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La Modification

EDEN86168
Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 371 KB
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MICHEL BUTOR





LA

MODIFICATION





suivi de





« Le réalisme mythologique de Michel Butor »





par





Michel Leiris





LES ÉDITIONS DE MINUIT





© 1957/1980 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour l’édition papier



	© 2014 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour la présente édition électronique

	www.leseditionsdeminuit.fr

	 	ISBN 9782707331588



	Photo © Jean-Luc Poisson.





PREMIÈRE PARTIE





I





Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.

Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins.

Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans.

Vos yeux sont mal ouverts, comme voilés de fumée légère, vos paupières sensibles et mal lubrifiées, vos tempes crispées, à la peau tendue et comme raidie en plis minces, vos cheveux, qui se clairsèment et grisonnent, insensiblement pour autrui mais non pour vous, pour Henriette et pour Cécile, ni même pour les enfants désormais, sont un peu hérissés et tout votre corps à l’intérieur de vos habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent, est comme baigné, dans son réveil imparfait, d’une eau agitée et gazeuse pleine d’animalcules en suspension.

Si vous êtes entré dans ce compartiment, c’es; t que le coin couloir face à la marche à votre gauche est libre, cette place même que vous auriez fait demander par Marnal comme à l’habitude s’il avait été encore temps de retenir, mais non, que vous auriez demandée vous-même par téléphone, car il ne fallait pas que quelqu’un sût chez Scabelli que c’était vers Rome que vous vous échappiez pour ces quelques jours.

Un homme à votre droite, son visage à la hauteur de votre coude, assis en face de cette place où vous allez vous installer pour ce voyage, un peu plus jeune que vous, quarante ans tout au plus, plus grand que vous, pâle, aux cheveux plus gris que les vôtres, aux yeux clignotants derrière des verres très grossissants, aux mains longues et agitées, aux ongles rongés et brunis de tabac, aux doigts qui se croisent et se décroisent nerveusement dans l’impatience du départ, selon toute vraisemblance le possesseur de cette serviette noire bourrée de dossiers dont vous apercevez quelques coins colorés qui s’insinuent par une couture défaite, et de livres sans doute ennuyeux, reliés, au-dessus de lui comme un emblème, comme une légende qui n’en est pas moins explicative, ou énigmatique, pour être une chose, une possession et non un mot, posée sur le filet de métal aux trous carrés, et appuyée sur la paroi du corridor,

cet homme vous dévisage, agacé par votre immobilité debout, ses pieds gênés par vos pieds ; il voudrait vous demander de vous asseoir, mais les mots n’atteignent même pas ses lèvres timides, et il se détourne vers le carreau, écartant de son index le rideau bleu baissé dans lequel est tissé le sigle SNCF.

Sur la même banquette que lui, après un intervalle pour l’instant inoccupé, mais réservé par ce long parapluie au fourreau de soie noire qui barre la moleskine verte, au-dessous de cette légère mallette gainée de toile écossaise imperméabilisée, avec deux serrures de mince cuivre éclatant, un jeune homme qui doit avoir fini son service militaire, blond, vêtu de tweed gris clair, avec une cravate à raies obliques rouges et violettes, tient dans sa main droite la gauche d’une jeune femme plus brune que lui, et joue avec elle, passant et repassant son pouce sur sa paume tandis qu’elle le regarde faire, contente, levant un instant les yeux vers vous, et les baissant vivement en vous voyant les observer, mais sans cesser.

Ce ne sont pas seulement des amoureux mais de jeunes époux puisqu’ils ont tous les deux leur anneau d’or, de fraîche date, peut-être en voyage de noces, et qui ont sans doute acheté pour l’occasion, à moins que cela soit le cadeau d’un oncle généreux, ces deux grandes valises semblables, flambant neuves, en peau de porc, l’une sur l’autre au-dessus d’eux, toutes deux agrémentées de ces petits cadres de cuir pour cartes de visite, fixés aux poignées par de minuscules courroies.

Ils sont les seuls à avoir retenu leurs places dans ce compartiment : leurs fiches brunes et jaunes avec leurs gros numéros noirs sont suspendues immobiles à la barre nickelée.

De l’autre côté de la fenêtre, assis seul sur l’autre banquette, un ecclésiastique d’une trentaine d’années, déjà un peu gras, d’une propreté méticuleuse à l’exception des doigts de la main droite souillés de nicotine, tente de s’absorber dans la lecture de son bréviaire truffé d’images, au-dessous d’un porte-documents d’un noir, un peu cendré, d’asphalte, dont bâille en partie la longue fermeture éclair comme la gueule aux dents très fines d’un serpent marin, posé sur le filet jusqu’où vous hissez péniblement, tel un dérisoire athlète de place publique soulevant par son anneau l’énorme poids de fonte creuse, d’une seule main, puisque les doigts de l’autre sont encore serrés sur le livre que vous venez d’acheter, vous hissez votre propre bagage, votre propre valise recouverte de cuir vert bouteille à gros grain avec vos initiales frappées « L. D. », cadeau de votre famille à votre précédent anniversaire, qui était alors assez élégante, tout à fait convenable pour le directeur du bureau parisien des machines à écrire Scabelli, et qui peut encore faire illusion malgré ces taches grasses qui se révèlent à un examen plus attentif, et cette sournoise rouille qui commence à ronger les anneaux.

En face de vous, entre l’ecclésiastique et la jeune femme gracieuse et tendre, à travers la vitre, à travers une autre vitre, vous apercevez assez indistinctement à l’intérieur d’un autre wagon de modèle plus ancien aux bancs de bois jaune, aux filets de ficelle, dans la pénombre au-delà des reflets composés, un homme de la même taille que vous, dont vous ne sauriez ni préciser l’âge, ni décrire avec exactitude les vêtements, qui reproduit avec plus de lenteur encore les gestes fatigués que vous venez d’accomplir.

Assis, vous étendez vos jambes de part et d’autre de celles de cet intellectuel qui a pris un air soulagé et qui arrête enfin le mouvement de ses doigts, vous déboutonnez votre épais manteau poilu à doublure de soie changeante, vous en écartez les pans, découvrant vos deux genoux dans leurs fourreaux de drap bleu marine, dont le pli, repassé d’hier pourtant, est déjà cassé, vous décroisez et déroulez avec votre main droite votre écharpe de laine grumeleuse, au tissage lâche, dont les nodosités jaune paille et nacre vous font penser à des œufs brouillés, vous la pliez négligemment en trois et vous la fourrez dans cette ample poche où se trouvent déjà un paquet de gauloises bleues, une boîte d’allumettes et naturellement des brins de tabac mêlés de poussière accumulés dans la couture.

Puis, saisissant avec violence la poignée chromée dont le noyau de fer plus sombre apparaît déjà dans une mince déchirure de son placage, vous vous efforcez de fermer la porte coulissante, qui, après quelques soubresauts, refuse d’avancer plus loin, au moment même où apparaît dans le carreau à votre droite un petit homme au teint très rose, couvert d’un imperméable noir et coiffé d’un chapeau melon, qui se glisse dans l’embrasure comme vous tout à l’heure, sans chercher le moins du monde à l’élargir, comme s’il n’était que trop certain que cette serrure, que cette glissière ne fonctionneraient pas convenablement, s’excusant silencieusement, avec un mouvement de lèvres et de paupières à peine perceptible, de vous déranger tandis que vous repliez vos jambes, un Anglais vraisemblablement, le propriétaire sûrement de ce parapluie noir et soyeux qui raie la moleskine verte, qu’il prend en effet, qu’il dépose, non point sur le filet mais au-dessous, sur la mince étagère faite de tringles, ainsi que son couvre-chef, le seul dans ce compartiment pour l’instant, un peu plus âgé que vous sans doute, son crâne bien plus dégarni que le vôtre.

À droite, au travers de la vitre fraîche à laquelle s’appuie votre tempe, et au travers aussi de la fenêtre du corridor à demi ouverte devant laquelle vient de passer un peu haletante une femme à capuchon de nylon, vous retrouvez, se détachant à peine sur le ciel grisâtre, l’horloge du quai où l’étroite aiguille des secondes poursuit sa ronde saccadée, marquant exactement huit heures huit, c’est-à-dire deux pleines minutes de répit encore avant le départ, et sans cesser de tenir serré dans votre main gauche le volume que vous avez acheté presque sans vous arrêter dans la salle des Pas perdus, vous fiant à sa collection, sans lire son titre ni le nom de l’auteur, vous découvrez à votre poignet jusqu’alors caché sous la triple manche blanche, bleue et grise, de votre chemise, de votre veston, de votre manteau, votre montre rectangulaire fixée par une courroie de cuir pourpre, avec ses chiffres enduits d’une matière verdâtre qui brille dans la nuit, qui marque huit heures douze et dont vous corrigez l’avance.

Dehors, une voiture à accumulateurs se fraye un chemin sinueux parmi la grise foule affairée, encombrée, qui s’émeut, qui s’embrouille dans ses conciliabules et ses adieux, tendant l’oreille aux bribes de paroles déformées que déversent les haut-parleurs, puis l’autre train s’ébranle dans le bruit, ses wagons verts passant les uns après les autres jusqu’au dernier qui, se retirant comme la frange d’un rideau de théâtre, ouvre à vos yeux, comme une scène immensément allongée, un autre quai populeux avec une autre horloge et un autre train immobile qui, lui, ne partira vraisemblablement qu’une fois que le vôtre aura quitté la gare.

Vos paupières, vous avez du mal à les tenir ouvertes, votre tête à la redresser ; vous voudriez vous enfoncer dans l’encoignure, y creuser avec votre épaule un trou confortable, mais votre dos se tord en vain, puis il est pris par la secousse et le remuement.

L’espace extérieur s’agrandit brusquement ; c’est une locomotive minuscule qui s’approche et qui disparaît sur un sol zébré d’aiguillages ; votre regard n’a pu la suivre qu’un instant comme le dos lépreux de ces grands immeubles que vous connaissez si bien, ces poutrelles de fer qui se croisent, ce grand pont sur lequel s’engage un camion de laitier, ces signaux, ces caténaires, leurs poteaux et leurs bifurcations, cette rue que vous apercevez dans l’enfilade avec un bicycliste qui vire à l’angle, celle-ci qui suit la voie n’en étant séparée que par cette fragile palissade et cette étroite bande d’herbe hirsute et fanée, ce café dont le rideau de fer se relève, ce coiffeur qui possède encore comme enseigne une queue de cheval pendue à une boule dorée, cette épicerie aux grosses lettres peintes de carmin, cette première gare de banlieue avec son peuple en attente d’un autre train, ces grands donjons de fer où l’on thésaurise le gaz, ces ateliers aux vitres peintes en bleu, cette grande cheminée lézardée, cette réserve de vieux pneus, ces petits jardins avec leurs échalas et leurs cabanes, ces petites villas de meulière dans leurs enclos avec leurs antennes de télévision.

La hauteur des maisons diminue, le désordre de leur disposition s’accentue, les accrocs dans le tissu urbain se multiplient, les buissons au bord de la route, les arbres qui se dépouillent de leurs feuilles, les premières plaques de boue, les premiers morceaux de campagne déjà presque plus verte sous le ciel bas, devant la ligne de collines qui se devine à l’horizon avec ses bois.

Ici, dans ce compartiment, bercés et malmenés par le bruit soutenu, par sa profonde vibration constante soulignée irrégulièrement de stridences et d’hululations en touffes épineuses, les quatre visages en face de vous se balancent ensemble sans dire un mot, sans faire un geste, tandis que l’ecclésiastique de l’autre côté de la fenêtre, avec un léger soupir d’exaspération, referme son bréviaire relié de cuir noir souple, tout en gardant son index entre les pages à tranche dorée comme signet, laissant flotter le mince ruban de soie blanche.

Soudain tous les regards se tournent vers la porte que d’un seul coup d’épaule, sans apparence d’effort, ouvre en grand un homme rougeaud, essoufflé, qui a dû monter dans le wagon juste au moment où le train s’ébranlait, qui lance dans le filet une valise bombée, un paquet grossièrement sphérique enveloppé dans un journal et maintenu par une ficelle dépenaillée, puis s’assoit à côté de vous, déboutonnant son imperméable, croisant sa jambe droite sur sa gauche, et tirant de sa poche un hebdomadaire de cinéma à couverture en couleurs dont il se met à examiner les images.

Son profil épais vous masque celui de l’ecclésiastique dont vous ne voyez plus que la main posée sur l’appui de la fenêtre, les doigts tremblants à cause du mouvement général, l’index frappant doucement, machinalement, silencieusement au milieu du bruit, la longue plaque de métal vissée sur laquelle s’étale, vous le savez (puisque vous ne pouvez pas vraiment la lire, que vous pouvez seulement deviner à peu près une à une quelles sont ces lettres horizontales qui vous apparaissent si écrasées, si déformées par la perspective), l’inscription bilingue : « Il est dangereux de se pencher au-dehors – E pericolosco sporgersi. »

Balayant vivement de leur raie noire toute l’étendue de la vitre, se succèdent sans interruption les poteaux de ciment ou de fer ; montent, s’écartent, redescendent, reviennent, s’entrecroisent, se multiplient, se réunissent, rythmés par leurs isolateurs, les fils téléphoniques semblables à une complexe portée musicale, non point chargée de notes, mais indiquant les sons et leurs mariages par le simple jeu de ses lignes.

Un peu plus loin, un peu plus lente, la masse des bois de moins en moins interrompue de villages ou de maisons, tourne sur elle-même, s’entrouvre en une allée, se replie comme se masquant derrière un de ses membres.

C’est une véritable forêt que le train longe, non, traverse, puisque au-delà de ce carreau où s’appuie toujours votre tempe, de l’autre côté du corridor vide maintenant et de ses vitres dont vous apercevez la succession jusqu’à l’extrémité du wagon, c’est le même spectacle de futaie broussailleuse et terne qui va s’épaississant.

La voie ferrée y creuse une tranchée qui se resserre de telle sorte que vous ne voyez plus du tout le ciel, que le sol même se relève en de hauts remblais de terre nue ou de maçonnerie sur laquelle un instant, juste le temps de les reconnaître, se peignent en rouge sur un rectangle blanc les grandes lettres que vous attendiez certes mais peut-être pas aussi tôt, que vous avez lues maintes fois, que vous guettez à chaque passage pourvu qu’il fasse jour, parce qu’elles vous indiquent soit que l’arrivée est prochaine soit que le voyage est vraiment commencé.

Passe la gare de Fontainebleau-Avon. De l’autre côté du corridor, une onze chevaux noire s’arrête devant la mairie.



Si vous aviez peur de le manquer, ce train au mouvement et au bruit duquel vous êtes maintenant déjà réhabitué, ce n’est pas que vous vous soyez réveillé ce matin plus tard que vous l’aviez prévu, puisque, bien au contraire, votre premier mouvement, comme vous ouvriez les yeux, ç’a été d’étendre le bras pour empêcher que se déclenche la sonnerie, tandis que l’aube commençait à sculpter les draps en désordre de votre lit, les draps qui émergeaient de l’obscurité semblables à des fantômes vaincus, écrasés au ras de ce sol mou et chaud dont vous cherchiez à vous arracher.

Tournant vos yeux vers la fenêtre, vous avez vu les cheveux autrefois noirs d’Henriette, et son dos se détachant devant la première lumière terne et décourageante, doucement, brusquement, au travers de sa chemise de nuit blanche un peu transparente, se dessinant de plus en plus à mesure qu’elle écartait et repliait bruyamment les volets de fer aux fentes chargées de la poussière cotonneuse et charbonneuse de la ville, avec ici et là quelques points de rouille comme du sang coagulé.

Une masse d’air frais râpeux s’est répandue dans toute la pièce, frôlant vos narines, et comme les six carreaux apparaissaient maintenant tout entiers, frileuse, resserrant avec sa main droite son col orné d’une piètre dentelle inutile sur sa poitrine affaissée, elle est allée ouvrir la porte de l’armoire à glace Louis-Philippe, faisant virer d’un seul coup la réflexion du plafond et de ses moulures, de cette lézarde s’accentuant de mois en mois que vous auriez dû depuis longtemps faire colmater et disparaître (sous cet éclairage diffus mais parcimonieux, comme tamisé par une quantité de lamelles d’ardoise indéfiniment délitées, l’acajou lui-même apparaissait presque sans couleur ; seul un reflet de cuivre plus roux que rouge à l’angle de la moulure tremblotait), pour y chercher parmi tous ces vêtements pendus à leurs cintres, aux manches tombant toutes droites et sans épaisseur, comme si elles habillaient les bras raides et filiformes des ombres impitoyablement ironiques dans leur silence et leurs balancements des précédentes femmes de Barbe-Bleue, sa robe de chambre à grands carreaux gris et jaunâtres qu’elle a enfilée, découvrant son aisselle en levant son bras nu, dont elle a noué nerveusement le cordon soyeux, et qui lui donnait un air de malade avec ses traits tirés, soucieux, soupçonneux.

Certes, il n’y avait pas de douceur dans son regard à ce moment-là, mais qu’avait-elle aussi besoin de se lever alors que vous auriez fort bien su vous débrouiller tout seul comme cela était entendu, comme vous l’aviez fait maintes fois tandis qu’elle était en vacances avec les enfants, incapable lorsqu’elle est là de vous faire confiance pour ces détails, s’imaginant toujours vous être nécessaire et voulant vous en persuader...

Vous avez attendu qu’elle ait quitté la chambre, refermant la porte derrière elle doucement afin de ne pas éveiller les garçons dormant à côté, pour attacher à votre poignet votre montre (il était à peine plus de six heures et demie), pour vous asseoir sur votre lit, glisser vos pieds dans vos pantoufles, et vous gratter la tête en regardant vaguement à travers les vitres la coupole du Panthéon se détachant à peine sur le ciel gris, tout en vous interrogeant sur les expressions de votre femme, vous demandant non pas, évidemment, si elle se doutait de quelque chose, ceci n’étant que trop certain, mais de quoi au juste, et, notamment en ce qui concernait ce voyage, jusqu’à quel point exactement elle vous avait démasqué.

Bien sûr, cela vous a fait plaisir de le boire, ce café au lait qu’elle vous avait fait chauffer, mais il était bien inutile, elle le savait, puisque de toute façon, vous aviez l’intention de profiter du wagon-restaurant pour prendre un petit déjeuner.

Sur le palier, vous n’avez pas osé lui refuser son baiser triste.

« Tu as juste le temps maintenant ; il est vrai qu’en première tu auras toujours de la place. »

Comment savait-elle que cette fois vous n’aviez pu faire de location ? Était-ce vraiment vous qui le lui aviez dit et pourquoi ? Quoi qu’il en soit, il est une chose qu’elle ignore, cela est certain, c’est dans quelle sorte de wagon vous êtes, c’est que ce déplacement-ci, bien loin qu’il vous soit demandé et remboursé par la maison Scabelli, vous le faites à l’insu de vos directeurs romains et de vos propres employés à Paris.

Elle a refermé la porte de votre appartement avant que vous ayez commencé à descendre les marches, perdant ainsi sa dernière occasion de vous attendrir, mais il est clair qu’elle ne le cherchait nullement, que si elle s’est levée ce matin pour vous servir, c’est simplement par la mécanique de l’habitude, par une certaine pitié au plus, toute colorée de mépris, il est clair que des deux c’est elle la plus lasse. Pourquoi voudriez-vous lui reprocher de ne vous avoir même pas regardé partir après ces quelques mots qui étaient peut-être un sarcasme et auxquels vous n’avez rien su ni rien voulu répondre, alors que le mieux pour vous deux, n’est-ce pas, ç’aurait été qu’elle ne se levât point du tout, qu’elle n’ouvrît même pas les yeux, la quitter pendant son sommeil, pendant qu’elle soulevait les draps de sa profonde respiration de dormeuse, à peine distincte dans la chambre obscure dont vous auriez laissé les volets fermés.

Si vous avez eu peur de le manquer, ce train qui roule régulièrement parmi les champs nus et les taillis bruns, c’est parce qu’il vous a fallu beaucoup plus de temps que vous ne l’aviez prévu pour trouver un taxi, c’est qu’il a fallu que vous descendiez toute la rue Soufflot avec votre valise à la main et que ce n’est qu’au coin du boulevard Saint-Michel, devant le café Mahieu, que vous avez enfin pu arrêter, après plusieurs tentatives infructueuses, une onze chevaux dont le chauffeur n’a même pas pris la peine de vous ouvrir la portière ou de vous aider à installer votre minime bagage, ce qui vous a donné l’impression absurde qu’il voyait sur votre visage que cette fois vous alliez voyager en troisième classe et non en première comme à l’habitude, et ce qu’il y avait de particulièrement gênant, c’était que soudain vous vous rendiez compte que vous réagissiez comme si vous aviez vu là quelque chose de déshonorant, déroutants dérèglements de la pensée matinale encore tout encombrée de demi-rêves épais.

Carré dans le coin droit comme vous êtes maintenant, vous avez vu passer les troncs des arbres sur les trottoirs encore déserts, devant les magasins encore tous fermés, l’église de la Sorbonne et sa place encore vide, ces ruines que l’on nomme les thermes de Julien l’Apostat bien qu’ils soient vraisemblablement plus anciens que cet empereur, la Halle aux Vins, les grilles du Jardin des Plantes, à gauche le chevet de la cathédrale dans son île au-dessus du parapet du pont d’Austerlitz, au milieu des autres clochers, à droite le beffroi de la gare avec son horloge marquant huit heures.

Au moment où vous demandiez à l’employé qui vous poinçonnait le billet que vous veniez d’acheter au guichet des relations internationales quel était le quai où vous deviez vous rendre, vous vous êtes aperçu qu’il était presque en face de vous, avec son cadran à l’entrée aux aiguilles immobiles marquant non point l’heure qu’il était mais celle où le train devait partir, huit heures dix, et la pancarte indiquant les principaux arrêts de cette liste que vous connaissez par cœur : Laroche, Dijon, Chalon, Mâcon, Bourg, Culoz, Aix-les-Bains, Chambéry, Modane, Turin, Gênes, Pise, Roma-Termini, et plus loin encore (celui-ci va plus loin encore), Napoli, Reggio, Syracuse, et vous avez profité des quelques instants qui vous restaient encore pour acheter sans le choisir le livre qui depuis n’a pas quitté votre main gauche, ainsi que le paquet de cigarettes encore intact qui se trouve dans la poche de votre manteau, sous votre écharpe.



De l’autre côté du corridor, une onze chevaux noire démarre devant une église, suit une route qui longe la voie, rivalise avec vous de vitesse, se rapproche, s’éloigne, disparaît derrière un bois, reparaît, traverse un petit fleuve avec ses saules et une barque abandonnée, se laisse distancer, rattrape le chemin perdu, puis s’arrête à un carrefour, tourne et s’enfuit vers un village dont le clocher bientôt s’efface derrière un repli de terrain. Passe la gare de Montereau.

Un tintement transperce le grondement et vous voyez venir vers vous l’employé du wagon-restaurant avec sa casquette bleue à broderies d’or et sa veste blanche, que vous n’êtes pas le seul à avoir attendu puisque le jeune couple a levé les yeux, qu’ils se regardent maintenant, qu’ils se sourient.

Un homme, une femme, une autre femme dont vous n’apercevez que le dos sortent de leurs compartiments et s’éloignent ; une manche d’imperméable balaie le carreau auquel votre tempe s’appuie toujours, puis un volumineux sac à main de nylon noir avec un bouton de galalithe y frappe quelques coups.

La température s’est sensiblement élevée et vous sentez chauffer cet étroit tapis de métal entre les banquettes, décoré de rayures en losanges. Votre voisin, le dernier venu, le moins riche manifestement de tous les occupants de ce compartiment, replie l’hebdomadaire qu’il lisait, hésite un instant, ne sachant pas où le poser, se lève, le case sur l’étagère où il s’épanouit comme un éventail, enlève son imperméable qu’il envoie brutalement, chiffonné, de sa grosse main qui le serre comme un torchon essuie-voitures, entre son paquet enveloppé de journal et votre valise sur le filet (la boucle de corne tape sur le métal puis se balance au bout de la ceinture qui pend), reprend ses feuilles, les déplie et se rassoit.

Cette photographie, de quelle actrice célèbre-t-elle le mariage, et le quantième ?

Le tintement revenant vous fait retourner les yeux vers la droite et vous suivez quelques instants la veste blanche de l’employé qui retourne vers son wagon pour verser dans les tasses, bleu pâle comme un ciel de printemps incertain sur une ville du Nord, un café médiocre et cher.

La jeune femme, qui s’est décidée la première, puis son époux, s’excusent en passant devant vous, rougissant, souriant tous deux, comme si c’était leur premier voyage, tout, les moindres incidents, leur étant plaisir et merveille, referment à demi la portière qui était restée grande ouverte depuis tout à l’heure, puis se hâtent.

Celui qui est en face de vous relève le rideau à son côté.

Allez-y vous aussi ; ce livre qui vous embarrasse, enfoncez-le dans votre poche et quittez ce compartiment ; ce n’est pas que vous ayez vraiment faim puisque vous avez déjà bu un café tout à l’heure ; ce n’est même pas seulement la routine puisque vous êtes dans un autre train que celui dont vous avez l’habitude, puisque vous subissez un autre horaire, non, cela fait partie de vos décisions, c’est le mécanisme que vous avez remonté vous-même qui commence à se dérouler presque à votre insu.





II





C’est bien ici, c’est bien ce compartiment que vous aviez laissé, cet homme grisonnant, plongé maintenant dans la lecture d’un épais volume à reliure de toile noire grossière, qui était en face de vous avec son voisin rougeaud, très propre, à petits yeux de poisson vorace, et cet ecclésiastique près de la fenêtre qui de nouveau essaye en vain de s’absorber dans son bréviaire.

Pour eux, les deux amants, les deux époux, que vous avez laissés quatre wagons plus loin, penchés sur leur table en pleine conversation tranquille, tout est prétexte à paroles, tout est source de satisfaction neuve, mais vous, l’ennui, la solitude vous ont renvoyé jusqu’à cette case, votre domicile dans l’espace de ce train qui vous emporte, marquée par cet objet vous appartenant, votre valise à votre gauche sur le filet.

Mais votre place au-dessous, le coin couloir face à la marche, que vous aviez été si content de trouver libre gare de Lyon, parce que c’est celle-là toujours que vous vous faites réserver en première par Alexandre Marnal pour vos voyages officiels, vous auriez dû la retenir en y laissant le volume qui alourdit votre manteau, qui étire votre poche déjà chargée, et que vous n’alliez pas vous mettre à lire là-bas ; car maintenant l’occupe ce dernier venu qui dès son entrée vous a été antipathique avec cette façon de proclamer sa force, ouvrant la porte d’un seul coup d’épaule, cette sotte assurance, cette vulgarité, toujours plongé dans son hebdomadaire illustré, sans manifester la moindre intention de se déranger pour vous la rendre, un représentant à n’en pas douter, mais en quoi ? vins, produits pharmaceutiques, lingerie peut-être, sûrement pas en machines à écrire parce qu’il aurait en tout cas de tout autres bagages, à moins qu’il ne fût comme vous en évasion...

La température a continué à s’élever pendant votre absence, ou bien c’est le mouvement que vous avez pris, le liquide chaud que vous avez bu, vous transpirez. Votre visage, juste à la hauteur du miroir, tremble à l’intérieur du cadre à cause du mouvement du train. Vous vous êtes rasé avec précipitation ce matin et vous apercevez de nombreux points noirs près de vos oreilles. Vous passez votre main moite sur votre menton. Votre peau n’est pas seulement râpeuse, elle est tendue ; vous avez les traits tirés, l’œil éteint, la bouche amère. Vous n’avez pas encore réussi à vous réveiller complètement malgré ce nouveau café, et pourtant, vous le vérifiez à votre montre, il est déjà bien plus de neuf heures, si bien qu’un jour de semaine normal vous seriez déjà à votre travail avenue de l’Opéra, terreur des dactylos en retard, et pourtant hier soir vous vous êtes couché assez tôt.

Ce voyage devrait être une libération, un rajeunissement, un grand nettoyage de votre corps et de votre tête ; ne devriez-vous pas en ressentir déjà les bienfaits et l’exaltation ? Quelle est cette lassitude qui vous tient, vous diriez presque ce malaise ? Est-ce la fatigue accumulée depuis des mois et des années, contenue par une tension qui ne se relâchait point, qui maintenant se venge, vous envahit, profitant de cette vacance que vous vous êtes accordée, comme profite la grande marée de la moindre fissure dans la digue pour submerger de son amertume stérilisante les terres que jusqu’alors ce rempart avait protégées.

Mais n’est-ce pas justement pour parer à ce risque dont vous n’aviez que trop conscience que vous avez entrepris cette aventure, n’est-ce pas vers la guérison de toutes ces premières craquelures avant-coureuses du vieillissement que vous achemine cette machine, vers Rome où vous attendent quel repos et quelle réparation ?

Alors pourquoi cette crispation de vos nerfs, cette inquiétude qui gêne la circulation de votre sang ? Pourquoi n’êtes-vous pas déjà mieux délassé ? Est-ce vraiment le simple changement de l’horaire qui provoque en vous ce bouleversement, ce dépaysement, cette appréhension, le fait de partir à huit heures du matin, non le soir comme à l’habitude ? Seriez-vous déjà si routinier, si esclave ? Ah, c’est alors que cette rupture était nécessaire et urgente, car attendre quelques semaines encore, c’était tout perdre, c’était le fade enfer qui se refermait, et jamais plus vous n’auriez retrouvé le courage. Enfin la délivrance approche et de merveilleuses années.

Pour l’instant, retirez votre manteau, pliez-le, hissez-le sur votre valise. De la main droite, vous vous agrippez à la tringle ; vous êtes obligé de vous pencher sur le côté, posture d’autant plus incommode qu’il vous la faut conserver malgré les oscillations perpétuelles, pour appuyer avec votre pouce sur les boutons des deux serrures brillantes dont le pêne s’ouvre brusquement, libérant le couvercle de cuir qui se soulève doucement comme s’il était mû par un faible ressort, pour glisser vos doigts au-dessous, pour tâter en aveugle la pochette de nylon opaque à rayures rouges et blanches dans laquelle vous avez non pas rangé mais jeté pêle-mêle ce matin, dans votre hâte et votre agacement, juste après avoir essuyé cette figure que vous veniez d’interroger dans votre propre miroir, quinze place du Panthéon, votre blaireau encore humide, votre savon à barbe dans son étui de galalithe grise, votre paquet de lames neuves, votre brosse à dents, votre peigne, votre tube de dentifrice, la pochette de nylon bien lisse qui contient tout cela, avec le petit anneau de son fermoir éclair, puis l’enveloppe en cuir où sont vos pantoufles, le tissu soyeux de votre pyjama amarante que vous avez soigneusement choisi hier soir à l’intention de Cécile parmi l’arc-en-ciel distingué de votre réserve de linge dans l’armoire à glace de votre chambre, tandis qu’Henriette veillait aux derniers préparatifs du dîner, et que vous entendiez, tamisées par l’épaisseur d’un seul mur, les chamailleries des garçons qui devraient pourtant à leur âge être devenus capables de se supporter mutuellement, puis, enfin, la brochure que vous cherchiez.

Le couvercle retombe avec quelques soubresauts mous et vous négligez d’en refermer les serrures.

Vous vous asseyez au milieu de la banquette entre l’ecclésiastique disant son bréviaire (que d’heures ils doivent y passer !) devant la fenêtre qui donne sur les champs rapides et le brumeux horizon lent, et le commis voyageur penché sur son journal déplié, taillant lentement, consciencieusement, son chemin parmi le récit de ce mariage de vedettes devant le carreau qui donne sur le corridor où passe un manteau de velours à côtes grenat que vous aviez remarqué il y a un instant au wagon-restaurant.

Vous sentez la chaleur traverser les semelles de vos deux souliers fauves dont l’un des lacets est réparé par un nœud caché mais qui soulève légèrement le cuir comme un petit abcès et qui appuie sur votre peau, entre lesquels il y en a un autre, noir, verni, la pointe tournée en sens inverse, luisant dans l’ombre, se fermant sur une chaussette de coton bleu marine que recouvre l’ourlet d’un pantalon de drap à menues raies de deux gris très voisins sur lequel un mince fil blanc déploie ses spires et son désordre de nuages cardés par le vent du matin.

Ce pied noir se soulève en tremblant vers la droite, la jambe à laquelle il est attaché se croise sur sa jambe sœur, et ayant rapproché les deux vôtres, vous vous mettez à considérer la couverture carrée bleu ciel de l’indicateur Chaix pour la région sud-est que vous tenez entre vos mains tremblantes elles aussi comme tremble tout ce compartiment doucement dans son mouvement de Paris à Rome.

C’est l’« édition du 2 octobre 1955, service d’hiver, valable jusqu’au 2 juin 1956 inclus », avec ses annonces : « Hôtel de la Paix, Nice, en toutes saisons » (vous n’y avez jamais résidé), « Nougat Chabert et Guillot », puis, en caractères minuscules que vous approchez de vos yeux pour pouvoir les déchiffrer, ce qui est d’autant plus difficile que naturellement vous ne parvenez pas à les maintenir immobiles par rapport à eux : « À la Ruche d’or », s’incurvant comme une petite voûte en anse de panier au-dessus d’un dessin représentant une ruche ancienne, petite cabane ronde au toit de chaume, avec quatre taches irrégulières figurant de toute évidence des abeilles (le bourdonnement de ce train, grave mais avec ce timbre très aigu de temps en temps, rappelant que c’est du métal qui roule et frotte sur du métal), ailleurs, « Verveine du Velay » (vous n’en avez jamais bu ; ce doit être verdâtre et sucré ; vous pourrez demander tout à l’heure au wagon-restaurant s’ils en ont ; ils vous proposent toujours des liqueurs).

Alors vous vous souvenez que l’on dit le Puy-en-Velay, une de ces innombrables villes où vous n’êtes jamais allé, une de ces villes de province française qui doit suer un ennui de suie malgré ses curiosités géologiques, ses dykes, si c’est bien ainsi qu’on les appelle, et sa cathédrale ornée de peintures, une ville où vous avez un de vos employés, le représentant de la maison Scabelli pour toute la région des Cévennes, où manifestement on n’a pas grand besoin de machines à écrire, un enfant qui vient de passer son certificat d’études serait capable de vous le dire (mais il fallait bien que votre réseau s’étendît sur toute la France), et où il n’est que trop naturel qu’il se débrouille assez mal, cet homme à qui hier encore vous avez fait envoyer une lettre assez menaçante, cet homme que vous n’avez jamais vu, dont vous n’avez pas même retenu le nom, parce que c’est Molandon que vous aviez chargé de s’occuper entièrement de cette affaire et qui tous les ans va au Puy lors de sa tournée d’inspection dans le centre.

Ils devraient être revenus depuis longtemps, le jeune époux et sa femme toute neuve, puisqu’ils étaient arrivés avant vous au wagon-restaurant et qu’ils étaient déjà servis lorsque vous les avez aperçus en y entrant, qu’ils y beurraient déjà leur pain grillé. Il est vrai qu’ils sont ensemble, eux, qu’ils découvrent, qu’ils sont enchantés, qu’ils font vraisemblablement ce trajet pour la première fois, qu’ils ont tant de choses à se dire, qu’ils n’ont pas besoin de faire durer les divers épisodes de ce voyage afin d’en combler autant que possible les vides et l’ennui, de ralentir le mouvement de leurs mâchoires comme vous tout à l’heure afin de ronger un peu plus de minutes, parce que n’importe quoi leur demandera beaucoup de temps et ne passera pour eux que trop vite, parce qu’ils n’ont pas sur eux la fatigue anticipée de ce nombre d’heures avant d’arriver dont vous n’avez que trop l’habitude, ce nombre d’heures qui vous séparent de Cécile et qu’il va vous falloir supporter cette fois dans l’inconfort d’un wagon de troisième classe, ce qui ne troublera nullement leur plaisir, et si c’est à Rome qu’ils vont comme vous, demain matin vous les verrez se réveiller harassés mais souriants.

Elle entre, gracieuse, attentive, s’excusant auprès de votre voisin de droite, le représentant de commerce qui vous a pris votre place, qui lève le nez de son illustré dans lequel il s’essayait à résoudre un problème de mots croisés, l’appuyant sur son genou pour écrire avec un crayon à bille, auprès du professeur en face (ce ne peut être qu’un professeur) qui referme son livre à reliure de toile noire avec une étiquette ovale en papier salie collée au dos, où sont inscrits à l’encre noire avec une grosse plume d’autrefois les chiffres qui correspondent à son classement dans une bibliothèque d’université sans doute, auprès de l’Anglais (car ce doit bien être un Anglais) qui se tient très droit, le seul dans ce compartiment qui n’ait pas de lecture pour l’instant, auprès de vous qui ne retirez pas votre jambe assez vite ; elle trébuche, elle tend sa main gauche en avant, sauvegardant de l’autre son sac en forme de panier, fait de cannage bordé de cuir blanc, à anses de cordes, d’où émergent une pointe de foulard et les pages d’un journal féminin plié en deux ; ses doigts s’appuient un instant sur la moleskine verte juste à côté de votre cuisse, son imperméable vous frôle les genoux. Elle retourne la tête en arrière ; ses lèvres sont juste au niveau de vos yeux ; elle sourit à son compagnon qui la suit, se tenant de la main droite à la barre nickelée qui borde le filet en face de vous. Elle a repris son équilibre ; elle se baisse maintenant volontairement pour ramasser les deux ouvrages garde-place, un Guide bleu et l’Assimil italien qu’elle tend à son époux et qu’il dépose sur l’étagère.

Eux aussi se sont aperçus du changement de température, et ils se débarrassent de leurs manteaux de pluie.

Elle s’assied auprès de la fenêtre, glissant son sac à côté d’elle dans le coin, serrant ses mains entre ses genoux, creusant sa jupe de tweed gris. Il reprend ses livres sur l’étagère et s’installe ; ils se regardent, ils vous regardent, ils vous sourient, ils vous avaient reconnu là-bas tandis qu’il écrasait le sucre dans son épaisse tasse bleue ; une très légère intimité s’est établie entre vous trois qui vous distinguent des quatre autres, du fait de ce petit repas pris non pas en commun mais dans la même salle roulante, si bien qu’il vous serait facile en cet instant de vous rapprocher un peu et de lier conversation, mais comme vous n’en avez pas envie, très rapidement il se lasse, détourne les yeux, prend son air raisonnable, ouvre son guide, déplie le plan d’une ville, tandis qu’elle sort de son sac son journal féminin et commence à tourner des images de robes. Le jeune ecclésiastique replie son bras, se replonge dans son bréviaire qu’il marmonne d’un air las. On voit des vaches dans les champs. Vous retournez à votre horaire que vous feuilletez.

Voici les paragraphes serrés des règlements, les étroites colonnes de l’index des gares, les tableaux des relations internationales, et voici celui qui vous intéresse : E, Italie, où vous retrouvez le train dans lequel vous êtes : 609, rapide, 1re, 2e et 3e classes (il paraît que l’année prochaine celle-ci n’existera plus), un losange noir indiquant qu’il y a dans la marge des renseignements complémentaires auxquels vous vous reportez, et dans lesquels vous découvrez qu’il y a des voitures directes non seulement de Paris à Rome, mais aussi jusqu’à Syracuse, et vous vous demandez si vous n’êtes pas dans une de celles-ci, et si ce n’est pas jusque-là que doivent aller les deux amants, les deux époux, jusqu’à cette ville que vous ne connaissez pas mais qui vous semble, d’après ce que vous en avez entendu dire, les photographies que vous en avez vues, tout à fait adaptée à un voyage de noces, surtout en cette saison où même à Rome il risque de ne pas faire beau.

Passe la gare de Saint-Julien-du-Sault avec ses lampadaires et leurs écriteaux, l’inscription en grandes lettres sur le côté du bâtiment, le clocher, les chemins, les champs, les bois. Les deux jeunes mariés sont en conversation à propos d’un détail qu’il montre sur le plan. De l’autre côté du corridor, ce sont des garennes disséminées, des vallonnements, avec une route par devant où roule un camion qui s’écarte, revient, disparaît derrière une maison, est poursuivi par un motocycliste qui le dépasse selon une belle courbe en forme d’arc détendu, se laisse distancer par lui, par votre train, quitte la scène.



Ce train qui est parti comme il part tous les jours à huit heures dix de Paris-Lyon, qui comporte un wagon-restaurant comme l’indiquent cette petite fourchette et ce petit couteau entrecroisés, ce wagon-restaurant même que vous venez déjà d’utiliser ainsi que les deux jeunes époux, et où vous retournerez déjeuner mais non dîner parce qu’à ce moment-là c’en sera un autre, italien, il s’arrêtera à Dijon et en repartira à onze heures dix-huit, il passera à Bourg à treize heures deux, quittera Aix-les-Bains à quatorze heures quarante et une (il y aura vraisemblablement de la neige sur les montagnes autour du lac), s’arrêtera vingt-trois minutes à Chambéry pour assurer une correspondance, et au passage de la frontière depuis seize heures vingt-huit jusqu’à dix-sept heures dix-huit pour les formalités (cette petite maison après le mot Modane, c’est le hiéroglyphe qui signifie douane), il arrivera à Turin Piazza Nazionale à dix-neuf heures vingt-six (oh, ce sera la nuit déjà depuis longtemps), en repartira à vingt heures cinq, quittera la station Piazza Principe à Gênes à vingt-deux heures trente-neuf, atteindra Pise à une heure quinze, et Roma Termini enfin demain matin à cinq heures quarante-cinq, bien avant l’aube, ce train presque inconnu pour vous, puisque d’habitude c’est toujours l’autre que vous prenez, celui de la colonne d’à côté, le rapide numéro 7, le Rome-express à wagons-lits, qui n’a que des premières et des secondes, qui est tellement plus rapide, puisqu’il ne met que dix-huit heures quarante pour faire le trajet, alors que celui-ci, voyons, celui-ci met vingt et une heure trente-cinq, ce qui fait, voyons, ce qui fait deux heures cinquante de différence, et dont l’horaire est tellement plus commode, partant au moment du dîner pour arriver au début de l’après-midi suivant.

Ce train dans lequel vous êtes, pour chercher de plus amples renseignements sur lui (l’autre, l’habituel, le Rome-express, vous en connaissez l’horaire presque par cœur, et lorsque vous l’utilisez vous n’avez nul besoin de ce livret carré dans lequel, malgré votre expérience, vous avez tant de mal à vous reconnaître), il faudrait vous reporter au tableau 500 dans lequel l’itinéraire est beaucoup plus détaillé, faisant mention de toutes les stations, même de celles que l’on brûle, puis, à partir de Mâcon, où l’on quitte la grande artère Paris-Marseille, au tableau 530, mais après Modane il vous faudrait un indicateur italien, car dans celui-ci il n’y a rien d’autre que cette page avec les étapes principales : Turin, Gênes, Pise, alors qu’il y aura sûrement quelques autres arrêts, à Livourne vraisemblablement, peut-être à Civitavecchia.

Il fera encore nuit noire. Vous vous réveillerez péniblement après un sommeil souvent interrompu, surtout si vous êtes obligé de conserver cette mauvaise place au milieu de la banquette, mais il y a tout de même d’assez fortes chances pour que vous réussissiez à prendre possession de l’un des coins au moment où l’un de vos compagnons actuels descendra, car il est impossible que tous continuent jusque-là.

Lesquels, parmi eux six, seront encore à ce moment dans ce compartiment vraisemblablement éclairé seulement par la veilleuse bleue, par cette petite ampoule sphérique et sombre que vous apercevez à l’intérieur du lampadaire, nichée entre les deux autres transparentes et piriformes ? Dans la campagne, les lumières des maisons seront éteintes. Vous verrez passer les phares de quelques camions, les lanternes des gares ; vous aurez froid ; vous passerez votre main sur votre menton bien plus râpeux que maintenant ; vous vous lèverez, vous sortirez, vous irez jusqu’au bout du couloir pour vous mettre un peu d’eau sur les yeux.

Alors, après la raffinerie de pétrole avec sa flamme et les ampoules qui décorent comme un arbre de Noël ses hautes tours d’aluminium, tandis que vous ferez presque tout le tour de la ville encore obscure et endormie mais où les tramways et les trolleybus auront commencé leur tintamarre, défileront pour vous ses stations de banlieue : Roma Trastevere (et vous apercevrez quelques reflets dans l’eau noire du fleuve), Roma Ostiense (vous devinerez les remparts et la pointe claire de la pyramide), Roma Tuscolana (alors, à partir de la porte Majeure, vous pénétrerez droit vers le centre).

Enfin ce sera Roma Termini, la gare transparente, dans laquelle il est si beau d’arriver à l’aube ainsi que le permet ce train dans une autre saison, mais demain il fera encore nuit noire.



De l’autre côté du corridor, c’est une ferme avec un bouquet de peupliers jaunes, un chemin creux qui se replie, réapparaît derrière un grand peigne de sillons, bombé, piqueté de corbeaux, où débouche un motocycliste casqué à blouson de cuir qui se rapproche de la voie, qui s’enfonce entre des remblais sous un pont où vous voyez s’engager la locomotive qui vous traîne et les premiers wagons qui vous précèdent. Vous cherchez à le revoir au-delà de la vitre entre l’ecclésiastique et la jeune femme, mais il doit être maintenant loin derrière vous.

C’est très brusquement que vous avez décidé ce voyage, puisque lundi soir, lorsque vous êtes rentré chez vous pour dîner, sans votre valise que vous aviez laissée à votre bureau, avenue de l’Opéra, au coin de la rue Danièle-Casanova, parce que vous n’aviez pas votre voiture, il n’était encore question de rien, car s’il est vrai que depuis longtemps vous aviez l’intention de trouver pour Cécile un emploi à Paris, vous n’aviez jusqu’alors fait aucune démarche positive en ce sens, et ce n’est que mardi matin, une fois examinées toutes les affaires courantes, et lu tout le courrier qui s’était accumulé pendant votre séjour à Rome, que vous avez téléphoné à l’un de vos clients, Jean Durieu, le directeur de l’agence de voyages Durieu dont vous aperceviez les vitrines de votre fenêtre, pour lui demander, en lui recommandant la discrétion, s’il ne connaîtrait pas une situation pouvant convenir à une jeune femme remarquablement intelligente, d’une trentaine d’années, parlant couramment l’anglais et l’italien, qui, pour l’instant, était secrétaire d’un attaché militaire, si vos souvenirs étaient exacts, à l’ambassade de France à Rome, ce qui ne l’intéressait que médiocrement, et qui accepterait un salaire assez modéré étant donné la grande envie qu’elle avait de revenir à Paris.

Il était tout à fait possible qu’il découvrît quelque chose, vous a-t-il répondu ; il vous rappellerait dès qu’il se serait renseigné, ce qu’il a fait l’après-midi même à votre grande surprise et satisfaction, vous déclarant qu’il désirait faire diverses transformations dans son affaire, et qu’une personne comme celle dont vous lui aviez parlé pourrait lui être d’une grande utilité dans le cadre de ce renouvellement, faisant des propositions financières si raisonnables que vous avez pris sur vous de l’assurer de son acceptation.

Quant à la date de son entrée en fonctions ? Quand elle voudrait, le plus tôt serait le mieux, mais cela n’avait rien d’urgent, qu’elle prenne le temps de régler tranquillement ses affaires à Rome, sa démission, son déménagement, son installation à Paris, il savait bien comme il était difficile de prévoir toutes les difficultés qui pouvaient surgir à ces occasions, et il y avait dans sa voix, dans sa politesse, un désagréable accent de complicité.

À ce moment-là, vous pensiez tout arranger par lettres et ne revoir Cécile que lors de votre prochain voyage mensuel, lors de la réunion générale de fin d’année des directeurs de branches étrangères de la maison Scabelli, et ce n’est que le mercredi que les choses se sont précipitées, et cela sans doute parce que c’était le treize novembre et par conséquent votre anniversaire, le quarante-cinquième, parce qu’Henriette, tenant toujours à ces dérisoires cérémonies familiales, y avait accordé cette année une importance particulière, dans ses soupçons plus justifiés encore qu’elle ne les croit, pensant vous retenir, vous enserrer dans ce filet de petits rites, non par amour certes, il y a bien longtemps que tout cela était fini entre vous deux (et s’il y avait bien eu autrefois une passion juvénile, cela n’avait jamais rien eu à voir avec ce sentiment de délivrance et d’enchantement que Cécile vous apportait), mais par sa crainte, chaque jour plus grande (ah, comme elle vieillissait !) de voir changer quelque chose à l’ordre auquel elle était habituée, non par jalousie vraiment, mais par la hantise qu’une imprudence de votre part ou qu’une brouille violente n’abimât son confort et celui des enfants alors qu’elle n’avait rien à redouter quant à cela, mais parce que jamais vraiment elle n’avait eu confiance en vous, ou tout au moins que depuis très longtemps elle ne l’avait plus, ce qui était à n’en pas douter l’origine de cette déchirure entre vous qui n’avait fait que s’accentuer au cours des ans, et que vos succès, cette réussite incontestable à laquelle elle devait ce bel appartement auquel elle tenait tant, ne l’avaient jamais convaincue, elle que vous sentiez de plus en plus, avant même qu’elle ait eu de véritables raisons pour cela, vous faire des reproches muets, vous surveiller.

Quand vous êtes entré dans la salle à manger mercredi pour déjeuner (à travers la fenêtre brillaient les admirables rinceaux de la frise du Panthéon éclairés d’un rayon de soleil blanc de novembre qui s’est vite terni), quand vous avez vu vos quatre enfants debout derrière leurs places, raides, moqueurs, quand vous avez distingué sur son visage, sur ses lèvres à l’ombre, ce sourire triomphant, vous avez eu l’impression qu’ils s’étaient tous entendus pour vous tendre un piège, que ces cadeaux sur votre assiette étaient un appât, que tout ce repas avait été soigneusement composé pour vous séduire (comment n’aurait-elle pas appris à les connaître, vos goûts, depuis près de vingt ans que vous vivez ensemble), tout combiné pour bien vous persuader que vous étiez désormais un homme âgé, rangé, dompté, alors qu’il y avait si peu de temps que s’était ouverte à vous cette vie tout autre, cette vie que vous ne meniez encore que quelques jours à Rome, cette autre vie dont celle-ci, celle de l’appartement parisien, n’était que l’ombre, et c’est pourquoi, vous cramponnant à la prudence malgré votre irritation, vous vous êtes appliqué à jouer leur jeu, réussissant à vous montrer presque gai, les félicitant sur leur choix, soufflant avec conscience les quarante-cinq bougies, mais bien décidé à faire cesser au plus tôt cette imposture devenue constante, ce malentendu si installé. Il n’était que temps !

Maintenant Cécile allait venir à Paris et vous demeureriez ensemble. Il n’y aurait pas de divorce, pas d’esclandre, de cela vous étiez, vous êtes bien certain ; tout se passerait fort calmement, la pauvre Henriette se tairait, les enfants, vous iriez les voir une fois par semaine à peu près ; et vous étiez certain aussi non seulement de l’accord, mais de la triomphante joie de Cécile qui vous avait tant taquiné sur votre bourgeoise hypocrisie.

Ah, cette asphyxie menaçante, il fallait la fuir au plus tôt, respirer au plus tôt un immense coup de cet air futur, de ce bonheur proche, il vous fallait lui annoncer cette nouvelle, et de vive voix pour que la chose soit faite enfin sans risque de méprise.

Aussi, l’après-midi, avenue de l’Opéra, vous avez vérifié qu’il n’y avait rien de très urgent, vous avez notifié à Maynard, votre second, que vous alliez vous absenter pour quelques jours, du vendredi au mardi, vous avez envoyé Marnal vous acheter l’indicateur que vous avez entre les mains, sans lui demander de vous prendre votre billet et de vous retenir une place parce que vous n’aviez nulle envie que l’on sût dans la maison que c’était à Rome que vous retourniez.

Lorsque vous avez annoncé le soir à Henriette que des circonstances imprévues vous obligeaient à partir le vendredi matin, ce vendredi matin qui passe, ce n’est pas le fait même de votre voyage qui l’a intriguée, puisque, plusieurs fois déjà, il vous était arrivé en effet d’être contraint pour une affaire urgente d’aller faire un saut jusqu’à la maison centrale entre deux déplacements réguliers, mais c’est l’heure inhabituelle et manifestement incommode de votre départ, choisie pour pouvoir profiter de la totalité du week-end avec Cécile, pour pouvoir déjeuner avec elle demain samedi, et aussi, il faut bien le dire, parce qu’il y a des troisièmes dans ce train-ci et que vous estimiez que cette escapade, très importante certes pour le déroulement futur de votre vie, mais dont à la rigueur vous auriez pu vous passer, évidemment non remboursée, vous coûterait ainsi déjà suffisamment cher, et c’est sur ce point précis de l’heure, du train choisi, qu’elle s’est mise à vous poser des questions, qu’il a fallu que vous inventiez de fausses raisons, sans grande habileté à vrai dire, de telle sorte qu’à chacune elle pouvait opposer facilement les plus justes objections auxquelles vous ne trouviez rien à répondre, si bien qu’elle s’étonnait d’autant plus en vous voyant vous obstiner si absurdement.

Pendant le dîner qui a suivi, pénible pour tout le monde, et au cours duquel les enfants n’ont cessé de ricaner dans leurs assiettes, vous vous êtes à peine adressé la parole sauf lorsque Jacqueline, comme vous lui aviez dit d’aller se laver parce qu’elle avait les mains toutes tachées d’encre, étant partie en haussant les épaules, vous vous êtes mis violemment en colère contre elle, et que sa mère a jugé bon, naturellement, de prendre publiquement sa défense, de telle sorte que, lorsque la petite est rentrée, sans avoir perdu un mot dans le cabinet de toilette de cette bruyante conversation, elle s’est rassise toute fière d’avoir eu en fin de compte raison de vous (elle, la dernière, celle que vous préférez, parce que les autres, vous n’avez avec eux aucune intimité, vous ne savez pas ce qu’ils pensent, vous ne comprenez pas ce qu’ils aiment, ils forment une espèce de ligne contre vous tous les trois, sauf quand les deux garçons se battent), scène qui, s’il vous était resté quelques hésitations, vous les aurait enlevées.

La dernière bouchée avalée, vous avez enfilé votre manteau, vous êtes descendu, vous êtes allé prendre au garage, rue de l’Estrapade, votre quinze avec laquelle vous êtes sorti de Paris, vous avez fait près de cent kilomètres dans la nuit pluvieuse, la laissant sur le bord du trottoir place du Panthéon lorsque vous êtes rentré passé minuit pour trouver Henriette dans votre lit qui ne s’était pas endormie, qui ne vous a rien dit, qui vous fixait seulement de ses yeux un peu moqueurs et méprisants.

Heureusement, le lendemain, hier jeudi, cela s’était apaisé, et les repas se sont passés calmement, par ce temps froid désespérant qui continue et qui s’aggrave, en cette journée de hâte et d’énervement où il vous fallait avoir réglé, pour ces courtes vacances que vous avez eu l’audace de vous octroyer jusqu’à mercredi, les affaires toujours compliquées de la maison Scabelli, mais le soir il vous a semblé que l’embouteillage de la place du Théâtre-Français était plus long encore à se dénouer que d’habitude, mais au garage, où vous désiriez que l’on profitât de votre absence pour nettoyer soigneusement votre voiture anormalement grinçante cette semaine, vous avez dû attendre, et finalement à bout de patience tempêter pour qu’un employé daignât s’occuper de vous, mais au quinze place du Panthéon l’ascenseur était en dérangement, vous avez dû monter à pied les quatre étages, mais malgré votre retard le couvert n’était pas encore mis et vous entendiez les criailleries d’Henri et Thomas dans leur chambre, les criailleries d’Henriette s’y ajoutant, inefficaces, maladroites, qui, lorsqu’elle est sortie dans le corridor pour appeler Madeleine, avait son regard morne, épuisé, son regard de morte, avec cette flamme de soupçon quand elle vous a vu, de rancune, ce mépris dont elle vous accable comme si vous étiez responsable de son trop évident amoindrissement, toute cette demi-vie se refermait autour de vous comme une pince, comme les mains d’un étrangleur, toute cette existence larvaire, crépusculaire, à laquelle vous alliez échapper enfin.

Car vous l’aviez dans votre serviette, cet indicateur à couverture bleue que vous tenez entre vos mains, que vos yeux regardent toujours mais où ils ne distinguent plus rien pour l’instant, et après le dîner, juste avant de vous coucher seul dans le grand lit sans Henriette qui ne vous a rejoint que lorsque vous dormiez déjà, vous l’avez rangé dans votre valise au-dessus de ce peu de linge propre que vous avez emporté.

Il était comme le talisman, la clé, le gage de votre issue, d’une arrivée dans une Rome lumineuse, de cette cure de jouvence dont le caractère clandestin accentue l’aspect magique, de ce trajet qui va depuis ce cadavre de femme continuant illusoirement des gestes utiles, depuis ce cadavre inquisiteur que vous n’avez si longtemps hésité à quitter que parce qu’il y a les enfants dont chaque jour une vague de plus vous sépare, de telle sorte qu’ils sont là comme des statues de cire d’eux-mêmes, cachant de plus en plus leur vie que vous avez de moins en moins envie de connaître et de partager, depuis cette Henriette avec laquelle il vous est impossible de divorcer parce qu’elle ne s’y résoudrait jamais, parce que, avec votre position, vous voulez éviter tout scandale (la maison Scabelli, italienne, calottine, tartufe, verrait la chose d’un très mauvais œil), depuis ce boulet auquel vous êtes enchaîné et qui vous entraînerait aux fonds asphyxiés de cet océan d’ennui, de démission, de routines usantes et ennuageantes, d’inconscience où elle se traîne, si vous n’aviez pas ce salut, Cécile, si vous n’aviez pas cette gorgée d’air, ce surcroît de forces, cette main secourable qui se tend vers vous messagère des régions heureuses et claires, depuis cette lourde ombre tracassière dont vous allez pouvoir enfin vous séparer de fait, jusqu’à cette magicienne qui par la grâce d’un seul de ses regards vous délivre de toute cette horrible caricature d’existence, vous rend à vous-même dans un bienfaisant oubli de ces meubles, de ces repas, de ce corps tôt fané, de cette famille harassante,

le gage de cette décision enfin prise de rompre, de vous libérer de tout ce harnais de vains scrupules, de toute cette lâcheté paralysante, d’enseigner à vos enfants aussi cette liberté, cette audace, de cette décision qui a illuminé de son reflet, qui vous a permis de traverser sans y succomber, sans renoncer à tout, sans vous perdre à jamais, toute cette semaine de chiffres, de règlements et de signatures, cette semaine de pluie, de cris et de malentendus,

le gage de ce voyage secret pour Henriette, parce que, si vous lui aviez bien dit à elle que vous alliez à Rome, vous lui aviez caché vos raisons véritables, secret pour Henriette qui ne sait que trop bien pourtant qu’il y a derrière ce changement d’horaire un secret, votre secret, dont elle sait bien qu’il a nom Cécile, de telle sorte que l’on ne peut pas dire vraiment que vous la trompiez sur ce point, de telle sorte que vos mensonges à son égard ne sont pas complètement des mensonges, ne pouvaient être complètement des mensonges puisqu’ils sont malgré tout (on a le droit de les considérer sous cet angle) une étape nécessaire vers la clarification de vos rapports, vers la sincérité entre vous si profondément obscurcie pour l’instant, vers sa délivrance à elle aussi dans sa séparation d’avec vous, vers sa libération à elle aussi dans une certaine faible mesure,

secret parce que l’on ignore, avenue de l’Opéra, votre destination, parce que nul courrier ne pourra vous y rejoindre, alors que d’habitude, lorsque vous arrivez à l’hôtel Quirinal, déjà des lettres et des télégrammes vous y attendent, si bien que, pour la première fois depuis des années, ces quelques jours de vacances seront une véritable détente comme au temps où vous n’aviez pas encore vos responsabilités actuelles, où vous n’aviez pas encore vraiment réussi,

secret parce que chez Scabelli, sur le Corso, personne ne sait que vous serez à Rome de samedi matin à lundi soir, et que personne ne doit s’en apercevoir quand vous y serez, ce qui vous obligera à prendre quelques précautions de peur de risquer d’être reconnu par quelqu’un de ces employés si complaisants, si empressés, si familiers,

secret même pour Cécile en ce moment puisque vous ne l’avez pas prévenue de votre arrivée, voulant jouir de sa surprise.

Mais elle, ce secret, elle le partagera totalement, et cette rencontre à laquelle elle ne s’attend pas sera l’épée qui tranchera enfin le nœud de tous les liens qui vous empêtraient tous les deux, qui vous maintenaient éloignés l’un de l’autre si douloureusement.

Dans la nuit, un crissement de freins sur la place du Panthéon vous a réveillé, et après avoir allumé la lampe à votre droite, montée sur bougeoir Empire, vous avez considéré la malheureuse Henriette dormant sur l’autre bord du lit, ses cheveux déjà un peu gris étalés sur le traversin, la bouche entrouverte, séparée de vous par une infranchissable rivière de lin.



Au-delà de la fenêtre, entre la jeune femme et l’ecclésiastique, se succèdent des pylônes de haute tension le long d’une route où roule un énorme camion d’essence à remorque, s’approchant de la voie qui fait un virage serré au-dessus des champs après un pont sous lequel il s’engage. L’homme qui est en face de vous le voit peut-être maintenant de l’autre côté du corridor où se succèdent pour vos yeux d’autres pylônes de haute tension sur des vallonnements de plus en plus prononcés.



Miroirs opaques sous la nuit seront les vitres supérieures à la Stazione Termini quand, après avoir cheminé sur le quai, valise en main, sous la fine voûte de béton, entre les piliers quadrangulaires de marbre noir poli, parmi la foule encore ensommeillée mais se hâtant en désordre vers la sortie, vous donnerez à l’employé italien une partie de ce billet acheté ce matin gare de Lyon, qui se trouve maintenant plié en deux, rangé dans votre portefeuille à côté de vos cartes d’identité, de famille nombreuse et des autres, à l’intérieur de votre veston dans la poche gauche ; et dans la salle des Pas perdus où seront fermées librairies et autres boutiques, vous apercevrez à travers les immenses pans de verre et cette autre salle fantôme qui s’y réfléchira non point les thermes de Dioclétien obscurs de l’autre côté de la place, mais les lumières des réverbères, les étincelles bleues des trams, et quelques phares au ras du sol.

Une fois que vous aurez pris votre espresso dans le bar qui lui, s’il n’est déjà ouvert, s’ouvrira à peu près à ce moment-là, que vous serez descendu à l’Albergo Diurno au sous-sol pour vous y baigner, vous y raser, vous y changer, que vous en serez remonté et que vous aurez, alors seulement, déposé votre valise à la consigne, commencera timidement à transparaître, à poindre, le crépuscule de l’aube ; mais ce n’est que vers six heures et demie ou même sept heures que le soleil se lèvera vraiment, révélant dans le gris et l’ocre toutes les façades et toutes les ruines autour de la place, comme vous boirez lentement, les mains libres et l’esprit libre, un caffè-latte mousseux, bien confortablement assis devant le spectacle, afin de vous installer nettement, de prendre tranquillement pied et assise dans cette nouvelle journée, lisant les quotidiens que vous viendrez d’acheter au moment même où le cycliste les aura livrés, tandis que la lumière augmentera, s’enrichira, s’échauffera peu à peu ; et lorsque vous quitterez la gare à l’aurore, la ville paraissant dans toute sa rougeur profonde, le sang ancien suant de toutes ses briques, teignant toute sa poussière, sous le ciel qui sera clair et beau vous n’en doutez pas, comme il vous restera encore près de deux heures à flâner avant que soit venu le temps opportun pour surprendre Cécile au bas de sa maison, qui ne se doutera de rien, qui se hâtera, comme tous les matins de semaine, vers l’ambassade, vous vous enfoncerez tout à loisir dans cet air splendide romain qui sera comme le printemps retrouvé après l’automne parisien, à pied, sans rien vous contraignant, sans rien vous empêchant d’explorer les détours, si longs, si anguleux, si fantasques soient-ils, qui vous séduiront.

Mais en gros votre itinéraire, comme à l’habitude, vous mènera d’abord place de l’Esedra, dont vous vous demandez si la fontaine mil neuf cent fonctionnera déjà à cette heure, si seront aspergées ou sèches ses lascives femmes de bronze ridicules et exquises, avec cette différence pourtant que cette fois-ci, piéton, vous pourrez passer sous les arcades, puis par la via Nazionale où les magasins commenceront à s’ouvrir et les motos à démarrer avec toute leur odieuse pétulance ; seulement, au lieu de vous y arrêter demain, au lieu d’y entrer, de vous y installer, d’y déposer votre valise, vous ne ferez que passer rapidement, sur l’autre trottoir, devant l’hôtel Quirinal endormi, à moins que justement à cet endroit, ce qui serait d’une prudence minutieuse un peu risible, vous n’empruntiez quelque rue parallèle, vous cachant de son portier au lieu de vous en faire accueillir, aider et saluer obséquieusement, vous poursuivrez votre descente vers le monument à Victor-Emmanuel, saluant le tunnel au passage, vous laisserez le Corso déjà encombré à votre droite, vous longerez le palais de Venise, vous dépasserez le Gesù, puis vous continuerez jusqu’à Sant’Andrea della Valle ; ou plutôt non, car il sera forcément trop tôt encore malgré tous les zigzags, toutes les boucles et les arrêts dont vous aurez su broder, agrémenter, accompagner et commenter ce trajet dont les tronçons vous semblent souvent si longs et souvent si fastidieux lorsque vous les parcourez en taxi, ou en sens inverse la nuit lorsque vous revenez à pied depuis la chambre de Cécile jusqu’à l’hôtel, mais qui demain sera trop court malgré toute votre lenteur, fatigué par la nuit de train ; non, il vous faudra vous promener plus que cela, mieux que cela, mieux profiter de cette heure rare ici pour vous, de cet éclairage nouveau qu’elle vous réserve, de ce prélude à la surprise et à la gaieté de Cécile, de ce prélude à ces trois jours avant-coureurs du temps futur, ne pas continuer ainsi tout de suite, même pas arriver jusqu’à la place du Gesù, mais au contraire contourner le Capitole par exemple, ou, mieux, monter jusqu’à la place du Campidoglio et redescendre jusqu’au Tibre, puis rejoindre le Largo Argentina avec sa tour médiévale et dans une ample fosse au milieu, surpeuplée de chats faméliques, ses quatre temples en ruines d’époque républicaine, par cette grande artère dont le nom vous échappe, qui débouche sur le ponte Garibaldi et que vous empruntez lorsque vous allez dîner dans une pizzeria du Trastevere, ou encore...

Elle ne sortira pas de chez elle avant neuf heures, mais vous vous posterez bien plus tôt que cela via Monte della Farina, à l’angle de la via dei Barbieri, juste en face de sa haute maison avec l’image obscurcie de saint Antoine de Padoue au-dessus de la porte et les plaques rouillées de deux compagnies d’assurances, pour guetter l’ouverture de ses persiennes au quatrième étage, tout en fumant l’un des cigares qu’il ne faut pas oublier d’acheter la prochaine fois que vous irez au wagon-restaurant.



De l’autre côté du corridor, entre une grange et un bosquet près d’une mare, débouche un motocycliste qui vire à sa droite, puis est masqué soudain par un grand autocar bleu au toit couvert de bagages, vire à gauche vers une maison de garde-barrière que le train dépasse comme le car bientôt, tandis qu’au loin apparaît un village avec son clocher et son château d’eau. Les deux jeunes époux regardent à la fenêtre, leurs deux têtes serrées l’une contre l’autre, tremblant ensemble. Passe la gare de Joigny, tout le bourg reflété dans l’Yonne.

Vous revenez à votre indicateur que vous refermez, et comme vous examinez sur la couverture bleu clair la carte schématique de la région sud-est où seules les côtes méditerranéennes et les frontières sont indiquées d’un trait léger pour aider à la recherche des villes situées approximativement, jointes d’épaisses ou minces lignes droites noires, tel un réseau de craquelures, telle l’armature de plomb d’un vitrail au sujet perdu, l’homme qui est en face de vous se lève, son imperméable encore boutonné jusqu’au col, avec la ceinture encore serrée, non qu’il doive descendre au prochain arrêt, à cet obligatoire premier arrêt pour tous les grands trains, dont l’importance, dont l’existence est toute ferroviaire, Laroche-Migennes, puisqu’il laisse son parapluie et son chapeau sur l’étagère, sa valise tendue d’écossais vert et bleu sur le filet, mais simplement sans doute parce qu’il veut aller au bout du couloir, ignorant que l’on arrive bientôt à cette gare et qu’il est interdit de se servir de ces commodités pendant l’arrêt, défense il est vrai inscrite en ce wagon seulement en français et en italien, deux langues qu’il ne lit vraisemblablement qu’assez mal avec ce dédain qu’ils ont pour les continentaux, de telle sorte que cela ne le gênera guère.

Mais il doit y avoir exactement la même réglementation dans son pays, en Angleterre, et d’où avez-vous pris qu’il ne sait lire ni le français ni l’italien, qu’il n’est pas comme vous un habitué de cette ligne, et même, mieux que vous, un habitué de ce train-ci, bien plus, d’où savez-vous qu’il est anglais, cet homme dont tout ce que vous avez le droit de dire pour l’instant c’est qu’il a l’apparence d’un Anglais, qu’il a le teint, les vêtements et le bagage d’un Anglais, qui n’a pas prononcé un seul mot, qui tente en vain de refermer la porte derrière lui ?

Le train s’arrête et tout le monde en même temps lève les yeux, laissant sa lecture dans l’immobilité soudaine et le silence.

Dans le corridor, vous voyez de dos celui qui vient de sortir baisser la vitre, pencher la tête à l’extérieur pour voir, comme s’il y avait quelque chose d’autre à voir ici que cet écriteau de fer émaillé blanc taché de rouille autour de la vis qui l’attache à son poteau, avec le nom Laroche-Migennes en rouge, et ce ciel gris rayé de caténaires noires, le sol noir rayé de rails luisants, des wagons de bois, des maisons petites et vieilles.

Alors une bouffée d’air frais entre dans le compartiment et l’on entend la voix rauque d’un haut-parleur qui profère des syllabes méconnaissables mais dont la fin doit tendre à former quelque chose comme « train sans arrêt jusqu’à Dijon ».

L’ecclésiastique à votre gauche tapote avec ses ongles sur le cuir noir de son bréviaire refermé ; celui que vous nommez le professeur enlève ses lunettes et en frotte les verres ronds avec une peau de chamois ; celui que vous nommez le représentant de commerce s’est remis à ses mots croisés ; et dans le corridor, celui que vous nommez l’Anglais prend dans la poche de son imperméable un étui de Churchman’s, en tire la dernière cigarette, et le jette sur la voie, puis referme lentement la vitre, se retourne vers vous, craque une allumette, commence à fumer, va chercher dans la poche de son veston à carreaux le Manchester Guardian qu’il commence à lire, qu’il replie, se met à marcher, disparaît.

L’envie vous prend de l’imiter ; vous vous levez, glissez l’indicateur sous le couvercle de votre valise restée ouverte ; vous attrapez votre manteau, fouillez dans sa poche gauche, sous cette écharpe, afin d’en extraire le roman que vous aviez acheté gare de Lyon juste avant le départ et que vous déposez sur la banquette à l’endroit que vous venez de quitter, et le paquet de cigarettes intact dont vous déchirez un angle.

Les deux hommes de chaque côté de la porte ont allongé leurs jambes qui s’entrecroisent ; vous vous excusez de les déranger et vous sortez.





III





Vous reprenez la place que vient de quitter le représentant de commerce parce qu’il a reconnu dans le corridor une de ses relations au moment où dans le paysage bourguignon qui court à votre rencontre se dessinait la gare des Laumes-Alésia avec son dépôt de vieilles locomotives, auprès de cette Alise-Sainte-Reine qu’on ne voit pas et où selon la tradition Jules César a vaincu les Gaulois, sans toucher à côté de vous au roman que vous aviez déposé tout à l’heure comme marque à l’endroit que vous occupiez, et comme l’une des dernières fenêtres à l’avant du wagon est légèrement entrouverte, ce qui fait passer le long de votre nez un filet d’air un peu trop rafraîchissant, désirant l’atténuer vous tirez sur la porte qui cède brusquement et se déplace d’environ vingt centimètres.

Après avoir joué quelques instants avec le couvercle du cendrier vissé au chambranle, vous ressortez de la poche droite de votre veston le paquet de gauloises dont vous n’avez déchiré qu’une des extrémités sans toucher à la bande de papier blanc collée au centre comme un sceau, où manquent déjà deux cigarettes ; vous en prenez une troisième que vous allumez en protégeant votre flamme avec vos deux mains, et dont la fumée nous vient un peu dans les yeux, vous force à les cligner deux ou trois fois, puis, après avoir regardé votre montre, vu qu’il était dix heures et quart, que vous étiez donc parti depuis un peu plus de deux heures, qu’il vous restait donc encore presque une heure avant le prochain arrêt à Dijon à onze heures douze, vous en faites tomber la cendre, et comme vous recommencez à aspirer par ce petit tuyau de papier blanc rempli de brins de feuilles sèches, vous voyez deux points rouges s’allumer, tremblants, dans les verres de myope de l’homme qui est en face de vous, non plus l’Anglais maintenant, mais de nouveau son voisin le professeur, penché sur son gros livre aux pages jaunies, deux points rouges augmentant d’intensité puis s’atténuant à chacune de vos bouffées, à côté de la petite image déformée des trois carreaux et de l’entrebaîllement de la porte, avec un paysage courbe qui y défile, sous son front déjà très dégarni avec trois sillons bien marqués.

Il fait effort pour garder les yeux fixés sur les lignes agitées par le mouvement du wagon, pour aller vite dans sa lecture mais sans rien laisser échapper d’important, un crayon dans sa main droite, marquant de temps en temps une croix dans la marge, parce que ce texte doit lui servir à préparer quelque chose, un cours sans doute qui n’est pas prêt et qu’il doit donner cet après-midi, un cours de droit probablement puisque, si le titre courant danse trop pour que vous puissiez le déchiffrer à l’envers, vous êtes pourtant capable d’identifier les trois premières lettres L, E, G, du premier mot qui doit être « législation », vraisemblablement à Dijon puisqu’il n’y a pas d’autre université sur la ligne avant la frontière.

Il porte une alliance à son doigt effilé et agité ; il doit venir faire ses cours deux ou trois fois par semaine, une seule fois peut-être s’il s’est bien débrouillé, s’il a un pied-à-terre là-bas ou un hôtel assez bon marché qui lui convienne, parce qu’il ne doit pas être royalement payé, et laisser sa femme à Paris où il habite comme la plupart de ses collègues, avec ses enfants, s’il a des enfants, qui sont obligés d’y rester à cause de leurs études, non qu’il manque d’excellents lycées dans cette ville, mais parce qu’ils ont déjà peut-être leur baccalauréat, l’aînée du moins, ou l’aîné (c’est une réaction très sotte, c’est entendu, mais il est sûr que vous auriez préféré que votre premier-né fût un garçon), car, s’il est certainement plus jeune que vous de quelques années, il s’est peut-être marié plus tôt et ses enfants, mieux suivis, n’auront pas eu de difficultés à faire des études plus brillantes que Madeleine, par exemple, qui n’en est qu’à sa première à dix-sept ans.

Il tourne la page avec fébrilité ; il revient en arrière ; il n’a pas la conscience tranquille ; il doit se reprocher d’avoir reculé jusqu’à ces dernières minutes un travail qu’il aurait dû terminer depuis longtemps en toute tranquillité ; ou bien une difficulté soudaine a-t-elle surgi et s’est-il trouvé brusquement obligé de reprendre complètement tout ce qu’il avait en effet préparé, cette leçon dont il croyait ne plus avoir à s’occuper et qu’il recommençait tous les ans sans histoires depuis l’obtention de son poste ? Il y a une distinction véritable chez lui, et, on le sent, de l’honnêteté.

Bien loin que son traitement lui permette une escapade à Rome comme celle que vous êtes en train de réaliser, il est probable qu’il aimerait, s’il en avait les moyens, si le fait d’éviter à tout prix les dépenses superflues dans les vêtements n’était pas déjà devenu chez lui une seconde nature, en porter d’autres que ceux-ci, presque râpés, et qui même lorsqu’ils étaient neufs ne devaient pas avoir la moindre prétention à l’élégance, un autre manteau que ce pardessus peut-être déjà légendaire à la faculté, noir à gros boutons, qu’il a conservé, seul dans ce compartiment à ne pas s’être mis à l’aise, non qu’il ait moins chaud que les autres, mais parce qu’il n’y fait pas attention, tellement absorbé dans son problème ; son visage si pâle tout à l’heure est légèrement congestionné, et à travers les reflets de ses verres vous voyez ses yeux clignoter nerveusement.

Sans même de quoi se payer une voiture évidemment (et si lui-même n’en souffre pas directement, n’y pense pas, car il doit être aussi discret que scrupuleux, cela doit manquer à sa femme et à ses enfants), comment peut-on donc vivre ainsi, professeur de droit ? Mais bien plutôt comment peut-on être directeur de la branche française de la maison Scabelli ? Car il est vrai que vous gagnez beaucoup plus d’argent que lui, que vous avez une voiture, que vous pouvez vous permettre quelque fantaisie, que vous êtes très bien habillé, votre femme aussi, quand elle veut, enfin qu’elle pourrait l’être si elle le voulait, mais si ce qu’il fait ne vous intéresserait pas, il est sûr néanmoins que, lui, cela l’intéresse et qu’il a choisi ce métier avec sa demi-pauvreté à cause de cela, tandis que vous, avant d’entrer chez Scabelli, il est bien clair que vous vous moquiez éperdument des machines à écrire et de leur vente ; et puis il y a les fameuses vacances, tandis que votre temps à vous est à peu près entièrement dévoré par votre office, même quand vous quittez Paris pour une autre région que Rome.

Il est entendu que ce sont de bonnes machines, tout aussi bonnes que les autres, de très beaux objets qui fonctionnent bien, mais cela est tout à fait en dehors de votre département, de vos attributions et de vos soucis, car vous ne vous occupez nullement de la production, il s’agit simplement pour vous d’obtenir que les gens achètent une Scabelli au lieu d’une Olivetti ou d’une Hermès, et cela sans raison véritable naturellement, jeu assez amusant parfois, jeu harassant, jeu qui ne vous laisse presque pas de répit, jeu qui rapporte, jeu qui pourrait vous anéantir entièrement, tel un vice, mais qui ne l’a pas fait puisqu’aujourd’hui vous êtes libre, puisque vous allez rejoindre votre liberté qui s’appelle Cécile ; et ce serait sans doute vous qui seriez à plaindre plutôt que lui malgré votre aisance matérielle et sa gêne trop évidente, puisqu’il fait ce qui l’intéresse, puisqu’il a axé sa vie sur ce qui lui plaît, si vous n’aviez ce superbe amour, preuve de votre indépendance, preuve que vous avez réussi, vous, sur les deux tableaux, puisque d’une part vous avez à peu près assez d’argent, et que d’autre part vous avez conservé suffisamment de jeunesse d’esprit pour pouvoir maintenant l’utiliser aux fins d’une merveilleuse vie d’aventure.

Vous n’avez pas tout à fait assez d’argent, vous n’avez pas assez de liberté en face de l’argent, sinon vous seriez en première et cela serait encore mieux, mais on peut considérer les choses d’une autre façon et dire que justement cet inconfort de la troisième classe, vous ne l’avez nullement craint, que vous avez gardé suffisamment d’esprit sportif pour ne pas même faire entrer en ligne de compte un inconvénient aussi léger. Vous vous sentez maintenant au plus haut point éveillé, vivant, et vainqueur.

Votre cigarette vous brûle les doigts ; elle s’est consumée seule. Le jeune marié se lève, pose son Guide bleu et son Assimil italien à sa place, s’excuse de vous déranger, sort, disparaît derrière vous.

La cendre qui s’est effondrée sur votre pantalon, vous la faites tomber sur le sol métallique décoré de losanges près des chaussures du professeur qui a refermé son livre et se lève lui aussi, mais seulement pour enlever son manteau noir qu’il pose en tas sur le filet entre sa serviette bourrée de paperasses et la valise tendue d’écossais vert et bleu, reprend sa recherche en hâte.

Vous écrasez votre mégot dans le cendrier. Une main frappe avec un objet métallique sur le carreau, la main du contrôleur avec sa pince poinçonneuse, et vous cherchez à l’intérieur de votre veston votre portefeuille, non point le noir que les enfants vous ont donné mercredi pour votre anniversaire et que vous avez laissé dans son étui sur une planche de l’armoire à glace de votre chambre, mais le vieux rouge, avec votre passeport qui sera périmé dans un mois et qu’il vous faudra donc faire renouveler par Marnal avant votre prochain voyage à Rome pour l’assemblée de fin d’année, cinq billets de mille francs pliés en deux et dans une des poches deux de dix mille, c’est-à-dire plus que les vingt mille auxquels vous avez droit en principe au passage de la frontière, même soustraction faite de ce que coûtera le déjeuner au wagon-restaurant, mais quand bien même on vérifierait par extraordinaire cette fois (cela ne vous est jamais arrivé), on n’ira pas vous chicaner pour une somme aussi minime (et si jamais on soulevait la moindre difficulté vous abandonneriez aussitôt la différence incriminée), votre carte d’identité assez sale, avec cette vieille photographie où vous êtes méconnaissable, quelques milliers de lires, trois tickets du métro parisien, un carnet d’autobus entamé (c’est l’ecclésiastique maintenant qui tend le petit rectangle de carton et qui le remet entre la page de garde et la couverture de son bréviaire une fois la vérification effectuée), trois timbres italiens, votre carte de famille nombreuse, un instantané de Cécile et de vous pris sur le Corso, votre carte de la société des Amis du Louvre que vous avez oublié de renouveler, celle de la société Dante Alighieri, votre billet enfin que vous tendez, qui est percé, que vous rangez.

Le contrôleur en sortant du compartiment rencontre le jeune marié qui s’apprêtait à y rentrer, qui se trouble légèrement, fait un signe à sa femme, cherche dans une poche puis l’autre, trouve enfin, se libère, s’excuse auprès de vous.

Elle referme son journal, le pose à côté d’elle, recouvrant ainsi le Guide bleu et l’Assimil italien, ramène une mèche de ses cheveux, prend son sac et se lève, croise son époux entre les banquettes, vous sourit tandis que son bas de soie frotte contre votre pantalon et que lui s’assied à la place qu’elle vient de quitter, près de la fenêtre, en face de l’ecclésiastique.

Le contrôleur vient de quitter le compartiment d’à côté, frappe avec sa pince poinçonneuse au carreau du suivant.

Le professeur ferme son livre, l’air satisfait, devant estimer que cela suffit, que son cours est prêt, qu’il se débrouillera, puis range son crayon dans sa poche juste au-dessous de son revers, près de son stylo, devant le mouchoir dont il s’est manifestement déjà servi, se frotte les mains, se passe les doigts derrière les oreilles, puis entre les lunettes et les yeux, se lève, prend sa serviette sur le filet, y range son livre couvert de toile noire, marqué de papiers déchirés, sort lui aussi, sifflotant quelque chanson dont vous n’entendez rien mais dont vous pouvez suivre le rythme par le mouvement de ses lèvres, et qu’il scande avec le dos de sa main sur ce qu’il rencontre, deux fois sur le carreau à votre droite avant de disparaître, presque immédiatement remplacé par la jeune femme qui avant même d’entrer dans le compartiment s’aperçoit que son mari lui a pris son journal, le feuilletant avec ironie, les coins de ses lèvres se relevant et s’abaissant avec régularité selon le rythme de tout le wagon, sans doute parce qu’il en est au courrier du cœur, puis, s’approchant, lui dit railleuse : « Ah, tu vois bien que cela t’intéresse, toi aussi », premières paroles, à part d’assez nombreuses formules de politesse, prononcées à voix vraiment haute depuis le départ dans cette salle d’attente mobile, ce qui lui fait hausser les épaules avec gentillesse.

Passe la gare de Darcey. Assez loin dans le corridor, le contrôleur sort d’un compartiment pour aller dans le suivant qui doit être le dernier, puis vient une jeune fille à peu près du même âge que Madeleine, suivie à quelque distance par ce représentant de commerce qui était tout à l’heure en ce coin que vous aviez choisi au départ de Paris et que vous avez réussi à reprendre. Les deux jeunes époux sont de nouveau assis l’un près de l’autre, mais leurs positions se sont inversées, lui étant près de la fenêtre et elle à côté de l’Anglais. De l’autre côté du corridor passe un long train de marchandises avec des wagons frigorifiques en bois peint de blanc sale, marqués de grandes lettres noires.



Pourvu qu’à Rome il fasse beau, « hic ver assiduum », pourvu que vous puissiez demain matin, sans avoir besoin de vous protéger d’une de ces virulentes averses automnales romaines dans une porte cochère voisine, ce qui risquerait de vous empêcher de rencontrer, d’apercevoir ou même de rattraper Cécile au moment où elle s’enfuirait en courant dans son imperméable transparent vers l’ambassade, l’attendre tranquillement à l’air libre, reposé, restauré après cette nuit qui ne sera évidemment pas agréable, fumant un des cigares que vous aurez achetés tout à l’heure au wagon-restaurant, votre manteau sous le bras, à l’ombre, mais tout réjoui du soleil dorant le sommet des maisons, à l’angle de la via dei Barbieri, en face du cinquante-six via Monte della Farina, qui sera votre adresse secrète pour deux nuits.

Les persiennes du quatrième étage seront encore fermées lorsque commencera votre guet, parce que, vous connaissez bien votre impatience, vous ne réussirez pas, malgré vos détours, à rejoindre votre poste d’observation après huit heures, et il vous faudra très longtemps patienter, tuer le temps en étudiant cette façade et ses lézardes, les visages des premières gens qui passeront, avant qu’enfin sa fenêtre s’ouvre, mais alors peut-être la verrez-vous apparaître, se pencher au-dehors suivant des yeux le virage d’une bruyante motocyclette, ses cheveux très noirs, ses cheveux d’Italienne, bien qu’elle soit de père français, encore décoiffés, qu’elle rejettera derrière ses épaules d’un mouvement de sa tête, et sans doute en ce cas c’est à ce moment qu’elle percevra votre silhouette, mais ignorant tout de votre venue elle ne vous reconnaîtra pas, trouvant tout au plus à ce flâneur la considérant avec tant d’insistance quelque ressemblance avec vous.

Ainsi vous la contemplerez en quelque sorte en votre absence, puis elle disparaîtra dans l’obscur intérieur de sa grande et haute chambre de vieille maison romaine qu’elle a si bien su aménager avec ce divan dans le coin suffisant pour vous deux et ces fleurs qu’elle renouvelle avec tant de soin, tant de variété, près de ces deux autres chambres louées le printemps ou l’été à des touristes, qui seront vides pour le moment et dont l’une sera officiellement votre logement pour ces deux nuits, assez bien séparées du reste de l’appartement où se tient la propriétaire avec sa famille, Mme da Ponte, comme le librettiste de Mozart ou le peintre de Bassano, de l’autre côté de la petite entrée très noire qui donne directement par une porte vitrée sur l’immense cuisine.

C’est donc à la porte, au-dessus du Saint Antoine presque invisible derrière sa vitre poussiéreuse, que vous guetterez son apparition après cela, avec, vous l’espérez, sur les épaules, c’est ainsi qu’elle serait la plus belle, ce grand châle blanc que vous lui avez offert, et sa robe à grands plis et ramages violets et sang, ou bien, s’il fait trop frais, son tailleur de velours à côtes vert un peu plus foncé que l’émeraude, ses cheveux noirs tressés et enroulés au-dessus de son front avec deux ou trois épingles à tête de verre irisé pour les tenir, ses lèvres peintes, ses sourcils terminés au crayon bleu, mais sans rien sur le reste de son visage, rien que cette admirable peau.

Elle tournera immédiatement à sa gauche vers Sant’Andrea della Valle, c’est le chemin dont elle a l’habitude, qu’elle préfère bien qu’il ne soit pas le plus court, mais cette fois elle ne pourra manquer de vous voir, d’autant plus que vous lui ferez signe, que vous l’appellerez au besoin, que vous vous précipiteriez vers elle si cela ne suffisait pas, de s’arrêter, n’en croyant pas ses yeux.

Alors l’agitation sur ses traits sera comme le vent bouleversant une touffe de glaïeuls.

Vous vous mettrez à rire. Vous lui direz seulement que vous êtes là jusqu’à lundi soir, rien de plus, il faut graduer la surprise, en exprimer toute la jouissance, la lui faire savourer goutte à goutte sans qu’elle puisse en manquer un des éléments ; vous lui ferez changer de chemin, l’amenant prendre son café sur le Largo Argentina, malgré ses protestations, sa crainte d’arriver en retard à l’ambassade, ce qui n’aura plus d’importance, la rassurant et l’embrassant, puis l’accompagnant en taxi (il doit bien s’en trouver à cette heure-là, cherchant des clients, sur le corso Vittorio-Emmanuele), geste de pur faste puisque la distance est trop petite pour que le gain de temps soit appréciable, jusqu’à la place du palais Farnèse, où vous lui promettrez en la quittant de venir la chercher à une heure de l’après-midi.

Tout le reste de la matinée vous serez seul, pas encore installé, votre valise toujours à la consigne, un touriste à Rome, et vous profiterez de cette liberté, de cette vacance pour aller revoir un musée où vous n’êtes plus entré depuis des années, depuis que vous connaissez Cécile en tous les cas, un des rares lieux de cette ville, à part les bureaux de Scabelli et de tous ceux qui peuvent être liés à cette affaire, où vous ne soyez jamais allé avec elle, pour la raison d’abord qu’il n’est ouvert que le matin de dix à deux heures et qu’il est fermé toute la journée du dimanche, le Vatican.

Jamais non plus vous n’êtes allés ensemble à Saint-Pierre, parce qu’elle déteste les papes et les prêtres autant que vous, d’une façon bien plus virulente et voyante que vous (c’est une des raisons pour lesquelles vous l’aimez tant), ce qui ne l’empêche nullement de goûter au plus haut point les fontaines, coupoles et façades baroques, et certes vous n’avez nulle envie vous-même de retourner demain matin à l’intérieur de ce gigantesque échec architectural, de cet immense et richissime aveu d’indigence.

Ce qu’il vous faudra en premier lieu, parce que les quelques milliers de lires que vous avez sur vous, une fois payé le dîner de ce soir au wagon-restaurant italien, seront déjà presque épuisés, c’est aller retirer de l’argent à votre compte dans la succursale du Banco di Roma sur le Corso en face du palais Doria, puis vous prendrez un autobus jusqu’à la place du Risorgimento, et comme il vous restera encore un assez long trajet à faire à pied en longeant les impressionnants remparts, il sera bien dix heures quand vous arriverez à l’entrée, qui sera donc ouverte.

Vous traverserez rapidement ces interminables corridors où sont alignés si stupidement des statues antiques razziées un peu partout, sans la moindre considération de qualité et d’époque, cet entassement de médiocrités où brille parfois un chef-d’œuvre auquel on a rajouté une tête parfaitement sotte, un bras, des pieds imbéciles qui lui enlèvent toute dignité (ne se trouvera-t-il donc pas à l’intérieur de cette cité depuis si longtemps pourrissante quelqu’un pour protester contre le scandale de ce désordre et de ce mensonge ?) ; vous irez jeter un coup d’œil aux Stances, vous vous arrêterez un certain temps à la Sixtine, puis vous reviendrez tranquillement par les appartements Borgia.

À une heure, sur la place du palais Farnèse, cette fois Cécile en sortant vous cherchera du regard, et c’est pendant le déjeuner, au restaurant Tre Scalini par exemple, piazza Navona, l’ancien cirque de Claude, tout en admirant la coupole et les clochers elliptiques de Borromini, s’étirant emportés par le mouvement général de cette aire allongée, l’eau jaillissant de la fontaine des quatre grands fleuves, le Danube, le Nil, le Gange au nez camus se renversant de stupeur, et le Rio de la Plata dont on ne peut voir le visage, qui se dégage à peine des voiles qui l’enveloppaient, ces quatre géants de pierre blanche tournant comme en spirale avec leurs gestes autour de ce rocher qui soutient l’obélisque de granit rose, tout en enroulant vos tagliatelle sur votre fourchette, que vous lui expliquerez les raisons de votre voyage, que cette fois vous n’êtes pas venu pour Scabelli, mais uniquement pour elle, que vous lui avez trouvé une situation à Paris, que vous n’êtes pas descendu à l’Albergo Quirinale, mais que vous habiterez entièrement avec elle, ce pourquoi il vous faudra d’abord, au début de l’après-midi, aller vous entendre avec Mme da Ponte, puis retirer votre valise de la consigne, avant de pouvoir tous les deux, toute hâte éloignée, vous tenant à la taille comme des jeunes gens, jouir de l’espace romain, de ses ruines et de ses arbres, des rues qui vous seront toutes permises, même le Corso et la piazza Colonna, puisque la boîte à ce moment sera fermée, à l’exception toutefois de la via Vittorio Veneto, aux environs surtout du Café de Paris où le signor Ettore Scabelli a coutume de passer des heures.

Quand le soleil se couchera, vous rentrerez via Monte della Farina pour chercher vos manteaux, et il est probable que ce dont Cécile aura envie, ce sera d’aller dîner dans une pizzeria du quartier, étudiant en chemin les programmes des cinémas mais seulement pour le lendemain soir, parce que demain vous sentirez retomber sur vous la fatigue de la nuit précédente inconfortable et troublée, la fatigue de la nuit prochaine, et que vous vous mettrez au lit de très bonne heure dans sa chambre pour n’en ressortir cette fois que le matin.



De l’autre côté du corridor, les nuages n’ont pas l’air de vouloir se lever. L’Anglais croise un genou sur l’autre. Au-delà de la fenêtre vibre une lente houle de coteaux couverts de vigne sans feuilles.



Avant de connaître Cécile, vous aviez beau en avoir visité les principaux monuments, en apprécier le climat, vous n’aviez point cet amour pour Rome ; c’est avec elle seulement que vous avez commencé à l’explorer avec quelque détail, et la passion qu’elle vous inspire en colore si bien toutes les rues que, rêvant d’elle auprès d’Henriette, vous rêvez de Rome à Paris.

Ainsi, lundi dernier, comme vous veniez d’arriver par le Rome-express à neuf heures, ayant passé en première classe une nuit certainement bien meilleure que celle qui vous attend cette fois-ci, un peu de soleil matinal donnant au travers des verrières, au lieu de quitter immédiatement la gare de Lyon comme d’habitude, de prendre un taxi et d’aller chez vous, quinze place du Panthéon, pour vous raser et vous baigner avant de descendre jusqu’au garage de la rue de l’Estrapade prendre votre voiture afin de vous rendre à votre bureau, vous avez cherché s’il n’y avait pas dans le grand hall l’équivalent d’un Albergo Diurno, et en effet vous avez trouvé un petit établissement de bains où vous vous êtes nettoyé dans une baignoire à vrai dire d’une propreté douteuse ; puis, comme à vos retours de Rome vous n’êtes pas en général à votre bureau avant dix heures et demie, vous avez profité du temps qui vous restait ainsi pour flâner un peu, tel un touriste romain à Paris, comme si c’était Rome votre habitation régulière et que vous ne vinssiez à Paris que de temps en temps, tous les deux mois ou tous les mois à la rigueur, pour vos affaires.

Ayant laissé votre valise à la consigne, vous disant que vous chargeriez Marnal d’aller la chercher pendant la journée, vous êtes allé jusqu’à la Seine, que vous avez traversée par le pont d’Austerlitz, et comme il faisait vraiment assez beau pour un mois de novembre, vous avez déboutonné votre manteau en longeant le Jardin des Plantes, vous êtes passé par l’île Saint-Louis où vous avez pris un café au lait avec des croissants, malgré le thé que vous aviez bu et les biscottes que vous aviez grignotées au wagon-restaurant en guise de petit déjeuner comme à l’habitude, ce qui ne vous suffisait jamais, ce à quoi vous ajoutiez toujours chez vous quelque solide complément, qui devait être préparé lundi dernier à vous attendre comme toutes les autres fois, puis vous avez fait presque le tour de la cité, une main dans la poche de votre manteau, l’autre tenant votre serviette, la faisant balancer au rythme d’un air de Monteverdi que vous vous fredonniez à vous-même, et il devait être déjà dix heures quand vous êtes monté en face de Notre-Dame dans le soixante-neuf qui vous a déposé place du Palais-Royal.

Pour prolonger cette impression de ne pas être encore tout à fait rentré, vous avez décidé de déjeuner dehors, mais, comme vous ne vouliez pas donner à Henriette d’inquiétudes inutiles, vous avez téléphoné chez vous, Danton vingt-cinq trente, pour vous entendre dire qu’elle était sortie, que tous les enfants étaient en classe, bien sûr, par Marceline la cuisinière à qui vous avez demandé d’avertir Madame que vous rentreriez seulement le soir.

Une demi-heure plus tard, elle vous a rappelé :

« Je voudrais parler à monsieur Delmont.

– Oui. C’est moi. Comment vas-tu ? Je ne pourrai pas venir à midi. Je suis désolé.

– Tu rentreras dîner, au moins ?

– Évidemment.

– Et demain ?

– Qu’est-ce qu’il y a de spécial demain ?

– Rien du tout ; c’est mercredi qu’est ton anniversaire...

– Mais oui, tu es gentille d’y penser.

– Tu as fait bon voyage ?

– Exactement comme d’habitude.

– À ce soir alors.

– À ce soir. »

De l’autre côté de la rue Danièle-Casanova, dans la première vitrine de l’agence de voyages Durieu, il y avait des affiches invitant à une excursion en Bourgogne : les tuiles vernissées de l’hospice de Beaune, des vignobles en septembre chargés de grappes noires parmi les feuilles tigrées, les tombeaux des ducs à Dijon ; dans la seconde, sur l’avenue de l’Opéra, tout évoquait les sports d’hiver : skis, cordes et grosses chaussures aux lacets rouges, grandes photographies de téléphériques, de champs de neige éblouissants rayés de traces, de champions exécutant des sauts les mains en avant, de chalets aux toits recouverts d’une énorme fourrure blanche, brillante au soleil, pailletée, avec leurs balcons de bois humide, de jeunes filles en pantalon fuseau, au chandail décoré de motifs Jacquard et au col roulé, les images d’une Savoie bien différentes de celle que vous traverserez tout à l’heure encore noire et brumeuse, avec peu de neige malpropre par plaques ; la troisième était consacrée à l’Italie, avec l’intérieur étoilé de la coupole du saint Suaire à Turin, l’escalier du palais Balbi à Gênes, la tour de Pise, un joueur de flûte de Tarquinia, la place Saint-Pierre avec l’obélisque du cirque de Néron transporté là par l’ordre de Sixte-Quint, et les images de nombreuses autres villes pour la plupart inconnues de vous : l’église de Lucques, l’arc de Trajan à Bénévent, le théâtre olympique de Vicence ; la quatrième vous invitait à la Sicile.

Après avoir traversé la rue des Pyramides, laissant doucement brillante à votre droite entre les arcades la cavalière dorée sur fond de nuages tandis que de l’autre côté de l’avenue d’autres agences de voyage répétaient le mot Italie, vous avez tourné à droite sur la place du Théâtre-Français, vous avez attendu que le feu vert devînt rouge, arrêtant le fleuve de machines comme un soudain barrage, pour franchir la rue de Rivoli, vous enfoncer dans les guichets, déboucher de l’autre côté en plein devant ce grand ciel mouvementé et nacré sur les Tuileries. Au moment où vous êtes passé entre les trois mauvaises statues représentant les fils de Caïn cachés dans leur square et l’arc de triomphe du Carrousel, vous avez vu derrière lui et devant celui, lointain, de l’Étoile, se dresser l’aiguille grise de l’obélisque.

Les automobiles étaient parquées, serrées les unes contre les autres comme les livres d’une bibliothèque, et il y avait deux ou trois cars devant l’entrée du pavillon Mollien ; des Américaines bardées d’appareils photographiques, assises sur les bancs de pierre, attendaient leurs guides en feuilletant des plans.

Sans accorder plus d’attention que de coutume aux sarcophages et aux copies