Main La nouvelle société de la connaissance
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La nouvelle société de la connaissance

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L’amélioration du niveau de vie découle d’abord de la création de sociétés capables d’apprendre – ce qui permet les progrès techniques –, et non de l’accumulation de capital. Ce qui sépare vraiment les pays développés des pays moins développés n’est donc pas seulement la capacité de production, mais aussi et surtout une différence de l’état des connaissances. Dans cet ouvrage, Joseph E. Stiglitz et Bruce C. Greenwald mettent en lumière cette idée dans les domaines économique et politique. Ils prennent comme point de départ un article de Kenneth J. Arrow, « Apprendre en faisant », pour expliquer pourquoi la production de connaissances diffère de celle des autres productions et pourquoi les économies de marché à elles seules ne peuvent généralement pas produire et transmettre les connaissances efficacement. Les deux éminents économistes proposent de nouveaux modèles de « croissance endogène ». Ils montrent comment des modes de gouvernance bien conçus peuvent mettre en oeuvre une « nouvelle société de la connaissance » et comment, a contrario, des régimes de propriété intellectuelle bancals peuvent retarder l’apprentissage. Ils expliquent également comment presque toutes les politiques gouvernementales ont des effets, tant positifs que négatifs, sur l’état des savoirs. C’est un aspect que les décideurs politiques doivent appréhender et intégrer. Ils démontrent enfin pourquoi beaucoup de politiques qui suivent les doctrines « néolibérales » ont entravé l’apprentissage. Le libre-échange peut favoriser une certaine stagnation du savoir alors que les politiques interventionnistes peuvent apporter des avantages, non seulement au secteur industriel, mais à l’ensemble de l’économie.
Year:
2017
Language:
french
ISBN:
f5d4beecebc4298183f250c10dbfe0c555af65eb
File:
EPUB, 2.60 MB
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1

La Modification

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 371 KB
2

La nouvelle question laïque

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 388 KB
La nouvelle société de la connaissance


			L’amélioration du niveau de vie découle d’abord de la création de sociétés capables d’apprendre – ce qui permet les progrès techniques –, et non de l’accumulation de capital. Ce qui sépare vraiment les pays développés des pays moins développés n’est donc pas seulement la capacité de production, mais aussi et surtout une différence de l’état des connaissances.



			Dans cet ouvrage, Joseph E. Stiglitz et Bruce C. Greenwald mettent en lumière cette idée dans les domaines économique et politique. Ils prennent comme point de départ un article de Kenneth J. Arrow, « Apprendre en faisant », pour expliquer pourquoi la production de connaissances diffère de celle des autres productions et pourquoi les économies de marché à elles seules ne peuvent généralement pas produire et transmettre les connaissances efficacement.

			Les deux éminents économistes proposent de nouveaux modèles de « croissance endogène ». Ils montrent comment des modes de gouvernance bien conçus peuvent mettre en œuvre une « nouvelle société de la connaissance » et comment, a contrario, des régimes de propriété intellectuelle bancals peuvent retarder l’apprentissage. Ils expliquent également comment presque toutes les politiques gouvernementales ont des effets, tant positifs que négatifs, sur l’état des savoirs. C’est un aspect que les décideurs politiques doivent appréhender et intégrer. Ils démontrent enfin pourquoi beaucoup de politiques qui suivent les doctrines « néolibérales » ont entravé l’apprentissage. Le libre-échange peut favoriser une certaine stagnation du savoir alors que les politiques interventionnistes peuvent apporter des avantages, non seulement au secteur industriel, mais à l’ensemble de l’économie.



			Joseph E. Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie en 2001, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels Le prix de l’inégalité et le Le triomphe de la cupidité (Éditions Les Liens qui libèrent).

			Bruce C. Greenwald, également;  économiste, enseigne cette matière à l’université de Columbia. Le New York Times le considère comme le « gourou des gourous de Wall Street » et il est un des spécialistes de Kenneth Arrow les plus reconnus.





Joseph E. Stiglitz

et Bruce C. Greenwald


			La nouvelle société

de la connaissance

			Une vision nouvelle de la croissance,

du développement et du progrès social





ÉDITION GRAND PUBLIC





Traduit de l’anglais par

Françoise et Paul Chemla





ÉDITIONS LES LIENS QUI LIBÈRENT





COLLECTION DES CONFÉRENCES KENNETH J. ARROW


			L’œuvre de Kenneth J. Arrow a si puissamment déterminé le cours de l’économie dans les soixante dernières années qu’en un sens tout économiste moderne est son élève. Ses idées, son style de recherche et sa largeur de vues ont offert un modèle à des générations d’économistes, parmi les plus audacieux, créatifs et innovants. Son œuvre a apporté des théorèmes fondateurs aussi fructueux que l’équilibre général, le choix collectif et la croissance endogène, prouvant ainsi que des idées simples peuvent avoir des effets profonds. La collection des conférences Kenneth J. Arrow met en avant des économistes – allant de lauréats du prix Nobel à de jeunes chercheurs d’avant-garde – dont les travaux se fondent sur l’enseignement d’Arrow et perpétuent son esprit d’innovation. Les livres de la collection sont des versions développées des conférences tenues en l’honneur d’Arrow à l’université Colombia.

			Don pour l’édition grand public de la Figure Foundation

			Détermination dans la connaissance



OUVRAGE ÉDITÉ AVEC LE CONCOURS DU CENTRE NATIONAL DU LIVRE



Cette édition française est une traduction complète de l'édition américaine,

spécialement autorisée par l'éditeur original, Columbia University Press,

en collaboration avec son agent dûment nommé, L'Autre agence.

			Tous droits réservés.



			© Columbia University Press, 2014.



			© Les Liens qui Libèrent pour la traduction française, 2017





Préface


			Dans les mois qui ont suivi la sortie de la première édition de ce livre, nous avons vite compris que nous avions touché un point sensible. L’ouvrage développait une conférence donnée en l’honneur d’un des plus grands économistes du monde, Kenneth J. Arrow, et il s’adressait surtout à un public d’universitaires. Il était moins accessible que nos autres livres. Nous y avions intégré sans modération des équations mathématiques complexes. Les mathématiques sont devenues la langue courante des économistes et nous voulions leur parler, les persuader qu’ils devaient réexaminer certains de leurs préceptes les plus vénérables, même les vertus du libre-échange (au moins pour les pays en développement). Nous voulions les mettre au défi de penser, en profondeur, le phénomène qui a vraiment provoqué l’ascension considérable des niveaux de vie depuis deux cents ans : la création de sociétés capables d’apprendre – appelons-les « sociétés de l’apprentissage 1 ». Notre message était clair : les États doivent concentrer leurs efforts sur ce qui crée une société de ce type. Or en pratique, certaines politiques que préconisent traditionnellement les économistes les en empêchent.

			Depuis une vingtaine d’années, il est courant d’appeler l’économie vers laquelle nous nous dirigeons « économie de la connaissance », « du savoir » ou « de l’innovation », sans se demander pour autant ce qu’implique cette perspective pour le mode d’organisation de l’économie et de la société, ni même, plus modestement, pour la politique économique. Mais dans ce livre nous avancions une thèse plus générale : il est nécessaire de créer une société de l’apprentissage pour que le niveau de vie augmente, même dans les économies situées bien à l’arrière de la frontière technologique – celles qui ne sont pas à l’avant-garde des progrès de la science et de la technique.

			L’accueil que notre livre a reçu, aussi bien dans les pays avancés d’Europe que dans les pays en développement ou émergents, nous a beaucoup encouragés. Il a été tout aussi chaleureux dans des pays comme la Malaisie, Singapour, la Turquie, la Jordanie, l’Afrique du Sud et bien d’autres, où nous avons eu l’occasion d’en débattre sur le fond. Un important institut de réflexion néerlandais, étroitement lié à l’État, a même publié un rapport intitulé Vers une économie de l’apprentissage, véritable feuille de route pour l’avenir du pays1.

			Dans les pays avancés comme dans les pays émergents, beaucoup de commentateurs, de lecteurs et de chercheurs nous ont posé la même question : pouvions-nous en écrire une version plus courte, concentrée sur les développements théoriques essentiels, les grands messages et les prescriptions déterminantes pour l’action publique ? C’est l’objet de la présente édition. Et comme, depuis que nous avions achevé la première édition du livre, près d’un an plus tôt, nous avions poursuivi nos recherches, précisé des résultats, clarifié des arbitrages complexes et relié des débats politiques en cours à notre cadre global de réflexion, cette édition intègre également certains de ces nouveaux acquis, notamment au chapitre 11.

			Les chapitres 5 et 6 de l’édition précédente décrivaient la relation entre concurrence et innovation et se demandaient si le marché est efficace pour innover. Dans cette édition grand public, ils ont été entièrement réécrits, mais le message reste le même : la relation entre concurrence et innovation est complexe – beaucoup plus complexe qu’on ne s’en était rendu compte jusqu’ici. Néanmoins, nous pouvons identifier certains de ses facteurs cruciaux (par exemple, le rôle de l’État). Et rien ne laisse supposer que le marché fixe efficacement l’allure et le cap de l’innovation. Notre analyse des facteurs qui les influencent apporte des éclairages qui pourraient et devraient aider à concevoir les politiques d’innovation.

			Dans la version initiale du livre, la deuxième partie était consacrée à l’élaboration de l’analyse mathématique qui sous-tend la création d’une société de l’apprentissage. Cependant, les points fondamentaux peuvent être exprimés en mots, et nous tentons de le faire aux chapitres 7 et 8, à l’aide d’appendices où des graphiques simples illustrent les idées mathématiques fondamentales. Nous renvoyons les lecteurs intéressés par les modèles formels qui étaient l’analyse à l’édition originale du livre et aux articles plus développés que nous citons.

			La première édition de cet ouvrage contenait les commentaires de Robert Solow, de Kenneth Arrow et de Philippe Aghion sur la conférence Arrow, un résumé du débat qui l’a suivie et un article complémentaire d’Aghion sur la politique industrielle. La place dont nous disposons ici étant limitée, ces textes ont été supprimés dans la présente édition.

			Aux remerciements qui suivent la préface de l’édition originale ajoutons l’expression de notre gratitude envers Eamon Kircher-Allen et Feiran Zhang pour leur aide dans la préparation de cette nouvelle édition de La nouvelle société de la connaissance.

			Joseph E. Stiglitz,

Bruce C. Greenwald,

New York, 2015.

			 				 					1. Learning est le maître mot de ce livre. Il signifie « apprentissage » au sens large : tout processus permettant d’acquérir un nouveau savoir ou savoir-faire, d’accéder à un savoir ou savoir-faire préexistant ou de les améliorer, etc. On le traduira aussi par « acquisition des connaissances » ou « du savoir », ou à l’aide du verbe « apprendre ». Une de ses formes principales est le learning by doing, l’« apprentissage par la pratique », où l’on apprend en faisant, en produisant. Learning society (ou learning economy) seront rendus par société (ou économie) « de l’apprentissage », « apprenante », « qui apprend », « qui aime apprendre » ou « capable d’apprendre ». [Toutes les notes de bas de page sont des traducteurs.]





Préface de l’édition originale


			Ce livre est issu de la première d’une série de conférences données en l’honneur d’un des diplômés les plus éminents de Columbia, Kenneth J. Arrow. Il a obtenu son doctorat dans notre université en 1951. Sa thèse, publiée plus tard sous le titre Choix collectif et préférences individuelles 1, a fait date en économie, en philosophie et en science politique. Dans les soixante années qui ont suivi, Ken est devenu un géant des sciences économiques et politiques, de la théorie des organisations et de la recherche opérationnelle.

			L’université Columbia a eu de nombreux étudiants et enseignants distingués – parmi lesquels six lauréats du prix Nobel dans les treize dernières années. En économie, la liste des professeurs comprend Milton Friedman, qui a enseigné dix ans à Columbia ; Arthur Burns, qui a servi au Comité des conseillers économiques du président Eisenhower de 1953 à 1956 et présidé le conseil des gouverneurs de la Federal Reserve de 1970 à 1978 ; et Wesley Mitchell, qui a joué, avec Burns, un rôle prépondérant dans la fondation d’un des instituts de réflexion les plus importants du pays, le National Bureau of Economic Research, dont la principale préoccupation dans ses premières années était d’améliorer notre compréhension des fluctuations économiques. Cette liste comprend aussi un très grand nombre d’autres sommités plus connues des professionnels de l’économie que du grand public, comme Harold Hotelling, Albert Hart ou John Bates Clark (qui a donné son nom à la médaille qu’on décerne chaque année à l’économiste de moins de quarante ans dont la contribution à la science économique a été la plus significative ; Arrow a été le cinquième à recevoir cette distinction).

			Malgré la présence de toutes ces lumières potentielles, notre décision de rendre hommage à Kenneth Arrow a été facile à prendre : nul n’a fait plus que lui, dans les soixante dernières années, pour changer notre façon de concevoir l’économie – et, au-delà, la société. En un sens, dans notre génération, pratiquement tous les théoriciens et la plupart des décideurs en politique économique sont ses élèves. Nous sommes tous les enfants d’Arrow (et j’ajouterais que nos propres élèves sont ses petits-enfants). Les idées qu’il a été le premier à avancer il y a un demi-siècle ont imprégné notre pensée.

			Une série de conférences comme celle-ci permet d’aborder les questions un peu plus longuement qu’on ne peut le faire dans des articles de revue. En prenant cette initiative, nous espérions ouvrir un débat animé dans un ensemble diversifié de champs d’étude relevant de l’économie, des sciences politiques ou de la philosophie. Le Comité sur la pensée globale 2 couvre de multiples disciplines, et Arrow est un des rares chercheurs de ces dernières décennies dont l’œuvre, transdisciplinaire, les a toutes profondément marquées. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons été particulièrement heureux que la personnalité honorée par cette série de conférences soit Ken Arrow : nous avons pu nous concentrer chaque année sur un aspect différent de son travail. Puisqu’il a écrit dans tant de domaines distincts, nos conférences ont abordé un vaste ensemble de problèmes et des chercheurs issus de toute la communauté universitaire ont pu y participer.

			La série de conférences a été à la hauteur de nos espoirs. Dans la première, fin 2008, Bruce Greenwald et moi nous sommes concentrés sur un aspect de la contribution d’Arrow à notre compréhension de la croissance : comment le progrès technique est lié à la pratique, à ce qu’on fait. En un sens, son article sur ce thème a donné le coup d’envoi de recherches qui allaient conduire à l’épanouissement de l’immense littérature scientifique sur la croissance endogène, dont l’objet d’étude central est le rythme de l’innovation.

			La deuxième conférence a examiné une thèse fondatrice d’Arrow : il a posé une question plus générale que toutes celles qui avaient jamais été posées et y a donné une réponse perturbante, que le monde universitaire a eu bien du mal à admettre. Près de deux cents ans plus tôt, le grand mathématicien français Condorcet avait démontré que, lorsqu’une démocratie choisit entre trois options par un vote à la majorité, il est possible qu’elle ne parvienne pas à donner une réponse déterminée. L’option A peut-être majoritairement préférée à l’option B, l’option B à l’option C et l’option C à l’option A. Avec un ensemble d’hypothèses plausibles, Arrow a montré que ce problème pouvait se poser dans toutes les procédures de vote (à l’exception évidente de celle où l’on remet l’intégralité du pouvoir de décision à un seul individu).

			Les conséquences de cette situation – et les conditions auxquelles cet apparent paradoxe peut ne pas se vérifier – ont été débattues dans la seconde conférence annuelle Arrow, donnée à l’université Columbia le 11 décembre 2009 par deux éminents prix Nobel qui ont consacré une énergie intellectuelle considérable à l’interprétation du théorème d’impossibilité d’Arrow : Eric Maskin et Amartya Sen.

			En 2010, nous sommes passés à ses contributions à l’étude des marchés financiers, avec une conférence de José Scheinkman, alors en poste à l’université de Princeton et aujourd’hui à Columbia (commentée par Patrick Bolton, de l’université Columbia, et par Sanford Grossman).

			La conférence de 2011 a étudié les contributions d’Arrow à la réflexion sur l’environnement, en particulier sur le changement climatique. Elle a été prononcée par Sir Partha Dasgupta et commentée par Geoffrey Heal et Scott Barrett, tous deux de l’université Columbia. En 2012, Amy Finkelstein, du MIT, et son collègue Jonathan Gruber, qui a commenté sa conférence, ont poursuivi le travail précurseur de Ken Arrow en économie de la santé : rédigé il y a quarante-sept ans, son article sur la question est toujours influent aujourd’hui, et il a aussi été un texte fondateur d’un champ plus général, la théorie de l’aléa moral.

			En 2013, nous sommes revenus au changement climatique avec une conférence de Christian Gollier, de la Toulouse School of Economics, intitulée « Pricing the Planet’s Future : The Economics of Discounting in an Uncertain World » [« Donner un prix à l’avenir de la planète : l’économie de l’actualisation dans un monde incertain »], suivie des commentaires de Bernard Salanié (de Columbia), de Stiglitz et d’Arrow.

			Ce qui a rendu ces événements si passionnants, et si émouvants, c’est la participation d’Arrow et ses réactions à ces conférences inspirées par son propre travail.

			Ils ont été d’autant plus émouvants que les orateurs, anciens élèves ou collègues d’Arrow, entretenaient avec lui non seulement un lien intellectuel fort mais aussi des rapports personnels étroits. Aucun de ceux à qui nous avons proposé de faire une conférence Arrow n’a refusé. Quelle qu’ait été leur charge de travail, tous ont fait de gros efforts pour modifier leur emploi du temps afin de pouvoir saisir cette occasion de manifester leur respect et de rendre hommage à l’un des grands économistes du siècle. Tous ont donné une conférence digne de la personne qu’ils honoraient.

			La conférence inaugurale de la série, donnée le 12 novembre 2008, a été particulièrement importante, parce qu’elle a réuni Ken Arrow et Robert Solow, deux des économistes auxquels on doit la création d’un nouveau champ de la science économique, le plus important peut-être dans les décennies de l’immédiat après-guerre : la théorie de la croissance. Cela leur a donné l’occasion de réfléchir à ce qui est arrivé au sujet dans le demi-siècle qui a suivi leurs contributions pionnières. En complément de ses commentaires sur nos propos, Philippe Aghion, de Harvard, a fait part de ses observations sur la politique industrielle (un des thèmes principaux de la conférence) dans l’article publié ici, « Les arguments en faveur de la politique industrielle 3 ».

			Nous avons développé la conférence initiale (en partie à la suggestion de Solow et d’Arrow) pour compléter notre traitement du sujet. À l’origine, nous avions surtout voulu montrer, Bruce Greenwald et moi, que les idées pénétrantes d’Arrow sur l’apprentissage obligeaient à reconsidérer l’un des principes les plus fondamentaux de la science économique moderne : les vertus du libre-échange. Nous avions prouvé qu’il existait un « argument de l’économie naissante » en faveur du protectionnisme. Solow et Arrow ont fait remarquer que notre analyse, qui démontrait que l’intervention de l’État sur le marché était souhaitable, s’appliquait avec autant de force à une économie fermée, sans échanges extérieurs. Nous publions ici leurs commentaires sur notre conférence initiale 4. Les recherches que nous avons menées ensuite, et que nous intégrons à cet ouvrage, montrent combien ils avaient raison.

			Ce livre commence par une introduction que j’ai signée avec Bruce Greenwald : c’est notre hommage personnel à Ken, où nous lui témoignons notre affection et notre respect.

			Joseph E. Stiglitz,

New York, 2014.

			 				 					1. Kenneth J. Arrow, Choix collectif et préférences individuelles, trad. fr. du Groupe de traductions économiques de l’université de Montpellier, Paris, Calmann-Lévy, 1974.



				 					2. Le Committee on Global Thought a été fondé en 2006 par l’université Columbia pour renforcer l’engagement de cette université dans les questions de portée mondiale, notamment en matière de gouvernance, d’économie, de politique et de culture.



				 					3. Cet article a été publié dans la première édition de ce livre mais il n’est pas repris dans la présente édition grand public.



				 					4. Ces commentaires figurent dans la première édition. Ils ne sont pas repris dans la présente édition grand public.





Introduction


			Joseph E. Stiglitz et Bruce C. Greenwald

			Ce fut pour nous un réel plaisir de donner la première conférence annuelle Kenneth J. Arrow à l’université Columbia – pour rendre hommage à notre professeur, qui n’a jamais cessé d’influencer notre pensée et celle d’une génération entière d’économistes.

			C’est un fait : dans notre génération, nous avons tous été les élèves de Kenneth Arrow, même ceux qui n’ont pas eu la chance d’assister à ses cours. Ses idées nous ont marqués, mais aussi son style de recherche et l’envergure de sa vision. Arrow est un vrai scientifique, un modèle. Il a été capable de prouver, par une démonstration définitive, que l’équilibre de la concurrence parfaite est un optimum de Pareto 1 (c’est le premier théorème de l’économie du bien-être), puis d’expliquer pourquoi les postulats qui fondent cet équilibre sont faux, et enfin de développer des modèles intégrant des postulats plus réalistes, qui inversent les conclusions antérieures sur l’efficacité du marché.

			Arrow et Robert Solow, un autre de nos professeurs qu’a honoré notre conférence, ont tous deux accompli des exploits théoriques de ce genre, dans une série d’articles qui ont inspiré le présent ouvrage. Dans le premier texte, rédigé en 1956, Solow a démontré que la hausse du taux d’épargne ne provoquait pas celle du taux de croissance à long terme : celui-ci était en fait déterminé par le taux de croissance de la productivité. Puis, en 1957, il a décomposé les sources de la croissance économique et soutenu qu’elle n’était pas liée, pour l’essentiel, à l’augmentation des facteurs de production – comme le travail et le capital – mais aux gains de productivité. Avant ces articles, les économistes mettaient en avant l’épargne et l’accumulation du capital, et non le rôle du progrès technique, pour expliquer l’augmentation considérable de notre niveau de vie depuis deux cents ans.

			En 1962, Ken Arrow a publié deux articles importants où il tentait d’expliquer le progrès technique. L’un se concentrait sur la recherche-développement (1962b), l’autre sur l’acquisition de connaissances par la pratique (1962a). Dans ce dernier texte, il soulignait qu’au cours du processus de production et d’investissement, on apprend. Quand on produit, quand on investit, on s’améliore, on le fait de mieux en mieux. Plus on construit de bateaux, plus on devient efficace pour en construire. La productivité augmente. Ce fut un des tout premiers articles sur ce qu’on appellerait plus tard la théorie de la croissance endogène, où le rythme de l’innovation est déterminé de l’intérieur même du modèle.

			Chaque conférence Arrow se propose de développer l’une des contributions fondatrices d’Arrow. Pour la nôtre, nous avons choisi son travail sur l’innovation, notamment son remarquable article de 1962 sur le thème « apprendre en faisant », par la pratique. Ce texte était lui-même, en partie, le commentaire d’un important article antérieur d’Arrow. Il y a deux cent quarante ans, Adam Smith a affirmé l’efficacité de l’économie de marché concurrentielle. Il a soutenu que l’équilibre concurrentiel est efficace, que la recherche de l’intérêt personnel conduit, comme guidée par une main invisible, au bien-être de la société. Les économistes ont mis très longtemps à déterminer dans quel sens cette assertion est vraie (au sens qu’ils appellent aujourd’hui l’« optimum de Pareto ») et dans quelles circonstances elle est vraie. Les travaux essentiels qui ont démontré à quelles conditions l’équilibre concurrentiel est efficace au sens de Pareto ont été ceux d’Arrow (1951b/1974) et, simultanément, de Gérard Debreu (1952) ; voir aussi Arrow et Debreu (1954).

			Dans son texte de 1951, Arrow avait postulé que la technique était fixe, c’est-à-dire qu’il n’y avait aucune innovation1. Son article sur l’apprentissage par la pratique a remis en cause ce postulat. Pour une économie moderne, l’innovation est manifestement déterminante. Dans cette étude, comme dans son autre article de 1962 sur la recherche-développement (1962b), Arrow a expliqué pourquoi la production des connaissances est très différente de celle des biens traditionnels.

			Quand la technologie est endogène, les marchés ne sont généralement pas efficaces. Mais dans ce cas une autre question se pose aussitôt : comment l’État doit-il intervenir sur le marché pour accroître l’efficacité et le bien-être de la société ? Curieusement, dans les cinquante ans écoulés depuis l’article d’Arrow de 1962, cette question n’a été traitée que de façon fragmentaire (par exemple dans les débats sur la propriété intellectuelle et la politique des brevets).

			Dans notre conférence, nous avons examiné ce qu’implique l’apprentissage par la pratique pour la présomption favorable dont jouit depuis si longtemps le libre-échange. C’était un bon sujet : il a donné lieu à une journée de débats utiles et de réactions intéressantes, dont beaucoup figurent en fin de volume 2. Mais il était prévu depuis le début que les conférences Arrow s’accompagneraient d’une série d’ouvrages. En préparant la nôtre pour la publication, nous avons pris à cœur les commentaires qu’avaient faits Arrow et Solow – et nous avons alors compris clairement que, pour rendre justice aux problèmes que nous avions soulevés, une brève conférence ne suffisait pas. Le travail d’Arrow avait ouvert la voie à un vaste corpus d’analyses nouvelles sur la façon de créer une économie et une société capables d’apprendre – et sur la manière dont l’État peut et doit intervenir pour améliorer le bien-être de la société.

			Si nous avons choisi de fonder notre conférence – puis sa version développée dans ce livre – sur ce que dit Arrow de la façon dont on apprend, ce n’est ni par hasard ni par artifice. Son article était le point de départ idéal, pour la raison même qui nous a poussés à donner son nom à cette série de conférences : les contributions qu’il a faites à ce champ d’étude restent si importantes qu’elles constituent souvent, un demi-siècle plus tard, l’indispensable tremplin des travaux récents.

			Comme d’autres grands économistes de sa génération (notamment Solow), la visée ultime d’Arrow était d’améliorer la pratique de la politique économique. Toute clarification de la pensée économique est certes précieuse en soi. Mais elle prend réellement sa valeur quand on l’applique aux situations particulières où se décide l’action publique, dont l’orientation est parfois mauvaise et presque toujours perfectible. En abordant le problème du libre-échange à la lumière des réflexions d’Arrow sur l’apprentissage, nous n’entendons pas seulement saluer son héritage et contester les idées traditionnelles. Nous espérons aussi apporter une contribution aux diverses dimensions d’une question essentielle de l’action publique : comment faire monter plus vite les niveaux de vie, notamment dans les pays en développement ?

			Les marchés laissés à eux-mêmes ne sont pas efficaces quand l’innovation est endogène. D’où l’interrogation qui est au cœur de notre conférence et de notre livre : quel rôle doit jouer l’action publique dans la promotion de l’efficacité économique ? Les partisans des marchés sans entrave y répondent souvent en exaltant l’aptitude du marché à innover. Mais le niveau et la forme d’innovation déterminés par les marchés sont-ils optimaux ? Sur ce point, les recherches systématiques sont étonnamment rares. Notre conférence s’est proposée de combler cette lacune, et d’appliquer ses conclusions au cas précis de la politique commerciale.

			Au moment où nous l’avons prononcée, une exception à la présomption en faveur du libre-échange existait déjà de longue date : on estimait qu’il pouvait être approprié de protéger une industrie naissante 3. Lorsqu’un secteur particulier s’est développé à l’abri du protectionnisme, puis est devenu solide en croissant parce qu’il a bénéficié d’économies d’échelle, on peut en conclure qu’on a eu raison de le protéger. Il existe une seconde exception au principe de libre-échange, liée à la manipulation des prix. Quand un pays a un secteur qui pèse lourd dans l’économie mondiale, il peut manipuler à son avantage les termes de l’échange (c’est-à-dire les prix internationaux) dans ce secteur. Ces deux exceptions sont liées et, à y regarder de près, le second raisonnement nous permet de mieux voir les limites du premier : si l’on ne change pas les termes de l’échange, peu importe où se développe l’industrie protégée. Le Nigeria peut protéger son industrie automobile jusqu’au jour où elle sera assez puissante pour être compétitive sur les marchés mondiaux. Mais si ce secteur peut s’étendre efficacement en Angleterre – et tant que les prix à l’importation reflètent les gains de productivité –, les Nigérians auront autant intérêt que les Anglais à acheter des voitures anglaises, à importer.

			En fait, l’argument des termes de l’échange a toujours été assez faible. En pratique, il est difficile de prouver qu’un pays peut les modifier – même les États-Unis. Les théories existantes n’apportent donc pas de raisons très convaincantes pour préconiser l’intervention de l’État dans les échanges extérieurs. Et pourtant, il semble que ce soit une constante : les économies qui ont réussi ont bel et bien imposé des restrictions au commerce international.

			En réfléchissant au problème, nous lui avons appliqué les leçons d’Arrow et cela nous a conduits à une conclusion différente, qui est au cœur de cette conférence et de ce livre. Notre analyse montre que les succès de ces pays ne reposent pas sur l’argument de l’industrie naissante en faveur du protectionnisme, selon lequel il est avantageux, au sein d’un secteur donné, d’apprendre en produisant. Pour justifier l’intervention de l’État dans le commerce extérieur, il existe en fait un autre argument, celui de l’économie naissante. L’intuition est très simple : nous expliquons pourquoi, selon toute vraisemblance, l’innovation aura pour foyer l’industrie plus que l’agriculture ou l’artisanat. L’industrie n’est pas seulement meilleure pour apprendre, elle crée aussi plus d’externalités bénéfiques que le reste de l’économie – elle diffuse plus largement autour d’elle ce qu’elle a appris. Une économie qui commence sans industrie urbaine forte, donc qui importe les produits industriels, n’engendrera probablement pas de gains de productivité, même dans l’industrie qu’elle a. C’est une industrie où l’on apprend peu, où l’on innove peu. Il faut des barrières au commerce pour permettre à cette économie de développer des entreprises industrielles, même si cette politique peut paraître inefficace au départ parce qu’elle contrarie l’avantage comparatif existant du pays.

			Jusqu’ici, le raisonnement est parallèle à l’argument bien connu de l’industrie naissante. Mais voici où se situe la différence : lorsque toutes les activités industrielles sont protégées, leurs entreprises ne réalisent pas seulement des gains de productivité dans leur métier propre. Elles le font, transversalement, dans toute une gamme de produits différents au sein du secteur industriel – et aussi au-delà : dans l’agriculture et dans d’autres secteurs de l’économie. Ce sont les externalités engendrées par l’industrie qui justifient vraiment l’intervention.

			L’exemple classique, bien sûr, est l’Agricultural Extension Service aux États-Unis 4, qui a permis d’appliquer dans les fermes les principes de la recherche industrielle avec une efficacité extraordinaire. C’est l’une des grandes raisons de la remarquable croissance de la productivité agricole américaine.

			Telle est l’idée fondamentale que nous avons avancée dans notre conférence. Elle invite à un type de protectionnisme qui n’est pas propre à tel ou tel secteur. On connaît la critique classique contre l’argument de l’industrie naissante : essayer de choisir les secteurs gagnants est un projet voué à l’échec. Ici, elle ne tient plus. Notre raisonnement incite à mettre en place un vaste ensemble de barrières douanières (ou d’interventions sur le taux de change) parce qu’on espère qu’au sein de l’espace protégé les meilleurs secteurs vont survivre et prospérer.





GUIDE À LA LECTURE DE CE LIVRE


			Dans les années qui ont suivi la première conférence, nos idées ont acquis une vitalité nouvelle. En approfondissant dans divers articles les thèmes dont nous avions parlé et en poursuivant nos recherches sur des sujets voisins, nous avons constaté que nous avions plus de matériau qu’il n’en fallait pour la mince publication d’un texte oral. Notre conférence sur la création d’une société de l’apprentissage avait grandi, elle était devenue un corpus théorique complet, qui nécessitait une mise en contexte historique, des exemples d’applications générales et particulières et des analyses d’économie politique 5. Quand nous l’avons compris, ce livre a commencé à prendre forme. Il en résulte un texte d’une tout autre ampleur que la conférence initiale, bien que ses inspirations intellectuelles centrales soient les mêmes que celles qui nous avaient guidés en 2008.

			Dans les premiers chapitres, nous exposons nos thèses fondamentales. Les hausses de niveau de vie résultent pour l’essentiel, comme l’a suggéré Solow, des gains de productivité, réalisés parce qu’on a appris à mieux faire. Et s’il est vrai qu’on améliore la productivité en apprenant et que les gains de productivité (l’apprentissage) sont endogènes, faire en sorte que l’on apprenne davantage dans l’économie doit être une préoccupation centrale de l’action publique. Autrement dit, il faut accroître les aptitudes et les incitations à apprendre, et à apprendre à apprendre, puis combler les écarts de savoir qui séparent les entreprises très productives de toutes les autres. Par conséquent, créer une société de l’apprentissage doit être l’un des objectifs majeurs de la politique économique. Si l’on crée une société qui sait apprendre, une économie plus productive émergera et le niveau de vie augmentera. En revanche, nous démontrons que de nombreuses politiques visant l’efficacité statique (allocative 6) peuvent en réalité gêner l’apprentissage et que d’autres stratégies pourraient conduire à un niveau de vie plus élevé à long terme. La théorie que nous exposons ici constitue donc une des critiques les plus convaincantes, précises et abouties des politiques du consensus de Washington 7, qui ont dominé la pensée sur le développement pendant un quart de siècle, jusqu’à la Grande Récession. Elle pose aussi les bases d’une nouvelle théorie de l’entreprise – d’une nouvelle réponse à la question posée il y a plus de soixante-quinze ans par Ronald Coase : qu’est-ce qui détermine les frontières de l’entreprise et que se passe-t-il à l’intérieur ? Et elle apporte également une nouvelle façon de penser l’avantage comparatif, tant statique que dynamique.

			La première partie donne aussi au lecteur une idée de ce qui sous-tend et justifie, historiquement, empiriquement et théoriquement, notre vision de la société de l’apprentissage. Nous décrivons les aspects décisifs de la création d’une société qui apprend : les processus et les facteurs déterminants de l’acquisition des connaissances, et leurs implications, à grands traits, pour l’architecture de l’économie – la conception du système économique et de ses composantes (surtout les entreprises) – et la politique des pouvoirs publics. Nous expliquons les effets de la « localisation du savoir » (tant technologique que spatiale). Nous élargissons le concept d’« apprendre par la pratique » à celui d’« apprendre à apprendre en apprenant ». Nous expliquons pourquoi les grandes compagnies géographiquement concentrées, traditionnellement dans l’industrie mais aussi, plus récemment, dans le secteur moderne des services, ont été au centre de la croissance – avec des taux élevés de hausse de la productivité et de gros débordements 8 sur les autres secteurs de l’économie. Nous expliquons également le lien entre macrostabilité et croissance à long terme de la productivité – avec une nouvelle argumentation qui précise pourquoi la macrostabilité réelle a tant d’importance.

			Après avoir analysé les déterminants fondamentaux de l’apprentissage, nous répondons à deux questions capitales : quand une économie est plus concurrentielle (comprend davantage d’entreprises), va-t-on probablement apprendre plus, ou moins ? Et est-il probable que le marché se montrera efficace pour déterminer l’envergure et la structure de l’innovation et de l’apprentissage ? En posant la seconde question, nous notons que le niveau de concurrence (de concentration) est lui-même endogène – bien qu’il puisse être influencé par des politiques de l’État. Dans son travail antérieur, Arrow, nous l’avons dit, suggère très nettement que les résultats des processus de marché ne sont pas efficaces, même s’il n’attaque pas de front les idées schumpétériennes louant les vertus innovantes du marché. Le tableau qui émerge de notre analyse est complexe. Joseph Schumpeter a été beaucoup trop optimiste sur les monopoles : il estimait qu’ils étaient temporaires et considérait la concurrence entre firmes pour devenir l’entreprise dominante comme le moteur de l’innovation. Nous démontrons que les monopoles peuvent être bien plus durables qu’il ne le croyait (lui et les schumpétériens ultérieurs) et la lutte pour dominer le marché bien moins efficace qu’il ne le pensait pour stimuler l’innovation. Mais Schumpeter avait raison de penser que les marchés concurrentiels, avec beaucoup de petites entreprises, sont probablement moins innovants.

			Un message central émerge de toutes ces considérations : l’État a un rôle important à jouer pour modeler une économie innovante et encourager l’apprentissage. Les chapitres suivants du livre examinent plus précisément comment il peut le faire au mieux.

			Les chapitres 7 et 8 donnent les résultats théoriques cruciaux, en allant des modèles simples aux plus complexes. Le chapitre 7 étudie un modèle d’économie fermée (sans commerce extérieur) à deux produits (agriculture et industrie) et explique comment les politiques de promotion de l’industrie (par exemple des subventions) font monter le taux de croissance et progresser le bien-être. Les distorsions (allocatives) à court terme sont plus que compensées par les avantages à long terme de l’apprentissage. Nous dérivons de ce modèle des formules simples qui déterminent la subvention optimale. Dans ce cadre simplifié, nous pouvons comparer le taux d’innovation lorsqu’il y a concurrence et lorsque le secteur industriel est dominé par une seule entreprise. L’innovation sera plus élevée avec le monopole mais en ce qui concerne le bien-être le résultat est ambigu : il dépend des élasticités d’apprentissage 9 et des taux d’actualisation 10.

			Le chapitre 8 étend l’analyse à une économie ouverte et établit l’argument de l’économie naissante en faveur du protectionnisme. Comme l’industrie est plus apte à apprendre, mais aussi à faire déborder autour d’elle ce qu’elle a appris, encourager ce secteur par le protectionnisme ou par des politiques industrielles peut accélérer la croissance et améliorer le bien-être de la société dans son ensemble. Cet argument en faveur du protectionnisme a beaucoup moins de force dans les économies développées. Aux États-Unis, en Europe, au Japon, il existe déjà une infrastructure dense à l’échelle nécessaire pour développer des idées et des innovations, bien qu’on puisse encore trouver, entre diverses activités industrielles ou entre l’industrie et les autres secteurs de l’économie, des externalités d’apprentissage qui pourraient justifier une intervention de l’État.

			Notre théorie a des conséquences très diverses. Par exemple, selon notre analyse, il est souhaitable que de grands regroupements de pays coopèrent pour faciliter les échanges entre eux tout en érigeant certaines barrières contre les flux commerciaux venant de l’extérieur. La concurrence et les incitations comptent. Amener d’importants ensembles de pays à se concurrencer à l’abri de barrières collectives – pensons à l’Union européenne – est une solution extrêmement séduisante. Le protectionnisme permet le développement du secteur « apprenant » (industriel) ; la dimension donne du champ à la concurrence. (Notre remarque du paragraphe précédent explique pourquoi il convient de réduire le niveau de protectionnisme au fil du temps.)

			Dans les économies qui ont réussi leur développement, comme le Japon, l’Europe après la Seconde Guerre mondiale ou d’autres économies en Asie, la structure de la politique commerciale a eu tout à fait ce profil. Ils ne se sont pas concentrés sur des secteurs d’activité particuliers pour les protéger ; ils ont mis en place un protectionnisme large, couvrant toute une gamme de secteurs, et ils ont encouragé la concurrence à l’intérieur de ces barrières douanières.

			Comment tout cela influe-t-il sur les marchés financiers ? Nous devons aussi nous poser cette question – et le travail d’Arrow et de Solow est particulièrement à même de nous aider à y répondre. Lorsqu’un pays exporte des capitaux, les propriétaires de ces capitaux, en fait, importent des services financiers. La situation est exactement la même que lorsqu’on importe des produits manufacturés : les connaissances acquises pendant leur production n’arrivent pas avec eux. De même, quand on importe des services financiers, on n’obtient pas le savoir important qui a été acquis dans ce secteur. Si des arguments puissants incitent à ériger des barrières larges contre les biens industriels importés, ces mêmes arguments incitent à restreindre de la même façon les exportations de capitaux et les importations de services financiers. Bref, notre théorie explique par un nouveau raisonnement pourquoi la libéralisation des marchés financiers et des marchés des capitaux peut conduire à une baisse des taux de croissance. Et nous montrons que des arguments du même ordre s’appliquent aussi aux exportations de main-d’œuvre.

			À partir de ces éléments théoriques, le livre passe à une analyse générale des politiques publiques, commerciales et industrielles d’abord, puis macroéconomiques, financières ou concernant l’investissement, et enfin touchant à la propriété intellectuelle. Nous expliquons pourquoi les objections d’« économie politique » à la protection de l’industrie naissante au sens de branche particulière ont beaucoup moins de force contre l’argument de l’économie naissante en faveur du protectionnisme – par exemple, la crainte de voir les intérêts particuliers qui bénéficient de cette protection œuvrer pour la maintenir en place longtemps après que sa justification économique a disparu. La vraie question pour laquelle ces critiques d’économie politique sont pertinentes n’est pas : faut-il avoir ou non des politiques industrielles et commerciales ? C’est plutôt : lesquelles faut-il choisir et comment les concevoir au mieux ? Nous démontrons aussi que les lois sur la propriété intellectuelle, si elles ne sont pas bien conçues, risquent en réalité d’entraver l’apprentissage et que les régimes de propriété intellectuelle « forts » peuvent être associés à une innovation lente.

			À la fin de cette partie, nous dépassons la création d’une économie de l’apprentissage pour envisager celle d’une société de l’apprentissage. Nous dépassons également le modèle économique standard, qui postule des individus rationnels aux préférences prédéterminées, pour intégrer les éclairages qu’apportent les progrès récents de l’économie comportementale : ils révèlent notamment que les préférences et les croyances se déterminent, au moins en partie, au niveau social. Nous nous demandons, par exemple, s’il existe des politiques susceptibles de contribuer à créer un « état d’esprit » apprenant.

			Nous espérons que cette sélection d’idées-forces a donné assez d’aperçus alléchants pour persuader le lecteur d’entrer plus avant dans ce livre. En essayant d’exposer nos idées, nous nous sommes heurtés à un dilemme de taille. Les mathématiques sont le langage de l’économie moderne. Elles contribuent à garantir que les conclusions découlent effectivement des postulats. Elles aident à vérifier la robustesse des résultats : en modifiant les hypothèses de départ, parvient-on à des conclusions nettement différentes ? Mais elles peuvent tout autant éteindre la lumière : la complexité de l’analyse dissimule parfois le rôle de postulats particuliers. Arrow et Solow nous ont appris l’intérêt des modèles simples, l’importance de trouver le modèle le plus sobre et le plus général pour explorer et expliquer la question particulière qui nous occupe. Nous espérons que l’exposé qui suit est à la hauteur des normes exigeantes qu’ils ont fixées.

			Mais dans ce domaine, même l’analyse la plus simple peut être relativement complexe. Et pour vérifier si les résultats sont robustes, il faut explorer de multiples variantes du modèle de base.

			Ce livre nous permet de rendre hommage à un autre de nos professeurs, Robert Solow, le père de la théorie de la croissance moderne. Solow et Arrow nous ont appris que des idées simples peuvent avoir de considérables effets. Lorsqu’on introduit les éclairages de l’économie du savoir et de l’apprentissage, on change radicalement la façon de concevoir les politiques de stimulation de la croissance. L’argument de l’économie naissante, inspiré par l’article de Ken Arrow sur l’acquisition de connaissances par la pratique, s’inscrit, selon nous, dans la démarche générale de Ken Arrow et Bob Solow, parce qu’il étend des idées économiques à de nouveaux domaines. Nous espérons que les perspectives qu’il ouvre inciteront les pays pauvres à mettre en œuvre des politiques nouvelles et efficaces pour accélérer leur croissance et leur développement.

			 				 					1. Comme l’auteur le précise plus loin, un équilibre est un optimum de Pareto lorsqu’on ne peut améliorer la situation d’aucun participant sans détériorer celle d’un autre.



				 					2. Dans la première édition. Ces textes ne sont pas repris dans l’édition grand public.



				 					3. Dans l’« argument de l’industrie naissante en faveur du protectionnisme », le mot « industrie » désigne un secteur d’activité particulier, bien défini – par exemple l’industrie automobile –, non l’ensemble de l’industrie par opposition à l’agriculture ou aux services.



				 					4. Le service de « vulgarisation agricole » créé par le Cooperative Agricultural Act de 1914 : c’était un réseau d’experts agronomes chargés de mettre le savoir scientifique et technique le plus avancé à la disposition directe des exploitants agricoles.



				 					5. Nous emploierons cette expression au sens que lui donnent les économistes anglophones : political economy désigne l’étude des rapports entre la vie politique et l’économie. Les problèmes de corruption, par exemple, relèvent de l’« économie politique » ainsi comprise.



				 					6. L’efficacité immédiate de l’allocation des ressources matérielles, humaines, financières, etc., entre divers usages possibles.



				 					7. Les politiques néolibérales appliquées en Amérique latine, puis dans l’ensemble du monde en développement à partir des années 1980, ainsi nommées parce qu’elles faisaient consensus entre le département du Trésor des États-Unis, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, tous situés à Washington.



				 					8. Le mot spillover, littéralement « débordement », désigne les effets positifs involontaires, inévitables et non facturables qu’une entreprise ou une activité peut avoir autour d’elle. En français, on conserve parfois spillover, ou l’on parle de « débordements », de « transferts », de « retombées » ou encore d’« externalités connexes ».



				 					9. C’est-à-dire du niveau d’augmentation de la productivité à la suite d’une augmentation du facteur travail. Quand on travaille plus, on apprend plus et la productivité augmente, mais à des degrés différents selon les secteurs : c’est ce qu’indique leur « élasticité d’apprentissage ».



				 					10. Le taux d’actualisation est le taux choisi pour calculer la valeur actuelle nette d’un revenu futur. Plus ce taux est faible, plus la valeur actuelle du revenu futur est élevée.





PREMIÈRE PARTIE


			La création d’une société

de l’apprentissage : concepts de base

et analyses fondamentales





CHAPITRE 1


			La révolution de l’apprentissage

			De l’époque romaine (la première pour laquelle nous avons des chiffres du revenu par habitant) à 1800, le niveau de vie moyen des populations humaines n’a augmenté qu’imperceptiblement ou pas du tout (voir par exemple Maddison 2001). Pour la grande majorité, la consommation se réduisait aux aliments, et les aliments, avant tout aux denrées de base – riz, blé ou autres céréales. Le logement n’offrait aucune intimité, on y vivait comme dans une grange et la climatisation se limitait à la chaleur nécessaire en hiver. Le vêtement était utilitaire : la plupart du temps, il n’y en avait qu’un, qu’on recouvrait par un autre à certaines saisons. Les soins médicaux n’existaient pratiquement pas. Le voyage était rare, surtout local, difficile et inconfortable. Les divertissements étaient autoproduits et rudimentaires. Seule une petite minorité d’aristocrates jouissait du niveau de vie qui nous paraît aujourd’hui convenable : des aliments frais et variés, comprenant de la viande ; des logements privés et bien chauffés ; plusieurs tenues vestimentaires adaptées à des occasions différentes ; un minimum de soins médicaux et corporels ; et des possibilités de voyage et de loisirs

raffinés.

			À partir de 1800, et avec une nette accélération du milieu à la fin du XIXe siècle, ce style de vie privilégié a commencé à se diffuser partout en Europe, en Amérique du Nord et en Australie. L’effet de ce changement est flagrant, même dans les textes de critique sociale de l’époque. Le Manifeste communiste constitue à bien des égards une apologie du potentiel du progrès économique qui venait d’apparaître – et dont les bienfaits n’étaient pas encore largement partagés.

			Au XXe siècle, le niveau de vie de l’élite s’est répandu en Europe, en Amérique du Nord, en Australie et dans plusieurs régions d’Asie ; et cette évolution se poursuit aujourd’hui dans une grande partie du continent asiatique.

			On peut appréhender le sens de ces transformations sous un autre angle. Jusqu’au début du XIXe siècle, la plupart des gens passaient le plus clair de leur temps à s’assurer le minimum vital : la nourriture, l’abri, le vêtement. Aujourd’hui, pour la grande majorité des habitants des pays industriels avancés – et pour une part croissante des populations des marchés émergents –, satisfaire ces besoins élémentaires n’exige que quelques heures de travail par semaine. Chacun peut choisir de consacrer le temps « supplémentaire » dont il dispose soit au travail, afin de gagner assez pour consommer davantage (en meilleurs « biens de première nécessité » ou en produits de luxe), soit aux loisirs1.

			Quel a été le moteur de ces mutations sociales ? L’accumulation du capital ou le progrès technique ? Même si des économistes comme Schumpeter (1943/1990) avaient déjà vu que la source principale de cette transformation était le second, ce n’est qu’avec Robert Solow (1957) qu’on est parvenu à quantifier l’importance relative de ces deux facteurs. Les changements d’intensité en capital pouvaient expliquer, tout au plus, un tiers de l’évolution de la production par travailleur. Le reste était attribuable, globalement, à diverses formes de progrès technique2.

			La littérature scientifique qui a suivi a suggéré que, pour plusieurs raisons, cette quantification était peut-être moins robuste qu’elle ne l’avait d’abord paru. Mesurer des éléments primordiaux (le capital, le capital humain) était plus difficile et problématique qu’on n’en avait pris conscience au départ. Le modèle sous-jacent, qui supposait une fonction de production agrégée avec rendements d’échelle constants et concurrence parfaite 1, paraissait désormais plus contestable3. Les sources de la croissance étant entremêlées, il était délicat de déterminer leur part respective : il fallait de nouvelles machines (des investissements) pour mettre en œuvre les nouvelles techniques4. Néanmoins, il est indubitable que des gains de productivité colossaux ont eu lieu et que les progrès techniques, de même que les efforts pour « apprendre à mieux faire les choses », y ont éminemment contribué5. Pour notre propos, c’est l’essentiel.

			Le rythme auquel on apprend (innove) n’est pas seulement le facteur principal qui détermine la hausse des niveaux de vie : il est aussi lui-même endogène – certainement en partie, peut-être en grande partie. La rapidité des progrès a nettement varié dans le temps comme entre les pays et, si nous sommes incapables d’expliquer toutes ces variations, il est clair que les politiques de l’État y ont joué un rôle. L’apprentissage dépend des conditions économiques et sociales et de la structure de l’économie, autant que des investissements publics et privés dans la recherche et dans l’éducation. L’existence de corrélations fortes entre les gains de productivité dans divers secteurs, diverses entreprises et diverses activités au sein des entreprises suggère la possible présence de causes communes (des facteurs environnementaux, des investissements publics) qui ont des effets systémiques, et peut-être aussi d’importants débordements d’un innovateur/apprenant à d’autres. Néanmoins, l’envergure et la persistance des écarts entre pays et entre firmes – au niveau microéconomique, l’ampleur des discordances entre les bonnes pratiques, les moyennes et les mauvaises – montrent bien que le savoir ne franchit pas toujours aisément les frontières des États ni les limites des entreprises.

			Ainsi, tout cela le prouve : un des objectifs de la politique économique doit être de prendre des mesures et de créer des structures qui incitent à apprendre davantage et qui facilitent les débordements d’apprentissage. On a plus de chances d’améliorer le niveau de vie en créant une société apprenante qu’en faisant de petits gains ponctuels d’efficacité économique ou en sacrifiant la consommation d’aujourd’hui pour accroître l’intensité en capital6.

			C’est encore plus vrai pour les pays en développement. La distance entre leurs revenus par habitant et ceux des pays avancés est en grande partie causée par des différences de savoir. Des politiques qui rendraient leur économie et leur société « apprenantes » leur permettraient de combler l’écart des connaissances et d’augmenter nettement leurs revenus7. Se développer signifie, entre autres, apprendre à apprendre (Stiglitz 1987c).

			Dans son article fondateur sur la théorie économique de la croissance (1956), Solow, par souci de simplicité, avait modélisé le taux de progrès technique en le supposant fixe et exogène, non modifiable par les décisions des entreprises. Ce faisant, il laissait inexpliquée la source principale des hausses de niveau de vie – donc n’apportait guère de pistes sur la façon dont la politique économique pouvait les accélérer. Il a ensuite démontré, dans son article de 1957, que l’objet principal de son attention dans celui de 1956, l’accumulation du capital, était relativement secondaire ; l’important, c’était le facteur que son article de 1956 considérait comme donné. Ce travail innovateur de Solow a vite été suivi, bien sûr, d’une abondante littérature en théorie de la croissance, qui a tenté d’« endogénéiser » le changement technique – elle a commencé dès les années 1960, voire avant8, et a fait de nouveaux progrès au cours des années 19809.

			Les meilleurs travaux se sont efforcés de fonder l’analyse du macrocomportement sur des microdonnées. Il existe à présent une vaste littérature scientifique sur la microéconomie du progrès technique10, mais beaucoup de ses acquis n’ont pas été intégrés aux modèles macroéconomiques de la croissance. Ceux-ci s’en tiennent souvent à une vision simpliste qui ignore, par exemple, les différences entre secteurs dans le rythme de l’innovation, la multiplicité des voies d’émergence du progrès, les relations qu’elles entretiennent entre elles et avec diverses politiques possibles. Pour faire face aux problèmes complexes que pose la croissance endogène et au défi de déterminer les conditions d’une croissance régulière à long terme, la littérature s’est fréquemment concentrée sur des paramétrisations qui se sont révélées vraiment spéciales. Certains de ces auteurs ont bien compris que, si l’innovation est endogène, il est probable que les marchés ne seront pas totalement concurrentiels, mais en général l’interaction entre structure du marché et innovation n’est pas au centre de l’analyse. Le type de concurrence qu’envisageait Schumpeter est-il seulement viable dans la réalité ? Une partie de cette littérature avance des postulats qui prédéterminent virtuellement ses conclusions : si l’on pose d’emblée que le commerce international stimule l’apprentissage (et plus efficacement que le même volume de production intérieure), les entraves à ce commerce auront évidemment un effet négatif sur la croissance. Des postulats différents (et, nous le prouverons, plus plausibles) sur le processus d’innovation suggèrent, comme on le verra, que certaines restrictions au commerce extérieur peuvent être souhaitables.

			Si nous avons raison de dire que le succès des économies modernes est dû à l’innovation et à l’apprentissage, comprendre par quels processus on apprend et on innove, et par quels moyens la politique des pouvoirs publics peut accélérer le mouvement, doit être un objectif primordial de l’analyse économique11. Nous pouvons nous représenter grossièrement le « système d’innovation » d’une économie comme un flux qui va de la recherche fondamentale à la recherche appliquée. La première est en général financée par l’État, à l’occasion par un monopole avalisé par l’État (tels les laboratoires Bell), et produite par les universitaires et les chercheurs des laboratoires publics. La seconde se fonde parfois sur les idées issues de la recherche pure, ou bien, dans d’autres cas, affine et développe l’« art antérieur 2 ». Les idées doivent être diffusées et mises en œuvre : la croissance de la productivité se produit souvent lorsque les entreprises apprennent les unes des autres ou lorsqu’on améliore la technique en la pratiquant. Notre analyse doit s’intéresser davantage à la façon dont a lieu cet apprentissage.

			Kenneth Arrow a été l’un des premiers à examiner l’économie de ces « processus d’apprentissage » : les facteurs qui les accélèrent ou les ralentissent, leurs réactions probables aux incitations normales du marché et leurs relations avec l’environnement macro- et microéconomique. Il l’a fait notamment dans ses articles sur l’économie de la recherche-développement et sur l’apprentissage par la pratique (1962a, 1962b). Il a attiré l’attention sur un fait élémentaire : si l’allocation délibérée de ressources à la recherche-développement est à l’origine de certaines connaissances, une large part du progrès technique est un sous-produit de la production ou de l’investissement.

			Une des avancées des économies modernes a été l’amélioration de leurs processus d’apprentissage : elles ont appris à apprendre. Non par une percée unique qui a renforcé d’un seul coup leurs capacités en la matière, mais par une série d’innovations organisationnelles.

			Des travaux ultérieurs, notamment ceux de Nordhaus (1969a, 1969b), l’ont confirmé. Ils ont établi que la plus grande partie de ce progrès s’était effectuée par accumulation continue de petites améliorations dans les processus de production, et non par des percées techniques spectaculaires, bien que certains de ces petits pas, beaucoup peut-être, aient pu se fonder sur de grandes transformations ou leur être liés. L’informatisation et l’électrification, par exemple, ont été des changements considérables, mais leurs effets ne se sont concrétisés que peu à peu12. Il faut noter aussi que la séparation entre accumulation du capital et « apprentissage » n’est pas claire et nette : c’est souvent par le biais de nouveaux investissements qu’on découvre des idées neuves et que les nouveaux acquis de la recherche « prennent corps13 ». Si le rythme de l’investissement détermine celui de l’apprentissage, il est bien sûr impossible de distinguer clairement, dans la croissance de la productivité, la part qui résulte de l’accumulation du capital et celle qui est due aux progrès des technologies, car les deux sont inextricablement mêlées.

			Les modèles très condensés sur lesquels s’est appuyée la théorie moderne de la croissance et du développement passent à côté d’un autre fait déterminant. Dans le paradigme standard, sauf distorsions du marché (dont l’élimination est la passion de la plupart des économistes), les entreprises sont toujours censées se trouver sur la courbe des possibilités de production 3 (dans le jargon de l’économie traditionnelle). Dans ce modèle, les gains de productivité résultent du déplacement de la courbe des possibilités de production vers l’extérieur, soit par l’accumulation de capital humain ou matériel, soit par la recherche-développement. Au fond, une grande partie de la littérature économique a traité le savoir comme une forme supplémentaire de capital – le « capital-savoir » – en ignorant ses propriétés, qui seront au cœur de l’analyse proposée dans les chapitres suivants, notamment le chapitre 6. Mais, en réalité, la plupart des entreprises opèrent bien en deçà de leur courbe des possibilités de production. Il y a de gros écarts entre les « bonnes » pratiques et les « moyennes ». L’amplitude de ces écarts diffère selon les pays. Les combler peut beaucoup stimuler, au moins pour un temps, les gains de productivité d’une société. Ajoutons que pour l’entreprise ordinaire, au moment même où elle comble l’écart d’hier, de nouveaux écarts se creusent. La plupart des firmes sont dans le « rattrapage » perpétuel.

			Les économies les plus brillantes sont celles qui ont réussi non seulement à faire avancer plus vite leur courbe des possibilités de production, mais aussi à limiter le plus possible l’écart entre les « bonnes » pratiques et les « moyennes ». Le savoir se diffuse davantage, on apprend plus ; et ces succès dans l’apprentissage sont pour beaucoup dans la hausse continue des niveaux de vie qui caractérise ces économies dynamiques.

			En somme, la transformation en « sociétés de l’apprentissage », qui s’est produite vers 1800 pour les économies d’Occident et plus récemment pour celles d’Asie, a eu manifestement un impact beaucoup plus fort sur le bien-être humain que les améliorations de l’efficacité allocative ou l’accumulation des ressources. S’il en est ainsi, l’une des priorités des économistes et des autres chercheurs en sciences sociales doit être de comprendre comment on crée une société de l’apprentissage. Répondre à cette question peut être beaucoup plus important pour relever durablement les niveaux de vie que trouver comment accroître l’accumulation des ressources ou comment réduire les inefficacités de leur allocation à court terme.

			Ce livre entend présenter le cadre de pensée le plus simple pour expliquer certains des facteurs cruciaux qui fixent le rythme du progrès – en les décomposant assez pour comprendre les différences introduites par les politiques sectorielles, mais en les intégrant assez pour repérer les déterminants de l’allure générale du progrès de l’économie.

			Deux questions fondamentales sont au cœur de nos recherches. Les marchés aboutissent-ils par eux-mêmes à un bon niveau et à une structure efficace d’apprentissage et d’innovation ? Et si ce n’est pas le cas, quelles interventions de l’État sont souhaitables ?





1. L’INEFFICACITÉ DU MARCHÉ


			La réponse à la première question est simple et directe : rien n’indique que les marchés soient efficaces pour produire et diffuser les connaissances et les pratiques apprises. Bien au contraire, on peut les présumer inefficaces.

			Les idées modernes sur l’efficacité des marchés remontent à l’œuvre d’Adam Smith (1776/1991) et à sa main invisible : selon cette thèse, la recherche de l’intérêt personnel conduit, comme menée par une main invisible, au bien-être de la société. Il a fallu attendre cent soixante-quinze ans pour qu’Arrow (1951b/1974) et Debreu (1965) précisent à quel sens c’était vrai (les marchés sont efficaces au sens de Pareto ; autrement dit, on ne peut améliorer la situation de personne sans dégrader celle d’un autre) et dans quelles conditions. Arrow a énoncé les conditions suffisantes de l’efficacité des marchés au sens de Pareto (Arrow 1951b/1974 ; Debreu 1965). Des travaux ultérieurs ont montré que ces conditions étaient aussi fondamentalement nécessaires. Par exemple, la démonstration par Arrow de l’efficacité des marchés exigeait que l’information soit exogène (autrement dit – sans qu’elle soit nécessairement parfaite –, que les croyances de chacun ne puissent pas changer en raison de ce qu’il observe ou fait). Par la suite, on a démontré que, lorsque les marchés sont incomplets, ou que l’information est endogène et asymétrique (ce qui, fondamentalement, signifie : toujours), les marchés ne sont pas efficaces au sens de Pareto (sous contrainte14).

			Mais pour ce qui nous intéresse ici, les postulats centraux dans la démonstration de l’efficacité de l’économie de marché étaient les suivants : des marchés parfaitement concurrentiels et un statu quo technique fixe, exogène. Arrow et Debreu ont prouvé l’efficacité de l’économie de marché en postulant qu’il n’y avait aucune innovation. Ils ont donc laissé sans réponse la question : une économie de marché est-elle efficace pour innover ? Dans la mesure où de nombreux défenseurs des marchés voyaient dans leur puissance d’innovation leur vertu centrale, cette lacune était tout aussi centrale. De fait, antérieurement, Schumpeter (1943/1990) était allé jusqu’à soutenir qu’une distorsion sur laquelle de nombreux économistes avaient attiré l’attention – le monopole – pouvait en fait être bénéfique dans une économie d’innovation : elle fournissait les rentes qui finançaient la recherche-développement, et, tant qu’il y avait concurrence pour le marché, il ne fallait pas s’inquiéter de l’absence de concurrence sur le marché. Mais ni Schumpeter ni les autres auteurs ayant chanté les louanges des marchés et exalté leur aptitude à innover n’ont été capables de démontrer que les marchés étaient efficaces dans l’innovation.

			Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? Parce qu’ils ne pouvaient pas le faire. L’analyse qui suit, fondée sur le travail d’Arrow et d’autres économistes, le prouve : on peut présumer que les marchés, laissés à eux-mêmes, ne sont efficaces ni pour le niveau ni pour la structure de l’innovation. Arrow a vu l’omniprésence des échecs du marché dans la production et la diffusion du savoir (tant dans l’allocation des ressources à la recherche-développement que dans l’apprentissage). Si l’on veut formuler des politiques économiques efficaces, il est donc indispensable de suivre le cap fixé par Arrow pour comprendre à la fois l’économie des processus d’apprentissage et les échecs constants du marché dans ces processus.

			Afin d’analyser la nature de ces inefficacités – et leurs conséquences pour l’action publique –, il est nécessaire de construire un modèle d’équilibre général où la recherche-développement ou l’apprentissage sont endogènes et les structures du marché aussi. Les inefficacités du marché sont multiples et complexes. Nous expliquerons, par exemple, pourquoi certains secteurs permettent mieux d’apprendre que d’autres ; pourquoi certains secteurs produisent plus d’externalités (de débordements sur d’autres secteurs) que d’autres. Nous verrons que les secteurs où l’on apprend beaucoup sont souvent imparfaitement concurrentiels. Par conséquent, deux contraintes peuvent maintenir la production – et l’acquisition de connaissances en produisant – au-dessous du niveau optimal. Premièrement, les entreprises ne prennent pas en compte les débordements de ce qu’elles apprennent sur d’autres secteurs ; deuxièmement, il y a exercice d’un pouvoir de marché. Nous expliquerons pourquoi il faut émettre des réserves sur le point de vue de Schumpeter, qui accordait à ce pouvoir de marché une valeur positive (le soutien à des recherches qui sans lui n’auraient pas été financées) et faisait valoir que les abus seraient limités par la discipline de la concurrence « schumpétérienne » (la concurrence pour être l’entreprise dominante grâce à l’innovation). Sa vision du monopole était beaucoup trop optimiste.

			Les imperfections des marchés des capitaux et des marchés du risque introduisent des inefficacités supplémentaires dans le processus d’innovation. L’analyse Arrow-Debreu établissant l’efficacité des marchés non seulement imposait des postulats déraisonnables sur la nature de la concurrence et de l’innovation, mais exigeait aussi un ensemble complet de marchés du risque et des marchés des capitaux parfaits. Les imperfections de ces marchés, notamment dans leurs rapports avec l’innovation, n’ont rien d’un hasard : il s’agit d’une caractéristique inhérente à l’innovation, comme nous l’expliquons au chapitre 6.





2. LE RÔLE DE L’ÉTAT DANS LA PROMOTION

D’UNE SOCIÉTÉ DE L’APPRENTISSAGE


			Si l’apprentissage et la recherche-développement en général sont au cœur du succès d’une économie, et si rien n’indique que les marchés sont efficaces pour prendre les décisions qui fixent leur rythme, il faut conclure que les vieilles présomptions défavorables à l’intervention de l’État, ancrées depuis si longtemps, sont purement et simplement fausses. La crise financière a attiré l’attention sur l’action de l’État dans la prévention des crises. Des problèmes environnementaux de grande ampleur ont montré qu’il avait un rôle à jouer pour empêcher la pollution et un changement climatique potentiellement désastreux. Dans ces exemples, son rôle est d’empêcher des externalités négatives. La production du savoir comporte des externalités positives. Le secteur privé produit trop de biens qui engendrent des externalités négatives, c’est pourquoi l’État doit imposer des pénalités financières quand les entreprises polluent, ou réglementer d’une autre façon les activités polluantes. Inversement, le secteur privé produit en général trop peu de biens qui engendrent des externalités positives. Et la correction de cette distorsion du marché nécessite, elle aussi, une forme d’ingérence de l’État.

			Mais ces interventions sont plus complexes que celles qui corrigent les externalités négatives. Il existe un nombre limité d’externalités environnementales, clairement identifiées, et un ensemble d’outils bien au point pour traiter ces échecs du marché. De même, les externalités que peuvent engendrer des marchés financiers sous-réglementés sont bien comprises et c’est aussi le cas, notamment depuis la crise financière, des composantes d’une bonne réglementation. Mais le processus d’apprentissage touche à tous les aspects d’une économie dynamique moderne, et plus encore d’une économie émergente qui s’efforce de devenir un pays industriel avancé. S’il y a des échecs du marché sur ce plan-là, ils sont omniprésents et diffus dans l’économie. Pour les corriger, les interventions de l’État doivent être d’ordre très général.

			Les progrès sur lesquels repose notre économie dynamique sont souvent issus de recherches financées par l’État : sans ce soutien public, le rythme de l’innovation – et des hausses de niveau de vie – aurait été bien inférieur. Et parmi ceux qu’on peut attribuer au secteur privé, beaucoup sont déterminés par notre cadre juridique, notamment par les lois qui régissent la propriété intellectuelle. Il est vrai qu’à gauche comme à droite certains critiquent ce cadre juridique, le jugent loin d’être idéal : les uns suggèrent qu’il fait obstacle à l’innovation parce qu’il ne protège pas assez les droits de propriété ; les autres, qu’il entrave le progrès avec un régime de propriété intellectuelle mal conçu, qui vise plus à grossir les rentes de l’industrie pharmaceutique, entre autres, qu’à améliorer le niveau de vie. Mais quelles que soient les idées de chacun sur ces questions, tous sont d’accord sur un point : la politique des pouvoirs publics en la matière joue un rôle essentiel et incontournable. La responsabilité de « créer une société de l’apprentissage » incombe à l’État. Pour saisir la nature de cette responsabilité – et la façon dont il peut l’assumer au mieux –, il nous faut comprendre, d’une part, pourquoi le marché seul, ça ne « marche » pas, d’autre part, comment survient réellement l’innovation dans notre société.

			L’analyse présentée ici change donc la présomption sur la désirabilité de l’intervention de l’État : on présume désormais que le marché échoue et que l’État doit prendre des mesures pour corriger les échecs du marché.

			Ce livre va tenter d’étudier l’économie des « sociétés de l’apprentissage », et tout particulièrement le rôle de l’État pour promouvoir la croissance en créant ou en renforçant ce type de société. Il présente des modèles simples où les débordements des connaissances acquises sont bien identifiés. Ces modèles produisent, pour l’action publique, des prescriptions nettement différentes des politiques habituelles, dont la grande préoccupation est d’améliorer l’efficacité allocative. Il n’y a pas une simple différence d’accent entre nos recommandations, dont l’objectif est de créer des environnements dynamiques où l’on apprend, et celles des politiques économiques classiques, qui reposent sur des idées d’efficacité statique des allocations et attribuent essentiellement la croissance de la productivité à une accumulation de ressources (de capital matériel, humain et scientifique). Nous craignons en fait que certaines de ces prescriptions classiques, malgré leurs bonnes intentions, n’aient d’autre effet que de ralentir le rythme du progrès des sociétés et de réduire leur bien-être à long terme. En essayant d’améliorer l’efficacité statique de l’économie, on risque d’entraver l’apprentissage. Notre analyse soutient de nombreuses politiques que condamnent les économistes attachés au modèle néoclassique et suggère de nouvelles mesures qui aideront à créer une économie apprenante plus dynamique. En ce sens, notre travail est comparable à celui de Schumpeter (1943/1990), qui reprochait aux économistes traditionnels de trop insister sur la concurrence. Mais, si Schumpeter voyait juste dans sa critique de l’économie néoclassique, il n’a jamais formulé de théorie analytique positive ou normative cohérente. C’est pourquoi certaines de ses positions normatives sont erronées. Par exemple, il a été bien trop optimiste, nous le verrons, sur l’aptitude potentielle de la concurrence plus tard nommée « schumpétérienne » à assurer par elle-même le dynamisme de l’économie, et il a été bien trop enthousiaste sur les vertus des monopoles (temporaires).

			Cette réévaluation de l’action publique est particulièrement importante pour les pays en développement et les marchés émergents. La distance entre pays développés et moins développés, on l’a dit, ne se situe pas seulement dans les ressources mais aussi dans le savoir. Combler ce second type d’écart doit donc être une priorité de la politique de développement – et cela veut dire apprendre plus. C’est, par exemple, un des principaux objectifs des politiques industrielles modernes, qui cherchent à promouvoir certaines activités et certaines technologies parce qu’elles favorisent l’apprentissage et qu’elles diffusent davantage les connaissances acquises vers les autres secteurs. (À l’origine, on entendait par « politiques industrielles » celles qui soutenaient l’industrie ; aujourd’hui, le sens de cette expression s’est élargi : elle s’applique à tout ensemble de mesures conçu pour encourager un secteur de l’économie ou une technologie. Les politiques de promotion de l’agriculture, de la recherche ou des services sont donc, selon l’acception actuelle, des politiques industrielles15.) Les stratégies qui gênent l’apprentissage à quelque titre que ce soit – notamment celles qui cherchent à limiter l’usage des politiques industrielles – peuvent réduire le bien-être à long terme16. Ce n’est que l’un des nombreux points sur lesquels les positions traditionnelles de la politique de développement, comme celles que l’on associe au consensus de Washington, sont à notre avis erronées. Bien conçues, les restrictions au commerce extérieur, les subventions, les interventions sur les taux de change peuvent jouer un rôle important pour promouvoir l’acquisition des connaissances. Et nous ajoutons qu’en abrogeant les conditions de contenu national pour les investissements directs étrangers, comme l’exigent les accords de commerce et d’investissement, on risque d’entraver l’apprentissage.

			Un des points où notre démarche s’écarte le plus clairement de celle de l’économie du développement traditionnelle est le rôle des institutions. La littérature standard insiste souvent sur celles qui protègent les droits de propriété. Puisque le savoir pèse aujourd’hui plus lourd, elle met toujours plus l’accent sur les droits de propriété intellectuelle et sur les institutions qui les font respecter. Notre vision, au contraire, est très large : les droits de propriété intellectuelle sont une institution qui incite à l’innovation, mais il y en a d’autres, qui ont autant d’importance ou davantage. Quelles sont les institutions qui font avancer une société de l’apprentissage ? Telle est la question que nous nous posons. De plus, nous préconisons un régime de droits de propriété intellectuelle nettement différent des réglementations intégrées à l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (accord sur les ADPIC, annexe de l’accord instituant l’Organisation mondiale du commerce). Mal conçus, les régimes « forts » de propriété intellectuelle, selon nous, empêchent en réalité d’apprendre et d’innover.

			La voie que nous prenons nous conduit très souvent à recommander des politiques contraires à celles du consensus de Washington. Nous pourrions multiplier les exemples. Nous sommes contre les mesures de libéralisation des marchés financiers qu’on intègre régulièrement aux traités de commerce, signés dans un cadre bilatéral ou conformément à l’accord de l’OMC sur les services financiers 4. Nous expliquons pourquoi la libéralisation du commerce extérieur et celle des marchés des capitaux ont souvent échoué à stimuler la croissance comme on l’avait espéré, et nous indiquons comment il faut modifier ces mesures lorsqu’on adopte le point de vue de l’économie apprenante.

			Ce livre se concentre sur une question : quelle est la meilleure façon d’encourager l’apprentissage ? Ce qui signifie, notamment : comment trouver l’équilibre optimal entre les gains dynamiques d’un apprentissage plus rapide et les coûts à court terme (statiques) liés aux interventions, et comment concevoir au mieux les interventions ? Mais le débat qui a eu lieu sur l’intervention de l’État s’est essentiellement concentré sur des préoccupations d’économie politique. On ne doit pas et on ne peut pas les ignorer. Nous montrerons que ces critiques concernent moins le principe même d’une action de l’État – doit-il intervenir ou non ? – que la forme de son intervention.





3. REDÉFINITION DE LA THÉORIE DE L’AVANTAGE COMPARATIF


			La plus importante, peut-être, des divergences de notre livre avec les prescriptions classiques est d’affirmer l’existence d’un argument de l’économie naissante en faveur du protectionnisme. On peut accélérer la croissance et relever le niveau de vie en défiant l’avantage comparatif apparent d’un pays, en imposant à son commerce extérieur des restrictions qui encouragent l’industrialisation. Mais notre livre propose aussi une vision différente de ce qu’on entend par avantage comparatif. La théorie traditionnelle de l’avantage comparatif (telle que l’ont développée Eli Heckscher et Bertil Ohlin17) suppose le savoir totalement accessible et se concentre donc sur les dotations relatives en facteurs. Le Portugal exporte du vin parce que le climat y est plus propice à la viticulture ; l’Angleterre exporte du drap. Les pays où la main-d’œuvre sans qualification est abondante exportent des biens intensifs en travail non qualifié.

			Le travail de Krugman (1979), qui prend appui sur le modèle Dixit-Stiglitz de la différenciation des produits, a démontré clairement que les dotations en facteurs ne sont pas tout. Un autre élément intervient. Krugman a fait remarquer qu’aujourd’hui les échanges commerciaux s’effectuent surtout entre des pays dont les dotations en facteurs sont semblables. De plus, a-t-il souligné, ces pays échangent souvent entre eux des produits semblables. L’Allemagne exporte des voitures aux États-Unis, les États-Unis exportent des voitures en Allemagne et ailleurs. Mais le modèle Krugman-Dixit-Stiglitz n’explique pas pourquoi l’Allemagne exporte tels types de voitures. De multiples équilibres sont possibles : les États-Unis auraient pu, finalement, exporter les voitures qu’exporte en fait l’Allemagne et vice versa. Notre analyse suggère que, dans une large mesure, ces structures ne sont pas seulement dues au hasard, à un pile ou face. Elles sont liées à des dotations plus fondamentales : l’état du savoir et les capacités d’apprendre.

			Justin Lin (2012) a proposé une distinction entre deux types de politiques industrielles : celles qui défient l’avantage comparatif risquent fort, selon lui, d’échouer ; celles qui se conforment à l’avantage comparatif peuvent jouer un rôle important dans le succès du développement. Cette distinction a certes un intérêt considérable, mais quelles sont les dotations d’un pays qui déterminent son avantage comparatif ? C’est la question clé, et la poser revient à demander : quelles sont les variables d’état pertinentes, celles qui décrivent l’état de l’économie aujourd’hui ? et quel est l’« écosystème » auquel il faut comparer les dotations d’un pays, autrement dit quelles sont les dotations pertinentes des autres pays ?

			Le souligner est devenu un lieu commun : l’important n’est pas l’avantage comparatif statique, c’est l’avantage comparatif dynamique. Quand la Corée du Sud s’est lancée dans sa transition, son avantage comparatif n’était pas de produire des semi-conducteurs. C’était de produire du riz. Si elle s’était conformée à son avantage comparatif statique (comme le lui conseillaient de nombreux économistes néoclassiques), produire du riz serait peut-être encore aujourd’hui son avantage comparatif. Elle aurait la meilleure riziculture du monde – et elle serait restée pauvre. Mais l’avantage comparatif dynamique d’un pays est endogène, il résulte de ce que fait le pays. Le raisonnement peut sembler circulaire. Que doit donc faire un pays aujourd’hui pour créer son avantage comparatif dynamique ? C’est la grande question.

			Déterminer l’avantage comparatif statique d’un pays est difficile ; déterminer son avantage comparatif dynamique l’est encore plus. L’avantage comparatif classique, on l’a vu, s’attache aux dotations en facteurs (les ratios capital/travail). Or, puisque les capitaux sont très mobiles, les dotations en capital ne devraient pas peser très lourd pour déterminer l’avantage comparatif, même statique. Cela dit, le capital ne traverse pas parfaitement les frontières – plus exactement, la connaissance des divers facteurs qui influencent les rendements, nécessaire pour utiliser efficacement le capital, ne le fait pas ; et la connaissance du degré d’efficacité d’une entreprise particulière dans l’utilisation des divers intrants pour fabriquer et commercialiser ses produits ne le fait pas non plus. Dans ces conditions, un résident du pays j peut exiger un rendement plus élevé pour investir dans le pays i que dans son propre pays. En pratique, on est très loin d’une mobilité parfaite du capital.

			Les variables d’état qui déterminent l’avantage comparatif concernent les facteurs qui ne sont pas mobiles, c’est-à-dire, à divers degrés, le savoir, la main-d’œuvre et les institutions.

			Il est vrai que les multinationales peuvent transférer du savoir au-delà des frontières. Le personnel très qualifié se déplace, lui aussi. Les migrations ont créé d’importants mouvements de main-d’œuvre non qualifiée – importants, mais en général insuffisants pour changer sensiblement les dotations du pays d’origine comme celles du pays d’accueil. Même des institutions peuvent parfois traverser de facto les frontières : pensons aux signataires d’un contrat qui stipule que les différends entre les parties seront tranchés à Londres selon le droit britannique. Mais de nombreux aspects du savoir sont tacites : ils concernent les modes d’interaction des personnes et des organisations, leurs normes de comportement qui influent sur la performance économique, et surtout, de notre point de vue, leurs façons d’apprendre et de s’adapter (et leur capacité ou leur incapacité à le faire). En général, ce savoir tacite ne franchit pas aisément les frontières. (En fait, comme nous l’expliquons, il a même du mal à circuler entre les entreprises ou en leur sein. Il existe des obstacles naturels au flux des connaissances, notamment des incitations qui poussent les acteurs du marché à prendre des mesures qui l’entravent.)

			De notre point de vue, la « dotation » la plus importante est l’aptitude d’une société à apprendre (qui dépend de ce qu’elle sait déjà ; de ce qu’elle sait de la façon dont on apprend ; et de ce qu’elle sait de ses propres capacités d’apprentissage). Cette aptitude peut être spécialisée, permettre d’acquérir des connaissances dans certains domaines et pas dans d’autres. L’esprit de ce livre, c’est qu’un pays doit concevoir ses politiques pour profiter de son avantage comparatif, par rapport à ses concurrents, dans le savoir et dans les capacités d’apprendre et d’apprendre à apprendre, et pour faciliter le développement de ces aptitudes. Même s’il est capable d’apprendre à fabriquer des puces d’ordinateur, un pays dont la capacité d’apprendre est inférieure à celle de ses concurrents sera distancé dans la course. Mais chaque pays prend, de fait, des décisions sur le domaine où il va apprendre. Il y a des non-convexités naturelles dans l’apprentissage, des avantages à la spécialisation. Si un pays décide d’apprendre à produire des puces, il n’acquerra probablement pas certaines autres compétences. Il y aura des débordements vers des technologies étroitement apparentées – peut-être la nanotechnologie. Les bénéficiaires des débordements ne sont pas toujours proches dans l’espace traditionnel des produits. Il peut y avoir, par exemple, des similitudes dans les techniques de production (comme avec la production en juste-à-temps ou la chaîne de montage). C’est pourquoi il peut être si difficile de prédire l’évolution de l’avantage comparatif.

			L’analyse économique standard peut donner à un pays des orientations sur son avantage comparatif immédiat (statique) : s’il a beaucoup de travailleurs non qualifiés, elle lui dira, par exemple, quels sont, en l’état actuel de la technique, les produits intensifs en main-d’œuvre non qualifiée. Mais il est bien plus difficile de le guider sur son avantage comparatif tel que nous le définissons ici (les capacités d’apprendre dynamiques). On voit bien l’une des raisons de cette plus grande difficulté : cet avantage dépend de l’idée que d’autres pays se font de leurs propres avantages comparatifs dynamiques et de leur volonté d’investir des ressources pour les renforcer. Quel qu’ait été au départ, des États-Unis, du Japon ou de la Corée du Sud, le pays qui disposait d’un avantage comparatif dynamique pour produire des puces d’ordinateur, une fois que la Corée du Sud a investi suffisamment pour apprendre certains types de production de puces, un autre pays aurait eu bien du mal à l’évincer. Il aurait dû faire du leapfrogging 5, brûler les étapes – et son succès aurait été fonction non seulement de ses aptitudes et de sa volonté d’investir pour les renforcer, mais aussi des réactions de la Corée du Sud aux menaces de ses concurrents18.

			Observer ce qu’ont fait autrefois d’autres pays au revenu par habitant comparable, ou ce que font actuellement des pays au revenu par habitant un peu plus élevé (comme le suggère Lin) peut avoir une utilité, mais elle est limitée. Le monde d’aujourd’hui n’est plus ce qu’il était hier (tant la géo-économie et la géopolitique que la technologie sont différentes). Être compétitif dans le textile exige à présent de tout autres compétences et connaissances que dans le passé, même récent ; lorsqu’un pays en retard veut entrer sur un marché, il peut être capable (ou non) d’en évincer un autre qui dispose actuellement d’un avantage comparatif pour un produit ; cet autre pays peut être en train (ou non) d’essayer de se doter d’un avantage comparatif dans un autre domaine.

			Ainsi, la perspective de l’apprentissage redéfinit la théorie de l’avantage comparatif dynamique, et elle le fait d’une façon qui rend l’élaboration des stratégies de développement plus compliquée – mais plus intéressante. Les pays aujourd’hui peu développés ne peuvent pas se contenter d’imiter les parcours suivis par ceux qui se sont développés avant eux. C’est une évidence qui devrait à présent être claire pour tout le monde. Du début au milieu du XXe siècle, certains pays ont suivi la stratégie d’industrialisation lourde qui a été à la base du succès des États-Unis et de l’Allemagne au XIXe siècle : ils ont échoué. Les pays africains qui essaient aujourd’hui de suivre aveuglément les stratégies asiatiques fondées sur l’exportation pourraient bien constater qu’elles sont beaucoup moins efficaces chez eux qu’elles ne l’ont été en Asie orientale dans le dernier tiers du XXe siècle. Les économistes spécialistes du développement font volontiers l’éloge de la stratégie asiatique de croissance propulsée par les exportations, mais ce n’est pas la croissance des exportations en soi qui a conduit ces pays au succès. C’est la croissance de certains types particuliers d’exportations qui étaient associés à de fortes possibilités d’apprendre. D’autres pays suivent des stratégies de croissance propulsées par l’exportation, mais ils exportent des produits qui n’ont pas ces gros avantages d’acquisition de connaissances. Ils risquent d’être gravement déçus.

			Il ressort de cette analyse que la perspective de l’apprentissage redéfinit en profondeur les concepts de base – comme l’avantage comparatif –, les politiques publiques et les stratégies économiques. Elle amène aussi à revoir d’autres notions établies de longue date. Notre théorie, nous l’avons dit, remet en cause l’utilité du concept de fonction de production agrégée, notamment quand cette fonction postule que toutes les entreprises (d’un même pays, par exemple) ont le même savoir et la même capacité de convertir des intrants en produits. Au chapitre 2, nous reconsidérons le concept de tableau des possibilités de production, et au chapitre 4 nous examinons la question des frontières de l’entreprise, posée il y a près de soixante-quinze ans par Ronald Coase : quelles activités sont effectuées dans l’entreprise et quels biens et services sont achetés sur le marché.

			 				 					1. La « fonction de production » met en rapport les facteurs de production (travail, capital) et la quantité produite ; « agrégée » signifie qu’elle concerne toute l’économie ; « rendements d’échelle constants », que la production augmente au même rythme que les facteurs de production ; « concurrence parfaite », que ces facteurs et l’information circulent librement.



				 					2. Dans le langage juridique des brevets, cette expression désigne les documents de brevet publiés, les articles, les manuels, etc., autrement dit l’état déja connu de la technique.



				 					3. La courbe des possibilités de production est une courbe qui indique les possibilités de production dont dispose une entreprise ou une économie : la production maximale et les meilleures combinaisons possibles de produits pouvant être obtenues à partir d’un niveau donné des facteurs de production. Cette courbe est établie à partir d’un « tableau des possibilités de production », qui recense les combinaisons possibles. On l’appelle aussi « frontière », ou « courbe frontière ». Lorsque les possibilités de production s’améliorent, on dit que la courbe avance, qu’elle se déplace « vers l’extérieur ». Lorsque la production réelle d’une entreprise ou d’une économie n’atteint pas l’une des possibilités maximales, on dit qu’elle est en deçà, au-dessous ou à l’intérieur de la courbe. Pour s’améliorer, elle doit alors se déplacer vers la courbe, vers la frontière.



				 					4. L’Accord général sur le commerce des services (AGCS) et son annexe sur les services financiers.



				 					5. Littéralement : « saute-moutons ». Le mot désigne les stratégies de croissance des pays en développement qui cherchent à sauter des étapes pour éviter les erreurs commises par leurs prédécesseurs et mieux se tourner vers l’avenir.





CHAPITRE 2


			Pourquoi il est important d’apprendre

			Résumons la thèse formulée au chapitre 1. Ce qui distingue la modernité, les deux cents dernières années, des millénaires qui l’ont précédée, c’est l’apprentissage : nous avons appris à être plus productifs, à créer plus de produits avec des intrants. Cet apprentissage revêt deux formes différentes : l’amélioration des bonnes pratiques, que reflète la croissance de la productivité des entreprises capables de mobiliser tout le savoir et toute la technique disponibles ; et les gains de productivité des entreprises qui « rattrapent » les plus avancées, qui accèdent aux bonnes pratiques. La distinction est un peu artificielle ; il n’existe vraisemblablement aucune firme qui ait mis en œuvre les bonnes pratiques dans toutes ses activités. Une compagnie peut chercher à en rattraper une autre sur un plan et la seconde à rattraper la première sur des plans différents. Dans les pays en développement, pratiquement toutes les entreprises font du rattrapage : elles tentent d’atteindre le niveau des bonnes pratiques mondiales. Mais voici la différence réelle entre monde en développement et monde développé : dans le premier, la proportion des entreprises situées nettement au-dessous des bonnes pratiques mondiales est plus élevée, et l’écart entre leur productivité et celle des firmes les plus performantes est plus grand.

			Bien que nous nous intéressions dans ce livre aux deux versants de l’apprentissage, c’est surtout l’aspect « rattrapage » qui, selon nous, a été trop ignoré dans la littérature économique et qui est essentiel pour améliorer le niveau de vie, notamment dans les pays en développement. Mais, comme on l’a dit au chapitre 1, les deux sont intimement liés ; puisque les firmes les plus innovantes améliorent les bonnes pratiques, la plupart des autres sont dans le rattrapage en permanence.

			Si les preuves de Solow et les travaux qui ont suivi ont démontré qu’il est important d’apprendre pour relever le niveau de vie (ce qui paraît évident à beaucoup), les trois premières sections de ce chapitre réunissent d’autres données, macro- et microéconomiques, pour préciser davantage le rôle de l’apprentissage. Nous soulignons notamment l’omniprésence d’un écart entre les sansbonnes pratiques et la productivité de la grande majorité des entreprises. Nous soutenons que cet écart est beaucoup plus important que les traditionnelles inefficacités allocatives auxquelles la science économique a consacré l’essentiel de son attention, et qu’il est lié à l’apprentissage – ou plus exactement à son absence.

			La section finale donne un cadre théorique qui permet de penser les sources des hausses durables de niveau de vie, à l’aide de la distinction familière entre déplacements de la courbe des possibilités de production et déplacements vers cette courbe. En utilisant ce cadre de réflexion, nous expliquons pourquoi nous jugeons l’apprentissage si primordial.





1. PERSPECTIVES MACROÉCONOMIQUES


			Nous pouvons avancer plusieurs arguments d’ordre empirique à l’appui de notre conclusion sur l’importance de l’apprentissage. Le premier est simple. En théorie, la technologie de pointe est librement disponible dans le monde entier. Donc, avec suffisamment de capital et de main-d’œuvre qualifiée (ou avec une mobilité suffisante du capital et de la main-d’œuvre qualifiée), tous les pays devraient jouir de niveaux de vie comparables. Il ne devrait y avoir qu’une seule différence : les rentes liées à la possession des droits de propriété intellectuelle et des facteurs fournis. Néanmoins, il existe entre les économies nationales des divergences colossales de performance économique et de niveau de vie, bien supérieures à ce que pourraient expliquer les différences des facteurs fournis1. Et l’on trouve, dans ce paysage, de nombreuses économies peu performantes qui ont une forte intensité en capital (notamment parmi les économies ex-socialistes) et des populations actives très qualifiées. Le tableau 2.1 présente un parallèle entre d’anciens pays socialistes et des pays non socialistes comparables au lendemain immédiat de l’effondrement du modèle d’économie dirigée par l’État.

			TABLEAU 2.1

			Comparaisons de qualité de vie (1992-1994)

			(en dollars des États-Unis)





			 			Source : Greenwald et Kahn (2009), p. 30.

			Dans la plupart de ces cas, après la Seconde Guerre mondiale, à l’époque où le communisme a été imposé, les économies qui allaient devenir socialistes jouissaient d’un niveau de développement économique plus élevé que celui du pays de comparaison. La Tchécoslovaquie était plus industrialisée que l’Autriche. La Finlande était peut-être le plus pauvre des pays de la Baltique. L’Espagne, grand pays agricole catholique, était plus pauvre que la Pologne. Taïwan, longtemps occupée par les Japonais, était une région relativement arriérée de la Chine. Le Vietnam et le Cambodge étaient au moins aussi prospères que la Thaïlande. Et la Corée du Nord avait une industrie lourde d’une tout autre envergure que la Corée du Sud. Pendant les quarante années écoulées de la fin des années 1940 à la fin des années 1980, les économies socialistes se sont énergiquement concentrées sur les prescriptions traditionnelles pour la croissance : l’accumulation du capital et l’éducation. Elles ont eu des taux d’épargne et d’investissement élevés – souvent bien supérieurs à ceux de l’Occident – et ont investi massivement dans l’éducation, en particulier dans les formes d’éducation technique qui pourraient paraître les plus directement pertinentes pour la production (et même pour certains types d’innovation). Pourtant, au terme de cette période, leur production économique représentait moins de la moitié – souvent beaucoup moins – de celle de l’économie de comparaison.

			D’un côté de cette ligne de faille, les économies se sont développées sur la base d’améliorations régulières de leur performance économique au fil du temps. De l’autre côté, elles n’ont pas su « apprendre », bien qu’elles aient mieux réussi à accumuler les facteurs de production, et même, dans certains cas, à développer des produits avancés comme le Spoutnik. Non seulement ces pays (et les entreprises qui s’y trouvaient) n’ont pas effectué d’innovations apportant des gains de productivité, mais ils n’ont rien appris des innovations et bonnes pratiques qui progressaient continûment dans les autres régions du monde.

			Ce devrait être clair pour tous : les différences qui sont apparues sont trop grandes pour être expliquées par de simples inefficacités statiques (comme celles que créent les distorsions des systèmes d’incitations et les mauvaises allocations de ressources). Si le problème prépondérant avait été celui-là, le passage du communisme à l’économie de marché aurait vite comblé les écarts. L’adoption des structures de prix et d’incitations du marché aurait éliminé ces inefficacités statiques. Or, en réalité, dans la plupart des pays de l’ancienne Union soviétique, la production a chuté (Stiglitz 2000c). Cela ne signifie pas que la distorsion des structures d’incitations, par exemple, ne jouait aucun rôle. Quand la Chine est passée de l’agriculture collectivisée à un système de responsabilité individuelle, il y a eu une forte augmentation de la productivité ; mais même alors, la productivité est restée nettement inférieure à celle d’autres pays. L’ampleur des écarts et leur évolution dans le temps (avant comme après la fin du communisme) ne permettent pas de les attribuer purement et simplement aux inefficacités statiques.

			Ce raisonnement s’applique aussi, bien sûr, aux changements techniques qui sont apparus au fil du temps. Les mêmes sont accessibles partout dans le monde – notamment pour les nombreuses technologies qui ne sont pas protégées par des droits de propriété intellectuelle –, mais l’évolution des taux de productivité est très différente, sans qu’on puisse expliquer ces écarts par des différences de variation des autres facteurs qui servent d’intrants2. Là encore, les économies en transition offrent un bel exemple. En fait, rien ne saurait mieux illustrer l’importance d’apprendre et d’avoir les moyens d’apprendre que l’expérience de ces économies depuis qu’elles ont engagé leur transition. Leurs progrès en direction d’une performance économique plus élevée n’ont pas été uniformes, loin de là. Certains pays se sont adaptés vite et bien. De 1975 à 1980, selon les statistiques publiées, la croissance du revenu annuel par habitant en Chine a été de 4,1 % ; de 1980 à 1985, après la modification des conditions dans lesquelles les entreprises pouvaient fonctionner et apprendre, la croissance est passée à 8,4 % ; et depuis 1985 elle est d’environ 10 % par an.

			Ce redressement rapide n’est attribuable ni à l’éducation, ni à l’accumulation du capital3. Une réforme du système d’éducation mettrait au moins huit ans pour produire des diplômés mieux formés (puisque les anciennes classes ne seraient pas correctement préparées par l’enseignement reçu avant la réforme) et ces diplômés ne transformeraient la qualité de la main-d’œuvre totale que lentement4. Quant à l’accumulation du capital, même si la proportion du PIB consacrée à l’investissement avait augmenté de 25 %, l’accélération de croissance, à un rendement réel de 5 %, n’aurait été que de 1,25 %. Supposons même un rendement réel de 10 % : la croissance n’aurait accéléré que de 2,5 %. Visiblement, ce qui a changé, c’est l’efficacité d’emploi du capital et du travail, avec des technologies préexistantes et accessibles da