Main La Montagne rouge

La Montagne rouge

Year:
2016
Language:
french
File:
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1

La mort existe-t-elle ?

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 381 KB
2

La Mort de César

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 2.41 MB
Olivier Truc





La Montagne rouge





Enclos de la Montagne rouge, sud de la Laponie. Sous une pluie torrentielle, les éleveurs procèdent à l’abattage annuel de leurs rennes. Mais dans la boue, on retrouve des ossements humains.

Qui est ce mort dont la tête a disparu ? Son âge va le mettre au centre d’un procès exceptionnel qui oppose forestiers suédois et éleveurs lapons à la Cour suprême de Stockholm : à qui appartiennent les terres ? À ceux qui ont les papiers ou à ceux qui peuvent prouver leur présence originelle ?

Klemet et Nina, de la police des rennes, sont chargés de l’enquête. Ils découvrent une mystérieuse vague de disparition d’ossements et de vestiges sami. Ils croisent des archéologues aux agendas obscurs, mais aussi Petrus, le chef sami à la poursuite des rêves de son père dans les forêts primaires de la Laponie, Bertil l’antiquaire, Justina l’octogénaire et son groupe de marche nordique et de bilbingo.



Les sombres secrets d’une Suède fascinée par l’anthropologie raciale sont distillés sur fond de paysages grandioses et désolés, par des personnages de plus en plus complexes et attachants. Olivier Truc réussit à trouver un parfait équilibre entre suspense, humour et émotion dans un polar puissant et dépaysant.





Olivier TRUC est né à Dax. Spécialiste des pays nordiques et baltes, documentariste, il est le correspondant du Monde et du Point à Stockholm. Auteur de L’Imposteur, du Dernier Lapon, et du Détroit du Loup, il a reçu le prix des lecteurs Quais du Polar et le prix Mystère de la critique, ainsi que 22 prix de lecteurs.





Olivier TRUC





LA MONTAGNE ROUGE





Éditions Métailié

20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris

www.editions-metailie.com





Design VPC

Photo © Patrick Endres/Getty Images





Les éditeurs remercient J.-P. Métailié et le laboratoire Géode

de l’Université de Toulouse-Le Mirail pour la carte.





© Olivier Truc, 2016 (par accord avec Pontas Literary & Film Agency)

Et Éditions Métailié, Paris, 2016 pour la présente édition

e-ISBN : 979-10-226; -526-7





À mon père, pour les questions

À ma mère, pour la saga





1


Lundi 14 septembre.

Lever du soleil : 6 h 30. Coucher du soleil : 19 h 38.

13 h 08 d’ensoleillement.



Enclos à rennes de la Montagne rouge. 9 h 35.

Petrus Eriksson s’essuya le visage du revers de la main, laissant une trace sanglante sur sa joue piquée de barbe. Les boyaux rosâtres s’entassaient, baignant dans leur jus qui suintait en une rigole frémissante. La rigole enflait, coulée puante, serpent putréfié, semblait le poursuivre. Absurde. Inhumain. La marque rougeâtre disparut, dissoute par les lourdes gouttes de pluie qui le ravinaient. Goutte après goutte. Les torrents qui jaillissaient des cieux l’acculaient à la folie. Il replongea les mains dans les entrailles, cria face au ciel. Les flots ricanaient, se déversaient sans discontinuer depuis des jours. L’échéance ne pouvait plus être repoussée. La rage l’envahit à nouveau. Ses mains usées se frayèrent un passage sur les côtes, jusqu’au bassin. Petrus n’entendait pas la peau lâcher prise. La torture diluvienne lui fracassait le crâne, lui écrasait les épaules. Depuis longtemps, son corps macérait dans ces vêtements qui ne le protégeaient plus. Les coutures lui découpaient les chairs, fragilisées à force de frottements. Petrus rugit, râlant à chaque effort qui l’entraînait plus loin dans les tréfonds du cadavre.

De mémoire d’homme de la toundra, jamais telle malédiction climatique n’avait puni ces terres. Châtiment. Petrus reprit son souffle, se redressant un instant. La brume se levait. Elle aussi s’y mettait. Bientôt les alentours disparaîtraient dans un flou doucereux, le cachant aux yeux des autres dont il devinait les ombres affairées et inquiètes. Il replongea. Mains sanguinolentes, nouveau revers sur le visage, traînée rougeâtre bavante, ahanant, ajoutant sa buée à la brume qui l’enserrait. Il écarta les volutes de vapeur, comme il aurait écarté la fatalité, sans conviction. Le claquement des gouttes lui éclatait aux oreilles, plus éprouvant qu’un nuage de moustiques.

Un cri le fit se retourner. Autour de lui, les hommes sombraient dans la boue, ne cherchant plus à éviter les torrents brunâtres. La peau lâcha enfin. Petrus Eriksson s’affaissa avec elle à terre. Se releva, glissa. Il se vautra dans la peau rougeâtre que les trombes d’eau nettoyaient mieux que tout. Épuisé, il resta un instant à quatre pattes, face à la carcasse. Les gouttes rebondissaient des chairs sur son épaule, s’infiltrant sous la combinaison. Il n’eut pas le courage de se déplacer. Il s’attarda sur le bruit. La radio de sa mère. Quand elle cherchait les stations, en vain, balayant les ondes à l’heure du bulletin météo, augmentant le volume dans l’espoir de recueillir un filet de voix humaine, mais ne laissant qu’un grésillement obsédant envahir leurs oreilles. Le rideau de pluie ressemblait à une fréquence fantôme dont le crachotement lui labourait le cerveau.

Petrus Eriksson se releva. À pas lents il se dirigea vers l’enclos. Il capta à sa gauche deux yeux hagards. À sa droite, une autre paire d’yeux l’attendait, il y vit l’expression de sa propre incrédulité. Les trois hommes plongèrent dans le cœur de l’enceinte, pataugeant lourdement dans la matière informe qui avalait leurs dernières forces. Ils se jetèrent à deux sur une masse mouvante et la plaquèrent au sol. La forme se débattit, mais elle aussi puisait dans ses ultimes forces. Ils la tirèrent sur le bord, s’y reprenant à plusieurs fois, évitant les coups de tête des autres silhouettes qui tournaient sans fin, accablées comme eux. L’un des hommes souleva la bâche qui entourait l’enclos circulaire et ils poussèrent leur captif sur le côté, près de l’autre cadavre. Petrus Eriksson appliqua le pistolet électrique sur la nuque, pressa la détente. Fini. L’arme à la main, il rêva un instant, espérant qu’un silence s’abatte sur eux pour honorer cette vie qui venait d’échapper. Nul répit. Les deux autres hommes sortirent leurs couteaux. Petrus releva la tête vers les cieux, se laissant gifler pour s’absoudre. Les flots s’engouffraient par son cou, s’immisçant le long de la colonne. Les deux hommes soulevaient la carcasse pour la poser sur une table en fer. Ils jetèrent une bâche en plastique sur le corps pour détourner la pluie. Le martèlement des gouttes tourna à la furie. Ils commencèrent le dépeçage, tranchant la gorge gargouillante, recueillant le sang fumant dans un seau. L’un des hommes y plongea une longue cuillère en bois et remua l’épaisse mixture. L’autre découpait les pattes. La tête reposa bientôt sur le tas, avec les autres, langue pendante et grotesque. Une longue lame pénétra la chair et remonta jusqu’à la gorge. Petrus s’approcha et plongea ses mains. Les forces l’abandonnaient. Après quelques minutes où il lui sembla se noyer à nouveau, il retourna dans l’enclos. Il n’en voyait pas le bout, bouché par le rideau de pluie et le voile de brume. Les rennes, de moins en moins nombreux, s’épuisaient à rester en cercle, ne cherchant plus à éviter les silhouettes qui épiaient leurs oreilles, à deviner les marques. La brume aveuglait tout. Le râlement des animaux ajoutait au grésillement. Petrus se frotta les oreilles pour effacer un instant la torture sonore. Il devait sortir de là. La tension qui jetait les éleveurs les uns contre les autres ces derniers jours culminait à cause de la météo. Petrus Eriksson resta au milieu des rennes. Les animaux gravitaient autour de lui. La brume cachait les pins au-delà des enclos. Les hommes peinaient à lever les bras, pauvres pantins lâchés par leur marionnettiste. Les rennes tournaient. Il se sentit emporté. Il crut capter des éclairs de silence. Il reconnut le signe. Ces trouées de néant qui annonçaient l’écroulement.

Du brouillard émergea une courte silhouette. Petrus Eriksson cligna des yeux. La mine sérieuse du petit homme le réveilla. Son fils, Viktor, il s’avançait, bousculé par les rennes, combinaison déchirée, tachée de sang, silhouette fragile. Mais, quand la brume le libéra, Petrus fut saisi. Il ne voyait plus son fils, mais l’os que l’enfant brandissait. L’éleveur oublia ce qui l’entourait, le grésillement cessa, il s’essuya vainement les yeux, aveuglé aussitôt, s’essuya encore. Son fils conservait la même attitude, il attendait. Derrière lui, de la brume, un éleveur s’avança. Puis un autre, puis un autre. Procession d’éponges accablées. Le premier, Per Persson bien sûr, avança encore. Lui aussi avait compris. Il fut plus rapide et saisit l’os des mains du garçon, le jetant au loin dans la brume, regardant fixement Petrus un court instant.

– On veut pas de problème ici, lança l’homme.

Les éclairs de silence se succédaient. Eriksson luttait, course contre la fatigue. Il dévisagea lourdement les uns et les autres.

– Vous pensez vraiment que c’est le moment de se faire attraper ?

Mais l’entendaient-ils seulement ? Petrus s’approcha du lanceur au geste rapide et au regard pointu. Il se pencha à son oreille, l’autre redressa vivement le menton.

– Et tu es sûr que les autres n’ont pas d’yeux ici ?

Persson le toisa sans répondre avant de lui tourner le dos, avalé par le mur de pluie.

L’enfant ne se démonta pas. Il prit Petrus Eriksson par la manche et l’emmena à l’extrémité de l’enclos, insensible aux hommes hagards, aux rennes perdus, à la pluie folle. Du doigt, il montra à son père. Petrus vit. Des entrailles de la terre détrempée surgissaient les pointes d’ossements humains mis à jour par ce déluge de nuit des temps.





2


Montagne rouge. 12 h 15.

Le pick-up peinait sur le sentier menant à l’enclos. Les essuie-glaces ne tenaient pas le rythme. Les trombes d’eau les submergeaient. Nina Nansen quitta des yeux la coulée boueuse qui inondait le chemin. Elle jeta un œil vers le plafond. À se demander si la tôle tiendrait sous les coups de butoir de la pluie torrentielle. À côté d’elle, Klemet paraissait insensible aux éléments déchaînés. Il somnolait. Ou boudait. Ou les deux. Il avait rappelé à Nina que, dans la police des rennes, la météo bénéficiait de la même autorité, au moins, qu’un chef de service. Et quand il pleuvait des rideaux compacts d’eau comme c’était le cas depuis des jours, on en profitait pour rester au sec. On rattrapait la paperasserie en retard, on n’allait pas se vautrer dans la boue jusqu’au cou pour le plaisir de faire du zèle. Tout le monde s’en fichait. La pluie diluait les meilleures intentions.

Mais le coup de téléphone de Petrus Eriksson, quelques heures plus tôt, l’avait troublée. Il dirigeait le sameby du coin, Balva. La voix de l’éleveur exprimait une extrême lassitude autant qu’une détermination sans faille. Un mélange qui lui avait rappelé Aslak, disparu dans la nuit polaire. Aslak, si troublant, si différent, si fier. Si tragique. Dont on n’avait jamais retrouvé le corps.

– Une heure et demie de voiture, avait plaidé Nina. Même pas besoin de quad, pas de remorque à atteler !

Le pick-up s’arrêta devant une barrière. Le chemin s’enfonçait au-delà dans les contreforts montagneux. L’éleveur les avait prévenus. Le cadenas n’était pas posé. Nina jeta un œil à Klemet. Son collègue et chef de patrouille restait impassible. Elle se recouvrit de sa capuche, resserra le col de sa parka d’uniforme gris anthracite et ouvrit la portière. Elle subit le choc de plein fouet, giflée par une vague prise de face. Le vent s’était mis de la partie. Elle en perdit la respiration. Elle glissa et se rattrapa à la portière avant de la refermer. En l’espace d’un instant, elle était trempée. Elle reprit son souffle. Elle visa la barrière, avança comme un automate, à pas lents, pour garder l’équilibre. Elle voyait à peine où elle posait les pieds, ses bottes se mêlaient à la boue et chaque pas soulevait une masse brunâtre. Elle s’appuya sur le contrepoids de la barrière et retourna dans la voiture. Elle écarta les bras pour laisser couler l’eau. Son cœur battait la chamade. Elle relança le véhicule.

Le patron de la police des rennes les avait affectés en ce début d’automne dans le sud de la Laponie, dans le centre de la Suède. Les conflits entre éleveurs et fermiers pourrissaient l’atmosphère. Mille cinq cents kilomètres séparaient leur affectation actuelle, dans la petite ville de Funäsdalen, de Skaidi, dans le nord de la Norvège, où ils avaient passé les mois précédents.

Pour Nina, le fait d’être norvégienne ne présentait pas tant d’inconvénients. Les langues se ressemblaient, les coutumes également. Elle se trouvait même un peu plus près de chez elle, à moins d’un millier de kilomètres de son fjord. La patrouille P9 avait démarré en douceur depuis son arrivée, des visites à quelques éleveurs, des rennes renversés par des véhicules, des histoires de permis de chasse, juste ce qu’il fallait pour prendre le pouls de leur nouvelle zone.

La voiture de patrouille entrait dans un mur de brume. Nina ralentit, redoubla d’attention. Klemet lui-même tentait de distinguer le cheminement du sentier voilé par la pesanteur du brouillard.

Elle pila à nouveau dans un virage lorsque son faible faisceau de phares se figea sur une vision dantesque. Sous les trombes d’eau qui pilonnaient le pare-brise, des corps sans tête aux pattes coupées pendaient, accrochés par les genoux à des poteaux métalliques. Nina remit sa capuche et quitta la voiture, prenant à nouveau la vague de plein fouet. Elle s’y attendait cette fois et ne lutta pas, reprenant sa démarche empesée. Klemet descendit aussi. De l’eau jaillissait des carcasses. Nina voyait tout au mieux à une dizaine de mètres. Elle n’avait pas froid, mais frissonna. L’endroit aurait dû grouiller d’éleveurs, de rires d’enfants, de quads et de motos, du grognement des rennes, des aboiements des chiens, des cris des hommes. Klemet lui fit un signe vers sa gauche. Elle suivit la direction, contournant les corps blanchâtres des rennes dépecés. Elle marchait sans quitter des yeux le poitrail entaillé des bêtes et se sentit basculer en arrière. Elle s’étala de tout son long sur le dos et se redressa vivement pour se retrouver à quatre pattes, plongée jusqu’aux coudes dans la boue. Elle voulut jurer, mais le cri resta au fond de sa gorge. Face à elle, un amoncellement de têtes de rennes s’entassait sur leurs bois en arborescence, les yeux grand ouverts leur donnant un air halluciné, naseaux sanglants. Nina perdit à nouveau la respiration. Le mur de pluie l’oppressait. Les têtes renversées, tranchées derrière les oreilles d’une sale blessure boursouflée et rougeâtre, reposaient sur leurs grands bois plantés dans la boue. Des araignées géantes qui s’apprêtaient à bondir sur elle. Elle n’apercevait plus Klemet, happé par le brouillard. Elle cria son nom, couvert par la pluie. Toujours à quatre pattes, elle peinait à soulever ses mains aspirées par la vase. La boue était rougeâtre. Elle recula vivement, souffle saccadé, secouant ses mains. Elle heurta un obstacle, se retourna en se redressant sur les genoux, prête à se défendre, mains dégoulinantes de boue et de sang. Face à elle, un homme au visage barbu et aux yeux intenses la regardait. Il se pencha. Nina cligna des yeux pour balayer les torrents d’eau qui lui malaxaient les joues et s’engouffraient par le cou dans sa combinaison d’uniforme. L’homme lui tendit la main. La boue sanglante s’infiltrait par ses manches. Elle le suivit, levant difficilement ses bottes qui s’alourdissaient à chaque pas, longeant un enclos. Les araignées géantes avaient disparu dans la brume. L’homme la fit entrer dans une grande tente sami. Le martèlement massif des gouttes sur la toile lui agressa les oreilles mais, au moins, l’eau ne l’envahissait plus. Un feu brûlait au milieu de la tente. La fumée s’échappait là-haut en volutes torsadées. Une vision fugace et harmonieuse qui la ramena au monde. Nina resta un instant prostrée, bras écartés. Elle aurait voulu arracher sa combinaison et les couches de vêtements qui lui collaient à la peau. Autour d’elle, des paires d’yeux la détaillaient. Klemet était assis de l’autre côté du foyer. Il faisait sécher sa parka. Le barbu s’assit à côté de Nina et l’invita à faire de même.

– C’est moi qui ai appelé. On a trouvé un bout de squelette.

– Un squelette humain, tu es bien sûr ?

– C’est pas tout jeune en tout cas, il n’y a pas de viande sur l’os que j’ai vu en terre, et il n’y en avait pas sur l’autre.

– Sur l’autre ? s’exclama Klemet.

Eriksson affichait une drôle de mine maintenant.

– Oh rien.

– Petrus !

– Bah, on a d’abord cru que c’était un os de renne, voilà tout, et on l’a balancé derrière.

C’était le légiste qui allait être content, pensa Nina. Mais, à la réflexion, elle avait surtout du mal à croire que des éleveurs pouvaient confondre un os de renne avec un ossement humain.

– C’est pas vrai ça, s’énerva Klemet, vous pourriez pas regarder un peu plus de séries télé au lieu de passer votre temps sur la toundra ? Vous sauriez qu’on touche à rien sur une scène de crime.

– Une scène de crime, tu sais déjà que c’est un crime ? s’emporta Petrus Eriksson. C’est pas toi qui en verrais un peu trop, des séries ?

Nina ne put s’empêcher de sourire.

– Et vous l’avez balancé où ?

– Tiens, le voilà, dit Petrus en se penchant vers un bord de la tente.

Klemet enfila un gant en plastique bleu. Il attira Nina à l’écart. Petrus Eriksson discutait avec les autres éleveurs assis autour du foyer. La fumée piquait les yeux de Nina. Maintenant qu’elle était à l’abri, elle ressentait plus encore la saleté écœurante qui l’entourait, essayant de ne pas songer à la boue mêlée de sang qui s’infiltrait en elle.

– Ça ressemble bien à un ossement humain, un fémur je dirais.

Petrus Eriksson avait entendu et se leva. Les autres hommes ne relevèrent pas la tête, les yeux dans le vague, reprenant des forces avant de sortir à nouveau. L’air épuisé du chef sami impressionna Nina. Klemet s’approcha de son oreille.

– D’après Petrus, l’os a été trouvé dans l’enclos, à cause de la pluie qui l’a mis à jour. Si on doit sécuriser l’enclos alors que les éleveurs sont en plein abattage, ça risque de provoquer un sacré bazar. Donc on y va avec des pincettes.

Petrus fixa les policiers.

– On a déjà perdu beaucoup de temps à vous attendre. Et tout le temps perdu coûte très cher ici. Si on pouvait accélérer… mes hommes deviennent nerveux.

Nina jeta un œil aux bergers toujours assis ou accroupis. Aucun ne les regardait. C’était peut-être ça le problème. Les policiers étaient quantité négligeable. Et les éleveurs s’en ficheraient sûrement de détruire une scène de crime si cela pouvait leur éviter des heures supplémentaires dans ce déluge. Cela en arrangerait peut-être même certains.





3


Enclos à rennes de la Montagne rouge. 17 h 20.

Les policiers étaient repartis, mais ils ne tarderaient pas à revenir. Petrus Eriksson avait dû promettre que ses hommes et lui respecteraient le périmètre. Combien de temps cette promesse tiendrait-elle ? La situation pourrait très vite dégénérer. En tant que chef de sameby, Petrus connaissait ses obligations vis-à-vis du reste du clan, mais aussi envers l’administration, l’abattoir, et le pilote d’hélico. La résolution de l’équation l’épuisait chaque saison. On recensait quelque six mille rennes dans le district de Balva et Petrus savait pouvoir s’appuyer vraiment sur dix éleveurs, même si le sameby en comptait près d’une trentaine sur le papier, répartis en neuf entreprises. Mais de plus en plus d’entre eux n’étaient plus qu’éleveurs à mi-temps désormais.

Un berger le rejoignit en bordure de l’enclos.

– On en a pour combien de temps, tu penses ? demanda Jon Forsberg.

Forsberg appartenait à la catégorie des éleveurs à mi-temps, mais il le considérait comme son meilleur élément. Il travaillait aussi pour la station de ski durant l’hiver et le printemps, et comme manutentionnaire ou caissier à la boutique Ica le reste de l’année. Petrus montra du menton le plus grand enclos, celui où à vue de nez il devait demeurer dans les mille cinq cents rennes.

– Celui-là pourra encore nourrir les bêtes deux jours. Pas plus.

– Tu sais que ça grogne.

– Cette satanée pluie… on a repris du retard. Mais à ce point-là… on va se retrouver dans la même situation qu’il y a cinq ans.

– Avec une sacrée ardoise.

– Et des discussions à n’en pas finir avec la préfecture. Bon Dieu, je hais ce boulot parfois.

Les rennes marchaient calmement en rond, comme souvent, et leur allure apaisa Petrus.

– Les autres sont où ?

– Ils t’attendent. Mais Per leur monte bien la tête, j’ai l’impression.

– Je sais sur qui je peux compter, ne t’inquiète pas. Si tu veux tout savoir, c’est pas tant nos petits problèmes internes qui m’inquiètent en ce moment.

– Je sais. Je me demande comment tu tiens. Tu fais un boulot épatant.

– Ce n’est pas l’avis de tout le monde.

– Des cons. Personne ne pourrait accomplir ce que tu fais pour nous.

Petrus regarda le ciel. Plombé de masses grises plus ou moins sombres. Des petites taches blanches égayaient la partie supérieure de la montagne. La neige n’avait pas complètement fondu pendant l’été.

Petrus Eriksson entraîna Jon vers la kåta où les attendaient les autres éleveurs. Certains patientaient pour rentrer chez eux. En entrant sous la tente, il se servit d’abord une tasse de café. Une vingtaine d’hommes se serraient dans une atmosphère chargée d’humidité, de sueur et de fumée.

– Je pense qu’on en a pour deux jours encore dans l’enclos principal, dit-il après avoir avalé une première gorgée brûlante.

– Deux jours c’est bien beau, protesta Per Persson. Mais on a encore les deux mille rennes de Lillvallarna. Tu sais bien que ceux qui sont dans le grand enclos en ce moment y sont restés deux jours de plus que d’habitude à cause du brouillard.

– Si je le sais ? répliqua Petrus Eriksson. C’est moi qui ai insisté depuis ce printemps pour qu’on n’utilise pas le grand enclos avant l’abattage de septembre pour que la végétation ait le temps d’y repousser. Si je t’avais écouté et qu’on était venus ici au moment du marquage des faons cet été, ça n’aurait pas pu repousser assez et on n’aurait même pas pu tenir deux jours de plus maintenant. Et on aurait dû relâcher les rennes.

– Ouais, mais ça nous a obligés à faire de sacrés allers-retours.

– Et alors, comme on l’a toujours fait, non ?

– Peut-être, mais t’oublies qu’on est quelques-uns à avoir un autre boulot. On est même une majorité dans le sameby.

– Eh oui, c’est vrai que c’est bien pratique ici, il y a moins de trajet à faire pour toi, c’est ça, alors surexploiter la végétation d’un enclos c’est pas trop grave face à ton petit confort… Je vois aussi que c’est surtout toi qui râles.

– Et alors ? Je fais ma part, non ? Et les autres aussi. Si on est là, c’est qu’on veut que ça marche, l’oublie pas, sinon on aurait déjà quitté l’élevage de rennes, comme tant d’autres.

Un murmure d’approbation parcourut la tente. Petrus Eriksson savait que Per Persson, même s’il ne l’aimait guère, avait en partie raison.

– Et les forestiers, vous y avez pensé aux forestiers ?

Un autre éleveur venait de se lever, thermos à la main. Ses cheveux gris étaient collés par la pluie. Un ancien qui avait accumulé lui aussi les conflits avec les propriétaires terriens des alentours. Le vieux continuait.

– Parce qu’ils rappliquent avec leurs machines pour tailler les parcelles au nord du lac du cygne. Ils vont encore nous foutre en l’air tout le lichen pour cet hiver. Et si on doit chercher d’autres pâturages, on va se retrouver coincés, vous le savez bien, tous.

Nouveau murmure. Le vieux se reversa du café.

– Tu vois, Petrus, dans notre district on a besoin d’y voir plus clair. Ça fait longtemps que ça vire au vinaigre, tout ça. Les gars sont à bout. Les forestiers nous baladent. Les fameux conseils de coopération où ils sont censés prendre en compte nos besoins d’utilisation des terres pour les pâturages, ils s’en moquent. Ils ont signé un papier un jour pour avoir la paix avec la préfecture, et depuis ils s’en fichent. Et la préfecture elle a son papier signé, et elle s’en fiche aussi. Les forestiers, le procès, et maintenant cette pluie, et…

– Et puis ce putain de bout d’os qui nous ramène les flics, qu’on peut même pas finir le boulot ici, coincés qu’on est à attendre qu’ils reviennent demain pour nous dire quoi ?

Per Persson la ramenait à nouveau. Celui-là pourrait retourner une bonne partie du groupe, Petrus le savait.

– Hein, pourquoi on devrait attendre le retour des flics ? Pour un tas d’os ? Il revivra pas, ce tas d’os. J’en ai plein le cul, moi. J’ai encore une bonne centaine de rennes, au moins, et je dois en abattre dix. Et demain j’ai le boulot qui m’attend à la boutique.

– Et moi au garage, dit un autre.

– Et moi à la clinique…

– Et moi…

– Et moi et moi et moi, mais bon Dieu, vous ne pensez qu’à vous plaindre !

– On se plaint pas, reprit Per Persson, mais on trouve que tu te disperses trop.

Petrus Eriksson demeura silencieux. Se disperser trop ? Mais comment faire autrement ? Il observait les visages autour de lui. Certains, comme Per Persson, contestaient depuis longtemps son autorité, moins pour des raisons personnelles d’ailleurs que pour protéger leur équilibre. Persson, par exemple, savait à merveille jouer sur les deux tableaux, jouant parfois de son image d’éleveur dans les autres cercles, en ville, exigeant qu’on respecte ses droits de membre d’une minorité exposée pour gratter des avantages ailleurs. Cette double casquette ne plaisait pas à tout le monde. Les autres éleveurs à mi-temps faisaient moins de simagrées, heureusement, mais il suffisait parfois d’un gars comme Persson pour que les Suédois fassent l’amalgame et voient tous les Sami comme des râleurs quémandeurs de subventions.

Tout le monde s’observait.

– La police des rennes revient demain matin, et nous aviserons. On ne peut pas se permettre le moindre faux pas avec le procès en cours.

Cette fois-ci, le murmure se limita à un grognement de Persson. Les autres restèrent silencieux.

– Et vous paraissez oublier qu’un cadavre vient d’être retrouvé, poursuivit Petrus. Avec ça, vous pouvez être sûr qu’ils vont venir fouiller dans nos petites histoires. Et toi, Persson, tu ferais bien de pas l’oublier.





4


Mardi 15 septembre.

Lever du soleil : 6 h 33. Coucher du soleil : 19 h 35.

13 h 02 d’ensoleillement.



Montagne rouge. 10 h 15.

Nina avait passé une partie de la veille au soir sous la douche. Son bain de boue sanglante l’avait secouée, elle s’était couchée tôt mais avait une sale mine ce matin. Les deux policiers partageaient un petit chalet loué dans le centre-ville de Funäsdalen. Au sein de la police, les rumeurs allaient bon train sur leur promiscuité forcée. Entre sa réputation de coureur de jupons et le respect qu’il devait à sa collègue pour le bon fonctionnement de l’équipe, Klemet tentait de faire bonne figure.

Il gara le pick-up. La fumée s’échappait de la tente où ils s’étaient réfugiés la veille. Les crocs de boucher pendaient à vide. Rien ne trahissait la moindre activité, pourtant Klemet apercevait les bois des rennes en mouvement par-delà les barrières.

Petrus Eriksson sortit de la kåta et se planta devant le 4x4. Il fut rejoint par d’autres éleveurs.

– Allons-y, leur lança Klemet.

Le système d’enclos ressemblait à ceux du nord de la Laponie. Un immense corral qui pouvait faire une dizaine de kilomètres de circonférence où le gros des rennes patientait, plusieurs jours parfois. Klemet estima à au moins un millier de rennes les animaux qui paissaient. Petrus s’arrêta.

– Tu vois l’état de la végétation…

Klemet comprit le message. Le temps jouait contre lui. Petrus le guida le long des larges corridors boueux qui menaient du principal enclos à celui servant au tri.

Une dizaine de Sami les attendaient au centre de l’espace circulaire cerné de clôtures. Certains fumaient. Klemet et Nina s’avancèrent jusqu’à l’endroit où le fils de Petrus avait trouvé l’os.

Contrairement à la nature environnante où la bruyère et les mousses coloraient les collines de leurs tons d’automne, tirant parfois sur le rouge, l’intérieur du petit enclos était tapissé de cailloux et de terre remuée et détrempée. Toute végétation avait disparu sous le piétinement répétitif de milliers de rennes, année après année. L’endroit était accolé à la clôture. Juste de l’autre côté de la barrière en bois, Klemet voyait un lac et, au-delà, une montagne qui montait en pente douce. Les couchers de soleil s’y reflétaient dans un rouge flamboyant, d’après ce qu’on lui avait dit, d’où le nom. Mais Klemet se demandait pourquoi il serait plus flamboyant ici qu’ailleurs. Le mystère des noms de lieux… Les sommets des alentours culminaient à mille ou mille deux cents mètres, et celui-ci devait être dans la fourchette basse.

Les policiers montèrent une bâche sommaire sur des piquets pour protéger de la pluie. La mise à jour du cadavre était vraisemblablement le fait d’un écoulement d’eau qui s’était transformé en petit ruisseau. L’enclos descendait légèrement en pente vers le lac. Klemet voyait quelque chose qui pouvait ressembler à un tibia.

– Alors, vous pouvez embarquer les os, qu’on puisse continuer à travailler ? Les gars attendent, il y a l’hélico, le camion de l’abattoir, le vétérinaire, tout ça c’est du pognon qui dort.

Klemet secoua la tête.

– Pas question de reprendre ici dans l’immédiat, Petrus. Un légiste va venir, on ne doit toucher à rien en attendant. Notre boulot, c’est de trouver depuis quand il est là, et s’il est mort sur place. Le procureur va nous donner les instructions, mais ça va pas se faire tout de suite.

– Quoi, pas tout de suite ? Tu veux dire demain ?

– Ça va dépendre de ce qu’il va trouver.

– Mais enfin, tu es bien policier, non ? Tu prends des photos, tu embarques les os, et on reprend le boulot. Tout le monde est content !

Klemet ne jugea pas utile de répondre.

– Quelqu’un a-t-il disparu dans le sameby ?

Eriksson montra l’os du menton.

– Pas dans le nôtre, en tout cas. Mais dans Balva, c’est comme ailleurs, il y a les éleveurs, et tous ceux qui gravitent autour. On sait pas toujours exactement qui vient filer un coup de main.

Klemet regardait autour de lui. Qu’est-ce qu’un cadavre pouvait bien faire ici ? De quand datait-il ? Accident ou meurtre ? L’endroit était isolé. Les enclos se situaient assez loin en retrait d’une route qui menait à la Norvège, à une vingtaine de kilomètres vers l’ouest. Dans l’autre sens, la route partait vers Funäsdalen, à une dizaine de kilomètres.

– Il me faudra une liste des éleveurs du village, et puis de ceux qui viennent aider. Tu as vu des têtes inconnues ces derniers temps ?

– Ici ? Qui viendrait s’y perdre en ce moment ? L’hiver, passe encore, pour le ski, mais sinon…

Klemet découvrait cette région pour la première fois. Il perdait ici tout l’avantage qu’il avait dans le nord de la Norvège où sa connaissance des éleveurs l’avait souvent aidé. Et parfois desservi, il fallait en convenir.

On disait cette région très peu peuplée, et le paysage lui rappelait pas mal ceux du Finnmark, côté norvégien. Mêmes montagnes écrasées par les glaciers, même végétation au ras du sol, même désolation superbe. Il se demanda si ce lieu aussi possédait son propre chant sami, comme son oncle lui racontait souvent.

Il fut ramené à la réalité par Nina qui le tirait par la manche. Elle paraissait gênée. Elle lui fit faire quelques pas de côté. Au centre de l’enclos, les éleveurs discutaient toujours, sans se soucier des policiers. À voir leurs gestes, ils parlaient météo, montrant des nuages plus sombres qui approchaient du sud-est.

– Tu vas penser que je suis stupide, mais… ça m’a traversé l’esprit et…

Nina chuchotait avec une mine gênée.

– Je me disais qu’on n’avait jamais retrouvé le corps d’Aslak, et…

Klemet s’attendait à tout sauf à ça. Il posa vivement son bras sur celui de sa collègue, s’assurant que les éleveurs ne surprennent pas son geste.

– Tu ne trouves pas que tu pousses un peu ? On retrouve un tibia et un fémur à mille cinq cents kilomètres de là où Aslak a disparu, et toi tu t’enflammes ?

– Je ne m’enflamme pas, je me demande, c’est tout.

– Aslak est mort. Parti dans la nuit polaire, il était blessé en plus, tu t’en souviens, non ?

Nina se vexa.

– Et toi, tu t’en souviens, d’Aslak ?

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Ils furent interrompus par Petrus Eriksson. Le chef de la communauté approchait d’eux, l’air embêté.

– Vous êtes nouveaux dans le coin, pas vrai ? Alors, il faut qu’on vous dise qu’ici on a de sérieux soucis avec certains gars. Des compagnies forestières surtout, et quelques agriculteurs.

– On connaît ce genre d’histoires, répliqua Nina, on était en poste près d’Hammerfest où…

– Oubliez les histoires de là-haut, coupa Petrus Eriksson, c’est de la rigolade. Ici ça fait des lustres que les forestiers se foutent de nous, ils veulent seulement exploiter la forêt partout. Mais nous on a besoin de terre, de notre terre. Les rennes, c’est eux qui cherchent leur nourriture. Et quand les forestiers abattent des arbres, les rennes n’arrivent plus à progresser dans les sous-bois et à trouver leur nourriture.

– On sait tout ça, mais vous ne pouvez plus utiliser cet enclos pour l’instant. On va devoir aménager le coin pour travailler, chercher des indices et tout le bazar.

– Ça veut dire qu’on a près de mille cinq cents rennes à relâcher dans la nature parce qu’ils n’auront bientôt plus à brouter dans le corral là-bas. Et, en même temps, le travail n’est pas fini pour abattre ceux qu’on doit abattre. Et il faudra les rassembler à nouveau je ne sais pas où, je ne sais pas quand, en louant à nouveau l’hélico, le camion d’abattoir avec le véto qui va avec.

– Ce n’est pas négociable, Petrus.

Le chef de Balva prenait sur lui. Klemet eut l’étrange sensation de pouvoir lire dans ses pensées. Il n’y sentait aucune agressivité et s’en étonna. Ça ressemblait à du fatalisme. Mais pas de la sorte qui vous entrave. Plutôt ce sentiment d’être né pour affronter des illusions.

C’est peut-être cela qu’avait traversé le propre grand-père de Klemet lorsque les circonstances l’avaient poussé à quitter le monde de l’élevage des rennes. Rien n’était négociable ici. On tenait ou on quittait.

Sans ajouter un mot, Petrus Eriksson fit demi-tour et repartit vers les siens.





5


Montagne rouge. 11 h 35.

La pluie tombait avec presque la même intensité que la veille. Le répit avait été de courte durée. La température avoisinait les dix degrés. Une dizaine d’hommes chargeaient des rennes à bord d’un camion bordé de lattes en bois horizontales. Petrus avait réussi à en réquisitionner deux. À raison de cent cinquante à deux cents bêtes par transport, quelques allers-retours suffiraient pour amener une bonne partie des rennes à un pâturage de réserve facile à surveiller. Il faudrait relâcher les autres. Du bricolage, tout ça, mais que faire ? Petrus avait envisagé de construire un système d’enclos en toute urgence. Les autres avaient rechigné. En dernier recours, avaient-ils dit, si on n’arrive pas à récupérer l’enclos d’ici une semaine. Bien sûr, Per Persson avait mené la danse. La construction d’un enclos aurait nécessité du travail jour et nuit. Son petit confort en aurait souffert.

Petrus aperçut un groupe d’éleveurs qui couraient lourdement dans le corral derrière des rennes qu’ils avaient isolés du reste du troupeau. Ils agitaient une longue bâche qui rabattait les rennes vers un entonnoir. Les animaux, l’air affolé, s’engagèrent sur une passerelle où ils furent forcés de ralentir en glissant sur le bois mouillé. Parfois, au milieu du tambourinement des pas, on entendait le craquement des bois de rennes qui se fracassaient contre les planches. La passerelle les menait directement dans le camion. Petrus Eriksson s’assura auprès de Jon Forsberg du nombre de rennes dotés d’un collier GPS. Lorsque le poids lourd fut rempli, il s’assit à côté du chauffeur, rejoint par Jon. Per Persson et trois autres éleveurs les suivirent en voiture jusqu’au pâturage de réserve qu’ils n’avaient pas utilisé depuis des années. Ils parcoururent une dizaine de kilomètres à peine, empruntèrent un chemin forestier boueux qui s’enfonçait presque en ligne droite, bordé de masses aux couleurs vertes et automnales, puis un autre, entouré à nouveau de murs de bouleaux, de sapins et de pins. Petrus, secoué sur la mauvaise route en terre, voyait entre deux balayages d’essuie-glaces que des forestiers étaient passés par là récemment.

Le chef de Balva fit signe au chauffeur qui s’arrêta bientôt le long d’une parcelle qui montait en pente douce. Les bergers relâchèrent les rennes qui s’égaillèrent dans les sous-bois. Le conducteur reprit la route pour faire demi-tour. Il parvint à une entaille sur le bas-côté, un parking de fortune que les forestiers traçaient pour manœuvrer leurs machines et camions de transport. De fins troncs de pins s’entassaient, tous de même taille et circonférence. Petrus reconnut la signature de ces forestiers qui avaient depuis longtemps dompté la nature pour cultiver les arbres comme d’autres les patates. Le Sapmi regorgeait de richesses et les forêts nourrissaient bien des gens ici. Son œil fut attiré par un reflet orange. Un homme en combinaison de travail. Petrus fit signe au chauffeur de s’arrêter. Il descendit et s’enfonça dans la forêt, suivi de Jon, Per et les autres. Cette parcelle était l’une de celles que les éleveurs avaient en vue pour un pâturage d’hiver, mais les propriétaires terriens leur contestaient ce droit. L’homme était coiffé d’un casque orange, avec un large protège-nuque, des protections pour les oreilles et une visière en plexiglas. Il manipulait une abatteuse montée sur quatre énormes roues cerclées de chaînes qui en l’espace de quelques secondes s’emparait d’un arbre, le sciait à la base, l’ébranchait et le débitait en trois ou quatre morceaux. Le conducteur la maniait avec une adresse terrifiante. Une grosse tronçonneuse pour les arbres plus difficilement accessibles était posée contre un bidon d’essence. L’homme arrêta sa besogne en voyant arriver les éleveurs et descendit de sa machine.

– Salut, avança Petrus.

Le forestier répondit poliment, sur ses gardes. Petrus le connaissait, Martin Finskog. Ils avaient été au lycée ensemble à Östersund. Pas un mauvais type. Un fan de mécanique. Mais cette histoire de procès rendait tout le monde bizarre. Le Sami montra la parcelle dévastée.

– Tu fous en l’air un pâturage d’hiver, tu ne peux pas continuer.

Martin posa son casque. Un geste d’apaisement.

– Moi, je fais ce qu’on me dit de faire. J’ai tous les papiers en règle.

– Tu ne peux pas les avoir pour ici.

– Et si, je les ai, puisque je te le dis.

– Vous êtes censés nous consulter avant d’attaquer un terrain, lança Per Persson.

L’intervention de Persson suffit à faire grimper la tension d’un coup.

– Vous nous emmerdez pour tout, répliqua Martin Finskog. On est plus de trois cent mille propriétaires de forêt dans ce pays, et vous même pas mille cinq cents avec vos maudits rennes, alors tu crois qu’on va écouter qui ? Hein, dis, vous avez combien de députés au Parlement ?

Finskog ricanait.

– On va vous faire dégager, vous allez voir ! Comme votre corral, ça fait à peine quelques décennies qu’il est là et vous nous emmerdez avec, comme si le petit Jésus y était né !

Per Persson recula d’un pas, serrant les poings d’un air mauvais. Les autres éleveurs se mettaient de la partie.

– Dégager ? Mais on a toujours été là, cet enclos il est là parce que vous nous avez obligés à déplacer celui qui était près de la ville, et ça a changé les trajets de transhumance. Mais celui-là, il y était depuis la nuit des temps.

– Toujours là ? s’étrangla Martin. Vous manquez pas d’air, vous êtes des envahisseurs, rien d’autre. Et si vous dites que vous avez toujours été là, il faudra le prouver, ça vous a pas trop réussi jusqu’ici.

Le bûcheron sembla prendre les arbres à témoin, faisant un large geste des bras. Son geste resta suspendu en l’air.

– La machine, bordel !

Au cri de Finskog, tout le monde se retourna vers le monstre articulé. Per Persson avait profité de la discussion pour aller y mettre le feu. Des flammes s’élevaient de l’intérieur de la cabine. Martin bondit, mais des bergers lui barrèrent le chemin.

– Vous êtes fou ! cria Martin.

Per Persson contemplait son œuvre. Petrus le bouscula, courut jusqu’à la machine et attrapa l’extincteur. Le procès ! Pas ça, pas maintenant !





6


Enclos à rennes de la Montagne rouge. 14 h 25.

Klemet et Nina avaient patienté dans le pick-up de patrouille jusqu’à l’arrivée du médecin légiste et des policiers de l’identification. La pluie ne cessait pas. Une malédiction. Et son ombre qui devait se noyer dans la gadoue. Klemet essaya de ne pas y songer.

Il pensait à la remarque de Nina à propos d’Aslak. La jeune femme avait été troublée bien plus qu’elle ne l’avouait par le berger disparu.

Un signal de texto le ramena à la réalité. Le commissariat central d’Umeå venait de lui envoyer un fichier des personnes disparues depuis dix ans dans la région. Il n’y avait pas foule. Un mélange de noms d’ici et quelques étrangers. Petrus lui avait également envoyé une liste détaillée des membres de la communauté sami, ainsi que des gens venus donner un coup de main. Le chef de Balva précisait que la liste pouvait être incomplète. L’enclos de la Montagne rouge était quasiment vide depuis le départ d’un dernier camion chargé de rennes un quart d’heure plus tôt. Sans les rennes pour donner vie aux courbes douces des montagnes alentour, les enclos qui tapissaient ce coin de vallée fantôme et voilé d’un rideau de pluie faisaient sur Klemet l’effet d’une friche industrielle. Il y avait un peu de ça. On lui répétait que l’élevage se trouvait face à la pire menace de sa longue histoire. Il connaîtrait peut-être le même sort que l’industrie textile ou les chantiers navals en Suède voilà quarante ans, sacrifiés sur l’autel du réalisme économique. Sa mère, ouvrière dans une petite fabrique de tissu, en avait fait les frais à l’époque. Elle ne s’était pas plainte, mais Klemet y voyait une forme de malédiction. Son grand-père d’abord, rejeté du monde du renne. Sa mère, de l’industrie textile. Et lui ?

– Klemet, tu rêvasses ?

Il fit un effort pour ne pas répondre. Nina tourna vers lui son ordinateur portable, affichant un article d’Östersunds Posten illustré d’une photo de Petrus Eriksson. “Nous irons jusqu’au bout”, titrait le principal quotidien régional de la région du Jämtland. Klemet se plongea dans la lecture du papier qui évoquait le procès en cours.

– Tu étais au courant ?

Klemet poussa un grognement. Le journaliste annonçait la reprise des auditions à la Cour suprême. Il notait que les journaux de Stockholm commençaient à s’intéresser au cas. Vu du Jämtland, cela s’avérait être une information en soi, car les grands quotidiens de la capitale traitaient plutôt par l’indifférence les affaires relevant des Sami ou du Grand Nord.

Un bruit de clés cognées contre sa vitre le tira de ses réflexions. Björn Nikander. Le médecin légiste, engoncé dans un ciré vert olive qui contenait très difficilement sa forte corpulence, lui faisait signe. Klemet et Nina se couvrirent et l’amenèrent jusqu’à l’enclos. Les hommes de l’identification qui l’avaient accompagné se mettaient au travail.

– Alors, on a fait son petit marché ? s’agaça le légiste en voyant l’os que lui tendait Klemet.

Le policier haussa les épaules.

– Sois déjà content qu’il en reste dans la boue. À mon avis, les éleveurs auraient préféré tout jeter dans un fossé, pour éviter les ennuis.

– C’est bien ce que font la plupart des gens, dit le légiste en examinant l’os.

– Alors, si c’est à l’état squelettique, c’est trop ancien pour nous, non ?

– Ne crois pas t’en tirer comme ça. Si ton mec est mort l’été, il a eu le temps de se faire grignoter et nettoyer en un rien de temps. La seule chose que je peux te dire, c’est que ton client, s’il n’y en a qu’un, n’a pas été gelé de l’intérieur, sinon on verrait encore des tissus.

Le légiste se releva difficilement et observa le paysage. Le lac n’était pas très loin, commença-t-il. Björn Nikander réfléchissait à haute voix. Dans le cas d’une sépulture, la position du squelette ou la présence d’objets confirmerait s’il s’agissait d’une tombe. Le cadavre pouvait encore se trouver ici suite à un accident. Ou bien le gars avait été trucidé ou même traîné sur place. L’aspect squelette ne voulait rien dire. Depuis quand c’était là, impossible à préciser, avec ce déluge. On allait sonder les couches pour voir. Les techniciens enlevaient les paquets de boue qui entouraient les restes. Björn Nikander poursuivait sa réflexion sans paraître leur prêter attention. Est-ce que ça pourrait être un ancien cimetière ? Nouvelle moue. Un cimetière ici, franchement, non. Un corps rejeté par le lac ? Pas bête, pas bête.

– En tout cas, un sacré point de vue. Grandiose, tu ne trouves pas ? Moi j’aimerais bien me faire enterrer ici. Ça donne quoi, autour ?

– Tu vois toi-même. L’enclos est labouré par des milliers de rennes depuis des lustres.

– Dis donc, ton proc’ et toi, vous voudrez bien un petit prélèvement génétique, j’imagine.

– Si tu le dis.

– Tu as déjà reçu une liste des disparus des dernières années ?

– Oui, juste avant ton arrivée. Trois touristes, sept habitants du coin.

– Tant mieux, on va aller vite. Ce qui serait bien, c’est qu’on fasse des prélèvements des gens des environs aussi, dans les familles des disparus, ça me faciliterait la tâche pour l’identification.

Petrus Eriksson arriva sous la bâche et observa la scène sans mot dire. Il avait l’air tendu. Klemet lui présenta la requête du légiste. Le chef de Balva explosa.

– Des prélèvements d’ADN, mais ça ne va pas ? Vous avez perdu la tête ?

– La procédure est tout ce qu’il y a de plus normal, se défendit Björn Nikander. C’est juste un petit coup de coton-tige dans la bouche, rien de douloureux.

– Si vous voulez tout savoir, nous on n’aime pas trop vos histoires de prélèvements. Ça fait des siècles que vous vous amusez à ça avec nous, et ça nous a rien amené de bon jusqu’ici. Dégagez-nous plutôt l’enclos !

Nikander leva les bras au ciel, dans un geste d’impuissance.

– Se dépêcher ? Alors que vous faites tout pour me freiner ! Et j’identifie comment ?

– Il est mort, et il le restera.

Per Persson s’était avancé à l’abri de la bâche qui crépitait sous les gouttes, torse bombé.

– Nous, on s’en fiche de savoir qui c’est, poursuivait le berger, c’est pas un gars du sameby en tout cas. Un paumé sûrement. Et puis les accidents, dans le pays, ça arrive, et plus vite qu’on croit.





7


Mercredi 16 septembre.

Lever du soleil : 6 h 34. Coucher du soleil : 19 h 31.

12 h 57 d’ensoleillement.



Ljungdalen, Laponie méridionale. 16 h 50.

Justina réajusta sa coiffure. Elle n’arrivait plus à se confectionner une longue tresse dont elle se ceignait le front comme dans le temps de sa jeunesse, mais elle avait pris goût au port du foulard, plus rare dans la région, mais commun dans les costumes folkloriques qu’elle adorait. Le foulard lui irait bien aujourd’hui, à cause de cette petite pluie désagréable, mais sinon elle n’avait pas vraiment besoin de réajuster sa coiffure, avec ses cheveux coupés en brosse. C’est bien pratique ça, mais il ne faudra pas que j’oublie de me recoiffer. Justina Lyckberg aimait l’idée d’être pratique. Elle déplissa sa robe à fleurs moulante, appuya sur ses bourrelets qui rebondissaient aussitôt et s’estima satisfaite. Ma teinture châtain aura besoin d’un petit rafraîchissement, mais mon foulard cachera tout ça à la perfection. Elle sourit pour elle-même. Par-fait. Dehors, le parking se remplissait rapidement. L’heure approchait. Justina s’en réjouissait. À 17 heures. Et les gens sont là. Que je suis heureuse !

Elle faisait face à la plus grosse concentration de Volvo du royaume, au moins, et cela l’enchantait. Elle adorait les Volvo, avec une préférence pour les grosses familiales bien carrées. Justina aimait les choses carrées, elle n’aurait su dire pourquoi, mais cela l’enchantait. Elle déplissa à nouveau sa robe, enfila ses bottes rouges. Suis-je gourde, j’ai oublié mon maquillage. Justina sortit son nécessaire, se maquilla rapidement, les yeux, du bleu, comme c’est joli ce bleu, et ça me va si bien. Dehors, ses amies l’attendaient, ces si chères amies, oh comme j’ai de la chance d’avoir de telles amies. Elle les regardait d’un air attendri. Margit, la gamine du groupe, avec ses soixante-quinze ans à peine, peut-être pas la plus en forme, mais elle faisait bonne figure. Margit tirait sur sa cigarette et brandissait sa canette de bière, cinquante centilitres de Norrlands Guld, en direction de Justina, lui lançant un clin d’œil. Oh qu’elle est drôle cette Margit, pensa Justina. Et quelle bonne camarade ! Justina n’avait que des bonnes camarades. Elizabeth et Margareta buvaient aussi une bière en fumant. Par leur âge elles se rapprochaient de Justina, elles avaient dans les quatre-vingts ans, mais elles se portaient bien elles aussi, même un peu mieux que Margit. Elles allaient si bien ensemble ces trois-là, des vraies sœurs. Margit, Elizabeth, Margareta et puis moi, Justina. Justina restait l’aînée, à quatre-vingt-sept ans, mais l’âge n’avait plus vraiment d’importance, estimait-elle. Et me voilà prête, juste à l’heure.

Justina s’avança devant la grande ouverture faite dans la façade du cabanon en bois, face au parking. La fenêtre avait été enlevée. Justina tapota le micro. Elle fit un petit signe à ses amies qui lui renvoyèrent un signe du pouce. Parfait, oh comme ça va être bien.

– Bonjour et bienvenue à tous pour le bilbingo du club de hockey de Ljungdalen. Nous allons passer vous distribuer les cartons, ils sont vendus cinquante couronnes pièce le carnet. Le premier prix aujourd’hui est une télé, une télé en couleur. Justina insista sur couleur. Et puis beaucoup d’autres prix, reprit-elle. On remercie Erik Elektronik, le salon Carina, le garage Berg, Alpint Concept store, ICA, Ekberg pêche et loisirs. Nous avons pour trente-cinq mille couronnes de prix en tout, c’est formidable, et vous êtes si nombreux, je suis tellement heureuse, bon après-midi.

Justina coupa le micro et sourit aux dizaines de voitures qui lui faisaient face. Margit, Elizabeth et Margareta commencèrent aussitôt à remonter les rangées de Volvo et autres véhicules garés les uns derrière les autres sur une douzaine de lignes face à la cabane. Justina aimait ce moment annonciateur de sa propre entrée en scène, la vraie, quand tout le monde serait suspendu à ses lèvres. Justina n’avait pas le droit à l’erreur. C’était important. Les gens comptaient sur elle. En attendant, elle se mit elle aussi à remonter les lignes de voitures avec ses cannes nordiques dont elle ne se séparait jamais. Elle souriait, disait bonjour à tout le monde, beaucoup d’habitués avec qui elle prenait le temps d’échanger quelques mots, toujours curieuse de voir comment les gens s’installaient dans leur voiture. Elle avait de son œil affûté compté quatre-vingt-cinq voitures, presque comme son âge ! Et cela l’avait réjouie. Et voilà la famille Ljungberg, avec la vieille mère derrière, un peu plus âgée que moi, mais bien plus mal en point, la pauvre. Elle sortit du sac porté en bandoulière une affichette annonçant le passage d’un vide-grenier durant le week-end et la glissa par la fenêtre. Et la Volvo de Sven, le peintre était là avec son épouse, comme tous les mercredis, ils avaient déjà acheté dix cartons, on allait bien s’amuser. Et une petite affichette que Sven attrapa en la remerciant. La petite Lisa maintenant, avec ses deux copines, la fofolle et la grande brune, dans la Saab de son père, elle avait dû fermer son salon de coiffure un peu plus tôt. Salut les filles ! Et hop, une petite affichette. Lisa lui fit un signe de la main, elle paraissait tout excitée. Ah la gentille fille. Et puis tiens, il y avait les éleveurs de Balva, Petrus Eriksson et son copain Jon, et les autres, à combien ils s’entassaient là-dedans ? Des fidèles aussi, qui la saluèrent gentiment. Ils étaient tout propres, ils sortaient de la douche. Comme d’habitude, le Petrus avait sorti son bout de bois et son poignard, et essayait de sculpter une petite statuette sans jamais y arriver.

– Eh bien vous ne prenez pas plus de cartons, les garçons ?

– On commence doucement, mais tu vas voir… lui répondit Jon Forsberg.

Justina rit. C’était leur rituel, elle leur disait toujours qu’ils ne prenaient pas assez de cartons, et l’un d’entre eux lui répondait toujours la même chose. Ah les gentils garçons, qui travaillaient dur et venaient se détendre au bilbingo dès qu’ils le pouvaient. Et une petite affichette pour le vide-grenier. Justina releva la tête pour voir où en étaient ses copines. Elles revenaient vers la cabane, Justina allait pouvoir entrer en scène.

– Bonne chance, les garçons, allez j’y vais, je reviens vous voir à la pause. Test ? lança-t-elle à Jon.

C’était leur rituel aussi. Jon donna un coup de klaxon et fit un clin d’œil à Justina.

Margit prenait sa place derrière le petit kiosque protégé d’un parasol à l’effigie de Telia et commençait à préparer café et sandwichs pour la pause, tout à l’heure. Elizabeth et Margareta paraissaient en place, avec leurs tabliers à poches multiples, prêtes à bondir dès qu’un joueur réclamerait un nouveau carton. Et même cette petite pluie qui cessait. Les conducteurs finissaient de tester leur klaxon. Allez, on y va.

Justina lança la machine, elle n’arrivait pas à l’appeler générateur de hasard comme dans les vrais halls de bingo. Elle avait récupéré celui-ci quand le hall d’Östersund était passé à l’électronique moderne, il y a bien vingt ans. Comme d’habitude, on commençait par un triplet, pour chauffer les joueurs. Elle appuya sur le bouton, enfin toute puissante, et se pencha sur le micro.

– 24, 2, 4.

Il était important de bien articuler. Il ne fallait surtout pas avoir besoin de répéter faute de se mettre à dos certains joueurs qui lanceraient des piques méchantes du genre, “elle a qu’à écouter au lieu de jacasser”. Oh, ça ne manquerait pas de sortir, ces remarques, mais Justina se faisait un devoir de ne pas les provoquer. Faire régner la bonne humeur, voilà ce qu’elle aimait par-dessus tout.

– 59, 5, 9.

Les numéros s’égrenaient, sans un faux pas, Justina en était si fière.

– 3, simple 3.

Au bout d’un moment, un coup de klaxon retentit. Le premier bingo. Une Volvo 240 bleu métallisé. Le chauffeur brandissait son carton par la fenêtre. Margareta fonçait déjà sur lui pour vérifier, avec son talkie-walkie. La bonne fille, et quelle condition ! Au micro, Justina annonçait les rectangles, et Margareta lui répondait dans l’appareil en ânonnant les numéros cochés par le joueur.

– Et nous avons un vainqueur à trois cents couronnes, dit fièrement Justina.

La partie de bingo continua une vingtaine de minutes jusqu’à la pause. La pluie avait complètement cessé, pour la première fois depuis presque une semaine, une aubaine. Quand on est gentil, le bon Dieu vous le rend bien. Des joueurs sortaient de leur voiture pour s’étirer, faire quelques pas. La petite Lisa et ses deux copines faisaient le tour des voitures mine de rien, mais Justina savait bien qu’elles repéraient les garçons, les coquines. Tiens, Sven se mettait encore en colère contre sa femme, ça ne manquait jamais, à croire que c’était plus fort que lui, lui qui est si bon peintre. Ça lui rappelait son Bertil et son caractère de cochon, le pauvre. Ah, les Sami sortaient eux aussi, ils avaient l’air en grande discussion, ça sentait la dispute. Ils s’approchaient du kiosque ambulant et continuaient leur chamaillerie en faisant la queue.

Tout en continuant à sourire aux uns et aux autres, Justina approcha du kiosque avec ses cannes nordiques. Elle se servit une tasse de café et remonta la queue avec un petit mot pour chacun, déplissant les bourrelets de sa robe moulante entre deux gorgées, les cannes se balançant à son poignet gauche.

– C’est pas en disant n’importe quoi et en faisant n’importe quoi qu’on y arrivera, grondait Petrus Eriksson. Il s’adressait au petit Per Persson. Les deux garçons travaillaient ensemble avec les rennes, mais ça sentait le grabuge. Apparemment, le gentil Jon tentait de les réconcilier. Il les tenait l’un et l’autre par un bras.

– Et alors, c’est bien vrai qu’on a toujours été là, mais on se fait marcher dessus en permanence et on se laisse faire, y en a marre.

– On a toujours été là, on a toujours été là, c’est pas en le répétant qu’on va convaincre les juges. Nos enclos, on les a depuis le XVIIe siècle, alors c’est pas en disant qu’on a toujours été là qu’on aura l’air plus malin face au juge.

– Ben peut-être, mais eux ils étaient pas là, alors c’est bien nous qui avons le droit d’être là où on est.

– On a perdu deux procès avec ces arguments. Alors, soit vous essayez de me faire confiance, soit on aura plus que nos yeux pour pleurer la fin de nos pâturages d’hiver.

Maintenant Justina comprenait. Les garçons avaient encore des problèmes avec les forestiers. Elle n’avait pas tout suivi, mais une sacrée bataille se menait, c’est en tout cas ce que son Bertil lui disait. Et Bertil, avec son langage de vieux soldat, il ajoutait des gros mots sur les Lapons, mais ça Justina ne les prononçait jamais.

– Le temps va rester couvert, mais vous commencez à rassembler les rennes de Lillvallarna. Il faut être prêt à les emmener au corral, sinon on devra attendre après le rut pour recommencer.

Le ton avait baissé entre les garçons, mais Justina voyait bien leur inquiétude. Elle n’y pouvait pas grand-chose, si ce n’est leur adresser un sourire. Comme le disait Bertil, le sourire, ça avait toujours été sa meilleure arme.





8


Östersund. 19 h 15.

Le procureur Magnus Thunborg s’impatientait. Le premier rapport médicolégal de Björn Nikander le laissait sceptique. Il évoquait un fémur humain gauche dont la longueur maximale était de 41,5 centimètres et le diamètre maximal de la tête était de 42 millimètres. Coloration brunâtre, due à la terre. Björn Nikander notait une destruction de la partie postérieure du massif du grand trochanter, paraissant d’origine taphonomique. Nina se demandait quelles sortes de petits animaux on trouvait dans ce coin. Au niveau de la tête du fémur, continuait le légiste, la destruction cartilagineuse semblait ancienne et là encore taphonomique. Il en allait de même pour l’enfoncement du condyle interne et de la fracture du condyle externe des espaces intercondyliens, qui paraissaient post-mortem. Nikander s’attardait sur des lésions arrondies de l’extrémité inférieure du fémur qui correspondaient selon lui soit à des activités d’insectes, soit de plantes. Il précisa enfin que le fémur, dénué de tout tissu mou, pesait 227 grammes.

Le médecin légiste et son équipe d’identification avaient dégagé, outre le tibia repéré par Klemet, une partie du squelette. Sans prendre le risque encore de tout récupérer tant le sol était encore trop détrempé, Nikander avait fait de nouveaux prélèvements et analysé le tibia, un gauche, un humérus, lui aussi gauche, et même un morceau de sacrum.

– Tous ces os sont des ossements humains, avait affirmé Björn Nikander. Le fémur est léger, et donc plutôt ancien. Je n’y ai pas retrouvé de moelle osseuse, ce qui tend à confirmer l’ancienneté, mais j’attendrai le résultat de notre ami archéologue qui ne devrait pas tarder. Os humain donc, plutôt ancien, une fracture assez récente sur le tibia, et donc post-mortem.

– Homme, femme ? demanda le procureur.

– Eh bien, si l’on suppose qu’il s’agit d’un individu de type caucasien…

– Caucasien ? coupa Nina.

– Oui, c’est comme ça qu’on dit, entre nous en tout cas.

– Entre vous ? continua Nina.

– On pourrait poursuivre ? s’énerva le procureur.

– Eh bien, comme la circonférence au niveau du foramen est de 9 centimètres, cela ne nous permet pas de déterminer le sexe, puisque la moyenne pour les hommes est de 9,5 centimètres et de 8,5 centimètres pour les femmes. Je dirais que notre individu ferait 1 m 64, plus ou moins 3,37 centimètres, mais si c’est un homme seulement. Une femme, 1 m 60, avec une marge de 3,66 centimètres. Le plus probable est que le délai post-mortem est supérieur à dix ans. Si vous voulez mon sentiment, le crâne pourra nous en dire beaucoup plus. On ne l’a pas encore trouvé.

On frappa à la porte et celle-ci s’ouvrit sans que personne ait eu le temps de répondre. Un homme à la fière allure, belle chevelure gris clair et légèrement ondulée lui tombant sur les épaules, barbe blanche courte et soignée, occupa naturellement tout l’espace. Derrière ses petites lunettes rondes légèrement fumées, les yeux fixes et arrondis du nouveau venu s’arrêtèrent sur le procureur, assis, sans s’intéresser aux autres.

– Professeur Gustaf Rogaberg. J’ai très peu de temps. Mon avion décolle pour Stockholm dans une heure. On m’a demandé de passer et…

– C’est moi qui vous ai fait mandater par M. le procureur Thunborg, professeur, bonjour, je…

Le professeur Rogaberg salua le légiste sans le regarder et continua à se concentrer sur le procureur, le seul qu’il jugeât d’importance, visiblement. Il présenta à Magnus Thunborg l’état de ses premières conclusions. Le professeur semblait maîtriser le cas.

– D’après ce que vos hommes ont dégagé du squelette – et je me suis permis de leur donner quelques directives car vos braves policiers ne savent visiblement pas comment traiter un squelette –, je dirais qu’il a été rejeté là où vous l’avez trouvé.

– Rejeté ? Pourriez-vous préciser, professeur ?

– Il n’est pas en position funéraire, voyez-vous, cela saute aux yeux. Nul besoin d’être professeur en archéologie comme moi pour le comprendre. Même vos braves agents, et même vous le légiste, devriez être capables de le voir avec un minimum de formation auprès des institutions adéquates. Un bras passe sous l’autre, ce qui fait penser que le corps a roulé. La main est dans cette position et orientation, mais a pu en changer après décomposition des tendons. Vous suivez ?

– Intéressant, dit simplement le procureur. Mais asseyez-vous, professeur. Désolé, je n’ai pas de siège pour tout le monde.

– Selon moi, le corps s’est décomposé sur place, poursuivit le professeur sans se donner la peine de s’asseoir. Il n’a pas été transporté ni enterré de la main de l’homme. Trop tôt pour voir des lésions de charriage, j’y pense bien sûr à cause de la proximité du lac. Vous comprendrez aisément, monsieur le procureur, que je ne puisse vous indiquer après deux heures d’examen visuel s’il s’agit d’un cas médico-légal ou d’un cas historique.

Björn Nikander profita de l’évocation de la médecine légale pour reprendre la main.

– Monsieur le procureur, pour l’instant nous n’avons retrouvé aucun objet ou trace d’objet, de tissu, de bijou ou quoi que ce soit, ce qui complique bien sûr un peu la tâche pour la datation, retrouver le crâne serait un atout indéniable, je pense donc…

– Ne pensez pas, mon bon, trancha le professeur Rogaberg. Donc, monsieur le procureur, voici ce que l’on sait, et surtout ce que l’on ne sait pas. Nous ne savons pas si les os examinés à ce jour appartiennent ou non à la même personne, mais le médecin légiste vous le dira. Nous ne savons pas si la personne est morte accidentellement ou a été tuée. L’examen du reste du corps permettra au médecin légiste de voir si des os portent des traces de coup. Le crâne serait de fait un atout. Il vous faudra réaliser un sondage pour atteindre le niveau géologique et exclure la présence d’autres éléments squelettiques ou matériels. Je vous envoie mon rapport sous peu, lorsque j’aurai collecté plus d’éléments, et vous salue, monsieur le procureur.

Sans un mot ni un regard supplémentaire, le professeur Gustaf Rogaberg sortit de la pièce en prenant soin de la refermer délicatement. Le docteur Nikander affichait une mine défaite. Il referma son dossier.

– Vous aurez mon rapport sous peu.

Il quitta à son tour la pièce, en laissant la porte ouverte.

– Et vous, vous restez ? demanda Magnus Thunborg d’un air amusé en s’enfonçant dans son fauteuil, mains derrière la nuque.

Klemet tira le siège à lui et s’assit face au procureur, ouvrant le dossier qu’il avait apporté.

– Si la taille évoquée par le légiste est correcte, nous pouvons écarter la plupart des disparus de notre liste.

– Mais d’un autre côté, ajouta Nina, nous n’avions demandé la liste des disparus que sur cinq ans. Nous avons peut-être visé un peu trop juste.

– Vous êtes en train de me dire que c’est trop tôt pour classer le dossier.

– De toute façon, ce n’est pas de notre juridiction, reprit Klemet, nous pouvons juste vous aider si l’affaire est liée à l’élevage de rennes.

– Il y a bien des conflits en cours, ça pullule dans le coin, dit le procureur en prenant un air soudain gourmand, basculant en avant, coudes sur le bureau, menton sur les poings, à cinquante centimètres de Klemet qui recula légèrement. Vous devriez creuser ça, Nango. Une histoire de vengeance entre éleveurs et paysans, hein, vous en dites quoi ?

– Je dis qu’avec le procès en cours, ça serait du genre explosif.

– Explosif, oui, on aurait les journalistes qui rappliqueraient de Stockholm, c’est garanti. Vous devriez creuser ça, Nango, allez-y à fond, on s’emmerde ici, mon vieux.





9


Jeudi 17 septembre.

Lever du soleil : 6 h 19. Coucher du soleil : 19 h 03.

12 h 44 d’ensoleillement.



Stockholm, vieille ville. 8 h 50.

Petrus Eriksson ne venait pas pour la première fois à Stockholm, mais la capitale suédoise l’impressionnait toujours. Autant par sa beauté que par son histoire. Les beautés pouvaient être fatales, et l’histoire aussi. D’ici étaient partis, voici plusieurs siècles, les ordres qui un jour avaient scellé le sort de son peuple. Petrus se débrouillait généralement pour y demeurer brièvement. Il essayait, comme aujourd’hui, de prendre le premier vol de 6 h 30 d’Östersund plutôt que d’arriver la veille au soir.

Depuis le début du procès, il portait sa croix. La cour ne se réunissait pas tous les jours heureusement, adaptant son rythme à celui des plaignants et des accusés, les uns et les autres tout aussi mal lotis. Sa croix à lui pesait plus lourd. Il se faisait un point d’honneur à paraître devant les juges dans son plus bel apparat, avec son costume traditionnel des Sami du Jämtland qu’il ne sortait que dans les grandes occasions, comme tous les Sami. Des cuissardes en peau, une tunique en feutre bleu foncé largement ouverte en V sur le thorax, les branches du V ornées de broderies qui couraient jusqu’au col relevé. À cela s’ajoutait un plastron en feutre de même couleur surmonté d’un tour de cou d’un quart de cercle également tout en broderies où dominaient le rouge, le vert, le bleu et le jaune, les couleurs que l’on retrouvait sur le drapeau sami. Les manchettes reprenaient les mêmes dessins chamarrés, tout comme un sac en peau de renne accroché à une ceinture de tissus dont le rabat dessinait de ces motifs inspirés des anciens tambours de chamans. Petrus Eriksson était sami, et à Stockholm il entendait que cela se sache. Il aurait pu prendre un taxi depuis l’aéroport d’Arlanda, mais avait choisi le train jusqu’à la gare centrale puis le métro même s’il n’avait qu’une station. Il goûtait simplement le plaisir d’observer le regard perplexe des voyageurs qui relevaient la tête de leur smartphone. La capitale suédoise n’était pas habituée à voir des Sami en tenue traditionnelle. Certains plaisantaient parfois en disant que Stockholm était le plus gros village sami du royaume et, par le nombre de Sami y habitant, on pouvait leur donner raison. Mais les Sami de la capitale restaient invisibles, assimilés, peu soucieux pour l’immense majorité d’entre eux de rappeler leur origine. Qu’avaient-ils à y gagner ? Des quolibets ? Ou peut-être pire encore, de l’indifférence. Ils s’en accommodaient. Pas lui. Petrus sortit du métro à la station Gamla Stan, dans la partie nord-ouest de la vieille ville, l’île du cœur de Stockholm. De là même où avaient été décrétés les ordres lançant les cartographes, les géologues et les pasteurs à l’assaut de la Laponie au XVIIe siècle.

– Tueur de loups ! lui cria un homme dans son dos.

Petrus s’attendait toujours à ce type d’insulte, qui n’en était pas une pour lui. Les loups pouvaient décimer les troupeaux, mais expliquer ça à des gens de la capitale relevait de la gageure. Il passa son chemin sans relever le défi. Il savait ce qui l’attendait dans quelques centaines de mètres et cela lui suffisait bien. Il prenait son temps, profitant du soleil, les premiers rayons depuis bien longtemps. Deux jeunes filles pouffèrent en le voyant, avec son bonnet de feutre et ses bottes en peau de renne au bout retourné, à l’ancienne. Sans se démonter, les filles lui demandèrent de prendre une photo avec lui. Il accepta. Elles prirent des mines bizarres, firent des signes bizarres et partirent en riant avec leurs photos.

Tout cela, Petrus s’y était habitué. Il ne changerait pas les Suédois. Il s’arrêta enfin devant la grille face au blason marqué des trois couronnes surmontées d’une couronne plus grosse, entourée de l’inscription Cour suprême. Il aimait se recueillir un instant à l’entrée de cet endroit mystérieux, plongé dans ses pensées. Nous les Sami nous nous retrouvons souvent dans le camp des victimes face à la justice, et pourtant nous ne pouvons nous empêcher d’y croire. Sommes-nous des âmes trop simples ? Voilà bien le malheur des peuples nouvellement évangélisés, se dit-il. Nous avons appris la crainte de Dieu, et dans notre cas Dieu avait le même visage que le roi. Alors, maintenant nous craignons l’autorité. Petrus prit doucement les grilles à deux mains, appuyant son front contre la ferronnerie. Si tu es vraiment la Cour suprême, toi, alors, tu dois rendre la justice, tu dois savoir où est la vérité.

– Bonjour mon ami, venez, nous sommes attendus.

Petrus Eriksson fut tiré de sa rêverie en reconnaissant la voix du professeur Rogaberg. Il salua l’archéologue. La journée ne serait pas simple. Il suivit le scientifique. Petrus profita des minutes restantes pour chercher un café près de l’entrée de leur salle. Une simple feuille blanche aimantée sur un tableau annonçait l’ordre du jour. Leur affaire serait la seule traitée dans la salle durant les trois jours à venir. S’il avait su que la session tomberait au pire moment, avec cette histoire de squelette qui les avait obligés à évacuer le corral, Petrus aurait tenté de déplacer l’audience. Mais c’était trop tard. Il espérait que les instructions passées la veille seraient appliquées, mais il savait pouvoir compter sur de bons bergers dans le sameby. Il salua de la tête les personnes présentes, les avocats des propriétaires, deux journalistes, toujours les mêmes depuis le début. La feuille blanche indiquait sobrement le numéro de leur procès, T 6754-09 ; les parties en présence, Berth Thorsson et autres contre le sameby Balva. Petrus n’avait pas encore vu Berth Thorsson, un petit barbu aux épaules larges et à la voix profonde, mais le chef de file des forestiers ne venait pas à chaque session, loin de là. Les propriétaires avaient cet avantage d’être plus de trois cents à s’être portés parties civiles, et ils pouvaient se relayer sans que cela handicape leur travail au pays. Il alla près de la fenêtre et s’absorba dans la contemplation de la vieille ville afin d’éviter le regard des forestiers. Savaient-ils ? Il revivait la scène de l’avant-veille. La rencontre dans la forêt avec Martin, Per Persson qui perdait les pédales et mettait le feu à sa machine. Petrus était parvenu à étouffer les flammes. Per Persson avait paru prêt à réduire le bûcheron en morceaux et la confrontation avait été violente. Mais Petrus avait évité que Martin ne prenne des coups. Le conducteur de machine l’avait remercié, après que les autres éleveurs avaient écarté Persson. Il avait fait le tour de son engin avec Petrus, vérifié son bon fonctionnement. Les flammes avaient endommagé le siège et une partie de la cabine. Martin pestait, mais ils avaient décidé d’en rester là.

En se remémorant la scène, Petrus sentait encore son cœur battre à tout rompre. Il aurait voulu sentir couler sur son visage la pluie qui l’avait calmé l’autre jour. Au lieu de quoi une main ferme se posa sur son épaule.

– On fera un bout d’interview tout à l’heure ?

– Oui, bien sûr, à la pause si tu veux.

– Parfait. Bon courage pour aujourd’hui.

Petrus salua le reporter de la rédaction sami de la radio publique suédoise. Il jeta un dernier coup d’œil à l’ordre du jour, comme si celui-ci avait pu par miracle se transformer au cours des minutes passées. Mais l’intitulé du procès restait de marbre, annonçant la poursuite de l’audience principale concernant le droit coutumier pour l’élevage de rennes en hiver. Petrus se détourna et prit place dans la vaste salle gris clair du tribunal. Les tables étaient disposées de telle façon que chacun pouvait facilement voir le camp adverse et la cour. Le triangle de la justice. Mais où en était le centre ?

Aujourd’hui, Petrus Eriksson siégeait seul dans le box des accusés. À sa gauche, trois propriétaires de forêt avaient pris place, avec leurs deux avocats qui mettaient de l’ordre dans leurs classeurs.

Le président du tribunal fit son entrée, suivi de ses cinq collègues et du greffier. Tout le monde se leva. Le président était un petit homme au crâne pointu et dégarni qui flottait dans son costume. Petrus Eriksson trouvait que, pour un représentant suprême de la justice, il manquait un peu d’allure. Le petit homme s’assit. Derrière lui, le buste d’un Suédois en perruque trônait sur un pilier, entouré de longues épées dorées traversées de lauriers torsadés. Un drôle de toit carré en épais velours rouge surmontait l’ensemble, avec des franges dorées et des pompons, et même des plumets à chaque coin, juste sous le plafond. Impossible avec un tel décor de se méprendre sur l’importance du président de la Cour suprême. Mais Petrus pensait tout de même qu’avec son crâne pointu et son costume trop grand, l’homme manquait de prestance. La routine du procès se mettait en place.

– Petrus Eriksson, sameby Balva, vous ne voulez toujours pas d’un avocat pour vous représenter ?

– Non, monsieur le président, j’ai reçu le mandat du sameby pour assurer notre défense.

– Comme vous voulez. Personnellement, je suis enchanté que les gens s’intéressent au droit.

– Ce n’est pas que je m’y intéresse, monsieur le président, mais nous n’avons pas le choix car, voyez-vous, le droit ne s’intéresse pas à nous, éleveurs de rennes.

– Gardez vos états d’âme pour la machine à café, monsieur Eriksson. Bien, nous devions entendre le professeur Gustaf Rogaberg. Approchez-vous à la barre, professeur. Je rappelle, professeur, que vous intervenez à titre gracieux dans cette affaire qui oppose un collectif de propriétaires terriens qui ont porté plainte contre le sameby Balva. Le collectif considère que les rennes de Balva viennent paître illégalement sur leurs terres, piétinent les jeunes pousses de pins et de bouleaux qu’ils plantent et causent toutes sortes de dommages qui leur coûtent très cher. La zone incriminée, professeur, est utilisée occasionnellement par le sameby Balva comme pâturage d’hiver. Durant l’été, en revanche, les rennes sont dans les montagnes, dans des zones légalement réservées à l’élevage de rennes et qui ne sont pas contestées par les propriétaires. Est-ce bien clair pour vous ? Si oui, venez vous présenter, professeur.

Le professeur s’avança au centre du triangle de la justice.

– Je suis professeur à l’université d’Uppsala, archéologue spécialiste de la Scandinavie.

– Retraité ou toujours en exercice ? demanda le président.

– Mon expertise n’a pas d’âge, répliqua sèchement le professeur.

L’heure qui suivit fut une torture pour Petrus. Il avait l’impression de revivre quelques-uns des pires moments des deux procès qui l’avaient conduit ici. Deux procès perdus, en première instance et en appel.

Le professeur Rogaberg expliqua à nouveau sa théorie qui n’était d’ailleurs pas la sienne, mais dont il était aujourd’hui le porte-parole, la théorie de l’expansion.

Le professeur s’approcha d’une grande carte représentant l’Europe du Nord. Il s’empara d’une baguette télescopique.

– Là, là et là. Les zones de peuplement scandinave au XVIIe siècle. Comme le racontent les fouilles que nous et nos aînés avons réalisées de longue date, les Sami sont arrivés du nord dans ces régions méridionales du Jämtland au XVIIIe siècle, repoussant progressivement les paysans suédois qui étaient implantés là depuis toujours.

– Donc, pour vous, les Sami n’ont pas une présence ancienne dans la zone incriminée.

– S’il y avait des Sami dans cette région, vous pouvez être certain qu’ils ne pratiquaient pas l’élevage de rennes. Cette terre était suédoise, monsieur le président. Aucune trace archéologique ne vient soutenir les allégations de M. Eriksson. Il n’existe pas de préhistoire sami dans cette région que certains appellent aujourd’hui le sud de la Laponie, et peu importe que vous l’appeliez Laponie ou Sapmi. Les éleveurs y sont arrivés tardivement.

Petrus Eriksson bouillonnait. Pourquoi ne pouvait-il pas répondre ? Le président sortit le nez de ses notes.

– Il fut une époque où l’on considérait que les Sami étaient la population d’origine d’Europe du Nord.

– Les experts le pensaient jusqu’à la fin du XIXe siècle. Les choses ont bien évolué, les découvertes archéologiques sont des arguments irréfutables, des preuves scientifiques, voyez-vous. Or, nous trouvons des traces de présence suédoise – appelons-les plutôt scandinaves – largement auparavant.

– Donc, pour vous, les Sami n’ont pas à prétendre qu’ils ont droit à ces pâturages d’hiver le long de la vallée.

– Qu’ils y aient droit de nos jours n’est pas de mon ressort, monsieur le président, c’est une affaire entre eux et les fermiers d’aujourd’hui. Je réponds seulement à l’affirmation selon laquelle les Sami auraient été dans la vallée longtemps avant les Scandinaves. Rien ne vient le prouver.

– Petrus Eriksson, avez-vous des questions à poser au professeur Rogaberg ?

Petrus se leva et remercia.

– Avez-vous pensé que nous, les éleveurs de rennes, nous ne laissons pas de traces derrière nous ?

Le professeur se tourna vers le président, avec un sourire entendu.

– Je suis archéologue, mon métier est de trouver des traces physiques de présence humaine, pas de les deviner. Je laisse ce soin aux diseuses de bonne aventure.

– Et que notre histoire n’est pas écrite !

– C’est regrettable, bien sûr, reprit le professeur, mais il existe toutefois des écrits de cette époque et, à ma connaissance, la présence des Sami dans cette région n’y est pas mentionnée.

– Mais qui écrivait ces textes ? Pas les Sami en tout cas, répliqua Petrus, ce sont toujours les autres qui ont écrit notre histoire et ça continue ici même.

– Monsieur Eriksson, contentez-vous de questions s’il vous plaît, vous n’êtes pas en train de plaider et, vos états d’âme, une fois encore, gardez-les pour la machine à café.

Les questions suivantes se heurtèrent au même mur d’incompréhension. Comment justifier que les éleveurs, en hiver, construisaient sur la neige et qu’au printemps leurs constructions provisoires disparaissaient avec la fonte des neiges ?

Lorsque le président décréta la pause, Petrus resta un long moment assis, broyant du noir. La salle s’était vidée à part le journaliste de la radio. Il vint s’asseoir à côté de Petrus.

– Pas simple, hein ? Tu ne pensais pas que ça serait facile, de toute façon. Tu regrettes de t’être lancé là-dedans ?

Petrus secouait la tête, sans grande conviction. Il se sentait petit, inutile.

– Si moi je baisse les bras, qui prendra le relais ? Tu veux que je sois le dernier chef de Balva, que je sois celui qui mette la clé sous la porte ?

– Ce n’est pas ce que je dis, mais admets que vous avez fait des conneries. C’est déjà miraculeux que la Cour suprême ait bien voulu examiner votre requête, reconnais-le.

Petrus tapa du poing sur la table, ce qui fit sursauter le journaliste.

– Ce que je reconnais, ce sont nos erreurs, mais sûrement pas que nous sommes ici, devant la Cour suprême, par hasard. C’est ici que justice nous sera rendue.

– D’accord, admettons… Alors, c’est quoi ces erreurs ?

Petrus soupira. Cette affaire traînait depuis déjà si longtemps. Plus de quinze ans de procédure. Ça n’en finirait donc jamais.

– Tu le sais bien, tu as tout suivi. Au tribunal d’Östersund, en première instance, nous y sommes tout simplement allés les mains dans les poches.

– Je me rappelle, vous faisiez le V de la victoire déjà au début du procès.

– C’était un peu ça. On était tellement sûrs de notre bon droit. Convaincus que le droit coutumier avait une position beaucoup plus forte qu’il ne l’avait en réalité. On s’était reposés sur notre avocat. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’avait pas vraiment fait de recherches. Il pensait comme nous que la loi sur l’élevage de rennes et le droit coutumier pesaient plus lourd, mais la cour a jugé que les paysans avaient des actes de propriété et que ça pesait bien plus lourd.

– Ça n’a pas été beaucoup plus brillant en deuxième instance, alors que la cour d’appel vous avait fait une belle fleur en vous autorisant à apporter des pièces supplémentaires au dossier.

– On n’avait pas les moyens de se payer un avocat, et c’est pour ça que le sameby s’est mis d’accord pour que je le représente. On a creusé plus quand même, mais on s’est contentés des rapports écrits par les commissaires aux affaires lapones. Pour être honnête, on n’a pas fait notre boulot, tout simplement. On a bâclé notre défense. J’en suis pas fier, je t’assure. Mais, bon Dieu, je suis pas avocat, moi !

– Mais vous avez perdu deux fois et tu es encore là à faire l’avocat ! C’est même encore plus miraculeux que la Cour suprême s’intéresse à votre cas, je ne comprends même pas. En principe elle doit seulement s’assurer que les deux premiers verdicts ont été établis correctement, et là…

– Oh, c’est pas grâce à moi, mais un juriste a réussi à convaincre la cour que des documents avaient été mal utilisés. Et, plutôt que de renvoyer l’affaire devant le tribunal, la Cour suprême a décidé de s’en emparer car ça peut faire jurisprudence pour les autres conflits qui pullulent à travers le pays.

– Ah, eh bien le voilà mon angle. “Le procès du siècle pour les Sami” ! On va peut-être pouvoir la faire cette inteview maintenant ?





10


Tribunal d’Östersund. 16 h 40.

Klemet regarda Nina d’un air soucieux.

– Dis donc, il frappe fort, dit la jeune femme.

– Tu peux le dire, il a le sens de la formule.

Klemet éteignit la radio de la voiture de patrouille. Ils patientaient sur le parking du tribunal en attendant leur rendez-vous avec le procureur.

La radio publique venait de diffuser une émission consacrée au procès en cours à Stockholm. C’était la première fois qu’elle s’y intéressait ainsi même si l’affaire traînait depuis longtemps. Le reporter qui couvrait le procès avait interrogé l’avocat des propriétaires, l’un des forestiers, deux personnes du public et Petrus Eriksson, représentant unique du sameby Balva. En studio, les journalistes avaient reçu un juriste spécialiste des minorités ainsi qu’un responsable de la fédération suédoise des agriculteurs, “l’un des plus puissants lobbies de Suède”, avait précisé le présentateur.

Le chef du sameby avait tiré la sonnette d’alarme. Klemet se rappelait d’expressions comme “le procès du siècle pour les Sami”, ou encore “le procès de la dernière chance”. “Nous avons été trahis par ceux qui étaient censés nous défendre”, accusait le chef sami. Pour lui, tous ces conflits provenaient d’une situation créée par l’État suédois au cours des siècles. “Les Indiens d’Amérique et les aborigènes d’Australie ont été exterminés par les hommes blancs. Dans le Sapmi, les Suédois nous font subir un sort équivalent, mais à coup de décrets et de lois opaques au fil des siècles. Ils nous ont dépossédés de nos terres, c’est le plus grand hold-up de l’histoire.”

– Quand même, il exagère, commenta Nina.

Le juriste, avec un langage plus châtié, avait confirmé les dires de Petrus. La Suède refusait de ratifier la convention de l’ONU reconnaissant aux Sami des droits en tant que peuple aborigène, et c’était à cause de la Confédération des agriculteurs. Klemet avait souvent entendu ce genre de discours au cours des décennies.

À la radio, le responsable de la Confédération des agriculteurs s’était insurgé. Mais il accusait lui aussi l’État.

– Les petits propriétaires sont tout autant victimes que les éleveurs de rennes, plaidait-il. L’État a laissé pourrir la situation, a pris les terres de tout le monde pour prélever l’impôt et laisse les uns et les autres se débrouiller devant les tribunaux. C’est amoral.

– On se demande qui exagère le plus dans tout ça, soupira Klemet. Ça n’en finira jamais.

Nina et lui entrèrent dans le tribunal. Le procureur du royaume poussa un soupir de soulagement lorsque Klemet lui annonça la nouvelle du labo. D’un geste théâtral, il s’empara du dossier du squelette de l’enclos, l’ouvrit sentencieusement, le laissa en suspens deux secondes et le referma d’un claquement sec.

– Affaire classée.

Magnus Thunborg afficha un sourire satisfait.

– Quoique, franchement, ça sentait la bonne affaire, cette histoire, la vengeance d’un Sami contre un forestier. Vous avez entendu les infos à la radio à l’instant ? C’est quand même saignant, non ? Vous me direz, ça peut quand même être ça, finalement cette histoire de squelette, un vieux règlement de comptes, mais…

– Mais c’est trop vieux.

– Voilà, c’est trop vieux. Prescription. Franchement, j’avais commencé à me faire à cette hypothèse, et je suis sûr que ça aurait bien fonctionné. Parce que, quand même, les gars dans le coin, c’est pas des tendres avec les Sami, entre nous. Moi je suis pas d’ici, je m’en fiche, je viens de Scanie et les Sami, là-bas, dans le Sud, vous me comprenez, n’est-ce pas. Mais, ici, ça ne rigole pas. J’ai regardé les forums Internet, impressionnant.

Klemet avait reçu la réponse du laboratoire. La datation manquait bien sûr de précision, elle devait être suivie d’un examen au carbone 14, mais ce n’était en tout cas pas un cadavre médicolégal, comme disaient les hommes de l’art.

– Et qu’en dit notre cher professeur Rogaberg ?

– Je l’appelle si vous voulez, il témoigne aujourd’hui devant la Cour suprême, mais on ne sait jamais.

L’archéologue décrocha à la troisième sonnerie. Klemet mit le haut-parleur. La journée arrivait à son terme et il ne restait que l’examen de vieux documents.

– Rien de bien passionnant. Mais vous me dites que le laboratoire considère que ce squelette est archéologique. Eh bien, ma foi, paix à son âme. Mais n’exagérons pas, il y a archéologique et archéologique, n’est-ce pas. Ces ossements ne sont malgré tout pas si vieux que cela.

– Qu’est-ce qui vous permet d’être si catégorique ? s’étonna Klemet.

– Moins l’analyse des os, dont on sait que la datation est souvent aléatoire, que l’environnement. C’est l’archéologue qui parle, voyez-vous. J’ai du mal à imaginer que ce cadavre soit resté là si longtemps sans être découvert plus tôt, puisque ces Sami prétendent avoir été sur place depuis si longtemps, ce que je ne crois pas. Maintenant que votre affaire est classée, je veux volontiers l’examiner dans son ensemble. Mais je ne serais pas étonné que ce soit un bûcheron mort accidentellement en forêt. Dans le temps, les colons partaient parfois seuls pour couper les arbres. Il est probable que l’on retrouvera des artefacts qui abondent dans ce sens.

Klemet observa le procureur qui faisait la moue mais n’avait rien à ajouter. Il devait broyer du noir avec cette affaire qui lui échappait.

– L’audience va reprendre, je dois vous quitter.

Klemet remercia et raccrocha. Le squelette de la Montagne rouge resterait un mystère.





11


Vendredi 18 septembre.

Lever du soleil : 6 h 41. Coucher du soleil : 19 h 25.

12 h 44 d’ensoleillement.



Funäsdalen. 9 h 55.

Le cliquetis des cannes nordiques rythmait la marche rapide de Justina. Le macadam de la rue Röros lui renvoyait l’éclat sonore métallique de ses bâtons ultra légers en fibre de carbone. Justina Lyckberg se targuait d’être en pleine forme pour ses quatre-vingt-sept ans, pas comme le vieux crouillon qui pourrissait derrière le volet roulant. 10 heures approchaient. Il n’allait pas tarder à se relever. Justina passa pour la troisième fois devant la devanture. Je sais bien que tu es derrière à m’épier, tête d’œuf, bouge-toi le trognon. Justina relevait bien les bâtons jusqu’au niveau de la poitrine, bien respirer, dégager le thorax, les voies respiratoires, faire circuler le sang. La vieille Gudrun arrivait avec son cabas, elle allait acheter son lait et ses biscottes à Konsum.

Le cliquetis s’arrêta pour prendre de ses nouvelles.

– Bonjour, Gudrun, où vas-tu comme ça ?

– M’en va acheter mon lait et ma biscotte.

– Bonne journée, Gudrun.

Concentrée sur sa mission, la vieille Gudrun… Mais Justina savait bien que c’était une brave femme, que ce n’était pas sa faute si elle paraissait revêche, que le peu de tête qui lui restait ne suffisait qu’à acheter son lait et ses biscottes et qu’on ne pouvait pas lui demander beaucoup plus. Le cliquetis reprit.

Justina habitait un petit appartement de deux pièces qu’elle louait au-dessus du restaurant thaïlandais. D’un côté il y avait un salon de massage d’une brave fille et de l’autre le bureau d’un bon garçon qui travaillait à mesurer les arbres dans la forêt, disait-il, pour le compte de scieries des environs. “Mon bois part dans le grand monde”, racontait-il à Justina quand elle le croisait. Chaque fois qu’il la voyait, il lui demandait la même chose. “Alors, Justina, toujours pas de bois à abattre ?” Un brave garçon. Justina se sentait tranquille avec ses voisins.

La gentille fille du salon de massage ne manquait pas de clients, et ça lui faisait plaisir pour elle. L’hiver plutôt des touristes skieurs qui venaient toujours se plaindre de leurs pauvres muscles qui n’avaient plus l’habitude de travailler, mais qui fuyaient le regard de Justina quand elle les croisait à nouveau, elle se demandait bien pourquoi. Le reste de l’année, la gentille fille recevait des clients qui venaient parfois de loin dans la région, sûrement parce qu’elle était si brave et si discrète. Les clients, ils appréciaient ça, la discrétion. D’ailleurs, elle avait toujours les rideaux tirés.

La petite Noi du restaurant thaïlandais était bien brave aussi. Une courageuse. Elle proposait un petit menu à 49 couronnes le midi, avec salade de chou et café compris. Et à volonté le café. Une aubaine pour Justina et ses copines qui venaient y manger une fois par semaine pour mettre à jour leur calendrier. La petite Noi leur réservait toujours la table au coin, à droite en entrant, celle avec les roses bleues en plastique.

Justina regarda sa montre. Le nabot devait lever son rideau maintenant. À moins qu’il soit encore en train de traînasser, ce fainéant. Elle dirigea le cliquetis des cannes vers la boutique. Le rideau se levait. Tête d’œuf est à l’heure, un miracle de plus.

Le petit homme s’effaça devant elle, sans la saluer. Il portait un pantalon beige bien repassé avec des poches sur les cuisses, une veste bleu roi avec plein d’autres poches – on se demandait ce qu’il avait à y fourrer – et des sandales qu’il faisait glisser sans jamais leur faire quitter le sol. La sonorité du cliquetis des cannes changea en passant de l’asphalte au lino brun couleur parquet qui couvrait le sol.

– Tu pourrais pas mettre des embouts en caoutchouc à tes maudites cannes, depuis le temps ?

Justina ne répondit pas, sauf pour elle-même. Espèce de gnome, de quoi tu te mêles ? Ça la fit sourire. Gnome, gnome, gnome, elle se le répétait dans la tête. Elle fit le tour du bric-à-brac de la boutique, tournée d’inspection quotidienne. Elle perdit son sourire et serra les mâchoires sur son dentier en entendant le grincement du déambulateur du gnome qui retournait derrière sa caisse. À chaque pas, un grincement.

– Tu pourrais pas huiler ton carrosse, depuis le temps ?

– J’t’emmerde, pauv’ fille.

Justina ne répondit toujours pas et continua son tour. On progressait à peine dans le dédale, juste assez large pour le déambulateur de tête d’œuf. Les meubles s’entassaient les uns sur les autres, au petit bonheur la chance, parfois dans un équilibre précaire. Le moindre recoin était occupé par une armoire vitrée, une étagère ou une commode surchargée de breloques. Le tas d’assiettes n’avait pas baissé depuis des jours. Elle en comptait dix-sept sortes différentes empilées sur deux étagères. Certaines venaient de fermes des environs. C’était un peu la spécialité de la boutique Funäsdalens Antik, les objets authentiques de la région. Le gnome en était fier, de son authentique, et il vous le faisait savoir. Ici, pas de toc. C’était rigolo parce que lui, il était bourré de tics. Tic toc, tic toc. Justina sourit encore, tic toc, tandis que son cliquetis assourdi sur le lino reprenait son inspection. Justina aimait bien les gobelets en fer. Elle avait dû en trouver une bonne moitié parmi ceux qui s’étalaient sur la commode de la ferme des Johansson. Justina aimait bien le coin des chandeliers aussi, il y en avait de toutes les tailles. Les chandeliers, ça comptait dans le mobilier des gens ici, le côté lumière. Justina pouvait le comprendre. Avec ses amies, elles aimaient s’offrir des belles bougies, pour l’automne et l’hiver, ça égayait quand il faisait si noir. Alors, un beau chandelier, c’était important. Justina n’avait pas les moyens de s’en offrir, bien sûr, mais une petite bougie de temps en temps, et hop, ça suffisait à faire son bonheur.

Le cliquetis l’amena dans la partie du magasin dédiée à l’enfance. Justina avait pris l’habitude d’y passer vite, ça ne lui plaisait pas trop cet étalage où les clients venaient s’extasier en se rappelant leurs bons souvenirs, en frottant la tête de leurs enfants. “J’en avais un comme ça quand j’avais ton âge, ta grand-mère l’avait fait elle-même.” Non, ça, Justina n’aimait pas trop. Juste à côté venait le coin des antiquités, comme elle disait. Des choses qui n’avaient aucun intérêt, mais que le vieux trognon s’acharnait à entasser derrière une vitrine, il y avait des bouts d’os, des éclats de pierre, des morceaux de céramique et des choses de ce genre. Justina avait baptisé l’armoire vitrée le musée des assiettes cassées, mais le gnome ça l’énervait bien sûr. Pauv’ fille, t’y comprends rien, qu’il lui disait. Justina haussa les épaules et emmena son cliquetis plus loin. Le grincement du déambulateur s’était enfin tu. La vieille peau avait atteint son bureau, il n’allait plus en décoller avant un moment. Elle l’épia du coin de l’œil, et tiens, elle aurait dû parier. Comme d’habitude, dès qu’il avait les mains libres, ce qui n’était pas tout le temps avec son déambulateur, il se touchait le sommet de la tête, en massant un peu. Comme pour s’assurer qu’elle était là, ou, plus ridicule encore, comme à l’instant, il se relevait le menton d’un coup de pouce. Un phénomène, ce crouillon. Il se versait un café dans un gobelet en plastique rouge. Ça, Justina, elle ne comprenait pas. Il avait plein de jolis gobelets poinçonnés dans son magasin, et il choisissait un machin en plastique avec le logo du magasin de chasse et pêche du coin de la rue. On manipule pas la marchandise, pauv’ fille, lui disait-il. Combien de fois elle devrait l’entendre ça…

– Alors pauv’ fille, tu ramènes quoi de Ljungdalen ?

– Deux commandes. Ewa-Kina, l’institutrice, a perdu sa mère, elle…

– Je le sais bien qu’elle a perdu sa mère, tu vas pas me raconter ta vie en plus, alors quoi et quand ?

– On peut passer dimanche matin. Les enfants ont déjà récupéré une partie des meubles, mais ils habitent à la ville, ils ont pas trop de place. Il reste deux commodes et un vieux coffre-lit qui peut t’intéresser. Et tout plein de tapis faits main, des draps, des vêtements aussi, elle les portera à la boutique d’occasion si tu en veux pas.

– On verra. Et l’autre ?

– Marie, une petite qui a un salon de manucure, une amie à Lisa, la petite coiffeuse, elle veut aménager la cabane au fond de son jardin pour sa fille qui vient d’avoir douze ans. Elle a plein de vieilles choses de son père dont elle ne fera rien. On peut tout prendre. Elle sait même pas pourquoi elle avait gardé tout ça, vu qu’elle ne supportait pas son père.

– Ah ça, les histoires de famille, on n’est jamais assez prudent avec les siens.

– Ça l’arrangerait bien qu’on passe le plus tôt possible. Quand on veut, elle a dit, vu que sa fille est pressée et que la mère aussi, parce que la fille et la mère ne s’entendent pas trop bien, d’après ce que j’ai compris. Et que la fille aurait bien le même caractère de cochon que le père de la petite manucure. Et même qu’elle a demandé, la manucure, un peu en rigolant quand même, si on ne pouvait pas la débarrasser de la gamine aussi en prenant les coffres et tout le bazar. Les gens quand même…

– Bon, ça devrait suffire avec le 20 m3, on fera les deux en même temps dimanche, du coup.

La porte d’entrée s’ouvrit. Ni cliquetis ni grincement, mais des pas assurés qui se dirigeaient rapidement vers eux. Un homme grand dans la force de l’âge, plutôt mince, avec des cheveux bruns qui cachaient un peu ses oreilles mais pas trop, les salua d’une voix chaleureuse et même avec un beau sourire. Vieux trognon se rabougrit.

– Va-t’en d’ici maintenant, tu repasseras plus tard.

Justina souriait, jusqu’à ce qu’elle comprenne que l’injonction lui était destinée. Elle frappa ses cannes avec hargne sur le lino et sortit, en jetant un dernier coup d’œil sur le gnome qui écoutait d’un air obséquieux ce que le grand brun qui ne souriait plus lui glissait à l’oreille.





12


Stockholm. 15 h 35.

Qu’est-ce que je fiche ici ? Petrus Eriksson se posait la question pour la quatrième fois au moins depuis le déjeuner pris seul dans un petit restaurant italien de la vieille ville, juste en face de la Cour. Les serveurs s’étaient succédé à sa table pour l’observer de plus près. Plusieurs d’entre eux avaient fait les malins en s’excusant, sourire en coin, de ne pas servir de renne.

– Vous savez, en Italie, le renne…

– Ben c’est sûr, leur répondait Petrus, en Italie y a pas de renne.

Les deux journées passées dans la capitale comptaient double, ou triple. Ses montagnes lui manquaient. Il se demandait ce que pensait son fils. À quatorze ans, Viktor n’était pas un grand bavard. Mais, à la vérité, ça ne dérangeait pas Petrus. Enfant, lui-même n’était pas très causant.

Depuis la diffusion de l’émission la veille, les réactions se multipliaient. À croire qu’on avait lâché un essaim de moucherons mordeurs sous une kåta. Rien n’avait vraiment surpris Petrus. Le lot habituel d’insultes sur les Sami. Beaucoup de commentaires anonymes donnaient raison à l’État de ne pas ratifier cette maudite convention de l’ONU, sinon les Sami allaient expulser de Sapmi tous les Suédois pour faire main basse sur les richesses du Grand Nord. Petrus rêvassait, accoudé à la balustrade en bordure de l’eau, à deux pas de la Cour. Il avait récupéré son petit couteau à l’entrée et triturait son morceau de bois. Il s’était décidé à sculpter une perdrix parce que les formes arrondies de l’oiseau lui semblaient plus simples, mais l’exercice tournait au massacre. Il rangea son arsenal, monta l’escalier de droite, déposa son couteau à l’entrée et retrouva sa place dans la salle du tribunal.

Quelques instants plus tard, le rituel de la justice reprit son cours. Un anthropologue, également archéologue, occupait la barre des témoins. Oskar Filius passait lui aussi pour une sommité. Des grands mots et de belles idées à venir. C’est ce qui dérangeait Petrus dans ce procès. Les experts se succédaient, tous très savants, mais tout ça manquait de chair. Lui, il avait ses rennes qui l’attendaient, avec la période de rut qui allait commencer et les obséder pour des semaines. Entre les femelles à engrosser et les autres mâles à écarter, ils sortaient de la période maigres et affaiblis comme des fantômes. Une idée pour une sculpture.

Oskar Filius contestait un point avancé par Rogaberg, l’archéologue à la chevelure blanche et au ton arrogant. Physiquement, Filius était grand aussi, mais pour le reste tout son contraire. Plutôt mince, plus jeune, des cheveux bruns qui lui tombaient un peu sur les oreilles et surtout un air avenant, une voix chaude, un regard souriant, un être humain, en empathie.

– Cette théorie de l’expansion des Sami venus soi-disant envahir le Sud et repousser les Suédois est archaïque, lançait l’anthropologue. Vieille construction intellectuelle aux relents nauséabonds.

– Professeur, l’interrompit le président, vous êtes dans une salle de tribunal, vous n’êtes pas là pour partager vos états d’âme, réservez-les pour la machine à café et tenez-vous-en à votre témoignage.

– Mais c’est un point essentiel, monsieur le président. Le problème c’est que l’archéologie, dans notre pays, ne s’est jamais intéressée aux Sami, et je dirais que, jusqu’à très récemment, l’archéologie a été nationaliste et ethnocentrique, et même chauvine. Tout ce qui est sami a été négligé par les chercheurs. Moi-même, qui m’y suis impliqué depuis longtemps, on m’a mis sur la touche, monsieur le président. Aux yeux des universitaires, l’histoire du Nord du pays est tout simplement moins intéressante que celle du Sud.

– Que voulez-vous dire par là ? s’impatienta le président.

– Savez-vous, monsieur le président, que les Sami étaient considérés comme des étrangers, dans notre pays ? À ce titre, tout ce qui les concernait atterrissait au musée d’ethnologie, au côté des Indiens d’Amérique ou des peuplades d’Afrique noire, et non au musée d’histoire.

Des murmures parcoururent la salle. Le président lui-même ne put cacher sa surprise, mais Petrus voyait qu’il faisait un effort pour demeurer neutre.

– Le sujet est devenu plus ou moins invisible dans l’archéologie nordique. Et le professeur Rogaberg est le digne représentant de cette école, je m’étonne même qu’il soit sur la liste des experts.

– Professeur Filius, vous sortez du cadre maintenant, le professeur Rogaberg est un académicien respecté de ses pairs…

– Et c’est bien le problème, monsieur le président, son opinion a longtemps représenté la n