Main La musique des sombres passions

La musique des sombres passions

Beauté légendaire, la princesse Gabrielle est convoitée par tous les barons de la cour du roi Jean. Celui-ci la promet à un vieux laird écossais afin d’assurer la paix dans les Highlands. Partie rejoindre son futur époux, Gabrielle tombe sur une échauffourée et sauve d’une mort atroce un jeune guerrier, Liam. Prise dans la tourmente des machinations politiques, calomniée par une femme jalouse, elle est honnie par tout le monde. Colm MacHugh, le frère de Liam, qui s’estime redevable envers elle, demande alors sa main. Ce barbare à la crinière blonde, auquel certains prêtent des pouvoirs surnaturels, est l’homme le plus craint d’Écosse. Mais il ne s’attendait pas à ce que sa jeune épouse se révèle si rebelle.
Year:
2015
Language:
french
ISBN:
7df53335ec4bf5b4286cb6e904a15d1ad96060ee
File:
EPUB, 2.00 MB
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La Musique engloutie

Language:
english
File:
EPUB, 373 KB
JULIE

GARWOOD





La musique

des sombres passions

Traduit de l’anglais (États-Unis)

par Lionel Évrard





Julie Garwood


La musique des sombres passions

Collection : Aventures et passions

Maison d’édition : J’ai lu

Traduit de l’anglais (États-Unis)

par Lionel Évrard

© Julie Garwood, 2008

Pour la traduction française

© Éditions J’ai lu, 2015

Dépôt légal : octobre 2015

ISBN numérique : 9782290079614

ISBN du pdf web : 9782290079621

Le livre a été imprimé sous les références :

ISBN : 9782290079539


Composition numérique réalisée par Facompo




Présentation de l’éditeur :

Beauté légendaire, la princesse Gabrielle est convoitée par tous les barons de la cour du roi Jean. Celui-ci la promet à un vieux laird écossais afin d’assurer la paix dans les Highlands. Partie rejoindre son futur époux, Gabrielle tombe sur une échauffourée et sauve d’une mort atroce un jeune guerrier, Liam. Prise dans la tourmente des machinations politiques, calomniée par une femme jalouse, elle est honnie par tout le monde. Colm MacHugh, le frère de Liam, qui s’estime redevable envers elle, demande alors sa main. Ce barbare à la crinière blonde, auquel certains prêtent des pouvoirs surnaturels, est l’homme le plus craint d’Écosse. Mais il ne s’attendait pas à ce que sa jeune épouse se révèle si rebelle.





Biographie de l’auteur :

Auteure de best-sellers classés parmi les meilleures ventes du New York Times, Julie Garwood est une référence de la romance. Ses talents de conteuse ont été récompensés par de nombreux prix.





Claire Fauvain d’après © Malgorzata Maj / Arcangel Images





© Julie Garwood, 2008



Pour la traduction française

© Éditions J’ai lu, 2015





Julie Garwood

Après avoir écrit deux romans pour adolescents, elle se lance en 1985 dans la romance historique, en particulier écossaise. Elle écrit également de la romance contemporaine. Ses talents de conteuse lui valent d’être récompensée par de nombreux prix comme le Rita Award. Auteure de best-sellers classés parmi les meilleures ventes du New Y; ork Times, elle est un écrivain incontournable de la romance.





Du même auteur

aux Éditions J’ai lu

Sur ordre du roi

N° 3019



Un ange diabolique

N° 3092



Un cadeau empoisonné

N° 3219



Désir rebelle

N° 3286



La fiancée offerte

N° 3346



Le secret de Judith

N° 3467



Un mari féroce

N° 3662



Le voile et la vertu

N° 3796



Prince charmant

N° 4087



Une lady en haillons

N° 4372



Un ravisseur sans scrupules

N° 4548



Les frères Clayborne

N° 5505



Le dernier des Clayborne

N° 5666



Le maître chanteur

N° 5782



La splendeur de l’honneur

N° 10613



Les roses rouges du passé

N° 10788





Prologue



Cette année-là, alors que de violentes tempêtes déferlaient depuis la mer, la première vague de guerriers venus d’un pays lointain franchit nos montagnes et envahit nos plages. Bardés de cuirasses brunies sur lesquelles étincelaient leurs armes d’acier, ils s’avancèrent par deux, aussi loin que le regard pouvait porter. Ils ne demandèrent aucune permission. Peu leur importait de violer notre territoire. Ils s’étaient lancés dans une quête sacrée, rien n’aurait pu les arrêter. En traversant notre beau pays, ils s’emparèrent de nos chevaux et de notre nourriture, pillèrent nos récoltes, abusèrent de nos femmes, tuèrent nombre de nos meilleurs hommes. Dans leur sillage, ils ne laissaient que destruction, le tout au nom de Dieu.

Les croisés – ainsi s’étaient-ils baptisés – croyaient au caractère sacré de leur mission, car c’était le pape qui les avait bénis et leur avait ordonné d’aller combattre à l’autre bout du monde. Ils devaient soumettre les infidèles et les forcer à embrasser leur foi. Si ces païens résistaient, ils avaient ordre de les passer au fil de l’épée.

La voie d’accès sinuant à travers nos montagnes était la seule qu’ils pouvaient emprunter. Ils s’y ruèrent par légions entières et, une fois parvenus sur nos rivages, ils volèrent nos bateaux pour atteindre leur destination de l’autre côté de la mer.

Notre petit pays s’appelait alors Monchanceux. Il était régi par notre oncle, le bienveillant roi Grenier, un homme qui aimait sa patrie et souhaitait la protéger. Notre nation n’était pas riche, mais nous nous contentions de ce que nous avions et vivions heureux. Lorsque la horde d’envahisseurs vint nous piller, notre souverain eut la sagesse de ne pas laisser la colère dicter sa conduite. Parce qu’il était un chef avisé, le roi Grenier trouva une solution.

Il décida de faire payer le passage au prochain groupe de croisés qui transiterait par nos montagnes. La passe était étroite et facile à défendre. Nos soldats, dès leur plus jeune âge, étaient habitués au froid, à la neige et aux nuits glaciales. Ils étaient à même de tenir leur position des mois, s’il le fallait, et l’hiver arrivait vite.

Le chef des envahisseurs fut outré à l’idée de devoir payer quoi que ce soit. Lui et ses hommes étaient en mission, une mission sacrée. Il jura de trucider l’entière population de Monchanceux, femmes et enfants compris, si le passage ne leur était pas accordé. Le roi Grenier et ses sujets se plaçaient-ils dans le saint giron de l’Église, ou n’étaient-ils que des païens décidés à entraver les voies du Seigneur ? La réponse à cette question devait déterminer leur sort.

Ce fut alors que notre bon et avisé souverain décida d’embrasser la religion. Il répondit au chef des croisés que lui et ses sujets étaient tout aussi vertueux que lui, et qu’il le lui prouverait sans aucun doute possible.

Depuis le balcon de son palais, il s’adressa en ces termes à son peuple réuni :

— À partir de ce jour, notre pays portera le nom de Saint-Biel, en l’honneur du révéré patron de ma famille. Il est le protecteur des innocents. Nous lui élèverons des statues et reproduirons son image sur les portes de notre cathédrale pour que tous nos visiteurs soient témoins de sa bonté. Et en gage de foi et d’humilité, nous enverrons au pape un tribut financé par le droit de passage à nos frontières.

Le chef des envahisseurs se trouva face à un dilemme. S’il refusait de verser ce qu’on lui réclamait – en or, bien entendu –, n’empêcherait-il pas le roi de payer tribut au pape ? Et si le pontife l’apprenait, qu’adviendrait-il de lui ? Se retrouverait-il excommunié ? Exécuté ?

Au terme d’une longue nuit passée à ruminer et à fulminer, le chef militaire décida de payer. Ce fut un moment important, car un précédent était ainsi créé, de telle sorte que, par la suite, chaque croisé désirant traverser nos terres dut s’acquitter du droit de passage sans tergiverser.

Notre roi tint parole. Il fit fondre l’or et le transforma en pièces de monnaie dont l’avers s’ornait de l’image du saint auréolé. La salle du trésor royal dut être agrandie et un bateau fut affrété afin d’apporter le tribut au Saint-Père. Un jour, des caisses furent chargées dans ses cales et la foule s’amassa sur le port pour assister à son départ pour Rome. Peu après, des rumeurs commencèrent à courir. Nul ne pouvait assurer avoir vu l’or de ses propres yeux, ni estimer quelle quantité avait été expédiée. Plusieurs ambassadeurs affirmèrent que seule une fraction du pactole était parvenue au pape. Ainsi naquit la légende d’un trésor fabuleux amassé par notre roi, qui finit par refluer comme le font les vagues sur nos plages.

Finalement, une route plus rapide vers la Terre sainte fut découverte. Les croisés cessèrent de traverser notre pays. Soulagés, nous renouâmes avec notre tranquillité.

Il était dit pourtant qu’on ne nous laisserait pas en paix. Régulièrement, quelqu’un débarquait à la recherche de l’or légendaire. Vint un baron anglais, dont le roi avait eu vent de la rumeur, mais après que notre souverain lui eut permis de fouiller le palais de fond en comble, l’émissaire décréta que le trésor n’existait pas et qu’il en informerait son maître. Parce que Grenier s’était montré accueillant, il le prévint que le prince Jean d’Angleterre rêvait d’envahir Saint-Biel. Ce dernier, lui confia-t-il, ambitionnait de régenter le monde et attendait impatiemment pour ce faire que la couronne lui revienne. Il ne faisait aucun doute, dans l’esprit du baron, que Saint-Biel deviendrait sous peu possession anglaise.

L’invasion se produisit un an plus tard, et aussitôt après la quête du trésor caché reprit de plus belle. Certains affirment qu’il n’est pas une pierre dans le royaume qui n’ait été soulevée pour le découvrir.

Il fallut pourtant se rendre à l’évidence : si trésor il y avait eu, celui-ci avait à présent disparu.





1



Wellingshire, Angleterre


À six ans à peine, la princesse Gabrielle fut appelée au chevet de sa mère. Sa garde fidèle l’escortait – deux soldats de chaque côté – à un pas suffisamment lent pour qu’elle ne soit pas distancée dans le long corridor où se faisait entendre le bruit de leurs bottes sur le sol.

Gabrielle avait si souvent vécu cette scène qu’elle ne se rappelait plus combien de fois on l’avait appelée ainsi.

Tête basse, elle gardait en marchant les yeux fixés sur la pierre brillante qu’elle avait trouvée. Mère allait l’adorer. Entièrement noir, son trophée arborait une veine blanche qui zigzaguait tout autour. L’une des deux faces était si douce qu’elle lui évoquait la main de sa maman lorsqu’elle lui caressait le visage, l’autre si rugueuse qu’elle lui faisait penser aux moustaches de son père quand il l’embrassait.

Gabrielle offrait à sa mère un nouveau trésor chaque soir. Deux jours plus tôt, elle avait réussi à capturer un papillon aux ailes dorées semées de taches pourpres. Mère avait certifié qu’elle n’en avait jamais vu d’aussi beau, et elle l’avait félicitée de sa gentillesse envers les créatures de Dieu quand elle était allée à la fenêtre le libérer.

La veille, Gabrielle avait cueilli des fleurs à flanc de colline, au-delà des remparts. L’odeur de bruyère et de miel qui l’environnait lui avait semblé plus délicieuse encore que celle des huiles et des parfums de sa mère. Elle avait tenté de nouer un joli ruban autour des tiges, mais elle ne savait pas faire les nœuds et celui-ci s’était défait avant qu’elle ait pu offrir le bouquet.

Les pierres restaient cependant les trésors favoris de mère. Elle les conservait dans un panier qu’elle gardait sur sa table de chevet. Celle-ci allait lui plaire particulièrement.

Sa visite du jour n’était pas pour inquiéter Gabrielle. Sa maman lui avait promis qu’elle ne monterait pas au ciel de sitôt, et elle tenait toujours ses promesses.

Le soleil allongeait les ombres sur les murs et le sol. Gabrielle aurait aimé se mettre en chasse de ces formes mouvantes et tenter d’en capturer une. Ce corridor était l’un de ses terrains de jeu favoris. Elle aimait sauter à cloche-pied d’une dalle à l’autre pour voir combien de temps elle pouvait tenir sans tomber.

Il lui arrivait parfois de fermer les yeux, d’écarter les bras et de tourner sur elle-même jusqu’à perdre l’équilibre et trébucher, si étourdie que les murs semblaient danser autour d’elle.

Plus que tout, elle aimait courir dans le corridor principal, surtout lorsque son père était à la maison. En la voyant, il l’appelait, l’attendait jusqu’à ce qu’elle le rejoigne, puis la soulevait à bout de bras au-dessus de sa tête. S’ils se trouvaient dans la cour, Gabrielle levait les mains vers le ciel, certaine de pouvoir toucher les nuages. Papa faisait chaque fois semblant de perdre prise pour lui occasionner une frayeur, mais elle savait que cela ne lui arriverait jamais et elle criait de bonheur. Elle entourait alors son cou de ses petits bras et le serrait fort tandis qu’il se dirigeait vers les appartements de mère. Quand il était spécialement heureux, il chantait d’une voix si fausse qu’elle se couvrait les oreilles pour ne pas entendre.

Mais son père n’était pas là, aujourd’hui. Il avait quitté le Wellingshire pour rendre visite à oncle Morgan dans le Nord et ne serait pas de retour avant plusieurs jours. Elle n’était cependant pas inquiète : mère ne mourrait pas sans l’avoir à ses côtés.

Stephen, le chef de ses gardes, ouvrit devant Gabrielle la porte de la chambre de sa mère et la fit entrer.

— Allez-y, princesse, l’encouragea-t-il en la poussant légèrement entre les épaules.

Elle se retourna, le visage sévère :

— Papa dit que vous devez appeler mère « princesse Geneviève » et moi « lady Gabrielle ».

— Ici, en Angleterre, vous êtes lady Gabrielle.

Stephen montra les armoiries brodées sur sa poitrine et ajouta :

— Mais, à Saint-Biel, vous êtes notre princesse. À présent, allez-y. Votre mère vous attend.

En la voyant, la mère de Gabrielle, terriblement pâle, l’appela d’une voix faible. Aussi loin que remontaient ses souvenirs, Gabrielle l’avait toujours vue alitée. Ses jambes avaient oublié comment fonctionner, lui avait-elle expliqué, mais elle gardait espoir et priait pour qu’un jour la mémoire leur revienne. Si ce miracle advenait, elle lui avait promis qu’elle irait avec elle pieds nus dans le ruisseau ramasser de belles pierres.

Et qu’elle danserait avec père, également.

La chambre était pleine de monde. On s’écarta pour la laisser passer. Le prêtre, père Gartner, psalmodiait ses prières à voix basse près de l’alcôve. Le médecin, qui ne souriait jamais et adorait faire saigner sa patiente avec d’horribles sangsues, était là aussi.

La mère de Gabrielle posa son ouvrage et ordonna aux domestiques près de son lit de s’écarter.

— Viens t’asseoir près de moi, lui dit-elle.

Gabrielle se hissa sur la literie et lui montra sa pierre.

— Oh ! Elle est magnifique… murmura sa mère en la faisant tourner devant ses yeux. Ce doit être la plus belle que tu m’aies offerte.

— Mère… protesta Gabrielle. Vous dites ça chaque fois que je vous en offre une.

Pour toute réponse, sa mère lui demanda d’approcher en tapotant le lit du plat de la main.

— Vous ne pouvez mourir aujourd’hui, reprit Gabrielle en s’exécutant de bonne grâce. Vous m’avez promis.

— Je m’en souviens.

— Papa serait extrêmement en colère.

— Approche ton oreille, Gabrielle… Je dois te dire quelque chose tout bas.

La lueur de malice qui passa dans ses yeux lui fit comprendre qu’elle jouait à ce petit jeu, de nouveau.

— Un secret ? s’enquit la fillette, sachant ce qui était attendu d’elle. Vous voulez me confier un secret ?

La petite foule aux aguets se pressa autour du lit.

— Mère ? reprit Gabrielle. Que font tous ces gens ici ?

Sa maman lui embrassa la joue et répondit :

— Ils s’imaginent que je sais où est caché un grand trésor, et ils espèrent que je vais te dire où il se trouve.

Gabrielle pouffa. Elle adorait ce jeu…

— Allez-vous me le dire aujourd’hui ?

— Non, pas aujourd’hui.

— Pas aujourd’hui ! répéta Gabrielle à la cantonade.

Sa mère lutta pour se redresser. La gouvernante se précipita et empila des oreillers dans son dos. Un instant plus tard, le médecin annonça que le teint de sa patiente lui semblait plus vif.

— Je me sens mieux, annonça celle-ci. Laissez-nous, maintenant. Je voudrais être seule avec ma fille.

Il parut sur le point de protester, mais se ravisa et poussa le groupe hors de la chambre. Deux servantes se postèrent de chaque côté de la porte, dans l’attente des ordres de leur maîtresse.

— Est-ce que vous vous sentez assez bien pour me raconter une histoire ? questionna Gabrielle, pleine d’espoir.

— Tout à fait. Quelle histoire aimerais-tu entendre ?

— Celle de la princesse !

Ce ne fut pas pour surprendre sa mère. Gabrielle lui réclamait toujours la même histoire.

— Il était une fois une princesse vivant dans un pays lointain appelé Saint-Biel, commença sa mère. Elle habitait un magnifique château blanc perché au sommet d’une montagne. Le roi était son oncle et se montrait très gentil avec elle. La princesse se sentait heureuse.

Profitant de ce que sa mère marquait une pause, Gabrielle s’exclama d’un ton qui trahissait l’impatience :

— C’est vous, la princesse !

— Gabrielle… tu sais bien que oui et que cette histoire concerne ton père et moi.

— Je le sais, mais j’aime bien vous l’entendre dire…

En souriant, sa mère poursuivit :

— Quand la princesse atteignit l’âge requis, un contrat fut passé avec le baron Geoffrey de Wellingshire. Il était convenu qu’elle épouse le baron et le suive en Angleterre.

Sachant qu’elle adorait cela, la mère de Gabrielle fit un long récit de la cérémonie de mariage. La petite fille battit des mains lorsqu’elle en vint à la description du banquet. Mais, alors que l’histoire arrivait à son terme, son élocution se fit moins précise et son débit plus haché. Gabrielle s’en aperçut et, comme de coutume, elle lui fit promettre de ne pas mourir cette nuit-là.

— Je te le promets. À présent, à ton tour de me dire l’histoire que je t’ai apprise.

— Exactement comme vous me l’avez dite, mère ? Et comme votre mère vous l’a apprise ?

Un pâle sourire flotta sur les lèvres de la malade.

— Mot pour mot, répondit-elle. Et tu t’en souviendras toujours pour la raconter un jour à tes filles, afin qu’elles connaissent l’histoire de leur famille et de Saint-Biel.

Consciente de la solennité de l’instant, Gabrielle ferma les yeux et se concentra. Elle savait qu’elle ne devait pas oublier un mot de cette histoire. Il s’agissait de son héritage, et sa mère lui avait assuré qu’un jour elle comprendrait ce qu’elle signifiait. Croisant les mains dans son giron, elle rouvrit les yeux, fixa le sourire encourageant que lui adressait sa maman et récita :

— Cette année-là, alors que de violentes tempêtes déferlaient depuis la mer…





2



Tous ceux qui avaient quelque importance en Angleterre étaient au courant de la querelle. Depuis dix ans, le baron Coswold d’Axholm, l’un des plus proches conseillers du roi Jean, et le baron Percy de Werke, également ami et confident du souverain, tentaient de se détruire l’un l’autre. Une compétition sans merci opposait les deux hommes. Chacun voulait plus de richesse, plus de puissance, plus de prestige que son adversaire. Ils se chamaillaient farouchement à tout propos, et s’il était un sujet qui les opposait plus que tout, c’était bien la princesse Gabrielle. Il suffisait de prononcer son nom pour qu’ils se battent tels des chiens enragés. L’un comme l’autre était décidé à épouser cette jeune beauté.

Le roi se divertissait de leurs accès de jalousie. À ses yeux, ils n’étaient que des animaux de compagnie dont il pouvait s’amuser à sa guise. Il connaissait leur obsession pour la fille du baron Geoffrey, mais il n’avait pas l’intention d’accorder sa main, bien trop précieuse, à aucun des deux. Cela ne l’empêchait pas, chaque fois que cela servait ses intérêts, de faire miroiter à l’un ou l’autre la possibilité d’épouser la belle…

Tous ceux qui avaient quelque importance en Angleterre savaient qui était Gabrielle. Sa beauté était légendaire. Elle avait grandi dans le Wellingshire, non loin du palais du roi. Elle y avait vécu une vie tranquille, relativement à l’écart du monde, jusqu’à ce qu’elle soit en âge d’être présentée à la cour. Son père à ses côtés, elle avait rencontré le roi durant dix minutes à peine, mais il n’en avait pas fallu plus au monarque pour tomber sous le charme.

Le roi Jean avait l’habitude de prendre ce qui lui plaisait, quand ça lui plaisait. Sa réputation de débauché n’était plus à faire. Il n’était pas inhabituel pour lui de séduire femmes et filles – consentantes ou pas – de ses barons, et de s’en vanter le lendemain. Cependant, il ne toucha pas à Gabrielle, car son père était l’un des nobles les plus influents du royaume.

Le roi Jean avait déjà suffisamment de conflits sur les bras comme cela. Ses problèmes avec Innocent III s’étaient récemment envenimés. Parce que Jean refusait d’entériner la nomination d’Étienne Langton en tant qu’archevêque de Canterbury, le pape avait décrété un interdit sur l’Angleterre. Plus aucun service religieux n’était autorisé, sauf pour les enterrements et les baptêmes, et puisque les prêtres avaient fui leurs églises afin de se mettre à l’abri du courroux royal, en trouver un pour délivrer ces sacrements se révélait presque impossible.

L’interdit avait plongé le roi dans une fureur noire. En représailles, il avait confisqué tous les biens de l’Église.

Tout aussi sévère avait été la réaction du pape, qui l’avait excommunié, sapant de ce fait sa capacité à régner. Non seulement l’excommunication vouait son âme déjà bien noire à l’enfer, mais elle délivrait également ses sujets de leur serment d’allégeance. Concrètement, ses barons n’avaient plus à se montrer loyaux envers lui.

Par des sources fiables, Jean savait que le roi de France avait des vues sur son trône et que, encouragé par des barons félons, il se préparait à une invasion. Il était convaincu d’avoir les ressources et les hommes nécessaires pour faire face à cette menace, mais cela n’en demeurait pas moins un sujet qui allait mobiliser beaucoup de ses ressources et de son temps.

D’autres problèmes mineurs se posaient également. L’agitation au pays de Galles et en Écosse se faisait de plus en plus vive. Dans ce dernier pays, le roi William l’avait déjà assuré de son allégeance. Ce n’était pas lui qui posait problème mais les Highlanders, prompts à verser le sang. William s’imaginait les avoir sous contrôle, mais les chefs de clan n’avaient de loyauté qu’envers les leurs. Plus on voyageait vers le nord, plus l’ambiance devenait hostile et sauvage. Les règlements de comptes étaient si fréquents qu’il était impossible de les dénombrer.

Un seul laird, au nord des Highlands, ne représentait pas une menace pour ses pairs et avait réussi à gagner leur confiance : Alan Monroe. C’était un homme âgé, mesuré dans ses paroles, agréable à fréquenter, dispositions qui n’étaient pas des plus communes sous ces latitudes. Il se satisfaisait de la vie qui était la sienne et n’envisageait pas d’agrandir ses possessions par la force. C’était sans doute ce qui le rendait populaire…

Dans une tentative surprenante d’apaiser ses barons les plus influents, et suivant une suggestion de William d’Écosse, le roi Jean ordonna le mariage de lady Gabrielle et de laird Monroe. Bien que cela ne fût pas une obligation pour lui, il ajouta à la dot de la mariée une grande bande de terre dans les Highlands connue sous le nom de Finney’s Flat, qui lui appartenait depuis des années et dont l’extrémité sud-est voisinait avec le domaine du laird.

Le roi Jean pourrait ainsi oublier provisoirement ses craintes de voir se constituer dans les Highlands une armée prête à attaquer l’Angleterre, et William n’aurait quant à lui plus à redouter une possible insurrection.

Quand la proposition d’épouser Gabrielle fut transmise à laird Monroe, celui-ci y consentit volontiers. Il était d’avis que cela mettrait un terme à la querelle des lairds souhaitant s’approprier Finney’s Flat, et que la paix pourrait enfin régner dans le secteur.

Il n’y eut que deux voix pour s’élever contre ce projet – celles de Percy et de Coswold – mais le roi Jean décida d’ignorer les suppliques de ses deux barons.

Le père de Gabrielle se montra lui aussi en faveur de cette union. Il aurait certes préféré que sa fille se marie en Angleterre, afin de pouvoir facilement lui rendre visite et profiter de ses petits-enfants, mais il savait qu’elle ne serait pas en sécurité tant que Jean serait roi. La lueur de concupiscence qui avait fait briller le regard du monarque lorsqu’il avait posé les yeux sur elle n’avait pas échappé au baron Geoffrey. De plus, il avait en Écosse de la parenté qui lui avait affirmé que Monroe était un homme bon, qui traiterait bien Gabrielle. Étant donné que les Buchanan n’appréciaient pas grand monde en dehors de leur clan, le compliment avait du poids. Le baron Geoffrey et laird Buchanan avaient beau être apparentés par alliance, ce dernier tolérait à peine le père de Gabrielle, même si, de manière ironique, son aversion pour les Anglais ne l’avait pas empêché d’épouser une lady anglaise…

Avec la bénédiction du roi Jean et l’approbation du baron Geoffrey, le mariage fut programmé. La seule personne qui n’eut pas son mot à dire dans cette affaire, et la dernière à en être informée, ce fut Gabrielle elle-même.





3



La veille de son départ de Saint-Biel, le baron Coswold devint croyant.

Le roi Jean l’avait lancé dans une quête vaine dont il était décidé à se débarrasser le plus vite possible, car le souverain lui avait promis qu’à son retour Gabrielle serait à lui. Même si le père de celle-ci le détestait, le roi lui avait assuré qu’il forcerait le baron à accepter ce mariage.

Coswold savait aussi que Jean avait chargé son rival, Percy, d’une mission à la cour du roi William d’Écosse. Son devoir l’y retiendrait longtemps, et il espérait être de retour en Angleterre pour épouser Gabrielle avant que son vieil ennemi ait pu s’en apercevoir.

Les ordres qu’il avait reçus étaient précis. Il devait s’assurer que l’intendant en charge de Saint-Biel, un petit homme pleurnichard du nom d’Emerly, remplissait son devoir sans détourner d’argent.

Dès que Saint-Biel était devenu possession anglaise, plusieurs années auparavant, le roi avait fait piller le palais et les églises, souhaitant être tenu au courant de la moindre chose de valeur qui s’y trouvait. Il ne faisait confiance à personne, pas même à celui qu’il avait personnellement choisi pour diriger le pays.

Il n’était pas indifférent aux rumeurs d’un trésor caché qui couraient, même s’il affirmait ne pas y croire. C’était également pour déterminer s’il y avait la moindre parcelle de vérité là-dedans qu’il avait dépêché Coswold sur place.

Dès son arrivée dans le pays, Emerly avait interrogé tous les adultes de plus de vingt ans susceptibles d’avoir entendu parler du fameux trésor. Tous pensaient que celui-ci avait existé. Certains imaginaient que l’or était allé au pape en totalité, d’autres que le roi Jean l’avait volé. Rien de concluant n’était sorti de tout cela, et après avoir mené sa propre enquête, Coswold était parvenu à la même conclusion.

L’après-midi touchait à sa fin, et il y avait dans l’air une certaine fraîcheur lorsque Coswold alla se dégourdir les jambes dans les jardins du palais. En pente douce, le chemin menait au port où ses hommes embarquaient ses possessions à bord du navire qui devait le ramener en Angleterre. Avant la tombée de la nuit, il se retrouverait dans sa cabine, à attendre la marée.

Resserrant le col de sa lourde cape autour de son cou, le baron en rabattit la capuche sur sa tête. Dieu qu’il lui tardait de quitter ce maudit pays !

Il passait devant l’une des bicoques au toit de chaume lorsqu’il remarqua un vieil homme charriant une brassée de branches pour la flambée du soir, qui lui lança :

— Faut-il n’avoir que de l’eau dans les veines pour trouver qu’il fait froid !

— Impertinent ! s’emporta Coswold. Ne sais-tu pas qui je suis ? Même l’intendant ferait bien de me craindre…

Visiblement, l’homme ignorait qu’en tant qu’envoyé du roi Jean il n’avait qu’un mot à dire pour abréger sa vie.

— C’est vrai que je ne vous connais pas, admit-il sans paraître impressionné. J’étais dans la montagne, à m’occuper des malades. Je rentre à l’instant.

— Tu es médecin ?

— Non, je soigne les âmes. Je suis le père Alphonse, l’un des derniers prêtres de Saint-Biel.

La tête penchée sur le côté, le baron dévisagea le vieil homme. Le soleil et les intempéries avaient dévasté sa peau, mais ses yeux brillaient comme ceux d’un jeune homme. Il le rejoignit et lui bloqua le passage avant de demander :

— En tant que prêtre, tu ne peux mentir, pas vrai ?

Si l’homme de Dieu trouva la question curieuse, il n’en montra rien.

— Non, je ne le peux pas, reconnut-il. Ce serait pécher.

Satisfait de cette réponse, Coswold acquiesça et reprit :

— Laisse là ces branches et marche un peu avec moi. J’ai quelques questions à te poser.

Le prêtre ne tenta pas de protester. Jetant sa charge près de la porte de la plus proche maison, il joignit les mains derrière le dos et emboîta le pas au baron.

— Depuis quand officies-tu à Saint-Biel ? commença celui-ci.

— Tellement longtemps que je ne tiens plus le compte des années… Je suis satisfait de vivre à Saint-Biel et n’en partirais pour rien au monde.

— Tu étais donc présent au moment des événements ?

— Est-ce ainsi que vous autres soldats anglais appelez le fait d’avoir ruiné notre pays, tué notre bien-aimé roi Grenier et détruit la monarchie ? Des « événements » ?

— Surveille tes paroles et tes manières en ma présence, menaça Coswold d’un ton grondant. Et réponds-moi.

— Oui, j’étais là.

— Connaissais-tu le roi Grenier ? Lui as-tu parlé ?

— Naturellement.

— Et la princesse Geneviève, la connaissais-tu ?

Le visage du vieil homme s’adoucit.

— Oui, je la connaissais. Elle était la nièce du roi, fille de son plus jeune frère. Le peuple de Saint-Biel l’adorait. Nous n’avons pas apprécié que le baron anglais l’emmène.

— Le baron Geoffrey de Wellingshire ?

— Oui.

— Leur mariage fut célébré ici, n’est-ce pas ?

— C’est exact. Et tout le monde fut invité à y assister.

— Sais-tu que la princesse Geneviève a eu une fille ?

— Tout le monde ici est au courant. Nous ne sommes pas des sauvages ! Les nouvelles nous parviennent autant que partout ailleurs. Elle s’appelle Gabrielle. Pourquoi me posez-vous toutes ces questions ?

— Cela ne te regarde pas. Depuis le temps que tu vis ici, tu dois avoir entendu parler de ces rumeurs de trésor.

— Ah… marmonna le père Alphonse. C’est donc cela.

— Réponds à ma question !

— Oui, j’ai entendu parler des rumeurs.

— Y a-t-il un fond de vérité en elles ?

Le saint homme pesa soigneusement sa réponse.

— Je peux vous dire qu’il y eut, à un moment donné, une vraie fortune dans le trésor royal.

— Je le sais déjà. Tes compatriotes m’ont parlé de l’or extorqué par votre roi à ceux qui passaient par vos cols, de son hommage à saint Biel, de son tribut au pape.

— Ah, saint Biel… répéta l’homme en hochant la tête. Notre patron et notre protecteur. Nous l’aimons beaucoup.

— Ça se voit ! s’exclama Coswold en désignant les alentours d’un grand geste. Votre saint est partout ! On ne peut faire un pas ici sans que son image vous poursuive de ses yeux fureteurs et de son air suffisant. Si le pape venait à apprendre que l’on idolâtre un saint dans ce maudit pays, il vous excommunierait tous !

— Nous n’idolâtrons aucun saint, rectifia le prêtre en secouant doucement la tête. Nous prions Dieu et honorons le pape, mais nous avons une dette envers saint Biel. En tant que saint patron, il nous a sauvés de bien des périls.

— Fort bien, marmonna le baron. En son honneur, tu vas donc me dire si tout l’or est parvenu au pape.

Le prêtre garda le silence.

— Réponds ! s’impatienta Coswold. As-tu vu cet or ?

— Au fil des ans, dit-il, j’ai vu quelques pièces. La princesse Geneviève en avait une.

Il restait délibérément dans le vague. Coswold insista :

— As-tu vu l’or du trésor ?

— Une seule fois.

— Était-ce avant ou après la donation au pape ?

Le père Alphonse marqua une pause.

— Cela fait si longtemps… dit-il enfin. Mon esprit n’est plus aussi clair qu’autrefois.

Cette réponse évasive piqua la curiosité du baron.

— Ton esprit est aussi affûté qu’il l’a toujours été, vieil homme ! protesta-t-il. Au nom du roi Jean, ton souverain, je t’ordonne de répondre : quand as-tu vu cet or ?

Comme il ne réagissait pas assez vite à son goût, Coswold l’agrippa par le col.

— Si tu ne réponds pas, lança-t-il d’un ton menaçant, je jure que tu ne verras pas un autre jour se lever sur ce pays, et que je ferai détruire toutes les effigies de ton saint bien-aimé pour les jeter à la mer !

Le père Alphonse luttait pour reprendre son souffle. La détermination du baron dut le convaincre qu’il mettrait sa menace à exécution, car il répliqua d’une voix étranglée :

— J’ai vu les pièces d’or dans la salle du trésor après que le tribut a été envoyé au pape.

— Tous les détails ! ordonna Coswold en le lâchant.

Le prêtre soupira.

— J’étais là depuis peu de temps quand le roi Grenier m’a accordé audience. C’était un homme bon et avisé. Il m’a fait visiter le palais et…

— … La salle du trésor royal.

— Oui. Mais je crois que c’était par accident. Je ne pense pas que le roi voulait que je voie ça. Nous longions un corridor en devisant plaisamment quand nous sommes passés devant. Les portes étaient ouvertes et deux hommes empilaient des sacs d’or. Il y en avait partout, dans tous les recoins, sur toutes les étagères. Nous avons fait comme si de rien n’était, le roi et moi, et avons poursuivi notre chemin.

— Et ? le pressa Coswold. Raconte ! Ne t’arrête pas…

— Le temps a passé. Quand je suis revenu au palais, c’était pour administrer les derniers sacrements au roi, qui se mourait. Sa fille avait passé les dernières heures à ses côtés pour recueillir ses instructions quant à la conduite du royaume. De nouveau, en me rendant à la chapelle, je suis passé devant le trésor royal. Les portes étaient ouvertes, une fois encore, mais la pièce était vide. Pas la plus petite pièce dans le moindre recoin.

— Quelle quantité d’or a-t-il cachée ?

— Je n’en sais rien.

— Essaye d’estimer !

— Certains disent qu’il y avait là de quoi gagner une guerre. L’or confère le pouvoir. Il peut tout acheter.

— Et où est cet or, à présent ?

— Je ne sais pas. Il a juste… disparu. Peut-être un autre tribut a-t-il été envoyé au pape ?

En reculant d’un pas, il s’inclina et conclut :

— Si vous n’avez pas d’autre question, j’aimerais rentrer chez moi et reposer mes vieux os.

— Va ! aboya Coswold. Et garde ta langue.

Le prêtre s’empressa d’acquiescer d’un signe de tête et s’éloigna vers le sommet de la colline.

Le baron laissa fuser un ricanement méprisant. Était-il possible qu’un tel trésor s’évanouisse comme par magie ? Élevant la voix, il lança au vieil homme :

— Fallait-il que ton roi soit stupide pour cacher son or et mourir sans en parler à personne en emportant son secret dans la tombe !

Le père Alphonse fit volte-face et répliqua :

— Pourquoi dites-vous qu’il n’en a parlé à personne ?





4



Le baron Coswold fut outré, à son retour de Saint-Biel, en apprenant de la bouche d’un messager du roi que lady Gabrielle devait épouser trois mois plus tard laird Monroe à l’abbaye d’Arbane. Comment cela était-il possible ? La nouvelle le terrassait. Le messager royal avait à lui transmettre des ordres de son maître, mais il lui fut impossible de se concentrer sur ses paroles et il dut lui demander de répéter le message à plusieurs reprises.

Le baron eut bien du mal, ensuite, à contrôler sa colère jusqu’à son retour chez lui. Dès que la porte se fut refermée, il lui laissa libre cours. Il était furieux contre le roi qui, une fois de plus, trahissait sa promesse. Coswold se rua dans la grande salle, saisit au passage un pichet et un bol, avant de les envoyer se fracasser dans la cheminée.

Isla, fille de sa sœur, était là pour l’accueillir. C’était une créature timide qui avait idéalisé son oncle et pour qui sa parole était d’or, depuis le jour où il l’avait accueillie chez lui. Pour avoir assisté plusieurs fois déjà à ses crises de colère, Isla savait qu’il valait mieux pour elle se réfugier dans un coin jusqu’à ce qu’il se reprenne.

Dans sa fureur, le baron oublia jusqu’à la présence de sa nièce. Il allait et venait, renversant tout ce qu’il trouvait sur son passage. Il balaya sur le dessus d’un coffre un pichet et un gobelet et les regarda s’écraser au sol avec un sourire de satisfaction perverse.

— Je suis le seul à blâmer ! s’exclama-t-il. Faut-il être idiot pour croire à la parole de ce fils de catin ! Pour quelle raison suis-je allé imaginer que ce serait différent cette fois ? Quand ce bâtard qui se prétend roi m’a-t-il dit la vérité ? Quand ?

En tirant nerveusement sur le bord de son bliaud, Isla se décolla du mur. Allait-elle oser lui répondre ? Souhaitait-il même qu’elle le fasse ? Elle y réfléchit en se mordillant la lèvre. Si elle prenait la mauvaise décision, il risquait de se retourner contre elle. Cela lui était déjà arrivé et, pendant presque un mois, il lui avait fallu cacher les bleus que ses doigts avaient laissés sur ses bras. Refroidie par ce souvenir, elle s’adossa au mur, préférant attendre qu’il se calme.

Dix minutes plus tard, le baron se laissa tomber sur une chaise et réclama du vin en tapant du poing sur la table. Une servante se précipita dans la grande salle, porteuse d’un pichet et d’un gobelet pour remplacer ceux qu’il avait brisés. Celui-ci était déjà plein, et une partie de son contenu aspergea la table quand elle l’y déposa. Rapidement, elle fit disparaître la tache avec un torchon, salua son maître en s’inclinant bien bas, puis s’empressa de disparaître.

Coswold but longuement et laissa fuser un long soupir.

— Il n’y a plus un honnête homme en Angleterre de nos jours, se plaignit-il. Plus un seul…

Épuisé par son accès de colère, il se tourna sur le côté et remarqua Isla.

— Viens te joindre à moi, lui dit-il. Que s’est-il passé ici durant mon absence ? Des nouvelles de Percy ? Qu’est-ce que ce salaud peut encore mijoter ?

Femme de peu d’attraits, Isla se réjouissait de la plus petite attention. Elle se hâta de rejoindre son oncle et de prendre un siège face à lui.

— Le baron Percy a été envoyé dans les Highlands juste après votre départ pour Saint-Biel, expliqua-t-elle.

— Ça, je le sais ! répliqua-t-il sèchement. Est-il déjà de retour ?

— Oui, il l’est. Mais j’ai entendu dire par son écuyer qu’il s’apprête à rejoindre l’abbaye d’Arbane dans les semaines à venir. Le mariage de lady Gabrielle l’a beaucoup affecté. Son écuyer m’a confié qu’il en a pleuré.

Coswold laissa fuser un rire narquois en imaginant son ennemi pleurer comme une vieille femme. Depuis qu’il avait débarqué, c’était la première bonne nouvelle.

— Il a vraiment pleuré ? s’étonna-t-il. Quelqu’un l’a vu ? Raconte-moi tout.

Isla fut sur le point de raconter qu’il avait aussi crié et tout cassé sur son passage, mais comme c’était ce que son oncle venait de faire, elle préféra s’en abstenir.

— Il a juré d’épouser lady Gabrielle avec ou sans la permission du roi et de son père, poursuivit-elle.

Son oncle ricana de plus belle et commenta :

— Il a toujours eu des rêves démesurés.

— Qu’il baisse un peu ses prétentions pour ce qui est du choix de son épouse ne serait pas pour me déplaire.

Il ne prêta aucune attention à sa remarque et vida son gobelet, avant de s’essuyer les lèvres d’un revers de manche et de se resservir en demandant :

— Percy a-t-il dit comment il compte s’y prendre ?

— Vous voulez dire… pour épouser lady Gabrielle ?

— Oui, c’est bien ce que je veux dire.

Pour ne pas lui laisser le temps de lui reprocher sa distraction, Isla s’empressa de répondre :

— Non, il n’en a rien dit à personne. Son écuyer m’a confié que si le roi n’assiste pas au mariage, c’est son maître qui le représentera.

— Le roi Jean doit se rendre à l’abbaye d’Arbane ?

Isla acquiesça d’un hochement de tête.

— Mais le baron Percy pense qu’il n’en aura pas le temps, précisa-t-elle, car Sa Majesté lui a expliqué qu’il a d’autres engagements à honorer.

— Et Percy compte bien là-dessus, n’est-ce pas ?

Une nouvelle fois, Isla hocha la tête.

— Percy s’est vanté que le roi lui a donné tout pouvoir pour parler en son nom et prendre les décisions nécessaires.

Coswold se renfrogna. Voilà qui douchait sa joie.

— Il aura tout pouvoir ? maugréa-t-il. Vraiment ?

— C’est ce qui m’a été dit.

Isla laissa retomber ses mains jointes sur la table.

— Il faut vraiment que vous épousiez Gabrielle, mon oncle ! plaida-t-elle avec urgence. Je sais que c’est mal de ma part, mais… j’éprouve de tendres sentiments pour le baron Percy. Le saviez-vous ? Voyez comme je souffre…

Coswold se frotta le menton.

— Il te flatte, Isla, parce qu’il sait qu’un mot aimable peut te tourner la tête et lui valoir ta loyauté.

— Je vous reste loyale ! assura-t-elle en posant sa main sur son cœur. Vous m’avez accueillie chez vous à la mort de mon père et vous avez pourvu à mes besoins. Mon amour vous est acquis. Jamais je ne vous manquerai de loyauté.

Dans un souffle, elle s’empressa d’ajouter :

— Mais je sais à quel point vous désirez Gabrielle, et si vous deviez l’épouser, alors peut-être que le baron Percy voudrait bien de moi pour femme. Je sais que je suis moins jolie que la moyenne, mais par votre mariage je serai moi aussi apparentée à elle, ce qui devrait compter pour lui.

Coswold ne sut que répondre. Pour un peu, il se serait senti désolé pour elle qui nourrissait de telles chimères. Jamais Percy ne s’abaisserait à épouser quelqu’un comme elle. Il doutait même qu’aucun homme s’y résolve un jour, car sa nièce n’avait rien d’attrayant. Elle avait un visage grêlé, le teint cireux, et ses lèvres étaient si minces qu’elles semblaient disparaître lorsqu’elle parlait. Elle était pour lui une servante efficace, et elle était devenue avec l’âge adulte d’agréable compagnie, si bien que la perspective qu’elle reste à vie chez lui n’avait rien pour lui déplaire. Mais si Isla rêvait de se marier, qui pourrait bien vouloir d’elle ? Elle n’avait pas grand-chose en guise de dot, s’il n’ajoutait pas au peu que son père lui avait laissé. Il n’était pas décidé à se montrer généreux à ce point et, sans cet atout pour attirer les prétendants, ceux-ci n’allaient pas se précipiter. Il était sa seule famille, à présent que ses parents étaient morts. Quand elle réaliserait qu’il n’était pas prêt à étoffer sa dot, elle serait en colère, bien sûr, mais cela lui passerait et elle finirait par accepter son sort. De toute façon, où aurait-elle bien pu aller ?

— On peut toujours espérer… marmonna-t-il enfin. Mais nous sommes ennemis, Percy et moi, ne l’oublie pas. Je ne pense pas que lui l’oubliera, surtout si je dois épouser Gabrielle. Il semble bien, pourtant, que ce sera laird Monroe qui l’emportera.

— Vous pouvez changer ça, vous qui êtes si habile et intelligent, assura Isla. Vous trouverez un moyen pour l’épouser quand même. Il paraît qu’elle ignore encore tout de son mariage avec le laird.

— Il me semble que tu nourris de faux espoirs, mais je ne chercherai pas à te décourager.

— Et si je parviens à gagner le cœur de Percy, me donnerez-vous la permission de l’épouser ? s’enquit-elle avec empressement.

— Tu peux y compter.

— Oh, merci, mon oncle !

Satisfaite d’avoir obtenu sa promesse, Isla se souvint soudain de ses devoirs.

— Comment s’est passé votre voyage ?

Après avoir desserré sa ceinture, Coswold étendit les jambes devant lui et répondit d’un air dégoûté :

— Saint-Biel est un endroit misérable. Il y fait froid quand il devrait faire chaud, et réciproquement.

— Avez-vous trouvé le trésor convoité par le roi ?

— Non.

— Est-ce qu’il existe ?

Sa réponse fusa sans la moindre hésitation.

— Non.

Inutile de lui livrer le fond de sa pensée. Entichée comme elle l’était de Percy, Isla pouvait fort bien trahir ce qu’il lui aurait confié au plus mauvais moment. L’amour rendait les femmes idiotes.

Coswold ne révélerait à personne qu’il était désormais convaincu de l’existence du trésor. Après l’avoir retrouvé, il prévoyait de le garder pour lui seul. Il n’allait certes pas partager la moindre pièce d’or avec le roi Jean qui lui avait tant de fois menti… Avec une telle fortune à sa disposition, il pourrait lever une armée et conquérir ce qu’il voudrait, quand il le voudrait. Les perspectives qu’offrait une telle liberté lui donnaient le tournis.

Mais pour concrétiser son rêve, il lui fallait se montrer pragmatique. C’était Gabrielle qui savait où se trouvait ce trésor. Il était convaincu que le secret de sa localisation s’était transmis de mère en fille. S’il ne pouvait faire d’elle sa femme afin d’obtenir cette information, alors il ferait en sorte qu’elle épouse quelqu’un qu’il pourrait manipuler. Il avait en vue l’homme idéal pour cela.

— D’ici à quelques jours, je repartirai pour un autre long voyage, annonça-t-il.

— Devez-vous aller loin ?

Il hocha la tête.

— Dans les Highlands.

Isla poussa un petit cri de surprise.

— Vous allez à l’abbaye d’Arbane ?

— Je dois d’abord aller retrouver le roi Jean afin de répondre à ses questions sur Saint-Biel. Heureusement, il se trouve dans le Nord actuellement. Je poursuivrai ensuite ma route vers les Highlands.

— Jusqu’à l’abbaye…

— J’ai une autre destination en tête, rectifia-t-il. Ce n’est qu’ensuite que je me rendrai à l’abbaye. Je devrais y arriver largement à temps pour le mariage.

Isla prit une profonde inspiration et rassembla son courage avant de se lancer :

— Existe-t-il un espoir pour que je puisse y aller avec vous ? J’aimerais tant voir la princesse se marier. Je suis sûre que la cérémonie sera grandiose…

À présent, c’était elle qui lui mentait. Peu lui importait de voir Gabrielle se marier. Percy assisterait à la cérémonie, et c’était lui qu’elle voulait voir. Sur le point de refuser, Coswold changea d’avis. Sa nièce pouvait lui être utile.

Comme si elle anticipait un refus de sa part, elle baissa humblement la tête.

— Oui, tu peux venir, répondit-il.

Isla redressa vivement la tête et sentit des larmes de joie affluer à ses yeux. Bientôt, elle verrait l’amour de sa vie, et peut-être pourrait-elle trouver un moyen pour qu’il l’aime enfin. Tout était possible, et elle était prête à tout pour épouser le baron Percy.

À tout…





5



Ils allaient enterrer le frère de MacHugh au milieu du champ de bataille, et pour s’amuser, ils avaient décidé de l’enterrer vivant.

L’endroit choisi pour l’exécution s’appelait Finney’s Flat et c’était une terre sacrée pour les MacKenna. Le clan l’appelait à présent Glen MacKenna, en hommage à tous les guerriers issus de ses rangs qui avaient été massacrés ici. À la fin de la dernière bataille qui s’y était déroulée, le sol s’était retrouvé littéralement rougi de leur sang.

C’était laird Colm MacHugh qui était responsable de ce carnage. Le puissant chef et ses farouches Highlanders avaient dévalé la montagne, l’épée au poing, détruisant tout sur leur passage dans leur fureur guerrière. Leur cri de guerre poussé à l’unisson semblait faire vibrer les pierres. Pour les MacKenna qui les attendaient en contrebas, cette vision avait été terrifiante.

MacHugh était sans conteste le plus terrifiant de tous. Jusqu’à ce terrible jour de défaite, certains soldats du clan MacKenna avaient refusé de croire en son existence, tant les bruits qui couraient sur ses exploits paraissaient exagérés.

Ceux qui avaient pu l’apercevoir juraient leurs grands dieux qu’il était à parts égales homme et lion : sa face ciselée, sa chevelure blonde semblable à une crinière, sa férocité au combat plaidaient en ce sens. Invisible un instant auparavant, il surgissait celui d’après et taillait ses proies en pièces, méthodiquement, membre après membre.

Selon d’autres, MacHugh était un spectre insaisissable doté de pouvoirs surnaturels, qui disparaissait à volonté. Celui qui voyait son ombre approcher n’avait plus pour éviter la mort qu’à tomber à genoux et implorer sa clémence. Il était impossible de le surprendre ou de le capturer. Il semblait invincible. Pour seul avertissement qu’il s’apprêtait à frapper, une musique se faisait entendre – une musique de sang. Son cri de guerre se fondait en une harmonie parfaite avec le sifflement de son épée fendant l’air. Lorsqu’un soldat percevait ce bruit, il n’était déjà plus de ce monde.

Laird Owen MacKenna était quant à lui bien placé pour savoir que MacHugh était un être de chair et de sang. Par deux fois au cours de l’année écoulée, à la demande du roi d’Écosse, il s’était retrouvé dans la même salle que lui, en compagnie d’une vingtaine de leurs pairs. Le puissant MacHugh ne s’était pas adressé à lui directement, mais MacKenna n’en avait pas moins senti l’aiguillon de ses paroles. Lorsque des sujets concernant leurs terres voisines avaient été abordés, c’était vers lui que le roi et les autres lairds s’étaient naturellement tournés, comme si son opinion avait plus d’importance que celle de MacKenna. Et, plus que jamais, Finney’s Flat demeurait une pomme de discorde entre eux. La vallée entaillait le paysage juste à la jonction de leurs domaines respectifs. La terre était fertile. On n’y trouvait pas un rocher en vue. L’endroit idéal où faire paître des moutons et peut-être planter un peu d’orge, mais aucun des deux clans ne pouvait le revendiquer. Le roi d’Écosse avait offert Finney’s Flat au roi d’Angleterre, bien des années plus tôt, en un geste de conciliation. Et chaque fois que MacKenna essayait de s’en approprier un bout, MacHugh faisait en sorte qu’il soit repoussé.

Cet homme lui inspirait donc une haine qui ne faisait que croître. Pas un jour ne passait sans qu’il voue à laird MacHugh de sombres pensées. Et savoir que son ennemi ne perdait pas une seconde à lui rendre la pareille – à ses yeux, il n’était pas assez important pour cela – ne faisait qu’envenimer les choses.

Owen n’était pas assez aveuglé pour ne pas reconnaître le péché de jalousie. L’envie le dévorait de l’intérieur. Il rêvait de détruire MacHugh, et même s’il ne l’aurait pour rien au monde admis devant son confesseur, il aurait vendu son âme au diable pour obtenir ce qu’il convoitait.

Or la liste des convoitises était longue… Il aurait voulu que la puissance de MacHugh soit à lui. Il aurait voulu que ses alliés – les Buchanan, les Maitland, les Sinclair – soient les siens. Il aurait voulu avoir sa force et sa discipline. Il aurait voulu inspirer la peur qu’il inspirait à ses ennemis, obtenir la loyauté qu’il obtenait de ses amis. Il aurait voulu ses terres et tout ce que MacHugh contrôlait. Et, plus que tout, Owen avait soif de revanche.

Ce jour-là, il allait enfin pouvoir se débarrasser de sa jalousie et obtenir justice.

Quel beau jour c’était pour une exécution… ou même plusieurs, si tout se passait bien et si un grand nombre de membres du clan MacHugh périssaient. Dommage qu’il ne puisse assister au spectacle. Il lui fallait partir afin que, lorsqu’on l’accuserait du crime, il puisse protester de son innocence et bénéficier du témoignage des saints hommes de l’abbaye d’Arbane témoignant de sa présence.

Owen avait méticuleusement préparé le plan et choisi celui qui superviserait l’exécution.

— Vous devrez attendre que laird MacHugh arrive sur cette crête pour agir, avait-il expliqué. Il comprendra ce qui se passe, mais ne pourra rien faire pour vous en empêcher. N’ayez aucune inquiétude. Ses flèches ne pourront vous atteindre à une telle distance et son cheval ne peut voler. Quand il aura fini par rejoindre son frère, il sera trop tard et vous aurez eu tout le temps d’aller vous mettre à l’abri. Un contingent de mes hommes se tiendra à l’affût derrière ce rideau d’arbres. Dès que MacHugh sera suffisamment près, ils l’encercleront et l’attaqueront.

Avec un sourire de triomphe anticipé, Owen s’était frotté les mains pour conclure :

— Si tout se passe bien, laird Colm MacHugh et son frère Liam reposeront six pieds sous terre avant la nuit.

Il avait choisi pour commander l’opération un homme aussi massif qu’obtus, du nom de Gordon. Owen lui avait fait répéter ses ordres afin de s’assurer qu’il comprenait bien l’importance de procéder à l’enfouissement à temps.

La bande qu’il dirigeait n’avait eu aucun mal à se saisir de Liam MacHugh. Une embuscade avait été tendue alors qu’il traversait un bois épais. Après l’avoir battu sévèrement et lui avoir confisqué ses bottes, ils l’avaient ramené, attaché par les chevilles à son cheval, jusqu’au trou qu’ils avaient préalablement creusé.

Alors qu’ils attendaient nerveusement que MacHugh se montre et que Liam reprenne conscience, un différend survint parmi le groupe sur le meilleur moyen de procéder à leur tâche.

La discussion tourna vite à la dispute. Trois des soldats préféraient que le frère de MacHugh soit mis dans le trou tête la première, pour ne laisser dépasser que ses pieds. Lorsque ses orteils cesseraient de bouger, ils auraient la certitude qu’il était mort. Trois autres étaient favorables à ce qu’on l’introduise dans sa tombe par les pieds afin qu’il puisse crier et implorer leur pitié, jusqu’à ce que la dernière pelletée de terre sur sa tête l’en empêche.

— Il pourrait fort bien ne pas se réveiller, fit valoir l’un des hommes. Tête la première, voilà mon avis !

— Il n’a pas poussé un seul gémissement quand nous le battions, intervint un autre. Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il va se mettre à crier maintenant ?

Gordon savait que la dispute finirait par dégénérer. L’œil rivé sur la crête où devait apparaître MacHugh, il annonça que son vote emporterait l’affaire.

Liam verrait venir sa mort debout dans son trou.





6



Il n’était pas inhabituel pour une future mariée de ne rencontrer son époux que le jour de la cérémonie, mais Gabrielle espérait au moins avoir un aperçu de cet homme avant l’échéance. Tout ce qu’on lui avait dit de laird Monroe, c’était qu’il était vieux. Personne n’avait précisé à quel point il l’était, ce qui l’inquiétait quelque peu. Et s’il s’avérait être un ogre ? Ou un vieillard chenu incapable de tenir debout ? S’il n’avait plus de dents et ne pouvait manger que de la bouillie ? Elle savait que l’âge et l’apparence ne devaient pas compter pour elle, mais ses manières pouvaient être atroces, ou pire encore : il pouvait se montrer cruel envers son entourage. Comment vivre aux côtés d’un homme qui maltraiterait ceux qui dépendaient de lui ?

Sa mère lui avait souvent reproché de s’inquiéter à l’excès, mais l’inconnu n’était-il pas toujours source d’inquiétude ? Pour Gabrielle, c’était le cas. Oh, comme elle aurait aimé qu’elle soit encore là pour lui porter conseil ! Elle aurait su, elle, calmer ses peurs. Mais elle était morte deux hivers plus tôt. Même si Gabrielle devait s’estimer heureuse de l’avoir eue près d’elle durant de si nombreuses années, le manque qu’elle ressentait se révélait parfois physiquement douloureux. Ce qui était le cas ce jour-là, alors qu’elle se mettait en route pour rejoindre le lieu de son mariage.

Accompagnée par son père et une vingtaine de soldats et domestiques, elle faisait route vers les Highlands et l’abbaye d’Arbane, où devaient être célébrées ses noces une semaine plus tard.

La progression à flanc de montagne se révélait lente et difficile. Plus ils approchaient de leur destination, plus Gabrielle devenait morose.

Le chemin étroit et cahoteux ne permettait pas de chevaucher de front, mais son père profita d’un élargissement pour venir se placer à côté d’elle.

En désignant d’un regard la vallée verdoyante qui s’étendait en contrebas, il lui lança :

— As-tu remarqué comme tout est vert ici, Gabrielle ?

— Oui, père… répondit-elle sans enthousiasme.

— Sens-tu comme l’air des montagnes est vivifiant ?

— Oui, c’est vrai.

Manifestement décidé à la dérider, il poursuivit :

— Des Highlanders prétendent que l’on est si près du ciel, ici, qu’il est possible de le toucher. Qu’en penses-tu ?

Cela ne lui ressemblait pas de se montrer si fantasque. C’était sa mère qui avait joué ce rôle. Le baron n’était pas un rêveur. Plutôt un meneur d’hommes, un protecteur, et un être terriblement pragmatique.

— J’en pense qu’ils se trompent, répliqua-t-elle. Il n’y a qu’à Saint-Biel qu’une telle chose est possible.

— Et comment le sais-tu ?

— Mère, répondit-elle simplement.

— Ah… fit le baron avec un sourire mélancolique. Que t’a-t-elle dit, exactement ?

— Elle disait que lorsqu’elle se tenait au pied de la statue de saint Biel qui domine le port, elle se sentait aussi près du ciel qu’il est possible de l’être sur terre.

Machinalement, Gabrielle caressa le médaillon qu’elle portait en sautoir au bout d’une chaîne. Il avait été façonné à partir d’une pièce d’or à l’effigie du saint patron de son pays. Elle le portait toujours, et sa mère en avait eu un autre semblable autour du cou pour être enterrée.

— Elle me manque aussi, murmura son père, qui avait noté son geste. Elle restera à jamais dans nos cœurs.

Après avoir poussé un soupir, il ajouta :

— As-tu remarqué comme le ciel est bleu ? Aussi bleu que les yeux de ta mère.

— Je l’ai remarqué, assura-t-elle. Et je constate aussi que vous ne cessez de me chanter les louanges de ce pays… Se pourrait-il que vous ayez une idée derrière la tête ?

Son père répondit à sa taquinerie avec gravité.

— J’aimerais que ton nouvel environnement te plaise, et que tu sois contente de ta vie ici et de ton mariage.

Gabrielle aurait voulu protester. Le « contentement » était-il tout ce qu’elle pouvait attendre ? La passion, l’excitation, l’amour n’existaient-ils donc qu’en rêve ? Était-il impossible de les obtenir ? Elle aurait voulu poser ces questions à son père, mais cela lui était impossible et elle tint sa langue. Alors qu’ils chevauchaient en silence, elle se reprit et décida de se montrer aussi pragmatique que lui. Elle était une adulte, à présent. Elle serait bientôt une femme mariée. Il était temps de rejeter les rêves de l’enfance.

— J’essayerai de m’en contenter, promit-elle.

Leur avance fut de nouveau ralentie par la pente rocailleuse, mais le père de Gabrielle remarqua son expression et lut de la tristesse dans ses yeux.

— Enfin, fille ! s’impatienta-t-il. Nous n’allons pas à un enterrement. Ce sont tes noces ! Essaye d’être joyeuse.

— J’essayerai, répéta-t-elle.

Une heure plus tard, alors que leur convoi faisait halte pour que les chevaux puissent se reposer et leurs cavaliers se détendre les jambes, le père de Gabrielle lui proposa de faire quelques pas avec lui.

Aucun d’eux ne parla jusqu’à ce qu’ils marquent une pause dans un bosquet de bouleaux où coulait un ruisseau.

— J’ai rencontré laird Monroe et quelques membres de sa famille, expliqua le baron. Il sera gentil avec toi.

Gabrielle n’avait aucune envie de discuter de son futur mari.

— Alors, je serai gentille avec lui, marmonna-t-elle.

En secouant la tête, il la dévisagea.

— Jamais fille ne fut plus entêtée que toi…

— Qu’avez-vous de si délicat à me dire ? demanda-t-elle en se tournant pour lui faire face.

Geoffrey poussa un soupir.

— Ta vie va changer quand tu seras officiellement sa femme. Dans ce mariage, tu ne seras pas l’égale de ton mari et tu dois l’accepter.

— Mère était bien votre égale, non ?

Cette question lui arracha un sourire.

— On peut le dire, admit-il. Mais c’était une exception.

— Peut-être bénéficierai-je aussi d’une exception ?

— Avec le temps, qui sait… Je ne veux pas que tu sois inquiète à propos de ton futur mari. Je me suis assuré qu’il ne lèverait jamais la main sur toi. Car, comme tu le sais, certains hommes se montrent cruels avec leurs femmes.

C’était d’un ton dégoûté qu’il avait énoncé ce fait.

— Je pense que ce mariage vous soucie plus que moi, dit-elle avec amusement. Êtes-vous inquiet de ce que je pourrais faire si mon mari – ou n’importe quel homme – se risquait à lever la main sur moi ?

— Non… répondit-il, contrarié. Je sais exactement de quoi tu es capable. Je t’ai vue t’entraîner.

Sans laisser à sa fille le temps d’intervenir, il enchaîna :

— Quoi qu’il en soit, ce mariage va changer ta vie. Tu n’agiras plus à ta guise. Tu devras prendre en considération les sentiments et les attentes de ton mari. L’indépendance qui était tienne de bien des manières, il te faut y renoncer.

— Êtes-vous en train de me dire que je dois faire une croix sur ma liberté ?

Confronté à l’incompréhension manifeste de sa fille, le baron lâcha un nouveau soupir.

— D’une certaine manière, admit-il vaguement.

— D’une certaine manière ?

— Quand tu seras mariée, reprit le baron Geoffrey, il te faudra partager le lit de ton époux et…

Réalisant sur quel terrain il s’était engagé, il s’arrêta et toussa pour masquer son embarras. Il ne comprenait pas ce qu’il lui avait pris d’aborder ce sujet. Parler avec sa fille du lit conjugal était impossible. Après y avoir réfléchi un instant, il décida qu’il demanderait à l’une des femmes d’expérience de leur groupe de lui expliquer ce qu’il allait se passer lors de la nuit de noces. Il ne se sentait simplement pas de taille à le faire.

— Vous disiez ? insista-t-elle.

— Nous approchons de l’abbaye, éluda-t-il. Encore une heure de route. Tout comme pour arriver à Finney’s Flat, mais dans la direction opposée.

— Il n’est pas très tard, constata Gabrielle. Nous avons le temps d’aller y jeter un coup d’œil avant qu’il fasse nuit.

— As-tu oublié que je dois aller présenter mes respects à laird Buchanan ?

D’un signe de tête, il indiqua l’ouest et poursuivit :

— Quand nous atteindrons cette crête, je te laisserai. Il fera noir avant que je sois de retour. Toi et les autres serez déjà arrivés à l’abbaye.

— Pourrais-je me rendre à Finney’s Flat en compagnie de mes gardes pendant que le convoi poursuit sa route ? Nous les retrouverons à l’abbaye, et je suis curieuse de découvrir ce présent que le roi Jean a eu la bonté de déposer dans ma corbeille de mariage.

Le père de Gabrielle examina sa requête durant une bonne minute, avant d’accepter.

— À condition que tu emmènes tes gardes avec toi, précisa-t-il, ainsi que ton arc et tes flèches, et que tu te montres extrêmement prudente. Et tu dois me promettre que tu ne te laisseras pas surprendre par la nuit et que tu ne chercheras pas les ennuis.

— Que je ne chercherai pas les ennuis, père ? répéta-t-elle en réprimant un sourire.

En découvrant la lueur malicieuse qui faisait briller son regard, le baron Geoffrey fut émerveillé de la femme qu’elle était devenue. Avec ses cheveux noirs et ses yeux bleu-violet, si semblables à ceux de sa mère, Gabrielle était à présent une délicieuse jeune lady. Le cœur empli de fierté, il songea à ses multiples talents. Elle savait lire et écrire, parlait quatre langues couramment. Sa mère avait veillé à ce qu’elle soit versée dans tous les arts féminins, et il avait quant à lui fait en sorte qu’elle maîtrise d’autres capacités. Gabrielle chevauchait aussi bien qu’un homme et tirait à l’arc de manière plus qu’honorable. En vérité, elle atteignait ses cibles plus souvent que lui.

— Quels ennuis ? insista-t-elle, le tirant de ses pensées.

— Tu sais parfaitement de quoi je parle. Ne joue pas l’innocente avec moi. Je veux ta parole sur tous ces points, fille.

Docilement, elle acquiesça d’un signe de tête.

— Je vous le promets. Il n’y aura pas d’ennuis, ce sera un après-midi tout à fait tranquille.

Mal à l’aise avec l’expression des sentiments, le baron Geoffrey lui tapota maladroitement l’épaule et tourna les talons pour rejoindre le reste du groupe. Gabrielle se pressa derrière lui pour le rejoindre et conclut :

— Père, je vous assure que vous vous tracassez pour rien. Je serai aussi prudente que je vous l’ai promis. Cessez de vous faire un sang d’encre.

Comment aurait-elle pu savoir qu’elle se retrouverait, deux heures plus tard, dans l’obligation de tuer un homme ?





7



Gabrielle dut empêcher un meurtre.

Elle avait eu envie d’un peu de distraction pour oublier ses inquiétudes, mais elle n’avait certes pas voulu assister à quelque chose d’aussi horrible…

Le trajet avait commencé de manière plaisante. Après avoir souhaité bon voyage à son père et avoir dûment posé un baiser sur sa joue, elle s’était efforcée de rejoindre sans courir son cheval, Rogue. Elle permit même à l’un de ses gardes, Stephen, de l’aider à monter en selle. Rogue, ayant senti qu’il lui serait bientôt permis de galoper, piaffait déjà d’impatience.

Consciente que le baron Geoffrey devait l’observer, Gabrielle joua les faibles femmes et réprima les ardeurs de sa monture. Elle avait le sentiment que son père savait exactement à quoi s’en tenir, aussi se retint-elle de sourire en se retournant une dernière fois pour lui adresser un signe de la main, avant de disparaître totalement à sa vue.

Une fois libre de n’en faire qu’à sa tête, Gabrielle lâcha la bride à Rogue et l’encouragea d’un coup de talon. Le cheval bondit au grand galop, si bien qu’en atteignant la colline suivante, elle eut l’impression de s’être mise à voler. La joie profonde qu’elle ressentait la fit rire à gorge déployée, et elle sentit se dissiper le fardeau qui lui avait pesé sur les épaules toute la journée.

Comme toujours, Stephen prit la tête, Christien et Lucien l’encadrèrent, et Faust – le plus jeune – ferma la marche. Les quatre soldats auraient pu être frères tant leur apparence était semblable, avec leurs cheveux d’un blond très pâle, leurs yeux bleus et leur teint hâlé. Ils portaient le même uniforme noir, orné au-dessus du cœur de l’emblème de la maison royale de Saint-Biel.

Leurs personnalités différaient cependant grandement. Peut-être parce qu’il était le plus âgé et qu’il faisait office de commandant, Stephen était sérieux et souriait rarement. Christien se montrait plus communicatif et se laissait facilement taquiner. Lucien avait un merveilleux sens de l’humour. Quant à Faust, il était le plus calme.

Tous parlaient leur langue natale. Comme Gabrielle, ils comprenaient et parlaient également l’anglais et le gaélique, mais préféraient s’en abstenir.

Elle était consciente de la chance qu’elle avait de bénéficier de la loyauté de ces quatre hommes. Ils lui avaient servi de protecteurs durant quasiment toute sa vie. Ils lui avaient sauvé la mise lorsque sa nature aventureuse la plaçait dans une situation périlleuse et avaient préservé ses secrets – même vis-à-vis de son père – quand elle ne tenait pas à ce qu’il soit mis au courant de ses escapades. Sa sécurité demeurait en toutes circonstances leur objectif prioritaire. À plus d’une occasion, ils lui avaient sauvé la vie, y compris au péril de la leur.

Pas plus tard que le mois précédent, Faust était venu à sa rescousse sur le marché du village. Elle avançait d’un étal à l’autre lorsque deux hommes soûls s’étaient mis à la suivre, leurs mines trahissant leurs intentions lascives. Dès qu’ils avaient fait un pas dans sa direction, Faust s’était interposé et les avait jetés à terre avant qu’ils comprennent ce qui leur arrivait.

Gabrielle se souvenait également d’un incident qui s’était produit l’année précédente. Alors qu’elle tournait au coin de l’écurie de son père où un poulain venait de naître, le frein d’une charrette à grain avait lâché en haut d’une côte, précipitant le véhicule à toute vitesse vers elle. Elle avait à peine eu le temps de se retourner que Christien l’avait saisie par les épaules et tirée en arrière, sans pouvoir lui-même éviter tout à fait l’impact. Sa cheville était restée si enflée qu’il n’avait pu s’en servir pendant des semaines.

Le souvenir de tous les dangers qu’elle avait fait courir à ces hommes de confiance la faisait frémir, mais elle avait aussi en mémoire d’autres moments plus souriants. Quand elle était enfant, il y avait eu des nuits où Stephen avait fait le guet pour qu’elle puisse quitter sa chambre en catimini et aller écouter les musiciens qui jouaient dans une cour. Elle se rappelait également cet après-midi où, en dépit des avertissements de son père, elle était tombée dans les eaux boueuses de la rivière après être montée dans un arbre avec son amie Elizabeth. Lucien s’était empressé de les confier toutes deux à la cuisinière, pour qu’elle puisse leur donner un bain et les changer avant que le baron ne s’aperçoive de quoi que ce soit.

Elle n’oublierait jamais non plus la bande de vagabonds qui étaient venus, alors qu’elle avait neuf ans, établir leur campement dans une prairie voisine du château de son père. On lui avait recommandé de les éviter, mais elle avait décrété avec indignation que tous les visiteurs étaient des invités et devaient être traités comme tels. La cuisinière avait préparé des tartes aux fruits rouges pour le dessert. Gabrielle avait attendu qu’elle les mette à refroidir sur un appui de fenêtre pour les emporter dans son jupon soulevé. Elle avait été ravie de voir ses invités se régaler de son présent, et elle aurait volontiers accepté leur invitation d’aller galoper un peu avec eux si elle n’avait pas soudain aperçu Christien et Lucien qui l’observaient à dix pas de là, les bras croisés et la mine réprobatrice. Lorsque la femme de chambre s’était étonnée ce soir-là des curieuses taches sur son jupon, les gardes ne l’avaient pas trahie. Mais plus tard, quand ils s’étaient retrouvés seuls, ils n’avaient pas manqué de la prévenir des dangers du monde.

Christien et Faust étaient les membres les plus récents de sa garde. Stephen et Lucien veillaient sur elle d’aussi loin qu’elle pouvait se souvenir. Lors des événements les plus importants comme les plus triviaux de son existence, il y avait toujours eu un ou plusieurs d’entre eux à ses côtés. Aux pires moments, ils ne lui avaient pas fait défaut non plus. Quand l’état de santé de sa mère avait définitivement empiré et que Gabrielle avait été appelée à son chevet, elle avait compris au fond de son cœur que ce serait la dernière fois. Pendant deux longues et tristes journées, elle était restée avec son père près de la mourante à lui tenir la main, à lui caresser le front. Bien des domestiques et des médecins étaient passés durant cette interminable veille, mais à l’extérieur de la chambre, pendant tout ce temps, ses gardes étaient restés en faction.

Et en chevauchant à présent avec eux en direction de Finney’s Flat, Gabrielle récita mentalement une prière afin de remercier ces quatre chers amis de ce qu’ils avaient fait pour elle.

Lorsque les chevaux se furent dégourdi les jambes tout leur soûl, elle ralentit l’allure. Un océan de verdure, que la bruyère trouait de taches pourpres, recouvrait le paysage accidenté. Son père lui avait affirmé que toute l’Écosse était jolie, mais en laissant ses yeux courir sur les alentours, Gabrielle songea que les Highlands étaient bien davantage que cela.

Plus ils montaient, plus l’air fraîchissait. L’odeur des pins embaumait l’atmosphère, et la caresse du vent frais sur son visage était un délice. Ils s’élevaient ainsi depuis deux heures quand ils débouchèrent sur un plateau. Stephen avait déjà exploré les lieux et certifié à Gabrielle qu’il n’y avait qu’un moyen d’atteindre leur destination.

— Puisque nous arrivons du sud, la route la plus rapide serait d’aller tout droit. Mais comme vous pouvez le voir, le terrain est boisé et nous pourrions avoir du mal à y faire passer nos chevaux. Mais c’est faisable.

— Et si ça ne l’est pas ? s’enquit Gabrielle.

— Nous trouverons un autre chemin, répondit Lucien.

— Finney’s Flat est de l’autre côté de ce bois ?

— Oui, princesse.

La main en visière pour se protéger du soleil, Gabrielle scruta le paysage vers l’est, puis vers l’ouest. L’étendue boisée s’étendait à perte de vue, tant le plateau était grand.

— Et quelle profondeur a-t-il ? questionna-t-elle.

— Je n’en ai exploré qu’une partie, répliqua Stephen.

Après avoir observé la position du soleil, il ajouta :

— Nous avons bien le temps de le découvrir.

— Devrions-nous passer par l’est ou par l’ouest, si le bois est trop dense pour nous laisser le passage ? demanda Lucien.

Christien se chargea de lui répondre.

— Le père de la princesse nous a expliqué que des bois s’étendent à l’est de Finney’s Flat, jusqu’au loch Kaenich. Le flanc ouest est également boisé, et derrière se trouvent les terres de ces sauvages de Buchanan.

— « Ces sauvages de Buchanan » ? s’étonna Lucien.

— C’est ainsi que le baron Geoffrey les appelle. Et à en juger d’après certaines histoires qu’il rapporte à leur sujet, je ne pense pas qu’il exagère.

— J’ai cru comprendre qu’aucun des clans n’aime les intrus, intervint Faust.

Les sourcils froncés, Gabrielle se tourna vers le plus mesuré de ses gardes.

— Nous sommes déjà sur les terres du clan MacKenna, et personne n’a tenté de nous arrêter.

— Non, princesse. Il est vrai que leurs terres bordent Finney’s Flat au sud, mais nous nous trouvons à la pointe sud-est, que contrôle votre futur mari, laird Monroe. Voilà pourquoi nul ne s’est opposé à notre avancée.

Elle laissa son regard courir sur l’horizon. L’endroit lui paraissait inhabité. Depuis le début de leur périple à travers les Highlands, ils n’avaient pas rencontré âme qui vive. Les habitants de ces contrées sauvages se cachaient-ils, ou le pays était-il si peu peuplé qu’il paraissait désert ?

— Stephen ? demanda-t-elle. Et si nous prenions vers l’ouest pour aborder Finney’s Flat par le nord ?

— Vous voyez cette montagne, droit devant nous ? répliqua-t-il. Laird Buchanan a expliqué à votre père qu’à sa base se dresse une falaise au pied de laquelle passe le seul chemin d’accès à Finney’s Flat dans cette direction. L’endroit est étroitement gardé par le clan MacHugh, qui ne tolère pas les intrus.

— Ils sont… prompts à s’échauffer, précisa Christien.

— Nous ne pouvons vous permettre de passer par là, enchaîna Stephen.

— Laird MacHugh est dangereux, conclut Faust.

— Nous avons entendu dire que les MacHugh sont très farouches, expliqua Christien. Et leur chef est un sauvage.

Gabrielle secoua la tête.

— Je me refuse quant à moi à juger un homme sur la base de on-dit.

— Que décidez-vous alors, princesse ?

À Stephen qui venait de l’interroger, elle répondit :

— Nous nous enfoncerons dans la forêt qui se trouve devant nous. C’est la route la plus rapide, n’est-ce pas ? Nous irons à pied si nécessaire.

Stephen s’inclina.

— Comme vous voudrez, princesse. Faust, c’est toi qui garderas les chevaux.

Il leur fut finalement possible de chevaucher jusqu’au bout, même s’il leur fallut par deux fois faire demi-tour afin de trouver un passage praticable. Enfin, après avoir traversé un ruisseau, ils purent prendre de la vitesse et ne tardèrent pas à apercevoir l’orée du bois. Ils mirent pied à terre et Gabrielle tendit ses rênes à Faust, puis emboîta le pas à Stephen qui écartait les broussailles devant eux.

Soudain, celui-ci s’arrêta et tendit le bras pour l’empêcher de passer. Figée derrière lui, elle tendit l’oreille. En silence, elle rajusta à l’épaule la lanière de son carquois et serra son arc dans sa main gauche, prête à en faire usage. Quelques secondes plus tard, elle perçut à quelque distance un mugissement de rire, suivi d’un retentissant blasphème.

Parfaitement immobile, Gabrielle redoubla d’attention. Elle entendait des hommes parler, mais leurs voix étouffées l’empêchaient de comprendre leur conversation.

Une main dressée afin de dissuader ses gardes de protester, elle s’avança très lentement. Ainsi, elle demeurait parfaitement masquée par les arbres, mais en se déportant légèrement sur la gauche, elle avait une vue tout à fait dégagée sur l’étendue de terre plate et nue. Elle vit alors sept hommes, tous vêtus d’une bure de moine, la capuche rabattue sur la tête.

L’espace d’un instant, elle crut qu’ils se recueillaient sur la dépouille de l’un d’eux avant de l’enterrer. Ils étaient rassemblés autour de ce qui ressemblait à une fosse. Quand leurs véritables intentions lui apparurent, Gabrielle faillit lâcher un petit cri. Un huitième homme gisait sur le sol. Lui n’était pas habillé comme un moine, mais d’un plaid sali. On lui avait ligoté les mains et les pieds, et tout son corps était couvert de sang.

Au risque de se trahir, Gabrielle s’approcha davantage. Elle sentit la main de Stephen se poser sur son épaule, mais elle secoua la tête et poursuivit sa progression. Toujours à l’abri des arbres, elle put enfin comprendre ce qui se disait.

Les hommes se disputaient sur la meilleure façon de jeter leur victime dans le trou. Trois voulaient qu’il y aille tête la première. Les autres préféraient les pieds devant. Le seul qui était resté silencieux – sans doute leur chef – eut le dernier mot. Tous étaient d’accord sur une chose : ils tenaient à ce que leur captif reprenne ses esprits pour qu’il puisse comprendre ce qui lui arrivait.

Les bribes de conversation que le vent portait jusqu’à ses oreilles épouvantaient Gabrielle. De quel péché leur victime s’était-elle rendue coupable ? Elle décida que cela importait peu car aucun crime, aussi atroce fût-il, ne méritait un châtiment aussi cruel et inhumain.

En prêtant l’oreille à leur dispute, elle eut le fin mot. Tout ce qu’ils reprochaient à cet homme, c’était d’être le frère de laird MacHugh.

Le chef de la bande déclara :

— Hamish, garde les yeux fixés sur cette crête. Nous jetterons Liam MacHugh dans ce trou quand nous verrons son frère apparaître.

— Gordon, je ne suis pas sourd ! protesta le dénommé Hamish. Tu m’as dit ce que je dois faire, et je vais le faire. Je garde les yeux rivés sur cette crête. Mais j’aimerais bien savoir ce que nous ferons si MacHugh ne se décide pas à venir sauver son frère.

— Il viendra, répondit un autre. Et quand il sera là-haut, il comprendra ce qui se passe, mais aussi vite qu’il pourra galoper, il n’arrivera jamais ici à temps. Son frère sera mort et il y aura belle lurette que nous aurons filé.

— Et comment saura-t-il que c’est son frère que l’on enterre ? questionna un troisième.

Ce fut Gordon qui répondit.

— On doit l’avoir mis au courant à présent que son frère a des problèmes. De si loin, il ne pourra reconnaître son visage, mais le plaid, si.

— Et s’il ne reconnaît pas le plaid d’aussi loin ? insista Hamish.

— Et puis, il nous verra jeter Liam dans le trou et l’enterrer, enchaîna une autre voix. Il saura que c’est nous.

Un dernier s’emporta :

— S’il ne peut voir le visage de son frère, il ne verra pas les nôtres non plus. Alors pourquoi nous être donné la peine de porter ces saletés de robes ? La mienne me gratte la peau. J’ai l’impression que des insectes galopent sur moi, et puis elle pue. Pire que la pâtée des cochons.

— Arrête de gémir, Kenneth ! ordonna Gordon. On a volé ces robes pour éviter tout risque que MacHugh puisse voir nos visages.

— Si jamais il découvre ce qu’on a fait…

Hamish fut secoué d’un tremblement et poursuivit :

— … il fera bien pire que nous enterrer vifs.

Un grondement d’approbation s’éleva.

— Peut-être qu’on ferait mieux de le laisser là et de partir tout de suite, suggéra Kenneth.

Déjà, il s’éloignait nerveusement du trou.

— Ne sois pas stupide ! s’impatienta Gordon. Personne ne saura qui on est. Pourquoi crois-tu qu’il est venu nous chercher jusque dans les Lowlands ?

Pour couper court à toute autre récrimination, il se hâta d’ajouter :

— Et payés grassement ! Vous voulez renoncer à ça ?

— Non, mais… commença Hamish.

— Assez parlé de décamper ! trancha le chef.

Puis, s’adressant à celui qui surveillait le prisonnier :

— Donne-lui un coup de pied, Roger. Vois s’il réagit. Je le veux conscient quand il ira dans le trou.

Roger s’exécuta. Le coup de pied qu’il assena dans le flanc de Liam MacHugh ne provoqua aucune réaction.

— Je ne pense pas qu’il reprendra conscience, estima Kenneth. Il doit déjà être à l’agonie.

— Tu n’aurais pas dû taper si fort, Gordon ! reprocha Hamish dans un murmure.

— Nous avons tous pris notre tour, lui rappela Roger.

— On n’a fait que ce qu’on nous a demandé ! trancha un autre.

Gordon acquiesça d’un hochement de tête.

— Exact. On a suivi les ordres, comme les bons soldats que nous sommes.

Kenneth rejeta sa capuche en arrière pour se gratter l’oreille et demanda :

— Rappelle-moi ce que Liam MacHugh a fait ?

— Cela fait dix fois que je te le dis ! s’emporta Gordon en le poussant fort, si bien qu’il faillit tomber dans le trou.

Luttant pour regagner son équilibre, Kenneth ne se laissa pas impressionner.

— Eh bien, dis-le-moi encore.

— On a attrapé Liam et on va le tuer pour que son frère descende de cette montagne et que les troupes qui se planquent dans les bois à l’est puissent le prendre par surprise.

Kenneth se gratta l’oreille avec insistance.

— Et que feront-ils avec le laird, une fois qu’ils l’auront attrapé ?

— Ils le tueront, bougre d’âne ! Et ils l’enterreront à côté de son frère !

Sans s’offusquer de l’insulte, Kenneth enchaîna :

— Et de quel clan sont-ils, ces soldats qui se cachent ?

D’un geste vague, il désigna l’est.

— Mieux vaut pour toi que tu ne le saches pas, gronda le chef. Moins tu en sauras, mieux tu te porteras.

— Regardez ! On dirait qu’il se réveille ! lança l’un des hommes en poussant du pied leur captif.

Roger gloussa de plaisir.

— Tant mieux ! Il saura ce qui lui arrive quand nous le mettrons dans le trou. Tu as encore de l’eau à lui jeter à la figure, Manus ? Réveille-le pour de bon.

Kenneth intervint :

— Il ne se réveillera jamais. J’ai bien regardé son visage. Ses paupières n’ont pas tremblé une fois. Il est pour ainsi dire déjà mort.

— Mais peut-être qu’avec un peu d’eau…

— Je n’en ai plus, annonça Manus. On pourrait peut-être lui cracher dessus ?

Les hommes se mirent à rire en convenant que l’idée était bonne. Gabrielle entendit alors les deux derniers hommes s’interpeller par leur prénom : Fergus et Cuthbert. Il était important qu’elle n’en oublie pas un seul, pour le jour où ces bandits recevraient leur châtiment.

Bientôt, Hamish cessa de rire et s’étrangla de terreur.

— MacHugh ! MacHugh ! s’écria-t-il, les yeux fous. MacHugh arrive !

Tout le monde – y compris Gabrielle – tourna les yeux vers la crête, où venait d’apparaître un cavalier.

— Nous avons encore tout le temps nécessaire, assura Kenneth. Le laird ne peut tout de même pas voler jusqu’ici.

— Regardez ceux qui l’accompagnent ! cria Manus d’une voix que la peur faisait trembler. Une vingtaine !

Gordon devenait nerveux. Pensant entendre un bruit derrière lui, il se retourna vivement, la main sur la poignée de son épée. En l’absence de toute menace, il surveilla les alentours avec anxiété avant de conclure :

— Assez perdu de temps ! Mettez-le dans le trou. Il faut le recouvrir de terre avant de partir.

Roger et Cuthbert se chargèrent de soulever Liam, dont la tête ballottait mollement. En lui empoignant les cheveux, Fergus la redressa.

— Ses yeux sont toujours fermés… constata-t-il avec une déception évidente.

Ils amenaient leur victime au bord du trou lorsqu’un lointain grondement attira leur attention. Tous ensemble, ils tournèrent la tête à temps pour voir un groupe de cavaliers émerger d’entre les arbres, à l’extrémité la plus lointaine de la vallée. Les sabots de leurs chevaux martelant le sol, ils s’élancèrent vers eux au galop. À la distance où ils se trouvaient, ils n’étaient encore que des points sur l’horizon.

— Ce pourrait être les Buchanan ! s’écria Manus. On ne peut encore en être sûr, mais je sens que c’est eux !

— Ils vont nous tuer ! se lamenta Hamish.

Tel un mulot acculé, il fit un tour sur lui-même sans parvenir à décider de quel côté s’enfuir.

— Où est-ce qu’on pourrait se cacher ? gémit-il. Où ?

Cuthbert et Manus lâchèrent le corps de Liam.

— Relevez-le ! ordonna Gordon, paniqué. Relevez-le, je vous dis ! Quand je l’ai descendu de cheval, ses yeux se sont ouverts, et je suis le seul qu’il ait pu voir. Je dois le tuer avant qu’on le mette dans le trou. Nous n’avons plus le temps de l’enterrer.

Mais ses deux hommes ne lui obéirent pas plus que Roger, Kenneth, Hamish ou Fergus, car tous étaient en train de détaler pour se mettre à l’abri.

Avec un rictus de rage, Gordon dégaina son épée. Au même moment, Gabrielle tira une flèche de son carquois et l’encocha dans son arc.

Les guerriers du clan Buchanan étaient encore trop loin pour que leurs flèches puissent atteindre les bandits, et ceux du clan MacHugh qui dévalaient la montagne avaient encore plus de retard.

Soudain, un autre bruit de cavalcade se fit entendre. Les soldats qui s’étaient tenus en embuscade pour tendre un piège aux MacHugh sortaient du bois et fonçaient au galop vers les Buchanan. Une bataille acharnée était sur le point d’éclater, et Gabrielle et ses gardes risquaient de se retrouver au beau milieu.

Les yeux rivés sur Gordon, elle ne relâchait pas son attention. Son prisonnier, couché à terre sur le flanc, ne bougeait toujours pas. Le chef des bandits surveillait quant à lui nerveusement le nord. Il rangea son arme, commença à s’éloigner, s’arrêta un instant. Gabrielle comprit qu’il hésitait à laisser la vie sauve à Liam MacHugh, qui avait vu son visage.

— Stephen… murmura-t-elle. Si jamais je rate…

— Vous ne raterez pas.

— Mais si je manque ma cible… tiens-toi prêt.

Changeant brusquement d’avis, Gordon fit demi-tour et dégaina de nouveau son épée, prêt à porter à sa victime un coup mortel.

La flèche de Gabrielle l’en empêcha. Elle avait l’œil sûr, et ce fut sans effort que la pointe traversa chair et côtes, transperçant de part en part le cœur de sa cible.

Quelques secondes plus tard, le sol parut se mettre à trembler sous les piétinements conjugués des montures des Buchanan et de leurs ennemis qui se livraient bataille. Dans le bruit assourdissant du métal frappant le métal, la tuerie avait commencé.

Lentement mais sûrement, la mêlée glissait vers eux. Gabrielle redouta que Liam MacHugh se retrouve piétiné avant qu’elle ait pu l’atteindre. Fort heureusement, Christien et Faust n’avaient pas perdu de temps. Ils la rejoignirent avec les chevaux. En grimpant sur le dos de Rogue, elle tira sa capuche sur sa tête, espérant que dans la confusion de la bataille, nul ne la verrait.

Sachant ce qu’elle s’apprêtait à faire, Stephen vint s’interposer.

— Christien et moi allons nous en charger, expliqua-t-il. Lucien et Faust vont vous conduire jusqu’au ruisseau que nous avons traversé. Dépêchez-vous, princesse. Vous devez vous éloigner d’ici au plus vite.

Elle ne perdit pas de temps à argumenter. Éperonnant Rogue de ses talons, elle s’enfonça dans le bois. Quelques minutes plus tard, près du ruisseau, Stephen et Christien les rejoignirent. Gabrielle remercia Dieu qu’ils n’aient pas été pris dans la bataille.

— Est-il vivant ? demanda-t-elle.

Stephen avait installé Liam MacHugh, plié en deux, sur sa selle.

— Il respire encore, répondit-il.

— Dépêchons-nous. Je sais où nous pourrons trouver de l’aide.





8



Un nouveau et sinistre hurlement de guerre fendit l’air. Des cris d’agonie s’ensuivirent.

Les MacHugh venaient de se joindre aux combats. En une ligne impénétrable, ils avançaient. Les Buchanan firent de même et, bientôt, les deux clans eurent encerclé leurs ennemis. Ils ne firent preuve d’aucune pitié. Ce fut une tuerie et le champ était couvert de cadavres quand la bataille cessa.

La recherche frénétique de Liam put alors commencer. Colm MacHugh bondit de son cheval et courut jusqu’au trou que les bandits avaient creusé. Son soulagement fut grand de constater qu’il était vide. Il n’y avait qu’un corps à côté, celui d’un inconnu. Il étudiait les marques peu communes sur la flèche fichée dans la poitrine de l’homme, lorsque Brodick Buchanan le rejoignit.

— Tu sais qui c’est ? demanda Colm.

Brodick secoua négativement la tête.

— Je ne l’ai jamais vu.

Colm arracha la flèche et s’enquit en la lui montrant :

— Est-ce une de vos flèches ?

— Non. Je me disais que ça devait être une des vôtres.

— MacKenna doit être derrière tout ça, suggéra d’une voix grondante le laird des MacHugh.

Brodick fit la moue.

— Ce ne sont pas ses soldats que nous avons tués, constata-t-il, et la flèche ne lui appartient pas non plus. Je n’en ai jamais vu une pareille. Pas trace de MacKenna ici.

Il ramassa à terre une corde ensanglantée et ajouta :

— Ils ont attaché ton frère avec ça.

— Je persiste à dire que c’est l’œuvre de MacKenna, insista Colm.

— Sans preuve, tu ne peux pas l’accuser.

— Liam ne doit pas être bien loin, commenta Colm en examinant les alentours. Nous allons chercher jusqu’à ce que nous ayons capturé ceux qui ont fait ça.

— Les Buchanan seront à tes côtés, promit Brodick. Aussi longtemps qu’il le faudra pour venger cette infamie.

Les deux lairds scindèrent les hommes en petits groupes, mais au terme de deux heures de recherches, tous vinrent rapporter que leur exploration de Finney’s Flat et des bois environnants n’avait rien donné.

Liam MacHugh semblait avoir disparu.





9



Liam MacHugh était dans un triste état. On l’avait tant fouetté que la peau de son dos partait en lambeaux. Ses jambes et ses plantes de pied n’avaient pas été épargnées, et du sang coulait d’une profonde entaille à sa tempe droite.

Gabrielle savait pouvoir trouver de l’aide à l’abbaye d’Arbane pour le soigner, mais les besoins immédiats du blessé primaient.

Ils longèrent le ruisseau jusqu’à être suffisamment loin du lieu des combats pour s’arrêter. Stephen descendit Liam MacHugh de son cheval et l’allongea sur le sol, près de Gabrielle. Elle déposa doucement sa tête dans son giron et s’efforça, en pressant un linge contre sa tempe blessée, de faire cesser l’écoulement de sang. Ensuite, elle nettoya les autres plaies du mieux qu’elle put, avec une bande de tissu arrachée à son jupon et trempée dans l’eau. Il fallait prévenir l’infection et appliquer un baume cicatrisant sur son dos. Il fallait également une main experte à manier fil et aiguille pour recoudre sa blessure à la tête. Elle ne tenait pas quant à elle à s’en charger.

Le coude formé par le ruisseau étant caché entre les pins à une bonne distance de Finney’s Flat, ils se trouvaient suffisamment isolés et à l’abri des mauvaises rencontres. Pendant que Lucien et Faust surveillaient les environs, Stephen et Christien montaient la garde près d’elle. Juste au moment où elle s’apprêtait à les appeler pour remettre le blessé en selle, la tête de celui-ci se remit à saigner.

— Princesse, vous avez du sang plein votre robe, fit remarquer Stephen.

— Ce n’est pas ce qui m’inquiète, dit-elle. L’état de cet homme me soucie bien plus. Il a perdu tant de sang…

— Je ne pense pas qu’il va s’en tirer, estima Christien. Nous devons nous préparer à cette éventualité. Que ferons-nous du corps ?

Le franc-parler de Christien ne fut pas pour la choquer. Sans pour autant manquer de compassion, il était le plus pragmatique de ses gardes.

— S’il meurt, répondit Gabrielle, ce sera la volonté de Dieu. Mais je ferai tout pour qu’il survive.

— Nous de même, assura Stephen. Mais Christien n’a pas tort. Ce guerrier MacHugh ne vous a pas vue.

— Comment l’aurait-il pu ? fit-elle en souriant. Il n’a pas ouvert les yeux.

— Vous ne comprenez pas ce que je veux dire, reprit Christien. Vous vous êtes peut-être mise en grand danger.

Stephen approuva d’un hochement de tête.

— Nous ignorons qui étaient ces bandits et si certains nous ont vus. Votre flèche a tué leur chef, mais les autres se sont enfuis. S’ils découvrent que vous êtes responsables de sa mort, ils pourraient chercher à le venger. Personne ne doit savoir que vous étiez là.

En observant les visages graves de ses quatre gardes, Gabrielle comprit que Stephen avait raison.

— Que me proposez-vous de faire ? demanda-t-elle.

— Quand nous approcherons de l’abbaye d’Arbane, suggéra Stephen, Lucien et Faust vous accompagneront à l’intérieur et vous escorteront jusqu’à vos quartiers.

— Vous pourrez utiliser votre cape pour masquer les taches sur votre robe, intervint Christien.

— Et que deviendra ce pauvre homme ? s’enquit-elle.

— Nous trouverons un moyen pour le faire entrer dans l’abbaye. Les moines auront sûrement les remèdes dont il a besoin.

Christien hocha la tête.

— S’il ne survit pas, le laird MacHugh pourrait vous tenir pour responsable de la mort de son frère. Vous avez entendu ce que ces lâches disaient de lui.

— Ils le traitaient de sauvage alors qu’ils s’apprêtaient eux-mêmes à enterrer un homme vivant ! objecta-t-elle. Pourquoi devrais-je croire un mot de ce qu’ils disaient ?

D’un geste, elle les empêcha de répondre et ajouta :

— Cet homme est à présent sous notre responsabilité. Je ne le confierai à personne. Nous trouverons un moyen pour le faire entrer dans l’abbaye sans attirer l’attention. Je ne le quitterai que lorsqu’il sera en de bonnes mains.

— Mais, princesse… commença Christien.

Elle ne le laissa pas poursuivre et argumenta :

— Ces moines sont des hommes de Dieu, non ? Je leur demanderai de garder le silence sur la façon dont Liam est parvenu chez eux. Ils tiendront parole.

— Il existe d’autres risques, fit valoir Christien. Vous ne pouvez vous retrouver mêlée à une guerre de clans.

Gabrielle comprit qu’ils n’en démordraient pas.

— Faisons un compromis, suggéra-t-elle. Une fois que Liam sera à l’abri, je le laisserai.

— Et vous ne direz à personne ce qui s’est passé ?

— Je ne le dirai à personne.





10



Ils purent pénétrer dans l’abbaye sans se faire voir avec une facilité déconcertante. La porte située au sud du mur d’enceinte était non seulement déverrouillée, mais aussi grande ouverte. Un moine l’avait calée avec une pierre afin qu’elle ne se referme pas pendant qu’il déchargeait des sacs de grain d’une charrette arrêtée au milieu du chemin.

Gabrielle et ses gardes l’observèrent depuis le couvert d’un bosquet situé derrière l’abbaye. Elle eut l’impression que les sacs pesaient plus lourd que ce pauvre homme. Il n’avait pas l’air très âgé – la quarantaine, peut-être –, mais il n’était pas non plus très musclé. Après avoir tenté de porter un sac sur son épaule, ce qui faillit le faire tomber, il finit par le prendre entre ses bras.

Menant son cheval par la bride, Gabrielle s’avança à découvert et le héla :

— Voulez-vous un peu d’aide, père ?

D’abord un peu effrayé, l’ecclésiastique hocha ensuite vigoureusement la tête.

— Un peu de renfort serait grandement apprécié.

Lucien et Faust mirent pied à terre et se dirigèrent vers la charrette. Voyant combien le religieux peinait, Lucien alla le décharger du poids du sac en demandant :

— Où voulez-vous que je le dépose ?

— À gauche de la porte, vous trouverez un magasin à grain. Je vous en suis extrêmement reconnaissant, mon fils.

Tirant un mouchoir de la ceinture de sa robe, il le passa sur sa nuque et se dirigea vers Gabrielle.

— Bienvenue ! lança-t-il. Je suis le père Gelroy.

Sur la monture de Stephen, il repéra le blessé.

— Qu’avons-nous là ? demanda-t-il, affolé.

Il courut l’examiner de plus près, et se signa.

— Qu’est-il arrivé à ce pauvre bougre ? s’enquit-il. Est-il vivant ?

— Il l’est, assura Christien.

Stephen mit pied à terre et souleva Liam dans ses bras.

— Comme vous pouvez le voir, cet homme a un besoin urgent de soins. Y a-t-il un guérisseur, ici ?

— Oui, il y en a même plus d’un, se hâta de répondre le moine. Venez. Suivez-moi.

Lucien et Faust achevaient de décharger le grain. Gabrielle tendit ses rênes à Lucien.

L’ecclésiastique se pressa vers la porte.

— Comment cet homme s’appelle-t-il ?

— Liam MacHugh, répondit Gabrielle.

La réaction du père Gelroy fut instantanée. Il s’arrêta de manière si brusque qu’il chancela, puis pivota sur ses talons. Toute couleur avait disparu de son visage.

— Vous avez dit MacHugh ! s’exclama-t-il, les yeux exorbités. Dites-moi que j’ai mal compris…

— Père, s’il vous plaît, pas si fort… intervint Stephen.

Le religieux passa une main tremblante sur son front.

— Mon Dieu… gémit-il. S’il meurt…

Gabrielle le rejoignit et tenta de le rassurer.

— Nous avons bon espoir qu’avec les soins d’un guérisseur, il vivra, dit-elle sereinement.

Le père Gelroy fit un effort manifeste pour se calmer.

— Ou… Oui, oui… balbutia-t-il. Il faut l’espérer, car s’il meurt, les représailles seront terribles ! Pressons-nous. Une cellule est vide à côté de la mienne. Nous allons l’y installer. Quand je vous aurai montré le chemin, j’irai chercher le père Franklin. Selon moi, c’est le plus doué.

Lucien et Faust restèrent avec les chevaux pendant que Stephen et Christien, portant Liam, suivaient Gabrielle et le moine à l’intérieur de l’abbaye. Le corridor dans lequel il les entraîna était sombre, étroit, et bordé de portes cintrées en bois grossièrement travaillé. Il y flottait une odeur de cave humide. En passant devant l’une des cellules, Gelroy la désigna d’un coup de menton et expliqua :

— Celle-ci est la mienne.

Il s’arrêta devant la suivante, frappa délicatement afin de s’assurer qu’elle était vide, puis il actionna la clenche et poussa le battant pour les faire entrer.

La pièce était minuscule, dotée d’une petite fenêtre en hauteur, au-dessus d’une planche fixée au mur qui faisait office de lit. Une couverture de laine grise couvrait la paillasse. Un tabouret et un petit coffre constituaient le seul mobilier. Sur celui-ci, une bassine et un pichet d’eau flanqué de deux bougies.

— Posez-le sur le lit, ordonna le religieux. Doucement. Couchez-le sur le flanc, pour que son dos… Seigneur, son pauvre dos !

Il inspira à fond et relâcha longuement son souffle, avant d’ajouter :

— Je vais demander au père Franklin d’apporter ses simples et ses médications. Ensuite, j’irai chercher mon étole et la sainte huile pour donner à Liam MacHugh les derniers sacrements.

— Mais… protesta Gabrielle. Ces sacrements sont pour les mourants !

— Pouvez-vous m’assurer qu’il n’est pas en train de mourir, ma fille ?

— Non, reconnut-elle en baissant la tête.

— Alors il lui faut recevoir l’extrême-onction pour qu’il puisse monter au ciel purifié.

Il s’apprêtait à partir, mais Christien s’interposa entre lui et la porte.

— Père, dit-il. Ce serait mieux pour tout le monde si personne ne savait comment cet homme est arrivé ici.

— Dans ce cas, je dois savoir si vous êtes responsables de ses blessures.

— Il était déjà dans cet état quand nous l’avons trouvé, assura Christien.

— Je m’en doutais. Car pourquoi, sinon, auriez-vous pris la peine de nous l’amener ?… Je vous promets que je ne dirai rien à personne de l’arrivée de Liam MacHugh ici, mais j’aimerais savoir ce qui s’est passé.

— Garderez-vous pour vous les confidences que nous allons vous faire ? Il serait même préférable que vous ne sachiez pas qui nous sommes.

Le père Gelroy secoua la tête.

— Trop tard pour cela, répliqua-t-il. À la seconde où j’ai vu cette magnifique jeune lady, j’ai compris qui elle était. Voilà des semaines que son arrivée est annoncée…

Il se tourna vers Gabrielle et s’inclina profondément.

— C’est un plaisir de vous rencontrer, lady Gabrielle. Ne vous inquiétez pas : si nous devons être présentés l’un à l’autre à l’avenir, je ferai celui qui ne vous connaît pas. Vos secrets sont sous bonne garde entre mes mains.

— Merci, père… répondit-elle.

Mais Gabrielle doutait qu’il l’eût entendue, car il se précipitait déjà hors de la pièce.

— Il est temps pour vous de partir, princesse.

C’était Stephen qui venait de s’exprimer. Christien renchérit :

— Oui, il est plus que temps.

Les deux gardes avaient l’air si inquiets qu’elle fut désolée de les décevoir.

— Je ne peux le quitter pour l’instant. Il est encore trop vulnérable. Quelqu’un doit veiller sur lui pendant qu’il est dans cet état de faiblesse. Avant de partir, je veux être sûre qu’il est en de bonnes mains et qu’il recevra les soins adéquats.

Elle ne fléchirait pas. L’argument que le père Franklin serait un homme de plus dont il faudrait s’assurer le silence ne valait rien à ses yeux. C’était un homme de Dieu. Pour rien au monde il ne trahirait une promesse.

— Plus il y a de gens dans la confidence, prévint Stephen, plus grands sont les risques que la piste du chef des bandits tué d’une flèche remonte jusqu’à vous…

— La vie de cet homme est plus importante.

— Nous ne pouvons être d’accord, conclut Christien. Mais nous ferons selon vos désirs.

Liam n’avait pas encore entrouvert un œil ni poussé la moindre plainte quand le père Franklin, dont Gabrielle devait reconnaître les talents, acheva de le recoudre. Il avait d’abord voulu se passer de points de suture et cautériser la plaie au fer rouge, mais elle ne l’avait pas permis. Cela ne semblait pas nécessaire, puisque l’écoulement de sang avait enfin cessé. Il y avait également un autre motif à son objection. Même s’il était douteux que le guerrier se soucie de son apparence, il était bel homme, et cette cicatrice l’enlaidirait moins qu’une cautérisation par la chaleur.

Rien d’autre ne pouvant être tenté pour le blessé, Gabrielle consentit à le laisser aux soins des deux ecclésiastiques. Le soleil se couchait quand elle quitta le chevet de Liam.





11



L’arrivée de Gabrielle aux portes de l’abbaye d’Arbane suscita une grande allégresse.

L’abbé, qui avait ordonné qu’on l’appelle dès l’instant où elle apparaîtrait, se pressa d’aller l’accueillir en nouant sa ceinture autour d’un ventre proéminent et en lançant des ordres pour qu’on apporte à manger et à boire.

S’inclinant profondément devant elle, il déclara :

— Un tel honneur… C’est un tel honneur pour nous de vous offrir notre humble hospitalité, milady.

Il avait pris les mains de Gabrielle dans les siennes et ne les lâchait plus. Elle dut les récupérer de force et, après avoir présenté ses gardes, elle répondit :

— Nous vous remercions de nous accueillir et d’avoir accepté que mon mariage se déroule ici.

— Nous sommes si enthousiastes d’avoir cet honneur ! Voilà un moment que chacun d’entre nous s’active afin de préparer l’événement. Et dire qu’il ne reste plus désormais qu’une semaine… Cette union établira à n’en pas douter un lien durable entre nos deux pays.

En claquant des doigts, il appela un serviteur et ajouta :

— Vous devez être affamée et assoiffée. Entrez donc. Nous avons des rafraîchissements pour vous et vos soldats. Je me suis laissé dire qu’ils ne vous quittent jamais quand vous êtes loin de chez vous. Est-ce vrai ?

— C’est vrai. Et j’apprécie leur compagnie.

Une jolie jeune femme se précipita pour lui tendre un bouquet de fleurs. Gabrielle l’accepta et sourit de la voir s’incliner maladroitement devant elle.

— Elles sont magnifiques ! lança-t-elle tandis que la servante s’éloignait précipitamment.

— Votre voyage fut-il plaisant ? s’enquit l’abbé.

Gabrielle se retint de rire et se demanda ce qu’il aurait pensé si elle lui avait dit la vérité. Ils étaient dans la place depuis quelques heures, mais l’abbé ne pouvait le savoir. Après avoir récupéré leurs chevaux, ils avaient contourné l’abbaye par la forêt pour gagner l’entrée principale.

— Il fut assez plaisant, mais j’aimerais me changer avant d’accepter la collation que vous nous offrez.

Sa cape masquait le sang de Liam répandu sur sa robe, mais il faisait encore chaud et l’abbé devait penser qu’elle était malade pour conserver sur elle un si épais vêtement.

— Oui, naturellement, répondit-il. Frère Anselm vous attend à l’intérieur pour vous montrer vos chambres. J’ose espérer qu’elles vous donneront toute satisfaction.

— J’en suis certaine.

— Nous commencions à nous inquiéter de ne pas vous voir arriver.

— Désolée de vous avoir causé de l’inquiétude. Votre pays est si magnifique que j’ai pris tout mon temps.

Visiblement satisfait de cette réponse, l’abbé la prit par le bras et expliqua en l’entraînant :

— Voilà des jours que les invités de la noce arrivent e