Main La Nuit de l'erreur

La Nuit de l'erreur

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EDEN16351
Language:
french
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1

La nuit de San Remo

Language:
french
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EPUB, 1.07 MB
2

La Nuit de l'accident

Year:
2012
Language:
french
File:
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roman

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ISBN 978-2-02106806-1

ISBN 2-02-021595-0





© Éditions du Seuil, janvier 1997
; 

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Table des matières

Couverture

Collection

Copyright

Table des matières

Prologue

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Épilogue





Prologue

S’il vous arrive d’aller un jour à Tanger, soyez indulgents pour l’état des lieux, la décrépitude, la nostalgie qui occupe les gens attablés aux cafés, les yeux fixés sur les côtes espagnoles ou sur un horizon de pacotille.

Il n’y a rien à voir. Ni monuments, ni musées, ni criques ; pas même une vieille chose pittoresque qui pourrait vous procurer quelques sensations brèves mais fortes.

Certes, vous pouvez déambuler dans les rues, humer les odeurs de cuisine et les parfums qui ont tourné, ou simplement les effluves de pourriture des sardines jetées sur les trottoirs aux chats qui n’en veulent pas. Les chats de Tanger tiennent à la vie plus que n’importe quel autre animal. Ils sont connus pour leur attachement à cette ville, qui doit probablement leur garantir une petite éternité non négligeable par les temps qui courent.

Vous pouvez aussi rester chez vous, dans une chambre d’hôtel ou chez des amis. Vous aurez tort. Car Tanger, qui n’a rien pour retenir le voyageur de passage, a tout pour le séduire. Mais ce n’est pas visible. C’est dans l’air. Il y a cependant un lieu qu’on peut vous conseiller. Il n’a rien d’extraordinaire. Ce n’est qu’un cimetière, pas très grand, à peine reconnaissable. Mais il est entouré d’immenses eucalyptus qui fournissent une ombre particulièrement apaisante les jours d’été. Ce n’est qu’un cimetière, mais où sont enterrés des chiens et des chats. On dit qu’un Anglais y aurait enterré, de nuit, son cheval. Mais rien ne le prouve. À l’entrée, se dresse un muret avec des inscriptions en anglais pour rappeler que ce lieu fut créé la Société protectrice des animaux londonienne.

Vous pouvez circuler entre les petites tombes et lire les stèles. Mais ce n’est pas pour cela qu’il faut faire la visite. À côté, à droite de l’entrée, mais en dehors du cimetière, vous remarquerez une tombe sans stèle, une tombe anonyme, un monticule de terre noire, d’une noirceur qui ressemble à du charbon. Elle est plus grande que les autres. C’est une tombe où, dit-on, un humain aurait été enterré. Mais pourquoi ne l’a-t-on pas mis dans le cimetière de la ville ? On dit que la personne qui s’y trouverait ne serait ni vraiment humaine ni animale. Ce serait l’un de ces êtres qui n’auraient jamais dû exister, un être à part qui aurait entretenu d’étroites relations avec la source principale du malheur, celle qu’il ne faut pas nommer et qui circulerait d’une maison à une autre, qui planerait au-dessus de nos têtes sans que nous nous en rendions compte. De temps en temps, quelqu’un viendrait pour changer cette terre et la remplacer par un sable fin et clair. Après une lune, la terre noircit. Du fond de sa tombe cet être attesterait de sa présence et de sa capacité d’agir bien après sa mort ! Il continuerait à respirer dans la douleur, selon un rythme très lent à peine perceptible à l’œil nu.

Cette histoire est sans doute inventée. C’est pour cela qu’on la raconte à voix basse, en regardant à droite et à gauche, en épiant les passants qui pourraient être les messagers d’une souffrance éternelle.

Une tombe qui respire ! L’idée a circulé quelque temps dans les cafés du boulevard Pasteur et de Siaghine. Personne n’est allé voir ce qui se passe à l’ombre de l’eucalyptus. On dit que ceux qui s’y sont aventurés ne sont pas revenus.

Une ville qui produit encore des légendes ne doit pas être entièrement mauvaise. Elle le sait. Elle raconte. Elle se raconte.





1

Il faut que je raconte cette histoire. Il faut que je me vide, comme si j’étais un sac plein de blé. Je verserai son contenu dans un moulin et j’attendrai l’aube pour faire du pain de sa farine. L’histoire que je porte en moi me pèse. Si je ne m’en débarrasse pas, je deviendrai folle, je perdrai la raison et le sens des choses. Je n’ai pas demandé à en être dépositaire, ni à vivre avec ses fantômes. Chacun de nous a un secret. Il le garde jalousement en lui. Parfois c’est peu de chose, une parole murmurée par un vagabond dans l’oreille d’un passant, parfois c’est quelque chose qu’on ne peut pas dire, qu’on ne doit pas dévoiler, une promesse faite au printemps, un amour impossible, une erreur, ou simplement un trésor caché, au fond d’un jardin. Le secret est mon destin.

Il me souvient d’avoir passé un pacte avec une femme, l’ombre d’une femme, belle et inquiète, jeune et troublante. Cette femme, c’est l’image que me renvoie le miroir. Elle est en moi. Quand je me regarde dans le miroir, mon image se dissipe. C’est l’autre que je vois. Physiquement nous ne nous ressemblons pas. Elle a les yeux noirs. Les miens sont clairs, du moins c’est ce qu’on me dit. Depuis ce jour-là j’erre, abandonnée de ceux que j’aimais, oubliée de ceux que je fréquentais, séparée de moi-même comme si j’étais devenue double, rôdant autour des lieux de mon enfance, les terrasses de mes fantaisies. Je fus conçue la Nuit de l’Erreur, la nuit sans amour. Je suis le fruit de cette violence faite au temps, porteuse d’un destin qui n’aurait jamais dû être le mien.

Je suis une enfant de Fès. J’ai ouvert les yeux dans une maison inondée de lumière parce qu’elle était ouverte sur le ciel. On disait que j’étais fragile et je me conduisais comme si j’étais malade. Je restais des heures à contempler les nuages et à inventer des personnages qui me tendaient les bras pour m’inviter à les rejoindre. Je croyais qu’on pouvait voyager sur les nuages. Je fermais les yeux et je partais. Lorsque ma mère m’appelait, je ne répondais pas. Je l’entendais dire : « Elle est atteinte d’absence ! J’attendrai qu’elle revienne à elle. Son regard est vide. Mais où peut-elle s’en aller comme ça ? Elle pourrait m’aider à faire le ménage ou apprendre à faire la cuisine. Cette fille est peut-être un garçon. Elle joue et vit comme un petit voyou. »

Parfois j’avais envie de lui répondre, mais je n’en faisais rien. Je me prenais à ce jeu, même s’il ne m’amusait pas beaucoup. En fait, je me sentais obligée d’aller ailleurs, là où les nuages m’offraient des surprises, des personnages souvent difformes, à visage humain et au corps étrange, entre celui d’un cheval et d’un oiseau immense. Quand j’arrivais là-haut, un petit garçon portant un chapeau et une fausse moustache me prenait par la main et m’introduisait au cercle des patriarches. Il mettait son index sur ses lèvres pour m’indiquer que la parole était interdite. C’était le monde du silence, d’où on regardait la ville qui grouillait de tous les côtés. Je marchais sur des tapis épais, sans me rendre compte qu’ils étaient suspendus entre des piliers. Je n’avais rien à faire, juste observer le mouvement des corps. Il m’arrivait d’avoir peur parce que je me trouvais face à un être que la nature avait raté, lui donnant une toute petite tête et des bras très longs qui lui servaient en même temps de jambes. Je savais que ces êtres étaient des réfugiés, parce qu’en ville personne n’en voulait. Mais moi j’étais normale, plutôt bien faite, et je ne souffrais que rarement de crises d’étouffement. Fès est la ville où il est naturel d’étouffer, surtout quand la sensibilité est grande, quand la tête est fragile et le cœur défaillant. Je me sentais comme une intruse dans cet espace où les êtres communiquaient par des dessins. Quand on était là-haut, seul le vent faisait du bruit. C’était presque de la musique. De temps en temps, nos réunions étaient interrompues par le passage d’une compagnie d’oiseaux migrateurs. Ils fendaient l’air avec détermination. On s’écartait pour les laisser passer. J’aimais ces moments où leur déplacement était minutieusement arrangé. Une fois ils se sont arrêtés et se sont mis à danser, formant des figures géométriques d’une précision rigoureuse. Ils nous offraient ce ballet sur une musique qu’on devinait. C’était beau, c’était émouvant. J’aperçus un jour des larmes sur la joue de l’homme à la petite tête. Il suivait le mouvement de ces milliers d’oiseaux sans cligner des yeux. Quand ils s’éloignaient, on reformait le cercle et on se parlait par signes. Le patriarche avait une longue chevelure et semblait avoir plus de cent ans. On savait que c’était le plus ancien de tous, car on lui baisait la main gauche pendant qu’il nous bénissait de la droite. J’étais persuadée que cet homme était de la famille. Peut-être était-il mon grand-père, celui qui est mort le jour de ma naissance. Ma mère me l’avait décrit comme un saint homme, la barbe rougie par le henné et les yeux entourés de khôl. Il me regardait avec tendresse, comme s’il voulait me dire qu’il regrettait de ne pouvoir parler. Quand j’ouvrais la bouche pour prononcer un mot, rien ne sortait. Alors j’abandonnais et, des yeux, j’acquiesçais, comme si je faisais définitivement partie du groupe.

Je prolongeais ces moments d’absence où je me livrais aux jeux de mon imagination, refusant d’être ramenée sur terre. Mes parents savaient qu’il ne fallait pas me réveiller brutalement, ayant peur que j’entre dans la crise des vents, ce que plus tard les médecins appelèrent crise d’épilepsie. Ma mère coupait un oignon en deux et l’approchait de mon nez. Quand ça ne me réveillait pas, elle aspergeait un mouchoir de parfum fort et imbibait mes narines et mes lèvres. Généralement je décidais à ce moment-là d’arrêter mon absence, pas pour lui faire plaisir, mais pour me débarrasser de ce parfum qui me donnait la nausée. J’attendais le lendemain matin pour repartir dans les nuages retrouver mes compagnons du silence. Parfois je ne reconnaissais pas tout le monde. Il arrivait que certains s’en aillent et que d’autres, inconnus de moi, arrivent. Seul le patriarche était inamovible, égrenant son chapelet en remuant ses lèvres d’où aucun son ne sortait. Les autres compagnons avaient tous un défaut physique : il y avait le borgne, celui qui mâchait en permanence un morceau de bois, il y avait le manchot qui jouait de la flûte, il y avait l’homme à la lèvre fendue, qui bavait et se dandinait, le nain qui marchait sur les mains, l’aveugle qui faisait semblant de lire, et puis il y avait Fadela, l’unique femme du groupe, une femme aux seins immenses et au visage de jeune fille. Elle était aussi vieille que le patriarche et tendait la main comme si elle était toujours à l’entrée du mausolée Moulay Driss, où elle mendiait. Elle était l’unique personne que je connaissais, mais elle ne me reconnut pas. Fadela était une tante ou une cousine de mon père. Je n’ai jamais su vraiment qui elle était. Elle venait nous voir l’hiver et partait dès le premier jour du printemps. Elle était considérée comme une folle, une simple d’esprit. Elle disait tout ce qui lui passait par la tête. Elle nous faisait rire et nous faisait peur aussi. Elle était immense, le visage allongé, plein de rides, les yeux tout petits et la main toujours tendue. Quand elle s’approchait de moi, je savais que dans sa main il y avait un cadeau : un morceau de sucre, une bille, un moineau vivant, un sifflet ou un morceau de pain. Elle ne disait pas qu’elle mendiait mais qu’elle faisait la récolte et permettait aux musulmans de faire leur devoir envers les pauvres en donnant le zakat, l’impôt qu’Allah réclame des riches. Elle arrivait parfois avec des sacs de blé et d’orge, et disait : « Ceci est ma contribution pour l’hiver. » Fadela n’était pas folle. Elle hurlait des vérités en plein jour et rejetait la pitié des autres. Je me souviens qu’on l’avait attendue toute une semaine, la fameuse année où il avait neigé sur Fès. On se disait qu’elle n’allait pas tarder à faire une entrée fracassante, insultant le pacha de la ville et ses sbires, envoyant au diable les enfants qui lui jetaient des pierres. Mais elle ne vint pas. Mon père partit à sa recherche et ne la trouva jamais. À présent je savais quand et comment elle était morte : elle avait eu peur de la neige et avait cru que la fin du monde était arrivée. Elle était partie au cimetière de Bab Ftouh, s’était couchée dans une tombe et était morte de froid. On la découvrit beaucoup plus tard, lorsque le soleil revint, un vendredi, jour où des parents de l’homme enterré dans cette tombe vinrent prier sur sa mémoire. Ils eurent peur, appelèrent au secours. Des fossoyeurs qui venaient d’enterrer quelqu’un s’arrêtèrent, creusèrent un trou n’importe où et la mirent en terre en récitant quelques versets du Coran. On apprit qu’une vieille femme avait été découverte et vite mise dans une fosse. Personne ne chercha à en savoir plus. Fadela était morte comme elle avait vécu, seule et pauvre.

Je me souviens du jour où elle m’avait pris la main et m’avait dit :

« Écoute-moi. Je sens qu’il est de mon devoir de te raconter ta naissance. Tes parents ne le feront pas. Ta mère, telle que je la connais, se mettrait à pleurer et tu ne comprendrais rien à ce qu’elle te dirait. Quant à ton père, il fermerait les yeux et balbutierait des mots incompréhensibles. J’étais là par hasard. En fait, pas tout à fait. Je savais que ta mère allait accoucher d’un jour à l’autre. Mais ce que j’ignorais, c’était l’état de santé de ton grand-père, d’autant plus qu’il n’était pas très âgé. C’était un bel homme, un sage, aux yeux noirs entourés de khôl. Sa barbe passée au henné lui donnait l’air d’un marabout. Il était fort et personne ne s’attendait à le voir partir si subitement, le matin même de ta naissance. Il s’était réveillé les yeux révulsés. Ta mère s’était approchée de lui et lui avait demandé sa bénédiction. Il n’arrivait pas à lever la main et à la poser sur le ventre de sa fille. Sans sa bénédiction, l’enfant à naître ne serait pas le bienvenu. Ta mère le suppliait, mais ses yeux regardaient ailleurs. Elle lui avait pris la main et l’avait posée sur son ventre, mais elle était froide et glissait comme si elle refusait tout effort. Les premières contractions furent suivies des premiers gémissements de ton grand-père. On installa ta mère à l’autre bout de la pièce. La sage-femme allait de ta mère à ton grand-père, et se frappait le visage en disant : “Le malheur est entré avant moi dans cette maison. Le malheur est là, je le sens, je le vois. Je n’y suis pour rien. Ce n’est pas de ma faute si cette naissance se passe dans ces conditions. Il a fallu que ça tombe sur moi ! Je ne peux pas abandonner la pauvre femme. Pourquoi le vieux a-t-il choisi de mourir ce matin ? Pourquoi le destin me fait ça à moi, fille de bonne famille, croyante et fidèle à la parole de Dieu ?”

«Ton grand-père avait perdu connaissance. Seul signe de vie, son index droit était levé pour la dernière prière. La famille allait d’un lit à l’autre et pleurait. On ne savait pas si ta mère pleurait parce qu’elle était délivrée ou parce qu’elle perdait son père. Tu as alors poussé un cri étrange, comme pour nous annoncer la mort de ton grand-père. À ce moment précis, la sage-femme s’est précipitée vers lui et a dit : “Il est parti chez Dieu.” Il n’y eut pas de fête le septième jour. Les gens ne savaient pas s’il fallait féliciter ta mère pour la naissance de sa fille ou lui présenter leurs condoléances pour la mort de son père. Personne n’avait envie de sourire. On pensait à la malédiction mais on ne voulait pas l’évoquer. Ce fut un long moment pénible pour toute la famille. Évidemment, on s’attendait à tout avec toi. On se disait : “Cette enfant est capable de tout”, alors on te laissait en paix et on ne te dérangeait pas quand tu partais dans tes rêveries. Voilà, ma fille, tu sais tout. C’est lourd de porter sur son visage l’image de la mort ! Je te plains. Mais je t’aime bien. »

Il était curieux pour moi de la retrouver entourée de ces êtres que la vie n’avait pas aimés, là, en ce lieu à mi-chemin entre le monde et l’au-delà, pas tout à fait morts ni entièrement vivants, ce lieu où les nuages leur servaient de palais, de cimetière et peut-être aussi de paradis.

Quand je reprenais conscience, quand je quittais mon état d’absence et me mêlais aux autres enfants, je me sentais protégée et même supérieure à tout le monde, parce que j’avais une clé pour ouvrir une petite porte sur ce qui se passe de l’autre côté de la vie, là où la mort n’est pas forcément une torture perpétuelle, un enfer où on est éternellement puni pour des péchés ou des pensées jugées mauvaises, là où le corps est séparé de l’âme et où on le soumet à des épreuves terrifiantes.

C’était cela mon mystère. Je n’étais pas assez folle pour le divulguer. De toute façon, qui m’aurait crue ? Moi-même je doutais, quand je restais longtemps éloignée de cet ensemble de nuages où j’embarquais comme si je partais faire un long voyage. Le printemps et l’été, le ciel de Fès était sans nuages. Il devait les pousser vers d’autres pays. Mais je découvris un jour qu’un ciel n’est jamais tout à fait bleu, tout à fait limpide. J’arrivais toujours à repérer quelques traces de nuages, même menus, transparents ou trop légers. Mon imagination était rompue à cet exercice. Il me fallait juste un peu de concentration, et me voilà partie dans l’entre-deux-mondes, là où personne ne pouvait m’atteindre.

Avec ces séjours fréquents dans l’entre-deux-mondes, j’acquis une dureté qui allait m’être utile plus tard. Là, la méchanceté n’existait pas. Tout était statique, figé dans une apparence de laideur ou de malformation rendant toute tentative de mauvaise action impossible. Ces êtres-là avaient tant souffert dans la vie qu’ils étaient devenus hors d’atteinte. Ils continuaient à observer le monde et riaient parfois de la naïveté des vivants ou de leur rapacité. Fadela le disait souvent : « L’argent est ce qui sépare les frères et les amis. » À Fès plus qu’ailleurs, les gens ont une passion pour l’argent. Je savais comment nous étions considérés parce que notre famille n’était pas riche. Ma mère ravalait ses larmes et mon père fermait les yeux pour ne plus voir le monde. Il avait brutalement perdu la vue alors que ses yeux étaient intacts. Les médecins ne comprenaient pas ce phénomène. Ils disaient que son cerveau ne commandait plus à ses yeux. Je compris plus tard combien il avait raison de refuser de voir ce qu’il y avait à voir. La laideur des gens ne se portait pas sur leur visage mais dans leurs gestes. J’étais la seule personne qu’il voyait encore. Il venait dans ma chambre et s’excusait de s’être réfugié dans le noir. Je lui ressemblais. Moi je m’absentais et lui, il mettait un voile entre lui et le monde. Je me souviens du jour où il fut humilié publiquement par son associé, qui n’avait pas supporté qu’il ait donné une somme d’argent aux nationalistes luttant pour l’indépendance. Il pensait que c’était normal de participer à ce combat, d’autant plus que ceux qui refusaient cette solidarité étaient mis à l’index et risquaient de voir leurs magasins incendiés. L’associé, qui était en fait le patron, était l’homme le plus avare de la médina. Plus il avait de l’argent, plus il devenait méchant. Il circulait dans la vieille ville sur un mulet qu’il soignait mieux que son domestique. Ce n’était pas la première fois que mon père provoquait sa colère. Ce jour-là mon père décida de fermer les yeux jusqu’à nouvel ordre. Peu de gens comprirent ce qui s’était passé. Un jour, l’un des domestiques de l’avare apporta une lettre à la maison. C’est moi qui la lus à mon père :

« Sache qu’à partir d’aujourd’hui, nous ne sommes plus associés. J’ai fait les calculs et il te revient la somme de 20252 rials, que je t’adresserai bientôt. Il faut que je te dise qu’un commerçant n’a pas à s’occuper de politique, que je préfère un homme malin et astucieux qu’un commerçant naïf et scrupuleux. J’aime l’argent plus que tout au monde. J’aime l’argent et je méprise ceux qui n’en ont pas. Or tu n’en as pas et c’est pour cela que nous n’avons plus rien à faire ensemble. Prends tes sous et va-t’en prier dans les mosquées pour que nos maîtres les Français nous abandonnent, et nous serons tous ruinés à ce moment-là. Bonne route ! »

Mon père partit d’un grand éclat de rire et me dit : « Fais ta valise, ma fille, nous partons ! » Ma mère pleurait, notre bonne Radia pleurait et moi je ne savais pas quoi dire ni quoi faire. Ma mère eut une idée : « Si on quitte cette ville bien-aimée, peut-être que mon homme retrouvera la vue ! »

J’en étais persuadée. Je savais que mon père étouffait dans cette médina, comme j’étouffais dans cette vieille maison humide et triste. Mais j’avais les nuages, heureusement. La décision était prise : nous irions à Tanger, ville internationale, ville des deux mers, ville à deux heures de bateau de l’Europe, Tanger, ville où on oublierait Fès et ses pierres noircies par le mensonge et l’appétit du gain.

Je savais que j’avais un oncle à Tanger, un homme bon, assez philosophe, qui venait nous voir tous les deux ans pour aller prier à Moulay Driss et acheter ses djellabas en soie et ses babouches faites sur mesure. C’était un dandy, un homme qui avait fréquenté les Espagnols quand il travaillait à Melilla. On disait qu’il avait été l’amant d’une belle actrice espagnole et qu’il aurait eu un fils avec elle, appelé Pablo en hommage à Picasso qu’il admirait beaucoup. Ce frère aîné de mon père avait fait fortune durant la guerre en fabriquant des uniformes pour l’armée de Franco. Il n’aimait pas parler de cette époque. Depuis qu’il s’était installé à Tanger, dans le quartier de Siaghine, où il vendait des bijoux en or, il faisait moins d’argent mais continuait à séduire les femmes. On sait que les bijoutiers sont des séducteurs. Ce fut probablement pour rester en contact avec des femmes qu’il avait choisi d’ouvrir cette boutique. Son épouse et ses enfants ne se doutaient de rien, mais son élégance, sa beauté trahissaient sa passion pour les femmes. Entre lui et mon père il y avait un monde. Autant l’un était dans le plaisir, le jeu, la séduction, autant l’autre était sérieux, timide et mal à l’aise. Mon père avait refusé de faire des affaires pendant la guerre. Sa morale l’empêchait de gagner facilement de l’argent. En fait ce n’était pas facile, puisque mon oncle courait des risques et avait reçu un jour une balle dans la jambe. C’étaient deux tempéraments différents. Et moi je tenais des deux : j’admirais mon oncle et j’aimais mon père. Ne pouvant être ni l’un ni l’autre, j’avais choisi de me réfugier dans mes fameux nuages. On m’avait dit que Tanger était la patrie des nuages. Certains venaient d’Espagne, d’autres remontaient du désert. J’étais comblée à l’idée de pouvoir continuer mes voyages particuliers. Je n’étais pas une fille comme les autres, je ne rêvais pas du prince charmant mais du patriarche et de ses compagnons, qui m’apprenaient à vivre sans étouffer.



Nous quittâmes Fès, la nuit, sans verser une larme. Peut-être ma mère pleura-t-elle, mais elle dut le faire en silence. J’avançais en prenant la main de mon père. Nos bagages étaient chargés sur un mulet. Le train de nuit était préférable, parce que les douaniers espagnols étaient moins regardants. Je vis pour la première fois un passeport. Ma photo était collée dans celui de ma mère. Le Maroc était divisé en deux : le nord jusqu’à Arbaoua était occupé par l’Espagne, le reste était sous protectorat français. Mon père me dit : « On prend le train de nuit, parce qu’on arrive avec le lever du soleil sur Tanger. Tu verras comme c’est beau. Il vaut mieux découvrir cette ville à l’aube que l’après-midi ! »

À Arbaoua, nous fûmes fouillés un par un. Les soldats de la Guardia civil prirent un bracelet à ma mère et cinquante dollars que mon père avait dissimulés dans la doublure de sa veste. Lorsque le train redémarra, mon père poussa un soupir et dit : « Heureusement qu’ils n’ont pas vu le sac noir ; c’est là où j’ai caché toutes mes économies ! »

L’arrivée à Tanger fut belle. Le train avançait lentement et la ville s’approchait de nous petit à petit, enveloppée d’une mince couche de brume. Mon père nous dit, en essuyant une larme : « Je savais que le miracle se produirait. Ma vue revient peu à peu. Je vois trouble. Je distingue des formes, j’aperçois des couleurs, ma vue se libère, mes yeux me reviennent, je savais que Fès me faisait mal et que je retenais l’envie de voir… »



La Cadillac noire de mon oncle nous attendait à la sortie de la gare. Il y avait une foule de jeunes militaires espagnols qui prenaient ce train. On arrivait à peine à se faufiler. Deux porteurs transportaient nos bagages, mon père serrant contre lui le sac noir. Le chauffeur nous indiqua que son patron ne se réveillerait pas avant dix heures et qu’il nous verrait plus tard. La maison de mon oncle était grande. Il n’était pas question de s’installer là plus d’une semaine. Nous n’étions pas en vacances. Nous changions de ville et de vie. Mon père et son frère avaient convenu d’ouvrir un commerce de tissus. Il fallait vite trouver où loger ; quant au magasin, mon père devait reprendre celui d’un neveu qui avait mal tourné et avait disparu en abandonnant tout. La rumeur disait qu’il avait suivi une danseuse à Cuba. Le fait est que son magasin était fermé depuis plus d’un an.

Nous passâmes une semaine à ne rien faire. Ma mère proposait son aide à ma tante. Quant à moi, j’attendais de passer un test pour entrer à l’école mixte pour préparer le certificat d’études. Je montais sur la terrasse et observais le ciel. Je n’arrivais pas à me remettre dans les nuages. J’étais inquiète. Je ne disais rien. Je rêvais les yeux ouverts, mais je ne parvenais pas à escalader l’espace qui me séparait de mes compagnons. Je n’étais pas chez moi, je ne me sentais pas à l’aise. Les nuages s’assemblaient, passaient et repassaient. Mon imagination était en panne. C’était normal, je venais d’avoir mes premières règles.

Quelque chose avait changé en moi, ma vie n’était plus ce qu’elle était. J’en parlai à ma mère, qui s’occupa bien de moi durant ces jours où mon sang coulait. Elle me disait : « Tu as mal ? C’est ta tante qui annonce son arrivée ! » On ne parlait pas du sang. On appelait ça « la tante ». Comme tout le monde, je disais aussi « J’ai la tante », jusqu’au jour où, la sœur de mon père étant venue nous rendre visite, je dis à ma mère : « Le sang est arrivé ! », et à mon père : « La douleur est là ! » Je riais toute seule. Je n’aimais pas cette femme exubérante et bavarde. Elle voulait me donner en mariage à son fils cadet, un petit gros qui passait beaucoup de temps dans les toilettes, crachant dans la paume de sa main droite pour mieux faire glisser son pénis. J’avais surpris ma tante en train de décrire, dans le détail, comment son fils pratiquait ce qu’elle appelait « l’habitude clandestine ». Et moi, je devais être élue pour casser cette habitude. En fait, je devais remplacer sa main droite.

La nuit je suppliais le ciel de m’aider à retrouver mes personnages. À partir de cette époque, je compris que les nuages étaient réservés à l’enfance et qu’il fallait chercher ailleurs. Je ne savais pas que l’épreuve du sang était importante au point de me priver de mes secrets d’enfance sans toutefois m’offrir d’autres jardins. Ma mère me fit comprendre que dorénavant j’accédais à un âge sérieux, que je devais réussir à l’école et me préparer à la vie. Je voyais peu mon père qui était très occupé à monter sa nouvelle affaire. En revanche j’accompagnais mon oncle chez des juifs qui lui vendaient des bijoux. Ils venaient pour la plupart de Belgique ou de Gibraltar et s’installaient dans une salle au fond du casino espagnol. J’étais impressionnée par la rapidité avec laquelle mon oncle examinait les bijoux, une loupe coincée sur l’œil droit.

Le magasin que reprenait mon père donnait sur une maison. Mon oncle trancha :

– D’une pierre deux coups : vous habiterez la maison derrière le magasin !

Ma mère dit :

– Mais c’est une maison qui n’a pas de porte.

Mon père répondit :

– Si, elle a une porte immense, c’est le rideau du magasin. Pour entrer à la maison, on est obligé de passer par le magasin.

Nous déménageâmes assez rapidement. Ma mère était malheureuse. Non seulement la maison n’avait pas de fenêtres ni de portes, mais elle n’était pas raccordée à l’eau de ville. Mon père tenta de dédramatiser en rappelant qu’il y avait une fontaine publique à cent mètres du magasin, en plus d’un puits qui se trouvait dans la cuisine. Ma mère enleva le couvercle du puits et cria :

– Y a-t-il quelqu’un ?

L’écho répercuta plusieurs fois sa question et nous crûmes tous entendre une voix de femme répondre :

– Si, la gente de la casa.

C’était ainsi qu’on appelait les djinns, « les gens de la maison », ceux qui occupaient les espaces abandonnés en se livrant à des acrobaties qui rendent fous les gens superstitieux. Je n’étais pas mécontente de notre nouvelle situation. Nous étions des émigrés, des exilés, des gens de Fès montés à Tanger, ville de la débauche, du trafic et des djinns parlant espagnol et portugais. Tout cela me convenait parfaitement pour remplir mes jours et mes nuits d’histoires pleines de magie et de fantaisie. Je n’avais pas peur. J’étais responsable de la corvée de l’eau en attendant que la régie espagnole nous en fournisse. J’attendais le soir pour aller remplir les seaux et les verser dans les grandes jarres. Il y avait celle réservée à l’eau pour boire et cuisiner, puis il y en avait une autre pour le ménage et la salle de bain. Il fallait vingt seaux par jour. J’en amenais dix le matin et dix le soir. Je considérais cela comme une gymnastique et un devoir. Ma mère me bénissait et mon père me donnait de l’argent pour aller au cinéma. C’était mon cousin Malek qui m’emmenait une fois par semaine au cinéma Lux. Il avait deux ou trois ans de plus que moi. Il était fier d’un duvet noir qui lui poussait au-dessus de la lèvre. Un jour, il me dit :

– Tu aimes mes moustaches ?

– Quelles moustaches ? C’est un duvet de bébé.

Furieux, il baissa son pantalon et je vis plein de poils noirs autour de son sexe. Il me prit la main et l’approcha de son bas-ventre en criant :

– Touche, touche, touche, tu verras que je suis un homme ! »

Je résistai, puis prise par une incompréhensible impulsion, j’empoignai sa verge et la serrai très fort entre mes doigts. Il poussa un hurlement et ma main fut inondée d’un liquide blanc, épais et chaud. J’étais dégoûtée. Je m’essuyai sur sa chemise. J’étalai le liquide sur son visage pendant qu’il se débattait. Je me sentais sale, très sale. En rentrant à la maison, l’eau manquait pour faire ma toilette. Il était tard pour sortir à la fontaine publique. Je pris une corde, l’attachai à un seau et le jetai dans le puits. Il y eut un long moment de silence avant que le seau ne touche la surface de l’eau. Là j’entendis cette phrase :

– Hija de puta ! Tus manos son malditas. Si tu quieres nuestra agua, hay que hace una cosa para nosotros : dame la cadena de ore de tu madre ! Atencion, chica, no hace lios !

Ce dernier mot fut répété plusieurs fois. Je comprenais vaguement ce qu’il voulait dire, mais je ne le connaissais pas. Lios, un mot tangérois pour dire « problème ». Mais quels lios pouvais-je poser à ces gens du fond du puits ? Je ne réfléchissais même pas. Il n’y avait pas d’hésitation à avoir. Il fallait voler la chaîne en or de ma mère et la jeter dans le puits. J’étais persuadée que je n’avais pas le choix et que ma vie en dépendait. Mes parents dormaient. J’entrai sur la pointe des pieds et sans faire de bruit je trouvai la chaîne, l’enroulai autour de mon poignet et descendis à la cuisine. Quand je dis « Il y a quelqu’un ? », je n’entendis pas de réponse. J’accrochai la chaîne autour de l’anse du seau et le fis descendre dans le puits. Je sentis que le seau s’était rempli d’eau. Je le remontai facilement. Il n’y avait plus de chaîne autour de l’anse. Elle n’avait pas dû tomber, puisque j’avais fait un nœud. Je me mis à me laver. J’étais toute nue sous une lumière faible. Je remarquai que moi aussi j’avais quelques poils sur le pubis. Je les frottai avec du savon. Je repris de l’eau et nettoyai la cuisine. Il était minuit et je n’avais pas sommeil.

C’était l’époque où mon père m’envoyait sur la terrasse pour surveiller l’entrée du port. Une fois par semaine un gros paquebot ramenait des émigrés qui faisaient escale à Tanger. Mon père était tailleur. Il vendait des djellabas et des sérouals. Les émigrés descendaient en ville et achetaient des habits marocains traditionnels avant de rejoindre leurs villages du sud. Le jour du Paquet était pour mon père un jour faste. Il vendait des dizaines de djellabas. Le magasin se remplissait de ces hommes rudes, parlant mal l’arabe, des Berbères qui entre eux parlaient en tachlhit. Mon père comprenait cette langue. Il leur répondait en tachlhit, ce qui les amusait et les rassurait. Ils essayaient les djellabas, abandonnant leurs costumes français mal taillés et froissés, et repartaient, heureux d’exhiber ces vêtements du pays. Je me souviens de leurs visages fatigués, de leurs yeux tristes. Ils avaient passé au moins une année loin du pays et rentraient pour quatre ou cinq semaines. L’étape de Tanger était pour eux nécessaire et salutaire. Ils se débarrassaient de l’exil. Ils se lavaient comme si la France les avait salis. Ils ne disaient rien, ne se plaignaient pas, mais quelque chose de triste habitait leur regard : une espèce de contrariété, un désarroi, une lassitude. Ils repartaient en fin d’après-midi. Le Paquet quittait le port et se dirigeait vers Casablanca. De la terrasse je le regardais glisser lentement avec ses lumières miroitantes et je repensais à ces hommes enveloppés dans leurs djellabas blanches, à l’aise dans leurs larges sérouals. Des visages restaient présents dans ma tête. Anonymes, discrets, las. Mon père était heureux d’avoir eu une bonne journée, et ma mère, contente de ne plus entendre son mari rouspéter parce que l’argent manquait.

Je montai sur la terrasse et contemplai le ciel étoilé. Je ne risquais pas d’y voir apparaître les compagnons de l’entre-deux-mondes. Les nuages ne m’invitaient plus au voyage. Mon imagination était toujours foisonnante, mais elle se détournait du ciel pour me renvoyer au puits. La nuit était calme et je sentais naître en moi une envie d’absence. Ça me manquait. Il faut dire qu’il y avait eu pas mal de changements depuis que nous avions quitté Fès. Je regardais la lune et la trouvais assez terne. Je n’avais pas envie d’y aller. Je préférais mes beaux nuages compacts, qui m’offraient des heures de dépaysement et de repos. Le sommeil, avec ses rêves et ses cauchemars, me laissait frustrée. En revanche j’étais attirée par les voix espagnoles du puits. Je n’osais pas y retourner, de peur que la voix me réclamât encore un bijou ou un autre objet appartenant à mes parents. D’ailleurs je projetais d’aller voir mon oncle pour lui demander de me prêter une chaîne en or en attendant que je retrouve celle offerte au puits. Le lendemain je racontai tout à mon oncle. Il était effondré :

– Mais, ma pauvre Zina, tu es folle. Tu sais bien que la plupart des puits, dans les vieilles maisons, sont habités par des djinns. Personne ne se sert plus de l’eau de ces puits. C’est une eau impure et qui affecte le cerveau et la mémoire si on la boit. J’espère que tu n’as fait que te laver. À présent il faut faire très attention. Ces gens sont terribles. Ils te poursuivront, s’ils n’ont pas ce qu’ils exigent. Pour le moment ils ont la chaîne en or ; demain ils voudront la ceinture en or, après ce sera les économies de ton père, et puis, quand ils auront tout eu, ils te demanderont de les rejoindre. Ils ont une telle force de conviction que peu de personnes parviennent à leur résister. La solution est dans le déménagement. Mais ton père vient à peine de commencer son affaire. Il ne faut plus que tu t’approches du puits. Promets-le-moi. Je te donne une chaîne en or que tu remettras dans la boîte à bijoux de ta mère. Elle ne se rendra compte de rien. Il ne faut pas qu’elle sache ce qui s’est passé. Méfie-toi, les djinns sont terribles. Ils sont les pétales d’une rose vénéneuse. Ils sont les apprentis de Satan. Répète après moi :





Je répétai après lui, plus pour lui faire plaisir que pour éloigner de moi la tentation d’être en contact avec les djinns de la maison.

– Est-ce que tu fais tes cinq prières ?

– Non, mon oncle. Mon père m’a appris, et puis il m’a dit qu’il n’y a pas de contrainte en islam, que j’étais seule responsable de ce que je fais et ce que je dis, que le jour du Jugement dernier chacun de nous sera livré à Dieu dans la plus grande solitude. Il m’a dit que toute brebis est accrochée par sa propre patte chez le boucher…

– Qu’est-ce que cette histoire de brebis ?

– Ça veut dire que seul celui qui reçoit les coups en connaît la douleur… Mais n’aie pas peur. Je ne suis pas comme les autres enfants. Je suis née le jour de la mort de mon grand-père. La fête de ma naissance s’est mélangée avec les funérailles. Je suis mal née. Ma naissance fut en même temps un deuil. Ma mère eut beau me couvrir de baisers, elle ne s’empêchait pas d’associer ma venue au monde avec le départ de son père qu’elle aimait par-dessus tout. Je suis une malédiction. Mais je suis douée pour prévenir le mal ou même pour le provoquer. Je sais aussi comment l’arrêter. Je n’ai jamais peur. Rien ne m’effraie. Mes parents ne se doutent pas de tout ce dont je suis capable. Il vaut mieux, parce que je sais que je pourrais être terrible. À présent tu connais mon secret. Tu le gardes pour toi, enfoui au fond de ton cœur. Jamais tu ne me trahiras. Jamais tu ne m’oublieras. Ce sera notre pacte. À la vie. À la mort.

Je lui pris la main droite et la baisai respectueusement, comme je faisais avec mon père. Ensuite je pris l’autre main et la mordis de toutes mes forces. Il poussa un petit cri, puis me donna un rial en or. « Ceci est un louis », me dit-il. Je le pris comme gage de notre pacte. J’aurais voulu qu’il me donnât sa montre de poche, mais je me ravisai : je la prendrais le jour de sa mort.

La nuit d’après, je crachai dans le puits. Le bruit que fit mon crachat en touchant l’eau ressemblait à un rire idiot. Je pris de l’eau pour me laver les pieds. Elle était brûlante. Les djinns devaient craindre le froid. Je remis le couvercle en place et montai me coucher. En passant devant la chambre de mes parents, j’eus l’idée de remettre la chaîne en or à sa place. J’y renonçai, la trouvant assez belle, et la mis autour de mon cou. Ce fut peut-être à cause de cela que je fis ce que j’appellerais plus tard « le rêve déterminant », celui qui traça un chemin pour mon destin.



Cela faisait presque un an que je n’avais pas revu les compagnons du silence. Ils étaient tous là, immuables dans leur position, mais, à cause sans doute de l’état de rêve, ils se mirent à parler dans une langue qui m’était inconnue, mais le plus étrange était que je comprenais ce qu’on me disait. Moi-même, je leur répondais dans cette langue. Il était question de Jabador, de caftan de lumière, de ceinture en or, de colliers de perles et d’épis de maïs. Seul mon grand-père s’adressait à moi en écrivant en arabe sur un miroir. Ce qu’il me disait était compliqué, parce qu’il mélangeait des prières à des remontrances du genre :

« Ne t’approche plus du puits. Ne bois pas son eau, elle est chargée de malheur. Le Bien est en toi, le Mal est en toi. Choisis le Bien, sinon ton âme et celle de tes ancêtres seront consumées par le feu, un feu éternel qui se maintiendra vif jusqu’au jour du Grand Jour, le jour du Jugement dernier ! Nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous reviendrons. Nous Lui serons restitués tels que nos actes nous auront faits. Nos corps témoigneront pour nous, chaque membre prendra la parole devant l’Éternel et dira nos vertus et nos vices… Tu as le temps encore de retrouver le droit chemin, celui de la paix. Hélas, ma petite-fille, je sais que la paix ne t’attire point. Il faut rompre avec les forces du Mal ! »

Pendant qu’il écrivait cela, les autres m’encourageaient à persévérer dans la voie du Mal. Le patriarche voulait que je devienne le mauvais œil, celui qui se poserait sur ceux dont je voudrais le malheur ; le nain me recommandait de cracher dans la source de Sidi Harazem pour empoisonner toute la ville de Fès ; l’homme à la tête minuscule me demandait de mettre le feu à la Qissaria, le bazar de la médina de Fès… Ils voulaient tous me transmettre des volontés de destruction et d’anéantissement. J’étais désarçonnée. Je fus prise de tremblements, ce qui me réveilla en sursaut, le cœur battant et le visage en sueur. Ce rêve me marqua profondément. Je n’avais pas l’âme d’une justicière ni d’une sorcière. Je passai le reste de la nuit assise sur le bord du lit, les yeux ouverts comme cela m’arrivait quand je regardais les nuages. Au bout d’un moment je fus prise d’une grande lucidité. Je voyais les choses avec une précision extraordinaire. Tout devint clair. Je n’avais plus besoin de passer par le puits ou par les rêves. Je savais que j’allais grandir et qu’il fallait prendre mon destin en main. Je ne ferais pas de mal délibérément, mais gare à celui qui m’en ferait ! Je compris que j’avais un don, celui de la clairvoyance extrême, celle qui nous met au contact avec l’air, l’eau et le feu. Je portais en moi assez de vertus pour agir sur le Mal, soit pour l’empêcher, soit pour l’utiliser contre ceux qui seraient injustes. Mes convictions étaient solides, fortement ancrées dans ma vie, celle apparente, la vie quotidienne d’une jeune fille pleine de promesses pour réussir, la vie intérieure, celle que personne ne soupçonnait en moi, la vie où je pouvais entrer en contact avec les forces non visibles.



Le lendemain je demandai à ma mère de me donner sa chaîne en or. Au moment où elle allait la chercher, je la sortis de ma poche et lui avouai que je l’avais prise pendant qu’elle dormait. Elle me donna une khamsa, une petite main en or que j’accrochai autour de mon cou. Je savais que ce bijou m’aiderait.

Je réussis mon certificat d’études sans faire d’efforts. Je demandai à mon père de m’emmener avec lui à Fès, où il devait récupérer des objets laissés chez ma tante.

C’était l’été. Il faisait très chaud. Mon oncle nous donna sa Cadillac avec son chauffeur. Mon père aimait beaucoup sa ville natale. Il avait une appréhension en faisant ce voyage. Il se sentait comme quelqu’un qui revient dans une maison où il n’a plus le droit d’aller. J’étais là pour l’aider, pour le réconforter. Je savais lire dans son regard les pensées qui lui faisaient mal. Je me sentais forte. Ni peur ni angoisse. Je savais qu’il n’était pas question pour lui de revoir son ancien associé. Il devait rendre visite à sa sœur, prendre des affaires et repartir. Il fallait trouver un moment et un prétexte pour justifier la visite que je prévoyais de faire à l’associé.

Fès, en ce mois de juillet, était couverte d’une couche de poussière rouge. On me dit que c’était dû à la chaleur. On respirait difficilement. Le sol était brûlant, les murs étaient chauds et les gens avaient l’air d’étouffer tranquillement. Ils ne supportaient pas cet air qui leur brûlait la peau et rougissait leurs yeux. Des enfants balançaient des seaux d’eau dans la rue, des femmes retiraient leur voile, des vieillards s’arrêtaient au seuil d’une porte pour reprendre leur souffle. Mon père enleva son tarbouche et mit un mouchoir mouillé sur sa tête. Je n’avais pas chaud. J’étais déjà ailleurs, je sentais monter en moi une envie urgente de courir, de traverser à toute vitesse la médina jusqu’au quartier d’El Attarine, là où je devais régler son compte à l’associé de mon père. Qu’allais-je faire ? Je n’en savais rien. J’étais mue par une volonté impérieuse d’aller jeter sur lui le mauvais œil. C’était cela, ma vengeance, mon devoir. Je n’étais pas certaine de l’efficacité de mon action, mais je savais qu’il fallait le faire. C’était la première fois que j’allais exercer mes dons de malheur. Il le méritait. Il avait volé, exploité, puis humilié mon père. Il l’avait fait pleurer.

C’était un homme grand de taille, avec un gros ventre et des yeux globuleux. La méchanceté ne se lisait pas sur son visage. Il débitait de manière automatique des formules de politesse où il s’enquérait de la santé des uns et des autres, en remerciant Dieu de veiller sur le bonheur de la famille. Quel hypocrite ! Cet homme avait deux épouses et n’arrivait pas à avoir d’enfant. Il était tout naturellement jaloux de ceux qui en avaient.



J’arrivai essoufflée au magasin. Le rideau était baissé. Sur une pancarte, on pouvait lire : « Nous sommes à Dieu, à Lui nous retournons. » Quelqu’un s’arrêta et me dit :

– Le hadj a été rappelé à Dieu. Qu’il soit couvert de Sa miséricorde et Dieu fasse que nous le rejoignions musulmans !

– Comment c’est arrivé ? demandai-je.

Le voisin me reconnut et vint vers moi.

– Mais que fais-tu ici ?

– J’accompagne mon père venu voir sa sœur malade.

– Comment ! Hadja Fatema est malade ?

– Je crois.

– Ce n’est pas possible. Nous étions chez elle hier.

– C’est arrivé la nuit. Elle vomit du liquide verdâtre… Ainsi, le hadj est mort…

– Oui, nous sommes peu de chose. C’est un accident. Il est tombé de son cheval et, dans la panique, il a été piétiné par ce cheval qu’il aimait tant.

– C’est vrai, on est peu de chose…

Je repartis sans même saluer le voisin. J’étais déçue. Cela valait mieux ainsi. J’étais capable de mentir, mais peut-être pas encore capable de tirer à partir de mes yeux les flèches empoisonnées pour abattre l’ennemi. Le hasard s’en était chargé. Pure coïncidence. Si j’étais arrivée la semaine dernière, je ne l’aurais pas raté. J’aurais pu dire quand même au voisin que cet homme était mauvais et qu’il n’avait eu que ce qu’il méritait. Pas la peine. Il n’aurait pas compris.



Rien n’avait changé dans Fès. La chaleur rendait les gens nerveux. En marchant, j’observais l’état de négligence dans lequel se complaisaient les nouveaux occupants des lieux.

Je me perdis. Je n’arrivais plus à retrouver la ruelle où habitait ma tante. Je savais qu’il fallait passer par une rue étroite et sombre débouchant sur une petite place où des tanneurs faisaient sécher les peaux des vaches. Je fis appel à mon sens aigu de l’odorat. Il suffisait de repérer l’odeur nauséabonde et de la suivre. Ce que je fis. Mon père était très inquiet et m’attendait sur la place. Il était furieux. Je lui annonçai la nouvelle. Il eut un choc et ne put cacher sa peine. Je me dis que j’étais un monstre. Comment se réjouir de la mort d’un homme, même s’il était méchant ? C’était plus fort que moi. Je ne supportais pas l’injustice et me considérais désignée par des forces supérieures pour rétablir la justice. Mon père partit présenter ses condoléances à la famille et me dit : « Quand survient la mort, l’inimitié s’estompe ! »





2

Trois jours de fête ininterrompue. Trois jours de discours, de défilés, de chansons patriotiques, de danse et d’euphorie. Tanger célébrait l’indépendance du Maroc, tout en faisant courir les rumeurs les plus folles : Tanger changerait son statut de ville internationale en principauté où tout serait possible ; elle deviendrait une zone franche où des devises du monde entier viendraient s’entasser. Les affaires de mon père allaient mieux et nous déménageâmes dans une maison située au-dessus d’une falaise, face au détroit.

C’était l’époque où je faisais moins de rêves et où je me retirais sur la terrasse avec mon cousin Malek. Nos jeux n’étaient pas innocents : il me montrait son sexe et je le laissais voir le mien. Lui tremblait, moi j’étais impassible. Il disait qu’il était amoureux de moi. Je répondais qu’il se trompait de fille. Il me caressait les seins et pleurait d’émotion. Pendant ce temps-là je riais. Je n’arrivais pas à imaginer ce qu’on ressent quand on est amoureux. Je n’aimais pas. Mes sentiments étaient secs et tranchants. Ma mère disait que quelque chose était mort en moi depuis cette naissance qui avait jeté le malheur dans la famille. Ma mère n’arrivait plus à avoir d’enfant. Mon père eut sa vie professionnelle bouleversée, et moi je communiquais avec les nuages et les djinns. L’amour n’avait pas de place dans cette vie. L’enfant unique était l’enfant étrange qui s’était inventé un monde à lui, où il n’avait plus besoin des autres. Je ne me rendais pas compte combien je faisais souffrir mes parents.

Ma mère savait qu’entre Malek et moi il y avait des jeux sexuels. Elle espérait que cet adolescent allait me ramener à la vie normale. J’étais curieuse de la sexualité, mais la vue du sperme me faisait vomir. Malek ne se contrôlait pas. Dès que je baissais ma culotte tout en le tenant à distance, il éjaculait en baragouinant des mots bizarres. Je le laissais ensuite essuyer le sol avec son mouchoir et lui ordonnais de disparaître de ma vue. Je remettais ma culotte et ne pensais plus à cet épisode qui ne m’apprenait pas grand-chose sur les hommes. Mon désir était compliqué ; Malek était gentil, mais simpliste. Je savais que les garçons de mon âge ne me comprendraient pas. Je n’attendais plus rien de mon cousin, que je continuais à voir plus pour le mettre en difficulté que pour en tirer un plaisir. Je le taquinais, me maquillais et m’habillais très légèrement, jusqu’à l’exciter, le rendre fou, puis le repousser en le faisant tomber par terre. Une fois, je l’avais enjambé comme si j’allais frôler son pénis en érection, puis je m’étais relevée, écartant les jambes, et j’urinai sur lui. Il hurlait en se trémoussant par terre. Il se leva, le corps et les vêtements pleins de pisse, jurant qu’il se vengerait. Pourquoi l’avais-je si mal traité ? Il ne me faisait aucun mal. Il disait qu’il m’aimait, et pourtant je l’avais humilié. Je devais être possédée par des forces que je ne contrôlais pas. Je décidai de ne plus le voir. Ma curiosité était satisfaite.



C’était l’époque où je m’exerçais au mauvais œil pour rire. Je me pointais devant un marchand d’œufs, le fixais en me concentrant jusqu’à faire tomber par terre un panier plein d’œufs. Un jour une gitane me repéra et me lut les lignes de la main. Elle fut stupéfaite et me dit : « Veux-tu travailler pour moi ? Tu as une main extraordinaire. Moi, je lirai les lignes de la main et toi, tu agiras sur les événements, surtout quand ils sont heureux. » Elle m’apprit que j’étais aussi bien douée pour provoquer le malheur que le bonheur. Elle me le démontra en faisant osciller un pendule sur des cartes. « Quant à ton propre bonheur, tu passeras à côté. »

Le lendemain, je décidai de mettre à l’épreuve le bon œil. Je partis à Siaghine et m’installai en face de la boutique de mon oncle. C’était un après-midi. Presque toutes les femmes qui entraient chez lui achetèrent un bijou. Quand il me vit, il me dit que je devrais venir souvent lui rendre visite ; j’étais son porte-bonheur. La gitane me suivait. Elle m’agaçait. Je la menaçai de représailles et elle prit la fuite.



Mes relations nocturnes avec les voix du fond du puits s’arrêtèrent quand ma mère crut qu’elle était enceinte. J’avais tant espéré ne plus être associée à sa stérilité soudaine que je fondis en larmes quand elle me l’apprit. Je lui caressai le ventre et l’embrassai, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Mon père était heureux, même s’il ne supportait pas la mentalité des gens de Tanger et ne cessait de regretter Fès et le bon vieux temps.

J’avais grandi tout d’un coup et je ne m’amusais plus à exercer mes dons sur les gens. Au lycée on considérait que j’étais un cas. J’avais de bonnes notes partout et pas d’amis. Cela ne me dérangeait pas d’être seule. Bientôt je n’allais plus l’être, avec la naissance d’un enfant dans la famille. Ma mère fit une fausse couche. Elle travaillait trop et ne savait pas se reposer. Elle pleura longtemps et demanda à mon père d’organiser une soirée avec les tolbas, les lecteurs du Coran, pour faire partir les mauvais esprits de la maison. Les tolbas passèrent des heures à réciter des sourates, puis ils se levèrent et invoquèrent l’aide de Dieu et de Son prophète Mohamed. Ils lancèrent des appels et des prières au ciel jusqu’à entrer en transe. Dès qu’ils virent les plats de couscous arriver, ils conclurent en bénissant le maître de la maison.

Mon cousin Malek se lamentait de ne plus me voir. Nos jeux étaient devenus ridicules. Sa mine triste m’énervait. Il me répéta qu’il était amoureux fou de moi. Je ne comprenais pas ce qui l’attirait chez moi. Je ne lui avais rien donné, au contraire, plus il m’aimait, plus je me montrais dure et injuste à son égard. Je compris alors que l’amour était une souffrance, qu’on parlait d’amour à partir du moment où le cœur saignait. C’était tout de même curieux : en le repoussant, je ne faisais que l’attirer davantage. Mes compagnons du silence ne m’avaient pas appris cela. C’est, paraît-il, une règle banale. Et pourquoi n’éprouvais-je aucun sentiment d’amour ? Pourquoi me jouais-je des autres sans jamais être atteinte à mon tour ? Je n’allais pas tarder à obtenir des réponses à ces questions.



C’était le début de l’été. Je n’avais pas d’amoureux et je passais mon temps à mettre de l’ordre dans ma tête. Ma mère me disait que j’étais belle et que j’avais le corps d’une femme. Avec ma longue chevelure noire et mes yeux entre le gris et le vert, je ne passais pas inaperçue dans la rue. Un jour j’allai porter bonheur à mon oncle. Sa boutique était fermée. Son voisin d’en face me dit qu’il était parti en Espagne, à Lanjarone, pour une cure thermale. Je savais que mon oncle partait tous les ans à cet endroit pour se reposer et probablement en profiter pour retrouver une des femmes qu’il avait aimées quand il était plus jeune. Le voisin m’offrit du thé et me demanda si je pouvais lui porter bonheur. Je vis tout de suite que ce qu’il cherchait, c’était le prétexte pour faire de moi sa maîtresse. Je n’avais pas beaucoup d’expérience dans ce domaine, mais je savais quand on me racontait des histoires. C’était un homme d’une trentaine d’années, marié et père de deux enfants. Il avait une bonne tête. Il me plaisait et, surtout, je voulais me débarrasser de ma virginité, parce que je commençais à avoir des boutons sur le visage, signes d’une virginité attardée. Je le croyais parce que cela m’arrangeait. En fait je n’avais que trois boutons et il fallait stopper leur prolifération. J’aimais aller droit au but. Je lui dis :

– Vous avez une arrière-boutique ?

– Pourquoi me demandez-vous ça ?

– Pour satisfaire votre désir.

– Quel désir, Zina ?

– Celui de forniquer avec moi !

Il était stupéfait et perdait un peu de sa superbe. C’était une excellente tactique : prendre les devants et nommer les choses. Je pouvais le faire à partir du moment où je n’avais pas de sentiments ni de vrai désir. Il me dit d’entrer discrètement dans la salle du fond et de l’y attendre. Il mit une bonne demi-heure avant de baisser le rideau et me rejoindre.

« Tu comprends, il faut prendre des précautions. Je suis marié. Les voisins sont bavards. J’ai profité de l’appel à la prière de l’après-midi pour faire croire que j’étais à la mosquée et justifier la fermeture. Pendant ce temps-là je vais commettre un péché ! »

Je faillis me lever et partir. Ce discours était minable. Heureusement que son corps m’attirait. Il étala plusieurs tapis par terre, éteignit la lumière et se déshabilla. Je lui demandai de m’ôter mes vêtements un par un et de ne pas parler. Ce qu’il fit en tremblant un peu. Quand je fus toute nue, je me levai et allumai la lampe. Il me regarda. J’étais debout, lui à genoux, et il mit sa tête au niveau de mon bas-ventre. Je lui dis que j’étais vierge et qu’il fallait déchirer délicatement cet hymen. Je vis dans ses yeux comme de la peur. Il me dit : « Je ferai attention et n’éjaculerai pas en toi. » Je le laissai faire. Il s’y prenait bien. Délicat, attentif et même tendre. J’étais tendue. Je fermai les yeux et écartai légèrement les jambes. Il caressait doucement mes seins, pendant que sa langue essayait de me pénétrer avec l’efficacité d’un pénis. En fait il me préparait. Mon désir montait lentement et je ne me rendis pas compte quand il entra en moi. Il resta immobile un instant, puis bougea de façon à ce que son pénis me caressât sans provoquer de déchirure. Cela dura un bon moment, où j’eus pour la première fois de ma vie du plaisir sans dégoût, sans nausée. Au moment où il sentit qu’il allait jouir, il se retira et éjacula dans un mouchoir. Un mince filet de sang coulait entre mes cuisses. Il m’essuya et m’embrassa pour la première fois. J’étais apaisée, et lui assez content d’avoir passé cette épreuve.

Il n’y avait rien de sordide dans cette arrière-boutique, même s’il n’y avait aucun confort. Ce n’était pas un lieu fait pour l’amour. Un débarras, un espace minuscule conçu pour la prière. Nous nous rhabillâmes sans nous parler. Il était gêné, moi délivrée. Comment le remercier ? Je compris dans son regard que ce n’était là qu’une prise de contact ; une nouvelle rencontre s’imposait. Je le quittai et me rendis au hammam du quartier, où je passai le reste de l’après-midi. Une masseuse noire s’occupa de moi et, le soir, je dormis très tôt sans faire de rêve. J’attendis trois jours – je pensais que c’était le temps de la cicatrisation – et revins chez mon bijoutier, qui devint tout rouge quand il m’aperçut. Il me parla comme si j’étais une cliente, me fit porter une belle ceinture en or, un diadème et un collier de perles. Il me demanda d’entrer dans le magasin pour m’admirer dans le miroir. En passant, je sentis sa main sur mes hanches. Il me dit à l’oreille que l’heure était mal choisie. Pourtant il n’y avait pas grand monde dans la rue. Sans lui demander son avis, je fis baisser le rideau et l’attirai vers le fond. Ses mains remontèrent le long de mes cuisses, puis s’arrêtèrent net au niveau du pubis. Je ne portais pas de culotte et je m’étais fait épiler. Son corps transpirait. Ce devait être à cause du désir. Je restai debout, les jambes écartées, attendant de recevoir sa verge. Resté habillé, il n’était pas libre de ses mouvements. Il était paniqué à l’idée que quelqu’un remonte le rideau parce que je ne l’avais pas verrouillé. Je le retins, lui commandant de faire ce que j’attendais de lui : une fornication debout. Il s’exécuta en murmurant que j’avais un corps parfait, un vagin brûlant et des yeux cendre qui le tourmentaient. Ce fut lui qui le premier trouva la couleur exacte de mes yeux. Mon désir était d’être dans cette position, le dominant tout en recevant du plaisir. Je jouis assez vite et le mordis au cou pour ne pas crier. Il était embarrassé par cette marque laissée sur son cou. Il me dit qu’il serait obligé de dire à sa femme qu’une chienne l’avait mordu.

– Alors je suis cette chienne en chaleur. Je le reconnais et n’en fais aucun mystère, lui dis-je.

– Non, ce n’est pas ce que je voulais dire.

– Mais vous croyez que votre épouse avalera ce bobard ?

– Oui, elle me fait confiance.

– Elle a bien tort.

– Ce n’est pas le problème. Quand reviendras-tu ?

– Je ne sais pas. Quand je sentirai que j’ai besoin de vous.

– Mais on pourrait se voir ailleurs, dans un petit appartement au boulevard Pasteur.

– Non, pour le moment je préfère forniquer avec vous dans ce lieu.

– Pourquoi là ?

– Parce que c’est dangereux !

Je ne pensais à cet homme qu’en tant que sexe érigé pour me pénétrer. Je refusais tout sentiment. J’avais plus d’émotion à repasser dans ma tête les scènes de nos rencontres que lorsque je me trouvais face à lui. Pour moi, l’amour, c’était ça. Rien d’autre. Peu à peu, l’habitude s’installa dans cette relation bestiale. Je me disais qu’il fallait casser cette habitude. J’allais le voir au moment où je savais qu’il avait des clientes. Je me faufilais parmi elles et faisais la naïve qui ne connaissait rien aux bijoux. Cela l’énervait. Je repartais après l’avoir excité par ma seule présence et je riais pour me moquer de lui.

Lorsque mon oncle revint de voyage, je m’installais derrière le comptoir et l’observais de loin. Il perdait patience et plusieurs fois il fut tenté de venir me parler. Mais il n’osait pas le faire devant mon oncle.

J’acceptai un jour de le retrouver dans la garçonnière du boulevard Pasteur. C’était un studio qui sentait le mauvais parfum. Sur les murs il y avait un papier peint assez vulgaire pour donner la nausée. Là il se sentait à l’aise. Je n’avais plus envie de lui. Il se déshabilla, se mit au lit et attendit que je fisse de même. Je restai immobile, le regardant fixement jusqu’à réduire son érection à sa plus petite dimension. De sa main il essaya de réveiller son pénis sans y parvenir. Il comprit que j’étais plus forte qu’il ne pensait, se leva et voulut me forcer à coucher avec lui. Je lui fis un croche-pied et il tomba par terre, la tête se cognant contre le rebord du sommier. Il fut sonné, se remit debout et sentit qu’il était ridicule avec son sexe sans vie.

Je le laissai dans cet état et m’en allai. J’étais furieuse contre moi-même. Pourquoi avoir maltraité cet homme qui avait été si délicat avec moi ? Pourquoi étais-je cruelle avec lui ? Quelque chose en moi me poussait à me conduire ainsi. Je devais être malade. Malade de la tête et du cœur. Je repensais à Malek, que j’avais ridiculisé. Était-ce cela mon destin ? Quand connaîtrais-je l’amour, le vrai, le grand, avec ses sentiments qui me feraient chavirer jusqu’à perdre la tête ? Quand serais-je amoureuse, prise au piège des émotions fortes, prête à faire des folies pour retrouver l’être aimé ? Je lisais des livres, je voyais des films et je ne comprenais pas pourquoi j’étais exclue de cette fièvre qui rend si faible. Justement l’idée d’être faible m’était insupportable. Je n’étais pas tout à fait féminine. J’aspirais à être un homme avec les apparences d’une femme. Je calquais mon comportement sur celui des hommes. J’inversais les rapports sans réfléchir à ce que je faisais : j’avais une force violente qui me surprenait. Et pourtant je n’avais nulle part appris à me conduire de manière aussi brutale. Je n’avais pas d’amie. Je n’avais pas beaucoup de considération pour les filles de mon âge. Je les trouvais mièvres, peu exigeantes, prêtes à tout pour qu’un homme soit attiré par elles.



Et un jour, c’était un vendredi, je tombai amoureuse. J’étais par terre. J’avais glissé sur une peau de banane et des bras me relevaient. Je le vis à l’envers et il me parut immense. C’était en médina, dans le Socco Chico, sur la pente qui mène vers le port. Les gens ont l’habitude de jeter les immondices aux coins des rues ; les chats et les chiens errants se servent. Je marchais en pensant à la mer, quand je fus par terre. Non seulement je perdis pied, mais je me trouvai étendue par terre, à ne voir que des pieds, des babouches, des talons, des espadrilles.

L’homme était un gentleman. Il avait quelque chose de british. Très élégant, fin, mais pas très beau. Son visage portait des petites marques, des traces de boutons mal soignés. Il me parla en espagnol. Il était de Cadix et occupait le poste de vice-consul à Tanger. Il s’inquiéta pour moi, me demanda l’autorisation de faire quelques pas en ma compagnie. Je m’appuyais sur son bras en marchant. Il me dit :

– Vous ne craignez pas que les gens vous reprochent de vous montrer avec un chrétien ?

– Ai-je l’air d’une musulmane, je veux dire, ai-je le type d’une Marocaine ? J’ai les yeux clairs et souvent on me prend pour une touriste.

– Quel effet ça vous fait d’être prise pour ce que vous n’êtes pas ?

– J’aime bien. Car je ne suis pas sûre de savoir qui je suis vraiment.

– Vous n’êtes pas une étrangère, tout de même !

– Si, je sens que je le suis quand je vois la manière dont vivent les filles de mon âge.

– Comment vivent-elles ?

– Comme leurs mères. Moi je suis à part. Je ne ressemble pas aux autres.

– En quoi êtes-vous différente ?… Excusez-moi de vous poser ces questions, mais je pensais connaître ce pays et je n’arrive pas à le comprendre. Peut-être que vous pourriez m’aider…

– Moi je suis un monstre d’égoïsme. Je tiens à la liberté autant qu’à la vie. Je ne respire que lorsque je suis libre, sans contraintes, sans obligations sociales ni familiales. Mes parents ont compris cela et me laissent libre d’agir selon ma volonté. Je ne leur cause pas de problèmes majeurs en dehors du bavardage des voisins. En cela je suis une étrangère.

– Ça vous fait quoi, d’être une étrangère dans votre ville, dans votre pays ?

– Tanger n’est pas ma ville, quoique je la préfère à Fès où je suis née. Être étrangère, c’est établir une distance entre vous et les autres. Même enfant, je ne me conduisais pas comme les autres enfants. Je n’avais pas les mêmes jeux, les mêmes rituels. J’étais à part, considérée comme un cas destiné à la solitude ou même à la folie.

Monsieur le Vice-consul ne savait plus quoi dire. Il m’écoutait. Nous avions marché le long de l’avenue d’Espagne en observant la plage et ses milliers de baigneurs.

Il me proposa de me raccompagner dans sa voiture. J’acceptai. Pendant le trajet, il était plongé dans une réflexion sérieuse. En arrivant à Marshan, il me donna sa carte : « J’aimerais beaucoup vous revoir. Vous n’avez qu’à m’appeler. Je m’arrangerai pour être là dans les cinq minutes qui suivent. »

Je le remerciai et rentrai chez moi. Il s’appelait José Luis de Léon. Je dis à ma mère qui regardait par la fenêtre : « Je crois que je suis amoureuse ! » C’était ridicule. Je l’avais vu pendant une heure et je décrétais que j’en étais amoureuse. Peut-être que ça se passait ainsi : l’amour était une décision de la raison ou de la folie. Pourquoi pas ? Ma mère me dit :

– Comment peux-tu être amoureuse d’un homme rencontré dans la rue ?

– C’est de la folie. Il n’est même pas beau, mais il sait parler. Et puis il n’est pas d’ici, c’est un étranger.

– Un chrétien ?

– Oui, un Espagnol.

– Qu’espères-tu faire avec un non-musulman ?

– Rien.

Ma mère était brave. Elle avait tellement souffert avec ma naissance qu’elle avait décidé de ne plus se battre. Elle n’était pas résignée, mais indifférente aux médisances qui avaient entouré mon arrivée au monde. Elle fut longtemps marquée par ce coup du destin et ne pouvait pas s’empêcher d’associer la naissance au deuil. Elle était très attachée à son père, qui l’avait élevée – elle avait perdu très tôt sa mère –, et n’imaginait pas la vie sans lui. Il n’était pas très âgé. Il fut emporté par une forte fièvre qui dura toute une nuit, le temps que mit ma mère à m’expulser de son ventre. C’était un homme du livre. Cultivé, poète, musicien, savant, professeur, il enseignait la sagesse et la poésie mystique.

Mal née, j’eus le temps de recevoir de cet homme le message du secret. J’ai toujours su que quelqu’un m’avait déposé dans l’oreille un secret. Toute ma vie était vouée à la recherche de ce message et c’était la raison pour laquelle je ne pouvais pas être comme les autres. Tant que je ne l’avais pas trouvé, je ne serais pas apaisée, je ne me serais pas retrouvée telle que l’âme de mon grand-père m’avait désirée.

Je n’ai pas su qui a eu l’idée de m’appeler Zina. J’appris plus tard que Zina désigne aussi bien la beauté que l’adultère. Ce fut un hasard, un de plus. Zeïna aurait été sans ambiguïté : Belle. Mais Zina, ou Zouina, veut dire jolie, mignonne. J’aime bien mon nom. Facile à prononcer et à retenir. Je n’aurais pas aimé m’appeler Consolacion, ou Consolata, ou Ibtisam (Sourire), ou même Ghizlane, c’est-à-dire Belle comme une gazelle…

Mon grand-père n’aurait pas aimé mon nom. Quelque chose de plus profond que la raison m’animait pour penser et agir comme je le faisais. Ma mère s’était habituée à mon originalité. Mon père me faisait confiance. Avec le temps, j’avais renoncé à la fantaisie du mauvais ou du bon œil. Je portais chance à mon oncle de temps en temps et j’ignorais son voisin d’en face, qui souffrait à chaque fois que j’apparaissais. C’était une page tournée. Je m’apprêtais à faire des études supérieures et, en attendant, j’allais vivre un amour fou avec José Luis de Léon.



Nous nous voyions presque tous les jours dans un café de la plage, Las Tres Caravelas. On nous prenait pour des touristes. Nous parlions beaucoup. J’aimais l’entendre raconter son enfance à Las Palmas. Il me parlait de ses amours, de ses déceptions, de ses chagrins. Il utilisait les mêmes termes qu’une femme. Il me prenait la main. Je rougissais. Je ne voulais pas aller plus loin avec lui. Je ne cherchais pas autre chose. J’avais de l’admiration, juste de l’admiration, une sorte de trouble qui tournait sur lui-même. Il ne fallait pas aller au-delà. Mon intuition était forte. Pas de sexe avec José Luis de Léon. Le sexe ne devrait pas se mêler aux sentiments. J’avais des émotions quand je le voyais. Le sexe les briserait. Ce que j’aimais en lui, c’était sa présence, son charme, la délicatesse de ses gestes, ses références culturelles.

Il portait de petites lunettes rondes et avait l’air d’un conférencier timide. Il me faisait rire quand il commentait l’évolution de la société espagnole, l’emprise de l’Église sur les mentalités, la domination d’un pays par un dictateur qui mesurait un mètre soixante. C’était un anarchiste qui avait caché son jeu. Il voulait partir à l’étranger, quitter l’Espagne franquiste. Ses diplômes, et surtout les relations de son père, un diplomate de haut rang, l’avaient aidé. Il était content d’avoir décroché un poste alors qu’il représentait tout ce que l’Espagne de Franco combattait. Curieux personnage. Nous restions des heures à bavarder et à boire du thé. Il me prêtait des livres. Ce fut lui qui me donna une édition bilingue de la poésie soufie d’Ibn Arabi. C’était un mystique andalou. Un musulman qui avait compris qu’il fallait aller au delà des mots, aller jusqu’à la substance de l’amour fou, l’amour de Dieu, ce qui n’avait rien à voir avec les litanies que j’entendais autour de moi.

Notre amour était réciproque parce que platonique. Quand je repensais au bijoutier, je me méprisais. Un jour j’osai lui poser une question intime :

– Avez-vous été marié ?

– Non.

Il se leva et regarda la mer par la fenêtre. Il me dit qu’il apercevait à cet instant un homme en train de se noyer. Je me levai et vis au loin des bras s’agiter. En même temps, une dizaine de baigneurs nageaient en sa direction pour le sauver.

Il m’avoua qu’il venait souvent à Las Tres Caravelas pour voir passer les garçons. Il me dit cela sans me regarder en face. Il avait le dos tourné et fixait l’horizon sur la mer. Je ne fis aucun commentaire. Je posai juste une question :

– Cela vous dérangerait si nous continuions à nous voir ?

– Pas du tout. Au contraire. Je vous aime parce que vous n’êtes pas comme les autres. C’est de l’amitié. C’est de l’amour. C’est de la contemplation dans le silence. C’est une forme de bonheur rare. Avec les garçons, je n’éprouve jamais cela. Avec les autres femmes, non plus.

Les moments que je passais en sa compagnie étaient apaisants. Ils me réconciliaient avec moi-même. Il me mettait en face de mes interrogations, sans violence, sans agressivité. Quand je me retrouvais seule chez moi, je me sentais pleine de ses phrases, de la musique de ses mots. Notre complicité nous épargnait les questions inutiles ou les remarques déplacées. Il souffrait en silence. Je le sentais. Un jour, j’avais envie, j’avais besoin d’être dans ses bras. Il le comprit rien qu’à voir mes yeux. Il s’approcha de moi, m’attira doucement vers lui et me serra contre sa poitrine. J’avais la tête dans le creux de son épaule et j’entendais sa respiration. C’était celle de quelqu’un qui devait étouffer de temps en temps. Son corps était mince. Je sentis son sexe contre ma cuisse. Mais notre désir était déjà comblé. Ni lui ni moi n’avions besoin de changer de position. Il me dit que mon corps le troublait. Pourtant il n’y avait pas d’ambiguïté : mes seins étaient fermes, mes mains fines, mes cuisses et mes fesses douces… je n’étais pas un garçon. En fait, ce qui le troublait, c’était la liberté dont jouissait mon corps. J’étais une rebelle et mon corps ne voilait ni ses atouts ni ses désirs.

Nous prîmes un thé dans son bureau ; après un moment de silence, il me parla de sa mère. Elle avait fait une fixation sur lui et, dès l’enfance, elle lui avait répété qu’elle ferait de lui un général.

« Plus elle me disait ça, plus je laissais pousser mes cheveux et les coiffais comme faisaient mes sœurs. Moi, un général ! C’est une dame tyrannique, admirant par-dessus tout le Caudillo. Je crois qu’elle est folle. Mon père avait des maîtresses. Elle collectionnait les médailles, qu’elle achetait au marché aux puces. Elle avait même récupéré une veste de général, l’avait mise dans une vitrine et y avait accroché toutes les médailles. J’avais fait plusieurs guerres et je ne pouvais être qu’un héros. Il ne manquait plus que les décorations posthumes. J’avais une douzaine d’années et je riais en cachette de ses extravagances. À un certain moment, elle changea de registre et décida que je serais, à défaut de général, cardinal. Elle en avait parlé à monseigneur Valenzuela, qui était un habitué du Palacio de Franco. J’avais le choix : l’Armée ou l’Église, mais, dans son esprit, c’était le ministère de la Défense ou le Vatican ! En fait, je voulais être peintre. Je dessinais et j’écrivais de la poésie. J’avoue que c’était très médiocre. J’ai tout déchiré et j’ai suivi les conseils de mon père, qui me fit inscrire à l’École d’administration. J’ai fait quelques stages dans des ambassades et me voilà bombardé vice-consul à Tanger ! Ma pauvre mère vit dans un asile. Quand je lui rends visite, je pleure. Elle m’appelle son “petit Caudillo”. Je ne la contredis jamais. Il m’arrive de penser à la faire sortir de l’asile et l’amener vivre avec moi ici. Mais mon père s’y opposerait. C’est une douleur que je porte en moi et que j’essaie de surmonter dans le silence. »

Après cette confession, je pris congé de lui et rentrai à la maison. Le dimanche suivant il m’invita à un pique-nique chez des amis dans la Vieille Montagne. C’était une jolie maison, qui donnait d’un côté sur l’Atlantique, de l’autre sur la forêt. Elle appartenait à M. Bernard, un peintre hollandais qui vivait avec un jeune Marocain qui lui servait en même temps de chauffeur. Il n’y avait là que des hommes. J’étais la seule fille parmi les invités. Ils étaient pour la plupart en maillot de bain, se tenaient par la main et faisaient des plaisanteries où il était question de cul et de couilles. José Luis était gêné. Il se pencha sur moi et me demanda si je voulais que nous partions. Je lui dis que j’étais au contraire contente de découvrir ce monde-là. Curieux univers ! Ces hommes entre eux reproduisaient les relations classiques des hommes et des femmes. Je compris que les garçons marocains étaient à leur service. Ils étaient là, disponibles, prêts à n’importe quelle aventure. José Luis me dit qu’ils n’étaient pas tous homosexuels. Je les soupçonnais de faire ça pour de l’argent. Heureusement qu’un groupe de musiciens débarqua et nous fit danser. J’oubliai les scènes de promiscuité. Ce fut pour moi une découverte. José Luis bavarda longtemps avec un jeune Marocain. Il avait les yeux noirs et les cheveux bouclés. Il me fit un clin d’œil en passant. Je le trouvai très beau. Lorsque José Luis nous présenta, il eut un mouvement de recul. Il me dit en arabe : « Mais que fais-tu ici, ma sœur ? » Je lui répondis que j’étais juste une amie de José Luis. « Ah bon ! » me dit-il, puis il se mêla aux autres.

Sur le chemin du retour, José Luis me raconta son histoire avec Nourredine. Il me dit : « Je l’entretiens, lui et toute sa famille. Mais c’est une salope. Il est beau mais refuse d’étudier et de travailler. Je le soupçonne de se prostituer dans les hôtels. Il n’a pas de parole. Il est peut-être gentil, mais il est inconstant. Depuis qu’il a connu un groupe d’écrivains américains, il ne jure que par l’Amérique. Je ne sais pas ce qu’ils lui ont promis, mais il parle tout le temps de partir à New York ou à San Francisco. Il me dit qu’il attend son visa. Ils lui ont surtout appris à fumer, à mélanger les drogues et à faire des cochonneries en groupe. Je crois qu’il est perdu. Il n’a pas les notions des choses. Notre histoire avait commencé par le sexe pour devenir une histoire d’amour, du moins de ma part. J’ai vite compris que la relation ne pourrait qu’être inégale. Nourredine n’est pas vraiment homosexuel. Il va avec les hommes comme il va retrouver des femmes dans un bordel. Ce fut ma grande déception. Vous comprenez, la plupart des hommes qui viennent chercher des garçons ici savent que le sexe, ça se paie. Il n’y a pas de sentiments. Pas d’amour. Il y a la pauvreté, le fric, le plaisir volé, donné à toute vitesse derrière une porte… »

Mon amour pour José Luis s’était transformé en amitié. Il partit en Espagne enterrer sa mère. Nous nous étions vus deux fois avant la fin de l’été. Il me parla d’un poste au Venezuela. Quelque chose s’était passé dans sa famille. Une histoire d’héritage. Il disait qu’il voulait vivre le plus loin possible de sa famille. Je savais que nous n’allions plus nous revoir. Il était triste, le visage un peu défait. Il ne portait plus de lunettes, mais des lentilles. Ça rendait ses yeux plus brillants qu’avant, comme par des larmes retenues au coin de l’œil.

Cette amitié allait me manquer. Je l’embrassai dans le cou et lui dit : « Adios, caballero ! » Il sourit et se tourna pour ne pas me voir partir. En sortant de chez lui, j’eus une envie sauvage de revoir le bijoutier. La boutique était fermée. Ce n’était pas l’heure de la prière. Un voisin m’apprit qu’il avait déménagé et qu’on n’avait plus de ses nouvelles.





3

Dans notre nouvelle maison, celle du quartier Marshan située en haut d’une falaise, j’avais une chambre qui donnait sur la terrasse. Le soir, je pouvais voir les lumières des côtes espagnoles. Elles scintillaient comme si c’était un appel de détresse. Je me disais qu’il devait y avoir, dans une maison de Tarifa, juste en face de la mienne, une âme sœur qui observait en même temps que moi les lumières de la côte tangéroise. J’appelai cette âme sœur Lola, en étant convaincue que non seulement elle existait mais que nous n’allions pas tarder à nous rencontrer.

Je me déshabillai et pris un miroir. Je n’y vis pas mon visage. Je changeai de position. Il reflétait tout ce qu’il y avait dans la chambre, mais mon image lui échappait. Je passai ma main sur mon front, touchai mes paupières, palpai mes joues. Mon visage n’avait pas disparu. Mon corps non plus. Il y avait même de la sueur sur la peau. En remettant le miroir face à moi, il fut inondé d’une buée, comme s’il y avait de la vapeur d’eau chaude.

C’était le moment où la voix de mon grand-père me parvint, lointaine et enrouée. J’avais de la fièvre. Je tremblais. Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu de crise de tremblement. Je m’étendis sur le lit et attendis. Les battements de mon cœur faisaient du bruit. Je repensais à José Luis, à nos promenades, à notre dernière étreinte. Que cet amour soit impossible était dans l’ordre des choses. J’aimais un homme qui ne pouvait pas m’aimer. J’aurais pu me déguiser en garçon et me présenter à lui dans une ruelle obscure. Ç’aurait été un jeu, sans plus. Je ne l’oublierais jamais. Il resterait pour moi comme un bel arbre qui m’a donné un jour un peu d’ombre et de douceur. J’eus soudain peur. La voix se faisait plus claire. Je l’entendais dans mes entrailles. Je ne comprenais pas ce qu’elle disait. Je bus un verre d’eau et je sentis que les choses redevenaient normales lentement. Je savais ce dont j’avais besoin : l’absence, le silence.



Le lendemain, je dis à mes parents que je devais partir au moussem de Moulay Abdesslam pour me reposer. Ma mère essuya une larme, me prépara un panier de provisions et glissa de l’argent dans la poche de mon veston. Je pris l’autocar jusqu’à Larrache, puis un taxi qui m’emmena dans le village des Jajoukas, là où des hommes guérissaient l’angoisse avec de la musique. En arrivant, Angela, une Australienne épouse d’un des musiciens, me prit pour une journaliste et me demanda de l’argent pour rencontrer le chef spirituel des Jajoukas, maître Abdesslam. Je la rassurai en lui disant que je n’étais pas venue pour faire un reportage ou pour exploiter la musique de ce groupe traditionnel. Pendant que je lui parlais, maître Abdesslam vint vers moi et me demanda de le suivre. Il me dit :

« Ici tu n’as rien à craindre. Tu es chez toi, tu es mon invitée. Nous sommes en train de préparer la fête du Sacrifice, et nous répétons tous les soirs. Tu peux te joindre à nous. On ne te demandera rien, juste d’être discrète et sincère. Tu habiteras là-bas, derrière le marabout. C’est une chambre isolée, sans confort, sans électricité, avec une natte, une jarre d’eau et beaucoup de silence et de paix. Je vois, tu viens de la ville. Tu viens de chez les ennemis. Ici personne ne te dérangera. Tu retrouveras tes pensées. Tu referas le chemin de tes erreurs jusqu’à ce qu’il t’amène à la sérénité. Prie, si tu as envie de prier. Ici rien n’est obligatoire. Quant à l’étrangère, ne fais pas attention à elle. C’est la femme d’un de mes fils. Il paraît qu’elle s’occupe de nous dans le monde. Elle nous parle de l’Amérique, du Japon, de la Chine… Nous, nous n’avons pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour être apaisés. Ici nous sommes heureux tant que nous faisons de la musique. Ce n’est pas notre musique, c’est celle de nos ancêtres. Nous sommes nés pour la faire vivre, pour la faire entrer dans les cœurs de ceux possédés par le mal ou par le malheur. C’est notre souffle, notre âme, notre esprit qui nous rappellent à la terre, avec ses forêts, ses fleuves et ses pierres sacrées. Je te laisse te reposer. Tu mangeras avec nous ce que nous mangeons. Tiens, prends cette djellaba, couvre-toi, la nuit il fait froid. »

Cet homme n’avait pas d’âge. Il était grand de taille et très mince. Dans ses yeux clairs qu’entourait du khôl, il n’y avait pas de malice. J’y reconnus la bonté et l’intelligence. C’était un homme heureux, en accord avec lui-même. Il n’avait jamais quitté le village et son expérience de la vie était surprenante. Dans un jardin derrière sa maison, il cultivait l’herbe qu’il fumait. C’était un vrai patriarche, qui intervenait de temps en temps pour mettre de l’ordre dans la grande famille. Il écoutait les plaignants, rendait la justice et surtout faisait travailler les musiciens. Une fois par mois, le vendredi, il recevait les visiteurs, aussi bien les malades que les curieux. Il parlait à chacun avec gentillesse et acceptait volontiers d’être payé en cadeaux. Il n’avait qu’une épouse, qu’il appelait « la femme ». Elle n’avait pas de nom. Les autres l’appelaient « la femme de Moulay ». Elle non plus n’avait pas d’âge. Elle parlait peu et vivait retirée dans une pièce sur la terrasse. On disait d’elle qu’elle était venue du village d’à côté quand elle avait quinze ans et qu’elle était possédée par des djinns qui avalaient tout ce qu’elle mangeait. Amenée par sa mère pour consulter Moulay Abdesslam, celui-ci l’aurait gardée pour la mettre à l’abri de gens malveillants. Tout naturellement elle devint sa femme le jour où la mère de ses enfants mourut dans son sommeil. « La femme » avait plus de vingt ans et trouva normal de partager la couche de l’homme qui lui avait sauvé la vie. Avec lui elle eut des enfants, qui appelaient leur père Jeddi, comme faisaient ses nombreux petits-enfants.

Je compris assez vite que tout était bien structuré, chacun devant rester à sa place, tout en participant à la bonne marche du village.

J’avais un sommeil profond et mes rêves étaient insignifiants. Mon corps se reposait et mon imagination se calmait. J’avais un petit miroir dans mon sac. Je le sortais de temps en temps pour vérifier si mon image s’était reconstituée. Je la voyais encore floue. Je devais attendre encore un peu. Il fallait me débarrasser de toutes ces histoires qui me tiraient vers la violence et le mal, oublier ma naissance, mes jeux avec des personnages que j’inventais mais qui ne voulaient plus me quitter. Il m’arrivait encore de me souvenir des compagnons du silence, de leurs figures défaites et torturées par le temps, d’entendre les appels des gens du puits qui me réclamaient du fond des ténèbres. Il fallait rompre avec ce monde et renaître dans des sentiments de paix. Je comptais beaucoup sur cette expérience chez les Jajoukas pour m’en sortir.

Je me joignis le soir au groupe des musiciens et j’écoutai. Je n’avais rien à faire qu’à me laisser emporter par cette musique qui utilisait parfois des notes stridentes comme si elles raclaient le fond de l’âme abîmée. Cela durait des heures jusqu’à la transe et la perte de conscience. Personne ne vous demandait d’entrer en transe, mais la musique, pénétrant dans le corps, le faisait réagir en suivant le rythme, en dansant, puis en ne sachant plus ce qu’on faisait, laissant l’inconscient décider. Ce fut ainsi que moi aussi, je me trouvai au milieu du cercle, à danser les yeux fermés, les bras tendus, la main droite ouverte vers le ciel et l’autre ouverte sur la terre. Je n’avais pas appris à danser. Cela me venait naturellement, comme chez les derviches tourneurs, qui récupéraient les dons du ciel dans la paume de la main droite et les redonnaient à la terre par l’autre main. Je sentais mon corps libre, mes cheveux lâchés et mes pieds nus. Lorsque je tombai sur le sol, je fus prise d’une brève crise d’épilepsie. Le Maître vint vers moi et me souleva dans ses bras. Je me sentais sauvée, prête à me donner à cet homme qui avait su sortir de moi ce que je portais de mauvais et de trouble dans mon âme. Il me ramena dans la petite chambre et mit sa main sur ma tête. Je sentis des ondes bénéfiques traverser tout mon corps, puis je m’endormis.

Le lendemain je me sentais légère, soulagée et prête à m’en aller. L’Australienne me dit qu’il fallait attendre la décision du Maître. Peut-être avais-je besoin d’autres séances. Je ne pouvais pas me présenter à lui. On ne le dérangeait jamais. Je restai dans la chambre, espérant sa visite.

Il ne restait plus que trois jours avant l’Aïd Kébir, la fête du sacrifice du mouton. Je donnai de l’argent à l’un des musiciens pour qu’il m’achetât un mouton. Je lui dis de le choisir grand avec de belles cornes. Les femmes m’invitèrent à la cérémonie du henné. J’eus sur les mains et les pieds de très jolis dessins en henné. On me dit que je ressemblais à une jeune mariée. C’était une plaisanterie de femmes. On me banda les mains et les pieds. Je restai immobilisée toute la journée. Le lendemain, on m’emmena au hammam. Des femmes me lavèrent en riant. L’une d’elles me reprocha d’avoir de petits seins et me dit : « Le Maître les aime gros ! » Je ris. Elles rirent. Après le bain, on m’habilla en blanc et des femmes m’accompagnèrent jusqu’à ma chambre. Là, trois musiciens – deux ghaïtas et un tambour – m’attendaient. « Suivez-nous ! » Ils marchaient devant en jouant un air joyeux. Je les suivis, une femme de chaque côté. Ils se dirigeaient vers la maison du Maître, qui m’attendait à l’entrée. Il me reçut en me disant : « Bienvenue, ma fille, dans le sanctuaire de la paix de l’âme ! »

Je me trouvai seule face à Moulay Abdesslam, qui me regardait avec des yeux brillants. Il avait dû trop fumer. Il me prit par la main et me fit asseoir à côté de lui. Il me donna à boire un mélange d’herbes. C’était amer. Je faillis cracher. Il me fit signe de la main pour me l’interdire. J’avalai cette potion, qui devait en principe me détendre, probablement dans le but de me livrer à lui. Il avait allumé de l’encens. La lumière des bougies était assez faible. Le Maître ne parlait plus. Il se préparait à me mettre dans son lit. Je n’étais pas tout à fait inconsciente et je sentis monter en moi non pas le désir mais mes démons, ceux qui cassaient tout, gâchaient tout et me transformaient en vipère. Je me laissai faire. Il s’étendit à côté de moi, retira son séroual tout en gardant sa longue chemise. Il tira sur le cordon de mon séroual pour l’enlever. Je n’eus pas de résistance. J’étais nue. Il passa sa main sur mon bas-ventre. Je fis appel à tout ce qu’il y avait de mauvais chez moi, me concentrai et fixai son pénis dont l’érection n’était pas tout à fait assurée. Il comprit que je n’étais pas bonne pour lui, se releva et me tourna le dos. Pendant ce temps-là, je me rhabillai. Il me dit :

« Je ne peux rien faire pour toi. Retourne chez toi. Tu es possédée. Quelqu’un t’a jeté le mauvais sort il y a très longtemps. Je crois même que cette personne qui t’a chargée de malédictions est morte ou disparue. Pour agir sur ce mal, il faudra te l’extirper et le retourner contre l’être qui te l’a jeté sur la figure le jour de ta naissance. Je ne crois pas qu’on puisse te libérer, du moins à Jajouka. Peut-être que si tu vas au sud, à l’extrême sud, dans le Sahara, et que tu cèdes ton âme à un grand fqih, Hadj Brahim, un saint homme capable d’annuler la pire des sorcelleries, peut-être que tu t’en sortiras. Tu peux rester avec nous jusqu’au jour du Sacrifice. On ne te fera aucun mal. Je ne dirai rien de ce qui s’est passé. Tu n’en parleras pas non plus. Je ne veux pas qu’on sache que tu m’as résisté. Sache que ta vie ne trouvera la paix qu’après avoir passé beaucoup d’épreuves. Malheur aux hommes qui succomberont à ta beauté. Ils seront détruits un par un. Je ne me trompe pas. Je vais te raconter une histoire vraie. J’avais un jeune disciple, un Berbère de Tafraout. Il s’appelait Hassan. Il venait souvent me rendre visite. Il passait ici quelques jours et nous lisions ensemble des manuscrits du XIVe siècle. Il était fou de poésie mystique. Un jour, il est venu me voir accompagnée d’une jeune femme, une étrangère, je crois qu’elle était japonaise, en tout cas asiatique. Dès que je la vis, j’eus un choc, une espèce de pressentiment néfaste. J’appelai Hassan et lui demandai qui était cette femme. Il me dit : “C’est mon épouse.” Je lui dis : “Emmène-la au sud pour lui laver l’âme. Elle est pleine de mal. Si tu ne peux pas y arriver, sépare-toi d’elle. Elle te portera malheur, je le sens, je le sais.” Hassan fut troublé. Il me quitta sans me dire ce qu’il allait faire. Je ne l’ai plus revu. On m’a dit que la Japonaise avait fait un enfant avec lui et avait disparu. Quant à lui, il rôde dans les rues, ayant tout perdu, son travail, sa raison et sa mémoire. Toi, tu pourras t’en sortir si tu te libères de tes démons. Sinon, tu feras le malheur autour de toi. Tu seras au mieux comme cette Japonaise. Mais j’ai confiance. »



Cette nuit-là, je fis un rêve, puis un cauchemar. Je rêvai de ma mère avec un bébé dans les bras. Ils étaient nus tous les deux. L’enfant avait de grands yeux noirs, une bouche parfaite, et posait sa main sur le sein de ma mère. Elle pleurait de joie. À un certain moment, elle me tendit le bébé comme si je devais le prendre, comme si c’était le mien. De là où j’étais, je ne pouvais pas bouger. Elle me suppliait de venir vers elle, mais je n’arrivais ni à parler ni à avancer. Plus je tardais à prendre l’enfant, plus il vieillissait. Il prenait de l’âge à vue d’œil et ma mère, épouvantée, criait mon nom de toutes ses forces. J’étais immobilisée par un poids très lourd qui empêchait tout mouvement. Le garçon prit l’image de mon père. Ma mère avait honte à cause de la nudité de son époux. Mon père se détourna de moi et mit sa tête entre les seins de ma mère. On aurait dit qu’il tétait. Ainsi le rêve s’était transformé en cauchemar. Puis il reprit des aspects plus supportables. J’étais à la place de ma mère et l’enfant était sur mes genoux. Il était doux et calme. Je sentais ses lèvres sur mes seins et j’entendais sa respiration et les battements très rapides de son cœur. Je me rendis compte que cet enfant était le mien. Ma mère vint vers moi et me dit : « Tu te rends compte ? Tu as eu l’enfant que je désirais avoir. Cela ne fait rien, je l’élèverai comme si c’était le mien et, comme on dit, cet amour sera celui du “foie redoublé” ! »

Je n’avais jamais pensé avoir un enfant. Même dans le rêve, j’étais surprise et inquiète.

En me réveillant, je savais que je n’allais pas passer la journée à Jajouka. Je regardais les femmes s’activer pour les préparatifs de la fête et je n’avais aucune envie de me mêler à cette cérémonie. Il fallait trouver un prétexte pour quitter le village. L’Australienne allait m’aider. Elle devait aller à Tanger envoyer des paquets aux États-Unis, puis, me voyant triste et ennuyée, elle me proposa de l’accompagner. En fait, elle ne supportait pas la vue du sang de tous ces moutons que le Maître égorgeait le matin de l’Aïd. Elle me dit : « C’est l’unique chose à laquelle je n’arrive pas à m’habituer. »

Avant de monter dans sa voiture, je tins à remercier le Maître et le saluer. Il était très gentil. Il me donna un talisman, qu’il rédigea devant moi avec une encre sépia, le plia en huit, l’entoura d’un fil en or et me dit : « Si un jour tu es tentée par le péché, enlève-le. Si tu le gardes sur toi, il pourra t’être défavorable ! »

J’eus tort de ne pas tenir compte de ce conseil. Peut-être eus-je tort également d’accepter de lier ma vie à ce talisman que je portais autour du cou, pensant que la petite main en or que m’avait donnée ma mère me protégeait suffisamment contre le mal.

Pendant le trajet, l’Australienne m’étonna par son sang-froid et sa stratégie. Elle me dit que son mari était un grand musicien et qu’elle faisait tout pour le sortir de ce village perdu pour en faire une étoile de la musique traditionnelle mélangée au rock et au jazz. Elle me montra des disques où des musiciens américains, surtout des jazzmen noirs, avaient utilisé sa musique. Elle m’avoua qu’elle suffoquait dans cette montagne et que son rêve était d’aller vivre aux États-Unis avec son époux. « Mais tant que le vieux est vivant, il n’y a rien à faire », ajouta-t-elle.



Tanger se préparait à la fête. À l’entrée de la ville, il y avait un immense terrain vague transformé en marché aux moutons. Cette année, l’Aïd Kébir coïncidait avec l’anniversaire de l’indépendance. Chaque famille devait avoir son mouton. Des hommes riches achetaient des brebis et les offraient aux personnes pauvres de leur connaissance. Mon père acheta un gros mouton et deux agneaux. Qu’allions-nous faire avec toute cette viande ? Ma mère était débordée, ne pouvant s’occuper seule de tout ce travail. Elle invita Rhimou, la paysanne qui venait une fois par semaine laver notre linge. Elle arriva avec ses cinq enfants et sa brebis. La maison était pleine. Les enfants couraient partout. Mon père se bouchait les oreilles, et moi je n’avais qu’une envie : fuir.

Je dis à mes parents que j’étais invitée chez mon oncle et partis avec l’Australienne dans une maison à la Vieille Montagne. Elle me présenta ses amis, tous des Marocains, jeunes pour la plupart. La maison était sombre. On ne distinguait pas bien les visages. En entrant je sentis mon cœur battre de manière forte. Ces gens n’avaient apparemment rien de particulier. Pourtant je sentis que quelque chose se tramait. Les garçons se donnaient des allures désinvoltes, fumaient du kif et buvaient de la bière. L’Australienne m’avertit que cette rencontre devait rester secrète. Je compris pourquoi sans savoir de quoi il s’agissait. Elle me dit : « C’est une cérémonie où tout est possible, à condition que rien ne sorte de ce lieu. On fume, on écoute de la musique, on danse, on peut même entrer en transe, on se donne les yeux bandés et, quand on quitte la maison, on oublie, mais vraiment on doit tout oublier ! »

Je trouvais tout cela bizarre, mais j’étais curieuse de voir ce qui allait se passer. Ils étaient quatre et ne nous parlaient même pas. Ils riaient entre eux, se donnaient des tapes dans le dos. L’Australienne vint vers moi et me dit : « J’espère que ta morale ne sera pas choquée ! Ici on se permet une fois par an tout ce qui nous est interdit. Le corps a besoin de se défouler et surtout de vivre sans penser, sans sentir le regard de la famille ou de la société se poser sur lui. J’adore me laisser aller à toutes les libertés. »

En effet, elle se laissa aller. Je la regardais en pensant au village, à son mari et au vieux.

– Ton époux est au courant ?

– Je n’ai pas d’époux. Ahmed est un amant. Il m’a offerte le premier soir au Maître. C’est la tradition. On n’en parle pas. Ça se fait, mais personne ne doit en souffler mot.

Elle dansait tout en me parlant. Tout d’un coup, les hommes arrêtèrent de rire, mirent des masques et nous entourèrent. Elle portait une gandoura et avait retiré sa culotte et son soutien-gorge. Elle avait des seins énormes. L’un des hommes se glissa sous sa robe et caressa son ventre. Un autre vint derrière moi et me prit par les hanches. Il me dit à l’oreille : « Ô ma sœur, détends-toi, laisse-toi aller… » Je me laissai faire, en me souvenant de l’amour avec le bijoutier. Je sentis son sexe collé contre mes fesses. Un autre vint par-devant et me caressa les seins. En quelques minutes, nous nous retrouvâmes tous nus en train de forniquer comme des bêtes. La musique forte couvrait les râles des uns et des autres. Cela dura un bon moment. Je gardais les yeux fermés, ne sachant pas d’où viendraient les coups. Car ces hommes avaient l’habitude de forniquer en battant les femmes et en les injuriant : « Prends, ma sœur, ma pute, ma princesse, ma salope ; tiens, suce, lèche, hurle, mets-toi à genoux, donne-moi ton cul, écarte les jambes, ne te retourne pas, ne regarde pas, c’est ton maître qui te donne… si tu jouis, tu es une pute, allez, mets tes jambes sur mes épaules, ne ris pas, c’est fou de baiser une inconnue… »



J’avais sur moi le talisman du Maître ainsi que la khamsa. Je reçus moins de coups que l’Australienne, qui hurlait de plaisir ou de douleur. Il était impossible de fuir. J’enregistrai leurs voix dans ma tête. Cela était peut-être suffisant pour les retrouver un jour.

La nuit, tout le monde était fatigué. La fille dormait, ses deux mains sur sa poitrine. Les hommes, toujours masqués, somnolaient. J’avais soif et faim. Il n’y avait que de la bière. Je n’avais ni bu ni fumé. J’avais seulement été pénétrée un nombre incalculable de fois. Je me sentais salie, mais sur l’instant je n’en voulais qu’à moi-même. Je plaignais ces pauvres types qui n’allaient pas tarder à recevoir les premiers signes de ma vengeance. Le pire, c’était que je m’étais laissé faire. J’aurais dû réagir, faire quelque chose, mettre le feu à cette baraque ou taillader quelques joues. Avais-je besoin de cette épreuve pour alimenter ma passion du mal ? Je reçus un coup sur la nuque et perdis connaissance.





4

À la dérobée, pliée sur moi-même dans un coin d’une chambre obscure, je cherchais un regard humain, une main clémente. Des yeux je suppliais. Je n’avais plus de forces pour parler ou crier. J’essayai de me relever. Je titubai, puis tombai. Je serrais les fesses et les cuisses, sur lesquelles coulait un filet de liquide jaunâtre. Je n’avais plus aucune larme au fond des yeux. Sur le plancher, des bouteilles de bière vides, un reste de sandwich, des pipes de kif et une odeur nauséabonde. J’étouffais et n’arrivais pas à quitter ce lieu maudit où j’avais été jetée sur le sol comme une serpillière usée. Des hommes dont je n’avais retenu que les voix s’étaient essuyé les pieds sur ce corps qui ne ressemblait plus à un corps de jeune fille. J’étais devenue, en l’espace de quelques heures, une chose défraîchie, battue, souillée, puis oubliée dans ce gîte, sans doute un repaire de brigands et de trafiquants.

Mes yeux étaient devenus plus grands à mesure que je fixais le plancher. Je suivais le parcours des fourmis transportant des miettes de pain tout en contournant une tache de sang et des gouttes de sperme qui ressemblaient plutôt à des crachats de tuberculeux. Mon corps endolori se sentit d’un coup secoué par une sorte de volonté intérieure qui lui commandait de se lever et de quitter ce lieu où rôdaient encore le parfum de la mort et le goût suffocant de l’homme.

À moitié nue, je marchai à quatre pattes jusqu’à la porte. Je savais que j’étais poussée par une ombre, celle qui m’accompagnait souvent dans mes rêves, et soutenue par une voix dont j’entendais des bribes. Je traînais les pieds.