Main La Muette

La Muette

Year:
2017
Language:
french
File:
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1

La Musica – La Musica Deuxième

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 895 KB
2

La Mort lente de Torcello

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 1.09 MB
Du même auteur





Essais

Se noyer dans l’alcool ?, PUF, « Perspectives critiques », 2001 ; nouvelle édition revue et augmentée J’ai lu, 2012.

La Grâce du criminel, PUF, « Perspectives critiques », 2005.

Le Téléviathan, Flammarion, « Café Voltaire », 2010.

Contribution à la théorie du baiser, Autrement, 2011 ; J’ai lu, 2015.

Comment vivre lorsqu’on ne croit en rien ?, Flammarion, 2014.

Ce qui nous relie, Allary éditions, 2016.

Pour que la philosophie descende du ciel, Allary éditions, 2017.





Romans

Premières volontés, Grasset, 1998 ; Pocket, 2006.

Être sur terre, et ce que j’en retiens, Calmann-Lévy, 2001 ; Pocket, 2004.

La Mire, Flammarion, 2003.

Un point dans le ciel, Flammarion, 2004.

De la supériorité des femmes, Flammarion, 2008 ; J’ai lu, 2009.

Quand j’étais nietzschéen, Flammarion, 2009 ; J’ai lu, 2010.

L’Orfelin, Flammarion, 2010 ; J’ai lu, 2013.

Voyage au centre de Paris, Flammarion, 2013 ; J’ai lu, 2015.

L’Homme qui aimait trop travailler, Flammarion, 2015.





www.donquichotte-editions.com





© Don Quichotte éditions, une marque des éditions du Seuil, 2017





ISBN : 978-2-35949-644-4




Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.





À Olivier.





TABLE DES MATIÈRES





Du même auteur




Copyright




Dédicace




Chapitre 1




Chapitre 2




Chapitre 3




Chapitre 4




Chapitre 5




Chapitre 6




Chapitre 7




Chapitre 8




Chapitre 9




Chapitre 10




Chapitre 11




Chapitre 12




Chapitre 13




Chapitre 14




Chapitre 15




Chapitre 16




Chapitre 17




Chapitre 18




Chapitre 19




Chapitre 20




Chapitre 21




Chapitre 22




Chapitre 23




Chapitre 24




Chapitre 25




Chapitre 26




Chapitre 27



Jamie




Note de l’auteur



Voyage au cœur d’un silence





J’étais jeune, monsieur l’historien, j’avais vingt-deux ans et, à cet âge, je n’entendais pas le bruit des bottes. L’amour était pour moi la grande affaire. Je passais des heures à regarder la rue par la fenêtre de ma chambre, pas pour surveiller le danger, mais pour rêve; r. Je pensais à mon fiancé, Albert. Ma respiration s’arrêtait si je croisais par hasard quelqu’un qui avait sa démarche, son rire ou qui portait son eau de Cologne.

Autour de moi, tout allait de mal en pis. Il y avait les lois de Vichy, les tickets de rationnement, le couvre-feu, les interdictions et les humiliations toujours plus nombreuses à mesure que l’Occupation durait, mais je ne réalisais pas. Non, jusqu’à ce jour de juin 1943, je ne comprenais pas ce qui était en train de nous arriver.

Tout a basculé tellement vite. Albert m’avait donné rendez-vous dans un café de la Presqu’île, à deux pas de la place Bellecour. J’avais trouvé un emploi comme fille au pair et n’avais de sortie que le dimanche après-midi. Albert était en apprentissage chez un imprimeur, il travaillait beaucoup lui aussi. On se voyait peu et jamais le soir. Les courriers d’Albert étaient pleins des projets qu’il avait pour nous deux, qui étaient bien plus concrets que les miens. Dans ses lettres, il me parlait de la maison qu’il comptait faire bâtir. Il voulait que nous ayons un poste TSF, une baignoire en fonte, une cuisine aménagée, que sais-je. Parfois il allait même jusqu’à me décrire des motifs de papier peint ou des rideaux – ça, c’était vraiment pour me conter fleurette, car depuis j’ai découvert que tous les hommes détestent les rideaux, ils préféreraient vivre en plein air, en contact direct avec le soleil, du moins, c’est l’image qu’ils se font de la vie digne d’être vécue, et puis ils finissent par se rendre aux arguments des femmes et va donc pour les rideaux…

Ce dimanche-là, je devais le rejoindre pour le goûter. Nous étions allés au cinéma le week-end d’avant voir Lumière d’été, avec Madeleine Renaud, je crois. Il m’avait caressé doucement la main en profitant de l’obscurité de la salle et depuis je vivais dans l’attente de nos retrouvailles. J’avais un nœud dans le ventre, j’espérais qu’il oserait à nouveau me prendre la main, dans ce grand café où les serveurs nous souriaient d’un air encourageant.

Alors, vous pouvez me parler de la bataille de Stalingrad, de Radio Londres, de Laval ! La guerre, pour moi, c’était une affaire d’hommes, une réalité dont d’autres portaient la charge sur leurs épaules. Mon monde à moi était tellement plus léger. J’aimais Albert. Albert m’aimait. Dès que les bombardements et les combats s’arrêteraient, dès qu’on cesserait de voir des soldats en uniforme à tous les coins de rue, Albert m’épouserait. Il me l’avait promis.

Arrivée à trois cents mètres du café, je me suis abritée sous une porte cochère et j’ai commis ce geste de honte, j’ai ouvert le col de mon manteau pour le replier. Sans cela je n’aurais pas pu entrer dans cette brasserie, car les établissements publics m’étaient interdits. Les Aryens ne devaient pas s’enjuiver, comme disait leur propagande. Albert savait que j’étais juive, lui ne l’était pas et il s’en moquait – je crois qu’il ne mesurait pas vraiment, lui non plus, ce que cela impliquait. Ou bien le mesurait-il trop bien ?

C’était donc un de ces jours de la fin du mois de juin où l’été se fait attendre, un de ces après-midi où le vent fait trembler les flaques, où tout frissonne… Quand je suis entrée dans le café, la salle était chaude et bondée, le bruit du percolateur couvrait les conversations, l’atmosphère était compacte, mais j’ai vu aussitôt qu’il y avait deux hommes installés à la table que nous occupions d’habitude. J’ai regardé ces inconnus avec un mouvement d’hésitation, eux m’ont dévisagée attentivement. Albert n’avait jamais été en retard à aucun de nos rendez-vous, pour ne pas m’obliger à patienter seule dans un endroit où je n’avais pas le droit de me trouver. Ce n’était pas de la ponctualité, c’était une mesure de précaution élémentaire. Son absence ne pouvait pas être anodine. J’ai tout de suite craint qu’il soit arrivé quelque chose de grave. Je me suis dirigée vers le comptoir pour y interroger le garçon qui connaissait Albert – mais celui-ci m’a tourné le dos, il a continué d’essuyer les verres avec son torchon d’un petit geste sec de la main comme si de rien n’était. Les deux inconnus se sont levés, ils se sont approchés de moi. L’un d’eux a relevé d’un coup le col de ma veste pour découvrir mon étoile, sur laquelle il était écrit Juif.

C’est idiot, mais quitte à porter l’étoile, vous n’imaginez pas, monsieur l’historien, à quel point j’étais contrariée qu’ils aient mis dessus Juif et non Juive. Être juif, c’était donc cesser d’être une femme ?

Mais ils m’ont attrapée chacun par un coude :

— Maintenant, sale youdi, tu te la fermes et tu nous suis sans moufter.

Ce sont les mots exacts que le plus petit m’a balancés à la figure d’une voix aiguë, et je vous assure qu’ils sonnent encore dans mes oreilles. Personne ne s’est interposé, les serveurs, les clients ont laissé faire. Tout est allé très vite de toute façon, je suis sortie flanquée de ces deux lascars et ils m’ont conduite jusqu’à une traction noire stationnée à vingt mètres.

Je n’ai plus jamais entendu parler d’Albert. Je ne l’ai pas cherché, j’ignore ce qu’il est devenu. Après la Libération, j’aurais pu facilement ouvrir le Bottin de Lyon, contacter sa famille ou son ancien patron. Mais je n’ai pas levé le petit doigt pour le retrouver.

Vous qui passez vos journées le nez dans les archives à essayer de vérifier des faits lointains, à reconstituer les trajectoires des personnes, ça doit vous sembler incompréhensible qu’on ne se donne même pas la peine de tirer au clair certains événements majeurs de sa propre vie. Mais je crois que la plupart des gens sont comme ça. Il y a des choses qu’on préfère laisser dans l’ombre. Dans le pire des cas, Albert a peut-être donné mon signalement pour se débarrasser de moi, par exemple parce qu’il en aimait une autre et qu’il ne savait pas comment me l’annoncer. Les hommes sont si lâches parfois. En ces temps-là, un Français qui avait une amante juive pouvait la faire disparaître en un clin d’œil, il n’avait pas besoin de se compliquer la tâche avec une rupture. Mais je n’en sais rien, hein, c’est une hypothèse parmi d’autres, j’accuse sans preuve.

Si j’essaie de me rappeler le visage d’Albert, je dirais qu’il était ambigu. Il avait des grands yeux bleus, très francs. Mais il avait aussi cette lèvre fine, vous voyez, cette lèvre mince qu’ont les menteurs et les rusés… Pourquoi n’est-il pas venu au rendez-vous ? Je n’en saurai jamais rien.

Enfin, jusqu’à ce dimanche sinistre, j’avais un grand amour dans ma vie qui m’empêchait de voir les choses en face, c’était un genre d’ivresse, et en quelques minutes j’ai été dégrisée.





Comme ils ont abusé, vos collègues ! J’sais pas ce qu’ils avaient à prouver, je pige pas pourquoi ils tenaient tant à la jouer brutal. J’avais pas d’arme sur moi. Je les ai même pas nargués. C’est moi qu’ai fait le 17, la vérité, c’est moi qui vous ai prévenus. Je vous appelle parce que je suis en détresse, et vous, pour me remercier, vous me plaquez à terre, vous me faites la fouille au corps, vous me mettez les menottes mains dans le dos. On est où, là ?

Vos collègues, ils se sont trop crus dans un film, je te jure. Ils se sont dit ça y est, c’est le grand jour. En plus, ils m’ont super mal parlé. Quand j’ai voulu expliquer la situation avec des phrases calmes et tout, le plus gros des deux, ouais, celui-là qui ferait mieux d’arrêter le McDo avant de finir en mode baleine bleue dans son uniforme, il m’a sorti :

— Toi, le melon, tu te la boucles, maintenant tu vas faire ce qu’on te dit.

Je suis pas près de l’effacer, celle-là. Vous devez la mettre dans votre déposition. Parce que ça passe pas, y en a marre de vos injures. Mais non, j’exagère pas. Vous débarquez sur un drame, une vraie scène de tristesse qu’a de quoi t’arracher les larmes du cœur, et tout de suite vous faites vos raccourcis trop faciles. Vous me voyez, et rien qu’aux apparences vous jugez : c’est lui le coupable. J’parie que si un bouffon des pavillons vous téléphone parce qu’il est dans la même galère, vous lui faites pas un plaquage au sol, vous lui passez pas les bracelets. Sur ma vie, il aura droit au traitement témoin VIP.

C’est là que l’autre agent il a eu une remarque que j’ai pas bien captée, le style qui tombe comme un cheveu dans la soupe.

Il a dit :

— Regarde, c’est pas croyable comme tout est dans son jus ici.

Et je savais pas bien ce qu’il visait par là, si c’était en référence à la déco ou quoi. Surtout qu’il a fait un geste de la main, genre je t’ouvre les yeux sur le monde tel qu’il est. Alors j’ai regardé autour de moi. C’est vrai qu’avec le vieux papier peint à rayures rose et gris qu’y a sur les murs, le sol en béton avec ses petits cailloux ronds coulés dedans comme des perles, nos apparts, on sent qu’ils remontent au siècle dernier. Même l’évier dans le salon, tout plat, j’en ai jamais vu un pareil ailleurs, faut croire que le modèle se fait plus depuis un bail. Pas plus que les gros radiateurs en métal qui te détruisent ton sommeil à base de glouglous.

Mais ça me gave, la vérité, que vos collègues m’aient mal considéré comme ça dès le premier regard. Faut réfléchir des fois. Si j’avais quelque chose sur la conscience, est-ce que je me serais balancé ? Faut pas rêver, ça fait longtemps que je me serais barré. Je serais en cavale à l’heure qu’il est.

D’accord, d’accord, on vous a pas appelés illico. J’avoue, on a pris notre temps. Il s’est passé bien quatre heures avant qu’on fasse la démarche. Mais c’est pas qu’on hésitait, non, on n’a pas eu la tentation de fuir. On était choqués, point barre. Elles sont passées vite fait, les quatre heures, on n’a pas compté. Moi, j’avais un puzzle en bordel dans la tête. J’arrivais pas à recomposer l’image, tellement j’étais perdu.

En sixième, le prof d’histoire nous a raconté la disparition des dinosaures. Je m’en souviens encore, comme j’avais mal pour eux. Y a une météorite qu’a percuté la Terre et du jour au lendemain plein de cendres flottaient dans l’air. Le soleil passait plus au travers. Les plantes se sont mises à crever à cause du manque de lumière. Bientôt les dinos ont plus rien trouvé à grailler et ça s’est mal terminé, la story. Après le drame, dans l’appart, j’avais comme l’hallu de les voir moi aussi, les cendres qui volaient partout. Je me sentais dans le noir, comme si la nuit venait de tomber en plein jour. À peine si j’arrivais encore à respirer.

Pendant ces quatre plombes, on n’a rien fait que bader. On se disait des phrases inutiles, toujours les mêmes en boucle. C’est pas possible, Non, c’est pas possible, C’est pas vrai. Comme si ça changeait quelque chose à l’affaire. Et puis on a compris que la réalité était là sous nos yeux, qu’on n’avait pas d’autre choix que de vivre avec, et c’est là qu’on a pensé à vous.

Même que dans la caisse en route vers le commissariat, avec les menottes qui me défonçaient grave les poignets, je me suis juré que j’allais pas coopérer. Que je vous refilerais pas une info, parce que des gens qui vous maltraitent, ça mérite même pas de dépenser sa salive. Alors ouais, c’est exact, en arrivant ici j’ai un peu fait le mec, façon grand banditisme, en mode je réponds pas aux questions tas de crevards, on verra ça devant le juge. J’ai tenu sur cette ligne déter jusqu’à votre venue, parce qu’avec vous c’était plus la même. Je sais pas comment vous avez fait, mais direct vous avez trouvé le point sensible. Comment vous m’avez retourné, inspecteur, j’en reviens pas.





Attention, pour moi les images de l’époque ne sont pas en noir et blanc comme pour vous. Pour moi, Drancy, c’est encore un film en couleur, et nous ne sommes plus très nombreux à pouvoir en dire autant !

J’y suis arrivée par un matin du début de juillet, dans un autobus à plateforme qui a freiné devant le portail principal avec un gros soufflement des amortisseurs. Il y avait des gendarmes en faction à l’entrée et puis plusieurs rangées de barbelés, très hautes. J’avais vaguement entendu parler d’endroits dans ce genre-là, mais n’avais pas d’idée précise de ce que c’était qu’un camp. Je n’avais jamais vu aucune photo ni aucune gravure qui aurait pu m’y préparer. Avant la télévision, avant les ordinateurs, le monde comptait encore beaucoup de lieux comme ça, cachés, dont personne ne connaissait l’apparence.

Vous le savez, le camp de Drancy était aussi une vraie curiosité, du point de vue de l’architecture. Nous n’avions pas l’habitude de ce type de construction, c’était vraiment très futuriste pour nous, comme vision. Il y avait ces longues bâtisses de quatre étages qui formaient un U, et puis surtout cette série de tours qui s’élevaient sur la droite. Ces bâtiments avaient été conçus pour servir de logements populaires. Ils avaient été dessinés par des architectes célèbres, dont l’un était prix de Rome, il me semble – oui, c’est ça, Eugène Beaudoin, vous avez la mémoire des noms. Mais au début de la guerre, tout était resté en plan. Du coup, ce qui aurait dû passer pour l’expression du génie français, le nec plus ultra de la modernité, était encore en chantier. Cela rajoutait à la bizarrerie, ce mélange de sophistication et de gravats bruts.

Il n’y avait pas de goudron sur le sol de la cour, mais une poussière de mâchefer qui venait se coller dans les narines et la gorge.

Une jolie marquise, avec des colonnades, décorait le bas des façades, mais elle était en béton nu.

Nous avons franchi le portail à la queue leu leu et, sur le moment, j’ai presque été soulagée de respirer l’air du dehors. Cela faisait plusieurs jours que je n’avais pas pris de douche. Comme nous étions tous dans le même cas, la puanteur dans l’autobus était intenable.

Nous avons traversé la cour, qui m’a semblé interminable. Elle était vide, sans ombre, sans arbre. En m’avançant, je les ai vus : il y avait des centaines d’yeux brillants aux fenêtres. Les détenus se penchaient par toutes les ouvertures des bâtiments et nous regardaient arriver en silence avec, comment dire, plus que de l’insistance, de l’avidité. Plus tard, j’ai su que la plupart d’entre eux cherchaient parmi les nouvelles têtes leurs proches, leurs maris, leurs femmes, leurs frères et sœurs, leurs enfants… Ce qui explique cette manière d’observer, de vous manger du regard. Sur le moment, ça m’a mise mal à l’aise. J’avais l’impression, avec ces regards braqués sur moi comme des projecteurs allumés, d’être devenue une sorte de bête de foire, d’avoir été changée en monstre.

On nous a fait entrer dans les baraques de fouille, en fait de simples cabanons installés au fond de la cour. La sensation de flottement qui avait accompagné mes premiers pas à Drancy a subitement fait place à un trop-plein de réalité.

Non, je ne rêvais pas.

Nous avons été pris en charge par des petits groupes de six ou sept gars, qui nous ont demandé de déposer nos affaires sur des tables en bois et de nous mettre en sous-vêtements. Depuis que j’avais des formes, depuis que j’étais une jeune femme, personne ne m’avait jamais vue en culotte et en soutien-gorge, même pas maman. C’est vous dire combien j’étais gênée. Pendant que je défaisais ma ceinture et commençais à baisser ma jupe, le plus lentement possible, pour gagner du temps, pour ne pas être la première à me retrouver à moitié déshabillée, j’ai remarqué un détail qui m’a fait froid dans le dos : les fouilleurs portaient un brassard jaune à leur bras gauche, sur lequel j’ai lu Jüdischer Ordner. Je ne connaissais pas l’allemand, non, mais comme tout le monde j’avais acquis quelques notions depuis la défaite. J’ai compris qu’on avait affaire à un service d’ordre juif.

Mais je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir plus que ça, j’entendais autour de moi les autres qui protestaient. Les hommes refusaient qu’on leur prenne leur tabac ou leur monnaie. Les femmes ne voulaient pas se séparer de leur maquillage ou d’un collier, d’un bracelet. Il fallait les entendre rouspéter et gémir, ils suppliaient comme des mômes :

— Laissez-moi ça ! Au moins ça ! S’il vous plaît ! S’il vous reste un peu de cœur ! C’est un cadeau de ma mère ! C’est tout ce qu’il me reste à fumer. Par pitié !

Bien sûr, ça ne servait à rien. En fait de fouille, il s’agissait d’une séance de racket en bande organisée. Je précise quand même que ces vols n’atterrissaient pas dans les poches du service d’ordre juif – non, ça n’allait pas jusque-là, tout ce qui était saisi était récupéré par les gendarmes français, trop contents de jouer les receleurs.

Je n’avais pas grand-chose sur moi et je n’ai opposé aucune résistance. Je n’ai même pas tenté de planquer ce que j’avais. Résultat, en un tournemain, presque tout le contenu de mon sac a été confisqué. On m’a pris une brosse à cheveux avec un montoir en nacre, je la revois encore, et un flacon de parfum, mes tickets de rationnement et même des gâteaux vitaminés Nestrovitt, sur lesquels le fouilleur a fait main basse avec un air de gourmandise.

Mais mon attention était aussi attirée par ma voisine : elle portait dans ses bras un nourrisson qui devait avoir quoi… quatre ou cinq semaines, pas plus, et elle demandait qu’on le laisse tranquille. Les fouilleurs ont posé le nourrisson sur la table et ont arraché ses langes. Brutalement. Vous vous rendez compte ? Ils ont ouvert les langes d’un nouveau-né pour vérifier qu’il n’y avait rien dedans, et bien sûr la couche était sale, elle n’avait pas été changée depuis des jours. Le bébé criait, mais il était si petit que sa voix ne portait pas. Je me souviens d’avoir regardé son nombril gonflé qui ressemblait à un énorme caillot de sang et que ça m’était apparu comme une blessure.

— Donnez-moi vos chaussures, mademoiselle ! m’a lancé un fouilleur avec un sourire auquel il manquait des dents.

Je me suis demandé s’il les avait perdues avant ou après son arrivée à Drancy. Mais il montrait du doigt mes chaussures à talons avec son sourire mauvais :

— Je vous assure que des échasses pareilles, vous n’en aurez pas besoin par ici !

C’était un cadeau d’Albert. Je les ai enlevées, je crois que je n’étais même pas triste de m’en séparer, le fouilleur les a mises de côté et m’a refilé des sabots à la place. Il m’a dit :

— Ici, vous serez drôlement mieux avec ça.

Il avait du toupet.

En sortant de la baraque de fouille, j’étais sonnée, je flageolais, j’avais du mal à marcher avec les lourds sabots. On m’a dirigée vers une nouvelle file d’attente pour passer à la kanzlei, la conciergerie, où je devais être enregistrée.

Quand mon tour est arrivé, je me suis retrouvée assise sur une chaise de fer, face à une bonne femme d’une cinquantaine d’années qui portait l’étoile jaune. Encore une Israélite ! j’ai pensé, car on employait surtout ce mot à l’époque.

Elle m’a posé des questions sur un ton monocorde, sans me regarder dans les yeux, peut-être parce qu’au fond d’elle-même elle avait honte du rôle qu’elle tenait dans la scène, ou parce que cela lui aurait fait mal de me regarder en face, et de voir mon humanité, n’est-ce pas.

— Donnez-moi vos prénoms et noms complets.

— Elsa Judith Sebbah, je lui ai dit.

— Date de naissance ?

— 23 janvier 1921.

— Le lieu ?

— La Croix-Rousse, à Lyon.

N’y tenant plus, ne comprenant pas le sens de cet interrogatoire policier, j’ai rompu l’ordre des questions et tenté d’obtenir des explications :

— Mais, s’il vous plaît, pouvez-vous me dire pourquoi je suis ici ? Qu’est-ce qui m’est reproché ? Je n’ai rien fait de mal, je n’ai jamais volé ne serait-ce qu’un bout de pain, je ne trafique pas au marché noir…

Plus je parlais et plus ma voix devenait faible, lamentable. Je sentais bien que je n’avais pas assez de fermeté et que ce ton tremblant jouait en ma défaveur, qu’il donnait envie à la femme en face de se débarrasser de moi au plus vite, de devenir méchante, puisque j’étais si faible.

Sa repartie n’a pas manqué :

— Pour qui vous prenez-vous, à la fin ? Bien sûr que vous êtes innocente ! Vous vous imaginez peut-être que votre cas est tellement exceptionnel ? Ici, il n’y a qu’une seule chose qui puisse vous aider. Est-ce que vous savez travailler ?

Et comme je ne réagissais pas, elle a repris :

— Vous connaissez un métier, vous pouvez vous rendre utile ?

Je lui ai répondu que j’avais commencé des études d’institutrice avant la guerre.

Elle a poussé un gros soupir.

C’était vrai, sauf que depuis le statut des Juifs d’octobre 40, j’avais perdu le droit de travailler dans l’enseignement. Autant dire que ma formation était superflue.

— Et à part ça ? Vous savez faire quoi d’autre ? Coudre, par exemple ?

J’ai répondu que oui, que j’aimais bien la couture et que j’avais envie de travailler. Elle a paru satisfaite.

Ensuite, cette femme m’a posé une série de questions pour déterminer si j’avais de la famille encore en liberté. J’ai commencé par lui raconter la vérité. J’étais fille unique. Papa était mort quelques années plus tôt de la fièvre espagnole. J’avais aussi un oncle et une tante, mais ils étaient partis vivre à Nice dès le début de l’Occupation, pour gagner la zone libre.

Alors, l’enregistreuse s’est inquiétée de ce que faisait ma mère. Là, j’ai senti d’instinct qu’il y avait danger. J’ai répondu que je ne savais pas, que j’étais sans nouvelles depuis six mois. Elle m’a demandé la dernière adresse connue de ma mère. J’ai menti. Je lui ai fourni une adresse imaginaire, qu’elle a notée.

Ma mère, en vérité je la savais cachée chez des amis dans les monts du Lyonnais. De toute façon, elle avait perdu son emploi, parce qu’elle travaillait dans un cinéma, autre profession qui nous était interdite, allez comprendre pourquoi. Les Juifs n’avaient pas le droit d’exercer un métier en rapport de près ou de loin avec l’industrie cinématographique, c’était comme ça. Pourtant, ma mère avait une place de gérante au Melchior, ça se rapprochait plus de la comptabilité que d’autre chose. Une fois au chômage, elle avait décidé de quitter Lyon, car la ville ne lui paraissait plus sûre, c’est ce qu’elle disait, et elle était partie vivre chez une amie d’enfance, à la campagne donc. Ma mère, qui avait toujours connu une vie de citadine, s’était retrouvée du jour au lendemain courbée dans les vignes, à aider à tirer les sarments, à sulfater. Un vrai boulot d’homme, mais on ne se plaignait pas à l’époque ! Au moins, là-haut, dans les collines, personne ne connaissait l’identité de ma mère, elle était à l’abri.

Moi, pendant tout ce temps, et malgré l’éloignement de maman qui me donnait des nouvelles par courrier, et qui m’invitait à venir la rejoindre, j’étais restée à Lyon, par naïveté. Parce que je me trouvais bien dans la famille qui m’avait recueillie comme fille au pair et que je me croyais en sécurité, protégée des persécutions.

— Pour résumer, a fait l’enregistreuse : vous êtes juive, vous n’êtes pas mariée, vous êtes de nationalité française et vous n’avez pas de proche en attente de regroupement, à l’exception de votre mère avec laquelle vous n’êtes plus en contact. Est-ce bien exact ?

J’ai fait oui de la tête.

— Donc, vous êtes B.

Je lui ai demandé ce que ça signifiait, elle m’a notifié qu’elle marquait un B sur ma fiche, ce qui voulait dire que j’étais immédiatement déportable. Mais la date de ma déportation était impossible à prévoir. Ce serait dans trois jours ou un an, on verrait selon…

Dernière formalité, l’enregistreuse m’a prié de retenir par cœur trois numéros : j’avais le matricule quatre cent trente et un, j’étais assignée à l’escalier quatorze, chambre trois. Elle a répété en articulant bien chacun des numéros, il ne fallait surtout pas les oublier, ils composaient ma nouvelle identité à Drancy : quatre cent trente et un, quatorze, trois.

Elle a donné un coup de tampon à l’espèce de fiche de carton qu’elle remplissait depuis le début de l’entretien.

J’avais toujours détesté, au plus profond de moi-même, l’administration, et maintenant je savais pourquoi.

Par la suite, j’ai appris que certains avaient passé cet examen plus brillamment que moi. Les plus habiles avaient su faire croire qu’ils étaient conjoints d’Aryens, ou qu’ils appartenaient à une nationalité protégée, qu’ils étaient hongrois, britanniques ou turcs… Ou qu’ils avaient de la famille et qu’ils devaient attendre leur arrivée, ou qu’ils étaient médecins, ou qu’ils parlaient couramment l’allemand, ou même qu’ils n’étaient pas juifs et qu’ils allaient bientôt fournir un certificat de baptême pour le prouver. Bref, ils avaient su produire un argument qui leur évitait la déportation immédiate et leur permettait d’être versés dans les catégories A ou C. Mais ça, je ne l’ai saisi qu’après coup, car devant cette femme qui me débitait ses questions sur un ton sec et hostile, j’étais restée sur la défensive, je n’avais eu aucune présence d’esprit. Je n’avais pas compris que je pouvais aussi jouer avec la situation, qu’il y avait une marge de négociation, oh, pas bien grande.

Bref, j’aurais pu montrer plus d’à-propos pour mon oral d’entrée, mais je crois que j’étais trop fatiguée, je voulais juste aller droit au but – un coup de tampon, qu’on classe l’affaire et qu’on me donne un lit.





Chaud le coup de pression que vous m’avez mis en début de garde à vue ! Sur ma vie, inspecteur, vous avez assuré. Si j’étais votre boss sérieux, j’vous mettrais une prime, genre rien que pour ça. J’sais pas si c’était un bluff. Quand vous m’avez dit que vous alliez serrer ma mère et la mettre au trou pour la nuit, j’ai psychoté. Je peux pas laisser faire un truc comme ça moi, aussi vrai que je m’appelle Nour et que ma daronne est sacrée.

Je vous fais pas le dessin, ma mère, elle touche à peine trois mots de français. Quand un mec lui dit Bonjour madame, elle se retourne et elle regarde derrière elle. Elle se demande si c’est à elle qu’on parle comme ça. Tellement elle a peur de passer pour une blédarde, elle répond jamais au téléphone. Elle est flippée, dans ce pays elle maîtrise pas les codes. Elle essaie de pas poser de problème, de rester au calme. J’sais pas de quoi elle flippe, mais on dirait qu’elle a toujours la crainte d’être prise en flag. En garde à vue, elle aurait pas tenu, miskina. État civil, rien que cette expression, ça lui aurait coupé la parole. Je parie que pour la fouille vous lui auriez enlevé le voile, et là, ç’aurait été trop l’affiche.

J’ai remarqué un truc marrant, soit dit en passant. Vous, les condés, vous dites pas interrogatoire mais audition. Style c’est un casting et on va être choisis pour The Voice ! Faut avouer qu’il est bien hypocrite, votre vocabulaire. Ça va avec le reste.

Ma daronne, c’est ce que j’ai de plus cher sur la terre. Y a pas que moi qui le dis, la religion est d’accord. Un jour, un homme a demandé à Mahomet : qui c’est que je dois traiter le mieux au monde ?

— Ta mère, a répondu le Prophète.

Et en deuxième position, a demandé le mec, c’est qui que je dois traiter avec le plus d’attention et d’amour ?

— Ta mère, a répondu le Prophète.

En troisième position, sur la dernière marche du podium, c’est à qui que je dois le plus le respect ?

— Ta mère, a encore dit le Prophète.

OK. Et en quatre ?

— C’est ton père.

Vous captez le bail ?

Pour moi, remarquez, c’est plutôt easy à appliquer, le conseil, vu que je me souviens de rien sur le daron. Sur les photos qu’on a de lui à la maison, il a une petite moustache. Il s’appelait Lucien. Il paraît que c’était pour l’intégration, que ça se faisait au bled de donner des noms de Gaulois aux gosses, histoire de se mettre bien avec les colons. Je sais pas si au final il s’est mis bien, mon père, si on l’a dédommagé de la bonne vieille honte de s’appeler Lucien, en tout cas y a pas deux versions de son départ qui s’accordent. Un jour, ma mère me dit qu’il est tombé très malade, le crabe aux poumons parce qu’il fumait, il est parti à l’hosto et il a calanché. La fois d’après, c’est qu’il a dû aller aider la famille au pays, il est rentré et puis on lui a pas renouvelé ses papiers. Ou alors il est parti aux States et il a pas réussi à faire fortune comme il l’avait promis juré, conclusion il nous a pas rappelés pour nous laisser tranquilles avec nos rêves. Ma mère, depuis que j’ai cinq piges, elle m’a bien servi une douzaine de versions de cette histoire. La seule chose qu’est certaine, c’est qu’il avait une petite moustache. Et qu’il s’appelait Lucien. Et qu’il clopait, car il a la garo à la bouche sur toutes les photos qu’on a de lui.

Son boulot, à ma mère, c’est pas le kiffe. Vous en connaissez beaucoup, vous, des petites filles qui rêvent de faire le ménage quand elles seront grandes ? Ma mère, j’sais pas exactement ce qu’elle voulait devenir quand elle était enfant. Elle l’a jamais dit. Moi, je suis sûr que, dans le secret, elle en avait des beaux projets. Avec les meufs, c’est toujours le même délire, elles s’imaginent avec des sapes de princesse et un mari gentil, dans un palace en mode lourd. Avec une salle de bains de dingue, style jacuzzi, et des pur-sang qui piaffent dans l’écurie. Nan, là, je déconne, ma mère elle sait même pas ce que c’est un jacuzzi. Tous les matins, elle se lève à cinq du. À six heures trente elle est derrière la cité à attendre le 113, qui l’emmène à la gare de Bobigny. Puis elle prend le métro pour Paris. Elle doit pointer chez ses patrons à sept heures et demie. Quand elle a du retard à cause d’une grève des transports, ils la mettent mal.

Elle fait le ménage dans le seizième, pour un couple de bourges. C’est des Brésiliens. Ouais, t’y crois à ça ? Ils sont brésiliens et pourtant c’est pas des travelos, non, ils sont plus blindés que les gagnants de l’Euro Millions. Une Arabe qui bosse pour des Latinos, ça la fout mal quand même. Moi, je l’ai jamais vue, leur maison, ma mère elle m’a dit. Les mecs ils ont une pièce juste pour leurs chaussures. Tu vois le délire ? Ce gars-là, il a soixante-quatorze paires de pompes en cuir – et pas une Jordan là-dedans, le ouf ! Ma mère, elle doit les cirer une fois par semaine, toutes, même celles qu’il ne porte jamais. C’est dans le règlement de la maison, ça se discute pas.

Mais les chaussures, c’est rien encore. L’autre truc lourdingue chez eux, c’est le maquillage. Sa vieille bitch de patronne, elle a des kilos de tubes de rouge, de vernis, de crèmes, de mascaras, genre elle a braqué un Sephora. Ma mère, elle doit lui laver son matos à tartiner tous les jours. Ma daronne est tellement flippée de devoir nettoyer ce salon de beauté qu’elle utilise des gants façon Les Experts Manhattan. Une fois, elle a fait tomber une bouteille de parfum, qui s’est cassée sur le carrelage. Tu sais comment elle a réagi, sa patronne ? Elle lui a retenu sur son salaire le prix de la boutanche de parfum neuve. Ce mois-là, on a plongé dans le découvert, et la banque nous a réclamé des agios par-derrière. La vérité, ça coûte un bras d’être pauvre !

Le plus chaud, c’est leur chien. Ils ont carrément tapé dans le lévrier afghan. Tu sais c’est quoi le comble de la win, quand t’es lévrier sur Paname ? C’est d’avoir une salle de bains pour toi tout seul. Avec une grande baignoire, des serviettes et même un sèche-cheveux. Le bâtard ! En plus, c’est ma mère qui lui fait sa toilette.

Hé ouais, ma daronne, elle trime pour un salaire de zèremi. Elle se donne du mal pour ramener à la maison l’oseille. Et vous croyez qu’elle se plaint ? Jamais. Toute sa vie elle a fait le dos rond. Elle accepte la destinée. C’est comme pour la télé : même si elle sait comment marche la télécommande, elle appuie pas sur les boutons avec les flèches. Pour elle, y a que on/off. Jamais elle choisit sa chaîne. Elle allume puis elle éteint. Elle se contente de ce qu’il y a. Mektoub !

Désolé, je fais des détours, c’est total hors sujet. Mais j’voulais vous expliquer pourquoi la mère, elle compte. S’il vous plaît, laissez-la hors du jeu. La pauvre, elle a rien fait. Et puis elle pige trop rien.

Tiens, regardez, chaque année quand le maire avec son bandeau tricolore et les Feujs avec leurs kippas ils viennent faire leur petite cérémonie du souvenir, début juillet, ma mère, elle me redemande ce qu’ils font là. Chaque année elle pose la question. Ça l’inquiète trop de voir notre maire avec cette équipe de gens bien sapés. Elle pense genre qu’on va se faire expulser, qu’ils sont tous hommes d’affaires, promoteurs et agents immobiliers, qu’ils sont là pour nous virer de nos HLM, qu’ils ont un projet d’avenir pour le quartier. Chaque année, je dois la rassurer, la mère. Non, c’est juste les Juifs qui viennent se recueillir. Mais rien à faire, ça l’impressionne. Elle a toujours pas capté qu’à la Muette, y avait comme qui dirait du passif. Niveau enseignement, elle connaît pas grand-chose. Je sais pas trop si elle est au jus, pour la Seconde Guerre mondiale.

D’accord, je tourne autour du pot, vous avez raison. Vous inquiétez pas, je vais vous raconter la journée qui vous intéresse en mode sincère, OK ? J’vous assure que vous serez content de moi. Je vais être un brave petit prévenu. Mais il y a un deal entre nous, un contrat moral comme ils disent, ces tocards d’éducateurs. Je réponds à vos questions sans rien esquiver. En échange, ma daronne, vous l’oubliez. Vendu ?





Sur le seuil de la chambrée, j’ai reculé. J’ai revu, avec un serrement de cœur, ma chambre de Lyon. Ce n’était pas un palace, ça non, imaginez une petite pièce mansardée avec un lavabo, mais rien n’y était agressif. J’avais posé des brise-bise aux fenêtres, j’avais cousu des coussins de brocard qui recouvraient le lit, j’avais un gros traversin qui me tenait chaud l’hiver. C’était un nid douillet, qui sentait toujours le propre.

Dans cette chambrée de Drancy, au contraire, on aurait dit que tout à coup les choses et les objets étaient hostiles. Tenez, le sol par exemple… Il n’y avait même pas de parquet ni de carrelage. La dalle était là, rugueuse, pas dégrossie, telle que l’avait crachée la bétonneuse. Les tubes de l’électricité ressortaient. De-ci de-là des flaques s’étaient formées, elles avaient une couleur brune, on aurait dit du jus de chique. Au milieu de la pièce, il y avait une grande auge de zinc, avec sept arrivées d’eau commandées par un robinet, c’était la salle de bains collective, figurez-vous. Du linge séchait sur des cordes tendues n’importe comment. Quant aux vitres des fenêtres, elles avaient été badigeonnées à la peinture bleue, à cause de la défense passive – je vous rappelle que, sous Vichy, on avait obligation de boucher les persiennes des volets avec du papier journal et de ne faire aucune lumière la nuit, pour ne pas guider les avions alliés. Cette peinture bleue faisait partie du camouflage. Résultat, cette grande pièce où des femmes et des enfants vivaient les uns sur les autres était plongée en permanence dans une pénombre bleu marine. Encore un détail important à propos des fenêtres, elles n’avaient pas été raboutées aux murs. Quand le chantier de la Muette s’était arrêté, les huisseries n’avaient pas été posées. Ça laissait un vide, on pouvait passer la main entre le bord des fenêtres et le mur. Du coup, on n’avait pas de simples courants d’air, mais des vrais coups de vent qui s’enfilaient par là et traversaient la pièce.

Et puis, c’était la schlague ! Il régnait là-dedans une odeur affreuse, qui me donne encore aujourd’hui, rien que de vous en parler, la nausée. Bien sûr, ça sentait la crasse, la sueur, le sommeil, mais ces odeurs humaines étaient dominées par le Crésyl.

Comment, vous ne savez pas ce que c’est, le Crésyl ? Vous êtes trop jeune, ou bien vous n’avez jamais vécu à la campagne. Le Crésyl, c’est un désinfectant qu’on utilise, qu’on utilisait du moins, j’ignore si c’est toujours le cas, dans les poulaillers et les porcheries. Au nez, ça rappelle le gasoil et l’eau de Cologne, ça dégage un parfum acide qui donne mal à la tête. À Drancy, on versait de pleins seaux de Crésyl dans les chambres et les parties communes pour chasser les infections.

— Toi, tu dormiras là, m’a dit une détenue avec un brassard blanc, notre chef de chambrée.

Elle s’appelait Josèphe et c’était une brave femme, comme j’allais le découvrir plus tard.

Quand je me suis approchée de l’emplacement, j’ai été secouée : le châlit grouillait de punaises. Elles étaient bien trop nombreuses pour qu’on puisse les compter, elles formaient des grappes. Vous avez déjà été piqué par une punaise ? Ces bestioles nous bouffaient tellement que nous en avions les bras et les jambes gonflés. Pas moyen de s’en débarrasser ! Nous n’avions pas d’insecticide et, si on les écrasait, les cadavres se mettaient à cocotter et attiraient les autres, encore plus nombreuses.

Le hasard de la distribution des lits n’a pourtant pas si mal fait les choses, car il m’a permis de rencontrer Louise. On nous avait donné un lit superposé avec une seule couverture pour toutes les deux. Je suis allée me plaindre à Josèphe, mais elle m’a répondu qu’il fallait que nous nous contentions de cette couverture unique jusqu’au prochain convoi – à ce moment-là, si nous avions la chance de ne pas en être, nous pourrions peut-être récupérer un plaid. C’est pourquoi Louise et moi nous avons dormi, cette nuit-là et les suivantes, à deux sous la même couverture. Nous nous sommes tenues blotties l’une contre l’autre, même si nous nous connaissions à peine. Comme deux sœurs.

Autour de nous, tout était nouveau, incompréhensible. Il y avait les rayons des lampes torches et des phares dans la cour. Des aboiements et des cris résonnaient par moments, dehors. Puis, n’allez pas croire que la chambrée était silencieuse, bien au contraire. Nous étions une cinquantaine là-dedans. Certaines détenues papotaient entre elles, d’autres pleuraient. De temps en temps, une femme qui voulait aller faire pipi butait dans un seau, alors un bébé se réveillait et se mettait à crier pour une demi-heure ou plus. Les enfants étaient difficiles à calmer, surtout les plus petits – ils avaient faim, car la nourriture du camp ne leur suffisait pas et le lait de leurs mères mal nourries était trop pauvre pour eux. Malgré ces dérangements permanents, ou plutôt grâce à eux, Louise et moi nous nous sommes senties presque rassurées d’être ensemble, de faire bloc.

Elle était belle, Louise, alors que moi j’ai toujours été ingrate. J’ai toujours eu ce front trop grand, comme maman, et puis le teint de cire, les cheveux qui sont devenus gris de bonne heure – je ne suis pas le genre de femme sur qui les hommes se retournent. Louise, c’était le contraire. Elle plaisait. Elle avait des pommettes bien plantées, des yeux noirs, une peau blanche et une chevelure bouclée qui ne m’a jamais paru sale. Et avec ça, la taille bien faite. Je vous assure, elle tirait l’œil des hommes et au-delà, nous étions toutes sensibles à cette beauté qui n’avait besoin d’aucun artifice, d’aucun entretien. Nous n’en étions même pas jalouses. Que l’une d’entre nous reste agréable à voir, c’était une raison de ne pas désespérer.

Mais il n’y avait pas que la beauté chez cette jeune femme – enfin, je dis jeune, alors que nous n’avions pas plus de deux ans de différence – : Louise avait aussi quelque chose de touchant. Je ne sais pas, elle avait en elle comme une fêlure. Ce n’est pas quelque chose qui s’explique facilement, ça faisait partie de son tempérament, de sa personnalité. Louise m’a bouleversée avec sa fragilité. Rien qu’à sa manière de parler, d’une voix hésitante, presque éteinte, on avait envie de lui donner de la tendresse.

Elle a révélé chez moi des ressources que je ne soupçonnais pas. Oui, elle m’a donné le courage de surmonter ma fatigue, mon dégoût, ma faim, mon désespoir, parce que je voulais l’encourager et que je sentais qu’elle avait besoin d’une présence, d’une amie sûre. Moi, je voulais être ce soutien pour elle. En lui remontant le moral, en jouant les protectrices, c’est moi que je maintenais à flot. C’est pourquoi j’ose affirmer, avec le recul, que je ne m’en serais peut-être pas sortie sans Louise, tandis qu’elle, eh bien…

Mais notre pacte d’amitié s’est noué dès le premier soir, très naturellement. Nous nous sommes allongées. Elle m’a tourné le dos, j’ai passé un bras autour de son épaule. Nous étions bien ainsi. Nous avions besoin de ces gestes apaisants, de chaleur. J’étais fille unique, je n’avais jamais partagé un lit avec qui que ce soit. Vous vous rendez compte, monsieur l’historien, c’est durant ma première nuit à Drancy, sous cette couverture trop mince, alors que le vent soufflait sur nos têtes qui dépassaient, que j’ai senti pour la première fois un cœur battre tout près du mien. Et c’était beau.





Notre cité, elle m’évoque grave Tetris. Vous qu’êtes venu, inspecteur, j’suis sûr que vous comprenez ce que je veux dire. Vous avez vu, on habite dans des petits cubes. Les pièces des apparts sont en forme de cube. Les escaliers, on dirait des minicubes empilés. La cour, c’est qu’un grand cube avec du gazon rasé, comme si on lui avait passé la tondeuse un millimètre. Les galeries aussi, elles sont en mode géométrie pour les nuls. Y a pas de détails, c’est pas stylé. Ça sent le vite fait, le bâclé. Genre, je te ponds un monde de nazes en cinq sec. À mon avis, ce qui manque chez nous, c’est les courbes. Moi, je kiffe bien ça, les courbes. C’est doux. Ça donne des idées de caresse. Alors que les cubes, ça donne envie de frapper, ça fout la rage.

Ce matin, à sept heures quarante-cinq précises – j’ai une horloge dans la tête – j’étais allongé sur mon lit. Dans le cube de ma chambre. Je bougeais pas. J’attendais. Je m’étais brossé les chicots bien à fond, histoire de faire briller l’émail comme dans une pub pour la Javel. J’étais en mode beau gosse, la vérité !

J’étais là, sans musique, peperlito, à guetter les bruits de la cage d’escalier. Chez nous, les cloisons, elles sont mesquines. On dirait qu’ils ont construit ces apparts de base pour accueillir des sourds et puis que, finalement non, ils ont changé d’avis et ils ont mis des gens normaux à la place. Résultat des courses : ils ont rogné de la thune sur l’insonorisation, mais nous on a les oreilles qui chauffent !

Bref, j’ai reconnu son pas dans l’escalier. Un pas nerveux, speed comme s’il venait de se taper une vodka-Red Bull. Jamie, il était comme ça, on aurait dit qu’il était au taquet même pour aller au taf. Il voulait croquer le monde, le gars. Il avait la dalle, un truc de malade. Quand j’ai entendu la porte en bas se refermer, j’ai encore laissé passer quelques minutes. C’est ma marge de sécurité. Le temps qu’il trace. Le taf de Jamie se trouvait pas loin, dans un garage. Son métier, c’était carrossier. En réalité, carrossier, c’est pour faire genre qu’il se présentait comme ça. Ses journées, il les passait plutôt à changer des pneus crevés et des plaquettes de frein. Mais garagiste, comme statut, ça le fait pas. Quand tu t’annonces carrossier, y a un côté classe, même si c’est pas un job de millionnaire, on s’imagine que t’as des fois une Mercedes ou une Porsche sous les doigts. Et qu’à l’occasion tu nous emmèneras en virée sur Paname !

À huit heures zéro huit – matez la précision, inspecteur – je suis monté retrouver Samantha. On avait rencard. Ouais, vous avez bien compris. À la lumière coquine qui s’allume dans votre regard, je vois que vous me suivez. Quand Jamie bossait au garage, moi, je m’occupais de sa copine. C’est ça d’aller à la chasse. Faut réfléchir avant de signer un CDD ! Pourquoi ça resterait impuni… Une meuf qui s’emmerde toute la journée, forcément elle commence à se chercher des occupations, elle a besoin de bouger. C’est comme une voiture. Quand ça roule pas, ça s’abîme.

Je sais que Sam, à vue d’œil, elle a pas le physique de l’emploi. Elle est toute menue, plus plate que le nouvel iPhone. Mais faut pas se fier aux apparences, inspecteur ! Sous ses airs de fille bien, elle est bouillante comme la braise. Elle a des petits seins vite fait, des fesses en mode trente-six, mais y a pas plus dingo quand elle se lâche. Sérieux, moi j’adore ce contraste. Surtout que j’ai plutôt l’habitude du contraire, de la fausse gourmande qui dès qu’elle est à poil te refroidit cash tellement qu’elle bouge pas. C’est vicieux, les femmes ! Elles savent paraître ce qu’elles sont pas. Elles sont douées pour ça. Samantha, je vous jure que c’est une méga bombasse qui la joue fine.

Mais je sens que mon éloge commence à vous ennuyer et qu’il vous faut du solide. Depuis combien de temps ça durait ? Ce petit manège, comme vous dites, inspecteur, il a pas eu de commencement. Il est aussi vieux que le monde. Ou presque. C’est là que ça se complique. Jamie, Samantha et moi, on est des inséparables. On était à la maternelle ensemble, à Quatremaire. On s’est suivis au collège, à Jorissen. On venait de la Muette, sectorisés pareil. En plus, y a toujours eu un bon feeling entre nous. Et puis, faut que je vous dise, y a aussi un truc qu’a joué : en général, les gamins, ils durent pas longtemps au quartier. Dans notre cité, y a que des studios et des deux-pièces, alors les familles se font mettre sur liste d’attente et à force d’insister elles finissent par trouver un plan pour un appart taille XL. Même que c’était pas facile pour moi, quand j’étais petit, vu que si je me faisais un copain et que je m’attachais et tout, crac, il me faisait le coup de disparaître du jour au lendemain. J’avais des amis pour six mois, un an, pas plus. Ma mère et moi, on n’est que deux, on n’a pas senti le besoin de bouger, et puis on n’avait pas les ronds non plus. Ensuite, j’sais pas, le père de Sam, il est jamais là, il s’en tape, les vieux de Jamie, ils doivent pas être qualifiés pour la démerde, ou c’est vraiment des maudits, j’ai pas l’explication, mais eux non plus y sont jamais partis. Résultat, Jamie, Sam et moi, on est les seuls natifs de la cité à être encore là vingt ans plus tard.

Samantha et Jamie, c’est comme ma sœur et mon frère, c’est ma team quoi. Nos premiers délires, on se les est pris ensemble. La première fois qu’on a fumé, c’était des clopes que Samantha avait tapées à son père. Des Gitanes sans filtre. On avait dix piges, comment ça nous a défoncé la gorge, un truc de fou ! Moi j’ai failli tousser mais j’ai joué le bonhomme, Jamie et Sam ont fait la même. Ça nous faisait triper de fumer comme les grands du quartier, même si on avait les yeux qui chialaient ! Quand je vous en parle, ça me fait mal au cœur. C’est déjà loin tout ça. C’est l’enfance. Être nostalgique, savoir que ta life est déjà cramée à mon âge, ça pue non ?

Un autre fois, en cinquième, on a séché le français pour aller barboter une bouteille au Franprix. On n’y connaissait tellement rien à la tise qu’on a chopé au pif. C’est moi qu’ai carotte, j’ai posé mon sac au bas d’un rayon, ouvert la fermeture Éclair et bim, c’était fait, facile. Y avait pas encore des caméras toupar, c’était le bon temps. Sauf que je suis tombé sur un alcool louche à base de banane, plus vert que la bave de Shrek. Le Pisang. C’est comme ça qu’on l’appelle. On est allés se l’envoyer direct au bord du canal de l’Ourcq, dans le parc de la Bergère. Un nom qui nous fait bien rigoler, rapport qu’en verlan bergère ça donne gerber. Mes frelots, ils se sont carrément foutus de ma gueule ce jour-là. Moi, le Pisang, j’ai pas réussi à tenir, j’ai vomi tout ce que j’avais. C’était ma première cuite et elle se terminait en mode gros bad !

Depuis ce jour-là, vous pouvez plus approcher de moi le Pisang. Même les cocktails, dès qu’ils ont une couleur un peu zarb, genre on a créé un nouveau médoc et c’est toi le cobaye, je prends pas. Le Get 27, rien qu’à la vue il me met dans le malus. Par contre, y a eu un autre événement quand on était ados avec Jamie et Samantha, qu’a donné à notre amitié un tour carrément spécial. C’est une gaminerie, mais ça a tout changé ! Y a des conneries de jeunesse qui laissent des traces dans le cœur, inspecteur. Aujourd’hui, malheureusement faut que je vous en parle.

C’était un après-midi. On était en quatrième. Le père à Samantha était en bas dans la cour à réparer sa moto. C’est un vrai ténard, son père. Tous les dimanches il avait les mains dans le cambouis, il trafiquait sa grosse Honda. Nous, on était dans la chambre de Sam. On s’ennuyait. Alors, on a fait un jeu débile : on a commencé à se faire passer une allumette d’une bouche à l’autre, entre les lèvres. Chaque fois que l’allumette elle avait fait le tour complet, on en coupait un petit bout avec un cutter. Au bout d’un quart d’heure, l’allumette mesurait plus que trois ou quatre millimètres, nos lèvres se frôlaient à chaque relais. On était à deux doigts de se toucher, sans oser y aller. On pensait pas à mal, on cherchait la sensation vite fait. Là c’était au tour de Jamie, et moi je retenais ma respiration parce que ça me gavait d’assister à leurs smacks.

Et bam ! Jamie, alors qu’il s’approchait de Samantha avec son bâtonnet pas plus grand qu’une pine de Schtroumpf, il a avalé l’allumette.

— T’es con, mec ! Qu’est-ce que je fais maintenant ?

— Bah, tu viens la pécho.

Samantha, elle l’a fait. Elle l’a embrassé sur la bouche. Elle a même mis la langue, en la sortant façon actrice de boule. Elle voulait grave le retrouver, le bout de bois.

— Et moi alors, je suis l’homme invisible ? j’ai réclamé, normal, quoi.

Mais Samantha a tourné sa tête en mode chaudasse et m’a chopé aussi. Après, ça a dégénéré. On s’est retrouvés tous les trois avec les bras et les jambes emmêlés, une vraie partie de Twister. Sam, elle en devenait rouge. Elle avait un œil qui disait merde à l’autre. De nous avoir tous les deux rien que pour elle, ça lui flanquait le strabisme. Elle était surnaturelle, cette meuf. Voilà, quoi… On s’est tapé l’éclate en mode MMF sur YouPorn. Enfin, on s’est pas montrés trop hardcore. On était des puceaux. Alors on est restés pudiques. C’est pas allé plus loin que le doigt. J’étais surpris, j’avais l’impression que la teusch de Samantha me léchait la main comme un petit renard affamé. Cette aprèm j’ai découvert que cette fille, elle était tar-les-oufs !

J’y suis pas resté longtemps, au paradis. Dès le lendemain, elle m’a sorti des punchlines fatales. Des qui font bien mal et qui te cognent longtemps dans la mémoire. C’était un lundi. J’étais arrivé à Jorissen exprès avant la cloche, j’étais super impatient de retrouver mes potes maintenant qu’en plus on avait goûté le vice. J’avais eu la gaule toute la nuit. J’étais raide. J’étais dingue. J’étais en stress comme un blaireau. Samantha s’est ramenée la première, je me suis jeté sur elle mais elle a eu un petit recul pour esquiver ma bise. Je captais plus bien le délire. Elle chauffe et après elle recale ?

— C’est quoi ce plan, bordel ? Y a un problème ou quoi ?

— J’ai réfléchi, qu’elle m’a annoncé d’une voix de robot. C’est pas bien ce qu’on a fait hier. Ça se fait pas.

Franchement, si mon cœur avait été une boulette de shit, il se serait cramé à cet instant. J’ai tenté les questions :

— Qu’est-ce qui se passe ? T’as parlé à quelqu’un, on t’a fait la morale ?

— C’est pas de ta faute, Nour. Mais je le sens pas. Je le sens pas, je le sens pas. C’est tout.

Je secouais la tête, j’y croyais pas.

La cloche a sonné, il fallait rentrer en cours.

À la fin de la journée, le mystère s’est éclairci. Cette fois, c’était le tour de Jamie. Il est venu me voir à la sortie du bahut. Y a un banc, en fait un bloc de béton, sur lequel on aimait bien se poser avant de rentrer. Jamie a pris le ton grand frère. Je crois même qu’il m’a posé la main sur l’épaule. Il mesurait une bonne tête de plus que moi, mais c’était pas une raison. Je l’appréciais pas, son air supérieur. Pour qui il se prenait, la vérité !

— Faut que je te dise un truc. Samantha a pas trop aimé le trip d’hier.

Moi, je lui réponds :

— Sur le moment, elle kiffait.

— Sur le moment peut-être, qu’il a fait, mais maintenant elle a des remords. Faut la laisser tranquille. Oh, cousin, tu m’écoutes ? Faut que tu téj, c’est qu’une meuf, elle veut la paix, tu dois respecter ça.

Pas la peine de taper un speech, j’avais pigé.

Ces deux-là avaient fait équipe en loucedé. Ils s’étaient passé le mot. D’ailleurs, ça n’a pas manqué. Deux semaines plus tard, Jamie et Sam ont commencé à s’afficher ensemble. Et moi, j’étais plus de la fête. Dans le trio infernal, c’était moi qu’on avait giclé.





Six. Ils n’étaient pas plus de six SS à Drancy, et je suis encore capable de vous dire leur nom.

Il y avait d’abord Aloïs Brunner, notre Hauptsturmführer comme on l’appelait, le commandant du camp. Un petit gars d’un mètre soixante, avec une tête chafouine comme pas permis et un regard de fou, qui ne se déplaçait jamais sans sa cravache. Il y avait ensuite son adjoint Ernst Brückler, un géant celui-là, une brute épaisse qui aimait porter des gants de boxe. Je peux vous garantir que ces deux hommes étaient des détraqués, des pervers. Il leur manquait jusqu’au sens de l’humanité le plus basique. C’étaient des tueurs, des psychopathes et, sous un régime normal, ils n’auraient pas pu faire carrière dans l’armée, leur place aurait été à l’hôpital psychiatrique ou en prison.

Le troisième de la bande était Josef Weiszl, un type sans personnalité qui essayait surtout de se faire bien voir de ses supérieurs. Son truc, à Weiszl, était de se balader avec un large cuir de rasoir, dont il se servait pour frapper sans prévenir.

Anton Zollner et Max Koeppel étaient insignifiants, on appelait ce dernier l’idiot du village et je pense qu’il était vraiment demeuré. La bêtise de ces deux-là les rendait presque populaires. On aimait bien les avoir pour plantons, car on pouvait tromper leur surveillance ou les embobiner.

Enfin, je me souviens d’un grand qui correspondait assez au portrait-robot de l’Aryen – c’était le seul de la bande à être vraiment blond. Il s’appelait, je pense, Herbert Gerbing.

Toujours est-il qu’ils n’étaient que six, vous m’entendez ? Et ils régnaient sans conteste sur mille cinq cents détenus.

On ne peut même pas dire que les gendarmes les y aidaient. On ne voyait pas tellement ces derniers à l’intérieur du camp. Ou alors, ils passaient leur temps à gérer le trafic de cigarettes. C’était de l’argent facile : le matin, un gendarme allait vendre quelques cigarettes, elles se négociaient à l’unité et non au paquet, il y avait même un tarif spécial pour une simple bouffée, et puis, le soir ou le lendemain matin, un autre gendarme revenait sous un prétexte quelconque fouiller l’acheteur, le dépouillait, et partait revendre les mêmes cigarettes à un autre – et c’est ainsi qu’un seul mégot pouvait avoir été vendu trois ou quatre fois avant d’être consumé ! Ils étaient si paresseux, si médiocres, si radins, ces gendarmes français, que malgré leur bonne volonté, et bien qu’ils étaient tous ouvertement collaborationnistes et antisémites, les SS les méprisaient. Ils refusaient de leur adresser la parole. Ils les traitaient comme des moins-que-rien.

Non, vous devez me croire, le camp n’était tenu que par les six Boches. Nous avions peur d’eux, nous nous aplatissions devant eux. Notre nombre variait entre mille et deux mille, suivant les arrivées et les départs. Le dicton dit que l’union fait la force – moi, quand j’entends ça, j’ai envie de rire, même s’il n’y a rien de drôle là-dedans… D’après ma propre expérience, l’union, c’est quoi ? C’est l’hésitation, c’est la soumission, l’immobilité, la lâcheté… Certainement pas la force. Je n’ai jamais vu, aussi longtemps que je suis restée à Drancy, quelqu’un essayer de frapper un SS, ne serait-ce que par-derrière ou en lui envoyant une pierre du haut d’une fenêtre. Malgré notre supériorité numérique évidente, nous étions infichus de nous organiser, il n’y avait pas une solidarité assez forte entre nous pour tenter une action, un soulèvement. Et la clef de ce système de domination, je l’ai découverte, figurez-vous, dès le premier matin.

Avec Louise, nous avons entendu des coups de sifflet – une de nos voisines de chambrée nous a prévenues qu’il fallait descendre sans perdre une minute dans la cour. Nous nous sommes débarbouillées au robinet d’eau froide et nous sommes sorties ainsi – moi, l’estomac vide, je me sentais planer, je flottais de nouveau. Après l’appel, on m’a dirigée vers l’étuve où on m’avait affectée, je ne sais pourquoi. J’étais donc en train de marcher vers ce service qui s’occupait du nettoyage des matelas et des couvertures, quand quelqu’un m’a soufflé à l’oreille :

— Rase le mur, baisse la tête, v’là le Boxeur !

Évidemment, j’ai levé les yeux : c’était Brückler qui avançait dans notre direction.

Je vous ai déjà dit qu’il était grand et costaud – je pense qu’il aurait pu plier des barreaux d’acier à mains nues. Il avait les traits d’un boucher, un regard de bœuf et une particularité pas très ragoûtante : ses lèvres épaisses étaient tout le temps mouillées de salive. Il bavait. Je sais que dans l’imaginaire collectif on a popularisé le cliché du nazi raffiné, mélomane et lettré, capable de soutenir une conversation brillante sur Goethe, de pleurer en écoutant du Bach et d’embrasser ses enfants après le petit déjeuner en bon père de famille avant d’aller vaquer à ses occupations sanguinaires. Mais moi, ce nazi civilisé, idéalisé si j’ose dire, je ne l’ai jamais rencontré. Pour être franche, je me demande s’il a même existé… Brückler, vous ne pouviez pas l’imaginer un instant en train de tenir un livre ou de jouer du piano, avec ses battoirs.

Sans raison, il s’est mis à crier après un vieil homme qui se trouvait là, à quelques mètres de moi – quel âge il pouvait avoir, le pauvre ? Soixante-dix ans passés, c’est certain, il se tenait voûté, il avait les cheveux blancs et des taches brunes sur le visage. C’était sans doute un vétéran de la Grande Guerre. Quant à Brückler, c’était un gamin en comparaison, il n’avait même pas trente ans. Il aboyait des injures en allemand que je ne pouvais pas comprendre, le détenu non plus n’y entendait rien. Au bout d’un moment, Brückler a attrapé le vieillard, il lui a ouvert la bouche de force, et là, à cet homme qui aurait pu être son grand-père, vous savez ce qu’il lui a fait ? Il lui a arraché trois dents, oui, trois dents, comme ça, avec les doigts. Il les a brisées comme des morceaux de sucre. Puis il les a jetées par terre en rigolant. J’ai vu la bouche du vieil homme se remplir de sang, il hurlait de douleur, ou plutôt non, un son rauque, presque mourant, lui sortait du fond de la gorge.

Mon cœur battait à toute allure.

J’ai senti que quelqu’un me tirait par la manche :

— Ne reste pas là, viens, viens vite !

Et bien sûr, j’ai obéi. J’ai filé vers l’étuve, le temps de m’apercevoir que tout le monde faisait de même, chacun courait vers son poste comme si de rien n’était – parce qu’il était impossible d’aider le vieillard, Brückler se serait vengé sans pitié du moindre regard qu’on aurait seulement osé poser sur lui.

Les jours suivants, j’ai réalisé que ce petit manège était très au point, bien manigancé. Chaque matin, les SS faisaient une sortie pour flanquer quelques coups et blessures aux premières personnes qu’ils rencontraient sur leur chemin. Ils distribuaient leur violence au hasard. Ils s’en prenaient de préférence aux faibles et frappaient même les enfants. Mais ce n’était pas seulement de la cruauté, non, c’était aussi une stratégie, un genre de méthode. Ils instauraient ainsi, dès le début de la journée, un climat de terreur. Ils nous tenaient par la peur, par la trouille, monsieur l’historien, et je vous assure que ça marchait à merveille. C’est aussi bête que ça.





Sérieux, il m’a fallu lutter pour revenir dans la partie. C’était pas gagné, surtout que Jamie, c’est le genre gossebeau. Il a ce truc que t’expliques pas et que toutes les nanas kiffent. Je te fais pas le dessin, en plus il est métis. Je crois que son daron, il vient du Mali, et sa mère, c’est une Gauloise maousse. C’est pas qu’elle est moche, elle a un grand sourire sympa et des yeux presque bleus. Mais un Français, un vrai de vrai, il en veut pas d’une meuf grosse comme ça. Pour un Blanc, c’est trop l’affiche quand t’as pas réussi à choper autre chose qu’une obèse. Résultat, la daronne à Jamie, elle a dû se rabattre sur un Black. Remarquez, je critique pas. Ils sont super gentils et tout. Même qu’ils doivent être au fond du désespoir, ce soir, les parents à Jamie. Josyane et Salif, qu’ils s’appellent. Salif porte des dreads, même si ses cheveux grisonnent. Ça lui va bien, moi je dis. C’est cool, un vieux qui reste jeune dans sa tête. La vérité, Salif et Jo, comme ils doivent être K.-O. ! Je préfère pas y penser, inspecteur. Tellement ça me rend triste pour eux.

Mais ouais, je racontais qu’il a fallu que je rame pour revenir dans la place. Je m’étais fait gicler. C’est sûr. Mais comme dit le dicton, rira bien qui niquera le dernier. Après notre petite séance de câlins, j’ai bien senti que Sam m’évitait. C’est pas qu’elle était fâchée, non. Elle était pas claire dans ses idées. Une nana qui te calcule plus du jour au lendemain, ça te met la puce à l’oreille. Soit c’est qu’elle t’en veut, soit c’est que tu lui plais. Qu’elle a du désir mais qu’elle ose pas le montrer. Moi, je voyais bien qu’elle tournait les yeux sur mon passage mais qu’elle vibrait à l’intérieur.

Alors, j’ai décidé de passer en force. En mode chien de la casse. Quand tu tchatches trop, une meuf, elle se dit que t’as rien dans le ben. Un jour, je l’ai attendue dans l’espèce de tunnel, vous savez, inspecteur, qu’est taillé dans le bloc du fond de la cour et qui donne direct sur la rue Arthur-Fontaine. Même que moi, je le kiffe pas du tout, ce recoin-là. C’est pas à cause des carreaux jaunes et blancs dégueulasses sur les murs, ni de la mosaïque vomito qu’ils ont mis par terre, ni de l’odeur de pisse, non, c’est rien de tout ça. Je l’aime pas depuis qu’un voisin m’a sorti, un jour que j’étais dans ce tunnel à jouer avec un ballon, genre à taper dedans à donf parce que ça faisait des rebonds et un bruit de ouf, que ce passage, c’était la morgue du camp autrefois, pendant la guerre. Il me parle de la morgue sur un ton gentil comme ça, moi j’avais six ou sept piges. Je comprenais même pas le mot. Alors il m’a expliqué toujours avec le même ton super gentil que c’était là qu’on refourguait les cadavres, et que quand y en avait tout plein on faisait des tas. J’avais dû l’énerver sérieux, le voisin, avec le boucan de mon ballon, pour qu’il me crache une info pareille. Mais ça a marché, son stratagème. J’y suis pas retourné. Moi, depuis ce jour-là, j’ai toujours préféré l’éviter, le raccourci vers la rue Arthur-Fontaine. Je sors de la cité côté Jean-Jaurès, même si c’est trois fois plus long.

Je vous fais pas le dessin, une ancienne morgue pour un rencard, ça la foutait mal. C’était pas du tout romantique comme plan. Je me disais que ça allait me porter la poisse, j’avais le cœur qui battait à toute blinde. Mais il était plus temps de réfléchir. Tout à coup, j’ai vu Samantha qu’arrivait. Elle était à la bourre. Super pressée. Je me suis palpé la face pour checker si j’avais pas oublié un chtar le matin devant mon miroir. Mais non, j’étais opé. Coup de pot, Samantha était seule. J’ai bien calculé les distances, une fois au milieu du petit tunnel on serait total à l’abri des regards. J’étais planqué derrière une colonne. Quand elle est arrivée à ma hauteur, j’ai pris ma respi et je me suis jeté sur elle pour l’embrasser.

— Arrête, Nour ! Ma parole, t’es grave ou quoi ?

Pas question d’expliquer, de m’embrouiller ni rien. J’avais foiré le smack sur la bouche mais je lui en ai collé un autre dans le cou. Puis j’ai passé mes bras autour d’elle, j’ai pris ses petites fesses et l’ai serrée contre moi. Histoire qu’elle sente bien toute la rage méchante que j’avais d’elle. Vous savez quoi ? Ça a marché. C’est comme dans les films, quand ils vont choper des chevaux sauvages. Au début, la bête elle est en mode rebelle, elle comprend pas ce qui lui arrive. L’instant d’après, elle a le lasso autour du cou. Si, si, tu fais moins la maline. Elle se débat encore un peu. Elle respire fort, avec les poumons qui paniquent, mais tu sens que c’est buen. Elle se calme et au final elle appartient au keum. C’était pareil avec Sam, elle se débattait encore un peu, mais elle a commencé à fondre.

— T’sais quoi, Sam ? Trop j’te kiffe.

— Moi aussi j’te kiffe, Nour.

Elle avait un chewing-gum à la fraise dans la bouche. Ça la rendait grave bonne. Maintenant elle me regardait avec des yeux en mode Pikachu.

— Mais on peut pas faire ça comme ça en bas de chez nous. Il pourrait nous griller.

Il, c’était Jamie. Mais elle avait pas prononcé son prénom… Et ça a continué comme ça. Quand on était rien que nous deux, on ne prononçait jamais ces deux syllabes : Ja-mie. Ja-mais. Elles nous auraient fait trop mal à la bouche.

Depuis ce jour-là, Samantha jouait l’agent double. C’était un peu bizarre, mais perso j’étais pas jaloux. J’ai jamais été possessif. Si j’étais bourge, peut-être bien que je choperais le virus de la propriété privée. Mais j’ai jamais rien eu rien qu’à moi, en vrai.

On était en troisième D à l’époque. Ça fait un putain de bail, t’as vu ! Depuis tout ce temps, y a toujours eu deux versions de l’histoire. Version officielle : Samantha est maquée avec Jamie. Au bahut, dans le quartier, en soirée, ils sortent ensemble. Y a pas d’lézard, tout le monde le sait. Comme Jamie est respecté, Sam est protégée. Version officieuse : Sam et moi, on nique plusieurs fois par semaine. C’est pas de la méchanceté. C’est naturel. Comme deux aimants, t’as rien à faire pour qu’ils s’attirent. Ça marche tout seul. Ça s’appelle la physique, gros.

Comment, est-ce que Jamie s’en doutait ? Pas que je sache. Moi, il m’a jamais rien dit en tout cas, et à Samantha non plus. Il a toujours été vachement occupé, le Jamie. Avant, c’était le foot, les entraînements, les compètes du neuf-trois. Dans les derniers temps, c’était son job de carrossier. Il était comme ça, Jamie. Il avait besoin d’avoir la tête dans un guidon. Et un guidon pour ta teuté, c’est pas ce qui manque dans ce monde. Mais moi, je suis sûr qu’au fond de lui, en cherchant bien, y avait un petit doigt qui savait tout. Je me fourrais sa meuf depuis des années et lui, c’était pas un boloss. Bien sûr qu’une petite voix à l’intérieur lui avait craché le morceau. Mais lui, il refusait d’y croire. Vous me recevez, inspecteur ? Y a deux genres d’aveugles. Ceux qui voient pas et ceux qui veulent pas voir.





Ne vous faites pas d’illusions, monsieur l’historien, ce n’est pas le courage qui nous a donné la force de tenir, mais l’habitude.

C’est pas croyable, la vitesse avec laquelle elles se mettent en place, les habitudes, même quand tout va mal, même dans des conditions effrayantes. Au bout d’une dizaine de jours, nous avions pris le pli, nous étions rompus aux mille et une petites coutumes du camp. Rien n’était laissé au hasard, car nos bourreaux avaient un sens de l’ordre qui, même avec le recul, m’étonne encore, tant ça me paraît contradictoire avec leur brutalité.

Les journées s’enchaînaient donc, pareilles les unes aux autres, avec leur emploi du temps bien réglé, toujours le même. Je ne l’ai pas oublié.

À six heures du matin, nous étions réveillés et on nous servait une tasse d’eau chaude noire. C’était amer, en fait il s’agissait d’une décoction d’orge grillée qui vous collait aux dents. Mais en ce temps-là, le café était une denrée rare, un luxe, même dans la vie civile bien sûr.

À sept heures et demie, après la toilette au lavabo, Josèphe faisait l’appel.

À sept heures cinquante, un coup de sifflet nous commandait de nous rendre à nos postes. Le boulot lui-même commençait à huit heures et durait jusqu’à midi. À dix heures et demie, on nous distribuait du pain rassis, une miche pour sept, qu’on découpait en tranches égales en la mesurant avec un mètre de couturière. Ce n’était pas de la mesquinerie, mais de la lutte pour la survie.

À midi cinq, c’était la distribution de la soupe, une eau grise dans laquelle flottaient des choux et parfois des morceaux de rutabaga, plus rarement une tranche de saucisse ou un peu de margarine.

À treize heures vingt, un coup de sifflet annonçait la reprise du travail, jusqu’à six heures et demie. On nous donnait une autre ration de soupe, le même brouet qu’à midi, puis il y avait quartier libre jusqu’à huit heures.

À neuf heures et demie nous étions consignés dans nos chambres et à dix heures, c’était l’extinction des feux.

Mais on s’habitue à tout, je vous assure. Même à ce qui vous aurait paru le comble de l’inconfort quelque temps plus tôt. Moi par exemple, j’aimais changer de vêtements, je ne me présentais jamais deux jours de suite chez mon employeur dans la même tenue, bien que mes moyens et mon trousseau étaient très limités. Mais à Drancy, j’ai porté sur moi la même robe pendant tout mon internement. Cette pauvre robe d’été, je la revois encore. Elle n’avait même plus de couleur. Ses fleurs ont vite passé. Je la rafistolais tant bien que mal quand ses coutures craquaient et je la lavais, jamais entière, mais par petits bouts, au robinet. Puis elle séchait directement sur moi… Je me débrouillais pour ne pas trop puer, c’était déjà beaucoup demander. Si on m’avait dit ça !

Au camp, je n’ai jamais eu un bout de savon sous la main, sans parler du shampoing. Il paraît que certains parvenaient à s’en procurer au marché noir, mais ce n’était pas mon cas, je n’étais pas dans la combine. Je n’avais pas de peigne, du coup je devais me contenter de mes doigts pour me démêler les cheveux. Ils ont vite fait des nœuds et sont devenus comme du crin. Il n’y avait pas de dentifrice non plus, bien sûr. Et pas de coupe-ongles, si bien qu’après deux semaines j’ai pris modèle sur les anciennes détenues qui se rongeaient le bout des mains et des pieds – authentique !

Mais on s’habitue à tout, y compris à ne plus avoir ses règles. Car c’est un fait désolant, mais certainement pas étalé dans vos bouquins d’histoire, qu’au camp les femmes n’avaient plus leurs affaires. Nous étions trop affaiblies, trop anxieuses pour ça. Nos organismes se détraquaient.

De toute façon, j’insiste, on se fait à tout, même à passer ses journées à retourner des matelas et des couvertures grouillants de punaises, souillés par la dysenterie qui minait la plupart des détenus, à cause de cette saleté de soupe.

Heureusement, à l’étuve il y avait un type formidable, qui savait créer une ambiance à part. Il s’appelait Maurice, c’est lui qui dirigeait le service. Des personnes comme lui, on n’en croise plus tellement de nos jours, si vous voulez mon avis. Au physique, vous auriez dit le Méditerranéen typique, très brun, petit et rondouillard. Cependant, par sa façon d’être et de parler, c’était un titi parisien pur jus. Je crois qu’il avait grandi dans les quartiers ouvriers de l’Est, puis il était entré en apprentissage à l’âge de douze ou treize ans. En temps de paix, il était plombier, mais il savait tout faire de ses dix doigts. Serviable, toujours de bonne humeur, il était devenu le factotum, le dépanneur du camp. Avec les moyens du bord, il entretenait la robinetterie dans les chambrées, il réparait les machines à laver et les caissons à étuver – figurez-vous des espèces de gros tonneaux qui fonctionnaient comme des Cocottes-Minute, on mettait les matelas dedans, ça faisait bouillir les parasites mais ça n’enlevait pas les taches pour autant, ça non.

Nous étions donc quelques femmes à travailler sous les ordres de Maurice, à l’étuve. Il nous racontait des blagues et nous faisait la cour, mais sans la moindre arrière-pensée, comprenez bien, ce qu’il voulait, c’était nous aider à nous sentir aimées, il nous flattait par pure bonté. Et puis, il était tellement drôle qu’il parvenait, plusieurs fois dans la journée, à nous faire rire, ce qui tenait vraiment de l’exploit… Lui-même ne se plaignait jamais, pourtant il était prêt à écouter vos soucis, à les prendre au sérieux. J’ignore d’où il tirait cette force de caractère. Vous savez, je crois qu’il existe quelque chose comme un humanisme pratique, qui n’a rien à voir avec l’humanisme théorique des intellectuels, et qu’on ne trouve que dans les classes populaires, et encore, de moins en moins. En tout cas, Maurice en était l’exemple même. Il était de ces gens qu’il suffit de regarder ne serait-ce que cinq secondes pour se dire : Tiens, voilà un être humain, un vrai. C’est rare. J’ignore ce qu’il est devenu, hélas. Toujours est-il que, grâce à lui, j’ai bien aimé les heures passées au travail, je n’avais pas l’impression d’être de corvée.

Le seul problème, c’est qu’à force de remuer ces couvertures et ces matelas, j’avais les ongles qui partaient tout seuls et la peau des doigts crevassée, mais bon… Ce n’était pas si vilain et je n’enviais pas Louise, qui travaillait aux pluches – oui, à la préparation des légumes près des cuisines. Elle s’y esquintait les mains. Elle s’ouvrait des plaies qui ne se refermaient plus. Pourtant, soit dit en passant, les places aux pluches étaient parmi les plus convoitées, vu qu’on pouvait y grignoter en cachette des morceaux de carotte ou de pomme de terre crus, cela augmentait un peu les rations…

De toute façon, on s’habitue à tout, je vous le répète, même aux choses les plus choquantes. C’est à Drancy que j’ai vu pour la première fois un mort. Je m’en souviens, c’est un homme qui s’était jeté du quatrième étage et qui est venu s’écraser sur la marquise. Comme les autres, je me suis rapprochée de l’accident, attirée par la curiosité. Il était face contre terre. Son corps était inerte mais n’avait aucune blessure apparente, sauf qu’une immense flaque a commencé à grandir sur le sol. C’est à la dimension de la flaque, plus qu’à l’immobilité du bonhomme, que j’ai compris qu’il était mort. Mon instinct me disait qu’il n’était pas possible de perdre autant de sang et de rester vivant. Autre chose, son sang me paraissait très rouge, presque irréel : je n’imaginais pas que les détenus pâles et maigres qui se traînaient au camp avaient encore en eux un liquide aussi abondant, d’une couleur si éclatante. Une voix à côté de moi a murmuré que l’homme s’était suicidé parce qu’il ne supportait pas d’avoir été séparé de sa femme.

L’incident m’a bouleversée, ce soir-là j’ai pleuré contre l’épaule de Louise avant de dormir, mais la logique de l’horreur a repris le dessus. Au bout de quelques semaines, j’étais habituée aussi à voir des cadavres, des vieilles qui ne se levaient plus le matin, des malades transportés vers l’infirmerie sur des brancards pour ne jamais en revenir, j’ai même trouvé un pendu, un soir, dans la cage d’escalier, et tout cela a fini par entrer dans un ordre des choses dont je ne m’étonnais plus. C’était affreux, bien sûr, mais il fallait que ces morts passent un peu en dehors de mon champ de vision. L’horreur était là, mais elle devait rester contenue en dehors d’un cercle, hors de ma conscience, ou tout au bord, pour ne pas m’atteindre en plein cœur…

J’ai aussi remarqué, vous voyez, que tout ce qui venait rompre les habitudes créait un genre de choc négatif, presque pas souhaitable. Parfois, il y avait comme un accroc dans le programme trop parfait, le fil de la journée se cassait. J’oubliais où j’étais, je levais le nez et passais quelques secondes à rêver, comme avant. C’était par exemple le vent frais, qui me rappelait les bords de la Saône et qui rafraîchissait ma peau bouffée par les punaises. Ou bien c’était un morceau de vrai lard égaré dans ma soupe, que je savourais avec tous mes sens aiguisés par la faim. Ou bien c’était simplement un reflet de soleil couchant qui venait éclabousser un mur, et qui évoquait d’autres soirées d’été que j’avais connues, plus douces, plus heureuses. Après ces courtes pauses, il fallait se faire violence pour revenir au vrai cours des choses, à la réalité de la Muette. Ça, je vous assure, c’était presque pire que de voir une atrocité de plus. Il y avait quelque chose d’insoutenable dans ces sensations de liberté qui vous sautaient à la gorge, comme par surprise.

C’est que les habitudes ne sont pas, contrairement à ce que la plupart des gens croient, comme une colonne vertébrale qui permet de se tenir debout. Non, elles ressemblent plutôt à une carapace qui vous protège des coups. Une fissure dans l’armure, et vous voilà en danger !





Un truc qui me gave, inspecteur, c’est que j’ai raté l’enterrement de Bernard. C’est pas trop mon kif, les cérémonies, surtout quand c’est un Français qui vient de calanche. Mais j’aurais aimé être là, histoire de. À la place, je suis sur cette chaise de crevard… C’est pas possible, inspecteur, les chaises avec un dossier en fer comme ça, elles vous niquent la colonne, je te jure.

En plus, je parie qu’y avait personne à sa cérémonie, à Bernard. Ses parents sont morts depuis longtemps, je suis sûr qu’ils ont au moins fait une guerre mondiale. Si c’est pas deux. Il n’avait pas d’amis, ce gars-là, alors je vois mal qui serait allé se pencher sur sa tombe.

Bernard, vous voyez pas c’est qui ? Enfin, vous pouvez pas l’avoir loupé, c’était le roi des cassos ! Il était forcément connu de vos services, comme vous dites. C’était un des rescapés de Ville-Évrard, ouais, un de ces gars de l’hôpital psychiatrique qu’ils recyclent à la Muette parce qu’ils savent pas où les mettre après, alors normalement vous auriez dû le tracer. C’est genre le service minimum avec les psychos, non ?

Il avait la motivation pour picoler Bernard, un truc de malade ! Dès le matin en plus. Quand je rentrais de soirée, je le voyais qui faisait déjà le guet devant le bar des Portugais. Il attendait l’ouverture du rideau de fer du Celtic. Il faisait la fermeture. Chaque verre lui tenait une heure minimum. Vu qu’il avait pas une thune, il faisait durer. Il la savourait sa tise. Et puis Daisy restait toujours à ses côtés. Comme il était gentil avec elle, le Bernard, vous imaginez pas… Il la prenait sur les genoux. Il lui parlait tout doux à l’oreille. J’ai jamais rien vu de pareil. Pour l’harmonie du couple, Bernard et Daisy, ils étaient au top.

Daisy, j’ai jamais su c’était quoi comme race. Un style de caniche, en moins frisé. Un chihuahua ? Peut-être bien, même si c’est plus un chien de pétasse, ça.

Bernard, lui, il avait carrément l’air de sortir de la SPA. Il avait ce regard triste qui te crache à la face : Adopte-moi ! Sors-moi de là et je te serai reconnaissant jusqu’à la fin du monde !

Je vous jure, je revois le Bernard sur son tabouret. Il zieutait d’un air perdu les matchs sur Benfica TV. Pas tellement par curiosité, mais pour faire ami-ami. Pour avoir un sujet de conversation avec les Tos, pour tenter le coup, même si c’était pas simple pour lui d’échanger quelques paroles. Eux de leur côté, ils se foutaient de sa gueule. Dès qu’il avait le dos tourné, dès qu’il partait aux W.-C., ils lançaient des commentaires bâtards. Ou bien ils imitaient sa démarche de pochetron à la Jack Sparrow. Un Portugais, c’est sans pitié, ça comprendra jamais un chômeur. Ça aime trop bosser. Sérieux, ils préféreraient être dans les champs de coton avec le fouet qui claque sur les épaules plutôt que d’avoir rien à branler. Ça doit être dans leurs gènes.

Perso, je le croise dans le bloc depuis une bonne dizaine d’années, Bernard. Au fil du temps, j’ai assisté à toute sa dégringolade. Je suis sûr qu’il se nourrissait plus qu’à la bière. Peut-être un morceau de pain vite fait, ou une assiette de cahouètes quand ça se présentait. Mais il kiffait pas assez la vie pour faire des vrais repas. S’il avait mitonné un plat, ç’aurait été pour Daisy. Fais péter le bœuf-carottes pour mon clebs ! Sa santé, il s’en battait. Plus les années passaient, plus il fondait. On lui voyait les os à travers la peau, miskin. Je sais pas comment il tenait. L’habitude, sans doute.

Dans l’escalier 9, c’était un peu notre mascotte aussi, rapport que c’était notre dernier Gaulois. Avec nous, il était à la bien. Il avait pas ces mauvaises manières du babtou qui te mate de haut, parce qu’il se croit supérieur. Que tu sois arabe ou renoi, il s’en tapait. Il en était plus à faire des différences, à remarquer les couleurs de peau, il était trop décalé de tout… Bernard, il était pas dans le biz non plus, il se contentait de sa pension de dingo. Il emmerdait personne, quoi. Même les pires racailles allaient jamais le chauffer. Il nous foutait une paix royale et c’était réciproque, la vérité !

Mais vous les flics, je pense que vous avez pas bien capté de quoi il est mort. C’est vrai que c’était un sacré narvalo. Je discute pas. Et côté psy, son dossier devait envoyer du lourd. Mais y a quand même un petit événement qu’a précipité sa chute, sans quoi il serait encore là parmi nous. La fin tragique du Bernard, je vais vous la dire telle qu’elle s’est produite, inspecteur.

L’autre jour, Bernard a fait la sieste au Celtic. Ça lui arrivait. Comme il squattait toujours le tabouret près de la fenêtre, il avait qu’à poser sa tête contre la vitre et voilà, relax, dodo. Mais cette fois, il a eu pas de bol. Daisy a piqué un délire. On ne sait pas trop ce qui lui a pris à celle-là, peut-être qu’elle a senti l’odeur d’un mâle. C’est bizarre, le comportement des bêtes, parfois. T’es une vieille chienne et tu te prends pour une gazelle. Elle a sauté et s’est mise à tracer dans la rue. Bing, une caisse l’a tamponnée. Calcule : même à vingt à l’heure, un pare-chocs chromé et deux tonnes d’un côté, du poil de blondasse et six ou sept kilos de l’autre, y avait aucune chance. Elle s’est fait aplatir en mode pita. La patronne du Celtic a dit que c’était affreux, qu’y avait une flaque de sang sur le sol. Même que la tache est restée plusieurs jours, il a fallu une grosse pluie pour tout laver, sérieux.

Bernard s’est réveillé dès que la Daisy a bondi, mais c’était trop tard. Comateux comme il était, il a pas pu la retenir avant l’accident fatal. Bernard avait un seul être au monde pour lui tenir compagnie. Un seul grand amour dans le pur désert de sa life. Il a pas su la protéger. Tu comprends sa détresse ?

On l’a encore vu se traîner deux ou trois semaines, plus maigre et décavé que jamais. On aurait dit qu’il se chauffait pour le casting de Walking Dead. Enfin, y a trois ou quatre jours, ouais, mardi dernier, il a acheté des bouteilles d’alcool à quatre-vingt-dix. Il a rempli sa baignoire avec. Il s’est mis dedans tout habillé. Et il a craqué une allumette. Pas cool, il a ravagé son appart et même celui du dessus. Les pompiers sont arrivés, musclés comme des golgoths, genre on se fait un jogging de pédé tous les matins. Enfin, on se plaint pas. Ils ont éteint le feu. Encore heureux, sinon tout le bloc y passait.

Il a pas trop pensé aux autres quand il a gratté son allumette, Bernard. Mais, perso, je lui en veux pas. C’était pas un vicieux. Il cherchait pas à nuire. C’est juste qu’il était dans le mal. Tellement il se sentait solo qu’il s’est offert un pur final de banane flambée. Wesch, inspecteur. La vie, c’est comme un ring de kickboxing, mais y en a qui sont pas taillés pour le combat. Ils se prennent les scuds du destin en pleine face. Vous me direz que c’était un schizo. Peut-être. Moi, j’en conclus surtout que Bernard, c’était juste un mec plus fragile que les autres.

Tiens, ça me fait penser à un truc qui l’obsédait. Il me l’avait montré pour avoir mon avis, j’sais pas pourquoi, et ça m’avait trop marqué. Vous allez me prendre pour un bizarre à mon tour, mais promis que je vous mythonne pas. Dans son box de cave, sur le mur du fond, y avait un visage dessiné avec un morceau de charbon ou un crayon à papier. C’était un dessin super net, vraiment nickel. Un visage bien charmant en plus, avec des boucles et des yeux grave grands. Sous le visage, y avait un prénom d’écrit, un prénom de femme, avec une date, Août 1943. Rien que d’entendre ça, ça vous donne pas le frisson ? C’était une trace laissée par une femme qu’avait été genre prisonnière, qu’avait morflé il y a longtemps, et personne n’avait pris l’éponge pour l’effacer. La trace était là, intacte. Comme un tag même pas fait à la bombe, mais qui résiste au temps. C’est pas mystique ? Bernard disait qu’il y pensait sans arrêt, à l’inconnue de sa cave, qu’il en rêvait même la nuit. Déjà qu’il avait comme qui dirait la tête bancale, là c’était trop pour lui. Je dis pas qu’il s’est tué pour aller retrouver la femme de la cave au paradis, mais ça l’a sûrement inspiré.

En tout cas, la mort de Bernard, ça explique qu’y avait comme une ambiance morbide à la Muette ces derniers jours.





Je n’ai jamais compris ce que Louise trouvait à Marek. D’accord, c’était un garçon dynamique. Avec son crâne rasé et ses joues roses, il avait l’air en bonne santé – et ce n’était pas le cas de tout le monde. Mais il ne m’inspirait pas.

Et je ne dis pas ça, notez bien, parce qu’il était tchèque, même si les Juifs de l’Est avaient plutôt mauvaise réputation. Par un raisonnement tordu mais typique du camp, les Juifs français les croyaient responsables de tous leurs maux. Il se chuchotait que les communautés de Tchécoslovaquie, de Pologne, d’Allemagne avaient dû bien mal se comporter, se rendre vraiment indésirables, et que c’était leur faute si nous étions tous poursuivis d’une haine si implacable, si féroce… De mon côté, je ne partageais pas ces préjugés, pourtant Marek ne me revenait pas, je n’aurais pas voulu d’un homme comme lui. Entre ses bras, comment dire ? La vie m’aurait semblé trop plate. Il ne donnait pas d’âme aux choses.

Louise n’était pas stupide et, au fond d’elle-même, elle devait être du même avis que moi, aussi ce qu’elle trouvait à Marek était presque trop évident : elle avait décidé de se mettre à la colle avec lui, parce que c’était commode, parce qu’il était l’homme le plus facile à approcher d’un point de vue pratique. Car Marek était notre chef d’escalier. Eh oui, monsieur l’historien, certains Ordner étaient chefs de chambrée, d’autres chefs d’escalier – tant la division du travail dans l’administration juive du camp était précise. Les chefs d’escalier surveillaient les bâtiments entre neuf heures du soir et six heures du matin. Cela leur donnait certains avantages, comme celui d’aller et venir à leur guise durant la nuit. Josèphe était de mèche, bien sûr, et le soir venu, Louise attendait qu’il soit tard, minuit passé, pour rejoindre son amant.

Si vous voulez que je sois franche, leur manège à tous deux m’énervait. Ce qui me faisait de la peine, à la fin de la journée de travail, quand il y avait relâche, c’était de voir Louise, ma Louise, échanger avec Marek dans la cour : ils communiquaient par gestes et s’amusaient d’un rien. Elle lui faisait répéter des mots simples en français comme ciel, robe, front, œil, jambe, cuisse, et ils riaient de ses erreurs à lui, de son accent à couper au couteau. Ou bien il faisait le pitre, il imitait un coq, un cochon ou un chien, et elle devait deviner l’animal qu’il mimait. Un jour, je l’ai même vu, ce gaillard qui devait bien mesurer un mètre quatre-vingt-dix, en train de faire le poirier dans l’espoir de l’épater, et je me suis sentie révoltée, je vous assure, de la voir entichée d’un clown pareil.

Mais bon, il ne faut pas se voiler la face. Nous étions, dans l’ensemble, de très jeunes gens. Si nous avions grandi dans une époque plutôt rangée, et même prude sur la question des mœurs, au camp toutes les règles de la société ordinaire étaient suspendues. Et puis, il y avait cette menace de mort qui planait au-dessus de nos têtes. Aussi, malgré la faim et la fatigue, nous éprouvions des élans de désir passionnés. Comment aurait-il pu en être autrement ? Tous les loisirs, tous les plaisirs nous avaient été retirés, sauf ceux de l’amour. Les détenus qui avaient encore un peu d’énergie, chez qui la soif de vivre n’avait pas été anéantie, désiraient avec emportement, avec fougue. C’était également mon cas et je me l’avouais très bien, mais moi je savais me contenir et je ne voulais pas me jeter comme ça dans une relation que je regretterais par la suite. Et j’avais encore ma virginité, ce qui n’était pas le cas de Louise.

D’autre part, Marek avait des attentions qui valaient de l’or : comme le traitement des Ordner était meilleur que le nôtre, il rapportait parfois à Louise un morceau de chocolat ou un biscuit.

Mon amie n’arrêtait pas de se réjouir de son flirt. De temps en temps, elle me demandait mon avis, et je lui répondais toujours :

— Si tu es contente, je suis contente.

Bien sûr elle détestait cette réponse, elle aurait voulu mon jugement de femme sur Marek, or je ne pouvais ni mentir ni lui dire sincèrement qu’il me faisait penser à une espèce de grand céleri-rave, qu’une fée serait parvenue par miracle à éveiller à la vie.

Je crois qu’ils avaient trouvé une sorte de local technique ou de placard à balais, au dernier étage, dans lequel ils faisaient leurs affaires. Chaque fois qu’elle revenait de ses rendez-vous, Louise était essoufflée et, comme elle dormait tout près de moi, je m’apercevais qu’elle sentait très fort la femme. Elle avait une odeur, à quoi pourrais-je comparer cela ? De civet, oui, c’est ça, elle sentait le civet de sanglier, ou de lapin, et, dans ces moments-là, je me trouvais bête, car je comprenais qu’il existait tout un monde d’extases, un paradis où je n’avais jamais mis les pieds et dans lequel, si je devais mourir bientôt, il me serait interdit à jamais d’entrer. Cette pensée m’arrachait parfois des larmes.

Mais vous avez raison, j’en parle comme quelqu’un qui a pris la mouche. C’est que Marek a eu, quand il a mieux connu Louise, un geste gentil sans doute, mais qui devait être en secret dirigé contre moi : il lui a apporté une couverture. C’était une couverture militaire épaisse, en laine, presque présentable, et qui n’avait rien à voir avec l’espèce de serpillière que nous avions partagée jusque-là. Dès lors, Louise n’a plus dormi avec moi.

Or, j’avais pris goût aux moments d’intimité avec elle. Après ces journées fatigantes où je me tenais sans arrêt sur mes gardes, j’aimais la serrer contre moi, sentir son dos de chat maigre, sa colonne vertébrale qui bougeait doucement pendant son sommeil. J’ai toujours détesté les ronflements, j’étais écœurée d’entendre mon pauvre mari – paix à son âme ! – ronfler comme une locomotive, mais le croirez-vous ? J’éprouvais de la joie, oui, de la joie, à entendre les ronflements de cette fille. Je crois que c’est le plus grand test d’amour : quand vous aimez vraiment quelqu’un, vous allez jusqu’à aimer ses ronflements, vous vous coulez mentalement en eux, ils vous bercent. Louise ne ronflait pas comme un homme, elle n’avait pas cette grosse respiration de bête de somme qui passe tout à coup de l’hyperactivité au repos après avoir trop mangé et trop bu, non, c’était plutôt comme si elle était une fleur et qu’à chaque inspiration l’air se glissait doucement en elle jusqu’à ses poumons avec un léger sifflement.

De son côté, elle appréciait sans doute aussi nos nuits partagées, mais elle ne s’y était pas attachée autant que moi. Louise, pour certaines choses, ne se posait pas tant de questions. Elle avait un côté frivole. Elle n’était pas très concentrée, elle glissait sur les choses. En règle générale, le contact et la chaleur l’attiraient, elle pouvait bondir de-ci de-là pour un oui ou pour un non – elle se laissait mener par sa fantaisie.

Tenez, vous savez ce qu’elle a fait après que Marek lui a donné la couverture ? Elle s’en est enveloppée comme s’il s’agissait d’un foulard élégant et s’est vantée devant moi :

— Regarde, mon Tchèque, ce qu’il m’a donné ! C’est gentil, non ? Tu n’es pas un peu jalouse ?

Et elle s’est mise à chanter un couplet de Maurice Chevalier :





Dans tous les pays

Quand j’ai voulu parler d’amour

Deux mots seuls m’ont suffi

Pour être compris toujours

À New York, en Suède

À Rome, à Tolède

Ces deux mots sont : mon amour



Mon amour, quelle blague…

À Drancy, la plupart des services n’avaient rien de gratuit. Nous manquions de tout et il n’y avait pas beaucoup de gestes désintéressés. Si quelqu’un vous proposait un cadeau ou s’offrait de faire quelque chose pour vous, le plus souvent il y avait anguille sous Boche. Sous roche, désolée du lapsus.

Tenez, à cet égard, je vais vous en raconter une belle.

L’une des premières mesures de Brunner, quand il a pris en main la direction du camp, ç’avait été d’interdire la correspondance et la réception des colis. Les anciens s’en plaignaient énormément, car depuis il n’était plus possible de recevoir aucune provision pour compléter notre régime de famine. Mais Josèphe connaissait un chauffeur de la TAM, oui, la compagnie chargée du ramassage des ordures, qui faisait parfois le facteur. Il se chargeait lui-même d’affranchir les courriers qu’on lui remettait et de les apporter à la boîte aux lettres. Il demandait en principe de l’argent en échange de ce service et je n’en avais pas, mais il lui arrivait de temps à autre de le faire pour dépanner, à ce qu’il prétendait. Quand je l’ai su, j’ai sauté sur l’occasion.

Bien sûr, pour moi, il était impossible d’écrire directement à ma mère. C’était courir le risque, si jamais ma lettre était ouverte ou si le chauffeur travaillait aussi comme indic à ses heures perdues, de la faire prendre. C’est pourquoi j’ai écrit à une ancienne voisine qui avait toujours été bonne pour nous ; elle allait nous faire les courses quand nous n’avions plus le droit d’entrer dans les magasins qu’entre quinze heures et seize heures, c’est-à-dire pendant la fermeture. J’ai donc rédigé un court message, sur papier d’emballage, pour cette Mme Dunaud. Et tenez-vous bien, je l’ai récupéré bien des années plus tard, mon message. Elle me l’a rendu. En souvenir. Je l’ai ici, si vous permettez, je vais vous le lire, il est daté du 21 juillet 1943 :





Chère Madame Dunaud,

Je suis arrivée à Drancy où je réside actuellement. Je ne sais si je pourrai vous écrire une nouvelle lettre par la même voie, ni même où je serai d’ici quinze jours : en effet, il vient de partir un convoi d’environ mille détenus vers l’est, et d’autres mouvements se préparent.

Je suis là depuis trois semaines environ. Nous n’avons pas la permission de recevoir des vivres par la poste, mais si vous parvenez à m’envoyer quelques provisions par le même chemin qu’arrive cette lettre, je vous en serai infiniment reconnaissante. Je manque surtout de savon, de sucre et de cigarettes. Ne vous inquiétez pas, je ne me suis pas mise à fumer ! Les cigarettes servent ici de monnaie et deux ou trois paquets sont une fortune.

Ne manquez pas de transmettre ces nouvelles à toutes mes amies, et surtout à F. Dites-lui que je l’embrasse bien fort et de rester sur ses gardes quoi qu’il arrive. J’espère que nous nous retrouverons tous bientôt,


Elsa



J’avais mis F., car ma mère s’appelait Françoise.

Alors, qu’en dites-vous ? Le style n’est pas tellement enlevé, hein ? Il n’y a pas beaucoup de détails et pas de lyrisme.

En fait, ça vous donne une indication quant à notre état d’esprit. Il n’y avait pas de place pour les fioritures, dans le quotidien du camp. Toute notre attention était ramenée à des choses matérielles, à ce qui pouvait nous aider à tenir à court terme, à du pratico-pratique en somme.

Mais il faut que je vous raconte le dénouement de cette affaire-là : j’ai appris que la brave Mme Dunaud, après avoir reçu mon mot, s’était mise en quatre et m’avait préparé comme je le lui demandais un colis bien garni, en prélevant sur ses propres tickets de rationnement. Mais je n’en ai jamais vu la couleur. Car vous devinez quelle fin a fait le paquet ? Le chauffeur de la TAM l’a gardé pour lui.





Comment, inspecteur, vous connaissez pas les Watts ? C’est l’hallu ça, vous vous briefez pas entre vous les poulets ? Les Watts, c’était la plus grosse bande sur Drancy quand j’étais petit. À la sortie du bahut, ils faisaient trop régner la terreur. Ils étaient quoi ? Une demi-douzaine, la vérité. Chaque soir on passait devant eux en serrant les fesses, tellement on avait peur qu’ils nous dépouillent nos baskets ou notre blouson. Ils taguaient leur nom le long des voies du RER et sur tous les murs en mode extra-large.

Je crois que ça a mal fini, la plupart ils sont en tôle à l’heure qu’il est. Il paraît qu’ils ont fait une tournante. Selon une autre version, y a eu une descente du Raid après un casse dans une bijouterie sur Paname. Sérieux, si c’est pas du mytho pour le Raid, ça le fait.

À propos de racket, moi, y a un truc qui m’étonne. À la Muette, c’est tout le temps qu’on voit débarquer des touristes, rapport à l’histoire de notre lieu et tout. Ils traînent un peu devant le Mémorial, là, les statues reloues avec leurs faces qui te font la grimace à l’entrée de la cour. Ils tournent autour du drapeau de la France. Mais bien sûr ils ont encore rien vu, ils ont envie d’en savoir plus. S’ils ont tracé toute la route depuis Paris, c’est aussi pour avoir la sensation de la téci. Ils veulent pas rentrer chez eux bredouilles. Alors, les gars, je suis allé à la Muette et que dalle, y a rien à signaler. Ça le fait trop pas… Du coup ils s’enfoncent dans la cour, ils tentent de parler aux vieux qui promènent leur chien, de sympathiser. Ils vont même fourrer le nez dans les cages d’escalier quand ils trouvent une porte ouverte. Ils cherchent la merde, quoi. Moi, ce qui me sèche, c’est qu’aucune bande se soit jamais tapé le plan de les dépouiller leur mère, ces touristes. J’suis sûr qu’ils courent pas vite. Sont pas stoc non plus, deux trois gars de chez nous bien affûtés, ils te les maraveraient vite fait. Mais non, faut croire que la curiosité, c’est un passe magique, tandis que moi quand j’étais collégien je me faisais courser toutes les semaines, une fois pour ma paire de Nike, le coup d’après pour mon lecteur MP3.

Mais je critique pas, hein. Moi, j’en rêvais carrément d’être un Watts autrefois, ça m’aurait fait triper. Au quartier, c’était la gloire assurée. C’était comme la Visa Gold. Un truc méchant… Parce que pour rentrer chez eux, y avait une condition de folie : il fallait avoir une teub de plus de dix-huit centimètres. J’ai jamais trop su comment ils faisaient pour l’examen de passage. Est-ce qu’il fallait arquer cash devant un mec, ou bien est-ce qu’ils t’offraient une petite biatch bien mignonne pour te chauffer avant de sortir le double décimètre ? J’sais pas. Mais Jamie, lui, c’était un cheikh : à seize ans, il a fait son entrée chez les Watts. C’est le sang africain qui l’a pistonné, sérieux. Cet enfoiré !

Rapport à Samantha, j’ai jamais été possessif, je vous ai dit ça, inspecteur. Je m’en tapais que ce soit la meuf à Jamie. Tant qu’elle était cool avec moi, qu’elle me faisait tout ce que j’avais envie, je me plaignais pas. Mais je reconnais que j’étais véner par rapport à la taille de sa teub. Bon, c’est vrai que je connais pas tout le détail du règlement des Watts. Est-ce qu’ils te mesuraient le chibre en partant du ventre ou en partant des couilles ? C’est pas pareil. Ça peut faire la différence, moi je dis. Au final, c’était pas mauvais pour la motivation tout ça. Si je me sentais en détresse avec Samantha, si j’avais un petit coup de pompe, je repensais au calibre de mon pote. Je me disais : Vas-y, Nour, te laisse pas aller, mets le paquet, Nour, kène, kène ! Je voulais que Sam, elle sache bien qu’avec moi, ce qu’elle perdait en quantité, elle le gagnait en qualité.

— Salut, je suis un peu fatiguée ce matin, qu’elle m’a dit en m’ouvrant la porte.

Sur son visage, j’ai vu que c’était pas du pipeau. Elle était pâle comme l’aspirine et elle avait les yeux déchirés. Et puis ses cheveux étaient pas coiffés. Là où j’ai kiffé, c’est quand j’ai remarqué qu’elle portait son grand tee-shirt Minnie de chez Oysho, un cadeau de moi. Rose avec des paillettes qui brillent. Elle le mettait pour dormir. En plus, elle avait rien en dessous, le bonheur !

Je suis entré dans l’appart. Samantha et Jamie ils vivent en couple depuis que le père de Sam est parti bosser en Guyane. Il a trouvé un poste de grutier là-bas, il paraît qu’il a des primes et qu’il assure comme un ouf. Non, je précise parce que deux jeunes qui vivent en couple comme Jamie et Sam, à la cité, c’est pas banal. Au quartier, soit t’es marié, soit t’es rien. Quand t’es une meuf, soit t’es une sœur, soit t’es une salope. Y a pas de milieu. Mais Jamie et Sam, ils nous donnaient l’exemple d’un truc qu’est pas de ce monde. Fallait vraiment que Jamie assure pour qu’il ne se fasse pas chercher là-dessus. Il se la jouait quoi, comédie romantique ? À la Muette, t’as vu ? Mais c’était un ancien des Watts. Alors, on allait pas le chauffer. Imagine le délir