Main La Mort avec précision

La Mort avec précision

EDEN1130095
Year:
2015
Language:
french
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1

La mort d'un ministre

Language:
french
File:
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2

La mort d'un juste

Language:
french
File:
EPUB, 200 KB
			Aujourd’hui encore, je suis en route pour rendre ma décision sur la mort d’un être humain.

			Pourquoi ? Parce que c’est mon boulot.

			Le dieu de la Mort descend sur Terre et enquête pour savoir si l’heure est vraiment venue pour tel ou tel humain de mourir. Chaque fois il emprunte une nouvelle apparence et découvre avec surprise et humour divers aspects de la société japonaise et humaine. Que ce soit dans le monde des yakuzas, le service des réclamations d’une grande entreprise, sur les routes du Japon ou dans un hôtel en pleine tempête de neige, le suspense est total car on ignore jusqu’au bout si le « candidat » va mourir et de quelle façon.

			Il partage son travail avec d’autres fonctionnaires de la Mort, qui évoluent donc parmi nous sous différents déguisements, envoyés ici-bas par une administration plutôt tatillonne qui leur téléphone de temps en temps de l’au-delà pour s’assurer qu’ils font bien leur travail. Ce que nous autres humains espérons aussi.





			ISAKA Kôtarô





La Mort

avec précision


			Roman traduit du japonais

par Corinne Atlan





			DU MÊME AUTEUR

			La Prière d’Audubon

Pierrot-la-gravité




			Titre original : Shinigami no seido

			© 2005, Kotaro Isaka / Cork

All rights reserved

Originally published in Japan by Bungei Shunju Ltd., Japan

			© 2015, Editions Philippe Picquier

pour la traduction en langue française

French translation rights reserved by Editions Philippe Picquier

under the license granted by Isaka Kôtarô arranged through

Cork, Inc.

Mas de Vert

B.P. 20150

13 631 Arles cedex

www.editions-picquier.fr

			Conception graphique : Picquier & Protière

			En couverture : © plainpicture/Philippe Lesprit

			Mise en page : Christiane Canezza – Marseille

			Préparation du format ePub : LEKTI

			ISBN (papier) : 978-2-8097-1090-0

ISBN (ePub) : 978-2-8097-3338-9





La Mort avec précision



1


			Le patron d’un salon de coiffure m’a dit un jour, il y a déjà pas mal de temps, que les cheveux, ça ne l’intéressait pas vraiment.

			— Je passe mo; n temps à manier mes ciseaux. Clac clac clac, voilà ce que je fais, sans répit, du matin à l’ouverture du salon jusqu’à l’heure de la fermeture le soir. Je suis content de voir la tête des clients de plus en plus nette, mais à part ça, franchement, les cheveux, ça ne m’intéresse pas spécialement.

			Cinq jours plus tard il mourait en pleine rue, poignardé dans le ventre par un forcené qui attaquait des passants à l’arme blanche, mais au moment où il m’avait fait cette confidence, il n’avait bien sûr pas la moindre idée de l’imminence de sa mort et s’exprimait sur un ton allègre et volubile.

			Quand je lui avais demandé : « Pourquoi tu tiens un salon de coiffure, alors ? », il m’avait rétorqué avec un sourire amer : « Parce que c’est mon boulot. »

			Voilà qui concorde tout à fait avec ma façon de penser – ma philosophie, pourrait-on dire en exagérant un peu.

			Je ne m’intéresse pas tellement à la mort des gens. Qu’un président quadragénaire se fasse canarder sur un véhicule de parade roulant à vingt kilomètres heure, ou qu’un jeune garçon de je ne sais plus quel pays meure gelé avec son chien adoré au pied d’un tableau de Rubens, ça ne me fait ni chaud ni froid.

			A ce propos, ce même coiffeur a laissé échapper un jour devant moi :

			— J’ai peur de mourir.

			Ce à quoi j’ai rétorqué :

			— Tu as des souvenirs d’avant ta naissance ? Avant de naître, tu avais peur ? Tu avais mal ?

			— Non.

			— Ben, mourir ça doit être pareil. Tu reviens à l’état d’avant ta naissance, c’est tout. Il n’y a pas de quoi avoir peur, et ça ne fait pas mal non plus.

			La mort, ça n’a aucun sens, et aucune valeur non plus. Autrement dit, si on inverse le raisonnement, toutes les morts se valent. Donc, en ce qui me concerne, qui meurt et à quel moment, ce n’est pas mon rayon. Pourtant, aujourd’hui encore, je suis en route pour décider de la mort d’un être humain – ou pas.

			Pourquoi ? Parce que c’est mon boulot. Comme dirait l’autre.

			J’étais debout devant un immeuble. Un bâtiment de vingt étages occupé par les bureaux d’un fabricant de matériel électrique, situé à une centaine de mètres de la gare. Toute la façade était couverte de vitres, sur lesquelles se reflétaient l’escalier de secours de l’immeuble et la passerelle pour piétons d’en face. Je me tenais à côté de l’entrée principale, ne sachant trop que faire de mon parapluie replié.

			Au-dessus de ma tête les nuages étaient sombres, gonflés comme un amas de muscles. La pluie ruisselait. Pas avec violence mais avec ténacité, comme si elle comptait tomber éternellement.

			Quand je suis en mission, je n’ai jamais de chance avec le temps. Je trouve assez compréhensible que le mauvais temps accompagne un travail comme le mien, en lien avec la mort, mais quand j’ai posé la question à mes collègues, ils m’ont répondu que ce n’était pas le cas pour eux, et j’ai fini par comprendre récemment que ce n’était qu’un simple hasard. Quand je dis que je n’ai jamais vu le ciel bleu, mes collègues, et à plus forte raison tous les représentants de la race humaine, tournent vers moi un regard incrédule. Mais je n’y peux rien, c’est la vérité.

			Je regarde ma montre. Dix-huit heures trente. D’après la fiche horaire que m’a transmise notre service de renseignements, ça va être le moment de l’entrée en scène de ma cliente. Pile au moment où je me dis ça, je la vois sortir par la porte automatique. Je lui emboîte le pas illico.

			Silhouette complètement insignifiante, elle avance, un parapluie transparent tendu au-dessus de sa tête. Elle est plutôt grande, ne semble pas avoir de graisse superflue, mais question compliments, c’est à peu près tout ce qu’on peut dire à son sujet. Comme elle marche le dos rond, les jambes arquées, en regardant ses pieds, elle fait bien plus vieille que son âge – vingt-deux ans. Sa chevelure noir corbeau nouée en queue-de-cheval dégage une impression sinistre et par-dessus tout – effet d’une fatigue réelle ou simplement de son air pathétique ? – l’ensemble de son visage, du front jusqu’au cou, revêt une expression d’épuisement. Il émane de sa silhouette terne un air plombé, et ce n’est pas uniquement à cause de la pluie.

			Je ne sais pas si elle serait vraiment mieux maquillée, mais elle semble dénuée de la moindre volonté de se mettre en valeur. De toute évidence, le tailleur qu’elle porte n’est pas un vêtement de marque, loin de là.

			Je la suis en avançant à grands pas. Il doit y avoir une bouche de métro à une vingtaine de mètres, et c’est là que je vais pouvoir l’aborder. En tout cas, ce sont les consignes que j’ai reçues.

			Autant en finir rapidement, me dis-je, comme à chaque fois. Je fais ce que j’ai à faire, mais pas plus. Parce que c’est mon boulot, comme dirait l’autre.





2


			Une fois engagé dans la partie abritée, juste avant les premières marches de la bouche de métro, je fais mine de replier mon parapluie. Je commence par le secouer deux ou trois fois, arrosant un peu les alentours. Une giclée boueuse atterrit sur le dos de la fille, juste devant moi.

			— Ah ! je fais.

			L’éclaboussure est plus importante que prévu. Elle se retourne, l’air méfiant. J’incline la tête pour m’excuser :

			— Désolé. Je vous ai aspergée de boue.

			Elle se dévisse la tête et tire sans façon sur sa veste de tailleur pour jeter un œil. Après avoir constaté qu’une tache de boue de la taille d’une pièce de cinq cents yens souille le tissu beige, elle me dévisage d’un œil soupçonneux. Elle est en colère, ce qui est tout à fait dans son droit, mais elle a surtout l’air déconcertée. Comme elle s’apprête à dévaler l’escalier du métro dans la foulée, je me dépêche de lui barrer la route pour lui faire une proposition :

			— Attendez. Je vais vous payer le nettoyage.

			Je n’ai pas vérifié en détail, mais en principe pour cette mission j’ai une apparence susceptible de plaire à une jeune femme. Le service de renseignements m’a expliqué que j’étais un jeune homme dans les vingt-cinq ans, du genre mannequin pour magazines de mode masculine. C’est le service qui décide de notre âge et de notre apparence extérieure, en fonction de chaque enquête, dans le but de nous forger un personnage apte à nous faciliter la tâche.

			Il est donc difficile de penser que mon apparence puisse lui inspirer de la répulsion. Peut-être le fait que je parle tout de suite d’argent lui a-t-il semblé louche.

			En tout cas, elle me répond quelque chose du genre « non merci » ou « ça ira comme ça », mais d’une si petite voix que je n’entends pas vraiment les mots qu’elle prononce.

			— Attendez !

			Instinctivement, je fais le geste de l’attraper par le bras pour la retenir, mais je retire ma main à temps.

			J’ai oublié de mettre des gants. Nous n’avons pas le droit de toucher les humains à mains nues. Quand on les touche, généralement ils s’évanouissent et ça entraîne des complications, si bien qu’en dehors des cas d’extrême urgence, tout contact est interdit. C’est la règle. Les contrevenants s’exposent à subir une période de travaux forcés ou un nouveau programme d’apprentissage.

			Je n’exprime pas cet avis à haute voix, mais je ne vois pas l’intérêt de se montrer aussi tatillon sur les infractions à des règles mineures de ce genre, qui sont du même ordre que l’interdiction de jeter des mégots par la vitre d’une voiture ou de brûler un feu rouge chez les humains. Si je ne le dis pas ouvertement, c’est parce que je trouve important d’obéir aux règles fixées, même si l’on a des réticences quant à leur bien-fondé.

			— Je vous dois un dédommagement pour avoir sali le vêtement de prix que vous portez.

			— De prix ? Ça vaut dans les dix mille yens, répond-elle d’une voix enfin audible. Vous faites de l’ironie ?

			— Ça n’a pas l’air si bon marché. (En réalité, si, bien sûr.) Mais si c’est le cas, c’est encore pire. Les bons achats ne courent pas les rues.

			— Ça n’a aucune importance, vraiment, dit-elle d’une voix morose. Au point où j’en suis, une tache ou deux de boue sur ma veste, ça ne fait aucune différence.

			Tu as raison, quelques taches de boue ne changeront rien à ta vie. De toute façon, dans une semaine, tu seras morte. Evidemment, je me garde bien d’émettre cette pensée tout haut.

			— Bon, faisons comme ça alors : permettez-moi de vous inviter à dîner en guise d’excuses.

			— Hein ? fait-elle, avec la tête de quelqu’un qui entend ce genre de phrase pour la première fois de sa vie.

			— Je connais un bon restaurant. Mais comme je ne peux pas y aller seul, ça me rendrait service que vous m’accompagniez.

			Elle me regarde fixement. Ce que ça peut être méfiant, un humain. Toujours peur qu’on leur fasse prendre des vessies pour des lanternes, et en même temps si faciles à duper. On ne peut pas les sauver malgré eux. Je n’ai aucune envie de les sauver, de toute façon.

			— Où sont les autres ? demande-t-elle d’une voix acerbe.

			— Pardon ?

			— Ils sont cachés quelque part, en train de rigoler, non ? Ça doit bien les amuser d’observer ma réaction pendant que vous me draguez.

			Plutôt que de parler, elle donne l’impression de réciter une prière bouddhiste.

			— Draguer ?

			Je me sens pris au dépourvu.

			— J’ai peut-être l’air insignifiante comme ça, mais au moins je ne cherche d’ennuis à personne, alors laissez-moi tranquille.

			La voyant sur le point de s’en aller, je l’attrape par l’épaule, d’un geste pas trop appuyé. Je me dis aussitôt « Mince ! » mais c’est déjà trop tard. Elle tourne juste la tête vers moi. Tout le sang s’est retiré de son visage, elle est aussi blême que si elle venait de voir le dieu de la Mort en personne – en fait, c’est bien de ça qu’il s’agit –, et la voilà qui tombe assise par terre, une vraie chiffe molle.

			Il est trop tard pour regretter mon geste. Je prie juste pour qu’aucun de mes collègues ne m’ait vu. Je sors mes gants de ma poche et les enfile avant de la relever en la soutenant à deux mains.





3


			— C’est vrai alors ? Ce n’était pas une mauvaise blague ?

			Elle est assise en face de moi, l’air mi-figue mi-raisin. Comme sa voix est à peine audible, je me penche vers elle pour entendre. Nous sommes attablés dans un restaurant russe, où je l’ai entraînée plus ou moins de force après l’avoir relevée, profitant du fait qu’elle était encore à moitié dans les vapes.

			— Pas du tout. Je voulais juste m’excuser.

			— Ah bon ?

			Son expression tendue se relâche, et à la place elle se met à piquer un fard.

			— Vous vous êtes évanouie si brusquement, ça m’a surpris.

			Evidemment, je ne vais pas lui expliquer qu’elle est tombée dans les pommes à cause de moi. Quand nous posons nos mains nues sur un humain, ça raccourcit sa vie d’une année, mais dans son cas ça ne pose aucun problème puisque selon toute probabilité elle ne devrait pas tarder à disparaître.

			— C’est la première fois que ça m’arrive. Je suis de constitution robuste, normalement.

			Je préférerais sincèrement qu’elle s’exprime d’une voix plus nette. Le ton cafardeux, c’est lassant à la longue, non seulement pour celui qui parle mais aussi pour l’auditoire.

			— Euh, à propos, vous vous appelez comment ? demande-t-elle d’une voix toujours aussi atone.

			— Chiba. (Quand nous sommes envoyés en mission, on nous donne un nom, toujours le même. Il s’agit de noms de villes ou de communes, qui nous sont attribués de façon permanente, contrairement à notre âge ou notre apparence physique qui, eux, changent chaque fois. Le nom est une sorte de marqueur destiné à l’administration.) Et toi ?

			— Kazue Fujiki. (Elle m’explique ensuite que son prénom s’écrit avec l’idéogramme un suivi de bénédiction du ciel.) Mes parents ont choisi ce nom en faisant le vœu que le ciel me donne au moins un talent particulier. C’est drôle, hein ?

			— Drôle ? Pourquoi ?

			— Ils ne pouvaient pas savoir qu’en grandissants, je deviendrais une personne dénuée de toute qualité.

			En prononçant ces mots, elle ne semblait pas chercher à s’attirer ma compassion, elle faisait simplement la tête, déplorant sa condition.

			Après avoir porté à ses lèvres et avalé une bouchée de son entrée aux œufs, elle a lâché soudain :

			— Je suis laide.

			— L’aide ? (J’avais sincèrement mal entendu ce qu’elle disait. J’ai ouvert des yeux ronds.) Mais non, c’est moi qui vous ai aidée tout à l’heure.

			Elle a éclaté de rire. Son visage s’est éclairé un instant, comme s’il était touché pour la première fois par la grâce.

			— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je suis moche, insignifiante quoi.

			— Ah ?

			Sur le moment, je n’ai pas été capable de protester. Elle disait tellement vrai. Ensuite, elle m’a demandé mon âge. Vingt-deux ans, j’ai répondu. J’avais été programmé pour avoir le même âge qu’elle.

			— Vous êtes drôlement posé pour votre âge.

			— On me le dit souvent.

			C’est la pure vérité. Mes collègues me disent souvent que j’ai l’air « calme », voire « froid ». M’agiter sans raison, ou laisser voir des émotions sur mon visage n’est pas dans mes cordes, mais apparemment ça me donne un air particulier aux yeux des autres.

			Elle s’est mise à me parler de son travail. Elle continuait à s’exprimer d’un filet de voix à peine audible, mais sa langue commençait à se délier. Plutôt qu’à une ouverture particulière à mon égard, c’était sans doute dû aux verres de bière qu’elle descendait à un rythme soutenu.

			Elle m’a expliqué qu’elle travaillait au siège d’une grande marque de matériel électrique.

			— C’est top, j’ai dit en m’efforçant de prendre un ton admiratif.

			— Sauf que je traite les réclamations, a-t-elle ajouté. (Une barre s’était formée entre ses sourcils, augmentant encore l’absence de charme de son visage.) Je travaille au service des réclamations, le poste dont personne ne veut.

			— Le service des réclamations ?

			— Les clients me téléphonent. Au début, ils sont mis en relation avec le standard, mais on me passe directement les plus vindicatifs. Je suis la spécialiste des réclamations difficiles à gérer, en somme.

			— Ça doit être déprimant.

			— Oui, a-t-elle dit en hochant la tête sombrement et en affaissant les épaules. C’est vraiment déprimant. Je ne suis en contact qu’avec des gens qui se plaignent. Les uns vitupèrent d’un ton hargneux, les autres m’accablent de propos désagréables, il y en a même qui me menacent. Je n’ai que des gens comme ça comme interlocuteurs. Ça me rend folle.

			Parfait, parfait. Intérieurement, je battais des mains. L’air de rien, j’en ai rajouté une couche :

			— Votre quotidien doit être pénible.

			Là, elle me répond « non » en secouant la tête :

			— Pas pénible. Insupportable.

			— A ce point-là ?

			— Vous ne pouvez pas deviner, à me voir comme ça, mais quand je réponds au téléphone, j’ai une voix gaie. C’est par courtoisie envers les clients. Seulement, au fur et à mesure qu’ils me font des reproches, je m’assombris.

			Elle parlait d’une toute petite voix qui faisait penser à des bulles venant éclater à la surface d’un marais bourbeux, si bien que j’avais du mal à l’imaginer répondant au téléphone d’une voix gaie.

			— Depuis quelque temps, en particulier, il y a un client bizarre…

			— Ah ?

			— Il donne spécialement mon nom pour déverser toutes ses plaintes.

			— Comment ça, votre nom ?

			— On est cinq employées à travailler dans ce service et on prend les appels au hasard, mais lui, il donne mon nom et me réclame exprès.

			— C’est horrible.

			Un client qui multiplie les réclamations et qui en plus pratique le harcèlement, le type ne devait pas avoir un caractère très engageant.

			— C’est trop horrible, renchérit-elle en baissant la tête, après quoi elle me regarde d’un œil éteint et ajoute avec un faible sourire : A tel point que je voudrais mourir.

			J’ai failli pousser une exclamation. T’inquiète, je vais exaucer ton vœu.





4


			— Qu’est-ce que tu aimes faire en dehors du travail ? Pendant tes jours de repos, par exemple ?

			— Pendant mes jours de repos ? (Elle faisait une de ces têtes, comme si c’était la question la plus stupide qu’elle ait jamais entendue.) Je ne fais rien. Le ménage, c’est tout. Ah oui, je joue à pile ou face aussi.

			Elle commençait à être soûle. Elle articulait de moins en moins nettement et elle avait les paupières lourdes.

			— A pile ou face ?

			— Je lance des pièces de dix yens en l’air en me disant, si ça tombe sur pile, je connaîtrai le bonheur. C’est ma petite façon à moi de prédire l’avenir. (Elle semblait avoir dépassé son accès d’autodérision et être prête au renoncement.) Mais en gros ça tombe toujours sur face. Alors j’inverse : face, je serai heureuse…

			— Et ça tombe toujours sur pile ?

			— Exactement.

			— Tu réfléchis trop, non ?

			— Quand on réalise qu’on est abandonné par le sort, qu’on a très peu de chances de réussir dans l’existence, ça enlève toute énergie pour continuer à vivre. (Elle vide son verre de bière à grands traits.) Que je sois là ou pas, c’est pareil, alors si je meurs, ça ne changera rien.

			— Un tas de gens seront tristes si tu meurs. (J’ai lancé ça au hasard.)

			— Il y en a au moins un qui sera triste, a-t-elle répondu en tremblant d’angoisse. Le type qui me demande exprès pour déverser ses réclamations. Puis elle a éclaté d’un rire aigu qui lui a découvert les gencives. Je voudrais vraiment mourir. Il ne m’arrive jamais rien de bien.

			Les gens dont nous sommes chargés nous parlent souvent d’eux-mêmes de la mort, sans qu’on cherche à les aiguiller sur le sujet. Ils font étalage de leur peur, de leur fascination ou de leur érudition sur le sujet, selon les cas, mais ils en parlent tous, en cherchant leurs mots, avec la même contenance que s’ils plongeaient le regard dans des ténèbres de plus en plus profondes, depuis l’obscurité d’impénétrables fourrés.

			Il paraît que c’est parce qu’ils devinent inconsciemment qui nous sommes réellement. On me l’a enseigné durant un stage : « Le dieu de la Mort donne aux humains la prémonition de leur mort. »

			En fait, il y a toujours eu des gens qui percevaient intuitivement notre véritable nature. Il y en a qui ressentent « un angoissant frisson glacé », d’autres qui laissent un témoignage écrit de leur claire prescience de la mort, évoquant « l’impression que leur mort approche ». De temps en temps certains devinent notre présence avec une sensibilité particulière et annoncent leur mort à d’autres personnes, sous couvert de prédire l’avenir.

			— Tu devrais éviter de parler avec autant de légèreté de ton désir de mourir, dis-je à la fille, sans la moindre sincérité.

			— Mais je ne fais qu’écouter des réclamations au téléphone toute la journée, il n’y a pas la moindre parcelle de joie dans ma vie, alors je n’ai vraiment plus aucune raison de vivre. Moi aussi je voudrais faire une réclamation à propos de ma vie.

			En l’entendant prononcer cette phrase qui ne semblait pas se vouloir spirituelle, j’ai eu envie de lui répondre que ce qu’on appelle « raison de vivre » n’existait pas, mais je me suis retenu.

			— Je me demande si on a une durée de vie programmée, si on a un destin… dit-elle.

			Elle n’a pas l’air d’une constitution à bien tenir l’alcool. Son visage triste, aux paupières lourdes, paraît de plus en plus sombre. D’après les données fournies par le service de renseignements, elle n’a jamais ou presque dîné en tête à tête avec un homme. C’est peut-être la tension et l’excitation causées par cette situation qui la poussent à boire à un rythme aussi soutenu.

			A la table voisine, un jeune couple à l’air complice est en train de dîner face à face.

			— J’ai l’estomac plein, je ne peux plus rien avaler, dit la femme en se caressant le ventre avec une expression où se mêlent l’embarras et la coquetterie.

			— Je vais finir à ta place, répond l’homme d’une voix pleine d’entrain.

			Elle le remercie gaiement : « Merci, tu es vraiment gentil », mais je n’arrive pas à comprendre en quoi lui céder sa part peut la mettre d’humeur si joyeuse.

			— Chacun a une durée de vie programmée, dis-je en ramenant ma conscience vers Kazue Fujiki. Mais tout le monde ne meurt pas à son heure.

			Elle a un petit rire perçant.

			— Tu as une drôle de façon de t’exprimer. Quand on meurt, c’est qu’on est arrivé au terme de sa vie, non ? C’est bizarre de dire qu’on peut mourir avant l’heure.

			— Si on devait attendre que tout le monde meure au moment prévu, on ne s’en sortirait pas. Peut-être que je n’aurais pas dû entrer dans ce genre d’explications détaillées, mais comme elle était déjà soûle, j’ai poursuivi : Ça détruirait l’équilibre.

			— Quel équilibre ?

			— L’équilibre démographique, ou écologique, ou mondial, ai-je répondu, mais en réalité, je n’en savais trop rien exactement.

			— Mais les gens meurent quand ils sont arrivés au bout de leur durée de vie, non ?

			— Certains meurent avant. Un accident soudain, un événement imprévu, qui ne rentrent pas dans le cadre du temps de vie qui leur était imparti. Ils meurent dans un incendie, un tremblement de terre, ou par noyade. Tout ça, ça se décide après, indépendamment de la durée de vie programmée.

			— Mais qui décide ça ? demanda-t-elle, les paupières de plus en plus lourdes.

			J’ai failli lui répondre franchement : « Les dieux de la Mort », mais en pensant que ce terme était peut-être discriminatoire, j’ai dit à la place : « Dieu. » Après tout, ce n’est pas nécessairement très éloigné.

			Elle a commencé à s’agiter :

			— C’est pas vrai ! Si Dieu existe, pourquoi est-ce qu’il ne me vient pas en aide ?

			Sa voix avait pris du relief et était devenue cristalline. Tiens, je me suis dit, surpris tout d’un coup par la beauté de cette voix. Elle a poursuivi :

			— Mais sur quels critères se base Dieu pour décider qui va mourir ?

			— Je n’en ai pas la moindre idée, ai-je répondu avec franchise.

			Et c’est un fait, j’ignore tout des critères ou des principes selon lesquels sont sélectionnés les humains dont je dois m’occuper. Mon chef, c’est différent. Mais moi, je me contente de faire mon boulot en suivant les consignes.

			— Quand même, c’est insupportable de penser qu’on peut mourir comme ça dans un accident et que c’est décidé au hasard.

			— Oui, j’imagine.

			— Il serait préférable que ce genre de décision soit prise après une enquête sérieuse.

			Après avoir prononcé ces mots d’une voix chantante, elle s’est effondrée bruyamment sur la table.

			Rassure-toi, c’est exactement ce qui se passe, j’ai répondu intérieurement en hochant la tête. C’est même pour ça que je suis venu te voir.

			Mon boulot, c’est de faire une enquête pour déterminer si la personne est apte à mourir ou pas et de rendre mon rapport.

			Enfin, quand je dis enquête, ce n’est pas si poussé que ça non plus. Je contacte la personne pressentie environ une semaine à l’avance, je la rencontre deux ou trois fois, et ensuite je décide : « apte » ou « ajourné ». Les critères de jugement sont laissés à l’appréciation de l’enquêteur, mais le système est proche du simulacre, parce que dans la mesure où rien ne s’y oppose vraiment, on opte généralement pour « apte ».

			— Ah, je veux mourir, marmonne-t-elle d’une voix ensommeillée, une joue collée contre la table. Je voudrais être morte, dès demain.

			Pendant la durée de l’enquête, la personne qui est dans le collimateur ne meurt pas. Comme les suicides et les morts par maladie sont hors de la sphère d’activité du dieu de la Mort, nous ne savons pas quand ils peuvent arriver, mais en tout cas, ça ne se produit pas pendant le cours d’une enquête. C’est pour ça que je lui ai répondu, un peu désolé :

			— Malheureusement, il va te falloir attendre encore un peu.





5


			Après l’avoir mise dans un taxi, je me suis baladé un moment sous les arcades commerçantes ouvertes la nuit. Je sentais que le boulot avançait sans anicroches, et j’avais le pas léger. De manière générale, mon boulot n’est pas du genre compliqué. Si on n’a rien contre prendre une apparence humaine et rencontrer un soi-disant « congénère », il suffit d’échanger quelques conversations, puis de remplir son rapport, et basta. Moi, ça me convient : pas besoin d’interférer avec les collègues, et une fois sur le terrain, je suis libre d’agir comme bon me semble.

			J’entre dans un magasin de CD. Je suis toujours soulagé quand j’en trouve un ouvert la nuit, parce qu’il n’y en a pas tant que ça. A onze heures du soir, les clients sont rares dans la boutique, mais il y en a tout de même. Je me faufile lentement entre les rayons en me dirigeant vers l’endroit où se trouvent les écouteurs de démonstration. Le seul plaisir que me donne l’exercice de mon travail, c’est celui-là : écouter de la musique.

			La sensation de la musique qui coule dans mes oreilles dès que j’ai les écouteurs sur la tête est rafraîchissante, et je goûte une émotion qui me fait tressaillir. C’est vraiment magnifique. Je n’éprouve aucune espèce d’intérêt pour la mort des humains, seule m’est pénible l’idée que si l’humanité disparaissait, il n’y aurait plus de musique.

			Ah, tiens. Je me rends compte qu’il y a déjà un client, un homme d’âge moyen, devant la machine de démonstration, les écouteurs sur la tête : un collègue à moi.

			Je lui tape sur l’épaule. Il a les yeux fermés et semble plongé dans l’extase. Il sursaute, se retourne, enlève ses écouteurs et me sourit en disant :

			— Salut !

			— Toi aussi, tu es en mission dans le quartier ?

			— Oui, ça s’est terminé aujourd’hui.

			— Terminé quoi ? Ton rapport ou la vérification ?

			— Vérification, répond-il en haussant les épaules. Le gars est tombé d’un quai de métro.

			Après notre semaine d’enquête, nous transmettons notre rapport au bureau des responsables. Si la conclusion est « apte » (ce qui est le cas les trois quarts du temps), l’étape suivante, « la mort », prend effet le lendemain, autrement dit le huitième jour. Nous devons vérifier qu’elle s’est bien déroulée, et après ça, notre boulot est fini.

			Généralement, on ne nous avertit pas de la façon dont va mourir la personne qu’on avait en charge. Comme aucune cause de mort ne peut se déclarer pendant les sept jours d’enquête et qu’il est impossible de mourir au bout de huit jours de la surinfection d’une blessure subie le sixième jour, par exemple, on n’a pas la moindre idée, jusqu’au jour de la vérification, du genre de décès qui attend notre client.

			— Tu écoutes un peu de musique une dernière fois avant de rentrer ? je lui demande en désignant les écouteurs.

			— Oui. Je ne sais pas quand je vais pouvoir revenir, alors… répond-il avec un sourire.

			Parmi mes camarades, nombreux sont ceux qui vont écouter de la musique chez les disquaires pendant leur temps libre au cours d’une mission. Si vous voyez dans l’espace de démonstration un type qui ne fait pas mine de bouger, les écouteurs sur la tête, l’air recueilli, il y a des chances que ce soit l’un d’entre nous. J’ai eu un jour l’occasion d’aller au cinéma, ils montraient un film où des anges se réunissaient dans une bibliothèque. D’accord, me suis-je dit, épaté, alors comme ça les anges, c’est les bibliothèques… Nous, c’est les magasins de disques.

			— Il est génial, cet album, dit mon collègue en me passant les écouteurs.

			Je les mets sur mes oreilles : je ne sais pas si c’est du rock ou de la pop, mais une musique légère, où dominent des voix de femmes, se fait entendre. Je lui rends les écouteurs en approuvant son choix : « Excellent ! » Pour dire les choses avec désinvolture, plutôt que de prendre plaisir à la musique entre les moments de travail, nous travaillons entre les moments où nous écoutons de la musique, si bien que nous sommes très au courant de l’actualité musicale. Le collègue qui me fait face déclare, l’air plutôt content de lui : « Le producteur de cet album, c’est un type remarquable. » Là-dessus, il se met à m’expliquer en long, en large et en travers à quel point ce producteur est génial. Je lui rétorque :

			— Mais si cette musique est bonne, c’est grâce aux voix des chanteuses et à la qualité des musiciens, non ? Ça n’a rien à voir avec le producteur.

			— Exact. Dans la chanson, ce qui compte, c’est la voix. C’est aussi ce que dit le producteur. C’est une question d’aptitude et de talent. C’est bien pour ça.

			— C’est bien pour ça que quoi ?

			— Que le producteur qui a découvert ces chanteuses est génial.

			J’ai grommelé une vague réponse. C’est une intuition personnelle, mais peut-être qu’il projetait sa propre image d’homme invisible, discret mais efficace, sur ce producteur qui travaillait lui aussi dans l’ombre.

			— Et toi ? demande-t-il avec un mouvement du menton vers moi.

			— J’ai commencé une enquête aujourd’hui. Heureusement, ça a l’air simple, je réponds en pensant au visage triste de Kazue Fujiki.

			— Simple ou pas, c’est plié d’avance, ils sont tous « aptes ». On est là pour ça, non ?

			— Moi, j’ai l’intention de prendre ma décision sérieusement. Je vais réunir des informations et émettre un jugement équitable ensuite. (C’est dans ma nature, je suis comme ça.)

			— Mais finalement, ce sera « apte », pas vrai ?

			— Ben oui, sans doute. (Je suis bien obligé de reconnaître qu’en fait, ça se passe comme ça.) Mais j’ai quand même l’intention de traiter l’affaire sérieusement, dans un premier temps.

			— Ouais, dans un premier temps.

			— Dans un premier temps, exactement, je répète en hochant la tête.

			Puis je prends des écouteurs à côté des siens, me les mets sur la tête, appuie sur le bouton « écoute ». Mon collègue me fait un petit signe de la main : « A plus ! » et sort du magasin.

			Que ce soit du jazz, du rock, du classique, la musique c’est toujours génial. Ça me rend heureux rien que d’en écouter. Et ça fait sans doute le même effet à mes petits camarades. Faudrait pas croire que sous prétexte qu’on est des dieux de la Mort, on n’apprécie que le heavy metal, les CD avec des têtes de mort sur la jaquette. Pas du tout, vraiment pas.





6


			J’ai revu Kazue Fujiki deux soirs plus tard, et il tombait le même petit crachin que la fois précédente. Je l’ai attendue devant l’immeuble où elle travaille, l’ai regardée passer la porte automatique et lui ai emboîté le pas. Juste à côté de nous, les voitures qui nous dépassaient envoyaient des éclaboussures avec un petit clapotis de vagues en roulant dans les ornières de la chaussée.

			Je ne sais pas si elle marchait plus vite que la dernière fois, mais je peinais à la rattraper. Quand je suis arrivé suffisamment près, j’ai tendu une main gantée et lui ai tapé sur l’épaule. Elle a sursauté en se retournant. Elle avait eu une réaction si vive, comme un chat endormi sur lequel on jette de l’eau bouillante, que c’est moi qui ai reculé de surprise.

			En me reconnaissant, elle a émis un petit « ah ! » de soulagement. Apparemment ce n’était pas de moi qu’elle avait peur.

			— En fait, j’ai dit en sortant un mouchoir de ma poche, je voulais te rendre ça.

			— Hein, ah, c’est à moi ?

			— Oui. Tu me l’as prêté l’autre soir quand j’ai renversé ma bière.

			— Ah ? Ah bon, a-t-elle fait d’un ton morne, en penchant la tête.

			Ce n’était pas vrai. Je l’avais pris dans sa poche en la mettant dans le taxi qui l’avait ramenée chez elle.

			Elle a incliné la tête d’un air gêné :

			— Merci beaucoup pour l’autre soir. Je ne me souviens plus très bien de ce qui s’est passé, mais…

			— Qu’est-ce que tu en dis ? On pourrait discuter un peu ?

			Elle s’est mise à jeter des regards furtifs sur les alentours. Elle ne semblait pas simplement se soucier que les passants nous regardent, elle se méfiait vraiment de quelque chose.

			— Tu ne veux pas ? je lui ai demandé d’un air réservé.

			— Ce n’est pas ça, a-t-elle dit en secouant la tête. C’est juste que, euh, il est peut-être dans les parages.

			— Qui ça ?

			— Le client qui me harcèle au téléphone, j’ai dû t’en parler l’autre jour.

			— Celui qui te demande exprès pour débiter ses réclamations ?

			— Oui, a-t-elle confirmé d’un filet de voix. Il m’a encore appelé aujourd’hui, il m’a dit qu’il voulait me rencontrer.

			— Je comprends que tu aies peur.

			— Il est peut-être tout près.

			Sur ces entrefaites, j’ai levé la main pour arrêter un taxi et je l’ai emmenée dans le quartier d’à côté. Comme je ne lui avais pas demandé son avis, je m’attendais à ce qu’elle proteste, mais heureusement ça n’a pas été le cas. Au contraire, elle a eu l’air rassurée en entrant dans un café inconnu.

			— Ici, ça ne devrait pas poser de problème, a-t-elle dit, en relâchant ses épaules tendues.

			— C’est glauque, cette histoire de réclamations, ai-je lancé pour me mettre sur la même longueur d’ondes qu’elle. Je ne tenais pas spécialement à ce qu’elle me raconte tout en détail, mais si je comprenais jusqu’à quel point elle vivait un quotidien pénible, cela me servirait de critère pour la conclusion de mon rapport. Et surtout, en prêtant une oreille complaisante à ses tourments, j’aurais le sentiment satisfaisant de bien faire mon boulot.

			— La première fois, il a appelé pour se plaindre d’un bouton qui ne fonctionnait pas sur un projecteur de DVD.

			— Tu devrais parler plus fort, j’ai dit.

			La remarque m’avait échappé malgré moi.

			— Hein ?

			— Oui, quand tu parles à voix basse, tu as l’air flippée.

			Une atmosphère dépressive l’enveloppait de toute manière, alors autant qu’elle essaie au moins de prendre un ton un peu plus joyeux.

			— C’est ce que je fais au travail, je me force à répondre avec entrain.

			Sans doute, me suis-je dit. Sinon, avec la voix qu’elle avait, les clients auraient une raison supplémentaire de faire des réclamations.

			— Les communications qu’on me passe concernent des réclamations sur des détails mineurs, tout ce que j’ai à faire, c’est de bien écouter le client jusqu’au bout et de m’excuser. Je ne fais que répéter : « Excusez-moi, je suis désolée, excusez-moi, je suis désolée… »

			— Rien qu’à l’imaginer, ça me rend neurasthénique.

			— Avec ce fameux client aussi, c’est ce que j’ai fait au début, et puis tout d’un coup je l’ai senti devenir bizarre. « Excuse-toi encore une fois », il m’a dit.

			— Encore une fois ?

			— Oui. Il m’a dit : « Excuse-toi encore une fois. » Moi, naturellement, je m’excuse, c’est mon travail, mais lui, il me demandait de répéter, de m’excuser encore et encore. A la fin, il s’est mis en colère et il m’a crié : « Dis quelque chose, bon sang ! »

			— Peut-être qu’il est du genre à être excité sexuellement quand une femme lui fait des excuses ? ai-je avancé.

			Mon explication était dénuée de base solide, mais je suis souvent tellement surpris par la diversité des goûts humains en matière de sexualité que je trouvais ça assez plausible.

			Peut-être qu’elle était encore vierge, parce que le mot « sexuellement » l’a fait rougir. Elle a poursuivi :

			— Ce jour-là, ça en est resté là, mais le lendemain il a de nouveau appelé. Cette fois, c’était une télé.

			— Une télé ?

			— Il m’a dit que les images sur l’écran diminuaient petit à petit et que tout d’un coup, la télé s’éteignait. Evidemment, j’ai proposé de lui envoyer un dépanneur mais il m’a répondu : « Pas la peine, explique-moi plutôt d’où vient la panne. »

			— D’où vient la panne ?

			— Comment je pourrais le savoir ?

			— C’est vrai, ce n’est pas ton rôle.

			— Evidemment, puisque je suis au service des réclamations. Sa télé, je ne l’ai jamais vue, moi. Mais il a continué : « Allez, dis-moi quelque chose, ce que tu veux. Parle plus fort, d’une voix plus nette. »

			— Le contenu de ce que tu lui dis ne l’intéresse pas, c’est sûr. Il veut juste parler avec toi, de n’importe quoi.

			Quand j’ai dit ça, elle a eu l’air complètement écœurée, puis elle a continué :

			— Après, ça a été un lecteur CD.

			— De la musique !

			J’ai eu aussitôt honte de ce cri qui venait de m’échapper. J’ai essayé de me rattraper :

			— Son lecteur CD était en panne ?

			— Je suis sûre qu’il mentait, a-t-elle répondu en grimaçant. Il disait qu’un CD était resté coincé dans l’appareil, qu’il ne pouvait plus le retirer. Il m’a dit le nom du CD et il voulait que je chante un des morceaux.

			— Il est malade, ce type.

			— Oui, c’est sûr. « Tu connais cette chanson ? il m’a demandé. Alors chante. » Il n’arrêtait pas de répéter : « Allez, vas-y, chante. »

			— Dis donc, c’est son cerveau qui aurait besoin d’une bonne réparation. Quel pervers ! Et après, il a voulu te donner rendez-vous, c’est ça ?

			— Exactement, a-t-elle dit d’une petite voix sans force, la tête baissée. Après s’être plaint je ne sais combien de temps de son projecteur de DVD qui ne marchait pas, il m’a demandé si on ne pouvait pas se retrouver quelque part.

			— Peut-être que tu lui plais.

			— Moi ? a-t-elle dit avec un air stupéfait comme si elle n’avait pas envisagé cette éventualité.

			— Peut-être qu’il est tombé amoureux de ta façon de réagir à ses réclamations.

			Si c’était le cas, ça allait peut-être lui faire passer son envie de mourir, qui sait ?

			— Quelle idée !

			Elle a eu l’air ébranlée, et une joie fugitive a traversé son visage, puis elle a tout de suite réalisé de quoi il retournait et a ajouté :

			— Plaire à un tordu pareil, il n’y a pas de quoi se réjouir.

			— Oui, j’imagine.

			Il était improbable qu’un client du service des réclamations proche de la perversité comme celui-là puisse la rendre heureuse, et un avenir joyeux pouvait difficilement attendre un couple composé d’une déprimée et d’un maniaque des doléances.

			Elle est restée silencieuse un moment. Je regardais par la fenêtre en me torturant les méninges pour trouver quelque chose à lui dire, quand un passant au visage grimaçant, un parapluie tendu au-dessus de sa tête, est entré dans mon champ de vision. Les flaques qui s’étaient formées par endroits faisaient ressortir les reliefs bombés du bitume.

			— Il pleut beaucoup ces temps-ci, pas vrai ? a-t-elle dit.

			— Quand je travaille, il pleut tout le temps, ai-je confessé.

			— Tu attires la pluie. Tu es un homme de la pluie, quoi, a-t-elle dit en souriant.

			Je ne voyais pas ce que ça avait de réjouissant, mais une question qui me préoccupait depuis longtemps m’a alors traversé l’esprit :

			— Et un homme des neiges, c’est ça aussi ?

			— Hein ?

			— Un type qui semble provoquer des chutes de neige partout où il va, c’est ça qu’on appelle un homme des neiges, pas vrai ?

			Elle a éclaté de rire et tapé dans ses mains :

			— Ce que tu peux être drôle !

			Ça m’a mis de mauvaise humeur. Si ce que je dis sérieusement est pris pour de l’humour, ce n’est pas ma faute. Comme, la plupart du temps, je ne comprends pas ce que l’autre y trouve de drôle, il m’est difficile de poursuivre la conversation. J’ai déjà fait maintes fois l’expérience de ce genre de problème, et c’est toujours désagréable.

			Au bout d’un moment, elle a laissé échapper cette plainte :

			— Ma vie, c’est vraiment n’importe quoi.

			Elle semblait vraiment avoir laissé sortir quelque chose qu’elle retenait depuis un moment, et ça m’a fait sursauter. Son regard semblait chercher du secours. Sa voix ressemblait à celle d’une femme tombée dans un trou d’où elle ne peut pas remonter et qui jette un regard vers la surface de la terre en demandant d’une voix aux échos divers, à la fois insistante et enjôleuse : « Il n’y aurait pas quelqu’un pour me lancer une corde ? »

			Si ça se trouve, peut-être qu’elle réclamait mon aide. Elle avait l’air d’espérer que l’homme qui se trouvait là sous ses yeux était bel et bien celui qui allait la sauver et rehausser enfin sa triste vie en rase-mottes. C’est vrai que pour une fois j’avais l’apparence d’un type plutôt séduisant. Mais il n’y avait pas de quoi se réjouir. Malheureusement, je ne pouvais lui être d’aucune utilité, ça n’entrait pas dans mes attributions. Parmi mes collègues, il y en a certains qui se prêtent à diverses mises en scène, en se disant qu’après tout, puisque leur client va mourir bientôt, autant le rendre heureux même pour un bref moment, mais moi je n’ai aucun goût pour ce genre de choses. Ce serait comme mettre des parures dans une chevelure qu’on s’apprête à couper. Puisqu’on va tout couper de toute façon, je ne vois pas l’intérêt. Un coiffeur n’est pas là pour sauver les cheveux mais pour les éliminer, et moi, de la même manière, je ne pouvais rien pour elle.





7


			Pendant les quatre jours suivants, je n’ai pratiquement rien fait qui mérite le nom de « travail ». Enfin, soyons honnêtes. Puisque je n’ai eu aucun contact avec Kazue Fujiki jusqu’à ce que le service d’inspection me téléphone, je n’ai pas « pratiquement » rien fait, mais « absolument » rien fait.

			J’ai passé ces quatre jours à écumer tous les magasins de disques du quartier, appréciant la musique pendant des heures dans les machines de démonstration jusqu’à ce que les vendeurs commencent à me regarder d’un air soupçonneux, à flâner dans des parcs, à regarder des jeunes s’attaquer en bande à des employés de bureau, ou à rester chez des marchands de journaux à lire de bout en bout tous les magazines de musique qui me tombaient sous la main.

			Dans l’une de ces revues, il y avait une interview du producteur « génial » dont mon collègue m’avait parlé avec tant d’enthousiasme quelques jours auparavant. Je ne connaissais pas son nom mais j’avais déjà écouté plusieurs CD produits par lui. Je me souvenais que chacun d’eux était un véritable chef-d’œuvre et je me suis senti obligé de reconnaître qu’en effet, c’était un génie. Dès qu’il s’agit de musique, j’ai tendance à me montrer indulgent avec les humains.

			Parmi ses propos, il y avait le mot mourir, qui a attiré mon regard. « Je ne veux pas mourir avant d’avoir découvert un véritable nouveau talent », disait-il. Je lui enviais cette vitalité, faite d’une inébranlable confiance en soi, ou d’une foi fermement enracinée, je ne sais pas. Pour ma part, je n’ai aucune intention de prendre ma retraite, mais je ne possède sûrement pas cette sorte de ferveur qui jaillissait des propos de ce producteur. C’est ça, me suis-je dit. Ce qui me manque, c’est la passion pour mon travail.

			Quand le service d’inspection m’a appelé sur mon portable, je venais juste d’appuyer sur le bouton de démonstration d’un CD, si bien que je me suis précipité hors de la boutique.

			— Alors, comment ça se passe ?

			Ils ont l’habitude de nous appeler irrégulièrement, pour des contrôles à l’improviste, pour vérifier le déroulement de notre enquête.

			— Ça se passe… j’ai répondu vaguement. (C’est ma façon à moi de répondre, sans enthousiasme ni zèle particuliers.)

			— Si possible, on attend ton rapport au plus vite. (Cette réplique-là aussi est toujours la même.)

			— Je me déciderai au dernier moment.

			Je leur fais toujours la même réponse, moi aussi. C’est un mensonge, évidemment. Si je voulais, je pourrais présenter mon rapport tout de suite. Pas seulement pour Kazue Fujiki, mais dans tous les cas que je traite, il suffit de conclure « apte » et c’est terminé. Mais on est nombreux parmi les enquêteurs à prendre notre temps pour rendre nos conclusions. On se balade en ville sous une apparence humaine aussi longtemps que ça nous est permis. Pour profiter de la musique au maximum.

			— Globalement, tu en penses quoi ? a demandé l’autre pour finir.

			— « Apte », probablement.

			Ce genre de dialogue fait partie du boulot. C’est une simple formalité, comment dire, un passage obligé, un rituel. Après avoir raccroché, je me suis dit qu’il était temps d’aller retrouver Kazue Fujiki.

			Elle est sortie du boulot à la même heure que d’habitude. Je ne sais pas si c’était juste une impression mais ses épaules m’ont parues encore plus affaissées que la dernière fois, il se dégageait d’elle une atmosphère tout à fait appropriée pour une personne à l’approche de la mort.

			Elle avançait à petits pas sous le crachin, son parapluie ouvert au-dessus d’elle. Je la suivais en pensant qu’elle se dirigerait comme d’habitude vers le métro, mais contrairement à mon attente, elle a dépassé la bouche de métro sans s’arrêter et a franchi le carrefour.

			Avançant le long de l’avenue bordée d’arbres où se succédaient des boutiques de marques de luxe, elle a traversé rapidement une ruelle du quartier chaud, puis est arrivée dans une arcade piétonnière très fréquentée. Des game-centers et des fast-foods se succédaient, le vacarme strident polluait l’atmosphère.

			Elle s’est arrêtée là, s’est assise sur un banc près d’une petite fontaine au milieu du passage.

			Tête baissée, elle serrait contre sa poitrine un magazine de mode féminin mais ne semblait pas avoir l’intention de le lire. J’ai deviné qu’elle avait rendez-vous avec quelqu’un. Le magazine devait certainement servir de signe de reconnaissance à une personne qu’elle n’avait encore jamais rencontrée.

			Il était inimaginable que Kazue Fujiki puisse avoir un rendez-vous. De qui pouvait-il s’agir ? Si c’était une amie ou une connaissance, il n’y avait pas de raison qu’elle ait cet air apeuré. Si ça se trouve… Une idée m’a traversé. C’était peut-être le fameux client qui la harcelait ? Ecœurée par l’absence totale d’évolution de son quotidien minable, elle s’était résolue à tenter le pari, prête à saisir une chance, si mince soit-elle, d’amélioration de sa vie. Non, même sans viser des lendemains meilleurs, elle avait dû décider que, comparé à sa vie où rien ne changeait jamais, même un incident pénible valait mieux que l’absence de tout événement, et elle s’était décidée à rencontrer ce client qui ne pouvait être rien d’autre qu’un pervers. C’était tout à fait plausible.

			Tandis que je réfléchissais ainsi, j’ai vu un homme s’approcher à grandes enjambées du banc sur lequel elle était assise. Il devait avoir dans les quarante-cinq ans, cheveux permanentés aux épaules, lunettes teintées. De taille et de corpulence moyennes, il portait un costume sombre qui laissait deviner qu’il n’exerçait pas un métier très sérieux. Je me suis aplati contre le mur d’un immeuble pour les observer sans gêner le passage des piétons.

			Quand l’homme a abordé Kazue Fujiki, elle a levé vers lui un visage effrayé, où s’est inscrite instantanément une claire déception. Même avec le regard le plus indulgent qui soit, on ne pouvait ranger cet homme dans la catégorie « bel homme ». Il n’avait pas l’air non plus du genre à disposer d’une fortune suffisante pour faire le bonheur d’une femme. Autrement dit, il n’avait pas le moindre attrait propre à pallier le défaut d’être un client aux exigences au-delà du raisonnable. Et sans doute Kazue Fujiki avait-elle perçu tout cela au premier regard.

			Je m’étais attendu à ce que l’homme paraisse lui aussi déçu en la voyant, mais je m’étais trompé. Quand leurs regards se sont croisés, l’homme n’a montré aucun signe de franche désillusion, aucun air entendu du genre « c’est bien ce que je pensais. »

			Il s’est adressé à elle, l’a invitée à le suivre vers le fond des arcades. Elle a hésité assez longuement puis s’est levée et s’est mise à marcher à ses côtés. Je commençais à renoncer à tout espoir de développement favorable, quelle que soit l’évolution de la situation. J’avais été témoin, un certain nombre de fois, de situations où une jeune femme naïve dans son genre se laissait entraîner vers un quotidien plus radieux par un homme rencontré par hasard. Finalement, certaines se retrouvaient dans la prostitution et y laissaient leur santé tant le travail était harassant, d’autres finissaient criblées de dettes et y laissaient jusqu’à leur dernier sou. Comme je ne m’intéresse pas spécialement aux tragédies humaines, cela ne suscitait chez moi ni pitié ni compassion, mais je pouvais imaginer sans peine Kazue Fujiki se mettant à glisser sur cette pente savonneuse.

			J’ai tourné à leur suite dans une rue adjacente. Là, j’ai vu apparaître, une vingtaine de mètres plus loin, l’endroit vers lequel l’homme entraînait Kazue Fujiki : il la tirait par la main en direction d’un karaoké. Sur un immeuble décoré de voyantes enseignes au néon se détachaient les lettres KARAOKÉ.

			Moi, je n’aime pas trop les karaokés. Même si j’aime écouter de la musique plus que tout au monde. Je suis déjà entré plusieurs fois dans des karaokés, dans le cadre de mon travail, mais ça m’a tellement déplu que j’ai eu envie de prendre aussitôt mes jambes à mon cou. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais à mon avis il doit y avoir entre la musique et le karaoké un abîme si infranchissable que la question n’est pas de se demander lequel est supérieur à l’autre, mais plutôt de se dire, je dois rester du seul côté de l’abîme que je sais apprécier et il vaut mieux ne pas trop m’approcher de l’autre. Enfin, quelque chose de cet ordre-là.

			Je devinais bien pour quelle raison l’homme cherchait à entraîner Kazue Fujiki dans ce karaoké. Dans ce genre d’établissement, on trouve de petits salons privatifs, et comme chanter des chansons permet littéralement de se dévoiler réciproquement sa voix « nue », cela convient parfaitement pour briser la glace entre deux inconnus. Il devait avoir l’intention de lui sauter dessus dès qu’ils seraient seuls dans la pièce, ou peut-être simplement de se libérer de son propre stress en chantant, l’un comme l’autre scénario n’aurait rien eu d’étonnant.

			Elle n’avait pas l’air ravie, loin de là. Elle résistait, avait l’air prête à s’accroupir sur place et sur le point de lâcher son parapluie.

			Je ne pouvais pas me mêler davantage à cette histoire. Mon boulot n’est pas de résoudre les ennuis où se fourrent les clients. Je me suis détourné dans l’intention de rebrousser chemin, quand un cri a frappé mes oreilles : « Chiba-san ! A l’aide ! »

			Une voix claire et forte, aux contours bien nets. Kazue Fujiki venait de crier un nom, comme si elle émettait l’écho profond d’une trompette. Il m’a fallu un certain temps pour réaliser que c’était le mien.





8


			Je me suis résolu à m’approcher, avec l’allure du type qui se trouve là par hasard, et à l’interroger : « Qu’est-ce qui se passe ? » L’homme à ses côtés semblait se demander qui j’étais et m’examinait de la tête aux pieds d’un air soupçonneux.

			— Chiba-san ! Aide-moi ! a-t-elle répété en se redressant et en essayant d’attraper mon bras. Je l’ai évitée, parce que je ne portais pas de gants.

			— Qu’est-ce qui t’arrive ?

			Pas facile de poser cette question en feignant d’ignorer ce que je savais déjà à moitié.

			— Cet homme… tu sais… je t’en ai parlé.

			Comme elle s’exprimait par bribes, j’ai pris l’air de celui qui croit deviner :

			— C’est le type au téléphone ?

			— Oui.

			— Et toi, t’es qui ? a demandé l’homme, qui avait l’air plus normal de près que de loin. Simplement, il n’avait pas les manières policées ni la figure d’un banal employé de bureau. Il avait un regard aigu, et comme il me fixait, ça m’a mis mal à l’aise. La pluie dégoulinait sur les emmanchures de sa veste noire, mais il n’avait pas l’air de s’en soucier plus que ça.

			— Une simple connaissance, j’ai dit, et aussitôt Kazue a détourné les yeux tristement. Et vous ? j’ai ajouté pour voir.

			— Moi, j’ai quelque chose à lui demander, a-t-il bredouillé, visiblement sans aucune intention de m’expliquer franchement de quoi il retournait.

			A ce moment précis, Kazue Fujiki a détalé avec une belle énergie. Elle qui jusque-là se tenait debout à côté de nous, immobile comme une plante fanée, avait pris la fuite sans crier gare. Ce n’est pas moi mais l’inconnu qui a poussé un petit « ah ! » de surprise.

			Sa façon de courir n’avait rien d’élégant, loin de là, mais elle y mettait l’énergie du désespoir. Elle fonçait tête baissée, en agitant frénétiquement les bras, et son sac à main menaçait de choir à tout moment. Elle était déjà assez loin quand je l’ai entendue crier :

			— Chiba-san, excuse-moi ! A bientôt !

			Sa voix s’est répercutée avec force sous les arcades commerçantes, avec une inflexion plutôt agréable.

			— Te mêle pas de ça, m’a dit le type en s’avançant vers moi d’un air menaçant. Il était peut-être plus énervé que prévu car il penchait dangereusement vers moi, comme prêt à me sauter dessus. A l’instant même où je me disais : « Me voilà dans de beaux draps ! », il a perdu l’équilibre et s’est effondré sur moi.

			J’ai eu un claquement de langue agacé. J’avais roulé au sol avec lui, mes bras autour de son corps. Je sentais sous mes fesses un couvercle de bouche d’égout, où une flaque de pluie s’était formée. Le froid et l’humidité s’infiltraient à travers mon pantalon. Je me suis aperçu tout à coup que j’avais touché l’homme de mes mains nues.

			Pourquoi est-ce que les humains aiment à ce point se mettre dans le pétrin ? me suis-je demandé, écœuré, en jetant un coup d’œil sur son profil. Et là, j’ai sursauté.





9


			Le type s’est redressé, a fait le tour des environs du regard, puis, se rendant compte qu’il était par terre au milieu de la rue, s’est relevé d’un air piteux. Il est reparti à pas lents. Je me suis d’abord dissimulé derrière un distributeur de boissons automatique, puis je me suis mis à lui filer le train. Décidément, la filature, c’était mon activité du jour. Ce qui m’avait décidé à le suivre, lui plutôt que Kazue Fujiki, c’était un intérêt tout personnel. Je veux dire, je ne faisais pas ça pour le boulot.

			Je connaissais cet homme. Enfin, il faut que je m’explique avec précision, sinon on pourrait croire, à tort, que je l’avais déjà rencontré avant, mais ce n’était pas le cas : je le connaissais, parce que je l’avais déjà vu en photo.

			Je l’avais vu dans un magazine de musique que j’avais feuilleté tout récemment chez un marchand de journaux. C’était ce producteur de génie dont mon collègue m’avait parlé. Et en ce moment, il se dirigeait d’un pas chancelant, en se frottant les fesses, vers une. Tout en marchant, il a sorti son téléphone portable.

			Content de la chance que m’offrait cette belle occasion, j’ai concentré mon regard et tendu attentivement l’oreille. Moi et mes collègues, on a la capacité d’entendre les voix propagées par des ondes, même à distance. C’est un peu compliqué de choisir les ondes qui nous intéressent parmi celles, innombrables, qui s’entrecroisent autour de nous, mais ça n’a rien d’impossible. Si on sait d’où une communication est émise et à quel moment, c’est même relativement simple. Le type a collé son téléphone contre son oreille, a couru jusqu’à un immeuble de bureaux et monté les marches pour s’abriter sous le porche de l’entrée. J’ai détecté la sonnerie d’appel qu’émettait son portable.

			Au bout d’un moment, une voix de femme a fait :

			— Allô, oui ?

			— C’est moi, a dit le type d’un ton peu affable.

			Je ne sais pas s’il avait omis son nom parce que la femme le connaissait bien ou parce que le numéro de téléphone suffisait à indiquer qui il était.

			— Alors ?

			— Il faut attendre encore un peu, a-t-il répondu.

			— Ça s’est mal passé ? Je ne peux pas attendre plus longtemps, tu sais.

			— Mais non, ne dis pas ça. Je suis sûr que c’est la bonne. Je l’ai entendue tout à l’heure. Elle a une vraie voix, je te dis.

			Je sentais dans son intonation la même passion que celle qui perçait dans l’interview de lui que j’avais lue.

			— Seulement, je n’ai pas encore pu lui expliquer.

			— Une vraie voix, ça existe ?

			— Ça existe. Chanter, c’est un don, autrement dit, le charme d’une voix.

			— Il se peut qu’elle ait une belle voix et qu’elle chante faux.

			— J’ai voulu vérifier en l’emmenant au karaoké, mais elle m’a prêté d’autres intentions.

			— Et tu es quand même sûr de ton coup ?

			— Fais confiance à mon intuition.

			— Pourquoi tu n’as pas fait les choses dans l’ordre, en commençant par tout lui expliquer ? Elle se méfie de toi, c’est normal.

			— Quand je dis à quelqu’un que je suis producteur de disques et que je veux le ou la recruter, c’est toujours la même chose : ils sont tellement pleins d’espoirs injustifiés et de tensions que ça fausse tout.

			— Tu réfléchis trop.

			Son interlocutrice était sans doute une vieille amie qui travaillait dans le même domaine.

			— Elle a vraiment une voix magnifique.

			— Tu connais Kathleen Ferrier ?

			— Non, qui est-ce ? a-t-il demandé, marquant son intérêt en haussant la voix.

			Qui est-ce ? ai-je répété intérieurement.

			— Une chanteuse d’opéra. Elle travaillait comme téléphoniste et c’est comme ça qu’elle a été découverte : quelqu’un a remarqué la qualité de sa voix au téléphone. Et finalement c’est devenu une grande cantatrice. Enfin bon, c’est peut-être une légende inventée par la suite, mais c’est la même chose, non ? Tu es tombé amoureux de la voix d’une fille qui t’a répondu au service des réclamations.

			— Exact.

			— Ce n’est pas un peu ridicule ? En plus, tu l’as appelée je ne sais combien de fois.

			— C’était pour vérifier. Plus je l’entendais, plus j’étais sûr que cette fille avait une voix d’or.

			— A quoi elle ressemble ?

			— Pas terrible, a aussitôt répondu l’homme puis il a pouffé de rire. Un rire ample, plein de chaleur. Puis il a ajouté : Mais ce n’est pas un problème. Ça arrive souvent chez les gens dont le talent ne s’est pas encore déployé. Une fois son talent reconnu, c’est comme si la personne muait, tout son charme apparaît d’un coup. C’est comme ça que ça marche.

			— Bon, comme tu veux, a dit la femme, sans que je puisse déceler dans son ton si elle espérait quelque chose ou non de cette affaire. J’attends encore trois jours et c’est tout. Rappelle-moi.

			Elle a raccroché. L’homme a rangé son portable dans sa poche et s’est remis à marcher, d’un pas traînant mais avec le dos bien droit de celui qui sait où il va, il s’est engagé dans une ruelle. Comme il n’était plus à l’abri des arcades, il a ouvert son parapluie d’un geste vif.

			J’ai arrêté là ma filature. Je suis resté au même endroit, à réfléchir à ce qui était en train de se passer.

			Ce producteur avait été attiré par la voix d’une fille du service des réclamations d’une entreprise de matériel électrique. C’était bien ça, apparemment. Kazue Fujiki m’avait raconté qu’il la harcelait au téléphone en lui demandant de chanter. C’était donc pour cette raison ? Plutôt extravagant, comme façon de procéder. Mais pas aussi répugnant qu’elle l’avait cru.

			Bon, me suis-je dit en réfléchissant, la tête levée vers le ciel.

			Qu’est-ce qui va se passer pour elle maintenant ? A-t-elle vraiment des dispositions pour le chant ? Ce n’est pas parce que ce producteur est tombé amoureux de sa voix qu’elle se révélera capable de chanter. Et même en admettant qu’elle ait vraiment du talent, dans le monde des hommes ce n’est pas forcément ça qui garantit le succès. D’ailleurs, même si elle réussit, est-ce que ça la rendra heureuse ? Je n’en avais pas la moindre idée.

			Je me suis demandé ce qu’il fallait faire. Si je la jugeais « apte » en conclusion de mon rapport, Kazue Fujiki quitterait ce monde dès le lendemain. Accident ou autre, j’ignorais ce qui était prévu pour elle, mais ce qui était certain, c’est qu’elle trouverait la mort.

			La mort des humains ne m’intéresse pas. Je m’en occupe parce que c’est mon boulot, c’est tout, mais ça ne m’attire pas spécialement de savoir de quelle manière va se terminer la vie de ceux sur qui je suis chargé d’enquêter.

			Simplement, si l’intuition de ce producteur se vérifiait, si elle réussissait une belle carrière de chanteuse, et qu’un jour je pouvais écouter un de ses disques dans la machine de démonstration d’un magasin, ça me permettrait de passer un agréable moment…

			Tout d’un coup, je me suis rendu compte que la pluie avait redoublé d’intensité. Des grosses gouttes rebondissaient avec bruit sur le trottoir. Comme pour me presser de prendre ma décision.

			Je pensais au visage de Kazue Fujiki. Bon, me suis-je dit.

			J’ai sorti mon portefeuille de ma poche, j’y ai pris une pièce de dix yens. Sans hésiter, je l’ai jetée en l’air d’une chiquenaude, puis je l’ai récupérée et posée sur le dos de ma main. La pièce était là, sur ma main mouillée par la pluie.

			Pile ou face ? C’est comme ça que je voulais décider. « Apte » ou « ajourné » ? Est-ce que Kazue Fujiki allait mourir demain, ou poursuivre sa vie jusqu’à son terme ? Pour moi, ça ne ferait pas grande différence, ça ne valait pas plus qu’un pari à pile ou face.

			J’ai regardé la pièce. Pile. J’ai penché la tête. Mince, qu’est-ce que j’avais décidé ? Pile, ça signifiait « apte » ou « ajourné » ? J’avais oublié. La pluie a redoublé d’intensité. Avec la sensation que les gouttes me transperçaient, je me suis dit : Allez, c’est bon. Pour cette fois, ce sera « ajourné ».





La Mort et le yakuza



1


			— C’est toi, Chiba ? a demandé en postillonnant le jeune type aux yeux injectés de sang qui venait d’apparaître devant moi. Viens un peu par ici, le vioque.

			Je me rendais bien compte que ce n’était pas une manière très polie de s’adresser à quelqu’un. Cette fois, je portais un pull voyant aux motifs multicolores et par-dessus, un blouson de cuir marron. Le jeune homme en question avait attrapé le col de ce pull et tirait dessus violemment pour me faire avancer. Je piétinais dans les flaques laissées sur la chaussée par une petite pluie fine qui ne cessait pas de tomber. Un grondement résonnait sous mes pieds, à croire que la terre se léchait les babines.

			Je marchais dans une rue étroite dans le prolongement d’une arcade commerçante, quand ce jeune avait surgi d’une rue transversale. Des karaokés et des bars se succédaient avec leurs enseignes au néon criardes, mais peut-être parce qu’on était un jour de semaine, ou à cause de cette petite pluie discrète mais persistante, ou encore à cause de la récession économique, il n’y avait presque pas de passants dans cette rue alors qu’il était à peine dix heures du soir.

			— Alors, il paraît que tu sais où crèche Kuriki ?

			Les cheveux bicolores, châtain et noir, du jeune homme étaient aplatis par la pluie. Comme je marmonnais une réponse trop vague, il s’est remis à éructer, et ses postillons mêlés à la pluie sont tombés dans la flaque à nos pieds.

			— C’est la fin de ta chance d’être tombé sur moi, tu sais.

			— La fin de ma chance ?

			— L’âge que t’as, c’est l’année dont on dit que « l’heure de payer a sonné », pas vrai, le vioque ?

			En l’entendant m’appeler « le vioque », je me suis souvenu que j’avais l’apparence d’un homme de la quarantaine passée. Un quadragénaire à l’allure pas très raffinée. Tout à coup, pris d’un doute, je me suis écrié :

			— Hé ! Mais au fait…

			— Quoi ?

			— Le système des impôts annuels en riz, il est toujours en vigueur ?

			Je me souvenais d’avoir entendu parler de ce système autrefois, mais aucun humain ne l’avait mentionné ces derniers temps. Le jeune a rougi comme sous le coup d’une humiliation :

			— Dis donc, tu te fiches de moi ou quoi ?

			Apparemment, quand il avait parlé de « l’heure de payer », c’était une métaphore ou alors de la rhétorique.

			Après une rotation du torse, il a balancé son poing droit en direction de ma mâchoire gauche. J’ai vu très nettement le mouvement de son poing. Son geste n’avait pas été particulièrement rapide, et j’aurais pu facilement esquiver le coup, mais je ne l’ai pas fait. Je me suis laissé frapper. Je ne ressens pas la douleur, mais j’ai fait semblant d’avoir mal. Une voiture est passée sur la chaussée à côté de moi. Les phares ont nettement éclairé le rideau de pluie.

			— Allez, dis-moi où est la planque de Kuriki, a fait le jeune, avec un air plus belliqueux que jamais.

			— Amène-moi jusqu’à Fujita, et je te le dirai, j’ai répondu. (C’est comme ça que c’était prévu.)

			— Dis donc, tu te crois en position de poser des conditions ? a craché le jeunot en me balançant illico un nouveau coup de poing.

			— Je ne parlerai que devant Fujita, j’ai répondu avec un tel sang-froid que le jeune s’est mis à jeter des regards méfiants autour de lui, craignant sans doute de découvrir d’autres adversaires dans les parages.

			Finalement, il m’a fait monter dans sa berline. Il n’y avait pas de quoi m’affoler puisque c’était mon but depuis de début. C’était plutôt le jeunot qui commençait à perdre pied. Il m’a poussé sur le siège arrière en respirant bruyamment : « Allez, monte, plus vite que ça ! » et a refermé la portière en toute hâte.

			Après avoir démarré la berline noire et mis en marche les essuie-glaces au ralenti, il a sorti son portable. Tenant le volant d’une seule main, il s’est mis à parler, sans doute à Fujita en personne, car je l’ai entendu répondre :

			— Vous êtes d’accord ? Oui. Compris. Je vous l’amène.





2


			Cette fois, je suis chargé d’enquêter sur un homme d’âge moyen du nom de Fujita. D’après les informations qui m’ont été transmises avant mon départ en mission, il s’agit d’un yakuza.

			Il y a un bout de temps, il m’est arrivé de demander à mon supérieur hiérarchique : « Quel genre d’être humain désigne le mot yakuza ? Nous avons des occasions relativement nombreuses de rencontrer des humains de la catégorie « yakuza ». Sans doute parce qu’ils ont un rapport plus proche avec la mort que la moyenne des hommes. Je ne savais pas pour autant quelle était la nature réelle de cette catégorie particulière d’humains, d’où ma question. Comme prévu, pourrais-je dire, la réponse de mon supérieur a fusé, sur un ton peu amène : « Tu n’as pas besoin de savoir ça pour travailler. »

			Et il avait raison. Ce n’était pas un obstacle.

			Mon travail consistait simplement à observer Fujita pendant sept jours, à parler avec lui et décider à la fin s’il devait mourir ou pas. En exagérant un peu, c’est un travail dont j’aurais pu m’acquitter sans même rencontrer Fujita. Si ma réponse était « apte », ça ne posait aucun problème. J’ai un tas de collègues qui travaillent comme ça et rendent leur rapport sans la moindre enquête préalable.

			Mais moi je suis du genre à faire mon boulot sérieusement. Je suis honnête, ou disons que j’ai une certaine rigueur, et ce que j’ai à faire je le fais bien. Voilà pourquoi je voulais rencontrer Fujita, même s’il fallait en passer par des formalités compliquées. C’est comme ça.





3


			Notre point d’arrivée était un petit immeuble datant à vue de nez d’une vingtaine d’années. La façade avait dû être blanche mais elle était maintenant aussi sombre que si elle avait été recouverte de suie. On avait roulé une quinzaine de minutes pour y arriver, on ne devait donc pas être très loin du centre-ville.

			C’était un bâtiment de sept étages, avec des flocons de poussière dans les escaliers et les couloirs. L’escalier de secours était tout rouillé, l’ascenseur sentait le moisi. Le néon qui éclairait le couloir devait être ancien, car il clignotait par intermittence. Comme planque, c’était parfait : le bâtiment était si sordide que les habitants du quartier devaient s’ingénier à ignorer son existence.

			Le jeunot m’a tiré par le col jusque dans un deux-pièces dont le plancher avait l’air propre mais où il faisait plutôt sombre. Le salon était complètement vide, en dehors de quatre fauteuils disposés en désordre. Il m’a fait asseoir sur un siège face à la fenêtre.

			J’ai regardé autour de moi. Sur une petite étagère sur le rebord de la fenêtre était posé un bocal, où nageaient deux poissons rouges couleur mandarine. C’était la seule teinte qui détonnait dans cet appartement sombre. Le ronronnement du réfrigérateur installé dans un coin de la cuisine se propageait jusqu’à moi comme s’il rampait sur le sol. Dans le fauteuil qui me faisait face, un type était assis.

			J’ai tout de suite compris que c’était Fujita. Physiquement, il ressemblait bien à ce qui m’avait été décrit mais surtout son regard froid, inexpressif correspondait exactement à l’image que je m’en étais forgée. D’après mes informations, il avait cinquante-cinq ans, mais on ne voyait pas le moindre fil blanc dans ses cheveux en brosse, ce qui le faisait paraître plus jeune. Ses épais sourcils séparés par une ravine profondément marquée, ses mâchoires émaciées, lui donnaient un air perçant et énergique. Il était grand, avec une large carrure. Un poids lourd surmonté d’un fer de lance, voilà l’impression qu’il donnait.

			— Alors c’est toi, Chiba ? m’a-t-il demandé.

			— Exact.

			J’avais à peine répondu que le jeunot se rapprochait de moi et m’attrapait par l’épaule :

			— Prends pas ce ton insolent avec M. Fujita, compris ?

			Fujita l’a rappelé à l’ordre en l’appelant par son nom :

			— Akutsu…

			Puis il s’est levé et s’est approché de moi lentement :

			— Alors, tu sais où il crèche, Kuriki ?

			— Oui, je le sais, j’ai dit. (Je ne voyais pas l’intérêt de faire des manières.)

			Kuriki était un yakuza appartenant à un autre clan que Fujita. C’était lui qui dirigeait le clan, d’après mes infos. Il avait fait de la prison pour assassinat. Un vétéran, quoi.

			— Allez, le vioque, dis-nous où il est ! a hurlé le jeunot du nom d’Akutsu, complètement hystérique, tandis que Fujita m’ordonnait posément :

			— Indique-nous sa planque.

			Je ne sais pas si c’est à cause des cernes qu’il avait sous les yeux mais ses pupilles ressemblaient à deux trous creusés dans un tronc d’arbre.

			— Tu sais pourquoi on le cherche, Kuriki ? a ajouté Fujita en me regardant fixement du fond de ces deux trous.

			— Ben, je sais que vous le cherchez. Mais j’ignore pour quelle raison.

			C’était vrai. Avant de m’envoyer en mission, on me donnait toujours des informations sur le sujet de mon enquête, autrement dit Fujita cette fois, mais seulement dans les grandes lignes. Je n’avais aucune indication détaillée. Les circonstances changeaient souvent après mon arrivée sur place, et comme les humains ont toujours des idées plutôt versatiles, le service de renseignements affirmait qu’il valait mieux ne pas se préoccuper des détails, cela permettait de réagir aux situations de manière plus souple, mais moi je suspectais qu’ils agissaient comme ça par simple paresse.

			— Je le cherche pour le buter, a dit Fujita d’un ton toujours aussi calme.

			— Ah, je vois.

			Comme je m’attendais plus ou moins à cette réponse, je n’ai manifesté ni surprise ni intérêt particulier.

			— Tu me demandes pas pourquoi je veux le buter ?

			— C’est pas mes oignons, j’ai répondu.

			— Parce qu’il a tué mon frangin.

			— Votre frère ? j’ai dit. (D’après les infos dont je disposais, Fujita n’avait pas de frère.)

			— Ouais, mon frère d’armes, quoi. Il s’est fait dézinguer par Kuriki.

			— Ah, j’ai fait. (Je comprenais mieux maintenant.)

			— Dis donc, Chiba, a repris Fujita au bout d’un moment, en fronçant les sourcils d’un air soupçonneux. Tu sors d’où, toi ? Tu n’as pas l’air de faire partie de la bande à Kuriki. Hein, Akutsu ?

			— Non, sa bobine me dit rien, a répondu Akutsu, l’air pas peu fier. Apparemment, il connaissait tous les membres du clan Kuriki, c’est pour ça qu’il se rengorgeait.

			J’ai expliqué :

			— Moi, je connais la planque de Kuriki. Vous, vous le cherchez. C’est pour ça que vous avez affaire à moi. C’est bien ça, non ? Alors quel genre d’homme je suis, d’où je viens, quelle importance ? (Pour commencer, je ne suis même pas un homme, ai-je ajouté intérieurement.) Alors, j’ai pas raison ?

			Akutsu a commencé à aboyer quelque chose, mais Fujita l’a interrompu aussitôt :

			— Dis donc, Akutsu, si t’allais prendre un bain chaud ? a-t-il dit en lui indiquant la direction de la salle de bain. T’as la tête trempée, tu as passé trop de temps sous la pluie, je m’enrhume rien qu’à te regarder.

			Sans rien répondre, Akutsu a reculé avec un air plein de révérence, comme s’il obéissait à une injonction de la Bible.

			— Tu as raison. Qui tu es, d’où tu viens, ça n’a pas d’importance. Tu as parfaitement raison.

			— N’est-ce pas ?

			— T’es un type marrant, Chiba.

			— Pas spécialement. (Ça y est, ça recommence. Je fais sérieusement mon boulot, et je ne vois pas pourquoi on me trouve toujours marrant.)

			— On t’a amené de force ici, mais tu n’as pas l’air d’avoir peur.

			— Je n’ai pas peur.

			— Tu sais que, si ça se trouve, je vais te descendre. Ou alors, même si je te laisse en vie, je vais peut-être au moins te briser quelques os. Pourtant, toi, tu restes calme. Quand tu es entré dans cette pièce, tout à l’heure, tu as commencé par tout examiner du sol au plafond. Un type qui a peur ne se comporte pas avec autant de sangfroid. Même quand Akutsu te hurle dessus, tu ne lui obéis pas.

			Tout ça m’a un peu étonné, parce que je ne m’étais pas aperçu qu’il m’avait observé avec autant d’attention. J’ai laissé échapper un petit « Tiens ! » de surprise.

			— M’sieur Fujita… a fait la voix d’Akutsu.

			Je me suis retourné : il était là, complètement nu, en train de marcher vers la salle de bains, sans même une serviette pour dissimuler ses parties intimes. Il avait le dos entièrement tatoué d’un dessin de serpent, ou de dragon, je ne sais pas trop.

			— … Ce type, c’est que de la frime, a-t-il poursuivi en passant devant nous. Laissez-moi lui taper un peu dessus, il va s’effondrer comme une loque. Que de la frime, je vous dis.

			— Tu as laissé Akutsu te taper dessus exprès, non ? a demandé Fujita. Tu n’as pas l’air d’un type prêt à se laisser marcher sur les pieds par une petite frappe dans son genre.

			— C’est le roi de la dispute, j’ai dit en haussant légèrement les épaules.

			Je faisais semblant d’avoir la joue endolorie à cause de ses coups et d’avoir du mal à parler. Fujita a tordu les lèvres dans un rictus.

			— Qu’est-ce que tu espères, Chiba ?

			— Je vais vous conduire à la planque de Kuriki, j’ai répondu calmement. En échange, vous me cachez quelques jours ici, d’accord ? (Ça me faciliterait les choses pour mon enquête.) Cet endroit a l’air sûr.

			— A ton aise, a répondu aussitôt Fujita.

			Plutôt qu’une réponse lâchée à l’improviste, il avait l’air d’avoir mûri sa petite idée sur la question.

			— Dis donc, Chiba, a-t-il ajouté. Toi aussi t’as une dent contre Kuriki, on dirait ?

			J’ai menti sans me démonter :

			— Ouais, y a de ça.





4


			— Kuriki, il est dans un building de Fukitamachi, ai-je dit, transmettant telle quelle à Fujita l’information que m’avait fournie le service de renseignements. A ce moment-là, il a sorti de je ne sais où une sorte de gros calepin qui ressemblait à un annuaire téléphonique et m’a dit : « Montre-moi l’emplacement de ce building. » En fait, son calepin, c’était un plan de la ville, où étaient inscrits en détail le nom de chaque immeuble et le nom des occupants de chaque maison. Me fiant à l’adresse que m’avait communiquée le service de renseignements, j’ai cherché où se trouvait l’immeuble, c’était un peu compliqué parce que je ne connaissais pas le truc pour trouver une adresse dans ce genre d’atlas, mais j’ai fini par y arriver :

			— Voilà, c’est là.

			Fujita m’a arraché le plan et l’a regardé fixement.

			— C’est là qu’il crèche, Kuriki ?

			— Quatrième étage, appartement 502.

			La force se concentrait à vue d’œil dans les yeux de Fujita. Les coins de ses lèvres fortement serrées s’étaient abaissés. Il s’est caressé le menton et a marmonné à voix basse comme s’il cherchait à contrôler son excitation :

			— Fukita-machi, c’est à vingt minutes de voiture d’ici à peine…

			Il a regardé la montre qu’il portait à son poignet gauche, puis a tourné les yeux vers l’étagère au coin de la fenêtre. Une sorte d’outil noir était posé à côté du bocal à poissons rouges, mais à y regarder de plus près, ce n’était pas un outil. Un revolver, plutôt.

			— Vous voulez y aller maintenant ?

			— Pourquoi, tu veux me retenir ?

			Seuls les yeux de Fujita riaient. Il paraissait évaluer mes forces et me défier : tu crois que tu pourrais m’en empêcher ?

			— Non, je ne vous retiens pas. (Ce n’était pas mon boulot.)

			Une sonnerie de téléphone a retenti. Le portable posé sur le canapé a vibré et s’est mis à clignoter. Fujita a reposé l’atlas et a soulevé son portable à contrecœur. Je me suis concentré pour saisir la voix transmise par les ondes.

			— Fijita ? a fait quelqu’un à l’autre bout du fil, d’une voix assez grave, mais bien plus aiguë que celle de Fujita.

			— Lui-même, a répondu l’intéressé avec une nuance polie qui laissait deviner que son interlocuteur était soit son supérieur, soit une personne de rang élevé à l’intérieur de son clan.

			— On a pris rendez-vous la semaine prochaine pour discuter avec le clan de Kuriki.

			— Ne me dites pas qu’on va régler ça avec une simple négociation ! a fait Fujita, contenant à grand-peine son indignation.

			— Ne t’inquiète pas, et reste au vert. Tu n’es pas le seul à être énervé parce que le frangin s’est fait buter.

			— Mais c’est ma faute si c’est arrivé.

			— Tu n’as rien à voir là-dedans. Avec ou sans toi, il y aurait eu de l’embrouille avec Kuriki, tôt ou tard.

			— Jusqu’à quand je dois rester planqué ici ?

			— C’est toi qui es visé par Kuriki. Alors reste tranquille quelque temps. C’est moi qui irai discuter avec lui.

			— Ça ne pourra pas se régler avec une simple discussion, je vous le dis. (Visiblement Fujita prenait cette affaire à cœur.) C’est Kuriki qui a lancé les hostilités. Pour une chicane, en plus. Si on ne réagit pas, ça veut dire qu’on plie devant son autorité.

			— Tu m’agaces avec ton code d’honneur du yakuza, a dit le type au bout du fil, avec la même inflexion de voix que s’il avait touché un vilain insecte venimeux.

			— Un yakuza qui plie devant l’autorité, c’est plus rien.

			— Fujita. (Le ton était devenu clairement hargneux.) Tu n’as pas intérêt à prendre les devants. Tu touches pas à Kuriki, compris ?

			Fujita a fait une réponse docile et acquiescé plusieurs fois avant de raccrocher.

			— Qui c’était ? je lui ai demandé sans me gêner.

			— Le parrain.

			Vu que le père adoptif de Fujita était mort d’une hépatite virale, je me suis douté que ce type ne faisait pas partie de sa famille, et que le terme désignait une position hiérarchique dans le clan.

			— Dis donc, Chiba, tu es bien sûr qu’il est là, Kuriki ? m’a demandé Fujita, après avoir réfléchi un moment, en tournant de nouveau les yeux vers l’atlas ouvert devant lui.

			— Oui, j’ai dit.

			— Bon, a fait Fujita en se levant et en me tournant le dos pour se diriger vers la fenêtre et tendre la main vers le petit objet pas très sympathique posé sur l’étagère.

			— Votre collègue au téléphone, il ne vient pas de vous dire de vous tenir tranquille ?

			Fujita a eu une première réaction de surprise, se demandant comme je pouvais savoir ça, mais il s’est repris aussitôt et m’a répondu avec un sourire sarcastique :

			— Un type qui obéit aux ordres d’autrui n’est pas un vrai yakuza.

			Une fois de plus, j’ai apprécié son air imperturbable et ses gestes posés.

			A ce moment, la porte de la salle de bains s’est ouverte, livrant passage à Akutsu. Un nuage de vapeur, comme si on avait fait brûler de l’encens, s’est engouffré dans la pièce, avec un mélange d’odeur de parfum et de médicaments, sans doute celle du shampoing ou du savon. Il s’apprêtait à s’essuyer avec une serviette qu’il tenait à la main, mais en apercevant Fujita debout près de la fenêtre, le revolver à la main, il s’est précipité vers lui, encore tout mouillé :

			— M’sieur Fujita ! Où vous comptez aller avec ça ? (Il avait l’air aussi affolé qu’un enfant que son père s’apprête à abandonner.) Vous ne comptez quand même pas aller chez Kuriki, maintenant que ce type vous a dit où il était ?

			Fujita n’a pas eu de réaction brutale envers lui, il s’est contenté de le repousser sans rien dire, puis s’est dirigé vers la porte d’entrée. Akutsu n’a pas lâché l’affaire :

			— Vous n’étiez pas censé rester planqué quelque temps ?

			— Tu es de quel côté, toi ? a rétorqué Fujita sur un ton dénué d’émotion, parfaitement froid.

			— Du vôtre, évidemment, qu’est-ce que vous dites ? Vous savez bien que si je suis ici avec vous, c’est parce que je me fais du souci pour votre sécurité.

			— Tu es ici sur ordre du clan.

			— Au départ, oui, bien sûr. Mais si c’était juste pour ça, pourquoi je vous aurais ramené ce vioque ?

			Si Akutsu m’avait embarqué, c’était parce qu’il avait eu vent par une rumeur qu’« un dénommé Chiba connaissait l’adresse de la planque de Kuriki ».

			— Dans ce cas, ne cherche pas à t’interposer. Je vais aller le buter, moi, Kuriki.

			— Attendez un peu, a fait Akutsu, les deux mains grandes ouvertes, jouant son va-tout. Peutêtre que ce type vous a raconté des bobards. Mais oui, c’est peut-être un piège, vous n’avez pas pensé à ça ?

			Là, Fujita s’est arrêté. Il a regardé Akutsu, puis a jeté un coup d’œil vers moi.

			— M’sieur Fujita, attendez, n’y allez pas maintenant !

			Comme Akutsu se démenait, tout nu, en essayant désespérément de convaincre son boss, le dragon tatoué sur son dos semblait se tordre et danser. Il a poursuivi :

			— Faisons comme ça. C’est moi qui irai demain, avec le vioque. Comme ça, je pourrai vérifier s’il a menti ou pas. Après, vous pourrez y aller.

			Plutôt que d’être convaincu par le raisonnement de son garde du corps, Fujita a paru se laisser attendrir par son ardeur à le dissuader de sortir, et il a fini par hocher la tête :

			— D’accord.

			Tout en ayant l’air réjoui par cette réponse, Akutsu m’a jeté un regard noir et m’a lancé d’une voix mordante :

			— T’as compris, le vioque ? Demain on y va ensemble tous les deux et cette fois, si t’as menti, tu t’en tireras pas comme ça.

			— Akutsu, a fait Fujita d’une voix basse et tranchante.

			— Patron ?

			— Dépêche-toi de t’habiller.

			— Tout de suite, a répondu Akutsu en repartant d’un bond vers la salle de bains.

			Fujita a reposé le revolver à côté du bocal à poissons rouges et il est retourné s’asseoir dans son fauteuil.

			— Je peux vous poser une question ? j’ai demandé, pensant au travail dont je devais m’acquitter. Qu’est-ce que vous pensez de la mort ?

			Je ne m’attendais pas à une réponse en particulier, mais comme il était yakuza, je supposais qu’il allait me dire quelque chose du genre « je n’ai pas peur de mourir ».

			Il m’a balayé longuement du regard, des pieds à la tête, comme pour me tester. Puis il a répondu :

			— J’ai plus peur de la défaite que de la mort.

			Mmm, j’ai fait en croisant les bras, sans trop comprendre ce que ça voulait dire. J’ai été encore plus déconcerté quand il a ajouté :

			— T’es marrant comme type, Chiba.





5


			Le lendemain matin, tiré hors de l’appartement par Akutsu, puis poussé dans la berline, je me suis retrouvé en route avec lui pour Fukitamachi.

			— Indique-moi le chemin jusqu’à l’immeuble, a dit Akutsu au volant, avant de râler : Cette foutue pluie, elle va jamais s’arrêter ?

			Le ciel était plombé, sans la moindre éclaircie en vue. Les essuie-glaces balayaient lentement le pare-brise. J’étais assis à côté d’Akutsu, et je me suis excusé intérieurement. Désolé, c’est ma faute.

			Il fait toujours mauvais temps quand je viens chez les humains pour mon boulot. Déluge torrentiel tombant en oblique, brusques giboulées, pluie continue, averses soudaines, cataractes ou petit crachin, j’ai connu toutes sortes de pluies mais pas une seule fois je n’ai bénéficié d’un temps dégagé.

			Je jette un coup d’œil à l’horloge numérique à côté de la boîte de vitesses automatique : il est à peine sept heures du matin.

			— C’est l’habitude chez les yakuzas, de partir travailler aux aurores ?

			— Rien à voir avec l’heure, répond Akutsu, l’air ensommeillé, sans pouvoir réprimer deux ou trois bâillements. Il a le coin des yeux tout chassieux. Je risque une hypothèse en me disant que c’est sûrement une heure de la journée relativement sûre :

			— Alors c’est parce qu’en sortant aussi tôt, tu es sûr de ne pas croiser d’autres yakuzas ?

			— Si tu sais, pourquoi tu demandes ? rétorque Akutsu d’un ton rogue. T’es un yakuza toi aussi, non ?

			— Pas du tout. En fait, je ne sais même pas ce que c’est au juste, un yakuza.

			— Arrête tes balivernes.

			Ça n’a rien d’une baliverne, mais je me tais, pour éviter les explications compliquées. Au lieu de répondre, je tends le doigt vers la stéréo et je demande, en retenant un cri de joie :

			— Je peux la mettre en marche ?

			— Dis donc, tu as conscience de ta position ?

			J’ignore sa remarque et je cherche le bouton de mise en marche, sur lequel j’appuie d’un coup sec. Le CD qui est déjà dans l’appareil se met en marche avec un petit bruit et la musique commence à couler. J’en ai des frissons dans le dos. La tension de mes mâchoires se relâche, une douce chaleur envahit ma poitrine.

			— Qu’est-ce qui te fait ricaner comme ça ? demande Akutsu d’un ton soupçonneux, en me jetant un regard de côté.

			— Rien, ça me plaît, c’est tout, je réponds avec franchise.

			— Les Stones ?

			— Les Stones ? Non, la musique.

			— Comment ça, la musique ? C’est un peu trop vague, non ?

			En fait moi j’aime la musique, quel que soit le genre. A vrai dire, je ne suis pas le seul, on est tous comme ça. Mes collègues et moi, on n’éprouve aucune empathie ni estime particulière envers les humains mais on a une prédilection pour cette invention de chez eux, la musique. Dès qu’on a un peu de temps – ou plutôt, même si on n’en a pas, on s’arrange pour en trouver –, on va dans les magasins de disques écouter les CD de démonstration.

			Ce n’est pas exactement à cause de ça, mais le fait est que, du coup, quand on est envoyé en mission, on ne se contacte jamais les uns les autres, on se moque pas mal de savoir qui enquête sur la mort éventuelle de qui. Si jamais on veut retrouver un collègue, on se rend dans un endroit où on peut écouter de la musique. Et là, on est à peu près sûr d’en rencontrer un.

			— Mais ce morceau, là, Brow n Sugar, c’est excellent, dit Akutsu en désignant la stéréo.

			— Le sucre brun ?

			C’est vrai, j’en ai déjà vu, de ce sucre en morceaux, dans les cafés.

			— Naan. Je te parle de cette chanson. Tu la connais pas ? C’est une des préférées de M’sieur Fujita. Il a bon goût, y a pas à dire.

			Ce jeunot, quand il parle de Fujita, on dirait qu’il se fait des compliments à lui-même.

			La berline avance sur une petite route tortueuse, puis s’arrête juste avant un énorme carrefour. Je ne comprends pas exactement pourquoi, mais nous voilà bloqués dans un horrible embouteillage.

			Soit dit en passant, je suis convaincu que les embouteillages, c’est la chose la plus moche qui existe chez les humains, leur pire invention, exactement à l’opposé de la musique. Ça me dépasse qu’ils ne se soient pas encore débarrassés de ça.

			Akutsu tire sur le frein à main et me regarde. Il a un nez tout rond qui donne à son visage un air puéril.

			— J’ai une question à te poser, je lui dis.

			— Qu’est-ce qu’il y a encore, le vioque ? me répond-il d’un ton rogue, mais un peu plus doux quand même qu’hier.

			— C’est quel genre d’homme, Fujita ?

			— Tu te fiches de moi ?

			— Il ne donne pas la même impression que les yakuzas que je connais.

			Akutsu sursaute, comme pris au dépourvu, puis un sourire lui vient aux lèvres. Ensuite son visage se crispe et il répond d’une voix renfrognée :

			— Tu l’as dit. C’est un homme rare, M’sieur Fujita. Rare et qui a une sacrée classe.

			Les feux arrière de la voiture devant nous s’éteignent et elle se remet à avancer. Akutsu lui aussi desserre le frein à main et appuie sur l’accélérateur.

			— Alors comme ça, il est spécial, Fujita ? je dis, ma curiosité légèrement éveillée.

			— Tu sais comment je l’ai rencontré ?

			— Je ne vois pas comment je le saurais.

			— Comme toi tout à l’heure, ça t’a mis en transe d’écouter les Stones. Ben, c’est pareil. Comme si j’avais reçu un grand coup sur la tête. Je me suis dit, ah, ça craint vraiment.

			— Ça craint ? On n’utilise pas plutôt cette expression quand on se sent dans une impasse ?

			— J’étais dans une impasse, justement. Si tu rencontrais le rock and roll en personne à un coin de rue, tu serais surpris, pas vrai ? Parce que ça n’arrive pas d’habitude. Eh bien moi, je l’ai rencontré. Ça craint, non ?

			— C’est un peu trop abstrait comme expression.

			Les humains sont des êtres cocasses : ils cherchent toujours à communiquer avec des expressions de ce genre.

			— M’sieur Fujita, c’est vraiment quelqu’un de chevaleresque, affirme alors Akutsu, l’air tout fier de lui.

			La berline s’arrête de nouveau. Apparemment il est impossible de sortir de cet embouteillage. Ça me fait penser à quelqu’un qui se débattrait de toutes ses forces au milieu d’un marais bourbeux sans parvenir à s’en extirper.

			— Chevaleresque ? je répète. C’est un mot qu’on n’entend pas souvent.

			— Ça non plus, tu sais pas ce que c’est ? demande Akutsu d’un air supérieur. Cherche dans le dico. Le dico, je te dis.

			— Qu’est-ce que ça veut dire ?

			— Secourir les faibles, damer le pion aux puissants.

			— Damer le pion ? (Encore une expression biscornue.)

			Aussitôt après avoir sorti cette phrase, le visage d’Akutsu s’est empourpré, sans doute à cause d’un orgueil mêlé de pudeur.

			— A l’origine, a-t-il poursuivi, c’était ça, le rôle des yakuzas. M’sieur Fujita le répète souvent : les faibles, généralement, ils sont tourmentés par la loi, par l’Etat. Les seuls à pouvoir les aider, ce sont des hommes au-dessus des lois. Des hors-la-loi, quoi. Et les hors-la-loi, généralement, ils ont une mauvaise image, pourtant, ce sont eux qui aident les faibles.

			— C’est la définition des yakuzas ?

			— Définition ?

			Après avoir tordu la tête dans ma direction pour me jeter un regard soupçonneux, Akutsu a relevé le menton et poursuivi :

			— C’est juste M’sieur Fujita qui est comme ça. Il est complètement différent des autres.

			— Dis donc, ça avance devant, je lui fais remarquer en voyant le monospace devant nous recommencer à rouler.

			Akutsu abaisse le frein à main. Son profil est sombre, comme si quelque chose le tourmentait. J’en profite pour évoquer un sujet qui me tient à cœur :

			— Je peux te poser une question ?

			L’air toujours plongé dans ses pensées, Akutsu se tourne vers moi, et je lui demande :

			— Quelqu’un comme Fujita, son entourage ne le trouve pas un peu encombrant ?

			— Qu’est-ce que tu veux dire ?

			— Les types différents des autres se font facilement détester. Non ?

			Je me souvenais du « parrain » qui avait appelé Fujita la veille.

			— Hmpf, a fait Akutsu en soufflant de l’air par le nez, puis il a appuyé sur l’accélérateur.





6


			La berline était garée juste en face de l’immeuble. De l’autre côté de la chaussée à deux voies séparées par une bande centrale. Il y avait une certaine distance entre la voiture et l’entrée de la résidence. La pluie commençait à s’intensifier et le ciel était toujours uniformément gris, mais à travers ma vitre, je parvenais quand même à distinguer vaguement le paysage.

			— C’est là ? a demandé Akutsu d’une voix plus forte. C’est là qu’il crèche, Kuriki ?

			En fait, c’était la première fois que je voyais cet immeuble, mais d’après les infos du service de renseignements, c’était là, pas de doute. Si les infos étaient erronées, ce n’était pas à moi qu’il faudrait se plaindre, mais au service.

			Je me suis démanché le cou pour rapprocher la tête de la vitre côté conducteur et regarder l’immeuble : un building de dix étages – luxueux, ça se voyait tout de suite. Entre ces murs d’apparence robuste et le petit bâtiment où se cachait Fujita, c’était le jour et la nuit.

			Akutsu qui regardait dehors, le front contre la vitre, a poussé un petit « ah ! » de surprise non dissimulée en s’apercevant que mon visage était tout près du sien. Il a reculé, avec un air de petit garçon effrayé.

			— Hé, le vioque, t’approche pas si près !

			Je me suis de nouveau calé dans mon siège sans rien dire.

			— Tu m’as donné le frisson ! a ajouté Akutsu en grimaçant.

			J’ai eu envie de répliquer que c’était bien normal de sentir un courant d’air glacé en approchant le dieu de la Mort. Que la mort, ça s’accompagne d’une sensation de froid. Mais je me suis abstenu. J’ai dit à la place, en pointant le doigt vers un groupe de silhouettes que je venais de voir sortir de l’immeuble :

			— Hé, c’est pas eux, là ?

			Akutsu a redressé le buste avec énergie, tel un pantin à ressort, et a regardé dehors.

			— C’est lui, c’est Kuriki ! a-t-il lancé d’une voix stridente.

			J’ai jeté un coup d’œil à travers la vitre. La pluie et les voitures qui nous dépassaient me gênaient, mais je distinguais néanmoins les hommes en costume qui avançaient le long de la chaussée d’en face. On voyait tout de suite que ce n’étaient pas des gens très fréquentables, même s’ils tenaient leur parapluie bien droit au-dessus de leur tête. Un seul d’entre eux ne portait pas de pébroc et s’abritait sous celui que brandissait un jeune type. C’était un quadragénaire de belle prestance, avec des cheveux permanentés en petites boucles comme soigneusement posées les unes à côté des autres.

			— Kuriki, il se la pète, comme d’habitude, a remarqué Akutsu.

			— Tu vois, je ne t’ai pas menti. C’est bien dans cet immeuble qu’il était.

			Akutsu est resté un moment, la nuque tournée vers moi, à observer à travers la vitre. Au bout de quelques minutes, une voiture à la carrosserie d’un noir brillant est arrivée, et Kuriki et ses acolytes sont montés dedans. Puis la voiture est partie vers la droite.

			— Il a engagé quelqu’un, a dit Akutsu en se radossant à son siège.

			— Engagé ?

			— Y avait un type à côté de lui, je l’avais jamais vu. Il vient de l’engager, c’est sûr.

			— Comme gorille ?

			Ça faisait déjà pas mal de temps, je me souvenais d’avoir fait un rapport sur un homme qui exerçait un métier ainsi nommé.

			— T’es out, le vioque, « gorille », ça se dit plus, a répondu Akutsu en faisant la grimace. En tout cas, c’est sûr, c’est pas un nouveau ordinaire.

			— Pourquoi il l’a engagé ?

			— Protection rapprochée, sans doute, a dit Akutsu gravement. C’est sûrement ça. Kuriki, c’est un lâche, il doit avoir les pétoches. Il veut descendre M’sieur Fujita, mais il doit avoir peur qu’on lui fasse la peau avant qu’il en ait le temps.

			Dis donc, le vioque… a-t-il ajouté en se tournant vers moi pour me considérer d’un œil grave. Il avait les mêmes yeux injectés de sang que lors de notre première rencontre, mais il y avait maintenant en plus au fond de son regard une sorte de sincérité.

			— Qu’est-ce qu’il y a ?

			— Tu ne voudrais pas dire la même chose que moi ?

			— C’est-à-dire ?

			— Tu n’as qu’à dire que t’as menti. Si M’sieur Fujita apprend que Kuriki est bien ici, il va se précipiter tout de suite sur place. C’est garanti. Et ça m’ennuierait. Alors, on n’a qu’à dire tous les deux que Kuriki ne crèche pas ici.

			Ça ne m’a pas paru très logique, et j’ai répondu :

			— Dans ce cas, ce n’était pas la peine de venir me chercher exprès pour le retrouver.

			— J’étais bien obligé. M’sieur Fujita avait entendu parler de toi, et il m’a demandé de te ramener, je pouvais quand même pas le contrarier. En plus, je me disais que c’était impossible que tu connaisses l’adresse de la planque de Kuriki…

			Il ne faisait pas spécialement froid, mais Akutsu commençait à avoir les cuisses agitées de petits tremblements. Sa nervosité se transmettait jusqu’à mon postérieur sous forme de vibrations.

			— Qu’est-ce que tu as en tête finalement ? Qu’est-ce que tu comptes faire de Fujita ? Le garder enfermé dans cet appartement ?

			— Ta gueule. J’en sais rien moi-même, s’est mis à hurler Akutsu, pris d’un accès de colère subit. Le clan m’a demandé de le surveiller. Il a l’intention de descendre Kuriki. J’sais plus quoi faire, moi ! Je suis du côté de M’sieur Fujita, mais avant tout, j’veux pas qu’il meure !

			— Tu veux dire que Fujita ne doit pas mourir ?

			Ce jeune homme parlait comme s’il existait des êtres humains pouvant échapper à la mort.

			— Evidemment ! (On aurait dit que même la voix d’Akutsu était injectée de sang.) Si m’sieur Fujita fonce tout seul chez Kuriki, il va se faire buter, ça fait pas un pli.

			— Pourquoi ça ?

			— Parce que M’sieur Fujita, il ne recule devant personne, a rétorqué Akutsu qui semblait grincer des dents, et paraissait sincèrement souffrir. Toi, si le rock and roll s’effondrait sous tes yeux, tu serais triste, non ?

			— Quoi ? La musique va mourir ? je me suis écrié. (Parce que si c’était vrai, c’était un sacré problème.)

			— Mais non, c’est juste un exemple

			Soulagé, je lui ai confié :

			— C’est pas sûr que Fujita meure.

			Evidemment, tous les humains doivent mourir, mais en ce qui concernait le futur proche, la mort de Fujita ne serait pas assurée tant que je n’aurais pas rendu mon rapport. Le suicide et la mort par maladie n’entraient pas dans mon rayon d’action, mais en tout état de cause, ni l’un ni l’autre ne pouvaient se produire pendant le cours de mon enquête.

			— La ferme. Dans tous les cas, fais comme je te dis, hein, je te le demande. Je t’ai expliqué de quoi il retournait, alors donne la même version que moi, a dit Akutsu en joignant les mains dans un geste suppliant. (Apparemment, il n’était pas très doué pour demander des services aux gens.)

			Une fois rentré à la planque de Fujita, Akutsu a annoncé que Kuriki avait déjà quitté l’immeuble de Fukita-machi et que le nid était vide. Présenter les choses de cette manière plutôt que faire passer mes informations pour fantaisistes était sans doute sa manière à lui de me manifester sa gratitude.

			L’après-midi, la pluie qui ne cessait toujours pas accentuait encore l’atmosphère glauque de cet appartement déjà sombre. Le martèlement de la pluie sur le trottoir me devenait aussi familier que si je l’avais entendu tous les jours pendant plusieurs dizaines d’années.

			— Ah bon, a répondu Fujita, toujours assis dans son fauteuil, d’une voix dénuée d’émotion. Il n’avait l’air ni spécialement déçu, ni de réfléchir à la prochaine stratégie à adopter. Il a d’abord jeté un coup d’œil à Akutsu, puis s’est mis à me regarder fixement, sans un mot, son regard souligné de cernes plein de sous-entendus.

			Après avoir mangé un riz sauté préparé par Akutsu, Fujita a ouvert la bouche pour ordonner à son homme de main, comme sur le coup d’une idée soudaine :

			— Tiens, va donc faire une lessive à la laverie automatique.

			Il a ajouté comme prétexte que le temps n’allait sans doute pas s’améliorer de sitôt et qu’il valait mieux faire sécher le linge dans une machine que l’étendre dans l’appartement.

			— Entendu, patron, a répondu Akutsu d’une voix énergique, avant de fourrer le linge sale dans un sac et de se précipiter hors de l’appartement. Il avait tout d’un élève discipliné.

			Je suis resté seul avec Fujita, mais comme j’avais compris qu’il envoyait son sbire à la laverie pour pouvoir discuter tranquillement avec moi, je n’ai pas été particulièrement surpris quand il s’est mis à parler, en commençant par un « En fait… » traînant.

			— En fait… il était bien à sa planque, Kuriki, hein ? Il a croisé les bras et ajouté : Akutsu n’est pas un mauvais bougre, mais il ne sait pas mentir.

			Je me suis creusé les méninges un moment pour décider ce qu’il convenait de répondre.

			— Allez, dis-le-moi. Ne t’inquiète pas pour Akutsu. Il était bien dans cet immeuble de Fukitamachi, hein, comme tu l’avais dit ?

			— Vous tenez vraiment à le tuer ?

			— Au départ, c’est moi qui me suis attaqué à des jeunes à son service, c’est comme ça que tout a commencé. Donc c’est à moi de régler les choses, non ?

			La voix de Fujita résonnait fort, mais sans volonté d’intimidation vulgaire.

			— Des jeunes ? Vous vous êtes querellé avec eux ?

			— Entraîner un vieux dans une rue de derrière pour lui voler son pognon, tu trouves que c’est des manières de yakuza, toi ?

			Les rides autour de sa bouche, marquées comme des cicatrices, se sont creusées encore davantage. Le néon au plafond semblait les sculpter.

			— Alors, vous n’avez pas pu vous retenir, vous leur avez donné une raclée ?

			— Une bonne raclée, oui, je leur ai fait quelques entorses et cassé quelques os, a-t-il répondu sans changer d’expression. (Il n’avait pas non plus l’air satisfait de celui qui a fait son devoir.) C’est peut-être immature de ma part, mais je ne supporte pas ce genre de gamins qui se prennent pour des caïds.

			— Et ça a énervé Kuriki ?

			— Ses subalternes se sont fait battre comme plâtre, ça lui a fait perdre la face. Et puis, je lui ai toujours déplu, alors il a peut-être saisi le premier prétexte venu pour se fâcher avec moi. (Fujita s’exprimait d’un ton parfaitement calme.) De toute façon, c’est à mo