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La Musique Des Illusions

Year:
2014
Language:
french
File:
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1

La nouvelle vague

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 323 KB
2

La musique à Paris sous l'Occupation

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 7.13 MB
© Éditions Albin Michel, 2014.



978-2-226-31103-0





À Héloïse et Juliette





En 1877, l’histoire de l’humanité a cessé d’être muette. Le 10 avril, à l’Académie des sciences de Paris, le poète et inventeur Charles Cros déposa un pli cacheté renfermant la description d’un appareil capable d’enregistrer et de reproduire n’importe quel son, le « paléophone ». À sa demande, le pli fut ouvert lors d’une séance de l’Académie en décembre. Trop tard.

L’Américain Thomas Edison avait déjà pris un brevet en Angleterre avant de le faire en France pour une machine du même type, le « phonographe ». Au mois de décembre, à Menlo Park, dans le New Jersey, son assistant construisit un prototype d’après ses plans. Edison le mit en marche, cria dans le cornet les premiers vers de « Mary had a little lamb ». Puis il plaça la feuille d’étain gravée dans l’appareil et constata stupéfait que le procédé avait fonctionné du premier coup. « Je n’ai jamais été aussi étonné de toute ma vie », écrivit-il, évoquant le moment où pour la première fois dans l’histoire du monde, sa voix enregistrée lui était revenue, mécanique, faible mais parfaitement conforme et bientôt répétable à l’infini.

Désormais, les morts pourraient parler, les grands hommes et les saints des temps à venir ne seraient plus muets. Et si l’on songe à tous les personnages extraordinaires que le monde a connus sans pouvoir retenir l’écho de leur souffle ni la musique de leur voix, à ceux qui se sont tus à jamais parce que personne n’avait eu l’idée, finalement assez simple, de transcrire les vibrations d’un son sur une surface qui permettrait à son tour de produire de nouvelles vibrations, nous pouvons nous interroger. Quelles vérités philosophiques, religieuses, poétiques, musicales le monde a-t-il perdues, parce qu’il ne leur fut pas accordé d’être enregistrées ? La voix de Socrate disait sûrement plus et mieux que le recueil écrit de sa parole, celles de Bouddha et de Jésus plus et mieux que les récits de leurs vies, le jeu de Jean-Sébastien Bach plus et mieu; x que ses notations et le chant d’Homère plus et mieux que L’Iliade. Le papier a conservé les pâles traces de musiques, de chants, de paroles qui bouleversèrent ceux qui les entendirent. Qu’aurions-nous senti, pensé, éprouvé si nous avions été capables d’entendre la voix de Gautama, de Platon, de Jésus, de Mahomet ou même, oui, le chant d’Orphée ? Sans doute y a-t-il deux humanités, celle qui n’a pu retenir la voix des Anciens et qui a forgé d’innombrables légendes à leur propos, et nous, pour qui les paroles de tous les grands hommes, présents et à venir, sont à jamais préservées. La plus chanceuse n’est peut-être pas celle que l’on croit.

Cette année-là vint au monde une enfant qui possédait un talent si prodigieux qu’elle aurait pu changer notre conception de la musique ou, ce qui revient au même, de la vie. Malgré son génie, elle n’a laissé aucune trace dans la chronique de son temps, nul n’a retenu son nom parce que ce don consistait à percevoir des sonorités si subtiles qu’aucune autre oreille humaine n’était capable de les distinguer. Elle entendait ce que personne n’entend.

Elle disait qu’il existe un son que nous lançons seulement deux fois dans notre vie, l’une à la naissance et l’autre à la mort, une musique qui nous résume entièrement parce qu’elle est notre existence comprimée dans quelques vibrations presque inaudibles. Elle voulut percer ce mystère. Son oreille, sa voix étaient des portes magnifiques mais qui ouvraient sur quoi ? Elle-même l’ignorait et passa la plus grande partie de sa vie à tenter de le découvrir.





Première partie

DANS LA VALLÉE DE LA SOLITUDE

Et, pour sa voix, lointaine et calme, et grave, elle a

L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Paul Verlaine.





1

Elle naquit par une nuit d’octobre, dans la forêt de Saint-Gobain, en Picardie, en un lieu connu depuis des siècles comme la Vallée de la Solitude. D’épouvantables rafales secouaient les feuillages avec la fureur des automnes tôt venus aux cieux gonflés de nuages ventrus, elles faisaient craquer les branchages et les troncs jusqu’en leur cœur, renversaient les arbres affaiblis par l’âge ou la maladie. Elles s’engouffraient en sifflant dans les sentes, chassant la pluie qui fouettait les fourrés et crépitait sur la boue des chemins, elles mugissaient dans les clairières semées de flaques grises. Passait là-dessus le brame des cerfs excédés par le désir et la lutte pour les femelles. Lorsque le râle amoureux s’interrompait, un bruit de branche cassée, de piétinements courroucés retentissait au milieu des sifflements de la bise. Le claquement des bois signalait que quelques grands mâles venaient d’entrer en tournoi. La forêt tout entière semblait saisie d’une frénésie de vibrations à crever les tympans, à rendre sourds et fous d’improbables promeneurs.

Sa mère, ou plutôt appelons-la par son prénom, Estelle, car le nom de mère sied mal à son joli visage enfantin ; Estelle donc, habitait avec ses parents, une petite maison à l’orée de la forêt, près d’un hameau situé entre le village de Saint-Gobain et l’ancienne abbaye de Prémontré. Lorsqu’elle sentit les premières douleurs, elle enfila rapidement un manteau et sortit affolée dans le tumulte nocturne. Elle se dirigea en titubant vers le chêne creux où elle avait coutume de se réfugier enfant. Ivres d’amour, les cerfs hurlaient si fort que leur brame réussissait par instants à couvrir la tempête. Elle ne s’en soucia pas plus que de l’air glacial qui mordait ses jambes nues. Elle souffrait tellement qu’elle n’avait qu’une envie, disparaître, s’anéantir pour que tout cela cessât, la fatigue, la douleur, le secret qu’elle avait préservé.

Elle avait treize ans. Enceinte, elle avait réussi à cacher son état jusqu’à cette nuit fatidique. À présent, décoiffée par le vent tournant, elle avançait en glissant sur le sentier couvert de flaques et de feuilles pourrissantes. Que pouvait-elle faire ? Le moment était venu de mettre au monde ce qui allait ruiner la tranquillité de sa vie d’enfant et pousser ses parents à Dieu savait quel châtiment auquel elle espérait encore confusément échapper. Lorsqu’elle s’accroupit près de l’arbre, elle n’avait personne au monde – et surtout pas le père reparti vers ses tâches si importantes – qui pût l’aider. Elle s’agrippa aux racines noueuses du chêne, le visage déformé par la souffrance. Lentement, elle se releva en s’appuyant au tronc battu par les rafales de pluie. À l’intérieur d’elle, la blessure s’ouvrit peu à peu. Les contractions la déchiraient, la firent hurler. Elle attrapa une branche au-dessus d’elle, s’y suspendit, tira. Sa face ruisselait de pluie et de sueur. Elle était saisie de spasmes si cruels qu’elle pensa mourir. Après un temps qu’elle était incapable d’estimer, d’un coup, elle sentit son corps se vider extraordinairement. Elle relâcha lentement la branche, resta debout, tordue par la fatigue et la douleur.

Dans le ciel, les nuages ont couru devant la lune presque pleine, elle n’a pas eu le temps de se retourner, sa main a glissé sur l’écorce et la mousse humide. Du coin de l’œil, elle a vu une masse s’avancer à grandes enjambées ; glacée, elle a entendu le souffle de la bête qui chargeait. Elle a prononcé quelques syllabes qui ressemblaient à une prière. Rien ne lui a répondu sinon le choc immense des bois de l’animal lancé à pleine vitesse. Le craquement de tout son corps a fait taire le mal qui lui dévorait le ventre, son visage est venu se coller à la pourriture fade du chemin. A-t-elle eu le temps, dans un ultime souffle, de se rappeler l’enfant dont elle avait senti la chaleur entre ses cuisses ? La nuit se fit soudain si noire. Elle tomba dans l’ombre bouleversée de la grande forêt.

Devant l’adversaire si aisément vaincu, le cerf aux dix cors racla le sol de son sabot fendu. Il s’approcha frémissant pour flairer le corps immobile, naseaux en alerte. Il renifla le petit tas gluant qui remuait faiblement sous la mère, retenu par l’étrange odeur de la bestiole. Puis il allongea le cou, sa ramure décrivit un majestueux arc de cercle contre le ciel. Il retroussa les lèvres et les narines, ses yeux chavirèrent quand il poussa un cri d’extase rauque, guttural, assez puissant pour rappeler le mugissement des grands reptiles qui arpentaient les contrées du jurassique. Enfin, il disparut d’un bond dans le fourré où l’attendaient d’autres luttes moins faciles.

Le père d’Estelle la retrouva une heure plus tard, alerté par les cris d’un petit animal étranger à la forêt. Morte. Stupéfait, il découvrit un bébé rouge et hurlant sous le corps tiède. C’était une fille, enveloppée dans un manteau de feuilles jaunies qui s’étaient collées à elle. Il sortit son couteau de chasse, trancha le cordon et ramena en courant le nouveau-né à la maison. Dans ses bras, la petite hurlait désespérément, couvrant de sa voix aiguë les sifflements du vent et le tumulte des mâles déchaînés.





2

Ni la mère ni le père ne pleurèrent leur fille. Dans la Vallée de la Solitude, aucun paysan n’avait de temps à consacrer au deuil. Combien de jeunes s’étaient perdus dans la forêt ? On retrouvait leur corps à moitié dévoré quelques jours ou quelques semaines plus tard dans les taillis humides, s’ils ne s’étaient pas noyés dans les étangs dissimulés par une végétation traîtresse. Lorsqu’un enfant mourait, sa mère, déjà à nouveau enceinte, adressait une courte prière au Bon Dieu et aux esprits de la forêt en espérant sans trop y croire que le petit avait trouvé son chemin jusqu’au Ciel avant de se remettre à la besogne, harassée mais les yeux secs, courbée par les rhumatismes plutôt que par le regret.

La découverte du bébé, donc du fait qu’Estelle avait pu leur dissimuler sa grossesse jusqu’à son terme, constitua la plus grande surprise de leur existence. Furieux qu’un malappris ait réussi à lui en faire accroire assez pour la saillir, ils se dirent qu’ils l’avaient mal élevée, mais ils ne cherchèrent pas à découvrir le nom du malotru. Les jours qui suivirent furent consacrés à la réparation de la grange abîmée par la tempête. À la petite fille, ils donnèrent le prénom de Franceska, en l’orthographiant comme ils pouvaient, parce qu’une amie de la mère ainsi nommée venait de disparaître, et ils la confièrent à une nourrice de Coucy-le-Château. Celle-ci voulut s’en débarrasser au bout d’une semaine. On trouva alors une robuste Morvandelle qui jeta l’éponge après dix jours. Une troisième nourrice, à Errancourt, accepta de s’occuper du nourrisson mais le grand-père, indigné, dut la payer trente-cinq francs par mois, car la petite avait sa réputation. Quoi qu’on fît, elle pleurait sans cesse avec les cris les plus perçants qu’on ait jamais entendus. Aucune bonne volonté nourricière n’y résistait.

La mort de la jeune mère occupa dix lignes dans le journal local, L’Union. À Saint-Quentin, Laon ou Soissons, nul ne s’intéressait aux habitants des lieux obscurs, à la lisière des forêts. En première page figurait un événement autrement important, la disparition prématurée du curé de Saint-Gobain, le père François Cavelle.

On avait retrouvé le corps du jeune prêtre dans le lac souterrain qui baignait les environs du bourg. Ce lac était une curiosité de la région qui attirait de rares visiteurs dans ces parages sans grâce. C’était une ancienne carrière souterraine fermée de toutes parts, alimentée par un étang situé sur le plateau. Les barques y naviguaient à la lueur des torches. Deux touristes parisiens avaient convaincu un employé de la voirie, un nommé Viry, de les guider dans leur « voyage au centre de la terre », comme ils l’appelaient. Lors de la navigation, Viry avait aperçu une masse noire qu’il avait prise pour un animal mort. Il ne s’en était pas davantage préoccupé, mais l’un des Parisiens avait repéré la tache pâle d’une main coincée dans un morceau de bois. Plus tard, lorsqu’ils eurent transporté le cadavre sur la rive, malgré la pénombre, Viry avait reconnu le prêtre.

Dans le pays laonnois, l’étonnement fut général, mais nul n’en fut aussi affecté que l’oncle du disparu, Alexis Cavelle.





3

Alexis Cavelle avait cinquante ans, il était curé de Liesse-Notre-Dame, chanoine de Laon et comptait au nombre des prélats les plus en vue de Picardie. Depuis quelque temps, il espérait franchir une nouvelle étape de sa carrière : il rêvait de se faire attribuer la crosse épiscopale. Il surveillait notamment l’évêque d’Amiens, monseigneur Anatole, vieillard à la santé fragile à qui il se voyait bien succéder un jour. Ce serait difficile mais réalisable grâce aux appuis de toutes sortes qu’il cultivait depuis des années.

Fils d’un paysan pauvre, formé à la piété, loin du contact et de la dissipation du monde, selon la formule du petit séminaire où il était entré grâce à l’appui de l’évêché de Soissons, Alexis Cavelle avait connu une ascension sociale éclatante. La cinquantaine venue, doté d’un embonpoint et d’une réputation appréciables, ce petit homme replet, sans épaules, au double menton agrémenté d’une verrue devenue obèse avec les années, était l’un des orateurs prisés du diocèse – plusieurs des carêmes qu’il avait prêchés avaient été imprimés dans La Semaine religieuse de Soissons. En toute circonstance, il arborait un visage grave, tenant le regard baissé en présence des interlocuteurs de poids, lui donnant un air élevé et inspiré lors des cérémonies et des sermons. Il savait fixer les fidèles de ses yeux noirs, à la manière de l’inquisiteur se demandant si la personne qu’il a en face de lui mérite le bûcher. Lorsqu’il montait en chaire, il rayonnait de la piété attendue d’un dignitaire ecclésiastique. Son éloquence douce et persuasive, que d’aucuns qualifiaient de mielleuse, savait retentir des échos de colère du Jéhovah de l’Ancien Testament s’il s’agissait d’avertir les brebis égarées.

Il se présentait comme un catholique de progrès, c’est-à-dire qu’il partageait toutes les valeurs républicaines sauf la république, qu’il concevait uniquement à genoux devant l’Église. À son grand regret, il était devenu le curé de la paroisse de Liesse-Notre-Dame, affecté à l’église qui avait suscité le plus de fables pieuses dans le diocèse, celle de la Vierge noire. Le père Gandouin, son ennemi intime, avait d’ailleurs écrit l’histoire de Notre-Dame de Liesse dans une brochure archéologique destinée à attirer les pèlerins. C’était bien son style ! soupirait Cavelle, qui se moquait éperdument de la légende des trois croisés emprisonnés par les musulmans en 1134, et qui, miraculeusement évadés, avaient rapporté une statue de Marie sculptée dans une pierre noire, aussitôt déposée dans l’église du village. Le Moyen ge, tout cela ! Cavelle, lui, regardait vers l’avenir, surtout le sien.

Dès qu’Alexis Cavelle, calé dans le moelleux fauteuil de la sacristie de la cathédrale, avait découvert l’article de L’Union, il avait compris que l’affaire était grave. Comme tout le monde, il traînait quelques casseroles, qu’il préférait appeler des croix, capables de faire basculer sa carrière cul par-dessus tête. La plus considérable était ses liens, qu’il s’efforçait en vain de distendre, avec une mystique de la région, sœur Véronique du Néant. Mais la mort trouble de son neveu, survenant à un moment critique, menaçait de le crucifier une deuxième fois.

Ce n’était pas qu’il fût affecté outre mesure par la perte d’un jeune homme qu’il avait aidé sans se faire d’illusions sur une nature indolente et sensuelle convenant mal à la vie religieuse. Mais il se préoccupait de son nom, de la réputation de sa famille, donc de son avancement dans les hautes instances ecclésiastiques, qui venaient d’être livrés à la méchanceté publique.

Il relut l’article en grommelant et en secouant la tête, ce qui faisait balancer drôlement son double menton. Le journaliste détaillait les mérites de François Cavelle, prêtre d’un contact facile et cordial, aussi à l’aise dans la bonne société picarde que parmi les gens de la campagne. Il évoquait le talent de plume du jeune prélat, qui avait publié plusieurs textes inspirés dans La Foi picarde, et rappelait que, lors du pèlerinage national à Lourdes, François Cavelle s’était fait remarquer par son éloquence simple et directe. Chacun devinait qu’il ne resterait pas longtemps à Saint-Gobain, appelé à de plus hautes fonctions. En attendant, il avait veillé à l’entretien de son église, du presbytère neuf et des magnifiques jardins, ainsi que de la chapelle située dans la Compagnie des glaces. Confesseur de renom, il était connu pour ses sermons brûlants sur les tentations qui guettent l’homme et sur la beauté de la vie chrétienne, à l’abri du démon.

« À l’abri du démon ! Et puis quoi encore ? » ricana le chanoine avant de se reprendre en apercevant les prêtres qui s’apprêtaient pour la messe du soir se retourner vers lui. Il replia soigneusement le journal pour réfléchir en considérant la peinture écaillée du plafond de la sacristie.

À l’évidence, personne ne comprenait comment le jeune prêtre avait pu se noyer dans un lac dont la profondeur maximale était de deux mètres. On supposait qu’il s’était cogné la tête à la voûte très basse avant de basculer dans l’eau glaciale, bien que la police n’eût décelé aucune trace de coup sur le crâne. Le journaliste n’allait pas jusqu’à parler de suicide mais il suffisait de lire entre les lignes de l’article. Quant au mobile, Alexis Cavelle ne doutait pas que la malignité publique ferait le rapprochement entre les deux articles de L’Union, entre la disparition du prêtre et l’accident de la jeune mère. Il eut un soupir profond comme une crypte.

Il devinait ce qui était arrivé à son neveu : une jolie paroissienne à confesse, juvénile, précoce, confiante, il n’en avait pas fallu davantage pour que François cessât d’être prêtre pour redevenir homme. Le chanoine ne s’en offusquait pas. Alors qu’il était plus jeune, il avait lui-même consolé de près plus d’une dévote, veuve ou mariée depuis trop longtemps. Ce genre d’affaire était d’habitude mené discrètement, à la satisfaction des deux intéressés. À l’époque, avec ses manières de pédant, il appelait ces aventures « l’épectase mineure », la tension de l’être vers la joie divine.

Mais voilà, il aurait dû prévenir son neveu, les problèmes venaient toujours des jeunes filles engrossées, car pour les femmes mariées, cela apportait une variété plutôt utile dans les lignées familiales. Certes, il lui avait fait lire le De rebus venereis ad usum confessariorum de l’abbé Craisson, la bible du vice auquel le prêtre était exposé, mais cela n’avait visiblement pas suffi. « Et pour couronner le tout, fulminait le chanoine, la naïveté finale du suicide ! Tout de même ! Mourir pour un enfantillage ! »

Alexis Cavelle posa le journal sur la petite table à sa droite et s’arracha au confort du fauteuil avec un soupir. Avec les années, il avait engraissé, avait le souffle court. Il décida qu’il n’y avait rien à faire pour l’heure sinon espérer que la rumeur s’éteindrait d’elle-même et que la mort de son neveu ne jetterait aucune ombre sur sa réputation. Il aurait prié pour cela s’il avait encore cru à l’efficacité de la prière.



Deux jours plus tard, dans sa chasuble noire, sous la lumière grise qui tombait des vitraux de l’église de Saint-Gobain, le chanoine prononça l’oraison funèbre du père François Cavelle d’une voix majestueuse, donnant un beau sermon sur les voies impénétrables du Seigneur. Il exalta la figure brillante, aimable et pieuse de son neveu, pour constater finalement que si belle que fût notre vie, si grands que fussent les dons reçus à la naissance, ils n’étaient rien contre les desseins divins.

Il insista sur l’incompréhensible volonté de Dieu, et bien que beaucoup dans l’assistance aient songé au désespoir très humain qui avait conduit le curé de Saint-Gobain à sa perte, ses paroles de haute volée témoignèrent envers et contre tous que François Cavelle avait été un homme de Dieu, incapable de céder à la concupiscence ou à la mélancolie. Il fut donc enterré en terre chrétienne, près de son église, où une dalle rappelle son état et les dates de sa courte vie.

Le sermon du chanoine fut troublé par les pleurs d’un bébé qu’on amenait là pour fixer la date de son baptême. Plus d’un paroissien éprouva un malaise en entendant les cris du nourrisson car ils prenaient un ton rauque, descendant vers des graves tout à fait inaccoutumés, avant de se faire aussi perçants que le chant d’un oiseau blessé. Cela ressemblait à un appel sinistre, entre le râle et le hurlement. Il fallut emporter la petite braillarde dehors, et même là, ses cris stridents retentissaient jusque dans le chœur de l’église, distrayant les fidèles qui communiaient et donnant un goût de carton à l’hostie qu’ils avaient prise en bouche.

À la fin de la messe, lorsque l’orgue retentit, elle s’arrêta brusquement de pleurer. Écarlate, ses rares cheveux trempés de sueur, on la vit ouvrir la bouche et les yeux, attentive à ces sonorités nouvelles. Subjuguée, elle agita les bras, faillit s’étouffer en tentant vainement de relever la tête. Franceska venait de découvrir la musique, au moment où, en dépit des superbes paroles du chanoine, l’on enterrait son père.





4

Quelques mois plus tard, le grand-père, qui avait presque complètement oublié Franceska, tomba d’une échelle mal fixée. Il mourut deux jours après. Sa femme, habituée à une vie de couple qui faisait d’elle le revers d’une médaille nuptiale, se laissa dépérir. On l’enterra à la fin de l’hiver, un jour où la pelle du fossoyeur se cassa contre la terre gelée. Franceska n’avait pas un an qu’elle avait perdu toute sa famille. Avec une hâte suspecte, la nourrice la remit immédiatement aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, qui dirigeaient un orphelinat de jeunes filles dans une ancienne abbaye de Saint-Gobain.

Fondée par les bénédictins, l’abbaye Saint-Michel était devenue une filature de laine à la Révolution. En 1860, elle avait été rachetée par un négociant en chaussures qui l’avait utilisée comme entrepôt, avant d’en faire don aux religieuses. Héritage encombrant : partout dans les bâtiments, on retrouvait des talons, des bouts de souliers en cuir, des semelles ou des lacets qui avaient glissé sous les lits et les armoires ou bien avaient été posés sur le rebord des fenêtres, dans les gouttières et jusque sur le toit de la chapelle, où certains étaient coincés entre les tuiles. La supérieure de la communauté, Marguerite du Rosaire, était une petite quadragénaire énergique, aux traits secs. Elle avait perdu les trois quarts de ses dents et n’avait plus qu’un friselis de cheveux. Comme les rhumatismes l’avaient cassée en deux, elle se déplaçait lentement, le visage fermé, sa mince silhouette presque engloutie sous la grande cornette et la robe bleue de l’ordre. Une maladie d’enfance l’avait laissée presque sourde, avantage incontestable dans une congrégation où les récriminations des unes et des autres étaient constantes. Elle dirigeait son petit monde d’une main ferme quoique percluse d’arthrose. De temps en temps, il lui arrivait d’envier les ordres contemplatifs, où les prières sont le principal souci d’une journée. Elle s’en consolait en songeant que ces atmosphères d’adoration donnent lieu à toutes sortes de dérangements des esprits qui l’auraient agacée, elle n’avait pas la fibre mystique. Pourtant, les jours de pluie, quand ses rhumatismes la pliaient jusqu’au sol jonché de restes de chaussures, mère Marguerite trouvait quand même que sa tâche était rude.

Un matin, alors qu’elle venait de dégager le talon d’un soulier d’homme coincé dans une lame du parquet, sous une couche de poussière, Marguerite vit entrer sœur Geneviève dans la pièce sombre et moisie qui lui servait de bureau. Étonnée, elle regarda la robuste sexagénaire déposer un panier où dormait un bébé. « Nous ne pouvons plus la garder, ma mère. Même sa nourrice n’en veut plus. Elle agace les autres enfants, elle les rend méchants. »

La supérieure n’avait rien entendu, mais elle était contrariée : l’une des règles les mieux établies était que les orphelines n’avaient jamais accès à son bureau. Elle se leva pour examiner l’enfant emmaillotée comme une momie qui dormait sous une couverture bleue. « C’est quoi ça ? » dit-elle.

Geneviève cria : « C’est la fille qui est née dans la Vallée de la Solitude, avant la disparition du curé de Saint-Gobain… »

Elle ajouta d’un air entendu : « Vous savez… le père Cavelle… »

Marguerite hocha la tête et sentit ses vertèbres cervicales craquer. Le père Cavelle, triste histoire…

« Elle est insupportable, hurla Geneviève. Elle vous pousse des cris aigus à couper le souffle. Je la rendrais bien à sa famille, mais elle n’en a plus ! »

Marguerite attendait le livreur de bois pour une facture tellement énorme qu’elle allait devoir négocier une remise tout aussi énorme, elle devait ensuite régler la rivalité des sœurs Sophie et Adèle en matière d’instruction de la morale tout en laissant en dehors de cette querelle la sœur Chantal, si timide qu’elle rougissait lorsqu’on évoquait Adam et Ève, avant de trouver un couvreur pour le toit de la grange qui fuyait, puis d’affronter les remontrances d’un employé municipal à propos des dégâts qu’un veau échappé de l’étable de la communauté avait causés dans les rues du village. Il lui resterait ensuite à conduire la prière du matin. Elle se demandait quelle mouche avait piqué Geneviève. S’il fallait encore qu’elle s’occupe de bercer les mouflets !

« Eh bien, il faut la calmer ! dit-elle.

– Autant demander à Lazare de se rendormir !

– Un blasphème à présent ! Vous êtes tourmentée, ce matin, ma fille !

– Ses cris percent les murs ! Quand elle se met à pleurer, les autres enfants viennent demander pourquoi on torture ce bébé. Le mari de la Monique, qui vient nous livrer, l’a entendue, l’autre jour. Il travaille à l’abattoir. Il dit qu’une truie qu’on égorge ne fait pas plus de boucan… Mais la truie, elle, a des excuses. »

Marguerite voulut bien faire un dernier effort avant de congédier l’importune pour aller affronter le livreur de bois. Dans le panier, Franceska, dont le sommeil avait été parcouru de grimaces et de succions, s’éveillait. La supérieure se gratta le bras, songeant que les puces étaient revenues et qu’il faudrait prévoir un nettoyage en profondeur des chambres et des cellules. Elle ne trouvait rien d’exceptionnel aux traits fins, aux petits yeux et au nez minuscule ciselés dans le visage rond du nourrisson. Les oreilles écartées rompaient la physionomie habituelle de cet âge, mais ce n’était pas exceptionnel dans ce pays d’alcooliques. Un peu de lait était resté collé à la lèvre supérieure de la petite qui tourna la tête vers la supérieure en lâchant un long pet modulé du grave à l’aigu. Geneviève eut un sourire résigné, l’air de dire « Vous voyez bien ! Elle est décourageante ! ». Ces derniers temps, Franceska prenait plaisir à multiplier les vents avec des variations étonnantes.

Marguerite, qui n’avait rien entendu, ne comprenait toujours pas ce qui agaçait l’une des religieuses les plus endurantes. « Enfin Geneviève ! Vous avez l’habitude des enfants !

– Pour vous dire, ma mère, il y a deux jours, nous avions des chauves-souris dans le grenier. Elle a hurlé jour et nuit ! Personne n’a dormi, sauf sœur Cécile, qui est sourde comme un pot » – elle se garda d’ajouter « Et vous ma mère », mais Marguerite savait à quoi s’en tenir. « Il a bien fallu trouver une solution ! Maintenant, on la fait dormir dans l’étable. La présence des animaux a l’air de la calmer. Elle est au chaud et nous avons quelques heures tranquilles. »

Marguerite manqua de s’en étrangler : « Dans l’étable ! Vous avez pensé à la réputation de notre maison ? »

Geneviève haussa les épaules qu’elle avait fortes et grasses : « Notre Seigneur y est bien né !

– Si les rationalistes apprenaient ça ! Vous imaginez les ricanements ? “Les religieuses élèvent les enfants avec le bétail !” Je vois d’ici les titres des journaux juifs et francs-maçons…

– C’est la seule solution. D’ailleurs, l’étable ne convient pas vraiment. Il y a des nuits où elle est moins calme. Le lendemain, on a du mal à traire les vaches. Elles fouettent avec leur queue, elles bottent pour renverser les seaux. Même leur lait prend un goût aigre.

– D’où sortez-vous des bêtises pareilles ? Vous en parlez comme de l’Antéchrist ! »

À ce nom, elle se signa vivement, avant de prendre Franceska dans les bras. L’effort lui vrilla le dos, elle sentit une brûlure dans les reins. Cela n’était plus de son âge. Elle fit une courte prière mentale pour que tout s’achevât bientôt, que le Seigneur lui permît de quitter rapidement cette vallée de larmes et cette abbaye croulante.

La petite, qui s’agitait depuis un moment, eut un énorme rot. Cela fit sourire la supérieure. Comment Geneviève pouvait-elle se déchaîner contre cette adorable créature ? Elle posa l’index sur le nez du nourrisson qui ouvrit la bouche comme pour un sourire maladroit. C’est qu’elle était mignonne avec ses yeux de faïence et ses longs cils, cette enfant ! Marguerite lui lança un arpège amical quoique faux comme un grincement de porte : « Bon-jour-ma-mi-mi ! » Franceska plissa son petit nez et secoua la tête. Elle se mit à pleurer d’une voix si perçante que la plainte assaillit la supérieure, traversa son ouïe engourdie comme un trait de feu. Un instant, Marguerite crut avoir retrouvé l’oreille de sa jeunesse. Ce fut d’abord une impression délicieuse puis, très vite, cela devint franchement déplaisant, elle tenta de l’apaiser en la berçant de plus en plus vite au risque d’aggraver son tour de rein. Rien à faire, la petite était déchaînée. Bientôt, le hall tout entier puis tous les étages de l’abbaye furent noyés dans ces pleurs effroyables.

Les religieuses qui s’activaient sous les combles descendirent pour voir ce qui se passait. Quand elles reconnurent Franceska, elles retournèrent à leurs occupations, elles ne s’en étonnaient même plus. Effarée, mère Marguerite considérait Geneviève avec des yeux ronds : « Mais enfin, qu’est-ce qu’elle a ? Dites, Geneviève ! » À son tour, elle n’eut plus qu’une idée, se débarrasser au plus vite de l’insupportable hurleuse qui avait réussi à irriter ses tympans engourdis. Elle la lança presque à Geneviève qui, trop heureuse, avait pris son air « Je vous l’avais bien dit ! ». Pourtant, au cœur même du tumulte, il ne serait pas dit que le sens du devoir abandonnerait la supérieure : « Je ne sais pas ce qu’elle a, elle est sûrement malade, mais cette enfant nous a été confiée, nous la gardons, hurla-t-elle. Et je ne veux plus de bébé placé dans l’étable. Au nom de tous les saints, pensez à notre réputation ! »

Sœur Geneviève remit Franceska, écarlate, dans le panier et sortit sans un mot. Munie de son paquet hurlant, elle se dirigea rapidement vers l’étable, où elle l’abandonna dans l’air tiède et malsain, près des stalles, après avoir calé le berceau avec une vieille semelle. Si la supérieure se plaignait, elle lui dirait qu’elle n’avait pas bien entendu ses ordres. Avec ce bruit infernal…





5

Heureusement pour la réputation des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, le scandale du bébé dormant avec les animaux ne dura pas. Une nuit où le berceau de Franceska déchaînée avait été placé dans l’étable, un homme de haute taille se faufila d’une démarche saccadée dans l’enceinte de l’abbaye. Il venait d’abandonner le corps d’un enfant de santé trop fragile dans les profondeurs de la forêt, là où nul ne le trouverait à part quelques bêtes pour qui ce serait une aubaine, et voyait en Franceska une remplaçante potentielle.

L’homme s’appelait Charles Dermigny, mais tout le pays laonnois le connaissait sous le nom de Caïman, terme picard qui désigne un faux mendiant. Cet ancien ouvrier agricole avait eu la hanche brisée par un cheval, à l’âge de douze ans. Il en avait conservé une jambe droite plus courte que la gauche qui lui donnait une démarche de crabe. Comme il savait jouer du couteau et possédait une grande force physique, il était devenu l’un des représentants redoutés de la cohorte des vagabonds de Laon.

Sa spécialité avait d’abord consisté à se confectionner de fausses plaies pour exciter la pitié des bourgeois et des dames patronnesses. Avec des mûres, il concoctait un liquide rougeâtre qu’il rejetait par les narines et la bouche. C’était parfaitement dégoûtant mais cela lui donnait un aspect affreux et pathétique. Seulement, après quelques années sur le pavé de Laon, il était devenu trop connu, ses astuces avaient été éventées. Il lui avait fallu passer à autre chose.

On sortait alors de la guerre contre les Prussiens, il adopta une blondinette de huit ans, maigre comme un coucou, qu’il avait trouvée derrière la chapelle des Templiers. Enfuie d’un orphelinat, elle n’avait pas mangé depuis trois jours. Il l’avait surnommée Cosette, l’avait nourrie – un peu, il ne fallait pas la gâter – l’avait débarbouillée et peignée avant de la poster sous le porche de la cathédrale, à la sortie de la grand-messe. Pour son premier jour, elle avait récolté presque trois francs, qui finirent dans la poche du Caïman. Ce fut le début de son commerce. Il prit sous son aile quatre ou cinq enfants qu’il envoya mendier aux quatre coins de la cité. Il les hébergeait dans son repaire, un recoin qu’il avait aménagé dans les souterrains qui courent sous la ville haute. Insalubres et infestées de rats, ces galeries humides, qui s’écroulaient régulièrement à certains endroits, constituaient un bon abri contre les intempéries et les gendarmes.

Si les mioches lui paraissaient en trop bonne santé pour apitoyer le bourgeois, le Caïman n’hésitait pas à les estropier. « On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs », expliquait-il à ses compères de la rue, qui acquiesçaient d’une voix éraillée. Il ne mutilait pas les enfants par plaisir et, du reste, plutôt légèrement : des oreilles coupées, des joues tranchées, des bras ou des jambes cassées qu’il évitait de soigner. Effet garanti les jours de foire.

Il savait se faire respecter de ses ouailles. Sur le portail de la cathédrale de Laon, l’une des statues représente Abraham, un couteau à la main, saisissant son fils par les cheveux et prêt à l’égorger pour la plus grande gloire de Dieu. La première chose que le Caïman montrait aux enfants qu’il avait recueillis était cette statue qui a la taille d’un humain, puis il sortait son large poignard et observait sans mot dire le cou du mioche. Les gamins comprenaient tout de suite, plus d’un en avait mouillé son pantalon.

Dermigny avait ses plans pour Franceska. Elle était trop jeune pour mendier, il la confierait à une fille plus âgée. Il suffirait de lui casser un bras en trouvant un angle spectaculaire, les bourgeois verseraient leur obole sans y regarder à deux fois. Dès qu’elle atteindrait l’âge de douze ou treize ans, qu’elle deviendrait difficile à contrôler, il la mènerait auprès des contremaîtres des usines de soude et d’engrais, à Chauny ou à Saint-Gobain, là où les employés tombaient comme des mouches, les poumons brûlés par l’acide, la peau et les yeux rongés par les gaz nitreux. Il recevrait quelques francs pour cette recrue qui ne risquait pas de revenir se plaindre. On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs… Il avait de grandes espérances pour Franceska.

Dans l’étable, le Caïman s’empara du berceau, voulut sortir sans tarder. Il avait apporté une couverture de laine au cas où la petite s’éveillerait. Il n’avait pas prévu que la gamine se mettrait à hurler comme une hyène. Il lui colla la couverture contre le visage ; peine perdue, elle vociféra de plus belle.

Dans le calme nocturne, à peine troublé par le souffle des bêtes et les échos lointains d’une cloche, cela fit l’effet d’un coup de tonnerre. Les animaux commencèrent à s’agiter, la basse-cour voisine se mit à piailler. Affolé, Dermigny eut beau plaquer l’étoffe contre la bouche du bébé, essayer quasiment de l’étouffer, les cris de Franceska transperçaient la couverture. En quelques instants, ils réveillèrent toute l’abbaye, puis les chiens du voisinage se déchaînèrent. Déjà, des volets s’ouvraient, des sœurs alarmées arrivaient, accompagnées du vieux jardinier qui dormait à côté.

Lorsqu’ils entrèrent dans l’étable, ils trouvèrent la petite allongée sur le ventre, le nez dans la paille, comme si elle avait tenté de ramper. Tout boiteux qu’il fût, le Caïman était déjà loin, furieux d’avoir manqué une occasion en or.

En fait, il venait de sauver la vie de Franceska. La porte de l’enclos du porc de l’abbaye, Lucien, était en mauvais état. Les gonds cédèrent deux jours plus tard, laissant l’animal de deux cents kilos libre de déambuler dans l’étable. Nul doute que le glouton et coléreux Lucien aurait dévoré le bébé s’il s’était encore trouvé dans les parages. Mais il dut se contenter de mâchonner le talon de chaussure qui avait servi à caler le berceau, avant d’être reconduit dans son enclos à grands coups de bâton.



Cet enlèvement avorté fit jaser dans la région. La naissance bizarre de cette enfant, le fait qu’elle semblât attirer les ennuis comme les arbres la foudre, tout cela nourrissait les conversations dans les cabarets comme dans les familles friandes de ragots. On s’en émut jusqu’à Laon où le chanoine Alexis Cavelle en fut averti par les mauvaises langues venues à confesse.

Il était furieux. Il avait fait tout son possible pour étouffer les rumeurs courant sur la mort de son neveu, mais il voyait à présent qu’elles ne s’éteindraient qu’avec la disparition de cette enfant. Il se gratta la verrue qu’il avait au menton, signe chez lui d’intense réflexion. Si jamais l’on associait le nom de Cavelle à ces événements douteux, c’en serait fini de ses ambitions. Il pourrait écrire les articles les plus brillants dans La Foi picarde ou La Semaine religieuse de Soissons, multiplier les prêches éloquents et débiter de magnifiques sermons jusqu’au début du prochain siècle, personne à l’évêché ne prendrait plus la peine de s’intéresser à son sort. Et quel était l’obstacle qui risquait de contrarier son désir de servir l’Église dans le plus grand éclat possible ? Un nourrisson ! Une âme encore dans les limbes ! C’en devenait ridicule. Les religieuses de Saint-Michel étaient des oies, Dermigny un imbécile, il allait s’occuper lui-même de reléguer cette braillarde dans l’anonymat qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Il songea alors à la Jeanne.





6

À quarante ans, Jeanne Aubusson abordait la dernière période de sa vie en triste état : elle avait le teint jaune, les dents gâtées, la tête affaiblie par le chagrin et le mauvais vin du pays. Cavelle, qui avait été son confesseur à Saint-Quentin, savait qu’elle acceptait de s’occuper de bien des choses – et pourquoi pas d’une enfant ? – pourvu qu’on la payât. Comme il ne pouvait se mêler ouvertement de l’affaire, il chargea un diacre frais émoulu d’aller négocier avec Jeanne et avec les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul.

Mère Marguerite fut trop heureuse de résoudre le problème Franceska à si bon compte. Quant à Jeanne, on lui versa deux ans de pension et l’affaire fut conclue. Le diacre lui confia le bébé après avoir examiné d’un œil inquiet la femme maigre, en cheveux, qui lui parlait avec une haleine de bouc. L’intérieur de la chaumière, qui puait la moisissure et le salpêtre, ne lui fit pas meilleure impression, mais, obéissant, il repartit annoncer au père Cavelle que sa mission était accomplie. « Cette enfant sera tout de même mieux dans ce foyer chrétien qu’au milieu des animaux de l’abbaye Saint-Michel ! » conclut le chanoine, plein d’onction. Le jeune homme hocha timidement la tête, nullement convaincu.

La Jeanne passait la majeure partie de son temps un verre à la main, dans la plus grande pièce de sa maison, un salon obscur qui ne recevait plus âme qui vive depuis bien longtemps. C’était une longue salle haute, aux murs délavés avec une vaste cheminée où un feu brûlait en toute saison. Elle y demeurait avec son fils Pierre, qui était sourd-muet, subsistant grâce à quelques chèvres et moutons qu’on envoyait paître dans les bois voisins, et surtout grâce à l’activité du garçon.

Naguère, Jeanne avait été une belle fille au teint de crème et aux longs cheveux bruns bouclés, choyée par des parents qui travaillaient comme métayers chez l’un des grands agriculteurs des environs de Saint-Quentin. Le fils de la famille, qui l’avait remarquée, l’avait épousée dès qu’elle avait eu seize ans, contre l’avis de ses parents qui espéraient un parti plus avantageux. Dédaignant les ricanements des vieilles tantes qui connaissaient la vie, les nouveaux époux avaient emménagé dans une belle demeure du début du siècle, au cœur de Saint-Quentin, et durant quelques années, Jeanne avait compté au rang des femmes en vue de la métropole.

Le couple n’avait eu qu’un enfant, Pierre, sourd-muet de naissance, au grand dam du mari, Robert, qui avait commencé à passer ses nerfs sur sa jeune épouse. Alors qu’il devenait de plus en plus violent, il avait été tué durant la guerre contre les Prussiens. Les beaux-parents de Jeanne et les sœurs de Robert s’étaient alors vengés de l’étrangère. Redoutables procéduriers, ils avaient contraint Jeanne et son rejeton infirme à quitter la belle maison, les avaient dépouillés de tout héritage, avant de leur fermer définitivement leur porte.

Jeanne avait été contrainte de revenir habiter chez ses parents, dans une chaumière des faubourgs de Saint-Gobain. Après la disparition de sa mère puis de son père, elle était restée seule avec son fils. Elle vivait misérablement, flottant dans une brume de souvenirs où scintillaient les images de Robert et de ses parents. À tout moment, elle s’adressait à ces fantômes et ne prêtait pas aux personnes qu’elle croisait le dixième de l’attention qu’elle accordait à ses chers disparus. Dans le village, beaucoup se détournaient à la vue de la vieille femme qui marmonnait sans cesse, paraissant converser avec les esprits. Au marché, les commères répugnaient à acheter les rares légumes ou le gibier qu’elle vendait.

À l’époque où Franceska fut déposée chez Jeanne, Pierre avait douze ans et c’était lui qui subvenait pour l’essentiel aux besoins de ce qu’on ne saurait appeler un foyer. Petit, fluet, il avait un visage aux traits fins et réguliers, avec des yeux d’un bleu intense qui rappelaient ceux de son père. Il avait passé une enfance solitaire, explorant tous les recoins de la forêt entre Errancourt, Saint-Nicolas-au-Bois et le prieuré du Tortoir. En l’absence de toute éducation, il avait reporté son intérêt sur la vie secrète et multiple qui se développe à l’ombre des grands arbres. Il avait appris à se couler dans les taillis les plus profonds, où rôdent les sangliers. Au petit matin, il épiait les chats sauvages bondissant dans les prairies fraîchement fauchées, il filait la salamandre jaune et noir dans le soir humide et pistait l’orvet, ce serpent de verre qui part en morceaux si on l’attrape. Il s’amusait des ruses de la couleuvre qui simule la mort lorsqu’on la surprend, avant de vous envoyer un liquide nauséabond en pleine figure et de s’enfuir avec une dédaigneuse élégance. Parfois, il posait quelques collets où venaient se prendre un lièvre ou un lapin de garenne afin de varier les mornes repas de sa mère. Pour lui, chaque jour de chaque saison était l’occasion de retrouver les milliers de présences furtives et rusées glissant dans les sous-bois.

Au début, ses courses sauvages avaient failli lui coûter cher. En ces lieux perdus, à part les vieux sangliers mâles, le plus grand danger était l’homme. Dans les veillées, on se racontait en murmurant ce que les vagabonds infligeaient aux enfants qui leur tombaient entre les mains. Pierre s’en moquait. À force de se promener à toute heure, par tous les temps, il était devenu capable de déjouer n’importe quelle poursuite. Cela lui fut encore plus facile après la grande tempête de 1876, lorsque les arbres, tombés par centaines, se transformèrent en des tumulus pourrissants à l’odeur entêtante, où il se glissait avec une habileté de couleuvre.

Pierre avait un don qu’Armand, le rebouteux du village, avait repéré dès que le garçon avait fêté ses neuf ans. Cela s’était passé un jour de mars, dans la ferme Wafflart, aux environs du Tortoir, alors qu’Armand venait d’aider une vache « enhérissonnée » – le hérisson a la réputation de faire avorter les vaches – à mettre bas. Le rebouteux en était à mettre du sel sur le veau pour que sa mère le lèche. Pierre, venu assister au spectacle, s’était approché d’un cheval qui bottait, l’avait calmé d’un geste avant de tendre la main, les doigts largement écartés comme s’il avait capté un fluide invisible. Son visage avait pris une expression figée, presque maniaque. Il avait posé l’extrémité de l’index et du majeur sur la jambe arrière de l’animal, en un point précis au-dessus du genou. Il était resté ainsi quelques minutes, aussi immobile que le cheval qui semblait endormi.

Intrigué, Armand s’était approché pour examiner l’endroit en question. Du premier coup, Pierre avait détecté une fine excroissance osseuse qui gênait la bête, sans doute depuis des mois. À partir de ce moment, le rebouteux le prit sous sa protection : l’enfant « avait l’instinct ».

Armand lui enseigna comment calmer les bêtes les plus rétives, lui apprit à repérer les endroits où « ça bloque » chez un animal et comment soigner les boiteries, les entorses, les fractures par des manipulations appropriées. Son art ne passait pas par les mots, il lui faisait toucher, l’incitait à serrer, à tirer, à déplier, parfois à cogner. Après quelques années, Pierre en savait autant qu’Armand, pouvant même, à l’occasion, soigner la mammite des vaches et traiter les inflammations de la peau des gens, à l’aide de remèdes tirés des plantes. Dans le pays, sa réputation grandit, d’autant qu’il se contentait le plus souvent de demander quelques francs voire une poule ou un canard pour une guérison. Goguenard, Armand passait amicalement les mains dans la fine chevelure blonde du garçon en lui reprochant de gâcher le métier. Pourtant, si peu que Pierre ramenât à la maison, cela suffisait à tirer sa mère de la misère.

Jeanne ne s’occupa jamais vraiment de Franceska, elle empocha l’argent des curés avant de retourner à sa bouteille. Pourtant, elle avait un avantage sur n’importe quelle nourrice : elle était capable de supporter les glapissements de la petite, mieux, de les ignorer. Assommée par l’alcool et la nostalgie, elle réussissait le prodige de s’endormir pendant que Franceska lançait des cris à fendre les pierres des chemins. Lorsqu’elle sortait de sa torpeur, elle tirait le bébé désormais calmé du berceau, lui ôtait sa chemise trempée pour lui en mettre une autre, en rêvassant à ses jours glorieux. C’était là-dessus que comptait le chanoine Cavelle : enterrée entre la demi-folle et l’infirme, Franceska ne ferait plus parler d’elle.





7

À trois ans, Franceska faillit quitter la chaumière de Saint-Gobain. Il y avait des mois que la somme versée par les chanoines de Laon avait été mangée ou plutôt bue par la Jeanne. Comme l’hiver était rude et qu’il avait fallu faire rentrer de nouvelles provisions de bois, Jeanne songea à se débarrasser de cette bouche inutile. Pierre s’y opposa.

Franceska était un bébé minuscule et laid : sale, des cheveux épars dressés sur le crâne comme autant de toiles d’araignées, le nez dégoulinant, elle provoqua des exclamations de dégoût chez les rares voisines qui rendirent visite à Jeanne pour apercevoir le spécimen, mais Pierre l’aimait comme une sœur. Malgré les protestations de Jeanne, il lui acheta un berceau de bois qu’il garnit de bonnes couvertures aux tons vifs. À la kermesse de Coucy, il dénicha une poupée de chiffon dont Franceska arracha les cheveux et les oreilles durant ses terribles colères, mais avec laquelle elle joua jusqu’à plus soif. Lorsqu’elle tomba malade, il lui concocta des remèdes avec les plantes indiquées par Armand et dès qu’elle fut en âge de manger autre chose que des bouillies, il partit chasser pour varier les préparations écœurantes et monotones de sa mère.

Peu à peu, Pierre s’aperçut que Franceska devinait ce qui l’occupait, elle était rieuse quand il était joyeux, elle se renfrognait s’il avait des soucis, s’agitait s’il était nerveux. Pour Jeanne, la petite était un meuble animé, pour son fils, elle devint une amie maladroite, inexpérimentée, mais d’une infaillible pénétration.

Il décida donc de se rendre à Laon, à l’adresse laissée par le diacre, pour réclamer un supplément de pension. Lorsqu’il le fit comprendre à sa mère, elle haussa les épaules, sachant parfaitement que l’Église est plus forte pour réclamer de l’argent que pour en donner. Elle lui rédigea néanmoins un mot d’explication de sa grosse écriture d’alcoolique, et le voilà parti pour la ville haute, avec la petite glissée dans un sac en toile maintenu dans son dos par une lanière de cuir.

C’était un jour d’hiver au ciel uniformément bleu. En haut, l’éclat du soleil éblouissait les promeneurs, au sol, celui de la neige leur irritait les yeux. Quand elle sentit la fraîcheur lui balayer le visage, la petite poussa un cri de joie strident, agitant bras et jambes. Bien au chaud dans le sac, un bonnet de laine grise sur la tête, elle se balançait mollement au gré du pas lourd de Pierre, le nez dans son col pour éviter la lumière. Avide, elle écoutait les sons fuser dans l’air léger.

Les cristaux de glace fondaient au soleil en craquant, le grincement sinistre des corneilles trouait le ciel pur, le vent faisait trembler les branches raidies par le gel. Jamais encore elle n’avait entendu autant de sonorités étranges. Pierre soufflait profondément, les battements de son cœur se faisaient plus rapides dans les montées. Franceska eut l’impression que la nature s’animait autour d’elle, que tous les bruits ne cessaient de gonfler comme un fleuve qui allait l’emporter. Étourdie, elle entendit sa propre respiration siffler à la sortie de ses poumons, son cœur battre au rythme de celui de Pierre, ses intestins gémir au fond de son abdomen et la vibration électrique, volatile, de ses milliers de nerfs traverser son corps. Une brusque fatigue s’abattit sur elle. Bercée par le mouvement régulier, elle s’endormit après avoir entendu le glissement furtif d’un renard qui fuyait dans la neige.

Après une rude montée, Pierre arriva devant les portes de la cité. Avec précaution, il déposa le sac où dormait Franceska, s’assit pour se reposer. La petite avait presque arraché son bonnet, il se pencha, le lui remit sur la tête. Cela produisit une telle déflagration dans les oreilles de Franceska qu’elle poussa un cri aigu en ouvrant les yeux. Elle reconnut le visage souriant de son frère se détachant sur le bleu profond du ciel, où dansaient des milliers de bruits affluant à son oreille.

Lorsque Pierre se releva, remit le sac sur son dos pour entrer dans la ville, Franceska eut l’impression de s’enfoncer dans un gouffre sonore. Dans les rues, les passants se hâtaient, leurs pas faisaient crisser la neige durcie. Des enfants hors d’haleine piétinaient le sol glacé en lançant des boules de neige avec des hurlements joyeux. Avide, elle écoutait. Elle ne pouvait faire autrement que d’écouter. Toute l’agitation qu’elle avait connue jusqu’alors ne pouvait se comparer à la parade tumultueuse qu’elle découvrait, à ces vibrations qui variaient à chaque mètre et s’ajoutaient les unes aux autres comme une avalanche grossissant de seconde en seconde.

Ballottée dans le sac, elle captait le souffle des promeneurs, le choc puis la succion des souliers enfoncés dans la couche de neige fondue, elle entendait des éclats de voix, des conversations, des rires qui venaient se cogner aux murs gelés des maisons. Certains passants avançaient hardiment d’une démarche fluide, d’autres dérapaient ou allaient à petits pas secs, avec des murmures concentrés. Quand ils s’arrêtaient pour reprendre leur souffle, Franceska entendait l’haleine qui suintait de leurs bouches dans une fumée. Au bout de quelques minutes, elle avait croisé plus de gens qu’elle n’en avait rencontré dans toute sa courte vie. Elle écoutait sans comprendre, tenta de reproduire certains sons, d’imiter quelques voix avant de s’interrompre, subjuguée. Les sonorités étaient tout simplement trop nombreuses ; autant vouloir jouer une symphonie avec une flûte à bec. Étourdie, elle ferma les yeux, se tassa sous la couverture. Pierre traversa une place où se tenaient quelques dizaines de personnes. Elle tendit l’oreille, se forçant pour démêler le contrepoint de tant de paroles, d’haleines, de soupirs et de rires. C’était impossible. Puis le cercle de ce qu’elle entendait s’élargit encore, comme si son ouïe s’était démultipliée.

Elle perçut le souffle et le pas des personnes qui allaient déboucher sur la place, les conversations des promeneurs dans les rues avoisinantes, les véhicules tirés par des chevaux qui avançaient lourdement, au rythme des claquements du fouet, la succion des roues sur la neige molle et les exclamations des gens qui se trouvaient plus loin encore. Tout cela lui arrivait à une vitesse qu’elle ne pouvait maîtriser, les bruits éloignés avaient cessé d’être couverts par ceux qui étaient proches, tous s’accumulaient. Expulsée d’elle-même, elle devint le réceptacle d’une débauche d’activités, de paroles, de cris. Elle sentit qu’elle était capable de capter davantage encore, de recevoir les échos les plus distants, aux limites de la cité et plus loin, vers la ville basse et dans l’immense plaine. C’était comme un carnaval en expansion rapide qu’elle sentait s’abattre sur elle avec la force irrépressible d’un torrent. La cloche de la cathédrale sonna la demie, saturant le ciel de vibrations cuivrées. Un chien aboya. Elle se sentit emportée par l’énorme vague des résonances. Les bruits déferlaient avec la violence du tonnerre sans qu’elle eût la capacité de s’en défendre, elle glissait avec eux.

Elle commença à transpirer, se tordit dans le panier, le dos arqué, le visage tourné vers le bleu intense du ciel. Ses yeux étaient exorbités, ses pupilles se dilatèrent et son teint vira à l’écarlate. Bientôt, ses traits se déformèrent comme si les sons étaient venus gonfler sa peau. Elle ouvrit la bouche, laissant pendre la langue telle une noyée luttant contre l’étouffement. Elle grinça des dents, ses gencives commencèrent à saigner, elle avala quelques-unes de ses dents qui tombèrent alors. Le tumulte ne s’arrêtait pas.

Elle captait tous les bruits jusqu’à des distances incroyables. Autour d’elle, Laon s’était condensé en une nappe de sonorités, elle sentait le monde s’abattre sur elle comme une brume sonore extraordinairement dense. Son ouïe descendit la montagne, explora la plaine et les forêts, et jusqu’à la vie furtive et nerveuse qui s’abritait sous la terre. Tout cela venait se mêler aux rumeurs de son corps où résonnait son cœur, où vibraient ses nerfs, où soufflaient ses poumons et où gémissaient ses viscères comme ceux des centaines, peut-être des milliers de gens dont les échos arrivaient de partout. Jamais elle n’avait soupçonné que le monde pût être si grand, si violent, animé de tant de voix diverses et entremêlées. Elle était bien trop jeune pour comprendre à quel point ce qu’elle entendait était extraordinaire. Pendant un temps qu’elle était incapable d’estimer, elle s’était entièrement ouverte et son ouïe prodigieuse avait tout saisi, tout perçu. Cela était arrivé comme si elle avait possédé l’oreille d’un dieu, mais elle n’avait aucune idée de ce qu’est un dieu.

L’épreuve fut trop forte. Lorsqu’elle perdit connaissance, son corps était couvert d’un voile de sueur qui lui coulait dans les yeux, les brûlait ; elle se vida d’un coup, tel un sac, avec un gazouillis hideux. Un peu de sang gicla de son nez. Avant qu’elle trouvât le refuge bienfaisant du silence, un dernier écho vint frapper son oreille. Pierre passait près de l’hôpital au moment où un vieillard, le foie rongé par la maladie, expirait. Seul, abandonné, le vieux paysan lança un ultime soupir que personne n’entendit à part Franceska. Mais parmi tout le déluge sonore qui l’avait assaillie, ce son-là fut décisif. Elle ne l’oublierait jamais.

Pierre, qui la sentait s’agiter depuis un moment, crut qu’elle s’était endormie. Occupé à s’orienter, il continua la promenade, incommodé par l’odeur d’urine et d’excréments qui provenait du sac.



Ce jour-là, Alexis Cavelle rencontra pour la première fois l’enfant qui devait jouer un si grand rôle dans sa vie. Lorsque Pierre frappa à la porte de la maison canoniale, ce fut en effet le chanoine lui-même qui vint ouvrir. Le visage blafard et fermé, Cavelle avait mal digéré l’excellent repas servi la veille chez une riche paroissienne. Étonné, il se trouva nez à nez avec un jeune homme qui, avec des halètements inquiétants, lui désignait un sac où dormait un bébé sale et puant. Il finit par comprendre que le garçon était muet, il lut rapidement le billet que lui tendait l’infirme.

Cavelle crut d’abord à une mauvaise plaisanterie. Quelque libre penseur lui amenait la bâtarde de son défunt neveu pour se moquer de lui. Il faillit claquer la porte au visage de l’impertinent. Il se retint néanmoins, observa l’enfant dont il s’était cru débarrassé. S’il n’avait tenu qu’à lui, il l’aurait étouffée sur-le-champ, mais il vit qu’il n’aurait peut-être pas à se donner tant de mal. Sous la couverture, Franceska, extraordinairement pâle, bouche et menton tachés de sang séché, semblait très mal en point.

Il fit entrer Pierre avec son colis répugnant, puis, se hâtant le moins possible, s’en alla prévenir le prêtre qui s’occupait de l’infirmerie.

Le père Vincent dut constater qu’il était impossible de ranimer le bébé, pas même en lui donnant quelques claques qui secrètement ravirent Cavelle. On allongea donc Franceska sur le lit de l’infirmerie avec le vague espoir qu’elle sortirait bientôt du coma, puis chacun retourna vaquer à ses occupations, laissant Pierre la surveiller.

Vers la sixième heure, le cœur de l’enfant s’arrêta. Les grognements de désespoir de Pierre résonnaient contre le plafond de la petite salle. Vincent avertit le chanoine qui s’était retiré dans sa chambre pour lire le nouvel ouvrage d’un disciple de Charles Darwin – auteur aussi maudit qu’intéressant. Soulagé, Cavelle se leva pour aller bénir la petite morte.

Lorsqu’il entra dans l’infirmerie, le cœur de Franceska avait recommencé de battre. Comme pour le narguer. Quelques secondes plus tard, elle s’éveillait, pâle encore mais souriant faiblement à Pierre. Deux heures après, assise dans son lit, elle faisait des risettes à Jeanne qu’on avait fini par prévenir, amusée par l’agitation des religieuses qui, avec de grands yeux, expliquaient à la vieille femme qu’elle avait failli passer. Elle n’était pas revenue bredouille, comme elle l’explique dans son journal.



« À Laon, toute petite, je suis tombée dans un calme extraordinaire. D’un coup, le monde s’est tu mais je n’étais pas tout à fait évanouie, je me suis faufilée sous les choses pour écouter. On m’a crue morte, pourtant je n’ai pas cessé d’explorer les ténèbres. D’abord, cela ressembla à ce que je découvrirais plus tard, devant la mer, sur les plages de la baie de Somme. C’était comme de se tenir sur le rivage, dans une nuit très obscure, face à une étendue sans limites, agitée d’un mouvement hypnotique. Une vibration légère a flotté jusqu’à moi, elle venait de si loin que je me suis demandé si quelqu’un d’autre l’avait déjà entendue. C’était une onde qui échappait à notre monde, une rumeur inouïe peut-être. Je crois que c’est là, pour la première fois, que j’ai senti que j’étais née pour rapporter dans la vie des sons jamais entendus auparavant.

« Et puis je me suis rappelé un autre son venant d’une personne sans doute très vieille, mais celui-là, je ne devais le comprendre que bien plus tard. »





Dans les heures qui suivirent, le père Cavelle excédé, travaillé par une migraine obstinée, s’engagea à verser à Jeanne une somme régulière pour élever la gamine durant plusieurs années. Il y mit une seule condition, mais solennelle : que Franceska ne sortît plus jamais de Saint-Gobain.





8

Pendant longtemps, Jeanne la crut attardée. Jusqu’à dix-huit mois, Franceska ne parla qu’en monosyllabes. Elle était une véritable éponge aspirant toutes les vibrations qui passaient à sa portée, mais elle était incapable de former ne fût-ce qu’une phrase de son cru. En fait, à son oreille, le langage n’avait pas plus d’importance que le glissement de l’araignée sur sa toile ou le creusement de la taupe. Elle en extrayait seulement les vibrations les plus intéressantes, aimant à prononcer « Clovis » – le nom du chat – sur le ton aigu que prenait Jeanne pour l’appeler, parce que ce son nasillard combiné au glissement du v puis du s l’amusait. Elle collectionnait les jolis mots sonores sans aucun souci de leur signification, préférant lancer, sans rien y comprendre, « Aziyadé possède une mansuétude exquise » sur une tonalité de soprano, que d’annoncer avec un plat réalisme : « J’ai fait caca. » Lorsqu’elle finit par former ses propres phrases, les sonorités, les timbres et les rythmes l’intéressèrent toujours davantage que les idées. Elle apprit à chanter bien plus qu’à parler.

C’est ainsi qu’elle détesta toujours son prénom : trois syllabes débitées avec la mélodie neutre du français, débutant par une expiration contrariée par la dureté du r, poursuivies avec de détestables sifflantes pour venir mourir sur un k qui collait la langue au palais. « Fran-ces-ka », mot incolore et terne ! Un tel nom lui parut toujours indigne de son talent. Elle rêvait d’un prénom où les f auraient eu le souffle du vent, les r le roulement du merle, les s le chuintement de la vapeur s’échappant d’une soupape et les k la dureté de la hache contre le teck. Lorsqu’elle s’appliquait à créer ce nom parfait, elle lançait des sons si compliqués et suggestifs qu’ils n’avaient presque plus rien d’humain, d’un éclat sonore trop complexe pour que quiconque pût le comprendre, encore moins le reproduire.

Sa naissance avait décidé de tout. Arrachée à l’animation secrète du corps de sa mère, précipitée dans le tumulte de la forêt, elle avait confusément senti que tout dépendait du carnaval de vibrations qui l’entourait. À ce moment-là, elle avait été – et resterait, sa vie durant – tout ouïe. Enveloppée dans un manteau de feuilles, à l’abri du ventre tiède, elle avait hurlé en s’étourdissant pour conjurer le danger contenu dans les sons qui arrivaient de toutes parts comme des flèches. Un instinct tenace d’animal pris au piège l’avait guidée vers la vie en empruntant l’unique chemin qui lui fût accessible, celui de l’oreille et de la voix.



Dès que Pierre emmena Franceska dans ses courses forestières commença un émerveillement sonore ininterrompu. Lorsqu’un bruit inconnu se présentait, elle tournait la tête, tendait l’oreille droite, la gauche, elle le mémorisait puis s’empressait de le reproduire pour s’en assurer la possession. À sept ans, elle était capable d’imiter n’importe quelle sonorité, du vent dans les arbres au claquement d’une porte, du braiement de l’âne au chant du passereau. Elle avait mis au point des techniques pour produire les sons les plus graves, qu’elle générait grâce à la respiration ventrale, et les plus aigus, pour lesquels elle allongeait le cou en utilisant des positions spéciales des lèvres et de la langue. Elle passait ses journées dans la forêt à découvrir de nouveaux bruits, d’autres cris d’animaux, des chants d’oiseaux toujours plus complexes.

Chaque saison avait ses ondes particulières qui saturaient l’air environnant et qui montaient de la terre. Sa favorite était l’humide et tiède automne, fertile en bruissements de feuilles et de boue, quand elle passait les nuits à écouter le brame des grands cerfs mugissants. Un jour, elle entendit un vieux poirier énorme et noir craquer si étrangement qu’elle l’écouta pendant des heures. C’était un arbre aux nœuds formidables, à l’écorce rêche, que les corbeaux et les mouches semblaient avoir choisi de préférence à tous ses congénères de la forêt. Plus tard, elle apprendrait d’un bûcheron que c’était un arbre penderet, l’un de ces poiriers sauvages jadis choisis pour servir de gibet, portant comme une fêlure en son cœur.

Elle s’appropria l’or liquide du chant des rossignols, le trille un peu collant des passereaux et l’écho mordoré des coucous qui, contrairement à ce que croient les oreilles superficielles, n’est absolument pas monotone. Elle s’amusait à communiquer avec les animaux en reproduisant les bruits mystérieux, d’une discrétion d’herbe, qu’ils utilisent pour se parler à travers les profondeurs boisées. Il y eut une période où chaque soir, elle se postait dans le jardin pour entendre l’un des sons les plus mystérieux de la forêt, l’envol de la chouette à la tombée du jour.

Pour Franceska, les cadavres parlaient, la pierre des statues était traversée de rumeurs, la lumière même avait une voix, que ce fût celle de la chandelle ou de l’électricité. Elle nageait dans une mer vibrante, faite d’ondes et de modulations infinies.





9

Le 27 août 1883 retentit le bruit le plus puissant jamais entendu de mémoire d’homme, l’explosion du volcan de Krakatoa, dans ce qu’on n’appelait pas encore l’Indonésie. La détonation provenait du détroit de la Sonde, à l’est de l’océan Indien, mais elle se fit entendre jusqu’à proximité des côtes de l’Afrique, dans l’île Rodrigues, située à quatre mille cinq cents kilomètres du lieu de l’éruption. L’explosion provoqua un raz de marée qui fit plus de trente mille victimes. La plupart périrent en silence, mais tous les survivants insistèrent sur l’effroyable déflagration qui rendit certains d’entre eux définitivement sourds et qui fit perdre la raison à d’autres. Quant aux habitants de Rodrigues, à l’autre extrémité de l’océan, ils perçurent une vibration sinistre, un grondement léger mais funeste qui incita les pêcheurs à relever leurs filets et à regagner le rivage en hâte. Malgré tous ses dons, on peut douter que Franceska ait pu capter quelque chose de la terrible explosion. Coïncidence ? Elle évoque pourtant dans son journal une journée d’août, vers cette période, où elle éprouva une angoisse inexplicable, comme si le vent avait porté une onde imperceptible, venue du Sud lointain, le pressentiment d’un bruit comme il ne s’en était encore jamais produit.



Un matin de printemps, Franceska découvrit le chant de la souffrance. Une fois encore, Jeanne avait refusé de répondre à ses questions sur ses parents, alors que les gamins du village l’affublaient de sobriquets choisis comme « enfant trouvé », « bâtarde », « têtard de curé », auxquels elle était incapable de riposter. La vieille femme lui opposait un silence d’autant plus têtu qu’elle ignorait tout de ses origines, n’ayant jamais cherché à en apprendre quoi que ce fût.

Franceska était sortie pleurer dans le jardin. C’était l’une de ces journées de migraine où elle avançait d’un pas mal assuré, dans un brouillard tumultueux d’une insondable tristesse. Elle se sentait faible et comprenait que sa santé se dégradait, qu’elle mourrait jeune et qu’il lui fallait se dépêcher de vivre, d’entendre. D’habitude, dans ces moments, elle partait à l’aventure dans les bois, accablée par l’insupportable talent qu’elle avait reçu, et qui faisait d’elle un réceptacle passif, blessé par le tintamarre des choses. Pourtant, ce jour-là, près de la basse-cour, elle prêta attention au caquètement des poules. Les « cot-cot » qu’elle entendait lui parurent soudain très curieux.

Elle sécha ses larmes, avisa une bête dodue, aux belles plumes rousses, que Jeanne soignait particulièrement. Quand elle l’attrapa, les poussins qui la suivaient poussèrent des piaillements affolés, lancés avec la vivacité des grains de blé. Cela lui plut, elle en oublia un peu sa migraine. Sans lâcher l’animal, elle alla chercher un sécateur. D’un coup sec, elle trancha un doigt de la patte de la poule effrayée. La volaille eut un cri de gorge roulant vivement des graves jusqu’à des aigus d’une stridence inouïe. C’était une plainte à la fois lumineuse et ensanglantée que Franceska n’avait encore jamais rencontrée. Elle cessa de voir la bête rousse dont les yeux ronds, stupides, semblaient la supplier. Elle se concentra pour mémoriser le râle avant de sectionner un autre doigt pour vérifier si le son était le même.

Encore plus intéressant ! Un geignement affaibli, désespéré qui s’achevait en un long trille de gorge. Quant aux poussins, ils s’étaient mis à piailler des aigus pointus comme un bec. Passionnée par l’expérimentation, elle coupa le troisième doigt. La poule, à demi évanouie, poussa un gloussement bref, lointain, plutôt décevant. Franceska posa le sécateur et décida d’attendre un moment avant d’attaquer l’autre patte.

Deux heures plus tard, lorsqu’elle relâcha la pauvre bête, celle-ci ne pouvait plus avancer qu’en volant quelques centimètres avant de retomber lourdement, avec un geignement lamentable. Honteuse, elle dut l’achever en l’égorgeant tandis que les poussins criaient de détresse, filant entre ses jambes pendant qu’elle la plumait.

Elle n’était pas plus sadique qu’une autre enfant, mais elle ne considéra jamais vraiment les sensations ou les sentiments des êtres qu’elle croisait. Seul était digne de son attention celui qui pouvait faire retentir un bruit nouveau ou rare, et il faut reconnaître qu’elle tortura nombre d’animaux lorsqu’elle découvrit que la douleur rendait les cris des bêtes beaucoup plus intéressants.

Elle s’apercevrait bientôt qu’il en allait de même avec les hommes.





10

À la même époque, à Liesse-Notre-Dame, dans la congrégation des Augustines hospitalières, sœur Véronique du Néant commençait à manifester un don qui impressionna beaucoup de croyants et qui poussa certains à la ranger au nombre des mystiques éminents de la fin du siècle, au grand dam du curé de Liesse, Alexis Cavelle, qui se serait bien passé de ces excès sensationnels auxquels on l’associait.

Le 26 août 1883, à 19 h 07 très exactement, juste après les vêpres et peu avant les complies, sœur Marie des Anges de la congrégation des Augustines hospitalières s’était rendue dans la cellule de Véronique qui n’était plus parue aux repas communs depuis vingt-quatre heures. Elle la trouva allongée sur son lit, immobile et ne respirant plus. Elle n’avait plus de pouls, son corps était froid. On appela le médecin du village qui constata le décès. Durant une heure, la communauté se réunit autour du cadavre pour prier en silence, puis on arrangea la dépouille en vue des obsèques.

À l’aube, après une nuit de veille, les religieuses en procession portèrent le corps de Véronique jusqu’au chœur de la chapelle. En raison de sa réputation et comme son état le permettait, elles laissèrent le cadavre dans son cercueil, exposé à la vénération des fidèles. Des dizaines de dévots vinrent prier devant la dépouille, admirant l’expression sereine de son visage. Beaucoup demandèrent aux religieuses d’apposer quelques secondes sur le corps de la « sainte » des chapelets, des médailles ou des images. Le lendemain matin, le processus de décomposition n’avait pas commencé, les lèvres et le visage de Véronique étaient toujours roses, sans la moindre odeur. On autorisa de nouveau la procession des fidèles. Au troisième jour, le médecin revint examiner ce corps dont rien n’indiquait qu’il fût cadavre depuis soixante-douze heures. Il l’observa jusqu’à l’abdomen et put constater l’étonnante élasticité cutanée, l’absence de toute putréfaction ainsi que celle des habituelles taches cadavériques. En palpant les articulations, il fut surpris de constater que le corps n’était pas rigide. « Elle est bien morte, expliqua-t-il, mais pour l’instant, elle ressemble à une dormeuse ! » On décida de retarder les obsèques.

Le 30 août, à l’aube, avant les laudes, les sœurs qui priaient devant la dépouille de Véronique eurent la frayeur de leur vie. Il y eut d’abord un bruit léger, peut-être une bête, avait songé sœur Adèle en s’approchant pour chasser l’intruse. Elle observa le corps exposé dans le cercueil, tout lui parut normal, puis dans un vertige qu’elle attribua à la fatigue, elle perçut un mouvement imperceptible de la main, « … et puis le bras s’est levé, dit Adèle, les jambes se sont fléchies. C’était si incroyable que j’ai eu l’impression que mon cœur éclatait ! Elle a ouvert les yeux et s’est assise tranquillement. Elle souriait, je crois, mais de ce sourire figé qu’ont certains morts. À ce moment, la terre se serait ouverte pour me dévoiler l’enfer et tous ses démons, je n’aurais pas été plus surprise ! ».

Véronique était revenue. D’où ? Ce serait la grande question des années à venir.

Dans la région, on cria au miracle. Le 29 août, une petite fille avait été guérie après qu’on lui eut appliqué une image ayant touché le front de Véronique, un garde-champêtre fut brusquement soulagé de son arthrose grâce à une médaille qui avait été apposée sur sa main. Cavelle, qui fut l’un des premiers avertis, fut consterné. Il avait pensé être débarrassé de cette égarée ; au lieu de cela, elle était devenue une célébrité. On n’alla pas jusqu’à prononcer le mot de résurrection, mais pour les crédules, elle était marquée, élue par les puissances surnaturelles.

Beaucoup de gens virent en elle le signe de la présence active de Dieu au milieu de son peuple. Cavelle, qu’insupportaient les enthousiasmes venus du Moyen ge, y reconnaissait simplement l’une des dérives spectaculaires qui accompagnent le corps torturé des mystiques (nom qu’avec Charcot, il traduisait par « hystérique »). De là à parler de résurrection ! Il y avait une vérité que le chanoine n’aurait admise que sous la torture la plus cruelle : il ne croyait pas un seul instant à ce qui constituait pourtant, si l’on ose dire, son fonds de commerce, la résurrection de Jésus. Alors celle de Véronique…





11

Sitôt que Franceska se trouva assise dans la salle de classe, avec quarante filles dont les maigres postérieurs faisaient craquer les vieux bancs de bois, elle comprit que l’école n’était pas pour elle. Le ronron des paroles de la religieuse se mit à couler sans qu’elle y prêtât attention. La pauvre cour de récréation où on les lâcha quelques minutes lui fit l’effet d’un bloc d’éclats de verre, un désordre sonore sans recours qui lui meurtrissait l’oreille. Mais pourquoi Pierre l’avait-il donc amenée là ?

Avec l’appui de paroissiennes aisées, les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul avaient fondé une petite école pour les filles. Pierre y avait inscrit Franceska malgré les protestations de Jeanne pour qui l’instruction des femmes était une chimère inutile. L’abbaye de Saint-Michel vit donc revenir la braillarde qui l’avait quittée dans des circonstances que tout le monde voulait oublier. Seulement, Franceska était désormais bien plus calme, amorphe même.

En classe, il suffisait d’un bruit nouveau pour l’entraîner loin de la grammaire ou du catéchisme, vers les sons de la vie : les chiens qui se répondent d’une ferme à l’autre, le pas lourd des paysans sur les chemins, le claquement d’ailes des oies sauvages au moment de l’envol, les stridences des insectes et le ruissellement souterrain des eaux, il y avait tant de musiques à écouter ! Les religieuses désespérèrent vite de cette enfant renfrognée qui bâillait constamment, incapable de prononcer un mot aimable. Elle apprit pourtant bien des choses, mais en secret, car elle entendait beaucoup plus que ce qu’on lui disait et retenait absolument tous les sons.



« La rose est un symbole de la Vierge, la pomme désigne le mal, le lion la noblesse et le lièvre la lâcheté… Les leçons de sœur Claude nous préparaient à devenir pieuses, douces et charitables, bonnes à marier en somme, elles étaient si ennuyeuses ! Je leur dois de savoir compter, lire et écrire ; pour le reste, une journée dans la forêt m’en apprenait plus qu’une année à l’école.

« L’écriture m’a toujours fait penser à un animal trop maigre. Sur les pages de mon cahier, j’ai appris à noter une fois pour toutes “Franceska”, alors que mon nom peut être prononcé de tant de manières différentes. Le “bonjour” de Jeanne n’avait jamais la même mélodie ni une signification identique. Chaque jour, il contenait une fatigue plus ou moins grande, une affection plus ou moins spontanée, de la réserve ou de la joie, de la gravité, de l’enthousiasme, de la fièvre, une énergie très basse ou bien de l’étonnement, du regret, de la distraction, de l’anxiété, que sais-je encore ? Pour écrire tout ce que j’entendais dans cette simple parole, une description de vingt pages n’aurait pas suffi, et l’on me demandait de compresser tout cela dans un seul mot ! Cela m’aurait révoltée si j’avais attaché la moindre importance à ces gribouillages.

« Dans les livres pleins de bons sentiments qu’on nous distribuait, je lisais : “dit-elle joyeusement”. Tout simplement ! Mais “joyeusement” contient des millions de sonorités distinctes ! Quant au verbe “dire”, il possède tellement de significations ! Peut-être qu’aucun homme n’a jamais dit deux fois la même chose de la même façon. Le seul signe écrit qui m’ait amusée est le point d’interrogation parce qu’il ressemble à une petite oreille. Pour le reste, il m’a toujours semblé que de “mot” à “mort”, l’écart est d’une seule lettre qui racle doucement.

« Le langage ressemble à une forêt qui a mal tourné. On y trouve d’énormes et très vieux sapins qui ont grandi tout à leur aise en écrasant les jeunes pousses, les espèces plus subtiles et fragiles, stérilisant le sol où auraient pu naître des plantes délicates. De vénérables colosses comme “faire”, “avoir” ou “chose” ont prospéré au-delà de toute limite, ils ont coupé toute lumière et tout espace pour des expressions précises, nuancées, exactes. Cette forêt est noire, peuplée de monstres aux branches qui partent dans tous les sens.

« Malgré tout, j’ai appris à m’exprimer assez bien parce que ma mémoire retient tous les sons, y compris ceux, trop simples, du langage. Mais je chercherai toujours mes mots quand j’écris parce que je n’en trouve aucun qui corresponde absolument à ce que j’entends.

« Et la leçon de musique ! Au début, j’ai tendu l’oreille, j’ai chanté les cantiques avec les autres. Mais le chant humain me paraissait alors beaucoup moins intéressant et riche que le beuglement des vaches aux mamelles pleines, le soir, dans les prés.

« Un jour, à Laon, j’ai entendu des œuvres de Jean-Sébastien Bach jouées à l’orgue. Tous ces contrepoints m’ont fait le même effet qu’une leçon de géométrie : c’était symétrique, rigoureux, ingénieux sans doute, mais la nature est plus riche et généreuse. Autant vouloir réduire le ciel à une grille de mots croisés ! Il paraît que certains instruments de musique chinois s’appellent “libellule se posant sur l’eau” ou “cigale frissonnante se plaignant de l’arrivée de l’automne”. Je ne les ai jamais entendus, mais c’est beaucoup plus proche de la musique dont je rêve. Tous les chants, toutes les œuvres musicales qu’on m’a fait entendre n’étaient qu’un point dans l’immensité sonore que j’explorais. »





D’emblée, les autres élèves détestèrent cette fille bizarre, à la silhouette de gnome avec sa grosse tête ronde, disproportionnée par rapport à son corps gracile, et ses cheveux mi-longs, qui lui retombaient sur le front en mèches irrégulières d’un châtain sale. Comme elle était repliée sur elle-même, dédaignant tous les jeux, elle n’eut pas une amie. On la craignait même. La Jeanne avait une réputation inquiétante et Franceska paraissait avoir hérité d’aptitudes troublantes.

Alors qu’elle était très myope, elle annonçait sans jamais se tromper qui allait entrer dans la classe. Elle savait exactement combien de personnes se trouvaient dans la salle adjacente et si quelqu’un prétendait arriver derrière elle par surprise, elle le reconnaissait avant même de se retourner. Une ou deux fois, par plaisanterie, elle prit la voix de sœur Claude ou de la supérieure, la très sourde et redoutée Marguerite. L’imitation était trop parfaite pour amuser les élèves, c’était comme si Franceska avait fait entrer la personne dans la pièce où elles se croyaient à l’abri.

Si quelqu’un lui parlait, il suffisait de quelques instants pour qu’elle sût ce que la personne avait en tête. Rien ne semblait lui échapper des sentiments et des pensées de ses interlocutrices, et dès qu’elles l’avaient constaté, ses camarades se mettaient à la haïr.

Elle pouvait faire oublier ses disgrâces physiques en donnant à sa voix un timbre plein de chaleur, où vibraient des harmoniques qui opéraient à leur insu sur les gens qu’elle voulait se concilier. Avec les années, elle apprit à utiliser toute la gamme des sons qui séduisent, se perfectionnant jusqu’à savoir exactement comment éveiller tel sentiment chez ses interlocuteurs, grâce à une inflexion ou à une légère cassure de la voix à l’instant opportun. Elle n’y eut jamais recours avec ses camarades qu’elle méprisait. Pour elles, elle recourait plutôt à un chef-d’œuvre de mauvais goût.

Y a-t-il son plus détestable que celui de la craie sur l’ardoise ? C’est un bruit bizarre, ni très aigu ni très grave, pourtant il vous fait courir des frissons le long de la moelle épinière, comme si l’on avait pris un animal répugnant dans la main. Franceska avait une manière de contracter la gorge et les mâchoires qui lui permettait de le produire à volonté, pour éloigner les gens qui lui déplaisaient. Elle ne fut jamais très populaire, à l’école.





12

L’enfance la quitta d’un jet. Sa taille devint élancée, ses formes hardies. Elle laissa pousser ses cheveux pour cacher ses oreilles pointues et décollées dont la droite était légèrement plus haute que la gauche. De rond son visage se mua en un ovale parfait, ses grands yeux de myope s’étirèrent en amande. Elle renonça alors définitivement aux grosses lunettes qui les cachaient, son ouïe lui suffisait pour se diriger de manière infaillible. Comme le teint pâle hérité de sa mère semblait attirer la lumière, les hommes du village commencèrent à regarder l’expression dédaigneuse et charmante de son visage, le balancement de ses hanches et la courbe de ses seins sous la robe grossière. Beaucoup songeaient que les bâtardes font souvent les plus jolies filles, certains se voyaient déjà culbuter dans un fossé cette belle plante qui n’avait personne pour la défendre.

Elle n’appréciait qu’une compagnie, celle de Pierre. Tous deux s’étaient inventé un langage fait de gestes saccadés, de mimiques appuyées, de postures exagérées qu’ils étaient seuls à connaître. En réalité, elle n’avait nul besoin de cette gestuelle. C’était comme si elle avait entendu les pensées de son frère à travers l’air qui vibrait autour d’eux. Le battement de son cœur, la coulée de son sang, la mécanique de ses os et de ses articulations, rien ne lui échappait. Elle décelait les instants où le son aigu des nerfs l’emportait, quand il était malheureux et irrité, les moments où, au contraire, la circulation de son sang indiquait une humeur égale, un calme bonheur, lorsque son souffle régulier, profond exprimait la sympathie et l’indulgence. Elle recevait directement les sentiments de Pierre, en plein cœur.

Quelquefois, elle chantait pour lui. À vrai dire, ce n’était pas tout à fait un chant car Pierre ignorerait toujours ce qu’est la musique ; c’était une mélopée si grave qu’elle provoquait des vibrations qui faisaient trembler la peau. Pour Pierre, le chant s’étendait à la surface de son corps, à la racine de ses cheveux, comme un voile, une main légère faite de tourbillons d’air modulés par la voix de Franceska. Les soirs où il était épuisé, contrarié par l’infirmité qui le coupait des autres, c’était sa manière à elle de lui dire qu’il avait une amie.



« Sans le vouloir, j’ai toujours deviné les impressions, les sentiments des personnes que je rencontrais. Cela m’a rarement rendue heureuse. Quand je suis devenue une jeune femme attirante, j’ai senti que les hommes me découvraient avec plaisir, cela se devinait à leur souffle, à leurs nerfs, au flux doux et grave de leur sang. Ils se transformaient légèrement dès qu’ils m’approchaient. Mais l’affection de Pierre sonnait comme un accord si clair que je ne l’ai plus jamais rencontré. Son cœur palpitait comme un oiseau blessé, pourtant, j’entendais le bonheur qu’il avait d’être près de moi, cela vibrait dans sa chair. »





À l’apparition de ses premières règles, elle se rappela les billevesées qu’on lui avait apprises : lié à l’impureté de la femme, le sang menstruel tue l’herbe, teint les miroirs, flétrit les boutons de vigne et produit des taches de rouille indélébiles sur une lame de couteau. Elle en fit un sac mental et le jeta pour toujours aux orties. Une transformation autrement importante l’occupait : sa voix venait de baisser d’environ une tierce. Son larynx se développa et ses cordes vocales s’allongèrent, lui donnant une latitude articulatoire encore plus grande. Comme elle avait appris à parler avec son corps, sollicitant son ventre et faisant résonner les sons à travers la colonne vertébrale et les os, elle disposait d’un appareil phonatoire comme aucun orateur ni aucun chanteur n’en avait jamais eu.





13

Les nuits d’été, lorsqu’un vent tiède balayait les rues du village, énervant tous les habitants, même les vieux et les faibles, les jeunes gens prenaient quelques victuailles et des bouteilles de vin dans leurs sacs. Ils s’en allaient dans les bois avec les femmes qui travaillaient au cabaret ou bien avec des ouvrières de la Compagnie des glaces en rupture de ban, ces filles en cheveux qui, le châle négligemment ouvert, soutenaient le regard des hommes avec un air d’insolence magnifique. Un soir, l’un de ces groupes, mené par Victor, le fils du propriétaire de l’auberge du Grand Cerf, un jeune homme de vingt ans aux larges épaules et à la voix grave et profonde, s’enfonça dans une partie de la forêt qu’évitaient les villageois. C’était un lieu reculé, à l’écart d’Errancourt, où se trouvaient les restes de tombeaux celtes et des sépultures mérovingiennes éventrées, englouties dans la mousse et les racines.

Au profond des bois, ils allumèrent leurs torches, dépassèrent les tombes croulantes pour parvenir, après un long taillis d’épineux, à une lande où prospéraient les noisetiers puis à une clairière d’une belle herbe tendre, au sol meuble, bordée d’arbres centenaires. À sa lisière, deux tombeaux celtes se découpaient comme de gigantesques taupinières. Pierre les suivait, si discret que personne dans le groupe n’avait deviné qu’ils étaient épiés.

Dans l’après-midi, malgré les reproches de Franceska qui le trouvait idiot de vouloir se mêler à ces gros garçons tout juste bons à roter et à ricaner vulgairement, il avait essayé de leur faire comprendre qu’il désirait les accompagner. Ils l’avaient repoussé en se moquant de lui, prêts à le rosser s’il insistait.

Au milieu de la clairière, le groupe se dispersa pour aller glaner du bois. De temps en temps, dans l’ombre, une fille pincée par un garçon avait un rire strident. Bientôt un grand feu illumina l’endroit. Ils s’assirent en cercle, les filles d’un côté, les garçons de l’autre. Les flammes donnaient à leurs visages des airs grimaçants et mobiles. Allongé derrière le tumulus, Pierre les regardait ouvrir leurs sacs, sortir victuailles et bouteilles.

Il tressaillit. Un imbécile de crapaud, prêt à copuler, venait de se coller à sa main comme s’il s’était agi de la femelle la plus affolante du sous-bois. En bon rebouteux, spécialiste des os et du squelette, le jeune homme ne détestait rien tant que les animaux visqueux. Il leva l’avant-bras pour s’en débarrasser. La bête, d’une taille respectable, restait collée, tout excitée. Il lança violemment le bras sur le côté. Dans un bruit mou, le crapaud alla atterrir dans un fourré, quelques mètres plus loin. Mais une pierre du tumulus où Pierre était appuyé se détacha, roula jusqu’au sol. Les rires et les plaisanteries du petit cercle s’interrompirent immédiatement. Deux garçons se levèrent d’un bond en scrutant la lisière de la clairière. « Il y a quelqu’un ! Là ! » Victor ramassa une pierre et se précipita.

Pierre voulut s’enfuir à toutes jambes, mais il était impossible de courir dans le fouillis de ronces, de plantes et de racines plongé dans l’ombre. Il se prit les pieds dans une liane, s’affala dans les fougères, se releva au moment où Victor et ses deux compagnons arrivaient sur lui. Il réussit à éviter l’épais taillis qui se dressait devant lui comme un mur de ténèbres, s’engagea dans un bosquet sur la droite, avec les autres sur ses talons. Il parvint à une partie marécageuse où ses pieds s’enfoncèrent brusquement. Sa cheville tourna, il tomba de nouveau, se releva aussitôt. Victor arrivait à quelques mètres derrière ; à la clarté de la lune, il eut le temps de reconnaître l’infirme qu’il méprisait. Il s’arrêta brutalement.

Tout en reprenant son souffle, Victor laissa Pierre s’enfuir. Avant qu’il disparût, il visa soigneusement et, de toutes ses forces, lança la pierre qu’il tenait. Un halètement de douleur monta de l’obscurité où l’infirme s’était enfoncé. Déjà, les deux autres garçons rejoignaient le fils de l’aubergiste. « C’est le gars de la Jeanne, dit-il dans un souffle. Le Pierre. Il ne reviendra pas de sitôt, cet estropié ! »

Les trois jeunes gens s’en retournèrent sans un mot vers le feu ; leurs camarades avaient recommencé à boire et à s’esclaffer sans les attendre. Tout auréolés de leur statut de protecteurs du groupe, ils s’assirent en souriant à côté des filles.

Pierre trotta encore quelques minutes avant de s’effondrer hors d’haleine. La douleur lui dévorait l’épaule droite, le caillou lancé par Victor lui avait cassé l’omoplate. Il s’assura que personne ne le poursuivait avant de s’asseoir près d’un chêne. Il perdit connaissance.

Lorsqu’il revint à lui, la nuit était très noire, une humidité glaciale lui tombait sur la nuque. Il voulut se relever, un trait de feu lui traversa l’épaule. Après quelques minutes, il se força à marcher tout en étant incapable de se repérer. À sa gauche, la silhouette d’un chevreuil ou d’un cerf disparut rapidement. Il continua tout droit, anxieux de rejoindre un lieu familier. Étonné, il sentit qu’il gravissait une forte pente qu’il avait l’impression de n’avoir jamais vue auparavant. À un moment, il parvint au sommet de l’étrange montée couverte d’une mousse légère.

Gelé, l’épaule douloureuse, il décida de s’asseoir. Il était si fatigué qu’il trébucha et bascula sur le côté droit. Il tenta de se rattraper avec le bras gauche. En vain. Il se laissa tomber, pensant que son visage allait heurter un parterre de feuilles mortes et de brindilles. Il rencontra seulement le vide qui l’aspira.

Après une chute de plusieurs mètres, sa jambe se cogna contre une dalle à demi enterrée, il sentit une pierre lui érafler la joue. Il s’évanouit.

Il s’éveilla dans la stupeur et l’angoisse, ne comprenant pas d’abord où il se trouvait ni ce qui l’avait mené dans cette nuit humide. Sa jambe le faisait tant souffrir qu’il sentait à peine la brûlure de son épaule. Dès qu’il tenta de ramper, il comprit que son fémur était probablement fracturé. Il dut s’arrêter.

Effrayé, il examina les alentours. Il avait atterri sur la dalle éventrée d’une tombe mérovingienne, au pied d’une falaise. Il se trouvait dans une partie si reculée de la forêt que personne ne viendrait avant des jours, voire des semaines. Puis il sombra dans une hébétude qui ressemblait au sommeil mais qui ne le reposa nullement et qui le distrayait à peine de sa souffrance. À l’aube, incapable de s’abriter de la pluie fine et pénétrante, la bouche collée de terre, gelé jusqu’à l’os, il comprit qu’il était perdu s’il ne s’extrayait pas au plus tôt de ce piège. À nouveau, il essaya de ramper. C’était impossible, la douleur était trop vive.

Dans sa détresse, il eut l’idée de ramasser une pierre et de la cogner contre la dalle. Peut-être quelqu’un finirait-il par entendre le bruit. Il tapa durant des heures, jusqu’à ce que sa main fût en sang. Personne ne vint, à l’exception de quelques grosses mouches au vol lourd, incommodées par la pluie. Il pensa vaguement que son corps allait rejoindre peu à peu la pourriture humide du sol. Il recommença à frapper contre la pierre. Mécaniquement, obstinément.



Franceska laissa passer une journée avant de s’inquiéter. Pierre dormait parfois dans un des refuges qu’il connaissait dans la forêt, lorsqu’il avait été surpris par la nuit. À l’aube du deuxième jour, elle s’habilla rapidement, prit un petit sac de provisions et partit à sa recherche.

La bruine venait de cesser, le ciel entièrement dégagé s’apprêtait pour le grand soleil de juin. Franceska ne vit rien de l’immense sous-bois sinon de vagues formes dont elle se détournait d’instinct. Elle écoutait comme jamais encore elle n’avait écouté. Aucun bruit ne lui échappa, la rosée qui gouttait le long des feuilles, le vol des oiseaux dans les ramures, leurs chants et leurs gazouillis, le creusement des taupes sous la terre, le glissement des lézards ou des serpents, la cavalcade des cervidés et le bourdonnement des insectes. Et puis le ruissellement des eaux souterraines, les grognements des porcs sauvages, le frôlement des renards dans les feuillages, les griffes des écureuils agrippés à l’écorce. Dans le lointain, par-delà le souffle du vent à la surface des étangs, le friselis des ruisseaux et le coassement des grenouilles, elle devinait le bruit régulier de la manufacture, la cloche de l’église, les aboiements des chiens et le sifflet d’un train perçant le rugissement de la locomotive. Lorsqu’un homme approchait, le pas lourd, la toux rauque, elle s’enfuyait avant même qu’il ait eu le temps de l’apercevoir, dès qu’elle avait constaté que ce n’était pas Pierre.

Jamais la forêt ne lui parut si profonde, si dense. Pourtant, dans le concert des millions de voix qui l’étourdissaient, elle ne trouvait pas l’unique son qu’elle attendait : le souffle de Pierre, les battements de son cœur. Elle devinait qu’il fallait le retrouver vite, qu’il avait besoin d’elle. Le soir arriva, les bruits s’atténuèrent mais ils étaient encore bien trop nombreux. Au bord des étangs, les rainettes étaient assourdissantes ; elles ne couvraient cependant pas tout à fait le hululement des chouettes, la course des salamandres, des blaireaux, des ratons laveurs, des putois, le frôlement des musaraignes et le ronflement des vagabonds dans leurs abris de fortune. Mais Pierre restait introuvable.

À l’aurore, épuisée, elle s’endormit au pied d’un grand hêtre. Lorsqu’elle se réveilla vers midi, trois hommes vêtus de blouses sales, usées, la tête couverte d’une cagoule, la fixaient. Ils avaient le souffle précipité des gens épuisés par la vie dans les bois, l’estomac détraqué gargouillant lamentablement. Étonnés de trouver une femme dans ce coin perdu, ils reculèrent lentement, comme pour prendre leur élan. Elle se releva d’un bond en saisissant son petit panier. Elle lança un cri suraigu, bref, concentré, qui les surprit et les étourdit légèrement, avant de s’enfuir à toutes jambes. « Arrête ! » grogna l’un d’eux. Elle était déjà loin.

Elle se désaltéra à un ruisseau, croqua le quignon de pain qu’elle avait apporté. Ses oreilles bourdonnaient à force de s’ouvrir à tant de sonorités. Depuis longtemps, elle était égarée, incapable de se repérer, lorsqu’elle perçut un bruit lointain, étrangement régulier. Quelqu’un frappait un rocher avec un instrument très dur. En s’approchant, elle l’entendit enfin : le souffle de Pierre. Mais si faible ! Elle contourna une haute falaise. Son frère était allongé au pied d’un arbre, près d’une dalle éventrée, dévorée de mousse. Son visage était gris.

Dès que Pierre l’aperçut, sa poitrine se gonfla légèrement, il eut un gémissement. Lorsqu’il lâcha la pierre qu’il tenait enfoncée dans sa paume, quelques gouttes de sang coulèrent sur le rocher. Elle l’aida à s’adosser au bouleau, retira son manteau pour le couvrir et s’agenouilla afin de le faire boire. Hagard, il lui souriait vaguement entre deux quintes de toux. Au moindre mouvement, la douleur le faisait grogner. Elle réfléchit : aller chercher du secours ne servirait à rien, il faudrait des heures pour rejoindre le village et Pierre était trop affaibli pour qu’elle l’abandonnât. Il aurait fallu le porter, elle en était incapable.

Le soleil éclaira le sol et la dalle moussue où il s’était écrasé. Dans la soudaine lumière, son visage prit une pâleur épouvantable. Il commença à trembler violemment. Elle aurait donné n’importe quoi pour le soulager, mais dans ce sous-bois abandonné, aucun remède n’était plus possible. Éperdue, elle sut qu’il allait mourir là, sans qu’elle pût faire quoi que ce soit. Elle essaya de chanter pour lui, de la manière qu’il aimait, lorsqu’ils étaient heureux. Hébété, il gardait les yeux mi-clos. Un instant, il parut revenir à lui, se détendit en reconnaissant Franceska, mais bientôt la souffrance crispa ses traits. Elle fut saisie d’effroi.

« Ne me laisse pas, Pierre. J’ai besoin de toi ! »

Les larmes se mirent à couler le long de ses joues, elle recommença à chanter. Un instant, il lui sembla qu’une seule note suffirait à le retenir, une note assez pure pour l’atteindre par-delà sa faiblesse et sa douleur. Elle sentit qu’elle n’aurait jamais la force de la trouver. Puis tout se racornit peu à peu dans le corps de son frère, ses poumons se contractèrent, son souffle devint un fil de plus en plus mince, bientôt réduit à un brin qui s’étirait, s’étirait et allait casser, c’était inévitable. Au dernier moment, il tenta de se redresser, ouvrit la bouche et tandis que Franceska respirait son haleine fiévreuse, il lança un cri qui la pétrifia.

Sa vie durant, Pierre avait été incapable de parler, mais en ces instants, ce fut comme si son corps tout entier avait laissé sourdre l’ultime sonorité de son existence. Cela ressemblait à un murmure mais d’une pureté inouïe, si subtil qu’il paraissait venir d’un autre milieu que l’air qui les environnait. Elle se demanda si elle n’était pas victime d’une illusion. Lorsqu’il s’affaissa dans ses bras, elle ne s’en aperçut pas immédiatement, trop occupée à mémoriser la merveilleuse vibration. C’était… mais c’était… le frôlement d’un vent tel qu’il doit en passer à la surface des étoiles, le clapotis d’une mer d’avant la vie, l’alliance spontanée, d’une justesse confondante, des sons les plus captivants. Quelle voix, quel cri avait jamais possédé ces échos de miel et de velours, ce rythme céleste ? Il lui sembla que ce son léger avait la puissance d’une énorme déflagration dont la beauté annulait tous les autres. Épuisée, la face baignée de larmes, elle contempla le visage immobile de Pierre avant de perdre connaissance, persuadée d’avoir entendu ce qui ressemblait à la perfection vers laquelle tendaient toutes les sonorités du monde, quelque chose comme l’ultime cadeau que lui avait fait Pierre.

Quand elle revint à elle, Pierre gisait bouche ouverte, la tête renversée en arrière. Les yeux collés de larmes, Franceska déposa un baiser sur son front encore tiède. Elle se sentit terriblement seule. Confusément, elle perçut les rumeurs de la chair qui, après la mort, continue de parler, dans les articulations qui se relâchent, les muscles qui se rétractent et les tissus qui s’affaissent. Elle entendit tous les bruits de la vie qui se dissout. Mais lui, où était-il donc à présent ? Elle le regardait en sanglotant. Et d’où venait le merveilleux son, le dernier soupir qu’il lui avait donné ?



On enterra Pierre deux jours plus tard. Personne n’assista à la courte messe où le curé prononça quelques paroles convenues. Seules avec le prêtre dans l’église, deux femmes pleuraient devant un cercueil de sapin où reposait un infirme dans son costume du dimanche. Nul ne les accompagna au cimetière où Franceska eut un malaise et dut s’asseoir, livide, sur une tombe voisine. Elle n’eut pas la force de faire les trois tours traditionnels de la sépulture en marchant à reculons. « Mauvais signe ça ! » maugréait Jeanne en la soutenant pour rentrer à la maison.



« Nous passons à côté des gens sans les comprendre, même moi qui entends tellement de choses… Pierre était un homme blessé que son corps avait trahi dès l’enfance. Il se débattait seul dans un endroit où n’existaient ni paroles ni musique, et ce n’est pas le pauvre langage que nous nous étions créé qui pouvait atteindre cet espace invisible, intime.

« Il considérait la vie sans être dupe. Il avait dû renoncer à tant de choses indispensables qu’il devait apercevoir l’existence à nu, un noyau secret qu’il n’a jamais pu me décrire. J’aurais dû essayer de le comprendre, mais je n’ai pas été assez généreuse pour cela. Et finalement, lui, qui ne pouvait ni parler ni chanter, m’a donné le son le plus précieux du monde.

« Il était mon frère. Les autres hommes aiment ma beauté, mais lui seul, dès le début, m’a aimée d’un amour qui m’a rendue belle. »





Au village, les commères murmuraient sur les places, les hommes s’entretenaient à voix basse dans les auberges et près des fontaines, tout le monde savait à quoi s’en tenir. Victor et ses amis étaient liés à cette triste affaire. On ignorait ce qui s’était exactement passé, les jeunes gens évitaient soigneusement d’en parler, mais tout cela venait de la virée nocturne de ces vauriens dans la partie interdite des bois. « C’est un accident, concluait-on. Personne n’y pouvait rien. » Pourtant Pierre était mort sans qu’aucun d’eux lui eût porté secours, et peut-être à cause d’eux. Franceska en fut informée comme tout le monde. Elle n’en parla à personne, pas même à Jeanne, mais elle se jura deux choses : venger son frère, puis comprendre et si possible posséder, c’est-à-dire reproduire, l’étonnante sonorité qu’elle baptisa d’un nom qui lui semblait l’évidence même, le son enchanté.





14

Cette année-là, l’automne commença tôt, avec ses pluies et ses tempêtes qui brisaient les branches, cassaient les vitres des fenêtres, arrachaient les tuiles des toits et faisaient grincer les girouettes. Dès qu’elle le pouvait, Franceska partait sur les sentiers pleins de feuilles et de boue, avançant dans la lumière tremblante, étourdie par la colère du vent d’ouest. Jeanne, à qui la mort de Pierre avait définitivement tourné la tête, achevait de sombrer dans l’eau-de-vie qu’elle