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La nuit de San Remo

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		 			 				Photo de couverture : © AFP

			 				ISBN : 978-2-246-75329-2

			 				Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation, réservés pour tous pays.

			 				 					© Éditions Grasset & Fasquelle, 2012.





Du même auteur

Le Tour de France intime, Calmann-Lévy, 1995.

Les Reporters, roman, Calmann-Lévy, 2000.

Merckx intime, Prix du Sportel, Calmann-Lévy, 2002.

Vie et mort de Marco Pantani, Grand Prix de littérature sportive, Prix Antoine Blondin, Grasset, 2007.





	« Comme personne ne peut savoir ce qui s’est réellement passé dans les vies de ceux qui peuplent à présent les cimetières, on inventa le roman. »

Gore Vidal, Palimpseste.

	« Nos vies nous emportent selon des modes que nous ne pouvons maîtriser et presque rien ne nous reste. »

	Paul Auster, La Chambre dérobée.





Avant-propos

C’était il y a plus de vingt ans, un soir du mois d’avril 1987 dans le quartier du casino à San Remo, l’un des fleurons de la Riviera où je séjournais pour les besoins d’un reportage. Je regagnais à pied mon hôtel à travers un dédale de ruelles en pente quand mon regard fut attiré par une bâtisse abandonnée. Une villa liberty de couleur claire recluse derrière un mur d’enceinte. Au-delà du portique, s’étendait un parc figé dans sa désolation et comme frappé d’amnésie avec ses allées de gravier recouvertes de lichen, ses bosquets en friche et sa piscine lézardée qu’un amas de feuilles mortes et de ronces transformait en dépotoir. Les restes de l’ancien hôtel Savoy. Un éden perdu. Des vestiges oubliés qui me murmuraient des choses dont la signification me serait fournie ultérieurement car les lieux conservent l’empreinte des êtres qui les ont occupés, des drames qu’ils ont abrités pour nous les restituer tôt ou tard, sous une forme ou une autre. C’est dans cet hôtel que le chanteur Luigi Tenco s’était tiré une balle dans la tête dans la nuit du 27 janvier 1967, une nuit d’hiver lugubre et froide, bien plus froide que celle qui m’enveloppait ce soir-là. Il avait vingt-huit ans. C’était l’amant pr; ésumé de Dalida dont le suicide à Paris, le 3 mai 1987, réveillera le souvenir, en donnant du sens à ce que j’avais ressenti. Ce n’était pas la mélancolie des lieux qui m’avait interpellé mais cette communion plus ou moins étroite qui nous relie au passé et qui me rappelait à l’improviste que la réalité n’est pas unique. Elle se charge de résonances, se double d’autres réalités plus anciennes comme des photos superposées sur un bout de pellicule.





1

Longtemps j’ai cru que ma confusion m’empêchait de voir clairement les choses. Maintenant, je sais clairement que tout est confus, que les injustices, les malentendus, les trahisons participent à l’équilibre du monde et que le meilleur nous attend quand on croit toucher le fond. Mais il m’aura fallu surmonter une longue période de désaffection pour comprendre que la vie se charge, dans son arbitrage souverain, de répartir les peines en accordant aux uns ce qu’elle retranche aux autres. Pour admettre aussi qu’un ordre supérieur nous gouverne, et nous préserve du chaos quand tout paraît compromis. C’était en juillet, il y a quatre ou cinq ans, avant mon divorce avec Susan, bien que les dates ici n’aient plus vraiment d’importance. Paris croulait sous une chaleur implacable et j’occupais encore, mais très provisoirement, un modeste appartement du quartier Montparnasse que j’allais bientôt devoir quitter. Chaque matin, je m’astreignais, dans l’odeur bouillie, remâchée, des cartons d’emballage à préparer mon prochain déménagement. J’empaquetais sans relâche divers livres et objets voués à solder dans leur transport domestique une dérive conjugale que nous avions liquidée avec Susan sans un mot, dans une froide indifférence. A elle l’appartement, le lit, le divan. A moi les livres, les photos, les statuettes religieuses en bois sculpté, collectées sur tous les continents, au gré de mes nombreux voyages. Quant aux regrets, je ne saurais dire jusqu’à quel point ils étaient partagés. Enclin à privilégier les bons moments, je me sentais floué dans mes aspirations et ma quête franche, obstinée mais toujours déçue d’une existence stable et prolifique. Tout s’était fissuré après que Susan s’était mise à boire. Et si tout semble évacué, il suffit que mes pas me ramènent du côté de Montparnasse pour que remonte l’écho assourdi de nos déchirements et de ces journées amorphes et atrophiées qui, dans leur sobre ordonnance, aggravaient en moi un sentiment de vide et d’oppression.

A force de voyager, j’étais devenu le seul lieu de convergence d’une existence itinérante soumise aux exigences de mon métier de journaliste dont je m’étais momentanément éloigné pour réfléchir à ma situation. J’avais beau me persuader que, la patience aidant, tout finirait par se regreffer, je me sentais piégé, dans une impasse, sans personne sur qui m’appuyer. Je ne faisais d’ailleurs plus rien de mon temps que ce rien-là, des heures interminables à observer de ma fenêtre, en contrebas, le va-et-vient des bus de la ligne 91 qui s’engageaient avec lenteur dans le carrefour de l’Observatoire où les feux clignotant à l’orange accentuaient ma rêverie. Passé minuit, il n’y avait plus un bruit, que des éclats de rires, des claquements de portières qui résonnaient comme des refus. Je n’étais plus qu’une sentinelle refoulée d’un monde que je toisais à travers ma propre noirceur. C’est là, dans le creux d’une insomnie, que je l’avais aperçu, à deux heures du matin, parmi d’autres clochards devant la Closerie des Lilas. Sa silhouette se découpait sous le halo jaunâtre d’un réverbère. Cet homme, il m’arrivait de le croiser dans le quartier. Nous échangions un bref salut, quelques banalités d’usage sur l’ingratitude d’une société brutale, des conversations sans fond, en pointillés, qui en dépit de leur brièveté, avaient insensiblement fini par installer une familiarité entre nous. D’où j’étais placé, en retrait des lumières réfractées du boulevard, je pouvais le voir, adossé à un arbre, rouler une cigarette du bout de sa langue, le regard tourné vers ma fenêtre.

Et j’avais l’étrange sensation qu’il m’observait.


*

Je dormais tout habillé, mes chaussures aux pieds, dans le creux moelleux de mon canapé quand le téléphone m’arracha au silence une première fois, puis une deuxième, dix minutes plus tard sans que je ne décroche, ces appels réveillant quelque chose de pénible, de vieux traumatismes enfouis et ce climat de défiance réciproque qui avait accompagné la lente désagrégation de mes rapports avec Susan. Cela avait commencé par des coups de fil nocturnes. A l’autre bout de la nuit, des soupirs, des halètements, des râles obscènes, une voix qui suffoque et raccroche instamment sur une frayeur mal réprimée, préambule à de violentes disputes, d’autant que Susan ne modérait déjà plus sa consommation d’alcool. Je n’ai jamais su, ni soupçonné, ni vraiment cherché qui se cachait derrière cette triste pantomime. Une maîtresse éconduite débordante de rancœur ? Un détraqué ? Un collègue de bureau que j’aurais inconsciemment froissé et qui en aurait conçu des griefs au point de vouloir me nuire ? Des rancunes, des haines tenaces s’enracinent parfois, à notre insu, dans le terreau fertile d’un malentendu. Quelle qu’en fût la nature, Susan m’avait aussitôt suspecté par contagion de mener une double vie, ce qui l’autorisait à me faire les poches, à détailler mes factures de téléphone, à contrôler mes déplacements avec un acharnement jaloux, ruinant ce qu’il y avait encore de léger entre nous. Depuis, ma conscience me joue des tours. Je sursaute à chaque appel comme pris en faute, sous l’effet pavlovien d’une décharge électrique. Pourtant, ce soir-là, quand la sonnerie a de nouveau retenti, j’ai décroché, en pensant que ce pouvait être Susan.

Dans le récepteur, une voix grave et rassurante à peine audible que je n’ai pas immédiatement reconnue.

— C’est Lang… Pierre Lang. Tu me remets ?

Lang était un ancien collègue. Nous avions débuté ensemble dans le journalisme, il y a plus de trente ans, à deux pas de la place des Victoires, avant qu’une faillite ne nous rejette au chômage. Lui s’était recasé. Moi, difficilement. Quelqu’un avait dû le mettre au courant de mes déboires conjugaux. Comme je lui demandais ce qui l’amenait à une heure si tardive, il m’avait renvoyé à notre vieille connivence.

— Tu devrais le savoir, dans ce métier, il n’y a pas d’heure et puis, c’est les vacances, je n’ai personne sous la main.

A l’autre bout de l’appareil, je l’entendais fouiller bruyamment dans son bureau.

— Et je me suis rappelé aussi que tu avais pas mal de relations en Italie. C’est toujours le cas ?

Il me dévoila l’objet de son appel, un reportage qu’il désirait me confier sur Luigi Tenco, un chanteur italien, intimement lié à Dalida. Il s’était tué en janvier 1967, d’une balle dans la tête lors de la soirée inaugurale du Festival de la chanson de San Remo après s’être fait éliminer d’entrée de la compétition. Un mois plus tard, Dalida avait voulu le rejoindre en avalant une forte dose de barbituriques dans un palace parisien.

Mais il y avait des zones d’ombre.

On ignorait si Tenco et Dalida étaient amants ou les acteurs consentants d’une « picture story » à l’égal de cette romance publicitaire qui avait jeté l’acteur Jean-Pierre Aumont dans les bras de Grace Kelly avant qu’elle ne devienne la princesse de Monaco.

A San Remo, ils occupaient deux chambres séparées. Elle logeait à l’hôtel, lui dans la dépendance où la direction du Savoy reléguait les personnalités de second plan, sans vraie notoriété.

Il se disait aussi que Tenco ne s’était pas suicidé.

— Cette histoire te dit forcément quelque chose, avait renchéri Lang.

Je n’avais pas immédiatement répondu.

Le souvenir de Dalida m’évoquait par ricochet la figure de Lucien Morisse, son ancien mari et pygmalion, directeur artistique d’une radio périphérique. Un homme intrigant au visage émacié, avec des oreilles en forme de chou, des cheveux blonds, crépus, et le regard exorbité comme hanté par on ne sait quel mauvais pressentiment. Sur les rares clichés que j’ai pu voir de lui, il donne l’impression de flotter dans ses costumes, ses pardessus trop lâches dont il relevait le col comme s’il cherchait à se dissimuler ou à fuir un danger.

C’est lui qui l’avait découverte lors d’une audition publique à l’Olympia, et propulsée très tôt, à vingt-trois ans, sur les chemins encombrés de la gloire et de l’argent. Elle arrivait du Caire et se produisait pour des cachets dérisoires, dans des jupes ajustées et corsages bouffants, à la Villa d’Este, un cabaret de la rue de Ponthieu. Morisse était pressé de vivre, de réussir, comme s’il avait admis que le temps lui serait compté. Dans le sérail du show business, on lui prêtait cette répartie, rapportée par son ami et complice, le producteur Edouard Ruault, connu sous le pseudonyme plus reluisant d’Eddie Barclay. « Si l’on ne prend pas le gros paquet avant trente ans, on reste toute sa vie en carafe dans le sillage des riches. » Conscient de l’immense pouvoir que lui conférait l’antenne, Morisse avait importé des Etats-Unis, en homme d’affaires avisé, le système de la playlist, du matraquage radiophonique, et acquis pour elle, en Italie, les droits de Bambino. Enregistrée chez Barclay, la chanson passait en boucle sur les ondes, à une cadence frénétique, vingt à trente fois par jour. Avec à la clé, un succès garanti.

— Si ça me dit quelque chose ? Bien sûr. Un juge a même rouvert le dossier. J’ai lu ça, récemment, dans un journal.

Lang avait marqué une légère hésitation. Cet épisode lui avait échappé. Il m’expliqua qu’il montait une série pour la fin août sur les disparitions suspectes.

— Je sais, c’est un peu bateau, pas très inventif. Et cette histoire remonte à loin. Mais le fait qu’elle n’ait jamais été résolue la rend toujours d’actualité.

Sur un ton plus enjoué.

— Et puis, c’est le type de sujet que les gens adorent lire à la plage.

J’étais resté sans rien dire mais mon silence obtus ne l’avait pas découragé. Il me demandait ça comme un service. Une manière élégante de m’en rendre un.

— C’est une affaire de trois ou quatre jours tout au plus, insista Lang. Bien sûr, tous frais payés…

Je ne doutais pas qu’en dépit des congés d’été, il avait suffisamment de reporters sous sa coupe pour déterrer cet imbroglio à l’italienne, souvent rebattu, et m’apprêtais à décliner sa proposition quand, à ma grande stupéfaction, je m’entendis l’accepter, en prenant soin d’occulter le congé maladie que m’avait accordé un médecin complaisant.

— Tu m’en vois ravi, m’a-t-il dit. Ma secrétaire t’enverra un billet pour Nice. De là, tu loueras une voiture. San Remo est à moins d’une heure.

En l’espace d’un instant, je m’étais senti revivre. Ce voyage me ferait le plus grand bien. Depuis le départ de Susan, je vivotais en vase clos et broyais du noir, sourd aux injonctions et messages qui s’accumulaient sur ma boîte vocale. S’il advenait qu’on sonne à ma porte, je restais prostré sur mon canapé en priant pour que mon visiteur s’éloigne sans insister. Je ressens tout ce qu’il y avait de puéril et d’excessif dans ce comportement mais je traversais une sorte d’éclipse avec des phases d’abattement et de repli plus ou moins prononcées.

Le soir, j’allais parfois traîner au-delà du pont de Tolbiac dans ces quartiers déshérités en pleine mutation, hostiles aux piétons, qui marquaient la césure de Paris et l’amorce d’Ivry. Des buildings de construction récente y poussaient sur des terrains vagues parmi des maisons borgnes, aux murs éventrés où pelaient des lambeaux de papiers peints, derniers oripeaux d’une vie antérieure emportée dans leurs déchirures. Je ne sais quel obscur dessein m’entraînait dans ces périmètres insalubres, en fin de bail, le besoin d’ancrer ma solitude, plus sûrement la fatale attraction de ces lieux qui nous habitent plus que nous ne les habitons. On pense s’en être affranchi et voilà qu’ils se rappellent à vous sans prévenir.

Ces quartiers, nous les traversions avec mes parents, en rentrant du bois de Vincennes pour éviter les embouteillages des boulevards de ceinture. J’en garde de vagues souvenirs, des bris de projections mentales comme des diapositives surexposées qui défileraient au ralenti. Pour l’enfant que j’étais, le temps passait plus lentement qu’aujourd’hui.

Il y eut ce dimanche en particulier.

Nous avions assisté à un omnium au vélodrome de la Cipale avec à l’affiche, Sante Gaiardoni, un sprinter italien dont le nom, je ne sais trop pourquoi, résonne encore en moi.

Plus tard, on s’était attardé sur le plateau de Gravelle aux abords de l’hippodrome pour profiter des derniers rayons du soleil. Ma mère avait déployé un plaid écossais sur un carré d’herbe sèche. Elle portait une robe en soie vert tilleul bâtie à l’aide d’un patron découpé dans Modes et Travaux. Je la revois tricotant de ses doigts exercés un pull jacquard en grosse laine pendant que mon père, à califourchon sur une souche d’arbre, feuilletait la dernière édition de France Soir que je verrais jaunir sur la plage arrière de l’Aronde familiale crème au toit rouge. Il y avait en première page, sur toute la hauteur, une photo noir et blanc de Dalida en robe de velours noir bordée de dentelles et ce titre sur huit colonnes,

DALIDA LE DEUIL.

Deux mois plus tôt, elle avait participé au Festival de la chanson italienne à San Remo aux côtés d’un jeune auteur compositeur, Luigi Tenco, mort dans sa chambre d’hôtel.

C’était donc au printemps 1967.

Martine Carol venait d’être retrouvée morte, noyée dans sa baignoire, à l’hôtel de Paris de Monaco, officiellement d’une crise cardiaque. Mais la rumeur parlait d’un suicide.

Bientôt, Françoise Dorléac se tuerait au volant de sa voiture près de l’aéroport de Nice. Sans avoir eu le temps d’accomplir son destin.

Comme Tenco dont j’allais apprendre qu’il était devenu chanteur par accident.





2

Je suis descendu à San Remo pour quatre nuits à l’hôtel Principe, un établissement au confort modeste, situé sur les hauteurs aux abords du casino, après m’être procuré deux ou trois contacts – dont les coordonnées de Giorgio Carozzi, un confrère du Secolo XIX – ainsi qu’une compilation d’articles sur Tenco dont on avait effectivement ré-exhumé la dépouille pour un complément d’enquête. Tout en remplissant la fiche d’enregistrement, j’avais cherché à savoir ce qu’était devenu l’ancien concierge, l’un de ces employés qui jadis faisaient partie des meubles, un homme à l’accent napolitain. Travaillait-il toujours là ? « Il occupait votre place, la première fois que je suis venu dans cet hôtel. Il y a de cela vingt ans », avais-je ajouté. Derrière son comptoir, le jeune liftier avait hoché la tête. « Je suis désolé mais je ne saurai vous renseigner, je ne suis là que depuis peu », s’était-il excusé dans un bon français.

Il avait empoigné ma valise et m’avait accompagné jusqu’au pied de l’ascenseur. « Vedrà che è una bella stanza. Con vista mare ! » m’avait-il lancé en me tendant ma clé.

Puis d’humeur joyeuse :

« Sono sicuro che le piacerà1. »

Il n’avait pas menti. La pièce était claire et spacieuse. Elle s’ordonnait autour d’un lit matrimonial dont les draps sentaient le frais et l’amidon et d’une table de travail incommode, en bois vernis, surmontée d’une lampe : une tulipe en opaline d’un blanc laiteux, logée d’une ampoule, vissée sur une tige en fer ouvragé. Attenants à l’entrée, un placard de rangement et une salle de bain un peu vieillotte, aux carreaux de faïence de couleur parme. De toute évidence, elle n’avait pas été refaite depuis longtemps. La robinetterie était toute vérolée d’humidité, la peinture écaillée par endroits et la douche vétuste et protégée par un frêle rideau de nylon à motifs. La baie vitrée, elle, coulissait sur un balcon, à double exposition, qui s’ouvrait sur la mer tout en ménageant une vue plongeante sur les jardins privés du Savoy dont les bâtiments ravalés s’élevaient de l’autre côté de la via Fratelli Asquasciati, mitoyenne aux deux hôtels.

En l’absence d’un appareil à air conditionné, je laissais la baie vitrée entrebâillée pour activer les courants d’air mais la chaleur restait accablante quelle que soit l’heure. Par bonheur, je n’allais pas m’éterniser à San Remo. « C’est l’affaire de trois ou quatre jours tout au plus », avait dit Lang. Le temps de me rendre à Recco dans la villa du chanteur disparu, de pousser plus au nord jusqu’à Ricaldone aux confins du Piémont où il repose au cimetière communal. Plus un jour pour ficeler le sujet et rédiger un article digne du genre, un adroit condensé dépourvu d’ornement stylistique de ce fatras d’informations que je ne manquerais pas de collecter.

Ainsi que je m’en étais ouvert au liftier, je n’avais pas choisi l’hôtel Principe au débotté. J’y avais séjourné, vingt ans auparavant, en avril 1987, pour une série de reportages sur la clientèle des casinos qui ne fut jamais publiée. J’avais interrogé à la volée toutes sortes de gens, commerçants, barmen, coiffeurs pour dames et autres chauffeurs de taxi sur les us et coutumes de cette « Città dei Fiori2 » aux relents fitzgéraldiens, figée dans un monde révolu. Le casino à l’époque, attirait encore la grande bourgeoisie milanaise mais le tourisme s’ouvrait à des destinations lointaines, meilleur marché et, sur le front de mer, les hôtels de luxe en pierre de taille, avec leurs jardins luxuriants, leur piscines en mosaïque et courts de tennis privés en terre battue, apparaissaient dans leur singulière désuétude, menacés par une inexorable désaffection. San Remo ne se réveillait qu’une fois l’an, fin janvier, avec le Festival de la chanson, un concours par élimination opposant toutes les vedettes de la variété italienne. Un événement qui attirait le bottin mondain, le gotha de la politique, du journalisme et du spectacle, et mobilisait l’Italie, toutes régions confondues, invitée à voter pour sa chanson préférée.

J’avais conservé une image très précise de l’hôtel Principe.

Il jouxtait un long mur d’enceinte rongé par la décrépitude. Ce mur renfermait un parc en déshérence, foisonnant de mauvaises herbes d’où émergeait une sorte de vaisseau fantôme : la masse claire, imposante d’une villa liberty, prolongée sur une aile par un corps de bâtiment délabré, une dépendance au toit hérissé d’une double rangée de barbelés. Un écriteau en fer rouillé du Touring Club Italia pendait sur la grille d’entrée, cadenassée par une chaîne à gros maillons, noire de corrosion. Le passé avait été mis sous scellés mais ce monde en somnolence résistait à l’oubli par une sorte de ressentiment, déchiré par les aboiements sans répit d’un chien de garde dont on devinait la présence sur le toit, derrière les barbelés.

Vingt ans plus tard, ils me transpercent encore d’effroi.

« C’est l’hôtel Savoy. Ils parlent de le restaurer. Comme toujours, ça prendra du temps », avait relevé le concierge de nuit, un Napolitain affable et corpulent, aux cheveux gris, gominés vers l’arrière, serré dans une veste amidonnée de coton grenat à boutons dorés, lustrée au niveau des coudes. Un petit rituel nous réunissait après dîner autour d’un Fernet-Branca, un alcool très amer concocté pour faciliter la digestion. Nous restions de longs moments à bavarder, verre en main, sur le pas de porte, cernés par les ombres du jardin. Des spots filtraient au ras des taillis, une lumière glauque, peu rassurante.

De temps à autre, on entendait le chien aboyer.

— C’était un très bel hôtel, très en vogue, avait-il poursuivi. Puis il y a eu ce drame et ça n’a plus jamais été pareil.

— Un drame… avais-je bredouillé.

— L’affaire Tenco, ça ne vous dit rien ?

Sans attendre ma réponse, il avait rajouté :

— Vous qui êtes français, vous n’avez jamais entendu parler de Luigi Tenco, l’amant de Dalida ?

Un temps.

— Ça s’est passé là. Dans cet hôtel. Un suicide…

Il était deux heures quarante-cinq, dans la nuit du 27 janvier 1967, quand la questure d’Imperia avait appris qu’un homme d’une trentaine d’années venait d’être retrouvé mort, dans la dépendance du Savoy, avec une balle dans la tempe. « Un sujet robuste d’un mètre soixante-dix, à la peau mate et aux cheveux sombres, vêtu d’un costume gris foncé à rayures, d’une chemise déboutonnée et d’une cravate dénouée bleue à fines rayures dorées » ainsi que l’avait notifié le docteur Pietro Roverio, de permanence à la morgue de Valle Armea.

Un « homme » était mort. Un homme sans identité, renvoyé à son insignifiance par la société du spectacle.

— Ils avaient dit un homme sans préciser de qui il s’agissait, s’était offusqué le concierge qui se refusait d’admettre que l’instinct de mort ait pu triompher chez un artiste aussi lucide et profond que Luigi Tenco, de surcroît amoureux de Dalida, moins de deux heures après qu’il se fut produit sur scène. Dans leur étroite simultanéité, ces faits lui paraissaient inconciliables. « Après, tout est allé très vite, les policiers ont tout précipité et bâclé l’enquête… » Comme je lui demandais qui avait décidé qu’il s’agissait d’un suicide, il avait esquissé une moue sarcastique.

— On ne l’a jamais vraiment su...

Cette année-là, le Festival de San Remo opposait des couples d’artistes appelés à défendre l’un après l’autre une seule et même chanson. Le palmarès s’établissait sur l’addition des notes attribuées par un jury spécialisé auxquelles s’ajoutait le vote du public. Et dès le premier soir, le jury avait éliminé Ciao Amore Ciao, la chanson de Tenco et Dalida.

— Il avait dû se sentir humilié, reprit le concierge, mais de là à se tuer ?…

Il semblait sceptique. A San Remo, le système était corrompu. De nombreuses chansons, sélectionnées par le jury avaient pour auteur des fonctionnaires de la Rai, adjoints à la programmation, dissimulés derrière des prête-noms occasionnels. Et la plupart des maisons de production discographique s’attachaient les bonnes grâces des critiques influents par un système de pots de vins élaboré.

Il avait pris une expression attristée.

— Les dés étaient pipés, tout le monde savait ça.

Dans la salle des fêtes du casino de San Remo – théâtre de la manifestation –, on avait accueilli le suicide de Tenco avec plus d’embarras que de compassion, comme l’ultime provocation d’un idéaliste subversif, comme un acte sacrilège attentatoire dans sa triste absurdité, au rayonnement du festival, ce grand raout identitaire de la culture bon marché dont les plafonds d’audience engendraient de fortes recettes publicitaires. On lui en voulait d’avoir gâché la fête et le jeu convenu des prévenances, des plaisanteries faciles, des éloges obligés. Le lendemain, à la reprise d’antenne, la manifestation courant sur trois jours, le présentateur Mike Bongiorno avait d’ailleurs balayé l’incident d’une formule lapidaire, en parlant d’un « triste événement » qui avait frappé durant la nuit, une nuit blanche, de somnambule, un « valeureux représentant » du monde de la chanson, sans une pensée, un mot, pour Dalida. Et suprême outrage, sans jamais prononcer le nom de Tenco, dans le parfait déni d’un homme et d’une tragédie qu’il fallait s’empresser d’oublier. Se tournant vers sa partenaire, Renata Mauro, devant un parterre recueilli, Bongiorno avait enchaîné sans plus d’émotion :

« Et maintenant, dites-nous Renata, quel est le premier chanteur à venir sur scène ? »

Pour les autorités du festival, un seul mot d’ordre prévalait : il fallait désamorcer l’affaire, coûte que coûte, en amortir l’onde de choc et son impact dans l’opinion avant qu’elle ne prospère et ne grève les programmations de la Rai du pactole de l’Eurovision et des milliards de lires dilapidés par les festivaliers, édiles locaux, industriels, représentants du monde culturel, triés sur le volet, qui transitaient chaque soir du Salon des fêtes aux tapis verts. D’où cette permission si vite accordée à Dalida de regagner la France « in fretta », en pleine nuit, après un interrogatoire des plus sommaires alors qu’elle figurait au premier rang des témoins oculaires. D’où cet empressement de la direction du Savoy à récurer la chambre du drame, réattribuée dans la matinée, à un nouveau client. D’où encore, l’extrême diligence du commissaire Arrigo Molinari, chargé de l’enquête, qui négligera par « souci d’économie », dira-t-il, de réclamer une autopsie et l’examen de paraffine sur les mains du défunt, comme il ne jugera pas nécessaire de localiser la balle fatidique ayant entraîné sa mort dont on pouvait se demander si elle n’était pas liée aux six millions de lires3 que Tenco avait gagnés la veille au casino et qui avaient mystérieusement disparu.

Quant aux journalistes, ils avaient avalisé d’autant plus commodément la thèse officielle du suicide qu’elle irriguait une veine romanesque prolifique tout en confirmant leur impression première. Ils avaient tous vu Tenco s’avancer sur scène, le pas chancelant, les paupières mi-closes dans le faisceau braqué des caméras. Ils s’étaient donc focalisés sur sa fragilité émotionnelle, sa peur bleue, pathologique de la scène et son addiction quasi légendaire à l’alcool et aux anxiolytiques (« des médicaments peu onéreux, découverts en Suède lors d’une tournée et qui étaient devenus au fil du temps ses meilleurs amis » avait rapporté un proche), addiction qui avait sûrement facilité le passage à l’acte.


*

Le front collé contre la baie vitrée, luttant contre l’ennui, je passais mes soirées à regarder les coupoles de l’église russe orthodoxe Del Cristo Salvatore se nimber sous le soleil couchant des reflets mordorés de l’orient. Alors, le ciel d’un bleu très pur se fondait dans un lent crépuscule et la ville s’éclairait de mille feux comme autant de cierges vacillants dans une nuit de cathédrale. Et plus rien ne bougeait si ce n’est quelques silhouettes dans la promiscuité des immeubles voisins. Un homme en tricot de peau sorti fumer une dernière cigarette sur son balcon. L’ombre chinoise d’une jeune femme sous sa douche derrière la vitre dépolie d’une salle de bain. Un couple de retraités hachés par la lumière fluctuante d’un téléviseur en marche. Je les regardais sans gêne, exercé par une prédisposition professionnelle à voir sans être vu. Les policiers savent cette chose-là : personne n’agit seul en toute impunité, partout quelqu’un nous surveille. Et quelqu’un, quelque part, derrière un rideau, devait sûrement m’observer moi aussi. Alors qui sait si Tenco n’avait pas été surpris par un témoin, en très mauvaise posture, dans le parc du Savoy, sous l’empoigne d’un agresseur, l’un de ces escrocs à la petite semaine, entremetteur, flambeur ou gigolo désargenté, à l’affût d’un mauvais coup, qui gravitent dans les cercles feutrés des casinos ? Un témoin occulte qui n’attendrait qu’une occasion pour dévoiler son existence.


*

La nuit, l’hôtel résonnait de sonorités incongrues et sporadiques, du grésillement continu d’un téléviseur mal éteint, des pleurs d’un enfant, de la dilatation d’une tuyauterie, du roulement poussif de l’ascenseur qui, par intermittence, déversait à l’étage des clients noctambules, grisés par une virée fructueuse au casino. Ils s’attardaient dans le couloir, pour une dernière accolade et leurs rires étouffés traversaient les cloisons pendant que je m’appliquais, sous la maigre clarté d’une lampe de chevet, à répertorier sur des fiches cartonnées les faiblesses de l’enquête. Je passais des heures à exhumer des faits, vieux de quarante ans, un travail ingrat et fastidieux d’imprégnation qui m’accaparait jusque tard dans la nuit et faisait de moi le témoin anachronique d’une tragédie que personne n’aura peut-être jamais décantée, inventoriée, avec autant d’âpreté.

J’étais ainsi parvenu à recomposer en style télégraphique une chronologie succincte des événements.

La voici telle que je l’avais consignée sur un carnet.

Minuit cinquante dans la nuit du 26 au 27 janvier 1967.

Tenco et Dalida quittent la salle des fêtes.

Une soirée les attend au Nostromo, un restaurant du bord de mer. La RCA, filiale italienne d’une maison discographique américaine parmi les plus importantes du marché, y a retenu une table pour dîner.

« Je ne peux pas me tromper sur l’horaire, je n’arrêtais pas de regarder l’horloge, pressé que tout se termine », avait témoigné Mario Bruzzone, l’un des chasseurs du casino.

Minuit cinquante donc.

Tenco propose à Ettore Zeppegno (directeur artistique de la RCA) de le conduire au restaurant, lui et son épouse. Mais celle-ci décline l’invitation. Le chanteur a la réputation de rouler comme un fou et paraît éméché par un mélange d’alcool et de médicaments. La fille d’un journaliste se serait alors dévouée pour l’accompagner (un fait que je n’ai pu vérifier) mais, apeurée par sa conduite, l’aurait prié de s’arrêter quelques centaines de mètres plus loin, préférant poursuivre le trajet à pied.

Marcello Romagnone – le patron du Nostromo – fumait une cigarette sur le petit muret qui borde la via Bixio quand la petite troupe de la RCA fait irruption dans son restaurant.

Il est un peu plus d’une heure.

« Ils sont tous passés directement à table, tous sauf Tenco qui est resté dans sa voiture à bavarder avec un ami. Puis il a fait marche arrière et il est reparti. »

Qui était cet ami ? Où et comment l’avait-il rencontré ?

Autant de pistes négligées par les enquêteurs.

Tenco avait néanmoins regagné le Savoy où l’envoyé spécial d’Epoca, le photographe Giorgio Lotti, le croise au bar « vers une heure, peut-être un peu plus tard… ».

Au Nostromo, Dalida se contente d’un simple consommé. Elle n’est pas dans son assiette. Fait appeler le Savoy pour s’assurer que Tenco a réintégré l’hôtel. Le concierge la rassure dans un excès de zèle évident, Tenco ayant conservé sa clé, l’employé ne peut pas savoir si son client a regagné sa chambre – la 219 – située dans la dépendance, et reliée au garage par une porte de service, de telle sorte qu’elle échappait à toute surveillance.

Il est 1 h 15.

Dalida se sent rassurée lorsqu’elle reçoit « un mystérieux appel » de l’hôtel Londra. Appel localisé par le standard du Nostromo.

« Je n’ai jamais su qui était son correspondant mais à la suite de cet appel, elle est partie précipitamment, accompagnée de trois personnes, il fallait qu’elle rejoigne Tenco au plus vite, c’est du moins ce qu’elle a dit… », avait rapporté Gino Martina, co-propriétaire du restaurant.



A partir de là, les évaluations les plus extravagantes sur les déplacements des uns et des autres se bousculent dans une grande discordance.

A une heure trente, Tenco avait tenté de joindre Ennio Melis, l’administrateur de la RCA qui témoignera de ce coup de fil manqué. En désespoir de cause, le chanteur avait alors téléphoné à une certaine Valeria S., inconnue de son entourage, et lui avait confié sa nausée des collusions et manœuvres électives qui s’exerçaient au sein du festival et qu’il s’apprêtait à dénoncer, disait-il, dans un pamphlet dont on ne trouvera jamais trace.

Dans toute cette émulsion de faits, un détail avait retenu mon attention.

Nulle part il n’était fait mention de Lucien Morisse.

Un entrefilet du Messaggero, du vendredi 27 janvier 1967, signalait la présence d’Eddie Barclay au Grand Hôtel del Mare de Bordighera où « le big dell’editoria musicale francese » s’était vu attribuer l’appartement 632, le plus luxueux de l’établissement. Et dans une interview, le directeur artistique de la RCA, Ettore Zeppegno, faisait bien état d’un « ancien mari de Dalida ». Sans plus de précisions.

Pourtant, Lucien Morisse est bien là, sur place, à l’hôtel Londra d’où provenait le mystérieux coup de fil du Nostromo. Et c’est lui qui cette nuit-là, précipitera le retour de Dalida en France.


*

Pour combattre l’insomnie, autant que par désœuvrement, je me surprenais à traîner dans les ruelles adjacentes à l’hôtel Savoy dont la façade blanchâtre se détachait sous les premières lueurs de l’aube d’un enchevêtrement serré de villas et d’immeubles résidentiels. J’interrogeais les lieux comme on appelle à la barre, en ultime instance, un témoin capital dont nul n’aurait présumé l’existence mais il ne subsistait rien du passé, comme si en retournant son arme contre lui, Tenco avait désarmé les souvenirs. Le mur d’enceinte et la grille ouvragée d’antan avaient été rénovés, l’ensemble des bâtiments convertis en appartements meublés à louer selon les saisons.

Je me demandais ce que pouvait ressentir Dalida quand elle avait franchi cette grille, cette nuit-là, avait-elle la sensation de rouler au bord d’un abîme ? D’après sa déposition, il était un peu plus d’une heure dans la nuit du 27 janvier, quand elle avait rejoint la dépendance dans une aile excentrée du Savoy, après être allée dîner au Nostromo. Dans l’obscurité du couloir, elle avait marqué un temps d’arrêt, de latence : un rai de lumière s’étirait sur le sol devant la chambre 219 dont la porte était restée entr’ouverte, la clé fichée dans la serrure, à l’extérieur, comme si Tenco avait laissé à la providence sa juste part d’interférence, une possibilité de conjurer l’inéluctable. En entrant dans la chambre, elle s’était senti happée par un silence oppressant qui disait déjà tout de cette abomination qui ne cessera plus de la hanter : la vision de son amant, allongé sur le dos, la tête inclinée contre le montant du lit, l’œil droit éclaté. Deux minces filets de sang mêlés de matière cérébrale s’écoulaient de son nez « suite à de multiples fractures du crâne », dira le médecin légiste. Tenco était encore vêtu de son costume de scène mais il avait défait sa cravate, fourrée en boule dans sa poche droite, et sa chemise, d’une blancheur éclatante, tranchait avec la nappe de sang qui lui poissait la nuque, un sang noir et visqueux dans lequel se coagulerait bientôt la thèse du suicide. Dans tout l’hôtel, on l’avait entendue pousser des cris d’effroi rauques et des cris d’horreur douloureux, et ses producteurs, Mario Simone et Paolo Dossena, venus à la rescousse, avaient dû conjuguer leurs efforts pour l’arracher de force à la dépouille de son amant qu’elle pressait convulsivement sur sa poitrine en hurlant que c’étaient « Tous des assassins ! Des assassins ! ». Plus tard, soutenue par ses deux producteurs, elle s’était agrippée au chanteur Lucio Dalla qui déambulait en slip dans le couloir et l’avait supplié, le regard embué de larmes, d’appeler un médecin comme s’il était encore possible de ressusciter Tenco, à tout le moins d’exorciser le drame affreux qui se nouait sous leurs yeux. D’après le client de la chambre 210, le journaliste Mario Olivieri, son corsage était aussi souillé que le « tablier d’un boucher ». « Dites-leur à tous qui il était. Dites-leur que personne ne l’a jamais compris ! Et qu’il n’était pas fou. Promettez-le moi… » adjurait-elle, en se débattant.

Du bout des doigts, elle avait relâché un morceau de papier froissé à en-tête du Savoy, ramassé sur la table de chevet et signé de Luigi. « Regardez, avait-elle ajouté à l’adresse de ses producteurs, c’est tout ce qu’il nous reste de lui… »


*

« J’ai aimé le public italien et lui ai dédié inutilement cinq ans de ma vie. J’ai fait ça non parce que je suis fatigué de la vie mais comme un acte de protestation contre un public qui envoie en finale une chanson comme Moi, toi et les roses. J’espère que cela servira à éclaircir les idées à quelqu’un. Ciao, Luigi. »

Par ce message, écrit de sa main, ramassé sur la table de chevet que Dalida avait remis aux policiers, Luigi Tenco, à la fois juge et victime, semblait relier son suicide à son œuvre et désigner le coupable. C’est son métier qui l’avait tué, un engrenage commercial implacable et pervers qui l’obligeait à divers compromis artistiques quand loin de toute allégeance, il n’aspirait qu’à débrider les conventions de la chanson de variété. A San Remo on l’avait contraint à édulcorer le texte original de Ciao Amore Ciao, inadapté aux exigences des audiences tout public. Avait-il pour autant besoin – disposant d’une large tribune dans les journaux – de transfigurer sa mort en un acte d’accusation publique ? D’en arriver à cette ultime extrémité ? J’avais du mal à croire que son intransigeance artistique ait pu lui armer le bras et l’inciter à presser la détente, à croire qu’il ait voulu pérenniser par son geste une œuvre bâillonnée par la censure ou pour le paraphraser, qu’il se soit supprimé « parce qu’il n’avait rien d’autre à faire ».

Etait-il révolté au point de mépriser tout ce qui ne lui ressemblait pas ?

A San Remo, il ne se sentait pas déplacé au milieu des vedettes populaires. Orietta Berti, l’interprète de la chanson Moi, toi et les roses, repêchée au détriment de la sienne, en avait convenu : Luigi était présent lors des répétitions quand le chef d’orchestre l’avait complimentée pour la simplicité de sa chanson. (« Elle est facile à retenir, vous irez loin dans la compétition » avait prophétisé le maestro.) Après, ils étaient allés déjeuner tous ensemble. « Et Luigi ne m’avait pas semblé hostile, avait-elle rapporté, je dirais même le contraire, je l’avais trouvé plutôt amical avec moi. »

Sur les circonstances du drame, rien n’était clairement établi et c’est dans ce rien-là que s’immisçait la faille, le facteur déclenchant. On peut se tuer par détestation de soi, dans le creuset d’une sourde mélancolie. Pour une futilité. Un simple détail. Et ce détail pouvait se nicher dans ce sentiment aigu de persécution, de paranoïa que la censure avait fatalement engendré chez Tenco ou dans son empathie déclarée avec Pavese qu’il vénérait.

Avant de se suicider en août 1950 dans un hôtel de Turin, l’auteur du Métier de vivre s’était engagé « à ne plus jamais écrire » de même que Tenco s’était fait le serment de « ne plus jamais chanter » quand Mike Bongiorno l’avait poussé sur scène, à San Remo. « Allez dai, Luigi, dai ! » avait imploré l’animateur. « Une chanson, une seule et c’est fini ! » « D’accord, je vais chanter, avait rétorqué Luigi, mais c’est la dernière fois. » Pavese avait pu nourrir les inclinations morbides de Tenco mais dans ce cas, pourquoi ce message d’adieu si peu littéraire, si peu digne de son maître, qu’il en devenait apocryphe. Et pourquoi aurait-il dû se sentir humilié de s’être fait éliminer par un jury partial, à la botte des intérêts dominants contre lesquels il s’était précisément construit ? « Il était trop lucide pour cela et quand même plus complexe que le contenu de ce message » avait grincé le critique de radio Rai Sandro Ciotti, interloqué par les anomalies de ce message truffé d’erreurs orthographiques grossières comme en commettent des personnes en mal d’instruction. On y lisait « sele lezione » au lieu de « selezione ». Et la présence incohérente du mot « Gia », imprimé en surimpression, entre deux lignes, laissait penser que ce billet n’était, peut-être, que le dernier feuillet brouillonné d’un vaste pamphlet sur les ressorts clientélistes qui entachaient le festival. Enfin, sa signature semblait fausse en regard de celles qu’il apposait au bas de ses lettres et de ses contrats, si bien que croire à la valeur testamentaire de ce message revenait à offenser sa sensibilité et son intelligence.


*

Le festival s’était déroulé dans un climat inhabituel d’intrigues et de manigances, exacerbé par des enjeux commerciaux croissants, et compliqué cette année-là par un conflit de générations entre les défenseurs de la chanson traditionnelle et les représentants d’un nouveau courant musical, plus intellectuel, auquel Tenco contribuait largement (avec Antoine et ses « Elucubrations » et Lucio Dalla, auteur de « Quand j’étais soldat », au thème antimilitariste). Les critiques de l’époque firent tous état de cette détérioration des rapports, d’une « lutte au couteau », décuplée par l’inscription massive, inaccoutumée, de quatre-vingt dix concurrents. Du jamais vu ! Parmi d’autres incidents symptomatiques de cette dégradation, Domenico Modugno (le créateur de Volare) avait récusé son partenaire, le jeune Christophe, qu’il jugeait trop dillettante. « De mon poste d’écoute où s’entrecroisent toutes les conversations entre producteurs, artistes et managers, je n’avais jamais entendu autant de médisances… » s’étonnait le standardiste du Savoy dans le très sérieux Corriere della Sera.

Luigi Tenco avait lui-même connu sa part de turpitudes.



— Pendant les répétitions, Dalida n’avait pas cessé de critiquer son interprétation. « Il ruine la chanson, il nous la ruine ! » s’était-elle plainte en se rongeant les ongles, auprès de Lucien Morisse, lequel, aux dires des témoins, lui avait accordé une attention pour le moins compatissante.



— Autre incident en fin de matinée : Tenco avait éconduit Sandro Paelli, l’envoyé spécial de Canal TV, qui l’acculait à s’expliquer sur ses amours clandestines avec une jeune étudiante, prénommée Valeria. « Ce n’est pas votre affaire. Ça ne regarde que moi ! » avait coupé Tenco, avant de mettre fin à l’entretien.



— Ce même soir, en coulisse, avant qu’il n’entre en scène, un rival lui avait craché sa morgue en raillant son attelage avec la diva française. « Avec elle à tes côtés, lui avait-il balancé, il ne te sera pas difficile d’aller en finale ! Dalida, c’est un nom qu’on ne peut pas éliminer… » Ce n’était qu’une saillie, un trait de jalousie mais Tenco l’avait accusé de plein fouet.


*

Alertés par la rumeur et les oscillations bleutées des gyrophares de la police, les festivaliers en smoking sombre et robe pigeonnante de satin clair se mêlaient dans le hall du Savoy aux clients en peignoir, tirés du lit par le va-et-vient furtif des carabiniers qui patrouillaient, torches ballantes à la main, dans les jardins et les couloirs de l’hôtel en s’interpelant à voix haute. « Il est mort! Il ne doit pas rester là…, criaient-ils. Il faut l’évacuer. L’enlever de là au plus vite !… » Il était deux heures quarante-cinq du matin. Sous les injonctions d’un haut fonctionnaire de la Rai et de l’organisateur du festival, Gianni Ravera, les enquêteurs s’activaient dans cette effervescence à précipiter le transport de la dépouille. Ils n’avaient plus que cette obsession en tête : débarrasser le Savoy d’un cadavre encombrant, dirigé sans délai vers la morgue dans une bière de fortune fournie par la direction de l’hôtel, laquelle en conservait toujours deux ou trois dans une consigne en raison de l’âge avancé de sa clientèle. Dans la chambre 219, le commissaire Molinari venait d’effectuer les premières constatations d’usage : la porte d’entrée et la serrure ne présentaient aucune trace d’effraction, pas la moindre entaille ni encoche délictueuse et les fenêtres étaient fermées et occultées par des doubles rideaux. Sous la lueur tamisée des abat-jour, la pièce baignait dans une atmosphère d’alcôve. Semblable à toutes les autres chambres de la dépendance, elle était meublée sobrement d’un lit, d’une commode à tiroirs superposés et d’une table basse sur laquelle trônaient, près d’une coupe à champagne, deux bouteilles d’eau gazeuse San Pellegrino. La salle d’eau était commune à l’entrée. Dans un recoin, grande ouverte sur un pliant, une valise en cuir souple, de couleur marron. Deux petites clés pendaient à la poignée par un ruban de satin. Rien n’avait été détérioré ni déplacé si ce n’est un trou dans le plafond, l’impact d’un deuxième coup de feu. Tenco s’était peut-être battu, à moins, chose improbable, qu’il n’eût cherché à tester son arme avant de la braquer sur lui. Autre détail intrigant : le défunt avait laissé son vestiaire, chemises, pulls, cravates, chaussettes, soigneusement pliés dans sa valise comme pour parer l’éventualité d’un départ précipité, et sa guitare reposait sur la commode dans une housse en plastique prête, elle aussi, pour la morgue. Quant au cadavre, il présentait dans la région temporale gauche un orifice « très propre » correspondant à l’entrée d’un projectile d’arme à feu. Il n’en émanait « aucune mauvaise odeur », ce que Molinari consignera dans son bloc-notes en oubliant, simple broutille, que le suicidé n’était pas gaucher mais droitier.

Une analyse des traces de sang aurait pu l’aider à contrecarrer certains témoignages ou présuppositions, à calculer les angles d’impact, les zones de convergences, selon la viscosité des taches, leur disposition, leur forme éclatée ou non. Et les forces qui les ont générées.

Le sang est comme le tartre, le marc de café, il renferme ses propres secrets. Qu’il s’agisse de coulures, de constellations, ou de ces gouttes édentées qui semblent avoir été faites à l’aide d’un aérographe, il révèle ce qu’il entache.

Un corps traîné sur le sol laissera derrière lui des striures. Des taches pulvérisées induisent une explosion ou un coup de feu.

Par une observation scrupuleuse du corsage qu’elle portait cette nuit-là, ce « tablier de boucher » décrit par un témoin, Arrigo Molinari aurait pu en apprendre davantage sur Dalida mais parant au plus pressé, il s’en était abstenu. Et cette négligence, ce manque de pertinence, transparaissait tout au long de l’enquête, jusqu’à l’imprégner, dans ses moindres tissus.

Lorsque vers trois heures du matin, le docteur Franco Borelli, d’astreinte cette nuit-là, viendra à son tour constater le décès, nul ne songera à geler le périmètre du drame, un tertre funèbre sur lequel des policiers prélevaient sans grande précaution, dans des sachets plastique à l’usage de la chancellerie, tout ce qui leur tombait sous la main. Les résidus d’un destin fracassé : un pistolet « Walther PPK » 7,65, un passeport en date du 28.12.1962, délivré par la Questure de Gênes, sous le numéro 1136292, une autorisation de port d’arme du 26 novembre 1966, une cible de tir perforée, un chargeur rempli de six cartouches, une douille, une carte d’accès au casino de San Remo, un stylo Biro, un agenda de poche en maroquin, une boîte vide de sédatifs Pronox, une montre en métal blanc de marque Titus.

Plus d’autres objets ramassés dans sa valise :

– un portefeuille noir contenant plusieurs cartes de visite

– un manuel d’instructions illustré du Walther PPK

– un chéquier du « Banco di Chiavarri e della Riviera Ligure » avec trois chèques en blanc

– un chèque de la Banca Nazionale del Lavoro d’un montant de 100 000 lires, libellé à son nom

– une lettre avec enveloppe de la RCA ITALIANA, adressée à Luigi Tenco, via Bastia 12- Recco (Genova)

– une déclaration d’achat d’un pistolet Walther mod. PPK, cal. 7,65, matricule 517 600, avec vingt-cinq cartouches, au nom de Luigi Tenco, à l’intention du Poste des carabiniers de Recco, déclaration que Molinari avait conservée sur lui.

C’est tout ce qu’il restait de Tenco.

Un bref inventaire avant liquidation d’une existence opaque, fulgurante, mal calibrée dont on perçoit encore l’écho à travers ses chansons et les souvenirs de ceux qui l’ont croisé ou fréquenté bien qu’il en aille des souvenirs comme du reste. Quand ils ne sont plus soutenus, relayés par des voix qui les racontent, ils végètent dans l’immense fourrière de l’oubli, épaves oxydées, rongées par la rouille, prêtes à être broyées, concassées, par la mécanique du temps qui s’approprie les choses, les comprime et les recycle sans recours.


*

Chaque fin d’après-midi, j’allais m’attabler en terrasse face au port de plaisance, dans un bar ignoré des touristes, proche du centre nautique, à cette heure la plus douce où le soleil déclinant étirait l’ombre des passants sur l’arête des trottoirs. Dans les rues, le trafic se ralentissait et l’air s’emplissait des fortes exhalaisons de la mer et du parfum des orangers là où il vibrait, jadis, de la stridence des trains saisonniers. C’était avant que la voix ferrée ne soit détournée du littoral. Les trains desservaient toutes les petites stations de la Riviera, de Ventimiglia à Arma di Taggia, des noms balnéaires qui m’évoquaient des paysages de cartes postales colorisées, de plages de sable et de galets couvertes de parasols, de femmes permanentées en bikinis.

Je commandais un crodino, l’une de ces boissons apéritives sans alcool, servi dans un grand verre avec des glaçons et un zeste d’orange et je restais jusqu’à la fermeture, à feuilleter les journaux, en repoussant au plus tard cet instant redouté où je me retrouverais seul dans ma chambre d’hôtel avec la caution d’un reportage que je menais sans ardeur ni conviction, sachant qu’il me serait toujours possible de travailler sur documents.

Je m’étais notamment procuré le rapport dactylographié daté du 1er mars 1967 d’un ancien correspondant de Paris-Match que je trimbalais dans une petite serviette en cuir d’écolier.

En haut du premier feuillet, son nom : Eugene De Aldisio.

Une adresse : Stampa Estera, via della Mercede, 55- Rome.

Suivait un amoncellement de repères biographiques, compilation de choses vues et entendues, informations de seconde main, livrées « en vrac », sans fioriture, comme indiqué en introduction, à l’intention du journaliste qui serait chargé à Paris de rédiger la nécrologie de Tenco.

Je parcourais ces notes en diagonale.

Originaire de Ricaldone, né le 21 mars 1938 à Cassine (dans la province d’Alessandria), Luigi Tenco grandit à Gênes, auprès de sa mère, Teresa Zoccola, « la seule femme qu’il ait vraiment aimée » d’après Valentino, son frère aîné, gérant dans le quartier de la Foce d’un négoce de vins au détail et spiritueux.

Autodidacte convaincu, il pense devenir ingénieur puis se ravise, s’inscrit en Sciences politiques, obtient 24/30 à un examen de sociologie.

Lit Pasolini, Huxley, Céline, Sartre, Camus et Beckett. Traduit Le Déserteur de Boris Vian. Prolonge d’une année sur l’autre son inscription à l’université, bien qu’ayant fini ses études, pour repousser l’appel du service militaire.

Il prend alors des cours de saxophone (sans apprendre le solfège) et se lance dans la chanson, choix radical, vigoureusement désapprouvé par sa mère, qui rêvait pour lui d’un métier moins aléatoire. « Ce monde-là est trop superficiel, l’avait-elle averti, il n’est pas fait pour toi. »

A Gênes, il fréquente un groupe d’auteurs compositeurs d’avant-garde. Parmi eux Gianfranco Reverberi, Umberto Bini et Gino Paoli. Un commerce stimulant et bohème, nourri de leur mutuelle admiration pour Godard et Truffaut, les princes de la Nouvelle Vague dont on projette les films au cinéma Aurora. Ensemble, ils débattent de l’incommunicabilité chez Antonioni, des vertus littéraires comparées de Robbe-Grillet, Miller et Pavese. S’accordent sur un point : la variété ne sera jamais pour eux un acte commercial, mais un moyen de transgression dont ils se serviront pour brocarder les bourgeois et les politiciens « qui cherchent à se faire entendre mais n’ont rien à dire » ou pour dénoncer une société conservatrice et puritaine, repliée sur elle-même. « Tout le contraire, dira-t-il, de ce à quoi je m’attendais. »

Première date clé : 1953. Il fonde le Jelly Roll Boys Jazz Band. Se produit dans des clubs, des bars, des discothèques.

Registre fétiche : Chet Baker.

Mars 1959. Edite ses premiers 45 tours sous des noms d’emprunt, Gigi Maiper, Gordon Cliff, Dick Ventuno. Des « péchés de jeunesse ».

Son mythe : Nat King Cole.

Ses influences : Brel, Ferré, Brassens, chantres adulés de l’anti-conformisme à la française. Il les cite en exemple. Les tient pour modèles. Mais cherche encore son style et sa voix.

30 juin 1960. Militant du Parti communiste, bientôt défroqué (il rendra sa carte en 1964), il prend une part active aux manifestations antifascistes de Gênes.

Héberge, pendant un an, un ami sans travail, avec femme et enfant.

Ne parle jamais de sa vie privée.

Se révèle en mars 1961 avec Quando dont les paroles lui auraient été inspirées par une dame de la bourgeoisie. Dans le monde de la variété, il passe pour un agitateur. « Un candide en costume blanc égaré dans un commerce de charbon », propos attribués à son ami Ruggero Coppola.

Censuré par la Rai pour ses textes subversifs, il s’aventure en 1962 dans le cinéma avec un rôle de révolté dans La Cuccagna, une satire du boom économique. Passe ensuite des essais, jugés concluants, pour La Ragazza di Bube de Luigi Comencini, avec Claudia Cardinale. Mais on lui préfère George Chakiris, cause chez lui d’une profonde déception.

Avec ses gains d’acteur, il acquiert pour 8 millions de lires une villa à Recco, y installe son propre studio d’enregistrement. Féru de plongée sous-marine, il mène une vie saine, loin des clichés formatés du chanteur populaire. Fume des Nationales sans filtre (son seul vice). Descend tous les matins boire son café au bar Igea, près du poste à essence Mobil, dans la fréquentation familière des pendolari (ouvriers qui se rendent au travail matin et soir par le train, selon un rythme pendulaire).

1965 : sous contrat avec la Saar, il sort un 33 tours remarqué avec Vedrai, Vedrai. Son premier vrai succès.

Il en a aussi avec les femmes.

Parmi ses conquêtes : une auto-stoppeuse allemande, embarquée un jour de pluie, et la jeune actrice Stefania Sandrelli, ravie à Gino Paoli qui, par dépit, tentera de se suicider.

Des femmes, Tenco en changeait comme on change de voiture.

De Aldisio s’était autorisé ici une remarque grivoise.

« Apparemment, ce n’était pas la vitesse qui l’attirait, plutôt la carrosserie. »

Plus loin, dans une notule, il demandait à la rédaction parisienne de Paris-Match de vérifier si l’ancien mari de Dalida était bien présent à San Remo. Et se montrait circonspect sur le couple que la chanteuse formait avec Tenco.

« S’il est acquis qu’ils se retrouvaient à l’hôtel Hilton à Rome, l’assiduité de leurs rencontres, écrit-il, faisait plutôt songer à un flirt qu’à une histoire d’amour. »

Sur San Remo, De Aldisio livrait un détail. Avant de s’y rendre, Tenco avait pris soin d’avertir ses acolytes de l’école génoise :

« Ne vous méprenez pas, ce n’est pas moi qui vais au Festival mais le Festival qui vient à moi. »

En conclusion, il citait une remarque de Gino Paoli, rattachant le suicide de Tenco aux méandres de l’Histoire. « Pour notre génération qui a connu la guerre, la mort n’a toujours été qu’une plaisanterie, avait dit Paoli, une simple formalité. Beaucoup d’entre nous se sont foutus en l’air pour des riens. »

De toutes ces notes, émergeait la figure d’un artiste intransigeant, à contre-courant des conventions musicales de son temps, qui racontait les inquiétudes d’une génération apprenant à dire non, le pathétique des amours convenues, l’utopie du mariage (« Un moyen de légaliser certaines choses qui se font entre un homme et une femme ») dans le rejet affiché, proclamé, du sentimentalisme larmoyant qui imprégnait la variété italienne, alors garante des traditions. Tenco se définissait par ses refus. Et se posait en s’opposant. Aux phallocrates et moralistes vertueux qui lui barraient l’accès des réseaux commerciaux. Aux partisans de la pensée unique, que révulsaient ses chansons contestataires, toutes frémissantes des premières ébullitions de Mai 1968 que les scénaristes de Cinecittà traitaient déjà sous des formes parodiques. Elles se lestent avec le recul d’une densité prémonitoire.

Pour Tenco, l’amour était un remède à l’ennui.

On peut aimer « parce qu’on n’a rien d’autre à faire ». Plus sartrien, il fustigeait dans Une vie inutile tous ceux qui se trompent d’existence.

« Une vie inutile tu vivras, si tu ne fais pas de toi ce que tu veux. »

Dans Cara maestra, il se permettait, sermon pour sermon, d’apostropher le prêtre de Ricaldone qui l’avait baptisé.

« Tu dis que l’église c’est la maison des pauvres (…) mais tu as recouvert la tienne de tentures en or et de marbres précieux. Comment un pauvre peut s’y sentir comme chez lui ? »

Il plaidait aussi pour la libération des femmes, contre une vision granitique de la famille et contre toute forme de ségrégation sociale. Interpellant son ancienne maîtresse, il écrit :

« Tu nous enseignais que dans ce monde, on est tous égaux, mais quand en classe, entrait le directeur, tu nous faisais lever et quand entrait le concierge, tu nous permettais de rester assis. »

Un texte fort mais factieux, rejeté par la commission d’écoute de la Rai qui l’interdira d’antenne pendant deux ans, deux ans d’un purgatoire librement assumé et de gestation créative, que Tenco mettra à profit pour s’aventurer dans le cinéma, avant que la RCA ne l’engage, en 1966, et ne l’oblige à se transférer à Rome.


*

Vers quatre heures du matin, ils avaient rapatrié le cadavre de Tenco de la morgue à l’hôtel Savoy et l’avaient replacé dans sa chambre, sur le dos, tête fléchie contre le montant du lit, « exactement comme il était » avait assuré Molinari qui sera contredit vingt ans plus tard, au terme d’une longue incubation, par un employé des pompes funèbres, ayant participé avec la Croix-Rouge au transport de la dépouille. Interviewé par la RAI, Nicola Bergadamo avait mis en opposition, en parfait clinicien de la chose, les deux postures du défunt tel qu’ils l’avaient trouvé après le drame et tel qu’ils l’avaient redéposé, bras droit raidi le long du corps, main gauche crispée sur la ceinture, une jambe fléchie, l’autre encastrée sous la commode sans aucun souci de véracité. Tenco était mort dans une certaine position mais en assumait une autre sur les documents officiels. Dans le but d’accréditer leur thèse, les policiers avaient orchestré, chorégraphié, photos à l’appui, la scène du suicide. Comme au cinéma, ils avaient refait une prise, un dernier raccord. Une aberration collective aggravée par la destruction de nombreuses pièces à conviction et indices confondants, piétinés sans vergogne par une foule de curieux, échotiers, soiristes, producteurs, spécialistes de faits divers que les enquêteurs avaient laissés circuler sans entrave sur les lieux du drame.

Deux d’entre eux avaient aperçu un Beretta 22 entre les jambes du mort supposé s’être tué avec son Walther PPK.

Mais personne n’avait pris cette anomalie en considération.

En se prêtant à cet étrange simulacre, le commissaire Molinari avait commis un blasphème, il s’était approprié le réel, comme je m’y emploie, en conscience, dans la nécessité de plier mon récit aux lois narratives, sachant que l’écrit se joue des impasses. Il est là pour fixer les silences, recueillir en creux les omissions, amplifier ce qui relève de l’anecdote ou de l’éphémère.

L’écrit a des besoins que la réalité n’a pas.

Il s’empare des faits, les recompose sous une forme élaborée, vraisemblable, qui n’a souvent plus qu’un très lointain rapport avec la vérité.

La réalité est plus complexe. Elle suit des flux incontrôlables, s’affuble d’une apparence si trompeuse qu’elle reste insaisissable.

Le cas Tenco se nourrit des mensonges de l’enquête. En cela, il relève de l’écrit.

Quand les policiers manipulent la dépouille de Tenco, on entre dans le champ du roman.

Quand, en l’absence de toute investigation sérieuse, ils décrètent qu’il s’agit d’un suicide, on s’enfonce plus encore dans le roman, mais un roman mal ficelé, sans résolution dans lequel Lucien Morisse erre tel un fantôme entre les lignes, les pages, sur les lieux désolés d’une tragédie, sans jamais être inquiété par la police.



1. En italien dans le texte.

2. San Remo est réputée pour ses cultures horticoles dont les serres recouvrent les collines environnantes.

3. Environ 3 200 euros, une somme énorme pour l’époque.





3

Giorgio Carozzi m’attend sans impatience, une cigarette bout filtre entre les doigts, devant la réception de son journal, le Secolo XIX. Il est vingt et une heures, la nuit est déjà là, dense et profonde. Au cœur du vieux Gênes, le ressac de la circulation s’estompe, ce ne sera bientôt plus qu’une rumeur. La main tendue de Carozzi est chaleureuse, dans le droit fil de nos contacts téléphoniques. Il s’excuse d’avoir dû reporter « pour des problèmes de santé » le rendez-vous qu’il m’avait donné la veille. Une batterie d’examens l’avait mis sur le flanc.

« Je me devais de vous recevoir. Tenco, c’est notre affaire à tous » me lança-t-il sur un mode enjoué, avec une grande bonté dans le regard, un regard vif, intelligent et mobile qu’il dissimulait derrière des lunettes à fine monture en acier.

Etait-ce à cause de ses tracas de santé ? Il donnait l’impression d’être engoncé dans son costume bleu roi, mal ajusté aux épaules, qu’il portait sur une chemise de popeline bleu ciel assortie d’une cravate irisée, en totale discordance avec sa sobriété naturelle et l’aspect désincarné du bureau qu’on lui avait assigné dans une aile inhabitée du siège de son journal, en cours de restructuration. Des livres, des documents s’entassaient dans des cartons poussiéreux, stockés au beau milieu de la pièce comme s’il se sentait lui-même en transit. « Je n’ai pas encore trouvé le temps de m’installer » me fit-il remarquer de sa voix grave, éraillée par un excès de tabac, craignant que je ne perçoive dans ce désordre le signe précurseur d’une disgrâce professionnelle. J’aurais pu lui répondre que je vivais moi aussi dans les cartons mais je n’avais rien dit, de peur que cela ne nous entraîne un peu trop loin dans la conversation. Tout en parlant, il grillait cigarette sur cigarette et quand je repense à lui, c’est à travers un écran de fumée qu’il m’apparaît, derrière ces volutes blanches qu’il chassait machinalement d’un revers leste de la main.

— Alors dites-moi, qu’est-ce qui vous attire dans cette histoire ? Après tant d’années...

Sa réflexion m’avait pris de court. Il m’avait alors gratifié d’un sourire triste, attendrissant.

— … Oh, je peux très bien l’imaginer, avait-il poursuivi sans me laisser le temps d’amorcer une réponse. La mort, le suicide… L’idée qu’un homme puisse mourir si jeune, tout cela ne peut nous laisser insensible…

Il avait tiré une nouvelle cigarette de son paquet et nous étions restés immobiles sans rien dire dans son bureau meublé d’une table austère en laque noire, d’une bibliothèque à l’identique sur les étagères de laquelle trônait tout un fatras peu rutilant de livres, drapeaux, calendriers périmés, colifichets et gadgets rapportés de pays lointains. La chaleur était si lourde que, de temps à autre, je m’approchais de la fenêtre pour m’aérer. Elle donnait sur une zone piétonnière aménagée autour d’un terre-plein arboré et d’une succession de commerces à louer. Un lieu impersonnel, plutôt déprimant, clos sur des palais de béton et de verre. Pour rompre le silence, Carozzi avait sorti d’un tiroir un programme du Lido, rapporté d’un ancien reportage à Paris. Sur la couverture, une danseuse nue bardée de plumes d’autruches et des bouteilles de champagne avec des bulles qui s’échappaient de leur goulot. Il m’avait montré la date sur la couverture. 20 mars 1973.

— Trente-cinq ans déjà, murmura-t-il, comme le temps passe…

Il émanait de lui une grande solitude que renforçait son accoutumance au tabac, sa façon d’humer chaque cigarette avant de l’allumer, comme s’il éprouvait dans l’odeur de la nicotine une chaleur, une familiarité que la vie lui refusait.

Carozzi m’avait alors appris qu’il était un cousin de Tenco et comme lui, originaire de Ricaldone, un îlot viticole âpre et désolé du Piémont, situé à vingt kilomètres à vol d’oiseau de Santo Stefano Belbo, le village natal de l’écrivain Cesare Pavese. Là-bas, les hivers sont humides, racornis par des brouillards givrants. En été, le soleil se dérobe derrière les collines. Autrefois ses habitants y menaient, sous l’ombre dominante de l’église, une existence avare à laquelle ils ne pouvaient répondre que par l’injure ou la prière. C’est là, dans le chant mélancolique et sévère de cette campagne austère, que Tenco avait nourri ses révoltes et c’est là qu’il repose désormais entre des plants de vigne et des maisons de pierre, dans l’oubli des controverses et querelles déplacées qui avaient obscurci ses obsèques. Le suicide étant considéré comme un péché qui ne pouvait que s’expier hors du temple, il avait fallu vaincre les réticences obtuses de la curie d’Acqui Terme où Monseigneur Del Olmo refusait obstinément l’ordonnance d’un service religieux.

— Comme je songeais à entrer dans les ordres, c’est moi qui avais servi la messe, avait soupiré Carozzi avec une douceur résignée.

Bien des années après, il avait publié une courte biographie de Tenco qu’il tournait en dérision, comme s’il n’y attachait plus aucune importance. Si courageux lorsqu’il s’agissait de dénoncer dans son journal les malversations et trafics d’influence qui s’exerçaient sans frein dans la gestion du port maritime de Gênes, il avait le sentiment de s’être dérobé à tous ses devoirs, de ne pas avoir mené pour ce livre une enquête suffisamment approfondie. « Pas celle que Luigi aurait mérité », avait-il regretté avec une moue dédaigneuse pendant qu’il s’escrimait à insérer une disquette dans son ordinateur, contenant toutes les photos du drame.

— J’aurais dû creuser, fouiller davantage reprit-il, mais quelque chose m’en empêchait, de très personnel. J’avais trop de respect pour Valentino. Pour rien au monde, je n’aurais pris le risque de me fâcher avec lui.

Il avait alors porté la conversation sur la situation familiale embrouillée de Luigi. Sa mère Teresa Zoccola avait entretenu une liaison extraconjugale passagère avec un étudiant de Turin. « Ou peut-être un notable, dit-il, on n’a jamais très bien su… » Luigi était le fruit de cette mésalliance mais il n’avait appris la véritable identité de son père qu’à l’âge de dix-huit ans alors qu’il venait d’interrompre ses études d’ingénieur pour se lancer dans la chanson.

— Voilà pourquoi je me suis interdit d’aller trop loin dans mes recherches et plus tard d’interroger le commissaire, avait-il renchéri avec une expression attristée.

Nous étions restés quelques minutes sans rien dire, dans une sorte d’attente muette, avant qu’il n’évoque l’étrange incident : le transport de la dépouille vers la morgue puis son rapatriement. Plus qu’une entorse à la déontologie, une profanation qui n’avait soulevé aucune objection parmi les témoins.

— Un crétin, un médecin de service, décrète que c’est un suicide, le commissaire cautionne, ils envoient le corps à la morgue puis le ramènent à l’hôtel sous un prétexte fallacieux…

Carozzi s’était interrompu, le temps de refluer une longue bouffée de cigarette.

— Ils ramènent donc le corps, le replacent où ils disent l’avoir trouvé et personne ne bronche, personne ne s’en émeut !

Il me jetait maintenant un regard consterné et je sentais que toute cette histoire était chez lui la cause d’une immense confusion. D’ailleurs, il n’était guère plus avancé que je ne l’étais après avoir décortiqué des dizaines et des dizaines d’articles sur le sujet.

— Aujourd’hui encore, je n’ai toujours pas compris la raison de son geste, disait-il.

— Peut-être parce qu’il n’y en a pas, avais-je répliqué.

Carozzi fronça les sourcils. Je précisai ma pensée.

— Il a peut-être tout simplement cédé à l’esthétisme du suicide.

— Il n’aurait pas été le premier à le faire, avait-il concédé, mais je n’y crois pas, non, la raison est ailleurs.

— Dans sa relation avec Dalida ?

Il haussa les épaules.

— Difficile à dire. Elle avait perdu la tête pour lui. Maintenant, était-ce réciproque ? Franchement, je ne le crois pas…

Sa pudeur le retenait d’en dire davantage mais son silence était suffisamment éloquent. Oui, Dalida n’avait sans doute été qu’une passade pour Tenco, une distraction, une femme parmi d’autres.

— Ce dont je suis sûr c’est qu’il avait de l’ascendant sur elle…

Il avait laissé sa phrase en suspens et s’était adossé au rebord de la fenêtre pour allumer une cigarette.

— Je ne l’ai jamais su mais qui pourrait en juger ? Ce qui se passe entre deux êtres relève souvent d’une étrange alchimie.

— Et Morisse ?

— Morisse… avait-il répété pour lui-même, d’une voix altérée comme s’il entendait prononcer ce nom pour la première fois.

— L’ancien mari de Dalida, avais-je relancé. Aucun journaliste n’y a prêté attention.

— La plupart ignoraient déjà qui était Tenco alors Morisse, pensez donc…

Recourbé sur son bureau, il continuait tout en me parlant de se débattre avec les touches de son ordinateur qui refusait de lire la disquette. Je consultai ma montre. Minuit passé. La faim me tenaillait l’estomac. Il dut le voir sur mon visage.

— Ne vous tracassez pas pour le restaurant, il reste ouvert toute la nuit, le patron est un ami.

Il avait alors éjecté la disquette et me l’avait confiée contre la garantie que je la lui remette en main propre quand j’en aurais fini avec mon reportage.

— Ça nous donnera l’occasion de nous revoir, avait-il ajouté sur un ton d’extrême gentillesse.

Il avait extrait du fond d’un carton un épais dossier sanglé dans une chemise en papier kraft et me le fourra dans les mains. Sur la couverture, il y avait écrit au feutre noir, en lettres majuscules « CASO TENCO ».

— Tenez, prenez ça. Je n’en ai plus vraiment besoin.

Nous avions traversé la place noyée dans une sombre obscurité à peine adoucie par les effluves d’un laurier rose puis nous avions suivi les arcades de la Galleria Mazzini jusqu’à une ancienne trattoria. La trattoria Europa. Un diplôme, suspendu au mur, derrière la caisse, attestait de la bonne renommée de l’établissement primé « Restaurant de l’été » en 1968. Un homme, que je pris pour le patron, nous désigna une table dans un angle de la salle, dressée à notre intention afin qu’on puisse converser tranquillement, précaution sans objet puisqu’il n’y avait personne à part nous. Je comprenais à travers son commerce, sa familiarité avec les employés, que Carozzi avait là ses habitudes. D’ailleurs, sans qu’il se manifeste, un serveur nous apporta une carafe de vin blanc très frais, typique de la Ligurie, et de la focaccia au romarin, arrosée d’un filet d’huile d’olive. De toute évidence, Carozzi se sentait là comme chez lui avec des repères de vieux garçon. Etait-il marié ? Avait-il une femme, des enfants ? Je n’avais pas voulu l’indisposer par ma curiosité, raviver des plaies encore vives, une période dévastée qu’il évoquait avec difficulté. Il sourit tristement.

— Cela fait maintenant quarante ans mais le temps n’y fait rien, j’ai toujours du mal à en parler.

La lumière jaune et lugubre du plafonnier nous métamorphosait en personnages de cire.

— Et puis, il n’est pas facile de trouver le fil conducteur, reprit-il. Beaucoup de gens ont menti, raconté ce qui les arrangeait sur le moment.

— Mais vous, lui ai-je demandé, vous avez bien une opinion ?

Il inhala une longue bouffée de cigarette et me conseilla de contacter l’une de ses anciennes consœurs, de la Gazzetta del Popolo, Eliana Cosimini, au courant de « certaines choses ».

— Moi, tout ce que je sais, c’est que Luigi n’avait pas besoin de Dalida, il écrivait en grec, en latin, jouait du saxo comme un dieu, composait en se rasant le matin. Tôt ou tard, le public l’aurait reconnu.

Il me fixait avec une grande acuité.

— Vous voulez le fond de ma pensée ?

J’acquiesçai d’un petit signe du menton.

— Luigi n’avait a priori aucune raison de se tuer. Pas la moindre. Mais cette nuit-là, il a bu. Avec Dalida, ils se chamaillent, elle lui reproche son échec. Le connaissant comme je le connaissais, il a très bien pu se foutre en l’air, comme ça, devant elle, pour rien, dans un sursaut d’orgueil…

J’avais marqué une vague approbation mais cette hypothèse était peu convaincante. Elle ôtait à Tenco la possibilité de rédiger un message d’adieu, à moins d’admettre, bien sûr, qu’on s’était trompé sur la signification du billet que Dalida avait remis aux policiers.

— De toutes façons, on ne connaîtra jamais la vérité avait murmuré Carozzi sur un ton résigné.

Il avait allumé une cigarette et s’était mis à évoquer un curieux épisode, survenu plus de vingt ans après le décès de Tenco. Valentino avait alors appris par la voix d’un avocat l’existence cachée de Valeria S., la cinquantaine, divorcée d’un bijoutier de Padoue, en possession d’une correspondance épistolaire sans équivoque sur la nature passionnée de ses relations avec Tenco. L’avocat n’avait pas nié la singularité de sa démarche. « L’un de mes bons clients m’avait fait promettre de vous transmettre à sa mort le nom et l’adresse de cette femme ainsi qu’une lettre la concernant, or ce client vient de nous quitter… » avait expliqué l’avocat qui n’avait pas nié la singularité de sa démarche.

Valeria S. disait posséder une cinquantaine de lettres, mots, billets rédigés sur des bouts de nappes en papier, attestant qu’en marge de son idylle avec Dalida, le chanteur entretenait avec elle une liaison clandestine. Pour Valentino, ces lettres faisaient émerger une vérité : Luigi était amoureux, et donc, peu disposé à se tuer pour un motif dérisoire. Maintenant, qui était ce « client » auquel se référait l’avocat ? Comment interpréter cette tardive révélation qui tamisait d’un voile obscur le deuil que Dalida avait porté en France ? Carozzi avait aussitôt contacté Valeria S. qui lui parla de Luigi, sans réticence. Elle l’avait, disait-elle, rencontré à Milan, en 1964 et retrouvé à Rome où elle poursuivait ses études. Elle lui avait également raconté comment Dalida l’avait un jour harcelée à son domicile, par l’interphone, sur un ton « intimidant », « presque menaçant » pour qu’elle enlève ses « sales pattes » de Tenco.

— Tout ce qu’elle disait était tellement extravagant, dit-il, que j’ai très vite eu des doutes.

Sur l’insistance de Valentino, il fit publier trois de ces lettres dans le Secolo XIX, lettres vibrantes d’émotion, raturées, annotées dans les marges, expression d’un esprit qui oscille, hésite, s’enrichit de rajouts. Son désarroi rougeoie sous le feu de sa prose : « Ils m’avaient promis le paradis, lui écrit-il dès novembre 1966, dans une allusion directe aux producteurs de la RCA, et je me retrouve en enfer, au bord d’un précipice. » Il s’en veut d’avoir accepté de concourir à San Remo en subordonnant sa présence à celle de Dalida. « Il souffrait de se sentir manipulé par le système » souligna Carozzi qui, dans un premier temps, avait envisagé d’écrire un livre à quatre mains. Valeria avait approuvé ce projet et, dans cette optique, décliné toutes les sollicitations – débats télévisés, demandes d’interviews – suscitées par la publication des lettres. Mais leur collaboration s’était vite enlisée dans les rétractations alambiquées de la jeune femme, réticente à lui confier l’ensemble de cette correspondance où son nom, étrangement, n’apparaissait jamais noir sur blanc.

— Et puis, on n’avait pas trouvé une seule lettre d’elle chez Luigi, ajouta Carozzi, et ses meilleurs amis ne connaissaient pas son existence.

Ses lèvres s’étaient mises à trembler légèrement. Il m’adressa un sourire embarrassé.

— Elle m’avait même laissé entendre qu’elle était tombée enceinte mais n’avait pas pu garder l’enfant…

Je le sentais assailli par une réelle amertume. Bien des années après, il avait toujours la désagréable sensation de s’être fait posséder, berner par une usurpatrice sur la foi d’un échange épistolaire qui ne lui était pas adressé et qu’elle avait détourné.

Carozzi me laissait le soin d’échafauder un sinistre scénario : cette femme s’était d’autant plus facilement immiscée dans la famille Tenco que ces lettres, l’accréditant comme la véritable fiancée de Luigi, lézardaient jusqu’à infirmer la thèse controversée du suicide que Valentino combattait âprement.

Il lui avait suffi de débrouiller les deux ou trois points litigieux que les familiers du chanteur trouveraient suspects, du genre : où avait-elle connu Luigi et en quelles circonstances ? Et pourquoi avait-elle attendu si longtemps, plus de vingt-cinq ans, pour se manifester ?

Elle avait alors réitéré ce qu’elle avait soutenu devant Carozzi.

— Où je l’ai rencontré ? A Milan, par hasard, en janvier 1964. Ensuite, à Rome où il se rendait fréquemment pour son métier. Moi, j’y poursuivais mes études en biologie, chimie et géographie.

Mais votre silence ?

— J’étais mariée. Je ne voulais pas froisser mon époux.

D’ailleurs, se serait-elle dévoilée si un avocat ne s’était offert à révéler son existence ?

— Non, sûrement pas.

Quant aux amis de Luigi, ils ne pouvaient pas la connaître parce qu’elle les avait soigneusement évités, l’anonymat étant le ferment de leur relation. Sa condition sine qua non.

Carozzi me fixait d’un œil morne. Il soupira.

— Elle faisait toujours parler des morts, des gens qui n’étaient plus là pour la contredire…

Il porta une cigarette à ses lèvres et prit un air désinvolte, mais tout en lui accusait le poids du passé, ce passé qu’il laissait croupir dans des cartons.

— Au fond, je vous attendais, lâcha-t-il. Vous allez m’aider à repenser tout cela.

Juste avant qu’il ne se lève de table, j’avais exhibé la disquette sous son nez.

— Alors, pas de regrets, je l’emporte ?

— Oui prenez-la, elle vous sera plus utile qu’à moi.

Il fouilla dans sa poche intérieure et en tira une carte de visite avec son adresse et ses coordonnées. « Appelez-moi quand vous voulez, surtout, n’hésitez pas. » Il avait tenu à me raccompagner sous les arcades de la Galleria Mazzini. La nuit était bien avancée. Un taxi m’attendait, moteur en marche. Carozzi se tenait droit sur le bord du trottoir. Une cigarette se consumait au bout de ses doigts jaunis par le tabac et sa chemise bleue se détachait dans l’obscurité faiblement ébréchée par le halo d’un réverbère. Le spectre de Tenco errait entre nous parmi les ombres de la rue.

On était sur le point de se quitter quand il m’a pris la main et l’a serrée très fort comme s’il cherchait à me retenir. « Revenez à Gênes quand vous voulez, vous savez maintenant qu’un ami vous attend », avait-il insisté en s’efforçant de sourire.

Je m’étais laissé glisser sur la banquette du taxi et par la lunette arrière, je l’avais regardé agiter le bras en ma direction et se rapetisser jusqu’à ce qu’il disparaisse de mon champ de vision. Il n’était déjà plus qu’un lointain souvenir, une silhouette réduite par l’incandescence de sa cigarette à la taille d’une luciole égarée dans la nuit.


*

Ils s’étaient rencontrés au mois d’août 1966, à Rome, aux studios de la RCA, elle était venue y enregistrer un nouveau titre (Pensiamoci ogni sera) sur des arrangements d’Ennio Morricone. En le croisant à la cafétéria, Dalida s’était senti « foudroyée par une lumière paralysante ». Le soir même, Luigi l’avait emmené dîner dans une pizzéria, le lendemain chez une amie, la chanteuse Miranda Martino. Lors du repas, les deux femmes, l’avaient exhorté à se montrer plus conciliant avec ce qu’il nommait le système mais Tenco était resté ferme sur ses positions, en arguant « que ce n’était pas à lui d’ajuster sa relation avec la société ». Cette parenthèse romaine refermée, ils s’étaient revus en novembre à Paris, rue d’Orchampt, à l’initiative de leur producteur Paolo Dossena. Dans le studio qu’elle s’était fait aménager au rez-de-jardin de sa villa, Tenco avait fredonné les premières notes de Ciao Amore Ciao, une chanson sur l’Italie des terroni, ces ouvriers du sud aride et miséreux contraints d’émigrer vers le nord industriel, dans la perte irréparable de leurs racines. (« Partir loin d’ici, chercher un autre monde, dire adieu au passé, s’en aller en rêvant », disait la chanson.) Dossena avait alors dévoilé l’objet de leur présence à Paris, en demandant à Dalida d’aller défendre cette chanson, avec Luigi, à San Remo. « Vous formeriez un couple parfait, très crédible », avait-il ajouté.

Les deux artistes étaient pourtant à l’opposé l’un de l’autre.

Dalida est une diva consacrée des prime time, une interprète populaire, réclamée sur tous les continents. Tenco, un jeune auteur compositeur engagé, confiné aux cabarets, aux tours de chants confidentiels et rétif à toute sorte d’homologation au point de percevoir dans la censure une forme de reconnaissance a contrario. Dalida est tout ce qu’il rejette, un pur produit de l’industrie discographique, quand il n’a pas d’autre prétention que de rester en phase avec ses idées, ses opinions, bonnes ou mauvaises. Mais les contraires s’attirent. Elle est séduite, bluffée par son éthique, son intransigeance. Tenco est un rêveur irrécupérable mais comme elle le dira plus tard, « il était mon instinct, ma vocation musicale ». Et sa chanson la touche. N’est-elle pas une déracinée elle aussi ? N’a-t-elle pas quitté Le Caire pour faire carrière en France ? Elle avait donc accepté, d’emblée, de concourir à San Remo aux côtés de Luigi bien qu’ayant « tout à perdre dans cette aventure » comme l’avait obligeamment objecté Orlando, son frère, qui gérait sa carrière par délégation dans la stricte observance des principes défendus par Lucien Morisse.


*

Dans la première des trois lettres à Valeria S. datée du 13 octobre 1965 et rédigée sur une Olivetti Lettera 22, Tenco ressasse son dépit. Subverti par des compromis mal assumés, il souffre d’un manque de reconnaissance (« comme tout être qui croit à ce qu’il fait », souligne-t-il). Il écrit :

« C’est décidé amour, je passerai à la RCA avec l’année nouvelle. Je me rends compte que l’industrie de la chanson est en train de changer et j’attends beaucoup de ce passage… Mais je ne sais pas encore précisément ce que je vais trouver derrière… La RCA est une maison discographique avec certains critères économiques et chaque artiste qui y débarque a une valeur commerciale précise… »

En janvier, il participera pour la première fois au Festival de San Remo. Il en a accepté le principe au prix d’une longue introspection et cette échéance le perturbe car les organisateurs l’ont d’ores et déjà averti qu’il devra reformater sa chanson aux normes du « tout public ». Et les journalistes le traquent où qu’il aille. « Une mer de paparazzi qui inventent des histoires absurdes sur mon compte », se plaint-il dans une brève allusion à Dalida auprès de laquelle il dit singer la passion amoureuse, un jeu pervers et dangereux manigancé par leur compagnie de disque. En contrepartie, son transfert chez RCA offrira certains agréments. « RCA ça veut dire Rome. Et Rome ça veut dire toi. » Pour le rejoindre à Recco, Valeria S. s’obligeait à d’exténuants allers-retours en voiture. Ce ne sera plus le cas. « Tu pourras maintenant prendre le train. Et moi, j’arrêterai de m’inquiéter. Luigi. »


*

A cinq heures vingt du matin, Arrigo Molinari, assisté de son supérieur hiérarchique, le commissaire en chef Enrico Setajolo, était venu recueillir la déposition de Yolanda Gigliotti, dite « Dalida », enregistrée comme citoyenne française née au Caire le 17/01/33, résidant à Paris, 18 rue Lepic1, artiste, munie du passeport No 170204 délivré le 6/10/1964 par la préfecture de Paris. Contrairement aux usages, les deux enquêteurs avaient noté ses déclarations à la main et sur une feuille volante du Savoy.

En quelques mots, elle leur avait décrit, dans un langage froid et concis, les événements ultérieurs : le trait de lumière sous la porte de la 219, la clé fichée dans la serrure, à l’extérieur, Tenco gisant sur le dos, « apparemment privé de vie », avait-elle souligné, donnant par cette prévention, ce choix équivoque, singulier du mot « apparemment », libre cours à toutes les supputations et notamment qu’elle n’avait peut-être pas livré « sa » vérité mais ce qu’il lui était possible d’avouer ou plus inquiétant, ce que les policiers voulaient entendre.

Elle disait avoir prévenu au plus vite le concierge afin qu’il réclame l’intervention d’un médecin.

Elle confirmait avoir ramassé sur une table de chevet un billet à en-tête du Savoy, commençant par les paroles « J’ai aimé le public italien… » et se terminant par « Ciao, Luigi ».

Un journaliste, Piero Vivarelli, né à Sienne le 26.02.27, domicilié à Rome, via Cavalier D’Arpino, lui avait assuré, « pour autant qu’il pouvait en reconnaître la calligraphie », que ce billet était bien écrit de la main de Tenco.

Hors procès-verbal, elle avait assuré aux deux enquêteurs qu’il n’y avait pas d’arme près du défunt quand elle l’avait étreint contre sa poitrine. Paolo Dossena avait corroboré ses dires.

Le chanteur Lucio Dalla ne s’était guère montré plus bavard. Il dormait dans la chambre contiguë quand « des cris horribles » l’avaient tiré du lit et précipité dans le couloir. Il avait alors aperçu dans l’embrasure de la 219 le cadavre de Tenco et Dalida en larmes entre ses deux producteurs. Lui non plus n’avait pas entendu de coup de feu, allégation confirmée par les autres locataires de la dépendance, le critique Sandro Ciotti, lequel écrivait un article, et les Compagnons de la Chanson qui répétaient a cappella, au son d’une guitare, quand le drame s’était produit. Aucun d’eux n’avait perçu le moindre bruit, la plus petite détonation, pourtant il faisait nuit et l’hôtel vivait au ralenti dans un épais silence.

Un silence de mort.


*

Six heures du matin en ce 27 janvier.

Le jour va bientôt se lever.

Dalida s’apprête à quitter le Savoy par la porte dérobée des cuisines sous la protection rapprochée de Lucien Morisse dont la présence insinue qu’elle n’a pas décidé seule de sa conduite. Figée dans une sorte d’irréalité extatique, elle rejoindra l’aéroport de Nice dans moins d’une heure, par la route en corniche et le poste frontière de Menton. Pour l’heure, elle patiente, assise à l’avant d’un cabriolet en stationnement, à la place du mort, dans un manteau couture – Dior ou Balmain ? – sagement boutonné jusqu’au col, insensible au ballet des photographes qui virevoltent autour de la voiture comme une nuée de corbeaux affolés par l’orage. Est-ce la réverbération des flashes au magnésium sur le pare-brise ? La scène s’enrobe d’une lumière artificielle. Fardée dans sa pâleur, la chanteuse paraît lointaine, indifférente aux affairements de ce départ précipité, en tout cas sourde aux consignes que son ancien mari adresse à l’un des chasseurs de l’hôtel occupé à caler un bagage sur la banquette arrière. Le suicide de Tenco pouvait la mener aux portes de la sainteté ou de la folie.

En quittant San Remo, dans les premières lueurs de l’aube, elle choisit la folie.

C’est une folie de ne pas se rendre aux funérailles de Tenco.

Une folie de se laisser en pareilles circonstances, circonvenir, bâillonner par Lucien Morisse.

Le détachement qu’elle affecte, derrière l’écran noir de ses lunettes, est la part rémanente d’une réprobation muette, d’un refus, son ultime défense, comme si elle pressentait derrière son apparente résignation, que cette nuit tentaculaire se prolongerait en elle jusqu’aux ténèbres.


*

Comme je n’arrivais pas à trouver le sommeil, à cause de la chaleur, je suis allé marcher. Pour ne pas déranger le concierge qui devait dormir dans sa loge, replié sur un lit d’appoint, sous la lueur chétive d’une veilleuse, j’ai emprunté l’escalier de service, plongé dans la pénombre. Il était un peu plus de trois heures. Le ciel était parsemé d’étoiles et le souffle de la mer brassait dans ses légers remous les essences délicates des gardénias et les cris d’une mouette égrillarde dérivant du grand large. J’ai traversé une zone pavillonnaire, longé les murs blancs du casino. De là, j’ai rejoint l’ancienne gare de San Remo. En partie désaffectée, elle abrite un café, le Joss Bar, ouvert jour et nuit. Sous les néons rosâtres de son enseigne, il semblait surgir d’un rêve très ancien et j’eus alors la sensation qu’il me suffirait d’attendre pour que Tenco en sorte comme il y a quarante ans, arrivant de Recco par le train, une cigarette aux lèvres, une valise de cuir à la main. Il misait sur le festival pour être enfin reconnu. Il s’en était ouvert aux envoyés spéciaux du Messaggero qui l’avaient convié à dîner ce soir-là. Il avait déploré les raideurs politiques de l’époque et la teneur de ses dissentiments avec la Rai. « Les gens qui, comme moi, remettent en cause la société s’exposent beaucoup plus que les autres à des retours de bâton. » Mais avait-il ajouté « C’est le jeu, il faut savoir l’accepter… ». En brisant les tabous, il s’était aliéné la sympathie des puissants mais n’en concevait aucune aigreur. Le temps jouait en sa faveur.

A Londres, la Beat Generation brassait les mêmes idéaux et sur son onde, il finirait par capter l’attention des plus jeunes.

« Encore quelques mois tout au plus, avait-il poursuivi, et le public me comprendra. »

Devant le Joss Bar j’avais marqué un temps d’hésitation, la fatigue sans doute et puis, il y avait peu de clients, des ambulanciers de nuit du Pronto Soccorso affublés d’une chasuble verte fluorescente, un chauffeur de taxi dont j’avais remarqué la voiture garée le long du trottoir, et près des machines à sous, un groupe d’Africains, vendeurs à la sauvette encombrés de montres et de sacs Vuitton contrefaits. Je m’étais installé près d’eux à l’extrémité du comptoir et j’avais commandé un café.

— Macchiato ?

Comme je n’avais pas répondu, le barman avait réitéré sa question.

— Macchiato il caffè ?

Je remarquai son accent.

— No grazie, un espresso normale.

Il avait secoué la tête puis s’était penché par dessus le comptoir vers un client corpulent à la peau grêlée et aux cheveux filasses ramenés sur le devant pour masquer un début de calvitie. L’homme était vêtu d’un blouson de cuir avec des empâtements au niveau des épaules et arborait une gourmette en or jaune au poignet droit.

— Non, ce soir, je ne l’ai pas vue, susurrait le barman.

Mais l’homme à la gourmette insistait. Une certaine Frida lui devait de l’argent.

— Elle n’est pas venue, répétait le barman. A cette heure, tu la trouveras sur l’Aurelia…

— L’Aurelia…

— C’est là qu’elle travaille.

Mais l’homme devant lui continuait à s’agiter et suait abondamment tout en ânonnant des phrases dans un dialecte que je ne parvenais pas à comprendre.

Le barman s’impatientait.

— D’accord, elle te doit de l’argent. Mais le passé c’est le passé ! Il faut savoir tirer un trait.

Tout en scrutant les mouvements de la rue, les Africains me regardaient bizarrement. Ils semblaient redouter un contrôle de police et ma présence dans ce café, à cette heure indue, avait quelque chose d’inquiétant. Pour détendre l’atmosphère, je leur avais souri mais je n’en menais pas large. A Paris, j’allais devoir trouver un autre appartement et rebondir d’une façon ou d’une autre, sans plus me préoccuper de Susan, cette perspective me serrait le cœur. Je me surprenais à envier les deux hommes qui bavardaient à l’extérieur, assis sur le banc qui donnait jadis sur les quais. Par la porte à double battant, je les apercevais de profil, l’un et l’autre immobiles sous le clair de lune comme dans un tableau de Hopper. Ils semblaient attendre un train hypothétique. N’était-ce pas ce à quoi j’aspirais secrètement ? Qu’un train surgisse du néant et m’entraîne ailleurs, vers une vie meilleure où je puiserais la force de tout recommencer.


*

Ses obsèques eurent lieu le lundi. Le dernier lundi du mois de janvier 1967. Un linceul de brouillard blanc et givré recouvrait Ricaldone, troué par les rayons funèbres d’un pâle soleil d’hiver. Affluant de toutes parts, une foule processionnaire s’était égarée sur les routes en lacis qui mènent au cimetière, lestée d’un silence séculaire. Combien étaient-ils ce matin-là, dans le repli des collines, à braver la froidure? Selon les journaux, un petit millier d’anonymes tout au plus. Un triste cortège en colère. A part Fabrizio De André, aucun chanteur ne s’était déplacé pour prononcer son éloge. Tous ceux qui avaient pleuré, crié, exhibé leur douleur à San Remo, qui s’étaient évanouis en apprenant sa mort ou qui avaient réclamé haut et fort l’arrêt du festival, tous ceux-là brillaient par leur absence. Quant aux organisateurs, ils s’étaient contentés d’envoyer des fleurs, des œillets rouges, semblables à des petites taches de sang, comme ceux qui ornent à présent son caveau où deux dates – 1938-1967 – accompagnent son nom, là où Valentino, aurait voulu graver ASSASSINE. Tout s’était déroulé dans la plus stricte intimité, si ce n’est la présence d’une femme blonde, jeune, svelte et diaphane, portant lunettes et robe noires dont l’histoire ne retiendra pas le nom – Enrica Sampaoli – mais que le Corriere della Sera identifiait dans son édition du 30 janvier 1967 comme « la fiancée du chanteur ». Qui était cette femme ? Un amour caché de Tenco ? Un flirt passager habile à se glisser dans le rôle vacant de la veuve éplorée que ni Dalida, ni Valeria n’avaient pu ou voulu endosser ? Quelle place avait-elle occupée dans la vie de Tenco dont on pouvait se demander s’il n’était pas affligé d’un certain donjuanisme ?

Voilà à quoi je devais m’atteler.

A des questions restées sans réponse que le temps, cet inlassable fossoyeur, embaumait dans une chape d’indifférence.


*

Sa deuxième lettre, datée du 18 novembre 1966, marquait une période de rupture et d’éloignement. Valeria l’avait délaissé pour un autre homme après l’avoir surpris en compagnie de Dalida dans un restaurant du Trastevere. Luigi se disait très abattu, « au bord d’un précipice ». « Lis bien cette lettre car ça me coûte d’admettre ma stupidité, ma présomption et mon ingénuité », écrit-il. Une fois encore, il se fustigeait d’avoir cédé aux pressions de la RCA, sa maison de production, qui souhaitait le voir concourir à San Remo, cette foire aux vanités dont il abhorrait « l’ambiance hypocrite, impitoyable et fausse ». Poursuivant leur sale manège, les journalistes continuaient à « broder » sur son idylle frelatée avec Dalida qu’il évoque en des termes virulents. « Je me suis prêté à son jeu et lui ai permis d’échafauder toute cette histoire parce que j’ai cru, comme un idiot, que ce n’était qu’un jeu : Tenco et Dalida, le couple gagnant du prochain festival. Quelle merveilleuse copie pour les journalistes ! » Dans sa diatribe, il n’épargnait aucun détail à Valeria. « Quand tu m’as laissé, j’ai pensé faire l’amour avec elle pour te punir, te blesser comme tu es en train de le faire mais ça n’a pas marché… »

Plus loin, il disait avoir passé des nuits entières à boire, avec Dalida, pour lui faire entendre qui il était.

« Quand j’ai fini par lui parler de toi et par lui dire combien je t’aime, elle s’est montrée compréhensive. »

Dalida l’avait néanmoins prié de prolonger leur relation, bien que la sachant absurde et mensongère.

« C’est une femme viciée, névrotique, ignorante qui refuse l’idée d’une défaite professionnelle ou sentimentale quelle qu’elle soit, et maintenant, je ne sais plus comment m’en sortir », enrageait-il tout en réclamant à Valeria son pardon. Mais je m’interroge : comment évaluer la part du jeu ? Tenco était-il aussi sincère dans ses lettres que dans son œuvre ? N’avait-il pas noirci Dalida, outré sa propre indignation par pure stratégie amoureuse ?


*

Dans les rares interviews qu’elle donnera à son retour en France, je n’ai pas trouvé trace d’un aveu, d’un repentir quand tout la ramenait par une sorte de circularité, à sa fuite de San Remo, à l’insondable opacité de cette nuit-là. Murée dans sa douleur, Dalida avait longtemps vécu prostrée, dans une sorte de délectation morose, au point que Rosy, sa secrétaire, inquiète de son état, vint s’installer chez elle, rue d’Orchampt, pour mieux la surveiller. La chanteuse n’arrivait pas à se laver de la vision macabre de son amant macérant dans un bain de sang. Un drame effroyable, si violent, qu’elle s’empêchait de le nommer parce que le nommer c’était accepter que l’échec de Tenco était aussi le sien. Admettre sa responsabilité. Les torts partagés. A San Remo, sa renommée de vedette internationale, couverte de lauriers, n’avait pas suffi à renverser les préjugés du jury, pire encore, le star system avait assassiné Tenco et par contrecoup, l’avait éliminée elle aussi, qui en était la juste incarnation. Elle en concevait un sentiment rétrospectif de dépit et d’absurdité, cherchait des réponses ailleurs qu’en elle-même, dans le Céline halluciné, controversé du Voyage au bout de la nuit, titre qui trouvait en elle un très vibrant écho, et chez Lautréamont, mort inconnu, à vingt-quatre ans, « sans autre renseignement », dans une mansarde de la rue du Faubourg-Montmartre, sous le joug écrasant d’une prétention littéraire insatiable. Lautréamont, rebelle à l’ordre établi chez qui le langage était un cri, un rempart face au chaos. Mais ce qui la fascinait, l’envoutait chez Lautréamont c’est ce qui la troublait en elle, cette duplicité encombrante, mal assumée, entre la femme et l’artiste, ce noir combat de l’ange et de l’ego. Le comte de Lautréamont était un nom d’emprunt, une mystification, le double littéraire d’Isidore Ducasse. Des deux, qui était l’usurpateur ? Qui abusait l’autre ?

Ducasse ou Lautréamont ?

Yolanda ou Dalida ?

Et que disait Lautréamont qui résonnait en elle ?

Qu’il ne faut pas se laisser dominer par l’accidentel.

Que beaucoup de choses nous affligent et peu de choses nous consolent.

Plus insidieux : que les jugements sur la poésie ont plus de valeur que la poésie en soi, ce qui la renvoyait, par analogie, à la mièvrerie de son répertoire et aux duperies du jeu social dénoncées par Tenco et qu’elle avait toujours cautionnées.

Elle n’entrevoyait plus qu’une issue : se suicider à son tour. Répondre à la mort de Tenco par sa propre mort.

Le lieu était déjà choisi : l’hôtel Prince-de-Galles. Tenco y séjournait quand ils s’étaient rencontrés. Plus qu’un lieu, un champ magnétique qui l’aiderait à franchir le pas.

Elle avait tout prémédité, classé ses papiers, brûlé la robe de scène de San Remo comme pour se purifier par le feu et s’était fait projeter, en privé, sa dernière apparition au « Palmarès des Chansons » (dans laquelle elle s’était effondrée en larmes en interprétant Ciao Amore Ciao) pour juger de l’image qu’elle laisserait derrière elle et dire adieu à Dalida, cette part extravagante mais factice de son être.

A Eddie Barclay, elle avait réclamé une avance de cent vingt mille francs, somme qu’elle avait remise à Rosy « pour ma mère », avait-elle précisé sur un ton faussement désinvolte, en arguant d’un « urgent besoin » de vacances quand cet argent était destiné à couvrir les frais de ses propres obsèques.

Le dimanche 26 février, un mois jour pour jour après le décès de Tenco, elle avait mis son plan à exécution, s’était fait accompagner à l’aéroport d’Orly par Rosy et son mari, et là, elle avait attendu qu’ils s’éloignent pour revenir sur ses pas et se glisser, dans un taxi, direction avenue George-V, hôtel Prince-de-Galles.

Elle y avait pris une suite, sous son nom de jeune fille, en réclamant instamment qu’on ne la dérange « sous aucun prétexte ». Et selon un rituel qu’elle avait soigneusement répété, elle s’était lissé les cheveux, démaquillée avec soin comme dans sa loge, les soirs de gala, en sachant qu’il n’y aurait pas de rappel. Le visage embaumé par des crèmes, elle avait alors ingéré un par un, sans trembler, soixante-quinze cachets d’un puissant barbiturique censé la faire passer de vie à trépas.

A son réveil, après un long coma et des lavements d’estomac, une femme de chambre ayant donné l’alerte, c’est par une supplique qu’elle avait accueilli Lucien Morisse. « Ecoute, lui avait-elle lancé, je me suis tuée mais toi, ne le fais jamais. Tu entends ? Ne fais jamais ce que j’ai fait. » Par quel esprit de divination avait-elle pressenti chez son ancien mari les germes d’une disgrâce en cours ? D’une pulsion suicidaire ? Trois ans plus tard, Morisse se tirerait une balle dans la tête à son domicile parisien de la rue d’Ankara, sans l’ombre d’une explication et sans que personne s’autorise à fouiller sa vie privée. Cueillies à froid, toutes les radios et télévisions respectèrent une sorte de black-out sans prêter attention au modèle de l’arme utilisée : un Walther PPK 7,65. Identique à celui de Tenco.


*

Elle n’était retournée en Italie, à Ricaldone, qu’un mois plus tard, le visage dissimulé sous un voile de dentelle noir, les bras chargés de fleurs, accompagnée de sa secrétaire, pour la messe du Trigesimo, office religieux par lequel on célèbre, à partir du trentième jour du décès, la mémoire d’un disparu. Dans l’église, elle avait pris place à gauche de la travée centrale, aux côtés de Valentino et de Teresa, laquelle l’avait précédemment reçue à Recco dans l’écho à peine tari des critiques et remontrances que son absence aux funérailles avait embrasées. Une injustifiable dérobade envers l’homme qu’elle prétendait aimer et dont elle avait porté le deuil en France, sous la proie d’un remords tardivement exprimé. Pendant l’homélie, elle s’était effondrée en larmes. Mais quand Valentino l’avertira des années plus tard, de la disparition de Teresa, rongée par le chagrin, son courrier restera lettre morte. Dalida s’efforçait d’oublier San Remo et son amour contrarié