Main La Mort de César

La Mort de César

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 2.41 MB
Download (epub, 2.41 MB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La Montagne rouge

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 1.98 MB
2

La mort d'un ministre

Language:
french
File:
EPUB, 318 KB
Ouvrage publié sous la direction

de Pauline Colonna d’Istria





Traduction française

© Éditions Albin Michel S.A., 2018




Édition originale américaine parue sous le titre :

The Death of Caesar

The Story of History’ s Most Famous Assassination

chez Simon & Schuster, Inc., à New York, États-Unis, en 2015

© 2015 by Barry Strauss




Tous droits réservés y compris les droits de reproduction en totalité ou en partie sous quelque forme que ce soit.

Publié avec l’accord de l’éditeur original Simon & Schuster, Inc., New York.




ISBN : 978-2-226-33308-7





À Marcia





Personnages




* * *





Le camp césarien


César (Gaius Julius César), 100-44 avant notre ère. Homme politique, général et écrivain de talent, il s’éleva jusqu’à la fonction de dictateur à vie. Personnage le plus controversé de son époque, il suscita la crainte chez nombre de Romains – à cause de ses ambitions monarchiques ou de la menace qu’il faisait peser sur leurs intérêts –, qui décidèrent alors de l’assassiner. ge en -44 : cinquante-cinq ans[1]*.

Octave (Gaius Julius Caesar Octavianus, né Gaius Octavius, connu ensuite sous le titre de Imperator Caesar divi Filius et, enfin, sous celui de Auguste), -63-14. Petit-neveu et héritier de César, personnage remarquable et implacable, il tint son cap au travers des remous politiques de son temps jusqu’à devenir Auguste, le premier empereur de Rome. ge en -44 : dix-huit ans aux Ides de Mars.

Marc Antoine (Marcus Antonius), vers 83-30 avant notre ère. Il fut l’un des meilleurs généraux de César et un politicien cauteleux, qui triompha des assassins, devint l’amant de Cléopâtre et l’un des deux hommes les plus puissants de l’Empire romain, avant d’être vaincu par Octave. ge en -44 : trente-neuf ans.

Lépide (Marcus Aemilius Lepidus), vers 89-12 avant notre ère. Général de César, fidèle au dictateur, il commandait une légion à Rome au moment de l’assassinat. Il fut élu Grand Pontife et participa, enfin, au second triumvirat – avant d’être évincé par Antoine et Octave. ge en -44 :;  quarante-cinq ans.





Les principaux conjurés


Brutus (Marcus Junius Brutus), vers 85-42 avant notre ère. Le nom de Brutus, son éloquence et sa réputation d’homme vertueux firent de lui le plus célèbre des assassins et le visage même de la conjuration. D’un autre côté, moins positif, il avait une propension à la trahison et à la concussion dans les provinces. Il voulait tuer César, sans pour autant déclencher de révolution ni remettre en cause la paix – une ambition chimérique. ge en -44 : quarante ans.

Cassius (Gaius Cassius Longinus), vers 86-42 avant notre ère. Sans doute l’initiateur du complot, Cassius était un militaire, ancien partisan de Pompée, qui ne s’était rangé au côté de César qu’avec réticence, pour finalement se retourner contre lui. Il était plus radical que son beau-frère, Brutus. ge en-44 : quarante et un ans.

Decimus (Decimus Junius Brutus Albinus), vers 81-43 avant notre ère. Souvent oublié, Decimus était le troisième meneur de la conjuration contre César. Jeune général doué issu de la noblesse, il fit ses armes en Gaule auprès de César avant de se retourner contre lui, soit par conviction républicaine soit par dépit, ou peut-être les deux. Il combattit Antoine en Italie et en Gaule, puis fut trahi et exécuté. ge en -44 : trente-sept ans.

Trebonius (Gaius Trebonius), vers 90-43 avant notre ère. Il fut l’un des principaux généraux de César et joua un rôle majeur dans la conjuration. Par la suite, il fut lâchement assassiné. ge en -44 : quarante-six ans.

Casca (Publius Servilius Casca), mort en -42 (?). Il porta le premier coup à César le jour des Ides de Mars. Il fut tribun de la plèbe en -43, puis partit en Orient, où il combattit sous le commandement de Brutus à Philippes. Il mourut probablement là-bas, soit au cours de la bataille, soit en se suicidant juste après.

Gaius Casca (Gaius Servilius Casca). Frère de Publius, il frappa César dans les côtes, lui assénant certainement le coup fatal.

Cimber (Lucius Tillius Cimber), mort en -42 (?). César appréciait cet officier, pourtant connu pour être un querelleur et un soûlard. Mais Cimber trahit César ; c’est lui qui donna le signal de l’attaque le jour des Ides de Mars, en tirant sur sa toge et lui découvrant les épaules. En tant que gouverneur de Bithynie, il apporta son soutien à Brutus et Cassius. Il combattit à Philippes, où il dut trouver la mort.

Pontius Aquila, mort en -43. Quand il était tribun de la plèbe, il refusa de se lever durant le triomphe de César en -45, offensant ainsi le dictateur. C’est sans doute le même Pontius Aquila qui se vit confisquer des terres par César. Il avait rejoint Decimus dans la bataille de -43 et mourut au combat.





Les femmes


Servilia (Servilia Caepio), née vers -100, morte après -42. Mère de Brutus, belle-mère de Cassius et de Lépide, demi-sœur de Caton et maîtresse de César, la noble Servilia était l’une des mieux introduites et des plus influentes femmes de Rome. Qui put se sentir aussi déchirée qu’elle par le complot contre César ? ge en -44 : environ cinquante-cinq ans.

Cléopâtre (Cleopatra VII, reine d’Égypte), 69-30 avant notre ère. Cette reine mythique fut l’amante de deux Romains parmi les plus puissants de l’époque, d’abord Jules César puis Marc Antoine. ge en -44 : vingt-cinq ans.

Junia Tertia, morte en 22. Fille de Servilia, femme de Cassius et, selon certains, maîtresse de César.

Calpurnia (Calpurnia Pisonis). Troisième et dernière femme de César, elle était issue d’une famille noble, très impliquée en politique. Elle tenta en vain d’empêcher César de se rendre au Sénat le jour des Ides de Mars. ge en -44 : trente-trois ans.

Fulvie (Fulvia Flacca), vers 75-40 avant notre ère. Mariée successivement à trois hommes politiques – Clodius, Curion et Marc Antoine –, elle fut l’une des femmes les plus talentueuses de son époque. Elle aida sans doute Antoine à se mettre en scène au moment des funérailles de César et elle leva une armée en -41. ge en -44 : environ trente ans.

Porcia (ou Portia, de son nom complet Porcia Catonis), morte en -42. Fille de Caton, elle épousa son cousin Brutus après la mort de son premier mari, l’ultraconservateur Bibulus. Peut-être contribua-t-elle à monter Brutus contre César. En tout cas, ce dernier la mit dans le secret de la conjuration. ge en -44 : environ vingt-cinq ans.

Atia, morte en -43-42 (?). Nièce de César et mère d’Octave, le futur Auguste, elle informa son fils, parti à l’étranger, des terribles événements des Ides de Mars.

Sempronia (Sempronia Tuditana). Mère de Decimus, elle avait pour réputation d’être une femme intelligente, belle, adultère et proche des milieux révolutionnaires. Elle soutint Catilina en -63 et invita chez elle ses alliés gaulois.

Paula (Paula Valeria), femme de Decimus. Cela fit jaser quand, en -50, elle divorça de son précédent mari le jour même de son retour à Rome après une campagne militaire, et ce afin d’épouser Decimus. Elle resta fidèle à ce dernier jusqu’à sa mort.





Les amis des conjurés


Cicéron (Marcus Tullius Cicero), 106-42 avant notre ère. Il fut le plus grand orateur et penseur politique de son temps. Bien que partisan de Pompée dans la guerre civile, il resta en bons termes avec César. Il apporta ensuite son soutien aux assassins, remua ciel et terre pour combattre Antoine, fit le pari d’une alliance avec Octave – et le perdit. Il fut exécuté en -42. ge en -44 : soixante-deux ans.

Dolabella (Publius Cornelius Dolabella), 70-43 avant notre ère. Partisan de Pompée, il rallia le camp césarien, puis soutint les conjurés avant de les abandonner pour se ranger au côté d’Antoine en échange d’un commandement prestigieux en Orient. Après avoir traîtreusement assassiné Trebonius, il fut vaincu par les armées de Cassius et se suicida.

Cinna (Lucius Cornelius Cinna). Préteur en -44 et ancien beau-frère de César, il afficha sans scrupules son soutien aux conjurés, ce qui en scandalisa plus d’un.





Autres personnages

(neutres, non engagés ou appartenant à une autre génération)


Caton le Jeune (Marcus Porcius Cato), 95-46 avant notre ère. Sénateur de premier plan et adepte du stoïcisme, il était le grand ennemi de César. Il préféra se suicider plutôt que se rendre à César, un acte de bravoure qui galvanisa l’opposition au dictateur.

Pompée (Cnaeus Pompeius Magnus), 106-48 avant notre ère. Deuxième plus grand général et homme d’État du milieu du ier siècle après César, il devint le principal opposant de ce dernier, après avoir été son allié et son gendre, ce qui précipita la guerre civile.

Cnaeus Pompée (Cnaeus Pompeius), vers 75-45 avant notre ère. Fils aîné de Pompée, il fut battu par César à la bataille de Munda.

Sextus Pompée (Sextus Pompeius Magnus Pius), 67-35 avant notre ère. Fils cadet de Pompée, il dirigea la flotte qui combattit Octave et Antoine.

Labienus (Titus Labienus), mort en -45. Bras droit de César en Gaule, il soutint Pompée dans la guerre civile, et combattit César jusqu’au bout.

Atticus (Titus Pomponius Atticus), 110-32 avant notre ère. Banquier, chevalier romain, il était l’ami et le correspondant de Cicéron et avait de nombreuses relations dans le monde politique. ge en -44 : soixante-six ans.

Deiotarus (roi de Galatie), vers 107-vers 40 avant notre ère. Ce monarque increvable, rusé et violent changea de camp plusieurs fois. En -47, il fut accusé de comploter pour tuer César. ge en -44 : environ soixante-trois ans.





* * *



[1]. Nous précisons, pour tous les personnages, leur âge en -44 s’il est connu, ne serait-ce qu’approximativement.





Cartes




* * *





Première Partie

Retour à Rome




* * *





* * *





1.

Le cortège de César




* * *





En août de l’an 45 avant notre ère, sept mois avant les Ides de Mars[1], un cortège entra dans la cité de Mediolanum[2], l’actuelle Milan, dans la touffeur brumeuse de la plaine padane. Deux chars ouvraient la marche. Sur le premier, se tenait le dictateur Gaius Julius César, tout auréolé de sa victoire contre les factions rebelles en Hispanie (Espagne).

À la place d’honneur, à côté de César, se trouvait Marcus Antonius – mieux connu aujourd’hui sous le nom de Marc Antoine. L’année suivante, César l’aiderait à devenir l’un des deux consuls de Rome, magistrats les plus éminents après le dictateur. Le second char, derrière eux, transportait Decimus, le protégé de César, qui venait de terminer son mandat de gouverneur de la Gaule. À côté de lui, Gaius Octavius, plus connu sous le nom d’Octave, le petit-neveu de César qui, à seulement dix-sept ans, était déjà un homme incontournable.

Les quatre hommes s’étaient retrouvés dans le sud de la Gaule et avaient franchi les Alpes ensemble, par la Via Domitia, une route très ancienne, qui avait vu s’accomplir bien des désastres et des destins – c’est l’itinéraire qu’emprunta Hannibal pour attaquer Rome ou encore, si l’on en croit la légende, celui d’Hercule en route vers l’Espagne[3].

César fonçait droit sur Rome. Pour la seconde fois en un peu plus d’un an, il projetait de célébrer un triomphe en rentrant dans la capitale, proclamant, outre sa victoire militaire, la fin de la guerre civile commencée quatre ans plus tôt, au début de l’an 49 avant notre ère. Toutefois, mettre un terme à la guerre n’était pas une tâche aisée, tant ses racines étaient profondes. C’était en fait la seconde guerre civile qui déchirait Rome du vivant de César. Chacune d’elle était le révélateur des problèmes accablants qui écrasaient la cité : la pauvreté en Italie et l’oppression subie par les provinces ; l’égoïsme borné et la politique réactionnaire de la vieille noblesse ; la nécessité de faire appel, pour sortir de la crise, à un dictateur charismatique. Derrière tout cela se profilait une réalité nouvelle et dérangeante : le véritable pouvoir, à Rome, n’appartenait plus au Sénat ni au peuple, mais à l’armée.

Ténébreux et éloquent, sensuel et violent, César possédait un sens tactique extrême. C’est ainsi qu’il changea le monde, mû par son amour pour Rome et son désir de domination. Les troupes de César avaient tué ou réduit en esclavage des millions de personnes, dont nombre de femmes et d’enfants. Mais après ces bains de sang, il pardonna à ses ennemis, intérieurs comme extérieurs. Cette politique de la main tendue ne manqua pas de susciter de la méfiance – se pouvait-il que le conquérant devienne un artisan de la paix ? De toute façon, on n’avait d’autre choix que de l’accepter.

Parmi tous les Romains de son entourage, César avait offert à ces trois hommes en particulier – Antoine, Decimus et Octave – une place d’honneur lors de son retour en Italie. Pourquoi ? Et pourquoi alors l’un d’entre eux allait-il le trahir moins de sept mois plus tard ? Pourquoi, après la mort de César, ces trois hommes en viendraient-ils à lever des armées qui s’affronteraient à leur tour et, au cours d’une nouvelle guerre, à refaire à l’envers l’itinéraire menant du nord de l’Italie au sud de la Gaule ?

Voyons d’abord comment chacun de ces hommes a approché César dans les années qui ont précédé l’an -45.





L’ascension de Decimus


Decimus Junius Brutus Albinus, de son nom complet, était un intime de César[4]. Cela faisait bien dix ans que tous deux collaboraient, depuis l’an -56. Cette année-là, alors âgé d’environ vingt-cinq ans, Decimus fit sensation comme amiral de César en Gaule. Il remporta la bataille du Morbihan, qui assura la conquête de la Bretagne et ouvrit la voie à l’invasion de l’Angleterre.

Les premières impressions sont toujours cruciales et, dans ce cas précis, l’avenir les confirmerait. La guerre, la Gaule et César façonnèrent l’image de marque de Decimus. Il était vif, énergique, ingénieux et il aimait combattre. Il était fier, compétiteur dans l’âme et avide de gloire. Comme tant d’autres ambitieux de son rang, il se fit élire magistrat à Rome, mais les arcanes du pouvoir dans la capitale n’eurent jamais pour lui autant d’attrait que la frontière gauloise.

Decimus était né un 21 avril, autour de -81, dans une famille de la noblesse qui affirmait descendre du fondateur de la République romaine, Lucius Junius Brutus. Le grand-père de Decimus avait été un général et un homme d’État important, mais son père n’avait rien d’un soldat et sa mère était une séductrice, qui flirtait avec les idées révolutionnaires et avec l’adultère, avec César aussi, peut-être, qui conquit nombre de femmes mariées de la noblesse romaine. Selon l’hypothèse d’un grand historien, Decimus serait même le fils illégitime de César[5]. Pour piquante que soit cette théorie, aucune preuve n’est jamais venue l’étayer.

Toujours est-il que le jeune Decimus se fraya un chemin jusqu’à l’état-major de César, auquel il s’intégra[6]. Il était à son aise dans l’armée. Et, en emboîtant le pas à l’ambitieux général, il restaurait la réputation militaire de sa famille. Mais il n’était pas un inconditionnel de César.

Nous ne savons pas à quoi Decimus ressemblait. Était-il aussi séduisant que sa mère, célèbre pour sa beauté ? Aussi grand qu’un de ces Gaulois pour qui un jour il se fit passer ? La douzaine de lettres de sa main qui nous sont parvenues offre, mêlées, l’ambiance grossière du camp militaire et la courtoisie réglée, l’assurance du noble romain. Parfois élégante, sa prose est aussi émaillée d’expressions plus familières, du genre : « Bouge-toi un peu et crache le morceau. » Peut-être la vulgarité de ses gladiateurs – il en possédait une troupe – avait-elle légèrement déteint sur lui, mais cela, en tout cas, ne l’empêchait pas d’échanger des politesses avec le plus grand orateur de Rome, Marcus Tullius Cicéron.

En Gaule, Decimus participa à la plus grande aventure militaire de sa génération. Il fallut à César seulement huit ans (de -58 à -50) pour conquérir la vaste région, populeuse et belliqueuse, que les Romains appelaient la « Gaule chevelue », en référence aux longues tresses de ses habitants – une zone qui comprenait la majorité de la France, toute la Belgique, une partie des Pays-Bas et une petite portion de l’Allemagne (la Provence étant déjà une province romaine). César occupa également la Bretagne. Avec ses mines d’or, ses terres fertiles, ses réserves d’esclaves, la Gaule fit de César l’homme le plus riche de Rome. Une richesse qu’il partagea d’ailleurs volontiers avec des officiers comme Decimus.

Après sa victoire dans le golfe du Morbihan, en -56, Decimus s’illustra en -52, quand une grande révolte gauloise faillit renverser la domination romaine. Il joua un rôle majeur le jour le plus décisif de la guerre, au siège d’Alésia (en Bourgogne). À en croire le récit de César, Decimus lança la contre-offensive face à une attaque gauloise, lui ouvrant précisément la voie pour qu’il puisse ensuite faire son apparition, drapé d’un remarquable manteau de pourpre. L’ennemi capitula ; la guerre était finie – mis à part quelques opérations de nettoyage l’année suivante.

En -50, Decimus était de retour à Rome, pour prendre son premier poste de magistrat élu, celui de questeur – un responsable des finances[7]. La même année, en avril, il épousa Paula Valeria, une femme de noble extraction. Non sans avoir au préalable étouffé un scandale car, pour pouvoir épouser Decimus, Paula avait divorcé de son précédent mari, un Romain de premier plan, le jour même de son retour de la province étrangère où il était en mission[8].

Un an après le mariage de Decimus et Paula, en -49, la guerre civile éclata entre César et ses opposants de l’oligarchie. Ces derniers le considéraient comme un démagogue avide de pouvoir, un dangereux populiste qui menaçait leur mode de vie. Lui les voyait comme des réactionnaires à l’esprit étroit, qui insultaient son honneur – or nul ne se soucie plus de l’honneur qu’un noble romain.

Les adversaires principaux de César étaient Pompée et Caton. Pompée le Grand – Cnaeus Pompeius Magnus – n’avait guère de convictions politiques. En fait, il était un ancien allié de César ainsi que son ex-gendre. Sa carrière de conquérant l’avait mené en Hispanie, dans l’Asie romaine (l’actuelle Turquie) et au Levant ; Pompée était le plus grand général vivant de Rome avant l’entrée en scène de César. Marcus Porcius Cato, plus connu sous le nom de Caton le Jeune, était un sénateur éminent, fidèle à l’idée, passée de mode, d’un État libre, dirigé par une élite sage et riche. Rigide et doctrinaire, lui qui voyait en Rome la République de Platon, devint la risée de ceux qui pensaient qu’elle n’était que la fosse de Romulus[9]. Caton était l’ennemi numéro un de César.

En grande majorité, la famille de Decimus était partisane de Pompée et de Caton ; les frères de sa femme combattirent même à leur côté. À l’âge adulte, Decimus fut adopté dans le clan de Postumius Albinus, une famille patricienne dont l’un des ancêtres, disait-on, avait contribué à la chute des rois de Rome ; cette famille adoptive avait également des sympathies conservatrices. Pourtant, Decimus, lui, demeura fidèle au camp de César. Ce fut probablement au début de l’année -49 qu’il fit frapper des pièces célébrant ses victoires en Gaule, sa loyauté, son sens du devoir et son esprit d’unité – autant de thèmes de la propagande césarienne dans la guerre civile[10].

La même année, César nomma Decimus amiral chargé du siège de Massilia (Marseille), un port et une base navale importants, située sur la côte méditerranéenne de la Gaule, et qui soutenait les ennemis de César. S’ensuivit une bataille de six mois, à l’issue de laquelle Decimus détruisit la flotte de Marseille. Son énergie, son courage, son éloquence, sa perspicacité et son agilité au combat lui valurent l’estime de César. Il faut dire que la reddition de Marseille rehaussa à point nommé son image car c’était jusqu’alors Pompée qui s’était arrogé le monopole des victoires navales[11].

Puis César était rentré en Italie, avant de repartir pour l’Orient affronter Pompée. Il avait laissé Decimus à Marseille pour gouverner la Gaule à sa place durant l’année -45. Le général accrut alors encore son renom militaire en matant les Bellovaques rebelles, réputés pour être les meilleurs guerriers gaulois[12].

Decimus semblait aussi âpre que la région où il avait passé la plus grande partie de sa vie adulte. Il était l’un de ces Romains – rares, mais sans doute moins que ce que les sources veulent bien reconnaître – qui adoptèrent les us et coutumes des barbares qu’ils combattaient. Il parlait le gaulois, ce dont peu de Romains étaient capables, et il connaissait suffisamment bien le pays pour, une fois vêtu en Gaulois, passer pour un autochtone.

Aux alentours de juillet -45, Decimus croisa, dans le sud de la Gaule, César qui revenait d’Hispanie. Sans doute lui fit-il alors un compte rendu de l’évolution de la province sous son mandat, en l’absence du dictateur. César fut très content de lui, à en juger par la place d’honneur qu’il lui attribua lors de son retour en Italie.

Après plus de dix ans au service de César, Decimus revenait à Rome en héros, riche et en pleine ascension. Il allait prendre un poste de préteur (une haute fonction judiciaire) pour la fin de l’année -45. César lui avait octroyé le titre de progouverneur de Gaule cisalpine (c’est-à-dire, grosso modo, l’Italie du Nord) pour l’année -44 et de proconsul pour -42.

En bref, Decimus était bien parti pour redorer le blason de sa famille. À un détail près. Son père et son grand-père avaient occupé des postes électifs, issus du libre suffrage du peuple romain et exercés sous le contrôle du Sénat. Decimus, lui, ne faisait qu’obéir à César. Cela s’accordait mal avec l’idéal de dignitas cher à tout noble romain. C’est là un mot difficile à traduire : outre l’idée de « dignité », s’y agrègent les notions de « valeur », de « prestige » et d’« honneur » ; peut-être son meilleur équivalent serait-il le mot de « rang ».

La question, à ce stade, pour Decimus, est de savoir s’il va se satisfaire de rester dans l’ombre de César, ou s’il va se mettre en tête de jouer en solo.





Marc Antoine


Quand César, en route pour Rome, fit son entrée à Mediolanum, il partageait son char avec Marc Antoine. Celui-ci avait tout du parfait héros. Né un 14 janvier aux alentours de -83, il était dans la fleur de l’âge. Il était beau, fort, musclé. Il portait la barbe, à l’imitation d’Hercule, le demi-dieu dont sa famille affirmait descendre. Pour n’importe quel Romain, Hercule évoquait l’Hispanie, ce qui augmentait la portée symbolique de la présence d’Antoine au côté de César. Toute sa personne respirait l’énergie. Il était affable, intelligent et sûr de lui. Il buvait comme un trou sans honte aucune, et s’attachait ses soldats en partageant leurs repas. La santé de César eût-elle décliné un tant soit peu au fil des ans, comme on tend à le penser, que la solide présence d’Antoine aurait à elle seule été rassurante.

Antoine était issu d’une famille de sénateurs. Le clan de son père, les Antonii, était favorable aux conservateurs modérés, mais sa mère, Julia, était la cousine de César au troisième degré. Peut-être est-ce d’ailleurs ce qui valut à Antoine son ticket pour rejoindre César en Gaule, ce qu’il fit en -54.

Dans sa jeunesse, Antoine avait défrayé la chronique à Rome, où son penchant pour l’alcool et les femmes, ses nombreuses dettes et ses mauvaises fréquentations avaient achevé de lui faire un nom.

Mais, à vingt-cinq ans, il se rangea subitement. Il partit en Grèce étudier l’art oratoire et s’illustra comme commandant de cavalerie en Orient entre -58 et -55. Dès les premières batailles auxquelles il participa, il s’exposait en première ligne, forçait le mur en cas de siège, et de nombreux combats lui donnèrent bientôt l’occasion d’éprouver son courage et de connaître la victoire.

Nous n’avons pas trace de la première mission effectuée par Antoine pour le compte de César en Gaule, mais ce fut sans doute un beau succès, car, dans la foulée, César le renvoya à Rome en -53 afin qu’il brigue un poste de questeur – auquel il se fit effectivement élire. Il retourna ensuite en Gaule comme général de César et, à l’instar de Decimus, il put se targuer, à son retour, d’un bilan très prometteur.

Comme Decimus encore, il occupa un poste électif à Rome en -50 : celui de tribun de la plèbe, l’un des dix magistrats élus annuellement pour représenter les intérêts du peuple. C’est en cette qualité qu’Antoine joua un rôle capital dans la rupture fatale qui eut lieu cette année-là entre César et ses opposants du Sénat. Sous l’égide de Caton, le Sénat retira à César son titre de gouverneur des Gaules et lui interdit de briguer un second consulat. S’il revenait à Rome, César craignait donc d’être mis en accusation et injustement condamné par ses ennemis. Antoine eut beau tenter de contrecarrer les manœuvres du Sénat, il fut débouté, dut fuir Rome et rejoignit le camp de César.

Au cours de la guerre civile, Antoine se signala au point d’apparaître comme le meilleur général de César et un agent politique indispensable. César lui confia des missions hautement stratégiques : organiser la défense de l’Italie, faire traverser à ses légions une mer Adriatique infestée d’ennemis, ou encore assurer la jonction avec ses troupes en Macédoine romaine. Mais c’est surtout à la bataille de Pharsale, en Thessalie, le 9 août -48, qu’Antoine joua un rôle phare : c’était lui qui commandait le flanc gauche de l’armée de César lors de la bataille décisive contre Pompée. Et quand les vétérans de César enfoncèrent les rangs de Pompée, la cavalerie d’Antoine fit la chasse à l’ennemi en déroute.

La défaite, soudaine, fut catastrophique pour les ennemis de César. Ils avaient encore plusieurs cartes à jouer : des centaines de navires, des milliers de soldats, des alliés de poids et beaucoup d’argent. Mais, à voir ces milliers de soldats de Pompée morts sur le rivage de Pharsale, on sentit se lever le vent du changement politique dans la fosse de Romulus.

César passa l’année suivante en Orient, à nouer des alliances, lever des fonds, mater des rebelles et courtiser une nouvelle maîtresse ; pendant ce temps, il renvoya Antoine à Rome. Là, Antoine fit en sorte que César soit nommé dictateur pour l’année et lui-même magister equitum (maître de cavalerie), soit bras droit du dictateur. C’était la seconde fois que César endossait cette magistrature extraordinaire, ce qui déplaisait aux partisans de la liberté. Dans le même temps, les conservateurs s’indignaient qu’Antoine renoue sans vergogne avec sa vie de dépravé. Les sources évoquent ses nuits de débauche, ses beuveries tapageuses sur le Forum, vomissements à l’appui, ses chars tirés par des lions. Difficile par ailleurs de passer à côté de sa liaison avec une ancienne esclave devenue actrice, répondant au nom de scène de Cytheris (la fille de Vénus), tant elle et Antoine aimaient à s’afficher, partageant une même litière pour se déplacer dans Rome[13].

Sur le plan politique aussi bien que militaire, Antoine perdait le contrôle. Pour mater une révolte en faveur d’un allègement des dettes et d’un encadrement des loyers, Antoine envoya la troupe sur le Forum. L’affaire fut réglée dans un bain de sang : huit cents morts. Dans le même temps, des légions de vétérans de César, de retour en Italie, se mutinaient pour obtenir leur solde et leur démobilisation.

La situation exigeait la poigne de César, qui de fait revint à Rome à l’automne. Il apaisa la mutinerie, accepta de réduire les loyers, mais refusa d’annuler les dettes. Quant à Antoine… César avait toujours su exploiter les faiblesses des autres : après l’avoir éreinté auprès du Sénat, il passa l’éponge, changea d’avis et lui assigna une nouvelle mission.

N’importe quel Romain aurait refusé une telle tâche, mais pas Antoine. Il manquait peut-être de finesse en politique, mais cela ne le gênait pas de se salir les mains, et il était loyal. César chargea donc Antoine de vendre tous les biens confisqués à Pompée à divers adjudicataires privés. Or Pompée était le deuxième homme le plus riche de Rome, après César. Antoine devint ainsi sector, littéralement « coupeur », c’est-à-dire quelqu’un qui achète, dans le cadre d’une enchère publique, une propriété confisquée afin de la revendre par morceaux, pour un profit maximal. Les Romains considéraient une telle activité comme ignoble, indigne d’un homme de l’extraction d’Antoine. Ce n’était pas seulement un sale boulot, c’était aussi une mission dangereuse, car, en -47, les alliés et les fils de Pompée étaient encore armés, et pas qu’un peu. Un soldat tel qu’Antoine aurait sans doute préféré s’illustrer au cours de campagnes militaires en Afrique ou en Espagne. Au lieu de cela, il resta à Rome tout le début de l’an -45, à lever, grâce à ses ventes, les fonds nécessaires à César pour payer ses troupes. Antoine étant lui-même constamment à court d’argent, sans doute César le laissait-il se servir au passage.

Puis Antoine redressa la barre encore une fois en se remariant, après avoir divorcé. Il jeta cette fois-ci son dévolu sur une femme de la noblesse, deux fois veuve : Fulvie. De toutes les femmes puissantes de la période, Fulvie était hors classe. Un jour, elle s’arma d’une épée et, toute seule, recruta une armée[14] – ce qui lui valut le douteux honneur de voir son nom inscrit sur les projectiles lancés par ses ennemis, assorti de commentaires scabreux sur son anatomie[15]. Mais ses principaux combats, elle les mena avec des mots. Inconditionnelle du parti des Populares, elle épousa successivement trois hommes politiques : l’agitateur démagogue Clodius ; Curion, un tribun de la plèbe qui soutenait César ; puis, finalement et fatalement, Antoine. Les ennemis de ce dernier affirmaient que Fulvie le manipulait. Ce qui était faux. En revanche, cette maîtresse femme a sans doute contribué à raffermir le caractère d’Antoine, et elle lui a très certainement fait profiter de l’expérience politique qu’elle avait acquise auprès de ses deux précédents maris.

Au côté de César lors de son retour en Italie en -45, Antoine avait regagné la faveur du dictateur. Tandis qu’il entrait avec lui dans Mediolanum, savourant les acclamations de la foule, Antoine se voyait déjà, sans doute, promis à un avenir brillant. Pourtant, bien des obstacles l’attendaient…





Octave


Le troisième homme à occuper une place d’honneur auprès de César était Octave. Il était né le 23 septembre de l’an -63. Bien que le cadet d’Antoine ou de Decimus d’une bonne vingtaine d’années, il n’en dégageait pas moins, malgré son jeune âge, une autorité naturelle. Si Antoine était un Hercule, alors Octave était un petit Apollon[16] : très beau, les yeux pétillants, les cheveux blonds et délicatement ondulés. Seules ses mauvaises dents et ses cheveux constamment en bataille révélaient sa vraie nature : c’était un homme qui méprisait les apparences et se concentrait sur l’essentiel. Un homme doté d’une force intérieure apte à compenser largement un physique tout sauf herculéen.

Ni Antoine ni Decimus n’avaient accompagné César en Hispanie, contrairement à Octave. Il était arrivé trop tard pour combattre, au demeurant, car une grave maladie l’avait cloué au lit. Son état de santé, d’une façon générale, n’était pas des meilleurs. Quand il fut guéri, il rejoignit César en Hispanie avec ses amis, non sans subir l’épreuve d’un naufrage et du passage périlleux d’une contrée hostile. Cela lui valut l’admiration du dictateur, qui alla d’ailleurs croissante à mesure que celui-ci passait du temps avec le brillant et talentueux jeune homme. Jusqu’à ce que, donc, César offre à son petit-neveu l’honneur de partager son char en Hispanie[17]. Ce n’était pas la première fois que César signifiait publiquement son estime pour Octave : le jeune homme avait fait montre, répétons-le, de dispositions précoces.

En -51, alors qu’il n’avait que douze ans, il prononça l’oraison funèbre de sa grand-mère Julia, la sœur de César, à la tribune des Rostres. Peu après ses quinze ans, en -48, il fut élu membre du collège de prêtres le plus prestigieux de Rome. En tant que tel, il exerça provisoirement la fonction de magistrat suprême ; quel spectacle impressionnant que de le voir si jeune siéger au tribunal et rendre jugement sur le Forum ! En -46, César, de retour à Rome, célébra ses victoires en Gaule et dans la guerre civile par une série de triomphes. Au cours de l’un d’eux, il permit à Octave de suivre son char (probablement à cheval) en portant un insigne d’officier, alors même qu’Octave n’avait pas pris part à la campagne[18]. Comme un tel honneur était d’habitude réservé aux fils d’un général triomphateur, on y vit le signe que César considérait presque comme son fils son petit-neveu de dix-sept ans. C’était là un choix intéressant.

Contrairement à Antoine, à Decimus ou à César lui-même, Octave n’était pas le pur produit de la vieille noblesse romaine. Il n’était de noble ascendance que du côté maternel – sa mère, Atia, était la fille de la sœur de César, Julia. Le père d’Octave, Gaius Octavius, venait d’un milieu aisé sans être pourtant de tout premier plan ; il était issu d’une famille de chevaliers, c’est-à-dire, à Rome, une catégorie sociale de gens riches mais qui ne sont pas sénateurs. Gaius Octavius fut le premier sénateur de sa famille. Les Octavii étaient originaires de Velitrae (l’actuelle Velletri), une petite bourgade insignifiante des monts Albains, assez loin de Rome, ce qui donnait aux snobs du grain à moudre pour le mépriser. Gaius Octavius n’en fit pas moins une carrière militaire et politique brillante, quoique brève : il mourut en -59, à environ quarante ans.

Le jeune Octave, lui, avait vraiment quelque chose de spécial. Il était certes lié à César par le sang, mais il avait d’autres atouts pour le convaincre. L’oncle d’Octave, Quintus Pedius, et son cousin, Lucius Pinarius, descendaient également de la sœur de César, Julia, mais ils ne lui inspiraient pas la même estime. Chez le jeune Octave, en revanche, étaient déjà en germe l’ambition, le sens inné de la politique, la vision stratégique et la fermeté – en bref, le génie – qui le mèneraient un jour au pouvoir suprême.





Cavaliers seuls


Les quatre hommes dont les chars entraient à Mediolanum étaient loin de ne faire qu’un. Trois d’entre eux se disputaient la faveur de César, pour une seule place de favori. Antoine allait devenir consul avec la bénédiction du dictateur. Decimus allait devenir préteur à Rome et avait l’accord de César pour enchaîner sur un poste de gouverneur avant d’accéder, deux ans plus tard, au consulat. Octave, de son côté, parviendrait rapidement à une fonction aussi prestigieuse et se rapprocherait même de la source du pouvoir.

Comment Antoine et Decimus réagirent-ils à la soudaine ascension d’un jeune rival ? Là-dessus, nous ne pouvons guère faire que des suppositions. Chez les Romains, la jeunesse n’était pas une valeur en soi, encore moins pour des hommes de basse extraction ; il se peut donc qu’ils l’aient sous-estimé. Cela dit, des hommes aussi expérimentés qu’Antoine et Decimus n’ont pas pu ignorer la place de choix que tenait Octave dans le premier cercle de César. Octave avait beau être un jeune homme sympathique, Decimus n’avait pas pu manquer de repérer l’implacable ambition de celui qui partageait son char. Lui, Decimus, un descendant du fondateur de la République, laisserait-il le petit-fils d’un obscur politicien de Velitrae lui faire de l’ombre, l’écarter de l’homme qui dirigeait Rome ? Parler de jalousie serait sans doute exagéré, mais Decimus, en bon Romain, avait son honneur.

Cicéron a prétendu qu’Antoine aurait été à l’origine d’une tentative d’assassinat contre César en -46[19]. Si cette allégation ressemble fort à de la diffamation, une arme dont ne se privaient pas les orateurs romains, il est en revanche fort plausible qu’ait eu lieu ce qui suit, et qui remonte à -45 : toujours d’après Cicéron, quand Antoine, durant cet été-là, vint à la rencontre de César dans le sud de la Gaule, il entendit l’un de ses collègues suggérer timidement d’assassiner le dictateur[20]. Antoine n’était pas intéressé, mais il n’informa pas non plus César du danger, comme l’eût fait un ami loyal, et il préféra garder cela pour lui.

À voir le victorieux cortège entrer dans Mediolanum, on pouvait croire ces hommes unis, mais, derrière le vernis de façade, se jouait une véritable lutte pour le pouvoir. Le dictateur n’aurait pas dû fermer les yeux là-dessus ; c’est pourtant ce qu’il fit. Car, pour l’heure, il avait du monde à voir, des Romains montés exprès vers le Nord pour l’accueillir. Parmi ceux-là, un personnage particulièrement important et ambivalent : Marcus Junius Brutus (à ne pas confondre avec Decimus Brutus). En seulement quelques années, cet ancien ennemi de César était devenu son ami et son lieutenant. Jamais très loin, en coulisse, œuvrait une femme qui faisait le lien entre eux : Servilia, la mère de Brutus et ex-maîtresse de César.





* * *



[1]. Sur la chronologie du retour de César d’Hispanie, voir Lily Ross Taylor, « On the Chronology of Cicero’s Letters to Atticus, book XIII », Classical Philology, 32/3, 1937, p. 8-240.



[2]. Plutarque, Vie d’Antoine, 11, 2. Plutarque fait seulement mention des quatre hommes traversant l’Italie sans nommer aucune ville précisément, mais leur passage par Mediolanum est probable, car c’est l’une des plus grandes villes de Gaule cisalpine.



[3]. Voir Matthias Gelzer, Caesar, Politician and Statesman, trad. Peter Needham, Cambridge, Harvard University Press, 1968, p. 299 ; Bernard Camillus Bondurant, Decimus Brutus Albinus : A Historical Study, Chicago, University of Chicago Press, 1907, p. 36.



[4]. Nicolas de Damas, Vie d’Auguste, 23, 84 ; Velleius Paterculus, Histoire romaine, 2, 64, 2 ; Plutarque, Vie de Brutus, 13 ; Appien, Les Guerres civiles à Rome, 2, 111 ; Dion Cassius, Histoire romaine, 44, 18, 1.



[5]. Ronald Syme, « Bastards in the Roman Aristocracy », Proceedings of the American Philosophical Society, 104/3, 1960, p. 323-327 ; « No Son for Caesar ? », Historia, 29, 1980, p. 422-437, notamment p. 426-430. Pour une défense convaincante de la thèse inverse, voir Georges Michel Duval, « D. Junius Brutus », Latomus, 50/3, 1991, p. 608-615.



[6]. La première fois que nous entendons parler de lui, c’est en Gaule en -56 ; toutefois, nous avons de bonnes raisons de croire qu’il avait déjà servi César en Hispanie en -61. Voir les arguments donnés par R. Schulz, « Caesar und das Meer », Historische Zeitschrift, 271/2, 2000, p. 288-290.



[7]. G. V. Sumner, « The Lex Annalis Under Caesar (Continued) », Phoenix, 24/4, 1971, p. 358-359.



[8]. Nous ne connaissons pas le nom du mari. Cicéron, Lettres à ses amis, 8, 7, 2.



[9]. Cicéron, Lettres à Atticus, 2, 1, 8.



[10]. Les pièces commémoraient aussi la famille adoptive de Decimus, les Postumii Albini. Voir M. H. Crawford, Roman Republic Coinage, Londres et New York, Cambridge University Press, 2001, vol. 1, p. 92, 466, 547 et 711 ; vol. 2, p. 736.



[11]. Comme l’écrivit plus tard un poète romain, Decimus fut le premier à ajouter une victoire navale aux succès de César dans la guerre civile. Lucain (39-65 avant J.- C.), Pharsale, 3, 761-762.



[12]. Abréviateur de Tite-Live, Periochae, 114, 9 ; César, Commentaires sur la Guerre des Gaules, 2, 4, 5 ; Strabon, Géographie, 4, 4, 3. Les Bellovaques vivaient en Picardie, dans le nord de la France.



[13]. Plutarque, Vie d’Antoine, 9 ; Cicéron, Lettres à Atticus, 10, 10, 5 ; Cicéron, Philippiques, 2, 58.



[14]. Dans le cadre de la guerre de Pérouse, en -41.



[15]. Dans le cadre du siège de Pérouse (l’actuelle Perugia italienne) en -40. Voir Corey Brennan, « Perceptions of Women’s Power in the Late Republic : Terentia, Fulvia, and the Generation of 63 BCE », in Sharon L. James et Sheila Dillon James (éd.), A Companion to Women in the Ancient World, Malden, MA, Wiley-Blackwell, 2012, p. 358 ; Judith P. Hallett, « Perusinae Glandes and the Changing Image of Augustus », American Journal of Ancient History, 2, 1977, p. 151-171.



[16]. Suétone, Vie des douze Césars, « Auguste », 79.



[17]. Velleius Paterculus, Histoire romaine, 2, 59, 3.



[18]. Nicolas de Damas, Vie de César, 18, 17.



[19]. Cicéron, Philippiques, 2, 74.



[20]. Ibid., 2, 34 ; Plutarque, Vie d’Antoine, 13.





2.

Les Optimates, les Meilleurs




* * *





Brutus


Au mois d’août -45, César eut à Mediolanum[1] une entrevue avec Marcus Junius Brutus, à qui il avait confié le gouvernement de la Gaule cisalpine l’année précédente[2]. En -45, la province avait échu à un autre gouverneur, et Brutus était rentré à Rome ; il faisait à présent le trajet inverse, remontant en Italie du Nord pour rendre compte à son chef.

La perspective de se faire ainsi évaluer par le dictateur devait être particulièrement intimidante, même si, à cinquante-cinq ans, César commençait à accuser son âge. Il était sujet à des vertiges, symptômes probables de son épilepsie (il faisait des crises de temps en temps)[3]. Il perdait ses cheveux. Quinze ans de guerre, ou presque, avaient marqué ses traits et creusé ses joues. Il n’en restait pas moins un homme rusé et dangereux. Selon le témoignage d’un contemporain, il était l’incarnation du talent, de l’art du stratège, de la mémoire, de la littérature, de la prudence, de la précision, de la réflexion et de l’endurance au travail[4].

Pourtant, Brutus n’était pas du genre à se laisser intimider. À quarante ans, il était dans la fleur de l’âge. C’était un homme fier, extrêmement doué, consciencieux, noble d’esprit et sans doute un peu vaniteux. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Brutus avait le physique d’un leader[5]. Une pièce de monnaie et un buste de marbre qui le représentent montrent bien l’intelligence du personnage, sa force de caractère, ses traits d’une régularité toute classique. Il apparaît comme quelqu’un de vigoureux et de mûr, dont le regard dit toute la détermination. Sa chevelure était fournie et bouclée, son front saillant, ses yeux enfoncés, son nez droit, ses lèvres épaisses, son menton proéminent et son cou puissant. Peut-être redoutait-il un peu César car, contrairement à Antoine, Decimus ou Octave, il n’était pas un partisan de la première heure, mais un ancien ennemi repenti – exemple parmi d’autres de la politique de clémence de César, qui accordait volontiers le pardon à ses adversaires, allant parfois jusqu’à les gratifier d’une magistrature.

Confier la Gaule cisalpine à Brutus était de la part de César un gage de grande confiance. Il s’agissait en effet d’une province stratégique, celle-là même d’où, en -49, César avait initié sa marche sur Rome pendant la guerre civile. Son gouverneur disposait de deux légions pour l’aider dans sa mission : il fallait donc absolument éviter de confier ce poste à un ambitieux, a fortiori à un incompétent ou à un vautour. Les habitants de la province étaient des partisans de César, nombre d’entre eux lui étant redevables de leur récente citoyenneté romaine – pour la plupart, les autres Italiens étaient déjà citoyens romains –, ce qui était un gage de bon traitement. Ce qu’il fallait, c’était un administrateur efficace mais inoffensif. Brutus était la solution.

Contrairement à Antoine, à Decimus ou à César lui-même, Brutus n’était pas un militaire. Civil jusqu’au bout des ongles, il s’en remettait avant tout aux normes constitutionnelles romaines. Rome n’avait pas de constitution écrite ; sa constitution reposait sur les coutumes de son gouvernement – traditions essentielles pour un Brutus, nettement moins pour ceux qui évoluaient en dehors du merveilleux cercle des privilégiés. Bien que philosophe, Brutus avait les pieds sur terre. Il croyait en la République, en la liberté, aux services rendus entre amis, à la réussite. Avec un tel homme, César pouvait faire affaire. Brutus se révéla de fait un excellent gouverneur – un des rares Romains à ne pas avoir pressuré les populations locales. En signe de reconnaissance, celles-ci érigèrent à Mediolanum une statue à son effigie[6].

Sans doute Brutus n’était-il guère satisfait de ses émoluments. Quand il était sous-gouverneur (questeur) en Cilicie (au sud de l’actuelle Turquie), en -53, il s’en mettait plein les poches en extorquant de l’argent aux autochtones. En Gaule cisalpine, il n’avait plus aucune marge de manœuvre : César ayant une stratégie d’alliance avec les élites locales, il était plus difficile de les escroquer. En outre, César faisait surveiller les gouverneurs, surtout dans les provinces aussi importantes que la Cisalpine. C’en était fini, pour Brutus, du pillage de ses administrés. César avait certes d’autres moyens de récompenser ses hommes, mais cela dépendait de son bon vouloir – au détriment, donc, de l’indépendance si chère au cœur de tout noble Romain.

César et Brutus traversèrent ensemble la Gaule cisalpine[7], discutant sans doute de la distribution des terres de cette province fertile aux vétérans de César. Le dictateur loua Brutus pour le travail qu’il avait accompli et lui promit un brillant avenir : il le ferait préteur urbain (le juge suprême de Rome) pour l’année -44 et consul en -41. Mis à part la dictature, les deux postes de consuls étaient à Rome les magistratures les plus hautes. En fin politique qu’il était, César fit peut-être à Brutus d’autres promesses encore. Pendant la guerre civile, le dictateur s’était arrogé certains pouvoirs qui, une fois la paix rétablie, seraient rendus au Sénat et au peuple romain ; c’est du moins ce qu’espéraient les plus optimistes. Et cela ne coûtait rien à César d’encourager de tels espoirs. Cela explique pourquoi Brutus, comme il l’avoua après coup, crut alors que César allait se ranger de leur côté, du côté de l’élite qui dirigeait traditionnellement Rome, suivant une vision étroite et conservatrice de l’intérêt commun – le groupe des autoproclamés Optimates, c’est-à-dire : les « Meilleurs ».

Il n’y avait pas, à Rome, de partis à proprement parler, mais les hommes politiques se répartissaient en deux groupes. Le pendant des Optimates, les « Meilleurs », étaient les Populares, ou « Populaires »[8]. L’un et l’autre groupe était dirigé par des élites, qui cherchaient à recueillir le vote des gens ordinaires, souvent en échange de protection et d’assistance.

Les Optimates représentaient une classe d’héritiers privilégiés. Selon eux, une toute petite élite, essentiellement la noblesse romaine, devait continuer à gouverner l’empire et ses cinquante millions d’habitants ainsi qu’elle avait gouverné la seule cité de Rome pendant des siècles. D’après eux, peu nombreux étaient ceux qui possédaient la naissance, l’éducation, la richesse et la vertu nécessaires pour maintenir Rome dans sa grandeur et sa liberté. Ils n’avaient nulle envie de partager leurs privilèges, ni avec les classes supérieures de l’Italie ou de l’empire, ni surtout avec les masses.

Les Populares, eux, militaient pour le changement. Ils soutenaient les pauvres, les sans-terre, les étrangers, les non-citoyens, les nobles criblés de dettes ou encore, dans toute l’Italie, ces hommes riches mais non issus de la noblesse qui formaient le groupe des chevaliers romains, ou ordre équestre – et qui sollicitait son admission au Sénat.

Le Sénat, en effet, était un club très fermé. Ses membres, recrutés à vie, veillaient jalousement sur leurs privilèges. Ils venaient principalement de quelques familles éminentes, et suivaient peu ou prou le même parcours : une haute magistrature à Rome, pour un mandat de un an en général ; ensuite pour certains un poste dans une province, puis le restant de leur vie au Sénat. Bien que les Optimates aient été majoritaires dans cette assemblée, les Populares y étaient également représentés.

César ne faisait pas partie des Optimates. C’était même tout le contraire – il était le plus grand des Populares de Rome, qui avait su réunir une large coalition, inédite, portée au pouvoir par la volonté du peuple et les armes de ses légions.

Les Romains appelaient leur régime politique la République – littéralement la « chose publique » en latin. La République survivrait-elle au passage de César ? Telle était la question qui préoccupait alors les Optimates.





Cicéron


Si la République avait une voix en -45, c’était bien celle de Cicéron. Une voix étouffée, au demeurant, car rares étaient ceux qui avaient l’audace de s’opposer ouvertement à César. Ancien consul et chef de file des Optimates en -49, Cicéron avait soutenu Pompée durant la guerre civile avant de faire la paix avec César. Mais, à soixante ans, Cicéron se tenait désormais à l’écart de la vie politique et se consacrait surtout à la philosophie. Les bustes de l’époque le représentent vieillissant, mais toujours vaillant, ridé, le menton saillant, le nez aquilin et le front dégarni.

Cicéron se méfiait de César. En privé, il l’appelait « le roi[9] ». Quant à l’idée que César pût se rallier aux Optimates, à laquelle Brutus voulait croire, Cicéron la trouvait absurde.

« Où va-t-il les trouver ? » ironisait-il. « À moins de se pendre[10] ! » : après le bain de sang de la guerre civile, ils étaient rares, les Optimates à être encore en vie. Brutus était des leurs, avait cru Cicéron, mais Brutus l’avait déçu : « Quant à Brutus, il sait de quel côté sa tartine est beurrée[11]. »

Il était facile pour Cicéron d’être critique envers César tant que celui-ci était à des centaines de kilomètres. Mais il était plus difficile de lui résister quand on se trouvait en face de lui, comme c’était le cas pour Brutus. Cicéron, qui ne l’ignorait pas, dénigrait César en privé, mais le louait en public. César était l’un des plus puissants orateurs de Rome doublé d’un séducteur. Aussi, quand Cicéron écrivit que César était « quasiment, de tous les orateurs, celui qui parlait le latin avec le plus d’élégance[12] », César lui retourna le compliment en disant de Cicéron qu’il était « le pionnier, le quasi-inventeur de l’art oratoire[13] ». Il alla même plus loin, toujours à propos de Cicéron, en affirmant qu’« il était plus admirable encore d’avoir repoussé les frontières du génie romain que celles de l’empire[14] ». César se serait bien gardé d’évoquer avec une telle chaleur la politique de Cicéron, domaine pourtant cher à l’orateur.

Entre -46 et -44, Cicéron eut une abondante production philosophique, dans laquelle il fit une excellente description des idéaux républicains. Il pleurait la République, mais admettait qu’elle risquait de ne pas survivre. Les Romains étaient un peuple pragmatique, après tout. En -46, il écrivit à un de ses correspondants que la République était en ruines, soumise au règne de la force plutôt qu’à celui de la justice : « C’en est fini de la liberté[15]. » Mais, un peu plus tard la même année, il écrivit à un ami qu’il y avait de l’espoir, car certains signes semblaient indiquer que César cherchait à instaurer à Rome « quelque forme de république[16] ». Par ailleurs, il comprenait la démarche courtisane de Brutus auprès de César : « Que pouvait-il faire d’autre[17] ? »

Qu’il ait ou non apprécié Brutus, Cicéron reconnaissait du moins son talent et l’importance du personnage. Dans son Brutus (-46), il le gratifia du plus beau compliment qui fût à ses yeux. Brutus, affirmait-il, progressait si bien dans sa jeune carrière qu’il pourrait devenir l’un des plus grands orateurs du Forum. En d’autres termes, il aurait pu être ce qu’avait été Cicéron au faîte de sa gloire. En réalité, Cicéron en rajoutait, car il avait pour sa part de fortes réserves à propos du talent oratoire de Brutus. Quant à savoir pourquoi Brutus n’atteignit jamais des sommets en la matière, la réponse est simple : César avait ce don d’inhiber la liberté de parole. La flagornerie remplaçait alors la franchise, comme on peut le voir dans un discours prononcé par Cicéron lui-même en -46 : l’orateur flatta César autant qu’il put, évoquant sa « gloire éternelle », fruit de son « courage divin »[18]. Ce jour-là lui avait semblé si beau, confia-t-il ensuite à un ami, qu’il avait presque cru entrevoir la renaissance de la République[19].

Malgré tout, il était difficile de rester optimiste dans cette nouvelle Rome. À mi-voix, Cicéron, souvent plus sombre, rappelait ces exemples, dont regorgeait l’histoire grecque, d’hommes habiles ayant accouché d’une monarchie (regna, au singulier regnum) et d’un roi (rex)[20]. Or, ces termes étaient tabous à Rome. Aux yeux des Romains, la monarchie évoquait le pouvoir arbitraire, la tyrannie et même l’esclavage[21]. Un roi, c’était l’ennemi d’un gouvernement libre, constitutionnel.

Les ancêtres de Brutus étaient célèbres pour avoir jadis expulsé de Rome son dernier roi, tandis que lui, Brutus, au lieu de s’élever contre César, semblait gober tout ce qui sortait de la bouche du dictateur. Cicéron s’en plaignait[22], mais il aurait dû finir par comprendre, depuis le temps, que Brutus avait pris le pli de croire ce qui lui était le plus avantageux. Toute sa vie, Brutus avait retourné sa veste et fait montre d’une souplesse impressionnante. Peut-être son éducation expliquait-elle une telle inconstance.





Servilia


La mère de Brutus, Servilia, était l’une des femmes les plus puissantes de Rome. Elle était la fille talentueuse, séduisante et ambitieuse d’une grande famille patricienne. Dès sa naissance, elle disposait d’un important réseau de relations, et faisait son affaire de continuer à l’alimenter. Ce à quoi elle tenait le plus : son fils et son amant.

En -77, à l’âge de huit ans, Brutus perdit son père. Ce dernier, qui, comme son fils, s’appelait Marcus Junius Brutus, fut l’un des meneurs d’une révolte matée par Pompée. Après avoir soutenu un siège, le père de Brutus finit par se rendre… pour être alors traîtreusement assassiné, si ce n’est sur ordre direct de Pompée, en tout cas avec son assentiment. Quoi qu’il en soit, la famille ne s’y trompa pas : elle rendit Pompée responsable de sa mort et conçut une haine éternelle envers lui.

L’éducation du jeune Brutus revint à Servilia. Les Romaines se mariaient jeunes, et Servilia était encore adolescente quand elle eut Brutus (vers -85). Quand son mari fut assassiné, elle avait une petite vingtaine d’années et se remaria avec un homme politique de premier plan, sans jamais rien ressentir pour lui.

Rompue à l’art de séduire les puissants, elle se réserva le plus puissant de tous : César.

Il n’aima de fait aucune femme autant que Servilia, mère de Marcus Brutus. Il lui donna, pendant son premier consulat (en -59), une perle qui lui avait coûté six millions de sesterces (c’est-à-dire à peu près 7 000 fois le salaire annuel d’un légionnaire de César, ou l’équivalent actuel de centaines de millions de dollars)[23].

Servilia jouait auprès de César le rôle de confidente et parfois les intermédiaires dans certaines négociations politiques un peu délicates ; quand le conquérant était absent, elle était, en outre, ses yeux et ses oreilles à Rome. Plus tard, César prit d’autres maîtresses. Mais Servilia, qui avait l’art de s’introduire dans les plus hautes sphères, fit tout pour rester à la manœuvre. Elle évoluait notamment dans le cercle des acteurs financiers et politiques de son temps[24].

Femme d’exception comme l’époque les aimait, Servilia exerçait dans l’ombre un véritable pouvoir politique. Il n’était pas rare que la femme « savante et avisée[25] » décrite par Cicéron soit chez elle entourée d’hommes éminents venus la consulter[26]. Il lui arrivait d’influencer la rédaction de lois. Et personne ne voyait là rien de bien extraordinaire.

Toutefois, sa préoccupation première demeurait ses enfants. Elle maria ses trois filles à des hommes politiques prometteurs. Quant à son fils, il était le « début et la fin de ses soucis[27] », comme l’écrivit un jour un correspondant à Brutus adulte – ce qui était sans doute déjà vrai dans son enfance. Servilia se dévoua en effet à la carrière de son fils, en commençant par le faire adopter dans sa famille par son demi-frère, Caton d’Utique. C’est cet oncle qui servit au jeune Brutus de principal modèle masculin, Caton étant par ailleurs l’ennemi numéro un de César.

Brutus, à ce que l’on sait, passa la moitié de sa vie à satisfaire les exigences implacables de Caton et l’autre moitié à s’en défaire. Puis, un an avant que Brutus rencontre César, en -45, Caton mourut. Son fantôme n’en fut que chaque jour plus présent, son œil réprobateur planait sur Rome tout entière, et surtout sur le cœur encore tendre de Brutus – l’oncle mort parlait ainsi à son pupille avec plus de force qu’il l’avait jamais fait de son vivant.





Caton


Caton était un homme brillant, éloquent, ambitieux et un patriote un brin excentrique – en bref, il était hors norme. Élitiste, il méprisait le peuple. Mais il défendait aussi la liberté d’expression, les procédures constitutionnelles, le devoir et le service civiques, l’honnêteté dans l’administration et la recherche éclairée de l’intérêt commun.

Tout comme César, il impressionnait ses contemporains par sa noblesse et son éloquence. Mais, contrairement à César, il menait une vie austère. Adepte de la philosophie stoïcienne, il affichait son mépris du luxe en voyageant à pied plutôt que sur les litières prisées par les gens de son rang. Parfois même il arpentait pieds nus les rues pavées de Rome. Il nous reste de lui un buste, qui le représente les traits sérieux, l’air pensif, le regard songeur[28].

Caton croyait en une République autoritaire, vertueuse et libre. Dotée de magistrats qui suivraient les avis du Sénat, ce dernier étant un lieu de débat public réservé aux personnes les plus nobles, les plus sages et les plus expérimentées de Rome.

César, soutenait Caton, n’avait d’autre objectif que son pouvoir et sa gloire personnels, en vertu d’un carriérisme auquel il sacrifierait la liberté républicaine. Un jour qu’il était en colère, Caton traita César d’ivrogne, mais il sut se reprendre : « César, dit-il plus tard, est, de tous ceux qui partirent pour renverser le gouvernement, le seul qui ne s’enivrait pas[29]. » Toutefois, ses attaques contre César se retournèrent un jour contre lui de façon fort embarrassante : en pleine séance du Sénat, quelqu’un fit passer une lettre à César, et Caton, flairant la conspiration, demanda à ce qu’elle soit lue à haute voix. Il s’agissait, en vérité, d’une lettre d’amour de sa demi-sœur Servilia[30].

Brutus partageait l’hostilité de Caton envers quiconque prétendait détenir le monopole du pouvoir politique. La liberté, estimaient-ils tous deux, exigeait un partage du pouvoir. Comme son cousin éloigné Decimus, Brutus affirmait descendre de Lucius Junius Brutus, qui, expulsant le dernier roi de Rome en -509, avait fondé la République. Du côté de sa mère, Brutus avait pour ancêtre Gaius Servilius Ahala, qui, en -439, avait tué un aspirant au pouvoir royal. Pour que cet héritage fût bien connu de tous, Brutus affichait un arbre généalogique dans la salle de réception (tablinum) de sa villa, en plus des masques de cire des ancêtres auxquels toute famille noble se devait d’offrir une place d’honneur.

Contrairement à Antoine ou à Decimus, qui n’étaient pas des intellectuels, Brutus partageait le goût de son oncle Caton pour la philosophie ; peut-être nourrissait-il aussi, comme lui, certaines réserves envers l’amant de Servilia, César. Il n’a pas pu ignorer la rumeur qui faisait de lui le fils illégitime de César, une rumeur très certainement fausse, au demeurant, car César n’avait que quinze ans à la naissance de Brutus, en -85. Ironie du sort, cette rumeur a pu favoriser l’ascension du jeune homme, quand bien même cette seule idée de bâtardise mettait Brutus hors de lui.

Ainsi éduqué sous la double tutelle de Caton et de Servilia, Brutus développa un goût du compromis, mais révéla aussi un talent pour la trahison.





Changer de camp


La carrière du jeune Brutus allait bon train. En tant qu’assistant du gouverneur en -53, Brutus avait prêté de l’argent aux habitants d’une ville de Chypre, au taux d’intérêt annuel indécent de 48 %. Quand la ville refusa de payer, les hommes de main de Brutus, soutenus par des cavaliers en arme, enfermèrent les conseillers municipaux dans la salle du conseil jusqu’à ce que cinq d’entre eux meurent de faim. Quand il l’apprit, Cicéron fut scandalisé.

La guerre civile éclata quatre ans plus tard, en -49. Caton prit la tête des ultraconservateurs qui voyaient en César un tel danger pour la République qu’il était impensable de négocier avec lui. Brutus, bien qu’il ait tenu Pompée pour responsable de la mort de son père, adopta aussi cette position, fidèle en cela à la fois au régime républicain et à Caton. Au cours de la lutte armée qui s’ensuivit, Brutus prit part à la bataille de Pharsale, en -48, qui vit l’affrontement décisif avec les troupes de César. Pompée en réchappa de justesse. Brutus aussi, si l’on peut dire : d’après un témoin, il s’enfuit du camp de Pompée assiégé après la défaite, et parvint, en coupant à travers les marais, à gagner une ville voisine. De là, il écrivit à César.

Brutus savait probablement que César avait décidé des mesures de clémence. Il pardonnait à ses ennemis – rupture radicale avec la politique du précédent dictateur que Rome avait connu, Lucius Cornelius Sylla. Sous le règne violent de Sylla (-82 à -80), les ennemis du dictateur étaient exécutés et leurs biens confisqués. Or César tenait à montrer qu’il n’était pas Sylla. Mais Brutus ne voulait pas seulement être gracié ; il voulait faire carrière, et c’est ce qu’il fit.

Certains racontent que César aurait donné l’ordre, à Pharsale, d’épargner Brutus, par égard pour Servilia[31]. Mais César n’étant pas à ce point sentimental, si l’histoire est vraie, c’est qu’il devait avoir une bonne motivation politique. La puissante Servilia était une excellente amie, mais il ne faisait pas bon l’avoir pour ennemie. César a-t-il pu craindre par ailleurs que Brutus ait été son fils, comme certains l’ont suggéré[32] ? Cette allégation, on l’a vu, était très certainement fausse, mais César devait connaître cette rumeur et ne voulait pas que l’on puisse le soupçonner d’avoir tué son propre fils.

À cela s’ajoute l’opinion que César avait de Brutus. Des années plus tard, Cicéron entendit un proche de César rapporter ce que ce dernier aimait à répéter sur Brutus : « Il n’est pas facile de savoir ce que veut cet homme, mais quand il veut quelque chose, il le veut vraiment[33]. » César cernait bien ici les contours de la personnalité d’un homme remarquable et déterminé, mais difficile à neutraliser.

Si Brutus était précieux aux yeux de César, c’était surtout pour sa valeur symbolique. Il était le neveu de Caton, il était populaire à Rome, où il avait une réputation d’honnête homme, et il était le premier grand nom de la noblesse romaine à rallier son camp. Peut-être après tout Brutus raisonnait-il ainsi : il avait fait son devoir en combattant à Pharsale, mais, après la victoire de César, il était temps d’accepter la réalité. Sans s’arc-bouter sur ses principes.

César réserva donc un accueil chaleureux à Brutus. D’après Plutarque, les deux hommes allèrent se promener ensemble. Ils étaient seuls, et César chercha à savoir où Pompée avait pu s’enfuir. Brutus répondit qu’il l’ignorait, suggérant toutefois que c’était peut-être en Égypte, où le général avait des alliés. César fut convaincu, nous dit Plutarque, et, toutes affaires cessantes, se mit en route pour l’Égypte[34].

César donne une autre version de l’épisode dans ses Commentaires sur la guerre civile[35], un texte devenu un classique, où il raconte les événements à sa façon, en un mélange d’histoire et de propagande. Il s’efforce notamment de minimiser les atrocités d’un conflit qui l’amenait à tuer des citoyens romains. César, donc, explique pour sa part qu’il se dirigeait vers l’est, en direction d’Éphèse (dans l’actuelle Turquie), quand il apprit que Pompée avait été vu à Chypre et en conclut qu’il devait viser l’Égypte. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il aurait lui aussi mis cap sur l’Égypte. Mais César ne mentionne jamais Brutus dans ses Commentaires. Peut-être avait-il décidé de ne pas dévoiler la trahison de Brutus, à moins qu’il ait considéré les indications de ce dernier comme trop incertaines pour se précipiter en Égypte.

Cicéron aussi fit la paix avec César, mais, au Sénat, de nombreux notables le combattirent. Les Optimates avaient encore des hommes, de l’argent et disposaient de la plus puissante flotte de Méditerranée. Leurs dirigeants rejoignirent la province romaine d’Afrique (l’actuelle Tunisie), où ils pouvaient compter sur des renforts alliés. Pompée parvint en Égypte, mais à peine eut-il posé le pied sur le rivage qu’il fut assassiné.

Il fallut encore un an à César pour venir à bout de ses ennemis en Afrique romaine, mais quand il y parvint, en avril -46, il les écrasa en bataille rangée. Puis il marcha vers l’ouest, sur Utique (à l’ouest de l’actuelle Tunisie), ville portuaire et capitale de la province. La cité était sous le commandement de Caton, dernier rempart contre César en Afrique du Nord. César savourait d’avance la grande victoire symbolique que représenterait la reddition de Caton. Il voulait voir Caton accepter la clémence de César.

Mais Caton refusa. Il considérait César comme un tyran[36]. Or la grâce d’un tyran, comme il le déclara, était pire que la mort. Caton décida de se suicider. Il dit à son fils qu’il avait été élevé dans la liberté d’action et d’expression et qu’il était désormais trop vieux pour apprendre l’esclavage[37]. Seul, la nuit tombée, il prit un poignard et se retourna les entrailles[38], mais, peu après, ses amis le trouvèrent dans cet état et un médecin vint recoudre sa blessure. Caton arracha les sutures et finit par mourir.

Quand César apprit la nouvelle, il aurait dit : « Ô Caton, je t’en veux de ta mort comme tu m’en as voulu de te sauver la vie[39]. » Le suicide de Caton, en effet, gâchait la belle histoire de César. Il restait un moyen simple et efficace de sauver la face : le silence. Aujourd’hui, nous imaginons les Romains comme un peuple où un noble suicide suscite l’admiration, mais une telle perception ne s’imposa que plus tard. En -46, le suicide était mal vu : même Brutus désapprouva l’acte de son oncle Caton, le jugeant impie et indigne d’un homme[40]. Toujours est-il que César avait fait là une grosse erreur.

Quand il rentra à Rome à l’été -46, César obtint du Sénat l’autorisation de célébrer quatre triomphes d’affilée. Il battait ainsi Pompée, resté dans les mémoires pour en avoir célébré trois en trois ans. Le dernier triomphe de Pompée, fêté en -61 pour ses victoires en Orient, avait été particulièrement grandiose. Ceux de César, bien entendu, furent encore plus fastueux.

Comme se réjouir de la mort de citoyens romains eût toutefois été indécent, César passa sous silence le bilan de la guerre civile, préférant exalter ses victoires en Gaule et sur d’autres peuples ennemis. La foule, par ailleurs, s’amusa de certains épisodes imprévus, comme de ses soldats raillant ainsi leur chef : « Romains, surveillez vos femmes, l’adultère chauve est de retour[41] ! »

Durant les parades triomphales, des pancartes couvertes d’inscriptions étaient souvent brandies. César veilla à ce qu’aucun nom romain ne soit mentionné. En revanche, il autorisa les tableaux illustrant le suicide de trois grands généraux romains après leur défaite en Afrique. Sur l’un d’eux, on voyait Caton « se déchirer comme une bête fauve[42] ». La foule hua ce spectacle. En discréditant la mort de Caton, César ouvrait à son pire ennemi la voie de la postérité.

Car ce n’était là qu’un début. Les mois suivants, Caton fit l’objet d’une sorte de guerre littéraire. Brutus commanda à Cicéron un Caton, opuscule en hommage à feu son oncle. Conscient qu’il risquait ainsi d’offenser César et ses amis, Cicéron accepta néanmoins la mission. Il avait en effet beaucoup d’admiration pour Caton, qu’il considérait comme un grand homme et un visionnaire à la remarquable lucidité[43]. Bien que l’ouvrage ne nous soit pas parvenu, il faisait de toute évidence l’éloge de Caton, qu’il appela, par ailleurs : « le plus courageux et le plus viril des hommes[44] ». L’élite se rangea à cette opinion[45]. Pour une raison ou une autre, Brutus n’était pas satisfait de l’ouvrage de Cicéron, et rédigea à son tour un bref plaidoyer intitulé Caton. César répliqua par un Anti-Caton, où il accusait son ennemi d’être un homme cupide, un ivrogne et un débauché.

Au demeurant, tandis que son oncle et mentor Caton avait préféré se tuer d’un coup de poignard en Afrique du Nord plutôt que de se rendre à César, Brutus, lui, profitait à plein de la clémence du dictateur et des villes de la plaine padane. Il lui faudrait bien, un jour ou l’autre, assumer les contradictions de sa position.





Porcia


L’été -45 fut une période éprouvante pour Servilia, la mère de Brutus, même si elle venait d’acquérir une nouvelle propriété près de Naples[46]. Confisqué à un partisan de Pompée, le domaine avait fini entre ses mains – qu’il se fût agi d’un cadeau ou d’un achat très avantageux importe peu. Manifestement, Servilia avait toujours une place dans le cœur de César, ou du moins dans ses calculs. En tout cas, elle n’avait aucun scrupule à s’enrichir aux dépens d’un ennemi.

Mais Servilia devait désormais s’accommoder d’une nouvelle bru. Brutus avait divorcé de sa femme, Claudia, pour prendre une autre épouse. Porcia était sa cousine, la fille de Caton, son oncle défunt. Elle était aussi la veuve de Bibulus, un ennemi acharné de César, mort deux ans plus tôt.

Porcia était une femme très convoitée. Quand elle était jeune, un orateur célèbre voulut la prendre à Bibulus pour qu’elle lui donne un héritier. L’orateur était un vieil homme, grand admirateur de Caton, qui souhaitait la meilleure lignée pour sa descendance. Il proposa même à Bibulus, s’il tenait à elle, de la lui rendre après qu’elle lui aurait donné un héritier. Mais Caton, qui était décisionnaire en cette affaire, refusa. À la place, il offrit à l’orateur sa propre femme !

Porcia, en outre, était respectable autant que désirable. Si l’on en croit la légende, elle se fit un jour une profonde entaille dans la cuisse pour prouver à Brutus qu’il pouvait lui faire confiance[47]. Pas de doute : c’était bien la fille de Caton. Tout à fait le genre de femme à plaire au fils de la puissante Servilia.

On imagine donc aisément la contrariété de Servilia. Durant l’été -45, les deux femmes se brouillèrent[48], malgré les efforts de Brutus pour arrondir les angles. Nous ignorons la raison de leur désaccord, mais l’allégeance de Brutus à César en était probablement la cause. Si rien ne nous permet de douter que l’union de Brutus et Porcia fût un mariage d’amour, il n’empêche que de nombreux Romains y virent un camouflet infligé à César. Une chose est certaine : le fils de Servilia pouvait bien se laisser embobiner par les belles paroles de César, mais la fille de Caton, jamais.





* * *



[1]. Les sources disent seulement qu’ils se sont rencontrés en Gaule cisalpine, sans préciser dans quelle ville (Cicéron, Lettres à Atticus, 13, 40, 1 ; Plutarque, Vie de Brutus, 6, 12), mais il est assez probable que l’entrevue ait eu lieu à Mediolanum, qui était un point nodal de la région et la ville érigea plus tard une statue en l’honneur de Brutus (voir infra). Bien que Plutarque (Vie de Brutus, 6, 12) semble dater la rencontre de -46, il lui arrive de resserrer la chronologie, et -45 est une date plus crédible. Voir Taylor, « On the Chronology of Cicero’s Letters », art. cité, p. 239, n. 24.



[2]. Cicéron, Lettres à ses amis, 6, 6, 10.



[3]. Plutarque, Vie de César, 17, 2 ; 53, 5-6 ; 60, 7 ; Suétone, Jules César, 45, 2 ; Appien, Les Guerres civiles à Rome, 2, 110 ; Dion Cassius, Histoire romaine, 43, 32, 6. Amis et ennemis de César avaient tendance à tourner à leur avantage ses bilans de santé : les sources antiques à ce sujet doivent donc être considérées avec précaution.



[4]. Cicéron, Deuxième Philippique, 2, 116.



[5]. Sheldon Nodelman, « The Portrait of Brutus the Tyrannicide », Occasional Papers on Antiquities 4 : Ancient Portraits in the J. Paul Getty Museum, 1, 1987, p. 41-86.



[6]. Plutarque, Vie de Brutus, 6, 11 ; Comparaison de Dion et de Brutus, 5.



[7]. Plutarque, Vie de Brutus, 6, 12 ; voir aussi Taylor, « On the Chronology of Cicero’s Letters », art. cité, p. 238-239.



[8]. Les contours de ces notions d’Optimates et de Populares étaient imprécis et mouvants. Voir Walter K. Lacey, « Boni atque Improbi », Greece & Rome, 17.1, 1970, p. 3-16.



[9]. Cicéron, Lettres à Atticus, 13, 37, 2.



[10]. Ibid., 13, 40, 1.



[11]. Ibid. Cette solution de traduction pour ce passage difficile est suggérée par David Roy Shackleton Bailey, in Cicero, Letters to Atticus, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, vol. 5, p. 241, et note 388 (où l’on trouvera aussi l’analyse d’une autre remarque intéressante de Cicéron sur Brutus en 13, 41, 2).



[12]. C’est Atticus qui dit cela à son ami Cicéron, dans Cicéron, Brutus, 252.



[13]. Cicéron, Brutus, 253.



[14]. Pline, Histoire naturelle, 7, 117.



[15]. Cicéron, Lettres à ses amis, 9, 16, 3.



[16]. « Aliquam rem publicam », Cicéron, Lettres à ses amis, 13, 68, 2 (octobre -46 ?) ; voir aussi 6, 10b, 2.



[17]. Cicéron, Lettres à Atticus, 13, 40, 4.



[18]. Cicéron, Pour Marcellus, 26 ; 28.



[19]. Cicéron, Lettres à ses amis, 4, 4, 3.



[20]. Ibid., 9, 16, 6.



[21]. Andrew Erskine, « Hellenistic Monarchy and Roman Political Invective », Classical Quarterly, 41/1, 1991, p. 106-120.



[22]. Cicéron, Lettres à Atticus, 13, 40, 1.



[23]. Suétone, Jules César, 50, 2. Aujourd’hui, un soldat moyen de l’armée américaine en campagne touche au total (salaire annuel et indemnités diverses) autour de 99 000 dollars annuels : http://www.goarmy.com/benefits/total-compensation.html. Le diamant Hope, l’un des plus chers du monde, est évalué à quelque chose comme 250 millions de dollars : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hope_(diamant).



[24]. Comme Titus Pomponius Atticus (110-32 av. J.-C.), un chevalier romain qui était riche, doté d’un bon réseau et influent.



[25]. Cicéron, Lettres à Brutus, 1, 18, 1.



[26]. Cicéron, Lettres à Atticus, 15, 11, 1-3. Sur Servilia comme confidente et agent de César, voir Richard A. Bauman, Women and Politics in Ancient Rome, Londres et New York, Routledge, 1992, p. 73.



[27]. Cicéron, Lettres à Brutus, 1, 18, in David Roy Shackleton Bailey (éd. et trad.), Cicero : Letters to Quintus and Brutus, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2002, p. 283.



[28]. Voir le buste de Caton le Jeune au musée archéologique de Rabat (Maroc). Trouvé dans la maison de Vénus, site de Volubilis. Frederick Poulsen, « Caton et le Jeune Prince », Acta Archaeologica, 18, 1947, p. 117-139.



[29]. Suétone, Jules César, 53, 1 ; Plutarque, Vie de Caton le Jeune, 24, 1 ; Vie de Brutus, 5, 2 ; Vie de César, 17, 9-10 ; Velleius Paterculus, Histoire romaine, 41, 2.



[30]. Plutarque, Vie de Caton le Jeune, 24, 1-2 ; Vie de Brutus, 5, 2.



[31]. Plutarque, Vie de Brutus, 5, 1.



[32]. Appien, Les Guerres civiles, 2, 112.



[33]. Cicéron, Lettres à Atticus, 14, 1, 2.



[34]. Plutarque, Vie de Brutus, 6, 3-5.



[35]. César, Commentaires sur la guerre civile, 3, 105-106.



[36]. Plutarque, Vie de Caton le Jeune, 66, 2.



[37]. Dion Cassius, Histoire romaine, 43, 10, 4-5.



[38]. Plutarque, Vie de Caton le Jeune, 70, 1 ; Appien, Les Guerres civiles, 2, 98 ; Dion Cassius, Histoire romaine, 43, 11, 4.



[39]. Plutarque, Vie de Caton le Jeune, 72, 2 ; voir aussi Appien, Les Guerres civiles, 2, 99.



[40]. Plutarque, Vie de Brutus, 40, 7.



[41]. Suétone, Jules César, 51.



[42]. Appien, Les Guerres civiles, 2, 101.



[43]. Cicéron, Lettres à Atticus, 12, 4, 2.



[44]. Cicéron, Philippiques, 13, 30.



[45]. Voir par exemple Papirius Paetus, in Cicéron, Lettres à ses amis, 9, 18, 2.



[46]. Cicéron, Lettres à Atticus, 14, 21, 3 ; Suétone, Jules César, 50, 2.



[47]. Plutarque, Vie de Brutus, 13.



[48]. Cicéron, Lettres à Atticus, 13, 22, 4.





3.

Une décision fatidique




* * *





Depuis l’Hispanie, César regagna l’Italie en août -45, sans pour autant se presser de rejoindre Rome. Il n’entra pas dans la ville avant le mois d’octobre[1], où il célébra un triomphe. En attendant, il s’installa dans sa villa située à une trentaine de kilomètres au sud de Rome, près de Labici[2]. Là, il ouvrait les yeux chaque matin sur une chambre pavée d’une fine mosaïque de verre opaque, qui formait comme un tapis de motifs végétaux figurant un vase empli de fleurs et encadré d’une frise ornée d’arabesques. Gérer ses affaires tout en flânant à l’ombre des portiques dans un luxueux décor de marbre jaune n’avait rien pour lui déplaire.

Grâce à la fertilité de sa terre volcanique, Labici était renommée dans l’Antiquité pour ses fruits et légumes et pour ses vins de cru. César appréciait la fraîcheur et la tranquillité des monts Albains où, aujourd’hui encore, aiment à se réfugier les Romains quand l’été se fait trop étouffant en ville. Il se peut aussi que les remous politiques de la capitale aient donné à César une raison supplémentaire de différer son retour.

À Rome, nombreux étaient ceux qui souhaitaient voir César rétablir le régime politique antérieur à la guerre civile. Mais César avait autre chose en tête. Les premiers raisonnaient en termes de cité, lui en termes d’empire. Comme il l’écrivit plus tard, à l’issue de la guerre civile les gens n’aspiraient qu’à profiter d’une Italie apaisée[3], de provinces pacifiées, d’un empire sécurisé. César, lui, voyait bien plus loin que les murs du Sénat ou les recoins du Forum. En fait, il s’attelait déjà à bâtir un nouveau Sénat et un nouveau Forum. Il n’avait que mépris pour la République que tant de ses contemporains tenaient pour sacrée. En somme, César était animé d’un véritable désir de pouvoir. Il était dictateur depuis dix ans – un titre que lui avait donné le Sénat en -46, assorti d’une multitude d’autres honneurs. Difficile de reconstituer précisément ses intentions d’alors. César ne les a jamais explicitées, et peut-être ses plans étaient-ils encore confus. Une chose, cependant, est certaine : sa vision de l’avenir de Rome était incompatible avec l’ancienne République romaine. De César ou de la République, un seul subsisterait.





Deux visions irréconciliables


À présent que la guerre civile était terminée, les sénateurs espéraient bien récupérer le pouvoir qui, selon eux, leur appartenait de plein droit. Ils voyaient les choses ainsi : après cinq ans de guerre, des dizaines de milliers de morts, des villes mises à sac, des bibliothèques incendiées et des sommes considérables englouties dans ce carnage, le temps des hommes aux longues toges était venu. Les sénateurs en avaient connu, déjà, de ces généraux enflammés par leur victoire, exigeant la direction du Sénat ou le titre de dictateur quitte à couper parfois quelques têtes au passage. Ils étaient déjà passés par là, et ils étaient confiants : c’était sans conséquence.

Les nobles romains étaient si imbus de leur autorité collective qu’ils n’imaginaient pas qu’on puisse l’outrepasser. Ils se savaient capables de récupérer l’opposition la plus virulente pour la ramener dans le giron de la République. Après tout, ils avaient bien réussi à mater Pompée ; il en irait de même avec César, pas de doute. En dépit de la situation, ils persistaient à croire que César ne voulait rien d’autre que la République. Les lettres dictées aux esclaves, les conversations dans les soirées, les mots échangés dans les jardins au murmure des fontaines le disent : ils affichaient tous la même confiance. César, pourtant, leur donna tort.

César n’avait nulle intention de jouer le jeu des sénateurs. Caton le comprit immédiatement, Cicéron l’entrevit par moments, mais la plupart des autres nièrent l’évidence. Car l’entreprise de séduction césarienne brouillait les cartes. Il pardonnait à ses ennemis, voire leur confiait les plus hautes magistratures de Rome. Il avait un sourire pour chacun, ou presque. Il entretenait une abondante correspondance, que même ses campagnes militaires ne venaient pas interrompre. Il distribuait de luxueux cadeaux. Un numéro de charme très maîtrisé, certes, mais qui n’était rien d’autre qu’un numéro.

Rome, avec ses petites querelles domestiques, était devenue trop étriquée pour César. S’il se payait le luxe de nommer ses ennemis préteurs ou consuls, c’est bien que ces fonctions ne valaient plus rien. Le pouvoir réel appartenait désormais au cercle des amis de César. Il n’avait cure de ce qu’il se passait au Sénat, il s’agissait juste pour lui de ne pas trop le montrer.

Un an plus tôt, en -46, à son retour d’Afrique du Nord, César s’était montré très diplomate. À présent, en -45, après une bataille difficile en Hispanie, il était moins disposé au compromis. La guerre s’était soldée par une bataille décisive à Munda (près de l’actuelle Séville) le 17 mars -45, où l’ennemi avait failli l’emporter. César dut quasiment supplier ses troupes de faire leur boulot et lui-même faillit y laisser la vie. Pour finir, son armée mit l’adversaire en déroute, mais ce ne fut pas sans mal.

Que l’événement ait ébranlé César ou l’ait simplement conforté dans ses projets les plus radicaux, en tout état de cause il se montra, après son retour d’Hispanie, plus concentré sur ses objectifs, moins patient, plus sensible à la fragilité de la vie et moins disposé à tenir compte d’avis extérieurs.

En principe, la guerre civile était terminée, mais il y avait toujours des frictions aux franges de l’empire, et des troubles politiques persistaient à Rome. Une révolte avait éclaté en Syrie.

Rapidement, Sextus Pompée – le plus jeune des deux fils du général, qui avait survécu à la défaite de son camp – resurgit des montagnes, ravivant la menace militaire en Hispanie. Au moment où, à Rome, les sénateurs comme les citoyens ordinaires refusaient de se voir imposer une dictature de longue durée. Ils espéraient toujours que César leur rende la République, quitte à ce qu’il en prenne la tête.

L’élite romaine était encore en grande majorité attachée à sa République. Nul régime au monde, affirmait Cicéron, ne lui était comparable[4]. Le grand historien Salluste, quant à lui, conseilla à César en -46 d’« assurer pour l’avenir la solidité de l’État, non seulement par les armes et contre les ennemis extérieurs, mais, chose beaucoup, beaucoup plus difficile, par les bienfaits de la paix[5] ».

Même la plèbe urbaine (comme on appelait à Rome le petit peuple) trouvait son compte dans la République. Les gens pauvres n’occupaient certes pas de charges publiques, mais ils avaient le droit de vote. Or les élections leur valaient l’attention et parfois même des cadeaux des candidats, qui étaient souvent des gens riches. En sorte qu’une élection très disputée était souvent bien profitable aux pauvres.

Cela déplaisait à César. Le même homme dont l’esprit et la grâce faisaient tourner la tête de tant d’épouses romaines, le dandy qui s’attira les moqueries de Cicéron à cause de sa coiffure un peu trop arrangée[6], ce même César pouvait parfois se montrer aussi tranchant qu’un coup de poignard. Il aurait dit de la République qu’elle n’était « qu’un vain mot, sans consistance ni réalité[7] », si l’on en croit un pamphlet signé d’un de ses ennemis[8]. La citation est sans doute apocryphe, mais elle est bien dans le ton piquant propre à César.

Rome devait être gouvernée par des lois, non par des hommes, serinait la vieille garde. César n’avait que faire de son opinion, la jugeant hypocrite ou naïve, voire les deux à la fois. Seul son génie, estimait-il, serait à même d’offrir aux populations de l’empire la paix et la prospérité. Comment était-il parvenu à une telle conclusion ? Pour le comprendre, il nous faut d’abord savoir qui était César.





Comment on devient Jules César


César avait fait du chemin. Lui qui avait grandi dans les bas-quartiers de Subure vivait désormais dans une résidence royale en bordure du Forum, après s’être, très jeune, fait élire Grand Pontife de Rome ; lui que la malaria et la condamnation à mort prononcée à son encontre par le dictateur Sylla avaient poussé à se réfugier en Italie centrale, dans les collines, mena plus tard campagne contre l’ennemi héréditaire de Rome et remporta une victoire si foudroyante en Anatolie qu’il la résuma par cette formule, passée à la postérité, veni, vidi, vici, « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu[9] » ; lui qui, dès l’âge de vingt ans, s’étant vu décerner le deuxième plus grand honneur militaire de Rome, se faisait acclamer debout par les sénateurs chaque fois qu’il pénétrait à l’assemblée, et qui, bientôt, allait dominer un chef gaulois rebelle cette fois, agenouillé à ses pieds après sa défaite ; lui qui s’était marié trois fois et dont on ne comptait plus les liaisons parmi les femmes politiques romaines de premier plan, avait maintenant pour maîtresse une reine, descendante de l’un des généraux d’Alexandre le Grand. Des années auparavant, César était un consul qui, dans sa volonté de réformes, s’opposait au Sénat et l’emportait régulièrement ; un agent politique qui ne reconnaissait comme rivaux dignes de lui que le plus éminent général de son temps, Pompée, et l’homme le plus riche de Rome, Marcus Licinius Crassus. Dès avant -45, César les avait surpassés tous les deux, fort de la conquête de trois continents et auteur d’un récit de guerre destiné à devenir un classique et à traverser les siècles. Génie et démon à la fois, César excellait en tous domaines : politique, militaire, littéraire – un triple laurier que jamais personne n’arbora mieux que lui.

Du temps de César, la modestie n’était pas considérée comme une vertu. César était ce qu’Aristote nommait un homme magnanime[10], doté d’ambitions supérieures et d’une estime de soi non moins élevée. Il avait confiance en son intelligence, son sens de l’adaptation, son efficacité. Il ne manquait ni de courage ni d’audace, et son désir de se distinguer était immense. Il se voyait lui-même comme un virtuose de la politique, qui n’en restait pas moins un homme accessible. Sur un champ de bataille, il était partout, et s’échinait sans relâche à faire gagner son armée. Il était sévère, juste, prudent avec l’ennemi et infiniment reconnaissant envers le peuple de Rome. Il relaya, en l’approuvant, l’idée que « l’imperator Gaius Caesar avait bien mérité de la République par tant de belles actions[11] ».

Toute sa vie, et sans doute déjà sur les genoux de sa mère[12], l’expérience avait appris à César qu’il avait toutes les qualités pour prendre la tête de Rome[13]. Il avait confiance en sa capacité à guider le peuple, et n’avait guère d’estime pour le Sénat. Ce dernier n’était pour lui qu’un obstacle à sa vision d’une Rome nouvelle et plus glorieuse : une cité rebâtie digne d’un empire, un empire réinventé qui traiterait ses habitants comme des citoyens plutôt que comme des sujets, et un État réformé qui considérerait les masses comme des contributeurs au bien public plutôt que comme des obstacles à l’avancée d’une noblesse d’élite.

Quand César était consul en -59, il fit passer, contre l’avis du Sénat, deux lois agraires visant à soulager les pauvres. Il fut aussi à l’origine des premières lois protégeant les populations de l’empire des malversations des gouverneurs de province. Le Sénat tenta bien de s’y opposer, mais César le court-circuita purement et simplement, faisant adopter la loi par les assemblées du peuple. Le procédé était légal bien que contraire à la tradition.

De fait, César n’avait guère de respect pour la tradition ni pour le Sénat. Porte-parole des pauvres et fier de l’être[14], il n’avait que mépris pour le refus catégorique du Sénat de faire le moindre geste qui prenne en compte leurs besoins. Pour sa part, il soutenait des hommes qui horrifiaient les snobs du Sénat – des chevaliers romains, des Italiens, des néo-citoyens de Gaule ou d’Hispanie, ou même des fils d’affranchis, sans même parler des jeunes nobles criblés de dettes ou convaincus de crimes. Il le faisait sans vergogne, bien au contraire. Il affirma même un jour que, si des voyous ou des meurtriers décidaient de défendre sa dignitas (c’est-à-dire son honneur), il serait heureux de leur offrir une charge publique en récompense[15]. Inversement, César recourait sans hésitation à la force contre ses ennemis, même s’ils appartenaient à l’élite. C’est ainsi que Caton se vit expulser du Sénat et jeter en prison à la suite d’un débat houleux, ou encore que César fit agresser en pleine rue son co-consul, un membre des Optimates, qui avait tenté d’entraver la promulgation d’une loi agraire.

Toute sa vie, César eut le goût du risque et n’hésita pas à aller au-devant du conflit. Par exemple, la fois où il entreprit une dangereuse traversée de l’Adriatique sur une petite embarcation[16], avec pour toute escorte une poignée d’amis et d’esclaves et pour toute arme une simple dague de soldat attachée à sa cuisse, sous sa tunique, au cas où il croiserait des pirates – le jeune César avait hâte de rentrer à Rome, ce jour-là ! Ou encore la fois où il engagea son armée dans une embuscade, sur la rivière Sabis[17], en Gaule, et où, faute d’avoir pris les précautions nécessaires, il faillit voir ses forces écrasées par un ennemi, il faut le dire, bien préparé[18]. César l’emporta finalement en mobilisant ses hommes dispersés sur tout le champ de bataille, en montant lui-même au front, et grâce à l’action de son formidable bras droit, Titus Labienus. Ce combat qui faillit être un désastre, César le présenta dans ses Commentaires comme une victoire mémorable, tout en minimisant le rôle de son numéro deux.

Son risque demeuré le plus célèbre, César le prit en -49, quand il franchit le Rubicon. Cette petite rivière marquait la frontière entre la Gaule cisalpine et l’Italie proprement dite. La loi interdisait aux généraux de faire pénétrer une armée en Italie sans l’accord du Sénat. C’est pourtant ce que fit César une nuit de janvier en -49 (novembre -50, selon notre calendrier).

Aujourd’hui, « franchir le Rubicon » signifie prendre une décision hasardeuse et irrévocable. Ce fut bien le cas pour César, qui défia ainsi le Sénat et viola la loi, inaugurant cinq années de guerre civile. Sous la houlette de Caton et de Pompée, ses ennemis au Sénat exigèrent qu’il abandonne son commandement et rentre à Rome comme citoyen ordinaire. Conscient qu’un tel renoncement sonnerait la fin de sa carrière politique, voire de sa vie, César refusa. Haranguant ses soldats, il leur dit que ses ennemis, qui tenaient le Sénat[19], menaçaient à la fois la liberté du peuple romain et sa propre dignitas. Ses troupes lui promirent leur soutien. Ainsi César décida-t-il de risquer le tout pour le tout, dût-il en passer par la guerre civile. Il franchit le Rubicon et marcha sur Rome.

Aucun homme politique ne put stopper César, ni aucune armée le défaire. Durant près d’une décennie, le peuple gaulois le traita comme un roi. Prenons un exemple parmi d’autres : lors de la reddition de Vercingétorix à Alésia[20], après avoir caracolé autour de César, le chef gaulois se jeta lui-même à ses pieds avec ses plus belles armes. Ayant goûté à une suprématie si durement acquise, il n’avait aucun intérêt à se soumettre aux petits politiciens jaloux de Rome qui, selon lui, le contraignirent à la guerre civile en dépit de tous les services rendus à son pays.

Quiconque, toutefois, a la fibre un brin romantique ne pourra s’empêcher de songer que l’influence la plus déterminante qui encouragea César dans son désir de pouvoir fut celle exercée par sa maîtresse, la reine d’Égypte.





Cléopâtre


César rencontra Cléopâtre en -48, quand, poursuivant Pompée, il parvint en Égypte. À peine Pompée avait-il accosté qu’il se faisait assassiner, trahi par son prétendu ami, le roi d’Égypte Ptolémée XIII. César n’aimait pas Ptolémée : non seulement il lui avait volé la capitulation de Pompée, mais par-dessus le marché il refusait de défrayer ses troupes. César trouva une alliée mieux disposée en la personne de Cléopâtre, la sœur de Ptolémée. Elle était toute prête à payer l’armée de César en échange de son aide pour accéder au trône.

On raconte qu’elle fut introduite dans le palais de César à Alexandrie enroulée dans des couvertures avant d’être libérée devant le général. Cléopâtre avait de la prestance[21]. Elle était petite et énergique ; elle savait monter à cheval et chasser. Si l’on en juge par les pièces frappées à son effigie, elle n’était pas ce que l’on appelle jolie – elle avait le menton saillant, une grande bouche et un nez fort –, mais il se peut que ce portrait ait exagéré son côté masculin pour lui conférer une stature royale.

Pour sûr, Cléopâtre était intelligente, rusée et séductrice. Elle était glamour – puisqu’elle représentait l’Égypte, un pays d’antique civilisation et d’élégance. Elle était la gloire parce qu’elle descendait d’un général d’Alexandre le Grand, Ptolémée Ier. Elle était la jeunesse : elle avait vingt et un ans, et César cinquante-deux. Moins d’un mois après leur rencontre, elle était enceinte.

Quand César et Cléopâtre étaient ensemble, les soirées duraient souvent jusqu’à l’aube. Ils remontèrent le Nil sur un bateau d’apparat. Accompagnés par plus de quatre cents navires, ils s’avancèrent vers le sud presque jusqu’en Éthiopie, dans un décor de temples majestueux, peuplé de plantes et d’animaux exotiques. Ce fut là un voyage d’exploration et d’aventure tout autant qu’une croisière romantique.

Avant le printemps -47, à l’issue de rudes combats à Alexandrie et dans le delta du Nil, César s’était rendu maître de l’Égypte. Et Cléopâtre était devenue sa maîtresse, du moins selon la légende. Tous deux étaient des stratèges avides de pouvoir, non des amoureux éperdus. La plus simple des logiques politiques poussait César à préférer Cléopâtre à son frère : elle était plus faible. Ptolémée bénéficiait d’un large soutien populaire à Alexandrie ; Cléopâtre, elle, avait besoin de Rome. Elle ferait un client loyal de l’empire si elle prenait la tête de l’Égypte.

Malgré tout, l’habile jeune reine a sans doute exercé une certaine influence sur César. Qu’est-ce que cela pouvait bien lui inspirer, par exemple, quand la reine lui demandait pourquoi il n’était pas un dieu ? Après tout, elle-même était une déesse, tout roi ou reine d’Égypte étant reconnu d’essence divine. Alexandre le Grand était un dieu, ainsi que, d’ailleurs, d’autres dirigeants de Grèce orientale. Pourquoi pas César ? Et pourquoi, d’ailleurs, n’était-il même pas roi ? À force de louer son action énergique à Alexandrie, Cléopâtre a certainement renforcé le désir de César d’en finir avec les notables encombrants du Sénat et les vétilles constitutionnelles derrière lesquelles ils se cachaient pour protéger leurs privilèges. Quant au lien de la reine avec Alexandre, il a pu rappeler à César qu’il existait de nouveaux mondes à conquérir en Orient.

À l’été -47, après que César eut quitté l’Égypte, Cléopâtre donna naissance à un fils. Elle le nomma Ptolémée XV César, mais tout le monde l’appelait « Césarion » ou Petit César. César était son père, affirma-t-elle. Il est difficile de savoir comment César réagit à cette annonce, si tant est qu’il y eût répondu, car le sujet est indissociable des luttes d’influence qui intervinrent plus tard. Une source romaine dit que « certains auteurs grecs[22] » témoignent de ce que Césarion avait les traits et la démarche de César.

Si César n’était sans doute pas un papa gâteau, on imagine sans peine que le garçon ne l’ait pas laissé indifférent. Vingt ans plus tôt, alors âgé de trente-trois ans, César avait constaté avec dépit qu’à cet âge, Alexandre était déjà mort alors que lui, César, n’avait encore rien accompli de remarquable[23]. À présent, il était un grand conquérant, lié par le sang, grâce à Césarion, à l’un des généraux d’Alexandre. Cela étant, même en imaginant que César ait reconnu ce fils comme le sien, il ne songea certainement jamais à faire de ce demi-Égyptien né hors mariage son héritier à Rome.

On peut en revanche avancer sans trop de risque qu’Alexandrie avait fait forte impression sur César. La prestigieuse cité aurait, du reste, subjugué n’importe qui. Elle était presque aussi peuplée que Rome, mais beaucoup plus imposante. Fondée par Alexandre le Grand, elle était la vitrine de la dynastie Ptolémée. À commencer par son fameux phare, qui s’élevait à une hauteur d’environ 130 mètres sur une île au nord de la ville, l’architecture d’Alexandrie était éblouissante. Le quartier du palais, les ports, les colonnades, le musée, la grande bibliothèque, les tombes des Ptolémée et celle d’Alexandre le Grand, les larges avenues tracées au cordeau, le jeu du marbre et du granit, tout cela avait de quoi fasciner le visiteur. Alexandrie éclipsait Rome. Pas étonnant que César ait mis tant d’ardeur, par la suite, à construire une Rome plus grande et plus belle.

Lorsqu’il quitta Alexandrie en -47, César n’oublia pas pour autant Cléopâtre. L’année suivante, de retour à Rome, il intégra à son nouveau Forum une statue de la reine plaquée d’or. Un véritable affront pour les romains conservateurs.

Mais César se moquait bien d’eux. Il savait pertinemment que la plus grande partie du Sénat et presque tous les anciens consuls (les consulaires, comme on les appelait) avaient, durant la guerre civile, rejoint les rangs de ses adversaires. Ceux qui importaient à César, c’étaient ses quelques fidèles de confiance, ses alliés parmi les nouvelles élites émergeant en Italie et dans les provinces, la plèbe urbaine et, par-dessus tout, l’armée. Que les « Meilleurs » râlent donc, malgré tout ce qu’il avait fait pour se les concilier. Ses fidèles, eux, s’ils le souhaitaient, le traiteraient à sa juste valeur, lui qui représentait le meilleur espoir pour son pays.





Les hommes de César


Non seulement la guerre des Gaules fit de César l’un des plus grands conquérants de l’Histoire, mais elle lui permit aussi de bâtir un État dans l’État. D’abord et surtout, il y avait son armée.

D’autres généraux romains avant César s’étaient servis de leurs loyaux soldats comme d’une arme politique, mais jamais avec autant de talent. C’était évident à l’époque, et cela transparaît toujours clairement à la lecture de ses Commentaires. Le cœur battant de l’ouvrage, en effet, ce ne sont pas les officiers supérieurs mais bien les centurions, soit l’équivalent romain des capitaines. César, dans son récit, salue leur bravoure, leur esprit de sacrifice, leur professionnalisme. En retour, ces derniers lui rendaient cet hommage à Rome, en se faisant ses alliés politique, voire plus. Les centurions de César lui prêtèrent même de l’argent avant qu’il franchisse le Rubicon et déclenche la guerre civile en -49.

Les centurions n’étaient pas des gens pauvres. Ils venaient en général de la classe moyenne supérieure et, quand ce n’était pas le cas, ils étaient suffisamment bien payés pour y accéder. En revanche, les soldats ordinaires étaient très pauvres et mus seulement par l’amour de leur chef. César n’agissait pas par faiblesse de sentiments, mais le pouvoir, expliqua-t-il un jour, repose sur deux éléments : les soldats et l’argent[24]. Alors César payait ses soldats et il s’arrangeait pour les tenir sous son charme. Il entretenait sa réputation d’homme endurant, qui s’engage aux côtés de ses soldats. Et qui partage aussi les risques avec eux. Au début d’une bataille, par exemple, il chassait les chevaux des officiers pour bien leur signifier qu’il allait s’agir là ou de gagner ou de mourir. Et il commençait toujours par chasser son propre cheval[25].

César était attentif autant aux détails symboliques – laisser pousser ses cheveux et sa barbe en signe de deuil quand l’armée avait subi de lourdes pertes[26] – qu’aux gratifications tangibles – distribuer salaires, butin, ou terres à ses soldats. Résultat : les hommes de César étaient « tout à fait dévoués à sa personne, mais aussi très vaillants[27] ». Ce que l’on disait de Romulus, le fondateur de Rome, était également vrai pour César :

Il plaisait au peuple plus qu’aux Pères, mais les soldats surtout lui faisaient très bon accueil[28].



Quand ils participèrent aux triomphes de César en -46, ses soldats défilèrent fièrement, vêtus d’un costume militaire ostensiblement décoré, ils chahutaient gaiement et entonnaient des chansons paillardes vantant les exploits sexuels de César. Et ils hurlaient en chœur : « Si tu agis bien, tu seras puni, mais si tu agis mal, alors tu seras roi[29]. » Ce qu’ils voulaient dire, à l’évidence, c’est que César, pour avoir violé la loi alors qu’il était consul et déclenché une guerre civile, loin d’être châtié, avait fini au sommet. Et César, paraît-il, ravi de cette complicité avec ses hommes, ne s’en tenait pas aux mots pour leur manifester sa sympathie.

César versait à ses soldats d’énormes primes à l’occasion de ses triomphes. Chaque vétéran recevait une somme forfaitaire de 6 000 deniers – soit plus de 25 fois le salaire annuel d’un légionnaire, qui était de 225 deniers. Les centurions recevaient le double de cette somme, les tribuns militaires (les colonels) et les commandants de cavalerie le quadruple – des primes faramineuses que seule rendait possibles la fortune colossale amassée par César grâce aux butins de guerre.

Ce n’était là qu’un avant-goût de ce qui allait suivre. Car les soldats étaient devenus les véritables détenteurs du pouvoir à Rome. En moins de trois ans, cela allait devenir évident aux yeux de tous. Pour l’heure, il était encore possible de croire que la soldatesque s’inclinait devant les autorités politiques.

César comptait sur le soutien de la plèbe urbaine, et lui versait de l’argent à elle aussi. Les soldats, qui n’avaient aucun intérêt à partager leurs richesses, se soulevèrent, mais la révolte fut vite matée. Plus de 250 000 citoyens de sexe masculin furent déclarés éligibles pour recevoir 100 deniers. Ensuite furent mises en vigueur des baisses de loyer, à Rome comme dans le reste de l’Italie – une aubaine pour les pauvres. César n’était manifestement pas encore prêt à assumer le conseil que, des siècles plus tard, l’empereur Septime Sévère donnerait à son fils sur son lit de mort : « Enrichis les soldats et ne prête attention à personne d’autre[30]. » César savait que, sans le soutien de ses légions, il ne pourrait pas gouverner du tout, mais que, sans le soutien du peuple, il ne pourrait gouverner en pai