Main La Musique engloutie

La Musique engloutie

EDEN2200804
Language:
english
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1

La nouvelle question laïque

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 388 KB
2

La musique des sombres passions

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 2.00 MB
LA MUSIQUE ENGLOUTIE





CHRISTIAN HALLER





LA MUSIQUE ENGLOUTIE


Traduit de l’allemand par Jean Bertrand





Domaine alémanique dirigé par Marlyse Pietri



Les Éditions Zoé remercient Pro Helvetia,

Fondation suisse pour la culture,

de son soutien à la traduction de ce livre.





© 2001 by Christian Haller

Édition originale : Die verschluckte Musik,

Luchterhand Literaturverlag, Munich, 2001

© Éditions Zoé, 11 rue des Moraines

CH-1227 Carouge-Genève, 2018

www.editionszoe.ch

Maquette de couverture : Silvia Francia

Illustration : Hand drawn black and white feathers seamless, pattern,

© a_bachelorette/Shutterstock.com

ISBN 978-2-88927-574-8

EPUB ISBN: 978-288927-575-5

PDFWEB ISBN: 978-288927-576-2



Les Éditions Zoé bénéficient du soutien

de la République et Canton de Genève,

et de l’Office fédéral de la culture.





Le présent est notre vie.

Il serait vain d’aspirer

à retrouver un âge d’or

que nul jamais n’entrevoit.





Devise des S. de Cologne, à laquelle aucun membre

de la famille ne s’est tenu un seul instant.





À ma mère





I


JE NE LA VOIS PAS…


– Ça tangue, dit madame S., plantée tout en haut de la passerelle, la main posée sur le revers de sa veste en lin, l’ombre de son chapeau à large bord sur les yeux. Grand-mère avait le regard dur et fixe, comme si elle s’était résolue à ne plus avancer d’un seul pas, pour protester contre les circonstances troubles et incertaines qui avaient conduit à ce voyage en bateau, « une vraie balançoire », comme elle l’avait prédit et comme le confirmait maintenant le frottement de la coque du navire contre le bois de l’embarcadère.

– Oui, ça tangue, dit le monsieur en costume sombre, le chapeau posé bien droit sur son visage allongé dont le menton pointu flottait entre les ailes du faux col. Oui, ça tangue, répéta le monsieur qui deviendrait mon grand-père, mais ça va s’arranger. Et il dit cela à mi-voix, comme à son habitude, sans trop remuer ses lèvres douces et sensuelles surmontées d’une moustache blonde qui lui donnait de la vir; ilité, mais sur un ton empreint peut-être d’un soupçon de résignation. Grand-père se pencha en avant, saisit la poignée de la valise cousue dans un cuir de vache épais et garnie de serrures en laiton, une valise large, mais pas trop encombrante, et il la souleva sans doute de cette manière dévouée et résolue que plus tard – bien plus tard – j’aurais encore souvent l’occasion d’observer.

On eût dit qu’un filtre jaune avait été appliqué devant les projecteurs pour éveiller des sentiments nostalgiques et me replonger plusieurs dizaines d’années en arrière. C’est peut-être pour cela que, lors de mon passage dans les locaux du port de Dhaka, j’eus l’impression d’évoluer dans une scène filmée du passé. Les reflets lumineux, les images éclatantes du fleuve qui se détachaient dans l’embrasure des portes, le halo sonore, tout cela emplissait l’espace d’une atmosphère qui m’évoqua de façon inattendue l’embarquement de la famille S., et je me retrouvai subitement à leurs côtés, même si je dois avouer qu’à cette époque, je n’avais encore jamais mis un pied en Roumanie. Mais cette lumière de Sadarghatt, port fluvial sur le Buriganga, me rappela si fort les récits de ma mère que j’intégrai tout naturellement leur architecture dans mon imaginaire, empruntant ces installations – comme cela se pratique au cinéma – à un pays du Sud, en l’occurrence le Bangladesh, pour les transposer à Giurgiu au bord du Danube. Je le fis avec la certitude soudaine d’une réminiscence : tel avait dû se passer cet instant où ma mère avait quitté, pour toujours, la Roumanie où elle avait grandi.

Le bâtiment portuaire s’étalait le long de la berge, séparé par la rue des hangars et des échoppes ; c’était une construction rectiligne, sans fioritures, qui brillait au soleil, tels les champs de blé à perte de vue que mes grands-parents avaient traversés avec leur progéniture pour se rendre de Bucarest à Giurgiu. Trois marches menaient de la rue grouillante de monde aux portes du hall où étaient installés des tourniquets et où l’on vendait des billets d’entrée. Des mains aspiraient avec avidité l’argent déposé sur les tablettes crasseuses, tendaient un coupon qui donnait le droit de pénétrer dans le bâtiment portuaire, et l’on pouvait alors s’avancer parmi les marchands et les voyageurs en attente.

Grand-père déposa un billet de banque devant l’employé, pour lui et sa famille, avec la lenteur et la concentration qui le caractérisaient ; rien n’aurait pu provoquer chez lui une précipitation inconsidérée et contraire à la distinction dont il ne se départait jamais dans la vie.

Lorsqu’il eut rangé son portefeuille dans sa ceinture, il fit un pas de côté, laissa d’abord passer Ruth, puis Curt et Grand-mère, souleva la valise, la fit passer sous la barrière et, après s’être redressé et avoir rajusté son pince-nez d’un geste bref mais énergique, il posa la main sur la barre métallique du tourniquet et la poussa d’un quart de tour, marquant ce moment du sceau de sa chevalière ; nous étions en 1926, la famille S. quittait définitivement la Roumanie, aucun de ses membres ne la reverrait plus, et Grand-père avait décidé, cette fois-là, de voyager posément, dans un cadre digne de leur condition et d’en savourer le plaisir, c’est-à-dire en bateau, en remontant le Danube de Giurgiu jusqu’à Vienne. On voulait rallier la Suisse tranquillement et d’une façon qui, en dépit de toutes les incertitudes liées à l’avenir, ne laisserait planer aucun doute sur leur rang social.

Et dans cette scène filmée du passé, où j’évolue moi aussi, la famille S. pénètre dans le bâtiment portuaire, une salle sans fenêtre, ouverte au niveau du toit, côté fleuve, par un mur ajouré et des ouvertures en losange qui laissent pénétrer la lumière du soleil, projetant des taches aveuglantes et imprécises sur le sol et sur le mur, hachant de bandes bleues l’air poussiéreux. En comparaison avec le bruit de la rue, le hall semble presque silencieux. Les murs transmettent certains sons, ce qui donne à la salle une solennité insolite. Les bancs qui sont disposés à intervalles réguliers dans l’axe central ne sont occupés que par de rares voyageurs, alors que des groupes entiers sont massés sur des couvertures étalées par terre, les femmes avec un fichu sur la tête, les hommes en pantalon bouffant, au milieu de paniers. Ces gens voyagent, du moins peut-on le supposer, parce que les circonstances, la pauvreté et la misère les forcent à se déplacer, et le monsieur en costume sombre et chapeau de paille sur la tête, qui, sans leur prêter attention, passe devant l’un de ces groupes aux visages émaciés, pourrait lui aussi témoigner du caractère ambivalent des voyages s’il n’était fermement décidé, ce jour-là, à envisager le sien comme un pur et simple agrément, bien qu’il ne partît pas non plus de son plein gré. La valise à la main, marchant un pas derrière Grand-mère et les enfants, il traverse le hall au bout duquel brille la sortie vers l’embarcadère, un carré de jour lumineux.

Le fleuve s’étirait paresseusement dans la plaine, et la lumière brumeuse de l’après-midi donnait à l’eau un reflet qui en apaisait la surface, la figeait presque, lui donnant un aspect métallique quasi menaçant pour les berges, comme si quelque chose d’inéluctable émergeait, une plaque d’acier graisseux qui rappelait l’hiver 1917. C’est du moins la perception qu’en avait monsieur S., qui jetait un regard panoramique sur les alentours en déplaçant son lorgnon doré entre le pouce et l’index, tandis que Grand-mère voyait avec appréhension les masses d’eau enfler puis, au contact des courants contraires, creuser des séries de remous, motifs instables et changeants qui engendraient, à un rythme implacable, des vagues au souffle court. Elle aussi ressentit quelque chose d’inéluctable en regardant le fleuve, sous son canotier fleuri à voilette. L’eau se mouvait de droite à gauche, et elle sentit ce balancement se répercuter dans sa tête, sentit qu’une roue se mettait en mouvement sous ses cheveux relevés, qu’une tige de transmission bien droite commençait à tourner, et son estomac se souleva sous son corset. Elle allait être prise de ces fameux vertiges qui confirmeraient ce dont elle était convaincue avant même leur départ :

– Nous aurions dû prendre le train, comme les autres fois.

Mais le monsieur qui deviendrait mon grand-père avait déjà la valise à la main et s’apprêtait, avec les deux enfants, à descendre la passerelle qui menait au bateau.

Je vois ma mère comme une petite fille en robe blanche, avec un gros nœud dans ses cheveux blonds, elle marche à côté de ses parents, les jambes nues et halées, les pieds dans des sandales. Encore quelques pas et elle passera la porte, franchira la lumière de cet après-midi-là, disparaîtra à jamais d’une façon qui reste pour moi mystérieuse et me laisse en proie aux conjectures, descendra la passerelle – selon toute vraisemblance – et fera une découverte qu’elle m’a souvent racontée : l’ample fleuve qui glissait dans le paysage, ce Danube dont on lui avait tant parlé, il n’était pas bleu, mais jaunâtre. Et peut-être est-ce à cause de cette attente naïve qui l’avait tant déçue que je l’imagine comme une fillette de cinq ou six ans, alors qu’au moment du départ de Roumanie, elle était déjà une demoiselle de dix-sept ans.

Mais les flots étaient jaunâtres et, sous son canotier, Grand-mère levait les yeux vers le bateau dont le moteur était sous pression et qui tanguait malgré sa taille, tandis que ma mère scrutait l’eau pardessus la rambarde usée à force d’être empoignée, que son frère Curt pressait le pas tant il lui tardait de descendre dans la salle des machines, là où dominaient les odeurs de suie et d’acier graisseux, où luisait la clarté du brasier et où la flamme jaillissait par le fourneau de la chaudière quand le chauffeur ouvrait la porte pour y pelleter du charbon. La sirène retentit, un tremblement secoua la coque du navire, des vagues éclatèrent contre le quai, et Grand-mère, du haut de la passerelle, face au carré d’ombre de la sortie, décida qu’au moment où son élégante chaussure toucherait le pont, elle irait directement s’allonger dans sa cabine et n’en ressortirait plus de toute la durée du voyage. Grand-père, depuis l’échelle de coupée, voyant l’eau entre la coque et le mur du quai, ressentit le caractère particulier et décisif de ce moment, songeant déjà à la comptabilité et aux billets du voyage. Avec une pointe de contrariété, il s’adressa à la silhouette élancée et vêtue de blanc de sa fille qui, hésitante, posait sa main sur la rambarde :

– Nous sommes en Roumanie. C’est à Vienne que le Danube est bleu. Pas ici en Roumanie.

Le bleu est le deuxième effet de couleur obtenu sans pigment. Alors que le blanc peut être produit par l’ensemble des éléments constituant une plume, le bleu est beaucoup plus restrictif : seules les barbes peuvent produire cette nuance particulière dans une lumière blanche. Ce bleu est un miracle du quotidien et il a une origine commune avec celui du ciel.

Les couleurs que j’ai utilisées pour dépeindre le lieu du départ définitif de mes grands-parents me rappellent mon vieux professeur de faculté. Son bureau, que j’avais si souvent fréquenté dans l’ancien bâtiment principal de l’université, se trouvait au deuxième étage, les fenêtres donnant sur la vieille ville, et il s’installait invariablement à la table, devant les étagères où étaient alignés les ouvrages de référence, les usuels et une rangée quasi interminable de traités zoologiques.

La tête du professeur avait une forme qui me surprenait toujours un peu. Son crâne allongé, anguleux me faisait penser à une espèce humaine préhistorique. Ses yeux étaient attentifs, toujours à l’affût, en observation. Il avait travaillé dans les différents domaines de la morphologie, « l’étude des formes » comme il disait, mais son sujet de prédilection était les plumes, cette « production cutanée » des oiseaux qui exprime tant de choses merveilleuses, contradictoires et inexpliquées : la plume était pour lui le signe manifeste que, malgré tous les efforts de la science, on ne parviendrait jamais à expliquer tout à fait les phénomènes du vivant.

Et c’est au cours d’une de nos conversations qu’il prononça la phrase qui allait me pousser vers ce métier qui s’applique à reconstituer des créatures mortes depuis longtemps, à imaginer la chair qui pouvait recouvrir leur squelette fossilisé et à les replacer dans leur habitat, des forêts de prêles exploitées et épuisées depuis longtemps sous la forme de houille par des usines hérissées de hauts-fourneaux et de cheminées, et qui, à leur tour, se sont ellesmêmes sédimentées en conglomérats de gravats à la suite des bombardements de ce siècle.

Il disait :

– À partir de restes fossiles – des morceaux d’os épars, par exemple –, le paléontologue a pour tâche de reconstruire l’ensemble du squelette et donc sa forme. L’analogie, de même que la parenté de forme qui établit un lien dans l’évolution – ce qu’on appelle l’homologie – sont pour lui des sources d’inspiration, et c’est une faculté merveilleuse de l’esprit humain, à force de comparer, compléter et combiner des éléments, de pouvoir produire une entité qui n’existe plus en tant que tel et qui n’a peut-être même jamais existé.

Devant la fenêtre de son bureau passa une mouette qui se détacha nettement sur l’arrière-plan en raison de sa blancheur, le premier des effets de couleur obtenu sans pigment : De minuscules bulles d’air incluses dans la substance cornée de la plume ont pour effet que tous les rayons lumineux apparaissent à l’œil uniformément mélangés. Le blanc nous parvient sous une forme particulièrement pure chez les oiseaux qui vivent à la surface de l’eau…

Est-ce parce qu’ils voguent à l’abri du courant et peuvent se permettre d’attirer l’attention que les bateaux à vapeur sont également blancs et se détachent autant de la surface de l’eau et des berges qu’ils longent ? – Émergeant de la lumière vaporeuse du Buriganga, à droite des piles de troncs d’arbres, surgit le bateau blanc et imposant que je me propose d’utiliser pour décrire le départ de Roumanie de ma famille. Construit en Angleterre en 1921, ce bateau était destiné aux lointaines colonies indiennes. Mais il ne devait pas être très différent d’un vapeur qui remontait le Danube depuis Giurgiu ; étant lui aussi destiné au trafic fluvial, il pouvait donc, me semblait-il, servir mes fins. Une fois le bateau amarré au débarcadère, je demandai à visiter l’intérieur, la salle des machines, la cuisine de bord où l’on faisait un feu de branches, l’entrepont où les familles s’entassaient sur des couvertures et des nattes et, pour finir, la première classe à l’étage supérieur où l’on percevait encore un certain lustre passé…

Grand-père ferma derrière lui la porte de la cabine qui donnait directement sur le salon, jeta un rapide coup d’œil sur l’immense tablée qui occupait la salle tout en longueur et au bout de laquelle se trouvait la table du capitaine, face aux fenêtres qui ouvraient sur le pont avant. Puis il prit la direction opposée et s’approcha de la desserte, sous l’horloge du bord qui indiquait trois heures et demie, commanda un café au garçon, s’immobilisa sous l’effet de la surprise, rajusta son lorgnon et s’avança d’un pas décidé vers un monsieur qui prenait le café d’un air vaguement las, en compagnie de deux dames.

– Quelle surprise, s’exclama Grand-père, en ne laissant transparaître sa joie que par une ébauche d’expression. Les voyages sont décidément l’occasion de se voir.

– À moins que ce soient les circonstances qui nous forcent à voyager et suscitent ces rencontres. Très heureux, monsieur S.

Les deux messieurs – l’un et l’autre visiblement très distingués – se saluèrent avec un vague sourire et une très légère inclination qu’ils n’exécutèrent qu’en pensée, intérieurement.

– Vous avez raison, M. Silberling. Les temps sont troublés. Et personne n’est épargné.

Grand-père fut présenté aux deux dames de Cernowitz, une mère et sa fille, des connaissances de voyage, et il s’assit avec eux, appela d’un signe le garçon et commanda un café turc et une ţuică.

Sa rencontre avec « l’oncle Mendel », comme ma mère appelait M. Silberling, avait eu lieu en 1917 au cours d’un voyage en train à destination de Vienne, lorsqu’il s’était avéré impossible de rester plus longtemps en Roumanie à cause de la guerre ; ils avaient passé plusieurs semaines au camp de Linz avec ce petit homme alerte dont on remarquait le visage rond et aplati, et plus encore les cheveux gominés tirés en arrière. Il avait le regard le plus inquiet qu’on puisse imaginer, sombre, d’un éclat fiévreux, et auquel rien n’échappait. Quand je rencontrai l’oncle Mendel pour la première fois en Alsace, en 1947, je me dis que sans le cerclage doré de ses lunettes, ses yeux auraient sans doute jailli de leurs orbites. Je ne me doutais pas alors qu’ils n’auraient pas demandé mieux, parce qu’ils avaient vu et revoyaient constamment en songe, sans pouvoir en effacer l’image, des horreurs telles qu’on ne peut les exprimer avec des mots.

– Vous conviendrez avec moi, monsieur S. – tandis que le bateau à vapeur traversait le Danube en direction de la Bulgarie, bien avant le jour où l’Oncle Mendel souffrirait de cet état inéluctable qui ne le quitterait plus –, vous conviendrez avec moi que c’en est fini du bon vieux temps qui d’ailleurs n’a pas toujours été si bon, la situation ne fait qu’empirer, et il sera bientôt difficile de faire des affaires.

– Les choses finiront par s’arranger, dit Grand-père avec cette foi qui faisait qu’il portait encore un lorgnon. Certes, depuis la fin de la guerre – je le reconnais volontiers –, notre entreprise, l’usine de tissage Bumbac, ne s’est pas développée autant que nous le souhaitions.

– Vous voyez, et voilà maintenant que vous rentrez en Suisse. Ça ne va pourtant pas mieux à Vienne, enfin, c’est peut-être différent en Suisse… Mais je ne crois pas que ce sera plus facile ailleurs.

Les fauteuils dans lesquels ils étaient assis avaient un dossier haut, peint de couleur crème, avec un cadre et des accoudoirs ornés d’une ligne dorée. Ils étaient tendus de soie rose imprimée et, tant aux repas que pour le café, l’atmosphère du salon semblait conforter Grand-père dans son idée que, sur ce bateau qui tanguait face au courant, tout était encore « comme avant ».

– Pourquoi donc partez-vous ? Grâce au pétrole, Bucarest a encore de beaux jours devant elle, peutêtre une dizaine ou une vingtaine d’années, qui peut le prédire ? Et la vie y est bien agréable, avouez-le.

– Weißman, qui gère encore lui-même une usine à Vienne, a des fils qui démarrent dans le métier, mais la roumanisation des postes de direction imposée par la loi ne nous laisse guère de latitude.

L’oncle Mendel et mon grand-père aimaient s’asseoir du même côté de la table, les chaises tournées l’une vers l’autre pour pouvoir à loisir croiser leurs jambes et s’accouder à la table. Grand-père fumait une cigarette à section ovale et, quand leur rencontre avait lieu l’après-midi, buvait un café et une ţuică, alors que l’oncle Mendel préférait une eau de Seltz.

– Je peux comprendre, disait Grand-père, ses fils reprendront un jour l’affaire, les usines de Ploieşti, de Turquie, et bien sûr la maison mère à Vienne. Ils auront besoin d’expérience, et c’est pour cela que l’un d’eux reprend ma direction à la Bumbac.

– Pourquoi n’envoie-t-il pas son fils à Londres ? Ou à Lyon ? Avant la guerre, pensez-vous que Weißman l’aurait envoyé à Bucarest ?

Et j’imagine l’oncle Mendel arborer ce sourire affable derrière lequel il se cachait, comme si son visage eut été un objet de famille oublié, certes précieux, mais dépareillé et, du fait des circonstances, passé en des mains étrangères.

– On pourrait savoir ce qui se joue, dit-il, mais qui s’en soucie ? Les traités signés à Versailles ont été conclus de façon à alimenter les conflits, ne pensezvous pas ? Voyez-vous, monsieur S., on veut une nation allemande qui fasse rempart contre l’internationalisme. Vous comprendrez dans ces conditions pourquoi l’économie est ce qu’elle est, aussi faible, et que Weißman envoie son fils en Roumanie, là où il y a au moins encore un roi.

Et tandis que le vapeur remontait le fleuve et faisait escale à Budapest et Bratislava, Grand-père s’entretenait avec l’oncle Mendel, Grand-mère restait allongée dans sa cabine en proie à ses vertiges, Curt se promenait dans la salle des machines et sur la passerelle, et la seule que je ne vois pas, c’est ma mère. Comment s’occupait-elle, quelles étaient les distractions de Ruth, cette demoiselle de dix-sept ans, svelte, le teint pâle ? Elle ne se prélassait sans doute pas sur le pont dans un fauteuil en osier, elle qui évitait toujours le soleil. Avait-elle rejoint le cercle autour de l’oncle Mendel, cette dame et sa fille à qui Grand-père avait été présenté ? Tenait-elle compagnie à sa mère dans la cabine ? – Je n’en sais rien et, pourtant, à la fin du voyage, à Vienne, elle avait dû contempler l’eau du Danube et voir qu’elle était grise :

– Il fallait y mettre beaucoup de bonne volonté pour y déceler une once de bleu.





II


PHOTOGRAPHIES


La chambre d’hôtel derrière la gare était sinistre. Elle sentait le provisoire, et le néon verdâtre qui grésillait jetait une atmosphère froide, désolante. Le dernier train était parti un quart d’heure avant mon arrivée. Je n’avais pu quitter le chantier de fouilles du Monte San Giorgio que tard, après avoir passé la main à mon assistant. Dans la pénombre à peine éclairée par la lampe de chevet, je lus un article sur les fossiles du Trias mis au jour dans le Nevada par le Field Museum de Chicago, puis zappai dans les programmes de nuits. J’éteignis à deux heures et demie. J’avais beau avoir tiré les stores, l’éclairage urbain baignait la pièce d’une lumière jaunâtre, comme une égratignure passée à la teinture d’iode. J’étais étendu, les bras repliés derrière la tête, et je percevais derrière la fenêtre un brouhaha, sorte de corps informe qui se tordait sur lui-même, transpercé par des sirènes de police. Je regardais le mur au bout du lit. Il était barré par un trait lumineux. Les contours d’un lampadaire se dessinaient dans la semi-obscurité. Je repensais au coup de fil que j’avais passé à ma mère dans l’après-midi, et cette ombre qui se profilait sur le mur clair souleva une strate de souvenirs, fit réapparaître une empreinte noire brillante de mon enfance, les jeux d’ombres que je projetais, gamin, à l’heure de la sieste, sur les murs et le plafond de ma chambre. Et tandis que le souvenir de ma chambre d’enfant refluait en s’étendant par cercles concentriques autour de la maison et à travers le temps, je me rappelai soudain la voix de ma mère au téléphone et pris conscience d’une troublante urgence : depuis le jour, à Sadarghatt, où j’avais vu disparaître, par la porte qui menait au bateau, cette jeune personne qui avait jadis été ma mère, j’avais en tête de la questionner. Mais il ne restait plus beaucoup de temps pour la rejoindre dans son passé, pour dégager Ruth S. de la gangue des ans, pour entendre peut-être sa propre version des faits, apprendre pourquoi elle s’était éteinte de son vivant comme une espèce de l’ère primaire… elle qui pourtant était ma mère, une présence évidente et familière qui avait accompagné toute ma vie.

Je lui avais téléphoné l’après-midi pendant une pause ; elle vivait seule dans sa maison, à l’extérieur de la petite ville de L., sur un ancien coteau viticole, et elle mit un bon moment avant de décrocher.

Elle parla d’une voix atone, précipitée et essoufflée, sans me saluer ni me demander d’où j’appelais, débita un flot de paroles ininterrompu, des mots prononcés en voix de tête avec un timbre ébréché :

– … ils sont tous là tu sais ils n’arrêtent pas de faire de la musique et ils jouent toujours la même chose di da da doum ça n’en finit pas ça n’arrête jamais di da da doum ce sont les revenants il ne faut pas le dire mais je les appelle les revenants ils n’arrêtent pas de jouer de la musique di da da doum mais garde-le pour toi n’en parle pas sinon les gens diront que je suis folle mais je ne suis pas folle ils sont vraiment là les revenants un chœur inondé de lumière avec des rayons bleus et verts et ils font de la musique…

Elle parlait sans rythme ni pause, et sa voix ressemblait à du verre très fin. Avec la lenteur incroyable du ralenti qui permet de visualiser l’impact d’une goutte qui tombe à la surface de l’eau et fait émerger une couronne liquide qui retombe ensuite (j’avais vu ces images pour la première fois au cinéma avec mon père, à la séance du dimanche après-midi), une fissure lézarda le verre, forma une arête vive capable de diffracter la lumière et altéra cette surface lisse et intacte.

Sur le chantier de fouilles, j’avais organisé le travail du lendemain, fourré une brosse à dents et du linge dans un sac, et, à la nuit tombante, m’étais fait reconduire dans la vallée et déposer au train. Le lendemain, après la nuit d’insomnie passée à l’hôtel, au moment où je payais le chauffeur de taxi, j’ignorais encore ce qui m’attendait. Je m’arrêtai devant cette maison que je n’avais habitée moi-même que peu de temps, mais qui était la maison de mes parents, créée et structurée par leur mode de vie.

Les azalées étaient en fleurs, l’allée qui menait au jardin, si souvent taillée, était à nouveau envahie par la végétation. Des touffes de mousse recouvraient le toit qui descendait jusqu’à la porte du garage, les trois mâts de l’érable du Japon dépassaient derrière le faîte de la charpente, ses cimes se détachaient dans le ciel telles de vibrantes voiles de verdure. La maison étant construite sur un dénivelé, des marches menaient à la porte d’entrée ; la façade où donnaient la fenêtre de la cuisine et celles, décalées vers le haut, de la salle de bains, était d’un gris délavé, et de légères fissures parcouraient le crépi. – La maison bouge, on ne peut rien y faire, disait à chaque fois mon père, une maison en pente, ça glisse, c’est inévitable – rien n’avait été entrepris, ni travaux de peinture, ni colmatage des fissures. Ce n’est pas qu’elle eût l’air minable ou délabrée, non, elle semblait juste ténue et transparente, comme sous une fine patine vernie ; la porte d’entrée en bois avait retrouvé son état brut, sans protection, et les azalées, l’érable, les buissons qui avaient proliféré derrière le garage tendaient leurs branches au-dessus des taches de lichen.

Ce matin-là, ce qui me troubla quand je m’arrêtai – mon sac de voyage à la main – dans la cour envahie par la végétation et que je contemplai cette image familière, ce fut de voir la maison arrêtée dans le temps, submergée par un passé de plus en plus prégnant, comme si la continuité de ma perception s’était soudain rompue : je voyais cette maison comme fixée sur pellicule, en noir et blanc, une page d’album, et je fus perplexe comme devant n’importe quelle photo souvenir.

Ma mère ne m’entendrait pas tourner la clé dans la serrure, et je ne l’avais pas non plus prévenue de ma visite, j’ouvris donc la porte lentement, avec précaution, pour ne pas l’effrayer. Depuis l’entrée, j’examinai le salon situé trois marches plus bas, dans le contre-jour de la baie vitrée qui donnait au sud. Derrière des buissons pelés, les champs s’étendaient dans l’humidité et le brouillard, de la fumée sortait des fermes au-dessus du chemin qui menait aux vergers et, malgré la saison – on était au début de l’été –, je garde le souvenir d’une lumière grise uniforme qui estompait la forêt, aspirait la terre gorgée d’eau, flétrissait l’herbe, dénudait les arbres et écrasait sournoisement les fermes sous leur cheminée.

Face à ce tableau hivernal, ma mère était assise dans le fauteuil en cuir à haut dossier, immobile dans ce siège imposant où mon père s’était éteint vingt ans plus tôt et qu’elle « occupait » maintenant, devenant chaque jour plus frêle et plus légère.

Il régnait dans la maison un profond silence, et aussi une profonde inertie. Il flottait une odeur de tapis usés, d’humidité invisible, et je me sentis comme enveloppé par la chaleur d’un ample gilet. Dos à la fenêtre, ma mère fixait la cheminée, les bras appuyés sur les accoudoirs. Penchée en avant, la tête enfoncée dans les épaules, elle regardait droit devant elle et devait voir autre chose que le foyer vide, avec les statuettes de pierre sculptées et le chandelier à trois branches posés sur le manteau en marbre. Et il me sembla qu’elle était assise là depuis un bon moment, drapée dans la solitude de ces pièces familières mais trop vastes. Ses cheveux tombaient droits et plats, écheveau ténu qu’elle avait ondulé et bouclé toute sa vie, et dont la teinte et la forme rappelaient un cerneau de noix fraîche. Son visage blanc de céramique craquelée était creusé vers l’intérieur, portait l’empreinte de sédiments, comme une coupe qui accueille avec indifférence ce qu’on dépose à l’intérieur. Le bleu de ses yeux semblait délavé d’avoir trop servi, sobres touches de peinture sur lesquelles s’arrondissait l’arc étroit de ses sourcils. Ils pointaient dans un ciel zébré par des traînées d’avion – et ce haut front plissé formait un contraste aigu avec son menton devenu pointu et fragile, comme si toute volonté avait peu à peu déserté sa vie.

Lentement, sans sursauter ni marquer la moindre surprise, elle tourna son visage vers moi lorsque je franchis la porte du salon, et dit, comme si j’étais là depuis un long moment et qu’elle reprenait simplement le fil de son discours :

– C’est vert et bleu, très clair, très rayonnant, vert et bleu, et ils font de la musique, di da da doum, sans arrêt, un chœur de revenants…

Et il me sembla à cet instant que la nuit venait d’obscurcir les baies vitrées tournées vers le sud.

– Que savons-nous au juste ? s’interrogeait mon professeur dans sa blouse blanche de laboratoire, une cravate lie de vin dans l’échancrure de sa veste. Les plumes offrent une richesse de formes et une sophistication de structures telles que l’esprit n’ose tenter d’en retracer la genèse, tant l’imagination peine à imaginer une voie possible.

Je n’allais pas pouvoir laisser ma mère seule. J’appelai le médecin qui la suivait et la soignait depuis des années pour lui demander de passer, car j’étais très inquiet qu’elle entende sans arrêt de la musique dans son ventre, même la nuit, une musique qui s’accompagnait de visions qui la tourmentaient ; je prévins le chantier de fouilles que je serais absent le lendemain, que je devais voir comment évoluerait l’état de ma mère et ce que prescrirait le médecin ; je vérifiai dans la cuisine les provisions qui restaient, ouvris le réfrigérateur et constatai, à la lumière de la lampe intégrée, que la vie de ma mère s’était réduite à peu de choses. Un pot de confiture, une boulette Anken, des tranches de charcuterie sous plastique, une demi-salade, le pot à lait et une boîte contenant les restes d’un repas. Ces quelques aliments étaient entreposés sur les grilles comme les marchandises dans un magasin vide de Bucarest – à l’époque de la révolution, quand la télévision diffusait les premières images.

Je partis faire des courses au supermarché, rapportai aussi une « tresse russe », une brioche qu’elle aimait particulièrement. Je fis du thé et cherchai la bouteille de rhum dans le placard, parmi les apéritifs et les eaux-de-vie, pour préparer le ceai cu rom que nous buvions les après-midi d’hiver avant la tombée de la nuit, dans le service à thé de Herend hérité de Grand-mère, que je sortis ce jour-là ; ce “thé au rhum” avait dû être l’un des rituels qu’elle perpétuait discrètement depuis Bucarest, sans qu’on en eût perçu la signification. Pour l’enfant que j’étais à l’époque, “faire un tchaïgoroum” consistait à s’asseoir en silence avec elle dans le salon, devant les fines tasses à motif floral, calés dans les coussins du canapé, tandis que les fenêtres se remplissaient d’un bleu d’encre. Une douce chaleur s’emparait de moi, et le logement que nous habitions alors, à la sortie du village de S., au milieu de la molasse, se faisait encore plus isolé, les champs parsemés de résidus neigeux s’étendaient jusqu’à la plaine, s’étiraient jusqu’aux tréfonds apparemment sans fin de la campagne.

Aujourd’hui, c’était moi qui servais le thé, mélangeant le rhum et le sucre à la cuillère, tandis que ma mère ne cessait de raconter que les revenants faisaient de la musique : di da da doum, toujours pareil, comme une radio en continu. Et elle se pencha sur la tasse, tremblante, en huma le parfum, avala une gorgée, sourit, et sa voix retrouva le timbre que je lui connaissais, apaisée pour un instant.

– Toutes les maisons avaient une clôture à lattes qui séparait la cour de la rue et, le matin, quand il avait neigé, la neige arrivait jusqu’à ma fenêtre. De la pièce d’angle, je voyais une surface étincelante, on ne distinguait de la clôture sur la strada Morilor qu’une rangée de capuchons de chantilly, des brioches de neige.

En 1912, Grand-père possédait un appareil photo, il aimait les images, et cet appareil, bien que commercialisé depuis déjà un quart de siècle, restait le signe distinctif d’un certain statut social. Cette boîte sombre posée sur un trépied en bois s’accordait bien à ce personnage raide, en redingote noire, qui se tenait à côté et actionnait le déclencheur avec un câble : le regard froid de l’objectif fixait et conservait le réel sans marquer d’émotion. Car, en dépit de l’instabilité de l’époque, cet appareil confortait la conviction que, grâce aux dispositifs techniques, on contrôlait le temps, la lumière et l’ordre des choses. Grand-père était ingénieur.

Il avait une prédilection pour les natures mortes. Les personnes qui posent sur ses photos réglées avec minutie ont une rigidité qui leur donne une allure de fruits cueillis et disposés dans leur univers familier. Ses images sont cadrées avec une telle précision qu’en les regardant attentivement, elles révèlent des lignes géométriques cachées qui rappellent les composantes d’un champ morphique et permettent d’en tirer des conclusions sur leur genèse.

Il se pourrait donc qu’en octobre 1912 – quelques jours après l’arrivée de son épouse et des enfants à Bucarest – Grand-père ait ouvert la porte qui donnait sur la strada Morilor et se soit rendu sur le trottoir, comme on disait alors en français à Bucarest. Il examina brièvement le ciel pâle et voilé, puis se tourna vers la droite en direction du soleil bas qui, au-dessus des arbres qui longeaient la Dîmboviţa, jetait une lumière de fin d’été sur la rue et les façades des maisons. En redingote noire, tenant dans les bras l’appareil photo vissé sur son trépied, il fit quelques pas qui l’amenèrent sur la chaussée, examina derrière lui la strada Morilor déserte, à l’exception d’un fiacre garé à un endroit où la rue montait légèrement. Il apprécia la distance, tira les pieds et s’efforça de piquer les pointes en fer entre les pavés qui formaient une surface inégale. Il visa à travers l’objectif, modifia l’angle de vue, régla la hauteur des pieds : la photo dit clairement son intention de ne montrer que la façade principale et latérale, sans rien laisser voir des maisons voisines. Il détacha volontairement « la petite villa » de cette rangée de maisons bourgeoises qui, toutes distinguées qu’elles soient, étaient construites sur un principe de série reproductible. Il aurait voulu qu’il n’y ait que sa maison en ce lieu, que lui et sa famille aient vécu un siècle plus tôt, et que les hautes fenêtres, qui encadraient une statue de messagère portant un flambeau, aient donné sur un parc. Mais en cherchant à corriger la réalité, Grand-père avait commis une erreur. Une erreur que personne, à part lui, n’avait remarquée, pas même ma mère, qui figurait pourtant sur la photo. Et je m’en rendis compte le jour où je rentrai à la maison parce que ma mère entendait de la musique dans son ventre.

– Il arrivait constamment que des enfants disparaissent, et maman avait peur pour nous. On n’avait pas le droit de sortir sans être accompagnés, même pas dans la rue devant notre maison. On habitait dans le sud de Bucarest, les champs commençaient juste derrière l’usine, tout près de l’abattoir. La rue qui longeait la Dîmboviţa était bordée d’arbres fruitiers et menait vers l’inconnu, quelque part où l’on nous défendait d’aller : là où habitaient les Tsiganes et où débutait pour moi, encore enfant, la fin du monde. Par contre, on allait souvent au centre-ville, où se trouvait la boutique d’un pâtissier qui fabriquait les meilleurs pâtés à la viande de Bucarest, et il était de bon ton de les acheter chez lui. Ils étaient fameux, sûrement parce qu’on n’en mangeait pas tous les jours, et les gens chics venaient jusqu’ici en cabriolet pour se procurer cette spécialité un peu sucrée. Et il arrivait constamment que des enfants disparaissent. Et on en mangeait tous, de ces pâtés…

Le soir, après avoir couché ma mère – je ne pourrais acheter le neuroleptique que le lendemain –, j’allai chercher le coffret Biedermeier qui se trouvait autrefois dans le salon à Bucarest, à l’époque où Grand-père avait photographié la maison. Il était rempli d’albums et d’enveloppes pleines de photos, les images de toute une vie, désordonnées et fragmentaires, comme les souvenirs de ma mère aujourd’hui. Dans un couvre-livre en crocodile, Grand-père avait relié des pages de papier buvard noir avec un cordon et collé ses photos dans cet album. Il avait rédigé des légendes à l’encre blanche et, enfant, quand je ne savais pas encore lire, son écriture m’apparaissait comme un dessin à part entière ou un ornement qui faisait partie de la photo : Bucaresti 1912, notre maison, strada Morilor 7. Je voyais dans ces lettres entrelacées un fragment de la rambarde en fonte qui bordait la Dîmboviţa, d’où la photo était prise.

Je restai longtemps assis à la table devant cette première photo de l’album qui m’était si familière et avait tant compté pour moi durant mon enfance. Elle faisait partie de la « galerie secrète » de ma mère – une poignée de photographies que j’avais le droit de regarder autant que je voulais –, et dont certaines lui rappelaient parfois des histoires, comme celle des enfants qui disparaissaient, ou du pâtissier qui préparait de merveilleux pâtés à la viande.

Les images de cette petite exposition intime de l’âme étaient rangées dans le tiroir supérieur de la commode et montraient « comment on vivait à l’époque » – un témoignage qui contenait une critique implicite du présent.

La photo de 1912 m’est tellement familière qu’il me semble avoir réellement vu les hautes fenêtres, avec leur linteau et leur fronton ornés de blasons et de têtes sculptés, la succession des caissons peints de la frise, le puits de lumière vitré et la toiture qui dresse sa masse dans le ciel et pointe ses deux pics de paratonnerres. Comme si j’en gardais un souvenir qui remontait au temps de cette photographie. Ainsi, ce soir-là, je contemplai à nouveau cette vue, la détaillai à la loupe, la tête penchée si bas que je sentais l’odeur poussiéreuse et aigre du papier…

La lumière pâle du soleil s’était prise dans les rideaux de cotonnade du salon, pénétrait dans la haute pièce où Grand-mère et sa sœur Anna – qui l’avait accompagnée pour faire le voyage à Bucarest – étaient encore attablées à prendre le « tchaïgoroum » et à déguster le gâteau qu’elles avaient envoyé chercher chez Wienert au bout de la rue. Le service de Herend trônait sur la table ovale recouverte d’une nappe au crochet, Curt était appuyé contre le dossier d’une chaise dont les montants de bois foncé encadraient un cannage à trous octogonaux où j’enfoncerais mes doigts trente ans plus tard.

– Où est Ruth ?

– Je crois que Ernst l’a emmenée avec lui devant la maison.

– Quand même pas dans la rue ? Curt, va voir, s’il te plaît.

Elle s’approcha de la fenêtre, tira le rideau, regarda dans le jardin le parterre ovale de rosiers et les branches effeuillées du lilas.

– De toute façon, il voudrait qu’on vienne pour faire la photo devant la maison.

– Ah ça, dit-elle en se retournant, tu sais le temps qu’il prend pour régler son appareil.

Grand-mère avait le don d’être agacée par le manque d’égards de son époux lorsqu’il s’affairait autour du trépied de son appareil photo, en modifiait plusieurs fois la hauteur, fichait enfin les pointes de fer dans le sol pour les relever au dernier moment, les déplacer de quelques coudées et recommencer à ajuster, à visser et à contrôler à travers le viseur. Et tandis qu’il se penchait pour tourner les écrous papillons, le pli de son pantalon se cassait de temps à autre sur sa chaussure.

Curt et Anna n’avaient pas encore atteint le portail du jardin que l’appareil se déclencha, la photo fut prise, et Grand-père ne put que constater sa bévue. Comme pour se rattraper, il plaça Curt près de l’arbre encore fluet de la rue, et l’enfant de six ans garda manifestement si bien la pose en attendant que Grand-père eût fini ses réglages que, ce soir-là, tandis que j’observais les photos à la loupe, il m’apparut comme une évidence que cette deuxième photo de la strada Morilor, dans sa perspective centrale, était l’aveu d’une bourde qu’il avait faite lors de la première prise de vue. Grand-père avait cherché à photographier la maison sous l’angle le plus avantageux possible. Mais à force de tergiverser, de faire des réglages et de vouloir corriger la réalité, la petite Ruth qu’il avait placée près du portail à lattes s’était retrouvée derrière le jeune tronc soutenu par un tuteur dans la rue : elle avait été absorbée par cette image qu’elle admira toute sa vie, et qui n’avait capté de sa coiffure qu’un nœud qui dépassait.

Du temps d’avant Bucarest, ma mère avait gardé un unique souvenir, son tout premier souvenir ; l’épisode avait dû se passer à Murg, dans le sud de l’Allemagne, où mon arrière-grand-père, qui achèterait plus tard deux usines de textile en Suisse, dirigeait un atelier de tissage et avait fait construire une imposante villa près de la fabrique. La cuisine devait être spacieuse, les murs étaient carrelés, et le sol dallé formait un carré sombre entouré d’une bande rouge. Par la fenêtre pénétrait la morne lumière d’un après-midi de printemps, qui apportait un éclairage froid sur les murs et le sobre mobilier.

Grand-mère avait posé sur la table, près de la fenêtre, la petite Ruth dans sa robe empesée, pour lui montrer un papillon qui escaladait le rideau en dentelle et déployait ses ailes à intervalles réguliers : deux arcades noires encadraient un pourpre sombre, velouté, rehaussé d’un point bleu, comme si un espace évidé laissait voir le ciel à travers. Mais ce n’était pas le ciel qu’on voyait et ce n’était pas bleu ; tandis que ma mère contemplait le papillon, elle vit qu’il était posé sur un brasier flamboyant qui emplissait la fenêtre d’un flot impétueux, luisant et rayonnant, comme si le soleil venait de tomber et d’éclater en boule de feu devant la fenêtre. L’usine brûlait. L’usine ! – et l’éclat des flammes métamorphosa le papillon, lui donna l’apparence d’une feuille séchée accrochée aux dentelles du rideau.





III


CARTES POSTALES


– Qui sait, dit le professeur, ce que nous saurions sur les origines des oiseaux si Alois Senefelder n’avait pas inventé la lithographie à Munich en 1796.

L’air du bureau était sec, chargé d’une odeur poisseuse qui suintait par tous les interstices. On devinait dans l’ombre un linoleum vert, une grande table aux bords renforcés de métal, mais la sobriété du lieu était atténuée par un cône de lumière qui inscrivait sa forme géométrique dans la pièce, une parcelle de quiétude préservée : entre les piles de livres et de croquis, la lampe éclairait le microscope et une reproduction de l’Archæopteryx lithographica, dont l’original se trouve au musée d’histoire naturelle de Berlin, un oiseau fossile extrêmement bien conservé, découvert près de Eichstätt en 1877.

– Quel concours de circonstances ! s’exclama le professeur. Cet oiseau qui, selon toute vraisemblance vivait dans la forêt et les buissons, a trouvé la mort au bord de la mer. Son corps a été enfoui dans la boue de telle façon que ses ailes déployées, doigts et griffes bien visibles, sont parvenues jusqu’à nous. De très fines empreintes montrent avec précision la structure des plumes.

Ce qui m’a toujours profondément ému chez l’Archæopteryx lithographica, c’est la forme graphique que revêt pour moi ce squelette fossilisé, un pictogramme évident, gravé depuis la nuit des temps. La tête – tournée de profil – est rejetée en arrière comme si elle s’était heurtée à l’impénétrable, à l’inexplicable, qui l’aurait aussitôt et définitivement métamorphosée en une inutilité bizarrement apaisée. Les ailes et les pattes sont écartées dans un abandon involontaire, l’acceptation de l’inévitable, et je peux lire dans ce squelette fossilisé qu’il désigne l’« éphémère », il est l’obscurité et aussi le vide.

– Le fossile d’archæoptéryx possédait de véritables rémiges, dit le professeur en me fixant d’un regard méchant et réjoui. Mais nous voulons savoir comment est apparu ce que cet oiseau recèle d’extraordinaire : ses plumes. Aucune découverte n’a encore révélé ce secret.

« Sfîntu Gheorghe/Lipscani : c’est le point central où l’on vient en tram de chez nous pour accéder aux quartiers animés. » Voilà ce que grand-père avait écrit le 30 juin 1912 au verso d’une carte postale. Comme il manquait de lignes, il s’était étalé dans le coin droit où son écriture dynamique avait tissé en lettres gothiques un entrelacs léger et souple comme le coton que produisait, sous sa direction, la Societatea română pentru industria de bumbac.

Cette carte postale, que j’ai retrouvée dans une liasse rangée avec les albums dans le coffret Biedermeier, est la seule du lot à être colorisée. Grand-père l’avait achetée dans une papeterie de la strada Lipscani qui, je présume, devait former une pièce étroite, tout en longueur, assombrie par les stores rouges à rayures tirés sur la devanture, et Grand-père avait dû se pencher sur les cartes postales, poser sur le comptoir de ses doigts gantés celle qu’il avait choisie, rajuster le lorgnon sur la bosse de son nez et murmurer : Bun o iau. Cette vue de la place et de la rue commerçante qui s’enfonçait au loin vers des coupoles donnerait à son épouse une image d’un lieu qui suscitait en lui de très fortes émotions ; rejeton d’une vieille famille de la grande bourgeoisie, il avait fini, après des années de flottement, par localiser son « point central », et ce fut la place Sfîntu Gheorghe, à l’entrée de la strada Lipscani, où le monsieur distingué qu’était mon grand-père avait acquis la conviction qu’il allait enfin prendre une revanche définitive sur un revers de fortune qui n’avait que trop duré.

Il était parti le premier pour la Roumanie – Grand-mère et les deux enfants devaient le rejoindre trois ou quatre mois plus tard –, et, après une halte de deux jours à Vienne chez son beau-frère Alfred qui teignait des plumes à chapeaux dans la Mariahilfer-Strasse, Grand-père s’était posté à la fenêtre de la voiture du wagon-lit pour regarder, à l’arrivée du train à Bucarest, les immeubles devenir de plus en plus hauts et leurs façades étinceler comme du marbre dans la lumière. Rabattue par la verrière de la gare, la fumée de la locomotive projeta des lambeaux de vapeur le long des vitres et répandit son odeur de suie dans le wagon. Sur le quai, des voyageurs individuels et des couples émergeaient parmi les nuages de fumée, de même que des groupes de gens vêtus à l’orientale, une masse toujours plus dense de personnes à l’attente qui défilait sous ses yeux jusqu’à ce qu’un long coup de sifflet résonne et que les freins se serrent, se bloquent et que le train s’arrête dans une secousse. Comme si cette énergie s’était communiquée alentour, un mouvement s’empara de tout ce monde, des voix et des cris fusèrent, le couloir se remplit de voyageurs qui sortaient leurs bagages des compartiments, des porteurs montèrent pour offrir leurs services, hommes en veste élimée et casquette sur la tête, et Grand-père, sans se départir de son flegme, choisit un homme bien en chair : ses mains épaisses attrapèrent la valise tressée et les deux colis ficelés que Grand-père avait déjà rassemblés, les emportèrent dans le couloir pendant que le monsieur en jaquette et pantalon rayé, mon grand-père, coiffait son haut-de-forme et, un peu troublé, prenait sa canne au porte-manteau.

Gara de Nord Bucureşti.

Il se tenait à la porte du wagon, prêt à descendre les marches, observant les visages en contrebas, des visages inconnus – pêle-mêle dans la chaleur vitreuse de midi –, et durant un instant, dans le silence qui l’enveloppait, il eut l’impression d’apparaître comme un mirage : une haute silhouette toute en longueur, la cravate piquée d’une épingle à brillant dans l’échancrure de la veste, la canne coincée sous le bras, quelques cheveux grisonnants au niveau des tempes, les yeux saillants et perçants derrière le lorgnon, d’un bleu pâle, délavé. Et Grand-père comprit que ces gens qui se pressaient là, des gens simples pour la plupart, se souviendraient de lui en haut de ces marches, et que, de façon tout à fait inexplicable, leurs regards apparemment indifférents – des yeux sombres, poussiéreux, d’origine inconnue – l’avaient remarqué et lui avaient accordé de l’importance.

Cet instant d’élévation surprit Grand-père alors qu’il s’apprêtait à descendre les marches du wagon et flottait au-dessus de la masse immobile, tout comme il me surprit à mon arrivée à Dhaka lorsque je quittai le hall de l’aéroport et, passant la porte vitrée du boyau climatisé des nations industrialisées, m’enfonçai dans un air brûlant, rempli de poussière.

Je pense que voyager autrefois en train jusqu’à Bucarest équivaut aujourd’hui à débarquer au Bangladesh. La carte postale de la Gara de Nord que j’ai retrouvée dans la liasse, une vue extérieure du bâtiment, présente toutefois une énorme différence avec le souvenir de mon arrivée à Dhaka, au Bangladesh : aucune trace ici d’encombrement, de masse incalculable de gens, de véhicules, d’activités. La place est claire et vide dans la chaleur d’un après-midi de juin. Les voyageurs convergent vers les entrées latérales d’un bâtiment anguleux, portent des valises sur les épaules et à la main, marchent tranquillement, tandis que les ombres raccourcissent. Les fiacres, rangés sous un auvent, le long des fenêtres cintrées, attendent devant le bâtiment principal et les tours coiffées de loggias ouvertes, et c’est là aussi que M. Leo Schachter, directeur général de la Bumbac, avait laissé son landau, le temps d’aller chercher Grand-père au train.

Les jours qui suivirent son arrivée, Grand-père se sentit stimulé et satisfait, comme si cette arrivée à Bucarest avait rétabli quelque chose qui ne le concernait pas seulement lui, mais l’époque tout entière – et ce qu’il avait perçu au départ comme un sentiment vague, une impression confuse, commença à se muer en certitude lorsqu’il descendit le marchepied en fer de la voiture et foula le pavé près de l’église Sfîntu Gheorghe, touchant le sol de sa canne et marchant d’un pas mesuré sous les arbres où des paysans stationnaient à l’ombre, entourés de ballots et de paniers, et qu’il avança en direction du boulevard, le canotier sur la tête : la vie consentait enfin à prendre une forme qui lui correspondait et dont il avait été longtemps privé, une existence bien ordonnée où prévalaient l’opulence et la distinction. Des femmes Tsiganes vendaient des fleurs, l’apostrophaient (Domnu ! Domnu !), les bras chargés de marguerites dont les pétales resplendissaient au bout de longues tiges : il faisait chaud, un ciel large et sans nuage s’étendait sur la ville, l’air immobile sentait le sol aspergé d’eau et la poussière des marchandises convoyées de loin jusque dans la strada Lipscani et ses marchés. Grand-père s’arrêta, la canne légèrement inclinée. Les roues cerclées de fer des charrettes grondaient derrière le fracas des attelages sur les pavés disposés en cercles concentriques autour du « point central », un espace au centre duquel se dressait, sur un socle orné d’armoiries, la Lupa Capitolina, la louve tétée par Romulus et Remus, deux enfants qui se tortillent avec volupté. Trois dames âgées, dans leur costume noir lacé, tendent leur ombrelle face au soleil, une jeune femme en chemisier léger et large jupe d’été attend le tramway hippomobile et observe une querelle devant l’église Sfîntu Gheorghe, tandis que l’homme qui vient de retirer le chapeau de son front en sueur cherche des pièces dans sa poche de redingote pour les donner à une mendiante.

Derrière ce rond-point clair qui ressort sur la carte postale colorisée, la strada Lipscani s’enfonce à travers les immeubles, les stores à rayures rouges de la papeterie sont tirés pour protéger de l’ardeur du soleil, les marchands en tablier blanc rangent leur marchandise sur le trottoir d’en face, et monsieur S., qui s’apprête à traverser la place et à choisir une carte postale pour son épouse, posera le regard sur un attroupement de solides gaillards penchés en avant comme si on venait d’égorger un animal et que le spectacle avait attiré des curieux. Mais les gens se pressent aussi devant La Papagal, obliquent vers la rue où les calèches passent le long de chevaux dételés. Un panneau vante en lettres rouges la confection de redingotes. À partir de là, la strada Lipscani se rétrécit entre les façades et les murs coupe-feu, passe devant un luxueux bâtiment coiffé de coupoles, elle est chaude et jaune comme le maïs, pleine d’une lenteur et d’une nonchalance estivale qui rappelle peutêtre Paris, mais où – en tout cas sur la carte postale de Grand-père – la louve veille sur la rue.

Quatre-vingt-cinq ans plus tard, jour pour jour, je me tiens à l’endroit où était Grand-père, et je sens, aux coins de ma bouche, son sourire sous sa moustache courbée, cette furtive tension des lèvres ; un éclat dut alors étinceler dans ses yeux, une lueur vive comme celle que j’avais remarquée quand l’oncle Mendel était venu le voir peu avant qu’il meure.

Le siège, chauffé par le soleil, était garni de cuir rouge tendu par des boutons dont les pliures dessinaient un motif en losange, mais il était trop peu rembourré pour absorber les chocs des roues sur les pavés. Grand-père s’était calé dans le coin de la voiture, les jambes croisées, la canne appuyée sur la baguette de la banquette opposée ; tourné de biais, il regardait défiler, derrière le profil aigu de M. Schachter, les façades dont les colonnes, les caryatides et les corniches ornées de guirlandes étincelaient au soleil comme si elles avaient été façonnées dans un matériau brillant. Les boutiques étaient fermées, des rideaux de fer en protégeaient l’entrée, quelques rares passants, le chapeau enfoncé sur le visage, marchaient vers midi sur les trottoirs vibrants de chaleur. Ils profitaient des ombres étroites et dures qui parsemaient le sol, telles des chutes de papier. Mais on était en hauteur, confortablement calés dans la voiture. Quand le landau tourna dans la perspective blanche du boulevard, un léger courant d’air apporta un peu de fraîcheur, un souffle venu des jardins et des rangées de fenêtres dissimulées derrière des tilleuls, un souffle chargé d’une odeur de terre humide.

– Vous verrez, monsieur S., on mène à Bucarest une vie délicieuse…

Et Leo Schachter, par sa forte carrure et sa corpulence, son apparence soignée, sa tête nue, son visage aimable, sa cravate piquée d’une épingle dorée et sa chaîne de montre où deux médaillons brillaient sur le tissu anglais de sa veste, M. Schachter rappelait, par son assurance et la conscience de son rang, le portrait de Gustav Wilhelm S. qui, dans son cadre, veillait depuis toujours dans le salon de la maison de mes parents.

Dans la courte avenue que j’avais prise en taxi en arrivant à Bucarest pour rejoindre la maison où je devais loger, le pavage était éventré. Les pierres sommairement taillées et couvertes d’excréments et de détritus gisaient en tas le long de la tranchée rebouchée. Le trottoir, tout juste dégagé, donnait sur une place, un long triangle irrégulier au croisement avec l’avenue, bordé de clôtures et de murs. Les maisons délabrées se tenaient dans l’ombre maigre d’arbres rabougris dont les branches et les rameaux formaient de fines craquelures qui se confondaient avec des fissures bien réelles, et dont le feuillage projetait des taches ternes sur le crépi écaillé. Des portails classiques d’inspiration orientale, colonnes et ornements en stuc, surgissaient entre les buissons et les remises ; sous les pois de senteur, l’espace était encombré de carcasses de voitures délavées, couvertes de poussière et de rouille ; des chiens allaient et venaient dans les allées de jardin, entre l’entrée de la maison et le portail, ou bien restaient étalés sur les dalles cassées, les mamelles rouges et tendues, haletants dans la chaleur de l’après-midi. La place était vide et silencieuse au soleil, dans cette lumière jaunissante à peine plus claire et dure que le jaune maïs et le jaune tabac des façades : cette teinte incomparable que j’avais toujours connue sans l’avoir jamais vue avant d’arriver à Bucarest cet après-midi-là. Elle matérialisait un parfum que le mot « Roumanie » exhalait en moi, chaud et doux, et qui évoquait des motifs ornementaux surannés en relief sur le foulard en coton que ma mère conservait dans son armoire, emballé dans du papier de soie.

C’est sur cette place que, quatre-vingt-cinq ans plus tôt, sous les arbres encore jeunes, Leo Schachter avait fait arrêter l’attelage devant un portail de jardin. Il avait ordonné au cocher de rentrer les bagages, poussé la porte qui n’était pas fermée à clé de jour et prié Grand-père d’entrer. Les dalles de l’allée qui venaient d’être aspergées d’eau bordaient un parterre de roses le long du mur d’enceinte du jardin et menaient à l’entrée latérale d’une opulente villa décorée dans le style Art Nouveau viennois.

Ils entrèrent dans le hall.

– Je fais porter vos bagages dans vos appartements. Vous devez être fatigué par le voyage, dit Leo Schachter en montant les trois marches qui menaient au vestibule où ils allaient déposer leur chapeau et leur canne. Mais en attendant que tout soit en place – si vous êtes d’accord –, nous allons boire le café. Je vous en prie !

Il désigna la porte du salon de réception, et Grand-père se laissa guider dans une haute pièce ombragée, sous un plafond orné de riches moulures, dans laquelle un tapis de Heriz, déroulé sur d’autres, étouffait les bruits des pas et des voix. Les murs étaient couverts de gravures, la pièce sobrement meublée, mais de pièces de collection ainsi que de bibelots, et il régnait dans ce salon une ambiance paisible, et même indolente, à laquelle la table à fumer et les fauteuils bas donnaient un air oriental.

– Nous n’allons pas parler affaires, nous aurons bien le temps.

Grand-père s’inclina légèrement puis, une fois que M. Schachter se fut assis, s’installa sur l’ottomane en relevant le pli de son pantalon rayé, et posa son bras replié sur l’accoudoir.

Il espérait que Grand-père se sentirait bien, disait-il. Beaucoup de choses seraient évidemment différentes des villes européennes, et il faudrait s’habituer à certaines particularités, mais – comme il l’avait déjà dit – il faisait bon vivre ici :

– Le bon vieux temps ! Le bon vieux temps ! Un peu comme la Belle Époque autrefois. Même si le gouvernement nous impose toujours plus de restrictions, à nous autres étrangers, ce qui n’est pas bon pour les investissements. Mais ils ont besoin de nous, voyez-vous, ils ont besoin de nous. Et c’est pourquoi la devise des libéraux, leur prin noi înşine, « par nousmêmes », n’est qu’un vœu pieux.

Dans la salle à manger, une pièce claire qui ouvrait sur l’extérieur, le courant d’air gonflait les rideaux blancs de la porte-fenêtre.

M. Schachter offrit des cigarettes dans une boîte argentée et tira d’un étui un cigare dont il coupa la tête avec un petit couteau.

– À force de discuter sans fin, il naît des rumeurs terribles, parfois dévastatrices. En tout cas, toujours funestes. Elles n’entraînent que complications, présomptions, appréhensions. Ne vous laissez pas déconcerter. Cela fait partie de Bucarest : c’est son piment et son venin – et on finit par ne plus pouvoir s’en passer.

Calé dans son fauteuil, son embonpoint posé sur ses cuisses écartées, Leo Schachter observait le filet de fumée de son cigare, et son visage avait l’expression d’un homme à qui Dieu a accordé le don de voir les choses de façon claire et nette, telles qu’elles sont vraiment, utiles et profitables.

– Il flotte ici comme un voile léger, vaporeux, insaisissable : les choses ne sont pas ce qu’on croit. Tout le monde imagine qu’il y a quelque chose derrière tout cela, des forces occultes qu’on ne connaît pas exactement, mais qui peuvent toujours surgir et transformer le monde.

Mais il ne se passera rien, surtout ici en Roumanie. Oui, on connaît les tensions avec la couronne viennoise à cause de Magyars de Transylvanie et des revendications territoriales des Bulgares vis-à-vis de l’Empire Ottoman, mais tout cela n’est pas sérieux, pas plus que les velléités guerrières de l’empereur.

– Mais aussi, que va-t-il importuner les Anglais au Maroc ? Les Allemands ne sont pas une puissance coloniale… et ils ne le seront jamais. C’est bien assez qu’ils gardent la main sur Jérusalem et sur nous, les Juifs.

Leo Schachter haussa ses sourcils broussailleux, et son front se plissa au niveau de ses cheveux, ce qui conféra à ses yeux clairs et délavés une expression de joie, la joie d’avoir conservé intacte une position confortable.

– Après tout, n’est-ce pas, les puissances européennes sont des nations civilisées. Et, en tant qu’ingénieur, vous conviendrez avec moi que les sciences, ces dernières décennies, nous ont apporté une technologie capable de résoudre la plupart des problèmes.

Grand-père se pencha en avant et approuva d’un signe de tête, comme s’il prenait cela pour un compliment personnel.

– Je suis tout à fait de votre avis, dit-il fermement.

La bonne apporta le café turc, accompagné d’une ţuică, et M. Schachter fit appeler Madame au salon.

La couleur jaune apparaît dans la plume sous forme de pigment. Nous distinguons une « phéomélanine » qui va du jaune brun jusqu’au rouge d’une « eumélanine » qui tire plutôt sur le noir. Ces mélanines sont présentes dans la structure de la plume sous forme de grains de couleurs de densités variables dans la substance cornée de la plume. Les nombreuses nuances de coloration proviennent d’une répartition plus ou moins dense au niveau des barbules. – Tout le jaune des plumes d’oiseaux est obtenu de cette façon, et les oiseaux sont les seuls à avoir conservé, sous la forme de ces pigments jaunes et rouges, un héritage des reptiles.

Mme Schachter entra au salon dans une longue robe fourreau dont elle retroussait le bas de sa main gauche, et les deux messieurs se levèrent.

– Mascha, je voudrais te présenter monsieur S., notre nouveau directeur…

Grand-père joignit sans bruit les talons, s’inclina au-dessus de la main fraîche et pâle qui lui était tendue, scruta le visage aux traits prononcés, peu réguliers, et fut troublé par ses yeux sombres et aimables. Mme Schachter était une femme élégante, sûre d’elle, plus jeune que son mari, svelte, mais de taille plutôt moyenne. Elle arborait une attitude posée et naturelle, et Grand-père fut surpris par cette aura distinguée qui correspondait si parfaitement à la société qu’il souhaitait fréquenter, et il y vit un bon présage.

Il se détendit, adopta une position de bras moins raide et croisa les jambes.

Madame s’enquit de la famille de monsieur S., demanda quand son épouse et les deux enfants devaient arriver et dans quelle partie de la ville ils pensaient s’installer. Il répondit qu’il ne s’en était pas encore préoccupé, qu’il aurait bien assez de temps pour trouver tranquillement un endroit où habiter. Sa famille n’arriverait qu’après les grandes chaleurs, vers la fin septembre, sa fille Ruth aurait alors trois ans et serait en âge d’affronter ce voyage sans en souffrir. Grand-père ne manqua pas, à cette occasion, de remercier d’être accueilli provisoirement dans la maison des Schachter.

– On vit un peu trop au large à Bucarest, dit Madame, et cela ne pose aucun problème de vous céder un salon et une chambre.

– Alors n’en parlons plus. Racontez-nous plutôt votre voyage. Vous êtes passé par Vienne ?

– Pour un court séjour chez mon beau-frère, qui tient un atelier d’accessoires de mode sur la Mariahilfer-Strasse et, en tant que fournisseur de la cour, un commerce de plumes venues du monde entier.

Le lendemain, Grand-père choisit une autre carte postale dans la boutique de la strada Lipscani, sous les stores rouges et blancs, où il en avait déjà acheté une pour sa femme. Il faudra poster aujourd’hui une lettre à Fredi, écrivit-il à Grand-mère. Commande-lui une plume pour Mme Schachter, fais-le sans tarder, je te prie. J’en ai parlé tout à l’heure au salon.

– Je vous avouerai toutefois, venait de dire Grand-père dans le salon des Schachter, que si mon beau-frère produit d’excellentes pièces, comme vous pourrez le constater, je trouve toujours un peu étonnant qu’on s’ingénie à colorer des objets que la nature a déjà dotés des plus riches couleurs.

– Tu admettras, Leo, dit Mme Schachter après que Grand-père eut regagné ses appartements par un étroit couloir, que monsieur S. est un homme extrêmement sympathique, mais tellement allemand ! Il voudrait que toute chose conserve son naturel, alors que lui-même n’est que formalisme et raideur. Et je ne pense pas qu’il s’attende à trouver ici un quotidien teinté de romantisme et d’artifice. C’est pourtant à cet effet que l’Europe a orné l’Orient de plumes.

Elle rit de ce rire inimitable qui, plus tard, lui serait fort utile en certaines circonstances, lorsqu’on ne pourrait plus parler de « nations civilisées » : ce rire lumineux qui exprimait une joie candide à déchiffrer le monde.

Mais elle répondit à Grand-père :

– J’ai beaucoup de sympathie pour le métier de votre beau-frère, monsieur S. On colore toujours les plumes, si vous me permettez ma franchise. Nous autres humains ne pouvons faire autrement. Nous ne pouvons nous empêcher de transformer les choses, de les adapter à nos désirs, même si c’est – hélas – souvent pour le pire : mais je trouve ce besoin charmant lorsqu’il nous pousse à enjoliver un accessoire qui orne le chapeau d’une dame.

Grand-père, qui, je suppose, n’y avait perçu aucune malice, appuya sa canne le lendemain sur le pavé grossier, remonta d’un pas mesuré sous les arbres jusqu’au boulevard, rejoignit la strada Lipscani et la boutique aux stores rouges et blancs, se pencha sur le présentoir de cartes postales et se décida pour un portrait de la Principesa Maria, une belle femme altière dont la forme des yeux rappelait confusément ceux de Grand-mère. Elle portait un chapeau à larges bords.





IV


DAGUERRÉOTYPES


Jaune. Ce jaune que j’avais toujours connu et que je voyais pour la première fois cet après-midi-là, à mon arrivée à Bucarest, me troubla comme si un tissu filait entre mes doigts et que j’en sentais la texture un peu rugueuse. Un motif a été tissé dans la trame : des bouclettes de laine noire forment des îlots lisses et doux au toucher, mais ornés de paillettes sournoises aux arêtes vives. Outre des lignes brodées de fils rouges et jaunes, des perles en verre sont cousues sur les bouclettes, comme si des grains de phéomélanine et d’eumélanine avaient migré dans le tissu et s’étaient concentrés en un labyrinthe aux multiples entrelacs.

Cette étoffe brodée est saturée par les traces du temps. Une secrète fragilité se cache dans les fibres et les fils, une poussière remontant à des habitudes et des événements oubliés depuis longtemps, des intempéries, la négligence des domestiques, le vent qui faisait tourbillonner le sable dans la rue. Elle recèle tout ce que j’ai entendu raconter d’histoires, cette étoffe rêche – peut-être tissée à la Societatea română pentru industria de bumbac –, et j’ai beau me pencher sur elle, elle est dense et impénétrable. Et l’éclat de sa couleur, encore souligné par la présence du noir, a été terni, éteint par le jaunissement, tiré vers des tons bruns : mais en réduisant la clarté de l’étoffe, il a libéré une chaleur, celle qui pénètre l’après-midi par les cloisons et les murs tandis que le soleil irradie dans la rue une lumière lourde et écrasante.

La Roumanie était pour moi un pays du sud.

Dans le hall de la maison où je devais passer une semaine à Bucarest, des taches d’humidité s’étalaient au plafond. Leurs contours brunâtres mordaient sur le bord des stucs, décollaient par endroits la tapisserie Art Nouveau, formaient des cloques boursouflées au-dessus des trois marches qui menaient à l’entrée où l’on avait conservé, sans plus s’en servir, le vestiaire en marbre où l’on déposait les chapeaux et les cannes. La porte se situait dans un renfoncement qui la protégeait des regards, sur le côté de l’escalier et en face du salon de réception, sous une imposte en verre coloré qui tamisait l’éclairage du couloir que nous nous apprêtions à suivre.

M. Uricariu, professeur émérite de biologie à l’université de Bucarest, me pria de le suivre, se courba légèrement en passant sous la très haute porte et tourna sa tête aux cheveux gris coupés court, me précédant d’un pas ferme en balançant ses bras. Le couloir ressemblait à un boyau, encombré de cartons et d’un monstrueux frigidaire à la peinture usée et rayée, dont la porte tenait fermée avec un morceau de ruban adhésif.

– Je ne vous dérangerai pas, je ne viendrai qu’une ou deux fois par jour me servir dans le frigidaire. Au fait, comment avez-vous eu mon adresse ?

La question avait été posée sur un ton froid et dur, et je lui expliquai que j’avais appelé les gens de la faculté pour leur demander s’ils pouvaient me fournir une chambre d’hôte au musée, bien entendu contre rémunération. Comme ils ne disposaient manifestement pas de chambre pour les invités, on m’avait communiqué l’adresse d’un certain M. Uricariu.

– Je ne loue qu’occasionnellement. C’est ma fille qui occupe ces pièces. Mais la maison est très vaste, il reste assez de chambres au premier étage. Je vous ai libéré un rayon dans le frigidaire.

Il tira le ruban adhésif, la porte s’ouvrit et laissa apparaître des étagères rouillées et une lampe cassée ; le moteur se mit en marche et agita le meuble de vibrations sonores.

– Vous travaillez à l’université ? Qui allez-vous rencontrer ?

Je lui expliquai que je n’étais pas venu pour des motifs professionnels, mais que ma mère avait passé sa jeunesse à Bucarest, qu’elle était aujourd’hui une vieille dame, malade de surcroît, et qu’elle ne pouvait plus se déplacer. Je voulais faire le voyage à sa place, rechercher les lieux où elle avait vécu…

– Ah bon ? Et où a-t-elle habité ?

– Dans la strada Morilor, au numéro 7.

Ses questions gardaient un ton froid et incisif qui me rappela les coups de scalpel qu’on donnait pour préparer un échantillon. Elles dissimulaient moins de curiosité que l’obsession de repérer, derrière chaque phrase, une intention secrète à déjouer. Cette défiance de M. Uricariu venait-elle du passé, de l’époque d’avant la révolution, quand le pays n’avait rien de commun avec ma « Roumanie », que le rideau de fer en faisait une terre inconnue, une contrée où les villes et les habitants avaient moins de réalité que les fragments qu’on m’en racontait ? Que la neige qui recouvrait la clôture dans le jardin, que le boulanger qui préparait des pâtés à la viande, et que Grand-père qui posait sa canne avec précaution sur le pavé parce que cet accessoire lui venait de Cologne et qu’il avait appartenu à ce Gustav Wilhelm dont le daguerréotype ornait le salon.

Quant à M. Uricariu, il ne manifesta aucun intérêt, pas même de pure forme, pour mon passé familial. Il lui suffisait de savoir que je n’entretenais et ne recherchais aucun contact avec la faculté. Son visage, blafard et piqué de taches de vieillesse, afficha une expression de souveraine indifférence.

– Strada Morilor, dites-vous ? C’est dans le sud de la ville. Un quartier de grands ensembles. Ils – et il marqua là une courte pause que je ne compris pas – ils ont beaucoup construit là-bas.

Dans tous les appartements dont je me souvienne, ma mère avait élevé un « autel familial » dans un coin discret, un peu à l’écart, le dernier se trouvait dans le salon aux baies vitrées donnant vers le sud. Bien qu’à demi masqué – quand la porte était ouverte, ce qui était le plus souvent le cas –, il joua pour moi un rôle décisif et ne fut peut-être pas sans incidence sur le choix de mon métier. Aujourd’hui encore, quand je m’interroge sur une espèce et ses origines, je vois surgir de ma mémoire cet arbre généalogique tout simple qui me plaçait à la suite de ces portraits d’aïeux que ma mère accrochait dans son « autel familial », symétriquement disposés en forme de bulbe de clocher d’église. Tout en haut, tel le point d’origine, trônait le portrait de Johann Wilhelm dans un cadre ovale en laiton, en papier découpé, le haut collet marqué par une incision. En dessous s’étageait sa descendance, le fils aîné, deux enfants et son épouse avec une coiffure ornée de rubans, représentés en silhouettes dessinées à l’encre de Chine ; on passait ensuite aux piliers de la famille, deux tableaux à l’huile – mais figurés par de simples reproductions photographiques –, les portraits du propriétaire de mines d’or et d’argent Johann Christian et de son épouse Maria Carolina, née Bockhacker, sur fond de tentures et de plaine de Basse-Rhénanie. Le socle était formé par trois daguerréotypes : celui de l’arrière-grand-père de ma mère, dans le jardin de la demeure ancestrale de Cologne, son épouse avec « l’avorton » (un enfant infirme), et leur fils Gustav, le frère aîné de cet Ernst August rentré malade de ses nombreux voyages en Russie et décédé l’année où Grand-père entrait au lycée.

Tout comme le « tchaïgoroum » de l’après-midi, cet autel familial faisait partie du monde préservé de ma mère, auquel j’avais parfois accès, de même que quelques rares visiteurs qui, sans même s’en douter, avaient l’honneur insigne de boire du thé servi non pas avec la théière à fleurs de Herend, mais celle en étain qui trônait habituellement avec le pot à lait et la boîte à sucre, tels des objets liturgiques, sous la galerie des ancêtres, sur la commode Biedermeier. L’ensemble venait « encore de Cologne » – et, à ce titre, bénéficiait d’un statut spécial et indéniable. Cette théière était d’ailleurs d’une réelle élégance, sa forme arborait une perfection un peu extrême, presque maniériste, telle qu’on l’observe sur des fossiles stratigraphiques : elle était ventrue, ornée de nervures qui se déployaient en spirales jusqu’au col effilé, se prolongeaient sur le couvercle et se rejoignaient pour former un bouton où l’hôtesse pouvait appuyer deux doigts au moment de servir. L’anse était entourée de roseau, et la théière reposait sur trois pieds galbés qui rappelaient les biscuits au chocolat qu’on servait, entre autres, avec le thé.

« Cologne » se matérialisait pour moi dans un hôtel particulier d’un étage, formé de deux ailes de huit fenêtres – deux rangées de quatre superposées–, et d’un corps central bombé auquel on accédait par un perron arrondi. C’est du moins ainsi que je me figurais la « demeure ancestrale » en référence à la maison Wildt, à Bâle, une villa bourgeoise du XVIIIe siècle devant laquelle je passais tous les jours pendant mes études. Cette demeure incarne un état d’esprit que nous avons du mal à concevoir aujourd’hui, mais qui devait être celui de Johann Wilhelm S., qui alliait encore la gestion des affaires et les préoccupations artistiques, qui ne subordonnait pas toute action à une utilité et toute manifestation du vivant à une finalité. Pendant près d’un siècle, la bourgeoisie éclairée s’accorda le luxe de se consacrer à des activités non dictées par le profit : l’extraction du minerai n’empêchait pas de dessiner des fossiles, ni l’exploitation optimale de la mine de décrire des ossements de prémaxillaire. Une conjonction – comme l’écrivait mon professeur dans l’un de ses aphorismes – qui trouva sa plus pure expression à l’époque de Goethe et qui s’acheva avec l’abandon de son Traité des couleurs au profit de la théorie de la perception de la couleur d’Helmholtz. Un tournant qui conduisit à une conception du monde qui conditionnait toute vie et toute survie à une mise en concurrence utilitariste, et que le professeur – à la dérobée, comme ma mère avec ses cérémonies du thé – s’ingéniait à réfuter à travers son étude des plumes d’oiseaux.

Ce soir-là, après avoir couché ma mère et regardé les albums de photos dans le salon, je m’arrêtai un moment devant l’« autel familial ». Il était tard, la tempête faisait rage à l’extérieur, mais en moi s’était composé tout un panorama à base de photographies, des tirages sépia bruns et jaunes, qui laissaient leur empreinte comme ces panneaux publicitaires qui ponctuent le paysage, images illusoires, immobiles, muettes. Je regardais cet arbre généalogique qui, outre la succession des générations, suivait aussi l’évolution des techniques de l’image – papier découpé, silhouette peinte, tableau à l’huile, daguerréotypie –, et je restai perplexe en découvrant que la technique suivante n’y figurait pas. M’en rendais-je compte pour la première fois parce que j’avais passé la soirée à regarder des photographies ?

Gustav Wilhelm, l’arrière-grand-père de ma mère, était le dernier à s’être fait tirer le portrait en 1847 sur une plaque d’argent qui le montrait dans la force de l’âge. Il y eut encore le daguerréotype de son épouse avec Bertha, l’enfant infirme, et une autre de l’arrière-grand-père avec son fils aîné Gustav, un garçon d’environ quatorze ans, son héritier. Celui-ci aurait dû constituer le rang suivant, avec son frère Ernst August et son épouse Anna, les grands-parents de ma mère, mais il manquait leurs photographies, ces portraits ovales qui étaient alors à la mode.

Je songeais à cette découverte d’un maillon manquant dans la lignée de Grand-père quand M. Uricariu me quitta et que, fatigué par le voyage et agacé par l’interrogatoire de mon hôte, je me laissai tomber sur le lit double, sur le couvre-lit en soie vieux rose, entre les montants de lit imitation Empire. La nuit était tombée derrière les hautes fenêtres, la lumière était allumée dans le salon voisin, où mes bagages et mes sacs étaient ouverts ; les bras ramenés sous la tête, j’observai au plafond les stucs endommagés et plusieurs fois repeints, suivis le tracé des fissures dont les tons d’automne s’infiltraient dans la tapisserie à rayures dorées, puis mon regard s’arrêta sur la porte à quatre battants qui séparait la chambre du salon. Elle faisait la hauteur de la pièce et s’étalait sur toute sa largeur, bombée comme un fronton baroque. Elle était garnie d’une centaine de vitres biseautées qui réfractaient la lumière du lustre, répandant un éclairage jaune sur le tapis en soie et le poêle rond en faïence ; des chiens hurlaient dehors, et tandis que j’étais allongé là, les paupières lourdes, le plafond du salon s’éclaira, remplit les fissures et sculpta avec précision les guirlandes circulaires, ainsi que les ornements de fleurs et de fruits, et aux aboiements des chiens se mêla un fracas de sabots de chevaux. Grand-père, lorsqu’il avait logé jadis chez « les époux Schachter » qui lui avaient cédé deux pièces en attendant que sa famille vienne le rejoindre, s’était lui aussi étendu sur le lit comme je venais de le faire. Il avait regardé le lustre à travers la porte vitrée et s’était réjoui en pensant qu’il prendrait des photographies, une idée dont l’écho résonnait encore en moi. Il y aurait de lui les photos qui manquaient de son père. Il les enverrait à la parenté, des photos soigneusement cadrées, des compositions qui mettraient en valeur sa réussite sociale actuelle et confirmerait, à qui les verrait, qu’il avait restauré les conditions de vie de Cologne et qu’il vivait dans une villa imposante avec un jardin et des parterres de fleurs autour de buissons de lilas.

La tempête dura toute la nuit. J’écoutais le vent dans les branches de l’érable ; cela faisait des années que je n’avais pas dormi dans cette chambre à L., mais le claquement des volets, le mugissement du vent glacé par la pluie qui s’engouffrait au grenier et faisait craquer les poutres m’étaient toujours familiers, comme si je n’étais jamais parti. Je n’avais passé que quelques mois dans cette maison avant de partir faire mes études, mais elle était pourtant ma « maison parentale », et j’y étais attaché, sans trop savoir pourquoi.

Je restai éveillé, pensai à la nuit précédente passée à l’hôtel, à l’ambiance nue et sinistre de la chambre où une obscure vacuité m’avait révélé que je n’avais pas de souvenirs et que ma mère était absente de ma mémoire, comme si elle n’avait pas été réellement présente dans mon enfance, je veux dire en tant qu’être humain qu’on peut serrer dans ses bras, et non ponctuellement à travers des objets et une assistance matérielle. Je m’étais mis à la chercher dans les vieux albums de photos et l’avais découverte derrière un arbre, effacée par le zèle de Grand-père à cadrer au mieux le futur symbole familial « Notre villa, strada Morilor n°7 ». Lui aussi avait quitté des yeux la petite Ruth, au moment où il avait appuyé sur le déclencheur et que l’obturateur s’était ouvert et refermé ; à l’exception d’un ruban de soie, elle avait été avalée par la perspective qui faisait paraître la villa plus somptueuse qu’elle n’était en réalité.

Quand je me réveillai le lendemain après avoir peu dormi, ma mère était assise au bord du lit, la lumière pâle du jour entrait par le store à demi baissé, sa chemise de nuit avait la blancheur d’une porcelaine imprimée de petites fleurs bleues. Ses lèvres remuaient, pâles ourlets ridés qui rappelaient le velours fané de sa robe de soirée : ma mère chuchotait des mots qui se bousculaient précipitamment, et elle me regardait de ses yeux clairs écarquillés, d’un regard inaltéré qui, au-delà de moi, était capté vers un infini plein de lumière, mais où le temps était compté – et cette lumière se reflétait dans ses yeux, étincelante et vitreuse. Un regard proche de la mort, tel que je l’avais observé, enfant, chez Grand-père la dernière fois que l’oncle Mendel était venu le voir.

Son visage était blême, son menton menu s’était rétréci, mais son front conservait l’ampleur d’une grand-place dans un quartier de ville, animé par un réseau de commerces ; il était traversé de multiples lignes qui délimitaient et réduisaient sa surface, mais il offrait encore tout un panorama de façades classiques. Plusieurs générations y avaient déposé leur empreinte : c’était un « vieux » visage que je contemplais ce matin-là, un visage qui avait connu diverses époques… et qui maintenant se délabrait.

– J’ai essayé de noyer la musique j’ai essayé de l’ébouillanter j’ai voulu la régurgiter mais elle joue dans mon ventre – di da da doum – toujours la même chose comme une machine qui tourne – di da da doum – la pièce s’éclaire et se remplit de centaines de personnes formant un chœur et ils me regardent depuis le haut du mur ils ont des têtes lumineuses vertes et des yeux bleus ils n’arrêtent pas de chanter toujours la même chose comme des machines qui tournent – di da da doum – et je ne peux pas me réfugier dans une autre pièce j’entends ces voix jouer de la musique là en bas dans mon ventre…

Ses épaules tombaient en avant, lui arrondissant le dos, d’où émergeait sa tête entourée d’un halo de cheveux blancs, et la porcelaine à motifs bleus de la chemise de nuit laissait voir une échancrure de peau plissée au-dessus de sa poitrine affaissée, la peau d’un corps que je n’avais jamais vu.

– Mais je suis normale. Je peux faire des phrases. On peut parler avec moi, comme maintenant…

Elle s’était levée dans la nuit pendant que je dormais. Elle avait essayé de régurgiter la musique en crachant au-dessus des toilettes. Elle avait essayé de noyer la musique en buvant de l’eau froide à la salle de bains. Elle avait essayé d’ébouillanter la musique en buvant de l’eau chaude à la cuisine.

– Dans mon ventre, la musique fait di da da doum, di da da doum…

Une grosse branche cassée traînait dans le jardin. Mes yeux se posèrent dessus quand je tirai les rideaux. Ma mère était toujours assise au bord du lit, nue sous sa chemise de nuit, et la branche gisait sur la pelouse inondée, broyée par la pluie, tellement inutile.

Les deux pièces que M. Uricariu m’avait cédées comportaient aussi une cuisine. Quand j’y pénétrai pour la première fois, je ressentis une familiarité que je ne saurais décrire précisément, comme si je la connaissais depuis longtemps, mais seulement sous la forme d’un souvenir, sans passé réel. Était-ce lié aux murs à carreaux blancs et bleus, au palmier en pot posé sur la table en face de la fenêtre qui donnait sur le jardin, à l’évier en céramique ou à la gazinière ? Cette cuisine était dépouillée, un divan recouvert d’un dessus-de-lit élimé était adossé au mur du fond, une odeur froide et crue emplissait la haute pièce, et c’est peut-être ce qui m’évoquait le sud, l’Italie de l’après-guerre où nous étions allés en vacances – mon premier grand voyage.

Je préparai un café dans une petite casserole à long manche, comme ma mère le préparait parfois quand nous étions seuls, que l’appartement baignait encore dans la chaleur du repas et que nous restions assis, silencieux, à fumer devant les tasses de café turc en nous efforçant d’entretenir une atmosphère qui nous protégerait de la lumière brumeuse de l’aprèsmidi, des pâtures derrière la fenêtre et des choux du voisin.

– Qu’avez-vous prévu pour aujourd’hui ?

Sortant par la porte de derrière, j’avais apporté la casserole et une tasse dans le jardin et m’étais assis à une table branlante recouverte d’un plastique déchiré, que j’avais installée dans l’herbe.

– Rien.

La journée promettait d’être chaude, des nuages se profilaient derrière les toits et les cimes, ils venaient des montagnes, avaient survolé les plaines, frôlé la pointe des peupliers – ce qui les rendait un peu inhabituels.

– Vous n’allez pas à l’université ?

M. Uricariu avait surgi à côté de la maison, faisant mine de ne pas me voir, les mains croisées dans le dos, le visage légèrement de biais, blafard, sans traits saillants, avec l’obligeance aimable qu’on rencontre chez les gens qui s’autorisent, du fait de la considération et de la position dont ils jouissent, à cultiver l’égoïsme comme un privilège.

– J’ai autre chose à faire, dis-je.

Je dois me consacrer à une rangée de fenêtres au-dessus du mur de clôture, par exemple. Au jardin de Grand-père. À l’observation d’un fouillis pétrifié…

Oui, et à la « musique » de ma mère, qui s’était rappelée à moi alors que j’étais assis à table sur un tabouret branlant et que je contemplais une biologie surréelle de décombres. Enfouis sous des gravats végétaux, on devinait encore le tracé de l’ancien jardin, les allées et les bordures de buis, les massifs et parterres de fleurs ; deux troncs de noyers poussaient de travers, jadis piliers d’une voûte ombragée au-dessus du banc installé sur un carré damé, où rouillait désormais une voiture métallisée de la classe moyenne supérieure, sans roues – et leur écorce était noire, noire la section des branches, moignons sciés d’où jaillissaient des rejets au feuillage malade lancés dans une fuite éperdue. Ils formaient une base disloquée d’où se déployait, contrainte par la verdure, une spirale de murs, de cloisons, de façades, dalles et piliers, qui s’ouvrait et s’évasait comme les ammonites dégénérescentes de la fin du crétacé : une cabane en bois biscornue, recouverte de tôle, d’où émergeaient, du foisonnement végétal, deux murs adossés lisses et nus : une demi-maison, comme en coupe, comprenant une façade ornée de villa 1900 et des fenêtres en plein cintre qui menaçaient de s’effondrer de côté et en arrière, d’où émergeait un maillage de tiges de fer et de béton, de carreaux sur des piliers surélevés et ponctués de trous noirs, un ouvrage de maçonnerie vide et inachevé qui se projetait dans le ciel… Et comme pour parfaire cette image, une Audi Quattro des années quatre-vingtdix émergeait, entre les troncs de noyers, de cette profusion de pois de senteur, de vigne et d’hibiscus. Et pendant que j’observais tout cela en buvant à nouveau, après bien des années, un café tel que ma mère le préparait certains après-midi brumeux, j’entendis une bétonneuse seriner sur un ton monocorde – di da da doum, di da da doum, di da da doum –, et je me remémorai ce matin où ma mère m’avait dit, assise sur mon lit :

– On ne sait jamais ce qui va nous arriver. Je n’en sais rien. Les voisins non plus. Et toi, tu le sais ?





V


MOTIFS


Ma mère racontait que les dalles du jardin de la strada Morilor étaient ornées de motifs, et elle disait cela comme si elle se le remémorait subitement, sans lien apparent avec ce qui nous entourait, un fragment de souvenir flottant, comme tous ceux que j’ai gardés en mémoire. Donc les dalles du jardin étaient ornées de motifs.

– Ça faisait des croix, comme au point de croix, et ce motif se retrouvait sur les rideaux du salon et de la salle à manger, sur les chemisiers que maman portait depuis notre arrivée à Bucarest, sur la lisière des foulards. Ma robe du dimanche aussi était bordée de ces petites croix, comme au point de croix. C’était étrange de mettre soudain des vêtements aussi différents de ceux que je portais jusque-là, plus légers et faits d’une étoffe aérienne, bordée de dentelle festonnée ou d’une bande de fine dentelle. La robe cloche que je portais quand papa a fait les photos dans le jardin avait le col et l’ourlet décorés d’un motif – en forme de croix, comme au point de croix – composé de quatre fentes évidées disposées en étoile et bordées de fil gris, et ces « petites croix » ressemblaient à celles des dalles de notre jardin, si ce n’est que ces dernières étaient creusées de sillons de la longueur d’un bâtonnet, généralement pleins de sable, et de la largeur de mon index d’enfant. En suivant du doigt les stries de ces carreaux de terre cuite aux tons rouges, jaunes et noirs d’orage, je m’imaginais en train d’écrire sur des tablettes d’argile fraîche. Le sable était clair, et quand je le grattais, je voyais apparaître du rouge ou du gris, que l’humidité rendait plus foncés et plus brillants que le reste de la dalle. J’utilisais ma salive car je voulais écrire, tracer des motifs dans les motifs, et ils étaient comme des mots pour décrire tout ce qui était différent, des mots pour décrire la Roumanie. Lorsqu’il faisait très chaud et sec, et que la bonne n’avait pas encore arrosé le jardin, le sable incrusté dans les stries formait des croix blanches sur fond rougeâtre, et je pouvais les faire disparaître en les grattant. C’était comme une écriture inversée. Je pouvais effacer ce qui m’apparaissait comme une menace : le risque de devoir quitter le jardin, la villa, mes nouveaux habits et mes parents. Le risque de devoir rentrer en Suisse avec Anna, la sœur de maman qui nous avait accompagnés pour le voyage et qui allait rester quelques mois. Mon frère Curt, qui avait trois ans de plus que moi et savait déjà lire, riait de me voir écrire ou effacer des traits, si bien que je ne traçais plus les motifs que dans ma tête. Je m’asseyais sur les marches qui menaient au salon, et à force de fixer les dalles et de me concentrer pour voir au-delà des croix, elles se transformaient tout d’un coup, et le motif initial changeait de forme. Il se métamorphosait, ne se composait plus de croix mais d’étoiles dont le centre se situait à l’angle des carreaux. Et si je regardais suffisamment longtemps, les couleurs commençaient à interférer avec les motifs, les croix et les étoiles donnaient de nouvelles figures qui, à leur tour, produisaient de plus grands motifs, si grands que j’avais du mal à voir l’ensemble. Et puis, un jour, je me suis rendu compte que l’ensemble du dallage formait lui aussi un motif. Comme toutes les maisons en Roumanie, la nôtre avait sa façade la plus étroite tournée vers la rue. Depuis le portail, juste sous ma fenêtre, les dalles de l’allée longeaient la façade principale et menaient au jardin en une bande délimitée par une bordure. Cette allée s’élargissait au bout de quelques pas, formait un décrochement à angle droit avant de reprendre sa largeur initiale, puis se déployait à nouveau de façon symétrique devant le salon, reprenait son cours normal, puis s’évasait à nouveau devant l’entrée de la cuisine, si bien que les pierres de bordure traçaient des méandres comme un feston de dentelle. La villa avait donc elle aussi une bordure, comme les foulards, les chemises et les corsages, et je repérais désormais ces motifs dans les arbres, les parterres de fleurs, entre les plantes en pots. Je les rencontrais dans les rues, sur les gens et sur les façades des maisons, je les retrouvais dans les reflets de lumière et dans la sensation de chaleur. Il suffisait que j’appuie sur mes paupières pour voir des rubans et des croix jaunes et rouges, parfois aussi d’un vert intense. Des motifs comme ceux qui étaient brodés sur les étoffes légères et aériennes qui pendaient devant les fenêtres, se gonflaient et masquaient toujours quelque chose.

Un jour où, une fois de plus, ma mère parlait des carreaux du jardin de la villa de la strada Morilor – je devais avoir huit ou neuf ans –, je compris qu’elle se retirait en pensées derrière ces tissus brodés, qu’elle s’évadait dans le passé et me laissait seul dans la maison construite à la sortie du village de S., au milieu de la molasse, entourée d’herbe et de pommiers, avec des allées de dalles en béton grises, impersonnelles.

– Ces motifs, disait-elle de loin, sans plus être présente physiquement, mettaient de l’ordre dans ce qui me troublait. Ils donnaient aux impressions une forme qui les rendait visibles, ils étaient à la fois un joyau et une monture pour sertir des sentiments et des humeurs. Une sorte de formule muette que j’écrivais avec mes yeux sur les choses encore inconnues.

Dans la maison des Schachter où il avait pris possession d’une chambre et d’un salon, Grand-père fit porter la table à l’extérieur et l’installa à l’ombre des noyers. Je viens de rentrer en calèche de l’autre usine de tissage et je suis resté en ville pour déjeuner. Après la pause de midi, il aimait passer encore un moment à l’air, se faire servir le café et lire le Bukarester Tageblatt. Les époux Schachter viennent de partir en voyage pour six jours et je garde la maison tout seul avec la bonne. Depuis son arrivée, le temps était uniformément beau et chaud, tandis que vous avez eu des incendies et des chutes de pierres, et il pria la bonne de trouver quelqu’un pour arroser, après midi, les allées le long des parterres de roses et le sol autour des massifs, pour fixer la poussière. En réalité, il aimait sentir la terre humide qui rendait l’ombre plus dense et le feuillage plus luisant sous le carré d’arbres. Même les fleurs semblaient plus colorées dans l’air hydraté – il en était du moins persuadé.

Grand-père buvait le café à petites gorgées, avec précaution, guettant la saveur plus corsée au fond de la tasse où le marc de café luisant se déposait. Cette semaine, j’ai reçu un visiteur et je l’ai conduit en ville avec l’attelage. Avec la chaleur qui régnait sous les arbres et assaillait l’ombre de rubans étincelants qui formaient des motifs vert-jaune sur les surfaces arrosées, Grand-père s’autorisa à quitter sa redingote et s’assit en chemise et gilet sur le banc du jardin, bien qu’il ne lui eût pas échappé que, de la maison voisine dont les hautes fenêtres dépassaient au-dessus du mur, un regard l’observait et une mince silhouette apparaissait, comme incidemment, à une fenêtre. M. Schachter a mis à disposition sa voiture pour que je puisse aller en ville le soir, ce que je ne manquerai pas de faire. Il tira l’étui en argent de sa poche de pantalon, prit une cigarette à bout ovale, la tapa plus longtemps qu’à l’accoutumée sur le couvercle et glissa le filtre entre ses lèvres, sur le côté. Il ne trouvait pas déplaisant de se sentir observé dans ce décor impressionniste. Au contraire, il lui semblait être exposé à la bonne lumière et dans une pose appropriée. Je suis invité demain chez les Suter et j’emprunterai à nouveau l’attelage. Tandis qu’il fumait, il contemplait le parterre de fleurs bordé de buis, qui formait comme un bouquet de roses, de pieds-d’alouette, de phlox et de lupins, un bouquet qu’une main semblait avoir disposé sur une nappe de lumière et d’ombre : un motif jaune et vert qu’il peindrait un jour, plus tard, quand l’ordre se serait rompu et que Grand-père s’efforcerait de concentrer ce temps révolu dans une nature morte.

Mais cet après-midi de juin 1912, le motif existait encore, le jardin disposé symétriquement à la française était bel et bien là, et selon le cours immuable de la journée, la bonne n’allait pas tarder à paraître à la porte avec la redingote de Grand-père sur le bras, portant le chapeau et la canne dans ses mains rougies, et il en serait ainsi jusqu’à la fin des temps : On passe me prendre le matin et le midi.

La recherche a tenté d’expliquer par diverses fonctions les motifs du plumage des oiseaux, la diversité de leurs coloris, la richesse de leurs formes, des mouchetures les plus insolites aux ornementations les plus remarquables. Mais le problème, c’est que même en postulant une fonction clairement définie, par exemple communiquer une information, on ne peut expliquer pourquoi cette fonction a donné lieu à tel motif plutôt qu’à tel autre. Une tout autre forme aurait pu tout aussi bien remplir la même fonction, ce qui tend à montrer que le motif des plumes, et le plumage tout entier, dit aussi quelque chose d’un autre ordre : cependant, admettre dans les phénomènes du vivant une part d’inexplicable, d’auto-représentation, ne répondant à aucun but, contredit trop notre pensée utilitaire et fonctionnelle.

Était-ce l’aspect du jardin des Schachter en cette fin de siècle ?

Je contemplais, entre les noyers, la spirale de bâtiments qui s’élevaient jusqu’au ciel et me faisaient l’effet de ruines issues du cerveau de ma mère et transplantées au bout de ce jardin où je m’étais assis à une table pour boire un café, encore un peu abasourdi d’être arrivé la veille à Bucarest.

Dans mon dos s’élevait le mur du jardin au-dessus duquel se dressait le tiers supérieur de la maison voisine, de hautes fenêtres aux stores à demi baissés, et au-dessus, l’alignement serré des anciennes chambres de bonnes dans le toit couvert de zinc. Et tandis que, par-dessus mon épaule, je jetais un coup d’œil furtif à la façade d’un immeuble du début du siècle touché par le tremblement de terre de 1977, mais sinon intact, je ressentis une familiarité – comme auparavant dans la cuisine –, comme si je connaissais cet endroit depuis très longtemps, comme s’il faisait partie intégrante de ma propre mémoire.

Mais comment un souvenir pouvait-il remonter à une époque antérieure à mon vécu ? Existe-t-il un lamarckisme du souvenir, un legs d’images acquises d’une génération à la suivante ? La transmission d’un album mental aux pages souples et feutrées comme celui que Grand-père rangeait dans une pochette en cuir de crocodile ?

J’allai chercher mon carnet de notes et entrepris d’observer de plus près les gravats végétaux. Ceux-ci recouvraient tout le centre et la partie droite du jardin, s’entassaient jusqu’à l’autre bout, tandis que le côté gauche était recouvert d’une pelouse sur laquelle j’avais installé ma table. Le long du mur, des traces de pneus menaient à un garage à côté duquel un figuier tendait des branches tordues dont seule l’extrémité était encore garnie de feuilles. Un acacia mort, notai-je, un peuplier dépérissant. Il perdait déjà ses feuilles, comme si de l’urine s’était infiltrée par les tiges jusque dans les cellules et avait peu à peu engorgé les tissus. Un jeune cerisier souffrant. Un examen plus approfondi du garage montra qu’il était ménagé dans un pavillon de jardin dont les marches, le plancher et les bancs avaient été arrachés puis réutilisés pour monter des cloisons sommaires à la structure initiale de l’abri. À côté des traces de roues, des pierres de bordure indiquaient l’emplacement d’un ancien massif de fleurs que suivait, le long du mur, une allée de gravier qui menait au pavillon de jardin. Je pénétrai dans le taillis et découvris des vestiges de buis, dont je repérai encore d’autres traces plus profond dans le fouillis végétal : les rejets dégénérés – me semblait-il – de la bordure d’un parterre de fleurs tel qu’on en trouve dans un jardin à la française. Autrefois, il devait former un petit monticule de terre et être couronné d’un lilas qui avait poussé à partir du tronc principal, scié. Roses, orties blanches, cumin, camomille, rejets de sureau… Seules les roses rappelaient les anciennes plantes cultivées, mais je pense que les pieds-d’alouette, le lupin blanc, peutêtre associé à des phlox, auraient pu composer un bouquet d’été qui aurait prolongé la floraison printanière du lilas, tandis que les roses auraient tenu jusqu’à l’automne. Le banc, au bois noirci et gonflé sous la peinture écaillée, se trouvait aujourd’hui face au capot de l’Audi. Derrière lui, sous les orties, se dissimulaient les souches de deux autres noyers. Découvrant, à droite du tronc coupé, un autre rosier sauvage, j’en conclus à une composition symétrique. De chaque côté de ces arbres disposés en carré pour donner de l’ombre avaient été aménagés deux massifs de fleurs dont le centre était occupé par un lilas. Le banc se trouvait jadis à la même place qu’aujourd’hui, à la différence que l’espace compris entre les arbres n’était pas envahi de mauvaises herbes, mais recouvert d’une étendue de sable damé.

Tandis que j’avançais à travers les courges, les tournesols et les hibiscus et que je découvrais, à l’autre bout du jardin, une tonnelle rouillée et délabrée qui croulait sous la vigne, les pois de senteurs et les roses des vents, je sentis un regard peser sur moi et me retournai vers la maison. Au premier étage, un