Main La mort d'un ministre
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La mort d'un ministre

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Language:
french
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1

La Mort de César

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 2.41 MB
2

La Mort avec précision

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 695 KB
Table des Matières

Page de Titre

Table des Matières

Page de Copyright

DU MÊME AUTEUR

Dédicace

LES PRINCIPAUX PERSONNAGES





PREMIÈRE PARTIE - DÉCOUVERTE D'UN NID DE FRELONS

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19





DEUXIÈME PARTIE - LES FRELONS PASSENT À L'ATTAQUE

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

Chapitre 45

Chapitre 46

Chapitre 47

Chapitre 48

Chapitre 49

Chapitre 50

Chapitre 51

Chapitre 52

Chapitre 53

Chapitre 54





TROISIÈME PARTIE

Chapitre 55

Chapitre 56

Chapitre 57

Chapitre 58

Chapitre 59





© Éditions Grasset et Fasquelle, 1985.

978-2-246-34919-8





DU MÊME AUTEUR

LA SAIGNÉE, Belfond, 1970.

COMME DES RATS, Grasset, 1980.

FRIC-FRAC, Grasset, 1984.

Avec Michel-Antoine Burnier :

LES COMPLOTS DE LA LIBERTÉ, Grasset, prix Alexandre-Dumas, 1976.

PARODIES, André Balland, 1977.

1848, Grasset, prix Lamartine, 1977.

LE ROLAND BARTHES SANS PEINE, André Balland, 1978.

LA FARCE DES CHOSES ET AUTRES PARODIES, André Balland, 1982.





roman

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation

réservés pour tous pays.





Pour Tieu Hong, pour Cyrano de Bergerac et pour le juge Falcone, de Palerme.





LES PRINCIPAUX PERSONNAGES




Notre héros et ses proches

FOSCA : c'est ainsi qu'on appelle François Foscarini, inspecteur renvoyé de la police, devenu journaliste à Aujourd'hui. A cause de son passé, on lui réserve les enquêtes crapuleuses.

MARINE : hôtesse au Club Méditerranée, amie de Fosca.

DEBORAH et AURÉLIEN : les jeunes enfants de Fosca, qui vivent chez leur mère.

DOROTHÉE : l'; ancienne épouse de Fosca.

RAYMOND MIROT : le nouveau mari de celle-ci, industriel.

MARTIN : le contact de Fosca à la DST.

DENTELIER : psychiatre, passionné par les criminels.

M. JEANNE : ex-commissaire à cause duquel Fosca a été mis à la porte de la Police judiciaire.

PISELLI : vrai truand mais bon indic.





Au journal

CLÉO FARELL : jeune journaliste en vogue, prix Albert-Londres.

HUGUES ANCRENAS : patron de presse.

VERNOUILLET : rédacteur en chef d'Aujourd'hui.

SAINT-JUST : pseudonyme d'un rewriter professionnel dont on a oublié le nom.

MAX : un reporter débutant, qui a du flair mais écrit comme un cochon.

JAUNET : il reçoit des dépêches sur son écran de l'Agence France-Presse en rêvant d'un poste à l'étranger.

ROBERT CHARBONNIER : ministre de la Santé.

ODILE : sa femme.

PAULINE : sa fille cadette.

ARNOULD : son plus proche collaborateur.

MACELON : l'inspecteur chargé de sa sécurité.





Les suspects

PASCAL TIBÈRE : homme d'affaires et aventurier, compromis dans des ventes frauduleuses.

JOSEPH MACQUARD : dans l'ombre, il tisse ses réseaux d'information et invente les CAR, Comités d'action républicains, qui soutiennent le pouvoir par tous les moyens.

JACQUES NÈGRE : financier capable de double jeu, possède des actions à Aujourd'hui.

NAPOLÉON PISACCI : député qui s'est autrefois distingué dans le trafic d'or et les malversations immobilières.

MERLET : docteur en médecine et escroc.

Louis RAMONET : administrateur de sociétés.

ABDHALLA HAKEIM : ancien ministre libanais qui s'intéresse aux armes lourdes, à l'argent et aux dames.

MARIKA HUSSEIN : sa compagne du moment.

ABDUL : leur homme de confiance.





PREMIÈRE PARTIE


DÉCOUVERTE D'UN NID DE FRELONS

« Le monde s'est perfectionné, comme se sont perfectionnés les abattoirs de Chicago. »

JEAN GIONO.



Je sors du potager. Je tiens un panier de haricots jaunes dont je vais composer une espèce de ragoût, avec des carottes grandes comme le doigt, des jeunes navets, de l'huile d'olive et de l'ail. Tout à l'heure j'ai cru voir des trompettes-de-la-mort au pied du hêtre qu'il a fallu couper, mais je me méfie, je suis un campagnard trop récent et je risque d'avaler une omelette aux champignons vénéneux. Bref, je suis au paradis. Je ne l'ai pas plus mérité qu'un milliardaire qui gagne au loto : seulement je n'avais pas le choix, je travaillais trop dur pour payer mes impôts de l'année précédente, où j'avais eu un peu de chance. Sans compter les menaces. Alors j'ai cédé, j'ai accepté l'argent des crapules que j'espérais dénoncer avec fracas.

C'est en cueillant mes haricots que j'ai décidé de tout vous dire. J'installe une rame de papier sur la gigantesque table de marbre, dans la pièce en ogive du rez-de-chaussée, car ma nouvelle maison est fort ancienne. Si je tourne la tête, je vois la forêt qui commence après la pelouse, par la porte-fenêtre encadrée d'un lierre touffu que le soleil éclaire en transparence. Mon chien est d'un roux très pâle et ne mord pas. Il a la couleur du divan sur lequel il roupille, les yeux mi-clos. Quand je descends les trois marches du perron, j'aperçois l'horloge du clocher roman, entre les arbres et les premières tuiles du village. J'étudie d'un œil vague le portrait de Roméo Foscarini, un ancêtre présumé, qui a mes joues creuses et mon nez en bec. Ma bibliothèque chérie est dans mon dos, face à la cheminée, mais ne vous inquiétez pas, j'ai une télé couleur et je fume des Benson and Hedges, nous sommes bien vers la fin de notre XXe siècle bruyant et mon histoire est très moderne. Peut-être trop. Simplement il fallait que vous le sachiez : j'étais prêt à tout pour m'offrir cette maison sans téléphone. Et avoir enfin la paix.





1

Imaginez un après-midi d'avril beau et frais, à Paris, non loin de la place Victor-Hugo. L'immeuble est massif et chicard, né du Second Empire, avec un porche vitré si large que deux calèches ont pu s'y croiser naguère. Pour l'instant une locataire chic sort son pékinois. L'animal, qui ressemble à un plumeau, va aussitôt lever sa courte patte contre une Maserati blanche.

Deux personnes regardent l'immeuble.

Une jolie femme aux cheveux tirés, avec un caban et une robe noire plutôt stricte. Et un type maigre à long nez, qui porte des lunettes à monture d'écaille et une moustache taillée.

« Quelle heure? demande-t-elle.

- Trois heures moins cinq », répond-il.

Dès le hall à colonnades cela sent l'argent. La concierge, probablement une virago à chignon, tient les marbres comme des miroirs et les tapis brossés. Il faut donner une bonne impression. J'enlève mon imper et le plie sur le bras : eh oui, ce moustachu à mine étroite, c'est moi. Pour l'imposture qui se prépare j'ai été obligé de me raser la barbe et d'acheter un costume gris souris chez le plus lamentable confectionneur des Grands Boulevards. Dans la glace de l'ascenseur je considère avec malaise ma tête rase. Je n'arrive pas à m'y habituer: que ne ferait-on pas pour gagner sa croûte. Avec ces cheveux bien dégagés et ce menton lisse, je ressemble à Maurice Barrès ou à Croquignol. Dès que je me touche les joues, j'ai l'impression de palper un ventre de poulet mort.

« Le micro! » dit ma complice qui s'appelle Cléo.

Nous allons arriver au quatrième étage et je n'ai toujours pas branché mon micro. Saleté de micro : toutes mes poches de pantalon sont trouées à cause des fils qui relient mon mini-magnéto à ce micro, gros comme une allumette, que je clippe toujours dans une manche. Je vérifie, je branche tous les boutons sur on, la lumière rouge s'allume, ça devrait tourner, de toute façon je viens de changer les piles. Nous voici arrivés.

« On sonne? »

Cléo hausse les épaules.

Je sonne donc à l'unique porte du dernier étage noble. Au-dessus ce sont les chambres de bonnes peuplées de Sévillanes, de Portugaises, de valets d'Afrique noire ou de cuisiniers marocains qui prennent trois jours pour préparer un couscous.

Rien... Je sonne à nouveau... Prétentieuse sonnette en bronze astiqué, qui figure une tête de lion.

Personne ne répond.

Il n'y a personne? Ou bien l'appart est immense? Ou bien on nous observe par le judas? Jouons notre rôle dès le palier: aucun geste déplacé, aucun sourire, aucune nervosité, et ne pas contrôler que le magnéto tourne, sous mon mouchoir. Je ne regarde pas Cléo. Elle ne me regarde pas. Nous avons déjà l'air humble qui sied à nos personnages.

Ça y est!

Quelqu'un cherche à ouvrir. Un long bruit de verrous que l'on tire. Nous en avons la gorge sèche : deux, trois, cinq verrous : ce sont des paranoïaques.

Au neuvième loquet la porte s'ouvre sur un catcheur à mâchoire carrée, en bras de chemise et en chaussettes, avec des cheveux passés à la tondeuse comme un gazon. On dirait qu'il a reçu des gnons dans les yeux. En uniforme, il me flanquerait une vraie trouille.

C'est Monsieur.

Notre futur employeur.

Monsieur est un riche étranger d'une cinquantaine d'années. Il vient de s'installer à Paris, avenue Raymond-Poincaré. Pourquoi? Je n'arrive même pas à identifier avec précision son pays d'origine. Je penche pour la Turquie, puis pour la Syrie ou la Bolivie... Il grogne :

« Vous v'nez d' l'agence?

- L'agence Servir, oui, Monsieur.

- Ma femme va vous recevoir. »

La brute s'esquive dans un salon ensoleillé dès que Madame arrive, une Berbère assez nonchalante, plus jeune que lui, avec des longs cheveux rouquins, bien ajustée dans une robe de chambre grenat. Elle a une petite voix molle : « Je suis malade », dit-elle, mais sa grippe ressemble à une gueule de bois - et je m'y connais.

« Nous pouvons revenir, si Madame...

- Non, non. »

Madame nous pousse dans un boudoir en allumant une cigarette. Sa première phrase?

« Nous voulons un personnel à long terme, nous n'aimons pas changer... »

Nous nous posons comme deux serins sur un canapé de style Empire, Cléo et moi, et nous inventons une tenue digne, en priant pour que le magnéto ne se mette pas soudain à siffler.

« Nous venons d'emménager, explique Madame. Nous avions des domestiques de chez nous, mais ils sont repartis. »

Repartis où? Nous restons muets mais nos yeux posent la question, et Madame s'en doute puisqu'elle répond, bien qu'à moitié :

« Nous sommes musulmans. Mon mari est quelqu'un d'important. Ce que je demande c'est la discrétion, vu la situation de mon mari. »

La discrétion. Elle va être servie. Mais quelle est cette haute situation? Motus. Je tends à Madame nos fausses lettres de recommandation, sur du papier à en-tête hâtivement imprimé au Bazar de l'Hôtel de Ville. Elle parcourt... Les soirées se terminent souvent fort tard, dit-elle, pourrons-nous veiller? Certainement. Ils dînent en général à trois ou quatre, sinon à dix. Là, j'interviens :

« S'il y a plus de six personnes, Madame prend-elle des extras? Parce qu'un maître d'hôtel, au-delà de ce chiffre, ne peut guère assurer un service convenable. »

Je me trouve étonnant de vérité, en larbin, mais Cléo se pince les lèvres pour ne pas éclater de rire. Madame, très embuée, ne décèle pas notre comédie :

« Oh! nous ne sommes pas pressés. Oui, parfois nous prenons des extras et nous commandons des plats, car nous pouvons recevoir jusqu'à cent cinquante personnes.

- Ouh là! » dit Cléo.

Ça lui a échappé. Qu'importe, cette pauvre Madame nous emmène visiter avec lassitude les sept cents mètres carrés de son appartement. Cléo s'af fole en silence : elle estime la surface de moquette à aspirer, d'autant que Madame précise :

« Je n'aime pas le laisser-aller. »

Devant une tapée de linge sale. Puis devant quelques verres qui traînent, poisseux d'alcool, à côté d'un magnum de Johnny Walker vidé :

« Vous voyez, il faut ranger. Je suis pointilleuse. J'aime l'ordre. »

Mais tout est en désordre.

Madame a semé le bordel dans sa chambre, visiblement elle sort du lit, et ses lingeries posées au hasard se mêlent à des paperasses. Mijaurée! Nous te suivons sans broncher pour entrer à ton service. Il le faut. C'est notre travail. Nous devons t'espionner de près, te filer, ouvrir tes tiroirs et lire tes lettres... Elle tangue un brin des hanches dans l'interminable couloir, nous désignant les pièces au passage :

« Ici les chaussures et les cravates de mon mari, ici son bureau... »

Là le grand salon où Monsieur parle en arabe avec un blondinet dont nous n'apercevons que la nuque. Là un salon plus réduit : une dame âgée emmaillotée dans un châle regarde la télé sur un grand écran Sony. Comme je salue cette dame, avec la politesse feutrée mais excessive qui tient désormais à mon rang de loufiat, Madame prévient :

« Ma belle-mère ne comprend pas un mot de français. »

Le couloir n'en finit pas.

Madame nous ouvre des placards et des débarras :





« Il faudra descendre ces cartons à la cave... »

Elle se comporte comme si nous étions déjà engagés. Tant mieux. Depuis deux mois nous essayons de nous faire embaucher en couple, comme femme de chambre et maître d'hôtel. Nous touchons au but.

Soyons ronds et serviles.

Pour la vraisemblance, nous nous inquiétons du service. Dans la cuisine j'interroge Madame :

« Avez-vous un hachoir? Puis-je voir les ustensiles ?

- Vous devrez les acheter. Nous emménageons à peine. Vous ferez la liste, vous achèterez tout ce qu'il faut. »

Ils n'ont presque pas de vaisselle et les fours doivent mal chauffer. Soit. Si nous manquons un plat, nous accuserons le matériel. Où logerons-nous? Dans une chambre de bonne actuellement très crado, mais que nous arrangerons à notre guise. Au début nous occuperons une pièce proche de la cuisine, à l'extrême bout de ce maudit couloir.

Sept mille francs de gages? Parfait. Un jour et demi de congés par semaine? D'accord. Si de temps en temps nous pouvons rester le samedi? Pas de problèmes. Nous sommes impeccables, et on se demande bien pourquoi Madame juge bon d'insister :

« Je n'élève pas la voix, mais je n'aime pas répéter. »

Madame, continuant à faire la maligne et à rouler des fesses, réussit à accrocher Monsieur dans l'entrée, où il téléphone. Il a un geste de la main comme pour chasser une mouche. Sa femme nous reconduit dans le boudoir en expliquant ce que nous avions compris : Monsieur viendra quand il aura fini. Nous nous retrouvons raides comme des poireaux, assis sur le canapé imitation Premier Empire, avec Madame affalée dans le grand fauteuil, en face, qui rallume cigarette sur cigarette et écrase si mal ses mégots que le cendrier fume. J'observe la cheminée. Il y a deux bûches et un fagot de petit bois. Ils allument probablement des feux. Ni Cléo ni moi, malheureux citadins, ne sommes très habiles dans l'art d'allumer un feu. Mais Monsieur débarque en remuant les épaules. Il gronde :

« Vous avez une attache avec Servir? »

Nous ne saisissons pas. Et puis tout s'éclaire quand il répète sur un ton bougon. Il veut dire : c'est bien vous, et non des imposteurs, que m'envoie l'agence Servir? Je dis oui.

« Alors l'agence vous téléphonera. »

Il ne s'abaisse pas, lui, à engager des domestiques. Il s'en remet à cette maison qui fournit les ambassades.

« J'espère que vous ferez bientôt partie de la famille », nous dit la rouquine quand son costaud de mari est retourné au salon.

Enfin!

Dans la rue nous soufflons.

L'agence doit nous prévenir par téléphone mais ça y est, nous en sommes certains, la place est acquise. Monsieur et Madame nous appartiennent. Ils ne savent pas ce qui les attend et, pour être franc, nous non plus. Si nous avions su, peut-être aurions-nous interrompu l'expérience à ce stade. Au Trocadéro, à la terrasse d'un café m'as-tu-vu, plein de jeunes gens frais et de lycéennes, Cléo demande un cognac et moi aussi.





2

Je m'appelle Fosca. J'ai quarante ans et je travaille pour Aujourd'hui, un hebdomadaire à gros tirage qui publie des enquêtes fouillées, à la limite de l'espionnage. Hugues Ancrenas, le patron, le créateur, l'âme du journal, entend renouer avec la tradition des premiers quotidiens américains, quand il fallait se déguiser ou descendre par les conduits de cheminée pour voler une information exclusive et encore chaude. Cette fois, nous devons nous introduire chez des riches par la porte de service et décrire par le détail leur comportement et leurs manies.

Ancrenas m'a choisi à cause de ma froideur : j'ai bien la mine désabusée des laquais de comédie. Ancrenas a pensé que je devais connaître le rôle d'un maître d'hôtel, ou du moins devais-je en savoir les manières : en effet, mon véritable nom est François Foscarini, chez mes ancêtres il y a un doge et pas mal d'amiraux. Mes grands-parents ont été tués sous le bombardement de Venise par les biplans autrichiens, pendant la guerre de 14. Mon père, tout jeune, a été élevé en France. Il y a rencontré ma mère. Je suis ainsi né à Neuilly.

Comme il fallait se placer en couple, pour donner du sérieux à l'affaire, je suis devenu soudain le mari de Cléo Farell, une journaliste gonflée qui a reçu le prix Albert-Londres après une série de reportages sur les cambrioleurs. Nous nous connaissons à peine, mais nous avons beaucoup ramé ensemble depuis deux mois, et nous avons fini par nous apprécier. Elle a de la fougue. J'ai du métier.

Avant, j'étais flic.

Cela vous étonne? Flic ou journaliste, quelle différence? Nous employons les mêmes méthodes. Lorsque j'étais gamin, je lisais Fantômas, mes héros de bédés étaient indifféremment des policiers ou des reporters. Je n'ai jamais oublié Stanley, ni Fantasio, dans la Corne du rhinocéros, qui s'introduit avec des fausses clefs dans les grands magasins pour y mener son enquête sur des voleurs.

Pourquoi j'ai quitté la police?

Je n'ai pas quitté la police.

J'ai été jeté dehors.

Mauvais esprit, sans doute. Non. Cela ne suffit pas. J'avais communiqué à la presse des photocopies confidentielles quand mon supérieur, le commissaire Jeanne, a été limogé : il était indocile, lui aussi, mais par sens du devoir, et certains hommes politiques véreux réclamaient sa peau. Je suis donc passé devant le conseil de discipline.

Mais revenons à notre présente aventure.

Place du Trocadéro, je choisis un taxi. J'évite avec soin les malpolis qui collent à leurs vitres interdit de fumer. Le client doit avoir le dernier mot. Cela fait râler Cléo mais je reste ferme sur ce principe, et nous nous engouffrons dans la quatrième voiture de la station, conduite par un Laotien souriant.

Cléo passe au journal, elle va me déposer devant mon immeuble des Halles : j'ai envie de boire du champagne extra-brut, de plonger dans un bain chaud et de réécouter les enregistrements sournois qui retracent notre longue enquête.

Nous sommes à la fois contents et soupçonneux.

Chez qui sommes-nous tombés?

L'agence Servir le sait-elle?

Cela m'étonnerait. On s'inquiète - et encore : avec légèreté - de l'identité des domestiques, mais jamais de celle des patrons pourvu qu'ils paient. L'argent anoblit la pire des crapules. Je suis au courant. Quand j'ai déniché ce poste de journaliste, on m'a réservé les sujets les plus troubles. Combien ai-je écrit de pages sur ces colleurs d'affiches qui s'abattent au fusil de chasse, pendant une campagne électorale? Et les gosses qu'on enferme dans un placard, les forains qui égorgent une fille à la sortie d'un bal? J'ai même retrouvé un souffle pour comparer les nouveaux pirates d'autoroute aux détrousseurs de diligence ou aux frères James. Dès qu'on trouve un cadavre moulé dans le ciment au fond d'un puits, le journal m'envoie.

Le téléphone dérange ma méditation. D'habitude j'ôte la prise de cet agaçant appareil, mais depuis soixante jours je n'en ai pas eu le droit : l'une des agences de placement où nous nous sommes présentés risquait de nous appeler. Il fallait décrocher, répondre avec une voix mielleuse. Je réponds avec une voix mielIeuse :

« Oui?...

- Monsieur Fosca? Je suis M. Colin, de l'agence Servir. Eh bien voilà, c'est d'accord. Vous commencez lundi... La dame m'a dit que les sept cents mètres carrés de l'appartement affolaient votre femme...





- Non, non. Mais ce monsieur a l'air de recevoir des gens toute la journée. Il travaille chez lui?

– Ah! dit M. Colin, je ne sais pas. La dame m'a dit : Vu la situation de mon mari, il faut quelqu'un de très discret. Mais j'ignore ce qu'il fait. Elle vous l'a dit?

- Non. »

Je supporte mal cette punaise de M. Colin qui dégote de curieux maîtres et dirige une curieuse agence. Servir passe quotidiennement une petite pub dans un journal du soir, avec un numéro mais aucune adresse. J'avais téléphoné :

« Je voudrais savoir ce que vous exigez lorsqu'on veut s'inscrire chez vous?

- Nous n'exigeons rien du tout. Ce sont les employeurs qui paient, ce ne sont pas les employés. »

La bonne femme avait un ton sec.

Allongé maintenant sur mes coussins, j'écoute une fois de plus nos enregistrements piratés.

« Et vous cherchez un emploi? disait le dame.

- Oui, de maître d'hôtel.

- Vous êtes resté longtemps dans votre place précédente?

- Quatre ans.

- Ah! oui, en effet. Vous êtes marié?

- Oui.





- Vous ne vous placez pas en couple, par hasard?

- Mais si.

- Écoutez, je peux prendre vos coordonnées?

– C'est-à-dire que je préférerais passer.

- Avec plaisir. Au revoir, monsieur. »

Méfiante, la bougresse. Pourquoi refusait-elle de donner son adresse? Parce que nous avons fini par l'obtenir à l'usure, et là, j'avoue, Cléo a été parfaite. Elle a retéléphoné le lendemain pour tomber sur M. Colin en personne, avec sa voix de fausset :

« Monsieur, je vous appelle pour avoir votre adresse.

- Notre adresse? »

Il n'avait pas envie non plus, mais Cléo a insisté :

« Vous êtes bien une agence de placement?

- Oui, nous plaçons du personnel qualifié.

- Je suis femme de chambre. J'aimerais me placer avec mon mari qui est maître d'hôtel.

- En couple? On peut arranger ça. Alors ici vous êtes chez Mme Courlis, Cour-lis. Et moi je suis M. Colin, comme le poisson. Et nous sommes rue de Londres, comme la capitale de l'Angleterre. Ce qui compte, voyez-vous, c'est la présentation, bien sûr, mais surtout les références. Les gens ne veulent pas de débutants. J'ai une clientèle très élégante. Venez demain après-midi. En début d'après-midi. »

Le champagne est déjà moins frais, mais une bouteille, cela se finit, je m'en sers une sixième flûte, que je siffle comme de l'eau minérale en écoutant tourner une autre micro-cassette : notre visite à l'agence Servir.

« Allô? grinçait une voix dans l'interphone.

- Mme Fosca, disait Cléo. Nous avons rendez-vous.





- Alors vous montez au premier étage. »

M. Colin a une soixantaine d'années, propret dans son costume bleu marine, avec des chaussures en daim souple. Nous avons aperçu deux dames dans la salle à manger, mais M. Colin a pris dans ses bras le roquet blanc qui aboyait en nous montrant ses vilains crocs :

« Par ici, par ici... »

Il nous a pilotés vers le bureau, on se croyait chez le médecin : vases laqués, plantes exotiques et reliures trop dorées achetées par correspondance. Un décor neutre. Des faux objets de prix.

Sauf un détail.

Un détail qui m'a passionné.





3

Le bloc-notes posé sur le bureau de M. Colin portait un sigle imprimé en couleur : une croix de Saint-André sur fond de bonnet phrygien, l'insigne de l'UPR, l'Union des partisans de la République, une grosse formation politique qui se maintient au pouvoir depuis vingt ans. J'ai eu l'impression d'entrer dans un réseau. Ce M. Colin a des relations.

« Comme cartes, demanda-t-il, vous avez des cartes d'identité, pas des cartes de travail? Vous êtes français tous les deux?

- Oui, oui.

- Vous pouvez me montrer votre carte d'identité ? »

Il ne demanda rien à Cléo, lut ma carte :

« Ah! vous êtes né à Neuilly! Eh bien, en effet! »

Il continua :

« J'ai peut-être quelque chose. Avenue Foch, un monsieur qui reçoit beaucoup. C'est un membre de la cour de l'ancien shah d'Iran. Vous pouvez faire des repas élaborés? Moi, je ne peux pas vous interroger sur la cuisine, je sais la manger mais je ne sais pas la faire. Mais... par exemple la béarnaise, la sauce béarnaise, la sauce hollandaise...

- Bien entendu.

- Oui, c'est l'enfance de l'art, et les trois pâtes, la sablée, la feuilletée, la brisée...

- Certainement. »

Le téléphone. Il ne dit que : « Oui... Oui... Non... » pendant deux minutes, puis: « Je lui ai parlé de votre maison, monsieur le ministre, mais elle ne peut pas attendre jusqu'au mois de septembre, non, sûrement pas. Non, je vais vous dire son cas, elle est chez un ambassadeur depuis deux ans déjà, c'est moi qui l'ai placée là-bas. Donc... elle serait libre, mettons... vers le 10 mai... »

M. Colin revint à nous :

« Et madame est très forte sur le linge? Vous repassez très bien? Oui? Vous voulez gagner combien ? »

Il téléphona à l'Iranien de la cour du shah, pour se heurter à un répondeur :

« Ici M. Colin, la maison Servir... Je vous téléphone, Excellence, parce que je crois, à moins que vous n'ayez déjà trouvé, avoir un couple qui correspond à votre demande. Je vous rappelle mon numéro... »

M. Colin nous a finalement envoyés à ce grand Arabe brutal, M. Hakeim, dont il ignore le pays d'origine et la profession. Je rembobine maintenant la bande que nous avons enregistrée cet après-midi chez celui-ci, et je m'apprête à la retranscrire à la machine.

Ça ne marche pas.

Dans mes écouteurs stéréo, je n'entends rien.

Un long sifflement couvre les voix de Monsieur et Madame. On entend distinctement les verrous, mais dès que nous franchissons le paillasson, cela se met à siffler. Soit Monsieur possède un engin de brouillage, soit il a installé un système d'alarme permanent capable de déboussoler un magnétophone espion.

Dans les deux cas il est inquiet.

Pourquoi diable?





4

Le lendemain, vendredi, assis dans un café de la rue de Nesle, j'attends mon ami Martin, qui travaille à la DST. Nous avons été inspecteurs ensemble, autrefois, et il est toujours prêt à me donner des informations si je lui jure que je ne les utiliserai pas. Je jure. J'écris malgré tout, je publie, mais Martin fait semblant de ne rien voir. Sans importance : il ne lâche aucune information avec innocence. Le voici, petit, trapu, le crâne très déplumé. Il me cherche du regard, fronce les sourcils en me repérant :

« Ah ça! Tu m'avais dit que tu t'étais rasé la barbe, mais dis donc, ça te fait une drôle de bobine! »

Il commande un Vichy et sort de son agenda une feuille pliée :

« Voilà ce que tu m'as demandé. Ton bonhomme vient d'arriver à Paris. Il se nomme Abdhalla Hakeim, c'est vrai, il est libanais, mêlé de près aux questions militaires... Il a été commandant. A partir de 1962 on le retrouve à des postes éminents. Il est député, adjoint au ministre de la Guerre, ce qui lui a permis de toucher à des trafics : sa fortune vient de là. Assez considérable, dit-on. »

Normal qu'il sente une menace.

« C'est pas fini, Fosca. Sa femme est en prison à Beyrouth pour malversations.

- Pas du tout! Elle est à Paris.

- Non. »

Martin sort une enveloppe de sa poche. Il en tire deux photos qu'il me met sous le nez :

« C'est celle-là que tu as vue? Il l'a présentée comme sa femme?

- Oui, cette rouquine. »

Sur la photo, Madame se tortille devant un rideau. Les gens qui dînent à la bougie portent des smokings blancs, les dames des robes décolletées.

« Marika Hussein, danseuse.

- Ça promet d'être amusant, si elle joue les duchesses.

- Ne t'amuse pas trop.

- Que fabriquent-ils à Paris? Ils ont vraiment l'air de vouloir s'incruster.

- Je ne sais pas. »

Sur l'autre photo je reconnais M. Colin, au premier rang d'un meeting électoral de l'UPR.

« Oui, tu m'as aussi demandé deux ou trois choses sur celui-ci. Du fretin. Médecin et conseiller municipal dans son bled, je ne sais plus où. Dans l'Orne, je crois. Ou dans les Yvelines... Bon, il n'a pas tellement de personnalité, ses amis l'utilisent à l'occasion. Sa boîte de placement, rue de Londres, n'a rien d'officiel. Elle devrait même être fermée, mais Colin rend des services aux ambassadeurs, à des ministres, à des marquis. Il leur propose des domestiques garantis trois mois, contre deux mille cinq cents francs...

- Je veux bien, mais il n'a pas vérifié nos fausses recommandations.

- Ta nouvelle binette a dû l'impressionner. Tu étais seul?

- Non, avec Cléo Farell. Nous nous présentons en couple.

- Qu'est-ce qu'elle en pense?

- Elle ne pense qu'au papier à écrire. C'est moi qui m'angoisse. Elle n'a pas de nerfs.

– Et ton ancienne femme?

– Elle vit toujours chez ce gros lard de Raymond Mirot. Que veux-tu! Il est plein aux as.

– Tu le connais?

– Sa voix au téléphone quand j'appelle les enfants.

- Ils vont bien?

- Aurélien vit avec des écouteurs de walkman sur les oreilles, Deborah a toujours ses deux éternelles fixations : la télé et moi. »

Martin ramasse ses photos.

« Tu commences quand, chez nos Libanais?

- Lundi matin à neuf heures.

– Te fais pas pincer. Le type n'a pas d'humour. Il a cassé les côtes à un journaliste qui souhaitait l'interroger sur une vente d'avions entre la France et l'Arabie Saoudite. Le journaliste en a eu pour trois mois d'hosto. »

Ouch! Je passe chez Cléo? Elle habite à deux pas. Si elle est absente, j'irai sur la place derrière le Quai des Orfèvres, comme avant. J'y connais un endroit un peu cher mais correct, où déjeunent souvent les patrons de la police et du barreau : j'adore surprendre leurs conversations prudentes.

Mais Cléo est chez elle. En kimono. J'accepte de manger en sa compagnie un œuf sur le plat, et le bacon qui grille nous enfume. Hildegarde ouvre grand la fenêtre. C'est l'amie de Cléo, une Danoise très sportive qui se nourrit de biscuits :

« On peut plou respirai! » dit-elle en souriant comme une Californienne. Et elle s'allonge à nouveau sur le plancher pour continuer sa gym, les jambes en l'air. Lorsque je veux les affoler en peignant un noir portrait de Monsieur, les deux filles se tordent de rire.

Moi pas.





5

Lundi matin. Nous trimbalons une grosse valise jaunâtre. Voilà près d'une heure que nous n'avons pas échangé un mot, Cléo et moi. Nous nous sommes posés dans un bistrot de la place Victor-Hugo, très en avance, et buvons de suite plusieurs cafés. Cléo n'a qu'une idée en tête : tenir le plus longtemps possible chez cet ancien ministre trafiquant d'armes. La supercherie l'excite mais elle a quand même un léger trac. Moi je songe : vivement que cette aventure s'achève.

Je sonne à neuf heures pile.

La cérémonie des verrous se reproduit. Madame nous ouvre, elle sort du lit, le museau chiffonné :

« Bienvenue! Je vais vous montrer votre chambre. »

Nous la suivons, modestes et déguisés, dans le couloir sans fin qui mène vers la cuisine. La chambre est tout au fond. Nous ne l'avions pas visitée la dernière fois. On s'y croirait dans un hôtel de province, papier peint avec des figurines Régence, rideaux assortis, des livres de poche abandonnés, 325 000 francs de Roger Vailland, du Lavedan, du Daninos. Par terre, un monceau de serviettes et de nippes en mauvais état.

« Tout cela est à trier », dit Madame à Cléo.

Elle nous apporte deux draps rêches, des serviettes-éponges et des gants de toilette. Nous n'avons pas le temps de défaire notre valise: Madame nous entraîne dans la cuisine où nous découvrons l'horreur. Sous les fenêtres, un fatras de gros sacs crevés, des verres brisés, des pelures de fruits, des aubergines en train de moisir. Dans le four, éteint et gras, des tranches de rôti se décomposent. La vaisselle s'empile près de l'évier: assiettes poisseuses et mégots au fond des tasses. Je veux saisir un bol, il reste collé par du miel à son étagère.

Nous n'avions pas remarqué cet amas de saloperies lors de notre première visite. Comment peut-on accumuler autant de merdes en trois jours?

Ça y est, elle m'appelle :

« Voulez-vous apporter le petit déjeuner de mon mari? Un café, trois œufs brouillés et du jus d'orange.

– C'est-à-dire... »

Je montre mon costume, j'explique que je n'ai pas eu le temps de déplier ma veste blanche, achetée la semaine dernière au rayon vêtements professionnels de la Samaritaine.

« Pour ce matin, dit-elle, ça ne fait rien. »

Nous pensions naïvement: le premier jour on s'installe sans se bousculer. Tu parles! Cinq minutes après notre arrivée, Cléo trie le tas de chiffons qui encombre notre chambre et je prépare un petit déjeuner en reniflant une épouvantable odeur de poubelles. Les oranges ont séché dans le frigo. J'en presse huit pour remplir un demi-verre. En même temps je mets de l'eau à chauffer, je mouds du café, je jette du beurre dans une poêle éraillée que j'ai passée sous l'eau chaude : il y restait des bouts de viande verte.

« Oh non! dit Madame qui reste plantée au milieu de la cuisine. Le beurre à peine fondu! Pas trop cuits, les œufs brouillés. »

Elle les prépare elle-même.

« Tous les matins nous prenons des œufs brouillés et du jus d'orange. »

J'amène mon plateau. Madame me précède dans le couloir et dit à Cléo, en passant :

« Tiens, cette veste appartient à mon mari, il faudra la faire réparer.

- Heureusement que vous me le dites, j'allais la jeter. »

Monsieur m'attend dans le grand salon. Même vide, le plateau d'argent pèse très lourd, il passe juste dans la largeur du couloir, je risque de me râper les phalanges, et je me livre à des acrobaties pour négocier correctement les virages.

Monsieur écoute de la musique sur un gros pouf. Il porte une djellaba et va manger ses oeufs avec une cuiller en inox. Il profite de ma présence pour me donner des consignes : jamais de cendrier avec un mégot dedans. Le gros cendrier en cristal, ici, ne jamais le poser sur ces consoles chinoises du XVIIIe, ça les esquinterait. Il faut de la glace en permanence sur la table roulante, et du scotch dans la carafe, toujours, et six verres comme ci, et deux verres comme ça. Et la lumière, vous la voyez?

« Cette lampe, Monsieur?

- Elle doit rester éclairée jour et nuit. Vous avez compris?

- Jour et nuit.

- Répétez.

- Il ne faut jamais éteindre cette lampe.

- Voilà. »

Il me prend pour un débile. Plus tard, en donnant à Cléo ces mêmes consignes, il expliquera que la lampe doit éclairer en permanence la photo de son père, un vieux en burnous.

Ramassant un cendrier sale dans le grand salon, je remarque des micro-cassettes comme les miennes. Et un magnéto minuscule. Ce n'est pas pour écouter de la musique, ce genre d'engin, alors qu'enregistre-t-il? Ses visiteurs? Dans ce cas, il a un appareil pour annuler le brouillage... Madame m'arrête dans le couloir :

« Ma chambre, dites à votre femme de la laisser, je la ferai, il y a des papiers...

- Bien, Madame.

- Qu'elle fasse d'abord la chambre d'amis. Ma belle-mère est repartie. Et qu'elle nettoie cette salle de bains, les salons, surtout le grand, celui où Monsieur reçoit. »





6

Driiing!

Monsieur me sonne sans arrêt. A chaque sonnerie un voyant lumineux devrait m'indiquer la pièce où je dois courir, mais le voyant reste bloqué sur salon.

Driiing!

Soixante-deux pas avant d'atteindre ce foutu salon. Et je me précipite souvent pour rien.

« Il y a un cendrier sale », remarque Monsieur, qui vient en effet d'y écraser une cigarette.

Nouvelle sonnette :

« Mettez de la glace dans le seau.

- Je viens d'en remettre, Monsieur.

- Ah, bon.

- C'est tout?

- Oui. »

Il n'a même pas regardé s'il y avait des cubes de glace avant de me sonner. Il sonne juste pour affirmer qu'il est le maître. Et pour se pavaner devant ses visiteurs. Driing! J'accours, je surprends Monsieur dans le vestibule, penché, l'oeil au judas. Il pousse ses chers verrous, introduit un petit homme à chapeau et me dit :

« Débarrassez Monsieur. »

J'embarque un loden poil de chameau que je vais ranger sur le gros canapé du bureau, à côté d'un imper bleu marine. Monsieur va-t-il enregistrer les propos de l'homme au loden? Et cet autre, en veste de tweed :

« Demandez à Monsieur ce qu'il veut.

- Euh..., hésite le tweed. Un Schweppes. »

Celui-ci a des moustaches jaunes en brosse, des dents écartées, une nonchalance de militaire colonial. Quand je reviens avec son Schweppes, ils discutent en arabe. Je n'en saisis hélas pas un traître mot.





Au déjeuner ils sont trois, bien que Madame m'ait prévenu qu'ils seraient cinq. Le convive est un familier. Il ressemble vaguement à Charles Aznavour, avec des tempes argentées et un costume gris à rayures ton sur ton. Les autres l'appellent Abdul. Quand je dis « les autres », j'exagère. En présence de Monsieur, Madame se tait, mais, comme je m'excuse de la carne, en accusant le boucher de la rue voisine, Madame risque une parole :

« Cela ne fait rien, nous sommes en famille. Mais ce soir, faites-nous un joli plat, nous serons sept ou huit. Ou neuf.

- Il faudrait acheter de bons produits et, dans ce quartier, malheureusement...

– Mon ami accompagnera votre femme en voiture. »





Monsieur fait un geste vers Abdul. J'emporte les assiettes. Driiing! Demi-tour.

« Regardez! » dit Monsieur.

Il manque une ampoule à un lustre.

Driiing!

« Vous avez vu? » dit Madame.

Ils ont cassé un verre dans un coin.

Nous lavons le carrelage, avec Cléo, quand Monsieur arrive en sournois dans la cuisine :

« Qu'est-ce que ça sent?

- Les ordures, Monsieur.

- Il faudra les descendre ce soir.

- Évidemment, Monsieur. »

Abdul l'accompagne, ils vont monter aux chambres de bonnes. Nous recevons alors un cours très complet sur la manière de fermer la porte de service. On y compte autant de loquets qu'à la porte principale, deux crochets et un judas. Il faut toujours laisser la clef dans le dernier verrou, en la tournant légèrement afin qu'on ne puisse pas la faire sauter de l'extérieur et crocheter. Quant à la porte principale, que je suis désormais chargé d'ouvrir, je devrais m'y habituer. Pendant quelque temps il vérifiera lui-même par le judas et m'ordonnera ou non d'ouvrir.

« Dans un mois, dit-il avec hauteur, vous ouvrirez vous-même. Vous saurez qui est ministre et qui est président. »

J'espère que nous apprendrons avant un mois l'identité de ses illustres visiteurs.

« Refermez derrière moi, je sonnerai. Il ne faut pas que ce trousseau de clefs quitte l'appartement. Vous irez faire les courses chacun à votre tour. »

Driiing!

C'est Madame, qui se précipite sur la sonnette dès que Monsieur a tourné le dos. La pauvrette, elle doit bien prouver son autorité. Cléo est ainsi submergée de tâches minuscules :

« Tapotez les coussins pour leur redonner une forme. Attention! Ce lion est fragile, pas de chiffon.

- Le plumeau crache ses plumes!

- Il faudra en acheter un neuf. Voyez-vous, le dessus de la table roulante n'est pas net. Le couvercle du bac à glace non plus...

- Nous avons besoin de chiffons et d'un aspirateur.

- Vous irez tout à l'heure avec Abdul. Mais n'achetez que le strict minimum. Nous ferons les gros achats plus tard. Je ne veux pas faire trop de frais parce que nous avons un château aux environs de Paris. »

Monsieur aurait-il quitté le Liban avec la caisse ?

Vers dix-sept heures, nous nous apprêtons à manger, nous n'en avons pas encore eu le temps, mais à la seconde bouchée de jambon... driiing! Je râle, je commence à les haïr, ce gros ponte et sa danseuse, j'enfile ma veste blanche, j'enlève ma veste blanche, j'accroche ma veste blanche, j'enfile ma veste blanche...

Un grand aristo au revers décoré et une vieille poudrée bavardent avec Madame. J'arrive dans le petit salon en boutonnant ma veste.

« Que voulez-vous? demande Madame à ses invités.

- Nous aimerions bien un thé à la menthe comme l'autre jour », chevrote la vieille toupie avec une voix distinguée.

Madame explique que leur domestique arabe est partie, qu'ils feraient mieux de prendre des Martini.

« Servez deux Martini », ordonne Monsieur.

Je n'ai jamais bu de Martini. J'amène des verres à whisky, la bouteille, deux rondelles de citron. Monsieur plisse le front et rapproche ses sourcils :

« C'est comme ça que vous servez le Martini?

- Dans ma précédente place, Monsieur, on buvait toujours le Martini avec du citron.

- Allez! Allez! »

Il me congédie en précisant à la cantonade que le maître d'hôtel est nouveau. Quelques instants plus tard, après avoir descendu les énormes sacs de détritus par l'escalier de service et sérieusement aéré, nous voyons les deux vieux se pointer dans la cuisine.

« Voyez, cher président, dit Monsieur, tout marche impeccablement. »

Il ouvre sans risque le placard des compteurs, qui ne contient que des compteurs. Il se garde bien d'ouvrir le frigo que nous n'avons pas encore vidé de ses saletés. La vieille dame chic s'extasie devant la machine à laver détraquée, dont Madame vante l'automatisme. Je dis :

« Monsieur, le tableau des sonnettes ne fonctionne plus.

– Ça n'a pas d'importance! »

Il est furieux que je lui casse sa frime.

Nous nous vengeons comme cela, nous autres les valets. Crispé, devant les oignons à éplucher et le veau à couper en blocs, je grogne sans discontinuer. Cléo a des courbatures. Tout de même : nous avons hâte de connaître les invités de ce soir.





7

Fiché dans le vestibule pour ramasser les manteaux, dès huit heures, je les vois arriver un par un. Voici le premier, un Arabe bien nourri, avec des lunettes fumées, une chemise sombre et une émeraude au doigt. Derrière lui, une grande fille sans âme, style mannequin, dont la docilité se lit dans un regard fardé. Ensuite déboule une bavarde de quarante ans qui, dès l'entrée, détaille les misères qu'on lui fait subir à la télé. Une journaliste. Je n'aime pas trop. Si Monsieur reçoit des journalistes, il va bien s'en trouver un ou une qui nous connaît, au moins de vue. Le dernier, c'est un grand flandrin en pardessus bleu marine, avec des chaussures Weston. Il doit aller chaque semaine chez le coiffeur. Il a une voix désagréable mais détache ses mots, comme s'il vous mettait dans une confidence.

Je sers à boire et je ressers à boire.

J'entends le nom du grand flandrin :

« Louise, dit Monsieur à la journaliste, vous connaissez notre ami Ramonet... »

II a bien une tête à s'appeler Ramonet.

Discret, je m'esquive vers la cuisine. Tout est prêt. Nous poireautons. Vers neuf heures et demie, Monsieur vient nous prévenir qu'ils passent à table.

« Oui, dis-je, dans un quart d'heure.

- Pas tout de suite?

– Ma femme a expliqué à Madame que la cuisson du riz nécessite au moins un quart d'heure. »

Je n'ajoute pas la réflexion de Madame, qui ne sait rien faire de ses dix doigts. Cléo lui a demandé de nous prévenir au moins un quart d'heure avant le repas, à cause du riz, et elle a répondu :

« Le riz? Pour le cuire? Je ne savais pas que c'était si long! »

Ces gens m'esquintent. Cléo tient mieux le coup, mais elle a tiqué quand je lui ai appris que Monsieur connaissait des journalistes. Et sans doute des barbouzes. Je me rassure en affirmant que les invités ne regardent jamais le maître d'hôtel. Je suis un meuble.

Ils se goinfrent. Abdul, qui est de la fête, reprend trois fois du sauté de veau. Ils parlent de choses anodines ou se taisent lorsque j'arrive. J'amène une nouvelle bouteille d'un infect rosé d'Anjou et, quand je me plante devant la desserte, la fille de la télé, dans mon dos :

« Ne vous inquiétez pas, Abdhalla, les journalistes parlent des gens qu'ils connaissent. Je vous assure qu'ils ne vont plus sur le terrain... »

Pendant un instant la situation m'amuse. Je communique aussitôt cette phrase à Cléo, qui s'assombrit :

« Elle a dû dire ça exprès, on est peut-être découverts. »

Nos frayeurs remontent en force. Cléo s'affole à cause de ses papiers. Par chance, elle avait perdu sa carte d'identité, alors nous avons lavé sa déclaration de perte à la photocopieuse. Simple opération : si vous photocopiez un papier administratif, l'encre bleue s'éclaircit, elle devient gris clair dès le premier passage, alors vous photocopiez la photocopie, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le formulaire imprimé en noir. Vous le remplissez ensuite comme vous voulez.

Je rôde dans la salle à manger avec la corbeille à pain. J'ai bien raison.

« Le ministre fera des ennuis? demande Monsieur.

- C'est possible, dit Ramonet. Il est furieux. Il s'est fait rouler et le sent bien. »

Plus tard, au salon où j'apporte le café, Ramonet est encore en train de pérorer :

« Nous pensons bien utiliser cette rivalité avec Brochais. Il faut nous couvrir. »

Brochais, le ministre des Transports, celui qui croit philosopher quand on l'interviewe. Leur conversation me passionne et je cours à l'office en noter des bribes.

« Après le café vous pourrez disposer », a dit Madame.





8

Depuis ce matin nous n'avons pas arrêté une minute. A peine ai-je eu le temps de fumer une cigarette en entier, mais j'ai terminé trois paquets, par petites bouffées, pour compenser cette tension nerveuse constante que provoque la sonnette. Nous avons travaillé treize heures et demie sans nous interrompre. Le déjeuner? Pas terminé. Le dîner? Nous avons grignoté chacun de son côté en préparant le repas des autres. D'ailleurs nous n'avons pas faim. J'ai mal aux jarrets. Cléo est fourbue. Nous avons l'impression de vivre à l'étranger, si près pourtant de ce Trocadéro où ma mère m'emmenait patiner à roulettes. Si près de la cinémathèque de Chaillot où, faux étudiant, j'ai usé des jours et des nuits à aimer Fritz Lang, Lattuada ou cet infernal Louis Feuillade qui m'a donné l'envie d'être policier, à la honte de mes parents : heureusement pour eux, ils sont morts d'un accident avant mon stage d'inspecteur.

Dans notre chambre, Cléo prend des notes sur cette riche journée. Comme elle se méfie et que la porte fait face au lit où elle écrit, elle ouvre une penderie pour masquer le trou de la serrure : on ne sait jamais. Moi, c'est plus facile, je peux garder mon carnet à la main : d'un côté j'inscris les courses et les instructions de Monsieur: allumettes, huile, oranges, oeufs, bière... De l'autre je griffonne des faits, des dialogues et des exaspérations.

Nous nous déshabillons et nous couchons côte à côte comme il convient à des époux. Cléo se pousse contre le mur pour éviter le moindre contact d'épiderme. Je connais ses penchants : elle songe à Hildegarde. Et moi, je songe à qui? Aux enfants, à Aurélien qui va louper son contrôle d'Histoire, à Deborah. Et à la jeune stagiaire que j'ai vite aperçue au journal, dans le bureau du rewriter. A cette call-girl de Bangkok que j'ai payée avec ma carte de crédit. Je songe aussi à notre expérience : nous avons à la fois trop de fatigue et trop de chance. Quel ennui, de se déguiser en paillasson. Quel plaisir, de rencontrer par hasard des personnages à ce point louches. Nous avons décidé, Cléo et moi, de ne plus parler, même à voix basse, mais de nous communiquer nos notes. S'ils nous surveillaient? Tout à l'heure nous avons entendu des pas furtifs dans le couloir.

Nous sommes au pieu, renfrognés dans nos draps à fleurs. Je lui montre une page de mon carnet que je viens de réécrire plus lisiblement. Il s'agit d'un échange entre Ramonet et Monsieur. Ramonet disait :

« C'est un vieil ami du ministre. Enfin, de la femme du ministre (rires). Il a été l'associé de Joseph, pendant la guerre. Le ministre a confiance en lui, et Joseph encore plus, puisqu'il le tient. »

Cléo écrit sur sa feuille :

« Quel ministre? Quel Joseph? »

Je réplique :

« Et le ministre des Transports, dans ce marécage ? »

Elle répond :

« Un turbin pour toi, sale flic. »





9

Cléo se lève à l'aube et de mauvaise humeur. Où est notre salle de bains? Hier, j'ai remarqué un lavabo dans un débarras à côté de la cuisine. Nous y trouvons des cartons vides, une serpillière, pas de douche. Le robinet ne crache qu'une eau glaciale. Cléo va se laver les cheveux dans l'évier de la cuisine. Comme je m'apprête à rapporter dans le buffet de la salle à manger les verres propres, elle me semonce :





« Commence pas avant neuf heures, ne leur donne pas de mauvaises habitudes, ils en ont assez comme ça. »

C'est vrai. La folie recommence assez tôt. Les visiteurs défilent. Je n'ai plus assez de jambes et de bras. Quelquefois, le temps que je verse un café et l'invité a disparu. Beaucoup passent en coup de vent. Il y en a un qui apporte des dossiers dans une grosse enveloppe brune. Avec un homme aux dents de cheval, Monsieur parle de l'Islam. Pendant ce temps, Cléo frotte, lave, brique, récure. En guettant une sonnerie imminente, je l'aide à débarrasser le frigo d'un velouté Danone qui a franchi la date, de crèmes caramel imprésentables, de nouilles pétrifiées dans la sauce tomate que nous n'arrivons pas à décoller de leur saladier, même avec le pic à glace. Nous voilà écœurés de jeter tant de nourriture, pis : nous avons pris l'habitude de gaspiller. Monsieur arrive en tapinois.

« Que faites-vous?

- Nous jetons de la nourriture avariée.

- Très bien. »

Ils seront deux à table, Monsieur et l'une de ses jeunes parentes, assez jolie, dans le genre languide, avec des grosses lèvres peintes. Puis il m'entretient aussitôt d'une histoire d'Allô Fret à laquelle je ne comprends rien et ajoute :

« Nous allons déjeuner dans le salon, ma soeur et moi, sur la table basse, mais allez d'abord téléphoner à Allô Fret.

- Pour leur demander quoi, Monsieur? »

Transporter un sommier d'une rue voisine aux chambres du cinquième. Ce sommier doit nous être destiné mais cela paraît urgent.

« Tëléphonez d'abord, je vous dirai l'adresse après. »

Un camion? Possible. Où? J'ai l'air fin. Quand j'ai raccroché, Monsieur me donne l'adresse d'un nommé Palowitz. Il m'attend. Et le repas? Cléo va servir. Je recompose le numéro d'Allô Fret.

Monsieur m'a donné des indications fantaisistes, il me force à un détour par le Trocadéro. Normal. Il ne marche jamais dans les rues, alors il tient compte des sens interdits. A propos, si sa voiture était blindée? Me voici chez Palowitz, un vieux bonhomme qui a des cheveux frisottés dans le cou. Il me salue comme si j'appartenais à sa famille :

« Vous avez les actes de vente?

- Pardon?

- Si je ne les ai pas, je ne peux rien faire. »

Je repars, cette fois en empruntant un raccourci. Monsieur se met en colère : « Ah! Palowitz est vieux, il pige rien! » Il décroche le combiné pour insulter Palowitz, l'autre a l'air de résister, et je me dépêche à nouveau sur le trottoir, à la recherche d'un bureau de poste pour photocopier ces fameux actes de vente. Comme à l'ordinaire, Monsieur m'a mis dans la main un billet de cinq cents francs, et on me regarde de travers, au guichet, quand je demande la monnaie en pièces de un franc.

La machine de la poste n'est pas vraiment moderne, et en photocopiant j'ai le temps de lire. Il s'agit de terrains, à Cavalaire, et je remarque que les actes ne sont pas datés. Dans quelle affaire foireuse Monsieur s'est-il fourré? Ma surprise s'accroît en parcourant la dernière pièce du dossier. Deux feuilles dactylographiées à l'en-tête du ministère de la Santé, et qui débutent ainsi : Instructions s'il venait à m'arriver un accident. Je lis. Le ministre, dans cette lettre privée, prend ses dispositions en cas de malheur. Et cela s'achève par: Surtout pas de discours sur ma tombe. J'en fais une copie supplémentaire, que je plie dans ma poche.

Le vieux Palowitz m'attend avec le camion de fret. Un trois-tonnes pour transporter un sommier métallique. Je lui remets les fameux actes de vente et la sorte de testament, il feuillette le tout et a l'air satisfait. Qui est Palowitz? Qu'a-t-il à voir avec le ministre de la Santé?

Robert Charbonnier, le plus discret des ministres, vient de battre un record de longévité avec quatorze années au pouvoir. Physiquement on dirait un taureau. Les cheveux drus qui blanchissent, des yeux lavande, une mâchoire et des épaules fortes. Depuis quelques semaines on parle de lui comme d'un éventuel Premier ministre : Charbonnier sait négocier et persuader, même ses adversaires politiques le considèrent.

Mais ceux-là, comment ont-ils en leur possession une copie de son testament? Car il s'agit d'un testament. Je pense à ces choses, assis à côté du chauffeur, un muet assez épais, et nous déchargeons dans le hall bien ciré de l'immeuble. La concierge sort de sa niche, une bossue qui grinche :

« Les livraisons, c'est le matin!

- Je fais ce qu'on me dit.

- Vous dénaturez l'immeuble!

- Dites-le à Monsieur. »

Comment grimper cet imbécile de sommier par l'escalier de service en colimaçon? Miracle : l'objet encombrant tient pile dans la cage de l'ascenseur. Au dernier étage nous posons ledit sommier dans une piaule noire de suie. Pas de fenêtre, mais une tabatière. La chambre qu'ils nous réservent. Je paie le chauffeur, qui gribouille un reçu tandis que je lis plus attentivement la lettre confidentielle du ministre Charbonnier, mal assis sur les ressorts du sommier. Il y parle d'assurance-vie, du numéro de son coffre, d'un achat de points à l'Assemblée nationale, de l'emplacement de ses dossiers, dans la partie gauche de son placard... Rien d'extraordinaire. Mais la copie de cette lettre n'a rien à faire chez Monsieur. Serait-ce Charbonnier, le ministre dont ils parlaient à table hier soir? Ces dispositions que prend Charbonnier indiquent-elles une méfiance?

Allez, je ne m'attarde pas.

Martin connaît sans doute ce Palowitz.

Dans la soirée, notre maître nous consacre un moment entre deux visiteurs. Je dois avouer qu'il commence à m'inquiéter. Cléo et moi nous promenons à sa suite, et je note ses instructions sur mon carnet à double face.

« Ne donnez jamais mon numéro de téléphone, jamais, à personne. Cette fenêtre doit être grande ouverte jusqu'à midi, cette porte fermée, celle-ci entrebâillée, ces chaussures cirées. Le matin, à côté de mon café, je veux le Figaro... »

Il nous indique comment on branche son superbe appareil de télé à grand écran. Simple. Mais il insiste pour que j'allume l'engin, il veut s'assurer que ce niais de maître d'hôtel a bien saisi.

« Un peu avant vingt heures, vous allumez la télé du boudoir et vous me prévenez.

- Sur quelle chaîne, les informations?

- Allumez, c'est tout. Regardez!

- Oui?

- Sur la table roulante!

- Monsieur?

- Il n'y a plus de whisky dans la carafe! »

Qu'est-ce qu'ils éclusent. Depuis hier, j'ai rempli sept fois cette longue carafe de cristal. Je ramasse souvent des verres à moitié pleins, et je flanque dans l'évier de larges mesures de Chivas Black Label à cent onze francs la bouteille.





10

Mercredi, jeudi, la vie d'esclave continue et nous devenons de plus en plus irritables. La fille languide à grande bouche, soi-disant la sœur de Monsieur, loge dans la chambre d'amis et je l'ai croisée en chemise transparente. Elle errait dans la cuisine en cherchant de l'eau minérale.

Cléo a profité des commissions pour avertir le journal d'une cabine de bistrot. « Tenez bon! » a répondu la standardiste, car tôt le matin il n'y avait pas un rat à la rédaction. J'ai obtenu la communication dans la soirée, en allant chercher du pain frais. Je résume la situation à Vernouillet, le rédacteur en chef qui a une foule d'idées théoriques sur les reportages et leurs aléas :

« Te laisse pas emballer, Fosca. Ton type n'est pas forcément un truand.

- Ce serait quand même utile de photographier les visiteurs, on pourrait les identifier et avoir des surprises.

- Bertrand est au Ghana, Alain doit rentrer ce soir de Beyrouth... Je vais t'envoyer Alain, une planque, ça le reposera, après les tirs de mortier... »

Certains visiteurs reviennent chaque jour. L'homme aux dents de cheval, par exemple, ou celui qui porte une veste en tweed et une moustache jaune. Ramonet n'est pas revenu.

Jeudi soir ils sont dix.

J'ai dressé un buffet dans le salon et Abdul m'a aidé. Je n'arrive pas bien à définir son rôle, un ami, un chauffeur, un garde du corps, un secrétaire, tout cela en même temps?

« Lorsque vous aurez tout mis en place, me dit Madame, vous pourrez disposer. Je ferai le café. »

Ils n'ont pas envie d'être dérangés.

Ils ne me demandent même pas de servir, d'où cette idée pratique et hypocrite du buffet froid. Ils ne me demandent même pas d'ouvrir la porte aux invités. Ce soir nous terminons notre service à neuf heures. Je passe devant l'une des trois salles de bains, et comment éviter de voir la soeur de Monsieur qui se frotte des glaçons sur les seins pour les affermir. Elle a fait exprès de laisser sa porte grande ouverte pour que je la surprenne. Probablement une danseuse, comme Madame, mais plus lourde de hanches, plus épaisse, d'une beauté plus vulgaire.

Je m'effondre sur une chaise de cuisine.

Cléo a balancé à travers la pièce ses souliers vernis et elle roule ses bas, affalée sur une chaise en vis-à-vis. Entre nous, le poste de radio que nous n'allumons pas, étourdis par notre journée. Sans échanger un mot nous veillons cependant, l'oreille aux aguets. Quelqu'un sonne à la porte palière, puis quelqu'un d'autre, puis encore et encore. Nous sommes trop loin des pièces qui donnent sur l'avenue pour percevoir l'écho des conversations.

Cléo se gratte les cheveux qu'elle vient de dénouer, me prend un clope, l'allume avec mon briquet et me dit :

« J'ai envie d'aller voir.

- Hein?

- J'ai envie d'aller voir.

- C'est ça, vas-y, et tu te fais pincer, et ils nous dérouillent. Bravo!

– Je jouerai la conne.

- Pas convaincu.

- Oh! tu m'empoisonnes. »

Elle ramasse sa brosse à dents et un savon, elle s'avance sur la moquette du couloir, sans rien éclairer, à tâtons. Elle distingue des rires aigus et des rires grossiers, le bruit d'un verre qui tombe. Cléo atteint le vestibule, mais les invités sont enfermés dans le grand salon, et les rideaux des portes vitrées sont opaques. Cléo entend un gloussement, des applaudissements.

Elle s'approche encore.

Il y a un homme dans l'obscurité.

Elle vient de le heurter et étouffe un cri de peur.

« Qu'est-ce que vous faites là? »

C'est Abdul. Cléo lui dit d'une voix changée :

« La salle de bains... »

Dans le noir elle montre sa brosse à dents. Puis balbutie. Madame a permis qu'on utilise la seconde salle de bains. Abdul l'accompagne, il éclaire le néon, regarde Cléo d'un air rigolard. Elle s'excuse de lui fermer la porte au nez. Elle se douche à l'eau froide en soufflant comme un phoque, le genou flageolant.





11

Nous découvrons le champ de bataille au petit jour. Ni Monsieur ni Madame ne sont réveillés. Les coussins s'éparpillent près de la cheminée, la moquette est tachée et ils ont rapproché les canapés. Dans la corbeille en fer doré ils ont tassé des étuis de polaroïd. Ils ont écrasé des mégots sur le jambon de San Daniele et de la mayonnaise dégouline sur la nappe. Il va bien falloir être deux pour réparer le carnage.

Dans le couloir, comme cent fois par jour, je croise ma dégaine dans le grand miroir, je contemple ma navrante silhouette à veste blanche qui se rapproche de la cuisine en tenant la nappe cochonnée à bout de doigts. La porte de la chambre d'amis s'ouvre et la sœur de Monsieur pointe son museau :

« Amenez un escabeau.

- Un escabeau? Bien, Mademoiselle. Un petit ou un moins petit? Trois marches ou une échelle?

- Pour changer une ampoule de mon lustre. »

Je reviens avec l'ustensile et le pose sous le lustre.

« Allumez, Mademoiselle, s'il vous plaît, que je dévisse la mauvaise ampoule. J'irai en acheter une neuve. »





Elle allume.

Elle n'a pas dû tellement dormir, elle a l'œil qui tombe. Et ce torchon qui l'habille, ça doit être sa robe d'hier soir, celle que Cléo a repassée en catastrophe : eh bien, Cléo recommencera, la sœur de Monsieur est toute fripée.

Je monte dévisser l'ampoule.

« Mais non, mettez l'escabeau juste en dessous!

– Mademoiselle, si je le mets juste en dessous je vais devoir me plier en arrière, et ce sera la chute.

– Descendez de là. »

J'obéis. Elle place l'escabeau comme elle l'entend et elle monte dessus.

« Maintenant, tenez-moi. »

Je suis sauvé par Monsieur, aimable comme une guenon, qui s'encadre dans la porte :

« Mon café. Vous direz à votre femme que je reçois dans une heure, que les salons soient parfaits. »

J'abandonne avec joie la sœur de Monsieur en équilibre sur son escabeau. Une heure plus tard, en effet, je prends le loden de Ramonet, qui ne s'attarde pas. Et les visiteurs se succèdent, que je n'ai pas le temps d'écouter.

Driiing!

« Où est votre femme? » demande Monsieur.

Cléo est descendue à l'Uniprix acheter trois magnums de scotch. Je le dis à Monsieur qui réplique :

« Abdul va vous conduire dans les magasins pour acheter des lampes, un aspirateur, tout ce dont vous avez besoin.

- Tout de suite?

- Oui.

- Et pour le déjeuner?

- Je déjeune dehors. Madame aussi. Ma sœur se débrouillera. »

Abdul m'emmène fissa dans son Ami 5. Il n'est pas antipathique, il n'a pas l'arrogance de Monsieur ni la mollesse de Madame, toujours entre ses deux migraines : ce matin, en plus, elle avait des lunettes noires et un cocard sur la pommette gauche.

Nous discutons, en roulant vers le Bazar de l'Hôtel de Ville. Mais je m'en tiens au scénario que nous avons mis au point avec Cléo. Notre fausse et commune biographie est bien rodée : ne pas rajouter le moindre détail qui nuirait à la vraisemblance. De mon côté, j'apprends qu'Abdul a travaillé deux ans dans un cirque. Quand il est arrivé en France, il habitait chez un pâtissier et se nourrissait de gâteaux.

Nous nous égarons au BHV, en quête d'un tube au néon de quarante watts pour éclairer dans une niche des reliures anciennes, du Plutarque acheté au mètre.

La première vendeuse n'a que du quatre-vingts watts.





« Non, ça ne va pas, c'est trop fort, dit Abdul en me prenant à témoin : il faut un éclairage de mise en valeur. »

Plus loin nous trouvons.

« Quatre francs cinquante », dit une autre vendeuse.

Abdul sort de son veston une liasse de billets de cinq cents francs. La vendeuse ouvre de très gros yeux ronds :

« Je, je ne vais pas avoir la monnaie... »

Nous regagnons l'avenue Raymond-Poincaré avec un aspirateur acheté au hasard, des couteaux qui coupent, des ampoules. Cléo est rentrée avant nous. Elle s'est trompée d'étage et a sonné en dessous où un grand Noir, bombé dans son gilet à rayures, lui a ouvert une porte sans verrous.

« Alo's, m'dame. Le pat'on, y glande quoi?

– Je n'en sais rien. Et le vôtre?

- C'est un I'akien du consulat. »

Lorsque Cléo sonne enfin à la bonne porte, Madame lui ouvre illico :

« Vous vous êtes trompée d'étage? »

Lui survient, juste derrière. Que fichaient-ils dans notre cuisine? Est-ce qu'ils fouillaient nos affaires? Chaque matin nous postons nos notes à l'adresse de Cléo, pour ne jamais posséder dans la journée un seul papier suspect.

« Comment c'est, votre prénom? demande Monsieur.

– Cléo.

- C'est joli. »

Elle déballe viande et légumes sur la table centrale, sous l'œil vigilant de Monsieur et de Madame. Passe un livreur qui apporte deux enceintes hi-fi. Madame l'accueille pendant que Cléo prépare un hachis pour farcir des tomates.

« Ce n'est pas de la charcuterie? dit Madame.

- C'est du porc.

- Mon mari n'en mange pas, il est musulman. »

Le musulman intervient :

« Ce porc, vous le mangerez, prévoyez autre chose. »

J'ai dû courir sitôt rentré, ils dîneront d'un poulet. Mais non. Madame chamboule son programme. Elle a maquillé son cocard :

« Nous ne dînerons pas ici.

- Et la sœur de Monsieur?

- Elle est partie. Vous ferez sa chambre lundi. Ce soir vous pouvez vous en aller. Nous n'aurons pas besoin de vous demain matin. »

Elle s'en va en dodelinant, se retourne, fatiguée :

« Nous irons mercredi au château, pour une quinzaine de jours, ensuite vous aurez un long week-end de congé. »





12

Ils ont attendu qu'on boucle notre sac et qu'on sorte sur le palier de service, pour fermer derrière nous la porte blindée. Lundi matin, nous sonnerons. Ouf! Nous marchons d'un pas automatique vers le Trocadéro en respirant à plein nez l'air de Paris.

Un répit.

Premièrement, décompresser.

Deuxièmement, j'ai envie de dormir sans arrêt mais j'y parviens mal, chez moi je tourne en rond, un peu désemparé sans la veste blanche, le couloir infernal, le plateau, la sonnette, la carrure de Monsieur et les langueurs alcooliques de Madame.

Le samedi matin j'appelle mes enfants chez leur mère. La femme de chambre décroche et ça me fait drôle, j'avais oublié cette vieille Bretonne voûtée :

« J' vous passe la p'tite fille, m'sieur Fosca. »

Deborah me raconte sa semaine d'école et me reproche de ne pas avoir téléphoné depuis dimanche dernier. Je lui explique un peu. Mon ex-femme s'empare du récepteur :

« Aurélien n'est pas là. Il est collé.

- Pourquoi?

- La géographie. Il ne savait pas où situer la Corse.

- Mais je lui avais fait réviser cette leçon!

- Tu prends les enfants samedi prochain? »

Dorothée, mon ex-femme, n'a aucune envie de bavarder avec moi. Après? Je me fige devant la télé. Michel Oliver prépare des rognons de veau à la purée de céleris et je gribouille sa recette. Pour Monsieur, je simplifierai. On sonne à ce moment, je peste, j'ouvre, c'est Cléo.

« Entre vite, je note un truc qui peut servir. »

Elle enlève sa veste de cuir et regarde le rognon qui mijote sur l'écran.

« Tu vas leur cuisiner ça?

- Bof...

– Ce serait dommage.

– On en mangera aussi.

– Toi. Moi j'aime pas les abats.

– Ah bon...

– J'ai mieux.

– Quoi?

– Des photos. »

La planque a réussi. Alain a mitraillé au zoom notre immeuble de l'avenue Raymond-Poincaré. Il a surtout pris les gens qui sortaient, de face. Nous étalons plus de cent photos sur mon tapis troué.

« Tiens, notre Ramonet.

- Et celle-là, dit Cléo, on la fout de côté.

– Hé! J'ai pas vu! Les visiteurs, c'est moi qui les connais.

- Pauvre pomme, c'est la concierge.

- Cette morue? Donne, je tiens à l'encadrer.

- Et celui-là?

- L'homme aux dents de cheval dont je t'ai parlé. »

Nous disposons bientôt de deux piles de clichés : les inconnus et les visiteurs de Monsieur. J'entends alors que la concierge, la mienne, une vraie bénédiction, glisse le courrier sous ma porte d'entrée. Des factures, l'électricité, l'American Express que j'ai oublié de payer le mois dernier, des prospectus pour gagner une Renault neuve. Et un message de Martin : le nom du journaliste qui s'est fait casser les côtes par Monsieur, au Liban.

« Jaunet? dit Cléo. Il bosse à l'AFP. »

Jaunet s'ennuie devant son ordinateur, dans la grande salle de l'Agence France-Presse qui ressemble à un aquarium, place de la Bourse. En attendant d'être nommé à Ankara ou à Rennes, il pianote les dépêches de ses confrères du service étranger.

« Cléo! Assieds-toi! »

Jaunet approche une chaise à roulettes, puis une autre pour moi, qui me présente. Il feint de me reconnaître et me félicite pour un article que je n'ai pas écrit.

« On peut te parler? demande Cléo.

- Ben oui, vas-y... Attends, je sors cette dépêche... » Il déchire une bande de papier rose et la met au panier.

« Je vous écoute.

- Tu te souviens d'Abdhalla Hakeim?

- Et comment! La vache! Deux secondes... »

Une dépêche tombe sur l'écran en fatigantes lettres vertes : il y aurait des mouvements de chars autour du palais présidentiel, en Colombie. Rien de très excitant. Jaunet hausse les épaules :

« Si je m'en souviens! »

Il relève son pull et sa chemise pour nous montrer ses cicatrices.

« Aucune chance d'oublier ce zouave! Qu'est-ce que vous fricotez avec lui?

- On aimerait que tu nous en parles. »

Jaunet se lève et interpelle son collègue le plus proche, qui s'abîme lui aussi les yeux devant son écran :

« Porquet, je reviens. »

L'autre hoche la tête, les yeux toujours vissés à son écran qui scintille. Jaunet sort de l'Agence avec nous. Notre sujet le passionne. Il va liquider rapidement sa journée de travail et nous rejoint chez moi.

« Hakeim servait d'intermédiaire entre la France et l'Arabie Saoudite, pour une grosse vente d'avions de chasse. Je vais pas vous faire un croquis : il se sucrait, et pas mal d'autres avec lui.

- Des gens du gouvernement?

- Des gens haut placés.

- Sur ces photos, dit Cléo, tu en reconnais? »

Jaunet feuillette, saisit une photo :

« Ce bon vieux filou de Ramonet!

- Il a été mêlé à ces magouilles d'avions?

- Oh! non, lui c'est plutôt les chevaux et les yachts. Je me suis attardé sur le bonhomme à cause de l'affaire Charbonnier.

– Comment ça?

– C'est un ami de la famille. Le père de Ramonet a une maison à Criquefleur, à côté de celle du ministre. »

Nous nous regardons, Cléo et moi : le testament volé au ministre n'a pu l'être que par cet homme, rencontré plusieurs fois chez Monsieur. Mais pour quelles manigances? Le scandale des terrains de Cavalaire a éclaté alors que nous étions déguisés en domestiques. Nous avons mal suivi, mais Jaunet, qui s'esquinte sur ses dépêches d'agence, épluche en outre les quotidiens. Il entreprend de nous résumer rapidement :

« Oh! ça couve depuis dix ans... A l'époque, Charbonnier était au Logement, il est intervenu pour faciliter une vente de terrains en friche dans le Midi. L'entrepreneur était l'un de ses familiers, Pascal Tibère. Ils vivaient dans le même immeuble.

– Et ce Tibère...

– Un play-boy sur le tard, des tempes qui grisonnent, cheveux ondulés, moustache à la Clark Gable, foulards de soie, piscines, nymphettes, Légion d'honneur, toute la panoplie... Tibère, donc, obtient ses autorisations grâce à l'appui de son ami Charbonnier...

- Un ministre, des lettres comme ça, il en pond tous les jours.

– Charbonnier achète lui-même deux hectares et il retape un mas.

– Il a obtenu des prix?

– Je pense, dit Jaunet, mais de toute façon ça ne repose pas sur des grosses sommes... Trois ou quatre briques... Soudain, samedi dernier, un retraité porte plainte : le terrain du ministre lui a déjà été vendu des années auparavant.

- Son nom?

- Le nom du retraité? Un Polonais...

– Palowitz?

– Un nom comme ça. Oui, Palowitz, mais je croyais que vous ne saviez rien?

- Continue.

– Palowitz se réveille, il alerte la presse, on produit des lettres, des dossiers...

- Un acte de vente.

- Oui oui, et les notaires se bouffent le nez. Vous imaginez les titres des journaux : Charbonnier n'est plus maître chez soi, des trucs de cette eau. On voit des photos du mas, généralement prises au grand angle pour lui donner une allure plus noble...

- C'est pas ça? demande Cléo.

- Ah! que non. Une bicoque avec un bout de jardin. »

Qu'elle vienne de Tibère ou du ministre, l'escroquerie paraît mince. En France, lorsqu'une personnalité de ce rang profite de sa fonction pour changer les tuiles de son château à nos frais, cela fait crier mais s'oublie vite. Or, ici, d'après les premières explications de Jaunet, l'affaire s'enfle, les ragots courent les rédactions : Pascal Tibère aurait eu la Légion d'honneur grâce à Charbonnier, on sort des lettres de recommandation signées par le ministre. Qui les a données? On dit aussi que Tibère était l'amant de Mme Charbonnier.

« Il a été arrêté, Tibère?

- Libéré sous caution. »

L'affaire de Cavalaire semble venir à point. Qui sera Premier ministre? Le mieux placé a désormais des casseroles aux basques. Cherchons ses rivaux. Je songe à Brochais, le ministre des Transports, également en lice pour l'hôtel Matignon. Brochais le beau parleur, Brochais l'homme de lettres, Brochais l'arriviste qui se cramponne à son pouvoir et ne rêve que de l'accroître, par vanité, sûrement, et pour les bénéfices qu'il en tire. Quand un parti gouverne pendant trop longtemps, il s'y forme des clans, les aigrefins donnent leur mesure, on cultive l'entour-loupe.

Dans ma tête, les phrases de Ramonet reviennent.





Souvenez-vous de ce dîner avenue Raymond-Poincaré, chez Monsieur. Louis Ramonet parlait du ministre des Transports et d'une rivalité accrue avec l'un de ses collègues du gouvernement : Le ministre est furieux. Il s'est fait rouler et le sent bien. Il s'agissait à coup sûr de Robert Charbonnier, dont Ramonet est l'un des familiers. C'est un vieil ami du ministre. Enfin, de la femme du ministre... Ça coïncide. Ramonet n'empêche pas les rumeurs de courir, au contraire, il les entretient en évoquant cette liaison non prouvée entre Mme Charbonnier et Pascal Tibère. Tibère? Il a été l'associé de Joseph pendant la guerre. Le ministre a confiance en lui, et Joseph encore plus, puisqu'il le tient.

Qui est ce Joseph? Que fabriquait-il avec Tibère lors de la dernière guerre? Comment le premier tient-il le second? Par quel chantage? Avec quel argent? On se retrouve dans de fichues salades lorsqu'on s'engage comme loufiat dans le demi-monde.





13

Lundi matin. Toujours aussi bourru, Monsieur réclame son café et ses oeufs brouillés. Allez, courage, Cléo, nous touchons au terme. Nous avons pris des résolutions : en poussant son aspirateur dans le bureau, Cléo va fouiner. S'ils nous lâchaient le coude cinq minutes, je m'aventurerais volontiers dans leur chambre interdite.

J'apporte le petit déjeuner dans le salon, et le Figaro. Madame me prévient d'emblée :

« Restez en costume. Nous partons dans une heure au château. »

Un peu brusque, le départ.

Nous réunissons nos affaires et grimpons dans l'Ami 5 d'Abdul. Monsieur et Madame nous rejoindront cet après-midi, pour que nous ayons le temps de préparer leur séjour, car le château, aux dires d'Abdul, manque singulièrement de confort.

Le château. Une grande bâtisse du XVIIe construite en longueur, avec du lierre fou qui mange les fenêtres et escalade les gouttières, un donjon naguère transformé en pigeonnier, des pièces voûtées comme des nefs, au rez-de-chaussée. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les nazis ont dû y installer leur kommandantur : ces porcs avaient le goût des beaux endroits.

Le jardin n'en finit pas, il continue après cette prairie qui descend doucement vers la rivière, dans ces bois envahis par les touffes d'orties et les branches mortes qui pendouillent. Derrière, c'est la forêt domaniale de Bonneuil.

L'intérieur du château ne répond plus à sa façade. Les précédents locataires, je l'apprendrai plus tard, étaient des hôteliers de Pigalle à la retraite. « Tu veux une maison? » avait dit le tenancier déclinant à sa maquerelle de femme. Et il était revenu un jour avec les clefs de ce château historique payé cash. Les époux bordeliers avaient laissé la demeure principale à l'abandon : ils se calfeutraient dans les communs, faisaient visiter le reste et vendaient des cartes postales à l'entrée. Ils louaient aussi le parc à des rallyes mondains. A l'intérieur, ces monstres avaient collé du vinyle bleu et jaune canari sur les murs, pour que ça fasse plus net.

« Ah! oui, dit Abdul devant nos mines retournées, il y a beaucoup de travaux. »

Monsieur va-t-il aggraver le propos? Va-t-il visser mille verrous aux portes? Va-t-il poser du barbelé autour du parc et y lâcher des bergers allemands agressifs, dressés à mordre les culottes? Nous logerons sous les combles. Notre porte en contre-plaqué n'a pas même une serrure. Une table, une armoire, un lit étroit qui grince. Nous posons notre valise. J'enlève ma veste, Cléo son caban, et nous suivons Abdul pour rendre cette tanière vivable. Les pièces sont humides. Des champignons attaquent les murs. Dans la salle de garde, en bas, plusieurs tréteaux supportent des cageots de pommes brunes et molles.

« On va jeter tout ça, dit Abdul. La pièce doit être rangée pour demain. Nous attendons cent personnes. »





Devant nos figures qui s'allongent, il complète :

« On fera venir des extras. »

Je regarde par l'une des hautes fenêtres. Après les premiers arbres, malades, on distingue un étang où nagent des canards. Si j'osais égorger et plumer ces bestioles, j'en ferais bien rôtir une. Mais à quoi bon y songer : la cuisine est un vrai néant. Comment allons-nous tenir décemment notre rôle? Un robinet d'eau de source, un camping-gaz sur un tabouret... Nous aurons recours à l'inévitable margoulin qui tient l'épicerie du village voisin. Nous ouvrirons des boîtes de cassoulet, dont nous enlèverons les morceaux de porc à la pince à épiler, puisque Monsieur est musulman. Mais nous, qu'allons-nous manger? Je ne supporte pas la cuisine médiocre.

Monsieur et Madame arrivent en Mercedes grise. Je me coltine leurs bagages malcommodes, avec Abdul, tandis que Cléo cherche en vain une rallonge pour le fil de l'aspirateur que nous avons emporté. Abdul, une valise dans chaque main, dérape sur une marche usée, il se rétablit de justesse, mais sous son veston d'alpaga j'ai reconnu la crosse d'un revolver.





14

Après une nuit livrée aux moustiques, nous ne pouvons même pas prendre un Nescafé dans ce qui fut une cuisine : l'aile droite du château est condamnée. Un boxeur en costume garde la double porte. Nous avons entendu des camions. Nous avons regardé par la tabatière des hommes en pantalon noir qui déchargeaient des containers d'assiettes et de plats froids.

Sur la pelouse de l'entrée, qui va être saccagée puisqu'elle sert de parking, s'alignent des voitures de luxe dont certaines portent un macaron tricolore. Les chauffeurs, casquettes posées sur les capots, grillent des cigarettes roulées en parlant de la saison et des vacances prochaines. Ils ont l'air de se fréquenter depuis des lustres, et quelques-uns vont se mêler aux employés du traiteur de Granfort-les-Étangs, le village cher aux Parisiens, à cinquante mètres de notre château.

Les invités sont réunis dans l'une des salles du rez-de-chaussée. Nous avons enlevé les pommes gâtées sans avoir eu le temps de briquer le sol. C'est une vaste pièce à peu près nue, avec une tache d'humidité près de la porte en bois sculpté et une magnifique cheminée de pierre sous laquelle je peux tenir debout.

De l'autre côté du hall, une jeune femme qui se barbe tient le vestiaire, en surveillant distraitement les rangées de manteaux accrochés à des tringles. Cléo, qui n'a reçu aucune instruction, ni de Madame ni d'Abdul, va proposer à la fille du vestiaire de lui tenir compagnie. Moi, je vais me confondre à la ribambelle de clowns en veste blanche qui dresse les buffets sur l'herbe.

« Salut, dis-je au premier garçon rencontré. Je suis le maître d'hôtel de M. Hakeim.

- C'est quoi, ça, comme nom, Hakeim?

- Monsieur est libanais.

- Ah, d'accord. Hé! les gars, il est libanais. Tu as perdu ton pari, Marcel. (Puis à moi :) Marcel était persuadé que ton boss était algérien. »

Je les aide à déballer. J'installe des poulets en gelée sur des plats d'aluminium. J'attends. J'écoute mes confrères qui, en matière de réceptions, en savent un bout : ils ne font que ça, des soirées, des buffets, des dîners fins, des cocktails...

Je suis moins blasé. Quel est le but de cette réunion et pourquoi Abdul porte-t-il une arme? Il ne doit pas être le seul. Et ces voitures officielles? Malgré les fenêtres bien closes, à l'intérieur on les entend battre des mains. Puis ces messieurs, sans se presser, apparaissent par petits groupes sur le perron et s'approchent du buffet. J'aperçois Monsieur avec Ramonet et une brochette de notables, têtes vues et revues à la télévision, bafouilleurs et débatteurs, personnages influents qui savent qu'on les remarque dans la rue, comme le baron Gourville, cet ancien ministre aujourd'hui conseiller général et maire d'une station balnéaire qui a la cote : il a su se débrouiller pour que sa plage soit l'une des rares du littoral à ne pas être polluée. Il bavarde avec le député Marius Pignon, l'un des pontes de l'UPR, et ils rient. Derrière eux c'est Macquard, l'homme de l'ombre, prince du coup tordu, un spécialiste du renseignement qui soigne son allure de sous-off. Joseph Macquard a longtemps eu son propre bureau à l'Élysée, avec un standard téléphonique personnel : il donnait des ordres par-dessus la tête des ministres, dont il écoutait les conversations pour nourrir son fichier.

Joseph. Celui de Ramonet parlant de Pascal Tibère, au dîner chez Monsieur? Il a été l'associé de Joseph pendant la guerre... Joseph le tient...

Aucune femme parmi ce joli monde, pardon, une seule, cette vipère de Marie-Laure Bercot, qui a des oreilles longues et manie la rumeur avec science. Elle sait déconsidérer les hommes politiques indociles. Je sers du champagne tiède au député Pignon. Il est nippé comme un souteneur des années soixante, seules lui manquent des chaussures à deux tons. Fort en gueule, jouant de son accent du Tarn, on se demande pourquoi ses amis ne lui recommandent pas un tailleur correct.

Par-delà l'épaule rembourrée du député Pignon, lequel échange des propos gaulois avec son voisin, je surprends la silhouette d'un flic en civil : nous avons appartenu au même service, Quai des Orfèvres, et malgré ma nouvelle tête il risque de me dévoiler. Il a un œil redoutable. Autant que son crochet du droit. Dans les Aurès, pendant la guerre d'Algérie, ses congénères le surnommaient affectueusement Brûle-Couilles. A ses heures creuses, je le savais, tout le monde le savait, il assurait le service d'ordre dans des meetings de l'UPR. Un jour il a assommé un trublion à coups de nerf de bœuf. Le trublion est ressorti de l'hôpital paralysé à vie, mais le coupable a obtenu un non-lieu. Il aurait dû être mis à la porte bien avant moi, et pour des motifs autrement graves.





Pour éviter ce sagouin, je m'enfonce entre les groupes avec un plateau de boissons.

« Messieurs...

- Merci, dit un lourdaud en prenant une coupe.

- Vous avez du Vichy? » demande son compagnon.

Il se retourne vers moi. C'est Martin. Je suis à peine surpris, il est certainement en service, il y a toujours un furet de la DST dans les réunions para-politiques. Martin va d'ailleurs m'apprendre de quoi il retourne.

« Du Vichy? Oui, monsieur, je vais jusqu'aux camions...

- Je vous suis. Excusez-moi, Jean-Paul », dit-il au balourd.

Nous marchons vers le camion où l'on tient les boissons relativement au frais. Sans tourner la tête je demande à Martin :

« Qu'est-ce que c'est?

- Les cantonales approchent.

- Continue.

- Il faut les préparer. C'est une réunion des CAR. »

Les CAR, les Comités d'action républicains. Cela explique la présence de Joseph Macquard, l'inventeur de ces Comités, où l'on embauche et protège des brutes musclées et des truands. J'ai connu bon nombre de commissaires ou de capitaines des CRS qui appartenaient à cette organisation nationale et parallèle. Leurs bavures étaient pardonnées, ils avaient même un avancement plus rapide. En échange, ils donnaient leur temps et leurs moyens aux militants de l'UPR, pour les affichages, pour les meetings, pour la protection des personnalités du mouvement. Brûle-Couilles devait avoir sa carte des CAR.

Je décapsule le quart Vichy de Martin, que je verse dans un verre glacé. Il le prend et me dit:

« Si j'étais toi, je ne ferais pas de vieux os. »





15

Cette nuit-là, en chassant les moustiques avec un numéro du Monde plié en quatre, nous réfléchissons, et Cléo m'accorde que nous possédons assez d'éléments pour pondre notre article. Nous pourrons même y ajouter une coloration politique, une description vive de certaines mœurs contemporaines. Pourtant, Cléo a envie d'achever la semaine, de rentrer à Paris en voiture avec Abdul et de profiter du prochain congé pour laisser Madame face à la vaisselle grasse. Car le programme a de nouveau changé : nous devons rentrer vendredi avenue Raymond-Poincaré pour y fêter l'anniversaire de Monsieur, il y aura du monde, ce sera notre dernier dîner de têtes.

« Cléo, j'ai envie de les étrangler. Et puis j'ai la pétoche. »

Nous n'avons plus sommeil. La nuit s'écoule lentement, je m'assois par terre sous l'unique lampe, je lis un bouquin de poche sur la relaxation en pensant malgré moi à Joseph Macquard, et au ministre de la Santé pris dans un sacré filet. Cléo se déshabille, elle s'étend, elle s'étire, elle songe déjà à l'écriture de notre article: pour elle aussi l'expérience est finie.

Nous nous préparons à sept heures trente.

J'aimerais que nous descendions la valise dans le hall mais Cléo refuse :

« La valoche, on la laisse ici. Sinon, on a l'air de vouloir se tirer à l'anglaise. Il faut qu'on discute un peu avec lui... »

En bas, nous mettons de l'eau à bouillir sur le camping-gaz. Deux bols, pas de sucre, zut! Du café lyophilisé. Je rêve d'un expresso, campo San Stefano, chez le roi des glaciers vénitiens. J'ai toutefois le trac : comment Monsieur va-t-il encaisser notre décision ?

Abdul, en bras de chemise, vient vers nous :

« Monsieur attend son café. »

Il repart et, comme au théâtre, deux ouvriers pointent le nez à la vitre de l'office. Nous leur ouvrons.

« Nous v'nons pour l' coffrage », disent-ils.

Monsieur arrive, mal réveillé, l'œil méchant. Il crie aux ouvriers :

« Mais j' vous ai dit d' téléphoner! On vient pas comme ça! »

Cette querelle matinale ne va pas arranger nos affaires. Il est hérissé. Les ouvriers s'en vont. J'ose :

« Monsieur, nous croyons que la maison ne nous convient pas.

– Quoi? Attendez. Un café.

– Oui, Monsieur. »

Il part. Il a dû réveiller Madame. Il revient vite : « Y'a quelque chose qui va pas?

– Nous ne sommes pas habitués à être traités comme ça, dit Cléo.

– J' vous ai manqué de respect? demande Monsieur curieusement penaud. J'ai dit un mot qu'allait pas?

– C'est le service qui ne nous convient pas.

- C'est vot' droit, dit-il déjà plus renfrogné. Vous avez l' numéro de l'agence Servir? »

Je vide mes poches, deux petits carnets, des bouts de papier annotés, des tickets de métro. Je trouve le numéro et le lui donne. Nous ne verrons plus Madame, ni Abdul. Monsieur me glissera une poignée de billets de cinq cents francs dans la main et me redemandera :

« Qu'est-ce qui ne va pas?

- Je n'aime pas me mêler à la politique, Monsieur.

- Mais vous savez pas qui j' suis, moi! J' suis important! J' comprends pas vos raisons. Allez! »

Nous filons.

Cléo esquinte ses souliers vernis dans les fondrières d'un chemin de traverse, je me pique la main à des orties, mais j'ai la réconfortante impression que nous en sortons vivants et que c'est une chance.

« N'exagère pas », me dit Cléo en boitillant.

A Granfort-les-Étangs, nous nous renseignons à la gare. Le prochain train pour Montparnasse? Dans trois heures. Nous décidons de choisir une auberge et de nous y reposer. Faire le vide, penser à autre chose, commander une saine ripaille...

Au Relais de Granfort, nous plongeons dans la baignoire de la chambre 25. L'eau chaude nous rougit la peau. Un serveur emprunté et sans style a posé du vin blanc frais sur la table paysanne. Soudain, Cléo a une espèce de crise nerveuse, elle me tape dessus et éclabousse partout.





16

Quand je change de sujet, je change le ruban de ma machine à écrire. J'adore voir les phrases naître en caractères très noirs sur du papier épais. Je reprends mes notes, je les découpe, je les compose en ménageant une progression dramatique et des enchaînements savants.

Comme on s'en doute, le projet initial a chaviré. Nous devions décrire le monde clos des Français riches, mais n'avons débusqué que des Orientaux manipulateurs. C'est la loi. Souvent en cours de route les sujets changent de cap. Il faut s'adapter : surtout ne pas rêver, ni inventer. Je mets fort l'accent sur le milieu interlope où nous avons plongé quinze jours, en détaillant la façon dont les bandits internationaux poussent leurs tentacules au cœur de la République. J'y adjoins en exemple l'histoire d'un député qui doit sa fortune à l'héroïne, et celle d'un secrétaire d'État qui montait des escroqueries avec des politiciens espagnols proches de Franco. Je maquille les noms, les adresses, les fonctions de M. Hakeim et de ses amis. Ne reste que la fable. Je façonne des portraits de filous modernes comme La Bruyère peignait le fat et le menteur : sans effets ni fioritures, avec, à la rigueur, des répétitions de termes, mais du rythme.

Cléo est venue travailler chez moi, j'ai déplié la table de bridge pour qu'elle y installe ses cahiers. Nous allons chacun coucher notre version, avant de les mélanger.

Le téléphone perturbe nos cogitations.

Cléo répond à M. Colin, de l'agence Servir, très agité.

« Oui? Allô? Qu'est-ce qui s'est passé?

- On est partis, hein, dit Cléo. Mon mari était vraiment nerveux. Ils l'appelaient tout le temps, mon mari, toute la journée. On terminait pas avant dix heures et demie ou onze heures. Ça n'allait pas, quoi.

- C'est surtout parce qu'ils sonnaient votre mari tout le temps?

- Oui.

– Il y avait beaucoup de cafés à servir, des choses comme ça? »

M. Colin cherche à s'informer. Il est temps.

« Oui, toute la journée.

- Ah bon, il y a du monde...

- Sans arrêt. Pratiquement pas un moment de répit.

- Bon, écoutez... Sinon, pour l'instant, moi je n'ai rien d'autre. »

Cléo attaque :

« Qu'est-ce qu'ils vous ont dit? Qu'est-ce qu'ils pensent? Ils vous ont appelé?

- Oui, oui, ben il faut que je recherche quelqu'un. Mais eux, ils étaient très contents.

- On n'arrivait pas à déjeuner, vous voyez, même pas une heure d'interruption.

- Sinon ils sont très gentils?

- C'est-à-dire, comme on n'arrêtait pas...

- C'est pour savoir, dit M. Colin. Je voulais quand même savoir votre version. Eux, ils m'ont dit : on était contents, malheureusement ça n'a pas duré. Bien. On verra plus tard. Vous ne rappelez plus, moi je vous rappelle. »

M. Colin n'a plus jamais donné signe de vie.

A la fin de la semaine suivante, nous avons livré notre prose, dont il faudra sûrement couper la valeur de dix feuillets, pour que le texte rentre à la fin du journal entre les pubs. Nous avons eu droit à une séance de photos, costumés une dernière fois en domestiques, plateau d'argent à la main.

Au journal, je salue la standardiste comme de coutume :





« Je suis là pour personne.

- Tu prends pas ton courrier? Il déborde du casier.

- Demain. »

Sixième étage. Les reporters s'entassent à deux par bureau, tout au long d'un couloir circulaire éclairé même en plein jour.

« Salut Fosca!

- Fosca, mes chaussons!

- Sers-nous deux cafés! »

Ces andouilles vont plaisanter pendant combien de temps? Ma barbe repousse et je reprends ma tête. Le bureau de Vernouillet. Il n'y est pas mais sa secrétaire me met au courant : il a lu notre article et l'a confié à Saint-Just pour qu'il l'aménage à la taille voulue. Saint-Just, c'est notre principal rewriter : la plupart des textes lui passent sous le ciseau, d'où son surnom de guillotineur intransigeant. Saint-Just a trente ans de presse et plus aucun espoir précis. Ses souvenirs sont monotones, mais il possède sa technique pour brosser un article, le modifier, lui conférer ce ton inimitable qui a tant contribué au succès d'Aujourd'hui. Son unique satisfaction, il la connaît quand un journaliste furieux démissionne : ailleurs, personne ne reconnaîtra son style puisqu'il n'en a pas. Il tombera aux mains d'un autre rewriter, peut-être moins accommodant.

Saint-Just, derrière sa fidèle Olivetti portative, retape un article sur les plages à la mode, en y ajoutant du piment à défaut d'informations.

« C'est toi qui as mon truc?

- Je t'attendais, me dit Saint-Just en continuant de taper. Relis-le avant qu'il parte à la compo. »

Je relis. Ma mine s'allonge, et Saint-Just me guette du coin de l'œil, sans s'arrêter de taper, plus vite qu'une dactylo. Parvenu au feuillet quatre, et comme je ne reconnais plus rien de notre aventure, je beugle :

« Tu charries! Tout l'aspect glauque de nos personnages, tu l'as gommé!

– Écoute, Fosca, il n'y a pas de preuves que ton Monsieur trafique des armes...

- Pour récolter des preuves il faut avoir du temps!

- Si tout le monde passe six mois sur un article, on ne sort pas le journal. Fallait rester aux impressions, au sujet, quoi. Si tu veux tout dire, tu grattes un roman.





- Merci! Mais la force du papier, c'était sa dimension louche, ces individus proches du pouvoir et qui manigancent... Je suis certain qu'il y a un rapport direct avec l'affaire Charbonnier. J'ai mis la main dans un nid de frelons!

- Parles-en à Vernouillet ou à Ancrenas. Moi, j'exécute. " Un nid de frelons", c'est pas mal comme titre pour un papier sur les terrains de Cavalaire... »





Je m'apaise. Comment faire autrement? Mais je proteste encore une bonne dizaine de fois. Saint-Just a supprimé la seule anecdote drôle : quand la fille de FR 3, au premier dîner, dit à Monsieur que les journalistes ne vont jamais sur le terrain.

« Cette journaliste, m'explique Saint-Just, elle n'est pas vraisemblable.

- Mais elle est vraie!

- Je ne t'ai pas dit qu'elle n'était pas vraie, mais là, personne n'y croira. Ça tombe trop bien. Les gens vont penser que tu inventes, et tout le papier leur semblera bidon. C'est comme la pseudo-sœur de ton type, qui ne rate pas une occasion de montrer son derrière...

- Eh bien?

- Un gros cliché, mon vieux, qui transforme cette enquête en pièce de boulevard. Tu le sais très bien, Fosca, dans un journal, si tu racontes l'exacte vérité elle a l'air fausse.

- Cléo est venue relire ces lambeaux de texte?

- Elle est à Vancouver, dit Saint-Just. Tu savais pas? Un reportage sur je ne sais quoi. Hildegarde l'accompagne comme photographe... Espérons qu'elle ramènera des photos. Tu t'en souviens, à Delhi, tous ses clichés étaient surexposés. »

Parce que Saint-Just, en plus, est perfide.

L'article paraît un samedi.

Réduit à l'essentiel, il plaît. Cette enquête sur les domestiques modernes amuse quelques animateurs de radio. Une poignée de valets de chambre et de bonnes écrit au journal pour confier des misères.

Après chaque enquête, je subis ma semaine de déprime. Mes amis, qui le savent, m'invitent davantage à leurs soirées lors de ces périodes grises. Ce soir je vais chez Alain, le photographe qui s'est planqué en face de l'immeuble de Monsieur. Entre-temps il a bossé en Afrique :

« Ça me fait toujours marrer quand j' vois les Blacks sapés comme des milords sortir de la jungle pour aller danser en ville...

- Ouais, et le jour où tu t'es retrouvé à poil au bord de la route, tu t'es moins marré.

- Le Zaïre, c'est pas pareil. Quand tu vois un barrage de flics, la nuit, t'as intérêt à foncer, sinon ils te taxent. Les flics, là-bas, ils relâchent les prisonniers, la nuit, et ils les suivent dans des villas pour tout voler. J'ai connu un gusse qui s'est réveillé par terre, sa maison avait été vidée pendant la nuit. »

Comme chacun a apporté des bouteilles différentes, nous naviguons sans façon du gros rouge à la vodka. Alain tient une conférence sur l'humour des Pygmées. Jeannot offre une ligne de coke aux amateurs, Pierre regrette le Laos où l'opium ne coûtait rien, à Luang Prabang, derrière la station-service, dans la fumerie aux murs de papier. Une soirée de journalistes, on n'y parle que de journalisme. C'est un milieu finalement assez réduit. Les uns se sont rencontrés au Salvador pour des journaux concurrents, mais nageaient ensemble dans la piscine du motel en s'interviewant mutuellement. Les autres ont autrefois travaillé dans le même quotidien et leurs souvenirs s'enrichissent avec l'âge. Ils évoquent un bon temps qu'ils finissent par oublier, quand ils n'avaient pas un sou et dévoraient d'immondes menus à quatorze francs, dans un restau disparu. Quand ils ramaient comme des galériens pour payer le loyer. Quand ils prenaient des risques. Quand ils avaient moins de métier et s'imaginaient que la vérité doit être écrite.

Vernouillet arrive tard, en sortant de l'imprimerie avec les épreuves du prochain numéro que l'on feuillette en donnant des avis. Les plus anciens rédacteurs d'Aujourd'hui désapprouvent le virage racoleur du journal :

« C'est ça, la couvrante? Dis-moi que je rêve!

– Elle est très bien.

- Ça va pas, non? La tronche d'Erbie Raxon! Mais on l'a vue partout, cette gueule de raie!

- C'est une star.

- Mais elle a rien à dire, ta star!

- Tu le mets à la une et tu vends trente mille de plus! »

Je dis :

« On en a besoin. Nos articles deviennent vraiment merdeux.

- Si Aujourd'hui te dégoûte, me lance Vernouillet qui commence à s'agacer, tire-toi, Fosca, mais tire-toi!

- Malin!

- Ton salaire, tes frais, on t'embête pas avec. Alors tu écris ce qu'on te demande. Point à la ligne. »

L'alcool aidant, évidemment nous nous crions après, à la gêne des autres qui devraient en avoir l'habitude, parce que nos prises de bec n'engagent à rien et que nous n'en continuons pas moins à nous estimer, à condition d'éviter certains thèmes. Je renverse un verre de calva sur la nappe :

« Ah! oui. Faut pas choquer le lecteur, faut le bichonner, le rattraper par la manche, le sonder, lui donner sa soupe!

- Tu causes, tu causes! braille Vernouillet, mais vous auriez pu rester les deux semaines entières, chez votre bonhomme, comme voulait Cléo.

- J'aimerais t'y voir! Tu lâches pas ton burlingue. Si, excuse, pour aller chez Victor te taper des andouillettes! Vas-y, colle-toi un reportage au moins une fois! Tu sauras de quoi tu parles. Ça te changera. »





Je poursuis longtemps sur ce ton acide.

Ceux qui ont mille fois assisté à notre cirque décampent dans la pièce voisine avec leurs bouteilles, sauf Jeannot, fin rond, qui cuve sur le canapé, et une blonde à cheveux très courts sur la nuque, bronzée à la lampe, pour laquelle je fignole mes répliques. A Vernouillet comme à moi, un public est nécessaire. Cela entretient nos colères d'ivrognes.

J'ai oublié comment j'ai quitté cette beuverie, mais me voici soutenu par la blonde, devant une maison qui ne ressemble pas à la mienne. Oui. C'est la sienne, puisqu'elle compose sans erreur le code de la porte d'entrée et qu'elle me pousse vers un ascenseur qui ne m'inspire pas confiance. J'ai du coton dans la cervelle et je la regarde sous le nez, car je la vois un peu double. Sur la moquette du living, pendant qu'elle boit un grand verre d'eau fraîche, son chat me saute sur le ventre.

Pour achever cette nuit, ou pour m'achever, moi, Fosca, la blonde à cheveux courts sort un magnum de bordeaux qu'elle a sauvé d'une réception barbante.

« Aaaah... Du bordeaux, c'est bon pour l'estomac ça, le bordeaux.

- J'ai paumé mon tire-bouchon.

- Un véritable alcoolo a toujours sur lui un tire-bouchon de garçon de café, mais j'en ai pas, je suis pas un alcoolo professionnel, juste un mec déçu, voilà, déçu. A boire! »

Mal assuré sur mes guibolles, je parviens cependant jusqu'au lavabo et casse le goulot d'un coup sec sur le robinet « eau froide ». Nous trinquons dans des verres à moutarde, à ses yeux d'opaline et à ma prochaine enquête : je vais suggérer à Ancrenas de me confier l'affaire Charbonnier.

« Tu vois, dans ce boulot de malades, vaut mieux quand même être motivé, parce que, sans ça, quéquette et zéro, tu grattes n'importe quoi, tu t'en cognes et tu t'ennuies. Jamais je ne me suis autant rasé qu'en Hollande, un machin à écrire sur les diamants, les diamants, j'ai oublié ce qu'ils avaient de passionnant, ces diamants à la manque...

- Pour un soûlot, vous avez le sens des phrases. On vous comprend, vous ne bredouillez pas...

- Jamais! Bredouiller? Jamais! Les mots, j'en vis, moi, mademoiselle, et ils le savent, les petits bougres ! »

Le chat me pisse sur les genoux : il se venge, je viens de le repousser brusquement contre le radiateur parce qu'il m'avait planté ses griffes dans la cuisse.

Elle gronde le chat avec la voix enfantine qu'on a pour dire « pauvre bête », exige mon pantalon pour le mettre à tremper et m'assure, un peu pâteuse, en sifflant une rasade de vin, qu'elle me prêtera l'un de ses jeans. Elle rit. Moi aussi. On n'a vraiment pas les mêmes hanches.

Nous nous endormons sur la moquette avant d'exécuter ce beau programme, n'ayant eu que la force d'enfermer le chat dans la cuisine : il miaule comme un démon, gratte à la porte. Elle ronfle. J'ai oublié aussi son prénom, mais, entre les pans de sa chemise déboutonnée, une ligne de duvet blond court à la verticale sous son nombril. Je rêve déjà : Monsieur et Madame nous observent. Abdul dégage son revolver gros comme un canon. Ils ont des vestes blanches de maîtres d'hôtel, Madame se coupe les cheveux, ma voisine endormie arrive sur un chameau dans un mas provençal. Le ministre Charbonnier la rejoint à cheval et Vernouillet, des ciseaux à la main, explique dans un porte-voix que la réalité seule a du poids.





17

Elle s'appelle Marine et travaille comme hôtesse d'accueil au Club Méditerranée. Si notre premier sommeil commun, sur le sol, nous a rompu le dos, après l'Alka-Seltzer rituel nous ne nous sommes plus lâchés du week-end. Marine a une terrasse pleine de pois de senteur, une tonne de coussins mous devant la télé et, désormais, son chat m'évite.





« Où étais-tu passé? me demande Vernouillet qui se dépêche dans le couloir du journal. Tu as reçu quinze coups de fil d'un forcené.

- Il a l'air féroce? »

Vernouillet a disparu. A Aujourd'hui, le meilleur moyen d'avoir une conversation, c'est de surprendre son interlocuteur quand il se lave les mains au sortir des toilettes. Ou dans l'ascenseur. Bref, quand l'autre ne peut pas s'échapper.

Mon bureau ressemble à un placard mais j'y vis tranquille, et seul, sur mon fauteuil à bascule. Je n'ai rien à faire au journal, j'attends qu'on me désigne mon prochain article. En proposer un? Encore faudrait-il qu'on m'écoute, et que j'aie une réponse ferme. La jeunette du standard me ramène au réel :

« Fosca, tu es là? J'ai un furieux au bout de la ligne, ça fait quinze fois...

– Je sais, je sais, passe-le. Allô?

– Vous êtes M. Fosca?

- Oui.

- Enfin!

- Et vous?

– Maître Marigot. L'avocat de M. Hakeim. »

Monsieur a lu l'article. Ou plutôt : une bonne âme le lui a signalé en ricanant et il s'est précipité dessus, et il l'a épluché en glapissant de rage. Je l'imagine parfaitement. Je respire à fond pour garder une voix sereine :

« Cher maître, je ne saisis pas. Je n'ai mis aucun nom, aucun lieu précis, même pas le pays d'origine de votre client...

- Il est furieux.

- Je m'en doute.

- Il dit que la photo, chez lui, c'est un outrage à la vie privée, que des gens peuvent reconnaître.

- Cette photo n'a pas été prise chez lui mais dans une villa de Saint-Cloud, chez un ami.

- Vous êtes sûr?

- M. Hakeim ne possède aucune tapisserie de ce genre. Vous l'avez regardée, cette photo?

- Oui, oui, bien entendu, mais il est hors de lui. Cela peut lui causer des préjudices.

- Vraiment, je ne vois pas. Mais donnez-moi l'adresse de votre cabinet, nous nous expliquerons mieux de vive voix.

- Mon adresse? Ah, sûrement pas! Je me méfie.

- Vous êtes avocat?

- Oui, je suis avocat.

- Votre cabinet est un endroit public. Vous ne travaillez jamais qu'au téléphone? Bon. Passez me voir au journal. »

J'ai autrefois reçu une visite de ce genre. Le tenancier de plusieurs bordels d'abattage, à Barbès, s'était reconnu dans l'un de mes papiers, et il avait déboulé dans ce même bureau étroit pour me casser la figure. J'avais réussi