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La Musica – La Musica Deuxième

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EDEN2102434
Year:
2018
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french
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1

La musique à Paris sous l'Occupation

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 7.13 MB
2

La Muette

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 1.05 MB
COLLECTION

FOLIO THÉTRE





Marguerite Duras





La Musica

La Musica Deuxième



Édition présentée, établie et annotée

par Arnaud Rykner





Gallimard





NOTE SUR LA PRÉSENTE ÉDITION





Nous reprenons ici successivement d’une part la version de La Musica parue en 1965 dans le volume I du Théâtre de Marguerite Duras, d’autre part le texte de La Musica Deuxième paru en 1985 (Gallimard, collection Blanche dans les deux cas).

La Musica Deuxième désigne l’ensemble de l’œuvre de 1985 (nous laissons à « Deuxième » la majuscule que lui attribue l’auteur manifestement à dessein dans le volume de 1985, qui peut s’entendre à la fois comme une seconde Musica et une deuxième « prise » d’une longue séquence qui aurait déjà été jouée une première fois – La Musica : Deuxième..., comme au cinéma). Elle comprend un premier acte (que nous désignerons dans l’appareil critique sous le titre de Musica I, selon la terminologie adoptée par Duras et son équipe lors des répétitions), qui est une reprise, en même temps qu’une réécriture, de la première Musica de 1965 (qui sera désignée, elle, sous le titre simple de La Musica) et un deuxième acte (que nous désignerons le cas échéant comme Musica II).





PRÉFACE





« Le dialogue est rare, et ne croyons pas qu’il soit facile, ni heureux. [...] les choses à dire ne peuvent être dites qu’une fois et ne peuvent non plus aller sans dire, car elles ne sauraient bénéficier de la compréhension facile dont nous jouissons dans le monde commun, ce monde où ne s’offre à nous que bien rarement la chance et la douleur d’un dialogue véritable. »

MAURICE BLANCHOT





La mélodie du malheur


Un homme et une femme. Ils se sont aimés, ils se sont déchirés, ils se sont quittés. Ils se revoient une dernière fois. Ils s’aiment sans doute à tout jamais. Duras nous le suggère, qui aura passé sa vie à aimer follement, à quitter, à être quittée, à vouloir quitter, à aimer dans l’impossibilité de le faire, à aimer toujours plus. Il n’y a de musique amoureuse que funèbre, de rengaine érotique qu; ’ironique : c’est la musica.

Les deux personnages de sa pièce connaissent bien cette musique-là. Dans le hall de l’hôtel d’Évreux où ils se croisent, alors qu’ils viennent tout juste de divorcer, ils se la fredonnent encore et encore. Musique et paroles. « Pourquoi parler » puisque tout est fini ? « Pourquoi ne pas parler » précisément parce que c’est fini ?... Mais la parole, comme la musique, n’est jamais innocente. Elle est toujours un risque. Michel Nollet et Anne-Marie Roche l’apprennent sans doute à leurs dépens, eux qui sont nourris des amours de l’écrivain : pour Dionys Mascolo (le père de son fils) ou Gérard Jarlot (une de ses plus grandes passions) dans la première Musica (1965), pour Yann Andréa dans La Musica Deuxième (1985)1. Car les personnages, à vingt ans d’écart, rejouent la même histoire : « il faut en finir avec la musica2. » Mais si leur divorce les a libérés, c’est surtout leur amour qu’il a libéré : « L’obligation de l’amour conjugal une fois levée, l’amour est revenu et les écrase. Ils ne savent plus rien de ce qui a été leur vie. Ils sont dans le désespoir. L’idée de reformer un couple les épouvante3. » Alors ils revivent l’enfer partagé, le désir affolant. Leur amour typiquement « durassien ».

Rien de moins conventionnel, en effet, que cette histoire d’amour qui les contient toutes et qui pourtant ne ressemble à aucune autre. Duras choisit délibérément l’impossible, l’insupportable de la passion, comme elle l’avait fait en 1958 avec Moderato cantabile, ou en 1960 avec Hiroshima mon amour. C’est dans l’impossible qu’elle se tient, dans l’intenable. Il faut dire qu’en 1965 Duras peut tout... Après l’immense succès du Ravissement de Lol V. Stein, paru l’année précédente, elle n’est pas loin d’apparaître comme la femme de lettres de l’année, en particulier au théâtre. En mai, Les Eaux et forêts, saynette absurde à la manière beckettienne (« Une sorte de En attendant Godot féminin », dit Guy Dumur dans Le Nouvel Observateur du 27 mai), est créé au théâtre Mouffetard. La pièce (écrite en 1963) doit paraître à la fin de l’année, avec Le Square pour constituer le tome I du Théâtre de l’auteur, ce qui dit assez la confiance que Gaston Gallimard met dans l’œuvre théâtrale de son auteur. Au dernier moment, La Musica qu’elle vient d’achever est ajoutée au volume, qui contient finalement les trois textes, comme trois facettes complémentaires de cette pratique encore récente pour l’écrivain.

Mais, vers 1965, le cinéma aussi semble largement consacrer Duras, au moins à travers les scripts et dialogues qu’on lui demande maintenant régulièrement, y compris à Hollywood... Ainsi, quelques mois avant la rédaction de La Musica, l’écrivain a été conviée par Robert Wise, le réalisateur de West Side Story, à le rencontrer sur le tournage de The Sound of Music – où la musique est synonyme de bonheur presque immaculé (La Mélodie du bonheur...) – pour y envisager l’adaptation, par Marguerite Duras, de Une espionne dans la maison de l’amour – A Spy in the House of Love – d’Anaïs Nin, que Wise souhaitait filmer. Si le projet n’aboutira finalement pas, la télévision britannique, de son côté, lui commande bel et bien une dramatique pour sa série Love Story : ce sera la première version de La Musica. Joseph Losey, qui était discrètement partie prenante du projet Wise / Nin / Duras, ayant vu la dramatique télévisée anglaise quelques semaines après la création de la pièce à Paris, dira son enthousiasme à son amie Marguerite : « C’est une œuvre très émouvante et très belle ; au total, une expérience unique de télévision4. » Mais c’est déjà aussi une expérience unique de théâtre, puisque le texte est mis en scène par Alain Astruc et Maurice Jacquemont5 au Studio des Champs-Élysées (création le 86 octobre 1965), en même temps qu’une reprise des Eaux et forêts. Puis, ce sera très vite aussi une expérience cinématographique majeure dans le parcours de Duras, puisque l’année suivante, elle est l’occasion du premier film réalisé par l’écrivain, à qui le producteur a toutefois adjoint, comme coréalisateur, Paul Seban, qui fut l’assistant de Jean Renoir, Marcel Carné et Orson Welles. Enfin, vingt ans plus tard, on l’a compris, Marguerite Duras remontera elle-même son texte au théâtre, prolongeant d’une seconde partie l’infinie nuit des époux séparés (voir infra les différentes notices). C’est peu dire, par conséquent, que les deux personnages de La Musica et de La Musica Deuxième occupent une place essentielle dans l’ensemble de l’œuvre, dont ils sont l’un des couples amoureux les plus représentatifs.

En réalité, ils appartiennent à cette lignée d’amants qui, de la Bérénice de Racine à L’Homme sans qualités de Musil, en passant par La Princesse de Clèves7, hantent l’imaginaire de l’auteur, et semblent structurer son propre rapport à l’amour. Comme Titus et Bérénice qui se séparent invitus invitam (malgré lui, malgré elle), parce que leur union serait inacceptable pour Rome, comme Mme de Clèves et Nemours qui, même après la mort de M. de Clèves, se désirent sans jamais s’abandonner l’un à l’autre, comme Ulrich et Agatha, dont la gémellité entrave l’amour tout en le faisant si désirable, Michel Nollet et Anne-Marie Roche sont liés par une passion que leur mariage puis leur divorce même rend aussi violente qu’insupportable. Ils ont choisi de se séparer, mais en un sens leur séparation scelle définitivement leur union. Pour Lui, Elle est la femme à tout jamais hors d’atteinte, et sans doute celle-là seule qui lui manque, de ne pouvoir l’avoir :





ELLE : [...] Regarde-moi, je suis la seule qui te soit désormais interdite.

LUI, un temps : Ma femme8.



Comme si pour exister pleinement, pour être véritablement absolu, l’amour se devait d’être, littéralement, invivable. Imagine-t-on la princesse de Clèves et le duc de Nemours coulant des jours paisibles et rassasiés d’amour ? Imagine-t-on Titus et Bérénice assouvissant tranquillement leur passion ?

Dans tous les cas, la seule chose, sans doute, qui intéresse Duras dans le couple, c’est sa capacité à se maintenir comme en bordure du désir, sur sa lisière éblouissante, entre clarté et aveuglement, entre ardeur et consomption.





En pleine lumière


C’est d’ailleurs à la lumière, plutôt qu’à la musique, que l’écrivain avait pensé d’abord donner la place centrale, au point, dans un premier temps, d’intituler l’œuvre La Pleine Lumière, en reprenant une expression récurrente dans les deux versions :





Il y a des moments qui sont en pleine lumière9.



Cette pleine lumière, c’est bien sûr celle qui fait voir, et aide à se souvenir :





C’est un de ces souvenirs qui restent en pleine lumière10.



Dès lors, faire venir l’autre « dans la lumière » (comme le fait Anne-Marie Roche dans La Musica Deuxième, p. 131), c’est se donner la possibilité de le regarder vraiment, pour la première et peut-être surtout la dernière fois. Dans Les Yeux bleus cheveux noirs, le texte dont la publication suit immédiatement celle de La Musica Deuxième, Duras reprend le même mouvement d’exposition brutale de l’autre dans la lumière ; mais de manière symptomatique, c’est pour éclairer le corps à tout jamais inaccessible de la jeune femme payée par l’homme pour être regardée, faute de pouvoir être aimée par lui :





Il lui dit de nouveau qu’elle doit aller sous la lumière, que c’était dans le contrat. Elle reste interdite. Elle, elle croyait que c’était mieux pour lui de seulement la savoir là sans avoir à la voir. Il ne répond pas. Elle le fait, elle va sous la lumière11.



Si bien que cette lumière désigne surtout l’enfer du désir qui éblouit, et relève tout autant d’une forme d’irregardable. Toute La Musica repose sur ce jeu de regards impossibles. Au début, les amants se regardent l’un après l’autre, plutôt que l’un l’autre :





Elle ne l’a pas entendu entrer. [...] Michel Nollet la regarde12.

Elle le regarde. Il baisse les yeux [...]13.

Il la regarde tout entière, des pieds à la tête. Elle ne le voit pas14.



Puis le face-à-face est bientôt un défi presque intenable :





LUI : Il n’y avait que de vous tuer qui m’aurait fait du bien alors...

Ils se regardent15.



Si bien que quand ils se regardent vraiment c’est avec une telle intensité que la vision en devient finalement insupportable, comme si, au-delà d’eux-mêmes, ils apercevaient quelque chose qui ne peut se voir sans brûler. La lumière durassienne s’affirme ainsi comme la trace d’un Réel aveuglant, vers lequel les personnages sont tout entiers tendus, mais qui menace toujours de les consumer. Comme Moïse qui ne peut voir Dieu que de dos, ou à travers un buisson « ardent », comme John Marcher, le personnage d’Henry James, bien connu de Marguerite Duras16, qui ne peut regarder « la Bête dans la jungle » de sa vie sans risquer de la voir fondre sur lui, les personnages de la pièce savent qu’on ne peut regarder impunément l’Absolu. Car la lumière, chez Duras, a toujours à voir avec l’Absolu – en quoi elle rejoint la musica, comme une terrible Annonciation :





Et la musique m’épouvante aussi. [...] Il y a une sorte d’annonciation, dans la musique, d’un temps à venir où on pourra l’entendre. La musique, ça me... enfin, ça me bouleverse et je ne peux pas l’écouter, alors que je pouvais quand j’étais jeune, quand j’étais ignorante, encore, et naïve, je pouvais écouter de la musique. [...] Pour le moment, elle fait peur, comme le futur fait peur17.



Et à la fin de L’Amour :





– Elle va rester ainsi jusqu’à l’apparition de la lumière. [...]

– Qu’arrivera-t-il lorsque la lumière sera là ?

On entend :

– Pendant un instant elle sera aveuglée. [...] Après seulement elle entendra le bruit vous savez... ? de Dieu ?... ce truc...18?



Déjà esquissée dans La Musica, cette confrontation impossible prend toute son ampleur dans La Musica Deuxième où elle oblige Michel Nollet à fermer régulièrement les yeux :





[...] Ils se regardent sans parler. Ils se regardent jusqu’à ne plus pouvoir le faire. Puis il s’assied, la tête dans les mains.

Très souvent au cours de « La Musica II » il sera ainsi, la tête dans les mains, ou les yeux fermés, à ne plus vouloir voir19.



Le retour du regard est alors toujours une manière de dépasser la simple vue de l’autre, comme pour tenter d’apercevoir ce qui en lui se dérobe immanquablement. La didascalie est plusieurs fois reprise, au point de scander la fin de la rencontre :





Ils se regardent au-delà du possible20.

Ils se regardent outre mesure21.



Cette tension insupportable du regard se résout en une brève étreinte, fulgurante, aussitôt relâchée, comme si elle ne pouvait que manquer son but :





Et lui, dans un emportement insensé, la prend dans ses bras et la lâche. Silence22.



Finalement, la lumière dans laquelle baignent les amants et qui semblait rendre possible la rencontre constitue plutôt une frontière infranchissable qu’un moyen de vraiment atteindre l’Autre. Et le regard lui-même est ici la marque du caractère définitivement inaccessible de ce dernier, dont les retrouvailles de cette nuit d’Évreux rendent la dernière apparition infiniment douloureuse. C’est pourquoi, sans doute, la transition par laquelle Marguerite Duras parvient, en 1985, à prolonger la première Musica de 1965 par une seconde Musica, passe aussi par un jeu avec la lumière, qui baisse jusqu’à devenir une pénombre bienfaisante :





Ce n’est pas un entracte. Disons que c’est un intermède sans jeu aucun23.



Repos devenu spectacle, suspension du désir, avant que ne reprenne l’ultime combat de la nuit.





La fin de la nuit


Cette deuxième partie de la Musica, Duras aimait dire y avoir pensé pendant vingt ans, comme si, justement, elle avait d’abord laissé ses personnages à l’orée du chemin à parcourir :





[...] pendant à peu près ce même temps j’ai désiré ce deuxième acte. Vingt ans que j’entends les voix brisées de ce deuxième acte, défaites par la fatigue de la nuit blanche. Et qu’ils se tiennent toujours dans cette jeunesse du premier amour, effrayés24.



Mais il s’agissait d’abord pour elle d’écrire une nouvelle pièce à partir de la première, et qui en aurait été entièrement détachée, forme de reprise que l’écrivain ne cessa de pratiquer toute sa vie (inventant L’Amant à partir d’Un barrage contre le Pacifique, et L’Amant de la Chine du Nord à partir de L’Amant, ou India Song à partir du Vice-Consul ou encore Véra Baxter à partir de Suzanna Andler). Or, de manière tout à fait exceptionnelle, et du fait que, étant son propre metteur en scène, l’écrivain a pu modifier son projet pendant les répétitions de 1985 au théâtre du Rond-Point25, il s’agit bien, au final, d’un « deuxième acte », dépendant du premier (lequel peut, en revanche, continuer d’être joué seul26, ce qui justifie que nous présentions à la suite la version de 1965 et celle de 1985, ce qui n’avait jamais été fait jusqu’ici). Les commentaires de Marie-Pierre Fernandes qui, aux côtés de Yann Andréa lui-même, assista Marguerite Duras dans son travail de mise en scène, sont, sur ce plan, explicites, de même que les propos que lui tint l’auteur et qu’elle rapporte dans un ouvrage très précieux, Travailler avec Duras. La Musica Deuxième :





Dans les deux premières strates de texte, La Musica II aurait pu fonctionner indépendamment de La Musica I27, constituer une pièce à elle seule.

Le dialogue, les questions étaient comme calqués sur la première partie bien que modulés différemment. Et puis très vite, La Musica II n’a plus pu se détacher de la première partie, elle lui répond, elle est devenue un prolongement, une creusée plus avant dans la nuit de La Musica I.

[...] Un trajet qui a fait passer le texte initial d’une forme très conversée [...] à une écriture beaucoup plus brute, immédiate. [...]

M. D. : « La Musica II va plus loin que La Musica I qui est plus formelle. C’est un exercice de style. Là, tout est cassé, en morceaux. [...] Maintenant, je n’ai ni de questions ni de réponses [sic]. Il n’y a plus de sujet de conversation, non plus. Tout peut être abordé, rien n’est conclu. C’est vraiment la dernière heure, tout est possible, tout est permis. Et cela arrive, on est tout près du n’importe quoi. Comme au bord de mourir, au bord de partir, au bord de tuer. Je crois être arrivée à éliminer tous les sujets de conversation avec questions, réponses, conclusions. [...]

Le texte devient dyslexique

Ça ne questionne plus

Ça ne répond plus28.



Une partie des modifications du texte de La Musica dans La Musica I et une partie du texte de La Musica II ont été écrites dans le mouvement des répétitions avec les deux comédiens, Sami Frey et Miou-Miou. C’est le cas, notamment, de tout le passage sur la lumière29, évoqué plus haut, qui est lui-même issue de la mise en scène, et qui permet de conjoindre la dimension théâtrale à la dimension amoureuse, et la dimension musicale à la dimension théâtrale, faisant de la lumière elle-même un élément de la modulation et de la variation quasi musicales de la pièce. Sur ce plan, on peut citer l’interprétation que Floriane Rascle donne de la « dyslexie » durassienne :





D’un point de vue stylistique, La Musica II est modulation de La Musica I. [...] Les dialogues du premier mouvement recréent une conversation qui se défait dans le second mouvement. Les thèmes de La Musica sont objets de reprises et variations dans La Musica II où la linéarité et la logique question / réponse laissent place à des sauts temporels qui opacifient la communication. Dans La Musica II des questions proches de celles de La Musica I en offrent des variations ; elles sont posées mais demeurent sans réponse, trouvent réponse au sein d’une autre question ou encore deux ou trois pages plus loin. Loin d’être linéaire, le dialogue se caractérise par une forme de discontinuité [...]30.



Filant la métaphore, nous pourrions presque dire que, entre La Musica I (premier acte de La Musica Deuxième et reprise de La Musica avec variations) et La Musica II (deuxième partie de La Musica Deuxième), on passe de la petite musique amoureuse aux leçons de ténèbres. Pendant la répétition du 15 mars 1985, Duras traduit ce glissement en termes théâtraux :





M. D : [...] Dans La Musica I, il y a quelque chose du XVIIIe siècle, de très mesuré, de très poli, avec des lignes droites, des déplacements droits. Je la prends comme l’exposé des faits si vous voulez. Dans la deuxième partie, non, c’est la tragédie. C’est toi, Sami, qui me l’a amenée. Je le sais depuis hier soir, qu’il y a une comédie tragique dans La Musica I et une véritable tragédie dans La Musica II31.



Et elle précise plus loin, plus poétiquement :





M. D : Pour moi, c’est comme si ce n’était plus la même femme, le même homme, que mille ans avaient passé, que la nuit avait recouvert la terre... que la fin du monde était arrivée quand même à se faire et que... voilà... dans le jour naissant, les amants se retrouvent après un cataclysme terrible, un cataclysme silencieux32...



Ce cataclysme de fin du monde c’est le cataclysme de l’amour même, dont la déflagration silencieuse oblige le dialogue à cesser d’être un bavardage intelligent et encore vaguement mondain, comme peut l’être un certain théâtre, notamment celui des « vieux mélos » auxquels l’auteur fait régulièrement référence, non sans ironie. La lumière qui éclate avec la fin de la nuit et de la musica a pris tout son sens : le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face disait La Rochefoucauld ; Duras aurait pu ajouter « ni l’amour ».





ARNAUD RYKNER





1. Voir notamment p. 166 et sa n. 88 (l’épisode de la valise et des effets jetés par la fenêtre).



2. Formule de la quatrième de couverture de l’édition de 1965.



3. « Les époux séparés », texte dont le titre désigna un temps La Musica (voir Jean Vallier, C’était Marguerite Duras, t. II (1946-1996), Fayard, 2006 et 2010 (rééd. Le Livre de Poche, La Pochothèque, 2014, p. 1110-1111). Ce texte est conservé à l’IMEC, cote DRS2 – A20-02-01.



4. Lettre du 8 décembre 1965. Archives Jean Mascolo, IMEC. Cité par Jean Vallier, C’était Marguerite Duras, op. cit., 2014, p. 1111.



5. Voir la n. 2 de la p. 29.



6. Sur la date exacte de la première, voir la n. 1 de la p. 29.



7. Dans La Vie matérielle, Duras fait de Bérénice, pièce parlée sans aucune action extérieure, une sorte de modèle du théâtre, dont la structure lui sert aussi pour sa propre pièce Agatha, également explicitement inspirée par L’Homme sans qualités de Robert Musil. Dans La Musica Deuxième, le choix de Sami Frey comme interprète fera par ailleurs surgir tout un réseau imaginaire souterrain, reliant Michel Nollet à un Orient fantasmé par Duras et empli de souvenirs raciniens (voir infra, la n. 51 de la p. 100 et la n. 53 de la p. 101). Quant à La Princesse de Clèves, Laure Adler affirme qu’avec la Bible, il s’agit d’un texte où « sans cesse [l’écrivain] venait se ressourcer », in Marguerite Duras, Gallimard, (1998), Folio, 2014, p. 242.



8. La Musica, p. 93.



9. La Musica, p. 55 / La Musica Deuxième, p. 124 (nous donnerons, à chaque fois qu’un passage de La Musica se retrouvera dans la première partie de La Musica Deuxième, la pagination de l’une et celle de l’autre).



10. P. 71 / p. 140.



11. Les Yeux bleus cheveux noirs, Minuit, 1986 ; Œuvres complètes, IV, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2014, p. 227.



12. La Musica, p. 40.



13. Ibid., p. 49 / La Musica Deuxième, p. 117.



14. P. 51 / p. 119.



15. P. 88 / p. 150.



16. Et de Sami Frey qui, avant d’être Michel Nollet dans La Musica Deuxième, interpréta ce personnage de La Bête dans la jungle, dans l’adaptation que Duras en fit en 1981.



17. Les Lieux de Marguerite Duras, Minuit, 1977, p. 29-30 ; Œuvres complètes, t. III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2014, p. 193.



18. Œuvres complètes, t. II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2011, p. 1334.



19. La Musica Deuxième, p. 158.



20. Ibid., p. 183.



21. Ibid., p. 187.



22. Ibid.



23. Ibid., p. 154.



24. La Musica Deuxième, « Textes pour la presse », p. 199.



25. Voir infra « Notice » et « Mises en scène ».



26. Voir, dans La Musica Deuxième, p. 97, la note dont Duras a fait précéder l’édition et qui précise clairement : « La Musica Deuxième ne remplace pas La Musica [...]. La Musica constitue toujours à elle seule l’objet d’un spectacle. »



27. C’est-à-dire, grosso modo La Musica de 1965.



28. Marie-Pierre Fernandes, Travailler avec Marguerite Duras. La Musica Deuxième, Gallimard, collection Blanche, 1986, p. 108-111. Les citations de cet ouvrage sont reproduites avec l’aimable autorisation de l’auteur.



29. La Musica Deuxième, p. 131-132.



30. Floriane Rascle, Les Écritures dramatiques et romanesques des XXe et XXIe siècles à l’épreuve des arts non verbaux. Modèles et dispositifs, thèse sous la direction d’A. Rykner, soutenue à la Sorbonne Nouvelle le 9 décembre 2016, p. 257-258.



31. Propos rapportés par Marie-Pierre Fernandes, Travailler avec Duras, op. cit., p. 168-169.



32. Ibid., p. 201.





La Musica





LA MUSICA a été créée le 8 octobre1 1965 au Studio des Champs-Élysées par Claire Deluca et René Erouk, dans une mise en scène d’Alain Astruc et Maurice Jacquemont2.





PERSONNAGES


ANNE-MARIE ROCHE3 : Elle, trente-cinq ans ou davantage.

MICHEL NOLLET4 : Lui, trente-cinq ans ou davantage.





Un hall d’hôtel. On entend quelques bruits de la rue. À gauche, deux écriteaux : Réception – Salle à manger. L’emplacement devant la porte de l’hôtel est sans meubles. Par contre, à droite, et débordant sur le centre de la scène, il y a un salon conventionnel : un canapé et des fauteuils, un bureau, une télévision placée de telle sorte qu’on ne voit pas l’écran mais ceux qui le regardent.

On ne verra aucun des membres du personnel de l’hôtel, mais on entendra leurs voix : il est inutile d’encombrer un plateau de présences antiques du valet de chambre et de la vieille patronne.

Les deux protagonistes de la pièce sont d’aspect ordinaire. Rien ne les signale à l’attention.

La mise en scène devrait être de caractère cinématographique5. Éclairage violent des visages qui équivaudrait aux plans rapprochés et plongée de ces visages dans le noir, parfois. Le reste de la scène devrait être gagné par l’ombre à mesure que progressent les propos.



Michel Nollet entre, traverse la partie gauche de la scène et va vers la réception de l’hôtel. On entend ce qui suit de la coulisse.





LUI


S’il vous plaît, madame ? Vous êtes sûre qu’il n’y a toujours que ce train de neuf heures seize pour Paris ?





VIEILLE DAME6


Sûre, monsieur Nollet, hélas ! L’année prochaine nous aurons un service d’avion trois fois par semaine... mais en attendant... Voici votre clef, monsieur Nollet.





LUI


Je vous remercie, mais je ne monte pas. Pourriez-vous me demander un numéro à Paris ? Littré 89-26.





VIEILLE DAME, répète.


Littré 89-26. Très bien, monsieur Nollet. Je vous le passe dans le salon ?





LUI, il hésite.


Si vous voulez, oui. Merci.




Michel Nollet revient dans le salon et attend debout près du bureau. On entend la vieille dame qui demande le numéro.





VIEILLE DAME


Ici Hôtel de France Évreux7, je voudrais Littré 89-26 avec ID8, s’il vous plaît ? (Un temps.) Combien ? (Elle annonce à Michel Nollet :) Dans cinq minutes, monsieur Nollet.




Un temps assez long. Puis, une femme, Anne-Marie Roche, entre. Elle se dirige vers la réception, comme l’homme l’a fait. Dès qu’il la voit Michel Nollet marque une émotion, mais très retenue.

Anne-Marie Roche ne l’a pas vu. On entend en coulisse :





VIEILLE DAME


Il y a un télégramme pour vous, madame (elle bafouille)... madame Roche.





ELLE, sans étonnement.


Ah oui ? Je l’attendais justement.




Nous ne sommes plus seuls à entendre la conversation. Michel Nollet l’écoute aussi.





VIEILLE DAME


Voici votre clef, madame Roche.





ELLE


Non, merci... je ne monte pas. J’étais venue pour ce télégramme, je ressors... je vais faire un tour.





VIEILLE DAME


Ça a changé Évreux, c’est extraordinaire. Derrière la gare on ne reconnaît plus rien.





ELLE


Et à... La Boissière ?





VIEILLE DAME, gênée.


À La Boissière il paraît que non... pas tellement... il faut vous dire que je ne sors pas souvent et pas aussi loin...





ELLE


À tout à l’heure.





VIEILLE DAME


À tout à l’heure, madame Roche.




Silence de nouveau. Anne-Marie Roche ressort de la réception, tandis qu’elle met le télégramme dans son sac. Elle voit Michel Nollet, s’arrête. Levé, tourné vers elle, celui-ci la regarde et s’incline. Elle fait un très léger signe de tête.





LUI


Je voulais vous dire... si vous avez besoin de moi...




Sourire pincé, très contraint.





LUI, continue.


... pour ces meubles qui sont au garde-meuble... je peux me charger de l’expédition... si je peux vous épargner cette corvée.





ELLE


Quels meubles ? (Elle se souvient9.) Ah oui... merci, non... (Un temps.) Je ne sais pas encore ce que je vais faire... si je les garde ou non... Je vous remercie. (Un temps encore.) Bonsoir.





LUI


Bonsoir.




Elle sort10. Michel Nollet reste seul. Il allume une cigarette, reste debout. Il est très nerveux, mais il se contient presque parfaitement. Le téléphone sonne.





VIEILLE DAME, en coulisse.


Allô ! Littré 89-26 ? C’est pour vous, monsieur Nollet.




On entend la conversation téléphonique à voix assourdie mais très claire.





VOIX DE FEMME


C’est toi, Michel ?





LUI


Oui... Ça va ?





VOIX


Ça va. (Un temps.) C’est fini ?





LUI


Oui.





VOIX


Quand ?





LUI


Cet après-midi.





VOIX


Ça n’a pas été trop... pénible ?





LUI


C’est-à-dire... non... non...




Silence. Michel ne continue pas.





VOIX


Tu... l’as revue ?





LUI


Bien sûr, oui.





VOIX


... alors ?





LUI


Rien. (Un temps.) Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?... (Il se moque un rien.) C’est la vie, comme on dit... Il y a de ça dans un divorce... C’est toujours...




Silence.





VOIX


Quoi ?





LUI, ironie.


Eh bien, mettons... pas gai.





VOIX, hésite.


Elle... elle a changé ?





LUI, il ne s’est pas posé la question.


Oui, sans doute, oui.




Un silence.





VOIX


Tu m’aimes, Michel ?





LUI, sans hésitation, avec sincérité, mais machinalement.


Je t’aime. (Un temps.) À demain trois heures dix-sept gare Saint-Lazare ?





VOIX


Oui. Je serai à la sortie principale, c’est plus sûr. (Un temps.) On peut aller au cinéma le soir si tu veux...





LUI


Si tu veux.





VOIX, après un temps.


Tu me raconteras une fois ?




Elle a parlé avec une sorte d’inquiétude et d’impatience.





LUI, après un temps.


Je ne crois pas... mais enfin... qui sait ? Peut-être un jour...





VOIX


Mais pourquoi ?




Il ne répond pas.





VOIX


Je te demande pardon.





LUI


Non, ça ne fait rien... (Pour éluder le propos.) Qu’est-ce que tu fais ce soir, mon petit ?





VOIX


Rien. Je suis restée couchée toute la journée. (Un temps.) Où habite-t-elle ?





LUI, hésite, se braque.


Je ne sais pas.





VOIX


Tu as dîné ?





LUI


Non. J’attendais de t’avoir téléphoné pour y aller. C’est le bout du monde ici. À neuf heures, tout dort.





VOIX


Tu m’y emmèneras un jour ?





LUI, rit un peu.


Pourquoi pas ? (Un temps.) À demain, mon petit.





VOIX


À demain, Michel.




Il sort11. – Le hall de l’hôtel reste vide. Une lumière s’éteint. Une horloge sonne dix heures comme dans les vieux mélos12.

Anne-Marie Roche entre, elle fume une cigarette. – Elle tourne dans le salon – découvre le poste de télévision, l’allume, s’assied, regarde. – On entend la fin des actualités.

Entre Michel Nollet. Elle ne l’a pas entendu entrer. Immobile, Michel Nollet la regarde. Il se souvient de quelque chose. Son émotion est intense. Il regarde cette femme redevenue libre. Il hésite. Finalement, il vient s’asseoir derrière elle.

Elle sent une présence derrière elle et se retourne.

Dialogue très lent.





ELLE


Ah !... c’est vous.





LUI, se levant.


Pourquoi ne pas nous parler ?





ELLE


Mais pourquoi nous parler ?





LUI


Comme ça... on n’a rien d’autre à faire13.




Elle fait une grimace de dégoût, d’amertume, de tristesse.





ELLE


Rien n’est plus fini que... ça de toutes les choses finies.





LUI, après une hésitation.


Si nous étions morts quand même... La mort comprise, vous croyez ?




Il sourit. Elle ne sourit pas.





ELLE


Je ne sais pas... Mais peut-être, oui, la mort comprise.




Il ne relève pas. Silence. Elle, qui ne voulait pas parler, parle pour sortir de la gêne.





ELLE


Je vous remercie pour les meubles. J’ai réfléchi... je ne les prendrai pas... Ils m’encombreraient plutôt... Mais si vous les voulez... (Un temps.) Quand même nous n’avons pas à nous en tenir au (léger rire) partage juridique de nos biens.





LUI, léger rire.


Non, non, merci... (Il pense à autre chose.) Non, je ne veux rien...




Un temps.





ELLE


Alors, qu’est-ce qu’on en fait ?





LUI, il pense toujours à autre chose.


Je ne sais pas. Rien. On les laisse là...





ELLE, sourire.


Bon.




Silence.





LUI


Vous voulez boire quelque chose ?




Elle fait signe : « Pourquoi pas ? »

Il va vers la réception, regarde sans quitter le hall de l’hôtel. Il revient.





LUI, sourire.


Tout le monde dort, je crois, je m’excuse...





ELLE, sourire.


Ça ne fait rien...




Elle se relève. Ils ne savent plus quelle contenance prendre. La banalité des propos doit être « appuyée* ».1





LUI


La ville a changé, c’est incroyable, vous avez vu ?




Ton désinvolte, faux.





ELLE


Du côté de La Boissière pas tellement.





LUI


C’est vrai... c’est vers le nord surtout que ça se développe, vers l’aérodrome qu’ils sont en train de faire... vous savez ?





ELLE


Oui... c’est bien qu’ils aient un aérodrome. Ça va tout changer14.





LUI


Vous êtes retournée... à La Boissière ?





ELLE, regard surpris.


Oui, ma foi. Je n’étais jamais revenue ici depuis... (Sourire.) Vous en venez vous aussi, non ?





LUI, confus, surpris.


Comment savez-vous ?





ELLE


Il m’a semblé vous apercevoir en haut de la côte quand j’arrivais... mais je n’étais pas sûre15...





LUI, regarde ailleurs.


Oui, je suis passé devant la maison. (Un temps, gêne.) Dites-moi, ce n’était pas à des gens aussi jeunes qu’elle avait été vendue il me semble ?





ELLE


Non... elle a dû changer de main entretemps... ces deux personnes qui dînaient, je ne les connaissais pas...





LUI, sourire.


Oui... c’est une drôle d’impression... la salle à manger est là où... elle était... même la télévision...





ELLE, enchaîne.


Ils ne se parlaient pas, pas un mot... c’est drôle... c’est vrai...




Rire léger. Silence.





LUI


Ils ont fini l’immeuble que j’avais commencé... vous vous souvenez ? Après le champ de courses ?...





ELLE


Pas très bien... Ah ! oui, je vois... et c’est bien ?





LUI


Oui... il semblerait que les plans aient été respectés.




Quoi se dire ? Il recommence une dernière fois :





LUI


J’aurais dû venir voir le chantier de temps en temps... je ne l’ai pas fait... Mais ce n’est pas mal.





ELLE


Votre travail marche toujours bien ?





LUI


Pas mal, oui. J’ai deux commandes intéressantes ces temps-ci.





ELLE


Il vous passionne toujours autant ?




Sourire. – Elle a dû être jalouse de ce travail autrefois.





LUI, sourire.


Toujours, oui16.





ELLE


Tant mieux.





LUI


Merci. (Un temps.) Vous prenez le train de neuf heures treize demain, sans doute ?





ELLE, hésite.


Non. On vient me chercher.




Silence.





LUI


Figurez-vous... je ne sais même pas où vous habitez... quelqu’un m’a demandé l’autre jour ce que vous deveniez et je n’ai pas su le dire.





ELLE


Oh ! pour le moment, nulle part véritablement... Un peu partout... dans le Nord surtout...





LUI


Dans le Nord, tiens...





ELLE


Oui... ça s’est trouvé comme ça... ça ne me déplaît pas, d’ailleurs.





LUI, sourire déjà tendre.


Vous n’aimez toujours pas le Midi ?





ELLE


Toujours pas.




Silence. Ils changent de place. Les propos changent de sens.





LUI


Je ne sais rien de vous depuis deux ans.





ELLE


Moi, Valérie17 me donne de vos nouvelles de temps à autre...





LUI, sursaut léger.


Vous la revoyez ?





ELLE


Oui. J’ai... tout à fait changé d’avis sur elle... on peut prendre fait et cause pour quelqu’un sans pour autant être... injuste... ça ne prouve rien... c’est peut-être simplement que l’on est sous... son influence sans bien s’en rendre compte... (Un temps.) Je vois aussi quelquefois les Tournier. (Un temps.) C’est tout, je crois.




Allusions non éclairées ni reprises à un passé commun.





LUI, il ose.


Je pensais que vous ne viendriez pas seule... que vous seriez accompagnée.





ELLE, geste.


Non, vous voyez... (Un temps.) Vous êtes venu seul vous aussi...





LUI


Oui... je trouvais que ce n’était pas la peine...





ELLE


Oui, c’est ça...




Elle fait signe qu’en effet, pour elle, c’était pour cela aussi. Sourires très légers. Premiers regards, gêne énorme. Mais la curiosité est plus forte que la gêne.





LUI


... la mort comprise, vous le pensez vraiment ?




Dialogue très lent. Elle ne répond pas.





LUI


Vous disiez que rien n’était plus fini que ça... la mort comprise.





ELLE


Je vous ai dit que je ne savais pas.





LUI, rire18.


Vous savez quand vous êtes revenue de Paris... je vous attendais sur le quai de la gare...




Elle le regarde. Il baisse les yeux, cesse de rire, ne continue pas. Elle se lève de son fauteuil, fait quelques pas dans la pièce. Il n’est pas surpris qu’elle bouge, qu’elle ne puisse pas rester en place. Tandis qu’elle est debout il ose encore plus.





LUI, brutal mais poli.


Vous vous remariez ?





ELLE, brutale aussi.


Qu’est-ce qui s’est passé sur le quai de la gare ?




Silence. Il hésite, ne dit rien. Elle n’insiste pas. Quelque chose comme la brutalité ancienne passe.





ELLE


Je me remarie au mois d’août.





LUI


Dans trois mois...





ELLE


Oui, après l’écoulement du délai légal... c’est bête, ce délai, mais qu’y faire ?





LUI


Oui.





ELLE, lui jette à la figure mais toujours avec la même décence.


Après nous partirons. Nous irons vivre en Amérique. (Un temps.) Je veux être... tranquille... c’est un peu tard, je le sais bien, même pour être tranquille... Il faut que je fasse vite pour rattraper le temps perdu...




Sourire, politesse.





LUI


Maintenant vous pensez que le temps peut parfois ne pas se perdre ?





ELLE


C’est une façon de parler... Je n’ai jamais rien pensé là-dessus... Rien, vraiment.




Rires retenus.





ELLE


Et vous, qu’est-ce que vous allez faire ?





LUI


À peu près comme vous, à cette différence près que je suis obligé de rester en France à cause de mon travail.





ELLE


Vous vous remariez ?





LUI


Je ne sais pas encore.




Il la regarde tout entière, des pieds à la tête. Elle ne le voit pas.





LUI, presque involontairement.


Vous n’avez pas changé.




Elle se retourne assez brusquement, montre son visage.





ELLE


J’ai vieilli, je le sais bien...





LUI


Je ne parlais pas de...




Trouble.





LUI


De visage, oui, vous avez changé un peu.





ELLE


Comment ?





LUI


Le regard surtout, je crois... vous aviez un regard très... doux et puis dès que... dès qu’on vous voyait on savait à l’avance à peu près... ce que vous alliez dire.





ELLE, raide.


Ça devait être ennuyeux... savoir à l’avance comme ça...




Rire faux.





LUI


À la fin. Dans les derniers mois. Oui, c’était très très ennuyeux19.




Elle va vers la télévision, la rallume. Rien. Les émissions sont terminées. Elle regarde sa montre.





ELLE


Onze heures déjà.




Il n’a peut-être pas entendu.





LUI


Ah !... c’est extraordinaire que l’on puisse parler (il les montre, lui et elle) comme ça... Les derniers mois, vous vous souvenez ?




Ils éclatent (enfin) de rire.





ELLE


L’enfer.





LUI


L’enfer, oui.




Elle ferme les yeux, balaie l’image d’un geste de la main. Ils cessent progressivement de rire.





ELLE


À ce point-là ça ne doit arriver qu’une fois par existence, vous ne croyez pas ?





LUI


Quoi ?





ELLE


Un enfer pareil20.





LUI


Je crois (un temps) ou alors...




Deuxième plongée dans le trouble, mais cette fois aucun des deux n’essaye d’en sortir.





LUI


Ou alors c’est que l’ex-pé-rien-ce... cette chose abominable, ça ne sert à rien...





ELLE


Non... ce n’est pas ça... je crois que vous vous trompez... Si ça arrive encore... j’y ai quand même pensé depuis... c’est peut-être qu’on n’a pas trouvé une autre manière de...




Elle cherche les mots.





LUI, il trouve.


... d’échapper à... la fatigue, par exemple ?





ELLE, yeux baissés.


Je crois, oui. (Un temps.) Vous ne croyez pas ?





LUI


Peut-être.




Silence. Les souvenirs affluent de plus en plus précis.





ELLE, essaye de se rappeler.


Nous sommes restés combien de temps dans cet hôtel avant d’habiter la maison ? Je ne sais plus combien de temps ont duré les travaux... trois mois ? Six mois ?





LUI, il cherche.


Plutôt trois mois il me semble...




C’est dans cet hôtel que s’est déroulée la période la plus extraordinaire de leur histoire. Ils se taisent tout à fait.





ELLE


C’est quand même étrange, vous ne trouvez pas, qu’on se souvienne si mal ?





LUI


Certains... moments paraissent mieux éclairés que d’autres... mais je crois que ce qui est derrière ces moments-là fait aussi partie de la mémoire... on ne le sait pas toujours.





ELLE, très directe, mais c’est comme si elle parlait de la mémoire en général et non pas de la leur.


Et il y a des moments qui sont en pleine lumière21.





LUI, même état.


L’enfer, par exemple ?





ELLE


Par exemple, oui...





LUI


Les sorties du tunnel ?... certaines... réconciliations... n’est-ce pas ?





ELLE


Oui.




Elle essaye sans doute de faire passer le trouble dans la parole.





ELLE


Vous voyez, si chaque histoire a sa loi à elle... et je le crois... si chaque... couple a sa façon profonde... c’est une chose que je crois... nous n’aurions pas dû aller dans cette maison... nous... installer comme ça, mais plutôt... rester ici, dans cet hôtel.





LUI, enchaîne.


Vivre comme ça, à l’hôtel... aller d’un hôtel à un autre... comme des gens qui se cachent ?... comme...





ELLE


Peut-être...




Silence. Explosion sourde. « Comme des amants » est ce qu’il voulait dire22.





ELLE


Vous ne croyez pas ?





LUI


Je le crois... mais nous n’avions aucune raison de ne pas faire comme tout le monde. Nous étions jeunes, mariés avec le consentement de tous... Tout le monde était content, votre famille, la mienne, tout le monde, oui... nous avions tout ce qu’il fallait (il rit), une maison, des meubles... votre manteau de fourrure...





ELLE


Nous avons fait comme tout le monde, il est vrai.





LUI


Mais nous... étions comme tout le monde, il n’y avait pas de raison, apparemment, de ne pas faire... comme d’habitude... on fait.





ELLE


De ce point de vue nous en sommes donc arrivés au... même endroit de la route...





LUI


Vous me posez la question ?





ELLE


Peut-être.





LUI, après un temps.


Je crois en effet que nous sommes arrivés au même endroit que les autres. Parfois le divorce se produit, mais ça doit être une... différence négligeable... peut-être23.





ELLE


Cela se serait donc produit aussi bien plus tard...




Il ne répond pas.





ELLE


Vous ne croyez pas ?





LUI


Qu’est-ce qui se serait produit ?





ELLE


La... fin... Vous ne croyez pas ?





LUI


On ne peut pas savoir puisqu’on... on n’a pas essayé...





ELLE


Si, on peut savoir un peu quand même. D’ailleurs quel intérêt y a-t-il à ce qu’une chose dure plus ou moins... du moment qu’elle doit un jour finir... c’est ce qu’il faut se dire...





LUI


Mais alors (il sourit) tout est à l’avenant...





ELLE


Oui, bien sûr. Ça aussi...




Ils se taisent. Elle dit à voix basse :





ELLE


Quelle bêtise...





LUI


Quoi ?





ELLE, se reprend.


Non. C’est vrai. C’est... machinal24...





LUI


... Vous recommencez. Je recommence.




Elle a un mouvement involontaire.





ELLE


Oui... mais...





LUI, continue.


... nous savons maintenant que la fin est inévitable ?




Elle ne répond pas.





LUI


C’est ça ?





ELLE


Oui (un temps) et non. Nous savons qu’une certaine fin est inévitable.





LUI, difficilement.


La fin ?





ELLE


Oui. La seule... mais nous savons aussi qu’on peut se passer de la proclamer, du... (rire léger) troisième acte.





LUI


Nous étions très très jeunes.





ELLE


Maintenant nous ne voulons plus autant d’ennuis, nous ne voulons plus autant de soucis, nous...





LUI, il lui coupe la parole.


Nous avons autre chose à faire ?





ELLE


Sans doute.





LUI


Quoi ?





ELLE, rit.


Rien. Mais différemment sans doute. (Un temps.) On ne reculait devant rien... rien, pour un oui, pour un non, on se payait des nuits d’insomnie, des scènes... des scènes... du drame...




Rires.





LUI


Du crime.




Elle hésite et avoue.





ELLE


Et encore autre chose...




Allusion à une tentative de suicide25.

Il est stupéfait. Il se lève, s’approche d’elle. Deuxième acte de La Musica26 : elle a failli mourir, il l’apprend.





LUI


Quoi ?





ELLE


Oui. (Elle rit :) Oui oui...





LUI


Quand ?





ELLE, le regarde.


Quand vous avez demandé le divorce. Mais ce n’était pas sérieux puisque... je suis là... ce n’était sans doute qu’un vulgaire chantage.




L’horloge sonne minuit comme dans les vieux mélos27. Il est « cloué » sur place par la nouvelle qu’il vient d’apprendre.





LUI, murmuré.


Je ne savais rien...





ELLE, bas.


Vous ne pouviez pas le savoir. C’est contradictoire, bien sûr, mais j’avais demandé qu’on ne vous dise rien.





LUI, malgré lui.


Oh !... c’est terrible...





ELLE, sourit.


Mais non... c’est rien... des idioties que tout le monde fait. (Un temps, il ne dit rien.) Quel besoin j’avais de vous dire ça...





LUI


Non... non... je m’excuse.




Elle essaie de parler d’autre chose, en même temps elle s’informe28.





ELLE


Valérie m’a parlé... d’elle. C’est une femme... très jeune, n’est-ce pas ?





LUI


Oui.





ELLE, distraite.


Lui, c’est quelqu’un que vous ne connaissez pas... vous ne l’avez jamais rencontré.





LUI


Et...





ELLE, a compris qu’il lui demandait si elle aime cet homme nouveau.


Oui. (Un temps.) C’est bien. C’est bien comme ça...




Ils se taisent. Il est de plus en plus tard. Souvenirs, souvenirs...





ELLE, pénible, lent.


Il faut aller se coucher. Ils attendent pour éteindre.




Elle montre la caisse.





LUI, brusquement.


Qu’ils attendent...




Un silence long.





ELLE


Ça ne sert à rien de parler comme ça, il faut aller se coucher.





LUI, c’est la première fois qu’il l’appelle par son nom.


Anne-Marie... c’est la dernière fois de notre vie... alors.




Elle ne répond pas, reste assise.

Ils restent – une minute pleine – sans rien se dire. La transition est brutale mais elle n’est pas soudaine. Tout à coup Anne-Marie Roche raconte.





ELLE, très léger défi.


C’était un autre homme que vous. Avant tout, c’était ça, un autre. Vous étiez d’un côté, seul, de l’autre côté il y avait tous les hommes que je ne connaîtrais jamais. (Un temps.) Je pense que vous devez me comprendre parfaitement. (Un temps.) Non ?





LUI


Oui.





ELLE


J’en étais sûre. (Un temps.) Je crois qu’à ce moment-là... nous étions quittes.





LUI, net.


Oui, nous l’étions, c’est vrai... (Un temps.) C’est étrange d’entendre la vérité deux ans après.





ELLE


C’est intéressant.





LUI


Je n’ai jamais su... ce qui s’est passé quand vous êtes allée à Paris. Le récit que vous m’en avez fait... alors... était, je suppose, faux.





ELLE


Vous n’auriez pas supporté la vérité. Maintenant, avec l’éloignement, vous pensez peut-être le contraire mais vous ne l’auriez pas supportée.





LUI


Je ne supportais rien.




Faux rire.





ELLE


Presque rien. (Un temps.) Rien.




Un temps.





LUI, avec difficulté.


La... chose est arrivée comment ?





ELLE


Oh... pourquoi parler de ça... précisément...





LUI


Maintenant pourquoi se priver de la vérité ?





ELLE, après un effort de mémoire.


Je l’ai rencontré sur la plate-forme d’un autobus. (Un temps – elle récite presque.) Après il m’a attendue devant l’hôtel... une fois, deux fois, la troisième fois il m’a fait peur, c’était tard, toujours devant l’hôtel, vers une heure du matin et... voilà.




Un temps.





LUI, brutal.


D’où veniez-vous ?





ELLE


D’une boîte de nuit de Saint-Germain-des-Prés. (Un temps.) Ça non plus, vous ne le saviez pas, n’est-ce pas ?





LUI


Non.





ELLE


Je dansais quelquefois... vous ne dansiez pas... ça me manquait, je croyais que ça me manquait beaucoup.





LUI


J’aurais dansé, ç’aurait été pareil29.





ELLE


Sans doute. (Un silence.) Vous savez, c’est tout à fait terrible d’être infidèle pour la première fois... c’est... épouvantable. (Elle rit.) C’est vrai... la première fois, même une... passade... c’est épouvantable. C’est tout à fait faux de dire que ça ne compte pas.




Il se tait, sourit vaguement.





ELLE, continue.


Je ne pense pas que pour un homme, l’infidélité soit jamais aussi... grave...





LUI


C’est pour lui que vous avez prolongé votre séjour ?





ELLE


Oui.





LUI, pénible.


Avez-vous voulu que cela arrive ou cela vous est-il arrivé malgré vous ?





ELLE


Je l’ai voulu. J’étais désespérée... J’ai fait ça pour retrouver les premiers moments... la première fois. C’est tout. Comme vous, pour retrouver ces moments... que rien ne peut remplacer... (Un temps.) Mais vous savez, ce goût que l’on prend des aventures comme celle-là... il vous vient de quelqu’un...





LUI


Je préfère que vous l’ayez voulu... le reste, ça m’est égal. (Lent, difficile.) Avez-vous retrouvé ces premiers instants ?





ELLE


On les retrouve toujours même... au pire... même une heure... vous le savez comme moi... c’est pour ça que je ne voulais plus revenir... pas pour autre chose.




Un silence. – Il cherche plus loin que l’histoire de Paris.





LUI


Un après-midi, quelques mois avant ce voyage, je... je vous ai vue... vous ne le savez pas... je vous ai vue passer dans cette rue-là (il la montre) et je vous ai suivie... C’était l’après-midi. J’étais parti de mon bureau pour aller au chantier, je vous ai vue rentrer dans un cinéma...





ELLE, elle rit.


Ah ! oui...





LUI, rit aussi.


Je vous ai suivie. Je suis rentré dans le cinéma. On jouait un western que vous aviez déjà vu avec moi... Vous étiez seule. Vous étiez assise dans les premiers rangs... personne n’est venu vous rejoindre... Le soir vous ne m’avez rien dit de ça... et je ne vous ai posé aucune question... C’était le printemps il y a trois ans... vous étiez déjà triste quelquefois... Le lendemain, après le déjeuner, je vous ai demandé si vous deviez sortir. Vous m’avez dit que non, et vous êtes sortie. Je vous ai encore suivie. Vous êtes allée aux courses, vous étiez seule encore une fois. Je n’avais rien soupçonné de pareil... (Un temps.) J’ai commencé à souffrir.




Un silence. – Elle se souvient.





ELLE


C’est vrai, je faisais des choses comme ça.





LUI, sourire.


Et vous continuez ?





ELLE, rit.


Oui.





LUI


Et à n’en rien dire ?





ELLE


Oui.





LUI


Je vous ai fait suivre tous les jours pendant une semaine.





ELLE


Vous n’avez trouvé personne ?





LUI


Personne en effet. Ce qui n’a rien empêché.




Un temps.





LUI, reprend.


C’était affreux. J’étais jaloux de vous-même... de ce quant-à-soi... Une fois je vous ai suivie en automobile. Vous étiez toujours seule. Vous étiez superbe, seule, dans votre automobile. Vous alliez vite... Vous êtes allée à une vingtaine de kilomètres d’ici, vous vous êtes arrêtée près d’un bois. Vous êtes allée dans le bois. Je ne vous ai plus vue. J’ai hésité, j’ai failli vous rejoindre et puis... je suis parti. C’est un de ces souvenirs qui restent en pleine lumière30, dont nous parlions tout à l’heure.





ELLE


Mais ce n’est rien, ce n’est rien, je passe mon temps de cette façon. (Un temps.) J’ai oublié cette promenade (un temps), mais vous auriez dû venir me rejoindre...





LUI


J’ai eu peur de vous gêner... je pensais que vous préfériez être seule.





ELLE


Parfois, oui, je préférais.





LUI


Ne vous défendez pas.





ELLE


Je ne me défends pas.





LUI


Vous n’avez pas à le faire... Non, ça m’intriguait encore un peu... c’est tout...





ELLE, presque comme « avant ».


Mais vous savez, vous êtes curieux. Pourquoi ne ferait-on pas des choses pareilles ?





LUI


Bien sûr. Mais pourquoi ne rien dire ?





ELLE


Parce que ce n’est pas la peine.





LUI


Ce n’est pas vrai.





ELLE, brutale, présente.


Je n’ai jamais vu l’utilité de dire des choses pareilles, c’est extraordinaire quand même...





LUI, ne lâche pas.


On peut dire le soir : cet après-midi je suis allée au cinéma.




Elle réfléchit.





ELLE


Non. Vous savez, ce sont des choses qu’on ne fait pas au début de... d’une histoire... alors quand on commence à les faire il vaut mieux ne pas le dire... ça serait mal compris, n’est-ce pas...





LUI


Mal compris ?





ELLE


Oh ! il y en a qui pleurent l’après-midi parce que l’amour traîne... Moi je vais aux courses.




La lumière diminue encore. L’horloge sonne deux heures comme dans les vieux mélos31. Il fait presque sombre. Ils ne bougent pas.





ELLE, très bas.


Il est deux heures. Qu’est-ce qu’on va penser ?




Il ne répond pas.

Désir revenu.

Il se lève, comme décidé à en rester là. Il va vers la réception, lentement. Elle reste assise.





LUI, se retourne.


Votre numéro ?





ELLE


Le vingt-huit.




Elle se lève à son tour. Il revient. Ils sont face à face. Il lui tend la clef. Ils ne bougent pas. Elle ne prend pas la clef. Il dit à voix basse, voix fausse :





LUI, très doux.


C’est bête, vous allez être très fatiguée demain. (Un temps.) On vient à quelle heure ?





ELLE


Je ne sais pas au juste, avant neuf heures.





LUI


Au revoir.





ELLE


Au revoir.




Elle prend la clef. Ils se séparent. Ils font quelques pas puis s’arrêtent, restent sur place.

C’est lui qui revient sur ses pas. Elle est appuyée à un fauteuil, le regarde venir. Ils sont face à face.





ELLE, brutale.


Qu’est-ce qui s’est passé sur le quai de la gare ?





LUI


Sur le quai de la gare j’ai voulu vous tuer32. J’avais acheté une arme, j’attendais que vous descendiez du train pour vous tuer.





ELLE


Dans ce cas précis l’acquittement est de règle, vous le saviez ?





LUI


Je ne l’ignorais pas.




Silence. Colère. Désespoir. Ils sont immobiles, raides.





ELLE


Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?





LUI


Je ne sais plus.





ELLE


Vous mentez.





LUI


Non. J’ai oublié.





ELLE, pressante.


Rappelez-vous. Cette nuit-là vous avez disparu de la maison.





LUI


Attendez... ah oui, j’ai roulé jusqu’à Cabourg. Là, j’ai jeté le revolver dans la mer. Je croyais qu’un revolver se jetait dans la mer (il rit), j’avais lu ça quelque part33.





ELLE, terrible.


Le crime aussi ?





LUI


Effectivement, le crime aussi.





ELLE, avoue.


Moi aussi, l’adultère à Paris.




Silence. Elle demande avec une agressivité exagérée :





ELLE


Alors, qu’est-ce qu’on fait pour ces meubles ?





LUI


Rien.





ELLE


Rien, ça ne veut rien dire.





LUI


C’est vrai... je ne sais pas...




Ils ne pensent évidemment pas à ce qu’ils disent.





LUI


Avez-vous voulu que cela vous arrive ou cela vous est-il arrivé par hasard ?





ELLE, d’abord interloquée.


Vous m’avez déjà posé la question.




Il ne répond pas.





ELLE, enfin.


Je ne l’ai pas voulu.





LUI


Et, désespérée, l’étiez-vous34 ?





ELLE


La nouveauté a balayé le désespoir.





LUI, un temps.


Un dimanche après-midi, vous étiez absente, je ne sais plus où vous étiez... je me suis promené dans la ville et j’ai rencontré une jeune fille, une étrangère de passage... Nous sommes allés à l’hôtel. (Un temps.) C’était merveilleux. Je n’aimais pas cette jeune fille, je ne l’ai jamais revue. C’était merveilleux. Simple.





ELLE


C’était nécessaire ?





LUI


Non, pourquoi ? C’était merveilleux mais ce n’était pas nécessaire. Je vous aimais.




Elle s’éloigne de lui.





ELLE


Avez-vous d’autres questions à me poser ?




Tout à coup l’hôtel désert résonne d’une sonnerie téléphonique continue.

Ils ne bougent plus.

Il y a du vacarme vers la réception. Puis on entend la vieille patronne :





VIEILLE DAME


Allô ! Allô ! Qui demandez-vous ? (Un temps.) Monsieur Nollet ? Oui, il est rentré. (Un temps.) Ne quittez pas. (Un temps. Michel Nollet à voix basse.) Monsieur Nollet... vous êtes là ?




La vieille dame savait qu’ils étaient là tous les deux.





VIEILLE DAME, elle appelle, gênée.


Monsieur Nollet...




Michel Nollet hésite.





LUI, à la vieille dame.


Oui, je suis là.




Il va vers le téléphone35. Il essaie de maîtriser son émotion. Il regarde Anne-Marie. Il répond en la regardant. Sa voix est presque naturelle.





VOIX


Tu dormais ?





LUI


Oui.





VOIX


Je m’excuse. Je n’ai pas pu m’empêcher d’appeler... Je ne sais pas pourquoi, c’est idiot, j’étais inquiète. Qu’est-ce que tu as fait ?





LUI


J’ai été au cinéma, puis j’ai traîné... je me suis couché.





VOIX


C’est tellement pénible ces histoires de divorce... j’étais inquiète. Oh ! je m’excuse.





LUI


Ne t’inquiète pas, pourquoi, c’est bête.





VOIX, après un temps, elle y vient.


Tu sais, Michel, tu aurais pu ne pas y aller. Le jugement aurait été signifié... ç’aurait été pareil... ça s’appelle un jugement par défaut... c’est pareil. (Silence.) Tu entends ?





LUI


Oui.




Anne-Marie s’est avancée vers lui de quelques pas. Michel Nollet la regarde toujours, tandis que la voix continue :





VOIX


Je ne veux pas t’embêter, Michel, mais c’est une idée qui m’est venue... avec une force terrible et c’est pour ça que je t’ai téléphoné... pour te demander pourquoi tu y es allé... dis-moi quelque chose...




Il ne répond pas. Anne-Marie le regarde comme si c’était elle qui devait répondre. Ils cherchent ensemble quoi dire à la femme qui téléphone.





VOIX


Dis-moi quelque chose sans ça je ne vais pas dormir de la nuit. Michel... Michel...





LUI


Pour la revoir.




Silence au bout du fil. Puis la voix reprend :





VOIX


Je le savais. (Un temps.) Eh bien ?




Anne-Marie prononce : « Rien. » Et lui, sur le même ton, répond :





LUI


Rien.




Silence.





VOIX


Tu es sûr ?





LUI


Oui. (Un temps.) Va te coucher, dors, ne t’inquiète pas.





VOIX


Tu es sûr, tout à fait sûr ?





LUI


Oui.





VOIX, après un temps.


Tu arrives toujours demain matin ?





LUI, ne répond pas tout de suite.


Bien sûr.




On n’entend plus le reste de ce que dit la voix. Mais Michel Nollet répond :





LUI


À demain, bonne nuit.




Il a regardé Anne-Marie en prononçant les derniers mots. Il pose le téléphone. Marasme total. Ces choses inversées de façon effrayante. Elle reste debout loin de lui.





LUI


Vous m’avez demandé si j’avais des questions à vous poser ?





ELLE


Enfin... oui...





LUI, agressif.


Je ne supportais pas votre infidélité alors que moi je vous étais infidèle. Vous le saviez ?





ELLE


Oui. Valérie me parlait de vos aventures.





LUI, agressif.


Vous ne trouviez pas ça tout à fait injuste de ma part ?





ELLE


Non, injuste, non.





LUI


Quoi alors ?





ELLE


Différent. Difficile au début puis de plus en plus facile... explicable... Je ne pouvais pas vous le dire, vous ne l’auriez pas admis.





LUI, est-ce le véritable aveu ?


Vous savez... je ne supporte pas encore l’idée que vous ne l’ayez pas voulu.




Elle ne répond pas. Silence.





LUI


Vous entendez ?





ELLE


Oui.





LUI


Je suis venu pour ça, pour vous demander comment c’était.




Il rit.





ELLE


C’était pareil.





LUI


Merveilleux.





ELLE


Oui. Rappelez-vous. C’était pareil.




Et encore une fois la sonnerie du téléphone retentit. Ils esquissent un mouvement de fuite. Puis ils restent debout, immobiles. Il faudrait que se dégage l’impression qu’ils sont pourchassés, qu’ils ne peuvent pas revenir en arrière sans provoquer, encore une fois, de la souffrance et du désespoir ici ou là, qu’ils le savent36.





VIEILLE DAME


Madame Roche ? Attendez... (À Michel Nollet.) Monsieur Nollet, mais... on demande Mme Roche... de toute urgence... (Bafouillage.)





LUI, après avoir regardé Anne-Marie.


Elle est ici.




Anne-Marie Roche prend l’écouteur.





VOIX D’HOMME


Anita ?





ELLE


Oui.





VOIX D’HOMME


Oh ! je m’excuse, j’étais inquiet, Anita. Ce n’est rien, une angoisse idiote...




Silence.





ELLE


Où es-tu ?





VOIX D’HOMME


Sur la route, dans un routier... sinistre... Il me reste cent kilomètres à faire, à peu près... je ne te réveillerai pas... ne t’inquiète pas... Anita...




Il entend la conversation. Il est complètement figé. Ce qu’elle, elle supportait tout à l’heure, il le supporte très mal. La conversation continue encore.





VOIX D’HOMME


Je t’aime, Anita... Je ne peux pas dormir tellement je suis... heureux que ce soit fini, cette histoire de divorce... tu ne peux pas savoir...




Un silence. Elle crie tout à coup :





ELLE


Jacques...





VOIX D’HOMME


Qu’est-ce qu’il y a ?





ELLE, se reprend.


Viens.





VOIX D’HOMME, après un temps.


Je pars.




Elle raccroche le téléphone. Un temps.





ELLE


Rappelez-vous comment c’était avec cette jeune fille étrangère, rappelez-vous exactement tout. C’était pareil.





LUI, lentement.


C’est impossible.





ELLE


Quoi ?





LUI


D’accepter ça.





ELLE, non sans perfidie.


Était-ce à ce point merveilleux ? Vraiment ?





LUI


Oui. (Un temps.) Vous comprenez ?





ELLE


Non.





LUI


Vous regrettez quelque chose ?





ELLE


Non. (Un temps.) Quand vous dites que vous êtes venu pour me demander comment c’était, vous mentez.





LUI


C’est-à-dire... pas tout à fait... je suis venu aussi pour vous revoir, mais je savais que ça ne servirait à rien.





ELLE


À rien en effet.





LUI


Je ne pourrais même pas m’approcher de vous sans souffrir.




Un temps.





ELLE


Qu’est-ce qu’on peut faire pour que ce... souvenir ne soit plus aussi douloureux ?...





LUI


Plus rien, je crois. Il n’y avait que de vous tuer qui m’aurait fait du bien, alors...




Ils se regardent.





LUI


Je suis devenu un criminel sans emploi... (Il rit.) C’est tout à fait idiot.





ELLE


Maintenant que le divorce est prononcé, vous seriez puni.





LUI


Je sais. (Il rit.) Et puis si je veux vous tuer je ne veux pas mourir pour autant.




Il s’approche d’elle. Elle recule.





LUI


Écoutez, avant que cet autre homme ne vienne nous avons encore un peu de temps...





ELLE, très bas, elle se trompe sur son intention.


Une heure.





LUI


Écoutez... vous ne voulez pas me dire tout ce qui s’est passé ? Tout. Tout ?





ELLE


Vous me demandez de vous raconter le bonheur ?





LUI


Oui. L’abominable.





ELLE


Non. Vous vous trompez. Vous avez oublié la jeune fille d’Évreux, alors comment pouvez-vous imaginer ce qui s’est passé à Paris ?





LUI


Vous croyez que j’ai oublié ?





ELLE, elle parle pour eux deux.


Oui.




Silence. Elle se sépare de lui, s’appuie au mur, se cache presque37.





ELLE, très pénible mais avec une joie intérieure.


Nous, ce n’est pas la peine qu’on soit ensemble... qu’on soit ensemble ou qu’on soit séparés désormais... ce n’est pas la peine de les faire souffrir.





LUI


Ne pars pas pour l’Amérique.




Elle ne répond pas.





LUI, épouvanté.


Ne pars pas. Ne pars pas... Ou bien j’irai vivre où vous serez, tu entends ? Mon travail je m’en fous... J’irai dans la ville où tu seras, je serai là à vous empoisonner... jusqu’à ce que...





ELLE, lui coupe la parole.


... l’enfer recommence ?





LUI, crié.


Je me fous de l’enfer. (Un temps.) Toi aussi. (Un temps.) Tu t’en fous complètement toi aussi. (Un temps, il supplie.) Reste en France. Qu’on puisse au moins se rencontrer, même par hasard... que ce ne soit pas tout à fait impossible. Que l’on soit au moins dans le même pays... sans ça... on ne le supportera pas.




Elle ne répond pas.





LUI, très vite désespéré.


Je te donnerai des rendez-vous, loin, en province, personne ne saura... jamais.




Ils sont tous les deux dans une grande colère contre « les choses ».





ELLE


Non. (Elle secoue la tête.) Non... non... le vouloir, le faire exprès, non... Comme tu disais avant, oui, si on doit se retrouver, que ce soit par hasard, comme avec eux, avec cette jeune fille on verra comment le hasard fait les choses, lui. (Crié.) Plus autrement, jamais, plus jamais autrement que par hasard...





LUI, au désespoir, à plat, étonné.


Tout foutre en l’air à cause de ce voyage à Paris alors que tu revenais...




Un silence.





ELLE


Il va arriver.





LUI


Je ne peux pas te quitter.





ELLE


Nous sommes séparés... plus jamais autrement que par hasard.





LUI


Si on meurt38...





ELLE


Même dans ce cas.




Un long temps. Les voix deviennent différentes.





LUI


Je ne comprends pas ce qui se passe. (Un temps.) La fin et le commencement mêlés... par quel moyen faire que toi et moi... cette légende... (sourire) sorte du noir...




Silence.





ELLE


Il y a cette solution – ne rien faire – rien – inventer ça39.





LUI


Dans l’ombre, en secret, laisser l’amour grandir.





ELLE


Oui.





LUI


Comme des gens privés par la force des choses de se rejoindre ?





ELLE


Oui. Regarde-moi, je suis la seule qui te soit désormais interdite40.





LUI, un temps.


Ma femme. (Un long temps.) On se reverra ?





ELLE


Je ne sais pas.





LUI


Mais si jamais la chose a lieu ?





ELLE


Je ne sais pas.





LUI


Mais si jamais toi et moi de nouveau...





ELLE


Ce jour-là on mourra sans doute comme font les amants.





LUI


Que se passe-t-il ?





ELLE


Quand ?





LUI


Maintenant. Le commencement ou la fin ?





ELLE


Qui sait ?





LUI, un temps.


Va attendre dehors que cet homme arrive41.





ELLE, avec une docilité qui évoque d’autres circonstances.


Oui.




Il la prend par le bras et la mène jusqu’à la porte de l’hôtel. Elle est sortie. Il reste debout, immobile, devant la porte. On dirait qu’il dort debout42.



RIDEAU





1. * Ces propos peuvent être augmentés ou diminués, ou modifiés.





La Musica Deuxième





La Musica Deuxième ne remplace pas La Musica publiée dans le tome I du Théâtre de l’auteur43. La Musica constitue toujours à elle seule l’objet d’un spectacle.

Ce qu’il ne sera pas possible de faire, c’est de ne représenter que l’acte II de La Musica Deuxième44.





LA MUSICA DEUXIÈME


a été créée le 20 mars 1985 au théâtre du Rond-Point Renaud-Barrault par MIOU-MIOU et SAMI FREY, dans une mise en scène de l’auteur.



Assistants : YANN ANDRÉA et MARIE-PIERRE FERNANDES

Décor : ROBERTO PLATE

Assistant : MARCOS DE OLIVEIRA

Peinture du décor exécutée par JEAN-MARIE ARNOULD et ALFRED ROPEL

Construction du décor : Ateliers Ouvriers Réunis

Costume : PIERRE BALMAIN

Lumière : GENEVIÈVE SOUBIROU

Régie : JEAN-PIERRE MATHIS

Son : PHILIPPE PROUST



Musique45

LUDWIG VAN BEETHOVEN : Sonate no 2 en sol mineur (OP 5 no 2) pour Violoncelle et Piano, 1er mouvement : adagio, interprété par Pablo Casals et Rudolph Serkin.

DUKE ELLINGTON : Black and Tan Fantasy version 1945.





PERSONNAGES





ELLE, Anne-Marie Roche46 : Trente-cinq ans ou davantage. D’une élégance très sûre, discrète, presque austère, mais comme involontaire. Elle devrait donner à penser que cette élégance lui est coutumière, qu’elle est habillée de cette façon-là tous les jours47.

Elle est d’une force qui ne se voit pas tout d’abord. Ce n’est pas qu’elle cache son jeu, non. C’est qu’elle est elle-même cachée à elle-même par une éducation exemplaire maintenant disparue. De nos jours, il reste des femmes ainsi parées de cette éducation qu’elles n’ont pas reçue, mais qui a été donnée de mères en filles jusqu’à elles. Il s’agit pour le principal d’un savoir sur l’homme mais qu’elles devraient ignorer tenir et qui devrait être entretenu caché à l’homme. D’un jésuitisme en quelque sorte, à la fois innocent et dangereux, qui entoure ces femmes comme le ferait une zone de silence.

Anne-Marie Roche devrait se tenir parmi ces femmes, entre Pascale Ogier48 maintenant en allée et la Mioune49, celle qui joue la pièce le soir à Paris, choisie par moi. Elle a survécu à l’histoire, deux ans après le départ d’Évreux, elle est encore là. Discrète jusque devant lui, n’ayant rien perdu de l’éducation exemplaire, pudique jusque devant lui son amant. Rien n’est montré comme on lui a appris, mais tout est là, dans la myriade des petits éclats irradiants de la défaite irréversible de sa vie. Tout se voit. À travers des riens presque insaisissables, un geste de la main, une façon de s’accouder, de se lever, de s’asseoir, de se relever, des façons de faire jamais pareilles, de crier à travers les mots plutôt qu’à travers la voix, de se perdre dans l’émotion, de faire croire qu’on en revient, de faire croire que peut-être on se trompe. De toujours faire croire qu’on est prisonnière d’une règle qui vous porte à chaque instant vers l’inconnu. Et qu’à la seconde même où vous alliez mourir de ne pas savoir quoi, cet inconnu s’éclairait.





LUI, Michel Nollet50 : Trente-cinq ans ou davantage. Le premier jour, dans la nouvelle maison, lorsqu’ils se sont mariés, il a parlé de partir. Et puis tous les jours ensuite, il a parlé de ça, partir. Un jour il a voulu tuer, tuer elle, son amour. Il fait peur comme la foudre la vérité la passion51 tandis qu’on l’aime comme son enfant, son frère, son amant. Il est très beau, d’une beauté qu’il doit à la fois ignorer et bien connaître – de la façon dont il connaîtrait une arme ou son histoire. Ce n’est pas un homme difficile à connaître, c’est un homme qu’on ne peut pas connaître. Derrière lui une chaîne d’hommes à la peau sombre. Ça doit venir d’Alexandrie ça ou de Babylone, des bords du Tibériade, ça doit venir de par là-bas52. C’est Michel Nollet : nom parisien qui remplace le nom oublié. Michel Nollet, il pourrait être comédien quand ça lui chante, immense, bouleversant. Quand ça ne lui chante pas, Dieu sait ce qu’il fait, dans les rues à regarder53. On ne sait rien. Voici ce qu’on sait : il pourrait être un comédien. Il pourrait être un architecte. Il pourrait être un écrivain. Il pourrait être un juif. Ce sont des choses possibles. Il ne pourrait pas ne pas être ce qu’il est dans La Musica, c’est-à-dire celui qu’elle connaît, ce mort-vivant parce qu’elle va disparaître de sa vie. Il veut elle, Anne-Marie Roche. Si le monde dans son entier ne lui est pas donné par elle, il le jette, il le donne aux chiens. Il n’a que faire du bonheur, de l’argent, de l’amour, des femmes, des morales, des philosophies. Il veut seulement ça, elle, elle qui sait pour eux deux, comme l’homme de Lahore le sait pour l’autre, A.M.S.54 : qu’ils peuvent, eux, se passer de l’histoire d’amour.





C’est un hôtel de province, un palace.

La scène55, dans toute sa largeur, est une partie du hall de cet hôtel. Pour le dire autrement, ce hall est le secteur d’un cercle qui, sur le dessin achevé, coïnciderait avec la surface entière de la salle.

Les spectateurs sont donc à l’intérieur de l’hôtel, dans le hall.

L’étagement des plans est celui-ci : au fond, l’espace est fermé par des immeubles gris-blanc, c’est une rue. Ensuite il y a une porte-tambour – pour couper le vent sur les plages du Nord. Après, de part et d’autre de cette porte, il y a deux couloirs qui partent droit vers ce qu’on ne voit pas, une Réception sans doute, et un bar. Tout est éteint, il est neuf heures du soir et c’est la province – à l’exception de deux petits rectangles dorés, deux vitrines de présentation de parfums, ou d’écharpes, ou de bijoux de facture française.

Après cette entrée, ces couloirs, trois marches à descendre pour retrouver le niveau de la scène. Au cinéma on dirait que la contre-plongée sur la porte et le dehors s’articule sur ces trois marches.

Dans le salon il y a deux tables de bridge, beaucoup de chaises, un canapé rouge, une écritoire d’hôtel : des relais pour les déplacements des acteurs.

De chaque côté de ce hall, deux grandes glaces peintes reflètent un lustre qu’on ne voit pas dans le décor. Il y a aussi une lanterne de lumière jaune, un peu falote, au centre du couloir. Quand le jour vient, à la fin de la pièce, cette lanterne s’éteint, ainsi que les vitrines, tandis que la rue s’éclaire d’une lumière blanche, et que Duke Ellington tout à coup passe au loin, comme un train.

Sur l’une des tables de bridge il y a des cartes, des verres, une carafe d’eau, des cendriers : des gens sont passés par là, avant ceux de La Musica, donc à une heure tardive sans doute, le bar devait déjà être fermé, les verres n’ont pas été enlevés.

Les deux tables de bridge sont séparées par un vide de trois à quatre mètres. L’une est plus rapprochée de la salle que l’autre. C’est entre les tables et les chaises que se situe l’aire de jeu la plus fréquentée par les acteurs de La Musica.





La porte-tambour tourne, Michel Nollet entre. Il va vers le bar, on le perd de vue, il repasse, il va vers la Réception, il revient avec une clé à la main. Il descend dans le hall. Il surveille les lieux d’une façon discrète mais évidente. Le visage est douloureux. Peut-être regarde-t-il l’heure. Il doit téléphoner. Il va vers le téléphone et demande un numéro à Paris.





LUI


S’il vous plaît Madame, je voudrais un numéro à Paris. (Un temps.) Littré 89.2656. (Un temps.) Vous me le passerez au salon. (Un temps.) C’est pour la chambre 36. Merci Madame.



Il ne se rassied pas. Il attend manifestement Anne-Marie Roche. Il ne regarde pas l’entrée. De là où il se tient, elle ne peut pas le voir quand elle arrivera.

Elle arrive. Lui s’immobilise avant que nous l’ayons vue, comme s’il avait déjà reconnu son pas dans la rue. Comme lui, elle disparaît vers la Réception de l’hôtel.

Elle revient avec une clé et un télégramme à la main. Elle va dans le salon, près d’une table, elle ouvre son télégramme et le lit.

C’est à ce moment-là que le téléphone sonne. Elle regarde et découvre sa présence à lui : de dos, un mort debout. Il se retourne. Ils se regardent. Et lentement il va vers le téléphone57. Et à son tour elle devient comme une morte debout. C’est ainsi, dans une mort apparente des deux, que le coup de téléphone a lieu.




Le « off » est très faible. À peine audible58.





Voix de femme off


C’est toi Michel ?





LUI


Oui... ça va ?





Voix off


Ça va. (Un temps.) C’est fini ?





LUI


Oui.




Silence.





Voix off


Alors ?...





LUI


Rien. (Un temps.) Qu’est-ce que tu veux que je te dise... (Léger sourire.) C’est la vie comme on dit... ça doit toujours être comme ça...





Voix off, un temps.


Comment ?...





LUI


Disons... difficile... déchirant... (Sourire : les mots convenus.)




Silence.





Voix off


Tu rentres demain, Michel ?





LUI


Oui. Je serai à onze heures vingt, gare Saint-Lazare.





Voix off


Je t’attendrai à la sortie principale. (Un temps.) Tu me raconteras, une fois, cette histoire d’Évreux ?




Elle a parlé avec inquiétude et impatience.





LUI


Je ne crois pas, mais enfin, qui sait ? Peut-être un jour...





Voix off


Où habite-t-elle ?





LUI


Je ne sais pas où elle est... dans un hôtel sans doute... je ne sais pas lequel...





Voix off


Tu me montreras une fois ?





LUI, rit un peu.


Si tu y tiens à ce point... À demain.





Voix off


À demain59.




Il pose le téléphone avec beaucoup de lenteur. Et puis il se retourne.

Ils se regardent.

Il lui parle.





LUI


Je voulais vous dire... si vous avez besoin de moi...




Sourire pincé, très contraint.





LUI, continue.


... pour ces meubles qui sont au garde-meuble... je peux me charger de l’expédition... si je peux vous épargner cette corvée...





ELLE


Quels meubles60 ? (Elle se souvient.) Ah oui... merci, non... (Un temps.) Je ne sais pas encore ce que je vais faire... si je les garde ou non... Je vous remercie...




Ils restent là, à court de paroles. Elle fait peut-être un très léger mouvement vers les couloirs des chambres. Il parle, il arrête son mouvement : elle restera là. La pièce existera.





LUI, se levant.


Pourquoi ne pas nous parler ?





ELLE


Pourquoi nous parler ?





LUI


Comme ça... on n’a rien d’autre à faire.




Elle fait une grimace de dégoût, d’amertume, de tristesse.





ELLE


Rien n’est plus fini que ça... de toutes les choses finies.





LUI, après une hésitation.


Si nous étions morts quand même... La mort comprise, vous croyez ?




Il sourit. Elle ne sourit pas.





ELLE


Je ne sais pas... Mais peut-être, oui, la mort comprise.




Il ne relève pas. Silence. Elle, qui ne voulait pas parler, parle pour sortir de la gêne.





ELLE


Je vous remercie pour les meubles. J’ai réfléchi... je ne les prendrai pas... Ils m’encombreraient plutôt... Mais si vous les voulez... (Un temps.) Quand même nous n’avons pas à nous en tenir au (léger rire) partage juridique de nos biens.





LUI, léger rire.


Non, non merci... (Il pense à autre chose.) Non, je ne veux rien...




Un temps.





ELLE


Alors, qu’est-ce qu’on en fait ?





LUI, il pense toujours à autre chose.


Je ne sais pas. Rien. On les laisse là...





ELLE, sourire.


Bon.




Silence.





LUI


Vous voulez boire quelque chose ?




Elle fait signe : « Pourquoi pas ? »

Il va vers la réception, disparaît un court instant. Elle reste seule. Elle est comme éreintée de l’avoir revu. Il revient.





LUI, sourire.


Tout le monde dort, je crois, je m’excuse...





ELLE, sourire.


Ça ne fait rien...




Elle se relève. Ils ne savent plus quelle contenance prendre. La banalité des propos doit être « appuyée ».





LUI


La ville a changé, c’est incroyable, vous avez vu ?




Ton désinvolte, faux.





ELLE


Du côté de La Boissière pas tellement.





LUI


C’est vrai... c’est vers le nord surtout que ça se développe, vers l’aérodrome qu’ils sont en train de faire... vous savez61 ?





ELLE


Oui... c’est bien qu’ils aient un aérodrome. Ça va tout changer.





LUI


Vous êtes retournée... à La Boissière ?





ELLE, regard surpris.


Oui, ma foi. Je n’étais jamais revenue ici depuis... (Sourire.) Vous en venez vous aussi, non ?





LUI, confus, surpris.


Comment le savez-vous ?





ELLE


Il m’a semblé vous apercevoir en haut de la côte quand j’arrivais... mais je n’étais pas sûre62...





LUI, regarde ailleurs.


Oui, je suis passé devant la maison. (Un temps, gêne.) Dites-moi, ce n’était pas à des gens aussi jeunes qu’elle avait été vendue il me semble ?





ELLE


Non... elle a dû changer de main entre-temps... ces deux personnes qui dînaient, je ne les connaissais pas...





LUI, sourire.


Oui... c’est une drôle d’impression... la salle à manger est là où elle était... même la télévision...





ELLE, enchaîne.


Ils ne se parlaient pas, pas un mot... c’est drôle... c’est vrai...




Silence.





LUI


Ils ont fini l’immeuble que j’avais commencé... vous vous souvenez ? Après les tennis ?





ELLE


Pas très bien... Ah ! oui, je vois... et c’est bien ?





LUI


Oui... il semblerait que les plans aient été respectés.




Quoi se dire ? Il recommence une dernière fois à « meubler le silence ».





LUI


J’aurais dû venir voir le chantier de temps en temps... je ne l’ai pas fait... Mais ce n’est pas mal.




Silence.





ELLE


Votre travail marche toujours bien ?





LUI


Pas mal, oui. J’ai deux commandes intéressantes ces temps-ci.





ELLE


Il vous passionne toujours autant ?




Sourire. – Elle a dû être jalouse de ce travail autrefois.





LUI, sourire.


Toujours, oui63.





ELLE


Tant mieux.





LUI


Merci. (Un temps.) Vous prenez le train de neuf heures treize demain matin ?





ELLE, hésite.


Non. On vient me chercher.




Silence.





LUI


Figurez-vous... je ne sais même pas où vous habitez... quelqu’un m’a demandé l’autre jour ce que vous deveniez et je n’ai pas su le dire.





ELLE


Oh ! pour le moment, nulle part véritablement... Un peu partout... dans le Nord surtout...





LUI


Dans le Nord, tiens...





ELLE


Oui... ça s’est trouvé comme ça... ça ne me déplaît pas, d’ailleurs.





LUI, sourire déjà tendre.


Vous n’aimez toujours pas le Midi ?





ELLE


Toujours pas64.




Silence. Ils changent de place. Les propos changent de sens.





LUI


Je ne sais rien de vous depuis trois ans.





ELLE


Moi, Valérie65 me donne de vos nouvelles de temps à autre...





LUI, sursaut léger.


Vous la revoyez ?





ELLE


Oui... J’ai tout à fait changé d’avis sur elle... on peut prendre fait et cause pour quelqu’un sans pour autant être... injuste... ça ne prouve rien... c’est peut-être simplement que l’on est sous... son influence sans bien s’en rendre compte... (Un temps.) Je vois aussi quelquefois les Tournier. (Un temps.) C’est tout, je crois.




Allusions non éclairées ni reprises à un passé commun.





LUI, il ose.


Je pensais que vous ne viendriez pas seule... que vous seriez accompagnée.





ELLE, geste.


Non, vous voyez... (Un temps.) Vous êtes venu seul vous aussi...





LUI


Oui... je trouvais que ce n’était pas la peine...





ELLE


Oui, c’est ça...




Elle fait signe qu’en effet, pour elle, c’était pour cela aussi. Sourires très légers. Premiers regards, gêne énorme. Mais la curiosité est plus forte que la gêne.

Silence.





LUI


... la mort comprise, vous le pensez vraiment ?




Dialogue très lent. Elle ne répond pas.





LUI


Vous disiez que rien n’était plus fini que ça... la mort comprise.





ELLE


Je vous ai dit que je ne savais pas.




Silence.





LUI, brutal tout à coup66.


Vous savez quand vous êtes revenue de Paris... je vous attendais sur le quai de la gare...




Elle le regarde. Il baisse les yeux, cesse de rire, ne continue pas. Elle se lève de son fauteuil, fait quelques pas dans la pièce. Il n’est pas surpris qu’elle bouge, qu’elle ne puisse pas rester en place. Tandis qu’elle est debout il ose encore plus.





LUI, brutal mais poli.


Vous vous remariez ?





ELLE, brutale aussi.


Qu’est-ce qui s’est passé sur le quai de la gare ?




Silence. Il hésite, ne dit rien. Elle n’insiste pas. Quelque chose comme la brutalité ancienne passe.





ELLE


Je me remarie au mois d’août.





LUI


Dans trois mois...





ELLE


Oui, après l’écoulement du délai légal... c’est bête, ce délai, mais qu’y faire ?





LUI


Oui.





ELLE, lui jette à la figure mais toujours avec la même décence.


Après nous partirons. Nous irons vivre en Amérique. (Un temps.) Je veux être... tranquille... c’est un peu tard, je le sais bien, même pour être tranquille... Il faut que je fasse vite pour rattraper le temps perdu...




Sourire, politesse retrouvée.





LUI


Maintenant vous pensez que le temps peut parfois ne pas se perdre ?





ELLE


C’est une façon de parler... Je n’ai jamais rien pensé là-dessus... Rien, vraiment.




Silence.





ELLE


Et vous, qu’est-ce que vous allez faire ?





LUI


À peu près comme vous, à cette différence près que je suis obligé de rester en France à cause de mon travail.





ELLE


Vous vous remariez ?





LUI


Je ne sais pas encore.




Il la regarde tout entière, des pieds à la tête. Elle ne le voit pas.





LUI, presque involontairement.


Vous n’avez pas changé.




Elle se retourne.





ELLE


J’ai vieilli, je le sais bien...





LUI


Je ne parlais pas de votre visage.




Trouble.





LUI


De visage, oui, vous avez changé un peu.





ELLE


Comment ?





LUI


Le regard surtout, je crois... vous aviez un regard très... doux et puis dès que... dès qu’on vous voyait on savait à l’avance à peu près... ce que vous alliez dire.





ELLE, raide.


Ça devait être ennuyeux... savoir à l’avance comme ça...




Rire faux.





LUI


À la fin. Dans les derniers mois. Oui, c’était très très ennuyeux67.




Un temps.





ELLE


Il est tard.




Il n’a peut-être pas entendu.





LUI


Ah !... c’est extraordinaire que l’on puisse parler comme ça...




Il avance vers elle, s’arrête.





LUI


Les derniers mois, vous vous souvenez ?





ELLE


L’enfer.





LUI


L’enfer, oui.




Elle ferme les yeux, balaie l’image d’un geste de la main.





ELLE


À ce point-là ça ne doit arriver qu’une fois par existence, vous ne croyez pas ?





LUI


Quoi ?




La réponse devrait être : « Un amour pareil68. »





ELLE


Un enfer pareil.





LUI


Je crois (un temps) ou alors...




Deuxième plongée dans le trouble, mais cette fois aucun des deux n’essaye d’en sortir.





LUI


Ou alors c’est que l’expérience... cette chose abominable, ça ne sert à rien...





ELLE


Non... ce n’est pas ça... je crois que vous vous trompez... Si ça arrive encore... j’y ai quand même pensé depuis... c’est peut-être qu’on n’a pas trouvé une autre manière de...




Elle cherche les mots.





LUI, il trouve.


... d’échapper à... la fatigue, par exemple ?





ELLE, yeux baissés.


Je crois, oui. (Un temps.) Vous ne croyez pas ?





LUI


Peut-être que je le crois.




Silence. Les souvenirs affluent de plus en plus précis.





ELLE, essaye de se rappeler.


Nous sommes restés combien de temps dans cet hôtel avant d’habiter la maison ? Je ne sais plus combien de temps ont duré les travaux... trois mois ? Six mois ?





LUI, il cherche.


Plutôt trois mois il me semble...




C’est dans cet hôtel que s’est déroulée la période la plus extraordinaire de leur histoire. Ils se taisent tout à fait.





ELLE


C’est quand même étrange, vous ne trouvez pas, qu’on se souvienne si mal ?





LUI


Certains... moments paraissent mieux éclairés que d’autres... mais je crois que ce qui est derrière ces moments-là fait aussi partie de la mémoire... on ne le sait pas toujours.





ELLE, très directe, mais c’est comme si elle parlait de la mémoire en général et non pas de la leur.


Et il y a des moments qui sont en pleine lumière69.





LUI, même état.


L’enfer, par exemple ?





ELLE


Par exemple, oui...





LUI


Les sorties du tunnel ?... certaines... réconciliations...





ELLE


Oui.




Elle essaye sans doute de faire passer le trouble dans un propos général.





ELLE


Vous voyez, si chaque histoire a sa loi à elle... et je le crois... si chaque... couple a sa façon profonde... c’est une chose que je crois... nous n’aurions pas dû aller dans cette maison... nous... installer comme ça, mais plutôt... rester ici, dans cet hôtel.





LUI, enchaîne.


Vivre comme ça, à l’hôtel... aller d’un hôtel à un autre... comme des gens qui se cachent ?... comme des...





ELLE


Peut-être, oui.




Silence. Explosion sourde. « Comme des amants » est ce qu’il voulait dire70.





ELLE


Vous ne croyez pas ?





LUI


Je le crois... mais nous n’avions aucune raison de ne pas faire comme tout le monde. Nous étions jeunes, mariés avec le consentement de tous... Tout le monde était content, votre famille, la mienne, tout le monde, oui... nous avions tout ce qu’il fallait (il rit), une maison, des meubles... votre manteau de fourrure...




Elle rit aussi.





ELLE


Nous avons fait comme tout le monde, il est vrai.





LUI


Mais nous étions comme tout le monde... il n’y avait pas de raison, apparemment, de ne pas faire comme d’habitude on fait...





ELLE


De ce point de vue nous en sommes donc arrivés au même endroit de la route...





LUI


Vous me posez la question ?





ELLE


Peut-être.





LUI, après un temps.


Je crois en effet que nous sommes arrivés au même endroit que les autres. Parfois le divorce se produit71, mais ce serait peut-être une différence négligeable...





ELLE


Cela se serait donc produit aussi bien plus tard...




Il ne répond pas.





ELLE


Vous ne croyez pas ?





LUI


Qu’est-ce qui se serait produit ?





ELLE


La... fin... Vous ne croyez pas ?





LUI


On ne peut pas savoir puisqu’on... on n’a pas essayé...





ELLE


Si, on peut savoir un peu quand même. (Un temps.) D’ailleurs quel intérêt y a-t-il à ce qu’une chose dure plus ou moins... du moment qu’elle doit un jour finir... c’est ce qu’il faut se dire...





LUI


Mais alors (il sourit) tout est à l’avenant...





ELLE


Oui, bien sûr. Mais ça aussi...




Ils se taisent. Elle dit à voix basse :





ELLE


Quelle bêtise...





LUI


Quoi ?





ELLE, se reprend.


Tout ça... Excusez-moi, c’est machinal72...





LUI


... Vous recommencez. Je recommence.




Elle a un mouvement involontaire.





ELLE


Oui... mais...





LUI, continue.


... nous savons maintenant que la fin est inévitable ?




Elle ne répond pas.





LUI


C’est ça ?





ELLE


Oui (un temps) et non. Nous savons qu’une certaine fin est inévitable.





LUI, difficilement.


La fin ?





ELLE


Oui. La seule... mais nous savons aussi qu’on peut se passer de la proclamer, du... (rire léger) troisième acte.





LUI


Vous savez, nous étions très très jeunes.





ELLE


C’est vrai. Maintenant nous ne voulons plus autant d’ennuis, nous ne voulons plus autant de soucis, nous...





LUI, il lui coupe la parole.


Nous avons autre chose à faire ?





ELLE


Sans doute.





LUI


Quoi ?





ELLE, rit.


Rien. Mais différemment sans doute. (Un temps.) On ne reculait devant rien rien... pour un oui, pour un non, on se payait des nuits d’insomnie, des scènes... des scènes... du drame...




Rires.





LUI


Du crime.




Elle hésite et avoue.





ELLE


Et encore autre chose...




Allusion à une tentative de suicide73.

Il est stupéfait. Elle a voulu mourir, il l’apprend.





LUI


Quoi ?





ELLE


Oui. (Elle rit :) Oui, oui...





LUI


Quand ?





ELLE, le regarde.


Quand vous avez demandé le divorce. Mais ce n’était pas sérieux puisque... je suis là... ce n’était sans doute qu’un vulgaire chantage.




Il est « cloué » sur place par la nouvelle qu’il vient d’apprendre.





LUI, murmure.


Je n’ai rien su.





ELLE, bas.


Vous ne pouviez pas le savoir. C’est contradictoire, bien sûr, mais j’avais demandé qu’on ne vous dise rien.





LUI, malgré lui.


C’est terrible...





ELLE, sourit.


Mais non... Ce n’est rien... des idioties que tout le monde fait. (Un temps, il ne dit rien.) Quel besoin j’avais de vous dire ça...




Il se lève brutalement. Elle prend peur.





LUI


Je m’excuse...




Elle s’écarte et s’éloigne. Lui, de même, va vers l’angle sombre du décor et de la salle. Silence énorme d’une minute pleine. Regards. Puis elle vient vers lui.





ELLE, douceur.


Viens dans la lumière74.




Il s’agit de la lumière théâtrale.

Il la suit jusque dans la zone centrale – éclairée – de la scène.

Elle essaie de parler d’autre chose, en même temps elle s’informe.





ELLE


Valérie m’a parlé... d’elle. C’est une femme... très jeune, n’est-ce pas ?





LUI


Oui.





ELLE, distraite.


Lui, c’est quelqu’un que vous ne connaissez pas... vous ne l’avez jamais rencontré.





LUI


Et vous l’aimez ?





ELLE, réponse immédiate, de principe, suspecte.


Oui. (Un temps.) C’est bien. C’est bien comme ça...





LUI


C’est curieux, les autres gens...





ELLE


Oui... c’est curieux...




Ils se taisent. Il est de plus en plus tard. Souvenirs, souvenirs...





ELLE, pénible, lent.


Il faut aller se coucher. Ils attendent pour éteindre.





LUI


Qu’ils attendent...




Un silence long.





ELLE


Ça ne sert à rien de parler comme ça, il faut aller se coucher.





LUI, c’est la première fois qu’il l’appelle par son nom.


Anne-Marie... c’est la dernière fois de notre vie...




Elle ne répond pas, reste assise.

Ils restent longtemps – sans rien se dire. La transition est brutale mais elle n’est pas soudaine. Tout à coup Anne-Marie Roche raconte.





ELLE, très léger défi.


C’était un autre homme que vous. Avant tout, c’était ça, un autre. Vous étiez d’un côté, seul, de l’autre côté il y avait tous les hommes que je ne connaîtrais jamais. (Un temps.) Je pense que vous devez me comprendre parfaitement. (Un temps.) Non ?





LUI


Oui.





ELLE


J’en étais sûre. (Un temps.) Je crois qu’à ce moment-là... nous étions quittes.





LUI, net.


Oui, nous l’étions, c’est vrai... (Un temps.) C’est étrange d’entendre la vérité deux ans après.





ELLE


C’est intéressant.





LUI


Je n’ai jamais su... ce qui s’est passé quand vous êtes allée à Paris... Le récit que vous m’en avez fait alors était, je suppose, faux...





ELLE


Vous n’auriez pas supporté la vérité. Maintenant, avec l’éloignement, vous pensez peut-être le contraire mais vous ne l’auriez pas supportée.





LUI


Je ne supportais rien.





ELLE


Presque rien. (Un temps.) Rien.




Un temps.





LUI, avec difficulté.


La chose est arrivée comment ?





ELLE


Oh... pourquoi parler de ça... précisément...





LUI


Maintenant pourquoi se priver de la vérité ?





ELLE, après un effort de mémoire.


Je l’ai rencontré sur la plate-forme d’un autobus. (Un temps – elle récite presque.) Après il m’a attendue devant l’hôtel... une fois, deux fois, la troisième fois il m’a fait peur, c’était tard, toujours devant l’hôtel, vers une heure du matin et... voilà.




Un temps.





ELLE


Je venais d’une boîte de nuit de Saint-Germain-des-Prés. (Un temps.) Mais ça non plus, vous ne le saviez pas, n’est-ce pas ?





LUI


Non.





ELLE


Je dansais quelquefois... vous ne dansiez pas... ça me manquait, je croyais que ça me manquait beaucoup.





LUI


J’aurais dansé, ç’aurait été pareil75.





ELLE


Sans doute. (Un silence.) Vous savez, c’est tout à fait terrible d’être infidèle pour la première fois... c’est... épouvantable. (Un temps.) C’est vrai... la première fois, même une... passade... c’est épouvantable. C’est tout à fait faux de dire que ça ne compte pas.




Il se tait.





ELLE, continue.


Je ne pense pas que pour un homme l’infidélité soit jamais aussi... grave...





LUI


C’est pour lui que vous avez prolongé votre séjour ?





ELLE


Oui.





LUI, pénible.


Est-ce que vous avez voulu que cela arrive ou est-ce que cela vous est arrivé malgré vous ?





ELLE


Je l’ai voulu. J’étais désespérée... J’ai fait ça pour retrouver les premiers moments... la première fois. C’est tout. Comme vous, pour retrouver ces moments... que rien ne peut remplacer... (Un temps.) Mais vous savez, ce goût que l’on prend des aventures comme celle-là... il vous vient de quelqu’un...





LUI


Je préfère que vous l’ayez voulu... le reste, ça m’est égal. (Lent, difficile :) Avez-vous retrouvé ces premiers instants ?





ELLE


On les retrouve toujours même... au pire... même une heure... vous le savez comme moi... c’est pour ça que je ne voulais plus revenir... pas pour autre chose.




Un silence. – Il cherche plus loin que l’histoire de Paris.





LUI


Un après-midi, quelques mois avant ce voyage, je... je vous ai vue... vous ne le savez pas... je vous ai vue passer dans cette rue-là (il la montre) et je vous ai suivie... C’était l’après-midi. J’étais parti de mon bureau pour aller au chantier, je vous ai vue rentrer dans un cinéma...





ELLE


Ah ! oui...





LUI, rit aussi.


Je vous ai suivie. Je suis rentré dans le cinéma. On jouait un western que vous aviez déjà vu avec moi... Vous étiez seule. Vous étiez assise dans les premiers rangs... personne n’est venu vous rejoindre... Le soir vous ne m’avez rien dit de ça... et je ne vous ai posé aucune question... C’était le printemps il y a trois ans... vous étiez déjà triste quelquefois... Le lendemain, après le déjeuner, je vous ai demandé si vous deviez sortir. Vous m’avez dit que non, et vous êtes sortie. Je vous ai encore suivie. Vous êtes allée aux courses, vous étiez seule encore une fois. Je n’avais rien soupçonné de pareil... (Un temps.) J’ai commencé à souffrir d’une souffrance que je n’avais jamais encore connue.




Un silence. – Elle se souvient.





ELLE


Je faisais des choses comme ça.





LUI


Et vous continuez ?





ELLE, rit.


Oui.





LUI


Et à n’en rien dire ?





ELLE


Oui.





LUI


Je vous ai fait suivre tous les jours pendant une semaine.





ELLE


Vous n’avez trouvé personne ?





LUI


Personne en effet. Ce qui n’a pas empêché la souffrance.




Un temps.





LUI, reprend.


C’était affreux. J’étais jaloux de vous-même... de ce quant-à-soi... Une fois je vous ai suivie en automobile. Vous étiez toujours seule. Vous étiez superbe, seule, dans votre automobile. Vous alliez vite... Vous êtes allée à une vingtaine de kilomètres d’ici, vous vous êtes arrêtée près d’un bois. Vous êtes allée dans le bois. Je ne vous ai plus vue. J’ai hésité, j’ai failli vous rejoindre et puis... je suis parti. C’est un de ces souvenirs qui restent en pleine lumière76, dont nous parlions tout à l’heure.





ELLE


Mais ce n’est rien, ce n’est rien, je passe mon temps de cette façon. (Un temps.) J’ai oublié cette promenade (un temps) mais vous auriez dû venir me rejoindre...





LUI


J’ai eu peur... je pensais que vous préfériez être seule.





ELLE


Parfois, oui, je préférais.





LUI


Ne vous défendez pas.





ELLE


Je ne me défends pas.





LUI


Vous n’avez pas à le faire... Non, ça m’intriguait encore un peu... c’est tout...





ELLE presque comme « avant ».


Mais vous savez, vous êtes curieux. Pourquoi ne ferait-on pas des choses pareilles ?





LUI


Bien sûr. Mais pourquoi ne rien dire ?





ELLE


Parce que ce n’est pas la peine.





LUI


Ce n’est pas vrai.





ELLE, brutale, présente.


Je n’ai jamais vu l’utilité de dire des choses pareilles, c’est extraordinaire quand même...





LUI, ne lâche pas.


On peut dire le soir : cet après-midi je suis allée au cinéma.




Elle réfléchit.





ELLE


Non. Vous savez, ce sont des choses qu’on ne fait pas au début d’une histoire... alors quand on commence à les faire il vaut mieux ne pas le dire... ça serait mal compris...





LUI


Mal compris...





ELLE


Il y en a qui pleurent l’après-midi parce que l’amour traîne... Moi je vais aux courses.




Silence.





ELLE, très bas.


Je veux partir.




Il ne répond pas.

Désir revenu.

Il se lève, comme décidé à en rester là. Il va vers la Réception, lentement. Elle reste assise.





LUI, se retourne.


Votre numéro ?





ELLE


Le vingt-huit.




Elle se lève à son tour. Il revient. Ils sont face à face. Il lui tend la clé. Elle ne prend pas la clé. Il la pose sur la table. Il dit à voix basse, voix fausse :





LUI


C’est bête, vous allez être très fatiguée demain. (Un temps.) Vous supportez mal de ne pas dormir. On vient à quelle heure ?





ELLE


Je ne sais pas au juste, avant neuf heures.




Ils sont face à face. Temps.





ELLE, brutale.


Qu’est-ce qui s’est passé sur le quai de la gare ?





LUI


Sur le quai de la gare j’ai voulu vous tuer77. J’avais acheté une arme, j’attendais que vous descendiez du train pour vous tuer.





ELLE


Dans ce cas précis l’acquittement est de règle, vous le saviez.





LUI


Disons que je ne l’ignorais pas.




Silence. Colère. Désespoir. Ils sont immobiles, raides.





ELLE


Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?





LUI


Je ne sais plus.





ELLE


Vous mentez.





LUI


Non. J’ai oublié.





ELLE, pressante.


Rappelez-vous. Cette nuit-là vous avez disparu de la maison.





LUI


Attendez... ah oui, j’ai roulé jusqu’à Cabourg. Là, j’ai jeté le revolver dans la mer. Je croyais qu’un revolver se jetait dans la mer (il rit), j’avais lu ça quelque part78.





ELLE, terrible.


Le crime aussi ?





LUI


Effectivement, le crime aussi.





ELLE, avoue.


Moi aussi, l’adultère à Paris, j’avais lu.





LUI


Que de lectures...





ELLE


Oui.




Silence. Elle demande avec une agressivité exagérée :





ELLE


Alors, qu’est-ce qu’on fait pour ces meubles ?





LUI


Rien.





ELLE


Rien, ça ne veut rien dire.





LUI


C’est vrai... je ne sais pas...




Ils ne pensent évidemment pas à ce qu’ils disent.





LUI


Avez-vous voulu que cela vous arrive ou cela vous est-il arrivé par hasard ?





ELLE, d’abord interloquée.


Vous m’avez déjà posé la question.




Il ne répond pas.





ELLE, enfin.


Je ne l’ai pas voulu.





LUI


Et, désespérée, vous l’étiez79 ?





ELLE


La nouveauté a balayé le désespoir.





LUI, temps long.


Un dimanche après-midi, vous étiez absente, je ne sais plus où vous étiez... je me suis promené dans la ville et j’ai rencontré une jeune fille, une étrangère de passage... Nous sommes allés à l’hôtel. (Un temps.) C’était merveilleux. Je n’aimais pas cette jeune fille, je ne l’ai jamais revue. C’était merveilleux. Simple.





ELLE


C’était nécessaire ?





LUI


Non, pourquoi ? C’était merveilleux mais ce n’était pas nécessaire. Je vous aimais.




Elle s’éloigne de lui.





ELLE


Avez-vous d’autres questions à me poser ?




Tout à coup, dans l’hôtel désert, la sonnerie du téléphone. – La communication a été passée dans le hall.

Ils ne bougent plus.

Ils attendent que cesse la sonnerie du téléphone80. Elle cesse.





LUI


Vous m’avez demandé si j’avais des questions à vous poser ?





ELLE


Enfin... oui...





LUI, agressif.


Je ne supportais pas votre infidélité alors que moi je vous étais infidèle. Vous le saviez ?





ELLE


Oui. Valérie me parlait de vos aventures.





LUI, agressif.


Vous ne trouviez pas ça tout à fait injuste de ma part ?





ELLE


Non, injuste, non.





LUI


Quoi alors ?





ELLE


Différent. Difficile au début et puis de plus en plus facile... explicable... Je ne pouvais pas vous le dire, vous ne l’auriez pas admis.





LUI, est-ce le véritable aveu ?


Vous savez... je ne supporte pas encore l’idée que vous ne l’ayez pas voulu.




Elle ne répond pas. Silence.





LUI


Vous entendez ?





ELLE


Oui.





LUI


Je suis venu pour ça, pour vous demander comment c’était.




Il rit.





ELLE


C’était pareil.





LUI


Merveilleux.





ELLE


Oui. Rappelez-vous. C’était pareil. Rappelez-vous comment c’était avec cette jeune fille étrangère, rappelez-vous exactement tout. C’était pareil.





LUI, lentement.


C’est impossible.





ELLE


Quoi ?





LUI


D’accepter ça.





ELLE, non sans perfidie.


Était-ce à ce point merveilleux ? Vraiment ?





LUI


Oui. (Un temps.) Vous comprenez ?





ELLE


Non.





LUI


Vous regrettez quelque chose ?





ELLE


Non. (Un temps.) Quand vous dites que vous êtes venu pour me demander comment c’était, vous mentez.





LUI


C’est-à-dire... pas tout à fait... je suis venu aussi pour vous revoir, mais je savais que ça ne servirait à rien.





ELLE


À rien en effet.





LUI


Je ne pourrais même pas m’approcher de vous sans souffrir.




Un temps.





ELLE


Qu’est-ce qu’on peut faire pour que ce... souvenir ne soit plus aussi douloureux ?...





LUI


Plus rien, je crois. Il n’y avait que de vous tuer qui m’aurait fait du bien, alors...




Ils se regardent.





ELLE


Maintenant que le divorce est prononcé, vous seriez puni.





LUI


Je sais. (Il rit.) Et puis si je veux vous tuer je ne veux pas mourir pour autant.




Il s’approche d’elle. Elle recule.





LUI


Écoutez, nous avons encore un peu de temps...





ELLE, très bas,

elle se trompe sur son intention.


Une heure.





LUI


Écoutez... vous ne voulez pas me dire tout ce qui s’est passé ? Tout.





ELLE


Vous me demandez de vous raconter le bonheur ?





LUI


Oui.





ELLE


Non. Vous vous trompez. Vous, vous avez oublié la jeune fille étrangère, alors comment voulez-vous que moi je me souvienne de ce qui s’est passé à Paris ?





LUI


Vous croyez que j’ai oublié ?





ELLE, elle parle pour eux deux.


Oui.




Silence.





ELLE, très pénible,

mais avec une joie intérieure.


Nous, ce n’est pas la peine qu’on soit ensemble... qu’on soit ensemble ou qu’on soit séparés désormais... ce n’est pas la peine de les faire souffrir.





LUI


Ne pars pas pour l’Amérique.




Elle ne répond pas.





LUI, épouvanté.


Ne pars pas. Ne pars pas... Ou bien j’irai vivre où vous serez, tu entends ? Mon travail je m’en fous... J’irai dans la ville où tu seras, je serai là à vous empoisonner... jusqu’à ce que....





ELLE, lui coupe la parole.


... l’enfer recommence ?




Il vient vers elle. Derrière elle.





LUI, crié.


Je me fous de l’enfer. (Un temps.) Toi aussi. (Un temps.) Tu t’en fous complètement toi