Main La mort d'un juste

La mort d'un juste

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french
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1

La Mort avec précision

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 695 KB
2

La Menace

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 878 KB
Table des Matières

Page de Titre

Table des Matières

Page de Copyright

Epigraphe

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVII

Chapitre XXVIII

Chapitre XXIX

Chapitre XXX

Chapitre XXXI

Chapitre XXXII

Chapitre XXXIII

Chapitre XXXIV

DU MÊME AUTEUR





© Éditions Grasset & Fasquelle, 1996.

978-2-246-52269-0





On voit souvent voltiger ce petit papillon dans les prairies, où il est fort commun.

ETIENNE LOUIS GEOFFROY

L'Argus bleu, Histoire abrégée des insectes, 1762.

Les grosses taches, expliqua le bibliothécaire, sont la marque des versets, les petites sont la marque des respirations. Ainsi que vous le savez, ajouta-t-il, un texte n'a pas la même signification ni la même efficacité s'il n'est pas respiré comme il a été écrit.

LOUIS JOUVET





roman

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation

réservés pour tous pays





I

La femme que m'envoyait Elena de Berg était sortie du petit bois au moment où la voiture de la Résidence ralentissait pour me déposer. Je n'aime pas ce genre de rencontres. Mais elle me regardait, faisait un signe... J'étais descendu de l'auto et je m'approchais d'elle. C'était une femme grande, assez belle, les cheveux sombres mêlés de gris. Froidement elle m'avait insulté et menacé. Rachel. Leilah. Et celles qu'on ne savait pas. Toutes celles que l'enquête avait laissées dans l'ombre, à cause de mes livres, à cause de mon influence et de ma réputation de théologien. Mais elle avait lu le poème. Oui, cette abomination. Elle avait lu le poème, et elle l'avait fait lire à qui de droit, c'était le cas de le dire. «Vous riez, monsieur Boucher? Ça ne m'étonne pas. C'est le diable, qui rit. Alors riez avec votre maître. »





La vo; iture attendait près des beaux arbres ensoleillés. J'avais fait signe au chauffeur de couper le moteur. Voilà. C'était l'automne. Le 14 octobre, je m'en souviens exactement. La femme tenait à préciser.

–Je précise, monsieur Boucher, afin que cela soit très clair. Vous êtes bien monsieur Boucher, qui écrit sous le prénom d'Aimé?

– C'est moi-même, madame. Et alors?

–Alors il s'agit de m'écouter, monsieur Boucher. Et de vous taire, vous qui êtes si bavard. Après vos fuites. Vos mensonges. Vos dérobades. Encore une chance de vous trouver, grâce à la Gendarmerie de Villeneuve.

– C'était un accident de la route.

– Un accident qui a fait un mort. Une morte, plutôt, comme par hasard. Mais je ne parle pas de ça. Il y a plus grave, monsieur Boucher. Beaucoup plus grave, et vous le savez!

Le chauffeur sortait de la voiture, venait vers nous, je lui avais fait signe de rester à distance parce que la femme insistait. Elle criait, maintenant, elle tendait le bras en menaçant:

– Il faut appeler les choses par leur nom. C'était un viol, monsieur Boucher. L'enquête n'a pas mâché ses mots. Pour le Tribunal... Seuls votre âge, et la réputation de vos livres, vous ont évité le pire. Vous riez toujours? Oui, un viol, monsieur Boucher. Au début les deux jeunes filles n'étaient pas consentantes, vous le savez parfaitement, vous les avez pressées, contraintes, influencées avec vos livres, avec vos discours et vos ruses.





Les arbres jaunes étincelaient sous le bleu du ciel.

– Alors voilà, monsieur Boucher. Vous avez choisi de vous retirer dans cette maison. On vous a accordé le bénéfice du doute, une faveur due à vos livres, nous, on veut bien. Mais écoutez, monsieur Boucher. Ecoutez! A la première incartade. A la première histoire, quelle qu'elle soit, avec une infirmière, une visiteuse, une voisine de l'Institution toute proche, surtout si c'est une mineure, nous intervenons aussitôt. Et nous vous faisons boucler. C'est bien clair, monsieur Boucher? Clair pour tout le monde?





La Résidence des Salines s'étend tout en longueur sur une colline qui domine le Rhône. Par temps calme, ou si le vent de la plaine baisse un instant d'intensité, on peut entendre le bruit du fleuve, d'assez loin, comme un grésillement haut dans l'air. Puis le vent tourne ou reprend en force, et c'est ce souffle, alors, que l'on perçoit: un mouvement qui allège les choses.

Le paysage est ouvert lui aussi. Vaste, solaire même en hiver, le froid ou la neige lui donnent une netteté lumineuse où le regard prend plaisir à courir, et la pensée à s'exercer.

Depuis une trentaine d'années, la Résidence des Salines accueille des poètes âgés, hommes et femmes, qui n'ont d'autre ressource que de finir leur vie dans une institution garantie par le mécénat et par l'Etat. Il y a aussi quelques artistes, de vieux peintres, des photographes, deux ou trois journalistes qui ont peut-être tenu une chronique d'art ou un poste épisodique à la Radio. En tout une vingtaine de personnes peu intéressantes, auxquelles il faut ajouter le personnel soignant, celui des cuisines, le concierge, qui fait aussi office de gardien, et un jeune médecin très fin.

La maison est spacieuse et belle, beaucoup trop vaste pour la petite société qu'elle abrite. C'est une construction du XVIIIe, jamais entièrement restaurée, dont l'innocence m'a enchanté au premier instant où j'y suis entré. Une demeure aux volumes réguliers qui pourrait ressembler à un château paysan, mais on lui a ajouté quelques annexes au cours des siècles, qui l'étirent sous le sommet de la colline en longue bâtisse agréable à regarder et à habiter. Les mines de sel ont été exploitées depuis la Renaissance, et leurs propriétaires successifs ont fini par s'installer sur la pente de cette éminence qui domine le Rhône et la plaine. D'où le nom de la maison, et du lieu-dit où elle est campée.

Elle est adossée à un bois d'abord clairsemé, de chênes, de pins, de broussailles, puis la pente reprend ses droits et la forêt s'épaissit sous une crête de pierre gris et jaune. Une esplanade s'ouvre devant la maison, une sorte de jardin pierreux garni de pins, de bouleaux alpins et de mélèzes, que l'on appelle un peu pompeusement le parc. Le soir, la lumière de la plaine fait briller longtemps ces arbres, avant que les lampadaires ne s'allument dans les allées bordées de buis.

On se promène beaucoup dans ce parc. Des idylles et de petits complots se nouent sur les vieux bancs de grès. De nombreux oiseaux y vivent, des mésanges à tête noire, des rouges-gorges, des rossignols des murailles, des geais. Les corneilles y tiennent leurs conciles au crépuscule, et crient en cadence au sommet des arbres.

La vie à la Résidence est bien réglée et facile. Les pensionnaires s'organisent comme ils veulent, sortent, reviennent, avertissent à la cuisine s'ils s'absentent pour la journée. Ces escapades font une heureuse diversion, car de nombreux hôtes de la Résidence sont malades ou inquiets. On peut penser que le vent qui souffle sans cesse n'est pas pour rien dans cette humeur: le médecin de l'établissement n'est pas là que pour la forme, comme il le répète volontiers, en jouant sur un double sens assez flatteur.





II

C'est donc là que je suis venu me cacher. Voit-on ce que cela représente d'humilité? Pourtant le concierge de la Résidence avait été assez étonné ce matin d'octobre, vers onze heures, par l'arrivée de cet homme encore jeune, au maintien élégant, qui s'était déclaré trop agacé par le déplacement pour remplir à l'instant sa fiche de pensionnaire régulier.

–Je le ferai ce soir, à tête reposée, avait dit l'homme d'une voix douce. J'ai réservé depuis longtemps. Et il avait tendu sa carte de visite, qui avait été posée en évidence sur le livre des arrivées. Une carte gravée sur cuivre, où l'on lisait distinctement:

PROFESSEUR AIMÉ BOUCHER

Dr en théologie

honoraire de l'Université de Bâle.





Intrigué par le mot « honoraire », le concierge avait mieux regardé l'arrivant, qui était un personnage robuste, plutôt grand, avec une distinction un peu lâche dans le costume et les manières. «Un homme qui a vécu deux vies », s'était dit le concierge en spécialiste habitué à sonder tout nouveau venu. «Et cet œil. Rien qu'à noter la façon dont il nous scrute, on n'a plus qu'à bien se tenir. »

Mais l'arrivant faisait mine de s'impatienter, et désignant deux minces valises qu'il avait posées à ses pieds:

– Je n'ai pas de bagages, vous voyez.

Deux rampes d'escalier plus haut, le nouvel hôte des Salines était invité à s'arrêter à l'étage Alexandre Dumas, à l'angle sud de la maison.

– Pourquoi Dumas, s'il vous plaît?

Le concierge s'empressait.

– Parce que Dumas est venu prendre les eaux aux Salines. Il excursionnait sur les pentes avec un alpenstock et un fusil. Il pêchait une truite saumonée géante dans le Rhône et se la faisait apprêter à grand renfort de conseils dans les cuisines du vieil Hôtel. Où toutes sortes de gens ont fait des cures, ceci soit dit modestement, Victor Hugo, Théophile Gautier, Flaubert, Tourgueniev, Maupassant...

« N'en rajoutez pas », se croit entendre dire l'arrivant. « N'essayez pas, ce serait comique, d'enjoliver ma retraite. »

Maintenant le nouvel hôte fait quelques pas dans la première pièce, puis il s'assied dans le canapé du salon lambrissé, devant une verrière très éclairée, et il se met à songer. «A songer? se moque-t-il. Avec cet œil d'aigle? Vous voulez rire. Rire comme la femme, au bout de l'allée, me le reprochait tout à l'heure. »

Mais non, nous ne voulons pas rire. Un des aspects surprenants du locataire de l'étage Dumas, – on comprend qu'il n'en manque pas d'autres –, c'est que cet hôte si distingué, et dont nous savons déjà qu'il est chargé de titres universitaires, peut à tout moment s'enfermer en lui-même et planer, selon son expression ironique, sur les ailes du songe ou de la réflexion inspirée. Nous le verrons abuser de ce pouvoir au long des semaines qui vont venir.

Ainsi, à peine a-t-il pris possession des lieux, il s'absorbe dans ses pensées au lieu de défaire son mince bagage. A-t-il à fuir quelque chose, ou quelqu'un, dans un songe qui le préserve de toute surprise?

Ce léger bagage montre pourtant sa confiance en lui. Les kilos de valises rassurent les faibles. Notre homme attend-il quelqu'un? La retraite est plutôt habitable, deux pièces boisées, plusieurs armoires et coffres à habits, deux lits, une salle de bains...

Pour l'heure il est assis dans une pose qui lui est familière, les mains posées sur les genoux, le buste droit, la tête levée et les yeux fixés loin devant lui sur un spectacle, ou une vision, une nébuleuse, – ou tout cela à la fois –, à lui seul perceptible et atteignable.

Puis le temps de la journée a passé. A cette heure, la Résidence des Salines paraît s'engourdir à la lumière du soir. Mercredi 14 octobre : ce moment de l'année, entre l'automne et l'hiver, où le crépuscule ne dure plus, mais les vieux promeneurs déambulent encore sous les mélèzes, les pins, les chênes du jardin, que chacun ici appelle le parc. Les vitres de la piscine brillent. Très loin, très près, le vent souffle, les Alpes fulgurent au dernier soleil. Au-delà, l'Italie... Une cloche électrique autoritaire appelle dans la maison jusqu'aux annexes: tout à coup on perçoit une rumeur de vieilles voix nerveuses qui monte du rez-de-chaussée, des toux, des appels, et un raclement de chaises dans la grande salle du restaurant.





Nous sommes à la fin du XXe siècle, non loin du col du Saint-Bernard. Le professeur de théologie Aimé Boucher, accoudé un moment à la balustrade de son balcon, regardant le soir, rêve sur sa vie et sur la rumeur du continent qui vient se perdre, fantomatique, au pied de son observatoire.





III

Il y a quelque temps, disons environ deux ans, je me suis aperçu que j'atteignais un moment très obscur et très clair de ma vie. Obscur, parce que chaque jour qui passait me laissait plus incertain de faire de l'ordre, comme je me l'étais promis à maintes reprises, dans mon passé récent et ancien. Mais clair aussi, clair surtout, parce que je me savais de plus en plus sûr d'avoir à me désencombrer, comme j'aimais à me le répéter, pour alléger ma pensée, mes gestes, mes souvenirs, mes projets, de tout ce qui n'était plus utile à me rendre autant que possible maître de moi-même.





Voit-on ce qu'un tel programme suppose au jour le jour de sacrifices, comme j'aimais aussi le dire en me moquant de moi: d'opérations plutôt sévères, de séparations, d'amputations, parfois de renoncements? M'alléger. Me désenchaîner. Me détacher de ce qui n'était pas indispensable à la conduite de mon existence.

A cette époque j'habitais un bel immeuble du vieux Montreux, et j'avais commencé mon travail en me débarrassant des piles de coupures de presse que j'avais reçues ou collectionnées sur les livres qui m'intéressaient, – et aussi sur les miens, ou sur mes propres articles. Ensuite j'avais élagué ma bibliothèque, et jeté à la décharge des liasses de lettres de collègues et de poètes, – là, ce fut facile –, puis une correspondance amoureuse dont la présence me contraignait depuis trop longtemps comme un remords. Non pas le remords d'aucune faute! Dieu soit loué, je ne portais pas ce fardeau-là. Mais celui, comme un regret sournois, de n'avoir pas donné suite à tant d'invitations plus ou moins voilées au plaisir ou à la passion. Et la passion, pour un théologien... A la décharge donc, les appels et les soupirs. Plusieurs cartons de photographies avaient suivi. Je jetai à la même trappe un paquet d'assez intéressantes caricatures de ma personne, pour la plupart des plaisanteries de mes étudiants, mais je n'avais plus assez de goût pour une image de moi si bien traitée par leurs humeurs.

Ma collection de tableaux m'avait donné plus de peine. En effet, outre le goût que j'avais toujours eu pour la peinture, et qui m'avait fait acheter toutes sortes d'oeuvres dans les galeries que je fréquentais, j'avais reçu de nombreux cadeaux des artistes que mes livres avaient attirés, ou dont j'avais préfacé le catalogue. Ainsi les parois de mon appartement s'étaient-elles peu à peu surchargées de tableaux dont je voyais trop bien, maintenant, que très peu d'entre eux m'étaient nécessaires.

Prolifération des images! J'avais entrepris de faire le vide, là aussi. Ou du moins, si le mot vide correspond au programme que j'avais dans l'esprit au moment où je contemplais avec dégoût l'amas de cadres et de surfaces colorées qui encombraient mes murs, avais-je à trier sévèrement dans le tas, pour savoir ce qui demeurerait en fin de compte.

Je commençai par me défaire de ce qui représentait. Plus de formes reconnaissables! Enlevant les figuratifs de mes parois, et les serrant dans le vestibule où viendrait les prendre le déménageur, je songeais avec reconnaissance à la parole du Décalogue interdisant à Moïse, et de quelque façon, la reproduction de la forme humaine et des autres. Mieux, en décrochant ces images, je m'étonnai d'avoir pu les conserver si longtemps près de moi sans en être atteint. Traits accusés, couleurs urgentes, je liquidai avec plaisir ces grincements expressionnistes.

Vint le tour des trouvailles de jeunes peintres plus pressés de se faire un nom que d'aller à la vraie lumière du tableau. Leur hâte devait me gêner depuis longtemps, car je les écartai avec un sentiment de légèreté qui me ravit. Les gravures d'atelier, lithographies rares ou épreuves d'artistes, prirent elles aussi le chemin du vestibule: je n'avais que faire de ces coquetteries de bibliophile. Une tapisserie d'église les rejoignit, parce qu'elle imitait le dépouillement qui m'attirait.

Ensuite j'eus à m'occuper de quelques sculptures. L'une d'elles, un temps, m'avait particulièrement plu. C'était un corps de femme, figuré en creux dans un bas-relief de bronze, où j'avais cru voir le regret de la forme palpable dans une empreinte encore nette, et qui pouvait me faire rêver. Mais là encore, à la longue, je m'étais fatigué de ce besoin de représentation comme d'une sorte de vanité encore trop pesante. Ce mensonge me lassait. Un bavardage plastique d'autant plus irritant qu'il se servait de belles matières pour faire son jeu, et vite je me débarrassai de cette empreinte de femme, de son charme vert-de-grisé et de ses ruses poétiques, avec le même plaisir que j'avais eu à condamner une autre pièce qui avait flatté quelque temps mon penchant à l'ironie, parce qu'elle figurait l'écriture de mes collègues théologiens: un oiseau de fer rouillé dont l'impuissance à s'envoler me parut soudain ridicule.

Puis une nouvelle inquiétude me vint: même s'il s'agissait d'œuvres d'art, et certaines d'entre elles, malgré leur maladresse, surgies d'une ambition forcenée, je voyais trop bien qu'avec elles je m'étais débarrassé de simples objets, donc de choses extérieures, de choses du dehors, dont le sacrifice m'avait été aussi facile qu'agréable. C'était au-dedans de moi, maintenant, que j'avais à faire la place. J'en étais donc là, au moment de mon installation à la Résidence, sans que mon apparence ou mes occupations trahissent cette volonté d'allégement. Une volonté, ou une intuition, un penchant, un projet, qui étaient devenus comme une certitude à toute heure.

A quoi peuvent correspondre, chez un homme de mon âge, – avec mes échecs, mes doutes, mes chutes, mes altitudes –, à quoi doivent convenir ces haltes, ou ces paliers, auxquels tout l'être aspire? Il y aborde, s'y arrête, y retrouve la fraîcheur souhaitable. Nouveau palier. Nouvelle couche. Je me moquais de moi, mais je savais que ces étapes étaient liées à mes essais et à mes livres de poésie. A l'histoire de ces livres édités ou inédits. A des textes rêvés et jamais écrits. On avait jugé mes travaux assez savants et perspicaces. Mais lequel de mes critiques ou de mes étudiants pouvait-il savoir, du moins dans la plus longue partie de ma carrière, lequel de mes lecteurs pouvait-il déceler le rôle de telle femme ou de telle jeune fille dans mon écriture? Reconnaître l'effet de leur absence ou de leur présence, – de quel amour cette femme et cette jeune fille me gratifiaient tandis que j'écrivais ce livre-là et pas un autre. Ou le désir plus ou moins vif qu'elles m'inspiraient, le temps que j'y travaillais?

Car personne ne devait se douter, parmi mes étudiants et mes lecteurs, que je faisais mon cours et que je vivais, que je rêvais, que j'imaginais mes livres littéralement suspendu au sexe et au souffle des jeunes filles et des femmes que je rencontrais. J'aime Dieu, absent ou présent, vivant ou mort, et le discours de Dieu, et j'aime le même commerce avec l'élément féminin. Dans cet état, ô mon âme, que de soins à donner à l'apparence!





IV

J'avais réussi à cacher mon jeu. Célibataire, on m'avait connu quelques liaisons de bon ton qui n'avaient pas paru inutiles à mon expérience de moraliste. Je dirais même qu'elles m'avaient donné plus de crédit: théologien, j'étais vivant, j'étais naturel, mais sobre et maître de mon esprit.

Ecrivain, j'avais dérobé la part obscure de mes travaux. La part brûlante. Enfin, dérobé... Ah je me trouble, la plume tremble dans ma main! Allons, je me calme. Je viens de dire que j'avais réussi à masquer mon œuvre coupable: ce n'est pas tout à fait vrai. En fait j'avais eu deux attitudes dans l'écriture: celle de poète public, et celle de poète masqué, – mais masqué une seule fois, je le jure, une seule et unique fois.

Enfin c'est dit, ecce homo : puisque je m'allège, je dois m'arrêter à cette histoire du poème maudit, comme je nomme familièrement l'aventure dont les conséquences n'ont pas fini d'empoisonner ma paix. Ma plume tremble dans ma main, je l'ai reconnu, – et peut-être pas de remords. Ainsi dois-je faire un effort désagréable pour ne pas me taire. Mais a-t-on déjà vu un théologien, doublé d'un poète lyrique, renoncer à confesser une faute, ou sa chute dans le piège?

A Bâle, la cérémonie de ma retraite avait été digne, plutôt sobre, peut-être légèrement guindée d'une sorte de gêne à mon endroit. Mes collègues de la Faculté de théologie savaient-ils? Il m'avait semblé que certaine référence au Tentateur, dans le discours du doyen, était un peu appuyée. Déjà le recteur, en ouvrant la cérémonie, avec ces citations de saint Paul... L'allocution du représentant des étudiants n'avait pas été moins inquiétante. Même si je me trompe, ce qu'à Dieu ne plaise, pourquoi tant d'allusions, dans le propos si enjoué du jeune homme, à mon travail de poète?

J'ai voulu ma retraite pour me reposer, non pour me faire peur ou m'accuser. C'était somme toute assez plaisant, ces fastes sévères, ces poignées de mains, et mon titre d'honoraire sur ce rouleau de parchemin enrubanné. Il y avait beaucoup de monde à la collation. Mais là encore, devant le buffet, autour des tables, au jardin, ces jeunes filles qui me dévisageaient...

Avant ma retraite de Bâle, j'avais pris soin d'interrompre mes leçons de Lausanne, où j'étais depuis vingt ans professeur associé à la Faculté de théologie, à l'ancienne Académie de la vieille ville. Comme j'avais renoncé peu auparavant à mes conférences de Zurich et de Tübingen. A vrai dire ce n'était pas sans hésitation que je m'étais décidé à quitter ces chaires. On pensait me convaincre de poursuivre mon enseignement quelque temps encore. On insistait, ou l'on faisait mine d'insister. Je me tâtais. Je m'interrogeais. Je tentais de surprendre des indices de méfiance ou de mépris. Il me semblait que l'on ne me traitait plus de la même manière. Ces regards lourds. Ces sourires faux. Encore le poème? Cette satanée publication qui m'avait fait tant de mal! Mais à Bâle, ville théologienne entre toutes, le Conseil de faculté l'avait-il lu? Ou les étudiants? Comme il devait avoir été lu ailleurs, les allusions ne m'en laissaient aucun doute, et la circonstance de sa naissance moquée et vilipendée.

Songeant à ces choses, je retrouve cet écrit dans mes yeux, dans mes oreilles, dans ma conscience, je revis sa naissance, son sujet, son urgence, – le plaisir de son prétexte et de sa composition. Mon excitation à l'idée de le publier. A me trouver un pseudonyme, un éditeur complice, et son imprimeur non loin de Bâle, si docile à mes exigences!

Oui, ce soir du 14 octobre, aux Salines, assis à une table du restaurant dont la rumeur me fatigue, je me remémore le poème, idéalement je le regarde, je l'écoute, et je suis satisfait de l'avoir composé et publié. En même temps la menace bien connue parle dans ma tête et dans mes os. Et s'il reparaissait sous mon vrai nom! Si l'Ennemi le faisait sortir de la clandestinité, si la malveillance le tirait de l'ombre où il trouve encore moyen de se faire des lecteurs initiés ou attentifs, pour le jeter en pleine lumière avec mon nom, mes titres, la liste de mes publications théologiques! Si tout l'espoir de ma retraite heureuse, avec mon unique ambition de paix, s'écroulait par la faute d'un texte qu'une volonté mauvaise ressusciterait pour mon malheur!





V

Voilà ce qui s'était passé. Il y a une vingtaine d'années, comme j'allais avoir quarante ans, j'avais eu l'idée de faire paraître à compte d'auteur, et bien entendu sous un nom d'emprunt, le poème que venait de m'inspirer une étudiante inscrite à mon semestre d'hiver, dont le corps m'avait immédiatement obsédé. Que l'on m'entende bien : ce poème n'était pas facile! Je l'avais écrit sous la dictée d'un violent désir: un texte à la fois imposé, et rendu ingénieux par la passion qui me possédait. Mais... me possédait? Travailleur furieux, c'est le moins que je puisse dire. On rira peut-être si j'avoue reconnaître une manifestation de l'Ennemi dans cette histoire de possession. Et dans celle de ce poème. Possession : je ne trouve pas d'autre mot pour nommer le phénomène dont j'étais victime tout le temps que je me repaissais de cette jeune fille.

On voit où je veux en venir. Qui dit possession dit forces du mal, ondes basses, envoûtement. Il fallait que je conjure cet empire: que je l'exorcise par un acte qui fonde à la fois l'intégrité de mon pouvoir créateur, dans le piège même, et m'assure de ma liberté de mouvement et de pensée quant à la jeune fille qui m'occupait de toute sa saveur.

C'est ainsi que je dus écrire ce long poème. L'idée m'en était venue un soir que je sortais de chez elle, à la fois fâché et ravi d'avoir succombé avec trop de zèle à ses délices. Je cédais, j'avais cédé, mais j'allais délier cette emprise! J'allais composer le chant de cette fureur. De cet appétit. Un traité d'anthropophagie amoureuse, en somme, mais versifié, et savant, orné à l'image de ce corps insupportablement comestible.

J'écrivis le poème en quelques semaines, en continuant à donner mes cours et à me rendre chaque soir chez la jeune fille pour un nouveau repas plus friand que le précédent. Tant il est vrai que je consommais son corps avec davantage de plaisir, s'il est possible, maintenant que j'avais commencé mon opération de désenvoûtement. Mon entreprise me rendait même si libre de mes gestes, de ma pensée, de mes désirs, que je pouvais détailler à l'avance l'ordonnance du repas, variant le menu, inversant les mets, retardant telle gourmandise ou telle gâterie pour prolonger la halte de l'entremets ou l'attente du cher dessert.





Le lendemain, à la Faculté, mes étudiants me trouvaient d'autant plus aigu que j'avais mieux satisfait, le soir d'avant, mon appétit. Ce semestre-là, je m'en souviens, je donnais un cours sur le Port-Royal de Sainte-Beuve, et je dirigeais un séminaire sur les écrits diaboliques des Réformateurs du XVIe siècle. Il n'est pas excessif d'affirmer que mon propos dans l'auditoire à gradins ou dans l'antique resserre du séminaire, avec le grand pin noir du jardin de la cathédrale qui se découpait dans la fenêtre, oui, que tout ce que je disais dans ces lieux austères, tout ce que je citais, analysais, comparais, était suspendu au poème que j'étais en train d'écrire.

Il faut maintenant que j'avoue le titre que je lui avais choisi, – ou plus exactement, qui s'était fixé dans mon esprit aux premières strophes jetées sur le papier –, car il n'était pas étranger au plaisir que j'avais à penser à sa mise en œuvre. On se rappelle que j'enseignais la théologie, que j'étais connu pour des essais plutôt graves et pour quelques recueils de poésies que j'oserai dire métaphysiques. On sait, d'autre part, ma passion de certain jeune corps. Rien d'étonnant, dans cette double circonstance, que j'intitule mon poème La Sainte Cène.





VI

Je vois les mines scandalisées de mes lecteurs d'aujourd'hui, comme l'ont été, vous le savez, celles des premiers bénéficiaires de ce texte.

– La Sainte Cène? C'est une hérésie. Vous n'allez pas dire que vous avez osé... ?

– Je dois même confesser que j'ai pris, à oser, un plaisir très singulier. L'écho, et la suite naturelle de la consommation vespérale de la jeune fille qui m'avait inspiré ces vers. Une sorte d'épopée, un hymne, des blasons, une élégie du corps sensuel, si bien appuyée en même temps sur tant d'allusions, de références, d'images bibliques. Nouveau banquet réservé à moi seul, oui, Sainte Cène!

Une volupté d'hérésiarque, puisque j'ajoutais le blasphème lyrique à un acte répréhensible, dans ma condition austère. Voilà pour les mots. Pour le plaisir de traiter un acte choisi, et coupable, dans un langage identique. Pour la satisfaction d'assouplir, de redresser, de caresser, de peaufiner un texte à la ressemblance d'un corps, des odeurs d'un corps, des couleurs de ce corps, des bruits de ce corps, des voix qui sortaient de la bouche et de la gorge de ce corps au moment même où mon poème se faisait plus exactement l'exorciste de cette gloire passagère.

Voilà pour l'hérésie classique. Pour l'hérésie de l'esprit. On verra plus loin que j'étais hérésiarque aussi dans la pratique amoureuse : dans le mode que j'imposais à ce repas. Au raout lui-même. Pardon, à la Sainte Cène. Mais il n'est pas temps de le dévoiler. L'appétit vient en mangeant, c'est bien connu, et si je dois relater ces choses, je ne vois pas pourquoi je priverais les éventuels curieux de ce cahier d'y aiguiser leur faim à leur tour. Pour l'heure j'en suis à la rhétorique et je ne vais pas quitter ce terrain trop tôt, puisque le plaisir que je prenais au repas s'augmentait de la volupté que j'allais tirer, d'en nommer et d'en décrire les nombreuses phases.

A l'œuvre déjà, – j'allais écrire à table, on me pardonnera cette plaisanterie qui était devenue habituelle à notre association mangeur-mangée, – je humais la chair offerte, ouverte, disposée avec art pour mon humeur et selon mon goût du moment. Et selon le besoin que j'en avais pour le poème.

– Le repas proprement dit, corrigeait-elle en jouant sur les mots. Puis plus gravement, car elle était capable de passer en vitesse de la moquerie légère à l'austérité : votre Sainte Cène.





Nommer les mets. Nommer le repas. Enumérer, par un système logique, les moments et les objets illogiques du corps. Comment dire l'odeur ou le parfum de la salive? Quel trouble à suivre de la langue la langue de l'autre, – d'abord quel parcours permettre ou assurer à la langue elle-même sur l'autre langue, et dans une bouche elle-même mystérieusement propice à la parole? Dans une bouche faite pour manger (et là, je mange cette bouche avec ma bouche), et faite pour le mot et la voix? Puis dans une bouche symétrique, dont l'usage fait se troubler la voix et casse le souffle dans la belle gorge.

Mais la langue, la voix, la gorge, ne sommes-nous pas aussi dans l'ordre rhétorique et grammairien? Comme un jeu, un rituel amusé, un ornement plaqué sur le précaire. A table, maintenant! Etendez-vous, ma belle enfant, que j'approche ma langue et mon âme de votre consommable dépouille.





VII

Premier rêve des Salines





– Il faut rentrer, monsieur Boucher. L'air fraîchit. Allons. Levez-vous. Soyez gentil.

La tombe vient d'être refermée. La montagne brille. L'herbe est verte sous un reste de neige.

– Allons, venez monsieur Boucher. Vous allez prendre froid. Il faut faire attention, à votre âge.

– Je ne veux pas la laisser seule. Les pauvres morts. Et elle. L'abandonner sous cette neige. Toute la neige qui s'est mise à tomber comme chaque fois qu'on enterre quelqu'un.

– Vous voyez de la neige, vous? Encore vos mauvais yeux. La fatigue. Le picotement. Les scintillômes, a dit le médecin. Vous voyez bien qu'il faut rentrer.

– Mais la morte? On va la laisser? Moi, j'écrivais pour être en vie. Je, ou il, ou nous, qu'est-ce que ça fait? J'écrivais pour être vivant, je suis à moitié mort, maintenant. Refermez la tombe. Accompagnez-moi. Il est tard mais je ne veux pas rater la sieste. Accompagnez-moi. Autrefois il y avait toujours quelqu'un pour m'accompagner dormir, une jeune fille, Rachel, Leilah, la porte claquait, les rideaux bruissaient, on entendait les oiseaux encore un moment puis on sombrait dans le sommeil de l'après-midi sans rêves. Les oiseaux étaient encore là quand on sortait du grand trou. La fauvette. Les rouges-gorges. Les mésanges qui aiment les morts. Il y avait de la neige autour des tombes, les griffes marquées dans le sentier, des étoiles, des signatures, la petite calligraphie de l'au-delà dans notre bruit.





Deuxième rêve, et ses suites





– Soyez sage, monsieur Boucher. Il faut rentrer maintenant. Assez ruminé. Comme vous dites: assez raturé aujourd'hui.

– Laissez-moi. Il y avait toujours une jeune fille fraîche comme une fontaine, un tremble mouillé au matin, un buisson de baies, que voulez-vous que je vous dise, vous riez, vous vous moquez, et quand je vois tomber la neige vous me parlez de scintillômes. Des vols de neige, des tourbillons, des passages étincelants avec les anges et les oiseaux qui appellent dans les cloisons, c'est ainsi que l'on apprend la langue des morts en plein chahut. Viens Rachel, viens Leilah, approchez-vous gorges lisses, confiez-moi vos seins roses, votre blancheur au pli de l'aine au lieu de l'obole pour la barque.

– Encore la barque? Encore Charon? Il n'y a pas de neige, signore Amato. On se demande où vous prenez ces tournoiements et ces chants. Peut-être les lilas? Les châtaigniers blancs de l'allée? Les lilas de cette Leilah, la citronnelle de Rachel...

– Ah taisez-vous. Il y avait un petit cirque qui venait au temps de Pâques avec son clown et ses singes, on jetait des confettis à travers les grilles, les guenons toutes habillées crachaient des flocons sur leur gardien. On n'avait plus l'âge des balançoires, on regardait les filles voler dans l'air, cuisses écartées sur la planchette pour l'équilibre, les mains accrochées très haut, elles plongeaient, elles remontaient, parfois aussi elles criaient dans le manège en plein ciel. C'était comme ça quand le cirque venait. Puis il y avait les cloches de Pâques, les gens qui ne supportent pas le repas, trop lourde la salade aux œufs: écœurante. C'est le présent qu'on ne voit pas. Qui ne pèse plus. Qui n'a plus de forme. Il faudrait pouvoir raconter une vie dans l'espace d'un seul jour. Comme chez Joyce. Une unique journée.

– Regardez : il a un pied dans la tombe et il cite les poètes. Et Rachel. Et Leilah. La cannelle et les falbalas.

–...Lui, Leopold Bloom, oui et oui! Je me souviens que j'avais écrit un poème à quatorze ans pour dire ce que j'allais inventer et ne pas faire dans ma vie. Et refuser. Bien sûr j'avais perdu la bonne version et j'ai couru après ce premier texte pendant dix ans. Ensuite j'ai fait des dizaines de poèmes pour comprendre la mort. Ou ma mort. Ou celle des autres. Et maintenant qu'il paraît que j'en suis proche, j'ai seulement envie de me laisser porter par la lumière et l'eau du temps, comme si j'étais déjà dans la barque des morts avec l'osseux Charon pour guide.

– Charon le passeur, vous recommencez?

– Le passeur, le conseiller, le traducteur, le guide, une espèce d'éditeur de mon âme, si vous voulez, puisque c'est encore un écrivain qui vogue entre deux rives sur le fleuve phosphorescent où naviguent Virgile et Dante. Je vous vois venir : – quoi, vous osez vous comparer...? On n'a plus de prudence à mon âge. Plus de modestie. L'oiseau dans le hêtre voisin parle aussi bien de Tityre que de la petite lettre à écrire à Paris ou à New York ou à Tokyo pour expliquer qu'on n'ira pas à ce congrès, non, non, on a mal aux jambes, on voyage mal, on dort trop et trop peu, on rêve, n'est-ce pas, on s'étend sur le ventre lisse de la dormeuse, on ouvre la bouche dans son herbe, on boit l'eau de l'Eden dans la faille au lieu de se ruer sur des avions. Ecoutez : la neige tombe des toits. Ecoutez: la dormeuse se retourne en gémissant. On a toujours eu horreur des bagages et des bureaux de change. Désencombré. Je fais la place. Ouvre-toi Rachel. Ouvre-toi Leilah. Cannelle dans l'ombre et réséda. Vous avez votre réservation monsieur Boucher? J'aime mieux me confier au lait des tombes.

Vous voulez me croire? Je vivais dans mes poèmes et j'imaginais le réel dans leur buée. Comme pour la barque, je m'allégeais. Le temps était une musique porteuse de mots à capter, je notais et je composais des ensembles, des chants, des mouvements, j'avais plusieurs visages interchangeables comme miroirs, plusieurs corps comme clefs de voûte, et Rachel, et Leilah, étaient mes filles devant le soir. La nuit vient, ô pèlerin. L'ombre va gagner la vallée où tu t'es avancé imprudemment! – Seigneur, je ne suis pas seul. Avec moi j'ai les brebis de mon âme, les seins de mon cœur, les ventres de ma bouche édentée. Regarde, Seigneur, et sois jaloux! Oui jaloux de moi. Je me suis avancé dans la vallée, c'est vrai, mais j'ai deux filles de Ta tribu à mon flanc gauche et à mon flanc droit, deux saintes gardiennes de Ta voix pour mes mains et pour ma bouche. Le ventre décharné du vieillard n'est pas à plaindre si la colombe se couche sur lui. La gorge du vieillard n'est pas à plaindre si la servante y verse son miel.

– C'est la souple servante d'avant? La comestible? La poétesse?

– J'ai regardé avec le regard de Dieu. J'ai vu avec les yeux des morts. J'écrivais comme si j'étais déjà passé dans l'au-delà. Vous vous imaginiez que j'avais ma voix de tous les jours, mon corps réel, mes mains qui pesaient, j'étais déjà dans la fosse et je m'exerçais à travailler dans cette distance. Ou dans cette absence de distance. C'est la vraie mesure. La seule qui compte. J'asseyais la servante contre mon torse et je la pressais sur mon corps déjà dissous. J'ouvrais la servante sur mes lèvres et je la buvais avec mes lèvres sans matière. J'étais mort. Déjà mort. Et les anges du ciel chantaient: « Heureuse ville de Rome! »





VIII

Je cherche une voie et je m'égare en dix chemins ailleurs qu'en Toi. Mais le chanteur. La robe d'ombre. L'aile des anges aux pentes qui brûlent, ou la source lisse dans la faille? Je n'ai pas choisi. Les oiseaux venaient, se posaient, mangeaient, Rachel avait jeté des graines sur la terrasse devant les hêtres, les mésanges faisaient une première halte sous la neige dans les petites cloisons de feuilles brunes où se tiennent les âmes des morts. On savait que les oiseaux et les élus parlaient un moment dans les arbres. On n'était pas pressés. Leilah appelait doucement. « Petites! Petites mignonnes ! Tout est prêt! » Dès lors il y avait un grand tournoi d'ailes entre les assiettes et les auges. Le lit était resté ouvert. Restait ouvert toute la journée. Le vieux refrain changeait à peine: « Petites! Petites! Je suis prêt! »

J'étais couché sous un ventre frais et je songeais à ces choses. Une odeur de fosse sablonneuse et de printemps venait de la profondeur. Une sueur, une buée du corps des compagnes, il n'est pas bon que l'homme soit seul. Je respirais et je buvais à la seule source. Je me souvenais d'une course d'école au bord d'une rivière, sous des saules près d'une église, une des filles, en plein pique-nique, s'était assise sur la figure d'un garçon couché, il avait les mains croisées sur la poitrine, il disait qu'il jouait au mort. La fille s'appelait Elisabeth, ça signifie la maison de Dieu, expliquait le maître, elle avait ouvert les jambes au-dessus de la tête du dormeur et tout à coup elle s'était accroupie en riant. Plusieurs années j'ai écrit des poèmes en y pensant. Viens, Rachel; viens, Leilah, violoncelle et toi hautbois, vous qui peuplez mon sommeil et qui conduisez mon pas.





Laissez-le. C'est un fou. Nous qui l'avons bien connu, nous pouvons le dire: il n'a pas cessé de nous embêter depuis qu'il est là. Dès le début, il délire. Il vaticine. Il se promène en proférant. Il criait: «Le temps brouille tout!» Un moment après : «Il n'y a pas de temps! » Un peu plus tard : « Je plains ceux qui n'ont plus leur mémoire! »





Les choses sont peut-être plus simples: il faut savoir que c'est un vieux drôle qui mène son monde par le nez. Il se cache, maintenant. Il est venu chez nous pour se soustraire à quelque chose. Ou à quelqu'un. Il se déguise. Il joue la comédie. De quoi a-t-il peur? On ne sait pas. Une fuite perpétuelle. On finirait par le prendre au sérieux si l'on croyait ce qu'il raconte. Par bribes. Par recommencements. C'est une assez étrange histoire. Des parents? Il n'en a plus. Des amis qui nous informeraient? Il s'est brouillé avec tout le monde. Ne veut voir personne. A part nous, bien sûr, de l'Institution. Ni recevoir ses éditeurs. Ou les journaux. Des étudiants. Il est célèbre, après tout! Non, il se cache. Elle a bon dos, l'Institution! Un paravent! Une couverture ! Nous voulons bien jouer le jeu à condition qu'il soit correct. Nous avons eu très peur pour nos infirmières, au début, il apparaissait comme un faune, il leur tenait des discours, récitait, se citait, improvisait des poèmes... Et toujours l'histoire de ses filles, la Juive, l'Arabe, il n'arrêtait pas, j'ai deux filles devant l'Eternel, deux gamines dans le désert, deux gardiennes sur la colline, deux agnelles et caetera. Il chantonnait, il chantait, psalmodiait, la voix s'enflait, deux agnelles, deux tourterelles, la rose et le réséda... Il s'était laissé pousser la barbe et il errait en bredouillant sous les arbres du jardin. On le retrouvait à la chapelle, il était monté dans la chaire, il faisait le culte pour lui tout seul. C'est la concierge qui l'a trouvé là. Elle avait entendu le bruit depuis l'allée, une voix forte, qui criait, elle croyait qu'on appelait, elle est entrée et elle l'a vu qui bénissait et qui chantait. Il a continué au parloir, les agnelles, la colline, et les chamelles au réfectoire. Bon appétit, monsieur Boucher. Il signore Amato, comme il dit de lui. Et les autres? Les normaux? Les pensionnaires de l'Institution? On ne peut plus mourir tranquille depuis qu'il est là. C'est pourtant bien clair pour tout le monde: INSTITUTION DE BÉTHANIE, MAISON DE REPOS ET D'ACCUEIL PLACÉE SOUS LE REGARD DE DIEU. Je suis venu et j'ai entendu. Voilà ce qu'ils disent. Pardonne-leur. Pardonnez-les. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Vous avez déjà capté ça quelque part? Moi aussi, rassurez-vous. On dirait même que je l'entends partout. Ce sont les autres qui ne pardonnent pas. Béthanie: la maison de l'affligé.





Le premier jour, quand la voiture de la Résidence m'avait déposé près des arbres ensoleillés, j'étais à mille lieues de me douter de ce qui allait m'arriver dans cette maison. Après la menace. Le Tribunal. C'était l'automne. Le 14 octobre, je m'en souviens bien. La femme m'attendait au bout de l'allée.

– Vous êtes monsieur Boucher? C'est Elena qui m'envoie. Madame Elena de Berg. Monsieur Boucher, qui écrit ses saletés sous le prénom d'Aimé?

– C'est moi, madame. Et alors?





IX

Béthanie! Béthanie! Comment avais-je confondu? Quel glissement dans le rêve? Béthanie, la maison de l'affligé. Et pas Béthel, la maison de Dieu. Ou Béthesda, maison de miséricorde. Ou Bethléem, celle du pain. Pas non plus Bethsaïda, maison de la pêche et des pêcheurs, ô Dumas et ta truite rose, ou Beth-Schémesch, cette maison du soleil où j'eusse mieux fait, une fois pour toutes, de m'étirer et de me dorer. Pitié du songe et du songeur. Adieu les sublimes demeures, la maison rayonnante du maître, les cloisons affectueuses du pardon, l'antre rougi du four où chante le grillon du Calvaire et la maison-hangar pleine de nasses où prendre les bons et les méchants. Adieu grotte poissonneuse, salles solaires où fortifier ma vieille âme, couches maternelles, repas partagés! Quelle dérive avec le rêve! Moi j'étais fait pour Béthanie, lieu navré dans la ville de Lazare, refuge de Marthe et de Marie...

« Cum essem parvulus, loquebar ut parvulus, sapiebam ut parvulus, cogitabam ut parvulus. Quando autem factus sum vir, evacuavi quae erant parvuli. » Première épître de saint Paul aux Corinthiens. « Lorsque j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Lorsque je suis devenu homme, je me suis défait de ce qui tenait de l'enfant. »

Quand j'étais presque encore un enfant, la mère de ma mère avait fait savoir qu'elle souhaitait finir ses jours à l'Institution de Béthanie, à la Vallombreuse, à Lausanne, tout à côté de la propriété Constant de Rebecque. Benjamin Constant était né au Petit-Chêne, en pleine ville, mais sa famille possédait cette maison, la Chablière, qui existe encore aujourd'hui avec ses vasques, son étang, sa petite forêt isolée au milieu d'un quartier d'immeubles locatifs et de villas. Etrange enclave où des merles sautillent solitairement dans le gazon ras. Qui rôde encore sur ces pelouses? Quel fantôme roux, à la voix saccadée et basse, passe la nuit dans ces bosquets?

« Dans le vieux parc solitaire et glacé... » Toujours est-il que ma grand-mère très aimée, et qui ignorait jusqu'aux noms d'Adolphe, de Charlotte de Hardenberg, de Germaine de Staël, de Juliette Récamier ou de Chateaubriand, se trouva voisine jusqu'à sa mort des grandes ombres qui illuminaient l'endroit où j'allais la voir une ou deux fois par semaine.

J'arrivais vers cinq heures du soir, à pied, venant de Saint-François ou du Petit-Chêne, rue très en pente, alors étroit chemin pavé, où était né Benjamin. Je m'arrêtais longuement devant le portail de la Chablière, puis j'entrais. Ici avaient vécu Benjamin Constant et son père tout l'hiver de 1778. Ici était-il revenu en 1786, et s'était-il consumé de passion pour Mrs Trevor, la femme de l'ambassadeur d'Angleterre à Turin, qui résidait à Lausanne. Ici avait-il logé trois mois, en 1791, – « septembre-décembre à la Chablière » –, pour la liquidation de la fortune de son père. Ici s'était-il réfugié avec Mme de Staël, le 1er janvier 1796. Une odeur de fougère et de romarin flottait dans l'air. Des mésanges, des rouges-gorges, des merles se poursuivaient dans l'herbe rare. Au milieu d'un petit bassin, dans la cour ovale, une vasque pleurait son écume et les grands arbres, des saules, des cyprès, des peupliers, paraissaient n'avoir pas vieilli depuis deux siècles dans ce lieu calme.

Aussi calme que leur hôte bougeait, me disais-je maintenant en gagnant Béthanie. Car la personne que j'allais voir m'attendait et je lui faisais visite avec plaisir, – habité cependant par le souvenir d'acteurs si proches, Benjamin et ses partenaires, dont la présence plutôt loquace occupait un long moment encore le silence de la demeure où je venais de pénétrer.

C'était une grande maison triste et distinguée, dont l'odeur, sitôt le seuil franchi, s'imposait rituellement. Un relent plutôt qu'une odeur, à fond de camphre, de toile cirée, d'eau de toilette aigrelette, de café au lait tiède. A toute vitesse et ardemment, à chaque visite, je priais Dieu que jamais je n'eusse à exhaler une telle odeur. Ou à vivre en elle. Comme si cette odeur avait été tellement plus vieille, plus âgée, que celle du parc de la Chablière et du fantôme si vivant de Benjamin.





Puis je frappais à la porte de la vieille dame, je l'écoutais doucement une heure trop courte, je mangeais quelques biscuits trempés dans du malaga et je la quittais en m'étonnant qu'elle ne regardât pas davantage la vue immense que l'on avait de sa fenêtre. Je ne savais pas qu'elle était devenue presque aveugle et qu'elle ne s'en plaignait pas pour éviter de nous affliger. Je redescendais à Lausanne toujours à pied, ne faisant pas halte à la Chablière, cette fois, mais guettant les fenêtres éteintes où avaient passé tant de lanternes sourdes et de chandelles vite soufflées.





A vrai dire elle ne m'étonnait pas, cette apparition de Benjamin Constant dans ma pensée aux premiers jours de ma retraite. Le personnage d'Adolphe m'avait hanté toute ma vie. Et celui, plus complexe encore, de son témoin. De Benjamin, j'avais tout lu, même les traités philosophiques comme le Polythéisme romain ou De la perfectibilité de l'espèce humaine, qui ne sont pas la part la plus publique de son œuvre. J'avais suivi un grand nombre de conférences sur sa vie et sur ses idées, j'avais participé au Congrès de Lausanne en 1980, et fait partie de l'Association des Amis de Benjamin Constant depuis sa fondation, dans les années soixante, par Me Agénor Krafft, un vieil avocat bedonnant, sagace et halluciné, qui postillonnait au vent de mai, au Petit-Chêne, en posant la plaque commémorative sur la maison natale de « l'adversaire de l'arbitraire ». J'avais même fait un cours sur les traités théologiques de Benjamin Constant, m'appuyant sur les thèses de Pierre Deguise que j'avais rencontré plusieurs fois, et à la lumière desquelles j'avais relu De la religion avec un étonnement émerveillé.

J'aimais Constant. J'aimais cette pensée qui n'avait cessé de se remettre en question. J'aimais cette volonté qui n'avait pas cessé de triompher des échecs, des revers, et d'abord d'elle-même. Plus que tout j'admirais et j'aimais cette écriture rapide et sans hâte, passionnée sans cris, et plus intelligente à chaque instant de découvrir son propre pouvoir de se convaincre en convainquant.

Mais ce qui m'attachait à Constant et si singulièrement au personnage d'Adolphe, c'était qu'à chaque liaison, – je devrais écrire : chaque fois que j'avais été aimé d'une femme –, j'avais observé en moi des symptômes si proches, de telles ressemblances de sentiment et de comportement, je m'étais même trouvé dans des circonstances si voisines, quant à l'âge et à la situation délicate de mes amantes, que j'avais pris le pli de me considérer comme une sorte de fils naturel, ou de neveu, ou de frère de cet homme avec qui j'avais tant de points communs.

Parent, je l'étais en tout cas par l'origine protestante, lémanique, et par la division de ma famille, dès mon enfance, entre un père aventurier et une mère trompée. La mère de Benjamin était morte seize jours après sa naissance, la mienne, mélancolique et déçue de la conduite de mon père, ne m'avait plus regardé vivre dès le seuil de mon adolescence.

Parent encore de Benjamin, frère de sang et d'humeur, je l'étais par le goût des idées métaphysiques et par la curiosité religieuse, – Dieu absent et Dieu présent, comme le ressentent tant d'agnostiques nés sur les terres de Calvin. Proche aussi par la fascination politique, et surtout par ce besoin intellectuel et gourmand de séduire des femmes et d'en être séduit. Disons sans simplifier : par l'absolue nécessité de céder à la séduction que j'exerçais sur toutes les femmes qui m'avaient tenté.

Très tôt, comme Benjamin à la Cour du Margrave d'Anspach-Bayreuth, je m'étais inventé des maîtresses que j'avais été contraint de conquérir pour accréditer mes vanteries. Comme lui, j'avais été aimé d'une personne qui eût pu être ma mère, dans les bras de laquelle j'avais connu les délices d'une volupté relevée d'infinies conversations esthétiques et philosophiques. Comme lui, j'avais contracté des liaisons qui avaient fini par avoir le poids du mariage.

Ce matin d'octobre, aux Salines, assis sur la terrasse, devant le parc où la lumière dorée faisait briller les arbres, je regardais ces nombreuses femmes et je me demandais ce qu'elles avaient eu d'exceptionnel, chacune d'entre elles à leur tour, parfois deux ou trois élues dans le même temps, pour me retenir, m'énerver, ou nourrir ma fantaisie. Pour nourrir... Aussitôt je ressentis violemment la nostalgie d'une chair où plonger ma bouche. Benjamin aimait-il manger les dames? Plongeait-il sa langue, ses lèvres, dans leur humidité fraîche? Nous ne savons rien sur ses goûts en cette matière. Et peu de choses sur ses manies. Ses carnets intimes ni les indiscrétions de son domestique ne nous disent rien sur ses fantasmes ou sur ses habitudes d'amant. Charlotte de Hardenberg était ronde, joufflue, couperosée, elle avait le nez en pied de marmite, elle portait un petit chapeau et elle tutoyait Benjamin en public. Cela, nous le tenons d'Amélie Cyvoct, la nièce de Juliette Récamier. Mme de Staël était forte et effervescente. Avec l'une ou avec l'autre je n'aurais rien fait. Mais j'aurais passé des semaines auprès de l'agile Minna von Cramm. J'aurais peut-être contribué à épuiser Juliette de morsures et de succions. Je regarde son portrait par le baron Gérard, le nez long qui sait frémir, la bouche sinueuse dans la pâleur. Certes j'aurais...

– Vous n'auriez rien. Vous êtes fou. Et ridicule. Vous, après les Montmorency, Adrien, Mathieu et Henri le fils d'Adrien. Et Lucien Bonaparte, et Moreau, et Bernadotte, et le prince Auguste de Prusse, et l'austère Ampère, et Pierre Ballanche, l'imprimeur poète d'Antigone, et Benjamin Constant déboussolé, et encore Benjamin Constant, et peut-être Antonio Canova, à Rome ou à Possagno, au temps où il fait le buste de Juliette, et le vicomte de Chateaubriand presque jusqu'au mariage, en tout cas jusqu'aux derniers jours...

Pour le buste, en 1821 Canova fait une première empreinte de plâtre, à Possagno, qui n'est pas exécutée aussitôt dans le marbre. Y a-t-il eu drame? Scènes de jalousie d'un amant? Il s'en faut de quatre ans. Les têtes de marbre datent de 1825, et c'est Pierre Ballanche qui suggère, – réparation, ou idéalisation? – que l'on couronne de feuilles de laurier le front de sa maîtresse trop aimée. Très tôt, d'ailleurs, l'idée s'était imposée à Canova de figurer la Béatrice de Dante sous les traits de Juliette Récamier. J'avais vu ce buste à Lyon, dans le vieux Musée des Beaux-Arts, et j'avais longtemps rêvé sur les larges yeux vides et blancs qui luisaient sous le front chargé de feuilles dures. Mais un détail, plus que ces yeux désertiques, plus que cette rigidité, m'avait frappé : le cou étonnamment large sous l'ovale du menton, un cou épais, vigoureux comme un cou de bourgeoise ou de paysanne, ou de fille, et ce cou m'en disait davantage sur la sensualité de Juliette que ses fines lèvres et son nez attentif.





Toujours assis sur ma terrasse, au bord du parc, j'étais en train de rêver à ces choses lorsqu'un merle se posa à deux pas de moi. Il était presque midi. Le merle arriva donc à la fin de ma rêverie, quand les pensionnaires de la Résidence sont encore à la piscine, ou dans les salles d'eau, ou à la physiothérapie, j'étais parfaitement seul et je pensais à Juliette Récamier, à Minna von Cramm et à quelques autres que j'imaginais dans des calèches, des malles-postes, des chambres d'auberge, rejoignant ou attendant Benjamin toujours entre deux haltes. Une mésange s'approcha du merle, puis un rouge-gorge, puis un autre merle primesautier... Je me souvenais de la légende de l'ange d'Heisterbach, qui prend le plumage d'un oiseau pour parler aux moines d'un couvent perdu. De sa beauté qui capte le regard des religieux, du jeune frère qui le suit dans la forêt où il passe rapidement trois siècles à se laisser enchanter par l'ange à plumes. Retourne-t-il au monastère? Evidemment tout le monde est mort, l'abbé, les frères, les jardiniers, et l'élu porte toujours la mine fraîche et la même robe propre qu'il avait lors de la rencontre.

Les oiseaux sont des anges près de nous. Aussi insaisissables qu'une flamme. Les oiseaux nous parlent des morts et de la vie éternelle. Les oiseaux nous racontent la vie des amoureuses. Si je rêve...

– Benjamin Constant ne rêvait pas. Il agissait. Vous feriez bien de prendre exemple sur lui, au lieu de vous repaître de vos moines et de vos anges!

– On a l'intuition religieuse ou on ne l'a pas. Benjamin l'avait. On espère que cela ne vous gêne en rien.

– Et votre histoire, s'il vous plaît? Madame Elena de Berg? Les menaces de son envoyée?

– On y vient, ne vous en faites pas. Le complice de Germaine de Staël ne se serait pas laissé ennuyer par ces deux monstres. Déjà le désencombrement... Se défaire de tout lien. Elena de Berg aurait passé à la trappe avec quelques-unes de ses Erinyes privilégiées. « Je me rendors, disait Benjamin, et au bout du compte, c'est comme s'il ne s'était rien passé. »





X

Ellénore est morte au moment où commence Adolphe, et les choses sont dites comme si le narrateur faisait semblant de l'ignorer, ou de l'oublier, pour éclairer les événements de cette lumière intelligente où il prétend nous les apprendre. Mais lui, Constant, sa logique fait merveille à mesure que progresse l'aveu. A première vue, l'entreprise d'Adolphe lui-même est de raconter son histoire avec vérité, et il y met d'autant plus de sobriété, dans la droite ligne, qu'il sait qu'il confesse un forfait : la mise à mort d'une femme aimante.

Moi aussi, j'ai une mort sur la conscience. Du moins Elena de Berg veut-elle me convaincre d'avoir tué une jeune fille. Quoi de plus simple? Elle porte plainte, m'accable de preuves tirées de mes propres écrits, pousse des gens à témoigner, me fait traîner en tribunal. Production des preuves. Témoignages. Plaidoirie de Me Rivolta, un ancien stagiaire de Krafft, le fanatique ventripotent de Benjamin. Rivolta impressionne les juges, en tout cas il crée le doute. Les filles étaient consentantes. Rachel B. et Leilah D. m'amenaient leurs meilleures amies. La morte est morte, hélas, mais elle s'est littéralement suicidée en absorbant des neuroleptiques dont elle n'avait jamais pu se passer, et le soir même de l'accident. Son nom : Anne Bon. Age: trente-quatre ans. Nationalité : française. Profession : secrétaire de Mme Elena de Berg, propriétaire-directrice du cinéma d'essai Le Studio. Depuis quand : depuis un an et demi. Quelles étaient les relations de la victime avec son employeur : peu claires. Une espèce de dépendance, de la part de Mlle Bon. De la crainte en tout cas. Comme si Mme de Berg avait réussi à s'assurer de l'esprit et de la personne de Mlle Bon, et que celle-ci fût apeurée à l'idée de lui échapper. Ou de lui mentir. Ou de la tromper.

–De la tromper? Maître, comme vous y allez! Essayez-vous d'insinuer que madame de Berg exerçait sur mademoiselle Bon une domination... amoureuse?

– Je ne dis rien de cela, monsieur le Président. Je dis que la victime, tout le temps de sa relation avec monsieur Boucher, a montré une réelle crainte des réactions de madame de Berg. Après chacune de ses rencontres avec Boucher, dès qu'elle arrivait au Studio, madame de Berg la harcelait de questions tendancieuses. Au début c'étaient des insinuations, des allusions assez précises pour décontenancer mademoiselle Bon. Puis ça n'a pas tardé à devenir un interrogatoire quotidien.

– Et vous tenez ces précisions de monsieur Boucher?

– Evidemment. Et des jeunes filles dont le nom est cité dans la liste des témoins. Rachel Bensoussan et Leilah Dib, puisqu'il faut le préciser. Et de toutes les autres personnes dont vous avez les témoignages.

– Je voudrais poser quelques questions à monsieur Boucher, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, mon cher maître. Voilà. Je ne mettrai pas de gants, quels que soient les grands mérites des travaux et des ouvrages de poésie de l'intéressé. Et l'estime que j'ai personnellement pour ses livres, si vous me permettez cette confidence. Monsieur Boucher! Vous êtes professeur de théologie! A ce titre vous avez formé de nombreux pasteurs. Lourde responsabilité, monsieur Boucher. Je n'ai pas besoin d'insister. Mais comment conciliez-vous ce devoir de fonction, cette charge morale, j'insiste, monsieur Boucher, avec la publication de certain poème plus que profane, et l'usage que vous avouez y faire de mainte jeune personne? Et si je puis préciser : comment avez-vous accordé votre mission apostolique, mais non, ne souriez pas, avec l'influence que vous exerciez sur lesdites personnes?

Là il y avait eu un arrêt. Puis la question était tombée sur un ton plus grave, à la fois plus ironique.

– Vous n'avez jamais songé à prendre votre retraite anticipée, monsieur Boucher?





Le personnage d'un récit très aimé a beau jeu de vous obséder dans toutes les circonstances de votre vie, surtout si vous le fréquentez depuis l'enfance. Rancé, Fabrice del Dongo... Qu'aurait fait Adolphe à ma place? Dans mon état, Julien aurait injurié le tribunal une nouvelle fois. Bel éclat. Le secrétaire du marquis de La Mole disant leurs quatre vérités à des juges qui l'ont pris la main au sac. Et Adolphe? Lui non plus ne se serait pas laissé enfermer dans une histoire aussi étroite. Ses procès, Benjamin Constant, il les avait eus pour de grandes causes! Il avait défié et affronté un empereur, parfois des rois, souvent des gouvernements et des princes. Le stratège si détestable à Sainte-Beuve? Il avait comploté, joué, rusé pour de grands desseins. Les drames? Le conflit d'argent qu'il avait eu avec son père, en 1811, quand il avait été assommé par la découverte du second mariage de Juste de Constant, et de l'existence d'un frère et d'une sœur bien décidés à le ruiner; les embûches et les tracasseries des polices politiques; et surtout, les liaisons dangereuses ou exaltantes où il s'était engagé et dégagé, débattu, parfois exténué et ravagé dans de longs serments et conflits. Voilà le tableau, coloré, cynique, héroïque. Rien à voir avec la misérable série de turpitudes dont on me faisait grief.

Puis je réfléchissais sur la beauté des deux filles que les anges nomment Rachel et Leilah. Je revoyais les sombres yeux et les hanches étroites de Rachel, le cou gracile, les bras déliés, le ventre rond de Leilah sur ses longues cuisses. Je me souvenais que les oiseaux de l'air les célébraient comme je l'avais fait moi-même avec mes moyens de poète. Etais-je plus coupable que les anges du ciel, les oiseaux de l'air et des feuillages, d'avoir chanté ces rayonnantes filles? Alors vraiment, une histoire étroite et médiocre? Et Anne Bon: je l'avais aimée, vénérée, j'avais écrit une ode pour lui dire que je l'avais saintement mangée. C'était cela, les turpitudes?

– Je vous le demande, monsieur Boucher. Si nous faisions lire, ici, dans cette cour, le poème singulier que vous avez consacré à vos goûts paradoxaux? Et si nous nous arrêtions un peu à certains « sacrifices », comme il semble que vous les appeliez. Ou comme vous les faisiez appeler par vos victimes. Ou encore, si nous examinions d'un peu plus près les lettres de soumission, ou d'absolue fidélité sexuelle, que lesdites victimes étaient contraintes de rédiger et de signer. Croyez-vous, monsieur Boucher, que de tels arguments auraient l'heur de plaire à cette cour? Ah rassurez-vous, monsieur Boucher. Nous ne sommes pas ici pour nous appesantir sur ces bassesses. Mais il y a une morte, monsieur Boucher. Et au moins deux personnes gravement traumatisées par vos agissements, puisque nous sommes forcés de vous tenir quitte de celles que nous ne connaissons pas. Mais revenons à votre poème. Si je n'en donnais que le titre, monsieur Boucher? Un titre qui offense l'Eglise que vous êtes censé servir, dans la fonction que vous exercez...

« Rassurez-vous, monsieur Boucher. » Laissez-moi rire, monsieur le Président. Vous parliez de lettres de soumission, ou de fidélité sexuelle. Connaissez-vous, par hasard, le serment autographe du prince Auguste de Prusse à Juliette Récamier, à Coppet, le 28 octobre 1807? « Je jure par l'honneur et par l'amour de conserver dans toute sa pureté le sentiment qui m'attache à Juliette Récamier, de faire toutes les démarches autorisées par le devoir pour me lier à elle par les liens du mariage, et de ne posséder aucune femme tant que j'aurai l'espérance d'unir ma destinée à la sienne. »

Et celui de Benjamin Constant et de Mme de Staël, en mai 1795, après qu'ils sont devenus amants et ont passé quatre mois ensemble au Château de Mézery près de Lausanne: « Nous promettons de nous consacrer réciproquement notre vie, nous déclarons que nous nous regardons comme indissolublement liés, que notre destinée, sous tous les rapports, est pour jamais en commun, que nous ne contracterons jamais aucun autre lien... » Il a vingt-huit ans, elle vingt-neuf. Ils sont mariés l'un et l'autre, elle avec le baron de Staël, lui avec Minna von Cramm.

Et Schlegel à Germaine de Staël, le 18 octobre 1805 : « Je suis fier de vous appartenir en propriété... Ne bannissez jamais d'auprès de vous votre esclave. » Schlegel!

Même engagement du Chevalier John de Rocca, en avril 1811, –il a vingt-deux ans de moins qu'elle, et provoque Benjamin Constant en duel, à Lausanne, furieux d'apprendre que les deux anciens amants viennent de souper dans son dos.





J'en étais là de ma réflexion lorsque mon attention fut attirée par une silhouette de femme qui se glissait assez habilement entre les arbres au fond du parc. A vrai dire j'aurais dû la remarquer depuis un moment, car il me sembla tout à coup que la femme me regardait avec insistance. Puis elle se remettait à marcher, s'arrêtait, se dissimulait un bref instant, avançait encore dans ma direction, selon que j'esquissais un geste, levais nettement les yeux vers elle, ou faisais mine de l'ignorer.

Qui était-elle? Et pourquoi cette approche furtive? Soudain je la reconnus. C'était l'envoyée d'Elena de Berg. Celle qui m'avait menacé lors de mon arrivée aux Salines. Oui c'était elle. Assez grande, les cheveux sombres, un manteau de pluie ajusté et des petites chaussures de marche. Jusque-là rien de spécialement désagréable. Du moins pas plus désagréable que le jour où elle m'avait insulté au bout de l'allée. Mais aujourd'hui elle portait à l'épaule un gros objet noir qui brillait, et quand elle se fut suffisamment approchée, je vis qu'elle s'était munie d'un appareil de photo dont l'arrogance m'ennuya.

Ainsi donc Elena me traquait. Des années de menaces et de traque. Le poème qui avait séduit une jeune personne. Sa filleule, disait-elle. Sa préférée. Puis l'accident. Et deux jeunes amies de la morte... Non contente de m'avoir imposé une longue enquête, puis le tribunal, puis les séquelles de l'affaire Boucher, comme l'avaient appelée la presse et l'opinion publique, maintenant elle me faisait surveiller, contrôler, photographier, dans l'espoir de m'accabler de nouvelles preuves bien plus que dans celui de m'avertir, ou de protéger de moi de nouvelles victimes. Car je connaissais suffisamment Elena de Berg pour savoir qu'elle se moquait des ravages dont elle me croyait capable. Ce qu'elle voulait, c'était me nuire en m'attrapant sur le terrain où elle supposait qu'elle allait pouvoir me surprendre. Que lui importaient d'autres Rachel, d'autres Leilah, d'autres Anne Bon, du moment que j'eusse été sauf?

Mais là, sur l'heure, tandis que mon espionne avançait prudemment vers moi, j'avais le choix entre deux conduites rapides à suivre l'une et l'autre. Ou bien je marchais jusqu'à cette femme et je lui signifiais ce que son entreprise, ou celle de la femme qui l'envoyait, avait de ridicule et d'intolérable. Les menaçant, elle-même et sa patronne, de faire porter plainte par la Direction de la Résidence pour intrusion et harcèlement. Ou bien je faisais mine d'ignorer la dame, la laissant aller et venir à sa guise sur mon territoire.

C'était la meilleure solution si j'étais sûr d'être irréprochable, - aux yeux d'Elena de Berg s'entend. Mais pouvais-je me croire certain, si la surveillance se poursuivait un peu longtemps, de ne pas me laisser attirer par une personne de la Résidence, pensionnaire comme moi, ou physiothérapeute, ou fille de service, ou par quelque demoiselle de l'Institution toute proche, que je ne manquerais pas de rencontrer au cours d'une des promenades que je projetais?

La question était intéressante et je n'avais que quelques minutes pour y répondre. Mais la femme s'arrêtait à découvert, braquait son appareil sur moi et me photographiait carrément, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois... Puis elle tourna les talons et s'en fut sous les arbres.

Drôle de safari en plein midi. J'étais décontenancé et amusé. Le manège allait-il durer? C'était probable, étant donné le caractère d'Elena de Berg. Mais pourquoi me photographier, tout seul, sur cette terrasse vide? Pour m'intimider? Me déstabiliser dès le début de mon séjour? Ou plus finement pour me faire prendre conscience de ma solitude en l'accusant par des photos : me la rendre ainsi plus gênante, humiliante, et me pousser à en sortir en cédant à mes démons. C'était le piège. Une provocation subtile, en somme, tout à fait dans le style d'Elena. M'atteindre en se moquant de ma solitude. Je la reconnaissais bien là, elle qui ne supportait pas d'être seule un week-end, parfois une nuit, sans se croire abandonnée du monde entier. Elle m'avait avoué imprudemment qu'elle se trouvait diminuée, si elle n'avait personne dans son lit à tout instant. A ses yeux j'étais seul, donc je souffrais. Il fallait culpabiliser cette souffrance, comme elle disait volontiers dans son langage vindicatif, pour me faire perdre la maîtrise de la situation et commettre l'erreur qu'elle guettait.

Mais vous ne connaissez pas la vertu du désencombrement, Elena! Vous ne pouvez savoir qu'Aimé Boucher, dont vous avez décidé la perte parce qu'il a ravi le regard et peut-être l'âme de votre très chère Anne Bon, a plus d'un tour de sa façon s'il s'agit d'échapper à votre vindicte. Oui, Elena, lui qui a chanté les yeux, le corps, l'esprit, peut-être l'âme de la jeune femme que les anges de lumière, eux aussi, et les oiseaux de tous les arbres de la plaine appellent Anne Bon!





XI

Les jours suivants, je fis plusieurs promenades qui me conduisirent de plus en plus loin de la Résidence, –où pourtant je me trouvais bien. Ainsi, gagnant en bus la côte française du lac, je prenais le bateau à Evian et je passais quelques heures à écrire et à rêver. J'écrivais tranquillement, attablé au salon du Général-Dufour, l'un des longs bateaux blancs de la Compagnie Générale de Navigation. Vers le soir, regagnant la Suisse, nous croisions devant des falaises de rochers étincelants tandis que l'eau verte réfléchissait les montagnes entre les coulées de lumière. Qu'est-ce que la mort? Qu'est-ce que Dieu? Je me serai posé ces questions toute ma vie. Et que peut avoir de si troublant, de si pulpeux, de si insondablement profond, le visage de la jeune fille qui m'a apporté un café tout à l'heure, et mille fois hélas et merci, j'ai eu le bonheur d'entrevoir, quelques secondes, de quel œil curieux, peut-être déjà gourmand, elle scrutait ma main et ma bouche en posant son plateau sur le guéridon où j'écrivais.

Les femmes sentent ces choses : elles savent ce qui les attend dans tel homme et dans telle rencontre. Celle-là doit deviner l'état présent de mon âme. Malgré mon vœu de désencombrement, et ce besoin de nettoyage qui s'est encore aiguisé depuis que je suis aux Salines, ma vieille faim est repérable sous mon maintien réservé. Moi qui voulais m'alléger de cet appétit, me laver de l'épisode du poème et de ses suites... Car maintenant je m'exerce à détailler la figure et le corps de cette fille. Elle va et vient du comptoir aux tables du salon, je ne la quitte plus des yeux et je me reconnais là : aussitôt je pense au destin de ce corps aimable, à son odeur de corps vivant, au vertige d'y planter les dents. Je le dis avec joie : à cet instant, mon unique regret serait de ne pouvoir confondre les secrets, les élans, les hésitations et les parfums de cette chair avec la toute présence de Dieu. Comment suis-je devenu théologien? Les mots sont des couleurs. Dieu c'est l'or lumineux, l'or aérien, le jaune doré immatériel, – le sentiment d'une absence de matière pourtant présente dans l'être –, sans interruption, sans poids, sans forme. Une diffusion d'or charnel qui s'insinue, ou règne, ou se plaint, ou menace au fond des cœurs et des chutes.

J'écris ces lignes attablé au salon frais et aéré du Général-Dufour, je scrute une jeune personne au nom inconnu, au corps allègre, et ma première rencontre avec Dieu remonte au temps de la couleur jaune. J'étais encore un enfant, il y avait les parents, le jardin, il y avait Dieu, et le monde était placé dans la lumière jaune et or de ce nom. Beaucoup de temps avant le mystère, avant la curiosité, le discours et le goût de Dieu. Je réfléchis sur La Sainte Cène. La seule faiblesse que j'eusse connue à ma mère était une grande gourmandise, surprenante chez une femme aussi sage et aussi austère. J'ai vu par la suite, chez certains prêtres, cette tendance peu modérée à la bonne chère. Ma mère mangeait beaucoup, se réjouissait visiblement de manger, faisait elle-même la cuisine ou revenait de chez le traiteur avec des plats variés, ou rares, ou coûteux, qui auraient pu devenir un scandale dans notre intérieur sérieux.

Mon père mangeait. Je mangeais aussi, bien entendu. Mais voir manger ma mère était pour moi un événement toujours renouvelé, et de plus en plus souvent, à l'approche de l'adolescence, une fête un peu louche dont je tirais du remords. Ainsi me suis-je souvent demandé quelle était la relation entre la gourmandise de ma mère et mon poème de la Cène. Comment j'en étais venu à me repaître inlassablement de la chair si comestible d'une jeune fille, puis à en écrire un hymne au titre caricatural et sacrilège.

A sa façon, – je parle maintenant de son âme –, ma mère était une sorte de mystique. A l'église, dans ma petite enfance, j'observais son comportement avec curiosité. Je la regardais prier, les yeux clos, prendre le pain délicatement entre ses lèvres, le mâcher avec lenteur, l'avaler, puis boire le vin de la Coupe et se passer la langue sur la bouche dans un ravissement extasié. J'ai peut-être été jaloux d'elle dans ces moments-là. Il me semble plutôt que je n'ai eu de cesse d'imiter, moi, homme de Dieu, ses gestes et ses attitudes sur des corps profanes, mais qui étaient ma propriété, et que je chargeais de qualités à exalter saintement.





Retrouvais-je ma mère dans ce repas rituel? Je n'ai pas été inquiété par sa nudité que je n'ai jamais vue ou entrevue. Mais elle consommait l'Hostie, elle absorbait le Vin, son image à notre table se substitue à celle de l'eucharistie, ma mère alors mangeant, se gobergeant, se régalant, comme elle disait d'un mot appuyé que je déteste, parce qu'il jette en moi l'équivoque de ce plaisir de bouche. Ma mère appliquée à déplacer, à retourner, à choisir les morceaux ou les friandises dans le plat ou dans son assiette, puis à mâcher, à mastiquer lentement, à avaler religieusement tout ce bonheur.





Aux Salines, quelques pensionnaires moins distraits que les autres me demandaient parfois si j'écrivais encore des essais ou des poèmes. Je ne voyais pas d'ironie dans ces questions, ni de pièges, mais plutôt la curiosité d'anciens lecteurs étonnés de mon silence. Parmi eux le docteur Antoine Kramer faisait un peu figure à part, et j'aimais beaucoup m'arrêter à son cabinet, au rez-de-chaussée, si je voyais sa fenêtre éclairée en rentrant le soir de mes promenades. Ou prendre avec lui un café à la Loggia, le petit bar à l'entrée, ou faire quelques pas sur l'esplanade en sa compagnie.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, brun, très fin, le regard attentif derrière de petites lunettes. Dès mes premiers jours aux Salines, j'avais remarqué qu'il m'observait avec sympathie, sans même se cacher, au restaurant ou dans le hall, et parfois de la fenêtre de son cabinet il me suivait des yeux quand j'allais lire ou prendre des notes au jardin en profitant du rare soleil de midi. Puis nous avions échangé quelques mots, et j'avais pu me rendre compte qu'il me connaissait mieux que je ne l'avais imaginé. Mais avait-il lu La Sainte Cène? Et s'il l'avait lue, qu'en pensait cet homme fin?

A plusieurs reprises il avait fait allusion à mes travaux de théologien, notamment à un article que j'avais publié sur le sentiment de la maladie, ou plus exactement du corps malade, dans les sermons de Calvin. L'étude avait paru dans les Annales de la Faculté de médecine à l'occasion de son cent cinquantième anniversaire. J'avais même pris la parole au congrès qui marquait cette date et c'était là, dans le grand auditoire Paracelse, que Kramer m'avait aperçu pour la première fois, comme je siégeais avec ses anciens professeurs devant une assemblée de médecins, d'étudiants et d'infirmières qui nous assaillaient de questions dès que s'était ouvert le débat.

– Vous aviez cité saint Paul, me disait Kramer, les yeux brillants, vous voyez que je me souviens : « Le corps est le temple de Dieu. » Et vous aviez réfléchi un long moment sur cette relation du spirituel et du concret, de l'immatériel et du pratique, c'était si rare, si absent des cours de nos maîtres en ce temps-là. Le désert positiviste! Vous savez de quoi je parle. Autant dire l'horreur.

Après quinze jours déjà, j'avais prêté à Kramer quelques-uns de mes recueils introuvables, sans lui parler encore de la Cène, ni de son effet sur ma carrière. Mais sombre effet, ou retentissement bénéfique? Quelques jours plus tard, lorsque je lui racontai les détails de cette histoire, jusqu'à l'enquête et au procès, sa réaction vint confirmer le sentiment qui se faisait de plus en plus net dans mon esprit : que j'avais eu raison de publier ce poème. Qu'aucun poème, dans tout mon travail, n'était aussi nécessaire à l'ensemble de ce que j'avais fait. Et que son sujet, et le traitement de ce sujet, étaient justement mon affaire.

Le docteur Kramer saura-t-il jamais le rôle qu'il a joué à ce moment-là? Le devina-t-il, dans sa finesse et sa réserve? Ou s'interdit-il même d'y penser? Il lut la Cène et ne m'en parla pas tout de suite. Mais plus tard : « je me suis permis de le recopier avant de vous le rendre », me dit-il un soir que nous dînions à la même table. « Et je crois que je le donnerai à lire à toutes les femmes qui se trouveront sur ma route. Celles que j'aimerai, pour m'exprimer mieux. C'est le seul commentaire que je puisse faire. »

Je dois avouer que ces propos me réconfortèrent, excitant aussi bien le plaisir que j'avais à me rappeler le temps où Rachel, Leilah, Anne Bon, ou quelque autre corps livré, installaient dans la pièce où je travaillais l'impatience heureuse que je souhaitais. Je retrouvais les lieux, – la rue, la maison, la chambre, et dans la chambre le lit, la table et l'espace entre ce lit et cette table où j'avais patiemment observé, consommé, dessiné mon modèle avec mes sens, avec mes mots, de toute la vérité pratique et rhétorique de la vraie faim. Je revoyais le corps du modèle offert comme une opulente friandise à ma gourmandise ravivée. J'entendais, j'écoutais à nouveau la voix divine, c'était cela, la voix divine, qui ne cesse d'appeler au fond de l'offrande.

« ... Le seul commentaire que je puisse faire. » Et toi, Anne, qu'en disais-tu, lorsque tu te regardais dans mes images? Et toi Rachel, toi Leilah, que me chantez-vous, reflets de Dieu? Vous qui revenez me choyer au moment où Kramer fait l'éloge de votre cantique.





Une fin d'après-midi, faisant quelques pas sur l'esplanade, j'aperçus un papillon bleu qui voletait aux derniers rayons du soleil couchant, comme s'il eût dû recueillir, seul et d'autant plus précieux, un reste de jour encore diffus dans l'air du soir. C'était un Argus bleu, étonnamment solitaire en cette saison, car certains spécimens éclosent et vivent en essaim jusqu'à fin octobre sur ces pentes. La solitude de celui-ci avait quelque chose de poignant et de solennel, peut-être comme une apparition, ou un message que j'aurais eu à saisir devant l'hiver. Je regardai mieux : le papillon ne s'éloignait pas, il volait presque sur place, au-dessus du talus herbeux où avaient séché les derniers orchis, il battait des ailes avec souplesse, transparent et légèrement éclairé par le crépuscule, mince voilier sur l'ombre qui montait, comme s'il avait voulu refléter la dernière lumière quelques minutes encore avant la nuit. Puis il se posa sur l'herbe presque invisible, mais les ailes azurées luisaient encore et l'insecte demeurait immobile, comme défait de tout désir, maintenant, d'aucune attache avec le monde, et que la mort pût venir prendre cette forme pure, la désencombrer d'elle-même dans le néant ou la cendre. L'Argus bleu. Avant de plonger à mon tour dans le sommeil je me remémorai cette scène, où je croyais lire plusieurs choses me regardant, comme dans un miroir à moi seul tendu.





XII

La fin d'octobre et presque tout novembre passèrent comme par enchantement. Je commençais à oublier mon procès. Elena de Berg ni son envoyée ne s'étaient plus manifestées. Du moins, si elles continuaient à me surveiller, elles l'avaient fait avec discrétion, car je ne les avais aperçues ni l'une ni l'autre aux Salines ou dans les environs.

Je lisais, je travaillais à des poèmes et je dormais. Je faisais aussi des promenades de plus en plus longues. L'automne est beau dans cette région. L'or des chênes sur les collines, les châtaigniers brunis, l'herbe jaune font une lumière aérienne où je me trouvais encore allégé. Ainsi s'étaient écoulées plusieurs semaines, et la fin novembre approchait lorsque je reçus une invitation qui me fit plaisir. C'était le directeur de la Bibliothèque de Montreux, qui me demandait de participer à une manifestation en l'honneur de Byron, de Dostoïevski, de Vladimir Nabokov, de Paul Morand, de Kokoschka, d'Ernest Ansermet, de Miles Davis et de quelques autres écrivains, peintres et musiciens qui avaient vécu à Vevey, à Villeneuve ou à Montreux même, méritant à ce titre la petite exposition qu'avait imaginée la Bibliothèque. On me demandait de prendre la parole au vernissage, quelques mots, peut-être un portrait de Nabokov, cher monsieur, puisque vous parlez de lui dans l'un de vos derniers livres. Et d'une visite que vous lui avez faite peu de temps avant sa mort.

Comment le directeur de la Bibliothèque avait-il déniché mon adresse dans ma retraite des Salines, je ne me posai pas la question, tout au souvenir, sur le moment, de ma visite à l'auteur de Pnine. Car aussitôt je m'étais rappelé dans le moindre détail ce que Nabokov m'avait dit, ses mimiques d'homme qui avait aimé enseigner, et ses gestes, ses mains mobiles, ses intonations amusées et ironiques. L'espèce de bonheur, aussi, où il baignait dès qu'il s'était mis à raconter ses chasses aux papillons sur les hauteurs de Château-d'Œx et de Saas Fee. A m'expliquer le temps qu'il dérobait aux livres, à la correspondance, pour le donner au classement de ses proies ailées et pour jouir de les regarder. Mais le chasseur volait-il le temps des livres, ou les livres volaient-ils les papillons?

Nabokov souriait, les yeux plissés, très lumineux dans son beau visage hâlé. Le temps avait peu marqué cet homme sage. Certes, des rides sillonnaient son front, deux plis coupaient les joues aux ailes du nez, la bouche faisait une moue sceptique. Mais la peau était brillante et lisse, d'une étrange fraîcheur, comme rajeunie sans cesse d'avoir vécu tant d'années. Pourtant cet homme était proche de la mort, il le savait et il n'avait accepté de me recevoir que parce que deux ou trois idées de l'un de mes derniers essais l'avaient « un peu intéressé », ajoutait-il de sa voix basse, musicienne, avec ce sourire ironique et attentif qui teintait tout ce qu'il disait. L'ironie gagnée sur la mort? Mais la mort, justement...

– Vous me dites que vous avez beaucoup écrit sur la mort, poursuivait-il en se moquant. Voyez-vous, la plupart des écrivains que j'ai aimés parlent peu de la mort. Ils la montrent, la mort, ou plutôt, ils montrent des gens qui meurent. Flaubert, l'agonie d'Emma. Tolstoï, Anna se jetant sous le train..

Puis il avait parlé de ses papillons, et il me semblait tout à coup que leurs milliers d'ailes avaient pu lui apparaître comme autant d'exorcismes de la mort rusée et puissante.

– Oui, oui, le temps des livres, et le temps des papillons. Ce n'est jamais le même temps. Mais j'apprends le vrai temps, s'il y en a un, l'un par l'autre. Ou plutôt : je m'exerce à le nier...

Il y avait eu un silence. Puis il avait repris, presque rêveur :

– En fait je ne crois pas au temps. Je plie mon tapis après m'en être servi, comme pour superposer les différentes parties d'un même dessin... L'instant où je jouis le mieux de la négation du temps, dans un paysage que j'ai choisi ou au hasard, c'est lorsque je me retrouve au milieu de papillons rares et des plantes dont ils se nourrissent. Et puis je suis très fatigué ces jours. J'ai chassé tout le mois d'août au-dessus de Montreux. J'ai dessiné, aussi. J'ai peint des papillons-dédicaces, des papillons imaginaires, ceux-là! Savez-vous, il m'est arrivé autrefois, à Harvard, de dessiner plus sérieusement, avec des appareils merveilleux, des variantes de la lanterne magique...

Le Montreux-Palace flambait de tous ses ors autour de nous quand il m'avait raccompagné dans le grand hall. Le soleil se couchait sur le lac étincelant. C'est la dernière vision que j'ai de Nabokov, un hôte affable serrant distraitement ma main sur le perron de l'hôtel, entre les colonnes de granit, l'œil déjà lointain, le corps penché en arrière, la pensée visiblement occupée de toutes sortes de passages d'ailes diaprées, comme autant d'étroits vaisseaux allumés devant ses vieux yeux pour narguer la mort.





A propos de papillons, je me rappelle cette promenade avec Rachel et Leilah, au bord de l'Arve, près de Genève, le matin où nous étions allés voir une exposition d'Antonio Saura au Musée Rath. De grands tableaux sombres, sarcastiques, souvent parodiques de Goya, je me souviens que nous étions encore secoués par cette violence noire. C'était le début de l'été. Il faisait déjà très chaud, des bouquets de saules brillaient sur la rive dans la lumière grise de midi. Le paysage était désert. Pas un bruit. Un oiseau, de temps en temps, lançait un faible cri dans la touffeur.

Les filles avaient eu envie de se baigner. Elles s'étaient dévêtues, elles avaient nagé puis elles s'étaient étendues dans l'herbe rase pour se sécher. Je les regardais tranquillement, admirant leurs corps élégants qui luisaient dans la chaleur silencieuse. Soudain un papillon rose et roux s'était posé sous la poitrine de Rachel, une petite vanesse dentelée, vanessa levana, qui brasillait sur la peau blanche à cet endroit, et que la transpiration attirait. Immobile et sinueux, le papillon ouvrait et fermait ses ailes, laissant la lumière caresser sa moire orangée, presque dorée en plein soleil.

Fascinée et souriante, Leilah observait ce bijou qui brillait sur cette fille nue. Puis une expression douloureuse avait transformé son visage, un cri montait à sa bouche parce qu'un vieil homme furieux et gesticulant venait de surgir devant nous et se mettait à jeter des poignées de cailloux sur les deux jeunes filles terrorisées. Avec une dextérité surprenante il plongeait la main dans le sac de toile qu'il portait à l'épaule, y prenait deux ou trois pierres, éclatait de rire, hurlait une bordée d'injures, lançait ses projectiles en riant de plus belle. Ainsi, en quelques heures, il y avait eu les peintures grimaçantes au fond du vieux musée baroque, les corps nus au bord de la rivière, le papillon de Rachel, le forcené qui avait disparu presque aussi soudainement qu'il avait surgi du taillis.

Que voulait dire ce vieil homme, avec ses rires de fou et ses pierres? Ce n'était que trop clair : le scandale de la beauté. La haine des corps. La détestation de cette même gourmandise qui me faisait aimer et choyer les deux jeunes filles. Mais qui était-il? Son vêtement n'était ni sordide ni négligé. Un vieil instituteur illuminé? Un juriste ahuri de causes perdues? Je me souviens de ses petites lunettes cerclées de fer, comme en portent les soixante-huitards à la traîne et les télégraphistes des westerns italiens. Ou un juste, tout simplement, qu'un matin la splendeur du monde avait assommé, et maintenant il hante les bosquets de l'Arve, son sac de cailloux à l'épaule, scrutant la rive, l'eau, les taillis, guettant les corps, les yeux, les jeux? Je ne le saurais jamais, et cela n'avait pas d'importance. Mais étais-je sûr qu'il n'avait pas quelque ressemblance avec le fou que je risquais d'être dans mon grand âge?

Peut-être ai-je tort de mêler l'allégorie au récit d'instants légers, que je retrouve dans cette retraite paisible longtemps après les humiliations et les ennuis du procès. Le souvenir de ces heures douces au bord de l'Arve, malgré l'intrusion du braillard : une image presque transparente qui se superpose, tout en lumière, à l'enfer noir de Saura.

Quant au pauvre trouble-fête... Vais-je m'imaginer en énergumène jailli d'une haie, pour préfigurer ma fin? Je laisse les sophismes du remords à Adolphe, il en fait meilleur usage. Simplement je remarque un de mes traits, qui est de donner à des choses banales un relief singulier et chargé de sens. La leçon de ces tableaux pleins du sentiment de la mort, le drame de l'agité dans les bosquets, c'est aussi la Danse macabre où lire mon unique voie, hélas. C'est toujours la Tentation de saint Antoine. Et c'est le furieux Isaïe criant contre les filles de Jérusalem et les avertissant de leurs colifichets et de leurs rires : autant de ruses, clame le prophète, autant d'erreurs, comme une salissure de Dieu.





XIII

Le directeur de la Bibliothèque s'appelait M. Courbet.

– Comme le peintre? avais-je demandé distraitement.





–Comme le peintre. Et croyez-moi, ce n'est pas facile tous les jours de porter un tel nom. J'ai même entendu suggérer que je pouvais être un descendant naturel de Gustave Courbet, puisque vous savez qu'il a vécu en exil très près d'ici, toute la fin de sa vie, après l'attentat contre la colonne Vendôme.

Il désignait plusieurs toiles alignées au pied de la paroi, qui attendaient d'être accrochées avec des photographies, des gravures et des manuscrits.

– Regardez ces deux couchers de soleil sur le Léman, ce Château de Chillon, et cette peinture sur bois, là, le Château de Blonay, que Courbet avait exécutée à la demande de Khalil-Bey. Pour le panneau protecteur de L'Origine du monde. Un tableau peut en cacher un autre, monsieur Boucher! Ce n'est pas moi qui vous l'apprendrai!

Encore une allusion à mon procès. A ma double vie d'homme de Dieu et de mangeur de chair fraîche. Serais-je jamais débarrassé de ma rumeur? Moi qui évitais depuis des mois toute provocation, le moindre écart, la plus petite indélicatesse à l'endroit de qui que ce fût.

Maintenant le directeur de la Bibliothèque me regardait d'un air entendu.

– Savez-vous ce que j'ai trouvé, monsieur Boucher, dans l'arrière-boutique d'un bouquiniste assez spécial? Une petite publication élégante que vous connaissez, je crois. Un poème, disons, gastronomique. Je me demande si je ne vais pas montrer au moins la page de titre, elle est si belle, dans notre petite exposition!

Il ajustait ses lunettes, brandissait la mince plaquette que je reconnaissais trop bien, et il commençait à lire lentement, détachant avec soin chaque mot, « d'abord un feuillet autographe », exultait-il, – j'avais dû le glisser moi-même dans cet exemplaire, Dieu sait pourquoi –, puis la justification du tirage. Ah j'ai encore dans les oreilles la voix de cet homme méticuleux. Car il détaillait les choses avec soin, jouissant de son effet, et du plaisir qu'il me faisait. Il lisait d'une voix nette :

Note sur l'édition de La Sainte Cène. Un cahier 13,5 x 23,5 cm. Couverture en vergé rose chair avec rabats. Le texte est imprimé en Bodoni, corps 12, foliotage 1 à 37. En page de couverture :

Baptiste Calmet

LA SAINTE CÈNE

Titre seul répété en page 3. Pas

de mention d'éditeur,

mais précisé : Hors Commerce.





Il s'arrêtait un bref instant, me fixait, reprenait tranquillement :

Achevé d'imprimer le 15 août 1972 à Bâle (Suisse). Tirage : 350 exemplaires sur Ingres, numérotés de 1 à 350, et 3 exemplaires sur vélin d'Arches, numérotés I, II, III, comportant un dessin original de l'auteur d'après la Totentanz de Holbein le Jeune, la trente-quatrième planche de l'édition Dover (Dover Publications Inc.), New York, 1971, reprise elle-même de l'édition originale en français, Les simulacres et historiées faces de la mort, de Melchior & Gaspar Trechsel, Lyon, 1538 : De lectulo super quem ascendisti non descendes, sed morte morieris. III REG.I.





Le directeur de la Bibliothèque leva la tête et me dévisagea carrément, cherchant sur ma figure de la gêne, ou quelque repentir bienvenu. Il n'y en avait pas, et le personnage se mit à reprendre certains mots du texte qu'il venait de lire, s'exclamant, m'interrogeant sur l'imprimeur qu'il croyait connaître, sur le choix des caractères, sur la souplesse et la couleur de la couverture. En toute autre circonstance ces remarques m'auraient beaucoup plu : j'aime ce qui touche à la typographie et à la fabrication des livres. A l'odeur de l'encre, à la qualité du papier, à la mise en page, parce qu'elles sont près du corps, justement. On peut les respirer et les manger. De sorte que j'ai rarement publié quoi que ce fût sans m'intéresser à l'élaboration pratique de mes textes.

Mais quelque chose me disait de ne pas interrompre le monologue de mon hôte. De ne pas filer en claquant la porte. D'écouter quelques minutes encore le singe savant, parce qu'une petite musique est dans l'air, une gaieté, une drôlerie, comme une promesse de plaisir. D'ailleurs la pièce où nous nous trouvons est agréable, bien éclairée par une vitrine qui donne sur la lumière du lac. Tous ces livres aux parois. Sur la longue table, sur des tréteaux, sur des consoles, des liasses de journaux, des piles de revues. Appuyés au pied des murs, les tableaux qui attendent l'accrochage. Je dois reconnaître que j'en suis heureusement troublé. Surprenante faiblesse, pour qui prétend s'être séparé de tant d'imprimés et d'images!

– J'ai demandé à ma fille de nous rejoindre, dit l'hôte de ces lieux sereins. Non! Non! Ne vous étonnez pas! Ma fille est aussi mon assistante. Pas officiellement, si vous voulez. Mais elle a la passion des livres, elle termine sa licence en histoire de l'art, et tout naturellement je lui ai proposé de me seconder dans la préparation de notre exposition.

En effet la porte s'ouvrait, et une jeune fille vêtue de laine sombre faisait son apparition.

– Nous parlions de toi! s'exclama Courbet. Viens, mon ange. Monsieur Boucher, je vous présente ma collaboratrice, mon assistante, ma complice... Mais oui. Qu'est-ce que je ferais sans toi? Voilà ma fille Eva, monsieur Boucher. La gardienne de mes vieux jours!

Tu ne me gâteras pas mon plaisir, singe infirme. Tu ne saliras pas ce pur morceau de chair avec ton verbiage. Ta faconde ni ta présence ne gâcheront ce teint de fruit lisse après la pluie. Sache, ô Courbet, que dès maintenant, par décret d'Aimé Boucher, professeur de théologie et poète des demoiselles comestibles, tu n'exerceras plus aucun droit de propriété sur cette enfant du Paradis que tu t'es permis d'appeler Eva. Sieur Courbet! Sache aussi qu'à la seconde même où est apparue dans cette pièce la jeune personne que tu crois ta fille, j'ai su, moi, qu'elle était faite pour ma bouche. Six mois de diète, petit Courbet! Te rends-tu compte de ce que cela représente pour un gastronome exigeant, six mois sans aucun repas céleste!

Comme dit l'apôtre Paul, une grande rumeur se faisait dans mon âme. La jeune fille vêtue de laine avait le visage clair des rousses presque blondes, et des taches de son qui éclairaient son mince visage comme autant de minuscules lampes au-dessous de la flamme des cheveux. Et dans le cou, les épaules, la poitrine qui pointait dans la laine de la robe, dans les hanches, dans le ventre rond, dans les cuisses longues, une hâte qui évoquait, grâce aussi à la robe d'un brun presque noir, la souplesse vite cabrée des chèvres des châtaigneraies voisines. Les châtaigneraies où s'abattent les vols de corneilles affamées qui s'acharnent sur les bogues, les ouvrent, trouvent la chair rose, y picorent aussi les mésanges, les merles, les rouges-gorges qui donnent des baisers avec le bec dans le fruit entrebâillé.

Mlle Eva Courbet dans sa robe de laine brune. Son père continuait à parler, à s'agiter, je la détaillais, je la soupesais, je la retournais, je l'entrouvrais. Sa gourmandise précise, diffuse, involontaire comme une innocence prête à me sauter dessus, à se coller contre moi, à m'avaler à son tour, à me noyer dans ses plis et dans ses sucs. Vous qui avez faim, approchez, et vous serez rassasiés. Vous qui n'avez respiré aucun miel ni aucune viande depuis des semaines, venez et vous humerez, asseyez-vous et vous mangerez. N'ayez crainte de manquer de rien, le repas est inépuisable. Qui m'a jeté hors de l'Eden? J'y retournerai, je prendrai place au pied de l'Arbre et je mangerai du seul fruit à la pulpe inépuisable. Qui m'a voué à trouver ma pâte à la sueur de mon front? Je planterai mes dents dans de souples mies, je goûterai au pain du seul four où crépite le feu du buisson odoriférant. Ardente pâture!

Le sot laissé à son poste au milieu des livres luisant au crépuscule et des rutilants tableaux, Eva Courbet et Aimé Boucher avaient marché paisiblement sur le quai Ami-Chessex - du nom du long vieillard barbichu constructeur du funiculaire et des palaces de la place, on le voit sur de nombreuses photographies d'époque, cravaté très haut, coiffé d'un melon noir, le visage maigre, ridé, l'œil aigu, portant un alpenstock et un bouquet de rhododendrons devant un glacier. Donc avaient devisé, avaient marché sur le quai, Eva Courbet et Aimé Boucher, regardant les mouettes, les goélands, les cygnes qui croisent dans la baie aux vaguelettes dorées, ou faisant semblant de les regarder, ou faisant semblant de vouloir s'amuser à observer tous ces oiseaux blancs et joueurs, et les colverts, les foulques, les grèbes qui plongent la tête dans l'eau maintenant rose.





– Vous aimez les oiseaux, mademoiselle Eva? Regardez comme ils sont gracieux.

– Et affamés, cher monsieur. C'est curieux, avec tout ce qu'on leur donne. Et ce qu'ils trouvent eux-mêmes dans l'eau. En première année de faculté, j'ai fait un assez long travail sur la symbolique de l'oiseau. Savez-vous que les oiseaux d'eau représentent l'idéal érotique, les ailes du vol, la nage, la pêche dans les profondeurs... Affamés. Les oiseaux prédateurs, les migrateurs, les oiseaux-séraphins...

Dans quelle catégorie me plaçait-elle? Suis-je la proie? Ou le prédateur? Ou le vieil ange? Ah ce cygne qui prend son vol et va se repaître d'une Léda au bord d'un lac de montagne.

– Et les cygnes, mademoiselle Eva? Vous n'allez pas me dire que vous avez de la tendresse pour les cygnes! Dévorent les œufs des autres oiseaux. Attaquent les enfants sur la rive. Vous cassent le bras d'un coup d'aile. Crient d'une voix rauque. Se gonflent de vanité. Défient Messiaen. Chantent à la mort. Vous n'avez jamais entendu le chant du cygne, mademoiselle Eva?

– J'aime penser aux oies sauvages. Quand j'étais petite je lisais Nils Holgersons, cette histoire m'a toujours fait rêver, je n'ai pas cessé d'imaginer et d'inventer avec ce garçon qui volait sur le dos de la reine.

– Et maintenant, mademoiselle Eva?

– Maintenant je regarde avec vous des oiseaux presque apprivoisés. Maintenant j'ai entrepris des études d'histoire de l'art. Maintenant j'ai presque un poste d'assistante à la Bibliothèque de monsieur mon père. Et à la minute même je me demande pourquoi je n'ai pas poussé plus loin ce travail sur la symbolique de l'oiseau. C'est peut-être vous qui m'y faites penser, monsieur Boucher. L'oiseau et le serpent. La signification de l'aile. Les plumes dans la peinture. L'oiseau-femme. L'oiseau-Esprit.

– Et l'ascension, la chute, le remords de l'oiseau... Vous n'avez qu'à me regarder, risquai-je assez sottement.

– La chouette « frangée de larmes », comme j'écrivais au Collège, - et je sus que ses oiseaux allaient reprendre leur vol.

Elle me plaisait cette enfant, et elle avait le même langage que moi.

–... et l'oiseau qui vient des morts. Et l'oiseau-lyre. L'oiseau de feu. L'oiseau de mauvais augure. Les emblèmes.

Elle parlait, elle souriait comme se souriant à elle-même et parfois, en s'animant, elle prenait ma main pour la relâcher aussitôt.

– Vous rêvez que vous volez? Ce sont des rêves voluptueux, n'est-ce pas, monsieur Aimé? Ce que les oniristes appellent les « rêves à sperme ». Mais oui, vous m'avez parfaitement entendue. Vous traversez des nuées, vous planez sur une vallée comme sur un corps, vous montez, vous descendez, vous frisez le sol, parfois vous touchez une haie, une forêt, le mamelon d'une colline, vous descendez dans des ravins pour rejaillir en pleine lumière.

Elle s'arrêtait, même pas essoufflée, et me regardant dans les yeux:

– Moi je rêve ça très souvent.





Un peu plus tard nous étions sur la petite côte qui rejoint le cimetière de Clarens, où se trouve la tombe de Vladimir Nabokov. Nous avions parlé de ses collections de papillons, dont la Bibliothèque aurait bien voulu montrer au moins quelques photographies, ou des manuscrits, des lettres que la famille refusait de vendre. J'avais raconté ma visite au Montreux-Palace avec autant d'humour que possible. Mais depuis un moment Eva se taisait, un silence qui contrastait avec l'enjouement qu'elle avait manifesté depuis que nous avions quitté Courbet. Maintenant je la sentais inquiète, peut-être tendue, et je me trouvai soulagé lorsqu'elle s'assit sur le parapet de la petite rampe, devant le cimetière, et qu'elle recommença à parler doucement, m'interrogeant presque à voix basse.

– Je suis... enfin, j'étais une amie de Rachel Bensoussan. Vous la connaissiez, n'est-ce pas?

Elle se tut, me regardant avec anxiété comme si elle craignait un éclat, ou quelque inconvenante remarque.

– Et j'ai très bien connu Leilah Dib. Sa meilleure amie. Sa sœur, comme elle disait souvent. Nous avons passé plusieurs séries de vacances ensemble ici, à la montagne, et en Autriche, à Salzbourg, à faire de la musique et à suivre des cours de langue.

Encore un silence. Je me taisais moi aussi. Puis elle, comme on donne un coup tranchant:

–Pouvez-vous me dire ce qu'elles sont devenues?





Et moi je devais comprendre: « Pouvez-vous me dire ce que vous en avez fait? » Car la jeune fille me fixait, sévère, aiguë, et je n'avais aucune envie de lui mentir ou d'esquiver.

Je la sentis se décrisper. Elle s'approcha. Et presque imperceptiblement:

– Vous pouvez me dire la vérité. Lors de nos dernières vacances ensemble, il y a deux ans, en été, elles parlaient de vous sans cesse. De vos conversations. De vos balades. Des poèmes que vous écriviez pour elles, sur elles, en elles! Et elles nous en lisaient, à quelques filles et à moi, en racontant comment vous aviez travaillé elles et vous, et dans quelles circonstances, et les lieux, j'avoue que j'étais complètement envoûtée par ces récits de chaque soir. Parlez-moi de ces poèmes, monsieur Aimé. Quand mon père m'a annoncé cette exposition en me proposant de l'aider à l'organiser, j'ai tout de suite accepté parce que je savais que j'allais vous rencontrer. Vous étiez sur la liste des auteurs que la Bibliothèque convoitait. C'est tout juste s'il ne m'a pas proposé de vous prendre en charge, et de ne plus vous lâcher jusqu'au vernissage.

– Et que voulez-vous de moi, mademoiselle Eva? Je veux bien vous parler de Rachel Bensoussan et de Leilah Dib. Les drôles de sœurs. Mais il se trouve que cette histoire est complexe, qu'elle a fini par une enquête et par un procès, comme vous le savez sûrement, parce qu'une certaine dame de Berg a décidé de jouer dur et de me faire les pires ennuis. Mais ça vous le savez aussi, puisque vous connaissiez ces deux filles.

– Je connais aussi madame de Berg. La teigne la plus teigne que j'aie rencontrée. Obstinée. Autoritaire. Jalouse. En Autriche, elle leur téléphonait tous les soirs. Elle a même débarqué à Salzbourg un beau soir, en plein festival Schubert, elle criait, elle gesticulait, elle menaçait, il a fallu deux ou trois