Main La Nuit de l'accident

La Nuit de l'accident

EDEN1001081
Year:
2012
Language:
french
File:
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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS





Que s’est-il vraiment passé la nuit de l’accident, la nuit où une voiture s’est écrasée dans le Célé et où un homme a été retrouvé mort, sur la berge ? Nat, la jeune vétérinaire qui vit avec Pierre dans la ferme toute proche, ne va pas tarder à se poser des questions. Alors que son couple bat de l’aile et que son employeur se livre à un infect chantage, d’étranges événements surviennent dans ce coin perdu du Cantal. Un motard conduit sa machine avec la détermination d’un kamikaze. Un vieux rebouteux à moitié fou prend Pierre pour son oncle, résistant mort pour la France. Un campeur énigmatique fouine un peu partout.

Tambour battant, Elisa Vix nous mène dans un excès d’émotions peu compatible avec la vie d’un éleveur de laitières.





ÉLISA VIX





Née en 1967, Élisa Vix s’est lancée dans l’écriture de romans policiers après la publication… d’une thèse vétérinaire. Deux de ses romans sont adaptés pour France 2 : La Baba-Yaga (Odin, 2005) et Bad dog (Odin, 2006) qui a également reçu le prix du meilleur polar francophone de Montignylès-Cormeilles.



Du même auteur, chez d’autres éditeurs



La Baba-yaga, Odin Eds, 2005

Bad dog, Odin Eds, 2006 (Prix du meilleur polar francophone de Montigny-lès-Cormeilles 2007)

Andromicmac, Krakoen, 2010



© Éditions du Rouergue, 2012

ISBN978-2-8126-0378-5

www.lerouergue.com





Élisa Vix





La nuit de l’accident





roman





France. Sud du Cantal. Juillet 1994.





Les essuie-glaces battaient comme un métronome affolé, sans parvenir à écarter les trombes d’eau qui s’écrasaient sur le pare-brise.

Arc-bouté sur le volant, le souffle court, le conducteur plissait les paupières, tentant vainement de déchirer la nuit hostile qui cernait le véhicule.

L’habitacle n’était qu’un abri dérisoire, chahuté par une averse furieuse. L’auto filait sur l’asphalte glissant, avalant les kilomètres. Toujours plus vite.



Une trouée dans les nuages laissa percer un rayon de lune. L’homme essuya d’une main fébrile la sueur qui perlait sur son fro; nt. Ses yeux s’écarquillèrent ; ce n’était plus une route qui s’ouvrait devant lui, mais une rivière, un torrent. Malgré cette vision d’apocalypse, le conducteur ne décéléra pas. Ses mâchoires se contractèrent et ses doigts se crispèrent sur le volant. Il enfonça la pédale d’accélérateur.

La Golf, tel un hors-bord, s’élança au-dessus des flots noirs, grêlés par les gouttes de pluie. Les arbres s’écartaient sur son passage, l’averse redoublait, martelant la tôle.



Le torrent fit un écart vers la droite. L’homme se coucha sur le volant. L’axe de direction obtempéra à contrecœur, les essieux grincèrent, mais les pneus se dérobaient, poursuivant inexorablement leur fuite en avant.



Ce fut le chaos.



Des projectiles fusèrent de toutes parts. L’auto rebondit, comme privée de suspensions. Dans un craquement sinistre, une fissure s’ouvrit sur le pare-brise. Instinctivement, l’homme lâcha le volant pour se protéger le visage. La Golf glissa, emportée par une coulée de boue, de pierre et d’herbe. Le pare-brise éclata en une gerbe de verre. Le conducteur s’était recroquevillé en position fœtale.

La chute sembla durer des heures.



Puis, d’un coup, la voiture stoppa.



Ce fut le silence. Et la douleur. Une douleur terrible, inhumaine, qui montait des cuisses, enserrait les reins, vrillait le cerveau. Une douleur de torture, d’accouchement, une douleur plus forte que tout.

Et ce fut le froid. Pas un froid ordinaire qui transit le corps d’un coup. Non, un froid qui monte lentement, insidieusement, engourdit les jambes, puis les cuisses, anesthésie la douleur, saisit les tripes et le thorax, coupe la respiration, s’insinue dans les narines.



Dans un dernier effort, l’homme releva la tête et, à travers le rideau de pluie, aperçut une lueur tremblotante qui courait vers lui.

Il comprit qu’il était sauvé.



Ou perdu.





Je m’appelle Pierre Rouzié.

Je suis né le 10 avril 1956, à Aurillac. Ce qui fait de moi le premier des Rouzié à ne pas avoir vu le jour dans le lit parental, sous le crucifix orné d’un brin de buis. Mais la légende familiale raconte qu’à peine arrivé, et seulement âgé de quelques jours, mon père me fit faire le tour du pays. Promenade que ma mère accepta de mauvaise grâce, sachant d’avance qu’elle ne pourrait lutter contre cette lubie paternelle.

Ce n’est pas du sang qui coule dans les veines des Rouzié, disait-elle, c’est de la terre. Cette terre fertile, propre à l’élevage, que mon père s’empressa de me montrer comme on partage un trésor.



Est-ce cette promenade néonatale, cette boue froide qui pulse dans mes artères ? Où que je sois, il me suffit de fermer les yeux pour que les courbes douces des vallons et le camaïeu vert des prés parsemés de bosquets s’impriment dans mon cerveau.

Tout est d’une netteté saisissante, d’une clarté effrayante.



Des maisons isolées surplombent ce paysage bucolique de collines et de forêts de châtaigniers. En bas, des petites taches de couleur paissent tranquillement. Çà et là, des routes désertes, à moins que ce ne soient des rivières, serpentent, s’évanouissent dans un creux, miroitent sur une crête.



Je ferme les yeux plus fort, je hume, je respire, je goûte, je pèse de tout mon poids sur mes bottes comme pour les enfoncer dans l’humus.

Je suis un châtaignier, un ruisseau, une buse.



J’ouvre les yeux et resserre le plan. Au centre, il y a ma ferme. Au centre de la ferme, il y a la maison centenaire, construite par mon grand-père. Silhouette imposante, toit de lauze, murs gris en pierre de pays. Un lézard, la tête fine aux aguets, y réchauffe son sang glacé de reptile, puis, ondulant et fluide, disparaît dans une fissure.

Devant la porte, un rideau de perles multicolores empêche les mouches d’entrer. Je l’écarte, pénètre dans la grande salle commune au parquet patiné par les ans. La table de chêne flanquée de ses deux bancs est immense. Le pendule de l’horloge rythme interminablement les secondes. La pièce est claire et propre, mais il en émane comme un relent de tristesse. Ça manque de cris, de rires et de jouets. Je ressors vite dans la lumière, dans la cour encombrée d’outils agricoles.



Sur ma droite, le potager.

En face, le vieux moulin à eau désaffecté, l’étable et la grange attenante. L’étable est bien tenue. Ici, c’est vivant, ça meugle, ça trépigne, ça fouette l’air de la queue. Tordant l’encolure, une bête chasse une mouche d’un grand coup de langue rose et râpeuse.

Mes trente frisonnes ruminent en attendant la traite, le pis gonflé, tendu jusqu’au sol. Ça sent le foin, l’ensilage et le lait frais.



À l’extérieur, le tas de fumier bourdonne et monte parfois presque jusqu’au toit.

Un ingénieur de la ville, bardé de diplômes, est venu me voir. Examens bactériologiques à l’appui, il a accusé mon fumier de polluer la rivière. Il parlait avec des gesticulations menaçantes. Comme s’il était chez lui. Comme s’il s’intéressait à la santé des gens du pays qu’il méprise, parce qu’incultes et bornés. Comme si le Célé leur appartenait.



Car, en bas, coule le Célé.



C’est un cours d’eau sans histoire ; une rivière peu profonde où l’on pêche les truites à mains nues et où les enfants bondissent de rocher en rocher.

Le Célé est joyeux, limpide et sans danger.

Pourtant, par un jour de printemps comme les autres, il explosa d’une colère épouvantable. C’était en 1927, ce fut une crue terrible. Mon grand-père eut juste le temps de détacher les bêtes dans l’étable avant de se réfugier avec sa femme et ses deux fils sur le toit de la maison. Ma famille fut sauve mais, à part quelques bêtes qui survécurent en nageant, perdit presque tout.

Depuis, le Célé n’a plus jamais quitté son lit et cette ire est restée aussi incompréhensible que soudaine.



Nat aime le Célé. Elle dit qu’il est comme moi, fort et tranquille.

Nat et moi vivons ensemble depuis deux ans, presque jour pour jour.

En fait, il serait plus juste de dire que, désormais, nous vivons l’un à côté de l’autre.

Même dans mes rêves les plus fous, je n’ai jamais imaginé qu’une femme comme Nat pose seulement les yeux sur moi. Notre rencontre est un miracle. Elle est celle qui ne m’était pas destinée.



C’est vrai, je suis comme le Célé. Fort et tranquille. Mes grandes mains sont faites pour attraper les truites et mes genoux pour faire sauter les enfants.

Mais, à force d’être tranquille, on devient insipide.



Ma mère, qui était d’origine citadine, disait toujours que la plus grande ambition de mon père était de remporter un prix à la foire de Maurs. Au début, elle en riait, attendrie, puis elle n’avait plus supporté sa lenteur de paysan, et elle était partie.

Elle m’emmena dans ses valises, mais au bout de quelques mois, il fallut se rendre à l’évidence, je dépérissais en ville.

C’est mon père qui m’a élevé.

Mon père m’avait prévenu. Les femmes ne restent jamais très longtemps auprès d’hommes comme nous.

Nous, les terriens. Les besogneux. Les silencieux.



Le problème, c’est que je suis un homme médiocre.

Comme une fièvre maligne, la médiocrité sue par tous les pores de ma peau. Une sueur acide qui corrompt tout, y compris l’amour que Nat avait pour moi.



C’est peut-être pour ça, pour conjurer ma médiocrité, que j’ai fait ce que j’ai fait, la nuit de l’accident.





Pierre





Il régnait une touffeur moite dans l’étable. Les vaches étaient nerveuses et s’agitaient en attendant leur tour. Leur queue couverte de bouse séchée me cinglait le visage. Des sabots volaient. La chaleur les rendait irritables comme des divas.

Pourtant, par la porte ouverte, j’apercevais un ciel serein. Aucun nuage noir annonciateur d’un orage imminent. Les muscles bandés, je charriais un bidon de lait jusqu’au tank et j’étais en nage. Mordicus me suivait de sa démarche raide et hésitante en tirant la langue. J’ai versé le lait dans le grand récipient de métal, puis j’ai essuyé mon visage moite avec la manche de ma combinaison de travail. Mes lèvres étaient sèches et craquelées. J’avais une soif d’enfer.

La traite était bien avancée, il ne restait plus que cinq bêtes.



C’était au tour de Lutèce. Je me suis agenouillé à côté d’elle et j’ai pressé un trayon pour faire gicler un peu de lait, comme il est d’usage avant de mettre la machine. Un juron m’a échappé. Au creux de ma paume s’étalait un liquide rosé agrémenté de grumeaux, comme du lait-fraise tourné. Encore une mammite. La troisième de Lutèce cette année.

J’ai pesté contre les colibacilles tenaces, les antibiotiques inefficaces, les vétérinaires incompétents, et même contre Lutèce. Encore plusieurs traites de perdues.



Je tirais le lait infecté à part lorsque le 4x4 de Nat a déboulé dans la cour en faisant crisser les graviers et s’enfuir les poules.

Par la fenêtre crasseuse, je l’ai observée descendre de sa voiture et jeter un regard courroucé vers l’étable. Elle avait sa tête des mauvais soirs. J’ai compris que pour la mammite de Lutèce, il faudrait que je me débrouille seul. Elle s’est dirigée vers la maison en boitillant. Sur le perron, elle s’est tournée de nouveau vers l’étable et, appuyée au mur, elle a ôté ses baskets délacées en les frottant contre les marches. À cause de la chaleur, ses cheveux étaient collés sur ses tempes.

Comme au soir de… notre coup de foudre.



*



Il faisait encore plus chaud qu’aujourd’hui. Pas un brin d’air. Lorsqu’on entrait dans l’étable, la chaleur animale presque palpable, associée aux émanations d’ammoniac, vous coupait le souffle.

Garance devait vêler et j’étais allé la voir toutes les heures depuis le dîner. Vers minuit, il devint évident que les choses ne se passaient pas normalement.

J’ai appelé Cordurier, le vétérinaire, et suis tombé sur Nat.

Je savais par ouï-dire que Cordurier, qui se faisait vieux, avait engagé un vétérinaire pour l’aider, et que c’était une femme. Une jolie femme. Mais je n’avais encore jamais eu affaire à elle.

Dix minutes après mon coup de fil, elle était là. Elle a sauté de son 4x4 et remplacé ses baskets par des bottes. Elle portait la même combinaison kaki que moi. Version sexy.

Elle s’est avancée dans la lumière cotonneuse de l’étable. On la disait jolie, je ne fus pas déçu. Assez grande, la taille élancée. Des cheveux roux mi-longs, attachés en queue-de-cheval, surmontant un visage fin, éclaboussé de taches de rousseur. Des lèvres pâles et charnues. Des yeux gris en amande au regard dur qui m’a touché de plein fouet.

Un mariage détonnant de feu et de glace.

Je me suis effacé pour la laisser passer. Elle a examiné Garance et demandé de sa voix un peu rauque :

– Vous êtes seul ?

– On dirait.

Elle m’a jaugé des pieds à la tête.

– Ça devrait suffire. La tête est tordue sur le côté. Je vais repousser le veau, replacer la tête et vous n’aurez plus qu’à tirer.

Elle s’était décidée pour une extraction forcée. Soulagé de couper à la césarienne que Cordurier m’aurait facturée au prix fort, j’étais un peu inquiet sur les compétences de cette inconnue. Mais ce n’était pas une débutante. Elle se débrouillait bien ; mieux que Cordurier qui, entre autres défauts, abuse volontiers de la liqueur de châtaigne.

Comme elle l’avait annoncé, elle a replacé le veau et accroché les lacs aux pattes. Je me suis mis à tirer sous sa direction. Avec la chaleur torride qui écrasait l’étable, j’ai bientôt été trempé et je soufflais comme une forge.

Au bout de vingt minutes, un veau robuste est tombé sur la paille.



Penché en avant, les mains sur les genoux, je reprenais ma respiration, les bronches en feu. Nat a examiné le nouveau-né et s’est tournée vers moi. Ses joues étaient rouges et striées de mèches humides. Son visage avait perdu son expression de dureté. Elle a souri.

– C’est une femelle. Comment allez-vous l’appeler ?

J’ai haussé les épaules en signe d’ignorance. Le veau était tout blanc, avec juste une tache noire entre les deux yeux. Elle a proposé Pâquerette.

– Au moins, avec un nom pareil, on saura tout de suite que c’est une vache, ai-je fait remarquer.

Nous avons ri tous les deux, non parce que c’était si drôle, mais plutôt pour nous libérer de cette tension qui électrisait l’air. Un mélange de gêne et d’attirance.



Nat m’avait plu d’emblée. Ensuite, elle m’avait subjugué par son autorité, son savoir-faire. À présent, à genoux dans la paille à côté du veau, son profil délicat se détachait dans la lumière jaunâtre d’une ampoule poussiéreuse, tel un tableau de Rembrandt. J’étais seul avec cette femme sublime, et, si mon cœur battait à tout rompre, ce n’était plus à cause de l’effort que je venais de fournir.

Cette nuit d’août étouffante, alors que Pâquerette, chancelante, commençait déjà à se lever sur ses grandes pattes noueuses, j’ai enlevé le haut de ma combinaison et croisé les manches sur ma taille. Mon torse luisait de sueur. Nat a détourné le regard ; elle aussi transpirait. Nous mourions de chaleur et, bien qu’il soit une heure du matin, je l’ai invitée à boire quelque chose à la maison. Elle m’a dévisagé en plissant les paupières, puis elle a accepté.

Dans la cuisine, nous avons bu trois ou quatre verres d’eau en discutant. Je ne suis pas du genre volubile, mais elle me posait beaucoup de questions. Elle était nouvelle dans le pays et je lui racontais de vieilles histoires qu’elle ne connaissait pas encore (ou qu’elle faisait semblant de ne pas connaître). Elle-même regorgeait d’anecdotes sur sa profession.

À la façon gentiment cocasse dont elle en parlait, on sentait qu’elle aimait son métier, ce pays rude et ses habitants. Cela me la rendait encore plus séduisante.



Je ne voulais pas qu’elle parte. Moi, le taiseux, j’étais prêt à raconter n’importe quoi pendant des heures, pourvu qu’elle reste.

Elle m’écoutait, la tête légèrement penchée, ses yeux bien plantés dans les miens qui devaient constamment se faire violence pour ne pas se dérober. J’ai même réussi à la faire rire une ou deux fois.

Enfin, elle s’est levée et a déclaré qu’elle allait rentrer. À mon tour, je me suis levé précipitamment. Je me tenais debout à côté d’elle, gauche, cherchant désespérément quelque chose pour la retenir. J’ai dit très vite qu’il fallait qu’elle revienne, pour Pâquerette, pour Garance, pour la facture, pour moi… Je me suis mis à bafouiller, à rougir comme un gamin. J’aurai voulu être cent pieds sous terre.

Elle a eu un sourire amusé en posant sa main sur mon bras, et m’a promis de passer prendre un autre verre d’eau le lendemain, après sa tournée.

Le lendemain soir, c’est allé très vite.



J’avais pensé à elle toute la journée. En conduisant, sur mon tracteur, je pensais à Nat. En fauchant, je pensais à Nat. En trayant, je pensais à Nat. Je me disais que j’avais mal compris, qu’elle était trop belle pour moi, qu’elle ne pouvait pas s’intéresser à un type dans mon genre.

Le midi, j’ai mis une bouteille de rosé au frais. Dans ma tête tournaient en boucle les paroles d’une chanson que ma mère adorait :

Mon cœur volcan, devenu vieux, bat lentement la chamade,

La lave tiède de tes yeux coule dans mes veines malades.





Mon sang était infecté. Pour la première fois depuis des lustres, j’étais en train de tomber amoureux.



Elle est arrivée vers 20 heures. Comme la veille, il faisait une chaleur suffocante ; comme la veille, ses joues étaient rouges et zébrées de mèches collées. Elle portait un jean et un débardeur. Elle s’est assise sur le banc et j’ai sorti le rosé.

Dans la lumière du soir, ses prunelles grises se piquetaient d’orange. Mon verre à la main, j’étais paralysé. Disparue mon euphorie passagère de la veille. Elle était venue et je restais muet, en nage, tandis que mon cœur, ce vieux volcan stupide, battait la chamade et allait tout gâcher. Sans se démonter, Nat a raconté sa journée en sirotant son vin.



Au bout d’un verre, nous échangions des regards d’une fixité troublante. Au second, nos doigts se mêlaient. À trois, c’étaient nos lèvres. Au quatrième, elle a suggéré une douche.

Elle a voulu que je la prenne debout contre le carrelage froid, le jet tiède sur nos épaules. La faïence blanche renvoyait une clarté aveuglante et j’ai parfois l’impression d’avoir rêvé ses longues jambes autour de mes reins, ses fesses rondes, ses ongles dans ma chair et, en apothéose, son sourire. Le sourire comblé de Nat après l’amour, dont je ne sais toujours aujourd’hui s’il est de gratitude ou d’espièglerie.



Quinze jours plus tard, Nat est venue s’installer chez moi. Bien sûr, on a jasé au village. Nat s’en foutait. Cordurier, son patron, boudait. Je suppose que ce vieux cochon réputé pour ses frasques extraconjugales, avait songé un instant joindre l’utile à l’agréable.

Pâquerette est désormais une solide génisse et je lui voue une tendresse particulière. De celle qu’on réserve au témoin de votre bonheur passé. Sa vue suffit à m’emplir de mélancolie.



*



J’ai terminé la traite, mis des seringues intramammaires à Lutèce et rejoint Nat dans la salle à manger. Elle avait fait réchauffer une pizza au micro-ondes et mangeait avec les doigts, l’air morne. J’ai tiqué devant la pizza surgelée.

Nat exagère, une demi-pizza, ce n’est pas un repas pour un travailleur. Elle était assise de biais, la jambe gauche allongée sur le banc, un sac rempli de glaçons sur le genou.

Tout en retirant ma combinaison, j’ai demandé ce qui lui était arrivé. Elle a grogné que je le savais bien. Je me suis lavé les mains et j’ai pris place en face d’elle.

Nous avons mangé en silence. En mastiquant la pâte caoutchouteuse, je réfléchissais à mon programme de la semaine prochaine. Je devais finir les foins, réparer le toit de l’abri des génisses, acheter cette pièce de rechange pour le tracteur. J’avais négligé le potager ces derniers temps. Fugacement, j’ai resongé à l’ingénieur. Avec les gens de la ville, c’est toujours la même litanie, Bruxelles par ci, écologie par là… Toujours à sortir de leur chapeau une nouvelle règle érigée par un énarque qui n’a jamais mis les pieds dans une ferme. L’étable pollue la rivière, la seule solution, c’est de la déménager, avait-il décrété. Rien que ça. À quel coût ? Il ne voulait pas savoir, c’est ça ou la cessation d’activité. J’ai avalé une gorgée de vin. Jamais ils ne me prendront ma ferme, jamais. Personne.



À cet instant, Nat s’est levée, furieuse. Le sac plein de glaçons a dégringolé par terre avec un bruit cristallin qui m’a fait sursauter. Elle dardait sur moi des yeux furibonds. Apparemment, elle m’avait parlé et je n’avais pas entendu. Elle est allée jusqu’au réfrigérateur en boitant exagérément, a rapporté le fromage et l’a presque jeté sur la table. Je suis sorti manger un morceau de cantal sur le perron.

C’est le moment de la journée que je préfère. Le soleil se couche derrière la grange et le ciel s’embrase comme dans un film en Technicolor de la Metro Goldwyn Mayer. Mordicus est venu poser sa bonne vieille tête d’épagneul sur ma cuisse en pleurant doucement. J’ai caressé son crâne pointu. Ses yeux blancs et opaques se sont fermés de contentement. Tout était calme. On n’entendait que le cliquetis des attaches dans l’étable et le chant des grillons. J’aurais aimé partager cet instant avec Nat, mais quand je me suis retourné vers l’embrasure de la porte, j’ai constaté qu’elle était déjà montée.



Après ma douche, je l’ai rejointe dans la chambre. Elle était couchée sur le côté, le drap remonté jusqu’à la taille, et lisait un roman policier. La bretelle de sa nuisette glissait sur son épaule parsemée de taches de rousseur. J’avais très envie d’y presser mes lèvres et, pourquoi pas, de les aventurer un peu plus loin, mais le regard hostile qu’elle m’a lancé aurait dissuadé Casanova en personne.

Contournant le lit, je me suis arrêté un moment devant la fenêtre ouverte pour humer l’air nocturne. Sans être vraiment agréable, l’atmosphère commençait à devenir respirable. Quelques animaux hantaient de leurs cris cette nuit sans lune. Soudain, j’ai tressailli : dans le moulin, un halo se déplaçait. Mon pouls s’est accéléré et mes paumes se sont crispées sur le rebord de la fenêtre. Je me suis penché au-dessus du vide, mais le faisceau avait disparu. Avais-je été victime d’une hallucination ? Ou quelqu’un se promenait-il dans le moulin avec une lampe de poche ? Il n’y avait rien à voler dans ce bâtiment à l’abandon. Rien d’intéressant, sauf les menottes.

Un étau a étreint ma poitrine. Puis la voix acerbe de Nat a rompu le silence. J’ai détaché mon regard de la nuit.

– Il y a encore un campeur dans le pré de la prise.

– Et alors ? ai-je demandé en m’éloignant de la fenêtre.

– Il faut que tu lui dises de partir, c’est une propriété privée.

– Dis-le lui toi-même. Moi, les campeurs, ça ne me dérange pas.

Nat a soupiré et a tourné une page bruyamment. Je me suis couché avec mon magazine d’élevage.

– Demain, je suis en vacances et j’aimerais être tranquille quand je vais me promener ou me baigner dans la rivière. Je n’ai pas envie d’être agressée par un déséquilibré.

– Tu n’as qu’à prendre Mordicus avec toi.

– Cette pauvre bête aveugle et percluse de rhumatismes ?

– Tu n’as qu’à la soigner.

Elle a poussé une exclamation outragée et s’est tue.

Pas mécontent d’avoir eu, pour une fois, le dernier mot, j’ai commencé un article traitant de la synchronisation des chaleurs. Mais je n’arrivais pas à me concentrer.

– Je croyais que tu devais repeindre la petite chambre pendant tes vacances, ai-je repris en fronçant les sourcils.

Nous nous tournions le dos, mais au mouvement du matelas j’ai compris qu’elle avait haussé les épaules. Après quelques minutes, elle a lâché :

– De toute façon, je reprends la pilule.

Là, j’étais scié. Depuis quatre mois, nous tentions d’avoir un enfant et voilà qu’elle décidait seule d’arrêter, sans me consulter. J’ai jeté mon journal par terre et enfoncé la tête dans l’oreiller. J’étais tellement énervé que j’ai mis au moins deux heures à m’endormir.





Nat





J’étais assise en face de lui, une jambe repliée sous ma chaise, l’autre tendue devant moi à cause de mon genou qui m’élançait et je n’en croyais pas mes oreilles.

Il était vautré sur son fauteuil, suant et adipeux, dégoulinant comme une tranche de fromage de raclette sur une patate chaude. Son visage mou affichait un sourire lubrique qui achevait de me donner la nausée.

Alors ce truc existait vraiment, et c’était en train de m’arriver.



La journée s’était plutôt mal terminée. C’était ma toute dernière visite avant une semaine de congés bien mérités. J’avais plein de projets : me reposer, d’abord. Me balader à pied et à cheval dans la campagne, me baigner dans l’eau fraîche du Célé, décorer la petite chambre… Mais, à la dernière minute, alors que je peinais sur une réduction de matrice, une de ses maudites Salers, vive comme un pur-sang, m’avait décoché un coup de pied dans le genou. Pourquoi ces foutues bestioles visent-elles toujours les articulations ? Un peu plus haut, dans le muscle de la cuisse, j’aurais été quitte pour un hématome, mais là j’étais bonne pour l’épanchement de synovie. Avec un genou en bouillie, adieu tous mes beaux projets de vacances.

Avant de rentrer à la maison, je devais déposer des tubes de sang au cabinet. Sur la crête, j’ai arrêté le 4x4 pour contempler le paysage dans la lumière délicate du soir. Sous mes roues, les prés jaunis descendaient en pente douce vers la ferme du Moulin. Le Célé miroitait tranquillement, passait derrière l’étable où Pierre devait traire, coulait sous le pont près du camping municipal et disparaissait dans le village. Du regard, j’ai remonté son cours en sens inverse, vers la prise d’eau. À ce niveau, la route qui file vers Aurillac rejoint la rivière, l’accompagne sur un kilomètre dans ses méandres capricieux, puis l’enjambe et se sépare définitivement.

J’ai froncé les sourcils. Dans le pré derrière le moulin, il y avait un petit triangle de tissu bleu qui n’avait rien à y faire. Encore un campeur. Ces gens ne manquent pas de culot. Ils ne se demandent jamais si le carré d’herbe sur lequel ils ont jeté leur dévolu appartient à quelqu’un. Je suis repartie, contrariée. J’ai horreur qu’un inconnu fouine autour de la ferme. Décidément, mes vacances allaient être ratées.

Mais ce n’était rien par rapport à ce qui m’attendait au cabinet.



J’ai déposé les échantillons de sang dans le frigo et je repartais, quand la voix de mon patron m’a hélée depuis son bureau. Je me suis avancée avec circonspection dans l’encadrement de la porte. Il m’a fait signe de m’asseoir. Il avait des choses à me dire.

Comme je ne l’ignorais pas, mon CDD prenait fin prochainement et il se tâtait pour me proposer un CDI, voire une place d’associée. Or, il n’était pas tout à fait content de moi. J’ai levé un sourcil étonné. Un éleveur s’était plaint ?

Non, il ne s’agissait pas des éleveurs, mais de lui, Marcel Cordurier. J’ai commencé à me tortiller sur ma chaise, un voyant rouge s’est allumé dans mon cerveau ; ça sentait le coup fourré à plein nez.

Il a poursuivi : j’étais trop distante avec lui, trop froide. J’ai hoqueté ; décidément, ça sentait le roussi. Il voulait que notre relation professionnelle soit plus chaleureuse.

Chaleureuse ?

Je fulminais intérieurement. Qu’est-ce qu’il s’imaginait, ce salopard de pervers ? Que j’allais me jeter sous son bureau pour lui tailler une pipe ? Y avait pas écrit Monica Lewinsky sur mon front.

Mais je m’étais trompée, Cordurier ne se contenterait pas d’une fellation furtive sur son lieu de travail, il voyait beaucoup plus grand : le week-end prochain, sa femme allait rendre visite à sa mère, à Toulouse. Et qu’est-ce que je dirais de passer le voir samedi soir chez lui pour discuter tranquillement de mon CDI, autour d’une flûte de champagne ?

J’en disais pas grand-chose. Ou plutôt rien de poli.

Et Pierre ? Qu’est-ce que j’allais dire à Pierre ? Cordurier a haussé les épaules. Pierre Rouzié ? Je n’avais qu’à prétexter une urgence. Pendant mes vacances ? Très vraisemblable. Alors, on était d’accord, samedi, 20 heures.

Je suis partie sans dire ni oui ni non.



Dans l’habitacle surchauffé du 4x4, j’ai serré le volant jusqu’à ce que mes jointures blanchissent et j’ai poussé un hurlement de rage. Le salaud, il avait osé.

Je ne peux pas dire que je n’avais rien vu venir. J’avais essuyé remarques grivoises, mains baladeuses et autres regards libidineux plus souvent qu’à mon tour, mais je n’avais jamais imaginé qu’il irait jusqu’au bout. Il avait attendu son heure et bien manigancé son coup, le vieux bouc. Car il me tenait. S’il ne renouvelait pas mon contrat, je n’aurais qu’à chercher du boulot ailleurs et, dans ce pays semi-désertique, il y avait fort à parier que je ne trouverais rien à moins de soixante kilomètres à la ronde. En admettant que je trouve. Ça signifiait partir du village, partir de la ferme. Quitter Pierre. Même si notre relation n’était plus ce qu’elle était, je n’étais pas certaine d’avoir envie d’en arriver à cette extrémité. Et il était hors de question que je reste sans travailler. D’ailleurs, Pierre n’aurait pas les moyens de m’entretenir.



J’approchais de la ferme. J’ai ravalé mes larmes d’impuissance. Fallait-il que j’en parle à Pierre ? Et si je lui en parlais, que pourrait-il faire ? Aller casser la figure de ce salaud ? Non, aucun risque, et ce n’était pas plus mal… Mieux valait y réfléchir et essayer de m’en tirer toute seule comme je l’avais toujours fait.



Encore folle de rage, je suis descendue du 4x4. Pierre n’avait pas terminé de traire, ma fureur a monté d’un cran. À croire qu’il fait exprès de terminer de plus en plus tard pour que nos soirées ensemble soient de plus en plus courtes.

Évidemment, j’allais encore devoir préparer le repas. J’ai pensé à Cordurier qui mettait les pieds sous la table, pendant que bobonne, qui ne se doutait pas de la proposition ignoble qu’il venait de faire à l’une de ses salariées, s’activait pour le servir. Et si j’allais en toucher deux mots à madame Cordurier ? Je l’avais rencontrée quatre ou cinq fois, toujours au marché. Une personne douce et effacée, aux grands yeux noisette dont les profondeurs insondables semblaient contenir toute la misère féminine du monde.

Non, laissons Jeanne Cordurier en dehors de cette affaire.



J’ai sorti du congélateur une pizza quatre fromages et des glaçons pour mon genou qui enflait à vue d’œil. Un peu plus tard, Pierre est rentré. On a dîné en silence. C’est à peine s’il se rendait compte de ma présence. Pour finir, comme chaque soir, il est parti manger son fromage dehors avec son chien, me laissant seule et coupant court à toute conversation. Il était déjà 22 heures, j’ai mis mon assiette dans le lave-vaisselle et je suis montée me doucher.



Quand Pierre m’a rejointe dans la chambre, je lisais déjà depuis une demi-heure et j’avais mon idée sur l’identité de l’assassin. Un peu ridiculement, il avait ceint une serviette éponge autour de sa taille. Quand il l’a retirée pour enfiler son caleçon, j’ai coulé à la dérobée un regard concupiscent sur ses fesses et ses reins musclés.

Sa nudité m’a rappelé le soir de notre coup de foudre. Je le revoyais dans l’étable, les épaules larges, le torse puissant, inconscient de la sensualité sauvage qui irradiait de lui. Son mélange de solidité et de timidité m’avait émue.

Mon cœur s’est serré. Comme il avait été facile de l’étreindre. Et comme c’était difficile à présent.



Il est venu se coucher dans le grand lit. Nous nous tournions le dos comme deux serre-livres sur une cheminée vide. Je lui ai reparlé du campeur et, comme je m’y attendais, il a refusé de s’en occuper. La conversation s’est envenimée, j’ai eu droit à une réflexion blessante et injuste sur mes capacités professionnelles. Puis je lui ai annoncé que je reprenais la pilule. C’était vraiment une vacherie et, en plus… c’était faux. Mais ça ne changeait pas grand-chose puisqu’il ne m’avait pas touchée depuis plus d’un mois.

Cette provocation ne l’a pas fait sortir de ses gonds. Il s’est contenté de fermer son magazine et d’enfouir sa tête dans l’oreiller.



Au bout de quelques minutes, j’ai posé mon livre et je me suis tournée vers lui. J’ai enfoncé mes doigts dans ses cheveux noirs et drus, et j’ai approché mes lèvres de son oreille pour lui susurrer la vérité. Et plus si affinités. Au lieu de ça, j’ai poussé un cri de dépit. Ce salaud dormait déjà à poings fermés. Une fois de plus, il avait trouvé le moyen de filer à l’anglaise.



Humiliée, je me suis rejetée sur le dos, les bras croisés sur la poitrine, et je me suis livrée à une petite séance très réussie d’auto-apitoiement, avec versement de larmes amères sur ma solitude et l’indifférence du mufle qui ronflait à mes côtés. J’ai même eu une pensée pour cette vieille Emma Bovary. Adolescente, comme j’avais pu détester cette héroïne insatisfaite. Ce soir, j’avais l’impression d’être sa petite sœur.

Je me suis souvent demandé quelle serait la réaction de Pierre si je débarquais un beau matin, une valise sous chaque bras, dans la cuisine, pendant qu’il prenait sa collation de dix heures. Sans doute que son couteau resterait suspendu dans les airs et qu’il lèverait vers moi des yeux interrogatifs. Je dirais : je pars. Il répondrait : si c’est ta décision. Sans demander d’explication, sans chercher à me retenir. Je n’aurais plus qu’à partir, et je ne saurais jamais si, dans sa large prison thoracique, son cœur avait seulement raté un battement ou si, gonflé de chagrin, il était sur le point d’exploser en mille lambeaux.

C’est pourquoi, en général, je me garde de lancer ce genre d’ultimatum. Pour le bébé, ça m’avait échappé.

Et le campeur ? Il suffirait que Pierre se montre pour que l’autre se carapate à toute allure. Mais Pierre n’aime pas entrer ouvertement en conflit, même quand il est dans son bon droit. Même pour retenir sa femme.



Comment un tel colosse peut-il manquer à ce point de combativité ?

Son pacifisme confine à la pleutrerie.

Son détachement frise l’autisme.

Je me rends bien compte que ce qui m’a d’abord séduite chez lui, cette espèce de force paisible qui auréolait sa personne, m’exaspère à présent.

Son inertie me rend folle.

Le problème, c’est que ce type est un roc. Il est là, sur ce petit coin de terre, depuis presque quarante ans, et y sera encore dans quarante ans. Debout. Inébranlable. Impénétrable. Il ne s’écarte jamais du chemin tracé pour lui par ses ancêtres. Ni à droite ni à gauche, ni en bien ni en mal. Pas de château en Espagne. Pas de cadavres dans les placards.

Ce type est un roc.

La vie glisse sur lui comme de l’eau de pluie.

Il m’échappe comme un galet trop lisse.





Pierre





Les cloches sonnaient à toute volée. Leur tintamarre résonnait dans le ciel bleu indigo, appelant les fidèles, réveillant les fêtards. De toutes parts, les paroissiens convergeaient, comme des fourmis, vers la place blanchie de soleil, pour entendre la bonne nouvelle.

Je pressais le pas vers l’église, renvoyant Mordicus qui me suivait. Elle est trop vieille à présent pour marcher jusqu’au village et se perd en rentrant.

L’église est ancienne, sans doute d’inspiration gothique, mais je n’y connais pas grand-chose. Sa particularité est d’être à deux étages. Traditionnellement, les femmes et les enfants s’installent en bas, de chaque côté de la grande allée centrale ; les hommes gagnent la tribune par deux grands escaliers courbes en bois sombre.



Lorsque j’étais enfant, ma grand-mère et moi nous placions à droite, toujours sur le même banc, sous le monument aux morts pour la patrie. Tandis que le prêtre déclamait son sermon, je lisais et relisais les noms et les prénoms de ces hommes disparus dans la fleur de l’âge. La liste des victimes de 14-18 était beaucoup plus longue, mais parmi les morts de la Seconde Guerre mondiale, j’étais très fier de lire, gravé en lettres de sang dans le marbre blanc, mon nom. Rouzié. Joseph Rouzié.

Mon aïeule ne se lassait pas de me narrer l’histoire de son fils aîné, cet oncle héroïque que je n’avais pas connu. Joseph avait été mobilisé en 1939, fait prisonnier et conduit dans un camp en Allemagne d’où il s’était évadé. Il était revenu clandestinement au pays et avait pris une part active dans la Résistance. Son réseau démantelé, il avait gagné Londres d’où il avait été parachuté deux fois en France pour des missions de coordination. Volontaire pour le débarquement, il avait été tué le 6 juin 1944 sur une plage normande. Son corps reposait dans un cimetière, à plus de huit cents kilomètres de chez lui. Mes grands-parents avaient fait une fois le voyage pour se recueillir sur sa tombe ; la seule fois de leur vie où ils avaient dépassé Aurillac.



Ma grand-mère me montrait, conservées précieusement dans un coffret de velours bleu, comme une relique, les croix de guerre et de la Résistance qu’il avait reçues à titre posthume. Je les regardais avidement, les effleurais de la pulpe des doigts, mais je n’avais pas le droit de jouer avec. Et, comble de bonheur, ma grand-mère me disait combien je lui ressemblais. Ce n’était pas qu’une parenté physique ; tout en moi lui rappelait ce fils tragiquement disparu. Joseph avait été un petit garçon simple et docile ; rien ne le prédisposait à devenir un héros, mais il faisait partie de ces hommes qui pouvaient se transcender pour combattre le mal.

Ainsi, chaque dimanche était devenu comme un rendez-vous avec cet oncle magnifié, inconnu et pourtant proche. Joseph était pour moi un idéal à atteindre. J’enviais sa bravoure, j’aspirais à sa droiture, même si, au fond de moi, je savais que malgré notre parenté et notre ressemblance, je ne serais jamais de la même race que Joseph, celle des seigneurs. Contrairement à mon oncle, ma gentillesse d’enfant ne témoignait pas d’un cœur pur, mais d’un manque de caractère.



Puis ma grand-mère mourut. Je n’étais pas encore un homme, mais j’avais emprunté à regret l’escalier en colimaçon, à la suite de mon père. Accroché à la balustrade, le menton sur la rampe, je plissais les yeux, mais le tableau de marbre était trop loin pour que je puisse y lire le nom vénéré. Ensuite, j’avais été enfant de chœur et j’étais trop conscient de l’importance de ma tâche pour seulement oser tourner la tête sur le côté. Un jour, un peu déçu, je m’étais aperçu, à la fin de la messe, que je n’avais pas pensé à Joseph une seule fois. J’avais quinze ans. Des êtres plus charnels et plus féminins commençaient à hanter mon esprit.



La sortie de l’église est l’occasion des retrouvailles. Les frères s’embrassent, les cousins se saluent, les enfants courent en rond autour de leurs parents dans une jolie pagaille. Ensuite, les hommes vont boire un pastis au café des sports.



Ce jour-là, je n’ai pas traîné à la fin de la messe. Était-ce les lumières du Seigneur, pendant l’homélie ? Je me suis soudain souvenu de la lueur que j’avais aperçue dans le moulin hier soir. Comment une information aussi capitale avait-elle pu me sortir de la tête ? Peut-être à cause de la sortie de Nat, au sujet de la pilule et du bébé ?

Nat ne m’accompagne jamais à l’église, elle claironne son athéisme mâtiné d’anticléricalisme assez fort. Elle accuse les religions d’être responsables de tous les maux. Pourquoi ne comprend-elle pas que la première des tolérances est de respecter les croyances des autres ? Je ne suis pas un catholique forcené, mais il faut reconnaître une vertu au culte du dimanche. Cela ne fait de mal à personne de s’arrêter de travailler une heure et de méditer tranquillement, bercé par la voix grave du curé.



Ce jour-là, donc, je n’ai pas traîné. Je suis rentré à la ferme à grandes enjambées. Sur le pont, j’ai vu Nat et Flicka, au loin, qui dépassaient la maison du père Cassagne. Comme à chaque fois, j’ai ressenti une pointe d’inquiétude. Je sais que Nat est bonne cavalière, mais je n’ai jamais aimé les chevaux. Ce sont des animaux impulsifs et imprévisibles.

Au moins aurais-je les coudées franches pour jeter un coup d’œil dans le vieux moulin. Il fallait que j’en aie le cœur net. Il fallait que je sache si quelqu’un l’avait fouillé.





Nat





Je me suis réveillée de meilleure humeur. Dilués par une bonne nuit de sommeil, mes soucis de la veille semblaient plus supportables. La fenêtre grande ouverte était un carré bleu immaculé. La chambre baignait déjà dans une lumière éblouissante et les rayons obliques du soleil réchauffaient mon corps détendu.



Dehors, j’entendais les bruits quotidiens de la ferme. La journée s’annonçait chaude et radieuse. Je me suis étirée comme un chat dans les draps tièdes.

À ma grande surprise, mon genou était de volume normal et quasiment indolore. Pierre était déjà levé et, sur une chaise, sagement disposés, il avait préparé ses habits du dimanche. Une bouffée de tendresse m’a envahie et je n’ai pu réprimer un gloussement à la vue de ce tas de vêtements bien ordonné. Même le dimanche, Pierre fait preuve d’organisation. Rien n’est laissé au hasard ou à la fantaisie. Il a été enfant de chœur et je l’imagine, petit garçon dans sa longue robe blanche, les mains jointes pieusement, le regard humble, le front lisse et recueilli. Pas le genre à faire des farces, comme remplacer le vin de messe par du vinaigre ou voler l’argent de la quête pour acheter ses premières cigarettes. Non, il est trop consciencieux pour ça.

Au village, l’église n’est pas mixte. Les hommes montent dans la tribune ; les femmes et les enfants restent en bas. À la sortie de la messe, les hommes vont boire un pastis et discuter au café des sports ; les femmes rentrent à la maison préparer à manger et s’occuper des gosses. Il faut être un homme ou lobotomisée pour accepter une telle injustice en cette fin de XXe siècle. J’ai résolu le problème en boycottant la messe et son folklore médiéval.



Pendant que je prenais mon petit déjeuner, Pierre est rentré se changer après la traite matinale. Il est ressorti quelques minutes plus tard, en costume, le nœud de cravate au garde-à-vous, le menton rasé de près et la mine grave de circonstance. J’ai souri au-dessus de mon bol de chocolat ; engoncé dans ces oripeaux, il avait l’air aussi convaincant qu’un rugbyman déguisé en danseur de claquettes. Il m’a jeté un regard noir de grand inquisiteur et a disparu dans la cour. Son sillage embaumait l’after-shave. Je l’ai entendu interdire à Mordicus de le suivre. La pauvre chienne est trop vieille et n’y voit plus assez pour l’accompagner jusqu’au village et attendre sagement sur le perron de l’église comme elle en avait l’habitude. Je suis d’avis qu’il faudrait l’attacher, mais Pierre s’y refuse.



Comme la température de l’air était encore relativement clémente, j’ai décidé d’aller faire une balade à cheval. Avant de partir, j’ai voulu nourrir Mordicus, mais sa niche était vide. Peut-être qu’elle avait suivi son maître au village malgré tout. J’ai laissé sa pitance dans la cuisine pour que les poules ne la mangent pas.

Le pré de Flicka jouxte un ruisseau et l’herbe y est encore bien verte. Flicka est une pur-sang anglais qui a eu son heure de gloire sur les champs de course. Réformée, elle a été achetée par un médecin d’Aurillac pour son fils. Le gamin s’est rapidement lassé de ce cheval ombrageux. Pierre leur prête un bout de pré et, en échange, je peux monter la jument quand je veux.



J’avais emporté force carottes et quignons de pain, mais il m’a tout de même fallu une demi-heure pour attraper cette garce. C’est une belle alezane à quatre balzanes blanches, dont les jambes interminables témoignent de son ancienne vie de championne Elle s’est laissé panser et seller sans trop gigoter. Il était presque onze heures lorsque nous nous sommes engagées dans le petit chemin de terre qui monte vers la crête.

Dix minutes plus tard, nous longions la maison de Cassagne, le rebouteux. Une petite masure en pierre de pays avec un toit de guingois. Une chouette était crucifiée sur la porte et toutes sortes de reptiles, plats comme des limandes, séchaient au soleil sur un vieux banc. On aurait dit l’étal macabre d’un herpétologiste.

En entendant mon cheval, il est sorti sur le pas de sa porte. Il portait des galoches, un pantalon élimé et un maillot de corps douteux laissant apparaître des épaules poilues. J’étais bien aise d’être trop loin pour respirer les effluves malodorants de ses guenilles. Dans son visage parcheminé, ses petits yeux porcins me fixaient méchamment et ses lèvres remuaient, formulant de muettes imprécations. En arrivant à sa hauteur, je l’ai gratifié de ma plus belle grimace. Furieux, il a craché dans notre direction. Flicka a fait un écart exagéré, secouant fougueusement la tête et effrayant le vieillard qui s’est retiré en se signant.



Des habitants du village (et pas des moindres…) viennent encore consulter ce vieillard sorcier. Il faudrait me payer cher pour le laisser poser ses doigts crochus et sales sur moi. L’obscurantisme de certaines personnes me fera toujours frémir.



Altières, nous avons poursuivi notre chemin. Un peu plus loin, le sentier est bordé de ronces. Rênes longues, je picorais les premières mûres, tandis que mon bassin soudé à la selle allait et venait au rythme de la démarche nonchalante de la jument. Le silence pastoral n’était troublé que par le chant guilleret des oiseaux et le claquement régulier des sabots heurtant le sol dur.



C’est Flicka qui l’a entendu la première. J’ai vu ses oreilles pointues s’agiter en tous sens, tels des radars, puis se coucher en arrière. Entre mes cuisses, la cadence s’est accélérée. Instinctivement, tous les muscles puissants de la jument s’étaient tendus dans la perspective de la fuite.

Je me suis retournée, pensant que le vieux rebouteux nous faisait une farce à sa façon. Le chemin forme une courbe et je n’apercevais plus la maisonnette, mais seulement les buissons qui semblaient s’être refermés sur nous comme une prison végétale. Tandis que je scrutais les entrelacs de verdure, mon ouïe moins fine a enfin perçu le bourdonnement qui avait mis les sens de Flicka en alerte.

En guise de confirmation, une moto a surgi du virage.

La machine se rapprochait dans un bruit d’enfer, avalant les mètres qui la séparaient de nous. À cette distance, le conducteur devait s’être rendu compte que le chemin n’était pas assez large pour passer à deux de front. Est-ce que ce type était fou ou s’amusait-il à nous effrayer ? Dans les deux cas, je n’en menais pas large. Serrant les talons, j’ai lancé la jument au galop.



Flicka avait encore de bons restes et filait comme le vent. Le motard ne gagnait plus de terrain. J’ai jeté un bref coup d’œil par-dessus mon épaule. Ce malade portait un casque noir opaque et conduisait son engin avec la détermination d’un kamikaze.

Le chemin débouchait sur une large plaine dégagée. Crispant les doigts sur les rênes, j’ai fait ralentir Flicka, mais le motard, au lieu de nous dépasser, nous talonnait en zigzagant. La jument, terrorisée, ruait et tirait sur son mors. Je l’ai laissée accélérer, puis j’ai obliqué vers la droite dans le petit bois qui descend vers le Célé.



S’engager dans la descente se révéla une erreur. Sur le plat, la foulée ample de Flicka arrivait à distancer la machine, mais, dans la pente, elle peinait. Elle progressait par bonds, s’arc-boutant sur ses antérieurs, se détendant au petit bonheur la chance et dérapant sur la terre molle. Malmenée, je rebondissais contre les troncs d’arbre, me blessais à leur écorce et leurs branches. Derrière nous, le ronflement assourdissant ne nous lâchait pas.

Il nous restait une chance. En bas, existait un gué que j’empruntais souvent ; la rivière y était trop profonde pour une moto. Flicka se jeta à l’eau sans rechigner. Malheureusement, à cause de la sécheresse estivale, le niveau avait beaucoup baissé. Le motard toucha l’autre rive sans difficulté. Nous remontâmes la berge opposée et débouchâmes sur la route. Sur le bas-côté, la jument galopait toujours à un rythme infernal, son encolure était couverte d’écume, ses naseaux dilatés au maximum. La moto était presque à notre niveau, j’apercevais sa roue avant qui tournoyait, beaucoup trop près des postérieurs de Flicka. La ferme n’était plus très loin. Alors que je tournais dans la cour, la moto nous doubla, la roue avant soulevée, dans un dernier vrombissement moqueur.



Haletante, je l’ai observée s’éloigner vers le village, tremblant de tout mon corps.



Une fois remise de ma frayeur, j’ai douché Flicka avec le tuyau d’arrosage branché dans l’étable, et l’ai raccompagnée à pied jusqu’à son pré.

De retour à la ferme, j’ai cherché Pierre pour lui raconter ma mésaventure et quêter un peu de réconfort. Il jardinait dans le potager.

À la grille d’entrée, j’ai marqué un temps d’arrêt devant le poulet qui y pendait. Attaché par les pattes, l’animal était décapité. Par le trou rouge et béant de son cou, le sang avait dégoutté jusqu’au sol. La terre avide s’était gorgée de ce liquide inespéré, laissant une auréole sombre et déjà sèche.

Pierre l’avait tué ce matin avant de partir à la messe. Lorsqu’il sacrifie un animal, son visage déjà peu expressif revêt un masque dur et effrayant. Comme s’il était à l’extérieur de lui, absent. Il n’hésite pas. Son coup est toujours net et sans bavure.

Il avait jeté la tête dans la niche de Mordicus, qui était encore en vadrouille. Quand elle rentrerait, elle se jetterait sur ce morceau de choix, gobant les yeux et la langue, suçant la minuscule cervelle et croquant le petit crâne aussi facilement qu’une coquille d’œuf.



Pierre bêchait en ahanant un bout de terre vierge. Il avait gardé ses habits du dimanche, sauf la veste, et a sursauté à mon arrivée. C’était étrange ; d’ordinaire Pierre se change toujours en rentrant de la messe. Appuyé sur son outil, il a écouté mon histoire d’une oreille distraite et juré contre ces petits cons qui saccagent la nature. Le petit con avait bien failli me tuer aussi. Certainement ce campeur, qu’il n’avait pas voulu chasser. Pierre a fait un signe négatif de la tête. Le campeur n’avait ni voiture ni moto ; il était arrivé à pied avec un sac à dos. J’ai lâché une exclamation de dépit. Il l’avait vu s’installer et il n’avait rien dit ! Encore plus fort, ce sans-gêne était venu quémander du lait à l’étable ce matin.

Comment était-il, ce foutu campeur ? Haussement d’épaule. Normal… C’était vague. Jeune ou vieux ? Plutôt jeune. Il vient d’où ? Nouveau haussement d’épaule. Sais pas.



Pierre s’est remis à bêcher et j’ai compris que je n’en tirerais pas davantage. Ma mésaventure n’avait pas l’air de l’inquiéter. Je commençais à douter moi-même. Ce motard n’était peut-être qu’un gamin qui avait voulu s’amuser en se mesurant à un cheval ? Je méditais sur cette hypothèse tout en observant Pierre d’un œil perplexe. Il n’était pas dans son état normal : il jardinait en habits du dimanche, sans chapeau sous le cagnard, et, sacrilège, il avait arrosé ses pieds de tomates en pleine canicule.

Je suis redescendue vers la maison. En passant, j’ai décroché le poulet pour le plumer. Le poing serré sur les pattes froides et écailleuses, j’ai réprimé un frisson. Parfois j’imagine que toutes les volailles trucidées par Pierre et ses ancêtres envahissent la cour, en une horde sanglante, et se jettent à nos trousses, tels ces canards sans tête qui font encore quelques pas chancelants avant de s’écrouler.



Quand Pierre m’a rejointe dans la cuisine avec un panier de fraises, il était carrément hagard. Sa chemise blanche était auréolée de sueur et tachée. Sa cravate et son col desserrés laissaient apercevoir son torse rouge et luisant qui contrastait avec son visage blême, mais impénétrable. Il n’a presque pas mangé et, lorsqu’il portait son verre à ses lèvres, ses mains tremblaient légèrement. Cela ne lui ressemblait pas. Il était sûrement malade, peut-être avait-il de la fièvre ? Il n’a pas fourni d’explications, se contentant de répondre par un grognement à ma sollicitude. Nous avons mangé en silence, chacun perdu dans ses pensées. J’ai parfois l’impression que nous sommes deux liquides non miscibles. On peut toujours secouer, nous ne nous mélangeons pas.



L’après-midi, j’ai fait de la confiture de fraises. Il est resté planté sur le banc, à me regarder avec des yeux de cocker, comme si j’étais atteinte d’une maladie incurable et que j’allais mourir demain.



À propos de chien, je me suis enquis de Mordicus. Il l’avait vue traîner près de la rivière tout à l’heure. Combien de fois lui avais-je recommandé de l’attacher ? Sûrement s’était-elle noyée maintenant !

Les confitures terminées, je suis allée faire un tour sur les berges du Célé. Pas de traces de Mordicus. J’ai descendu la rivière sur cinq cents mètres. Pas de cadavre de petit chien éperonné par un rocher. Où était ce foutu cabot ?





Pierre





J’ai poussé doucement la porte en bois qui n’est jamais fermée à clef. Il y a cent ans, mon grand-père a fait construire ce moulin à eau, dont la grande roue est alimentée par le Célé. À sa mort, mon père, qui préférait l’élevage, n’a pas voulu continuer la production de farine. Le bâtiment est aujourd’hui à l’abandon.



En pénétrant dans le moulin, on a l’impression de se retrouver dans un paysage de neige. Les trois meules disparaissent sous une fine couche de farine et de poussière imitant un relief montagneux. Même le sol est tapissé de poudre blanche. Des toiles d’araignées épaisses pendent du plafond comme des stalactites.

Apparemment, tout semblait intact. Les meules de pierre dormaient paisiblement. Un vieux balai de paille au manche cassé gisait sur le sol. Dans un coin, des sacs en toile de jute traînaient, flasques et mités. Enfant, je les avais connus gonflés d’orge, de blé ou de maïs. J’y enfonçais mes petites mains et faisais glisser les grains fluides entre mes doigts. Combien de fois étais-je venu réveiller mon grand-père qui dormait sur l’un d’eux, la casquette sur les yeux ?

Je n’ai jamais connu mon aïeul autrement que saupoudré de farine. Sa veste noire de meunier était toujours grise. Son visage blanc, aux rides accusées, le faisait ressembler à un clown triste. La farine était sa vie et s’était insinuée au plus profond de son être, rongeant les alvéoles pulmonaires déjà fragilisés par l’ypérite, provoquant des quintes formidables qui se terminaient par l’expectoration de glaires striées de sang qui m’impressionnaient.

Tout était intact, mais pourtant, je le sentais, quelqu’un était venu.



Mes yeux, en un lent mouvement circulaire, ont exploré le bâtiment. Pris d’un affreux pressentiment, je me suis dirigé vers la caisse à outils. Agenouillé dans la poussière, j’en ai fait l’inventaire, d’abord avec calme, puis de plus en plus fébrilement.

Le visage déjà en sueur, je me suis raisonné ; il fallait procéder avec méthode. J’ai disposé un à un les outils près de la boîte. La caisse fut bientôt vide. Le doute n’était plus permis, elles n’étaient pas là : les menottes avaient disparu.

La nuit de l’accident, je les avais cachées parmi les outils, pensant qu’elles y passeraient inaperçues. Mais, hier soir, quelqu’un les avait trouvées et emportées.

Ça ne pouvait pas être un hasard. Quelqu’un savait.



Je suis sorti lentement et, sans m’en rendre compte, j’ai pris la direction du potager. À la grille pendait le poulet que j’avais mis à saigner ce matin.

J’ai attrapé mécaniquement l’arrosoir.



Je ne sais pas depuis combien de temps je jardinais quand Nat est rentrée. Elle m’a parlé un moment. J’ai écouté d’une oreille distraite ; je crois qu’elle en avait de nouveau après ce malheureux campeur.

Après son départ, j’ai encore bêché un moment, mais la faim et la soif commençaient à me tenailler. La chaleur devenait insupportable.



Quand j’ai tourné la tête vers la grille, j’ai cru que c’était le soleil qui me brouillait la vue.

Je me suis approché en clignant les paupières, la gorge sèche. Au portail pendait une masse informe et mouvante. Était-ce le soleil qui m’avait tapé sur le crâne, ou l’inanition qui me faisait voir cet essaim de mouches brillantes ?

Le poulet.

Non, le poulet que j’avais tué ce matin n’était pas si gros, et ses plumes étaient plus foncées. Une sueur piquante coulait dans mes yeux. J’ai frotté mes paupières et me suis approché à pas lents de la forme grouillante.

C’est seulement après avoir chassé la nuée d’insectes que je l’ai reconnue.



Mordicus était suspendue à la grille par son collier. Sa tête rejetée en arrière était presque détachée de son corps et, par la blessure largement ouverte de son cou, le sang s’était échappé à gros bouillons, détrempant le pelage clair.

J’ai regardé autour de moi, comme si l’auteur de cette boucherie pouvait être encore dans les parages. La cour était déserte ; par la fenêtre de la cuisine, je voyais Nat vaquer.

Lorsque j’ai voulu décrocher Mordicus, mon sang s’est figé dans mes veines. Le collier n’était pas directement attaché à la grille ; c’étaient les menottes qui le liaient aux barreaux. En tremblant, j’ai libéré le corps sans vie de mon compagnon puis je l’ai emporté vers le bout de terrain que je venais de travailler. Dans la terre meuble, j’ai creusé un trou profond.

Guettant un moment où Nat s’était éloignée de la fenêtre, j’ai traversé la cour jusqu’au moulin à grandes enjambées. Dans la caisse à outils, je me suis emparé d’une scie à métaux. Je suis retourné vers la grille pour scier les menottes. Je transpirais. Cela m’a pris un long moment.

Enfin, je les ai jetées dans le trou, à côté de Mordicus, et j’ai commencé à lancer des pelletées de terre sur mon chien.

Quand tout a été terminé, j’ai rejoint Nat dans la maison. Elle ne se doutait de rien, j’ai préféré ne pas lui apprendre la mort de Mordicus. Je la connais, elle m’aurait posé trop de questions, et elle n’aurait pas compris que je l’enterre sans le lui dire.



J’ai réfléchi tout l’après-midi.

Quelqu’un était entré dans le moulin. Quelqu’un avait fouillé, trouvé et emporté les menottes. Jusque-là, ça pouvait être le fait de n’importe quel rôdeur, bien qu’il soit troublant que rien d’autre n’ait disparu.

Ensuite cette personne avait égorgé un chien. Pas n’importe lequel, mon chien. Il l’avait ensuite accroché avec les menottes, dans une mise en scène macabre, à un endroit où je ne pouvais pas le rater.

On voulait m’effrayer.

On voulait que je sache qu’on savait…

Les menottes, je les avais rapportées la nuit de l’accident. Celui qui voulait me faire peur connaissait forcément leur provenance et leur signification. Il n’y avait qu’une explication possible : la personne qui les avait volées était présente sur les lieux. Elle m’avait vu. Elle avait été témoin de mon crime et, pour une raison que j’ignorais, au lieu de me dénoncer, elle avait décidé de me faire peur et de rester secrète. Peut-être voulait-elle me faire chanter.

J’ai encore réfléchi ; pour l’instant il n’y avait rien que je puisse faire, c’était cette mystérieuse personne qui avait l’initiative. Cette conclusion m’a rasséréné.



Il faudra que je cherche un nouveau chien.



Tout en méditant, j’avais aidé Nat à équeuter les fraises. Avec sa vivacité naturelle, elle allait deux fois plus vite que moi. Maintenant, je l’observais de dos qui mélangeait vigoureusement les fruits et le sucre qui cuisaient.



J’étais bien jeune quand ma mère avait quitté la ferme mais je me souviens qu’elle faisait souvent des confitures. Elle aimait essayer des mélanges ; rhubarbe-fraise, fruits rouges et pomme-coing étaient ses préférés. Nat ne fait jamais de mélanges ; sa nature entière lui interdit les compromissions, même pour les confitures.

À présent, elle remplissait les pots avec une louche, elle les fermait, et, sans un mot, elle me les tendait pour que je serre le couvercle à fond.

Elle avait passé un tablier noir à petites fleurs blanches qui avait appartenu à ma grand-mère. À cause de la chaleur du fourneau, ses joues étaient rouges et son front humide. Ses taches de rousseur, comme si elle avait reçu une pluie de soleil, éclairaient son visage. De temps en temps, elle repoussait une mèche de cheveux importune du revers de la main, puis dardait ses yeux brillants sur moi et me lançait un éclair gris désapprobateur, m’indiquant par là que ma mélancolie lui faisait ombrage.

Parfois, et je guettais cet instant, elle suçait le bout sucré de ses doigts avec gourmandise.

Elle était plus jolie que jamais. Et j’étais en train de la perdre.

Comme mon père avait perdu ma mère.

J’essayais de graver son image dans ma mémoire et, ainsi, ce spectacle avait déjà la teinte sépia et le goût doux-amer d’un souvenir.



Le soir, sortant de ma torpeur, j’ai enfin ébranlé ma vieille carcasse pour aller chercher les bêtes au pré. Dimanche ou pas, les vaches ne se traient pas encore toutes seules. Pendant la confection des confitures, Nat avait réclamé Mordicus. Je l’avais aiguillée vers la rivière. Dans quelques jours, ne la voyant pas réapparaître, Nat conclurait toute seule qu’elle s’était cachée pour mourir, comme font les vieux animaux qui sentent leur fin proche.



Je venais juste de commencer la traite quand Momo a pointé sa figure de fouine. Il rentrait d’une balade en canoë, la langue pendante et les bras ballants pour bien me montrer à quel point il était harassé. Sa musculature linguale avait encore des réserves, car il s’est aussitôt mis à déblatérer sur l’inutilité de ces activités sportives que lui imposaient les moniteurs. On sentait pourtant, au timbre excité de sa voix que la sortie lui avait plu, ce qu’il n’admettrait jamais (Momo a un problème avec l’autorité, comme il me l’a bien fait comprendre dès notre première rencontre).

Momo est très volubile et, contrairement à Nat, il ne s’offusque pas si je ne participe pas à la conversation. Il s’accommode de mon tempérament taciturne. En échange, je fais semblant de croire qu’il est le fils spirituel de Jacques Mesrine.



Depuis environ trois semaines, Momo vient me voir presque tous les soirs et, parfois, m’aide à traire. Notre relation n’avait pas débuté sous les meilleurs auspices, car Momo a un bon fond mais de mauvaises habitudes. C’est la main dans mon portefeuille que je l’ai découvert pour la première fois. Il devait sans doute penser que l’étable était déserte, mais, dissimulé dans la pénombre derrière une vache, je l’avais vu entrer et se diriger à pas de loup vers ma veste accrochée à un clou. Jetant des regards furtifs autour de lui, il a fouillé les poches, en a extrait un billet de cinquante francs qu’il a fourré, avec une moue, dans son short. Quand il a voulu repartir, je lui barrais le chemin, une fourche dans chaque main. Face à ma large carrure, une lueur d’affolement est passée dans ses yeux noirs, mais il ne s’est pas démonté. Il a lancé « B’jour, m’sieur ! Aur’voir, m’sieur », et il a essayé de me contourner. Je lui ai jeté une fourche dans les bras et j’ai dit :

– Chaque salaire mérite sa peine.

J’ai commencé à ramasser la paille souillée pour la déposer dans la chaîne de curage qui alimente le tas de fumier à l’extérieur. Momo m’a regardé avec stupéfaction, puis il m’a imité en rigolant. À partir de ce moment, il m’a suivi partout dans l’étable en me posant des tas de questions sur l’élevage et la traite. Il avait l’air sincèrement intéressé et ses questions étaient pertinentes, mais ce qui lui plaisait surtout, c’était lorsqu’une vache levait la queue pour lâcher une cataracte d’urine ou une coulée de bouse. Alors il s’écartait en faisant des cabrioles et en riant aux éclats. Il a été subjugué quand les veaux aux mufles roses et humides ont avalé sa main entière pour la téter goulûment de leur langue râpeuse. Sous ses airs de caïd, Momo est encore un enfant. On lui donne onze ou douze ans, en fait il en a treize. Il est plutôt petit pour son âge. Sa tête surmontée de boucles brunes et soyeuses semble trop grosse pour son corps frêle, mais, dans son visage pointu, ses prunelles luisent comme deux braises incandescentes. Depuis qu’il est en vacances ici, le soleil a doré sa peau déjà basanée, lui conférant un air resplendissant de santé, malgré sa constitution chétive.

Avant de me quitter, il m’a considéré sérieusement et a demandé :

– Vous direz rien aux éducateurs, m’sieur ?

– Non, si tu ne leur dis pas que je ne t’ai pas donné de fiche de paie.

Momo m’a gratifié d’un clin d’œil.

– De toute façon, les éducateurs, je les emmerde.

Il s’est tu un moment, puis il a ajouté, sans doute pour m’impressionner :

– On fait un camp pour jeunes en difficulté. On vient de Sarcelles. On brûle des voitures.

Accroupi près d’une bête, j’ai levé les yeux vers lui. Son visage était grave et sans menace. Il a tiré un brin de paille d’une botte et l’a porté à ses lèvres, l’air songeur, comme s’il repassait dans son esprit le film de ses forfaits. Ainsi, il ressemblait plus à un pâtre inoffensif qu’à un brûleur de voitures.

– Des jeunes en difficulté ? ai-je repris doucement.

– Ouais, tu sais ce que c’est un jeune en difficulté ?

Son regard intense était fixé sur moi, comme si ma réponse revêtait une importance capitale. J’ai chassé une mouche sur ma joue et j’ai répondu sans réfléchir.

– Je suppose que c’est comme un adulte en difficulté, mais en plus petit.

Je l’ai regretté aussitôt, car Momo m’a jeté un regard perçant. Alerté, je me suis redressé de toute ma taille, vacillant tel un géant aux pieds d’argile. Il a hoché la tête d’un air de connivence.

– Ouais, c’est ça.

Et, vif comme un lézard, il s’est faufilé dehors.



Il est revenu le soir suivant, et celui d’après… Un matin, un jeune homme du camping est venu me trouver à la ferme, l’air embarrassé. Après quelques explications alambiquées, j’ai compris que c’était l’un des éducateurs de Momo. Il voulait savoir si le garçon ne me dérangeait pas. J’ai répondu par la négative et renchéri qu’il pouvait venir quand bon lui semblait. Le moniteur a semblé soulagé.

C’est ainsi que l’élevage de la vache laitière n’a plus de secret pour Momo.



Ce soir, après la traite, je lui ai proposé de venir vendre les veaux à la foire avec moi le lendemain. Ses yeux se sont agrandis comme des soucoupes.

– Et je pourrai conduire le tracteur ?

– Je ne vais pas t’emmener pour que tu fasses du tricot. L’étable a résonné longtemps de ses cris de joie.





Nat





La prise est une sorte de minibarrage en béton construit sur le Célé pour alimenter le moulin. On ne peut pas dire que ce soit beau, ce n’est pas laid non plus ; l’ouvrage couleur rouille, recouvert par endroits d’algues verdâtres, se fond dans le paysage. À ce niveau, la rivière se sépare en deux bras. Le premier est le cours naturel du Célé. Il dévale quelques marches bétonnées, puis coule en sautillant vers le village. Le second est un canal, régulé autrefois par une petite écluse qui alimentait la grande roue du moulin, et qui rejoint le Célé derrière l’étable. En amont de la prise, l’eau est profonde ; on peut y nager et, à certains endroits, plonger depuis les berges.

Le route est proche, mais peu passante, si bien qu’au plus fort de l’été, ce petit écrin d’eau et de verdure est un havre de paix et de fraîcheur.



Je ne l’ai pas vu tout de suite, car il nageait sous l’eau. Ce n’est qu’une fois sur la plus haute marche de la prise que j’ai aperçu le bout du tuba qui affleurait à la surface de la rivière. Le nageur effectuait des allers-retours, explorant méticuleusement les profondeurs. Que croyait-il trouver au fond du Célé ? Des poissons multicolores ? Un récif de corail ou une épave renfermant un coffre de pierres précieuses ?

À n’en pas douter, il s’agissait de notre campeur. J’étais furieuse. Non seulement ce type venait se baigner chez moi, mais, en plus, il se comportait de façon complètement ridicule. Malgré ma contrariété, ce n’était pas lui qui allait me chasser de ma prise et de ma rivière : j’ai jeté ma serviette et mon sac dans l’herbe, retiré ma robe légère sous laquelle j’avais enfilé mon maillot de bain, puis me suis avancée dans l’eau, en espérant que ce plongeur stupide n’était pas armé d’un harpon.

Quand il a refait surface et s’est approché de moi, j’ai un peu changé d’opinion sur lui.

Normal, avait dit Pierre. Ce type était tout sauf normal.



Il est sorti de l’eau, dévoilant peu à peu une anatomie, musclée mais pas trop, de coureur de 400 mètres. Ruisselant et auréolé de soleil, le masque et le tuba à la main, il faisait un peu cliché, genre spot publicitaire pour le Club Med.

Il m’a tendu la main en se présentant. Sa poignée était franche et ferme, ses avant-bras glabres et bronzés.

De près, le tableau était moins parfait ; son nez était légèrement busqué, ses pommettes trop accentuées et ses yeux brillaient d’un éclat froid et métallique, mais il avait la silhouette et les gestes fascinants d’un fauve.



J’ai nagé un long moment, l’onde était fraîche et apaisante. En sortant de l’eau, j’ai eu la mauvaise surprise de constater que le campeur avait étalé sa serviette à côté de la mienne, et qu’il attendait, allongé sur le flanc, en m’observant d’un air goguenard. Quel culot ! C’est pas parce qu’on ressemble à Vincent Cassel qu’on a le droit de tout se permettre. Mon animosité est revenue en bloc. J’ai écarté ostensiblement ma serviette et me suis étendue sur le ventre.



Il a commencé à me faire la conversation.

Alors, j’habitais dans cette ferme ? Alors, j’étais la femme du fermier ? On pouvait dire ça comme ça. Est-ce que j’aimais la vie à la campagne ? Est-ce qu’il y avait beaucoup de touristes ? Pourquoi…

Une voiture est passée sur la route emportant une nouvelle question. Profitant de cette diversion, je me suis redressée et j’ai attrapé mon sac qui était resté à côté de lui. Tout en sortant ma crème solaire, j’ai remarqué que sa main gauche était rouge et enflée. Je lui ai demandé s’il s’était fait mordre par un chien. Non, par un blaireau, a-t-il répondu très vite en cachant la blessure avec sa main valide. J’ai froncé les sourcils. Un blaireau ? Les blaireaux s’approchent rarement des humains. Peut-être était-il malade, ou pire, enragé. Le campeur a ouvert des grands yeux effarés. Je plaisantais, mais il ferait mieux de prendre des antibiotiques ; sa main était en train de s’infecter. J’en avais à la maison. Il a demandé d’un ton méfiant si j’étais médecin. Vétérinaire ? Il m’a dévisagé avec une expression incrédule et un peu vexante.



Sans plus me soucier de lui, j’ai étalé la crème sur mes cuisses. C’est tout de même bizarre… Je tartinais mes mollets, tandis que ses yeux clairs suivaient les mouvements circulaires de mes doigts. C’est tout de même bizarre, a-t-il repris sans quitter mes jambes du regard, qu’une femme comme vous soit mariée à un homme si… rustique.

J’ai soupiré. Il y a encore quelques semaines, je serais montée sur mes grands chevaux pour défendre Pierre, mais j’étais lasse de me battre pour un rocher. Et on ne pouvait pas lui en vouloir de trouver Pierre un peu fruste. Je savais exactement quel air obtus il avait dû prendre pour se débarrasser de ce gêneur, hier matin.

Et c’est quoi une femme comme moi, d’abord ? Ben, belle et intelligente. J’ai éclaté de rire. Au moins, il n’y allait pas par quatre chemins. Il avait raison d’essayer la flatterie, ça pouvait toujours marcher. Une fois sur mille. Pensait-il que les paysans préféraient les femmes laides et stupides ?

Non, non, s’est-il récrié. D’ailleurs, il n’avait rien contre Pierre. Il le trouvait même très impressionnant. Il avait rarement vu quelqu’un d’aussi costaud. Il devait être capable de tuer un bœuf à mains nues. J’ai été prise d’une nouvelle crise d’hilarité. Un bœuf… Il ne fallait rien exagérer. Un homme, sûrement, a répliqué le campeur. Assez fort pour tuer un homme à mains nues, quelle comparaison macabre. J’ai secoué la tête et répondu qu’il ne le ferait pas. Le campeur a demandé pourquoi en levant les sourcils. Parce que « Tu ne tueras point » ai-je récité.

Il a haussé les épaules et s’est abîmé dans la contemplation du paysage. Au bout d’un moment, sortant de son mutisme, il a tendu son index vers un endroit de la berge proche de nous, où les jeunes arbres avaient été cassés, et m’a demandé la raison de cette trouée.

C’était à cause de l’accident ; quinze jours après, on voyait encore les traces de pneus incrustées dans la terre durcie. Le virage est traître, surtout par temps de pluie comme cette nuit-là. Ce n’est pas la première voiture qui finit sa course dans le Célé. L’automobile avait quitté la route, traversé le petit bout de pré et plongé dans la rivière. Un promeneur l’avait aperçue le lendemain matin, l’avant immergé, l’arrière dépassant sur la berge ; il avait prévenu la gendarmerie.

Le campeur a pincé les lèvres. Les passagers ? Je crois qu’il n’y avait qu’une personne à bord, et elle était morte. Non, pas noyée, l’eau n’est pas assez profonde à cet endroit. Le choc, sans doute, l’avait tuée.

Et vous n’avez rien entendu, a-t-il insisté, vous n’avez rien pu faire pour la secourir ?

Bien sûr que non. C’était la nuit et nous dormions.

Qu’est-ce qu’il voulait ? Me donner mauvaise conscience parce qu’un chauffard avait raté son virage ? J’ai rangé mon tube de crème d’un geste rageur. Il me regardait en souriant. Ses yeux bleus, posés sur moi, étaient froids et moqueurs, si différents des prunelles brunes, tendres et graves à la fois, de Pierre.



Pour se faire pardonner, il m’a fait une démonstration de plongeon. Après chacune de ses évolutions, il remontait lestement sur la rive en secouant ses boucles dégoulinantes, comme un jeune chien qui s’ébroue. Puis il m’a prêté son masque et son tuba. Le fond du Célé n’est pas si inintéressant, j’y ai trouvé une pièce de dix francs.

Vers le soir, Pierre et Momo sont passés sur la route en tracteur. Le campeur leur a fait de grands signes, comme s’il les connaissait depuis dix ans. La tristesse a figé mon sourire et serré ma gorge ; l’année dernière, c’est moi que Pierre avait emmené à la foire. Cette fois-ci, il ne me l’avait même pas proposé.





Pierre





Momo a adoré la foire. Tout s’est bien passé jusqu’à midi. Nous avions vendu cinq veaux, à un bon prix. Il ne restait plus qu’une génisse. Momo s’est révélé un redoutable négociateur, rivalisant avec les plus endurcis des maquignons.



À 12 heures tapantes, nous nous sommes installés un peu à l’écart du champ de foire, à l’ombre d’un prunier, pour pique-niquer. En sortant le saucisson, j’ai aperçu la mine déconfite de Momo et j’ai réalisé mon erreur.

– Eh ! Momo, c’est pour Mohammed, au cas où t’aurais rien remarqué.

J’étais furieux de ne pas y avoir pensé. J’avais préparé moi-même la collation : rillettes de porc, jambon de pays, saucisson. Pas le moindre œuf dur, pas même une cuisse de poulet. Qu’est-ce que Momo allait manger ? Je le regardais anxieusement comme une mamma italienne qui a oublié les pâtes.

– Est-ce qu’on a le droit de manger le pain qui a touché le jambon ? demandai-je fébrilement en dépiautant un sandwich.

Momo a fait une moue. Il n’avait pas l’air en colère. En réalité, plus je me décomposais, plus il semblait s’amuser. Finalement, il m’a fait un clin d’œil :

– Peut-être que ce que tu as à côté de toi, c’est du saucisson de cheval ?

J’ai hésité une seconde, puis je lui ai rendu son clin d’œil. Je me suis empressé de confirmer :

– Parfaitement, parfaitement, et voilà du pâté de lapin et un peu de viande des Grisons.

Momo a mordu le sandwich à pleines dents. J’ai fait de même, rassuré, et lui ai tendu le jus de raisin.

Voilà comment j’aime la religion : accommodante et fraternelle.



Pour le retour, j’ai pris le volant du tracteur. En passant à côté de la prise, nous avons aperçu Nat et le campeur qui se baignaient. Il nous a fait des grands signes, comme si nous nous connaissions depuis dix ans, alors que je ne l’avais vu qu’une fois, hier matin, lorsqu’il était venu fureter dans l’étable, posant des questions ineptes.

Nat a été moins démonstrative. Elle avait plutôt la tête de quelqu’un pris la main dans le sac.

J’ai eu un petit pincement au cœur. C’est vrai qu’ils ne faisaient rien de mal, mais tout de même, elle était à moitié nue à côté de lui, et ils avaient l’air de bien s’amuser ensemble, alors qu’il y a quelques heures encore, elle ne parlait que de le chasser de chez nous.

À ce moment, Momo, assis sur le garde-boue du tracteur, a marmonné quelque chose. Je me suis tourné vers lui. Son visage juvénile avait pris une expression dure qui le vieillissait de plusieurs années. Je lui ai demandé de répéter ce qu’il venait de baragouiner. Sans quitter des yeux le couple qui s’ébattait dans la rivière, il a dit en articulant :

– Si j’étais toi, je ne laisserais pas ma femme batifoler avec ce type.

Il n’était pas moi, et j’ai trouvé qu’il se mêlait de ce qui ne le regardait pas.



Je l’ai déposé sur la route du camping et j’ai garé le tracteur et la remorque dans le hangar jouxtant le potager. En descendant de l’engin, j’ai lancé un coup d’œil machinal vers ma vieille 205 qui dormait au fond du bâtiment. J’ai froncé les sourcils. Dans la pénombre, une silhouette se détachait à la place du conducteur. Je suis resté un moment immobile, un pied encore sur la marche du tracteur, indécis sur la conduite à tenir.

– Ohé, y a quelqu’un ? ai-je crié.

Ma voix s’est répercutée en écho sous le toit de tôle. Aucun mouvement dans l’habitacle. Pourtant, mes yeux, accoutumés à l’obscurité, ne doutaient plus de la présence d’un homme assis derrière le volant.

Un homme aussi impassible qu’un cadavre.



Lentement, j’ai posé pied à terre et me suis approché de l’arrière du véhicule. Sous le hangar, la chaleur était intolérable ; la sueur a commencé à dégouliner dans mon dos. Je distinguais le sommet du crâne du conducteur, étrangement pâle et brillant, comme de l’os poli. Les reins plaqués sur la carrosserie, le cœur battant, j’ai avancé ma main moite vers la poignée de la portière avant et l’ai ouverte brusquement.

L’homme s’est effondré, basculant sur le côté, vers le sol de terre battue.

Jurant et reculant confusément, je suis tombé à la renverse juste au moment où, touchant le sol, ses jambes se détachaient de son torse et que sa tête explosait en une gerbe crémeuse. Les lambeaux de crâne ont voltigé dans les airs pour retomber, telles des scories de chair, sur mon visage. Terrifié, j’ai rampé piteusement sur le dos pour m’enfuir.

Au bout de quelques secondes, haletant, je me suis redressé sur les coudes et j’ai contemplé le mannequin artisanal et désarticulé qui gisait à mes pieds.

Une chemise et un pantalon bourrés de foin lui tenaient lieu de corps ; un ballon de baudruche blanc, comme ceux dont les enfants raffolent, lui avait servi de crâne avant d’éclater au sol.

Pestant entre mes dents, je me suis redressé et j’ai épousseté ma combinaison kaki d’un revers de main furieux. C’est seulement à ce moment que j’ai aperçu l’inscription laconique tracée au doigt sur le pare-brise sale : ASSASSIN.



Le soir, après dîner, je suis allé me poster sur le perron pour contempler le coucher du soleil. La niche de Mordicus était vide et je me suis demandé quand frapperait mon harceleur à nouveau. D’où surgirait-il ? Quelle serait la nature du prochain avertissement ? Pourquoi ne m’informait-il pas clairement de ses projets me concernant ? Du prix de son silence ?



Nat est venue s’asseoir à côté de moi. Je lui ai jeté un coup d’œil méfiant ; cela faisait des semaines qu’elle n’avait pas fait ça. Quelle flèche allait-elle décocher ? J’ai attendu stoïquement, prêt à essuyer l’orage. Mais Nat restait silencieuse. Ses traits étaient détendus, ses cheveux encadrant son visage serein flamboyaient doucement. Nous avons regardé ensemble le ciel s’embraser.

Sa proximité était rassurante. Un instant, j’ai oublié mes problèmes pour me gorger tout entier de sa présence, aspirer mentalement et incorporer en moi chaque parcelle d’elle, comme une transfusion sans aiguille et sans tuyau, comme une communion secrète et unilatérale.

Ses doigts pendaient le long de sa cuisse recouverte du tissu léger d’une robe, dans la pose abandonnée d’une statue romantique. J’ai ouvert mes mains entre mes genoux et scruté mes paumes rouges et calleuses, meurtries par le travail.

Une force intérieure m’exhortait à saisir cette petite main pâle, me soufflant que c’était peut-être ma dernière chance. Mais une autre force, plus intense, faite de siècles de retenue virile, me paralysait. Peur d’être ridicule, peur qu’elle retire sa main, peur qu’elle me trouve faible. J’ai pensé à mon père qui n’avait jamais un geste tendre ; cela ne lui avait pas tellement réussi, tout compte fait.

Ce soir, Nat semblait apaisée, elle avait abandonné l’attitude revêche qu’elle arborait avec moi depuis quelque temps. C’était l’occasion où jamais. Mes doigts ont frémi, mais, tout à coup, j’ai réalisé que cette accalmie résultait de son après-midi avec le campeur. Mes pensées se sont assombries et toute envie de lui prendre la main m’a quitté.

Un grand froid m’a envahi, comme si, déjà, Nat m’avait déserté.



Au bout d’un moment, elle a soupiré et s’est levée en disant :

– N’oublie pas, après-demain soir, c’est la fête du village. Tu as promis.

Elle a fait virevolter sa robe et a disparu dans la maison en m’ébouriffant les cheveux au passage. Ce n’était pas la caresse d’une amante, mais celle dont on gratifie un gros chien placide.



Avant d’aller me coucher, je suis entré dans la chambre de mes grands-parents et me suis dirigé vers la commode recouverte d’un drap. J’ai soulevé le tissu poussiéreux, ouvert le premier tiroir. Le coffret reposait sur une pile de linge qui sentait le moisi. Le velours était râpé et le bleu terni, mais c’était bien lui. Je l’ai ouvert lentement. À l’intérieur, les décorations de guerre de mon valeureux oncle avaient noirci. Je les ai caressées comme quand j’étais enfant.

Au-dessus de la commode, il y avait une photographie jaunie de Joseph en uniforme. Elle avait été prise en 1939, juste avant son départ pour la drôle de guerre. Derrière lui, on reconnaissait, à peine différent, le paysage de la prise. Il se tenait debout, légèrement de trois-quarts, le béret incliné sur le front, les mains à la ceinture, fixant l’objectif. C’était mon oncle, mais il était plus jeune que moi. Il avait vingt-trois ans.

C’est vrai que je lui ressemblais. La même stature, les mêmes yeux, le nez droit, le menton carré. Cependant, bien que son visage ne soit pas particulièrement expressif, il émanait de lui une détermination, une allure volontaire qui n’existaient pas chez moi. Peut-être à cause de l’uniforme qui avantage plus son homme que le bleu de travail.

Pris d’un vertige, j’ai fermé les yeux et me suis raccroché au rebord de la commode. Au-delà de la silhouette de mon oncle, dans un flash éblouissant, j’avais revu les phares de la voiture à moitié immergée qui éclairaient le fond de la rivière, le pare-brise éclaté et le gros homme affalé sur son volant.

Vacillant, j’ai rouvert les paupières et imploré la photo accrochée au mur.

– Qu’est-ce que tu ferais à ma place, Joseph ?



Mais le Renard ne se serait jamais fourré dans une situation pareille.





Pierre





Après la traite matinale, j’ai gravi le chemin poussiéreux et déjà inondé de soleil qui conduit chez le père Cassagne.



La nuit porte conseil et, au matin, j’avais eu une révélation sur l’identité de mon mystérieux maître chanteur. Espionner les gens et sacrifier les animaux étaient les marottes du vieux rebouteux. De sa maisonnette, on disposait d’une vue dégagée sur la ferme et ses environs. Si quelqu’un avait pu me surprendre la nuit de l’accident, c’était bien lui, et le sacrifice rituel de Mordicus, c’était son genre aussi. Je ne crois pas en ses dons de guérisseur, mais je l’ai toujours respecté, un peu comme un athée qui ne serait pas tout à fait convaincu de l’inexistence de Dieu.



Le vieux bonhomme m’attendait sur le pas de la porte, preuve qu’il m’avait aperçu de loin, et mes soupçons s’en sont trouvés renforcés. Quand je suis arrivé près de lui, il m’a aussitôt fait entrer dans sa masure avec une mine de conspirateur. Une main sur mon épaule, il m’a poussé avec empressement à l’intérieur. J’ai jeté un coup d’œil méfiant sur la chouette empaillée qui gardait l’entrée, puis j’ai baissé la tête pour pénétrer dans la maison.



D’abord, mes yeux, habitués à la lumière éclatante du grand jour, n’ont rien distingué, puis, petit à petit, la pièce m’est apparue dans toute sa misère. J’ai rougi de venir chercher des noises à un homme si démuni.

Cassagne m’a fait asseoir d’autorité sur une chaise bancale. Il est allé chercher une bouteille et deux verres sur une étagère et s’est assis en face de moi. Avant que j’aie eu le temps de protester, il a posé les verres d’une propreté douteuse sur la toile cirée à carreaux rouges et les a remplis à ras bord de ce qui semblait être un alcool maison.

Il a avalé quelques petites gorgées en faisant claquer sa langue et m’a fixé d’un regard perçant.

– C’est bien que tu sois là, Joseph.

J’ai sursauté, renversant un peu de liqueur frelatée sur la toile crasseuse. Je l’ai dévisagé avec circonspection. Il buvait lentement, le visage impassible, comme pénétré de l’importance de cet instant. Il a plissé ses petits yeux rusés :

– Ils sont revenus, Joseph.

– Je suis Pierre, le fils de Jean-Paul.

– Ils sont revenus, mais maintenant que tu es là, Joseph, on les aura.

– Je ne suis pas Joseph, rétorquai-je agacé. Joseph est mort sur une plage de Normandie il y a cinquante ans. Je suis son neveu, Pierre.

Cassagne a opiné du chef d’un air entendu.

– Je sais, je sais. Personne ne saura que tu es venu ici.

J’ai secoué la tête, désespéré. Par-dessus la table, il a saisi mon poignet et l’a serré avec force, puis il a approché son visage de vieille pomme de terre fripée du mien pour souffler entre ses dents pourries :

– J’ai tout vu, Joseph.

Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine.

– Quoi ?

– L’autre nuit, à la prise, j’étais là, j’ai tout vu. Tu as bien fait, Joseph. Je ne dirai rien. Une tombe.

Il a passé deux doigts sur ses lèvres minces, comme s’il scellait une fermeture Éclair.

– L’autre nuit ? répétai-je, affolé.

– La nuit où tu as tué l’Allemand, à la rivière.

J’ai poussé un gémissement et pris ma tête à deux mains. Le vieux Cassagne a terminé son verre et l’a reposé vivement en essuyant sa bouche du revers de la main. Il me fixait toujours.

– Tu ne peux pas rester ici, Joseph. Ils vont venir.

– Qui ? demandai-je sur un ton lamentable.

– Les autres Boches.

Le vieillard criait presque à présent. Son visage racorni a pris une expression épouvantée.

– Ils vont venir, mais je ne parlerai pas, cette fois. Tu me crois, Joseph ? Tu me crois ? Je ne dirai rien, cette fois.

Son débit était saccadé, ses joues agitées de tics convulsifs. Ses deux mains jointes se tordaient et, soudain, j’ai pris conscience des cicatrices sur ses avant-bras décharnés ; des traces rondes et nettes, comme des brûlures de cigarette. Cassagne avait suivi mon regard. Il a eu un ricanement mauvais.

– Je sais ce que vous avez tous pensé. Vous avez pensé que j’étais faible, que j’étais un traître. Mais ils ne pourront pas cette fois. Je ne les laisserai pas faire, ils ne me toucheront pas. Plus jamais. Cette fois, j’aurai le courage d’en finir avant.

Il a été pris d’un rire de dément et a fait mine de mettre quelque chose dans sa bouche. Un sourire triomphant déformait sa figure.

Cassagne n’était pas l’homme que je cherchais. Ce pauvre vieux avait complètement perdu la raison. J’avais envie de prendre mes jambes à mon cou, mais il me restait une dernière question à poser. Surmontant la répulsion que m’inspirait ce vieux malade, j’ai attrapé son regard de fou :

– Cassagne ! La nuit où j’ai… tué l’Allemand, est-ce qu’il y avait quelqu’un d’autre ?

– Tu veux dire quelqu’un du groupe ? Non, tu étais tout seul, Joseph. Tu n’as pas peur, toi. Tu n’as jamais eu peur. On t’appelle le Renard car tu agis la nuit, en solitaire. Ton bras est juste et ne tremble jamais. Tu es le meilleur et le plus fort d’entre nous.

Je me suis levé, comprenant que l’esprit dérangé du vieux rebouteux ne me serait d’aucun secours. Sur le seuil, il m’a rattrapé par le bras et, de nouveau, a plongé son regard insane dans le mien, avant de siffler une dernière ignominie :

– Méfie-toi de la femme aux cheveux rouges. C’est le diable.

Les mâchoires serrées, je me suis dégagé d’une secousse brusque, furieux que ce malade souille Nat de sa folie.

Pour rentrer à la ferme, j’ai coupé par le champ récemment moissonné du père Virgile. Tout en foulant la paille drue qui me piquait les mollets, je tentais de faire le point. J’avais vu juste, Cassagne m’avait surpris la nuit de l’accident, mais je ne pensais pas que sa raison ébranlée par les tortures de la Gestapo lui permette d’ourdir un complot contre moi. De plus, il me prenait pour mon oncle Joseph, qu’il admirait.



Alors, qui d’autre ? Qui m’avait vu ? Qui essayait de m’effrayer ?



La poitrine oppressée, je me suis arrêté au milieu du champ jaune, écrasé de soleil. J’ai jeté un regard circulaire angoissé autour de moi en respirant difficilement. Quelque chose clochait. Pourtant, la campagne était paisible. Les prés alentour s’étendaient, verts et ocres. Des vaches paissaient. Plus bas, je voyais le Célé, mais je ne l’entendais pas.

Le silence.

Même les oiseaux s’étaient tus.

Une sueur glacée brûlait mon torse.

Mon ouïe en alerte a perçu le bourdonnement.



J’ai d’abord cru que c’était le silence qui me jouait un tour, puis j’ai levé les yeux et scruté le ciel. Ce réflexe cinématographique m’a fait perdre quelques précieuses secondes car, lorsque j’ai réalisé mon erreur et tourné la tête par-dessus mon épaule, la moto était déjà sur moi. Le conducteur était entièrement vêtu de noir, son casque opaque dissimulait ses traits.



La machine m’a envoyé bouler à plusieurs mètres. Je me suis relevé rapidement, à moitié sonné. J’ai pris la fuite, droit devant. Déjà, le motard avait fait demi-tour en dérapant et roulait vers moi.

De nouveau, il m’a projeté sur le sol mais, cette fois, je ne me suis pas relevé. Les mains sur la nuque, je suis resté immobile, face contre terre.

La moto vrombissante tournoyait autour de moi. Dans un vacarme terrifiant, les roues virevoltaient, soulevant des nuages de poussière. Du coin de l’œil, j’apercevais le pneu meurtrier frôler mon visage. Mes doigts étaient crispés sur mon cou, mon cœur battait à tout rompre.

La sarabande diabolique était interminable.

Enfin, le ronflement du moteur s’est éloigné. Déçue par ce partenaire soumis, la danseuse métallique s’était lassée.

Pantelant, je me suis redressé sur les genoux, tâtant mes membres douloureux. Ma lèvre inférieure était fendue et saignait, mais, au moins, avais-je un commencement de réponse à mes questions.





Nat





Ce soir-là, je me suis endormie en pensant, comme Scarlett, que demain est un autre jour. Une deuxième journée passée à la prise, en compagnie du campeur, n’était peut-être pas pour rien dans mon optimisme retrouvé. Ce type était charmant finalement. Mais c’était à Pierre, qui dormait déjà à côté de moi, que je songeais en sombrant dans les bras de Morphée.

Nous avions déjà eu des chamailleries, et, à chaque fois, j’avais fait le premier pas de la réconciliation. Dans une autre vie, Pierre m’aurait pris tendrement la main en me demandant ce qui n’allait pas. Je me serais épanchée sur son épaule et ma confession m’aurait soulagée. Sur ma lancée, j’aurais pu lui parler de mes problèmes professionnels. Mais ce n’était pas la peine d’y penser, Pierre ne le ferait pas. Il ne s’inquiétait jamais pour moi, ne concevait pas l’utilité d’un geste tendre.



Puisque c’était à moi de monter au front, j’avais décidé que ce serait le lendemain soir, au bal du village. Je préférais éviter nos tête à tête austères lors desquels Pierre parvenait toujours à m’échapper. Dans la foule, grisés de vin et de musique, nos deux corps sauraient bien initier un rapprochement salvateur.

En fin stratège, je n’aurais plus qu’à manœuvrer habilement une retraite complice.



Car l’heure était grave. Notre couple s’enlisait dans une sorte de déliquescence insidieuse.

Depuis quelques semaines, le flegme de Pierre m’agaçait. Sa réserve, qui m’avait d’abord séduite, m’horripilait. Car, il faut bien l’avouer, le beau ténébreux est plus séduisant de loin que de près ; comme compagnon de tous les jours, il y a plus amusant. Or, plus j’étais agressive, plus il était passif et distant. Comme le serpent qui se mord la queue, si chacun continuait à camper sur ses positions, notre situation était désespérée.



Bien sûr, il y avait eu un incident qui nous avait fait basculer dans la guerre des tranchées. Cela remontait à quatre mois, le jour où j’avais demandé à Pierre s’il aimerait avoir un enfant. Il avait répondu d’un ton neutre : « Comme tu voudras. »

Est-ce qu’on répond : « comme tu voudras » à une femme qui vous propose de vous faire un enfant ? On dit oui, on dit non, on dit plus tard, on argumente. On ne répond pas « comme tu voudras ». « Comme tu voudras » est humiliant. « Comme tu voudras » était une bombe à retardement qui n’en finissait pas d’exploser.

Par la suite, je m’étais rendu compte, par différents détails, que le projet lui plaisait. Par exemple, son empressement à débarrasser la petite chambre voisine de la nôtre de son fatras ; sa déception (une ombre fugace au fond des prunelles, perceptible seulement par une observatrice aguerrie) quand mes règles revenaient. Ce n’était donc pas un manque d’implication de sa part. Plutôt un problème de communication. Je savais que Pierre n’avait pas la parole facile, mais « comme tu voudras », cette ultime dérobade verbale, m’avait profondément et durablement blessée.



À présent, j’étais lasse de cette guérilla stérile. L’heure de la conciliation avait sonné. J’étais prête à rendre les armes, au son du bal musette, à un adversaire qui ne savait pas que nous étions en guerre, ni pour quelle raison, et qui, en accord avec son tempérament lymphatique, n’opposerait aucune résistance.





Nat





L’ennemi s’était révélé plus coriace que prévu, tuant dans l’œuf ma tentative de reddition. Pierre, subodorant le guet-apens comme s’il était doué d’un sens de l’intuition qui, jusqu’à présent, lui faisait cruellement défaut, avait tout bonnement refusé de se rendre sur le champ de bataille.

Se dédire d’une promesse est un manquement grave au code de l’honneur, et prendre pour excuse la mort de ce vieux fou de Cassagne n’avait fait qu’aggraver son cas.



Je pédalais avec hargne vers le village d’où me parvenaient déjà les flonflons de la fête. Des larmes de rage roulaient sur mes joues avant de s’envoler dans mon sillage. Je mordais mes lèvres fardées, ruminant la rebuffade félonne de Pierre. Ma robe neuve menaçait à tout moment de s’entortiller dans la chaîne, mais je m’en fichais. Demain n’était pas un autre jour ; demain était un foutu désastre.

Il n’y avait qu’une bonne nouvelle à retenir de cette journée maudite : le motard fou était désormais hors d’état de nuire.



C’est vrai que je n’aimais pas le vieux rebouteux (qui me le rendait bien ; en fait, je ne sais pas exactement lequel de nous deux avait ouvert les hostilités), mais cela m’avait tout de même fait un choc de le découvrir étendu par terre, raide mort.

Si j’étais allée traîner du côté de chez lui, ce n’était pas par plaisir. Le souvenir du motard était encore cuisant et je sursautais au moindre bruit suspect, prête à plonger dans les ronces pour sauver mes abattis. Le devoir seul m’avait poussée sur le petit sentier pierreux. J’avais fait les confitures de fraises, de framboises, la gelée de groseilles ; il me restait les mûres et elles n’étaient nulle part aussi grosses et aussi sucrées.

Au premier abord, il peut sembler étrange que la confection des confitures tienne une place si importante dans la vie d’une femme moderne comme moi, mais je pense qu’il n’est pas concevable d’affronter les hivers rigoureux que nous connaissons par ici sans une solide provision de ces reliques estivales.



Cassagne était assis sur le banc devant sa maisonnette, à côté de la dépouille encore tiède d’un lièvre qu’il avait braconné. À mon passage, il a lâché le mégot éteint qui pendait de ses lèvres pour murmurer des insanités dans son patois incompréhensible. Puis il s’est signé, comme s’il avait aperçu Lucifer en personne, et s’est réfugié à l’intérieur, emportant son lapin par les oreilles.

J’ai rabattu mon chapeau de paille sur mes yeux et accéléré le pas. Je ne l’avoue pas sans un certain malaise à présent, mais, l’espace d’une seconde, j’ai souhaité la mort de ce vieux fou, afin de pouvoir emprunter ce chemin en paix.

Étant donné son vieil âge et nos mauvaises relations, il m’a semblé, sur l’instant, que c’était un vœu bien légitime. En tout cas, il n’avait pas l’air souffrant ou particulièrement agité ; il était égal à lui-même dans la bêtise et je n’ai pas songé que ce souhait inconsidéré prêterait à conséquence.

Pour une raison inconnue, il me craignait, et même si cette peur est responsable de sa mort, je ne dois pas me sentir fautive, puisqu’elle était infondée (je ne me suis jamais rendu coupable sur sa personne que de quelques grimaces inoffensives).



Je suis redescendue une heure plus tard, un plein panier de mûres au bras. Satisfaite de ma cueillette et encore plus de ne pas avoir rencontré le motard fou. À la sortie du virage, j’ai aperçu la masure de Cassagne et il m’a semblé qu’une silhouette, trop grande et trop agile pour être celle du vieux rebouteux, se faufilait à l’extérieur. Mais j’étais loin et n’y ai pas vraiment prêté attention. En passant devant la maisonnette, j’ai été un peu surprise qu’il ne m’accueille pas sur le seuil de sa demeure par une des amabilités dont il avait le secret. Malgré moi, j’ai jeté un œil curieux par la porte ouverte.



D’abord, j’ai aperçu ses jambes, et leur position, allongées par terre, aurait semblé suspecte à n’importe qui. Je suis entrée avec circonspection dans la pièce sombre. Mes pupilles se sont accoutumées à la pénombre pour découvrir, au milieu de la salle au mobilier dépouillé, Cassagne étendu de tout son long sur le parquet poussiéreux, les bras en croix. Ses yeux injectés de sang étaient grands ouverts, épouvantés. De sa bouche tordue, un filet de salive avait coulé sur sa joue, comme une trace d’escargot.

Dès cet instant, j’ai eu la certitude qu’il était mort, mais, malgré ma répugnance, j’ai posé mes doigts sur la chair flasque de son cou à la recherche d’un pouls. Le vieux guérisseur était encore chaud, mais bien mort.



À ce moment, la pièce s’est encore assombrie et j’ai poussé un cri de frayeur en me tournant vers l’embrasure de la porte. La silhouette d’un homme se découpait à contre-jour. Il a fait quelques pas à l’intérieur et j’ai reconnu avec soulagement le campeur. Il s’est accroupi à côté de moi en me demandant ce qui se passait. Je lui ai expliqué que le vieux était mort. Il n’a pas paru surpris ou effrayé, plutôt contrarié. Pour ma part, je commençais à paniquer et j’étais bien contente qu’il soit là ; son calme me rassurait. J’ignorais complètement ce qu’il convenait de faire dans un cas pareil. Il a proposé de téléphoner aux gendarmes. C’était la voix de la sagesse, mais la cabane du vieux n’avait pas l’électricité, encore moins le téléphone ; il fallait redescendre à la ferme.



Laissant le cadavre de Cassagne sur le sol, nous sommes sortis dans la lumière extérieure en clignant des yeux. À peine avions-nous fait quelques pas sur le sentier que les battements de mon cœur se sont accélérés : le vrombissement redouté avait surgi dans notre dos.

Je n’avais pas besoin de me retourner pour savoir que le cauchemar allait recommencer, mais instinctivement, comme au ralenti, j’ai esquissé un mouvement de demi-tour. Je n’ai pas eu le temps de faire volte-face, déjà le campeur m’avait attrapée par la taille et nous roulions tous les deux sur le bas-côté. La moto a dévalé la pente, projetant les graviers du sentier.



Mon compagnon s’est dégagé de notre étreinte et a bondi sur le chemin. Campé sur ses jambes écartées, un sourire mauvais aux lèvres, il attendait le motard qui revenait vers lui à toute allure.

La moto n’était plus qu’à dix mètres, j’ai aperçu un objet métallique briller dans la main droite du campeur. Son visage était impassible, son corps cambré comme un arc. La machine infernale fonçait sur lui.

D’un saut élégant, il l’a évitée tandis que son torse se vrillait et que son bras droit fichait, d’un mouvement vif et précis, la lame dans la cuisse du motard.

On a entendu une exclamation de douleur et la moto a fait quelques embardées avant de stopper. Le campeur s’est élancé vers elle mais, déjà, l’homme, dans un cri martial, arrachait la banderille sanglante qui dépassait de sa cuisse, et la jetait au loin. Il a disparu, mal assuré, dans le virage.



Je considérais maintenant le campeur avec un mélange de respect et de crainte. De quoi un tel homme n’était-il pas capable ? Penché en avant, il ramassait son arme souillée, essuyait la lame dans l’herbe. Puis il l’a fait jouer dans son fourreau avant de la glisser dans la poche de son short en jean.

Couverte d’égratignures et de piqûres d’orties, je me suis enfin décidée à ramper hors du fossé. Où avait-il appris ce genre de tour ? En haussant les épaules, il a répondu évasivement qu’il fallait savoir se défendre dans la vie.

Pour avoir bonne conscience, je me suis inquiétée du motard qui risquait une hémorragie. Peut-être devrions-nous le suivre pour nous assurer qu’il n’était pas en train de se vider de son sang quelque part sur le sentier, mais mon sauveur a rétorqué, d’un ton sans appel, qu’on ne mourait pas d’une petite blessure à la cuisse. J’ai pensé qu’il était plus fort en tauromachie qu’en anatomie, mais je n’ai pas protesté et, toute pétrie d’admiration pour son courage et son autorité, je lui ai emboîté le pas vers la ferme, abandonnant les baies renversées dans le fossé.

Il n’y aurait pas de confitures de mûres cette année.



J’ai appelé la gendarmerie et, bien que je fusse la seule à en avoir besoin, je nous ai servi un petit remontant. La main gauche du campeur, mordue par un blaireau, était toujours rouge et gonflée. Je suis montée au premier étage lui chercher des antibiotiques.

À mon retour, il avait ouvert la porte de la grande horloge comtoise et s’extasiait sur le mécanisme. J’ai jeté un coup d’œil poli, mais je n’ai vu que le balancier doré qui rythmait les secondes, imperturbable. Il m’a fait remarquer qu’il y avait là un espace assez grand pour cacher un objet pas trop encombrant. J’ai acquiesc