Main La Nuit dernièreau xve siècle
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La Nuit dernièreau xve siècle

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Language:
french
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1

La musique des sombres passions

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 2.00 MB
2

La nuit de San Remo

Language:
french
File:
EPUB, 1.07 MB
Table des Matières

Page de Titre

Table des Matières

Page de Copyright

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

DU MÊME AUTEUR





© Éditions Albin Michel, 2008

978-2-226-19609-5





IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

Vingt exemplaires

sur vélin bouffant des papeteries Salzer

dont dix exemplaires numérotés de 1 à 10

et dix exemplaires hors commerce numérotés de I à X





1

J’ai rencontré Corinne dans une laverie, un soir d’été ; elle était ma voisine de hublot. Elle regardait tourner sa vie dans l’eau mousseuse : des blouses d’infirmière, des pantalons baggy et des tee-shirts d’ado à motifs gothiques. Moi, j’avais choisi le programme 7, pour textiles délicats, celui qui assurait la plus grande longévité à mes chemises et les préparait le mieux à la vapeur du fer. La solitude avait fait de moi un virtuose du repassage ; c’était, avec la bibliophilie, le meilleur moyen de m’évader de mon métier.

Nos premiers mots ont concerné la vétusté des machines. J’ai dit qu’il fallait vraiment habiter la rue pour n’avoir pas le courage de porter son linge ailleurs. Elle n’a pas démenti, preuve que nous étions voisins. Elle a expliqué que son tambour l’avait lâchée au milieu d’un cycle. J’ai répondu que, de mon côté, je vivais à l’hôtel en attendant de trouver un appartement, et que je m’appelais Jean-Luc Talbot, comme les voitures. Elle ne connaissait pas la marque. J’ai dit que, de toute manière, elle n’existait plus. Elle a eu l’air désolée pour moi, alors j’ai précisé que ce n’était pas grave : je n’étais qu’un homonyme.

Pendant son essorage, on s’est tus. Je la regardais transpirer à mes côtés dans la fournaise, sous la lumière crue des néons. Elle m’avait donné son prénom, et j’avais retenu à temps un commentaire idiot sur la coïncidence ; : je venais justement de trouver chez un bouquiniste une édition rare de Corinne, la poétesse grecque du vie siècle, maîtresse et rivale de Pindare. Elle était blonde à cheveux courts, la sueur collait son top lavande à sa poitrine et je me sentais malheureux, comme chaque fois que je désire une femme. Tout ce chemin prévisible, répétitif et fastidieux pour en arriver si peu souvent à l’objectif initial, généralement abandonné en cours de route par manque de temps ou d’illusions.

Soudain, j’ai vu dans son regard qu’elle pensait la même chose. Elle était mère célibataire ou divorcée, je vivais seul : notre linge avait parlé pour nous. À quoi bon ajouter ces fioritures, ces faux-semblants, ces mensonges avantageux et ces atermoiements de rigueur qui transforment les pulsions naturelles en jeu de société ? Nos mines creusées, nos cernes sans joie suggéraient que nous avions eu une journée longue, et que demain commencerait tôt. Nous ne rêvions que d’un lit ; autant nous épargner les étapes intermédiaires.

Son programme s’est arrêté le premier. Elle a sorti ses blouses et les affaires de son fils avec une lenteur appuyée, les a passées à la sécheuse, puis pliées, dépliées, repliées avec soin tandis que je maudissais les prolongations raffinées de mon programme 7. Dès le déclic de fin de cycle, j’ai balancé mes chemises humides dans mon sac en plastique, et je lui ai proposé de venir prendre un verre dans ma chambre. Elle a souri, en remontant sa frange avec son avant-bras.

– Vous êtes direct.

– C’est parce que je suis timide. Si je ne me lance pas tout de suite, ça réveille mes problèmes d’ulcère, alors je préfère que vous me disiez non d’emblée.

– Et si je vous dis oui, ça réveille d’autres problèmes ?

– Je les surmonterai.

– Je vous préviens : je n’ai que trois quarts d’heure.

Nous avons fait l’amour dans le créneau imparti, et, dès le mois suivant, nous emménagions dans un pavillon à la sortie de la ville, avec son fils, mes livres anciens, une Whirlpool à mille trois cents tours/minute et une buanderie pour mon repassage.


***

Quand on refuse de se mentir, on se condamne fatalement à la déception. Notre histoire démarrée en trombe n’a pas tenu les promesses de la première nuit : après un an de vie commune, j’ai l’impression d’en être toujours au prélavage. Je sens bien que notre amour est un programme longue durée, mais la fonction ne s’enclenche pas.

Nous nous ressemblons trop, en fait : ses dix ans de souffrance avec son ex-mari pèsent autant sur notre couple que mes déceptions répétées de célibataire par défaut. Nos corps sont compatibles, nos métiers ingrats se complètent, nos horizons bornés ne se font pas d’ombre, son enfant m’accepte, je suis ravi qu’il soit déjà élevé et qu’elle n’en veuille pas d’autre, mais la famille recomposée sans étiquette que nous formons tourne à vide.

Corinne a du caractère et de l’altruisme ; je n’ai que des résignations et de la conscience professionnelle. C’est suffisant pour nous reposer l’un sur l’autre, la nuit et le week-end, mais ça ne donne pas l’élan de tout casser pour reconstruire, l’envie de tenter un nouveau départ à trente-cinq ans. Nos rêves sont en berne depuis si longtemps qu’ils n’alimentent plus que des rancœurs, et nous évitons de les étaler entre nous, tant nos échecs se ressemblent. Elle avait voulu être médecin sans frontières, moi préfet dans les Dom-Tom. Elle est infirmière à domicile, je suis contrôleur des impôts à la 2e brigade de Châteauroux.

Ce qui allait brusquement réveiller notre couple, en ce mois de juin, avait tout a priori pour le détruire. J’allais plonger dans l’aventure la plus inconcevable de ma vie, en y entraînant Corinne à son corps défendant. Aujourd’hui encore, j’ignore si j’ai été roulé dans la farine ou touché par la grâce. Et je me demande toujours par quoi je me suis laissé aveugler : la passion, la raison, la mauvaise conscience, l’envie d’un autre destin ou la stratégie de mes contribuables.

Reste aussi l’hypothèse que mon cœur ait vu juste, et que le plus grand amour que j’aie connu sur Terre remonte au xve siècle.





2

Tout a commencé par une dénonciation. La lettre anonyme s’était retrouvée en haut de la pile, mon collègue Raphaël et moi n’avions rien de prévu pour la matinée, et le siège social du fraudeur présumé se trouvait dans une jolie forêt, à une demi-heure de l’hôtel des impôts.

Raphaël connaissait de nom le château de Grénant. Enfoui dans la vallée de la Brenne, c’est une ancienne forteresse médiévale restaurée par un industriel belge qui s’y est ruiné, à la fin du xixe siècle, en voulant importer le concept d’agriculture intensive dans les marais du Berry. Kommandantur bombardée par les Anglais en 1944, le château appartient aujourd’hui à une société civile immobilière, et les dépendances à une société à responsabilité limitée. Les actionnaires de la SARL sont ceux de la SCI : deux familles dirigeant une entreprise d’insecticides bio, que la lettre anonyme accuse d’être une secte. Argument principal : les suspects, tout en ayant l’air de « loubards attardés », roulent en Mercedes Classe S et Jaguar X-Type, sans compter une quinzaine de cabriolets de collection – bref, pour Raphaël et moi, le profil contraire de ceux qui dissimulent des bénéfices. Mais comme nos primes annuelles sont indexées sur nos relevés kilométriques, nous ne voyons aucun inconvénient à nous déplacer pour rien.


***

La vie d’un contrôleur des impôts n’est pas de tout repos, dans le Berry. « Ta poupée est prête », m’a dit Raphaël huit jours après mon arrivée dans sa brigade, en provenance d’Annecy. Il m’a expliqué le plus naturellement du monde, comme s’il parlait pétanque ou rugby, que la sorcellerie était le sport régional : dès qu’un nouveau contrôleur débarquait, on fabriquait à titre préventif une figurine à son effigie.

– Fais gaffe à tes cheveux et tes rognures d’ongles. Ils personnalisent ta poupée, et après ils la piquent. Moi j’ai pris les devants : chaque mardi, je vais chez l’acupuncteur. Guérir le mal par le mal. Ça neutralise, et ça évite l’effet cascade qui te pend au nez si tu te fais désenvoûter.

– C’est quoi, l’effet cascade ? ai-je demandé, parfaitement sceptique, mais toujours intéressé par la psychologie locale du contribuable.

– C’est la merde, a-t-il répondu, sombre. Si tu renvoies le sort, ça cause un choc en retour au jeteur, et il te le renvoie encore plus fort pour se venger. Faut pas jouer à ce jeu-là, dans la brigade. J’ai déjà perdu trois collègues en deux ans. Pneumonie, électrocution, accident de voiture. Crois-moi : une médaille de la Vierge pour faire écran, un oignon dans la poche droite pour absorber les ondes, l’acupuncture une fois par semaine, et tu es blindé. Mais pense à changer l’oignon tous les deux jours.

J’avais négligé ses conseils, et je ne m’en portais pas plus mal. Qu’importent les pensées hostiles que nourrissent les Berrichons à mon égard ; j’en ai vu d’autres et je ne fais pas ce métier pour être aimé. Au contraire. La franchise de la haine que je lis dans le regard de mes contrôlés est un facteur nécessaire à mon équilibre. Trompé à vingt ans par ma fiancée et mon meilleur ami, durant des mois de colocation où ma naïveté pimentait leurs coucheries, je me suis sorti tout seul de la dépression grâce à la méfiance systématique et l’antipathie que j’inspire. Personne n’abusera jamais plus de ma crédulité ni de ma bienveillance.

C’est la disposition d’esprit dans laquelle, ce mardi 3 juin, je sonne à la porte de la société Green War, dont le siège occupe les anciennes écuries du château de Grénant.

– Brigade de Châteauroux, inspecteurs Raphaël Martinez et Jean-Luc Talbot, vérification de votre situation fiscale avant contrôle éventuel, veuillez nous ouvrir les registres comptables et les facturiers, bonjour.

Un nain de jardin a entrebâillé la porte, avec une chemise à carreaux, des favoris de rocker, quelques cheveux en forme de ressorts autour de la calvitie, et des traits d’une beauté exotique pas du tout assortis au reste. Il nous dévisage avec un air d’incompréhension, qui brusquement se transforme en rictus de colère :

– Et puis quoi, encore ? Vous remontez dans votre bagnole, et si vous avez des questions à poser, vous envoyez un courrier. On déclare tout, on paye dans les délais, on ne vous doit rien, et on n’est pas en temps de guerre : c’est une propriété privée, ici ! Alors barrez-vous et laissez-nous travailler, bande de queunards !

Sa prononciation laisse à désirer, mais il s’agit selon toute vraisemblance du substantif « connards », un premier élément de bon augure dans le cadre des poursuites envisageables. D’un ton froid mais conciliant, je l’informe de ses droits :

– Si vous refusez de nous laisser entrer, comme la loi vous y autorise, nous revenons avec les forces de l’ordre : une VASFE vous sera notifiée…

– Vérification approfondie de votre situation fiscale d’ensemble, traduit mon équipier d’un air suave.

– … sans effet de prescription, et le calcul des pénalités tiendra compte de votre obstruction au travail de nos services. Vous avez le choix, monsieur.

– Chier, conclut-il en nous claquant la porte au nez.

Nous échangeons un regard décontenancé, Raphaël et moi. C’est la première fois que nos menaces sont sans effet. Il va sans doute falloir lancer une procédure administrative pour requérir un huissier, un commissaire, un serrurier – toutes ces questions de cours qu’on oublie sitôt après le diplôme, tellement la peur du fisc aplanit en règle générale les difficultés autour de nous.

Mais, dix secondes plus tard, le battant se rouvre et un autre individu se présente en souriant. C’est un roux langoureux à queue-de-cheval, blouse verte et accent britannique, qui nous prie d’excuser son associé, puis nous invite à faire notre métier sans haine et sans crainte. Nous entrons, sur la défensive. Les plus accueillants sont toujours les mieux armés : un avocat fiscaliste, joint sur son portable, est sans doute déjà en route pour nous compliquer la tâche avec les finasseries du Code général des impôts – lequel nous interdit par exemple d’emporter des documents originaux, nous contraignant à les photocopier sur place. Ce que, par bonheur, la plupart des contrôlés ignorent.

– Voulez-vous un thé ? propose la queue-de-cheval.

Nous déclinons l’offre, tout en suivant des yeux son acolyte qui est allé ouvrir l’un des grands placards qui s’alignent sous la charpente de l’ancienne écurie. La salle est immense, traitée dans le style paysager, avec des postes de travail séparés par des cloisons de verre et des plantes vertes. Seuls le sol aux pavés disjoints, les mangeoires où broussaille du foin décoratif et les coccinelles qui se promènent sur les ordinateurs apportent une note rustique à l’atmosphère aseptisée de l’entreprise. Une grande baie vitrée donne sur un genre de serre à légumes, où des laborantins à combinaison stérile et masque de protection enfoncent des pipettes dans la terre labourée.

Autour de nous, cinq jeunes femmes très belles s’affairent sur leurs claviers, tout en vantant au téléphone les vertus de leurs produits : guêpes, larves, punaises, acariens prédateurs de parasites variés… Moins de trente ans, décolletés plongeants, cadences paisibles, cigarettes aux lèvres.

– Et l’interdiction de fumer sur les lieux de travail ? attaque d’un ton agressif Raphaël, qui pérennise sa récente victoire sur le tabac en se détruisant les dents à coups de chewing-gums. Vous l’ignorez ?

– Non, mais on s’en fout, répond le chauve à carreaux. On est tous fumeurs, on ne dérange que nous, et on vous emmerde.

– N’employez pas l’injure, monsieur.

– Ce n’est pas une injure, c’est une constatation. On a créé quarante-huit emplois dans une région sinistrée, on est devenus en six ans la quatrième PME du département, et vous êtes ici parce que vous avez reçu une lettre de dénonciation ! Non ? C’est qui ? La boulangère, l’Amicale des chasseurs, notre ex-femme de ménage qui piquait dans la caisse, un marchand de pesticides ? Secret professionnel, je suppose.

– N’y voyez rien de personnel, mâche Raphaël d’un air tranquille, en faisant passer son chewing-gum d’une joue à l’autre. Nous agissons dans le cadre de la vérification aléatoire et ponctuelle de la fiscalité des entreprises.

– Tu parles ! Notre réussite fout les boules à tous les queunards du coin, vous les croyez sur parole, vous protégez leur capacité de nuisance et vous ruinez la France ! Bon appétit, ministres intègres !

– La diffamation ne résout rien, monsieur, grince Raphaël.

– Ce n’est pas de la diffamation, c’est du Victor Hugo.

Il dépose trois énormes dossiers devant nous, et retourne en chercher d’autres, tandis que le rouquin britannique nous approche aimablement deux chaises en disant d’un ton neutre :

– Vous avez de quoi prendre des notes ? La photocopieuse est en panne.


***

La première visite a duré cinq heures trente. Face à l’insistance de Raphaël, leur machine à photocopier étant réellement hors service, ils en avaient fait livrer une nouvelle – à nos frais, car le Code général des impôts, nous avaient-ils rappelé, n’obligeait pas le contribuable à fournir lui-même le matériel nécessaire à notre procédure d’investigation in situ. Ces gens-là étaient incollables sur leurs droits, et le contrôle promettait d’être sportif.

Pour ne rien arranger, les coccinelles omniprésentes rentraient dans ma chemise, et l’Anglais avait flashé sur moi. Tandis que je rebroussais les poils de mon thorax pour déloger les prédatrices, j’ai vu son regard devenir fixe.

– Qu’est-ce qui vous a fait cette cicatrice ? a-t-il demandé d’une voix troublée.

Il désignait le petit rectangle brun surmonté d’un rond, au niveau de mon plexus.

– C’est une tache de naissance, ai-je répondu sèchement. Vous ne pourriez pas nous débarrasser de ces bestioles ?

– Jonathan ! lui a lancé de loin son associé, téléphone à l’oreille. Pour des cochenilles farineuses en Aquitaine, j’envoie cryptolaemus montrouzien ?

– Pas en ce moment, a répondu l’Anglais sans me quitter des yeux, il ne les mange qu’au-dessus de vingt degrés. Mets-leur leptomastyx dactylopii. La coccinelle australienne que vous venez d’écraser, a-t-il enchaîné sur un ton hiératique, dites-vous bien que dans sa vie, elle aurait pu ingérer cinq mille œufs de cochenille.

– Je ne savais pas, ai-je répondu malgré moi, sans comprendre ce besoin de me justifier.

Il m’a regardé reboutonner ma chemise.

– J’ignore pourquoi vous êtes là, mais faites ce que vous avez à faire, a-t-il repris avec une émotion disproportionnée.


***

Nous sommes repartis à dix-sept heures quarante, le ventre vide et les sacoches pleines de factures insipides en double exemplaire – leur comptabilité puait l’honnêteté maladive, la rigueur et la bonne foi. Il serait difficile de trouver la petite bête, mais c’était le côté valorisant du métier. Ça excitait Raphaël. Moi, il y avait bien longtemps que les contrôles ne me provoquaient plus de montée d’adrénaline, mais j’exerçais ma suspicion légitime avec la même raideur qu’à mes débuts, au temps où chaque redressement d’un fraudeur me donnait l’illusion d’améliorer l’espèce humaine.

Du coin de l’œil, j’observais Raphaël qui conduisait son monospace avec brusquerie, énervé par les présences féminines qui nous avaient apporté sans relâche des pièces comptables plus inexploitables les unes que les autres – parfum discret, sein fugace contre l’épaule, bref contact d’une hanche en appui le temps d’un commentaire…

– Bonne soirée, a-t-il lancé d’un ton hargneux en me déposant devant mon portail. Moi, je vais aux putes.

Le pluriel était chez lui une forme de pudeur ou d’esthétique, pour enjoliver la maigre Albanaise chez qui il avait ses habitudes en face de la gare, les jours pairs, avant de rentrer pour le vingt-heures de France 2 dans son foyer fiscal à trois parts et demie.





3

Corinne couvait un début de grippe, et son fils avait ramené du lycée trois ados qui faisaient la gueule devant sa Nintendo. Le dîner expédié, je me suis retiré dans mon bureau pour éplucher mon exemplaire de la comptabilité Green War. Fidèles à une méthode qui a fait ses preuves, Raphaël et moi étudions toujours séparément les nouveaux dossiers avant de confronter nos trouvailles et nos points de vue. Mais cette nuit, bizarrement, mes efforts de concentration ne produisirent que des images érotiques ; une excitation obsédante dont Corinne aurait bénéficié si elle ne m’avait pas repoussé dans son demi-sommeil.

– Qu’est-ce qui t’a pris ? marmonna-t-elle au petit-déjeuner. Tu sais que je n’aime pas, quand je dors. Excuse-moi, je suis à cran.

Et moi j’étais perplexe. Les décolletés de chez Green War ne m’avaient pas émoustillé outre mesure ; jamais je ne mélangeais l’investigation et le voyeurisme. C’était peut-être le printemps. Ou l’intuition que j’allais découvrir quelque chose d’énorme dissimulé sous la bonne tenue d’une comptabilité limpide. Cela dit, je voyais mal comment les déductions au titre du développement durable, les bénéfices réinvestis en recherche sur les prédateurs et les subventions de Bruxelles avaient pu titiller soudain ma sexualité, passablement engourdie ces derniers temps par les refus de Corinne.

– Je ne vais pas bien, et je ne supporte pas de me voir comme ça, ajouta-t-elle en me serrant le poignet sous la tartine que j’étais en train de beurrer. Tu sais que ce n’est pas contre toi.

Je me suis abstenu de répondre. J’aurais préféré un peu d’hostilité à cette tendresse aride qui s’installait en elle. Plus j’avais soif de son corps, et plus notre relation se désertifiait.

– Tu as travaillé sur quoi, cette nuit ?

J’ai répondu en m’appliquant, pour lutter contre la contagion de sa détresse :

– Une PME qui élève des larves antiparasites, qu’elle expédie aux agriculteurs en fonction des attaques, des saisons, des cultures et des sols.

– Des insectes insecticides ?

– Voilà. C’est bio, c’est malin, et c’est extrêmement rentable.

– Elle est jolie ?

Une fraise de ma tartine est tombée dans mon café. Je n’ai pas réagi, j’ai demandé sur un ton soigneusement banal :

– Qui ça ?

– L’éleveuse d’insectes.

– C’est un grand rouquin associé à un petit chauve, pourquoi ?

Corinne a sorti son sachet de thé, et l’a regardé goutter au-dessus de la soucoupe. La douche de son fils coulait dans la canalisation, par-dessus France Bleu Berry qui donnait la météo.

– J’ai pris rendez-vous avec la prof principale de Julien, a-t-elle poursuivi. Elle s’est mis en tête de le faire redoubler. Elle dit que les notes ça passe, mais qu’il n’est pas assez mûr, et que je ne suis pas assez là, et que… Même chose au Centre médical : je fais trop de vacations et pas assez de domiciles… Je ne sais pas ce qu’ils ont tous à me tirer dans le dos, en ce moment, alors je t’en supplie, ne t’y mets pas toi aussi.

– Mais qu’est-ce que j’ai fait, Corinne ?

Elle a glissé sa tasse et le bol de son fils dans le lave-vaisselle, a enclenché le départ avant que j’aie fini mon petit-déjeuner.

– J’essaie simplement de te dire que, si c’est pour penser à une autre femme en me faisant l’amour, je préfère encore que tu me trompes.

Elle a pris sa veste et sa trousse médicale, déposé un baiser sur ma tempe.

– Mais pourquoi veux-tu que je pense à une autre ?

– Parce que je ne suis plus aimable. Et que j’ai senti combien tu te forçais, les dernières fois.

C’était tellement faux que je me suis trouvé à court d’arguments. Je me suis contenté de nier, en sachant qu’elle resterait sur ce qu’elle avait décidé de croire. Je l’ai accompagnée jusqu’à sa voiture. On s’est arrêtés sous le grand cèdre bleu qui occupait tout le jardin. Elle m’a enlacé, le temps de me glisser avec douceur :

– Dans l’état où je suis en ce moment, je veux bien te partager, mais pas servir de prête-cul.

Je l’ai regardée disparaître à l’horizon du lotissement, sans comprendre pourquoi elle me disait ça, et de cette manière. Le cœur dans les talons, j’ai conclu qu’elle en avait assez de notre histoire, et qu’elle me proposait cette porte de sortie qui nous ménageait l’un et l’autre.

À présent, bien sûr, j’ai une tout autre interprétation. J’ai appris à mes dépens que l’instinct féminin n’est pas un mythe. Elles savent toujours avant nous ce que nous allons leur faire subir.


***

– Je les tiens ! a claironné Raphaël quand j’ai débarqué au bureau, à neuf heures moins le quart.

Il m’a tendu les documents prouvant que la SARL Green War acquittait un loyer à la SCI Château-de-Grénant : il y avait donc suspicion d’arrangement entre actionnaires, pour sortir des comptes de l’entreprise des fonds bruts qui, du coup, devenaient des sommes nettes échappant aux charges sociales.

– Et toi, t’as trouvé quoi ?

J’évitai de lui mentionner les pulsions sexuelles que m’avaient inspirées les pièces du dossier, me contentant de souligner qu’au niveau de la facturation de leurs prédateurs, il y avait confusion entre les coûts de main-d’œuvre et de matières premières, avec incidence sur le taux de TVA.

– On y retourne ! décida-t-il en écrasant son chewing-gum dans le cendrier.

Avec un petit sourire en coin, il attrapa une clé USB.

– Sésame ouvre-toi, fit-il en l’agitant devant son nez, avant de la glisser dans sa poche.

Tandis qu’il enfilait sa veste, une anxiété impatiente me serrait le ventre. Ça n’avait rien à voir avec la concentration du vautour qui part en chasse. C’était une vieille sensation, un trouble effacé avec soin de ma mémoire, une émotion cautérisée depuis mes vingt ans. C’était comme l’angoisse d’un premier rendez-vous ; un mélange d’incertitude, de défi, d’espoir secret…

Tout cela, je me l’exprime aujourd’hui, après coup. Sur l’instant, j’ai pris une aspirine en accusant Corinne de m’avoir passé son début de grippe.





4

Je sonne. Personne. Je fais le tour du siège social qui semble désert. D’un commun accord, nous nous scindons : Raphaël part vers les anciennes granges à foin où sont stockés dix-sept tacots d’avant-guerre, tandis que je quitte les dépendances pour me diriger vers le château.

C’est une bâtisse imposante et plutôt disgracieuse, avec six tours carrées et une pointue. La restauration du xixe a recouvert les façades d’un crépi ocre jaune, semé çà et là de pierres apparentes comme autant d’éruptions minérales – acné sénile dont mes yeux se détournent machinalement. Le genre de réflexe poli qu’on a devant une femme, pour éviter de lui faire sentir à quel point son lifting est raté. Seul le donjon médiéval a conservé son aspect d’origine, pierres grises disjointes et lézardes hérissées de ferrures de soutènement qui pleurent la rouille autour des meurtrières. Au deuxième étage, des reflets scintillent dans les petits carreaux. L’un des habitants qui m’observe avec des jumelles, ou l’effet des remous du soleil dans les douves.

Le gravier crisse sous mes pas tandis que je m’approche de la lourde porte en chêne écaillé, encadrée de gargouilles aux grimaces de mousse. Je lève la main pour actionner avec répulsion la chaîne du carillon, constellée de chiures d’oiseaux, lorsque je m’aperçois que le battant est entrouvert. Je le pousse en demandant s’il y a quelqu’un.

L’écho grinçant du bois sur le dallage affaissé me répond dans le silence. Un immense escalier de pierre brute me fait face. À travers les balustres j’aperçois des tapisseries pochées, des bat-flanc, des armures. L’éclairage rouge et bleu des vitraux fait danser des flaques de lumière sur les dalles.

Une curieuse sensation de douceur émane de cette architecture austère. Je me sens bien. En confiance – moi qui demeure toujours sur la défensive et en alerte dans le cadre de vie des contrôlés, traquant l’indice, le climat, l’intuition propices à révéler la fraude. Un sentiment de familiarité m’envahit à mesure que mes poumons s’emplissent de l’odeur d’encaustique, de cave humide et de feux éteints. Je me sens comme chez moi, ce qui ne m’arrive presque jamais, même à mon domicile. Ce n’est pas une impression de déjà-vu, mais de bien-vécu, d’harmonie ancienne qui m’accueille en toute sérénité.

Un sourire allonge mes lèvres. Peut-on parler de « bon vivant » pour qualifier un lieu ? C’est en tout cas l’expression qui me vient à l’esprit. Un château bon vivant. Des images de ripailles joyeuses et de siestes câlines viennent en surimpression sur ces voûtes de cathédrale désaffectée. J’aime ces volumes, cette ambiance trouble dans ce décor sévère, à l’opposé des intérieurs fonctionnels et cosy que je me suis toujours aménagés.

Au-dessus d’une console où traînent des jouets d’enfant, je remarque une épée dans une vitrine. Très courte ou cassée, noire et dentelée de rouille sur les tranchants, surmontée d’un blason anglais. Un mélange d’attirance et de répulsion me fige devant la vieille arme. J’ai terriblement envie de la prendre dans mes mains, je ne sais pas pourquoi, et cet élan me cause un vrai malaise.

– Bonjour ! Une petite signature ?

Je me retourne d’une pièce. Une factrice à blouson jaune et bleu, casquette de travers, écouteurs MP3 à l’oreille, me désigne son carnet de recommandés, avec un large sourire qui fait remonter ses lunettes façon hublots. Elle doit peser cent kilos, et se déplace avec une légèreté silencieuse sur ses Nike à bulles d’air. À peine ai-je le temps d’ouvrir la bouche pour la détromper qu’elle a déjà poussé une double porte, et disparu de ma vue.

Je la rejoins dans une gigantesque salle à manger aux boiseries sombres, six mètres sous plafond et vitraux d’ancêtres encadrant une table de monastère. Elle s’assied sur l’une des trente chaises Louis XIII en cuir bleu ciel, ouvre son carnet, et me tend un stylo. Embarrassé, je lui précise qu’il s’agit d’une erreur : je suis simplement de passage. Elle ne réagit pas. Le bras levé, le regard dans le vide, elle sourit d’un air attentif en pointant vers moi son Bic. Je répète avec une lenteur insistante que je ne suis pas de la maison.

– Si.

Étonné par la densité qu’elle a donnée à cette syllabe, je réitère ma mise au point. Elle émet un petit rire de gorge, la bouche fermée, sans me regarder, comme si elle entendait une blague dans son MP3. Elle ne bouge plus, le corps tout crispé mais le visage bizarrement détendu. Puis soudain elle frissonne, s’ébroue avec une vigueur d’hippopotame et se relève d’un bond. Sa main s’abat sur mon épaule.

– C’est bien que vous soyez revenu.

Je réplique que je suis agent du fisc dans l’exercice de mes fonctions, et que je cherche l’un des responsables de la société Green War pour lui notifier une mise en demeure. Elle me regarde avec une sorte de gourmandise réjouie.

– Pas mal, j’aime, ponctue-t-elle comme si je lui racontais le sujet d’un film. C’est Jérôme, votre prénom ? Guillaume ?

– Jean-Luc.

J’ai répondu sur un ton cassant, pour dissiper toute ambiguïté. Pas troublée pour autant, elle enchaîne d’une voix sourde :

– Vous êtes complètement lié à ces murs : y a une personne ici qui vous réclame, c’est d’une force…

J’interromps son délire, sarcastique, en précisant qu’il est rare que des contribuables en instance de VASFE se languissent, avec l’insistance qu’elle évoque, du contrôleur en charge de leur dossier.

– Ça fait des siècles qu’elle vous appelle, dit-elle brusquement, avec des larmes dans la voix. Ne la faites plus attendre.

Et elle chaloupe hors de la salle à manger, abandonnant son carnet de recommandés sur la table. Je le ramasse et emboîte vivement le pas à la préposée, prenant soudain conscience que je me trouve seul, devant témoin, à l’intérieur du domicile privé d’un contribuable en son absence – le contrôle porte sur la SARL et non la SCI : danger de nullité de la procédure.

– Madame ! Vous oubliez votre…

Elle se retourne sur moi dans un sursaut, comme si elle découvrait ma présence. Sa bouche se tord dans un rictus, et elle m’arrache le carnet en criant :

– Salaud !

Elle se rue hors du château, monte au volant, claque sa portière, démarre. Je regarde la fourgonnette jaune s’éloigner dans l’allée de peupliers. Encore plus que le comportement incohérent de cette illuminée, sans doute en état d’ébriété postale à la fin de sa tournée, c’est le bruit de castagnettes de son moteur Diesel qui me trouble. Comment se fait-il que je ne l’aie pas entendue arriver ? Étais-je si absorbé dans ma contemplation du hall d’entrée ?

– Jean-Luc !

Raphaël trottine dans ma direction à petites foulées régulières, son cartable serré sous le bras, m’informe fièrement qu’il n’a pas rencontré âme qui vive et que, vu mon air bredouille, autant aller déjeuner à La Poule Faisane pour revenir ici dans l’après-midi.

– T’as une tête bizarre. T’as trouvé quelque chose ?

Il a stoppé devant moi sur le gravier, il me dévisage avec son excitation méthodique de chien d’arrêt.

– Non, rien.

J’ai parlé d’un ton faux, mais il n’y prête pas attention.

– Tant pis. Allez, à table !


***

Je n’ai presque pas desserré les lèvres de tout le repas. Entre chaque plat, Raphaël replonge dans son dossier pour continuer ses investigations. Lorsqu’on nous apporte le dessert, il vient de tomber sur les justificatifs d’un séjour d’une semaine à la Martinique en 2004.

– Vacances passées en frais professionnels : génial ! conclut-il en attaquant sa crème brûlée.

À quinze heures trente, le roux à queue-de-cheval qui s’appelle Jonathan Price nous ouvre la porte du siège social. Aucune allusion à notre visite de ce matin. Il précise juste que, si nous avons cherché à les joindre pour les prévenir de notre arrivée, l’entreprise était fermée, pour cause de Mérite agricole remis à son associé par le préfet de l’Indre. Mon collègue, indifférent à toute forme de pression politique, fonce droit vers l’ordinateur qui trône sur le bureau du décoré Maurice Picard, le petit nerveux exotique qui préside le conseil d’administration.

– Veuillez nous remettre vos fichiers, intime Raphaël en lui tendant sa clé USB.

– Mais ça va pas ? Vous avez déjà tout en sortie papier !

– L’ordinateur est prioritaire : dès lors qu’il vous sert à établir vos factures, il devient saisissable.

– Loi de 88, soupire l’Anglais, pour prévenir l’explosion de colère du méritant agricole qui est devenu écarlate.

– Et pourquoi je me suis cassé le cul à tout vous sortir en double ? écume Maurice Picard.

– C’est votre problème, sourit mon équipier d’un air placide.

Les yeux injectés de sang, le PDG en chemise à carreaux introduit la clé USB dans son unité centrale, et effectue la manœuvre en le traitant de queunard. Impassible, Raphaël sort de sa serviette un document prérempli, où il certifie avoir reçu ce jour copie des fichiers de la société Green War, laquelle reconnaît demeurer en possession des originaux. Après l’échange des signatures, il empoche la clé chargée des six ans d’activité de la firme.

– Merci, fait-il d’un ton neutre.

– Bande de rapaces, grince Maurice Picard.

– Je n’ai pas entendu. En revanche, j’attends vos explications sur les éléments que voici.

Les mâchoires du chauve à carreaux tremblent de colère tandis qu’il prend connaissance du mémo rédigé par mon collègue. Son associé vient lire par-dessus son épaule et, posément, réfute les trois points litigieux. En premier lieu, il rappelle que la SCI et la SARL n’ont que deux actionnaires communs, Maurice Picard et lui-même : elles demeurent donc parfaitement distinctes et libres de contracter entre elles un bail de location. Il justifie le montant des loyers par une estimation notariale, puis nous met sous le nez une correspondance avec le ministère de l’Outre-Mer, confirmant le séjour de prospection à la Martinique en vue d’éradiquer le puceron vert de la canne à sucre. Quant à la confusion entre produits et services au niveau de la facturation des prédateurs, il se retranche derrière le secret industriel, justifié par les prises de brevet et les classes de protection souscrites auprès de l’INPI. À court d’arguments chiffrés, Raphaël riposte qu’un insecte est une créature vivante, et qu’on ne peut donc pas le breveter.

– Non, mais l’usage qu’on a l’idée d’en faire, oui, rétorque aimablement Jonathan Price.

Je regardais par la fenêtre la silhouette du château derrière les marronniers. Le donjon apparaissait entre les branches au gré du vent, et je guettais malgré moi le scintillement dans la fenêtre du deuxième étage, comme si la sensation d’être observé aux jumelles devenait peu à peu obsessionnelle. La voix de la factrice claquait en écho dans ma tête à intervalles réguliers, me traitant de salaud, et son cri de reconnaissance déclenchait une résonance bizarre. Quasi voluptueuse.

Je me sentais ailleurs. Décalé. Je n’entendais plus la conversation dans mon dos ; je percevais une rumeur sans en saisir le sens. L’odeur autour de moi avait changé, imperceptiblement. Dans ces dépendances transformées en bureaux, j’imaginais les anciennes écuries. La paille chaude, la sueur des chevaux, les senteurs aigres-douces du crottin mêlé au salpêtre, le chuintement lancinant d’une fontaine…

– Tu viens ?

J’ai sursauté. Raphaël, son cartable en main, tenait la poignée de la porte.

Dans la voiture, il a commenté ma distraction avec un plissement d’ironie dans les sourcils, avant de me demander, d’un ton égrillard, si par hasard je n’avais pas une anguille sous roche – manière élégante à ses yeux, je suppose, de chercher à savoir si je trompais Corinne. Je suis resté évasif, pour qu’il continue de s’imaginer ce qu’il voulait en silence. Les turpitudes qu’il prêtait aux autres donnaient de la saveur, probablement, aux minables rogatons qui meublaient sa misère affective.

Je n’étais entré qu’une fois chez lui : marmaille, épouse aigrie entre couches et biberons, télé à plein volume pour couvrir les caprices et les engueulades. Mon foyer, en comparaison, m’apparaissait comme une délicieuse chambre d’hôte.

– N’empêche, t’es pas dans ton assiette, Jean-Luc. T’es sûr que tu t’es pas chopé une entité ?

– Une quoi ?

– Une forme-pensée, un égrégore – une merde, quoi. Avec tout ce qui traîne dans ces châteaux. En plus je les sens pas du tout, les deux loustics : c’est le genre à bidouiller dans le bas astral. Monte chez moi, je te file un oignon.

– Ça va, merci.

– Une médaille de la Vierge, au moins. Je t’assure, t’as pas bonne mine. Je parie qu’ils t’ont piqué une patate.

– C’est quoi, ça, encore ?

– Comme les aiguilles dans la poupée, mais en pire. La patate germée, c’est moins ciblé, mais c’est tellurique. Si tu te sens attaqué, cette nuit, tu les colles au freezer, OK ?

– C’est-à-dire ?

– Tu écris leur nom sur des papiers roulés que tu fourres dans un bac à glace : ça fige le sort qu’ils t’envoient. Promis ?

– Ce sera fait.


***

À dix-sept heures trente, j’ai déposé le congeleur de sorts devant chez lui avec sa clé USB, et je suis allé attendre Julien. Un mercredi sur deux, je l’emmenais à la piscine, poursuivant une tradition instaurée par l’homme qui m’avait précédé dans la vie de sa mère. À seize ans passés, il était en âge d’aller nager tout seul, mais Corinne trouvait sécurisant pour lui que je maintienne ce genre de repères. Julien me confiait de son côté qu’il n’aimait plus trop barboter dans le chlore, mais que, si ça ne m’ennuyait pas, ça faisait plaisir à sa mère et c’était sympa de la rassurer, vu ce qu’elle avait dégusté avec les mecs avant moi, son père en tête.

J’aimais bien leurs rapports, cette sollicitude mutuelle, cette intelligence du cœur qui les unissait par une angoisse vigilante, et mon rôle de confident bilatéral me convenait tout à fait. Je n’avais pas fondé de famille, j’avais fait mon nid dans les décombres d’un foyer ravagé, et j’assumais les fonctions de stabilisateur entre une femme indépendante et un gamin autonome. Pour quelqu’un comme moi, c’était idéal. Je me sentais utile, je créais de l’harmonie, je n’avais pas de comptes à rendre et mon seul devoir était le produit de mes choix. Pourquoi ce bel assemblage s’était-il fissuré ? La distance que Corinne avait mise entre nos corps n’était pas seule en cause. Je pensais tenir à cette vie, mais autre chose m’appelait – j’ignorais quoi, j’ignorais où.

– T’as l’air zarbi, aujourd’hui, m’a dit Julien quand j’ai sorti la tête de l’eau.

Il venait de me battre pour la première fois au cent mètres crawl. J’ai mis sur le compte de ma défaite l’état glauque dans lequel il me voyait. Il n’a pas été dupe.

– T’inquiète, pour maman. C’est pas contre toi si elle est chiante, en ce moment… Elle se gave la tête avec mes profs.

J’ai acquiescé. Même si mon intimité avec Corinne en prenait un coup, je ne détestais pas qu’il se sente responsable des tensions qu’il percevait entre nous. À moins que ce soit simplement un réflexe de diplomatie pour ménager notre couple, de peur que sa mère se retrouve seule encore une fois.

– Ça t’emmerderait, toi, que je redouble ?

– Tout dépend de ce que tu ferais d’une année de plus.

– Si c’est pour me retaper les mêmes profs…

– OK. Ou tu passes en première, ou on te change de lycée. Ça marche ?

– Ça marche. À part ça, pour Chloé, j’ai une bonne nouvelle.

Il avait dit ça sur un ton lugubre. J’en ai conclu que sa petite amie était sélectionnée pour le championnat d’Europe de DDR, une sorte de danse acrobatique sur les cases d’un tapis électronique, où il faut bouger ses pieds en même temps que les flèches qui traversent un écran.

– Tu lui diras bravo de ma part.

– C’est à Berlin, début juillet. Mais maman voudra pas que j’y aille. Surtout si je redouble.

J’ai promis de lui en parler au dîner, on a refait un cent mètres, et il m’a laissé gagner.


***

Le soir, dans le dos de Corinne, on a échangé un regard par-dessus nos pizzas surgelées. Vu son état, on a décidé d’un commun accord que le moment n’était pas idéal pour bouleverser le programme des vacances. Les antibiotiques avaient enrayé son début de grippe, mais lui avaient déclenché curieusement une rage de dents.

Elle s’est couchée après le film, elle s’est endormie tout de suite, et j’ai joué avec Julien sur sa Nintendo jusqu’à plus d’heure. Quand je me suis glissé sous la couette, Corinne a grogné dans son sommeil, et j’ai eu une réaction étrange. J’ai retenu mon souffle en souhaitant qu’elle ne se réveille pas. Comme si je regagnais mon lit après avoir passé la nuit avec une autre femme.





5

J’ai appris le drame à huit heures quarante-cinq. Je roulais vers l’hôtel des impôts, en écoutant d’une oreille distraite La Matinale de Serge. C’était un ancien psy de la capitale, longtemps célèbre pour ses chroniques nocturnes sur France Inter, avant que l’hostilité d’un directeur d’antenne n’ait provoqué son transfert sur France Bleu Berry. L’horreur absolue, pour un rationaliste goguenard pilier des nuits parisiennes : on lui a donné la tranche de sept à neuf, où les auditeurs appellent pour soumettre leurs problèmes d’esprits frappeurs, de bétail envoûté et de récoltes séchées sur pied par un jeteur de sorts.

D’habitude, ces histoires à dormir debout m’amusaient plutôt. Il m’arrivait même de ricaner comme l’animateur devant les ravages de la superstition chez ces bouseux en détresse, qu’il tentait de ramener à la raison par le sarcasme et la logique freudienne. Mais, ce matin, j’éprouvais une colère bizarre. Sans comprendre pourquoi, je me sentais attaqué par les moqueries de Serge Lacaze ; je me sentais solidaire de ces auditeurs qui avaient le courage de s’avouer confrontés à l’inexplicable, et qu’un aigri décentralisé tournait en ridicule pour se venger de son exil chez eux.

J’étais en train d’écouter le récit d’un cantonnier, tombé dans un fossé avec son tracteur à cause d’un feu follet, lorsque mon portable a sonné. C’était la femme de Raphaël Martinez. Entre deux sanglots et trois hurlements pour faire taire sa marmaille, elle m’a appris la catastrophe.

Mon collègue, après le dîner, avait introduit sa clé USB dans son PC pour travailler sur la comptabilité de Green War. Il s’était connecté par Internet sur le logiciel de recoupements/croisements installé sur le terminal de la brigade, et c’est alors qu’un chevalier en armure était apparu sur son écran. « Mort à toi, manant ! Je rase tout sur mon passage ! » En voyant le virus détruire en quelques secondes tous ses fichiers personnels, et contaminer de surcroît les ordinateurs du Centre des impôts, Raphaël avait fait une syncope. Le SAMU l’avait transporté au service des urgences de l’hôpital George-Sand.

Au premier croisement, je pris la direction de Bourges, tout en appelant la brigade où le technicien informatique me rassura. Les antivirus, les patchs et correctifs avaient limité les dégâts : seules une centaine de déclarations fiscales et de procédures en cours avaient été infectées. Le médecin des urgences, lui, fut beaucoup moins optimiste :

– Le choc nerveux a déclenché plusieurs pathologies sérieuses. En outre, il souffre de confusion mentale ; ses propos sont totalement incohérents.

– Qu’est-ce qu’il dit ?

– Que c’est à cause d’un oignon, qu’il a oublié de le changer – des choses comme ça…

J’ai avalé ma salive, embarrassé. Si mon collègue se croyait envoûté par les gens du château, via un virus informatique, ce n’était pas vraiment nécessaire d’en faire part au corps médical. Je me suis contenté de laisser entendre qu’il s’agissait, non pas d’un symptôme d’alzheimer, mais d’un code en vigueur dans notre jargon fiscal, relevant du secret professionnel. L’urgentiste n’a pas insisté. Il m’a remercié de l’avoir rassuré sur l’état mental de son patient, et il est retourné s’occuper d’un autre.

Comme les visites n’étaient pas autorisées, j’ai laissé un mot à Raphaël pour lui dire que le virus était sous contrôle, que tout allait bien et que je m’occupais des poursuites éventuelles contre Green War. Après un crochet par son domicile, pour récupérer au milieu des couches et des biberons sa clé USB, je suis arrivé à la brigade où je l’ai confiée pour analyse à la maintenance informatique.

Jusqu’en milieu d’après-midi, j’ai participé aux opérations de sauvetage et récupération des dossiers. Puis, le technicien m’ayant confirmé que le virus provenait bien de la clé de Raphaël, je lui ai demandé de m’accompagner au siège de Green War.


***

Maurice Picard et Jonathan Price étaient en rendez-vous avec un journaliste du Berry républicain, qu’ils ont pris aussitôt à témoin de leur bonne volonté face à l’inquisition fiscale. Mon technicien a branché son matériel de détection sur le disque dur dont Raphaël avait copié le contenu, et son verdict est tombé au bout de quelques minutes :

– Protection Firewall intacte, recherche négative sur spywares, botnets, phishing, cookies et chevaux de Troie.

Face à mon air inexpressif, il a traduit :

– Aucun virus. Ce disque dur n’a pas subi ni lancé la moindre attaque.

Tandis que l’Anglais raccompagnait le reporter, le petit PDG, qui avait troqué sa chemise à carreaux contre un sweat préconisant l’arrachage du maïs transgénique, a tourné vers moi sa face pointue figée dans un sourire suave :

– Désolé pour vot’copain, mais il se l’est chopé ailleurs, son virus. Sur un site de cul.

J’ai sursauté, m’efforçant de demeurer neutre.

– Qu’est-ce qui vous permet de dire ça ?

– Mes informateurs, répond-il avec un naturel parfait, en désignant un pendule à pointe de cuivre posé sur son bureau.

– C’est-à-dire ?

– Rien. Je protège mes sources, comme vous. Mais je suis catégorique : allez scanner sa bécane, et vous verrez.

J’interroge du regard mon technicien, qui abaisse les paupières. Je téléphone à Mme Martinez pour lui annoncer l’arrivée de l’informaticien, à qui je donne l’adresse et qui repart aussitôt sur sa moto.

– Quoi d’autre ? lancent en chœur les deux associés, mains dans le dos, en me contemplant avec une bonhomie narquoise.

Je leur présente les excuses de l’administration fiscale et, pour ne pas donner l’impression d’être venu dans le seul but de les incriminer à tort, je leur demande la liste des véhicules de la société, avec relevés kilométriques, tableaux d’amortissements et déductions des frais.

– On vous donne tout sur papier, c’est plus prudent, sourit Maurice Picard quelques minutes plus tard, en déposant quatre piles de dossiers sur le bureau que je squatte.

Et son associé me tend des gants de latex, en ajoutant sur un ton sobre :

– Par précaution, au cas où on aurait enduit de poison la tranche des feuilles.

J’ai compris. Si jamais le contrôle débouche sur un redressement, je n’échapperai pas à une plainte pour accusation diffamatoire. Crainte que vient confirmer sur mon portable, une heure plus tard, le rapport d’expertise informatique : effectivement, le virus a été contracté par Raphaël hier soir à vingt-trois heures quarante-huit, pendant sa connexion sur le site www.fuckme.com. Bien qu’ayant gardé l’information pour moi, je croise une lueur de triomphe tranquille dans le regard en coin de Maurice Picard.

– Mes informateurs ne se trompent jamais, souligne-t-il en empochant son pendule. C’est grâce à eux si nous sommes devenus la quatrième PME de l’Indre.

À titre de renseignement, je lui demande d’un ton banal s’il s’agit de feux follets, d’extraterrestres, ou d’anges gardiens.

– À vous de cocher la case, me répond-il très sérieusement, comme s’il s’en remettait à mes critères d’évaluation.

Il enfile une blouse verte, couvre sa calvitie avec un bonnet de chirurgien, ajuste un masque à gaz, puis rejoint ses laborantins dans la serre. L’Anglais m’explique, les yeux dans les yeux :

– Nous mettons au point un piège sexuel à phéromones, pour éliminer les chenilles processionnaires.

Plus rien ne me retient. Je photocopie les documents qui m’intéressent, les enfouis dans mon cartable. C’est alors que la pluie commence à tomber. Quelques gouttes sur la lucarne au-dessus de ma tête, qui presque aussitôt se changent en trombes d’eau. Je me rappelle soudain que je n’ai pas fermé mon toit ouvrant.

– Je vous accompagne, propose Jonathan Price en prenant un grand parapluie promotionnel, qui montre un commando de larves géantes dévorant d’un air débonnaire des chenilles agressives sur des épis de maïs qui applaudissent.

On sort sous l’averse diluvienne et je m’engouffre dans la Clio, dont les fauteuils baquets en cuir sport sont déjà des bains de siège. Je tourne la clé de contact, enclenche la commande électrique du toit. Rien ne se passe. Pourtant tout le reste fonctionne : radio, phares, essuie-glaces…

– Un souci ? s’informe l’Anglais.

Je lui fais constater la situation, tout en contrôlant les fusibles qui apparemment sont intacts. Il s’en va, et revient au bout d’une minute avec une bâche qu’il fixe par-dessus mon toit, en accrochant deux tendeurs aux poignées de porte.

– Merci, mais je ne pourrai pas conduire avec ça…

– Attendez la fin de l’averse.

Il me ramène à l’intérieur, me propose du thé. À la troisième tasse, la pluie n’a toujours pas diminué. Voyant l’anxiété croissante avec laquelle je regarde l’heure, mon contrôlé me demande, sur un ton de gentillesse un peu sadique, si je suis en retard pour mon rendez-vous suivant. J’acquiesce. J’ai dissuadé Corinne de prendre sa voiture, à cause de l’anesthésie : elle m’attend chez le dentiste.

– Qu’est-ce qui se passe ? s’enquiert Maurice Picard au sortir de la serre.

Son associé lui expose mon problème.

– Eh bien je l’emmène, décrète le PDG en retirant sa blouse.

Je réponds que c’est aimable de sa part, mais que je vais me débrouiller.

– Votre auto ne risque rien, appuie Jonathan Price. Vous reviendrez la prendre demain, quand il fera sec. De toute façon, Maurice doit aller à Châteauroux.

Je décline l’offre, avec un sourire à peine courtois. Ne jamais créer de liens de dépendance, ne jamais se sentir redevable envers des contribuables. Surtout quand on vient de leur faire un procès d’intention sans fondement.

– Je commande un taxi, merci.

Je compose le numéro de la compagnie en mémoire dans mon téléphone. Mais la ville est submergée par le déluge ; aucune voiture n’est disponible. Corinne m’appelle, m’informe d’une voix pâteuse qu’elle a fini depuis vingt minutes et que le cabinet dentaire ferme à sept heures : si je n’arrive pas d’ici là, le prothésiste est d’accord pour la ramener à la maison, mais ça la gêne et j’aurais pu faire un effort.

– Bon, il se décide ou pas ? s’impatiente Maurice Picard en boutonnant son ciré jaune. C’est l’anniversaire de ma sœur, et le pâtissier ne va pas m’attendre cent sept ans.

À court d’objections, je me retrouve coincé dans une guimbarde d’avant-guerre qui nous ballotte avec un bruit de mixeur dans les ornières de l’allée interminable.

– Elle a quel âge ? demandé-je pour meubler le bruit.

– C’est une T10 Junior de 1935, et elle n’est pas au nom de la société, répond-il sur un ton net. Valeur d’expertise quarante mille euros, mais, comme vous le savez, les autos de collection sont exonérées d’ISF au même titre que les œuvres d’art.

– Non, je voulais dire : votre sœur. Ça lui fait quel âge ?

La question manque peut-être de délicatesse, mais j’ai à cœur d’éviter les sujets fiscaux dans un contexte privé.

– Cinq mois.

Je m’étonne poliment de leur différence d’âge.

– Ma mère l’a perdue au cinquième mois de grossesse, en 1960. Chaque année, elle lui commande un vacherin pour souffler ses bougies.

Sa voix recèle autant de tristesse que de résignation. J’observe son visage ; je n’y vois que la tension de la conduite sous les rafales de pluie. Ces gens sont décidément tous un peu dérangés, mais avec un tel naturel que leur vision des choses en devient quasi contagieuse.

Une odeur de graillon a envahi l’habitacle. Il enchaîne sans transition :

– J’adore les voitures, mais je suis contre les énergies fossiles et je ne crois qu’au recyclage, alors je fais la tournée des restos et je récupère l’huile de friture. C’est un excellent carburant, à condition de la filtrer deux fois et de modifier le carbu : mes informateurs m’ont donné la recette. L’été on roule au tournesol, l’hiver au colza ou aux pépins de raisin.

Prenant sans doute la nausée que je retiens entre mes dents serrées pour un signe extérieur de suspicion, il précise :

– Sans rien déduire fiscalement au titre des biocarburants, vous l’avez noté.

– Et elle s’appelait comment, votre sœur ?

– Mauricia, répond-il en soupirant d’un air fataliste.

Sa tête oscille au rythme du petit essuie-glace anémié, cherchant l’axe de l’allée entre les gouttes qui martèlent le pare-brise. Je revois le visage bouleversé de la grosse factrice, parlant d’une personne censée m’attendre au château depuis des siècles. Apparemment, si fantôme il y a, ce n’est pas la sœur de Maurice. J’ai du mal à comprendre l’accès d’allégresse que me déclenche cette réflexion.

– Pardon d’être indiscret, reprend-il en franchissant un petit pont en dos-d’âne au-dessus d’une rivière, mais mes informateurs m’ont dit que beaucoup de choses allaient bouger dans le passé du château, à cause de votre venue. Ils n’ont pas précisé quoi ni pourquoi. Vous avez des origines anglaises ?

Je réponds d’un air fermé que je suis de l’Assistance publique.

– Je n’ai pas retenu votre nom.

– Jean-Luc Talbot.

– Nom de Dieu !

Le coup de frein me projette en avant ; ma tête cogne le haut du tableau de bord.

– Talbot ! Mais c’est pas vrai, j’y crois pas ! La T10 Junior que je conduis, c’est une Talbot !

Je réponds que la coïncidence est amusante, oui, bon, mais ce n’est pas une raison pour m’envoyer dans le pare-brise.

– Y a pas de hasard ! exulte-t-il d’une voix qui déraille. Pourquoi j’ai pris celle-ci, aujourd’hui, machinalement, et pas la Delahaye, la Delage, la Panhard et Levassor, la Lorraine-Dietrich ? J’avais une chance sur dix-sept de sortir la Talbot !

Je lui fais observer que l’heure tourne et qu’on a calé. Il me boit des yeux en secouant la tête, émerveillé :

– Vous ne comprenez pas ! Y a quatre ou cinq ans, je ne sais plus, on a reçu un message : Bientôt viendra l’homme que nous attendons, celui qui dénouera les liens, celui qui libérera les âmes, celui qui se meut en son nom. Pendant des semaines, on a cherché à élucider le rébus. Ça ne voulait rien dire, « celui qui se meut en son nom » : quatre-vingt-quinze pour cent des gens se déplacent sous leur véritable identité… C’est vous ! C’est le signe ! Un Talbot dans une Talbot !

De joie, il tambourine sur son volant, faisant bouger la guimbarde arrêtée sur le pont. Ou ce type est sous Prozac, ou son contrôle lui est monté à la tête, ou il me prend pour une bille. S’il a sorti par un temps pareil cette antiquité à capote poreuse, c’est peut-être justement parce qu’elle porte le même nom que moi, et il feint de l’avoir oublié – mais à quoi rime ce cirque ?

– En plus, reprend-il de plus belle, vous êtes bilingue !

– Pas vraiment.

– Mais si ! Talbot, en anglais, ça se dit Talbotte. Le connétable anglais qui combattait Jeanne d’Arc ! Y a tout qui résonne avec vous, ici, c’est dingue de chez dingue !

Je m’abstiens de tout commentaire. Visiblement, il a une idée derrière la tête, avec ses faux hasards en série, mais laquelle ? Il finit par redémarrer, au terme d’une dizaine de ratés qui ont ébranlé tout le châssis.

– Non, je vous dis ça parce qu’on vient de franchir la frontière.

– Quelle frontière ?

– Pendant la guerre de Cent Ans, l’Angleterre commençait ici, de ce côté de la rivière. C’est pourquoi mes informateurs m’avaient conseillé de m’associer avec un Anglais : ça réduit les vibrations hostiles.

Dans une embardée, il lâche son levier de vitesse pour me serrer le poignet, soudain anxieux.

– Vous vous sentez comment ? Mieux, moins bien ? Vous voulez que je recule, que je retourne en France ?

– Non, ça va, merci.

Je me demande pourquoi il essaie à toute force de me projeter dans le passé. Son but est-il seulement de me détourner de ses affaires au présent, ou y a-t-il un traquenard qui m’échappe ? Je ne crois pas à l’au-delà, mais j’aime bien sentir les intelligences terrestres en action, quand elles se mobilisent contre moi. C’est même ce que je préfère dans mon métier. Là, je suis servi.

Soudain une bourrasque nous déporte vers la rivière. Il accélère en patinant dans la boue, redresse le cap avec des grognements d’effort, arc-bouté sur son gros volant sans direction assistée. Un éclair déchire la brume, puis un craquement de fin du monde recouvre les rugissements du moteur. Vingt mètres devant nous, l’un des immenses tilleuls qui encadrent le portail se couche au ralenti, abattant un pan de mur.

– Queunard ! crie Maurice Picard en écrasant la pédale de frein.

La voiture a calé, de nouveau. L’éleveur de prédateurs cogne du poing le tableau de bord. Il se rejette en arrière, fouille dans ses poches, sort son pendule en cuivre, le tient devant son nez au bout de la chaîne, et le regarde tourner au gré du vent qui secoue la vieille voiture.

– Bon, soupire-t-il, c’est pas un hasard. Vous êtes coincé ici.

Je nettoie la buée autour de moi.

– Il y a bien une autre sortie ?

– En voiture, non. Ce n’est pas grave : vous prévenez votre famille, vous passez la nuit chez nous, et demain on débitera l’arbre.

Consterné, je proteste, évoque ma compagne qui m’attend chez le dentiste, lui demande de forcer le passage, mais la masse gigantesque du tilleul qui barre l’allée réduit à néant tout espoir. Il essaie de redémarrer, en vain. Apparemment, le moteur est noyé.

– On n’a pas le choix, monsieur Talbot. J’espère que vous ne tenez pas trop à vos chaussures.

Il ouvre sa portière d’un coup de genou, déplie un mini-parapluie que le vent lui arrache. Le ciré jaune remonté sur le crâne, il fonce à travers les flaques. Abritant mon cartable sous ma veste, je le suis en courant jusqu’au château.


***

Un long jeune homme stressé au teint pâle nous accueille à la bougie dans le grand hall, et réagit par un signe de croix quand Picard lui annonce la chute du tilleul. Il m’aide à ôter mon veston détrempé en disant qu’il s’appelle Louis, qu’il est le compagnon de Jonathan Price. Il ajoute qu’il est désolé pour moi : le courant a sauté mais le fourneau marche au gaz ; on me rajoute un couvert. J’émets une vague protestation, tétanisé par la pluie glacée qui a transpercé mes vêtements.

– Entrez vous sécher devant le feu, poursuit-il en m’entraînant avec une grâce anxieuse vers la salle à manger.

Je bredouille que je dois téléphoner. D’une moue navrée, il répond que l’orage a interrompu la ligne, et que les portables ne fonctionnent pas à l’intérieur du château. Quand je serai réchauffé, il me conduira dans les bureaux de Green War, où il y a du réseau. J’éternue.

– À vos souhaits, fait une voix de femme.

Je me retourne, découvre la factrice en civil, pantalon de cuir noir et chemisier à fleurs, qui tient de travers un chandelier à sept branches.

– Vous connaissez Marie-Pierre, je suppose, notre fée du courrier, glisse le jeune homme sur un ton de maîtresse de maison.

– Non, mais je suis ravie qu’on se rencontre, répond la préposée d’un air catégorique, en me fixant avec insistance. Vous allez attraper la mort : venez prendre une douche.

Et elle rétrécit son regard derrière ses lunettes en hublots, comme pour souligner la connivence qu’elle instaure entre nous. J’ignore pourquoi mais, visiblement, devant les gens de Green War, elle a décidé de me couvrir, de taire ma présence illicite à leur domicile hier après-midi. À moins qu’elle ait tout oublié de l’état second dans lequel elle s’est mise, lorsque j’ai refusé de signer son accusé de réception.

Mal à l’aise, je la suis dans le grand escalier, ressassant les pièges dans lesquels je tombe l’un après l’autre : irrégularité de procédure, accusation diffamatoire injustifiée, risque de présomption d’entente et liens personnels avec des contribuables en cours de contrôle…

À la lueur de son chandelier, la grosse silhouette à fleurs s’engage d’un pas mécanique dans un long couloir où s’accrochent des ancêtres. Curieusement, les femmes de la famille, avec leur pâleur tendre et soucieuse, ressemblent presque toutes au compagnon de Jonathan Price, comme si les propriétaires successifs du château avaient eu les mêmes goûts, ou qu’un gène volatile ait déteint sur les pièces rapportées.

On est déjà passés devant deux salles de bains, et la postière continue d’avancer comme un automate sur les tapis élimés. Je me demande quels sont ses liens exacts avec les gens du château. Elle ne figure pas parmi les actionnaires, et elle se comporte comme si elle était en pays conquis.

Elle s’immobilise, revient quelques pas en arrière, ouvre un panneau incurvé dans les lambris. Brusquement on change de siècle, passant des dorures fatiguées de la Renaissance à la sobriété médiévale. Elle me précède dans l’escalier à vis du donjon de pierre grise, descend un étage en contournant les fientes de pigeon, s’arrête devant une porte entrebâillée, me cède le passage. Un trac bizarre me serre le ventre, au moment où j’entre dans une pièce ronde percée de trois meurtrières, meublée comme un grenier d’antiquaire. Lit à baldaquin mauve, pétrin, banc d’écolier, secrétaire Louis-Philippe, vaisselier vide, fauteuils crapauds, lutrin de monastère… Je m’approche de la fenêtre à meneaux qui regarde vers les dépendances – peut-être celle dont les vitres scintillaient, la veille, quand je me sentais observé.

– C’est très, très fort, murmure l’employée de la Poste d’une voix creusée. C’est ici. C’est ici qu’on vous réclame.

Je retiens ma respiration. Non seulement elle n’a rien oublié de notre rencontre, mais son ton laisse clairement entendre qu’elle reprend son délire d’hier après-midi, là où elle l’avait interrompu.

Le courant électrique revient, baignant la tour d’une lueur jaune issue des projecteurs accrochés dans les douves. La factrice pose son chandelier sur la cheminée, et s’assied vivement devant l’abattant du secrétaire, le souffle court.

– Il me faut des feuilles, vite ! C’est un message pour vous ! Une femme !

Je demeure immobile sur le seuil. Elle ouvre un des tiroirs, sort un bloc de papier à lettres, débouche un stylo et se met à griffonner. Je m’approche, malgré moi. C’est sans doute ce qu’on appelle l’écriture automatique : elle laisse la plume courir n’importe comment devant elle, sans regarder la feuille, le corps secoué de soubresauts, les yeux roulant dans les orbites. Et ça dure. Ça paraît spontané, mais comme le fruit d’une mise en scène. Il y a douze tiroirs dans ce secrétaire, et elle a trouvé le papier du premier coup. Peut-être qu’elle passe son temps à jouer les entremetteuses entre le monde invisible et les invités d’un soir. La postière des âmes en peine… Ça devrait me faire sourire, mais quelque chose m’oppresse ; le crissement de la plume sur le papier rêche m’évoque une plaie qu’on gratte, une douleur qui se réveille… La factrice gémit tout en souriant, se contorsionne en poussant ; on dirait qu’elle souffre avec bonheur comme pour un accouchement.

Je frissonne. Malgré la gêne de mes vêtements trempés, je n’ose pas l’interrompre pour lui demander où est la douche promise. L’air s’est raréfié dans la chambre, la température a baissé et je me sens brusquement sans forces, comme si toute l’énergie disponible était détournée par l’employée de la Poste pour animer d’un mouvement autonome un stylo.

Voilà que je délire, moi aussi. Même si elle paraît en transe, même si ses réactions musculaires semblent échapper à son contrôle, je dois garder présent à l’esprit que, si elle n’est pas complètement à la masse, c’est qu’elle se fout de ma gueule – pire : elle me met en situation de passer pour un illuminé qui reçoit du courrier de l’au-delà. Un élément de plus à ma charge, dans le dossier de défense fiscale que ses amis sont sans doute en train de monter contre moi.

Elle pousse soudain un soupir de phoque et se rejette en arrière, dans un craquement de chaise. L’air soulagé, elle me tend la feuille en murmurant :

– Voilà.

Je jette un œil aux lignes bleu turquoise qui s’enchaînent sans espaces ni ponctuation. Elle se lève avec une légèreté incroyable pour sa corpulence, se déplace sur ses Nike à air comprimé jusqu’à une armoire où elle prend deux serviettes, un pantalon, un pull et une paire de mocassins qu’elle dispose sur le lit. Puis elle quitte la chambre sans un regard en me lançant, d’une voix naturelle, que j’étais attendu ici depuis six siècles et qu’on passe à table dans un quart d’heure.





6

Je me retrouve seul dans le silence liquide. La pluie s’est arrêtée, relayée par le goutte-à-goutte qui tombe des chenaux troués dans l’eau vaseuse des douves. J’ai très chaud, soudain, la gorge sèche et les mains moites. Je commence à me déshabiller, et puis je m’arrête, je reviens vers le secrétaire.

J’allume la lampe à opaline, approche la feuille de l’ampoule. Péniblement, je déchiffre les membres de phrases liés par un trait continu qui zigzague de ligne en ligne.





Bonheur dans le château – une attente si longue – où étais-tu mon chevalier – pourquoi ils m’ont empêchée de venir à toi – m’ont gardée dans la pierre et maintenant je retrouve mon bien-aimé toujours aimant – délivre-moi – emporte-moi – amour toujours pour éternité – Isabeau.





Je repose la feuille, en avalant ma salive. Je vois ce que c’est : l’inconscient de la postière, chauffé par la testostérone, qui s’identifie à une damoiselle abandonnée par un chevalier de passage. Et naturellement c’était moi, dans une vie antérieure. Frustration, compensation, transfert dans l’occulte. Mon expérience en ce domaine – j’ai redressé deux voyantes et trois marabouts de luxe sur l’exercice 99, grande année de trésorerie pour les marchands d’irrationnel –, mon expérience m’a appris que ceux qui essaient de faire parler les morts de manière obsessionnelle sont, généralement, ceux qui ont le plus de mal à dire aux vivants ce qu’ils ont sur le cœur.

N’empêche, je me sens bizarre, dans cette chambre étouffante où, à la lueur poussiéreuse des projecteurs de façade, j’ai l’impression que mes habits trempés se sont mis à fumer. Une brume entêtante flotte autour de moi, tandis qu’un étau serre ma nuque.

Je relis la lettre, gagné par une émotion étrangère qui se substitue aux miennes – je n’ai connu cette sensation qu’une fois dans ma vie, avec Arthur, le chat errant qui m’avait adopté à la DDASS. Lorsqu’il venait se glisser contre moi, quand je le nourrissais en cachette, j’avais l’impression de partager sa mémoire, ses joies, ses peurs, de voir le monde à sa manière, de me regarder avec ses yeux. Pourquoi ce souvenir enfoui revient-il soudain avec une telle précision ?

J’ai froid et j’ai faim, en fait, et je me sens pris en otage. Mais il y a autre chose d’assez paradoxal, qui se confirme tandis que je m’abandonne au jet de la douche dissimulée dans un placard. À mon corps défendant, la page d’écriture bleue m’a mis dans l’état que provoquent d’habitude les dessous de Corinne, quand je les suspends sur le fil de ma buanderie. Une excitation solitaire, joyeuse, ludique ; un creux au ventre et le sang qui fourmille.

Pour réduire la pression, je m’efforce de faire revenir devant mes yeux la silhouette difforme qui tenait le stylo, et je me sèche en fredonnant la « Chevauchée » de La Walkyrie. Wagner me fait débander sans trop de difficultés, et je constate, un peu surpris, que le pantalon, le pull et les chaussures que m’a donnés la postière sont pile à ma taille. Le hasard fait bien les choses – cela dit, j’ai des mensurations standard. À moins qu’une prophétie médiévale n’ait précisé dans les archives du château le profil du Talbot qui se meut en Talbot : « Un 44 chaussant du 42 viendra au xxie siècle délivrer Isabeau. »

Je ris tout seul en me recoiffant, malgré la situation délicate où je me trouve. Il faudra que je fasse signer à mes contrôlés de Green War une déclaration étayée par un bulletin de Météo France, attestant le cas de force majeure qui, indépendamment de leur volonté, me retient chez eux contre mon gré pour le gîte et le couvert. Et j’exigerai qu’ils me facturent leurs prestations.

En évitant soigneusement de tourner les yeux vers la page qui trône sur le secrétaire, je quitte la chambre dans les mocassins qui épousent parfaitement la forme de mes pieds.

Essayant de retrouver mon chemin dans le sifflement des vents coulis, j’erre le long des couloirs semés de bassines pour recueillir la pluie. Mon portable tendu à bout de bras dans toutes les directions, je tente de capter un réseau, malgré le peu d’espoir qu’on m’a laissé. À l’entrée d’une tour carrée, l’inscription Service non disponible s’efface. Je me fige. Une petite barre apparaît, disparaît. Je recule, avance, me hausse sur la pointe des pieds, tourne sur moi-même. Une porte grince à ma droite, s’entrebâille sous le courant d’air.

Les yeux rivés à mon écran, j’avance sur le parquet qui craque dans une odeur de pomme âcre. Cinq barres, d’un coup : réception parfaite. J’appuie aussitôt sur la touche 2 ; Corinne s’inscrit sur l’écran, tandis qu’un tourbillon lumineux indique la connexion en cours.

Je colle le téléphone à mon oreille. J’entends un grésillement comparable à un feu de brindilles. Puis, brusquement, par-dessus les parasites, résonnent deux sons gutturaux :

– Va-t’en !

J’ai sursauté, lâché le portable. Je le ramasse, une boule dans la gorge. On se calme. C’est un effet de mon imagination, un brouillage que j’ai interprété dans le sens de mon inconscient, voilà tout. Je sais bien que c’est une erreur de rester ici, d’accepter l’hospitalité de ces redressés en puissance, mais le moyen de faire autrement ?

Je regarde autour de moi. Je suis dans une chambre en bois sculpté, un travail magnifique et totalement oppressant. Des scènes de chasse, des volutes de noyer formant gibier, licornes, frises végétales et motifs géométriques, du sol au plafond jusqu’au lit à colonnes recouvert d’une courtepointe semée de crottes de rat.

Toujours cinq barres à l’écran, mais aucune tonalité, et une pression lancinante sur mes tempes. Le téléphone est bizarrement chaud, dans mes mains. Essayons un texto.





Désolé, suis coincé par chute d’arbre au château de Grénant, rentre demain, tout va bien mais pas de réseau, espère les dents OK, baisers d’amour.





J’expédie le message, attends l’avis de réception. À la place apparaît un point d’exclamation dans un triangle, surmontant l’inscription batterie faible. L’écran s’éteint. Je ne comprends pas ; il me restait au moins cinq heures d’autonomie en veille. Impossible de rallumer le portable, et je n’ai pas mon chargeur.

Je suis de plus en plus oppressé. J’ai la tête qui tourne, les oreilles qui bourdonnent. Une angoisse me noue le ventre, un instinct m’ordonne de décamper. Comme une bourrasque intérieure qui me fait vaciller, me pousse vers la porte. Je me sens indésirable, en danger et plein d’une colère inexplicable.

Je sors de la chambre, m’assieds dans le couloir sur une banquette défoncée. Je reprends mes esprits peu à peu, dérouté par ce malaise aussi puissant qu’était douce la sensation érotique sous la douche du donjon. Une sorte de sérénité revient au fil des secondes, mais une sérénité impatiente, un appel en creux. La faim, décidément. Je n’ai mangé qu’un sachet de chips, à midi, pendant la récupération des fichiers informatiques.

Je repars au hasard, cherchant à revenir sur mes pas, mais j’ai dû manquer un embranchement : je ne reconnais rien. De l’extérieur, on ne croirait jamais que ce château est aussi vaste, aussi compliqué dans son architecture, avec ces successions de galeries, cours intérieures et décrochements. Je ne sais pas dans quelle aile je me trouve, la forêt obscure derrière les vitres sales ne me fournit aucun repère, et je n’entends rien en provenance du rez-de-chaussée.

Au détour d’un couloir, je tombe sur un nouvel escalier, encore plus austère que celui par lequel je suis monté. Surplombant les balustres en pierre du palier, une tapisserie cloquée, mangée par l’usure et l’humidité, attire mon regard. Une bataille d’armures autour d’une fontaine, dans la pénombre d’une clairière. Un ecclésiastique au premier plan, en train de prier à genoux contre un arbre. J’étends le bras pour toucher sa chasuble déformée par un pli de la tenture. Je ne sais pas ce qui m’attire ainsi dans cette scène. Ça n’a rien à voir avec une quelconque fascination religieuse. La seule crise mystique de ma vie a duré un quart d’heure, à douze ans, dans la famille d’accueil où m’avait placé la DDASS, quand j’ai soulevé l’aube immaculée de la fille aînée qui venait de faire sa communion solennelle – deux baffes et retour à l’orphelinat.

Non, là, ça ressemble plutôt au frisson du défi, au danger que je bravais, au même âge, lorsque je glissais mes doigts dans les prises de courant, pour voir…

Je retire ma main, aussi vite qu’autrefois. Je n’ai rien « vu », mais j’ai la même impression de m’être mis à l’épreuve, d’avoir franchi un pas, augmenté ma capacité de résistance… Gagné une vie, comme dit Julien devant ses jeux vidéo.

Un peu déboussolé par cet enchaînement d’émotions bizarres, je descends les marches, laisse l’odeur de potage et de feu de bois me guider à travers une enfilade de pièces sans meubles. Je finis par me retrouver dans le grand hall d’entrée, au pied de l’escalier où m’avait précédé la postière, et la boucle en se refermant fait comme un pli dans le temps. Je suis le même que tout à l’heure, pourtant quelque chose a changé. Et c’est d’autant plus déstabilisant que j’ignore ce que j’éprouve. À la fois un grand vide, l’excitation d’une attente, un mauvais pressentiment et comme l’écho d’une gratitude, agréable mais sans prise.





7

Autour de la grande table de salle à manger, une demi-douzaine de personnes sont assises devant des assiettes à soupe, dans une ambiance de conseil de guerre. Les têtes se lèvent vers moi puis se détournent, comme si j’étais le sujet de la conversation interrompue à mon entrée. Maurice Picard, qui a troqué son sweat d’arracheur d’OGM contre un blazer de yachtman, s’essuie la bouche et me désigne avec une fierté gaillarde :

– C’est lui !

Je proteste mollement, sans savoir contre quoi. Louis, le pâlot romantique assorti aux portraits du château, me désigne la chaise libre à sa droite, puis me sert une louche de potage en déclarant que les habits de son homme me vont très bien. Jonathan Price, qui a noué sa queue-de-cheval en catogan, m’explique avec une légère tension dans les mâchoires :

– Il vous a donné la chambre où je dors les soirs où on se dispute.

Je les remercie, tout en faisant le tour de la table pour saluer les deux personnes que je ne connais pas. Une longue hindoue sans âge enveloppée de mousseline grège, un point rouge au milieu du front, et un vieux géant voûté en velours côtelé, avec un regard blanchâtre et une barbe de faune taillée de travers où s’accrochent des reliefs de minestrone.

– Jadna et Victor Picard, grince le petit PDG en me les présentant, avant d’ajouter sur un ton de traducteur : Maman, papa.

– On n’a guère de ressemblance avec lui, vous avez raison ! me confirme le géant barbu, alors que je n’ai manifesté aucune réaction. Tout le monde croit que nous l’avons adopté, mais non. Apparemment, un jour, ma femme m’a trompé avec un troll – par inadvertance, ajoute-t-il avec une moue d’indulgence narquoise, en tapotant le poignet de son épouse impassible. Mais le destin m’a vengé : Maurice n’a rien hérité de sa mère, et il a repris mon flambeau. Sa passion des insectes, c’est moi. Son diabète, c’est « l’autre ».

Une ampoule éclate sur l’applique derrière lui.

– Maman, je t’en prie, lance Maurice, crispé.

– Quand je l’asticote, me glisse le vieux, ça fait péter les lampes. On s’habitue.

J’acquiesce, pour ne pas exciter davantage cette bande de timbrés.

– N’épousez jamais une Mauricienne, enchaîne-t-il, et surtout ne l’importez pas. Le vaudou dans le Berry, c’est de la nitroglycérine.

– Papa, soupire Maurice Picard. Tu sais très bien que le bouddhisme n’a rien à voir avec le vaudou.

Le vieux faune me cligne de l’œil, et lance avec le phrasé solennel qui enjolive sa familiarité bourrue :

– Alors comme ça, on est revenu sur les lieux de son forfait ?

Mon visage se tétanise. La postière a parlé : ils sont au courant de ma présence illicite chez eux en leur absence, hier après-midi.

– Il n’avait pas le choix, laisse tomber la Mauricienne sur un ton serein, en regardant à gauche au-dessus de ma tête. Il était obligé de fuir autrefois, comme il est obligé de revenir aujourd’hui.

Je m’assieds dans un silence épais, tous les yeux tournés vers moi. En fin de compte, la factrice a simplement transmis le message qu’elle a reçu pour moi tout à l’heure dans la chambre, et leurs allusions se rapportent à ma prétendue vie antérieure. Ça me rassure. Tant qu’à faire, autant assumer les conséquences de son délire hormonal plutôt que celles de ma faute professionnelle.

Le vieux Picard saisit la bouteille de vin et allonge le bras pour me servir. Son épouse est demeurée circonspecte, les ongles joints autour de son assiette à soupe qu’elle contemple comme une boule de cristal.

– Elle s’appelle Isabeau, non ? murmure-t-elle dans un souffle.

– Je ne sais pas, répond la postière qui aspire ses cuillerées de potage avec des slurp ! Je n’essaie jamais de me relire, c’est indiscret.

– Elle me montre qu’elle était brune, de longs cheveux, très belle, des seins magnifiques, mais toute maigre sur la fin, poursuit la Mauricienne en promenant son regard entre les bouts de légumes de son minestrone. Isabeau, oui, c’est cela.

Le jeune Louis va reposer la soupière sur une desserte, à côté d’un gros classeur en cuir défraîchi. Un nuage de poussière s’en échappe lorsqu’il l’ouvre et laisse retomber la reliure.

– On a plusieurs Isabeau dans l’arbre, signale-t-il en venant déplier à côté de mon assiette un grand parchemin craquant à l’odeur de moisi. C’est laquelle, à votre avis ?

Sans engagement de ma part, je laisse errer mon regard au hasard dans les ramifications de l’arbre généalogique, surchargé de noms illisibles calligraphiés à la plume.

– Moi, je pencherais pour celle-ci, reprend-il en désignant une branche à mi-hauteur. Isabeau Anne de Grénant, 1412-1431.

– Dix-neuf ans ! me lance Maurice Picard sur un ton de reproche. Mais qu’est-ce qui lui est arrivé ?

J’exprime mon ignorance et me tourne vers la postière, concentrée sur sa tranche de pain qu’elle beurre généreusement. Je la revois dans sa transe hystérique, hier après-midi, en train de me traiter de salaud.

– xve siècle ! martèle le vieux Picard en hochant la tête dans ma direction. En tout cas, vous avez mis le temps.

– Que pensez-vous de la réincarnation ? s’informe son épouse avec une ombre de sourire dans son visage de statue.

Je réponds que mes centres d’intérêt sont plutôt la peinture contemporaine et la bibliophilie, leur fournissant du coup deux sujets de conversation sur lesquels personne n’embraye.

– La réincarnation n’est pas un passe-temps, précise-t-elle, ni une fatalité, d’ailleurs. Elle est même beaucoup plus rare qu’on ne croit. Et plus ardue, hélas.

– Elle fait allusion à notre fille, qu’elle a perdue avant terme dans une chute d’escalier voici quarante-huit ans, m’explique le vieux faune sur un ton de conférencier. Depuis, elle essaie désespérément de la remettre au monde. Mais comme elle a décidé que Mauricia aurait son frère comme papa, pour que ça ne sorte pas de la famille, les différentes épouses de Maurice ont refusé de faire les rituels nécessaires, et nous en sommes à la troisième pension alimentaire.

– Ça ne regarde pas forcément M. Talbot, articule le PDG de Green War avec raideur. Mon contrôle ne porte que sur l’entreprise, papa.

Soucieux d’éviter le sujet, je termine mon assiette de minestrone que le jeune Louis débarrasse. Un temps de silence, rythmé par le crépitement des bûches. Puis Jadna Picard, dans un friselis de mousseline, se lève pour porter un toast en me regardant.

– Remercions Mauricia de vous avoir invité à son anniversaire. Et formons le vœu que ce ne soit pas une simple coïncidence…

Des murmures de sous-entendus et des sourires fins lui répondent, tandis que les verres de rouge pointés vers moi scintillent à la lueur des flammes. Je leur souhaite en échange santé et prospérité. Puis, me penchant vers Jonathan Price qui ne desserre les lèvres que pour boire, je désigne les deux mètres carrés de contreplaqué remplaçant le vieux parquet de chêne, à l’entrée de la salle à manger, et m’informe pour aérer la conversation :

– Vous avez eu des problèmes de canalisation ?

– Non, c’est le squelette que j’ai déterré en janvier, répond l’Anglais. On respire mieux, depuis qu’on lui a donné une sépulture décente.

– Pendant la guerre de Cent Ans, explique son compagnon en revenant de la cuisine avec une cocotte en fonte, c’était coutume d’enterrer dans la pièce à vivre l’ennemi qu’on avait tué, afin de l’humilier en marchant dessus. Je vous raconte pas les ondes. Heureusement que Marie-Pierre l’a capté. Vous avez dû remarquer son épée dans le hall : Jonathan a cru bon de la mettre en vitrine…

– Vous noterez la forme particulière de sa lame et de sa garde, me glisse l’exposant avec un regard en dessous.

– Daube de chapon aux airelles et foie gras ! présente Louis, en retirant le couvercle avec un élégant mouvement de strip-teaseur. Je vous sers, monsieur le contrôleur ? Ça devrait vous rappeler des choses : c’est une recette du xve siècle.

Je tends mon assiette sans commentaire, demande si quelqu’un possède un chargeur Samsung. Pas de réaction.

– Si l’un d’entre vous pouvait me prêter son portable… Il faut que je téléphone chez moi.

– Y a aucun réseau dans le château, me rappelle Maurice.

– Si, j’en ai eu, tout à l’heure.

– Où ça ? bondit le jeune serveur en laissant tomber dans mon assiette un pilon qui m’éclabousse de sauce.

– Mon pull ! râle Jonathan Price.

– Vous étiez où ? insiste son ami.

– Dans la chambre en bois sculpté, là-haut…

Louis marque un temps de stupeur, puis il se campe devant moi, l’index accusateur, crie d’une voix de fausset :

– N’entrez plus jamais dans cette pièce, c’est clair ?

– Pourquoi, c’est la chambre de Barbe-Bleue ?

Il serre les dents, et me tourne le dos en portant sa daube du côté de la Mauricienne. Une chape de plomb est tombée autour de la table.

– Louis travaillait comme cuisinier au Relais Saint-Jacques, avant de connaître Jonathan, intervient la factrice en me fixant, comme si ce détail justifiait l’accès d’hystérie qu’il vient d’avoir contre moi.

– Très belle histoire, ponctue Picard père, en remplissant mon verre. Figurez-vous que c’est lui, le descendant.

Je regarde l’éphèbe châtain qui, l’air pincé, esquisse une révérence, tenant le couvercle de la cocotte à la manière d’un bouclier :

– Louis de Grénant, pour vous servir – d’ailleurs je vous sers. Jadna, une aile ou une cuisse ?

– Un de ses ancêtres a perdu le château, poursuit le vieux barbu en lui tendant l’assiette de sa femme.

– La Révolution, dis-je avec une compassion polie.

– Non, le poker. Il a changé encore trois fois de mains avant que je le rachète, on l’a restauré comme on a pu, mon fils y a créé son entreprise en faisant venir son associé d’outre-Manche, et voilà qu’un jour, de fil en aiguille, Jonathan rencontre l’âme sœur à Intermarché. Coup de foudre au rayon fromage. C’est ainsi que, sans connaître son nom de famille, l’Anglais ramène un soir au bercail de ses aïeux le dernier baron de Grénant.

– Grâce à l’amour, s’attendrit la factrice, le château a retrouvé son châtelain.

– Oui, enfin, nuance le jeune homme en finissant de les servir, il y a quand même une certaine précarité dans ma situation. Je suis l’intermittent de la lignée, c’est tout. Le figurant des armoiries. Le jour où Jo se lasse de mon petit cul, il me vire, je vous rends mes ancêtres, et vous trouvez quelqu’un d’autre pour faire le ménage.

– Tu sais très bien que mon ange gardien te protège, sourit Jonathan Price.

– Je l’emmerde, ton ange gardien ! Avec tes origines, j’ai douze générations de Grénant qui me traitent de collabo !

– Louis, enfin ! Tu ne vas pas me reprocher toute ma vie la guerre de Cent Ans !

– Ne commençons pas à nous disputer, mon chéri : tu n’as pas de chambre de repli, cette nuit. Et de toute façon, le nom s’éteindra avec moi : vous serez tranquilles. Au fait, si notre ami des impôts veut téléphoner, la ligne est rétablie. Troisième porte à gauche sous l’escalier.

Je le remercie, me force à terminer sa daube qui est d’une lourdeur étonnante, malgré la dilution de la sauce, et je me retire pour appeler Corinne. Elle est sur messagerie, Julien aussi. Je redis ce que j’ai expliqué dans mon texto, je les embrasse et leur promets d’apporter les croissants demain matin, à la première heure.

Lorsque je regagne ma place dans la salle enfumée, chacun a les yeux sur Maurice qui manie son pendule.

– C’est bien elle ! me confirme-t-il en regardant tourner la pointe de cuivre au bout de sa chaîne. J’entends « Isabeau de Grénant, née de Grénant » – c’est possible ? On me dit que son mari et elle étaient cousins.

Il se tourne vers le descendant de la famille, qui pousse un soupir fataliste, comme pour dégager sa responsabilité.

– Je vérifie avec les tarots, décide Jonathan Price en sortant un jeu de sa poche.

– Tu vas encore manger froid, reproche le châtelain précaire.

– Ça recommence ! barrit soudain la postière. Donnez-moi du papier, vite !

Et la comédie a duré tout le temps du dîner. Chacun y allait de son ressenti, de son interprétation, rapportant l’opinion de son pendule, les impressions de son jeu de cartes, les reflets dans la sauce de sa daube ou l’avis de son ange gardien. Et la factrice continuait de recevoir, la tête ballante, le regard vague et la bouche molle, des pages d’amour enflammé à mon attention.

En gros, je m’étais appelé Guillaume d’Arboud, j’étais arrivé dans ce château à l’invitation du baron Curtelin de Grénant, avec qui j’avais guerroyé contre les Anglais ; j’étais tombé amoureux de sa jeune épouse, je l’avais sautée, je m’étais enfui pour éviter les problèmes, alors ma maîtresse avait avoué notre liaison à son confesseur, que le mari soupçonneux avait aussitôt torturé pour lui faire cracher le morceau, après quoi il avait enfermé Isabeau jusqu’à ce que mort s’ensuive dans la chambre où j’allais dormir cette nuit.

– Quel effet ça vous fait ? s’enquiert Louis de Grénant, avec une émotion gourmande.

– Fichez-lui la paix, grommelle le vieux Picard. Faut qu’il digère la nouvelle. Il arrive en contrôleur du fisc ; il se retrouve en chevalier cocufieur.

Il allonge le bras par-dessus la nappe, me serre le poignet avec solidarité.

– Vous avez fait Sciences po, HEC, des choses comme ça ? Bienvenue au club. Moi j’ai enseigné pendant quarante ans physique, éthologie et biologie moléculaire à l’université de Princeton ; on s’habitue. Dites-vous bien qu’il y a une seule vérité, dans le paranormal : le phénomène le plus extraordinaire au monde, dès lors qu’il se répète, devient aussi ennuyeux que le reste.

La postière rouvre les yeux. Elle a fini sa transe, elle regarde son assiette et continue son repas. Louis de Grénant, qui a recueilli et numéroté les pages, donne lecture du message :

– Mon Guillaume d’amour, je veux partir avec toi, tu vas m’emporter loin de ma prison de pierre…

– Belle promotion, se marre le vieux prof : vous voilà collecteur d’âmes.

– … je suis à toi pour l’éternité de notre éternité, rends-moi le soleil, les couleurs, les beaux tableaux de notre amour, nos corps enlacés dans l’herbe de l’Étang-Gris où pour la première fois tu me léchas de pied en cap…

Tout le monde me fixe, avec une considération souriante. Par prudence autant que par respect pour mes hôtes, j’essaie d’inscrire sur mon visage une attention polie, comme si on me racontait un film qui m’intéresse sans me concerner. Banalisons, à défaut de comprendre le sens de cette mascarade.

– C’est tout pour Guillaume ; la suite concerne ma famille, reprend le baron intérimaire en pliant quatre feuilles dans sa poche. Et j’ai retrouvé le message dicté à Marie-Pierre en 2003.

On regarde la factrice qui sauce son assiette en ouvrant des yeux étonnés.

– En 2003, je tournais déjà sur le secteur ?

– Tu as quitté le Centre de tri en 2002, lui rappelle Jonathan. L’année où j’ai rencontré Louis.

– Comme ça passe vite, soupire Marie-Pierre.

– Bientôt viendra l’homme que nous attendons, enchaîne Louis en déchiffrant avec ardeur, celui qui se meut en son nom…

– Vous vous rendez compte ? se rengorge le petit Maurice. Il a choisi de se réincarner dans une famille Talbot pour que, le jour venu, je le reconnaisse !

Je me retiens de lui préciser qu’on m’a trouvé dans une poubelle. Le responsable de la DDASS était un passionné de rallyes : au lieu d’allouer aux clandestins de naissance un prénom en guise de patronyme, comme c’est l’usage, il nous baptisait Matra, Lotus, Lancia… Ce n’était plus une pouponnière, c’était un garage d’occases. Mais à quoi bon objecter ce genre d’arguments ? Le marchand de prédateurs me répondrait sûrement que si l’on m’avait appelé Porsche, la prophétie lui aurait fait sortir une Carrera de sa grange.

– … Lié à la mémoire du château, achève le gentilhomme de ménage, il réparera avec votre aide les conséquences de sa vie passée, dénouera les liens qui retiennent les âmes sur les lieux de ses turpitudes, et réveillera le bonheur en souffrance depuis tant de siècles.

Un silence attentif retombe sur la salle à manger. Le vieux Picard se lève pour rajouter une bûche, en me souhaitant bon courage.

– Et pour qu’Isabeau retrouve Guillaume, il fallait que la boulangère nous dénonce au fisc, s’émerveille lentement le PDG de GreenWar.

À ma grande surprise, il jaillit de sa chaise, me fait lever et me donne l’accolade, presse sa tête contre ma poitrine en me disant merci. Les autres applaudissent. Je ne sais plus où me mettre.

– Ça s’arrose ! rugit Picard père en débouchant une nouvelle bouteille.

– Qui est l’homme en noir avec la gorge ouverte ? demande posément sa femme, les yeux plongés dans son assiette.

– Arrête, maman ! On est bien, là… C’est une histoire d’amour : laisse la guerre tranquille, pour une fois.

Sans faire cas des protestations, la Mauricienne déplace du bout de sa fourchette un morceau de viande, pour y voir plus clair dans la sauce.

– Un ecclésiastique…, ajoute-t-elle en filtrant son regard. Il me montre Isabeau, il pleure…

Le PDG reprend aussitôt son pendule, lui pose une question mentale en se concentrant d’un air constipé.

– C’est lui ! glapit-il devant les oscillations frénétiques de la pointe de cuivre. Le confesseur d’Isabeau ! J’entends : « Je suis l’abbé Meurleume. » Il est mal, attendez, qu’est-ce qu’il est mal ! Complètement bloqué ici ! « Merci à qui m’a tué ! » Il n’arrête pas de répéter : « Merci à qui m’a tué ! »

Le pendule lui échappe des doigts et tombe dans la daube. Tout le monde a tourné vers moi un regard lourd de suspicion. Pour me donner une contenance, je vide le énième verre que m’a servi le vieux, en lui demandant sur un ton anodin où il a trouvé ce petit vin sympathique.

– C’est un margaux. Et ne vous méprenez pas, jeune homme : « merci », au Moyen ge, exprimait davantage la pitié que la reconnaissance.

– Attendez, attendez ! s’empresse Maurice en nettoyant compulsivement son pendule, avant de lui demander : Qui est votre assassin, monsieur l’abbé ?

Silence tendu sous le crépitement des bûches.

– Le baron Curtelin de Grénant ?

Chacun se penche en avant, fixant l’accessoire au bout de sa chaîne.

– Il dit non, chuchote Maurice en faisant constater l’oscillation dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. C’est qui, alors ? Guillaume ?

J’observe une poutre avec un air neutre.

– Il dit non. Allez, qui vous a tué, monsieur l’abbé ? Isabeau ?

Le pendule tourne brusquement dans l’autre sens.

– Mais elle ne l’a pas fait exprès, s’empresse la Mauricienne en levant de son assiette un regard rassurant dans ma direction. Elle s’est éteinte en se croyant responsable de la mort de son confesseur, et il en souffre d’autant plus qu’elle n’a pas vraiment tort : il s’est ouvert la gorge pour éviter de la trahir. Aidez-les, monsieur Jean-Claude.

Je ne songe même pas à rectifier mon prénom. Une chose est certaine : ces gens ont l’air parfaitement sincères, et le mieux pour moi est de mettre leurs divagations au compte des six château-margaux 98 qu’ils ont déjà descendus – quatre cents euros la bouteille, passés l’an dernier en frais professionnels à la rubrique « cadeaux d’entreprise », si j’ai bonne mémoire. Oublions. J’ai décidé de classer ce contrôle sans suite : ça ne me regarde plus, il ne s’est rien passé ce soir, et demain sera un autre jour. Pour tenter d’y voir clair, on a parfois intérêt à fermer les yeux.

– Eh bien, il me reste à vous remercier pour votre accueil, dis-je d’une voix impersonnelle en posant ma serviette.

– Vous n’attendez pas le dessert ? proteste le baron à tout faire. J’ai préparé des îles flottantes, puisqu’on n’a pas de vacherin.

– C’était délicieux. Mais avec votre permission, je me retire.

Les pieds de ma chaise grincent dans un silence déçu. La postière attrape mon bras au passage.

– Soyez patient, me conseille-t-elle doucement. Et compréhensif. Après ce qu’elle a vécu, il est normal qu’Isabeau…

Ses points de suspension se délitent dans le tic-tac de l’horloge. Mal à l’aise, je salue à la cantonade d’un signe de tête, et quitte la salle à manger en feignant le naturel sous le poids des regards qui me suivent.





8

Une odeur me saute au nez, lorsque j’entre dans la chambre. Un parfum de jasmin qui n’y était pas tout à l’heure. Pourtant les fenêtres sont restées closes. À moins qu’une personne du château soit venue dans la pièce… Mais le désordre que j’ai laissé derrière moi paraît intact, je n’ai pas remarqué de domestiques, à part le baron Louis, et aucun des convives ne sentait le jasmin.

Au moment où je sortais de la salle à manger, cela dit, j’ai aperçu un quart de seconde des pyjamas d’enfants qui s’esquivaient – le genre qui écoute aux portes. Après la vaporisation de parfum, j’espère qu’ils ne vont pas m’infliger à présent un raffut d’Halloween avec bruits de chaînes et coups dans le mur.

J’aère. Il ne pleut plus, la lune presque pleine émerge des nuages, se reflète dans l’eau croupie des douves. Ma tête est lourde, ma bouche pâteuse, j’ai trop bu. Aucun message sur ma boîte vocale, aucun texto. Le haut du corps enquillé dans la meurtrière, le portable à bout de bras, je réessaie une dernière fois de capter un réseau pour rappeler Corinne, en vain – et aucune envie de retourner dans cette pièce en bois sculpté dont on m’a interdit l’entrée. De toute manière, la batterie trop faible se coupe à nouveau.

Je referme la fenêtre, me déshabille et me couche dans les draps rêches qui sentent l’armoire de grand-mère, ce mélange de naphtaline, de cire et de vieille lavande éventée que je n’ai connu que dans les romans. Je m’abandonne au cocon chaud et douillet où je me recroqueville, dans un silence parfait qui me change agréablement des camions de la nationale rythmant les nuits de notre pavillon, malgré les doubles vitrages. Au creux du matelas de laine, je m’endors peu à peu avec la sensation de me dissoudre comme un cachet d’aspirine.


***

Je me réveille en sursaut, noyé de sueur, en plein rêve érotique. Ni corps, ni visage, ni posture ; aucune image nette, juste une sensation d’impatience, d’énergie sollicitée, une érection douloureuse qui appelle la main – mais pas sur mon sexe. Un élan incontrôlable m’attire vers le secrétaire, dont les contours se découpent dans un rayon de lune.

À tâtons, je me déplace entre les meubles dépareillés qui encombrent l’espace. Je m’assieds, saisis le stylo posé à côté du papier à lettres, et je regarde ma main courir sur les feuilles dans la pénombre laiteuse. Je ne sais pas ce que j’écris, je ne sais pas combien de temps cela dure. C’est indépendant de ma volonté consciente ; je ne suis que l’instrument d’un désir, la réponse à une envie contagieuse. Comme si le mouvement partait de la tension de mon sexe, commandait à mes doigts des caresses précises, l’entretien d’un plaisir, le respect d’une osmose… Les crissements de la plume sur le papier s’accélèrent, l’enchaînement des lettres est de plus en plus saccadé, mon souffle de plus en plus court, mêlé de gémissements où le sang-froid tente de maintenir la cadence…

Le stylo m’échappe soudain, valse à l’autre bout de la pièce. Une joie démesurée m’envahit, un incroyable sentiment d’allègement. Mais la tension ne retombe pas pour autant, au contraire : le même élan qui m’avait arraché du lit m’y ramène aussitôt. Sensation que les draps s’ouvrent pour m’accueillir, qu’une voix insidieuse m’appelle, qu’une présence réclame son dû…

Alors je me rendors en disant d’accord ; je cède à ces avances, je m’offre à cette offrande, à cette force douce qui m’invite à la rejoindre.


***

Un chant d’oiseau me réveille par à-coups. Je suis trop bien pour ouvrir les yeux, mais la lumière finit par me faire cligner des paupières. Je regarde ma montre. Sept heures moins vingt. Je gis nu au soleil en travers du lit dévasté, le sourire fixe, les couilles vides et l’esprit vague. Je me redresse sur un coude. Impression de m’être aimé toute la nuit, comme au plus chaud de l’adolescence dans mon dortoir de la DDASS.

J’inspecte les draps, dans un vieux réflexe de prudence animale. Aucune trace d’« épanchement », comme disaient les surveillants d’étage. Toute honte bue. Je sursaute en entendant ces trois mots tinter gaiement dans ma tête. Une joie polissonne et gamine, qui ne me ressemble absolument pas, prend possession de mes pensées à mesure qu’elles s’ordonnent. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans mes rêves, ce que mon inconscient a fabriqué à partir de cette histoire de captive amoureuse, mais je me sens dans une forme totalement inhabituelle.

Je m’arrache du lit, effectue quelques assouplissements, et mon regard tombe sur les feuilles qui jonchent l’abattant du secrétaire. Je me rappelle soudain que je me suis levé pendant la nuit pour prendre des notes. Avec curiosité, je m’approche des pages couvertes d’une écriture fébrile, inégale et continue, qui n’a rien de commun avec la mienne. Perplexe, je déchiffre un message truffé de « oui » et « non » répondant à des questions dont je ne me souviens plus. Une fois le texte épuré de ces deux adverbes, ça donne, avec la ponctuation reconstituée :





Mon amour, tu es revenu et je suis la plus heureuse des femmes. Grâce à toi, je ne suis plus sa meurtrière. Ursin, mon confesseur. Lui que mon mari a torturé après ton départ. Il n’a rien avoué de nous et il en a péri. Mes parents disent que c’est ma faute, que je suis damnée par son sang, fruit de mon péché. Leur menterie me gardait ici prisonnière de ce péché, mais tu es là maintenant et je vois clair par ton amour. Ils ont pris parti de mon mari qui n’est plus là, mais eux demeurent hélas dans la chambre aux sculptures.

Ursin de même est resté à cause de moi, je sais qu’il est dans le château, mais nous ne sommes pas ensemble. Je ne veux pas aller dans sa Lumière. Il ne me mènera pas au Ciel sans toi. Il attend. Il ne te comprend pas. Trop souffert par ta fuite. Ne le meurtris pas en lui donnant des armes. Il peut te pardonner si tu me délivres. Il n’est pas resté ici par le mal que ton départ lui a fait, mais pour attendre sur moi le bien de ton retour.

Au moment où tu es entré, je me suis éveillée de ma geôle, tu m’as rendu la force de nous. Emmène-moi dans ta Lumière à toi. Ton oubli m’enchaînait, ta remembrance me libère. Maudits soient mes parents de m’avoir donnée au diable, ce vendredi après Noël 1428 qui est venu à perdition dans tes bras, mon bien-aimé. Désir, caresse, folie de toi m’embrase. Que ton lait de vie me rende corps, me redonne chair, me fasse nuit d’amour dans nuit dernière de ma prison.

Isabeau





Je repose les feuilles, embarrassé. Ce galimatias que je me suis écrit n’est qu’une resucée des informations données au dîner par les allumés du château, mélange d’anecdotes, d’extrapolations et de fantasmes. Les seules nouveautés sont des précisions d’état civil, des compléments de dates et ce prénom fantaisiste, Ursin – produit de mon imagination échauffée par le margaux, qu’il sera facile d’aller infirmer aux Archives départementales.

Quoi qu’il en soit, ces mots tracés de ma main n’éveillent aucun souvenir, ce matin, aucun écho, si ce n’est la résonance d’une allégresse extérieure à moi, qui du reste se résorbe au fil des secondes, tandis que la réalité reprend le pas sur ces rêves érotiques d’ado frustré.

Je mesure à présent combien j’étais en manque, depuis trois semaines. Les soucis de Corinne pour l’avenir de son fils ont eu raison de sa libido – c’est ce qu’elle me dit, en tout cas, et je la crois. Orphelin de son désir, j’attends sans perdre confiance, je la soutiens comme je peux, mais je m’étiole. Cette nuit tout seul dans un lit à deux places, la première en treize mois de vie commune, a mis en évidence ce que je refuse de voir en face : ma liberté sacrifiée à une relation qui s’enlise, la fragilité du foyer adoptif sur lequel j’ai greffé mon besoin de stabilité, les espoirs à long terme dilués dans un quotidien sans surprise… Mes frustrations ont trouvé cette nuit l’exutoire d’une sauterie virtuelle dans l’au-delà, et il n’y a vraiment pas de quoi se sentir joyeux. D’ailleurs je ne le suis plus du tout. Les derniers reliefs d’euphorie matinale sont partis sous la douche et je me sèche sans me presser, tant j’appréhende de me retrouver devant mes contrôlés après les délires auxquels j’ai participé hier soir.

Mais, de ce côté-là du moins, mes craintes se révèlent infondées. Lorsque j’arrive à la salle à manger, froissé dans mon costume raidi par la pluie, les deux familles du château finissent le petit-déjeuner dans une ambiance affairée, dossiers ouverts entre cafetière et grille-pain, calculatrices en action et logiciel de Météo France sur les écrans de leur Mac. C’est à peine si les Green War me disent bonjour. D’après ce que je comprends, la température a grimpé de trois degrés dans le Cotentin pendant la nuit, et pour eux c’est une catastrophe.

Deux petites filles identiques, avec les yeux en amande, une tignasse rousse, des baladeurs et une bouche édentée façon créneaux chuchotent, en me regardant, cachées derrière leurs tartines.

– Les nièces de Jo, soupire Louis de Grénant à mon intention, tout en versant du chocolat dans leurs bols. Les parents sont en mission au N