Main La mort immortelle

La mort immortelle

EDEN2240597
Year:
2018
Language:
french
File:
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1

La Mort lente de Torcello

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 1.09 MB
DU MÊME AUTEUR


			LE PROBLÈME À TROIS CORPS (prix Hugo du meilleur roman 2015), Actes Sud, 2016 ; Babel no 1579.

			LA FORÊT SOMBRE, Actes Sud, 2017.





		 			Titre original :

			死神永生

			Éditeur original :

			Chongqing Publishing Group (重庆出版), Chongqing

			© Liu Cixin (刘慈欣), 2010

			French publication authorized by China Educational

			Publications Import & Export Corp., Ltd.



			Illustration de couverture : © Stephan Martiniere, 2018



			© ACTES SUD, 2018

			pour la traduction française





Liu Cixin





La mort immortelle


			roman traduit du chinois par Gwennaël Gaffric





Table chronologique





			Ère de la Grande Crise 	201X-2208

			Ère de la Dissuasion 	2208-2270

			Ère de la Post-Dissuasion 	2270-2272

			Ère de la Diffusion 	2272-2332

			Ère des Bunkers 	2333-2400

			Ère de la Galaxie 	2273-incertain

			Ère du Champ noir pour le système DX3906 	2678-1890641

			Début de la chronologie de l’univers 647 	1890641-…





La mort immortelle





Extrait de la préface des Chroniques du hors-temps





			À l’heure de rédiger cet ouvrage, j’aurais pu choisir le terme d’“histoire” mais, ne pouvant me fier qu’à mes propres souvenirs, il lui aurait manqué la rigueur dont doit faire preuve tout historien qui se respecte.

			Le mot “Chroniques” n’est d’ailleurs guère plus approprié, car les événements relatés ici n’appartiennent ni au passé, ni au présent, ni au futur.

			Mon intention n’est pas de consigner des détails, mais d’offrir le cadre historique et mémoriel le plus large possible. Car les détails qui ont été préservés sont déjà abondants. Enfermés dans des bouteilles flottant à la dérive, ils échoueront peut-être sur les rivages d’un nouvel univers où j’espère qu’ils sauront demeurer.

			Aussi, je me bornerai à élaborer un contexte général pour qu’un jour celui-ci puisse être complété par toutes les informations qui auront été récoltées. Bien sûr, ce jour-là, ce ne sera pas à nous qu’incombera cette tâche. J’espère simplement qu’il viendra.

			Pourtant – et je le reg; rette – ce jour n’existera ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans le futur.

			Je déplace le soleil vers l’ouest et, tandis que se réajuste l’angle de ses rayons, des gouttes de rosée cristallines commencent à scintiller sur les jeunes pousses des champs, comme d’innombrables yeux s’ouvrant soudain. Je réduis la luminosité du soleil, j’avance l’heure du crépuscule, puis je contemple mon ombre qui se dessine dans l’horizon distant. Je secoue la main, et cette silhouette découpée dans le couchant me répond. En l’observant, je me sens encore jeune.

			C’est une heure agréable, l’heure idéale pour se souvenir.





Livre I





Mois de mai de l’an 1453. La mort de la magicienne





			Rassemblant ses pensées, Constantin XI Paléologue repoussa devant lui la pile de cartes des défenses de la cité, il resserra sa robe violette et attendit en silence.

			Il possédait un sens du temps très précis : les vibrations retentirent au moment attendu, comme si elles naissaient dans les profondeurs de la terre, sourdes, mais violentes. Les oscillations firent fredonner le candélabre d’argent. Une volute de poussière, attendant probablement depuis un millénaire accrochée au plafond du Grand Palais, se détacha et perla sur les flammes, explosant en étincelles. L’onde de choc était provoquée par un des boulets de granit de deux cents livres qui frappait les murs de Constantinople toutes les trois heures – le temps nécessaire aux Ottomans pour recharger le gigantesque canon imaginé par l’ingénieur Urbain. Ce que bombardait ce canon, c’étaient les murs les plus résistants du monde : bâtis sous le règne de Théodose II au ve siècle, ils n’avaient cessé d’être étendus et renforcés au fil du temps et constituaient aujourd’hui la principale défense des Byzantins contre leurs ennemis. Mais les boulets creusaient maintenant des trous dans ces remparts, comme si ces derniers étaient lentement grignotés par un géant informe. L’empereur pouvait imaginer la scène : des débris jaillissaient dans les airs et, avant qu’ils ne retombent, soldats et citoyens se ruaient vers les ouvertures créées par les projectiles telle une colonie de fourmis vaillantes sous une averse de poussière, s’appliquant à colmater les brèches à l’aide de briques et de morceaux de charpente arrachés à d’autres bâtiments de la cité, de sacs en lin bourrés de terre et de précieux tapis arabes… Il était même en mesure de se représenter les grains de poussière imprégnant l’atmo­sphère du crépuscule et flottant chaotiquement vers le cœur de la ville pour recouvrir peu à peu tout Constantinople sous un linceul d’or…

			Depuis cinq semaines que la ville était assiégée, ces vibrations se manifestaient sept fois par jour, espacées par des intervalles aussi réguliers que le tic-tac des aiguilles d’une immense et impitoyable horloge. Un temps et une cadence d’un autre monde, un temps païen. Par comparaison, les deux énormes cloches de bronze aux têtes d’aigle qui sonnaient le temps chrétien paraissaient faibles et impuissantes.

			Les tressautements s’étaient calmés depuis un moment déjà lorsque, lentement, et non sans effort, les pensées de Constantin XI revinrent à la réalité du présent. Il adressa un signe au garde placé en faction devant la porte, indiquant qu’il était prêt à recevoir ses visiteurs. Le protovestiaire Sphrantzès entra sans bruit, suivi d’une femme d’apparence maigre et chétive.

			— Majesté, voici Theolona, annonça Sphrantzès en pointant la femme qui se cachait derrière lui, puis il fit signe à cette dernière de s’avancer.

			L’empereur devina l’identité de cette visiteuse dès le premier coup d’œil. Il existait entre les membres de la cour byzantine et les couches populaires une grande inégalité vestimentaire. Les femmes issues de la noblesse s’habillaient de robes étincelantes, parées d’éléments décoratifs, tandis que celles du peuple se drapaient de la tête aux chevilles de fripes blanches à manches longues. Sur cette Theolona paraissaient pourtant cohabiter l’élégance de la noblesse et la rusticité du peuple : enveloppée dans une somptueuse cape, elle n’était pas vêtue au-dessous d’une tunique brodée de fils d’or, mais d’une banale robe blanche et large ; par ailleurs, au lieu d’être violette ou rouge – les couleurs de la noblesse – sa cape était jaune. Son visage, maquillé de façon gracieuse et sensuelle, lui donnait l’air d’une fleur préférant mourir au sommet de sa beauté plutôt que de flétrir sans bruit. Une prostituée. Et qui avait l’air de bien gagner sa vie. Le corps frissonnant de peur, elle baissa les yeux, mais Constantin XI remarqua dans ceux-ci une lueur fiévreuse, de laquelle sourdaient une excitation et une attente qu’on ne voyait que rarement chez les gens de sa condition.

			— Tu connais donc la magie ? demanda l’empereur à Theolona.

			Il voulait que tout cela se termine au plus vite. Sphrantzès était un homme pondéré et soigneux. Des quelque huit mille soldats qui défendaient maintenant la ville, seul un petit nombre appartenait au corps de l’armée régulière, et deux mille étaient des mercenaires génois. Sous la responsabilité de Sphrantzès, le reste des hommes avaient été enrôlés parmi les cent mille citoyens de la ville. L’empereur n’éprouvait qu’un intérêt limité pour cette femme se présentant devant lui, mais il devait accorder quelque égard à son fidèle conseiller.

			— Oui, Votre Majesté, je suis capable de tuer le sultan, répondit Theolona d’une voix frémissante en s’agenouillant.

			Cinq jours plus tôt, elle s’était présentée à la porte d’Andrinople, demandant à rencontrer l’empereur. Devant le refus opposé par les gardes, elle avait soudain sorti un objet de sa robe et l’avait brandi devant eux, les laissant un instant abasourdis devant cette chose dont ils ne connaissaient ni l’origine ni la nature, sinon son caractère exceptionnel. Non seulement on ne lui avait pas accordé d’audience avec l’empereur, mais elle avait été arrêtée et interrogée pour découvrir comment elle avait bien pu dérober cette pièce. Ses aveux une fois obtenus par les gardes, elle avait été conduite auprès du protovestiaire.

			Sphrantzès dévoilait à présent l’objet contenu dans le paquet en lin et le posa délicatement sur l’écritoire de l’empereur. Le regard de Constantin eut aussitôt la même expression de surprise que celui des gardes quelques jours plus tôt, à la différence près que lui connaissait la nature de cet objet. C’était un calice en or fin incrusté de pierres précieuses, dont l’éclat scintillant était d’une beauté à couper le souffle. Il avait été moulé neuf cent seize ans plus tôt, durant le règne de Justinien. Il en existait deux exemplaires, parfaitement identiques, mis à part la taille et l’agencement des pierres précieuses. L’un des deux calices se transmettait depuis ces temps reculés d’empereur à empereur, tandis que l’autre était précieusement gardé avec d’autres reliques dans une salle secrète et entièrement scellée quelque part dans les fondations de la basilique Sainte-Sophie depuis 537, l’année de sa reconstruction. De toute évidence, la coupe qu’il avait devant les yeux était la seconde, car celle qu’il conservait dans le palais était plus terne, et marquée par les traces du temps. Par contraste, ce calice-ci brillait d’un éclat tel qu’il paraissait être sorti des forges pas plus tard que la veille.

			Au début, nul n’avait accordé de crédit à la confession de Theolona, considérant que l’objet n’était qu’un simple trésor chapardé à l’un de ses riches clients. Certes, beaucoup connaissaient l’existence de la chambre secrète sous la basilique, mais rares étaient ceux qui auraient pu donner son emplacement exact : nichée quelque part entre les roches, sous les fondations profondes de l’église, sans porte ni même de galerie permettant d’y accéder et, par-dessus tout, inaccessible à moins d’entreprendre un immense chantier. Quatre jours plus tôt, toutefois, l’empereur, dans la crainte de la chute de la cité, avait ordonné de rassembler les trésors et les archives de la ville. Il voulait organiser leur transfert sans tarder, tout en étant bien conscient que les routes terrestres et maritimes étaient coupées et qu’il serait bien malaisé d’organiser la fuite de ces richesses. Il avait fallu trois jours entiers à trente ouvriers avant de parvenir à pénétrer dans la chambre secrète, dont les murs de roche étaient presque aussi larges que ceux de la pyramide de Khéops. Les reliques étaient conservées dans un épais sarcophage de pierre placé au milieu de la salle et lui-même entravé par une douzaine de cerceaux en métal. Une demi-journée avait encore été nécessaire pour scier l’ensemble des cerceaux, puis cinq ouvriers s’étaient employés, sous l’étroite supervision des gardes, à déplacer le lourd couvercle du sarcophage. Celui-ci une fois ouvert, le regard des témoins de la scène ne fut pas happé par les trésors renfermés ici depuis un millénaire mais plutôt par une grappe de raisin encore frais qui reposait à leur sommet. Theolona avait prétendu qu’elle l’y avait déposée cinq jours plus tôt et, conformément à sa description, la grappe avait été mangée à moitié : elle n’avait laissé que sept grains de raisin. En comparant les reliques présentes à l’intérieur avec la liste gravée sur une plaque de bronze placée sous le couvercle, on avait en effet découvert qu’un calice manquait. Sans le témoignage de Theolona, et si l’objet n’avait pas été retrouvé entre ses mains, tous les individus présents au moment de la découverte auraient beau avoir prétendu que la chambre et le sarcophage étaient intacts au moment de leur ouverture, ils auraient eu bien du mal à échapper à une condamnation à mort.

			— Comment es-tu parvenue à t’emparer de ceci ? demanda l’empereur en désignant la coupe.

			Theolona se mit à trembler de plus belle. Manifestement, ses pouvoirs magiques ne lui suffisaient pas à se sentir en sécurité ici. Elle fixa l’empereur d’un regard terrorisé et ne répondit qu’après de longues minutes :

			— Pour moi, ces lieux sont… Ils sont… (Elle peinait à trouver le mot juste.) Ils sont ouverts.

			— Peux-tu m’en faire la démonstration ? Sortir quelque chose d’un récipient fermé sans l’ouvrir ?

			Theolona secoua la tête, si terrifiée qu’elle était incapable de prononcer le moindre mot. Elle implora Sphrantzès du regard.

			Ce dernier répondit pour elle :

			— Elle raconte qu’il n’y a qu’un seul lieu où elle peut exercer ses pouvoirs. Elle refuse de dire lequel et prétend que personne ne peut la suivre, ou bien la magie échouera et disparaîtra à jamais.

			Theolona se tourna vers l’empereur et hocha vigoureusement la tête.

			— En Europe, on t’aurait depuis longtemps condamnée au bûcher, soupira Constantin.

			Transie de peur, Theolona s’écroula sur le sol et roula son corps frêle en boule. Elle avait l’air d’une enfant.

			— Sais-tu tuer ? l’interrogea l’empereur.

			Theolona continuait à trembler. Assise sur le sol, elle finit par faire oui de la tête, sur l’insistance du protovestiaire.

			— Qu’il en soit donc ainsi, dit Constantin à Sphrantzès. Mettez-la à l’épreuve.





			Sphrantzès entraîna Theolona dans un long escalier. Des appliques murales supportant des torches projetaient tous les quelques paliers des halos de lumière. Sous chacune des torches étaient placés en faction deux gardes en armure, dont les casques reflétaient la lueur des flammes vacillantes sur les parois. Tous deux arrivèrent enfin devant une cellule plongée dans la pénombre. Saisie par le froid, Theolona s’emmitoufla dans sa cape. C’était jadis le lieu où la cour impériale emmagasinait des blocs de glace durant la saison estivale. Cependant, il n’y avait plus de glaçons dans la cellule. Sous une torche accrochée dans un coin de la pièce était recroquevillé un homme, un prisonnier de guerre. Malgré son uniforme usé, on pouvait reconnaître un Anatolien, probablement un ancien officier de l’armée ottomane. Sous la clarté des flammes, il foudroya ses visiteurs d’un regard de loup féroce. Sphrantzès et Theolona s’immobilisèrent devant la lourde porte aux barreaux de fer.

			— Peux-tu le voir ? demanda le protovestiaire en désignant le prisonnier.

			Theolona hocha la tête.

			Sphrantzès lui tendit un sac en cuir de mouton puis, désignant l’homme, il déclara :

			— Va maintenant. Et avant que le jour se lève, rapporte-moi sa tête.

			Du sac, Theolona sortit un cimeterre, dont la lame chatoyait dans l’obscurité comme un morceau de lune. Elle le rendit à Sphrantzès :

			— Je n’en aurai pas besoin, Excellence.

			Puis elle enfouit à moitié son visage derrière sa cape, se retourna et remonta les escaliers d’un pas silencieux. À mesure de son ascension, elle paraissait changer de silhouette – tantôt féminine, tantôt féline – sous les halos lugubres des torches, jusqu’à ce qu’elle disparaisse enfin dans l’obscurité.

			Sphrantzès l’observa s’éloigner, et ce ne fut que lorsqu’elle fut entièrement sortie de son champ de vision qu’il s’adressa à l’officier de la garde impériale qui se trouvait à ses côtés :

			— Redoublez la surveillance ici, fit-il avant de pointer le prisonnier : Ne le quittez pas des yeux.

			L’officier partit, et Sphrantzès agita la main. Un homme émergea de l’obscurité, drapé dans une robe de moine noire qui lui avait permis jusqu’ici de se fondre dans la pénombre.

			— Garde tes distances, même au risque de la perdre de vue mais, surtout, tâche de ne pas te faire voir, murmura Sphrantzès.

			L’homme hocha la tête et emprunta les escaliers du même pas silencieux.





			Cette nuit-là, comme chaque nuit depuis le début du conflit, Constantin XI eut du mal à trouver le sommeil : les soubresauts provoqués par les boulets ennemis s’écrasant contre les murs de la ville le réveillaient chaque fois qu’il parvenait enfin à s’endormir. Avant l’aube, enveloppé dans sa cape, il se rendit dans la bibliothèque où il découvrit que Sphrantzès l’attendait déjà. Il avait oublié l’histoire de la sorcière. Contrairement à son père Manuel II et à son grand frère Jean VIII, Constantin était un pragmatique : il savait que ceux qui ne s’en remettaient qu’aux miracles finissaient généralement par mourir sans sépulture.

			Sphrantzès fit un geste de la main en direction de la porte, Theolona entra sans bruit, son visage toujours teinté de la même peur et son corps agité par les mêmes tremblements que lors de leur dernière rencontre. Elle tenait entre les mains le grand sac en cuir de mouton. Au premier coup d’œil qu’il jeta sur le sac, l’empereur comprit qu’il avait perdu son temps : il était plat et nulle goutte de sang n’en exsudait. De toute évidence, il ne contenait aucune tête. Pourtant, l’expression sur le visage de Sphrantzès n’était pas celle de la déception, son regard était distrait, confus, celui d’un somnambule.

			— Elle n’a pas pris ce qu’elle devait prendre, n’est-ce pas ? demanda l’empereur.

			Sphrantzès prit le sac des mains de Theolona et le déposa sur le lutrin. Il l’ouvrit et adressa un étrange regard à l’empereur, comme si c’était un fantôme.

			— Pas tout à fait, Majesté.

			L’empereur regarda à l’intérieur du sac. Au fond reposait quelque chose de gris, mou, comme du suif de mouton. Sphrantzès approcha le chandelier et l’empereur put voir et reconnaître la nature de cette chose.

			— Un cerveau. Celui de l’Anatolien.

			— Elle a donc ouvert son crâne ? s’étonna Constantin XI en fixant Theolona. Elle se tenait là, enveloppée dans sa cape, toujours tremblante, avec les yeux d’une souris apeurée.

			— Non, Majesté, le crâne du prisonnier est intact. Vingt gardes, répartis en cinq patrouilles, avaient reçu pour consigne de le surveiller sans répit. Même un moustique n’aurait pu entrer dans la cellule, et pourtant…

			Sphrantzès s’interrompit, comme s’il était encore ébranlé par le souvenir de ce qui s’était ensuite passé. L’empereur lui fit signe de poursuivre :

			— Deux heures à peine après le départ de la fille, le prisonnier a soudain été pris de convulsions terribles, ses yeux se sont révulsés, puis il est tombé raide mort. Parmi les observateurs présents se trouvaient un médecin grec aguerri et des vieux soldats qui ont passé leur vie à servir dans l’armée : tous ont juré n’avoir jamais vu un homme mourir de la sorte. Plus d’une heure plus tard, elle est revenue avec ceci. Le médecin a procédé à l’autopsie du crâne. Il était vide.

			Constantin examina encore une fois minutieusement le cerveau, il était en parfait état et ne présentait aucune trace de blessure ou de fêlure. S’agissant de la partie la plus fragile du corps humain, il avait dû être prélevé avec beaucoup de soin pour être en aussi bon état. Les yeux de l’empereur s’arrêtèrent sur la main de Theolona qui tenait le revers de sa cape. Il s’imagina ses longs doigts fins extraire ce cerveau avec la même minutie que si elle cueillait des champignons dans un bosquet ou une fleur à peine éclose sur la branche d’un arbre…

			Constantin détourna son regard et leva les yeux au plafond, comme si ceux-ci pouvaient transpercer les murs et contempler quelque chose s’élevant lentement à l’horizon. Les vibrations du boulet de canon reprirent mais, pour la première fois, il ne les perçut pas.

			Si les miracles existaient, c’était le moment pour que l’un d’eux se produise.

			Constantinople paraissait se tenir devant un gouffre, mais tout espoir n’était pas perdu. Après plus de cinq semaines d’une guerre sanglante, l’ennemi lui aussi était touché. En certains lieux, les cadavres des Turcs s’entassaient à une hauteur pareille à celle des murs de la cité, et les vivants étaient aussi accablés de fatigue que leurs ennemis. Quelques jours plus tôt, l’équipage héroïque d’un navire génois avait réussi à forcer le blocus du détroit du Bosphore et à faire entrer le bateau dans le chenal de la Corne d’Or, acheminant à son bord de précieux soldats et ravitaillements. Tous avaient cru qu’il s’agissait là de l’avant-garde d’un nombre beaucoup plus important de renforts originaires d’Europe de l’Ouest. Le désespoir avait rapidement gagné le camp ottoman et la plupart des généraux recommandaient d’accepter les dernières conditions de la cour byzantine et de rendre les armes. Mais les Ottomans n’avaient finalement pas reconnu leur défaite. Et c’était l’œuvre d’un seul homme.

			Un homme qui comprenait parfaitement le latin, un grand connaisseur des arts et des sciences, un homme à l’érudition légendaire, un homme qui était allé jusqu’à noyer son propre frère dans sa baignoire pour s’assurer de monter sur le trône, un homme qui, pour démontrer qu’il ne succomberait à aucune tentation, avait décapité la plus belle de ses esclaves devant toute son armée… Il était l’axe autour duquel tournaient désormais les rouages de l’énorme machine de guerre ottomane. Si cet axe venait à rompre, la machine se désagrégerait aussitôt.

			Peut-être un miracle s’était-il vraiment produit.

			— Pourquoi demandes-tu qu’on te confie cette mission ? demanda l’empereur, les yeux toujours levés au plafond.

			— Je veux devenir sainte, répondit immédiatement Theolona, qui s’attendait manifestement à ce qu’il lui pose cette question.

			Constantin hocha légèrement la tête. C’était la réponse la plus crédible. L’argent et les trésors ne valaient rien pour elle si aucun caveau en ce monde ne pouvait lui résister. Mais quoi de plus éloigné d’une sainte qu’une prostituée ? Rien d’autre n’aurait pu avoir autant de valeur à ses yeux que d’être sanctifiée.

			— Es-tu descendante de croisés ?

			— Oui, Majesté. Mon aïeul a pris part à la dernière croisade. Après un instant, elle ajouta avec précaution : Je ne parle pas de la quatrième1.

			L’empereur plaça sa main sur la tête de Theolona, qui s’accroupit lentement.

			— Va, mon enfant, tue Mehmet II : ainsi, tu auras sauvé la ville sainte et tu deviendras ce à quoi tu aspires. Les habitants de Constantinople te rendront grâce.





			À la nuit tombante, Sphrantzès conduisit Theolona en haut des remparts de la porte de Saint-Romanus. Le champ de bataille s’étendait à perte de vue devant eux. Plus près, sous les remparts, le sol sablonneux rendu brun par le sang était jonché de cadavres qui paraissaient être tombés en averse depuis le ciel. Un peu plus loin, l’épaisse fumée blanche des canons, seule chose légère et gracieuse en ce monde, planait au-dessus de la plaine. Encore plus loin, sous la chape gris plomb du ciel, les tentes ottomanes se déployaient jusqu’à l’horizon et une forêt de bannières à croissant de lune étaient frénétiquement battues par un humide vent marin. Dans la direction opposée, on voyait les navires ottomans recouvrir la surface du Bosphore comme un tapis de clous métalliques noirs épinglant la mer, empêchant celle-ci de se soulever dans la brise.

			Theolona ferma les paupières, comme subjuguée par la scène : c’est mon champ de bataille, c’est ma guerre. Dans son esprit resurgirent les légendes de ses ancêtres que son père n’avait de cesse de raconter dans son enfance : en Europe, de l’autre côté du détroit, il était une ferme en Provence. Un jour, un nuage céleste descendit du ciel. Du nuage sortit un ange, à la tête d’une armée d’enfants sur les casques desquels luisait une croix rouge. Répondant à leur appel, son aïeul rejoignit leurs rangs. Ils traversèrent la Méditerranée pour se rendre jusqu’en Terre sainte où ils se battirent pour la gloire du Tout-Puissant. Durant la guerre, son ancêtre fut adoubé chevalier de l’ordre du Temple. Plus tard, dans la ville de Constantinople, il rencontra une jeune croisée, ils s’éprirent l’un de l’autre et donnèrent naissance à une grande lignée…

			Devenue grande, Theolona avait compris la vérité : le fond de l’histoire était globalement exact, mais si son aïeul s’était en effet engagé dans la Croisade des enfants, c’était surtout parce que la peste noire venait de frapper l’Europe occidentale, que les champs étaient dévastés et que c’était le seul espoir pour lui de manger à sa faim. Il n’avait en revanche participé à aucune guerre sainte : il avait débarqué en Égypte et, comme des milliers d’autres enfants, on lui avait attaché des boulets aux pieds et il avait été vendu comme esclave. Par chance, il avait réussi à s’enfuir quelques années plus tard et avait erré jusqu’à Constantinople. Ici, il avait bien rencontré une croisée, de plusieurs années son aînée. Cependant, le sort de cette dernière n’avait pas été plus heureux. La cour byzantine attendait avec impatience des troupes d’élite d’Europe de l’Ouest pour combattre les mécréants à leurs côtés, mais elle avait vu arriver à la place des troupes de mendiantes incapables de livrer bataille. Bien vite, les Byzantins leur avaient coupé les vivres, et ces femmes vouées à devenir saintes avaient fini par se prostituer. L’une d’entre elles avait été l’ancêtre de Theolona…

			Pendant plus d’un siècle, cette glorieuse famille n’avait en réalité jamais mangé à sa faim, et la génération de son père avait vécu dans une misère encore plus absolue. La faim avait poussé Theolona à épouser la même vocation que son ancêtre. Quand son père l’avait appris, il l’avait frappée avec fureur, et lui avait assuré que si elle recommençait, il la tuerait, sauf si… sauf si elle parvenait à ramener ses clients chez lui, qu’elle lui laissait négocier le prix de la prestation et recueillir l’argent. Dès lors, Theolona avait quitté le domicile familial et avait poursuivi seule sa vie de débauche. Elle s’était rendue à Jérusalem et à Trabzon, et avait même voyagé par bateau jusqu’à Venise. Elle n’avait plus faim et portait de beaux habits, mais elle savait qu’elle n’était qu’un brin d’herbe dans une flaque de boue et qu’à force d’être piétinée elle finirait par s’amalgamer avec elle.

			Jusqu’au jour où le miracle avait eu lieu, ou plutôt jusqu’au jour où elle avait pu pénétrer au cœur du miracle.

			Theolona n’était guère impressionnée par la figure de cette sainte européenne apparue plus de vingt ans plus tôt au cours d’une guerre européenne – Jeanne. Après tout, qu’avait-elle obtenu de Dieu, sinon une épée tombée du ciel ? Ce que le Seigneur avait accordé à Theolona la ferait devenir la deuxième sainte après la Vierge Marie.

			— Regarde, voici le camp de Fatih2, dit Sphrantzès en désignant la direction située en face de la porte de Saint-Romanus.

			Theolona se contenta d’un regard et hocha la tête.

			Sphrantzès lui tendit un nouveau sac en cuir de mouton :

			— À l’intérieur, tu trouveras trois de ses portraits, peints selon des angles différents et dans divers accoutrements ; voici aussi une dague que tu prendras avec toi. Cette fois, nous ne voulons pas que son cerveau, nous voulons sa tête. Le mieux est d’agir la nuit, en entrant dans sa tente, il en est absent le restant de la journée.

			Theolona reçut le sac :

			— Excellence, c’est à présent à moi de vous demander de bien retenir mes mots.

			— Parle et sois rassurée.

			Theolona lui adressa les mêmes avertissements : ne pas la suivre et, surtout, ne pas entrer là où elle entrera, ou sa magie disparaîtrait à jamais.

			L’espion qui avait la dernière fois suivi Theolona avait rapporté à Sphrantzès qu’après avoir quitté les geôles souterraines elle s’était montrée très prudente, essayant de le semer dans des virages, puis elle avait fini par pénétrer dans le quartier des Blachernes, au nord de la muraille de Théodose II. En entendant son récit, le protovestiaire avait été surpris : il s’agissait de la zone la plus durement touchée par les canons de l’ennemi et personne, en dehors des soldats, n’osait s’y aventurer. L’espion avait enfin vu la cible de sa filature entrer à l’intérieur d’un minaret en ruine qui avait jadis fait partie d’une mosquée. Quand Constantin avait ordonné de démolir toutes les mosquées de la cité, ce minaret était resté debout car, lors de la dernière épidémie de peste bubonique, des malades s’y étaient réfugiés et y étaient morts, si bien que nul ne s’avisait de s’en approcher. Après le début du siège, un boulet de canon tiré par on ne sait quelle salve avait fait s’écrouler la moitié de la tour. Suivant les ordres donnés par le protovestiaire, l’espion n’était pas entré dans le minaret, mais il avait interrogé deux soldats qui s’y étaient hasardés avant sa destruction partielle. Ceux-ci avaient d’abord eu comme idée d’établir un poste d’observation à son sommet, avant de constater que la hauteur n’était pas suffisante. D’après eux, il ne s’y trouvait rien d’autre que des cadavres si décomposés qu’ils ne seraient bientôt plus que des squelettes.

			Cette fois-ci, Sphrantzès n’envoya personne pour suivre Theolona. Il accompagna du regard son départ : elle se faufila au milieu des soldats postés sur les remparts aux armures couvertes de sang et de poussière et à côté desquelles sa cape apparaissait resplendissante. Mais ces hommes en armes, exténués par une bataille qui durait depuis des jours, ne firent pas attention à elle. Elle descendit rapidement de cette portion de muraille et passa la deuxième porte. Cette fois-ci, elle ne donna pas l’impression d’essayer d’échapper à une filature et fit directement route vers les Blachernes, avant de disparaître dans les plis du voile de la nuit qui venait de recouvrir la cité.





			Constantin XI avait les yeux rivés sur les flaques d’eau qui s’évaporaient sur le sol en même temps que ses derniers espoirs. Les flaques avaient été laissées par douze soldats de la marine byzantine qui venaient juste de prendre congé. Le lundi de la semaine précédente, coiffés de turbans et vêtus des uniformes rouges de l’armée ottomane, ils avaient franchi le blocus ennemi à bord d’un petit voilier. Ils devaient accueillir les troupes des vaisseaux européens supposés venir en renfort pour les informer de la situation du camp ottoman. Mais ils n’avaient rencontré rien d’autre qu’une mer Égée vide, sans l’ombre des légendaires armées d’Europe occidentale. Le cœur lourd et l’esprit las, les guerriers avaient tout de même poursuivi leur mission et retraversé les lignes ottomanes pour rapporter à l’empereur la funeste nouvelle. Constantin comprenait enfin à présent que les renforts promis n’étaient qu’une chimère : le reste de la chrétienté abandonnait froidement Byzance et regarderait cette millénaire cité sainte tomber aux mains des infidèles.

			Dehors, on entendit des hurlements d’angoisse. Un garde rapporta qu’une éclipse lunaire était en cours. C’était un présage extrêmement clair, car on racontait depuis toujours que tant que la lune illuminerait la ville de ses rayons, Constantinople ne chuterait pas. À travers la fenêtre, l’empereur regardait la lune s’assombrir en une tombe céleste. Il avait le pressentiment que Theolona ne reviendrait pas et qu’il n’obtiendrait jamais la tête de son ennemi.

			Un jour et une nuit passèrent, puis une nouvelle aube. Et toujours aucune nouvelle de Theolona.





			Sphrantzès et un groupe d’hommes à cheval firent halte et descendirent de monture lorsqu’ils furent arrivés devant le minaret des Blachernes. Ils restèrent un instant époustouflés : baignée par la faible clarté de la lune qui s’élevait à peine, la tour apparaissait parfaitement indemne. Son sommet effilé pointait dans la nuit étoilée. L’espion, qui menait le groupe, jura que lors de sa dernière venue la moitié de l’édifice était manquante. Les autres soldats qui les accompagnaient indiquèrent qu’eux aussi avaient vu la tour à demi effondrée. Sphrantzès fixa l’espion avec une colère froide. Peu importe combien d’entre eux étaient prêts à témoigner, il était certain qu’ils mentaient, car l’intégrité du minaret était plus irréfutable que n’importe quelle autre preuve. Toutefois, Sphrantzès n’eut guère le temps de punir qui que ce soit, car le dernier jour de la ville était arrivé, et nul ne pourrait échapper à l’ultime dénouement. Un soldat qui se trouvait à côté n’osa exprimer ce qu’il avait sur le cœur, mais il savait au fond de lui que la moitié jadis manquante du minaret n’avait pas été détruite par des boulets. Deux semaines plus tôt, alors que n’avait retenti aucune canonnade, le pinacle avait disparu en une nuit. Ce matin-là, il n’avait remarqué aucun débris de tuiles sur le sol à proximité de la tour. Ici, les murailles constituaient une cible privilégiée pour le gigantesque canon d’Urbain. Les boulets traversaient les murs de la ville pour retomber en gros blocs de pierre, ôtant simultanément la vie d’une dizaine de soldats. Des cratères parcouraient l’édifice tout entier qui menaçait de s’écrouler à tout moment, si bien que personne n’y allait plus. Les deux autres soldats qui avaient suivi l’espion ce matin-là étaient morts au champ de bataille et il n’avait pas voulu en rajouter, car on n’aurait jamais cru ce qu’il aurait dit.

			Sphrantzès et ses hommes entrèrent par la base du minaret. Ils virent les restes des corps dévorés par la peste, que des chiens errants avaient éparpillés en lambeaux, mais il n’y avait aucun indice d’un être vivant à l’intérieur. Ils gravirent l’escalier en colimaçon et, grâce à la lueur vacillante des torches accrochées aux parois, ils aperçurent Theolona, recroquevillée sous la fenêtre. Elle paraissait endormie, mais ses yeux à demi clos reflétaient la lumière des flammes ; ses vêtements étaient sales et déchirés, ses cheveux, hirsutes, et son visage était strié de griffures sanglantes qu’elle semblait s’être infligées à elle-même. Le protovestiaire balaya l’endroit du regard. Ils étaient à présent au sommet du minaret, dans un espace conique et entièrement vide. Il remarqua que tout ici était recouvert d’une épaisse couche de poussière, dans laquelle la moindre empreinte apparaissait de façon manifeste. Il n’y avait pourtant guère d’autre trace alentour, comme si Theolona venait d’entrer ici pour la première fois. On la réveilla rapidement. Ses deux mains tâtonnèrent pour prendre un appui sur le mur et se relever. Un faisceau de lune perça à travers la fenêtre et métamorphosa sa chevelure ébouriffée en une auréole brumeuse et argentée autour de son visage. Elle ouvrit deux grands yeux ronds et parut mettre un long moment avant de reprendre tout à fait conscience. Soudain, elle referma les paupières, comme si elle voulait s’attarder encore un peu dans le rêve dont on l’avait tirée.

			— Que fais-tu ici ? lui demanda Sphrantzès avec sévérité.

			— Seigneur, je… je n’arrive plus à aller là-bas !

			— Là-bas ?

			Les yeux toujours mi-clos, bien décidée à se cramponner à ses souvenirs comme un enfant à son jouet préféré qu’un adulte voudrait confisquer, elle répondit :

			— Là-bas, c’est grand, c’est beau, c’est agréable. Ici… Elle ouvrit brusquement les yeux et regarda autour d’elle, terrorisée : Ici, c’est aussi étroit que dans un cercueil, à l’intérieur… comme à l’extérieur. Je dois y retourner !

			— Et ta mission ?

			— Excellence, attendez encore un peu. Theolona fit un signe de croix : Attendez encore un peu…

			Sphrantzès désigna la fenêtre :

			— Peut-on encore attendre ?

			Un torrent de sons leur parvint de l’extérieur. En écoutant attentivement, ils détectèrent deux vagues provenant de sources différentes.

			L’une déferlait depuis l’extérieur de la cité. Mehmet II avait décidé le lendemain de lancer son assaut ultime contre Constantinople. Le jeune sultan chevauchait en ce moment même le long des tentes de son armée en adressant cette promesse à ses soldats : “Je ne désire que la ville : les richesses et les femmes vous appartiennent. Quand vous serez entrés dans Constantinople, vous aurez trois jours pour la piller comme bon vous semblera.” La promesse du sultan fut accueillie par les acclamations des soldats, auxquelles s’ajoutèrent les chants des trompettes et des tambours. Ce vacarme se mêla à la fumée et aux étincelles jaillissant des feux de camp et s’éleva dans le ciel de Constantinople en un épais brouillard de mort.

			Les voix qui résonnaient depuis la cité étaient, elles, sourdes et lugubres. Menés par le patriarche de Constantinople, tous les citoyens avaient entamé une grande procession religieuse et entraient dans la basilique Sainte-Sophie où ils prendraient part à une dernière messe pour apaiser leurs âmes. Ce fut le plus grand office jamais célébré dans l’histoire du christianisme et il n’y en aurait jamais de plus grand. Bercés par la majesté des chants grégoriens, sous la faible lueur des cierges, empereur byzantin, patriarche, fidèles orthodoxes, catholiques venus d’Italie, soldats en armure, marchands, marins de Venise et de Gênes, et davantage encore de citoyens : tous se rassemblaient devant Dieu, prêts à aller au-devant de leur dernière bataille.

			Sphrantzès savait qu’il n’y aurait aucune suite. Peut-être Theolona n’était-elle qu’une menteuse de génie, ne possédait-elle aucune magie – cela valait d’ailleurs mieux. Mais peut-être en était-il autrement, peut-être faisait-il face à un terrible danger, peut-être que Theolona avait réellement des pouvoirs, qu’elle était allée dans le camp ennemi et qu’elle avait accepté une nouvelle mission confiée par les Ottomans. Après tout Byzance, agonisante, n’avait plus rien à lui offrir. La promesse faite par l’empereur de la sanctifier avait bien peu de chances d’être honorée : orthodoxes comme catholiques auraient en effet bien du mal à accepter qu’une prostituée, sorcière de surcroît, devienne une sainte. Elle était peut-être de retour ici avec une nouvelle cible : l’empereur, ou bien lui-même, Sphrantzès. Le cas d’Urbain leur avait pourtant servi de leçon3.

			Le protovestiaire adressa un regard à l’espion. Ce dernier dégaina son épée et la pointa vers Theolona. La lame traversa la poitrine de la prostituée et ressortit derrière elle en perçant un trou dans le mur. L’espion voulut retirer son arme, mais en vain. Theolona tenait fermement la poignée. Refusant de toucher ces deux mains, l’espion lâcha prise et s’enfuit en hâte, suivi de Sphrantzès et des autres. Pendant tout le temps de son exécution, Theolona n’avait pas poussé le moindre cri. Sa tête s’affaissa lentement, et l’auréole brumeuse et argentée autour de son visage échappa à la clarté de la lune pour être engloutie par les ténèbres. L’intérieur du minaret s’assombrit et, dans ce petit coin de sol éclairé par un pâle faisceau de lune, se mit à onduler un ruisseau de sang, comme un mince serpent noir.

			Quand Sphrantzès se retrouva à l’extérieur du minaret, les voix provenant de l’intérieur et de l’extérieur de la cité s’étaient tues. Un calme augurant une tempête imminente drapait la terre et l’océan qui servaient de frontière entre l’Eu­­rope et l’Asie. L’Empire romain d’Orient accueillait sa dernière aube.

			Au deuxième étage du minaret, la magicienne clouée au mur rendit son dernier soupir. Elle fut peut-être la seule vraie magicienne de toute l’histoire de l’humanité. Et environ dix heures plus tôt, l’âge de la magie aussi s’était éteint. Cet âge éphémère avait commencé le 3 mai 1453 à 16 heures, lorsque les fragments de haute dimension avaient pour la toute première fois croisé le chemin de la Terre ; il s’était achevé le 28 mai de la même année, à 21 heures, à l’instant où les fragments avaient laissé la Terre derrière eux. Il avait en tout duré vingt-cinq jours et cinq heures, avant que le monde retrouve son orbite ordinaire.

			Le soir du 29 mai, Constantinople tomba.

			À l’heure où cette guerre sanglante approchait de son épilogue, Constantin XI sortit du palais et se dressa de tout son être face à l’armée ottomane.

			— N’y a-t-il donc plus aucun chrétien dans cette ville pour me trancher la tête ? cria-t-il.

			Puis il arracha sa robe impériale, dégaina son épée et fondit sur l’ennemi. Son armure argentée scintilla comme une petite feuille d’aluminium lancée dans un récipient d’acide nitrique rouge sombre, puis elle s’éteignit bientôt.

			On ne prit conscience que bien des années plus tard de l’importance historique de la chute de Constantinople. En ce temps-là, on se disait seulement que l’Empire romain d’Orient avait rendu son dernier souffle. Byzance n’était qu’un sillon millénaire laissé sur la route de l’histoire par les roues de l’Empire romain. Elle avait connu des heures de gloire, mais avait tout de même fini par s’évaporer comme une flaque d’eau sous un soleil ardent. En des temps lointains, les Romains sifflotaient dans leurs magnifiques thermes, persuadés que l’Empire, comme les bains en granit sous leurs corps, perdurerait jusqu’à la fin des temps.

			Mais aujourd’hui, les hommes savaient qu’aucun festin n’était éternel. Que tout avait une fin.


				 					1.En 1204, pendant la quatrième croisade, les croisés s’emparèrent de la ville de Constantinople, et fondèrent l’Empire latin d’Orient. La capitale fut reprise par les Byzantins en 1261. (N.d.A.)



				 					2.“Le Conquérant”, surnom donné au sultan ottoman Mehmet II. (N.d.A.)



				 					3.Urbain, ingénieur hongrois, avait jadis rejoint Constantinople pour construire son canon. Toutefois, Byzance, dont les coffres étaient vides, ne fut pas en mesure de lui payer son pourtant modeste salaire. Il rejoignit donc la bannière de Mehmet II pour qui il construisit un canon gigantesque, long de huit mètres, avec un rayon de soixante-quinze mètres, pouvant tirer des boulets de cinq cents kilos capables d’atteindre des cibles à un mille. Cette arme, que l’histoire désignerait plus tard sous le nom de “canon d’Urbain”, fut fatale pour les murailles de la cité de Constantinople. (N.d.A.)





An 1 de la Grande Crise. L’option “vie”





			Yang Dong voulait se sauver, mais elle savait qu’elle avait peu d’espoir.

			Debout sur le balcon du dernier étage du centre de contrôle, elle contemplait sous ses pieds l’accélérateur de particules à l’arrêt. De la hauteur où elle se trouvait, elle pouvait tout juste voir l’intégralité de sa circonférence de vingt kilomètres. Contrairement à ce qui se faisait d’ordinaire, l’appareil n’avait pas été bâti dans une galerie souterraine, mais confiné au milieu d’un tunnel en béton hors du sol, qui donnait l’impression d’un gigantesque point final dans le crépuscule4.

			De quoi celui-ci marquait-il la fin ? Yang Dong priait pour que ce soit seulement celle de la physique.

			Autrefois, elle avait la ferme conviction que la vie et le monde étaient laids, mais qu’à l’extrémité des échelles micro­scopique et macroscopique existait une merveilleuse harmonie. Le monde ordinaire, lui, n’était qu’une flaque d’écume flottant au-dessus de cet océan de perfection. Mais de ce qu’elle en savait désormais, c’était au contraire le monde qui était en apparence merveilleux, tandis que la réalité microscopique qu’il contenait et celle, macroscopique, dans lequel il était contenu, étaient probablement encore plus laides et chaotiques que lui.

			Cette réalité était trop effrayante.

			Yang Dong pouvait choisir de ne plus penser à tout cela, d’oublier la physique fondamentale, de continuer à vivre, de choisir un métier dans un autre secteur, de se marier, d’avoir des enfants et de couler des jours tranquilles comme toutes les autres femmes. Mais bien sûr, pour elle, cette vie ne serait que la moitié d’une vie.

			Il y avait en effet autre chose : sa mère, Ye Wenjie. Yang Dong avait accidentellement découvert dans l’ordinateur de cette dernière des messages avec un haut degré de cryptage, ce qui avait suscité chez elle une forte curiosité. Une fois ouverts, les messages reçus n’avaient pas été détruits, mais simplement supprimés. Comme tous les gens de son âge, Ye Wenjie n’était pas très familière de l’informatique et d’Internet et elle ignorait que même en reformatant son disque dur, ces données pouvaient être récupérées sans peine. Pour la première fois de sa vie, Yang Dong agit donc dans le dos de sa mère : elle restaura une partie des messages supprimés. La masse de données était colossale, et elle y consacra plusieurs jours de lecture pendant lesquels elle comprit le secret qui unissait sa mère au monde de Trisolaris.

			Yang Dong fut assommée par le choc. Cette mère à qui elle devait tout était devenue à ses yeux une autre femme et, pire encore, une créature dont elle ne soupçonnait même pas l’existence en ce monde. Elle n’oserait pas se confronter à sa mère, jamais, car dès lors celle-ci deviendrait réellement et irrévocablement cette étrangère. En lui laissant son secret, Yang Dong pourrait continuer à prétendre que sa mère était toujours la même, et elle pourrait continuer à vivre. Mais bien sûr, pour elle, cette vie ne serait que la moitié d’une vie.

			Était-ce bien si grave de vivre à moitié ? D’après ce qu’elle pouvait observer, beaucoup autour d’elle s’en contentaient : il suffisait d’être en mesure d’oublier et de prendre sur soi pour pouvoir mener une vie paisible, même à moitié vide.

			Mais ces deux réalités s’additionnant, c’était une vie entière qui lui était arrachée.

			Appuyée à la rambarde du balcon, contemplant le précipice en contrebas, Yang Dong était submergée par un sentiment mêlé de peur et de tentation. Elle sentit vibrer la rambarde qui supportait son poids et, aussitôt, elle recula d’un pas, comme si elle avait été victime d’une décharge électrique. Elle n’osa pas demeurer plus longtemps là et s’en retourna dans la grande salle des terminaux informatiques.

			La pièce était bondée de terminaux reliés à une unité centrale qui n’était pas directement connectée à l’accélérateur, mais destinée à l’analyse hors ligne des résultats obtenus lors des expériences menées. Toutes les machines avaient été éteintes quelques jours plus tôt, mais certaines d’entre elles avaient été rallumées aujourd’hui, ce qui apporta à Yang Dong une pointe de réconfort. Elle savait malgré tout que leur fonctionnement n’avait à présent plus rien à voir avec le collisionneur, car l’équipement était maintenant utilisé à d’autres fins. Il n’y avait dans la salle qu’un jeune homme qui se leva quand il la vit arriver. Ses yeux étaient chaussés de lunettes aux larges montures dont la couleur verte lui conférait une apparence singulière. Yang Dong expliqua qu’elle était venue récupérer quelques affaires qu’elle avait laissées ici. Quand “Lunettes vertes” apprit son identité, il s’enthousiasma et lui expliqua quel programme l’unité centrale était en train d’exécuter.

			Il s’agissait d’un modèle mathématique de la planète Terre, permettant de simuler numériquement l’évolution de la configuration de sa surface depuis sa genèse. À la différence de projets antérieurs, ce modèle prenait en compte différents facteurs biologiques, géologiques, atmosphériques, océaniques et astronomiques. Lunettes vertes alluma quelques écrans afin de montrer son fonctionnement à Yang Dong. Celle-ci vit s’afficher des éléments qui différaient beaucoup des traditionnels ensembles de courbes et tableaux de données : des figures de couleurs vives derrière lesquelles on devinait les océans et les continents vus du ciel. Lunettes vertes fit glisser avec agilité le curseur de la souris, et zooma théâtralement sur quelques détails des figures, en les agrandissant jusqu’à ce qu’on puisse reconnaître une rivière ou une forêt. Yang Dong eut la sensation que le souffle de la nature parcourait ces endroits numérisés jadis dominés par des données abstraites et théoriques. Elle en éprouva une sensation de délivrance.

			Elle écouta la présentation de Lunettes vertes, puis elle prit ses affaires et le salua courtoisement, prête à partir. Au moment où elle se dirigeait vers la porte, elle sentit les yeux du jeune homme s’attarder sur elle. Elle avait l’habitude que les hommes la regardent ainsi, et elle ne s’en offusqua pas, ressentant même cette fois dans son dos la chaleur d’un rayon de soleil en hiver. Soudain, elle fut saisie par le désir de se confier. Elle pivota alors et s’adressa à Lunettes vertes :

			— Croyez-vous en Dieu ?

			Yang Dong elle-même fut surprise par sa question mais, réfléchissant un instant au modèle actuellement en opération, celle-ci ne lui parut finalement pas si incongrue, ce qui ne fut pas sans la soulager.

			Lunettes vertes resta lui aussi abasourdi par cette question. Il demeura un long moment la bouche ouverte avant d’oser prudemment :

			— Quel genre de dieu ?

			— Eh bien, Dieu, lui répondit simplement Yang Dong. Un sentiment écrasant de fatigue l’engourdissait à nouveau et elle n’avait pas la force d’en dire davantage.

			— Je ne pense pas.

			Yang Dong désigna les continents et les océans qui s’affichaient sur un des grands écrans :

			— Et pourtant, pour qu’un environnement soit propice à la vie, chaque paramètre physique doit être rigoureusement respecté : prenez par exemple l’eau à l’état liquide, elle ne peut exister qu’à l’intérieur d’une fourchette étroite de températures. C’est encore plus évident à l’échelle de l’Univers tout entier : si les paramètres du Big Bang avaient différé de manière infinitésimale, les éléments lourds n’auraient pas existé, et la vie n’aurait jamais vu le jour. Ne tenons-nous pas là la preuve d’un dessein intelligent ?

			Lunettes vertes secoua la tête :

			— Je ne suis pas un expert du Big Bang, mais vous vous trompez en partie au sujet de l’environnement terrestre. Si la Terre a certes permis la vie, la vie a, elle, changé la face de la Terre. Notre environnement actuel est le résultat de leurs interactions mutuelles. Lunettes vertes réfléchit un instant, puis il attrapa la souris : Essayons de simuler une autre Terre.

			Il afficha sur l’écran une interface de configuration : un nombre étourdissant de fenêtres représentant différentes variables. Il décocha une option au sommet de la page, et toutes les fenêtres se vidèrent :

			— Voilà, nous avons désélectionné l’option “vie”. Observez maintenant l’évolution de la Terre sans aucun être vivant à sa surface. Je me permets de réduire la résolution, car le calcul prendrait trop de temps.

			Sur un autre terminal, Yang Dong constata que la machine fonctionnait à pleine capacité, les énormes engins qui ronronnaient comme des tigres électriques consommaient à cet instant même l’énergie d’une petite ville, mais elle ne demanda pas pour autant à Lunettes vertes d’interrompre l’exécution.

			Sur le grand écran apparut une planète nouvellement formée. Sa surface était encore d’un rouge ardent, comme un morceau de charbon à peine sorti d’un fourneau. Le temps s’écoulait à l’échelle des âges géologiques, la planète se refroidit peu à peu, tandis que les couleurs et les motifs à sa surface variaient lentement mais sans relâche, en un ballet hypnotisant. Quelques minutes plus tard, ce fut une planète de couleur ocre qui s’afficha sur l’écran, accompagnée d’un message indiquant que la simulation était terminée.

			— L’opération est la plus grossière qui soit : il faudrait un bon mois pour obtenir des résultats plus précis, expliqua Lunettes vertes tout en déplaçant son curseur de manière à faire un piqué depuis l’espace jusqu’à la surface de la planète. Le champ de vision offert par la machine plana au-dessus d’une vaste plaine désertique, frôla des pics montagneux à la forme insolite d’immenses colonnes et s’engouffra dans une dépression circulaire à la profondeur insondable qui représentait sans doute un cratère volcanique.

			— Où est-ce ? demanda Yang Dong, perplexe.

			— C’est la Terre ! Sans vie, voilà à quoi ressemblerait notre surface, depuis l’aube de son évolution jusqu’à aujourd’hui.

			— Mais… et les océans ?

			— Il n’y a pas d’océans, ni de rivières, tout est sec.

			— Vous voulez dire que sans vie il n’y aurait plus d’eau à l’état liquide sur Terre ?

			— La réalité serait peut-être plus effrayante encore. Cela n’est bien sûr qu’une simulation triviale mais elle vous permet au moins de mesurer l’influence de la vie sur l’état de la Terre aujourd’hui.

			— Mais…

			— Vous pensiez que la vie n’était qu’un élément minuscule, fragile et clairsemé ?

			— N’est-ce pas le cas ?

			— Vous négligez dans ce cas le pouvoir du temps. Imaginez une colonie de fourmis transportant sans repos des fragments de cailloux de la taille d’un grain chacune : donnez-leur des milliards d’années et elles auront réussi à déplacer le mont Tai tout entier. Il suffit d’étirer suffisamment le temps, et la vie se révèle bien plus forte que la roche ou le métal, plus puissante qu’un typhon ou un volcan.

			— Mais l’orogenèse dépend pourtant de la tectonique des plaques !

			— Pas nécessairement. La vie est certes incapable de faire naître des montagnes, mais elle peut modifier la répartition des chaînes montagneuses. Imaginez par exemple trois montagnes, dont deux recouvertes de végétation. La troisième, nue, va très vite s’éroder et s’affaisser. Quand je dis “très vite”, je parle d’une période d’un million d’années environ, ce qui est rapide à l’échelle de la géologie.

			— Et dans ce scénario, comment les océans ont-ils disparu ?

			— Pour cela, il faudrait consulter le rapport du processus de simulation, ce qui demanderait un certain temps, mais on peut le deviner : les végétaux, les animaux et les bactéries ont joué un rôle important dans la composition de notre atmo­sphère. Sans vie, les éléments de notre atmosphère seraient bien différents, peut-être que celle-ci ne pourrait plus être en mesure de filtrer les rayons ultraviolets et les vents solaires, ce qui provoquerait l’évaporation des océans. L’atmosphère terrestre deviendrait rapidement une étuve, à l’image de celle de Vénus, l’eau s’évaporerait dans l’espace. Au bout de plusieurs milliards d’années, la Terre deviendrait entièrement aride.

			Yang Dong se tut, elle observait en silence ce monde jaune et desséché.

			— Par conséquent, la Terre que nous connaissons est un jardin bâti par la vie et pour la vie, elle ne doit rien à Dieu.

			Lunettes vertes croisa les bras devant l’écran, de toute évidence fier de l’éloquence dont il avait fait preuve au cours de son développement.

			Yang Dong n’avait guère la tête à débattre de cette question, mais au moment où Lunettes vertes avait décoché l’option “vie” dans l’interface de configuration du modèle, une idée fulgurante l’avait parcourue. Et maintenant, une question terrifiante lui venait à l’esprit :

			— Et l’Univers ?

			— L’Univers ? Quoi, l’Univers ? demanda sans comprendre Lunettes vertes, occupé à éteindre le processus de simulation.

			— Si on utilisait un modèle mathématique similaire pour simuler l’évolution de l’Univers tout entier, comme nous venons de le faire pour la Terre, et que nous désélectionnions dès le début l’option “vie”, à quoi ressemblerait-il ?

			— Si les résultats sont corrects, il serait très probablement identique à celui que nous connaissons. Quand j’ai parlé des bouleversements provoqués par la vie sur un environnement, je me limitais à la Terre. En ce qui concerne l’Univers, ma foi, même si la vie existait ailleurs, elle serait tellement rare que son influence serait forcément négligeable sur l’évolution du cosmos.

			Yang Dong voulut ajouter quelque chose, mais elle se retint. Elle salua de nouveau Lunettes vertes en se forçant à lui adresser un sourire de remerciement. Elle quitta le bâtiment et leva les yeux pour regarder le ciel où les étoiles venaient juste de poindre.

			Grâce aux informations qu’elle avait pu glaner dans les documents de sa mère, elle savait que la vie n’était pas rare dans l’Univers, qu’il en était même plein à craquer.

			Ainsi donc l’Univers a-t-il déjà été métamorphosé par la vie : mais à quelle échelle et à quelle amplitude ?

			Elle savait qu’elle ne pouvait plus se sauver. Elle arrêta de réfléchir. Elle contraignit son esprit à faire le vide, mais une autre question, encore plus effrayante, la hantait obstinément :

			La Nature est-elle vraiment naturelle ?


				 					4.En chinois, le point de ponctuation est un petit rond, qui occupe le même espace qu’un caractère (。). (N.d.T.)





An 4 de la Grande Crise. Yun Tianming





			À la fin de son examen de routine, au moment de quitter la chambre, le Dr Zhang lança un journal à Yun Tianming en lui disant qu’il était hospitalisé depuis déjà quelque temps et qu’il devait se tenir au courant des dernières nouvelles du monde extérieur. Yun Tianming fut perplexe, car sa chambre était équipée de la télévision. Il avait la vague impression que le médecin avait autre chose derrière la tête.

			Il réalisa tout d’abord à la lecture du journal que, contrairement à la période ayant précédé son hospitalisation, les informations portant sur Trisolaris et l’Organisation Terre-Trisolaris n’occupaient déjà plus toutes les pages. Une proportion significative de nouvelles n’avait aucun lien avec la crise. La propension de la nature humaine à se résigner face à son destin était visiblement en train de reprendre le dessus. L’anticipation des événements qui auraient lieu dans quatre siècles perdait peu à peu du terrain au profit des préoccupations du présent. Rien d’étrange à cela, se dit-il : quatre siècles plus tôt, la Chine était encore gouvernée par la dynastie impériale des Ming – si ses souvenirs étaient bons, le Mandchou Nurhachi venait tout juste de fonder la dynastie des Jin postérieurs – tandis qu’en Europe les siècles sombres du Moyen ge venaient à peine de s’achever. Il faudrait encore attendre plus d’un siècle avant de voir l’apparition de la machine à vapeur, et trois avant que les hommes songent à utiliser l’électricité. Si en ce temps-là, un individu s’était inquiété des événements qui auraient lieu quatre siècles plus tard, ses contemporains se seraient sûrement moqués de lui : il était aussi ridicule de se préoccuper du sort de ses descendants que de celui de ses ancêtres.

			Quant à Yun Tianming, au rythme de l’évolution de sa maladie, il n’aurait même pas besoin de se préoccuper de ce qui adviendrait dans un an.

			Le titre d’un article sur la première page, bien visible quoi­qu’il ne fasse pas la une, attira toutefois son attention :



			La troisième session extraordinaire du Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire ratifie la loi sur l’euthanasie.



			Chose étonnante, les sessions extraordinaires du Comité avaient jusqu’ici toutes été tenues pour régler la crise trisolarienne, et ce projet de loi ne semblait entretenir aucun rapport avec celle-ci.

			Était-ce cette information que le Dr Zhang avait souhaité lui faire lire ?

			Une quinte de toux le contraignit à lâcher le journal, et il entama une pénible nuit de sommeil.

			Le lendemain, des reportages et des entretiens furent diffusés à la télévision au sujet de la loi sur l’euthanasie, mais le public ne paraissait guère s’en émouvoir et les réactions des personnes interrogées étaient très prosaïques.

			Cette nuit-là, Yun Tianming ne cessa de tousser et eut des difficultés à respirer normalement. Le tout conjugué aux nausées et aux vertiges provoqués par sa chimiothérapie, il eut un mal terrible à trouver le sommeil. Lao Li5, son voisin de chambre, lui tendit sa canule nasale et en profita pour s’asseoir au bord de son lit. Il s’assura que les deux autres patients de la chambre étaient endormis, puis il glissa à voix basse :

			— Xiao Yun ! J’ai l’intention de partir plus tôt.

			— Ils te laissent sortir ?

			— Non, je vais me faire euthanasier.

			(Plus tard, pour évoquer cette opération, les gens préféreraient l’expression “partir en douceur”.)

			— Qu’est-ce qui te passe par la tête ? Tes deux enfants prennent pourtant bien soin de toi… l’interrogea Yun Tianming en s’adossant à son oreiller.

			— C’est bien pour ça que j’ai pris cette décision. Si ça continue, ils vont devoir vendre leurs maisons et, pour finir, je ne serai pas mieux guéri. Je dois faire preuve de responsabilité, pour mes gamins et pour les leurs.

			Lao Li sembla prendre conscience que le moment n’était peut-être pas bienvenu pour discuter de son intention avec Yun Tianming. Il lui tapota doucement le bras puis regagna son lit.

			Yun Tianming trouva peu à peu le sommeil en fixant les ombres frémissantes des arbres projetées par la lumière des lampadaires sur les rideaux. Pour la première fois depuis le début de sa maladie, il fit un rêve apaisé, dans lequel il avait pris place à bord d’une barque en origami dénuée de rames qui flottait à la surface d’une eau tranquille. Le ciel était d’un gris sombre et brumeux et il tombait un léger crachin, mais les gouttes ne perlaient pas sur l’eau, car celle-ci n’était traversée d’aucune ride et demeurait aussi lisse qu’un miroir. Dans toutes les directions, l’eau se fondait dans le gris du firmament. On ne distinguait aucune rive, ni aucun horizon… Quand, au petit matin, il se remémora son rêve, Yun Tianming eut une impression étrange : il était sûr de lui, sûr que le même crachin tomberait toujours, que la surface de l’eau ne serait jamais traversée de rides et que le ciel serait éternellement du même gris sombre et brumeux.





			On allait procéder à l’euthanasie de Lao Li. Le verbe “procéder” avait été longuement débattu. “Exécuter” n’allait de toute évidence pas, et “mener à bien” n’était guère plus approprié ; quant à “achever”, le verbe sous-entendait certes que le décès était une certitude, mais il était inexact du point de vue du processus concret de l’opération.

			Le Dr Zhang alla trouver Yun Tianming et lui indiqua que s’il se sentait suffisamment en forme, il pourrait assister à la cérémonie d’euthanasie de son voisin de chambre. Le docteur s’empressa d’expliquer qu’il s’agissait de la première opération d’euthanasie de la ville, que des représentants de tous horizons allaient y assister, et qu’il serait de bon ton que quelqu’un puisse y représenter les patients, voilà tout. Mais Yun Tianming avait le sentiment que cette invitation dissimulait autre chose. Toutefois, comme le Dr Zhang l’avait toujours traité avec beaucoup d’égard, il accepta. Un peu plus tard, il remarqua que le visage du Dr Zhang lui était familier et que son nom lui disait quelque chose, mais il ne se souvenait pas où il avait déjà pu le rencontrer avant l’hôpital. S’il n’avait jamais éprouvé ce sentiment plus tôt, c’était parce que leurs discussions s’étaient jusqu’ici limitées à la maladie et au traitement. Un médecin est toujours un homme différent dans sa sphère privée et lors de ses consultations.

			Aucun des membres de la famille de Lao Li ne prenait part à son euthanasie. Celui-ci la leur avait sciemment cachée, exigeant du bureau municipal des affaires civiles – et non de l’hôpital – qu’il les informe seulement une fois l’opération terminée. C’était une disposition permise par la nouvelle loi sur l’euthanasie. De nombreux journalistes s’étaient déplacés pour couvrir l’événement, mais la majorité d’entre eux avaient été retenus à l’extérieur. On procédait à l’opération dans une salle d’urgence de l’hôpital équipée d’un miroir sans tain descendant jusqu’au sol, si bien que les proches pouvaient se tenir de l’autre côté sans que le patient puisse les voir.

			Yun Tianming se fit une place entre une foule hétéroclite d’individus. Debout devant le miroir, il fut inondé par un mélange d’angoisse et de dégoût qui manqua de le faire vomir lorsqu’il vit pour la première fois l’aspect de la chambre d’euthanasie. L’intention première de l’hôpital était peut-être louable car, pour humaniser la scène, on avait décoré la pièce et remplacé les rideaux. Un vase de fleurs fraîches trônait sur une table et on avait même retapissé la chambre avec du papier peint aux motifs de cœurs roses. Mais cet aménagement faisait l’effet inverse : c’était comme si on avait transformé cette chambre funéraire en chambre nuptiale. L’atmosphère sinistre de la mort approchant se trouvait ainsi étrangement agrémentée d’une forme de désinvolture.

			Lao Li était allongé sur un lit au milieu de la pièce, il avait l’air parfaitement paisible. Yun Tianming réalisa le cœur lourd qu’ils ne s’étaient pas fait leurs adieux. Deux notaires publics étaient en train de régler les derniers détails administratifs de la procédure. Lao Li signa les documents. Les notaires sortis, un autre individu entra dans la pièce pour expliquer au patient les différentes étapes de l’opération. Probablement un médecin, à en juger par sa longue blouse blanche. Il désigna tout d’abord un large écran placé devant le lit et demanda à Lao Li s’il pouvait lire les caractères qui s’y affichaient. Ce dernier répondit par l’affirmative. L’individu demanda encore à Lao Li s’il pouvait essayer de déplacer la souris avec sa main droite et cliquer sur une icône apparaissant à l’écran. Il insista sur cette étape en précisant que s’il éprouvait des difficultés, il existait d’autres moyens. Lao Li y arriva sans problème.

			Yun Tianming se souvint que ce dernier lui avait confié être un parfait néophyte en matière d’informatique, à tel point qu’il était contraint d’aller faire la queue devant le comptoir d’une banque chaque fois qu’il voulait retirer de l’argent. C’était la première fois qu’il utilisait une souris. L’homme en blouse blanche expliqua ensuite à Lao Li qu’une question allait apparaître à l’écran et que celle-ci serait répétée cinq fois. Sous la question se trouveraient six boutons, numérotés de 0 à 5. Si Lao Li voulait répondre par l’affirmative, il n’aurait qu’à se conformer aux indications données et cliquer sur le bouton correspondant, qui changerait aléatoirement de 1 à 5 pour chaque intitulé. Si la procédure était telle et ne consistait pas en un choix simple entre “oui” et “non”, c’était de façon à éviter la situation dans laquelle un malade cliquerait de façon mécanique et inconsciente sur le même bouton. Si Lao Li souhaitait au contraire répondre par la négative, il devrait cliquer sur 0 et l’opération s’interromprait aussitôt. Une infirmière entra et introduisit l’aiguille d’une seringue dans le bras gauche de Lao Li. Celle-ci était reliée à un injecteur de la taille d’un ordinateur portable par l’intermédiaire d’un tube flexible. Le médecin se saisit d’une enveloppe étanche de laquelle il sortit une burette en verre emplie d’un liquide jaune clair. Avec délicatesse, il la raccorda à l’injecteur, puis l’infirmière et lui sortirent. Il ne resta plus que Lao Li dans la chambre. L’opération commença. La question qui s’affichait sur l’écran était simultanément lue par une douce voix féminine :

			Souhaitez-vous mettre un terme à votre vie ? Si oui, cliquez sur 3 ; sinon, cliquez sur 0.

			Lao Li cliqua sur 3.

			Voulez-vous mettre un terme à votre vie ? Si oui, cliquez sur 5 ; sinon, cliquez sur 0.

			5.

			Le processus se répéta encore deux fois, et Lao Li cliqua respectivement sur 1 et 2. Puis l’ultime question s’afficha :

			Voulez-vous mettre un terme à votre vie ? Il s’agit de la dernière question. Si oui, cliquez sur 4 ; sinon, cliquez sur 0.

			Une vague de chagrin submergea Yun Tianming. Il faillit s’évanouir. Il n’avait jamais ressenti une tristesse aussi extrême, pas même au moment du décès de sa propre mère. Il eut envie de hurler à Lao Li de cliquer sur 0, de briser le miroir, d’étouffer cette voix.

			Mais Lao Li cliqua sur 4.

			L’injecteur se mit silencieusement en marche. Yun Tianming put voir avec clarté le liquide jaune dans la burette se réduire rapidement, jusqu’à ce que celle-ci soit vide. Lao Li ne bougea pas une seule fois, il ferma les paupières et s’abandonna à un sommeil paisible.

			La foule autour de Yun Tianming se dispersa vite, mais ce dernier demeura immobile, debout, appuyé contre la vitre, sans toutefois oser regarder ce corps sans vie. Il écarquillait les yeux, mais ceux-ci ne fixaient rien.

			— Il n’a pas souffert, murmura faiblement le Dr Zhang à son oreille, comme un bourdonnement de moustique. Yun Tianming sentit au même moment une main sur son épaule gauche : L’injection létale est réalisée à partir d’une combinaison de barbiturique, de myorelaxant et d’une forte concentration de chlorure de potassium. Le barbiturique agit en premier : il plonge le patient dans un sommeil profond ; le myorelaxant fait cesser la respiration et le chlorure de potassium, les battements du cœur. Cela ne prend que vingt ou trente secondes.

			Le Dr Zhang laissa un moment sa main sur l’épaule de Yun Tianming avant de la retirer. Puis ce dernier entendit les pas légers du docteur s’éloigner. Yun Tianming ne se retourna pas. Soudain, il se rappela où il avait déjà vu le Dr Zhang.

			— Docteur Zhang, l’appela-t-il faiblement.

			Les pas cessèrent. Toujours sans se retourner, Yun Tianming ajouta :

			— Vous connaissez ma grande sœur, n’est-ce pas ?

			Son interlocuteur ne répondit qu’après un long moment :

			— En effet, nous étions camarades au lycée. Je me souviens vous avoir croisé une fois ou deux quand vous étiez enfant.

			Yun Tianming quitta mécaniquement le bâtiment principal de l’hôpital. Il comprenait à présent : le Dr Zhang agissait pour sa sœur. C’était elle qui voulait sa mort – ou plutôt “son départ en douceur”.

			Yun Tianming gardait le souvenir d’une enfance heureuse passée avec sa sœur mais, en grandissant, tous deux avaient peu à peu pris de la distance. Il n’y avait jamais vraiment eu de conflit ouvert entre eux, et aucun n’avait fait quoi que ce soit qui ait blessé l’autre, mais leur éloignement avait paru inévitable. Ils se sentaient appartenir à une espèce différente, méprisée par l’autre. Sa sœur était une femme lucide, mais pas intelligente. Elle avait épousé un homme qui lui ressemblait. Ils menaient une existence morne et, même si leurs enfants étaient maintenant déjà grands, ils n’avaient toujours pas pu s’offrir une maison. Comme il n’y avait pas de chambre pour eux chez les parents du mari, ils logeaient chez le père de Yun Tianming. Ce dernier était pour sa part d’une nature solitaire, sa carrière et son existence n’étaient guère plus glorieuses que celles de sa sœur et il vivait depuis plusieurs années dans le dortoir de son entreprise, laissant son aînée prendre soin de leur père malade.

			Il comprit tout à coup la logique de sa sœur. Sa petite assurance maladie ne suffisait pas à couvrir les frais de l’hospitalisation qui grimpaient au fur et à mesure que son état s’aggravait. Son père n’hésitait pas à engloutir toutes ses économies pour le soigner mais il n’en faisait pas de même pour aider sa sœur et sa famille à acheter un logement. Elle y voyait certainement une marque de favoritisme à l’égard de Yun Tianming. De son point de vue, l’argent dépensé par leur père aurait dû lui revenir, d’autant qu’il servait à financer un protocole de soins qui n’offrait aucun espoir de rémission. Si Yun Tianming choisissait l’euthanasie, l’héritage de sa sœur serait préservé, et lui-même se sentirait moins coupable.

			Le ciel était couvert de nuages grisâtres, les mêmes que dans son dernier rêve. Face à ce gris infini, Yun Tianming poussa un long soupir.

			Bien, tu veux que je meure, alors je vais mourir.

			Yun Tianming repensa à une nouvelle de Kafka dans laquelle une dispute éclate entre le protagoniste et son père. Le second condamne son fils à la mort. Celui-ci répond qu’il accepte, aussi tranquille que s’il promettait simplement de descendre les poubelles ou de fermer la porte. Puis il quitte le domicile familial, traverse la route, court jusqu’à une passerelle, saute par-dessus la balustrade et meurt. Kafka racontera plus tard à son biographe qu’en écrivant cette fin il avait pensé à une violente éjaculation. Désormais, Yun Tianming comprenait Kafka, il comprenait cet homme coiffé d’un chapeau melon, un attaché-case sous le bras et qui, cent ans plus tôt, déambulait silencieusement dans les rues de Prague. Il comprenait cet homme aussi seul qu’il l’était lui-même aujourd’hui.





			De retour dans sa chambre, Yun Tianming découvrit que quelqu’un l’y attendait. C’était Hu Wen, un ancien camarade d’université. Si Yun Tianming n’avait pas de véritable ami à l’époque, ce Hu Wen avait cependant été ce qui s’en rapprochait le plus. Son tempérament était à l’opposé du sien, il faisait partie de ces gens très à l’aise en société, qui connaissent tout le monde par son nom. Yun Tianming était néanmoins probablement l’individu le plus en marge de son réseau de relations. Ils n’avaient plus été en contact depuis l’obtention de leurs diplômes. Hu Wen ne lui avait apporté ni bouquet de fleurs ni présent de ce genre. Il tenait dans ses bras un carton qui semblait contenir des cannettes de boisson.

			Après de brèves salutations, Hu Wen posa une question qui déconcerta quelque peu Yun Tianming :

			— Tu te souviens de notre excursion à la campagne en première année de licence ? C’était la première sortie en groupe de la classe.

			Yun Tianming se la rappelait, naturellement : c’était la première fois que Cheng Xin s’était assise à côté de lui, la première fois qu’elle lui avait parlé. Pour tout dire, si Cheng Xin n’avait pas pris l’initiative ce jour-là, il n’aurait sans doute jamais eu le courage de l’aborder lui-même pendant les quatre années de licence qui avaient suivi. Il était assis seul, observant l’immense surface d’eau du réservoir de Miyun. Elle s’était installée à côté de lui et l’avait interrogé sur ses loisirs, puis ils s’étaient mis à discuter, tout en lançant des petits cailloux dans l’eau. Ils n’avaient échangé que des banalités dont discutent deux camarades venant de faire connaissance, mais Yun Tianming se souvenait encore aujourd’hui de leurs moindres paroles. Puis Cheng Xin avait fait un bateau en origami et l’avait mis à l’eau. Sous une brise légère, le voilier s’était éloigné lentement jusqu’à n’être plus qu’un petit point blanc dans le lointain… Ce jour-là avait été le plus plaisant de toute sa vie passée à l’université. Il avait pourtant fait mauvais temps : du ciel perlait une bruine légère qui formait des rides à la surface du réservoir et les cailloux qu’ils ramassaient étaient mouillés. Mais depuis ce jour-là, Yun Tianming était tombé amoureux des jours pluvieux, des atmosphères humides et des cailloux mouillés, et il pliait régulièrement de petits voiliers en papier qu’il déposait sur son bureau.

			Il se demanda tout à coup si l’agréable monde grisâtre de ses songes ne trouvait pas source dans le souvenir de ce jour.

			Quant à ce qui s’était passé ensuite lors de cette excursion, Yun Tianming n’en avait pas gardé un souvenir impérissable, mais quelques bribes lui revinrent en entendant le récit de son ancien camarade. Des filles étaient venues chercher Cheng Xin et c’était Hu Wen qui s’était assis à côté de Yun Tianming, lui conseillant de ne pas faire le fanfaron, car Cheng Xin était ainsi avec tout le monde. Yun Tianming le savait, bien sûr.

			Mais Hu Wen avait rapidement changé de sujet et l’avait interrogé sur le contenu étrange de sa bouteille d’eau minérale. L’eau avait verdi et des petites particules flottaient anarchiquement à l’intérieur. Yun Tianming lui avait expliqué qu’il avait broyé des plantes sauvages et les avait fait infuser. C’était une boisson entièrement naturelle. De bonne humeur, Yun Tianming avait été plus prolixe que d’ordinaire et lui avait raconté que si l’opportunité se présentait un jour de créer une entreprise pour produire industriellement cette boisson, il ferait certainement fortune. Hu Wen avait lâché qu’il n’avait jamais bu quelque chose d’aussi infect. Yun Tianming avait rétorqué que l’alcool, les cigarettes ou même le Coca étaient infects la première fois qu’on en consommait. C’était la même chose pour tout ce qui entraînait une dépendance.

			— Frangin, ce jour-là, tu as changé ma vie ! s’enflamma Hu Wen en lui frappant l’épaule, puis il ouvrit le carton et en sortit une cannette dont l’extérieur était entièrement vert et sur lequel figurait l’image d’une plaine. La marque de fabrique était “Tempête verte”. Hu Wen ouvrit la cannette et en offrit une gorgée à Yun Tianming. La boisson était amère, mais parfumée et enivrante. Il ferma les yeux, c’était comme s’il était de retour au bord du réservoir, et que Cheng Xin était encore assise à côté de lui sous la bruine…

			— C’est la version originale, mais on sucre toujours un peu plus les produits mis sur le marché, précisa Hu Wen.

			— Est-ce que ça se vend bien ?

			— Du tonnerre ! Le principal obstacle, aujourd’hui, c’est le coût de production : ne va pas croire que les herbes sont bon marché. Sous un certain seuil, c’est encore plus cher que les fruits ou les noix. Et puis, un certain nombre de composés sont toxiques, les procédés de raffinage sont complexes. Mais il y a de bonnes perspectives, beaucoup d’investisseurs sont intéressés. Huiyuan Juice est même prêt à racheter ma boîte, mais ils peuvent aller se faire foutre.

			Yun Tianming observa Hu Wen, ne sachant que dire. Cet ingénieur spécialisé dans les moteurs spatiaux s’était reconverti en entrepreneur de boissons. C’était un téméraire, un homme d’action, et la vie appartenait à ceux de sa trempe. Les hommes comme Yun Tianming, eux, étaient généralement laissés sur le carreau.

			— Frangin, j’ai une dette envers toi, dit Hu Wen, et il sortit trois cartes de crédit et un bout de papier qu’il glissa dans la main de Yun Tianming. Puis après avoir balayé la chambre du regard, il lui murmura à l’oreille : Il y a trois millions de yuans sur ce compte, je t’ai écrit le mot de passe ici.

			— Je n’ai déposé aucun brevet, répliqua Yun Tianming sur un ton léger.

			— Mais c’était ton idée ! Sans toi, pas de “Tempête verte”. Si tu veux bien, accepte cet argent, nous en serons quittes d’un point de vue légal. Mais en matière d’amitié, sache que je te serai redevable à jamais.

			— Tu ne me dois rien d’un point de vue légal.

			— Garde ça, je t’en prie, tu as besoin d’argent maintenant.

			Yun Tianming n’en rajouta pas et accepta son offre. C’était une somme énorme, mais il ne tomba pas dans un enthousiasme excessif car il était bien conscient que l’argent ne lui sauverait pas la vie. Cependant, il voulut forcer le destin et une fois Hu Wen parti, il tenta de consulter le Dr Zhang. Après bien des efforts, il finit par interroger le vice-directeur de l’hôpital, un oncologue renommé. Il lui demanda en toute franchise s’il aurait davantage de chance de s’en sortir en mettant la main à la poche. Après avoir consulté le dossier médical informatique de Yun Tianming, le médecin secoua lentement la tête, lui disant que les métastases s’étaient étendues au cœur depuis ses poumons. Il était déjà trop tard pour opérer. Il ne restait plus que les protocoles traditionnels de la chimiothérapie et de la radiothérapie. Ce n’était pas une question d’argent.

			— Jeune homme, vous connaissez l’expression… “Le médecin guérit ceux qui peuvent être guéris, et le Bouddha sauve ceux qui doivent être sauvés.”

			Quelque chose dans le cœur de Yun Tianming se glaça, mais il trouva la paix. L’après-midi même, il effectua une demande officielle pour être euthanasié. Ce fut son médecin principal, le Dr Zhang, qui lui présenta le formulaire. Celui-ci paraissait si rongé par le remords qu’il n’osa même pas regarder son patient dans les yeux. Il se contenta d’indiquer à Yun Tianming qu’il pouvait cesser sa chimiothérapie. Il s’épargnerait au moins désormais les effets indésirables du traitement.

			Il ne lui restait dorénavant qu’une chose à faire : réfléchir à la façon de dépenser la somme astronomique qu’il venait de recevoir. La morale aurait voulu qu’il la lègue à son père, qui pourrait ensuite la redistribuer aux autres membres de la famille, mais cela revenait à mettre cet argent entre les mains de sa sœur et ce n’était pas ce que souhaitait Yun Tianming. Il avait déjà accepté de mourir, comme elle le voulait, et estimait ne plus avoir de dette envers elle.

			Il allait donc pouvoir accomplir ses propres rêves. Faire un tour du monde en croisière à bord d’un paquebot de luxe comme le Queen Elizabeth était tentant et l’argent reçu devait suffire, mais son état de santé ne le permettait pas et il n’avait sans doute plus beaucoup de temps devant lui. Il aurait pourtant voulu pouvoir prendre un bain de soleil sur le pont et repasser sa vie en détail en contemplant l’océan. Ou bien parcourir le littoral d’un pays mystérieux sous la fraîcheur des embruns, ou encore s’asseoir sur les berges d’un lac à la surface recouverte de rides de pluie pour y jeter des cailloux…

			Il repensait encore à Cheng Xin. C’était de plus en plus fréquent ces derniers temps.

			Le soir même, son attention fut attirée par une nouvelle télévisée :



			Au cours de la douzième session du Conseil de défense planétaire des Nations unies a été adoptée la résolution no 479 : le lancement du programme Stellaris. À cette occasion, un comité composé de membres du Programme des Nations unies pour le développement, de la Commission des ressources naturelles et de l’Unesco a été créé avec pour tâche de coordonner la mise en vigueur immédiate du programme.

			Le site internet chinois du programme Stellaris a inauguré ce matin le lancement officiel de ce projet dans notre pays. Selon les représentants du bureau pékinois du programme Stellaris, celui-ci est ouvert aux entreprises et aux individus, mais aucun investissement provenant d’organisations non gouvernementales ne sera étudié…



			Le sang de Yun Tianming ne fit qu’un tour. Il enfila sa veste et lança à l’infirmière qu’il sortait de l’hôpital pour se promener. Mais l’heure du couvre-feu étant passée, cette dernière refusa de le laisser partir. Il retourna dans la pénombre de sa chambre, tira le rideau et ouvrit la fenêtre, ce qui fit râler le nouveau patient qui avait récupéré le lit de Lao Li. Yun Tianming leva la tête. Les lumières troubles de la ville embrumaient le ciel, mais il était encore possible de distinguer quelques points de lumière cousus sur le manteau nocturne. Il savait enfin ce qu’il allait faire de son argent.

			Il allait offrir une étoile à Cheng Xin.


				 					5.Les préfixes xiao (litt. “petit”) et lao (litt. “vieux”) sont des formes appellatives courantes en chinois qui précèdent généralement le patronyme. (N.d.T.)





Extrait des Chroniques du hors-temps. Le programme Stellaris et l’infantilisme du début de la Grande Crise





			Ce qui se passa lors des vingt premières années de la Grande Crise fut incompréhensible aux yeux de ceux qui avaient vécu avant et de ceux qui vécurent après cette période : les historiens parlèrent “d’infantilisme de la Grande Crise”. La majorité des gens considéraient que ce syndrome était une réaction à la menace sans précédent qui s’était brusquement mise à planer au-dessus de la civilisation tout entière. C’était peut-être le cas à l’échelle des individus, mais les choses n’étaient pas aussi simples à l’échelle de la société. Le choc provoqué par la crise trisolarienne dépassait en fait largement ce que les hommes étaient alors en mesure d’imaginer. S’il fallait trouver des équivalents, c’était dans le domaine de la biologie comme lorsque les ancêtres des mammifères étaient sortis des océans pour faire leurs premiers pas sur la terre ; ou, en termes religieux, comme lorsqu’Adam et Ève avaient été chassés du jardin d’Éden ; on ne pouvait en revanche trouver aucun exemple analogue dans l’histoire et la sociologie. Toutes les épreuves et les événements traversés jusque-là par la civilisation humaine n’étaient rien en comparaison. En réalité, la crise avait ébranlé les fondements mêmes de la culture, de la politique, de la religion et de l’économie. Cette onde de choc avait atteint le noyau le plus profond de la civilisation, et elle avait des répercussions fulgurantes à sa surface. Il y avait fort à croire que c’était sa collision avec la phénoménale inertie des sociétés humaines qui avait été à l’origine de cet infantilisme.

			Deux exemples parlants de ce syndrome – inimaginables pour des individus d’époque différente – étaient les programmes Colmateur et Stellaris : des initiatives engagées en toute urgence par la communauté internationale sous l’égide de l’ONU. Le premier des deux programmes changea toutefois le cours de l’histoire et son influence sur le destin de la civilisation fut immense, comme cela sera largement développé dans un prochain chapitre ; quant au second, on l’oublia aussi vite qu’il fut lancé.

			Deux motivations principales permettaient d’expliquer le lancement du programme Stellaris : la première, c’était la volonté de renforcer la position des Nations unies ; et la seconde, de réagir à l’apparition et à la propagation de l’évasionnisme.

			Le déclenchement de la Crise trisolarienne offrait à l’humanité entière son premier ennemi commun et il était naturel que les espoirs de salut du monde soient placés dans l’institution onusienne. Même les factions les plus conservatrices estimaient qu’il fallait mettre en œuvre des réformes en profondeur afin de lui octroyer plus de pouvoir et de mettre à sa disposition davantage de ressources. Les progressistes et les idéalistes militaient, eux, pour la fondation d’un gouvernement d’union planétaire, dont les Nations unies devaient prendre la tête. Les pays les moins avancés se révélaient les plus enthousiastes pour accorder plus de pouvoir aux Nations unies. Ils voyaient dans la Crise trisolarienne l’opportunité de recevoir une aide technologique et économique de la part des pays les plus développés. Les grandes puissances se montrèrent au contraire plus rétives. En réalité, dès le début de la Grande Crise, les pays développés avaient lancé de grandes campagnes d’investissement dans le domaine de la défense spatiale, dont ils étaient sûrs qu’il deviendrait le socle de la puissance et de la position politique d’un pays au sein des relations géopolitiques internationales. De plus, ils désiraient depuis longtemps mettre en œuvre ces recherches fondamentales mais se heurtaient jusque-là aux exigences de leurs propres citoyens et aux contraintes imposées par le cadre juridique international. Aux yeux des politiciens des pays développés, la Crise trisolarienne était à certains égards devenue ce que la guerre froide avait été pour le président Kennedy, même si cette crise-là avait été des centaines de fois moins grave. Cependant, les grandes puissances refusaient toujours de mettre leurs efforts au service des Nations unies. En raison néanmoins d’une ferveur populaire de plus en plus marquée en faveur d’une grande unité mondiale, elles se prêtèrent à la signature de chèques politiques – en blanc, naturellement – aux Nations unies, en consentant à des investissements très mesurés dans le système de défense spatiale commun dont l’ONU était à l’origine.

			Say, la secrétaire générale des Nations unies de l’époque, fut une figure majeure du début de la Grande Crise. Elle considérait que l’heure était venue d’inaugurer une nouvelle ère d’union entre les nations et préconisait de changer pour cela la nature des commissions et des forums internationaux de l’ONU, pour faire de cette institution une entité politique véritablement autonome et lui accorder ainsi une suprématie substantielle dans la mise en place d’un programme de défense du système solaire. Mais pour atteindre ce but, les Nations unies devaient pouvoir disposer de ressources suffisantes, ce qui était presque inenvisageable au regard de l’équilibre géopolitique international de l’époque. Le programme Stellaris fut une des solutions suggérées par Say pour répondre à ce besoin. Quels que furent les résultats qui suivirent, cette idée suffit à témoigner de l’intelligence politique et de la créativité dont cette visionnaire avait été en son temps capable de faire preuve.

			Le cadre juridique du programme Stellaris reposait sur celui établi par le Traité de l’espace, qui n’était pas une émanation de la Crise trisolarienne. Du temps de sa rédaction, ce traité avait repris, après de longues négociations, de nombreux éléments déjà imaginés dans la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et le Traité sur l’Antarctique. Mais les limites définies avant la crise par le Traité de l’espace se bornaient aux ressources du système solaire, dans un périmètre situé à l’intérieur de la ceinture de Kuiper. La Crise trisolarienne contraignait désormais les nations à engager une réflexion sur l’espace lointain. Cependant, celle-ci ne pouvait être que limitée, car les hommes n’avaient même pas encore les moyens techniques de se rendre sur Mars. Avant l’échéance de ce traité (cinquante ans plus tard), débattre de l’utilisation des ressources du système solaire n’avait aucun sens pratique. Les pays développés avaient compris que ce cadre bénéficiait principalement aux Nations unies, et insistèrent pour que fût ajouté en annexe un amendement concernant les ressources situées en dehors du système solaire. Celui-ci stipulait que l’exploitation à des fins économiques des ressources naturelles disponibles au-delà de la ceinture de Kuiper était possible, même s’il devait se conformer au cadre défini par les autorités onusiennes. Quant à la définition du terme “ressources naturelles”, l’annexe fournissait une multitude de détails, dont l’idée principale pouvait être résumée ainsi : étaient qualifiées de “naturelles” toutes les ressources n’ayant jamais été en possession d’autres civilisations que la civilisation humaine. C’était aussi la première fois qu’on proposait une définition juridique internationale de la “civilisation”. L’histoire retiendrait cette annexe sous le nom d’“amendement de la Grande Crise”.

			La deuxième motivation du programme Stellaris était de nature évasionniste. Le mouvement évasionniste venait tout juste de faire son apparition sur la scène publique internationale et était encore considéré à l’époque comme porteur d’une solution de dernier recours pour l’humanité face à la crise. Dans ces conditions, la valeur des étoiles hors du système solaire, et particulièrement celles possédant des planètes, fut revue à la hausse.

			La première proposition du programme Stellaris fut d’organiser, sous les auspices des Nations unies, une grande vente aux enchères des droits portant sur certaines étoiles et leurs planètes. Les acheteurs visés par ces ventes étaient aussi bien les nations que les entreprises, les ONG et les individus. L’argent récolté serait utilisé par les Nations unies pour financer des recherches fondamentales qui permettraient la fondation d’un système commun de défense du système solaire. Say expliqua que les ressources stellaires étaient abondantes et que, dans un rayon de cent années-lumière autour de notre système solaire, se trouvaient plus de cent mille étoiles – et sans doute dix millions dans un rayon de mille années-lumière. Une estimation basse suggérait qu’au moins un dixième possédaient des planètes. Mettre aux enchères une partie d’entre elles n’aurait par ailleurs aucun impact sur une exploration future du cosmos.

			Cette résolution pour le moins étrange suscita une large attention. Les membres permanents du Conseil de défense planétaire furent d’abord sceptiques, mais ils en vinrent à la conclusion que, dans un avenir envisageable, elle n’aurait aucune incidence négative sur leurs projets ; tandis qu’au contraire, en la rejetant, ils s’attireraient assurément des ennuis dans le climat politique de l’époque. Aussi, après d’interminables débats et compromis, la proposition de mettre aux enchères des étoiles dans un périmètre allant de la ceinture de Kuiper jusqu’à une distance de cent années-lumière fut adoptée.

			Le programme Stellaris s’interrompit toutefois peu de temps après son lancement, et ce pour une raison simple : les étoiles peinaient à trouver des acquéreurs. Seules dix-sept d’entre elles furent cédées, et à un prix bien en deçà de celui de départ. Les Nations unies ne gagnèrent en tout et pour tout qu’à peine plus de quarante millions de dollars américains. Le nom d’aucun des acquéreurs ne fut rendu public, et on s’interrogea en masse pour deviner les raisons qui avaient bien pu pousser ces acheteurs à dépenser de telles sommes pour un vulgaire bout de papier, quelle que soit la valeur juridique de celui-ci. Peut-être le sentiment de posséder un autre monde était-il enivrant… Mais à quoi bon quand on savait que ce monde resterait éternellement inaccessible ? Sans compter que certains de ces mondes n’étaient pas même visibles à l’œil nu.

			Say ne considéra pas pour autant le programme comme un échec. Elle expliqua que les résultats étaient prévisibles et que le programme Stellaris n’avait jamais été qu’une déclaration politique des Nations unies.

			Le programme fut très vite condamné à l’oubli. C’était un exemple typique des réactions irréfléchies de l’humanité au début de la Grande Crise. Quant aux facteurs qui avaient conditionné son lancement, ils avaient été à peu près les mêmes que ceux ayant donné naissance au bien plus mémorable programme Colmateur.





			Sur le site internet chinois du programme Stellaris, Yun Tianming trouva le numéro de téléphone du bureau pékinois, puis il téléphona à Hu Wen et lui demanda de l’aider à trouver des informations sur Cheng Xin, notamment son adresse postale et le numéro de sa carte d’identité. Il s’était préparé à toutes les réactions possibles : l’ironie, la pitié ou la surprise, mais Hu Wen n’en eut aucune. Tout ce que Yun Tianming entendit fut un léger soupir qui suivit un long silence.

			— Entendu, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit en Chine actuellement, répondit Hu Wen.

			— Ne lui dis pas que c’est moi qui t’ai réclamé ces renseignements.

			— Ne t’inquiète pas, je ne lui demanderai pas directement.

			Le lendemain, Yun Tianming reçut un SMS de Hu Wen avec toutes les informations qu’il lui avait demandées, sans précision toutefois sur l’emploi actuel de Cheng Xin. Hu Wen lui disait que personne ne savait où elle travaillait depuis son départ l’année précédente de son institut de recherche. Yun Tianming remarqua qu’il y avait deux adresses : une à Shanghai et l’autre à New York.

			L’après-midi, Yun Tianming demanda la permission au Dr Zhang de sortir de l’hôpital, précisant qu’il avait une dernière affaire à régler avant son départ. Le Dr Zhang proposa de l’accompagner, mais Yun Tianming insista poliment pour sortir seul.

			Yun Tianming prit un taxi et se rendit au bureau pékinois de l’Unesco. Depuis le début de la crise, les organes de représentation des Nations unies à Pékin avaient pris une dimension importante et les bureaux de l’Unesco occupaient maintenant la majeure partie d’un immeuble de bureaux à l’extérieur du quatrième périphérique. Le bureau du programme Stellaris se composait d’une pièce spacieuse. Lorsque Yun Tianming entra, il se retrouva face à une grande carte stellaire sur laquelle les constellations, reliées par des lignes argentées, se déployaient en réseau complexe sur un fond de velours noir. Il comprit après coup que la carte s’affichait en fait sur un immense écran à cristaux liquides, et qu’un ordinateur permettait de zoomer et de rechercher un astre en particulier. Le bureau était désert, à l’exception d’une jeune femme chargée d’accueillir les visiteurs. Aussitôt après que Yun Tianming se fut présenté, la réceptionniste, enjouée, sortit en courant du bureau pour revenir quelques instants plus tard avec une femme aux cheveux blonds. La jeune fille la présenta : la directrice du bureau chinois de l’Unesco et par ailleurs l’une des responsables du programme Stellaris pour la région asiatique. La directrice paraissait elle aussi ravie de faire la connaissance de Yun Tianming et lui serra vigoureusement la main. Puis, dans un excellent mandarin, elle lui annonça qu’il était le premier individu du pays à exprimer son intérêt pour l’acquisition d’une étoile. Elle émit d’abord le souhait de programmer un grand entretien avec les médias et d’organiser une grande cérémonie pour procéder à l’acte de vente, mais elle respecta la volonté de Yun Tianming de garder l’anonymat et de renoncer à toute formalité superflue. Elle le regrettait néanmoins, car cela aurait été une excellente occasion de faire la promotion du programme.

			Ça n’aurait servi à rien, aucun autre individu en Chine ne pourra être aussi idiot que moi, pensa Yun Tianming au fond de lui, en manquant presque de prononcer cette phrase à voix haute.

			Entra ensuite un homme d’âge moyen, portant des lunettes et un costume impeccablement cintré. Ce fut au tour de la directrice de faire les présentations : le Dr He, chercheur à l’Observatoire astronomique de la capitale, chargé des détails de la transaction. Après que la directrice eut pris congé, le Dr He invita Yun Tianming à s’asseoir et demanda à la jeune réceptionniste de leur servir du thé. Puis il interrogea Yun Tianming sur son état de santé. Ce dernier n’avait évidemment pas les traits d’un homme en pleine forme, mais depuis l’arrêt des supplices infligés par la chimiothérapie il se sentait beaucoup mieux et avait presque l’impression de revivre. Il ne répondit pas à la question du chercheur et répéta ce qu’il avait déjà dit au téléphone : l’étoile qu’il voulait acheter était un cadeau, et tous les droits de propriété devraient être enregistrés au nom de la bénéficiaire. Il ne fournirait quant à lui aucune donnée le concernant et il espérait que soit garanti l’anonymat de son identité. Le Dr He répondit qu’il n’y voyait aucun inconvénient, puis il demanda à Yun Tianming de quel genre d’étoile il voulait faire l’acquisition.

			— La plus proche possible de la Terre, avec des planètes, dont une tellurique, dans l’idéal, dit Yun Tianming en observant la carte stellaire.

			Le Dr He secoua la tête :

			— Avec votre budget, cela me semble impossible. Rien que le prix de départ pour ce genre d’étoile est bien plus élevé. Vous ne pourrez acheter qu’une étoile nue, sans planète, et elle ne sera sans doute pas très proche. Je vais être franc : le montant dont vous disposez reste encore bien inférieur au prix minimum des astres ordinaires, mais quand je vous ai eu au téléphone hier, je me suis dit que comme vous étiez le premier acquéreur du pays, nous pourrions faire un effort et vous céder une étoile au prix que vous proposez. Le Dr He déplaça la souris et zooma sur une région de la carte : La voilà, la période de cotation a déjà été repoussée à plusieurs reprises et, par conséquent, si vous confirmez votre souhait d’en faire l’acquisition, elle est à vous.

			— À quelle distance est-elle ?

			— 286,4 années-lumière du système solaire.

			— C’est trop loin.

			Le Dr He eut un sourire :

			— Monsieur, je vois bien que l’astronomie ne vous est pas tout à fait étrangère, mais réfléchissez : quelle différence y a-t-il entre une étoile située à 286 années-lumière et à 286 millions d’années-lumière ?

			Yun Tianming dut bien admettre en silence qu’il n’y avait effectivement aucune différence.

			— Mais cette étoile présente un gros avantage : elle est visible. De mon point de vue, l’important quand on achète une étoile, c’est de pouvoir l’observer. Sa distance, ses planètes, tout ça n’est pas si important. Croyez-moi, il vaut mieux avoir une étoile lointaine mais observable qu’une étoile proche mais invisible. Et les étoiles nues qu’il est possible d’admirer valent toujours mieux que les étoiles avec planètes pour lesquelles c’est impossible. Parce qu’au final tout ce qu’on peut faire, c’est les regarder.

			Yun Tianming hocha la tête. Cheng Xin pourrait voir l’étoile, ce serait parfait.

			— Comment s’appelle-t-elle ?

			— Elle était déjà répertoriée il y a plusieurs siècles dans le catalogue Tycho, mais on ne lui a jamais donné de nom vernaculaire. Tout ce dont elle dispose, c’est d’un numéro astronomique. Le Dr He déplaça son curseur jusqu’à un point lumineux de la carte, faisant s’afficher une série de lettres et de chiffres : DX3906. Il lui expliqua la signification de chaque élément : le type d’étoile, sa magnitude absolue et apparente, sa position sur la séquence principale, etc.

			Les formalités furent vite expédiées, le Dr He fit appel à deux notaires pour procéder à l’authentification de l’acte de vente et la directrice réapparut, accompagnée cette fois de deux officiels, respectivement membres du Programme des Nations unies pour le développement et de la Commission des ressources naturelles. La jeune réceptionniste apporta un plateau garni de coupes de champagne, et une fois que tout le monde eut célébré la transaction, la directrice annonça que l’étoile DX3906 était désormais la propriété de Cheng Xin. Elle transmit ensuite avec ses deux mains un précieux dossier à la couverture en cuir noir à Yun Tianming :

			— Votre étoile.

			Les officiels une fois partis, le Dr He s’adressa à Yun Tianming :

			— Je suis peut-être indiscret – et vous aurez le droit de ne pas me répondre – mais je suppose que vous offrez cette étoile à une femme ?

			Yun Tianming hésita un instant avant de hocher la tête.

			— Une femme chanceuse ! s’exclama le Dr He, en hochant la tête à son tour, puis il soupira : Ça a du bon d’être riche.

			— Mais bien sûr ! fit la réceptionniste qui n’avait jusque-là pas encore pris la parole, en tirant la langue au Dr He : Riche ? Docteur, même si vous aviez trente milliards, est-ce que vous achèteriez une étoile à votre petite amie ? Pfff, n’oubliez pas ce que vous m’avez dit pas plus tard qu’avant-hier !

			Le Dr He fut secoué d’une inquiétude : il espérait que la jeune fille ne rapporterait pas les propos moqueurs qu’il avait tenus quelques jours plus tôt au sujet du programme Stellaris. Il avait soutenu que le petit jeu des Nations unies avait déjà été pratiqué une décennie plus tôt par une bande de charlatans qui prétendaient pouvoir vendre Mars et la Lune. Il faudrait cette fois un miracle pour qu’un autre pigeon morde à l’hameçon. Mais heureusement pour lui, elle se contenta d’ajouter :

			— Il ne suffit pas d’être riche, il faut être romantique, ro­­mantique ! Ça vous dit quelque chose ?

			Pendant toute la procédure, la fille avait jeté des regards à la dérobée sur Yun Tianming, comme s’il était un héros de conte de fées. L’expression sur son visage était passée de la curiosité au respect, puis à l’admiration et, pour finir, quand elle avait vu le somptueux dossier contenant les droits de propriété de l’étoile, à une jalousie non dissimulée.

			Le Dr He s’adressa à Yun Tianming :

			— Nous enverrons rapidement le certificat à l’adresse de la bénéficiaire. Conformément à vos instructions, nous ne dévoilerons aucune information vous concernant. D’ailleurs, même si nous le voulions, nous aurions bien du mal. Je crois bien qu’encore aujourd’hui j’ignore votre nom. (Il se leva et plongea son regard derrière la fenêtre. Il faisait déjà nuit.) À