bourrée de présentoirs où abondaient les robes de style bohème et les bijoux. Les murs étaient en pierre et peints d’une belle couleur dorée.

Tucker commença à passer les robes en revue sur les présentoirs et il en choisit enfin une, qu’il me tendit.

— Essaie celle-ci.

— Ce n’est pas une robe, c’est une écharpe.

Je lui jetai un regard mauvais.

Il sourit et la remit sur le présentoir, en regarda quelques autres.

— Et celle-ci ?

Je tins la robe devant mon corps. Elle était belle, mais pas du tout de mon style. Pas que j’aie un style. Je por-tais des vêtements de seconde main et des trouvailles sorties des boutiques d’occasions. Ce vêtement était élégant, de couleur crème et décoré de fleurs violet pâle. Le décolleté dans le dos me rappelait Marilyn Monroe.

— Je n’en ai pas les moyens.

Je lui fis une grimace.

Il leva les yeux au ciel.

— Je vais l’acheter, contente-toi de l’essayer.

J’hésitai, me hérissant soudain devant sa générosité non sollicitée. Que voulait-il de moi ? Pensait-il à moi comme à une personne à qui il faut faire l’aumône ? Je n’avais pas besoin de sa charité. Je me débrouillais très bien toute seule. Je m’apprêtais à lui remettre la robe entre les mains. Je n’avais pas besoin, ni ne voulais, qu’une personne vienne me sauver de ma propre vie. Tout a un prix et il allait sûrement attendre quelque chose de moi que je n’étais pas prête à donner.

— Non, ça va… ce n’est pas vraiment mon style…

— Cass. S’il te plaît, essaie cette robe. Je n’ai aucune idée derrière la tête, je suis juste certain qu’elle sera belle sur toi. Et tu… tu mérites de porter quelque chose d’aussi splendide que tu l’es ce soir, mon cœur.

Je scrutai son visage, tentant de percer son mystère.

Ses doigts s’enroulèrent autour de ma main qui tenait la robe tandis qu’il soupirait.

— Je sais que tu ne veux pas qu’on t’aide.

Il rit.

— Tu es aussi têtue que moi, mais je vais gagner.

Je lui fis la grimace, frustrée qu’il soit capable de me deviner aussi bien. J’étais habituellement très douée pour me protéger. Je n’étais toutefois pas encore prête à céder. Je soutins son regard, le poussant silencieusement à en dire davantage.

— Bien.

Il s’éclaircit la gorge.

— Je sais ce que c’est, Cass, de sentir que personne n’en a rien à cirer de toi. Je sais aussi que parfois, on a besoin que quelqu’un nous donne l’impression de valoir quelque chose… nous fasse sentir spécial, tu sais ?

— Je n’le suis pas.

Tucker pencha la tête d’un côté, un petit sourire nerveux jouant sur ses lèvres. Il marqua une pause avant de poursuivre.

— Quand j’étais enfant, mes parents étaient toujours trop occupés pour s’occuper de moi. Ils s’inquiétaient davantage de leur prochaine défonce que de savoir si oui ou non leur fils avait appris son alphabet ou même s’il avait fait ses premiers pas.

Son regard tomba sur nos mains jointes. Je lui pressai la main d’une manière réconfortante afin qu’il continue.

— J’espérais si fort qu’on me remarque, qu’on me montre que j’étais important pour eux, que j’ai passé mon quatrième anniversaire dans un hôpital.

Ses yeux se tournèrent brusquement vers les miens, guettant ma réaction.

— Que s’est-il passé ?

Je retins mon souffle tandis que j’attendais le reste de son histoire.

— Tu te souviens de la bande dessinée Underdog ?

J’acquiesçai d’un signe de tête.

— Bien, j’étais décidé à apprendre par moi-même à voler comme lui. Je me suis dit que si je pouvais voler, je pourrais devenir un superhéros et sauver ma famille. Sauf qu’il s’est avéré que je ne le pouvais pas et je me suis cassé la jambe en tombant de l’arbre qu’on avait dans la cour.

— Oh mon Dieu.

Je me couvris la bouche avec ma main libre.

— Le pire dans tout ça, c’est que ça leur a pris une bonne heure avant de s’en rendre compte.

— Je suis tellement désolée, Tucker.

— Ne le sois pas. Ce que j’essaie de te dire, c’est qu’on ne peut pas toujours arranger les choses soi-même. De temps en temps, on a besoin d’un autre que soi pour nous aider. Parfois, il faut seulement que quelqu’un nous remarque. Je ne pouvais pas voler, mais je ne regrette pas d’avoir essayé. Comment aurais-je pu savoir que c’était impossible si je n’avais même pas tenté le coup ? D’ailleurs, sans ça, j’aurais pu passer le reste de mon enfance avec eux. On m’a retiré de ma famille et j’ai vécu quelques années dans différents foyers d’accueil avant d’échouer chez Dorris. Ça aura valu la peine, en fin de compte.

Il sourit, ses yeux toujours tournés vers le sol.

— Parfois, il faut tomber avant de pouvoir voler… et parfois on a besoin d’une personne pour nous attraper.

Il leva les yeux.

— Même toi, Cass.

Il avait raison. Je n’essayais jamais de changer ma vie et d’améliorer les choses. Je n’avais jamais couru ce risque. Il avait aussi raison quand il disait qu’il gagnerait. Comment pouvais-je maintenant refuser d’essayer la robe ?

— Tu as gagné.

Je jetai un coup d’œil dans le magasin et trouvai une petite aire fermée par un rideau au fond dans le coin droit de la boutique. Je m’y précipitai pendant que Tucker prenait une paire de sandales. Je retirai mes vêtements et enfilai la robe par-dessus ma tête. Il n’y avait pas de miroir, alors je baissai les yeux en essayant de voir si elle m’allait bien.

— Allez, Cass. Je me morfonds ici.

Je pris une profonde respiration, repoussai le rideau et sortis. Les yeux de Tucker s’illuminèrent et il sourit ; mais tandis qu’il m’admirait, son expression s’assombrit.

Je ne pus m’empêcher de faire la moue. Avais-je l’air si moche ? Ses efforts pour transformer cette pauvre petite serveuse de parc à roulottes en cygne avaient-ils échoué à ce point ? Il s’approcha plus près de moi et je me tournai avec gêne pour rentrer dans la salle d’essayage. Il me prit gentiment le bras avant que je puisse m’exécuter. Je tournai les yeux vers sa main et compris ce qui l’avait contrarié. Les ecchymoses violet foncé enveloppaient mon bras comme un tatouage barbare. Ma main vola comme une flèche pour couvrir l’endroit. Tucker serra la mâchoire de colère.

Il se tourna vers un des présentoirs derrière lui, s’empara d’un cardigan léger d’un violet pastel et me le tendit. Je lui fis un petit sourire pendant que je le retirais du cintre et l’enfilais.

— Ma mère en portait un semblable tous les jours.

Il me fit un faible sourire et ramassa ma tenue abandonnée. J’essayai de repousser de mon esprit l’image d’un jeune Tucker voyant sa mère couverte d’ecchymoses.

Je me reconnus à peine dans la glace suspendue derrière la caisse enregistreuse. Je ne ressemblais plus à une de ces filles vulgaires du parc à roulottes. Je levai le menton et me souris à moi-même.

— Tu es belle.

Il me prit la main et il me tira vers la caisse.

Je retirai mes chaussures de sport et enfilai mes nouvelles sandales brunes à lanières, légèrement surprise qu’il ait deviné ma pointure. Personne ne m’avait jamais dit que j’étais belle, même pas Jax. Sexy, peut-être, mais jamais belle. Je me sentais élégante, femme du monde, en entendant ce mot. Je me demandai s’il l’avait dit par pitié.

Il prit un médaillon d’argent suspendu à côté de la caisse enregistreuse. Je sursautai lorsque je vis le prix, mais Tucker glissa sa carte de crédit vers la vendeuse en insistant.

— S’il te plaît. Je t’ai entraînée à sortir ce soir et c’est le moins que je puisse faire.

Il fourra mes vieilles affaires dans un sac. Nous nous frayâmes un chemin vers sa moto et il rangea mon sac à côté des casques.

— Retourne-toi.

J’hésitai, mais je me tournai lentement vers la rivière.

— Soulève tes cheveux, murmura-t-il près de mon oreille, son haleine chaude au parfum de menthe soufflant dans mon cou.

Je rassemblai mes cheveux et les retins en l’air pendant qu’il passait une chaîne délicate autour de mon cou et l’attachait. Je laissai retomber mes cheveux sur mes épaules et je me tournai face à lui, mes doigts suivant le contour de la petite pièce de métal en forme de cœur.

— Tu es parfaite, dit-il sans jamais me quitter des yeux.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

Il reprit ma main et il m’entraîna de l’autre côté de la rue pavée. Nous nous éloignâmes de la boutique Scarlett’s et marchâmes quelques pas plus loin jusqu’à l’un des bars les plus animés. Les portes étaient grandes ouvertes et il y avait un taureau mécanique droit devant nous. Je lui décochai un regard défiant et il se contenta de secouer la tête et de sourire.

— Attend ici.

Sa main quitta la mienne quand il se fraya un chemin en serpentant vers le bar.

Je restai seule, l’air gêné en jetant un œil dans le bar. Trois gars regardaient dans ma direction en souriant et en murmurant quelque chose. Je lissai ma robe neuve et, embarrassée, je détournai les yeux. Je ne trompais personne. Je n’avais pas ma place ici.

Tucker revint avec deux bières. Il m’en tendit une et je l’acceptai avec un sourire reconnaissant. Il suivit la direction de mes yeux et il fusilla les hommes du regard, qui se retournèrent vers leur table comme s’ils ne nous voyaient pas.

— Merci.

Je bus une longue gorgée de ma bouteille, en avalant la moitié d’un coup. Il rit en se passant la main dans les cheveux et suivit mon exemple.

Nous restâmes debout ensemble, regardant les autres clients danser. La chanson changea et je reconnus immédiatement la chanson Loved du groupe Damaged, celle qui avait joué au restaurant.

Tucker sourit en buvant une gorgée de sa boisson avant de la déposer sur la table derrière lui. Il prit aussi la bière que je tenais dans ma main, la posa et il m’attira au centre du bar.

— C’est notre chanson, dit-il en riant.

— Oh, non… non… non… je ne danse pas.

J’essayai de me libérer, mais il serra ma main plus fort en me décochant un clin d’œil.

— Il ne faut pas que je te raconte une autre de mes histoires pour obtenir ce que je veux, dis, mon cœur ?

Mon ventre se noua de culpabilité tandis que je pensais à Jax m’attendant à la maison. Je savais que même si je sautais d’un arbre, il ne le remarquerait pas. Mon cœur cessa de battre un instant et le monde autour de nous sembla disparaître. Toute pensée rationnelle me quitta alors que je me laissais entraîner vers le plancher de danse.

Une fois que nous nous fûmes suffisamment enfoncés dans la foule, il s’arrêta et m’attira contre lui. Mes mains atterrirent sur son torse musclé tandis que les siennes trouvaient leur chemin jusqu’au bas de mon dos, m’attirant doucement contre lui.

Ses hanches commencèrent à bouger contre les miennes et je fus coincée, figée comme un cerf.

— Fais juste comme moi. Ce n’est pas difficile.

Ses hanches continuèrent à se balancer. Je commençai lentement à bouger contre lui tandis que mes mains remontaient jusqu’à son cou. Il m’attira plus près de lui jusqu’à ce que nos joues se touchent, son haleine chaude soufflant sur mon oreille. À voix basse, il chantait les paroles pendant que nous bougions ensemble — « Je veux que tu te sentes belle grâce à moi » —, et un grand frisson traversa mon corps, malgré la chaleur qui régnait dans la salle.

L’endroit était bondé, mais on aurait dit que tout le monde avait disparu. Je fermai les yeux et écoutai sa belle voix dans mon oreille. C’était mon concert privé à moi.

Sa main caressa doucement mon dos, me détendant. À cet instant, j’oubliai tout. J’oubliai ma vie dans le parc à roulottes. J’oubliai Jackson et ma mère. Tout ce que je voyais, c’était Tucker. Tout ce que je ressentais, c’était sa manière agréable et délicate de me toucher. Personne ne m’avait étreinte de cette façon auparavant. En regardant Tucker de l’extérieur, on ne penserait jamais qu’il avait un côté aussi doux. Je me rendis compte que je l’avais jugé de la même manière que les autres me jugeaient. Ses tatouages sexys cachaient ses qualités profondes.

La chanson qui jouait se fondit dans une nouvelle. Le rythme accéléra et avec la dose de courage que m’avait donné ma boisson, je me mis à danser au rythme de Tucker. Je me sentais libre.

— Où as-tu appris à danser comme ça ? demandai-je d’une voix forte dans son oreille afin qu’il m’entende malgré la musique.

— Tu aimes ça ? Sais-tu ce qu’on dit sur la manière de danser d’un homme ?

— Je ne veux pas savoir ce qu’on dit.

Je ris et secouai la tête tandis que nos corps bougeaient ensemble.

— Je serais heureux de t’en faire la démonstration.

Il haussa un sourcil quand je ris.

— Maintenant, je sais que tu as reçu une bonne éducation qui t’empêche de parler aux femmes de cette façon.

— Buvons un coup, dit Tucker par-dessus les vibrations de la basse.

Je souris et hochai la tête. Il leva deux doigts vers le barman et il cria :

— Cuervo !

Le barman nous versa rapidement deux doses d’alcool.

Mes yeux errèrent sur la foule de gens insouciants qui lâchaient leur fou et faisaient la fête. Je souris en me tournant vers Tucker, qui gribouillait quelque chose sur un bout de papier pour la jeune brunette qui venait de l’aborder. Elle donnait l’impression de lutter de toutes ses forces contre son désir de bondir sur lui. Il donnait son numéro de téléphone pendant qu’il sortait avec moi ? J’essayai de dissimuler mon air renfrogné et la déception qui était allée se loger dans mon ventre comme une pierre.

« Tucker n’est pas ton amoureux, me réprimandai-je. Tu en as déjà un de ceux-là, un fait que tu sembles bien trop prête à oublier ce soir ».

Tucker prit les petits verres d’alcool sur le comptoir et m’en tendit un. J’hésitai un instant, puis je cédai. Pourquoi ne pas laisser le conte de fées se poursuivre, du moins encore un temps ? Je l’acceptai, mes doigts effleurant les siens. Je souris en penchant la tête en arrière et l’avalai en une seule gorgée.

Il sourit, retirant le verre vide de ma main.

— Un autre ?

— Pourquoi pas ? criai-je par-dessus la musique tandis qu’un énorme sourire s’étirait sur son visage.

— Tu essaies de boire plus que moi ? C’est un défi ?

Je ne pus m’empêcher de rire. Boire, c’était dans mon code génétique. C’était un jeu auquel il ne pouvait pas s’attendre de gagner.

— T’as peur ?

— Au contraire. Je suis excité. Ça va m’aider à trouver l’entrée de ta petite culotte plus facilement.

Je le giflai sur le bras du revers de la main de toutes mes forces et me retournai pour partir.

Dans un éclair, d’une main il me saisit par le poignet. Il m’attira contre son torse et je sentis mon souffle se coincer dans ma gorge. Son regard était extrêmement sérieux.

— Je plaisantais, Cass. Je ne veux pas profiter de toi. Je veux qu’on ait du plaisir.

— Que le plaisir commence !

— Voilà ce que je voulais dire !

Sa main retrouva sa place au creux de mon dos pendant que nous nous frayions un chemin vers le bar. Ses doigts glissèrent plus bas et, d’une main, je les repoussai vers le haut jusqu’à leur place, le fusillant du regard en guise d’avertissement. Il me décocha un clin d’œil, pas intimidé le moins du monde par mon attitude.

— Deux autres, cria-t-il au barman qui était un peu plus loin.

Il hocha la tête pour acquiescer.

Le barman s’occupa de ses autres commandes à l’autre bout du bar, puis il revint de notre côté. Je fixais les bouteilles en verre sur le mur derrière lui, observant les lumières du plancher de danse rebondir sur elles, projetant des rayons de lumière colorés dans la glace derrière elles. Je surpris le reflet de Tucker, ses yeux fixés sur moi.

— Cuervo ? cria le barman au-dessus du bruit, me tirant brusquement de ma transe.

— Deux, dit Tucker sans jamais me quitter des yeux.

Je baissai les yeux sur le dessus du vieux comptoir en bois devant moi, pleine de désir. Comment s’y prenait-il pour me rendre nerveuse et m’exciter en même temps ?

— T’en veux deux autres pour poursuivre sur ta lancée ?

Le barman remplit nos deux verres, reversant le liquide sur le comptoir.

— Je poursuis déjà cette fille depuis le début de la soirée.

Tucker rit et je secouai la tête en direction du barman. Je m’emparai de nos deux verres et me tournai pour en lever un vers Tucker. Ses doigts s’enroulèrent autour des miens et, hypnotisée, je savourai chaque seconde de ce moment ; soudain, l’homme derrière moi me rentra dedans, renversant mon verre sur ma poitrine, dans mon décolleté.

Tucker saisit une pile de serviettes en papier et commença à éponger l’alcool sur mon corsage, ce qui me fit rougir jusqu’aux oreilles avant de les lui retirer de la main pour m’en occuper moi-même.

L’homme derrière moi riait avec un ami et ne songea même pas à présenter ses excuses, mais ça ne me surprit pas.

— Hé ! Viens t’excuser à ma nana d’avoir renversé son verre.

— Donne-lui vingt dollars. Elle sera contente.

— C’est moi qui suis pas content, enculé.

La tête me tournait devant la vitesse à laquelle cette soirée de rêve dégénérait dangereusement. Le barman siffla entre ses doigts pour attirer l’attention du videur près de la porte. Il pointa l’homme derrière moi, qui maugréa et fit claquer son verre sur le comptoir.

— Tu te fous de moi, ou quoi ?. On me fout à la porte à cause de cette vache ?

Le videur arriva à temps pour retenir Tucker qui s’élançait vers l’homme. Le poing de Tucker frappa le côté du visage de l’homme, l’envoyant valser sur son ami.

— Merde ! J’t’ai dit de t’excuser !

Je saisis le bras de Tucker dans une tentative de l’éloigner du chaos. Je ne voulais pas passer la nuit en prison à cause d’un connard ivre.

— Tu sors d’ici !

Le videur saisit le bras de l’enculé et le traîna vers la porte.

— Tu es le prochain si tu ne te calmes pas !

Le videur pointa Tucker, mais il tentait de dissimuler un sourire.

Je ne trouvais pas de quoi rire. J’avais à vivre avec la violence tous les jours de ma vie. Je voulais y échapper ; pas me retrouver encore une fois aux prises avec elle.

— T’inquiète pas. Je pars.

Je commençai à me diriger vers la porte.

Tucker tendit la main et m’attrapa le poignet.

— Où vas-tu ?

— Je rentre.

Il retrouva immédiatement son sérieux, posant ses mains sur mes épaules.

— Je te protégeais.

— Non, Tucker. Tu agissais en macho stupide. Je n’ai besoin de personne pour livrer mes batailles. Si je voulais voir quelqu’un se faire mettre le pied au cul, je serais restée à la maison.

Il resta muet, occupé à saisir le sens de ce que je venais de lui dire. Il m’attira dans ses bras et il m’étreignit avec force.

— Merde, Cass. Je ne voulais pas t’effrayer. Je suis tellement désolé.

Je laissai mes bras remonter sur ses flancs, me retenant au tissu de sa chemise.

— Je ne te ferais jamais de mal, Cass.

Je hochai la tête dans le creux de son cou. J’aurais voulu être furieuse, mais je ne le pouvais pas. Autant mon esprit s’obstinait à comparer tous les hommes à Jax, autant il n’y avait pas de comparaison possible.

— Ça ne se reproduira plus.

Il me fit reculer afin que je puisse le regarder dans les yeux. Je le croyais. Son regard ne vacilla pas.

— Je te fais confiance.

— Pas encore, mais ça viendra.

Je souris et jetai un coup d’œil autour de nous. Personne n’écoutait notre conversation ; l’accrochage, c’était déjà du passé maintenant qu’une blonde tout en jambes venait de monter sur le taureau mécanique.

— Viens.

Il se fendit d’un sourire et prit ma main pour m’entraîner encore une fois sur le plancher de danse.

Mes doigts remontèrent le long de ses bras musclés et se croisèrent derrière son cou, puis nous dansâmes ainsi sur plusieurs chansons. Je ne savais pas trop si je dansais au rythme de la chanson ou de son cœur. Normalement, je me serais sentie gênée, à tout le moins déplacée, mais avec ses bras forts autour de moi, je me sentais en sécurité. Ses mains ne quittaient jamais mon corps pendant que nous bougions. Sa joue était pressée contre la mienne tandis que son haleine mentholée légèrement aromatisée d’alcool soufflait sur mon cou. Je laissai mes yeux se fermer lorsqu’il recula lentement, certaine qu’il allait m’embrasser. Au lieu de ça, son pouce suivit le contour de ma lèvre inférieure, tirant légèrement dessus, avant que sa paume remonte sur ma joue et la tienne en son creux. J’ouvris les yeux sur le regard avide de Tucker.

— Je ne désire rien de plus que t’embrasser, Cass. Mais il faut d’abord que tu me fasses confiance. Je ne veux pas que tu penses un jour à moi comme à cet enculé que tu gardes à la maison. Tu mérites mieux, Cass, vraiment.

Mes yeux se refermèrent et je hochai la tête, souhaitant à ce moment qu’il prenne simplement ce qu’il voulait. Ses lèvres tombèrent sur mon front et y demeurèrent tandis que le monde tournait autour de nous. La boîte de nuit était bondée et l’air de cette soirée du Sud était lourd et chaud. Nos corps étaient recouverts d’une fraîche couche de sueur alors que nous nous plaquions l’un contre l’autre. Le désir irradiait au bout de chacun des nerfs de mon corps. Le front de Tucker poussait contre le mien pendant que ses mains dessinaient ma clavicule puis descendaient lentement le long de mes bras en repoussant mon cardigan avec ses doigts tandis que sa respiration devenait de plus en plus saccadée. Je glissai mes mains sous sa chemise et fis courir mes doigts sur son ventre. Il frémit quand je suivis le bord de son boxeur qui dépassait de son jeans. Nos regards se soudèrent quand il effleura rapidement mon bras blessé sans le vouloir, mais l’élan de douleur me ramena brusquement à la réalité. Je remontai le cardigan sur mes épaules et reculai d’un petit pas en m’éloignant de lui, gênée. Nous nous tenions à quelques centimètres seulement l’un de l’autre, mais il semblait y avoir la largeur d’un océan entre nous tandis que nous luttions tous les deux pour calmer notre respiration.

— Je devrais rentrer. Tout le monde va se demander où je suis.

J’enroulai mon cardigan plus fortement autour de mon corps, jetant un œil autour de nous pour voir si quelqu’un avait remarqué les ecchymoses. Il sembla déçu, mais il acquiesça d’un signe de tête et il me prit la main. Il me guida hors du bar et nous marchâmes lentement jusqu’à la moto. Nous restâmes silencieux en nous frayant un chemin dans la rue pavée. Sa mâchoire tressaillait continuellement et je voyais qu’il était en pleine réflexion. Je savais qu’il était en colère contre lui, mais, moi, je ne l’étais pas. J’étais furieuse contre Jax, l’auteur de ces ecchymoses.

Je ne voulais pas que cette soirée se termine, mais je savais que ça allait chauffer si quelqu’un découvrait où j’étais allée. Cette soirée de conte de fées devait se terminer. Tucker me semblait être du même avis. Son pas ralentit, prolongeant l’inévitable adieu. Sa main enveloppa la mienne. Je ne comprenais toujours pas pourquoi il voulait passer du temps avec moi. Il était séduisant et il avait un travail qui le payait assez bien pour avoir les moyens de s’offrir du luxe comme des vêtements de designer et une motocyclette. Ce serait facile pour lui de trouver une femme pour partager son lit ; une femme sans tout le passé que je traînais avec moi ; sans, surtout, mon caractère de chien.

J’aurais aimé l’avoir questionné davantage sur lui, mais ça n’avait pas vraiment d’importance. Il serait bientôt parti de toute façon vers une autre ville, me laissant derrière lui, dans sa poussière. C’était mieux ainsi.





Chapitre 6


J’enjambai l’arrière de sa moto tandis qu’il faisait vrombir le moteur et nous partîmes dans la nuit.

Il roula lentement, admirant les points de vue de la ville, qui semblait ne jamais dormir. Ça n’avait rien à voir avec Eddington et je ne comprenais toujours pas pourquoi il mettrait le pied dans ma petite ville à moins d’y être obligé.

La grande ville s’effaça derrière des kilomètres d’autoroute déserte. Je l’étreignis avec plus de force alors que nous avancions en périphérie d’Eddington. Nous ralentîmes et roulâmes à la vitesse de l’escargot une fois arrivés au stationnement de terre. La moto résonna comme le tonnerre dans le calme et modeste parc à roulottes.

Il éteignit le moteur et il pressa mes mains dans les siennes, me retenant contre lui encore quelques moments. Ça ne me dérangeait pas. Je pressai ma joue contre son dos et je fermai les yeux, me délectant du parfum de noix de coco et de sueur émanant de son corps. J’aurais voulu que ça ne se termine jamais. Je me détestais pour ça. À quelques roulottes de là, mon mec était à l’intérieur, se demandant probablement où je me trouvais. Et il fulminait sûrement. Toutefois, je gardai les mains serrées autour de Tucker.

Je ne voulais pas rompre le silence, comme si ça pouvait le faire disparaître. Il ignorait totalement ce que ça représentait pour moi qu’il m’ait confié les secrets de son enfance. Je savais comme il était difficile de révéler les côtés les plus laids de sa vie. Ça modifiait toujours la perception qu’avaient les gens de vous. Ils ne voulaient pas en entendre parler ; pouvait-on les blâmer pour ça ? Tout le monde ne préférerait-il pas vivre dans une bienheureuse ignorance ?

Il finit par parler.

— Merci d’avoir passé du temps avec moi ce soir.

De ses doigts, il caressa doucement les miens.

Je ne savais pas comment réagir. Je voulais le remercier. Je ne me rappelais pas quand je m’étais laissé aller ainsi sans m’inquiéter de rien, ou de personne, le temps d’une soirée.

— Merci, je me suis beaucoup amusée. Je ne me souviens pas la dernière fois…

J’essayai d’atténuer le sourire sur mon visage, mais en vain. Mes joues me faisaient mal sous cet effort colossal. Je passai ma jambe par-dessus la moto et retirai mon casque. Je me passai les doigts dans les cheveux, laissant ma phrase en suspens.

Tucker descendit de sa moto et il ôta son casque lui aussi. Il retira le mien de ma main et il le déposa sur la moto, me tendant mon sac avec mes vêtements de travail.

— Je suis désolé à propos…

— Non. S’il te plaît, ne t’excuse pas. Cette soirée a été formidable. Je ne veux pas parler de ce qu’il a fait.

Tucker hocha la tête, mais il n’en parut pas moins contrarié.

— Vas-tu repasser par ici ?

Je ne pus m’empêcher de poser la question qui trottait dans ma tête depuis que nous avions quitté le plancher de danse. Je ne voulais pas avoir l’air désespérée, mais ma voix sortit d’un ton aigu. Je m’armai de courage en attendant qu’il me dise qu’il quittait la ville. Je n’espérais pas qu’il reste dans les alentours et je savais que ça ne m’attirerait que des ennuis si c’était le cas. Néanmoins, j’avais le cœur lourd tandis que j’attendais qu’il me confirme l’inévitable. Je voulais en savoir davantage sur lui et il semblait que lui aussi désirait sincèrement en apprendre plus sur moi. Pour une raison inconnue, je ressentais une envie inhabituelle d’ouvrir la chambre forte dans laquelle j’avais entassé des années de souvenirs douloureux et de les lui révéler, sans fard.

Il sourit et regarda le sol, donnant un coup de botte dans la poussière.

— Tu ne peux pas te débarrasser de moi si facilement, Cass.

Il passa une main dans sa chevelure et me fit un demi-sourire.

— Super.

Je me mordillai la lèvre et j’agitai un peu la main pour le saluer en essayant de contenir le bonheur qui me submergeait soudainement, tandis que je reculais de quelques pas. Il remit son casque et démarra. J’observai le nuage de poussière tournoyer autour de lui quand il sortit du stationnement.

Je marchai rapidement jusqu’à ma roulotte, espérant que personne n’avait vu nos adieux. Je m’accroupis vivement derrière ma maison et j’enfilai mon pantalon sous ma robe. Après avoir jeté un dernier coup d’œil autour de moi pour m’assurer que personne ne m’observait, je retirai mon cardigan et relevai la robe par-dessus ma tête, la rempla-çant par le polo noir que je portais au travail. Je glissai doucement le petit médaillon sous mon polo. Je n’avais pas le cœur de l’enlever. Ça me donnerait l’impression que toute cette soirée avait été le produit de mon imagination. J’avais besoin de ce signe me rappelant que Tucker était réel, qu’il se souciait de moi, ne serait-ce que pour quelques minutes encore.

J’étais à l’affût de tout son pouvant provenir de l’intérieur de la roulotte pendant que je retirais mes sandales neuves en secouant les pieds et attachais mes chaussures de sport à mes pieds. Je n’entendis rien.

J’ouvris la porte d’entrée et j’eus un mouvement de recul lorsqu’elle grinça bruyamment. J’entrai en douce, mon sac de vêtements derrière le dos.

Jax était allongé sur le divan, sa respiration était profonde et régulière. J’expirai, soulagée, laissant sortir le souffle que je n’avais pas eu conscience de retenir tout ce temps. Je traversai le couloir sur la pointe des pieds et glissai ma nouvelle tenue au fond de mon placard. Je souris tandis que je l’enfouissais sous quelques boîtes de carton. Le souvenir secret d’une soirée parfaite. J’enlevai mon collier et l’enfouis dans la robe.

Je me déshabillai rapidement et pris une douche en vitesse, dansant et fredonnant la chanson Loved dans ma tête. L’eau était froide, mais ça n’atténua pas le moins du monde ma bonne humeur.

En me glissant dans le lit, je me demandai si Tucker pensait à moi comme moi je pensais à lui. Cette soirée n’était sûrement pas l’une des plus merveilleuses de sa vie, mais pour moi, elle était tout en haut de la liste.

Je rêvai que je dansais dans une boîte de nuit pen-dant des heures, mes doigts remontant lentement le cou de Tucker et ses mains caressant mon dos sur toute sa longueur. Je nous imaginai, nos fronts collés l’un contre l’autre. Soudain, une douleur me transperça la tête. Dans mon rêve, je décochai un regard angoissé à Tucker, désorientée, alors que nos corps s’éloignaient brusquement l’un de l’autre.

— Lève-toi, putain de vache !

L’odeur de whiskey et de cigarette envahit mon nez, remplaçant le doux parfum de la liberté. En un éclair, je portai mes deux mains à ma tête pour me protéger, luttant pour arracher un à un les doigts de Jax de mes cheveux.

— Où étais-tu, putain de merde ?

Ses yeux étaient vitreux et injectés de sang.

Je savais qu’il était inutile de le contredire. Mon esprit cherchait une excuse et sa main se resserra.

— Je suis sortie avec Marla après le boulot.

Je m’étirai pour garder mon équilibre sur la pointe des pieds. Jackson était beaucoup plus grand que moi.

— Marla ?

Il me regarda comme s’il ne me croyait pas. Pourquoi est-ce qu’il me croirait ? Marla et moi nous disputions sans arrêt au travail. Je me querellais avec tout le monde. C’était difficile de croire que quelqu’un acceptait de me supporter plus longtemps que nécessaire.

— Où êtes-vous allées ?

Il plissa les paupières et serra la mâchoire, mais sa poigne se desserra légèrement.

Je tentai de calmer ma respiration.

— Elle m’a emmenée en ville. Elle devait aller chercher son garçon chez le père. Je te jure, Jax !

Il m’interrogea du regard et sembla me croire. Ses doigts lâchèrent leur prise, glissant dans ma chevelure encore humide et je frottai ma tête endolorie.

— Je suis désolé, Cass.

Il m’attira contre son torse. Je serrai les poings contre son corps et pleurai silencieusement. Je voulais m’enfuir. Où irais-je ? Je ne pouvais aller nulle part, je n’avais rien. Jackson était avec moi depu