Main La mort existe-t-elle ? Prix du jury Prix Femme Actuelle 2015
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La mort existe-t-elle ? Prix du jury Prix Femme Actuelle 2015

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EDEN2074708
Year:
2015
Language:
french
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1

La mort immortelle

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 5.98 MB
2

La mort existe-t-elle ?

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 381 KB
Rica Étienne





La mort existe-t-elle ?




Thriller




Prix du jury



2015





Éditions Les Nouveaux Auteurs

16, rue d’Orchampt 75018 Paris

www.lesnouveauxauteurs.com





ÉDITIONS PRISMA

13, rue Henri-Barbusse 92624 Gennevilliers Cedex

www.editions-prisma.com





Copyright © 2015 Editions Les Nouveaux Auteurs — Prisma Média

Tous droits réservés

ISBN : 978-2-8195-04108





À André





The most beautiful and deepest experience a man can have is the sense of the mysterious.



Albert Einstein





Chapitre 1


Derrière sa fenêtre, le commissaire Vincent Delicourt fixait le canal Saint-Martin. Hypnotisé par le jeu miroitant du soleil sur l’eau, il récapitulait la situation. Fin juillet, Beaupin, un confrère de la brigade criminelle, lui avait remis les maigres éléments révélés par la police scientifique et l’enquête de voisinage, les photos de scène de crime, les conclusions du légiste. Août était passé sans rien de nouveau, la France était plongée dans son habituelle léthargie estivale. On était le 15 septembre et aucun élément décisif n’avait surgi depuis le premier meurtre, début avril. C’était toujours comme ça, quand une affaire démarrait mal, tout devenait confus et emberlificoté. La presse s’acharnait. Au moindre assassinat ou viol de femme brune, elle s’indignait de l’inefficacité de la police comme si cette dernière était plus fautive encore que l’assassin lui-même. La hiérarchie piaffait, il fallait résoudre au plus tôt cette affaire de serial killer, « peu importaient les moyens mis en œuvre maintenant ».

Delicourt savait ce que cela signifiait, il avait le champ libre pour utiliser ses méthodes et ses informateurs habituels. Ses résultats parlaient pour lui, il était le flic des situations désespérées. Aujourd’hui, il avait rendez-vous avec Garance Ombreuse, la seule qui pouvait l’aider à dénouer la situation.



Bon ! récapitula-t-il devant les photos des victimes punaisées au mur de son bureau. Louise Quintois est assassinée chez elle le 8 avril dans la soirée. Femme brune de tren; te-huit ans. Très belle. Morte par strangulation. L’arme du crime : un lacet de cuir. Les micro-fragments prélevés sur sa peau l’indiquaient. Peu de traces de violence, pas de traces de viol. Un sillon net sur le cou et quelques ecchymoses. Rien sous les ongles qui aurait pu provenir de l’assassin contre lequel elle se serait débattue, pas d’ADN exploitable, pas de fibres ni de poussières particulières. Un travail parfaitement maîtrisé par l’assassin. La victime avait été tuée dans le salon et traînée dans sa chambre sur son lit, comme l’attestaient les sillons imprimés en creux sur la moquette profonde, caressée à contresens du poil. Aucune effraction constatée. Louise Quintois connaissait sans doute son meurtrier, elle l’a fait pénétrer dans son appartement. Les voisins n’ont pas signalé de bruits anormaux ni de cris particuliers. Elle a été retrouvée le lendemain du meurtre par sa femme de ménage qui possède son propre jeu de clés.

La rigidité du cadavre est complète, les lividités ventrales. Elles apparaissent d’abord sur le cou et s’étendent ensuite à d’autres régions de l’organisme, vers la quinzième heure après le décès, Delicourt le sait. Les yeux sont clairs et les pupilles en mydriase bilatérale. Le décès remonte à la soirée qui précédente, sans doute après 21 heures selon les estimations du légiste.

Delicourt s’empara d’un cliché montrant la jeune femme, nue, allongée sur son lit, les bras le long du corps, la délicate fourrure de son pubis recouverte d’une flûte de Pan. Il sourit tristement à ce détail. Il repensa à sa mère, elle lui avait offert une flûte semblable faite de simples roseaux. Une babiole conservée des années dans sa boîte à trésors avec un caillou en forme de cœur ramassé là-bas aussi, au Jardin d’acclimatation. Autres temps, autres mœurs, la flûte retrouvée chez la victime provenait de chez Tang Frères, l’épicier chinois qui les importait d’Asie par conteneurs entiers. Un indice difficilement exploitable. Delicourt se demanda une fois encore ce que pouvait signifier cette mise en scène absurde à la limite du puéril.

Sur les photos, le visage de Louise Quintois semblait apaisé malgré sa mort par asphyxie cérébrale et la peau légèrement cyanosée. Le commissaire repensa à la profession de la victime, flûtiste à l’orchestre de l’Opéra de Paris. Son collègue, le commissaire Beaupin, avait tout d’abord supputé que la flûte de Pan sur la flûtiste était une forme de référence, et peut être même d’hommage rendu à la professionnelle, pas de hasard là-dedans en tout cas. Ce qui sous-entendait que l’assassin connaissait la profession de sa proie et qu’il avait agi avec préméditation, puisqu’il avait déposé cet objet particulier à cet endroit particulier après son homicide. C’était compter sans les deux autres meurtres commis par la suite : même mise en scène, instrument de musique déposé exactement dans les mêmes conditions, sur des femmes nues, étendues sur leur lit, étranglées par un lacet de cuir… mais ces femmes n’étaient pas des flûtistes !

Était-ce la lubie étrange d’un serial killer ou une indication sur le plan qu’il comptait mener à bien ? S’agissait-il d’un pervers fétichiste ou d’un calculateur obsessionnel particulièrement intelligent ? Voilà ce qu’il faudrait élucider, entre autres.

Les appels lancés aussitôt après ce premier homicide aux différents hôpitaux ou cliniques psychiatriques n’avaient rien indiqué de probant : pas de fou échappé de l’asile correspondant au profil. Ses lieutenants avaient consulté la base de données des meurtriers déjà répertoriés dans les fichiers de la police, rien d’intéressant non plus. C’était apparemment un néophyte, absent de tous les fichiers policiers ou hospitaliers.

Pour l’heure, une seule chose était gravée dans le marbre : cette marotte de déposer la flûte sur le sexe des victimes avait valu à l’assassin le sobriquet de Joueur de flûte dans la presse, on l’appelait aussi le Tueur de brunes. Un article retrouvé par Delicourt parlait d’un « serial killer mélomane qui faisait la tournée du XIIIe ». Ah ! ce Patrick Lancelot, toujours dans la dentelle !

Le commissaire avait croisé pour la première fois la route du journaliste sur l’affaire du Gang des Batignolles, il y a quelques années de cela. Il appréciait ce type acharné comme un roquet qui ne lâchait jamais prise. Au fond, ils se ressemblaient tous les deux, des obsessionnels de la vérité, des traqueurs de faussaires, des allumés à leur façon… Des types bien qui essayaient de semer le mieux, là où la cupidité et l’arrogance installaient leur nid.



Delicourt s’éloigna du mur et s’assit à son bureau. Un long moment, il resta immobile, le nez sur Google Earth et un plan des rues du XIIIe. Seule sa main s’affairait méticuleusement sur la souris. Louise Quintois, assassinée le 8 avril, dans la nuit, rue de l’Espérance. Drôle d’endroit pour un tel drame ! soliloquait-il à voix haute. Une vieille habitude qu’il ne trouvait même plus farfelue, sa voix lui donnait le sentiment d’être en conversation avec un alter ego lui renvoyant des avis, des doutes et des suggestions.

Alice Dampierre, assassinée le 22 mai, rue des Cinq-Diamants. Voyons, ces deux rues sont à moins de cinq minutes à pied… Rue des Cinq-Diamants… Curieux quand même, le nom de cette rue, cela signifie-t-il quelque chose, comme pour la rue de l’Espérance ?

Lolita Lopez, tuée le 28 juillet, Avenue d’Italie. Là encore, on est à deux encablures, le tueur agit dans le même quartier.

Il se promena encore un instant sur Google Earth, la bouche froncée, l’œil aiguisé, les doigts crispés, comme s’il allait surgir de l’écran un nouvel indice. Trois forfaits effectués dans un mouchoir de poche, quelques rues à peine séparant chacune de ces pauvres femmes. Un signe qui a sa raison d’être ou bien un hasard ça aussi ?

Alice Dampierre, la victime numéro 2, appelle Urgences Médecins à 20 heures, elle est extrêmement angoissée, le docteur débarque une demi-heure plus tard, personne ne répond, et pour cause, elle est morte. Il prévient les pompiers qui découvrent le cadavre à 20h45. Le meurtre a été commis dans cette tranche horaire très resserrée.

Lolita Lopez, la dernière des trois, est découverte par sa concierge. Au bureau, on ne l’a pas vue alors qu’une réunion « de la plus haute importance » devait avoir lieu à 9 heures et que la victime a imposé à toute l’équipe d’être ponctuelle, sinon la porte ! L’assistante téléphone à la concierge et lui demande de sonner chez sa chef, c’est capital. La concierge ne veut rien entendre. L’assistante insiste, la concierge dit que ce n’est pas ses oignons. Elle va jusqu’à la menacer de non assistance à personne en danger. En dix ans, Lolita Lopez n’a jamais manqué la moindre réunion, elle a forcément eu un problème. La concierge finit par capituler et jette un œil à l’intérieur grâce à son jeu de clés. Il est 11 heures. C’est là qu’elle découvre la victime nue dans son lit avec un joujou sur los pelos del pubis.



Depuis un mois et demi, le tueur semblait en avoir fini avec sa funeste besogne. Se remettrait-il bientôt à l’ouvrage ? Impossible à prévoir évidemment ! L’homme agissait à toute heure, sans rythme particulier. Delicourt avait même fait vérifier les jours de pleine lune, les fêtes des saints, rien de ce côté-là. Avec les tordus, on ne savait jamais, les coïncidences pouvaient faire sens…

Par ailleurs, les trois femmes d’âges et de milieux très différents ne se connaissaient pas. A priori.

Louise Quintois, artiste.

Alice Dampierre, avocate.

Lolita Lopez, attachée de presse.

L’équipe du commissaire Beaupin avait épluché ordinateurs, mails, Facebook, relevés de téléphone, carnets d’adresse, agendas, lieux de naissance, relevés de CB, les clubs de gym du quartier, la boulangerie où elles achetaient leur pain, leur restaurant favori, les clubs de vacances fréquentés ces deux dernières années. Les victimes avaient deux dénominateurs communs et seulement deux : leur meurtrier et leur quartier. L’assassin avait utilisé pour chacune d’elle le même mode opératoire, comme une signature. Louise Quintois avait été traînée du salon dans sa chambre, Alice Dampierre et Lolita Lopez avaient été étranglées directement dans leur lit. Un élément à explorer, bougonna Delicourt.



Avec une perplexité mêlée d’excitation, les yeux plissés derrière ses lunettes, il s’interrogea une fois encore sur ce tueur qui ne laissait aucun indice derrière lui.

Quelle mission s’était-il arrogée ?

Pourquoi le XIIIe arrondissement de Paris ?

Le nom des rues avait-il une signification particulière ? Rue de l’Espérance, rue des Cinq-Diamants, avenue d’Italie…

Tuait-il au hasard ou par une mystérieuse nécessité ?

Parce que c’étaient elles, parce que c’était lui ? Quel lien unissait ces femmes à ce meurtrier ?

On frappa à la porte de son bureau. Son long corps dégingandé se redressa en voyant approcher Antoinette Capone un café à la main. C’était une femme brune d’une trentaine d’années aux yeux verts obscurcis de gris et au teint parfaitement opalin. Une peau suprêmement sereine et lisse. Par quel miracle cette fille avait-elle échoué dans la police, elle aurait pu défiler sur un podium et s’afficher sur papier glacé ? Une vocation de flic depuis toujours, un chagrin d’amour qui l’avait éloignée d’une autre vie à mener et d’autres rêves à accomplir ? Un jour, peut être, il lui poserait la question.

Un fin sourire illumina le visage de Delicourt qu’il contrôla aussitôt, il était bien trop pudique pour dévoiler son plaisir à retrouver le lieutenant tous les matins. Il songea pour la première fois que cela faisait cliché : la subalterne aux petits soins pour son chef. Et pourtant, entre eux, rien n’était cliché. Antoinette Capone ne ressemblait à aucune autre collaboratrice pas plus que lui n’était un commissaire banal. Cette femme semblait le protéger par ses attentions renouvelées : « je vous appelle un taxi ? », « je ferme la fenêtre ? », « je préviens le juge ? » Elle le comprenait d’un simple échange de regard, elle pensait vite et juste. Discrète, énergique, efficace. Une vraie perle qui peu à peu était devenue indispensable à son équilibre. Elle agissait comme si elle devinait les failles de son passé, les blessures qu’il portait en lui, les remèdes dont il avait besoin.

Antoinette Capone lui trouva une meilleure mine que d’habitude. Sans doute à cause de ses cheveux fraîchement lavés qui cachaient son long cou solidement planté. Elle fixa avec bienveillance le visage anguleux et mince de son supérieur. Elle s’amusa de ses lunettes rectangulaires qui glissaient sans arrêt le long de son nez. Comme tous les matins, le commissaire arborait une barbe mal rasée et un air de sauvage mal léché. Il déglutit à la première gorgée de café et lui adressa un léger hochement de tête. Tout allait bien…

Antoinette appréciait particulièrement la sobriété des manières chez Delicourt et son économie de moyens, des gestes doux, précis, mesurés, un humour calibré et pince-sans-rire. Ses émotions perçaient à peine derrière son regard vif. Son sourire toujours esquissé restait silencieux, bienveillant pour elle. Le commissaire ne révélait sa vraie nature qu’en deux occasions : lorsqu’il avait un public capable de savourer ses bons mots, ou à la fin de ses enquêtes, l’énigme enfin résolue. Il réunissait dans son bureau toute son équipe, à savoir elle-même et son homologue, le lieutenant Pliskin. Delicourt offrait alors champagne et petits fours, il plaisantait, parfaitement détendu, plus une ride ne barrait son front, plus un froncement de nez ne froissait ses joues, les angles de son visage s’arrondissaient sous le plaisir du devoir accompli.

Antoinette Capone n’avait jamais vu son chef fréquenter de femme. Elle savait pourtant que dans une vie antérieure, il avait été marié et qu’un drame avait déchiré sa vie. On le murmurait.





Chapitre 2


Delicourt se dirigea vers la rue Bobillot, à deux pas de la place d’Italie. Consultant son Smartphone, il composa le code à l’entrée et s’approcha de l’interphone dans le vestibule. Une seconde porte barrait l’entrée. C’est Fort Knox ici ! pensa-t-il comme à chaque fois. Il effleura les différents noms et s’attarda sur celui de Marie Gribauval qui habitait au sixième étage. Le nom de cette femme lui faisait toujours le même effet, le poème de Rimbaud surgissait soudain. Ses lèvres répétèrent muettement « C’est un trou de verdure où chante une rivière accrochant follement aux herbes des haillons d’argent …c’est un petit val qui mousse de rayons… ». À quoi pouvait bien ressembler cette Marie Gribauval au nom si doux ?

Delicourt s’immobilisa finalement devant le nom de Garance Ombreuse. Cinquième étage, une seule porte, claironna-t-elle comme à son habitude. En sortant de l’ascenseur, Delicourt croisa une créature en short, juchée sur des talons suicidaires, une brune qui avait le visage caché par une forêt de cheveux longs et bouclés. Plantée sur le pas de la porte, Garance l’accueillit à bras ouverts.

— Commissaiiiiiiiiiiiiiiiiiire !

— Tout à fait impressionnante, cette petite chose qui sort de chez vous. Équilibriste ou quelque individu de ce genre ?

— Journaliste. Grand reporter au Monde à l’endroit.

— Vraiment ? Une consœur de Patrick Lancelot ?

— C’est une amie, elle enquête sur les pratiques oraculaires et le paranormal… Je devrais vous l’envoyer, tiens, ça l’amuserait de savoir que même la police et la gendarmerie font appel à nous. Quelle idiote je suis ! J’aurai dû lui dire pour Guy Georges, le tueur de l’Est parisien…

— Vous n’y songez pas, objecta Delicourt, chassant le souvenir de la ravissante acrobate. Nos relations doivent rester ce qu’elles ont toujours été, strictement confidentielles. Il accompagna sa parole d’un signe sur ses lèvres cousues.



La médium n’avait pas changé depuis l’affaire du Gang des Batignolles, avec les Roumaines qui disparaissaient les unes après les autres. Fidèle à ses goûts, voire à ses convictions florales, Garance s’habillait de rose ou de bleu. Exclusivement. Robes, jupes, écharpes, broches, bagues, pendentifs, le personnage était résolument et alternativement bicolore. Aujourd’hui, elle ressemblait à une panthère rose de la tête aux pieds. Delicourt en fut amusé. Garance osait tout sans craindre le ridicule ce qui la lui rendait encore plus sympathique.

Bien que son état civil l’ancrât dans la soixantaine, l’âge semblait superfétatoire chez elle. On aurait pu lui donner trente-cinq ans comme le double, selon son humeur, l’état d’avancement des romans policiers qu’elle composait depuis sa retraite, ou la santé de son hermine, une ravissante bestiole aux dents pointues. Le corps de Garance pouvait déconcerter : un haut altier, avec un regard vif et acéré, des yeux bleu acier rapprochés, un nez d’aigle, des cheveux blonds courts platinés, le bas plus moutonné, avec une taille enveloppée et des jambes juchées sur des chaussures improbables achetées en pharmacie, « qui faisaient maigrir en marchant » disait la pub sur le présentoir, ce détail avait emporté son adhésion, il y avait de ces mystères dans l’existence ! Mais Delicourt l’avait vite compris, il ne fallait pas se fier aux apparences, sous ses petits airs de provinciale affable voire crédule, Garance Ombreuse possédait des dons exceptionnels. Dans trois affaires sur quatre, cette médium lui avait permis d’obtenir des indications de la plus haute importance. Elle était la pièce maîtresse de ses enquêtes et orientait la plupart de ses investigations. Delicourt se souvenait encore de leur première collaboration, voilà une quinzaine d’années. Rien ne les prédestinait à travailler ensemble, si ce n’était son vieux maître, le commissaire Dvorjak, très attaché à cette femme. Il ne faisait secret ni de sa liaison avec elle, ni de leur collaboration. « Mon petit, lui avait-il dit – Vincent Delicourt mesurait 1,92 m et venait d’obtenir son diplôme de commissaire à vingt-six ans – les voies de la vérité sont impénétrables et tous les chemins mènent à elle. Accepte de ne rien maîtriser, laisse-toi prendre par le mystère, il en dit plus sur la vie que l’illusion de la clarté ».

Dvorjak, d’origine hongroise, charriait les r et parlait avec les mains. Il lui avait présenté Garance en lui affirmant qu’elle en ferait plus pour sa carrière que bien des méthodes utilisées par la police scientifique. L’homme avait disparu prématurément, ayant un peu trop forcé sur la vodka, de la Zubrowka importée de Pologne avec de l’herbe de bison à l’intérieur, ce détail disait-il adoucissait son exil forcé. Delicourt était resté fidèle à la mémoire de son maître. Sur sa première affaire, il avait désigné à la médium la seule pièce à conviction dont il disposait, une montre. Elle appartenait probablement au coupable. Non seulement Garance avait pu décrire les caractéristiques du propriétaire de la montre – coléreux, obsessionnel, maniaque, aimant les livres – mais aussi l’histoire de l’objet, transmis par le père à son fils. La séance suivante, elle avait indiqué que son propriétaire était actuellement engagé dans une fusion acquisition d’entreprise qui tournait au cauchemar. Cet indice, relié aux autres, avait permis de resserrer les mailles du filet autour du suspect. Première victoire de leur association régulière.

Une seule fois en quinze ans, Garance avait pu fournir d’emblée un nom précis d’assassin. C’était peu, en outre elle avait de grandes difficultés à « parler » directement avec les victimes décédées de mort violente, comme si son inconscient s’y refusait absolument, subjugué par l’horreur de leur supplice. Elle s’imprégnait de leur univers, c’était déjà suffisant pour éclaircir le mystère de leur mort. Maintes fois elle s’était ainsi rendue indispensable.

De toute façon, aujourd’hui et sur cette affaire, les moyens classiques d’investigation de la police scientifique et technique avaient conduit à une impasse.



Garance Ombreuse s’était exilée tout l’été dans les Cyclades, sans téléphone ni Internet et hostile à toute cyberdiscussion, elle travaillait à l’ancienne.

Delicourt déposa en éventail sur la table du salon le portrait des trois femmes assassinées par le Joueur de flûte. Les clichés récupérés chez chacune d’elles les représentaient avant leurs décès. Des clichés non parus dans la presse. Delicourt ne dit rien comme à son habitude et attendit les premiers frémissements de la médium.

Garance s’empara de la photo la plus proche, celle de Louise Quintois, la victime numéro un. Le sourire solaire de cette fille, sa peau laiteuse presque diaphane, ses yeux d’un bleu très clair, résolument espiègles, ses boucles ramassées en un grand chignon, tout cela lui conférait des airs de courtisane. Sur la photo, Louise Quintois regardait l’objectif, on devinait derrière elle, en contre jour, les toits de la Butte-aux-Cailles, au-delà de sa fenêtre. Garance ressentit immédiatement une sensation de douceur et d’harmonie.

Elle effleura la première photo. Elle a été assassinée, je suppose ? Delicourt plissa les yeux sans piper, sa respiration s’apaisa, ses muscles cessèrent de ciller, il semblait entrer en méditation, tous les sens aiguisés. Il me vient un sentiment pénible, fit-elle passant nerveusement sa main sur son cou. Je sens chez cette femme de l’amertume … de la lassitude. Ce n’est pas un suicide, j’en suis sûre !

Garance devint rouge, posa les mains sur ses poumons asphyxiés, ouvrit la bouche à la recherche d’un peu d’air. Soudain, elle se précipita vers la fenêtre, suivie de son hermine, et respira un grand coup. Il en était ainsi à chaque fois qu’elle atteignait sa cible, elle s’insinuait à l’intérieur et semblait ressentir ce que la cible ressentait au moment où elle la captait.

Delicourt nota sur son carnet : amertume et lassitude chez Louise Quintois. Asphyxie chez Garance.

Au bout d’un instant, la médium se rassit et posa sa tête sur ses mains croisées. Son regard se fixa longuement sur les nervures du bois blond de la table, la vérité allait surgir de là. L’hermine vint s’installer sur les genoux de sa maîtresse et ronronna comme une chaudière en régime de croisière. Garance se détendit, son visage se défroissa. J’entends de la musique… des instruments s’accordent et se rejoignent à l’unisson. Ce n’est pas possible, cette femme était musicienne ! C’est fluide, les notes coulent comme un ruisseau dans la montagne. Je vois un bouquet de roses. Au fait, je ne vous ai pas dit, tout près de chez moi, le long de la bergerie, eh bien vous ne le croirez pas, cet été, j’ai planté un rosier pour votre anniversaire contre le mur de la façade ouest, c’est bien le 14 août, non, votre anniversaire ? Le rosier se porte comme un charme, il est magnifique. Et le soir, quand le soleil l’illumine… Il faut absolument que vous veniez me voir dans mon petit paradis, commissaire. Garance s’égarait, mais elle revenait toujours à son point d’ancrage. Delicourt sourit. C’est bizarre, il y a beaucoup d’amour autour de cette femme, trop peut-être. Sa voix se fit plus rauque et sifflante. Elle se tut quelques secondes, à l’écoute d’une inspiration qui ne venait plus et s’empara d’un papier et d’un crayon. Un bâton… quelque chose s’agite. Elle inscrivit le mot BATON en majuscules. Ce bâton frappe … il s’agite en tout cas. Je ne comprends pas bien ce que c’est. Attendez, ça se précise ! Je vois autre chose, une mallette noire très lourde. Pleine d’instruments à l’intérieur, bien ordonnés, il y a des petites cases partout. Delicourt noircissait hiéroglyphes les pages de son calepin noir. Il y a un blouson. Peut-être en cuir. Ça pèse trois tonnes. Elle griffonna en majuscules sur son papier les mots MALETTE puis BLOUSON DE CUIR. Très lourd le blouson.

Elle reposa son crayon et secoua la tête. S’éventant un instant, elle s’empara de la photo d’Alice Dampierre. La brune anguleuse d’une quarantaine d’années en paraissait dix de plus, ses traits étaient tirés, ses lèvres minces. Garance trouva le physique de cette femme plutôt ingrat, accentué par sa chevelure brune et terne marquée à la racine de cheveux blancs. Une longue raie pâle lui recouvrait la tête d’avant en arrière comme un bandeau sagittal. Cette femme paraît très fatiguée et malheureuse. Je dirais surmenée, oui, c’est bien ça, elle est au bout du rouleau. Je la sens inquiète. Elle s’occupe d’une succession, non ?

À vérifier, répondit Delicourt, doutant un peu quand même. Alice Dampierre était célèbre pour son engagement dans la défense des droits d’auteur et il n’avait pas souvenir que Beaupin et son équipe aient signalé dans son rapport quoi que ce soit d’intéressant sur les dossiers suivis par cette avocate avant sa mort ou dans son passé plus lointain. Subitement, Garance se redressa sur son siège, comme étonnée par sa vision, ses pieds gigotèrent fébrilement. Dérangée, l’hermine alla se réfugier dans le fauteuil bleu de la pièce voisine. Le fauteuil de feu le commissaire Dvorjak. Encore la mallette noire, lourde, pleine d’un bric-à-brac ! s’exclama-t-elle. Un homme la porte. Garance se penchait en avant, très concentrée, les yeux mi-clos. Elle nota le mot MALETTE en majuscules et le souligna trois fois d’un trait rageur. Elle inspira fortement et écrivit le mot BIJOUTIER. Je vois des pierres précieuses, cela peut avoir un lien avec la succession, non ? Son souffle se faisait maintenant plus court, sa peau pâlissait, ses yeux s’emplissaient de vide… Quelques secondes passèrent. Je prépare du thé, finit-elle par marmonner, agacée par on ne sait quel signe venu du monde parallèle auquel elle seule avait accès.

Delicourt lâcha son calepin et l’accompagna dans la cuisine en rajustant ses lunettes. Il sortit deux tasses du placard tandis qu’elle finissait de verser l’eau frémissante dans une théière qu’il ne connaissait pas. L’objet était à l’image de sa propriétaire, bucolique, avec un couvercle surmonté de petits oiseaux blancs, cerises rouges au bec. Il imagina Garance avec un chapeau du même style, orné de volatiles champêtres et il sourit sans qu’elle devinât pourquoi.

— Vous m’épuisez à un point ! j’ai besoin de carburant. Vous voulez des petits sablés, je les ai rapportés de mon village grec, un délice.

— Je ne sais trop si je dois… répondit Delicourt, faussement embarrassé. Nous n’avons pas gardé les moucherons ensemble !

— Vous les avez gardés avec Dvorjak, le Prince des flics, c’est assez pour moi, minauda-t-elle.



Troisième série de photos, celles de Lolita Lopez. Garance ne put réprimer une moue de réprobation, elle aimait les femmes girondes, mais là vraiment, la petite n’était pas gracieuse. Sur cette image, on voyait un bâton anorexique d’environ trente-cinq ans flotter dans son jogging, la femme assise, les genoux ramenés sous son menton et pointant comme des clous. Elle se concentra, promena ses doigts sur le visage de la victime, cligna un peu des yeux et demanda : Quand a-t-elle été tuée celle-là ? Le 28 juillet dernier, pensa Delicourt, c’était la dernière de la liste. Pour l’instant du moins… Garance ressentit cette même écrasante impression d’étouffement. Elle s’aéra avec sa main, presque habituée.

— Vous m’avez gâtée aujourd’hui, lança-t-elle au commissaire. Je la vois tout près d’un grand bâtiment plein de monde, la poste ou les impôts, je ne discerne pas bien, les allocs peut-être ?

Oui, confirma Delicourt en déglutissant rapidement. Décidément, Garance était inspirée aujourd’hui. Un grand jour. Un début d’enquête prometteur. La troisième victime avait été assassinée à son domicile, au 7 bis avenue d’Italie, à quelques pas de la poste.

— Curieux… curieux, il y a un nouveau venu si je puis dire, dans le tableau. Ce n’est plus une baguette qui s’agite mais un serpent. Un reptile bizarre. Sa tête est énorme, elle tourne dans tous les sens. À moins qu’il n’y ait plusieurs têtes, je ne sais pas. Trois têtes ? Elle n’a pas été étouffée par un serpent ? Un boa constrictor ou une bestiole du genre… non, vraiment ? Aidez-moi un peu commissaire, je fais tout le boulot !

— Pas la moindre trace de reptile dans les canalisations de l’immeuble. Garance, je suis désolé.

— En tout cas, la pauvrette n’allait pas fort avant de mourir. Elle devait souffrir d’une gastro. Elle se pinça le ventre en grimaçant. Oui, c’est bien ça, une gastro, répéta-t-elle, comme si elle venait d’avoir la confirmation de ce point précis grâce à un indicateur de l’au-delà. Elle reposa son crayon la mine satisfaite.

Ce détail sur l’état de santé de la troisième victime sembla intéresser le commissaire Delicourt au plus haut point. Il s’apprêtait à partir lorsque Garance lui souffla d’un air entendu sur le pas de la porte : la troisième femme, elle avait un problème de canalisation, commissaire, vous avez vu juste, vérifiez, on ne sait jamais.

Delicourt disparut en lui promettant de revenir aussitôt qu’il aurait de nouveaux éléments à soumettre à sa clairvoyance.





Chapitre 3


Lucie Vaillant fixait l’écran de son ordinateur, lançant de temps en temps des cris aigus. Amusé par ces manifestations incongrues, mais tout à fait habituelles, Patrick Lancelot, son voisin de bureau, pivota sur son fauteuil en simili cuir et lui jeta un regard moqueur. Il s’arrêta à ses chaussures rouges à talons hauts. Neuf centimètres au bas mot. Mon Dieu, mais elle pourrait se blesser avec ça ! Avec ses jambes repliées sous elle, les longues tiges venaient effleurer ses fesses.

Patrick aurait presque pu deviner l’humeur de sa consœur au style de chaussures adopté pour la journée. Bottes, brodequins, escarpins, Converses, sandales, elle se révélait entravée, perverse, collet monté, volubile, éthérée, séductrice, décontractée…une femme et toutes les femmes !

La jupe de Lucie remontée très au-dessus des genoux l’hypnotisait. Patrick fixait béatement le bout de satin et le pied dessous qui s’agitait nerveusement. Hélas, la donzelle était très mariée et beaucoup plus fraîche que lui. Lucie lui jeta un regard de biais et l’invita à s’occuper de ses fesses, ce qu’il fit en soupirant et en se remettant au travail. L’affaire du tueur du XIIIe le tenait sur le qui-vive. Il venait d’obtenir de nouvelles informations par l’une des sources les plus fiables qui soient, un flic au cœur même de l’enquête.

Lucie replongea dans sa recherche sur Internet et resta clouée sur l’écran pendant encore deux bonnes heures sans voir passer le temps. Parfois, elle s’interrompait et s’immergeait dans son tiroir à la recherche d’une friandise au caramel triturée avec des bruits de bouche. Cela avait le don d’affoler son voisin. L’alarme de son portable retentit. Elle se leva et fit quelques pas et mouvements de flexion du pied dans l’étroit bureau. Elle avait lu dans une revue médicale très sérieuse que la position assise prolongée était un facteur de risque mortel, il fallait se lever au minimum toutes les deux heures pour soulager les artères et les veines, comme dans un avion !



Sa recherche finie, la journaliste reprit la lecture d’un ouvrage surnageant au-dessus d’une pile de dossiers, le surlignant de jaune, y apposant des Post-it et des croix (trois croix pour un passage important, deux pour un passage intéressant). Le bouquin semblait avoir vécu les sept vies d’un chat, manipulé, écorné et boursouflé. Sabba, son rédacteur en chef, le lui avait confié. Regarde ça, un ami éditeur vient de me l’envoyer, ça parle de parapsychologie, exactement notre sujet. Une nouvelle étude venait de tomber Outre-Atlantique sur les médiums et leur « sixième sens », il fallait investiguer en France pour en savoir plus sur les us et coutumes hexagonaux et trouver des témoignages « à vous retourner le cerveau ». Avec Sabba, c’était toujours du superlatif. Il voulait du sensationnel avec un zeste de science et un soupçon de rêve. Bref, il voulait vendre du papier. Pour la Toussaint, ce serait parfait. Aussitôt, Lucie était allée voir la seule voyante qu’elle connaissait, mais non des moindres, Garance Ombreuse, l’extravagante qui lisait dans votre avenir aussi sûrement que dans votre passé.

On était le 19 septembre, tout allait bien, Lucie aurait le temps de boucler son travail.



Jetant un œil à sa montre puis à la fenêtre dans son dos, la journaliste décida de plier bagages, elle n’avait pas vu le soleil de la journée, et dehors le ciel était splendide, incendié de rose et de mauve. Comme prise de remords, elle écouta son répondeur avant de quitter les lieux. Douze messages, la plupart venant d’attachées de presse, les autres, de Diego. Il avait laissé trois appels énervés parce que Madame ne décrochait jamais son téléphone. Elle était professionnelle de la communication ou bien autiste !

Lucie salua le vigile. Il la suivit, remontant le boulevard Auguste-Blanqui, intrigué comme toujours par ses invraisemblables talons et la crinière sombre de ses boucles. Il la considéra un peu trop maigrichonne à son goût, assez petite de surcroît, mais tellement bien roulée dans sa jupe soyeuse ! Lucie avait un côté Vanessa Paradis du temps où Chanel emprisonnait la chanteuse dans une cage dorée. Mais sa cage à elle était Le Monde à l’endroit, un hebdomadaire qui tirait à 300.000 exemplaires.

Le vigile la considéra jusqu’à ce qu’elle ne devienne plus qu’un point à l’horizon. Un point troublant qui faisait régulièrement grimper son taux de testostérone.

Lucie rêvait en marchant d’un plateau télé devant sa série préférée du moment, The Good Wife. Si ensuite Diego avait des velléités côté Kâmasûtra, elle serait parfaitement comblée. Elle n’était pas comme toutes ces femmes qui avaient besoin du meilleur des mondes pour faire l’amour, la tête reposée, les problèmes réglés, les enfants couchés, le grand jeu, la connivence, la complicité, les déclarations, les petites bougies, et puis quoi encore ? Lucie aimait l’amour en revenant du travail, au réveil ou l’après-midi, la nuit ou le jour, quand elle était heureuse, en colère ou déprimée. Les décharges d’endorphines lui permettaient de s’apaiser et de se recharger, mieux encore que les mojitos dont elle était pourtant friande dans les palaces parisiens. Son comportement sexuel était libéré des codes féminins habituels.

Lucie passa devant l’immeuble de la seconde victime du serial killer. Elle pressa le pas instinctivement et se caressa le cou. Quelques secondes plus tard, elle arrivait chez elle.



Diego avalait une bière sur le canapé du salon devant les infos. Elle repéra immédiatement ses pieds qui s’agitaient nerveusement, signe de turbulence annoncée.

— Déjà rentré ? demanda-t-elle sur un ton badin, espérant désamorcer l’orage.

— Tu l’aurais su si tu avais décroché.

— Je l’aurais su si tu me l’avais dit dans tes messages, argumenta-t-elle.

— Mon rendez-vous a été annulé. Et je ne fais plus les films de pub pour le Maroc…

— Ah ! Ils t’ont expliqué pourquoi ?

— Pourquoi, pourquoi … Est-ce qu’ils le savent eux-mêmes ?

Diego partit dans une diatribe à propos de tous ces gens qui utilisaient la crise pour camoufler leur indigence morale. Deux jours avant le tournage, deux putains de jour avant, la production annulait tout, sans autre forme de procès. Il ne partait plus à Casablanca. Voilà. Et il allait perdre toute crédibilité vis-à-vis de ceux à qui il avait proposé de travailler sur ce film. C’était la troisième fois en six mois qu’on lui faisait le coup. Et puis, il faudrait encore se serrer la ceinture.

Lucie s’approcha lascivement de Diego, elle avait toujours adoré son regard sombre, ses yeux doux et intelligents, tellement sincères, parfois si plein d’orage. Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? fit-il en se dégageant de son étreinte. Pour toute réponse, elle ronronna contre lui tandis que ses mains cherchaient fébrilement sa braguette. Diego s’esquiva encore.

— Arrête, c’est le tueur du XIIIe qui refait parler de lui. J’aimerais savoir ce qu’on raconte aux infos, il a étranglé plusieurs bonnes femmes dans le quartier.

— Il n’y en a pas eu d’autres tuées depuis cet été, ne t’en fais pas.

— La deuxième a quand même été zigouillée dans notre rue, sur le trottoir d’en face, c’est dingue cette histoire, non ? Tu devrais un peu t’inquiéter, toutes des brunes comme toi !

— Laisse tomber. Patrick Lancelot est sur l’affaire au journal. Le juge d’instruction a nommé un autre flic pour l’enquête, délégué aux affaires spéciales.

— Les cold case ?

— Non, pas les affaires classées, mais les affaires difficiles, irrésolues… Avec tous ces meurtres sur les bras et zéro piste sérieuse, ça commençait à faire désordre. Patrick m’a parlé de Delicourt, c’est lui qui reprend le flambeau.

— Ce type du Gang des Batignolles avec les Roumaines ?

Elle cligna des yeux en lui susurrant qu’une étude italienne avait montré que les couples avec la télé dans leur chambre faisaient nettement moins l’amour que les autres. Ah bon ? Releva Diego intéressé. Deux fois moins. Les rapports dégringolaient de huit à quatre par mois. Et chez les seniors, c’était pire encore, de 7 à 1,5.

— On est dans le salon. Et puis, je ne suis pas senior…

— Un peu quand même, fit-elle en approchant son pouce de son index.

— De toute façon, je n’ai jamais accordé la moindre importance aux chiffres et aux sondages. Ça va, ça vient.

— Viens, fit-elle en l’attirant vers elle.



Diego se rhabilla dépité. Après tout, elle l’avait poussé dans ses retranchements, il ne suffisait pas d’appuyer sur le bouton on pour que ça fonctionne. Les hommes n’étaient pas des robots quoiqu’en pensent les magazines féminins, ils avaient une âme eux aussi, des affects, des émotions, des imprévus, des putains d’imprévus même ! Troisième Bérézina en un mois. Du jamais vu avant la crise. Tout ça commençait à lui casser sérieusement les cojones. Les paroles de Lucie résonnaient encore en lui : Ne t’inquiète pas, ça ira mieux la prochaine fois. Je l’aime toujours mon Catman chéri. Et si ça n’allait pas mieux justement, et s’il n’arrivait plus du tout à bander ? Plus il voulait que ça marche, moins ça marchait, le miracle de la psychologie. Sa queue s’était transformée en Microcosmos. Cinquante-trois ans. Atteignait-il un cap difficile pour l’amour ? Était-ce le commencement de la fin ? Était-il désormais voué à l’érotisme hésitant, à la mollesse coupable et à l’abandon stratégique ? Son univers se bornerait-il au fantasme de femmes serviles repues de plaisir ? Mais non, pas possible ! Tous les matins, il se réveillait avec le sexe dur qui pointait devant lui comme à vingt ans. Il était encore un homme. C’était juste un coup de fatigue. Ou de stress. Ou les deux à la fois. Lucie avait raison. Il se sentait inutile et abandonné, pas étonnant que Catman se soit recroquevillé sur lui-même.

Catman, c’était le petit nom que Lucie avait donné à son pénis à cause de ses capacités bondissantes, quelle ironie !





Chapitre 4


Quatre jours après avoir consulté Garance Ombreuse, le commissaire Vincent Delicourt retourna dans le XIIIe arrondissement, histoire de s’imprégner du « sirop de la rue » selon l’expression délicieuse de sa mère. Il se rendit rue de l’Espérance chez la flûtiste Louise Quintois, la première victime du serial killer. Il se pénétra de l’ambiance de l’immeuble, des alentours, des appartements voisins à l’étage. Ici pas de concierge, juste un interphone à l’entrée. Un beau bâtiment, des murs épais, une atmosphère feutrée, de la moquette dans l’escalier, pas étonnant que les voisins n’aient rien entendu le soir du meurtre, d’autant que la flûtiste avait fait insonoriser son salon pour répéter tranquillement et installé une épaisse moquette. Il n’entra pas chez Louise Quintois, c’était inutile pour le moment… À quelques mètres de là, dans le prolongement du passage, il emprunta la rue des Cinq-Diamants où l’avocate Alice Dampierre avait été retrouvée étranglée. Pas de concierge ici non plus, un immeuble plus modeste mais plus charmant, avec de jolies terrasses fleuries ouvertes sur l’extérieur. L’appartement de la victime donnait côté cour sur tout un étage, sans vis-à-vis, avec, face à elle, un mur immense recouvert de lierre et de vigne vierge aux couleurs de feu en cette saison. Deux étages plus bas, un bassin ornait le jardin crépusculaire, avec une eau opaque où tournaient en rond quelques poissons blafards. Il se contenta de flâner dans le jardin et savoura le calme. À cette heure du jour, l’immeuble semblait désert, seule une musique filtrait, du Samuel Barber. Il ferma les yeux un instant puis finit par s’extirper de ce havre de paix. Ensuite, il s’aventura dans un dédale de ruelles pour déboucher rue Vandrezanne, et, à quelques mètres encore, avenue d’Italie. Il aperçut la poste, un bâtiment imposant et parfaitement laid, de couleur pisseuse et d’allure néo-stalinienne. Devant l’entrée, un SDF tendait un verre en plastique, il aima son œil bleu animé d’une flamme douce, lui donna un euro puis se dirigea à gauche, vers le 7 bis. Devant l’immeuble de la troisième victime, il griffonna quelques notes sur son carnet noir et décida de rejoindre le canal Saint-Martin à pieds. Il aimait marcher. Il savait que tout s’organisait dans son esprit au rythme de ses longues jambes déployées sur le bitume. Il savait que les éléments de l’enquête se mettaient alors en place, naturellement, sans qu’il s’en aperçoive. Les images, les sons, les odeurs, toutes les perceptions emmagasinées pendant ses investigations commençaient à lui fredonner une histoire. Elles s’ordonnaient en silence, insignifiantes ou intrigantes. Son cerveau écartait des informations ou les mettait aux avant-postes, tout pouvait devenir signe.

Plus loin, alors qu’il descendait l’avenue des Gobelins, une jolie femme au regard tourmenté le bouscula sans le voir, elle s’excusa machinalement, reprit son chemin, le laissant pensif sur le trottoir. Le commissaire la suivit du regard. Une femme brune comme les trois proies du serial killer. Y en aurait-il d’autres encore ? La sirène hurlante d’un camion du SAMU s’approcha non loin de lui, il se tamponna les oreilles.



Les autos klaxonnaient, la foule se hâtait, les vitrines se succédaient, Emma ne voyait rien, n’entendait rien. Elle semblait perdue dans un labyrinthe intérieur. Le camion du SAMU hurla sous ses oreilles sans qu’elle y prête attention. Emma repensait au songe de la nuit précédente. Elle se promenait au milieu du Jardin des délices, à l’intérieur de la toile ténébreuse de Jérôme Bosch. Vraiment à l’intérieur. Elle était partie à la recherche de David, dans le troisième tableau du triptyque à droite, L’Enfer. Partout, des petits personnages dévorés par des monstres grotesques, des créatures hybrides hommes et oiseaux, des grenouilles ricanantes, des cochons déguisés en nonnes, des rats machiavéliques se frottant les mains en dignes laquais de Belzébuth. Couteaux, épées, machines à torturer, marmites bouillonnantes, le crépuscule de la chair et du sang. David errait-il là dedans ?

Des idées insoutenables lui traversaient la tête, elle aurait aimé extirper d’elle tout cela. David était-il encore gisant au fond de son trou, corps et âme disloqués ? Errait-il dans un no man’s land où il lui fallait accomplir ses dernières formalités spirituelles ? Poète, vos papiers !

Depuis la mort de David, cette représentation de l’enfer la hantait dans ses rêves. Comme dans sa jeunesse les crimes nazis l’avaient hantée tous les soirs. Elle, une petite juive marocaine, dont aucun des ancêtres n’avait jamais connu ni la déportation ni la noirceur sidérale de l’holocauste, elle avait été endeuillée par le souvenir de morts jamais connus. Quand fatiguée de lire, elle posait au pied de son lit Le journal d’Anne Franck ou Exodus, elle sombrait dans un lieu inquiétant, peuplé de nazis brûlants dans des enfers expiatoires, elle fixait jusqu’à l’hébétude des soldats gobés par des créatures immondes qui les vomissaient pour les faire renaître enfin débarrassées de leurs pêchés. Rachel, la mère d’Emma, prétendait que David était mort en saint, David le saxophoniste génial dont chaque note de musique étincelait comme un diamant au bord de ses lèvres. David dépérissait-il en enfer ?

Le feu passa au vert. Poussée par le camion du SAMU, une voiture fonça sur Emma, toute sirène hurlante. Elle sursauta et eut à peine le temps de remonter sur le trottoir. Ce type est un vrai malade, il m’insulte en plus !

À quelques pas de là, le commissaire Delicourt observait la scène, toujours hypnotisé par cette femme. Il nota rapidement sur son calepin noir le numéro de la plaque d’immatriculation, se précipita vers la rescapée et lui demanda si tout allait bien. Oui, merci, je suis désolée, ce fou furieux m’a chargée mais maintenant oui, tout va bien. Comme à regret, il l’abandonna sur l’avenue et bifurqua à droite vers le boulevard Saint-Marcel pour descendre vers Austerlitz puis la Bastille. Un instant, il songea qu’il avait été idiot, il aurait dû lui proposer de prendre un café, cette femme semblait bouleversée et elle était si émouvante. Voilà, c’était le mot, émouvante. Et vulnérable. Et ombrageuse. Soudain, une autre image s’interposa devant lui, celle de Blanche. Il réprima cette pensée et accéléra le pas. Il vérifierait à tout hasard le nom du chauffard. Il avait vraiment failli l’écraser, ce con !



Une pauvre SDF baignée de crasse et de lassitude était agenouillée sur un carton. Au-dessus d’elle, l’énorme panneau publicitaire de la banque Barclays disait « Votre parole est d’or ». La bouche précieuse soufflait une brume scintillante de paillettes et, derrière cette bouche, dans le prolongement de ce visage, on devinait le corps élégant d’une femme à qui la vie souriait, à qui l’argent procurait légèreté et liberté. Dessous, l’autre femme sans âge. Les genoux râpés, le regard usé, les lèvres décolorées. La vie pouvait vous jouer de sales tours… La gorge d’Emma se serra, allant du panneau publicitaire au regard de la femme sans or. Aujourd’hui, tout lui sautait au visage, elle avait une hyperesthésie des sens, une douleur des sensations.



19 septembre, nom de Dieu ! David n’était plus là. Il aurait eu quarante-quatre ans aujourd’hui.

***

Vers 20 heures, Marc revint de sa garde, le pas lourd, le regard voilé. Pas trop épuisé mon amour ? Ça va ! répondit-il. Marc ne se plaignait jamais. Il s’accroupit aux pieds d’Emma assise dans la cuisine et posa sa tête sur ses genoux comme pour se recharger. Il m’est arrivé un drôle de truc aujourd’hui… fit-il, pensif. Tu sais, je suis retourné chez un patient vu hier, la cinquantaine, une CMU(1). Appartement négligé, rien aux murs, c’était sale, peu de meubles, un simple ordinateur sur la table, l’homme était informaticien.

En entrant dans l’appartement, Marc avait été saisi par l’odeur d’acétone qui traînait dans l’air, tout de suite il avait pensé à une crise de diabète. Il avait observé les mollets de l’homme, et là, signe typique de la polynévrite diabétique, des mollets de coq, très fins. L’examen plus approfondi avait confirmé son hypothèse.

— Vous devriez aller directement à l’hôpital !

— Pas question ! J’ai du boulot à finir, et demain, j’ai ma mère qui passe. De toute façon, c’est moi qui gère ma santé tout seul !

— Si vous n’y allez pas, demain vous êtes mort ! allez directement à l’hôpital !



Marc avait mis le paquet pour lui faire peur. Inflexible, l’homme n’avait rien voulu entendre, il en voulait à la terre entière et aux médecins en particulier. Dans la pièce, il y avait une femme, une amie, une maîtresse, Marc ne le savait pas, elle avait l’air gentil et conseillait à l’homme d’écouter ce qu’on lui disait.

— Il est mort ? l’interrompit Emma incrédule.

— Complètement mort ! Je sors de chez lui.

En fin d’après midi, Marc avait reçu un appel du SAMU pour le constat de décès. Il regrettait maintenant de ne pas avoir traîné le malade de force à l’usine, c’est comme ça qu’on appelait l’hôpital à Urgences Médecins. Emma lui caressa la joue. Quand, j’y suis retourné tout à l’heure, j’ai vu sa mère, cheveux collés, habits tristes, l’œil droit sanguinolent qui tombait presque, une horr… Stop! Je vais faire des cauchemars, je vais l’imaginer, une sorcière avec l’œil qui pend, s’il-te-plaît ! l’implora Emma. Marc sourit et poursuivit son histoire, ce type avait la CMU, mais on a retrouvé chez lui 150 000 Ä en liquide et sa mère habite à l’île Saint-Louis, l’un des plus beaux quartiers de Paris, elle loge dans un 250 m2 ! Emma écarquilla les yeux. Comment sais-tu tout cela ? L’amie de la veille était là, elle m’a tout raconté.

Marc le savait bien pourtant, en trente ans de métier à rendre visite aux malades chez eux, sur « leur territoire », il en avait traversé des histoires tordues, extraordinaires ou invraisemblables. Derrière les apparences se cachaient les pires névroses !

— Et toi, lui demanda-t-il à son tour, comment s’est passée ta journée ?

— J’ai lancé de nouvelles manips. J’en ai pour la semaine.

Emma omit de lui raconter le chauffard qui avait manqué de l’écraser lorsqu’elle se rendait au Muséum où elle travaillait. Elle avait juste envie de s’oublier devant la télé, envie de vide. Ne plus penser qu’aujourd’hui David aurait eu quarante-quatre ans et que cela aurait dû être un jour de fête !

Ils s’installèrent sur la table basse du salon et dînèrent inconfortablement face au journal télévisé. Tout glissait sur Emma, ce qui signifiait en réalité que tout l’atteignait trop. Si on lui avait fait répéter la teneur des points clés du journal, elle aurait été bien en mal de fournir plus de deux ou trois informations, maximum. Tu as entendu parler de ce commissaire Delicourt ? demanda Marc. Elle réfléchit. Ce type ne lui disait rien. Et le Tueur de brunes que l’on venait d’évoquer, ça lui était aussi passé par dessus le crâne.

Ils regardèrent ensuite Avocats et associés, une série française dont ils raffolaient. Une scène banale leur arracha un fou rire. L’homme, tout petit, devait répondre devant le tribunal du double grief de vitesse excessive et d’insultes à agent. On l’accusait d’avoir roulé à 160 km/h avec une vieille Ami 8 hors d’âge. Exaspéré par tant d’injustice, le contrevenant avait demandé à l’agent « de bouffer ses couilles », et lui avait conseillé dans la foulée « d’aller se gratter le cul, ça lui ferait des vacances », citations dans le texte.

Emma et Marc rirent jusqu’à la suffocation. Il suffisait à l’un ou l’autre de répéter la phrase pour que leur fou rire redémarre. « Gratte-toi le cul, ça me fera des vacances ! »…

Sous les draps, elle pensait encore au type d’un mètre cinquante devant le flic et elle couinait en se tenant douloureusement le ventre. Ce qu’elle n’oserait jamais dire à un représentant des forces de l’ordre, ce petit bonhomme l’avait fait. Elle se demanda comment la nature avait permis cela, le rire et la douleur en même temps.





Note


(1) Couverture Maladie Universelle qui dispense d’avancer les frais de la visite.





Chapitre 5


Le lieutenant Antoinette Capone patientait dans le bureau du commissaire Delicourt. Immobile, celui-ci lui tournait le dos et faisait face au canal Saint-Martin. Seules ses mains, nouées derrière lui, trahissaient son agitation. Il pensait à cet instant au mystérieux visiteur à la mallette sur la piste duquel les avait mis Garance Ombreuse cinq jours plus tôt. Par trois fois dans la séance, et pour chacune des victimes, la médium avait évoqué cette mallette, forcément attachée à un personnage. Pour la seconde victime, Garance avait suggéré un bijoutier. Les recherches entreprises ces derniers jours n’avaient rien donné de ce côté-là, aucune trace de ce commerçant, ni en tant que client de l’avocate, ni en tant que fournisseur. Chez la troisième victime, Garance avait parlé d’un problème de tuyauterie. Un plombier, ça avait une mallette avec des cases partout et des outils. Le portable de Lolita Lopez avait disparu. Le temps de vérifier auprès de son opérateur le listing des derniers appels passés, Delicourt avait préféré demander à Antoinette Capone de rechercher tous les plombiers susceptibles d’avoir procédé à un éventuel dépannage. Il y avait plus d’une soixantaine d’entreprises alentour qui proposaient leurs services pour les seuls XIIIe, XIVe et Ve arrondissements de Paris, proches de l’adresse de la victime. Pour limiter les investigations, le lieutenant avait traîné dans le hall de l’immeuble de Lolita Lopez et ramassé toutes les publicités dans la corbeille. Parmi elles, Antoinette Capone avait relevé celle de Je répare tout, tout de suite et de trois autres enseignes qui proposaient leurs services. Coup de chance, un plombier s’était bien rendu chez l’attachée de presse le 28 juillet dernier à 7 heures du matin, le jour même de sa mort. Lolita Lopez avait promis d’être généreuse si on venait au plus vite. La concierge avait découvert le corps à 11 heures. Le légiste avait estimé l’heure du décès grâce à la méthode des températures et à la rigidité cadavérique, celle-ci n’apparaissait que trois heures après la mort et il n’y avait pas de rigidité chez Lolita Lopez, la victime était probablement morte vers 8 /9 h.

Dans un excellent français, le plombier bulgare s’était expliqué sur son passage chez elle et sur l’absence de facture. Facile, son patron proposait aux clients 30% de rabais sans facture. Mme Lopez avait accepté, vu qu’elle ne comptait rien déclarer aux assurances. Qu’on n’aille pas lui mettre un assassinat sur le dos pour autant !

— Retrouvez-moi l’interrogatoire de la concierge, fit le commissaire. Comment se fait-il que cette bonne femme, heu…

— Sandrine Muteau.

— … n’ait jamais mentionné le passage du plombier en intervention quatre heures avant qu’on retrouve la victime ? Beaupin n’indique absolument rien là-dessus non plus. Nous cacherait-elle d’autres choses ?

— Il s’avère que la concierge a menti. Elle n’a rien signalé parce qu’elle n’était pas là quand le plombier est passé, or elle aurait dû être là. Son travail commence théoriquement à 7 heures. Mais ce jour-là, la vieille dame dont Sandrine Muteau s’occupe aux Gobelins l’a suppliée de venir un peu plus tôt à cause d’une mauvaise chute. La concierge a eu peur que sa défection ne se sache et que ça fasse des histoires. Certains propriétaires la persécutent d’après ce qu’elle dit, elle a craint d’être virée, que ce soit « le prétexte qui fasse déborder le vase ». Antoinette Capone signalait les guillemets avec ses deux index. Les concierges du quartier étaient en voie de disparition. Deux de moins en six mois, et huit l’an passé, elle ne voulait pas être la suivante sur la liste. Même les bobos sacrifiaient leur confort à l’autel de la rentabilité.

— Comment avez-vous obtenu ces confidences ? fit Delicourt, amadoué.

— Un coup de bluff, patron, je lui ai dit que le voisin de Lolita Lopez s’était rappelé du passage du plombier et qu’elle avait intérêt à revenir sur ses déclarations… Ce qu’elle a fait. Je lui ai promis que tout cela resterait entre nous naturellement.

— Naturellement.

Le lieutenant Antoinette Capone s’était impeccablement acquitté de sa tâche comme d’habitude. Il la considéra muettement. Elle était reposante, peu de paroles, elle communiquait par son regard gris ou vert selon les jours. Les cheveux ramassés à la va-vite, elle n’affectionnait aucun attribut féminin, ni les jupes ni les robes, et encore moins blush et autre mascara. Aujourd’hui, comme la veille, elle portait un jean et un pull moulant, vert cette fois. Elle sentait l’écorce d’orange. Une odeur apaisante et légère.



La piste du plombier avait été décevante. Les recherches lancées sur le Bulgare révélaient qu’il vivait à Paris depuis la fin juin seulement. Or, les deux premiers meurtres avaient été commis en avril et en mai. Antoinette avait vérifié le casier judiciaire de cet homme. Vierge.

— Trouvez-moi tout ce qui débarque chez les gens avec une mallette et qui pourrait avoir un point commun avec les trois victimes, grommela le commissaire Delicourt. On abandonne les plombiers.

— Postier, réparateur d’électroménager, serrurier, ramoneur … Vous pensez à autre chose ? hésita le lieutenant.

Le commissaire se caressait la moustache naissante en fronçant la bouche, signe chez lui d’une grande concentration. J’y suis ! hurla-t-il. Un médecin. Il s’agit d’un médecin en visite. Il se précipita sur son petit carnet noir et parcourut ses notes. Garance avait évoqué une gastro. Lolita Lopez était mal en point avant de mourir. J’appelle Wyler, on va faire un tour chez Lolita Lopez.

Tandis que Delicourt contactait le juge d’instruction Antoine Wyler, le lieutenant Antoinette Capone se rendit dans son bureau et attendit sur son fax la commission rogatoire qui les autoriserait tous les deux à pénétrer sur le lieu du meurtre. Ce dernier était protégé par des scellés depuis un mois et demi. Elle récupéra au passage dans son armoire le matériel nécessaire pour remettre les lieux en ordre, la cire rouge, le cachet de la police et le lien.





Chapitre 6


Lucie fila sans prendre le temps d’embrasser Diego, elle était en retard. En passant devant l’immeuble de la rue des Cinq-Diamants où avait vécu l’avocate Alice Dampierre, elle accéléra machinalement le pas. Cette pauvre femme n’avait que quarante-trois ans lorsqu’elle avait été assassinée. Peut être l’avait-elle croisé Chez Gladines, le restaurant du coin, devant lequel elle venait de tourner ? Elle emprunta le chemin pavé. Puis, elle longea le square Brassaï et se laissa surprendre par l’odeur somptueuse du figuier. Les escaliers s’offraient à elle, bucoliques, sertis d’herbe verte. Ses hautes semelles compensées l’obligèrent à prendre appui sur la rambarde de fer, elle descendit les marches au pas de course avec une habileté qui laissa envieuse la petite vieille qui montait en ahanant. Lucie avait quitté le village de la Butte-aux-Cailles. Devant elle, comme un autre monde, s’imposait le boulevard Auguste-Blanqui, sévère et vaste, avec son macadam, ses voitures et son métro aérien. Bifurquant sur la gauche, elle vit apparaître Le Monde à l’endroit.

Elle accéléra encore le pas, adoptant une attitude désinvolte sur ses chaussures hautes. Le vigile sourit finement à son passage. Que lui voulait-il celui-là, toujours à la lorgner avec son air de vouloir trousser la basse-cour !

Passe magnétique et tourniquet. De porte à porte, le trajet avait pris huit minutes.

Lucie traversa l’open space qui bruissait comme une ruche et rejoignit le bureau qu’elle partageait avec Patrick Lancelot, isolé des autres par une mince cloison blanche. Aussitôt installée à sa table de travail, elle s’empara du livre sur les pouvoirs de l’esprit(1) .

On lui confiait toujours les enquêtes les plus biscornues. Sans doute avait-elle des prédispositions. À trente-six ans, la journaliste possédait un remarquable carnet d’adresses et quelques succès à son actif qui lui valaient la jalousie des confrères les plus obscurs du journal. Elle avait reçu le prestigieux prix Albert Londres pour ses investigations sur l’homme de Neandertal. Un long périple en Asie mineure lui avait permis de suivre l’équipe du célèbre paléoanthropologue Louis Cappens ; son enquête l’avait ensuite menée en Suisse dans le laboratoire de génétique des populations dirigé par le non moins célèbre Victor Langaner. Tout ça lui avait permis d’affirmer que certaines populations de Néandertaliens s’étaient mélangées aux tribus de Cro-Magnon, qu’ils avaient fricoté avec eux, léguant une partie de leurs gènes aux homos sapiens, ce qui signifiait entre autres que l’homme moderne possédait dans son patrimoine génétique l’héritage de Neandertal. Ce dernier n’avait donc pas complètement disparu, de même que les dinosaures ailés survivaient à travers leurs descendants, les oiseaux. Son enquête avait été reprise par la presse entière, hebdos, quotidiens, radios, télés. Le bon temps tout ça. Depuis la crise, les journalistes enquêtaient sur place avec pour toute arme Internet et leur téléphone. « Budget minimum, info maximum », répétait le boss, usant de la méthode Coué.

Elle rechercha à la hâte la liste des questions à poser à son expert. Pour cette enquête, il fallait le reconnaître, tout s’était enclenché magiquement. Sabba lui avait confié le dossier voilà cinq jours, elle avait aussitôt rencontré Garance Ombreuse, trouvé des infos sur Internet, décortiqué ce bouquin et décroché un entretien avec l’auteur pour ce matin. Il rentrait d’un périple de promotion aux États-Unis et au Canada. Elle relut rapidement toutes ses questions.



Que pensez vous de la nouvelle étude américaine qui prétend prouver l’existence d’un « sixième sens » chez l’homme ? Il fallait toujours rebondir sur l’actualité pour introduire le sujet et le justifier en quelque sorte.

Les scientifiques français sont plutôt sceptiques en la matière et le livre de George Charpak, prix Nobel de physique, n’était pas vraiment tendre à l’égard des parapsychologues et adeptes de la boule de cristal…que leur répondez-vous ?

Retomber sur ses pattes, traiter l’info côté français. Le pamphlet de Charpak publié il y a quelques années déjà accusait explicitement les médiums de tricherie, connivence ou complicité avec des tiers…

Les autres cultures et les scientifiques étrangers refusent-ils aussi en bloc la réalité des arts divinatoires ?

L’auteur développait largement ce chapitre dans son livre, il fallait quand même lui poser la question, le lecteur du magazine – qui achèterait peut-être le livre – ne se sentirait pas grugé par un vulgaire copié/collé.

Quelles sont les explications habituellement fournies par les chercheurs en parapsychologie pour expliquer les facultés extrasensorielles des médiums ? Pour Lucie, cette question était le pivot de l’interview. L’électromagnétisme et les ondes subliminales, c’était du chinois, tout autant que l’hypothèse d’une mémoire modifiée que le sociologue évoquait pour expliquer ces facultés.

L’intuition, les pressentiments, les rêves prémonitoires, les impressions de déjà-vu sont-ils une forme de voyance ? L’auteur le pensait et fournissait quantité d’exemples édifiants. Il lui en livrerait peut-être de nouveaux, ce serait une valeur ajoutée à son enquête.

En toute logique, la question n° 6 devrait le pousser dans ses retranchements : la profession de médium, voyant, etc, est bourrée de charlatans qui abusent de la crédulité des gens ; d’après vous, le sont-ils tous, et comment savoir à qui on a vraiment affaire ?

Toujours rendre le papier appropriable au lecteur, « lui donner des infos pratiques et lui mâcher le travail, c’est pour ça qu’il paie », dixit Sabba. Phrase ô combien rebattue ! D’après les chiffres recueillis par Lucie, un Français sur quatre sollicitait un voyant au moins une fois par an. La voyance représentait un marché de trois milliards d’euros et la crise nourrissait grassement cette appétence. Les consultants s’interrogeaient sur leur avenir professionnel, les promotions, les licenciements, les mutations. Les traders eux-mêmes y avaient recours, tout comme les banquiers et les chefs d’entreprise, « pour vaincre les incertitudes et réduire le hasard » avouaient-ils.

Existe-t-il un lien entre le paranormal et le spiritisme ? Autrement dit, les voyants peuvent-ils entrer en contact avec les morts ? Là, elle abordait le pire du pire, le degré maximum du polémique. Elle était curieuse de savoir ce qu’il allait lui répondre.

Enfin, ultime question, sa question rituelle, celle qui clôturait toutes ses interviews et qui lui permettait de dépasser ses a priori ou les limites de son intellect : Y a-t-il une question que je n’ai pas pensé à vous poser et qui vous paraît essentielle ?



Lucie regarda sa montre. Parfait. Il lui restait encore quelques minutes avant l’interview. Cette enquête lui ouvrait les portes d’un univers aux retombées philosophiques affolantes. Il lui fallait se montrer ouverte d’esprit et tolérante, mais suffisamment critique et rationnelle. Respecter le scientifique zélé et le lecteur croyant, ce qui éviterait au passage les lettres de protestation voire les désabonnements. Cependant, elle le savait bien, au final, ce qui ressortirait de son travail, ce serait sa conviction à elle. L’objectivité n’existait pas dans le journalisme. Elle aurait beau offrir la parole aux deux bords, elle privilégierait forcément certains interlocuteurs et certains verbatim de ces interlocuteurs. Le jeu serait truqué parce qu’il refléterait aussi bien son investigation que son histoire personnelle, ses croyances, ses attentes, ses doutes, la manière dont elle s’était construite. Il n’y avait pas une vérité sur la parapsychologie ou le reste, mais des vérités que lui présenteraient les uns ou les autres. Laquelle choisirait-elle ? Comment la mettrait-elle en scène ?

Ensuite, il resterait à convaincre Sabba, qui lui aussi aurait son idée sur la question, son histoire personnelle, ses croyances… Le dossier devait faire la une de l’hebdomadaire, sauf actu capitale qui tomberait au même moment.



Patrick Lancelot s’approcha de Lucie et lui décocha un sourire narquois. Machinalement, il regarda les chaussures qu’elle portait aujourd’hui. Tiens, des semelles compensées ! Lucie était donc d’humeur vintage, encore un peu nostalgique de l’été peut-être ? Elle répondit à son sourire en fixant sa chemise. Patrick Lancelot était exactement le même que la veille, à croire qu’il était riveté à ses vêtements. De taille moyenne, le regard noisette impertinent cerclé de lunettes pour presbyte, il s’habillait avec ce qui lui tombait sous la main. Fossilisé depuis une décennie ou deux dans son divorce, il regardait Lucie comme un animal étrange, sophistiqué, amusant, une femelle à tenter de décrypter pour mieux se frotter à cette nouvelle génération de femmes dont il ne comprenait plus les codes mais dont il ne pouvait se passer non plus. La beauté des femmes enchantait ses pensées et lui donnait envie de se lever tous les matins. Voir les filles exister devant lui, vivre, se métamorphoser au fil de leurs humeurs, s’inventer des drames pour des tout petits riens, devenir sublimes face à l’adversité, transformer le monde en théâtre vivant et l’alléger lorsqu’il devenait insupportable, tout cela était une source perpétuelle d’étonnement pour lui. À ce petit jeu Lucie était une princesse. Il préférait les femmes aux hommes, trop matérialistes, trop portés sur le cul, trop machos. Il aimait se sentir complice de l’autre moitié du monde, se faire tout petit pour partager ses raffinements plus intimes. On l’admettait dans des dîners de filles – ses vieilles amies navigatrices –, il n’en concevait aucune humiliation pour son taux de testostérone, bien au contraire, il était fier que l’on célèbre ainsi sa sensibilité. Hormis ces soirées réparties quatre à cinq fois dans l’année, il n’avait que Lucie pour éclairer son existence d’une touche absolument féminine. Les autres donzelles du journal ne lui inspiraient aucune attirance, des esbroufeuses qui s’émulsionnaient toutes seules, des femmes testo qui s’imaginaient s’imposer en adoptant les travers des hommes, des filles transparentes à l’âme de navet, des syndicalistes qui vivaient le regard braqué sur leur montre et les alinéas de leur fiche de paie. Quand sa libido le titillait trop, Patrick s’autorisait quelques extra dans des boîtes échangistes, le jeu était franc, nul besoin de séduire ou de déployer l’artillerie lourde au risque de se faire évincer comme un malpropre, les femmes étaient là pour ça, elles aimaient ça. Le lendemain, il retournait à sa solitude et rêvait de rencontrer l’âme sœur, celle qui saurait capturer son âme d’enfant. Il demeurait très sentimental.

— Ton réveil n’a pas sonné Lulu ?

— Absolument pas, répondit-elle vexée. Une folle nuit d’amour…

— Mazette, cinq ans après ? Avec le même homme ? Fais gaffe, tu vas t’embourgeoiser.

— C’est une proposition, fit-elle en tapotant son crâne à demi chauve. En revanche, je suis partante pour un café.

— À vos ordres, Merveille.

***

Non loin de la rédaction du Monde à l’endroit, équipés de gants de latex, le commissaire et le lieutenant furetaient dans l’appartement de l’attachée de presse Lolita Lopez, au 7 bis avenue d’Italie. Dans la chambre, le lit était resté froissé. Un futon directement au sol, des lampes blanches, des diffuseurs d’arômes, un bureau sur le côté, un ordinateur dessus et au plafond, un lustre de cristal. Tout reflétait l’harmonie dans la vie de la jeune femme anorexique… Dans la salle de bain attenante, juste un peignoir de couleur taupe accroché à la porte et des serviettes moelleuses, blanches, impeccablement pliées, posées sur une desserte. Delicourt inspecta la kitchenette tout aussi aseptisée que la salle de bain, il cherchait une hypothétique ordonnance. Regardez, fit Antoinette Capone, je crois que cela va vous intéresser ! Dans le frigo, au milieu des quelques yaourts périmés et plats bio emballés sous vide, elle lui indiqua deux boîtes de médicaments. De l’Imodium en gélules et du Spasfon en comprimés à faire fondre sous la langue.

— Bizarre qu’elle mette ça dans son frigo, non ?

— Il n’y a pas de pharmacie dans la salle de bain.

— En tout cas, elle avait bien une gastro, fit Delicourt ravi de vérifier une fois encore les visions de la médium. Mais pourquoi a-t-elle fait venir un toubib, ces médocs sont vendus sans ordonnance, non ?

— Si ça ne passe pas, il faut un antibiotique intestinal plus costaud. Ces médicaments-là, contrairement aux deux autres, ne s’obtiennent que sur ordonnance. Tenez regardez, dans le bac à légumes, de l’Ercéfuryl 200.

— Qui dit ordonnance, dit médecin. Qui dit médecin, dit mallette, ajouta-t-il l’œil sur son calepin noir.

— Et… qui dit mallette dit assassin ?

— Oh ! lieutenant, comme vous y allez ! Les voies de Garance sont impénétrables, vous le savez aussi bien que moi. Elle a vu un homme avec une mallette noire chez les trois victimes, voilà tout. Recherchons l’ordonnance en priant pour qu’elle existe, ça nous donnera le nom du toubib et nous mettra sur une piste. Ce médecin sait peut-être quelque chose qui nous aidera… La victime aura pu se confier et lui faire part de ses inquiétudes. Un harceleur mécontent, une relation surgie du passé qui connaîtrait les deux autres victimes, à ce stade, tout est possible. Nous verrons tout ça.

Lançant un regard oblique sur le sol de la cuisine, le commissaire fut attiré par un bout de papier qui dépassait à peine sous le frigo. Il ne récupéra qu’un Post-it blanc recouvert de petits moutons gris. Sur le papier, il trouva la liste des courses. Du son d’avoine bio, du fromage blanc zéro pour cent, du surimi. Le lieutenant Capone qui lisait par-dessus son épaule décréta que Lolita Lopez devait suivre le régime Dukan. Une anorexique ? s’étonna son supérieur. Eh bien oui, toutes les anorexiques sont en restriction par définition. Il détailla méticuleusement tous les placards dans la cuisine, puis retourna dans la pièce principale. Après avoir soulevé le matelas, ils passèrent au crible les livres et documents accessibles, peut-être l’attachée de presse avait-elle rangé son ordonnance dedans ? Rien. Il s’assit et prit sa tête dans ses mains. Reprenons les choses calmement. Antoinette Capone sourit. C’était sa phrase magique. Il allait trouver.



Rien ne vint, pas la plus petite étincelle. Dépité, Delicourt fit signe au lieutenant de le suivre. Pas de médecin, pas de nouvelle piste. Ronchon, il reconstitua les scellés méthodiquement et descendit l’escalier. Au bout de quelques marches, il stoppa net.

— On y retourne !

— … ?



Delicourt rompit une nouvelle fois le cachet de cire rouge et déposa les scellés puis il pénétra dans le studio. Cette fois, il se dirigea directement vers la salle de bain. Sans hésiter, il plongea la main dans les poches du peignoir accroché à la porte. C’est là qu’il trouva l’ordonnance du médecin. Dr Jean Casanova, Urgences Médecins, 45, boulevard Saint-Marcel, Paris Ve. Antoinette Capone reconnut sur le visage de son chef ce frémissement qu’elle lui connaissait bien, entre l’impatience et la tension euphorique.

— Vous m’envoyez immédiatement Pliskin là-bas, lâcha-t-il devant la porte. Je veux qu’il recherche le motif de l’appel, l’heure de passage du médecin, l’heure de la fin de l’appel, tout ça est consigné sur leur registre. Vous lui demandez aussi de vérifier si le docteur Casanova s’était rendu chez les deux autres victimes, on ne sait jamais… On verra s’il faut convoquer le bonhomme. Quant à vous, j’aimerais que vous vous concentriez sur l’avocate. Reprenez tous les dossiers récents traités par Alice Dampierre, et voyez si vous ne découvrez pas des affaires de succession au milieu des affaires de droits d’auteur… C’est un mot que Garance a prononcé : « succession ». Et poursuivez vos recherches sur le bijoutier, on ne sait jamais, vous finirez peut être par retrouver sa trace. Quant à moi, j’ai convoqué le chef d’orchestre. Garance a parlé de bâton qui s’agite. La baguette du chef d’orchestre ?

— Beaupin l’a déjà vu ce chef d’orchestre, Marko… ko…

— Markovitch.

— C’était l’amant de Louise Quintois et son interrogatoire n’a rien donné. C’est consigné dans le rapport.

— Nous aurons peut-être plus de chance maintenant. Les mois passent et les souvenirs remontent à la surface, vous le savez comme moi, lieutenant.

La police avait maintes fois constaté qu’une fois l’agitation médiatique passée, les témoins se confiaient plus facilement, ils n’étaient plus terrorisés à l’idée de se retrouver surexposés dans la presse, cela déliait les langues et affûtait les esprits. Les idées remontaient à la surface comme des bulles d’air longuement prisonnières d’un étang opaque. Il n’y avait plus qu’à les laisser éclater au grand jour.

— Vous avez une piste pour le nom des rues ? demanda-t-elle.

— Le nom des rues ?

— Vous disiez qu’il y avait peut-être un sens caché derrière la rue des Cinq-Diamants, la rue de l’Espérance et l’avenue d’Italie…un fil rouge qui relierait tous ces lieux entre eux ?

— Ah oui, répondit-il évasivement, il pensait déjà à son prochain rendez-vous avec le chef d’orchestre.



Delicourt rouvrit son carnet noir et lut les indications de Garance concernant la flûtiste. « Je sens de l’amour, beaucoup d’amour autour de cette femme, mais aussi une menace. Un bâton… quelque chose s’agite. Qui frappe peut-être. Je ne comprends pas bien ce que c’est ». Elle avait ensuite fait allusion à la mallette noire très lourde. Tout paraissait bien ordonné à l’intérieur avec « des petites cases partout ». La mallette symbolisait-elle ici encore un médecin en visite, et le bâton qui s’agite, la baguette du chef d’orchestre ?

Le commissaire Delicourt ferma la porte du studio de Lolita Lopez et reconstitua les scellés. Il huma avec délectation la cire rouge et l’odeur qui s’en dégageait sous la chaleur, il posa la ficelle et regretta l’arrivée imminente des pastilles autocollantes officielles avec de l’encre. La cire, dernier bastion d’un autre âge, allait bientôt s’évanouir. Il posait sans doute ses derniers scellés à l’ancienne… Adieu le bon vieux temps des lettres cachetées et des ordonnances royales, adieu l’illusion d’être d’Artagnan. Il deviendrait un gardien de la société de consommation. Il poserait des pastilles autocollantes aux portes qui cracheraient de l’encre en cas de bris comme de vulgaires antivols d’objets ou de vêtements.



Depuis qu’elle avait été affectée à ce service des affaires très spéciales, inconnu de la plupart des policiers eux-mêmes, l’inspecteur Antoinette Capone ne s’étonnait plus de rien. Les indices à faire parler n’étaient pas nécessairement de l’ADN ou des poussières retrouvées sur les scènes de crime, mais des visions qu’il fallait interpréter et soumettre au filtre des preuves.

Ces dossiers nécessitaient un changement de paradigme : l’abandon de la science, de la technique et de la raison pure au profit de l’ouverture à d’autres possibles, de nouvelles portes de la perception qui vagabondaient dans le temps et l’espace.

Voilà quelques jours, l’inspecteur Antoinette Capone avait écouté à la radio une chronique scientifique qui l’avait passionnée. Lors des milliers de collisions entre protons et antiprotons dans un grand accélérateur de particules, les chercheurs du Fermilab de Chicago avaient mis en évidence une nouvelle particule, qui de fait, révélait l’existence d’une cinquième force inconnue. Selon l’équipe à la base des travaux, il pouvait s’agir d’interactions recherchées par la science physique depuis longtemps. Moins de deux chances sur mille que les anomalies observées soient explicables par la physique conventionnelle.

Les scientifiques avaient tellement de certitudes à revoir, pendant ce temps les assassins couraient. Voilà exactement le genre d’informations dont le lieutenant Antoinette Capone se nourrissait pour continuer à travailler en toute sérénité avec le commissaire Delicourt.





Note


(1) « Les miracles de l’esprit », Qu’est-ce que les voyants peuvent nous apprendre ? Bertrand Méheust, Les empêcheurs de penser en rond/ La découverte, 2010. L’interview ici a été revisitée pour les besoins du roman.





Chapitre 7


Patrick Lancelot revint avec un expresso qu’il déposa sur le bureau de sa consœur tandis que celle-ci mit en route l’ordinateur, prépara son vieux dictaphone et étala son cahier pour y noter les grandes lignes de son interview. D’un clignement des yeux, elle le remercia et composa le numéro. Trois quarts d’heure plus tard, elle raccrocha. D’un bond, elle alla s’installer sur le bureau de Patrick, déplaçant du coude le fatras de dossiers qui la gênait.

— Je tiens un sujet explosif ! Tu as déjà entendu parler du projet Stargate ?

— J’ai des idées qui me viennent comme Star Wars et Watergate …

— Tu as droit à trois mots clés : parapsychologie, surnaturel et voyance.

— Allons bon. Madame Irma vous dit tout, sait tout et invente le reste.

— Oh ça va !

Elle prit un petit air courroucé qu’il trouva charmant et lui expliqua que la parapsychologie étudiait la réalité psi. Psi avec un « i ». Elle ajouta des mots incongrus comme télépathie, clairvoyance et précognition.

— C’est quoi tout ce charabia ? Instinctivement, Patrick Lancelot se redressa, comme pour affirmer son autorité.

— Télépathie, tu connais. Il s’agit de la communication d’esprit à esprit. Tu sais bien, cette chose incroyable qui fait qu’on pense à la même chose, au même moment, toi et moi, sans rien se dire. Il la regarda, subitement radouci. Clairvoyance, accès direct aux choses. Tu planques dans ton tiroir un objet mystérieux bien emballé et je suis capable de deviner à travers un corps opaque qu’il s’agit d’une 1664 ou d’un vieux sandwich.

— Précognition, laisse-moi deviner… tu réalises enfin que toi et moi, on a dû avoir une histoire dans une vie antérieure.

— Pas mal… la précognition est la connaissance des événements passés ou futurs. Là, pas besoin de te faire un dessin, il s’agit des oracles et des voyants qui peuvent retrouver l’histoire d’un inconnu ou bien voir son avenir. Je te rassure, je n’ai aucune prédisposition pour lire les bribes glauques de ton passé. Par contre demain, je vois un mâle qui t’attend Au bar des amis entre 8 h et 8 h 30 pour te refiler un nouveau tuyau sur l’affaire du serial killer… Son nom commence par un P.

Comment savait-elle cela ? Avait-elle laissé traîné ses oreilles ou consulté les gribouillis sur son bureau l’air de rien ? Bien possible que cette fille soit une bonne journaliste finalement. Patrick Lancelot balaya l’air et se gratta le crâne.

— Et Stargate dans tout ça ?

— Un programme mené par l’armée américaine de 1972 à 1995, en pleine guerre froide. L’objectif était double : récupérer des informations ultra-sensibles concernant l’ennemi soviétique notamment, grâce à la « vision à distance ». Elle leva les deux index pour mentionner des guillemets. Le projet Stargate avait un second objectif : vérifier expérimentalement la réalité des phénomènes psychiques et améliorer des capacités éventuelles grâce à un entraînement psychologique.

— …

Côté KGB, ils en faisaient autant, naturellement. Les deux camps travaillaient avec des médiums. D’après Time Magazine, un demi-million de dollars annuel était encore alloué à ce programme en 1995. Patrick dansait d’un pied sur l’autre et bouillonnait intérieurement, elle poursuivit sans se démonter. Les expériences avaient été menées au Stanford Research Institute, le SRI, mais aussi dans quelques autres laboratoires du monde, à l’aide d’une équipe de voyants confirmés. Là, Patrick se leva et se promena avec agitation dans le petit espace entre les deux bureaux.

— Le SRI ? Le centre de recherches de la Silicon Valley qui bosse avec la NASA, c’est l’un des plus importants du monde ? Peut-on savoir quel type de renseignements parapsychologiques intéressait ces messieurs ?

— Ils cherchaient des usines d’armement bien planquées… Toute sorte de sites stratégiques en fait. Des épaves, celle d’un Tupolev 22 écrasé en pleine forêt zaïroise. Et…

— Ils s’y prenaient comment tes voyants ?

— Les remote viewers – on les appelle comme ça – sont capables de se… – Elle chercha le mot et le posa avec délicatesse au milieu de sa phrase comme s’il allait exploser en plein vol – … ils sont capables de se télétransporter par la pensée dans des lieux qu’ils ne connaissent pas et de te les décrire précisément.

— Mais bien sûr, Dark Vador, je n’y avais pas pensé.

— Patriiiiick !

— Tu me parlais aussi de recherches plus classiques. Lesquelles ? Ça ne doit pas être si compliqué d’améliorer des capacités invisibles.

Qu’il était prévisible ! C’est ça, qu’il ironise ! Les chercheurs du SRI étudiaient la réalité psi et les dons des participants avec des procédures irréprochables, en double-aveugle. On demandait à un remote viewer de localiser une « cible » que ni lui ni l’expérimentateur ne connaissaient, et le remote viewer devait donner des indications, cela marchait ou pas.

Elle lui expliqua comment un certain Ingo Swann, artiste new-yorkais au don réputé extraordinaire, avait commencé à collaborer avec le SRI en 1972. Parmi les nombreuses visions qui avaient fait la réputation de cet homme, il avait pu décrire l’Hôtel de ville de Palo Alto où il n’avait pourtant jamais mis les pieds. Colonnes verticales, fenêtres encastrées, motif du dallage au sol, nombre d’arbres dans la cour… il avait tout dessiné. Naturellement, pas d’embrouille possible, l’endroit avait été choisi au hasard sur la mappemonde par l’expérimentateur.

— À l’époque, Internet et Google Earth n’existaient pas, donc pas de tricherie possible, c’est ça ?

— Parfaitement monsieur.

Elle se demanda s’il comprenait enfin quelque chose ou s’il continuait d’être railleur. Elle ne fut pas longue à savoir à quoi s’en tenir, Patrick Lancelot la mitrailla. Impossible d’imaginer que ce voyant ait pu mettre en mémoire des milliers de données comme le feraient éventuellement certains autistes géniaux avec les chiffres, n’est-ce pas ? Lucie ne pouvait tout de même pas avaler de telles couleuvres. Pas elle. Si ce sixième sens avait une once de réalité, ne serait-ce qu’un chouia, ça se saurait depuis longtemps ! C’était le hasard ou alors de l’autosuggestion, la reconstruction après coup de fausses sensations ou de faux souvenirs, la naïveté des témoins, prenant pour extraordinaires des faits qu’on ne savait interpréter à l’époque… Dans tous ces soi-disant exploits, il y avait forcément connivence ou complicité quelque part, une explication rationnelle à découvrir. Réveille-toi ! D’après toi, quelle est la probabilité d’obtenir cinq fois de suite le côté face d’une pièce en la lançant ?

— Moi et les stats, haussa-t-elle les épaules… Je suppose que c’est un peu possible puisque tu me poses la question.

— Un peu, oui. Cette probabilité est d’une chance sur trente-deux. 3% de chance. Ce résultat s’obtient facilement, il suffit de multiplier la probabilité de chaque face, à savoir ½, cinq fois de suite : ½ × ½ × ½ × ½ × ½. Combien de naïfs imagineront que le fait de tomber trois, quatre ou cinq fois de suite sur le côté face a été obtenu grâce à un don surnaturel ou une influence psychique quelconque genre Uri Geller. Il s’agit des simples lois du hasard ! Qui es ton expert ? Les sources fiables, Lucie, souviens-toi ce que je t’ai enseigné, si tu démarres une enquête avec des gens foireux, c’est foutu !

— Mon expert comme tu dis, n’est pas la petite diseuse de bonne aventure du coin, ricana-t-elle agacée de son ton paternaliste, il se prenait pour qui celui-là ! C’est un philosophe et un sociologue. Deux en un, ça te va ? Gogglelise-le tu verras bien ! Une soixantaine d’années, la tête sur les épaules, pas vraiment le profil d’un gourou.



Patrick s’empara soudain du dernier numéro du Monde à l’endroit. Il lui lut narquoisement les annonces en fin de journal. Armelle Bohneur – le nom n’était même pas orthographié correctement- votre avenir personnalisé immédiatement, 12 Ä les dix minutes ( offre exceptionnelle sur Internet). Didier Belledone, voyance par téléphone 7 jours sur 7, 10 h-24 h, paiement CB. Et il y en avait comme ça des colonnes entières. C’est bon, ou tu veux que je continue ?

Lucie se leva et décida de l’ignorer. Pour des raisons qu’elle ne s’expliquait pas, Patrick semblait sourd à tous ses arguments. Mais enfin, tant qu’on n’irait pas voir sérieusement ce qui se cachait derrière ce sixième sens, on laisserait la porte grande ouverte aux arnaques. Les voyants de pacotille qui exploitaient la crédulité des gens ne signifiaient pas que les vrais voyants n’existaient pas. Cette enquête avait bien sa raison d’être. Elle claqua symboliquement la porte, lui tourna le dos et retourna à son bureau sans un regard en arrière.

Lucie se mit à décrypter sa cassette. « … Voyez-vous la lumière des étoiles en plein jour ? Non ! Et pourtant, ces étoiles existent et continuent de briller. Mademoiselle, j’affirme devant vous que certains individus doués d’une faculté d’hyperconnaître, un sixième sens si vous préférez, bien que je n’aime pas trop cette expression, peuvent déceler le jour ce que les autres ne peuvent percevoir que la nuit. Oui mademoiselle ! ( il l’avait appelée ainsi pendant toute l’interview sans qu’elle le reprenne). Certaines facultés mentales et pratiques divinatoires transcendent bien le temps et les cultures, elles ont été observées partout, à toutes les époques de l’histoire de l’humanité. La science d’aujourd’hui ne sait pas expliquer le pouvoir de ces individus, ce qui ne signifie pas que ces pouvoirs n’existent pas. L’intelligentsia universitaire réfute d’un revers de main ce qu’elle ne sait expliquer, elle considère la médiumnité comme un sujet illégitime, et le tour est joué ! Il ne s’agit pas de croire mais d’étudier. « Si la science ne veut pas de ces faits, l’ignorance les prendra. Vous avez refusé d’agrandir l’esprit humain, vous augmenterez la bêtise humaine ». Ce n’est pas moi qui affirme tout cela mademoiselle, c’est Victor Hugo, il résume avec une actualité saisissante l’état des recherches en parapsychologie aujourd’hui. Rien n’a changé depuis le XIXe siècle, la démission des scientifiques ouvre grand la brèche aux charlatans, aux croyances farfelues, au merveilleux, à la vague la plus obscure de l’irrationnel, voire aux dérives sectaires. Ce qui répond en partie à votre sixième question, oui, je pense que dans le domaine de la voyance, on trouve surtout des charlatans. Les vrais médiums sont aussi rares que l’or dans les ruisseaux, et à moins d’être clairvoyant, au sens commun du terme, il n’est pas toujours facile de savoir à qui on a vraiment affaire. Toutefois, vous pourriez donner ce conseil à vos lecteurs, je l’ai moi-même recueilli d’une voyante réputée(1). Elle ne veut savoir que le prénom de la personne en face d’elle. Elle lui demande de garder le silence. Elle lui décrit sa situation présente et passée avec des repères précis. Si au bout du premier quart d’heure de l’entretien, la personne n’est pas convaincue, alors celle-ci est en droit d’y mettre fin. Beaucoup de voyants ne demandent pas d’honoraires en ce cas. »

La première partie de la bande touchait à sa fin, Lucie avait les neurones qui frisaient à force de concentration, elle se leva et fila au café d’en face. Patrick Lancelot la suivit.





Note


(1) Entretien avec la médium Maud Kristen rapporté par le sociologue Bertrand Méheust.





Chapitre 8


Delicourt se passionnait pour la science et les études sur la parapsychologie le passionnaient en particulier. La veille, il avait achevé un essai consacré à Léonora Piper, une médium de Boston née en 1857 et morte en 1950. Cette femme possédait le don rarissime de nommer les personnes sans les connaître, la plupart des professionnels semblaient incapables de cela, ils pouvaient au mieux deviner une partie du nom de la cible, comme Garance Ombreuse parvenait parfois à le faire, mais Garance était surtout douée pour ressentir les ambiances, les univers psychiques dans lesquels évoluaient ses cibles. Léonora Piper, elle, avait pu citer correctement plus de deux-cents personnes inconnues présentées par des chercheurs d’Harvard, de Cambridge ou de Paris. Les savants de l’American Society for Psychical Research (ASPR) avaient testé cette femme pendant plus de quinze ans. Les travaux menés sur elle atteignaient des dizaines de milliers de pages, vingt-cinq volumes de l’ASPR. Pour vérifier que la médium ne trichait pas, la société savante avait engagé plusieurs détectives privés qui la suivaient en permanence, jamais on n’avait pu mettre en évidence la plus petite escroquerie. À présent, avec le Tueur de brunes ou bien d’autres, c’était la police qui faisait appel à une médium pour retrouver la piste de l’assassin.

L’image de l’énigmatique Léonora Piper à la peau laiteuse et au chignon imposant s’évanouit. Delicourt se plongea une fois encore dans l’examen des photos des flûtes de Pan déposées sur les victimes. Les trois flûtes en bambou semblaient strictement identiques. Elles étaient faites de tuyaux de longueurs différentes, reliés entre eux par un fil en plastique rouge. Les instruments originaux étaient précieusement conservés dans une salle spéciale du tribunal, seul le juge Antoine Wyler pouvait les faire sortir. Delicourt parcourut lentement, encore et encore, les clichés de l’identité judiciaire, le contour du corps des victimes, la couleur ivoire, jaune ou diaphane de leur peau, et même, il devinait leur aura à l’expression flottante de leur visage. La paix pour Louise Quintois, le soulagement pour Alice Dampierre, la crispation et l’étonnement pour Lolita Lopez. Un même lacet de cuir les enserrait jusqu’à l’asphyxie, un sillon rouge semblable sur leur cou et des expressions si différentes, Delicourt ne s’expliquait toujours pas ce mystère. L’ultime instant de la mort protégeait-il l’ultime pensée des vivants ? Était-ce lui, Delicourt, qui projetait sur ces femmes ses propres fantasmes ?

Il consulta son répertoire et appela son vieil ami historien, Louis de Montorgueil. C’était un amateur de vieux manuscrits, de mythes et d’allégories. Ils avaient fait leurs classes ensemble si l’on peut dire, tous les deux à Versailles, de la sixième à l’année du bac. Dans son plus jeune temps, Louis de Montorgueil avait été répétiteur et avait donné des leçons particulières aux élèves les plus prometteurs. Avec Vincent Delicourt, il n’avait pas été déçu, son élève avait obtenu la mention très bien au Bac grâce à Madame Bovary et au Traité germano-soviétique. Ils s’étaient perdus de vue durant des années, puis s’étaient retrouvés, quand un profiler avait suggéré à Delicourt de s’adresser à un historien pour une affaire similaire, un meurtrier qui laissait traîner des indices ésotériques à interpréter. Delicourt avait appelé à la rescousse Montorgueil, spécialiste du Moyen ge et de la Renaissance. Cette fois encore, Delicourt sentait que l’aide de son vieil ami lui serait précieuse, il lui soumit les deux pistes à investiguer.

— Je me retrouve avec un type qui assassine des femmes, les dénude et dépose sur le pubis de chacune d’elle une flûte de Pan. Il ne viole pas, il agit de façon nette, rapide et précise. Les meurtres se passent sans torture physique, le tueur n’est pas un sadique qui fait souffrir à petits feux.

— Il les tue un peu tout de même, relativisa l’historien d’une voix fluette et perchée. La flûte de Pan, dites-moi, ce sont mille horizons qui s’ouvrent. Je pense à la célèbre peinture de Poussin intitulée Les Bacchanales devant la statue du dieu Pan.

— Excellent !

— Il y a aussi la peinture de Picasso qui met en scène deux robustes pêcheurs.

— Picasso… répéta songeusement Delicourt, voyant surgir dans un flash l’Hôtel Salé dans le Marais à Paris qui abritait le musée dédié au peintre, avec Blanche, souriante, sublime, déjà étrangère à ce monde inquiet.

— Et la fameuse partition de Pierné, Cydalise et le Chèvre-pied, avec la leçon de flûte dans le premier acte… C’est bien vaste, tout ça !

— Voilà, c’est parfait, je vois que vous êtes inspiré. Pourriez-vous voir s’il n’y a pas une symbolique qui se dégage de tout ça et qui pourrait guider un tueur ? Les Bacchanales, ça me paraît tout à fait approprié, je le sens, commencez par là. L’assassin est tortueux, avec sa flûte sur le pubis des femmes, allez savoir ce qui lui passe exactement par la tête. Cherche-t-il à établir un pont entre une musique naïve et enfantine et l’antre même de la féminité ? Cherche-t-il seulement à déposer un objet incongru dans un endroit incongru pour détourner notre attention ? Cette flûte a-t-elle un sens ? Le pubis a t-il lui même une signification ? Je me perds en conjectures et je compte bien sur vous pour me tirer de ce marécage.

— Parfait, parfait… Vous évoquiez une seconde piste à explorer ?

— Oui, rien à voir avec la première. J’ai trois noms de rues, celles où vivaient les victimes et où elles sont mortes. Ce ne sont pas des noms banals voyez-vous, voilà pourquoi j’ai pensé à un sens qui pouvait les relier les uns aux autres. La rue de l’Espérance, la rue des Cinq-Diamants, l’avenue d’Italie.

— En effet, ce n’est pas banal… songea l’historien en claquant rapidement la langue dans sa bouche.

— Est-ce qu’on peut trouver un conte ou un récit, un mythe peut être, bref, un ouvrage à clés associant ces thématiques ?

— Je vais creuser tout ça.

Louis de Montorgueil raccrocha tout excité. Désormais à la retraite, il aimait à se raconter qu’en aidant la police, il renouait avec ses premières amours, des filatures en tout genre dans le passé, il redevenait un traqueur de mémoire, de signes et de symboles. Il contextualisait, il hiérarchisait les événements, il leur donnait du sens. L’histoire était peut-être cela et rien d’autre. Pas de vérité, pas d’objectivité, juste une manière de fouiller le passé et de le restituer aux vivants. Pour le vieil homme, la retraite signifiait à la fois reddition d’une vie antérieure qu’on ne vivrait jamais plus, et période des retrouvailles avec tous les soi-mêmes, ceux du passé et ceux du présent…

***

Le cabinet du Docteur Sylvette Fauré se voulait agréable avec des fleurs en plastique rose et du faux gazon dispersé en plusieurs endroits de la pièce. L’univers de pacotille était censé inviter au calme et à l’évasion. Ruse ô combien inutile, une fois plaqué sur le fauteuil, Emma mettait quiconque au défi de s’évader si facilement. Le Docteur Sylvette Fauré vous coinçait entre ses deux seins, écartait vos mâchoires et vous soumettait à un flot de questions auxquelles vous ne pouviez répondre que par des grommellements impuissants.

Ça va vous ? demanda-t-elle, la blouse ouverte aux quatre vents, essayant de détendre l’atmosphère. Je me calme, je me calme, je me calme se répétait silencieusement Emma … La méthode Coué, trois fois je me calme. Je ne sais pas ce qui se passe aujourd’hui, j’ai l’impression d’être en sur-stimulation cognitive. Ils me tombent tous dessus, les impôts, mes gamins, mon père malade. Emma s’enfonça dans le fauteuil avec la lumière braquée sur le visage, Mengele penché sur elle ! Allez on y va, je vais vous anesthésier tout ça ! La dentiste lui glissa une fine aiguille dans la bouche. Une décharge électrique torpilla le bout de la langue d’Emma. Subitement pâle, elle sursauta sur le fauteuil. La dentiste recula avec un mouvement d’impatience, attention, je vais vous faire mal à la fin ! On pique au petit bonheur la chance, ça arrive si vite qu’un nerf passe par là… Voyons voir tout ça.

Elle aplatit sa gorge moelleuse sur Emma, répandant son odeur fruitée au passage. Après avoir disposé son champ opératoire, elle lui tritura les lèvres à tout va comme on aurait fait d’un bon cheval en bonne santé. Dommage que vous ayez perdu ce ridicule bout de molaire, vous avez une bouche parfaite, pas une carie. Si vous saviez ce que je vois passer par ici. Des horreurs gluantes à rendre tripes et boyaux.

Emma fit la grimace. Elle avait le don de visualiser les métaphores et se les représentait aussitôt en trois dimensions. Parfois cette faculté s’avérait cocasse, parfois elle devenait gênante ou dégoûtante, comme maintenant avec l’image de ces tripes et boyaux dégoulinants sous ses yeux. Elle aurait préféré avoir la bosse des maths ou un sixième sens, mais pas le don du premier degré, les images catapultées avec les mots, les expressions qui prenaient chair.

Le Docteur Sylvette Fauré pivota sur son siège et chercha les instruments adéquats. Le cliquetis métallique fit monter d’un cran la tension. Emma s’enfonça davantage dans son fauteuil, instinctivement, comme si elle avait pu trouver une issue par là. Je ne sais pas ce qui se passe aujourd’hui, tous les éléments sont hostiles. Elle resta suspendue sans rien dire un instant. L’instrument enfin à la main, elle décida d’enlever ses gants de latex pour mieux sentir la structure à réparer. Je vais vous bricoler quelque chose. Là dessus, la dentiste se mit à chantonner. Je suis malade, complètement malaaade… À la radio, on passait le vieil air de Serge Lama. Le Docteur Sylvette Fauré s’étonna soudain, on n’en entendait plus parler de celui-là. Un jour au sommet, le lendemain dans le caniveau. Vanitas, vanitatum… Emma se contenta de baver. Quelques minutes passèrent ainsi, mâchoires écartées, front couvert de fines gouttelettes de sueur, les yeux hallucinés comme des lunes blafardes. Je vous préviens, je vais vous mettre un truc répugnant dans la bouche ! J’espère que ça va tenir cette fois, j’ai changé de vernis.

Elle avait bien dit « répugnant ». Cette tortionnaire soi-disant censée soigner ses patients leur faisait de l’hypnose négative. Elle ne s’en rendait même pas compte, elle les conditionnait à souffrir et ça fonctionnait parfaitement. Une crampe au niveau de la fesse droite obligea Emma à changer de position.



Maintenant, elle se sentait toute molle. Finissant de remplir le chèque, elle se jura de ne plus jamais remettre les pieds ici, elle avait envie de larmes, chaudes, douces et réconfortantes. Envie de hurler à cette arracheuse de dents d’aller prendre des cours de psychologie positive, d’épargner ses patients, surtout de cesser de raconter des stupidités.

— Vous avez replacé mon bout de dent ?

— Non, trop compliqué, je vous ai mis une sorte de pansement. Du semi-définitif.

— Vous voulez dire du provisoire qui dure ? Ou du définitif qui lâche ?

— Ça devrait tenir. J’espère que vous n’aurez pas trop mal. Pour ma dent, j’ai dégusté pendant un an. Vous m’appelez si vous souffrez trop, hein ? Je compte sur vous ? Qu’est-ce qu’elle est jolie votre robe, c’est de la soie ?



Emma remonta la rue de la Butte-aux-Cailles mal assurée sur ses jambes. Elle ralentit devant Le boudoir, une bibliothèque qu’elle fréquentait habituellement. On pouvait y lire sur place, emprunter des romans ou y boire une tasse de thé avec la maîtresse du lieu. Juliette Dorlhac rangeait des piles de livres et paraissait lumineuse(1). Emma resta songeuse devant cette vision rassurante. Dire que du jour au lendemain, Juliette, la personne la plus normale du monde, la mieux armée pour la douceur de vivre et l’équilibre, avait basculé dans la folie. Sa dépression n’avait laissé aucun stigmate sur son beau visage. Ses boucles blondes et ses yeux dorés lui donnaient des airs de mariée botticellienne, comme avant. Juliette venait d’épouser un chercheur en paléontologie humaine, à la réputation internationale. Elle avait traversé tous les enfers et reconquis tous les bonheurs. Cela rassurait Emma de savoir ça, ça la réconfortait au-delà du possible. Pourrait-elle se reconstruire elle aussi comme Juliette. Oublier l’insupportable mort de David ? L’accepter ?

Oui, elle pourrait. Il y avait Marc, son point d’ancrage dans la vie, son repère, l’homme qu’elle aimait depuis ses dix-sept ans. Ils avaient grandi ensemble, ils s’étaient modelés l’un à l’autre, deux pièces imbriquées maintenant.

Emma tripota nerveusement ses lèvres, avec l’anesthésie, elle ne sentait rien. Elle préféra passer son chemin et se contenta d’un signe de la main à Juliette. Un signe comme une excuse. Elle la verrait une autre fois. Juliette sourit et retourna à son rangement.

Arrivée chez elle, Emma se prépara machinalement un thé. À quoi bon ! Elle était bien incapable de percevoir le goût du breuvage. Alors, désœuvrée, elle erra dans l’appartement, alluma la radio et attendit que sa bouche revienne.

Aux infos, on parlait d’un prochain colloque organisé aux Frigos, non loin de la Grande Bibliothèque, dans le sud de Paris. Colloque sur la criminologie et les tueurs en série. On rappelait l’histoire du tueur qui avait sévi dans le XIIIe avant l’été. « On se souvient de l’avocate Alice Dampierre, assassinée chez elle, rue des Cinq-Diamants, un hommage lui sera rendu par ses collègues du barreau lors de ce colloque inédit. Cette femme était toujours la première à monter au créneau pour défendre les droits d’auteur des artistes, les plus réputés comme les plus obscurs. L’avocate est morte par strangulation, exactement de la même manière que la flûtiste Louise Quintois, décédée en avril dernier, à quelques rues de là. Exactement comme l’attachée de presse, Lolita Lopez, éliminée en juillet. Le Joueur de flûte surnommé par certains le Tueur de brunes… ». Emma s’approcha du miroir et releva sa longue chevelure brune en chignon. Un picotement dans la gorge l’obligea finalement à boire un peu de thé.





Note


(1) Le bureau des chagrins d’amour, éditions Prisma, du même auteur.





Chapitre 9


Lucie écoutait distraitement les infos à la radio. Même les nouveaux soubresauts de l’affaire DSK la laissèrent indifférent