Main La NRF, entre guerre et paix

La NRF, entre guerre et paix

Year:
2015
Language:
french
ISBN:
466cda9a2612ff6055802b052bcfa2900e06d813
File:
EPUB, 2.24 MB
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La Nuit de l'accident

Year:
2012
Language:
french
File:
EPUB, 533 KB
YAËL DAGAN





La Nouvelle Revue française

entre guerre et paix

1914-1925



Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre





TALLANDIER





Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris

www.tallandier.com


© Éditions Tallandier, 2015 pour la présente édition numérique





www.centrenationaldulivre.fr




Réalisation numérique : www.igs-cp.fr


EAN : 9-791-021-009-042





À mes parents, Rachel et Uzi Dagan





REMERCIEMENTS


Fruit d’années de travail ponctuées de rencontres, cet ouvrage doit son existence à de nombreuses personnes que je tiens à remercier ici très chaleureusement.

Christophe Prochasson, qui a orienté mes travaux depuis mon arrivée en France en 1995, a dirigé la thèse ayant donné naissance à ce livre. Ses compétences et sa disponibilité ont été pour moi d’une valeur inestimable. Grâce à nos riches conversations au cours des quinze dernières années, Shlomo Sand m’a donné matière à réflexion et a stimulé mon travail. Aux historiens rattachés à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, je dois, outre une bourse de recherche allouée en 2001, l’acquisition d’un savoir et d’une méthodologie. Je suis particulièrement reconnaissante à Jean-Jacques Becker, rapporteur de mon premier mémoire écrit en français sur la Grande Guerre, à Stéphane Audoin-Rouzeau, rapporteur du second mémoire, et à Annette Becker, rapporteur de ma thèse et membre du jury de soutenance. Tous trois m’ont inspirée par leurs travaux et m’ont apporté conseils et encouragements. À John Horne du Trinity College à Dublin, je dois l’idée centrale de la thèse : la démobilisation culturelle, ainsi que l’invitation à mon premier colloque, en septembre 2001. Anne-Rachel Hermetet, Daniel Lindenberg et Michael Werner ont participé, avec Christophe Prochasson et Annette Becker, au jury de soutenance de ma thèse. Je les remercie pour leurs remarques et critiques.

La rencontre avec le fils de Jacques Rivière a été un grand bonheur. Avec un désintéressement et un dévouement complets, Alain Rivière m’a ouvert les ; archives de son père et m’a offert de précieux renseignements sur lui. Qu’il soit ici chaleureusement remercié, avec Michel Baranger, secrétaire de l’Association des amis de Jacques Rivière et Alain-Fournier, et Robert Tranchida, directeur du fonds Rivière à la bibliothèque des Trois Piliers à Bourges. Je remercie aussi Claire Paulhan pour l’autorisation de consulter les archives de son grand-père, Jean Paulhan, déposées à l’Imec.

De nombreux amis et collègues ont lu des fragments de mes précédents travaux, étapes nécessaires dans l’élaboration de cet ouvrage. Je remercie François Bouloc, Maddalena Carli, Pierre-Antoine Chardel, Olivier Cosson, Eliana Dutra, Catherine Fhima, Elizabeth Fordham, Heather Jones, Solange Maulini, Anna Mirabella, Philippe Olivera, Marie-Anne Paveau, Youval Rotman, Nathalie Servel, Judith Sharir, Éric Thiers, Galith Touati et Willy Gianinazzi pour leur savoir, leur patience et leur générosité.



Ce livre est dédié à mes parents, Rachel et Uzi Dagan, pour le soutien matériel et affectif qu’ils m’ont apporté, depuis de nombreuses années, contre vents et marées. Je n’oublie pas mes frères, Nir et Ori Dagan, desquels la solidarité familiale me rend inséparable. Enfin, ma gratitude va vers Gérard Vogler, lecteur passionné et attentif, qui m’a généreusement prêté de son talent pour donner à ce texte sa forme actuelle.





PRÉFACE


par Christophe Prochasson



De tous les épisodes traversés par les intellectuels français, la Grande Guerre est celui qu’on préfère oublier. Le beau livre de Yaël Dagan, qui contribue à combler ce trou noir historiographique, ne fait rien pour auréoler ce moment d’une réputation plus favorable que celle qui fut élaborée au temps même des événements. Le fameux essai de Julien Benda, La Trahison des clercs, publié dans les colonnes de La NRF en 1927, établit une bonne fois pour toutes la faillite morale de la classe intellectuelle durant la Première Guerre mondiale. D’ailleurs Benda lui-même ne s’était pas distingué : comme l’écrasante majorité de ses confrères, écrivains, artistes, savants, il avait cédé aux sirènes du patriotisme, abandonnant l’éthique élevée une quinzaine d’années plus tôt, aux temps héroïques de l’affaire Dreyfus, fondée sur l’indépendance de l’esprit.

Observant au plus près le milieu de La NRF, espace littéraire devenu presque sacré, Yaël Dagan ne remet pas en cause ce verdict sévère. Historienne franco-israélienne, installée en France depuis le début de ses recherches, c’est avec un autre conflit en tête que la Première Guerre mondiale qu’elle a décidé d’écrire ce livre. Le déplacement de ses préoccupations premières (le conflit israélo-palestinien), loin de la détourner de son sujet – éclairer le comportement d’une élite intellectuelle face à une guerre où le sentiment national absorbe tout –, rend son enquête tout à la fois lumineuse et absolument passionnante. Certes, elle n’éprouve pas de pitié pour ce petit groupe dont les contorsions intellectuelles et politiques l’irritent et nous irritent avec elle : elle sait pourtant retenir son jugement avec un sens de la mesure qui force l’admiration. Après tout, n’est-ce pas aux lecteurs de juger ? Sa colère rentrée n’alimente aucun prêchi-prêcha que l’on rencontre parfois lorsqu’il s’agit de narrer d’autres périodes où les « bons » sont récompensés et les « méchants » fustigés.

L’histoire de la Seconde Guerre mondiale nous offre en effet la rassurante situation où s’affrontent, en deux camps distincts et irréconciliables, intellectuels engagés dans les rangs de la collaboration et clercs résistants sacrifiant œuvre et vie à leurs idéaux. La configuration portée par la guerre précédente est sans analogie. L’intelligentsia du début du XXe siècle ne connaît en rien les mortelles divisions qui opposaient les deux partis des années sombres. Pendant la Première Guerre mondiale aucun clivage de cette intensité ne vint fragmenter la famille intellectuelle française. Seuls Romain Rolland et une poignée de jeunes disciples se réfugièrent dans une dissidence qui ne parvint jamais à ébranler l’union sacrée des intellectuels français.

Furent-ils tous d’accord pour autant ? Nul ne le soutiendra. Au sein même du groupe de La NRF, Yaël Dagan met au jour des rivalités qui n’obéissent pas toutes à la sacro-sainte loi de l’individualisme artistique. De profonds désaccords politiques s’expriment lorsqu’il s’agit de rendre compte du consentement de chacun à la guerre. La gamme des justifications est étendue. Elle se déploie d’un ralliement résigné, formulé par Jacques Copeau (« Rien dans ma raison, mon cœur, mon bon sens, ne peut me faire accepter la guerre. Et pourtant je l’accepte et je la veux »), à une acceptation enthousiaste comme celle d’Henri Ghéon qui, à l’instar de l’Alsacien Jean Schlumberger, revêtit immédiatement l’uniforme. Gide, trop âgé, compensa sa défection militaire par un engagement social. Il se consacra, aux côtés de Charles Du Bos, à l’organisation du Foyer franco-belge, institution vouée à prendre en charge les réfugiés les plus démunis. Seul Gaston Gallimard, sous l’empire d’une fureur non dissimulée, évita de se soumettre à la culture de guerre. Il refusa net toute espèce d’engagement patriotique.

Cependant, les positions des uns et des autres ne restèrent pas stables sur toute la durée du conflit. Des évolutions expliquent que si tous, à l’exception de Gallimard, ne ménagèrent pas leur soutien à la cause de la patrie lors de l’ouverture des hostilités, tous ne s’extirpèrent pas de ces années par les mêmes voies. Les mobilisations, souvent de même fibre, furent sans incidence ou presque sur les démobilisations beaucoup plus contrastées et tortueuses. Les disputes amorcées pendant la guerre grandirent et s’affichèrent plus brutalement. Par la petite porte, sans doute, et sur la pointe des pieds, la politique fit son entrée dans l’univers feutré de ce réduit aristocratique de « gens-de-lettres » qui n’avaient eu de cesse de la fuir. On lui reprochait sa vulgarité, sa sonorité excessive, sa laideur repoussante. La guerre changea la donne et contraint ces clercs à ne plus ignorer ce monde profane. Les uns poussèrent à l’extrême droite, comme Ghéon, les autres à l’extrême gauche, à l’instar de Gide, mais « non sans réflexion », comme l’avait écrit naguère un autre membre du cénacle, Paul Valéry, en versant son obole à la souscription antidreyfusarde du « Monument Henry ».

Avec une minutie qui fait tout le prix de son livre et confère à cette histoire un caractère si vivant, Yaël Dagan relate débats et controverses qui occupèrent ce groupe littéraire perturbé par ce soudain surgissement de l’histoire. Les historiens de la culture considèrent à juste titre les revues comme les meilleurs points de vue offerts sur la vie intellectuelle « en train de se faire ». Ce type de périodique se présente sous le jour d’un sismographe idoine à qui veut comprendre les arcanes de la production des œuvres où s’expriment conflits et amitiés, allégeances et ruptures, alliances et oppositions. Derrière la revue, il y a toujours un milieu. C’est lui qui est l’objet de toutes les attentions de Yaël Dagan qui le pénètre par le truchement des correspondances échangées. On y entre avec elle, comme par effraction. Avec quelles délices donc !

La guerre ébranla à jamais les vies bourgeoises des collaborateurs de La NRF. Non que la vie des uns et des autres ait été assoupie avant que n’éclatent les hostilités. Les ambitions littéraires et les exigences intellectuelles bousculent parfois certains caractères au point que ne saurait même atteindre une catastrophe comme la guerre. Mais l’on vivait alors paisiblement, à l’abri des saillies de l’actualité. Rien n’assombrissait vraiment les plaisirs et les jours, hormis, de temps à autre, quelques chamailleries littéraires ou philosophiques, quelques querelles de préséance, au cours desquelles se blessaient toujours un peu des personnalités à vif. Il n’est pas impossible que cette atmosphère ô combien distante de tout tragique, inscrite dans l’horizon d’une République si peu spirituelle, ait fini par peser trop lourdement sur des âmes artistes en quête de grands desseins.

Avant même la divine surprise de la guerre, ce bovarysme avait bien été quelque peu secoué par l’annonce de l’émergence d’une nouvelle génération attachée à de nouveaux cultes : la force, l’armée, le catholicisme, la guerre, toutes valeurs viriles qui devaient réveiller une France endormie, placée pourtant aux portes de l’abîme. Une enquête journalistique, à la mode du temps, bientôt connue par le pseudonyme choisi par ses deux auteurs, Agathon (Henri Massis et Alfred de Tarde), indiquait la direction à prendre pour assurer le regain. Pour tous les collaborateurs de La NRF, la guerre, en éclatant, concrétisait ce changement des sensibilités qu’ils appelaient aussi de leurs vœux. Elle fut comme une délivrance. Jacques Rivière, le catholique, a recours à ce vocable, si imprégné de catholicité, comme Paul Claudel qui en fait un usage régulier dans son œuvre et avoue qu’à la veille de la guerre : « On étouffait, on était enfermé. » Le conflit, ajoute-t-il, vint délivrer « du métier, de la femme, des enfants ». Le caractère curatif de la mobilisation ne peut manquer de frapper. Dans un article publié dans La Revue rhénane, Rivière en convient aussi avec une froide lucidité : la guerre, écrit-il, fut une façon de se guérir de la sensiblerie et du régime des émotions qui rongeaient la littérature avant août 1914. Elle annonçait une ère nouvelle.

De telles attentes ne pouvaient qu’être déçues. Elles le furent. De la catastrophe ne naquit aucun monde meilleur. Nulle expérience ne servit à forger de plus héroïques tempéraments. Il faut convenir que la guerre de ces écrivains stylés fut à la hauteur de leur constitution morale et physique. Trop vieux ou trop débile, aucun ne connut l’épreuve du feu comme la subirent la plupart de leurs contemporains. Leur âge leur ménagea des places protégées. Les circonstances ne favorisèrent pas non plus leur destin de guerrier, quitte à nourrir chez eux une mauvaise conscience dont il serait peut-être injurieux de taquiner l’authenticité. Rivière fut fait prisonnier après trois jours de combat : l’épreuve lui fut d’ailleurs cruelle. Il en revint anéanti et ne s’en remit qu’avec difficulté. Gallimard et Copeau se réfugièrent aux États-Unis, presque en avant-garde d’une émigration intellectuelle que la Seconde Guerre mondiale engendrerait beaucoup plus massivement. Claudel s’installa dans les bureaux de la propagande d’État. Il n’y eut guère que Thibaudet, Schlumberger ou Ghéon pour entendre, parfois d’un peu loin, le fracas des armes. Marcel Proust siégea dans son lit : il est vrai qu’il s’y passionna beaucoup pour la stratégie militaire.

Cette guerre à distance chez d’ardents militants de la cause nationale n’eut d’autre conséquence que d’encourager une mélancolie déjà bien ancrée. Yaël Dagan insiste sur le sentiment d’inutilité qui accabla la plupart de ces plumes ayant pris le parti de se taire. Tel est l’un des thèmes les plus intéressants abordés par ce livre qui n’en manquent pas. N’y avait-il d’ailleurs pas quelque paradoxe à se lancer dans l’histoire d’une revue qui s’éteint (provisoirement) aux heures les plus dramatiques de l’histoire ? Et pourtant, comme on le constatera, le récit de Yaël Dagan, à la limite de l’exercice de style, n’est en rien une pochade oulipienne, encore moins une provocation dadaïste. Il compose au contraire une fresque à l’intérêt très général.

La revue interrompit sa parution « au premier coup de canon » rappelle Yaël Dagan. De cet exceptionnel, Dagan fait un normal qui la conduit à réexaminer non seulement l’histoire de ce qui fut l’un des plus prestigieux groupes littéraires du XXe siècle mais aussi celle des intellectuels français. Elle ne manque pas non plus de s’en prendre à quelques travers de l’historiographie traditionnelle qui, par facilité, s’est sans doute un peu trop arrêtée sur les séquences de la vie intellectuelle où débordent les textes : les historiens ont été plus avares de commentaires sur les moments de silence, encore que le silence de la Première Guerre mondiale ait été tout relatif. Si les débats furent moins publics et se déployèrent dans l’espace confiné des correspondances ou des conversations à jamais perdues, ils n’en furent pas moins ardents. Reste que cette discrétion ou ce déplacement vers l’intime – un intime que scrute à juste titre Dagan dans les replis de la confusion des sentiments amoureux et amicaux – n’est pas sans jeter une lumière nouvelle sur l’histoire des engagements.

Les pages consacrées à Jacques Rivière, l’un des grands héros de ce livre, rédigées avec pudeur et élégance, sont à cet égard particulièrement poignantes. L’ouvrage est riche d’une approche psychologique, empruntant parfois quelques outils à la psychanalyse, d’une façon qui n’est ni naïve ni sollipsiste, rare, pour tout dire, dans les études consacrées aux intellectuels. « Comment interpréter ces bouches fermées, ces plumes taries ? » s’interroge Yaël Dagan. De ce silence, que peut-on dire en effet ? Beaucoup en réalité ! Il est des silences moins documentés que celui qui se dégage des collaborateurs de La NRF. Si la revue s’est tue, les échanges épistolaires se sont fait en revanche très bavards. Ainsi, pour le plus grand bonheur de l’historien qui a horreur du vide, un creux produit-il un plein…

Nous voici en mesure de mettre en évidence trois significations à un silence voulu. La première, dominante, relève de la sensibilité patriotique (pour ne pas écrire nationaliste) qui ceint le milieu de la revue et son entourage immédiat. Ce silence vaut acceptation et soutien. À l’ordre du jour : la défense de la patrie. La littérature cesse d’être une urgence. Elle peut même passer pour un périlleux divertissement, à l’heure où toutes les énergies doivent être tendues vers un unique effort : obtenir la victoire. Tout le reste serait… littérature. Peu d’œuvres auront été écrites durant la guerre, malgré quelques notables exceptions. Encore faut-il y regarder de près. Dans son long poème de 1917, La Jeune Parque, Paul Valéry n’a pas un vers pour les événements. Marcel Proust est l’un des rares à ne pas avoir remis à plus tard l’accomplissement d’une entreprise littéraire entamée avant le début des hostilités mais qu’il révisa profondément sous le coup des informations qui le frappaient. C’est moins la présence de la guerre, d’ailleurs diaphane, dans Le Temps retrouvé qui atteste l’imprégnation des affrontements, que le profond remaniement du roman durant le conflit qui semble s’être imposé.

Il est une deuxième signification possible au silence. Celle-ci est à vrai dire exceptionnelle dans les rangs de La NRF. Roger Martin du Gard est le seul représentant d’un silence-refus. Celui-là dit non. Il rejette tout de la guerre qu’il conçoit comme une défaite de la pensée. Ce silence, né d’une sourde indignation, n’est autre que le son du deuil d’une Europe en voie d’engloutissement. Dénoncer la guerre serait encore trop bruyant. Ne lui ferait-on pas trop d’honneur en lui accordant quelque place dans les écrits, elle qui ne cesse d’envahir les pensées ? Lutter contre la guerre revient à se taire. Et comment écrire quand tant d’hommes meurent chaque jour ? Comment disserter sur les valeurs du classicisme moderne ou celles d’un romantisme honni ?

Il n’est qu’un pas entre ce silence de résistance et un autre qui côtoie l’indifférence. Dans certaines petites revues pacifistes, on discuta longuement des vertus de « l’inactualité » qui semblaient les plus efficaces pour qui souhaitait s’opposer aux contraintes mentales nées de la culture de guerre. Songer à autre chose, se réfugier dans la méditation inactuelle pour échapper à un intolérable présent. Sans doute la voie fut-elle empruntée par Copeau et, dans une moindre mesure, par Gaston Gallimard. Elle était aussi l’attitude la plus fidèle à l’esprit qui avait guidé La NRF au cours de ses premières années d’existence.

Le livre de Yaël Dagan se présente ainsi comme une contribution très originale à l’histoire de l’engagement des intellectuels. L’auteure met en évidence une formule née de la Grande Guerre et qu’occulte l’historiographie classique des intellectuels, plus gourmande de plein que de délié. Avec l’affaire Dreyfus sur un versant, le biface fascisme/antifascisme sur l’autre, les historiens peinent à définir des engagements qui ne sont pas des embrigadements en se tenant à l’écart des sollicitations du monde social dont ils redoutent la frivolité. L’histoire de la mobilisation du cercle NRF, comme celle de sa démobilisation, met pourtant en évidence des détours et des contournements qui ne peuvent seulement se comprendre comme des évasions.

On ne peut certes achever la lecture du livre de Yaël Dagan sans éprouver un vague agacement à l’encontre de messieurs si sensibles, à la fois dedans et dehors, s’épinglant les uns les autres, souffreteux et indisposés, mal à l’aise dans leur temps, quand l’Europe en ruines, enflammée par la haine, n’offrait que le spectacle de millions de cadavres. Leur pose intellectuelle et leurs écrits immaculés tranchent sur le fond de ces paysages sanglants. On les accusera de futilité, on leur reprochera leur vanité (dans tous les sens du mot), on fustigera leur saugrenu égoïsme de dilettantes ou leurs choix politiques qui n’osent s’avouer. Le 20 juillet 1919, Romain Rolland, antonyme parfait d’André Gide, affiche son mépris pour ce cénacle qui lui rend bien : « La Nouvelle Revue française, cite Yaël Dagan, est devenue, de plus en plus, une jésuitière de petits-bourgeois esthètes, qui font la risette à l’Action française, en se cachant la bouche sous la main. » Et pourtant, ces hommes dégagés ont, comme les autres, entendu le tonnerre des armes. Ils y ont réagi chacun à leur manière : les uns optant pour le service de la patrie, les autres réfugiés dans un silence de résistance, les derniers dans une indifférence butée. Mais tous comprirent qu’ils quittaient un monde pour un autre et qu’il leur fallait changer. Si peu que ce fût, La NRF, dont Jacques Rivière prit la direction en juin 1919 lors de sa relance, finit par entrouvrir ses fenêtres. La littérature pure fit quelque place aux agitations du dehors. La Nouvelle Revue française s’engagea sans s’embrigader. L’histoire avait fracturé la porte de l’enceinte où étaient reclus les beaux esprits.

Comment parler du monde sans être soumis à ses lois ? Comment s’engager sans perdre sa liberté ? Par son livre profond, Yaël Dagan éclaire utilement le paradoxe constitutif de l’intellectuel français.



Christophe PROCHASSON





NOTE DE L’AUTEUR


Nous utilisons la graphie « La NRF » pour La Nouvelle Revue française (revue). Pour la maison d’édition, nous employons l’appellation « éditions de la N.R.F. ».



Certaines parties de cet ouvrage s’appuient sur une analyse des données quantitatives, constituées à partir des sommaires de la revue et du catalogue de la maison d’édition. Ces données ont été rassemblées dans les annexes de la thèse de doctorat de laquelle est issu cet ouvrage, et sont désormais consultables sur le site www.tallandier.com. Elles comprennent : (1) les sommaires reconstitués de la revue de juin 1919 à avril 1925 ; (2) les collaborateurs de La NRF de la même période ; (3) des notices biographiques de 86 parmi eux ; et (4) le catalogue reconstitué des éditions de la Nouvelle Revue française/Librairie Gallimard, 1911-1924.



Nous avons choisi de retranscrire les citations telles quelles, conservant une ponctuation et une syntaxe parfois surprenantes.





AVANT-PROPOS


Fait incontestable, La Nouvelle Revue française relève désormais du patrimoine national. Le sigle nrf figurant encore sur la couverture des livres édités chez Gallimard est un rappel des origines de la prestigieuse maison d’édition. En effet, c’est au rayonnement de la revue, fondée par André Gide et quelques amis il y a tout juste un siècle, qu’elle doit sa renommée. Dans l’histoire littéraire du XXe siècle, impossible de faire l’impasse sur La NRF, tant sa place y est prépondérante. Mais pourquoi s’intéresser à elle en tant que source d’histoire culturelle ? Et pourquoi encore, si l’on s’interroge sur la Première Guerre mondiale et sur la sortie de celle-ci ? Que le lecteur me permette, en guise de réponse, un détour personnel pour éclairer mes motivations et préciser mon cheminement.



En 1997, j’ai eu l’occasion d’assister, à l’École des hautes études en sciences sociales, à une série de conférences données par John Horne, professeur au Trinity College de Dublin, invité par mon directeur de recherche, Christophe Prochasson. À l’époque, préparant un diplôme de DEA, je cherchais un sujet de thèse de doctorat pour l’année suivante. John Horne fait partie du groupe international de recherche, attaché à l’Historial de Péronne, qui travaille depuis le début des années 1990 au renouvellement de l’histoire du premier conflit mondial, explorant ses aspects culturels, s’intéressant aux représentations, valeurs, croyances et sentiments des acteurs de cette guerre1. L’un de ces séminaires traitait de mobilisation, remobilisation, démobilisation et, depuis, cette problématique n’a cessé de m’intriguer. Israélienne, en France depuis deux ans seulement, j’avais préféré me spécialiser dans l’histoire de mon pays d’adoption afin de mieux maintenir une distance avec l’objet de recherche, les problèmes israéliens étant trop chargés affectivement, l’actualité trop présente pour ne pas susciter émotions et partialité. J’approfondissais ainsi la découverte de la France, et, tout en explorant un terrain neutre, je n’en étais pas moins fascinée. Toutefois, les questions qui me préoccupaient découlaient de mon expérience israélienne. À l’époque, le processus d’Oslo était en route et, en Israël, l’on avait le sentiment de passer d’une culture de guerre à une culture de paix. La suite de cette histoire (toujours en cours) montre à quel point la transition est fragile et même incertaine. Par le plus grand des hasards, au même moment, les historiens de la Grande Guerre commençaient à s’intéresser à la question de la démobilisation, notamment John Horne : ce concept apparaissait prometteur pour rendre compte de la persistance du conflit dans l’après-guerre, pour prolonger les réflexions sur les sociétés en guerre dans un moment où elles sont supposées surpasser leurs fixations idéologiques liées à l’identité nationale, surmonter haines et souffrances, se tourner enfin vers la paix2.

J’ai commencé à chercher dans les sources de l’histoire intellectuelle des éléments qui pourraient m’orienter vers un champ d’investigation. Rapidement, je suis tombée sur une curieuse polémique. En 1919, Jacques Rivière, jeune directeur de La Nouvelle Revue française, dans le numéro de reprise, appelle, presque littéralement, à se démobiliser de la guerre. Je tenais mon point de départ. Je découvris avec intérêt qu’en France La NRF était un véritable mythe, « un lieu commun de notre mémoire, son “rayonnement”, son “esprit”, les mots de passe qui ont forgé sa légende », comme souligné par Laurence Brisset, auteure d’un ouvrage sur Jean Paulhan, successeur de Jacques Rivière. Elle remarquait aussi que « du haut de sa tour de gloire, La NRF semble avoir paralysé les commentateurs3 ». Je constatai par ailleurs que l’on s’y était penché surtout en érudit, se satisfaisant d’un exposé hagiographique, à défaut d’une réflexion critique. En outre, impossible pour moi de dissimuler une lacune concernant la période de 1914-1925. Certes, la revue cessa de paraître le temps du conflit, néanmoins aucun travail de synthèse n’existe autour de ses animateurs qui vont réapparaître à l’armistice et bâtir un véritable empire littéraire. De même, la période suivante, sous la direction de Jacques Rivière, allant de la reprise de la revue à la mort de celui-ci, n’a guère fait l’objet d’études approfondies.

Comment expliquer cette carence ? Différentes pistes sont susceptibles de fournir des éléments de réponse, et ce à plusieurs niveaux. Pour La NRF, rétrospectivement, la guerre n’est pas une période glorieuse. Comme on le verra en détail plus loin, Gide et ses camarades furent sensibles aux sirènes patriotiques, au nationalisme, au racisme pour beaucoup aussi, hélas. On est très loin de l’image qui restera d’eux plus tard, quand la gloire les haussera au statut qu’ils conservent de nos jours. Pour des besoins hagiographiques, la période de 14-18, ainsi que celle de 1919-1925 qui précède son âge d’or, peut passer pour secondaire, point de vue insuffisant pour l’historien : dans la problématique de démobilisation culturelle, ces années sont fondamentales. Il va de soi que tout questionnement sur le processus de démobilisation, de sortie de guerre, entraîne automatiquement une étude préalable des mécanismes de mobilisations, puis du déroulement de la guerre elle-même, sur le plan culturel, bien entendu.

Évoquons aussi le fait que la période de 14-18 n’est pas encore intégrée dans l’histoire des intellectuels. Certes, elle figure dans tous les manuels et synthèses, mais avec un statut marginal, telle une parenthèse4. Même dans le sillage de l’histoire culturelle de la Grande Guerre, en pleine vitalité depuis une quinzaine d’années, la place des intellectuels reste relativement marginale. Comme si leurs mobilisations culturelles, de même que les expériences collectives de cette période, étaient détachées d’une représentation du conflit, forgée pourtant par l’élite pensante du pays5. Enfin, il convient d’élargir cette dernière observation et l’appliquer à un défaut intrinsèque des réflexions sur ce sujet, plus particulièrement sur le lien entre intellectuels et sentiment national, celui dont la construction sociale a fait l’objet de brillantes études outre-Manche ; grâce à elles, on reconnaît le rôle capital de l’industrie de l’imprimerie et conséquemment le développement d’une culture de masse dans la formation, l’élaboration, la diffusion et le maintien de l’imaginaire national6. En France, l’histoire et la sociologie des intellectuels ont donné d’excellents travaux. Mais les bouts de la chaîne, l’imaginaire national d’une part et ses fabricants agréés, à savoir les intellectuels d’autre part, n’ont pas, jusqu’à maintenant, été l’objet de réflexions suffisamment poussées7. Dans la tradition française d’histoire des intellectuels, dont la référence est l’affaire Dreyfus, ce sont notamment les périodes de conflits internes et de débats nationaux qui fascinèrent les historiens. Cette histoire intellectuelle s’intéressant aux écrivains, savants et artistes moins pour ce qu’ils pensent que pour ce qu’ils font, privilégie naturellement les signataires de pétitions et les rédacteurs de manifestes. Elle oublie que ceux-ci sont fabricants de symboles, créateurs d’imaginaires. Ainsi, une revue comme La NRF, prestigieuse dans les années 1920, a joué à l’évidence un certain rôle dans la formation des mentalités de l’époque8.

Cette histoire trouvera sa place dans une réflexion sur le sentiment national, et se rattachera à celle des conflits au XXe siècle. Le déroulement de la Grande Guerre fait ressortir le conformisme des nombreux intellectuels, pas plus enclins à opter pour la paix que le citoyen lambda. En 1914, à quelques exceptions près, ils n’étaient que des intellectuels organiques9 de la nation en guerre. Un constat affligeant. En 1932, Albert Einstein, ayant fait partie d’une poignée de pacifistes de la première heure, adresse à Sigmund Freud – patriote autrichien bon teint – une lettre rendue publique. Il y pose une question aussi naïve que fondamentale : « Pourquoi la guerre ? » Et, partant, « peut-on l’empêcher ? ». La réponse du père de la psychanalyse révèle un profond pessimisme : la guerre serait une fatalité. Les conflits intercommunautaires impliquent le plus souvent une issue par la violence. L’humanité, d’après lui, est divisée en groupes distincts, sans aucun sentiment d’appartenir à une entité commune. Depuis la nuit des temps, la conséquence des efforts guerriers se résume au troc de guerres locales et répétées, voire incessantes, contre des conflits étendus, moins fréquents, mais plus destructeurs. Partageant, en dépit de la noirceur de ses conclusions, un même désir de paix que le physicien, indigné par le cortège d’atrocités, mais pessimiste quant à la capacité des masses à contrôler leurs penchants violents, Freud place son espoir dans l’éducation d’une « couche supérieure d’hommes pensant de façon autonome, auxquels reviendrait la direction des masses non autonomes ». Aussitôt, il mesure sa naïveté : « Il est plus que vraisemblable que c’est là une espérance utopique. » Suivant son propre raisonnement, l’on comprend pourquoi :

« Quand […] les hommes sont invités à faire la guerre, bon nombre de motifs en eux peuvent y répondre favorablement, nobles et communs, ceux dont on parle à haute voix, et d’autres que l’on passe sous silence. […] L’amalgame [des] tendances destructives avec d’autres, érotiques et idéelles, facilite naturellement leur satisfaction. Nous avons parfois l’impression, quand nous entendons parler des atrocités de l’histoire, que les motifs idéels n’ont servi que de prétextes aux désirs destructifs, d’autres fois, […] nous estimons que les motifs idéels se sont mis au premier plan dans la conscience, les motifs destructifs leur ayant apporté un renforcement inconscient. Les deux sont possibles10. »



Comme les autres, les intellectuels y trouveront souvent un exutoire à leurs tendances « érotiques et idéelles », qui les pousseront à accepter la guerre en bonne conscience, moyen de légitimer leurs « désirs destructifs ». Producteurs de biens symboliques, ils auraient un rôle primordial dans les déclenchements, puis les déroulements des guerres. Dans un essai fort célèbre de 1919, Paul Valéry observait que « tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de sciences pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps ; mais il a fallu non moins de qualités morales.11 » Précisons que sa lucidité ne s’applique qu’aux ennemis : dans ce passage, seuls les intellectuels allemands sont visés, uniques responsables du carnage…

Si sur leur implication tout n’a pas été dit, l’histoire des sorties de guerre des intellectuels reste entièrement à faire, parallèlement à celle d’autres démobilisations12. Un an après le début de la seconde Intifada, deux semaines après le 11 septembre, un colloque international s’est tenu à Dublin sur les démobilisations culturelles. Dans un texte programmatique découlant de cette réunion, John Horne insiste sur la nécessité d’étudier la période de l’après-guerre, en rapport avec les cultures de guerre : « Chacun de ces aspects des cultures de guerre et des sociétés en guerre eut son pendant – potentiellement du moins – dans la démobilisation. » Une telle enquête consiste ainsi à revenir tant sur les pratiques que sur les représentations de 14-18, puis à suivre leur devenir dans l’après-guerre. S’annonçant passionnante, elle n’en est pas moins délicate : la démobilisation culturelle devient « autrement complexe que celle qui s’opère sous les signes économique ou militaire, car s’agissant des valeurs et de l’imaginaire, toute chronologie linéaire qui mène de la guerre à la paix, toute certitude, même, de l’inévitabilité de ce passage, est forcément brouillée. On peut très bien se démobiliser avant la fin de la guerre. On peut tout aussi bien refuser de se démobiliser longtemps après la fin des combats. Le processus de démobilisation, au lieu d’être une condition de la paix, en devient l’enjeu13 ».

Lors de l’élaboration de la thèse, de laquelle est issu ce livre, j’ai été confortée sur l’exactitude de cette appréciation. Les difficultés annoncées ont été, de plus, amplifiées en raison du champ d’investigation. La NRF se rélévait complexe et truffée de paradoxes. La difficulté qui surgit d’abord concerne la première période de l’étude, celle de la guerre. La revue interrompt sa parution au premier coup de canon. Qu’y a-t-il à dire d’une revue qui baisse le rideau de fer ? En outre, son silence s’épaissit avec la relative discrétion de ses auteurs. N’ont-ils rien à dire sur ces combats et la politique dont ils résultent ? Comment interpréter ces bouches fermées, ces plumes taries ? Certains attribueront plus tard à leur silence un sens peu conforme au point de vue de l’époque. Le travail qui a précédé ce livre aura eu le mérite de me mettre face à l’ambiguïté et la complexité non seulement de la démobilisation culturelle, mais également de son pendant antérieur : la mobilisation culturelle.

Une confusion n’est-elle pas déjà incluse dans le mot même, mobilisation, action tantôt imposée par le haut, tantôt volontaire, voire volontariste ? En effet, ce phénomène concerne aussi bien les artistes et écrivains mobilisés, donc enrôlés, que ceux qui se mobilisent, acte délibéré, les plus décidés franchissant le pas de l’engagement volontaire, ce que certains de La NRF feront. Le double sens de ce mot recoupe d’autres termes en usage dans ce livre, notamment le consentement au sacrifice, habituellement opposé à la contrainte. L’énorme investissement affectif de nos protagonistes dans l’expérience inédite qui leur est imposée, la souffrance, les bouleversements et les égarements excluent une vision simpliste qui chercherait à dénoncer ou glorifier, au regard des valeurs d’aujourd’hui. Pour m’écarter de cet écueil, j’ai tâché, consultant des sources aussi bien privées que des textes publics, de restituer cette expérience, de dessiner une courbe aussi fidèle que possible de la mobilisation-démobilisation-remobilisation.

Dans la seconde partie, consacrée à la période de 1919-1925, les interrogations se sont multipliées. Certes, désormais, la revue existe et constitue de fait une source supplémentaire, primordiale même, mais au dépouillement souvent déroutant. Dans cette revue prétendument de « littérature pure », les textes publiés portent rarement directement sur les thèmes de la guerre ou de la paix. Après avoir été troublée, tant par la richesse des sources que par la difficulté de saisir ce processus de démobilisation, c’est finalement la problématique de la démobilisation qui m’a permis d’opérer le tri nécessaire pour y voir clair. M’attachant à la rigueur sur le plan du questionnement, j’ai souhaité, au terme de cette recherche, fournir une chronologie de la démobilisation culturelle, sans pour autant tomber dans un excès de simplicité.

En examinant les années 1914-1925, on réalise que le monde a changé deux fois en une décennie. La mobilisation d’août 1914 bouscule les vies des uns et des autres, avec des conséquences diverses, mais rarement heureuses. La démobilisation, elle, commencée pendant la guerre même, s’est prolongée les années suivantes, bouleversante elle aussi à sa manière, comme un atterrissage, moins brusque, mais non moins profonde et significative. Si cette démonstration peut être étendue à d’autres conflits, à d’autres périodes, elle comporte un message optimiste. Autant nos sociétés sont capables de détruire, autant se montrent-elles aptes à la cicatrisation et la guérison, à s’adapter aux conditions nouvelles, à surmonter obstacles idéologiques et affectifs pour passer de la guerre à la paix, chacun selon son rythme, chacun avec ses blessures. Mais l’histoire reste tragique, car ce processus en marche dans les années 20 fut ensuite interrompu, preuve, s’il en fallait, qu’un désir de paix ne suffit pas à empêcher la guerre.





LES PROTAGONISTES, AOÛT 1914



LA REVUE


La Nouvelle Revue française, alias La NRF. Dès son lancement en 1908, elle se revendique du « classicisme moderne », avec pour éthique un dévouement à la littérature, animée d’un rejet prononcé pour « l’inspiration » romantique. Lieu de « littérature pure », convaincue qu’un travail patient portera ses fruits tôt ou tard, elle se présente en organe d’innovation littéraire, renvoyant dos à dos le principe d’avant-garde et la réaction néoclassique. Le projet est favorisé par la cohérence et l’expérience du groupe, chacun depuis une décennie contribuant à de « petites revues littéraires ». Il est financé par André Gide et Jean Schlumberger, tous deux héritiers de grandes fortunes, devenus actionnaires de la société qui édite la revue.

En 1911 est fondée sa propre maison d’édition, « le comptoir d’édition de la N.R.F. », dirigée par Gaston Gallimard. Le comité de direction de la revue se réunit régulièrement pour discuter du contenu des numéros et décider des livres à paraître. Aux fondateurs – André Gide, Henri Ghéon, André Ruyters, Marcel Drouin, Jean Schlumberger et Jacques Copeau – se joignent, lors de ces séances de travail, Jacques Rivière, secrétaire de rédaction, ainsi que Gaston Gallimard, gérant du comptoir d’édition, de même que Gustave Tronche, directeur commercial. Après le comptoir d’édition, la revue acquiert un théâtre, le Vieux-Colombier, dirigé par Copeau et géré par Gallimard.

De notables progrès sont accomplis entre 1908 et 1914, mais, tirant à trois mille exemplaires à la veille de la guerre, elle reste éclipsée par Le Mercure de France, fondé en 1890, et face aux grandes revues parisiennes elle semble bien modeste, elle qui méprise leur ton mondain et leur manque d’audace. Celles qui règnent à l’époque ont pour nom La Grande Revue, La Revue de Paris et La Revue des deux mondes, grande institution académique. Consciemment ou pas, La NRF vise alors à concilier ce qu’elle considère être le bon goût et l’esthétique littéraire avec le succès commercial. Elle observe de loin les feux d’artifice d’une avant-garde futuriste à l’entrée fracassante en 1913 à Paris, de même qu’elle dédaigne les académiciens, que ce soit Paul Bourget ou Henry Bordeaux, et leurs appointements considérables à La Revue des deux mondes.





LE MENTOR


André Gide, né en 1869. Fils unique de Paul Gide, professeur de droit à l’université de Paris et de Juliette Rondeaux, issue d’une riche famille protestante de Rouen. Sa carrière littéraire débute en 1891 avec Les Cahiers d’André Walter, publiés à compte d’auteur. Mais ce n’est qu’à la fondation de La NRF, en 1909, avec La Porte étroite paraissant en feuilleton dans sa propre revue, que sa reconnaissance déborde un petit cercle d’initiés, sans toucher pour autant le grand public. Il épouse en 1895 sa cousine Madeleine tout en menant, en parallèle à ce mariage demeuré blanc, une vie d’homosexuel, pédéraste à l’occasion14. Fondateur de La NRF, épicentre du groupe d’écrivains qui l’anime de 1909 à 1914, il y conserve un rôle prépondérant sans jamais en être le directeur. Collaborateur central, actionnaire de la société éditrice de la revue, il est le conseiller incontournable, admiré et écouté des directeurs successifs. À partir de 1911, ses ouvrages – Isabelle (1911), Souvenirs de la cour d’assises (1914) et Les Caves du Vatican (1914) – sortent au comptoir d’édition de la N.R.F.





LES PÈRES FONDATEURS, SELON L’ORDRE D’APPARITION DANS LE CERCLE DE GIDE


Marcel Drouin, né en 1871. Reçu premier à l’École normale supérieure, de même qu’à l’agrégation de philosophie, pensionnaire de la fondation Thiers. Introduit par des amis de lycée dans le cercle de Gide dès 1888, il devient son beau-frère en 1897, épousant sa belle-sœur et cousine, Jeanne Rondeaux. Parmi les fondateurs de la revue, sous le pseudonyme de Michel Arnauld, Marcel Drouin est un rédacteur prolifique en 1909-1910. Mais en 1911, victime d’une mauvaise humeur chronique, la contribution du professeur de lycée décroît. Seuls ses liens amicaux et familiaux avec Gide le maintiennent dans le cercle de la revue.



André Ruyters, né en 1876. Poète bruxellois, ancien employé de banque. Il est très actif aux tout débuts de La NRF, mais s’en éloigne rapidement. Découragé par les tièdes réactions de ses amis à la lecture d’un de ses livres, il abandonne définitivement toute ambition littéraire pour s’investir dans une carrière financière qui l’éloigne du groupe.



Henri Ghéon, né en 1875. C’est le pseudonyme d’Henri Vangeon, originaire de Seine-et-Marne. Il monte à Paris en 1893 pour entreprendre des études de médecine. Épris de poésie, il rédige des recueils, mais aussi des romans et des pièces de théâtre et s’adonne à la critique littéraire dans des revues d’avant-garde. En 1897, il fait la connaissance d’André Gide qui devient son ami, son guide littéraire pendant près de vingt ans, et aussi son complice de frasques homosexuelles et pédophiles. En 1909, la revue lancée, il quitte la campagne et son cabinet de médecin, s’installe pour de bon à Paris. Rédacteur assidu de la revue, il s’attache à promouvoir, à travers d’innombrables notes et articles, le renouvellement des formes littéraires, la défense du vers libre, tandis qu’il prône le rétablissement du lyrisme sur les scènes de théâtre. Peu avant guerre, il se rapproche des nationalistes.



Jean Schlumberger, né en 1877. Protestant, héritier d’une grande fortune, c’est l’aîné des six enfants de Paul Schlumberger et Marguerite de Witt, cette dernière petite-fille de François Guizot. À 16 ans, il quitte son Alsace natale pour échapper à la conscription dans l’armée allemande. Quelques poèmes soumis à Gide sont la porte ouverte à des relations qui rapidement deviennent fraternelles. Auteur de Considérations, manifeste de La NRF lors de sa fondation, il en est le premier directeur. Gardien d’une relative orthodoxie, il se montre réfractaire aux courants d’avant-garde. Écrivain oublié depuis, il laissera derrière lui romans, nouvelles, pièces de théâtre et essais critiques, parus dans leur quasi-totalité dans la revue et publiés par les éditions de la maison.



Jacques Copeau, né en 1879. Fils de fabricants et commerçants en mercerie, il s’intéresse au théâtre dès sa prime jeunesse. Après la direction temporaire de l’usine familiale des Ardennes, il poursuit le métier de critique dramatique à Paris. À la suite de la vente de l’usine de Raucourt, il acquiert une indépendance financière lui permettant d’exercer ses activités littéraires en toute quiétude. En 1910, il achète le Limon, propriété en Seine-et-Marne, pour affiner ses expériences théâtrales. Participant au lancement de La NRF, il y joue un rôle déterminant : membre du comité de rédaction depuis sa fondation, directeur de mai 1912 à août 1914, il est l’auteur de nombreux comptes rendus. Néanmoins, depuis la fondation en 1913 du théâtre du Vieux-Colombier, qu’il dirige avec passion et dévouement, son implication dans la revue s’amoindrit.





LE GÉRANT


Gaston Gallimard, né en 1881. Fils d’un rentier collectionneur d’art, il s’associe en 1911 à André Gide et Jean Schlumberger pour créer le comptoir d’édition de La NRF dont il devient de ce fait le gérant. Après quelques notes éparses publiées dans la première mouture de La NRF, il choisit de ne plus écrire, afin de se concentrer mieux sur le travail d’éditeur. Tandis que ses relations avec Gide sont exécrables, il reste proche de Copeau et de Jacques Rivière.





LE SECRÉTAIRE DE RÉDACTION


Jacques Rivière, né en 1886. Fils de professeur à la faculté de médecine de Bordeaux, il perd sa mère à l’âge de 10 ans. Élève au lycée dans sa ville natale, il entre ensuite au lycée Lakanal en région parisienne où il fait la connaissance d’Henri Alban Fournier (plus connu sous le nom d’Alain-Fournier) en 1903, celui qui devient très vite un ami fraternel. Recalé à l’agrégation de philosophie, il obtient sa licence ès lettres à Bordeaux en 1907, durant son service militaire. De retour à la capitale, il enseigne d’abord à l’école Saint-Joseph des Tuileries, puis au collège Stanislas. Il commence à publier dans L’Occident, tout en passant à la Sorbonne un diplôme d’études supérieures, avec une thèse sur La Théodicée de Fénelon. La rencontre avec André Gide a lieu en 1909. Capitale, elle décide de sa collaboration à La NRF. La même année, et contre l’avis paternel, il épouse Isabelle, la sœur d’Alain-Fournier. La « recrue-modèle », selon l’expression d’Auguste Anglès, accède au poste de secrétaire de rédaction en décembre 1911. Dévoué, il remplit sa tâche sans jamais reculer devant les fonctions innombrables qui se présentent, palliant l’éloignement du directeur en titre, Jacques Copeau, occupé à diriger le théâtre du Vieux-Colombier.





COLLABORATEURS ET INTIMES


Paul Claudel, né en 1868. Il est du nombre des écrivains les plus étroitement liés à la revue depuis sa fondation. Ami de Gide et Suarès, mentor de Rivière en matière de foi, il publie dans la première NRF, et figure parmi les premiers au catalogue des éditions de la N.R.F. avec L’Otage en 1911, L’Annonce faite à Marie en 1912, Cinq Grandes Odes en 1913. Le 2 mars 1914, scandalisé par un passage « pédérastique » des Caves du Vatican, il fait parvenir à Gide une « lettre comminatoire », l’adjurant de supprimer ces lignes, ce que l’auteur refuse. Une rupture définitive entre les deux écrivains s’ensuit. Mais sa collaboration avec la revue et ses éditions ne cessera pas pour autant. Reçu en 1890 au petit concours des Affaires étrangères, il est nommé trois ans plus tard consul suppléant à New York, puis gérant du consulat de Boston en 1894. Ensuite, sa fonction l’entraîne en Chine (1895-1909), puis à Prague et Francfort. La déclaration de guerre le surprend à Hambourg.



Paul Valéry, né en 1871. Ami de Gide depuis 1890, il entretient avec ce dernier une correspondance intense tout au long de sa vie. Le poète est pourtant quasi absent de la première NRF, des années qui correspondent à sa période de rupture avec la littérature, à la suite d’une « crise littéraire » survenue une nuit d’octobre 1892. Quand la guerre commence, il est employé, et ce depuis 1900, comme secrétaire particulier d’Édouard Lebey, administrateur de l’agence Havas.



Marcel Proust, né en 1871. Après un refus du manuscrit de son premier volume de La Recherche fin 1912, Gide s’engage à réparer « la plus grave erreur de La NRF » (lettre à Proust de janvier 1914). Deux mois avant la déclaration de la guerre débute la publication des tomes à suivre. Ensuite, l’intégralité de son œuvre est publiée et célébrée par La NRF, revue et éditions.



Albert Thibaudet, né en 1874. De la génération de Gide, sa contribution à La NRF depuis 1911 est aussi longue qu’importante, sans qu’il n’entre pour autant dans le cercle d’amis des fondateurs. Issu de la bourgeoisie paysanne bourguignonne, il est l’élève de Bergson et l’auteur de la première étude littéraire sur Mallarmé. Agrégé d’histoire et de géographie (après avoir été recalé à deux reprises à l’agrégation de philosophie), lorsque la guerre est déclenchée, il est en poste au lycée de Besançon.



Roger Martin du Gard, né en 1881. Bien que sa collaboration directe à la revue soit quasi inexistante, il fait partie du monde de La NRF, et cela depuis 1913, année où son Jean Barois, salué par Gide, Schlumberger et Gaston Gallimard, paraît au comptoir d’édition de la revue. Très proche de Copeau, il participe de près à la fondation du théâtre du Vieux-Colombier.



Alain-Fournier, né en 1886. C’est le pseudonyme d’Henri Alban Fournier. Beau-frère et ami fraternel de Jacques Rivière, il collabore à La NRF dès mars 1910. Son roman Le Grand Meaulnes paraît d’abord dans La NRF avant d’être publié en volume.





AUTRES COLLABORATEURS DE LA REVUE AVANT 1914


En 1912, André Suarès quitte La Grande Revue pour donner « La Chronique de Caërdal » à La NRF ; Félix Bertaux, germaniste, devient critique régulier des « Lettres allemandes ».

En 1908-1914, les autres écrivains qui publient dans la revue sont : Henri Bachelin, Jean-Richard Bloch, Georges Duhamel, Léon-Paul Fargue, Jean Giraudoux, Pierre Hamp, Edmond Jaloux, Valery Larbaud, Alexis Saint-Leger Leger (dit Saint-John Perse), Charles-Louis Philippe, Émile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, Charles Vildrac, Léon Werth. D’importance diverse, certains d’entre eux sont plus ou moins proches du groupe et d’une présence inégale dans la revue. À cette période, on trouve également la signature de Saint-Hubert, nom de jeune fille de la Luxembourgeoise Aline Mayrisch, chroniqueuse occasionnelle et grande amie de Gide, Schlumberger et Rivière. Enfin, Maria Van Rysselberghe, épouse du peintre belge Théo Van Rysselberghe, sans jamais intervenir dans la revue est déjà une amie fidèle de Gide. Surnommée « la Petite Dame » en raison de sa taille, elle sera après guerre sa secrétaire particulière et rédigera son fameux journal intitulé Les Cahiers de la Petite Dame.





Chapitre premier


MOBILISATIONS ET SACRIFICES


À l’image de la plupart de leurs contemporains, les hommes de La NRF accueillent la guerre avec une singulière acceptation. Le déclenchement du conflit, donnant naissance à un nouveau système de valeurs, de représentations, de normes et de langages, crée un climat hautement chargé, auquel Gide et son entourage n’échappent pas. Oscillant entre panique et enthousiasme, ils finissent dans l’ensemble par consentir à ce conflit qui les déroute. Phénomène bien connu : dans tous les milieux artistiques et intellectuels, à de très rares exceptions près, la guerre fut – et notamment à ces débuts – largement admise15. D’autres conflagrations le montrent avec force : contrairement à une idée reçue, les intellectuels ne sont pas moins perméables que leurs semblables à l’enthousiasme guerrier, on serait tenté de dire : au contraire…16 Cependant, en ce qui concerne le groupe de La NRF en 14-18, il s’agit d’un véritable basculement, car Gide et ses camarades sont réputés être « puristes ». Dans la nébuleuse des petites revues littéraires du début de siècle, La NRF se distingue par une indifférence patente à la politique. Vouée à la littérature « pure », dans ses derniers numéros d’avant guerre, la revue ne nous transmet aucune approche de conflit. Et voici que cette méfiance vis-à-vis de la politique, cette prise de distance volontaire avec les affaires de la cité n’ont préservé en rien le groupe des conséquences culturelles d’août 1914. La vague mobilisatrice engloutit tous et chacun : dans leur grande majorité, socialistes et syndicalistes cèdent à l’Union sacrée, les monarchistes s’enrôlent dans les armées de la République, les avant-gardistes, imaginant l’événement comme la grande rupture tant rêvée d’avec le vieux monde, se rallient au conservatisme qui ponctue le discours officiel17 et, en citoyens dociles, les puristes de La NRF se résignent.





LA GUERRE SURVIENT



Premières réactions dans le cercle intime


Pour prendre la mesure d’un tel bouleversement, il convient de considérer la surprise qui domine les premières réactions à la guerre. Contraint d’annuler un voyage à Londres en compagnie de Valery Larbaud, le 30 juillet seulement, Gide se pose la question de l’existence de la revue et de sa publication en cas de déclenchement des hostilités. Commençant à admettre l’idée d’une guerre, il oscille entre « inquiétude atroce » et résignation : « L’approche du tragique, de quelque ordre qu’il soit, me galvanise », note-t-il. Un signe avant-coureur de sa conversion au patriotisme bien-pensant est déjà là quand il approuve Barrès, ce dernier invitant les Français au ralliement. Arguments on ne peut plus conformistes : « Il y a malgré tout quelque réconfort à voir, devant cette menace affreuse, les intérêts particuliers s’effacer, et les dissociations, les discordes. » Face à une situation aussi nouvelle qu’imprévue, son antisémitisme refait surface. Dans son journal, il confie avoir « quelque peu souffert de n’avoir pu hier causer qu’avec des Juifs : les Xavier Léon, Mme Langweil, Stern. Ils croient devoir (j’excepte Stern) faire une sorte de surenchère chauvine, qui ne me paraît pas toujours de très bon aloi. » Le 1er août, son acquiescement à la guerre est un fait accompli : « L’on s’apprête à entrer dans un long tunnel plein de sang et d’ombre. » Une fois le conflit jugé inévitable, Gide s’impatiente : « Journée d’attente angoissée. Pourquoi ne mobilise-t-on pas ? Tout le temps qu’on diffère est autant de gagné pour l’Allemagne. Sans doute est-ce un égard dû au parti socialiste, que de se laisser attaquer. » Dans l’après-midi, le tocsin sonne, annonçant la mobilisation générale. Soulagement ? Il part en promenade puis retranscrit ses méditations : « Au lieu de cœur je ne sens qu’un chiffon mouillé dans ma poitrine ; l’idée fixe de la guerre est entre mes deux yeux comme une barre affreuse à quoi toutes mes pensées viennent buter18. »

Si l’on se fie au témoignage de Jacques Copeau, de la surprise à l’acceptation, le chemin est vite parcouru. Le 25 juillet, le directeur de La NRF est stupéfié. Ses premiers réflexes sont la « révolte » et « l’angoisse physique ». Mais quatre jours suffisent pour se positionner sur le discours patriotique : « Je comprends, j’accepte qu’une circonstance nous soit enfin imposée qui exige tout de l’homme, toutes ses facultés pour les plus dures actions, les plus entières. Montrer ce qu’on a de plus fort, de meilleur dans le cœur. Se désintéresser, se donner. J’ai compris et j’ai accepté. Je suis prêt, à cette horreur. »

Attaché à la 22e section d’intendance, Copeau se présente aux services auxiliaires des Invalides dès les premiers jours d’août. Mobilisable à 35 ans, il espère ardemment être admis comme combattant. « Je voudrais être à la guerre », « Inaction intolérable », « Bon à rien », sont des expressions récurrentes de son journal. Son malaise de non-combattant va de pair avec son consentement sans faille, très explicitement exprimé dans son journal du 17 août :

« Rien dans ma raison, mon cœur, mon bon sens, ne peut me faire accepter la guerre. Et pourtant je l’accepte et je la veux.

« Si j’étais moi-même menacé dans mon sang ?

« Faire le sacrifice, chacun selon ses moyens. Il ne s’agit plus que d’être victorieux19. »



Certes, l’acceptation de l’idée de la guerre n’équivaut pas à celle de s’y donner corps et âme. Gide et Copeau font partie des intellectuels épargnés, non combattants, le premier en raison de son âge, le second pour des défaillances physiques. Mais il serait réducteur de conclure à un enthousiasme reposant sur un calcul cynique, fondé sur l’acceptation d’un sacrifice accompli par d’autres. Le fait de rester à l’arrière tandis que « la vraie vie » semble se dérouler là-bas, sur le front, est source de malaise. Même si ces non-mobilisés doivent admettre parfois un soulagement d’être hors de portée du danger immédiat, cette sécurité reste moralement inconfortable.

De plus, chez les soldats, les réactions d’enthousiasme, de crainte et finalement d’acceptation ne diffèrent guère. Jacques Rivière, 28 ans, secrétaire de rédaction de la revue depuis presque trois ans, avoue, dans une lettre à son directeur datée du 29 juillet, être « exalté » devant la perspective des combats : « Vous pensez bien que ce n’est pas tout à fait de sang-froid que je vous écris. Je suis déjà tout soulevé, car il me paraît presque impossible cette fois, que ça rate. Je pense toute la journée et toute la nuit à “mes hommes” (j’en aurai trente, vous savez !) et à ce qu’il va falloir faire pour me conduire au mieux avec eux. C’est assez exaltant. Cependant, pour le cas où ça rate, je réponds à votre lettre […]. » Heureux d’accéder à un rôle social à travers le commandement de ses trente hommes, il réhabilite l’éthique de l’éducation patriotique et bourgeoise inculquée dans son milieu d’origine : servir d’exemple, se conduire en chef respectable. Son beau-frère, Alain-Fournier, va plus loin dans l’exaltation, lui écrivant le 4 août la phrase peu nuancée qui suit : « Belle et grande et juste guerre ! » À propos de la petite Jacqueline âgée de 4 ans, fille d’Isabelle et Jacques, il n’hésite pas à se féliciter que « la chérie [soit] née pour voir cette chose formidable ». Moins guerrier que son beau-frère, Rivière admettra toutefois quelques années plus tard l’amour et la joie ressentis au moment du départ pour le front :

« Je me souviens de cette dévotion qui m’emplissait si complètement, avec une si suave plénitude, pendant les quelques jours de préparation que mon régiment passa au dépôt. J’étais faible et souffrant, mais vraiment, je peux le dire parce que c’est vrai, j’étais heureux, j’étais comblé de joie. Je ne dis pas d’espoir, c’est autre chose ; l’espoir était plus nerveux, plus inquiet. Mais la joie était là ; elle pénétrait dans tous les coins de mon âme, elle baignait tous mes sentiments : la joie d’aimer et de se donner à qui l’on aime. »



De santé fragile (sa mère, tuberculeuse, mourut alors qu’il avait 10 ans), ses carnets révèlent la vérité concernant ses réelles aptitudes physiques. Comme de nombreux hommes de lettres, Rivière était allé au-devant de ses « devoirs de citoyens » jusqu’à dissimuler ses faiblesses au conseil de révision20.

Les mêmes sentiments animent tous les écrivains de la revue. Henri Ghéon, 39 ans, est réformé. Dès le 2 août, il demande à s’engager. On lui rétorque qu’il lui faut attendre des semaines pour que son offre soit examinée. Médecin, bien que n’exerçant plus depuis des années, il trouve le moyen de servir à la Croix-Rouge les premières semaines, sur le front du Nord. Si sa mobilisation présente par certains côtés des points communs avec celles de ces collègues, son cas est toutefois sensiblement différent. Quelques mois avant la déclaration, une crispation nationaliste pointait. « Son patriotisme s’était donné jour dans quelques poèmes qui tranchaient sur les thèmes auxquels nos lecteurs étaient habitués », d’après Jean Schlumberger. En mars 1914, Ghéon écrivit dans La NRF un hommage posthume à Paul Déroulède, sans répugner à saluer le poète nationaliste pour son art qui « fait vibrer », qui « frappe le but ». Ton inhabituel à la revue21. Son engagement volontaire prolonge cette évolution. Partir au front s’apparente à une aventure exaltante. C’est ainsi qu’il présente la chose dans son récit de guerre, publié en 1919 :

« Pourquoi j’allais au front, quand je pouvais n’y pas aller et peut-être rendre à l’arrière plus de services ? Par curiosité. Par vanité aussi, je pense : pour pouvoir dire : “J’y étais”. Il y a un peu plus : je voulais en quelque façon partager les risques des autres, de tout ce peuple, de tous ces jeunes gens dont je me sentais solidaire et qui, dès le premier moment, ne faisaient plus qu’un sang, qu’une chair, qu’une âme avec moi. Et puis, comment ne pas participer à une guerre que j’avais saluée comme la délivrance trop attendue de notre française fierté et dans laquelle je sentais latent, avec l’accomplissement des hautes destinées de la patrie, l’accomplissement de mon propre destin ? Depuis le début, en effet, je ne vivais de cœur que dans et par et pour la guerre. J’avais “tout placé” sur la guerre. M’y voici donc22. »



Le destin de Jean Schlumberger, âgé de 37 ans, obéit à la même logique. Réformé pour raisons de santé, pressé de « faire son devoir », il espère en premier lieu un poste dans une ambulance, grâce à « un petit, tout petit diplôme d’infirmier qui [lui] a été octroyé jadis ». Après s’être investi aux premiers jours dans l’administration de la Croix-Rouge puis dans une infirmerie pour convalescents, à Braffy (lieu de sa résidence secondaire), par refus de « l’inaction », Schlumberger se décide à signer un engagement volontaire. Conrad, son frère, commandant une batterie, propose de le recruter. Au conseil de révision, le 28 novembre 1914, l’intellectuel plaide sa cause, insiste sur son choix de s’engager : non sans hésitations préalables. D’un côté, la liberté et la paresse, de l’autre, l’honneur de porter l’uniforme, le second l’emporte23.

En effet, apparaître en uniforme est lourdement chargé de symboles : suprême critère, baromètre du patriotisme. Gide le saisit bien qui note dans son journal : « Sans doute, pour ceux qui sont mobilisés, le port du costume militaire autorise-t-il une plus grande liberté de pensée. Pour nous qui ne pouvons revêtir l’uniforme, c’est l’esprit que nous mobilisons. » Relatant un rendez-vous avec Jean Cocteau, il remarque qu’il « s’est vêtu presque en soldat24. »

Enfin, s’agissant du cercle intime de La NRF, le tableau serait incomplet sans les réactions de deux autres fondateurs, André Ruyters et Marcel Drouin, même en dépit des liens ténus qui les rattachent à la revue en août 1914, préfigurant leur rupture à la sortie du conflit. Les propos anti-allemands de Ruyters, poète et employé de banque d’origine belge, naturalisé français en 1908, apparaissent outranciers à certains malgré le climat sulfureux d’août 1914, si bien que des amis intimes en sont choqués. Pour Gide, il paraît féroce, « résolu à tuer tout ce qu’il rencontrera devant lui d’Allemand, aussi bien femmes et enfants que soldats25 ». En août 1914, il se trouve être le seul « père fondateur » mobilisé. Appelé le 11 à rejoindre le 228e régiment d’infanterie à Évreux, sa carrière militaire tournera court : une faiblesse au cœur découverte peu avant son départ pour le front le condamne au « moins glorieux des destins », affecté au dépôt dans des conditions des plus déprimantes, et ce deux années durant26. Quant à Marcel Drouin, 43 ans, son âge le prémunissait de cette tragédie. La guerre le surprend lors de vacances familiales chez Gide, son beau-frère, qu’il raccompagne ensuite à Paris, un même élan patriotique les rapprochant. Semblable à ses camarades, il brûle de se rapprocher du front mais n’y parvient que partiellement : en avril 1915, il réussit à se libérer de ses fonctions de professeur de lycée pour être versé dans la territoriale. Une année consacrée à la garde de voies ferrées à La Courneuve, près d’Aubervilliers où il sera coincé jusqu’en avril 1916.

On ne s’étonnera guère que les premières réactions de Gide, Schlumberger, Ghéon, Drouin, Ruyters, Copeau et Rivière se ressemblent. La guerre les surprend. Elle les bouleverse, leur impose une prise de position. Tous optent dans un bel ensemble pour l’adhésion à cet élan patriotique de l’été 1914. Communauté de sentiments favorisée par une vie partagée le tout premier mois de la guerre chez Maria et Théo Van Rysselberghe, rue Laugier dans le XVIIe arrondissement de Paris. Signe d’amitié, ultime témoignage d’affection quasi familiale, apogée de leur esprit de corps et aussi dernière expérience collective avant que le destin ne sonne la dispersion, parfois la rupture – Gide, Drouin, Ruyters, Schlumberger, Ghéon et Copeau sont tous calfeutrés au domicile du peintre et de son épouse. Dans l’après-guerre, celle-ci endossera le rôle de « Petite Dame », secrétaire et fidèle amie de l’auteur des Caves du Vatican. Au cours de ces jours si chargés d’émotion, d’angoisse et d’euphorie, soudée comme jamais, l’équipe se sent frustrée. Ne sont-ils pas tous taraudés par un sentiment d’inutilité, isolés, désorientés par tant d’informations si peu fiables ? En Belgique, au nord de la France, des combats acharnés s’amorcent. Resserrée autour de Gide, la petite troupe parisienne, pas plus avertie que le reste des citoyens, l’ignore. Ce qui conduit le maître à décrire ainsi cette frustration :

« Rien vu, rien fait, rien entendu. On achète huit journaux par jour. D’abord Le Matin et L’Écho – puis Le Figaro pour Ghéon qui a télégraphié qu’on le lui envoie à Nouvion ; puis le Daily Mail ; puis Paris-Midi, puis L’Information, Le Matin du soir, La Liberté et Le Temps – et malgré que [sic] chaque feuille répète l’autre dans les mêmes termes, on relit les moindres nouvelles, espérant sans cesse en savoir un peu plus27. »



On vit dans l’attente de « la formidable bataille qu’on annonce, qu’on attend depuis huit jours », et qui n’a pas lieu, écrit Gide dans son journal. « L’âme se disloque et s’use, portée dans la même minute d’un excès d’angoisse pour les personnes, à un excès de joie et d’enthousiasme pour la Patrie », écrit Copeau à son tour. Une lettre de Madeleine Gide, datée du 10 août, fait écho d’un même sentiment : « Je crois que mon cœur n’aura pas assez de force pour la grande joie ou pour la grande peine […]. Il n’y a que huit jours que dure cet état d’attente, d’espoirs et d’angoisses. Il nous semble que c’est un mois28. »

Les courriers du front sont attendus dans l’impatience. Mais les premiers proviennent de Ghéon et témoignent d’une frustration analogue : « On n’y voit pas l’ombre d’un blessé… Si cela dure je demande à changer de poste. » Basé dans la zone occupée par les Britanniques, Ghéon ne peut que constater l’évacuation des blessés, invisibles, vers l’arrière. Gide lui envoie chaque jour Le Figaro, commenté de sa main. « Ton écriture chaque matin sur la bande fait que je ne me sens pas trop seul… Et puis comment se sentir seul quand on fait un avec toute la France ! » lui répond-il, exalté. En ce début de conflit, son engagement trouve ses arguments dans « la guerre du droit » : « L’Allemagne se raie elle-même de la carte du monde civilisé… Nous n’espérions pas tant. Je crois de plus en plus au triomphe du droit et je me sens l’âme républicaine29. »

Une ambiance qui crée à l’évidence un sentiment (faut-il dire l’illusion ?) d’union pour une même cause, mais provoque aussi des tensions. Dans son journal, Gide s’insurge contre un « poncif nouveau » : « Une psychologie conventionnelle du patriote, hors quoi il ne sera plus possible d’être “honnête homme”. Le ton qu’ont pris les journalistes pour parler de l’Allemagne est à soulever le cœur. Tous emboîtent le pas et donnent leur mesure. Chacun a peur de rester en retard, d’avoir l’air moins “bon Français” que les autres. » Il fustige cette « dictature de l’opinion » chez ses plus intimes, notamment Ruyters qui avait été choqué par ses propos du premier jour, « car il n’admet pas qu’on puisse parler d’autre chose que de la guerre ». Cet élan de sincérité suscite chez Gide un grand malaise : « Et du coup j’ai cessé d’être naturel devant lui. Je sentais qu’il jugeait mes paroles, de sorte que je n’ai plus rien pu dire de sensé. » Il se sent traqué : « Je me reproche toutes les pensées qui ne sont pas en fonction de cette attente angoissée ; mais rien ne m’est moins naturel que tout ce qui dérange l’équilibre de l’esprit. N’était l’opinion, je sens que, sous le feu de l’ennemi, encore je jouirais d’une ode d’Horace. Ruyters se méprend à ceci et s’est scandalisé parce que, l’autre soir au premier revoir, j’avais pu parler d’autre chose. » Chaque soir, chez les Théo, avec Jean Schlumberger, tous deux se plongent dans les dernières éditions de la presse. La description qu’il nous transmet du rituel est passionnée :

« Pour la quatrième ou cinquième fois nous resuçons les mêmes récits, les mêmes nouvelles, que nous avons, depuis la veille, lues dans Le Matin, dans L’Information, dans Le Figaro, dans L’Écho, dans Le Matin du soir – et en anglais dans le Daily Mail, où un instant elles ont pris une sorte de vigueur nouvelle. Et si les journaux sont épuisés avant l’heure du couvre-feu, j’ai là Le Chuquet (1870), Le Désastre de Margueritte et La Débâcle de Zola. Hier soir, excédé, exaspéré contre cette militarisation de l’esprit, avant de m’endormir, j’ai sorti de la bibliothèque d’Élisabeth Sesame and Lilies dont j’ai lu presque toute la préface (nouvelle édition) ; il me semblait me plonger dans un flot d’eau claire et que toute la poussière et le hâle d’une trop longue course sur une route aride s’y lavât30. »



La mobilisation patriotique, « cette militarisation de l’esprit », Gide la vit mal. Dans certaines pages de son journal, il le reconnaît avec amertume. Une bonne partie de la guerre, néanmoins, il se soumettra à cette contrainte sociale avec plus ou moins d’entrain, motivé tout à la fois par le sentiment du devoir et par conformisme.

Mais bientôt, dans la panique d’une retraite aux conséquences désastreuses, se dessine une tout autre tonalité. Le 23 août, jour où Gide écrit à Ghéon : « Ici stagnation et désœuvrance ; on t’envie », Ghéon lui envoie son testament. Depuis deux jours, celui-ci imagine la bataille sans la voir, à l’écoute du canon qui gronde. S’il trouve un moment pour rédiger son testament, c’est qu’à l’en croire, l’ennemi n’est pas loin. La Croix-Rouge « ne protège pas même les blessés, à plus forte raison les médecins ». S’il est toujours « singulièrement exalté », il n’en tempère pas moins son propos par ces mots ajoutés à la hâte : « Désespéré aussi, si près du combat, et n’y être pas. » Deux jours suffiront pour que la situation empire, que le danger soit perceptible, comme à portée de main. Anéanti, Ghéon assiste au flux de réfugiés belges fuyant leurs maisons en flammes. Ils marchent depuis Charleroi, depuis Beaumont. « Le flot des Barbares est irrésistible : les Huns… » Son dévouement à la cause nationale est à son comble : « Si on tue mes malades, on me tuera… Ne faut-il pas mourir ? Mais je crains moins pour moi que pour la France. Et la retraite de Lorraine m’a déchiré le cœur31. »

Le 26 août la retraite du Nord s’esquisse, Ghéon débarque à Paris chez les Théo, où il restera plus de trois mois. Durant cette période, il servira comme aide-major à l’hôpital du Louvre, attendant de retourner au front. Mais l’exode vers la province s’improvise. Précédée par le gouvernement, la population quitte Paris, tandis que celui-ci, qui a donné l’exemple, s’installe à Bordeaux le 3 septembre. La capitale est désertée. Les amis se dispersent, André Gide affronte les jours qui suivent seul avec sa femme. Du 26 août au 23 septembre, les notes dans son journal deviennent chaotiques. Comme précisé le 23 du mois, il a cessé de tenir son journal. Il lui a paru « mal séant de laisser à [s]es notes, en face d’événements si graves, leur allure subjective ». Quand il renoue avec cette habitude de consigner au quotidien ses impressions, c’est aussi avec l’espoir de triompher du « nouvel affaissement de la volonté ». Les pages désormais reflètent cette cruelle attente, mais aussi son impuissance à secourir le pays. Il se plaint d’affreux maux de tête, à la fréquence et à l’intensité qui lui rappellent sa dix-huitième année32.





De Claudel à Martin du Gard


Ces premières réactions font-elles exception dans le champ littéraire ? Il est intéressant de se pencher sur d’autres écrivains liés à La NRF : Paul Claudel, Paul Valéry, Marcel Proust, François-Paul Alibert, Albert Thibaudet, Jean-Richard Bloch, Valery Larbaud, André Suarès et Roger Martin du Gard, toutes personnalités qui gravitent autour de la revue de Gide33, sans oublier Gaston Gallimard, gestionnaire du comptoir d’édition adossé à la jeune publication.

À en juger par sa première réaction figurant dans son journal, le consul à Hambourg, Paul Claudel, ne semble pas plus averti que ses confrères parisiens de l’éventualité d’une guerre : « dimanche 26 [juillet], le matin allant à la messe grande affiche blanche au coin de la rue chez les marchands de tabac, le beau mot de délivrance et d’aventure :



« KRIEG !!! »



La guerre inspire le poète, lui évoquant un « courant d’air par la porte qui s’ouvre, la guerre qui introduit sa tête et ses épaules et qui d’un coup de reins arrache, déracine toute la porte avec ses tours, la brèche. Hourra ! ». Claudel griffonne ses premières notes en vue de son « Ode de la guerre » :

« On étouffait, on était enfermé, on crevait dans ce bain grouillant les uns contre les autres […]. Tout-à-coup un coup de vent, les chapeaux (cantonniers, juillet) qui s’envolent, les journaux, la risée comme le vent mêlé d’une grande pluie sur l’eau d’un lac, la foule qui se met à chanter. Délivré du métier, de la femme, des enfants, du lieu stipulé, l’aventure. À la même heure dans toutes les grandes villes d’Europe, Hambourg, Berlin, Paris, Vienne, Belgrade, S.-Pétersbourg. Le tiers de la mer transformé en sang (Apoc.)34. »



Certains thèmes seront repris en 1919 dans « Saint Martin », d’autres apparaîtront dans « Conversation dans le Loir-et-Cher ». Évacué in extremis du territoire ennemi, il traverse un mois fort mouvementé. Une fois à Bordeaux avec le Gouvernement, le poète, né en 1868 et non mobilisable, ne songe pas à s’engager. En revanche, il prise un langage enrobé de religion et de patriotisme. Voici ce qu’il écrit le 24 septembre 1914 à Francis Jammes :

« Nous sommes complètement entre les mains de Dieu. Tout cela donne l’impression d’être conduit d’en haut, et, j’en suis persuadé, pour le salut et la régénération de notre pauvre pays. Que c’est beau, cette grande bataille qui se livre en ce moment sur toute notre frontière avec saint Remy et le baptistère de la France au centre, sainte Geneviève à notre gauche, et Jeanne d’Arc à notre droite. Et cette cathédrale comme un drapeau, comme une vieille mère au milieu de ses enfants que bombardent ces fils de Luther, toutes les hordes de la sombre Germanie ! »



D’autres lettres transpirent la même violence ; le 30 octobre 1914, il s’adresse à Darius Milhaud : « Les Allemands ont l’ignominie, l’impersonnalité, le nombre et la férocité de la vermine. Grâce à Dieu, le danger semble aujourd’hui écarté et c’est nous qui allons entrer chez eux. » Cette haine de l’ennemi est partagée par un grand nombre d’intellectuels. Elle est particulièrement virulente au tout début du conflit. Même relativement modéré, Copeau laisse échapper, à la même époque, des propos à travers lesquels il « tâche de […] expliquer ce qu[’il met] dans cette formule, qui a l’air d’une boutade : “C’est un cochon parce que c’est un Allemand”. Toutes sortes de qualités humaines constatées, goûtées chez un Allemand sont corrompues, ruinées par une altération chimique qui est le fait allemand. Fait de race, et fait d’éducation, ou plutôt de dressage, de servage. Mais ce dressage ne pouvait convenir qu’à cette race. » Ces relents s’expliquent en partie à la lumière d’un passé récent chargé de ressentiments à l’égard du voisin d’outre-Rhin. Mais cette résurgence, aux premiers mois de la guerre, fait écho à l’indignation suscitée en France et dans les pays alliés par l’invasion allemande et son cortège d’atrocités. Or, contrairement à sa présentation par les contemporains comme sentiment héréditaire, il ne peut être tenu pour très profond. Pour preuve, Claudel tenait un langage tout à fait différent peu avant, deux ans seulement… Consul à Francfort, il écrivait alors à André Suarès :

« Ici où les rapports avec la France sont très nombreux, il n’y a pas d’hostilité contre nous et personne ne songe à la guerre. Dans toute l’Allemagne le sentiment général à notre égard est celui d’un mépris bienveillant. Ce pays me fait beaucoup moins mauvaise impression que je n’aurais cru. On sent partout une autorité sévère, juste, compétente et respectée. On y bavarde beaucoup moins qu’en France ou en Autriche. Nulle part on ne voit de langueur et de paresse. Tout le monde a l’air d’avoir goût à l’existence35. »



Concernant Paul Valéry, si sa réaction apparaît plus froide, elle n’en est pas moins résolue. La guerre le surprend dans les Pyrénées Orientales. À Banyuls, il compte sur une affectation militaire improbable. Avec pour horizon la Méditerranée tant aimée, un sentiment d’inutilité prévaut en lui, comme il le confie à ses proches : « La sensation d’être aussi inutile que cette écume ou ce bleu – m’est dure cent fois par jour. De la guerre, je n’ai rien vu jusqu’ici. » Consentir à l’affrontement va de soi. Un post-scriptum témoigne d’une once de fatalité : « Je crois d’ailleurs à la longueur de la guerre. La libération totale de l’Europe doit se faire ; et quand nous serions tentés d’en finir à moitié chemin, les Anglais, auxquels le Channel permet toute logique, nous prieront d’aller jusqu’au bout. » Et il ponctue la dernière phrase par un « Amen36. »

À l’arrière, la culpabilité tourmente également Marcel Proust. Né en 1871 et chroniquement malade, lui non plus ne sera pas mobilisé, même si, à plusieurs reprises, il subira l’examen du conseil de réforme en vue de réviser son statut. Proust ne se fait aucune illusion. Sur un champ de bataille, il encombrerait. Ça ne l’empêche pas de suivre les opérations sur une carte d’état-major, se plongeant par la même occasion, tout comme Gide, dans sept journaux différents par jour. Depuis la veille de la mobilisation générale, il est obsédé par ce conflit : « Nuit et jour on pense à la guerre, peut-être plus douloureusement encore quand comme moi on ne la fait pas. » C’est sous cet aspect, parmi d’autres, que la guerre apparaîtra dans Le Temps retrouvé, avec la phrase suivante énoncée par le narrateur : « Un des premiers soirs de mon nouveau retour en 1916, ayant envie d’entendre parler de la seule chose qui m’intéressait alors, la guerre, je sortis après dîner pour aller voir Mme Verdurin37. » Une récente biographie de Proust souligne son indignation devant la presse chauvine qu’il vomit et sa résistance au « bourrage de crâne ». Une lecture qui peut induire en erreur. S’il est vrai que l’écrivain éprouve de la compassion pour ses contemporains qui s’écroulent sous la grenaille, y compris les humbles, s’il critique sans ménagement les excès de la presse chauvine, Proust est loin d’être un dissident. Il souhaite ardemment la victoire de son pays sans douter jamais, et quel qu’en soit le prix38.

Plus exaltée sera la réaction de François-Paul Alibert, un des meilleurs amis de Gide, poète néoclassique publiant occasionnellement dans La NRF. Lui, quitte son emploi à la mairie de Carcassonne pour s’engager dans une section qui ralliera le front d’Orient. Le 28 décembre 1914, il écrit à Gide sa hâte de faire œuvre utile, et son bonheur d’avoir enfilé l’habit d’infirmier, métier qui « peut à un moment donné devenir très dur, mais [qu’il croit] très noble et très beau39 ».

Albert Thibaudet, chroniqueur de la rubrique « Réflexions sur la littérature » depuis 1912, fait partie des deux dernières classes mobilisables. Simple soldat le 16 août 1914, il est incorporé dans un régiment territorial, d’abord sur le front anglais, ensuite dans la trouée de Belfort. Tout en étant selon lui un « civil mal mobilisé », Thibaudet, authentique patriote, juge la guerre nécessaire, sans jamais la glorifier. C’est le cas fort répandu du soldat consentant, accomplissant un devoir sans enthousiasme ni aversion. Longtemps, il se satisfera de ce modeste rôle de cantonnier à l’arrière du front, sans jamais envisager la mise à profit de ses relations pour bénéficier d’une affectation plus confortable40.

Jean-Richard Bloch, collaborateur occasionnel à La NRF dont tous les livres, depuis 1911, paraissent dans les éditions de la revue, ami de Romain Rolland et socialiste, se mobilise dans un élan quasi messianique. Le 5 août 1914, caporal à la 32e compagnie du 325e de réserve, à Poitiers, il se prépare à rejoindre le front. Avant, il rédige un courrier à un ami :

« Nous sentons la victoire dans nos fusils. Jamais notre peuple ne s’est montré si grand. C’est l’ordre, le calme, la décision et la volonté la plus incroyable qu’on puisse imaginer. L’Allemagne est folle ; une crise d’épilepsie. S’ils triomphent au calvaire, ce sera une nation de héros ; mais je n’arrive pas à le croire. Ils ont suscité contre eux une levée d’impondérables. Ils seront écrasés. C’est la suite des guerres de la démocratie contre le féodalisme impérialiste. Les armées de la République reprennent leur marche en avant41. »



Valery Larbaud, réformé en 1902, tente à plusieurs reprises de s’engager. Le 4 août 1914 il écrit à Francis Jammes qu’il est « heureux d’avoir fait ce sacrifice au pays ». Sa démarche échoue, aussi se contente-t-il du bénévolat : quelques mois comme infirmier dans un hôpital militaire à Vichy. Peu chanceux, il tombe malade avant de s’exiler en Espagne, pays neutre, dès janvier 191642.

De même pour André Suarès, le « sacrifice » est au cœur de son discours. Contemporain de Gide, Valéry, Proust et Claudel, trop âgé, il n’est pas mobilisable. Mais il va, au moins pour un temps, « sacrifier » son œuvre personnelle. C’est ce qui ressort de sa rencontre du 21 août 1914 avec Jean Schlumberger. Après l’échange de nouvelles suivies de considérations sur la « race allemande », Suarès lui fait part de « l’ennui d’être atteint jusque dans sa pensée de laquelle il n’est plus maître ». Ensuite il confesse : « Il faut être tout à fait sincère. Il y a deux jours, je sentais un besoin d’écrire tel que j’en ai rarement éprouvé. J’aurais pu m’enfermer pour trois mois, loin de toutes les nouvelles. Je n’ai repoussé ce désir que par un acte de volonté. C’est là mon sacrifice à moi43 ! »

La notion de sacrifice, au centre du discours dans l’entourage de Gide comme ailleurs, revêt en 1914 un sens élastique, tant dans les intentions que sur le lieu choisi par l’orateur ou l’écrivain. Seul Gaston Gallimard, exception insolite, refuse la guerre en bloc et ne concède rien au fameux sacrifice. Son attitude semble si incongrue que son entourage s’interroge sur le « phénomène ». Ainsi Schlumberger le trouve le 10 août 1914 chez lui « non pas démoralisé, mais révolté. C’est le premier homme que je rencontre chez qui l’acceptation de l’épreuve ne se soit pas faite. Les lacunes de son éducation se font sentir ; il n’y a pas en lui de fondations. Par gentillesse, par affection, il est capable de tous les dévouements ; mais il ne prendra rien sur lui pour la simple raison qu’“il faut”. Il me répétait, “mais si je ne suis plus là pour la voir, que m’importe la victoire de la France !” Il ne peut concevoir qu’il puisse aimer quelque chose plus que sa propre vie ; mais donnerait celle-ci pour ses frères parce qu’il les aime et qu’il le ferait spontanément. »

À son tour, Copeau s’étonne de Gaston « qui veut nier notre enthousiasme et mettre au-dessus de tout le chagrin personnel. […] Je lui dis assez vivement qu’il est affreux de nier ainsi la grandeur d’âme. Il me fait frémir en me répondant : “Moi je pourrais sacrifier ma vie pour un ami. Voilà ma grandeur d’âme”44. »

Son obstination est inhabituelle dans les milieux de La NRF. Aucun équivalent chez les écrivains de la revue. Même si certains s’aventurent à critiquer la guerre, c’est du bout des lèvres qu’ils livrent leur sympathie aux positions subversives. L’heure est à la prudence, à la circonspection. À cet égard, l’évolution d’un Roger Martin du Gard est significative d’un courant pacifiste qui n’ose pas encore dire son nom. Dans le cercle de La NRF, Martin du Gard est un intime de Copeau mais aussi de Romain Rolland, que Gide abhorre, sans concession pour l’écrivain, encore moins pour le pacifiste. À la déclaration des hostilités, Martin du Gard est affecté aux convois automobiles chargés de ravitailler le front en munitions et en vivres, et ce jusqu’à la fin du conflit. On a beau fouiller, aucune trace d’enthousiasme guerrier dans ses nombreuses lettres et fragments de journal. Seule l’agression allemande justifie sa participation à une guerre jugée inévitable. À ce titre, il souhaite la victoire de son pays considéré comme victime. Très vite il est partagé. L’horreur, les morts, les blessés dont il est témoin le font douter. Sa résignation se réduira en peau de chagrin au cours de l’année 1915. Il évoluera vers un refus du massacre avec de plus en plus de force45.





De l’héroïsme littéraire à l’héroïsme militaire


Comment expliquer cette adhésion aux discours ambiants chez ces gens dévoués jusqu’alors d’une manière quasi mystique à la littérature, récusant toute contrainte extérieure pouvant nuire à la création, fustigeant le conformisme, et se réalisant dans l’introspection ? Cette soudaine mobilisation patriotique intrigue, surtout concernant Gide, écrivain complexe, à la personnalité contradictoire, mais qui avait prêché avant guerre une éthique individualiste loin de « la terre et les morts » de Barrès.

Faut-il chercher des passerelles entre les idées de l’avant-guerre et l’élan quasi mystique d’août 1914 ? Indéniablement, le souci principal des gens de La NRF d’avant guerre réside dans la littérature. Néanmoins, leur projet s’inscrit dans un cadre national et ils prétendent travailler pour la gloire de la littérature française. S’ils disputent le classicisme à l’école de Maurras et à l’Action française, s’ils s’affrontent autour de concepts littéraires avec Barrès, c’est pour mieux se proclamer authentiques écrivains français. Lorsqu’ils adhèrent en août 1914 à l’élan général, ils le font en des termes élaborés durant la décennie précédente. Le sacrifice, au centre du discours de guerre de 14-18, est également au cœur de leur éthique littéraire.

Le lien entre La NRF en 1909-1914 et la mobilisation de nombreux écrivains – et peut-être des lecteurs – a été remarqué par quelques observateurs. Ainsi Alexis François, dans un journal suisse, explique en 1918 la continuité entre « l’héroïsme de l’esprit » prôné par la revue avant la guerre et « l’héroïsme militaire ». Pour lui, le second n’est que le prolongement du premier. Le « meilleur du génie français » vivait avant la guerre « pieusement en vue de se dévouer ». Bien qu’il s’agisse de choses de l’esprit, de l’art et de la pensée, le critique littéraire suisse trouve logique que, « quand il a fallu combattre pour le bon, elle [cette génération] n’a pas eu besoin de se guinder, elle s’est trouvée tout naturellement à la hauteur46 ».

Edmond Jaloux, collaborateur occasionnel à La NRF depuis 1909, revient sur cette hypothèse dans un article publié dans la revue en 1924 et consacré à Valery Larbaud. Pour Jaloux, Larbaud est « un des écrivains en qui se reflète le mieux l’esprit de notre temps, non dans ce qu’il a d’accidentel et de quotidien, mais dans ses courants profonds et son orientation significative ». Son roman de 1913, Barnabooth, « contient en effet à l’état embryonnaire ce mysticisme spécial qui a précédé la guerre de 1914 […]. Le besoin de se donner à quelque chose de plus grand que soi est son thème fondamental. » Et Jaloux d’expliquer :

« Ce mysticisme […] est tantôt d’ordre religieux, tantôt social, mais il est surtout d’ordre moral ; c’est une sorte de mysticisme de la vie ; c’est un besoin de prendre à son compte le plus de souffrances, le plus d’humiliations, le plus d’expériences possibles, non dans un dessein de racheter, mais de connaissance, et comme si la connaissance, première et dernière foi du véritable homme moderne, demandait à ses fidèles presque autant de sacrifices sanglants que les vieilles théogonies orientales. Ce sentiment a ses racines dans Dostoïevski et Walt Whitman. Mais à ce mysticisme de la souffrance s’ajoute un besoin bizarre de fraternité humaine, conçue d’ailleurs selon le mode chrétien. »



Le lien entre avant et après la mobilisation est établi : « La guerre a suivi cette vague de mysticisme obscur qui nous a sauvés et qui n’a été peut-être qu’un moyen de défense des âmes contre les événements terribles qu’elles pressentaient », juge-t-il. Et il souligne ce côté de Valery Larbaud, le moins mis en lumière : « On voit trop en lui un cosmopolite et un voyageur et non cet esprit ardent, tourmenté par un désir de vérité47. »

Ce qui est dit ici à propos de Barnabooth peut être étendu à La NRF globalement. Gide, à l’image de Larbaud, est autant un voyageur passionné qu’un esprit ouvert aux littératures européennes. Lisant l’allemand et l’anglais, il parcourt l’Europe, l’Afrique du Nord, puis, l’été 1914, quelques semaines avant la guerre, arpente la Grèce et la Turquie. Mais ce n’est pas un esprit cosmopolite dans le plein sens du terme. Sa vision de la culture n’est pas indemne de chauvinisme, et il est vrai que ce travers s’accentue à la veille du conflit. On le constate en se plongeant dans ses impressions de Turquie en compagnie de Ghéon et d’Aline Mayrisch, en mai-juin 1914 :

« Trop longtemps j’ai cru qu’il y avait plus d’une civilisation, plus d’une culture qui pût prétendre à notre amour et méritât qu’on s’en éprît… À présent je sais que notre civilisation occidentale (j’allais dire : française) est non point seulement la plus belle ; je crois qu’elle est la seule – oui, celle même de la Grèce, dont nous sommes les seuls héritiers48. »



La quête d’une mystique, le sentiment de décadence, le désir d’ordre qui sous-tend le « classicisme moderne » de La NRF sont des éléments qui pouvaient, aux premières heures de la guerre, ouvrir la porte à une acceptation. Mais celle-ci s’oppose au statut et même à la vocation de l’écrivain moderne, ayant acquis, depuis le siècle des Lumières, une autonomie croissante dans la société civile49. C’est toute l’ambivalence de la condition et du fonctionnement des écrivains dans la France du début du XXe siècle qui est dévoilée. « Professionnels de la manipulation des biens symboliques50 », ils ont exalté l’idée du sacrifice de soi. Désormais, cette notion, confrontée au réel, implique de renoncer à leur liberté, à leur sens critique, aux privilèges perçus désormais comme égoïstes, bien qu’associés peu avant à la création. Poussée jusqu’à l’absurde, cette logique aboutira, dans certains cas et pour un temps, à la démission.





INTERRUPTIONS




D’août 1914 à la fin de l’année 1915, à Paris, la vie culturelle est paralysée presque en totalité et ce n’est que progressivement que la Ville lumière retrouvera son animation. Dans le même ordre d’idées, les acteurs principaux de l’histoire du moment font face à leur destin, parfois aux antipodes les uns des autres : du combattant au prisonnier de guerre qui subit, à l’embusqué qui souvent actionne ses relations pour sauver sa peau… Le bouleversement qui suit le déclenchement de la guerre, véritable déflagration, emporte tout ce qui constituait le quotidien. Pour beaucoup, les conséquences seront irrémédiables.





La revue suspendue


La première victime, toute relative, de cette page tragique de l’histoire, en ce qui nous concerne ici, se trouve être la revue elle-même, dont l’interruption est imputable pour moitié à une décision de Gide et Schlumberger, pour l’autre, à la force des choses. Témoin cet échange dans une lettre datée de fin juillet 1914 : « Il n’y a pas de doute, cher André, qu’en cas de grabuge, il n’y a pas à essayer de paraître ni à vendre des livres. Il me semblerait presque odieux – à supposer que nous le puissions – d’imprimer des sornettes sur la vieille Hélène et Mme de Guermantes, alors qu’il s’agit de la vie du pays. Mais c’est simple, nous ne pourrions pas51 », explique Schlumberger. Effectivement : Rivière, le secrétaire, ainsi que Tronche, le directeur commercial, sont mobilisés. De plus, à Bruges, l’imprimerie Sainte-Catherine chargée du tirage ne répond plus. L’invasion est passée par là.

Si les réticences morales sont tout à l’honneur de Schlumberger, elles ne s’appliquent qu’aux premiers mois. Les contraintes matérielles et les bouleversements logistiques, eux, ne sont pas prêts de cesser. Un handicap incontournable qui paralysera la production jusqu’au dernier jour. À cet égard, la comparaison avec la Seconde Guerre mondiale est éclairante. Sous la direction de Pierre Drieu La Rochelle, une NRF collaborationniste verra alors le jour52. Ces destins contrastés témoignent de l’institutionnalisation de la revue dans les années 30, avec son corollaire, la stabilité matérielle53. Août 1914 est un choc dont une entreprise fragile ne se remet pas. En cela, La NRF ne diffère guère de la quasi-totalité de ses consœurs. Manque d’imprimeurs, d’éditeurs, de fabricants de papier. Et quand, de plus, les collaborateurs n’ont pas atteint 42 ans, qu’ils ont le malheur d’être en bonne santé, leur vie ne leur appartient plus. À cela s’ajoute la peur d’une invasion allemande d’août à septembre 1914. D’un coup, comme une déferlante, l’exode emporte les gens valides. La majorité des revues prend de plein fouet cette secousse. Elles ne s’en relèveront pas. Pas même en temps de paix.

C’est le cas, bien entendu, des publications qui reposent sur un seul homme. S’il est mobilisé, elles disparaissent. Ainsi Les Cahiers de la quinzaine de Charles Péguy meurent avec lui, L’Effort libre, assumé par Jean-Richard Bloch, connaît le même sort au moment de la mobilisation de son directeur. Cependant, une grande équipe ne garantit pas forcément la survie. Ainsi La Revue critique des idées et des livres, dont la majorité de ses animateurs est sous l’uniforme, ferme ses portes brusquement. Celle-ci payera un lourd tribut à l’effort national. Pas moins de vingt-sept de ses écrivains donneront leur vie. En 1919, les tentatives pour la faire revivre échoueront : La Revue critique des idées et des livres qui resurgit n’est qu’une pâle copie qui s’éteindra d’elle-même en 1924. Des publications aux reins solides subiront un sort identique et ce dès le déclenchement des hostilités, telles que Vers et Prose, animée par Paul Fort, André Salmon et Guillaume Apollinaire, L’Occident d’Adrien Mithouard et des Cahiers – lieu de la « renaissance littéraire catholique » avec la participation de François Mauriac et sous la protection de Paul Claudel et Francis Jammes. Exception notable, Le Mercure de France suspend sa publication en août 1914 pour la relancer en avril 1915. Cette revue reprend même de la vigueur et passe de mensuelle en décembre, à bimensuelle au 1er janvier 1916. Il est vrai qu’Alfred Vallette et Charles Morice n’intéressent plus la grande muette, trop vieux, quant à Louis Dumur, sa nationalité suisse le protège. Paul Léautaud, lui, est réformé, « il reste à soigner ses bêtes », selon Gide qui sait le troupeau de chats qui l’entoure. Le Mercure s’adapte aux temps nouveaux, tant par la forme que sur le fond. Dès 1915, il a ouvert ses colonnes aux comptes rendus des publications de guerre. Mais ne nous y trompons pas, cette adaptation dissimule mal un genre vieillissant.

Le Mercure de France vire à la revue généraliste, un concept moins précaire que celui des périodiques d’avant-garde. Les généralistes, elles, reparaissent après leur suspension d’août 1914 en format réduit, il est vrai, et avec une parution plus aléatoire. C’est le cas de La Revue de Paris, qui refait surface le 15 novembre 1914 ; La Nouvelle Revue de Juliette Adam n’affiche que peu de retard pour un retirage au 1er décembre 1914 ; mais il faudra patienter jusqu’en 1916 pour La Revue bleue. D’autres ont subi quelques transformations, un signe des temps. La Renaissance politique, littéraire et artistique, hebdomadaire fondé en 1913, resurgit le 6 février 1915. Sa fréquence est bimensuelle. La Revue (ancienne Revue des revues), bimensuelle elle aussi avant la guerre, réduit sa périodicité à un numéro par mois. La Revue hebdomadaire ressortie le 12 septembre 1914, et qui survit jusqu’à la fin de l’année, adopte le papier et le format des journaux quotidiens (format grand in-folio). Elle s’apparente désormais à un journal, dans son fond comme dans sa forme. La Grande Revue, deux numéros par mois, interrompue en août 1914, renaît en janvier 1915. Imperturbable : La Revue des deux mondes n’a subi aucune interruption. Un exploit54.

Comme toujours et dans tous les secteurs, la fragilité économique provoque la déroute. Quand l’année 1914 s’achève, il serait vain de se mettre en quête d’une des « petites revues littéraires » de la Belle Époque à Paris. En dehors des grandes généralistes et du Mercure, la littérature, notamment portée par les cercles d’avant-garde, est quasi évincée de l’espace des périodiques.





Le prisonnier


Prisonnier de guerre en Allemagne, Jacques Rivière se rongera les sangs pendant une bonne partie de la guerre, et même au-delà. Tant de honte que d’humiliation, incriminant son infirmité. Capturé après trois jours de combat ! Une captivité si éloignée des batailles héroïques et viriles qu’il se représentait les premiers jours. Face à face avec lui-même : « Un prisonnier pour le moment ça n’est rien, ça ne devrait même pas se permettre d’exister », écrit-il à sa femme en décembre 1914. On pourrait substituer au mot prisonnier celui d’écrivain, on obtiendrait ainsi une déclaration à laquelle tous les hommes de La NRF auraient pu adhérer. « À quelqu’un d’aussi monstrueusement sensible, les voies de l’action sont fermées à jamais. » Prisonnier, il est condamné à l’inaction, ce que Rivière se reproche, mais n’est-ce pas cela, être intellectuel, se contenter de mots ? Revenant sans cesse au 24 août, jour de sa capture, il s’acharne à analyser sa « faute ». En boucle, il affirme son « attachement inconsidéré à la vie », cause de tout. Il s’accable de n’avoir accepté sa mort « quand il le fallait55 ».

Grâce au travail d’Annette Becker, véritable pionnière en la matière, on reconnaît aujourd’hui la dimension religieuse de la culture de guerre en 14-18. Le parcours de Jacques Rivière en illustre parfaitement un certain type. Disciples de Paul Claudel, Jacques Rivière, Alain-Fournier et Isabelle Rivière s’acheminent ensemble vers un retour à la religion catholique entre 1907 et 1913. Isabelle communie en 1911, à la naissance de sa fille, Jacqueline ; Jacques et Henri franchiront le pas en 1913. L’humiliation, la honte, la culpabilité inhérentes à la captivité ne pouvaient que confirmer, pour le néophyte, son choix de la souffrance, au cœur de la conversion des intellectuels. Avec cet éclairage, la lecture des carnets de captivité de Rivière prend tout son sens quand il en appelle à Dieu, seul interlocuteur à la capacité de saisir le sens secret de sa réclusion. Et puis, ne serait-ce pas la volonté de la Providence56 ?

En octobre 1914, sa disparition anéantit ses amis. Schlumberger le voit mort. Au même moment, Gide apprend qu’« Alain-Fournier a “disparu” depuis le 27 sept[embre]. Sans doute cela veut dire : “fait prisonnier” ». En fait, comme on le sait, c’est l’inverse. Alain-Fournier a succombé. Jacques Rivière a été arrêté par l’ennemi. Le 24 octobre 1914, une lettre de captivité datée du 27 août apprend la vérité à Isabelle57.

Pendant trois ans, la correspondance permet au détenu d’échanger avec ses proches. Quelques lettres d’Isabelle apportent un grand réconfort. À ses yeux, elle symbolise les valeurs positives attribuées à la France : « Quelle force, quelle douceur, quelle infaillibilité du sentiment en elle ! Jamais un écart, jamais un grincement. Ce que la France peut produire de plus pudique et de plus beau. (Et je m’aperçois que toujours elle a été pour moi quelque chose de voisin de la France.) » Seule ombre à cette relation épistolaire, l’inquiétude au sujet d’Henri, avant la révélation tragique. En novembre 1914, Jacques reçoit une lettre dépourvue d’ambiguïté, signée de Claudel. Son ami est mort. Reste à l’admettre. À Isabelle, il avoue : « Ce n’est pas seulement la douleur que j’éprouve ; tu devines combien il s’y ajoute de regrets, de tourments, de remords. » D’après ses carnets, il a contribué à cette mort, il en est certain. À cause d’une dispute et « un état mortel » de son ami, qui en a résulté58.

Le 20 décembre 1914, Isabelle lui retourne « l’enveloppe blanche », laissée dans sa poche de veste au cas où il disparaîtrait. Isabelle est tombée dessus. Désormais, elle sait. Son mari en aime une autre, Yvonne, l’épouse de Gaston Gallimard. Trahie, elle se confie à Copeau, qui relate : « Elle a peur de l’avenir. Elle a senti dans ces papiers qu’elle n’était plus rien pour lui [pour Rivière], qu’elle l’avait perdu… » Cette crise bouleverse le confident, profondément, le ramène à ses propres infidélités avec le désir de se purifier des « péchés » qui l’accablent : « Pendant qu’elle me parle, toutes nos souffrances passées, les miennes et celles de ma femme, me remontent à la gorge. Et j’ai envie de sangloter, de prendre cette jeune femme par la main, dans mes bras, de la sauver du danger, de la souffrance, de lui promettre l’avenir au nom de son mari. Je lui dis qu’à travers de semblables épreuves deux êtres ont pu s’acheminer vers la plus parfaite, la plus solide, la plus inviolable intimité. » Ces circonstances favorisent un rapprochement. Isabelle l’assure de son amitié le 25 mars 1915 : « Il y a une grande joie dans mon cœur quand je pense à vous. Je crois que notre amitié est bonne et profitable. Et c’est un bien très précieux que la guerre m’aura donné59. »

La correspondance, les Carnets livrent un aperçu de ces passions. La captivité de Rivière l’aidera à se détacher d’Yvonne, cet amour « maladif ». Si pour le tout nouveau prisonnier son nom réso