Main La Menace

La Menace

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EDEN2497818
Year:
2017
Language:
french
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1

La mort d'un juste

Language:
french
File:
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2

La Mémoire Du Plomb

Year:
2012
Language:
french
File:
EPUB, 2.24 MB
DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

EN VERSION NUMÉRIQUE


Le Doute





S. K. Tremayne





LA MENACE




Roman




Traduit de l’anglais

par Valérie Malfoy





Note de l’auteur




* * *





La mine Morvellan est une invention. Elle s’inspire des mines spectaculaires et historiques disséminées le long des falaises accidentées du Penwith, en Cornouailles. Et tout particulièrement des mines d’étain et de cuivre de Botallack, de Geevor et du Levant.

L’extraction de l’étain s’est pratiquée en Cornouailles pendant environ quatre mille ans. À l’âge de dix ans, mon aïeule, Annie Jory, travaillait comme « bal maiden » – jeune ouvrière employée à concasser des rochers à la masse – dans les mines de St Agnes.

Ce roman est donc dédié à mes ancêtres celtes : fermiers, pêcheurs, contrebandiers et mineurs.





À Danielle





178 jours avant Noël




* * *





Matin


Les galeries s’étendent sous l’océan. L’image est envoûtante. Les galeries s’étendent sous l’océan. Sur deux kilomètres, sinon plus.

Je suis dans la salle à manger, là où les fenêtres de mon nouveau foyer sont orientées au nord. Le nord, c’est-à-dire l’Atlantique, les falaises du Penwith, et deux profils obscurs. Deux formes jumelles, qui signalent la mine Morvellan : le bâtiment du puits et celui des machines.

Même par une journée de juin sans nuages, comme aujourd’hui, ces ruines ont l’air mystérieusement tristes ou bizarrement réprobatrices. Comme si elles avaient quelque chose à me dire, tout en respectant un devoir de réserve. Leur mutisme est éloquent. Ici, c’est l’Atlantique bagarreur qui fait tout le vacarme ; ses vagues déferlent avec le flux et reflux des marées dans un grondement de tonnerre.

— Rachel ?

Je me retourne. Mon mari se tient dans l’embrasure de la porte. Sa chemise est d’une blancheur éblouissante, son costume – presque aussi sombre que ses cheveux – impeccable, et la barbe naissante n’est plus qu’un souvenir.

— Je t’ai cherchée partout, chérie.

— Excuse-moi. Je déambulais. J’explorais. Quelle maison sublime !

— Notre;  maison, chérie. Notre maison.

Il sourit, se rapproche, on s’embrasse. Un baiser matinal, le baiser sans arrière-pensée du mari qui part au boulot – n’empêche qu’il m’émoustille, me donne toujours cette sensation angoissante et délicieuse : dire qu’un être humain exerce un tel pouvoir sur moi, un pouvoir auquel j’ai – qui plus est – très envie de me soumettre…

Il me prend la main.

— Alors, ce premier week-end à Carnhallow… ?

— Hum…

— Raconte ! Je veux être sûr que tu te sens bien ! Je sais que c’est un défi – l’isolement, tout ce travail qui t’attend. Si tu as des appréhensions, c’est compréhensible…

— Des appréhensions ? Tu plaisantes ? Je jubile ! Je t’adore et j’adore cette maison. Tout me plaît : le défi, Jamie, cette situation à l’écart – tout, tout, tout… !

Je regarde au fond de ses yeux gris-vert, sans ciller.

— David, jamais je n’ai été aussi heureuse. Jamais de toute ma vie. J’ai l’impression d’avoir trouvé la place qui m’était destinée, et l’homme qui m’était destiné…

Qu’est-ce que j’ai, à jacasser ainsi ? Qu’est-elle devenue, la fougueuse féministe que j’étais il n’y a pas si longtemps de cela ? Où est-elle passée ? Si mes copines me voyaient… Il y a six mois, je l’aurais sans doute moi-même engueulée, cette jeune femme qui s’apprêtait à sacrifier sa liberté, son boulot et sa « trépidante vie londonienne » pour épouser un riche veuf. J’entends encore Jessica me charrier avec un plaisir perfide en apprenant ce changement de cap : « Oh là là, ma cocotte, tu épouses le vieux Prince charmant ! »

Sur le moment, ça m’avait vexée. Et puis je me suis dit que leur avis n’avait aucune importance parce qu’elles, elles allaient continuer à se coltiner le métro et leurs boulots de sous-fifres dans des bureaux sinistres, tout ça pour joindre à grand-peine les deux bouts à la fin du mois. Les pauvrettes, elles se cramponnaient à la vie londonienne comme des alpinistes à leur paroi rocheuse.

Moi, je ne m’y cramponne plus. Je suis venue m’installer ici, très loin de tout, avec mon mari, son fils et sa mère, à l’extrême pointe de l’Angleterre, cette péninsule de Cornouailles où, comme je suis en train de le découvrir, l’Angleterre devient une terre plus étrange et plus minérale, un rude pays granitique et druidique qui reluit après la pluie, où des forêts profondes cachent des ruisseaux poétiques, où des falaises vertigineuses dissimulent des criques délicates, où des demeures magnifiques se nichent au creux de vallons. Comme Carnhallow.

J’aime jusqu’à son nom : Carnhallow.

Ma tête pleine de rêveries repose contre l’épaule de David. Comme si nous allions danser. Mais son portable sonne et le charme est rompu. Il consulte l’écran et m’embrasse de nouveau – en me tenant le menton à deux doigts – avant de s’isoler pour répondre.

Ce geste a dû me paraître un brin paternaliste, au début. Aujourd’hui, ça m’excite. Mais j’ai toujours envie de faire l’amour avec David. J’ai eu envie de lui à dater du moment où un ami, Oliver, m’a lancé, dans cette galerie d’art : « Viens, je vais te présenter quelqu’un, vous devriez vous entendre ! », et où je me suis retournée sur lui, ce grand gaillard qui avait dix ans et vingt-cinq centimètres de plus que moi.

J’ai encore eu envie de lui à notre premier rendez-vous, le surlendemain, quand il m’a apporté mon premier verre. Puis quand il a émis sa première plaisanterie galante, parfaitement calculée. Mais surtout – surtout – quand il a évoqué ce lieu et son histoire, et m’a montré la photo de son beau petit garçon.

Oui, j’avoue que c’est là que j’ai complètement craqué : quand j’ai compris à quel point il était différent des autres hommes – et de moi. Moi, la prolo issue des quartiers pauvres du sud-est de Londres. Qui s’en évadait grâce à ses lectures. À qui les armoires réfrigérées des supermarchés font aujourd’hui encore penser au temps où sa mère n’avait pas de quoi payer la note d’électricité…

Nous étions dans un bar, à Soho. Passablement éméchés. À deux doigts de nous rouler un patin. De nouveau, il m’avait montré la photo de son petit garçon. Et c’est alors que j’avais réalisé, à ma grande surprise, que j’en voulais un comme lui. Avec ces yeux d’un bleu extraordinaire tirant sur le violet et les cheveux noirs de son si chouette papa.

Je voulais en apprendre davantage : sur sa maison, Jamie, l’histoire familiale. Et il s’était lancé :

« La maison est entourée d’une forêt : le bois des Dames. Cette forêt recouvre tout le vallon, jusqu’à la lande qui le surplombe.

— OK. Une forêt. J’aime beaucoup les forêts…

— Elle se compose principalement de sorbiers, mais il y a aussi des frênes, des noisetiers et des chênes. Ces mêmes forêts existaient déjà à l’époque de l’invasion normande, puisqu’elles figurent sur les parchemins anglo-saxons. C’est-à-dire que nos sorbiers sont là depuis un millier d’années. Dans notre vallée.

— Oui, et… ?

— Tu ne sais pas ce que mon nom de famille signifie en cornique ?

— Au risque de t’étonner, David, figure-toi qu’on ne m’a pas enseigné les langues celtiques à l’école…

— Kerthen signifie “sorbier”. Ce qui veut dire que les Kerthen vivent à Carnhallow depuis un millier d’années. Encore un peu de champagne ? »

Il se pencha pour remplir mon verre – et m’embrassa sur la bouche. Dix minutes plus tard, on s’engouffrait dans un taxi. Et voilà. Tout simplement.

Les souvenirs s’estompent. Je reviens peu à peu sur terre, David a conclu sa conversation au téléphone.

— Désolé, il faut que je file. Je ne peux pas me permettre de rater le vol de treize heures – c’est la panique là-bas.

— Ça doit être agréable de se sentir indispensable…

— Indispensable ? Je ne crois pas que ce qualificatif s’applique aux avocats. Mais bon…

Il a un sourire cynique.

— … on nous paie des sommes folles ! Alors, quel est ton programme aujourd’hui ?

— Poursuivre mon exploration, j’imagine. Avant de toucher à quoi que ce soit, j’ai besoin de connaître les bases. Par exemple, je ne sais même pas combien vous avez de chambres…

— Soixante-dix-huit. Enfin, il me semble…

— David ! Tu t’entends ?! Comment peux-tu ne pas en être sûr… ?

— On les essayera toutes au fur et à mesure. Promis.

Retroussant sa manche de chemise, il consulte de nouveau sa montre de grand luxe.

— Si tu veux te documenter, les livres de Nina sont dans le salon jaune. Ceux dont elle se servait pour la déco…

Ce prénom me blesse un peu, même si je m’en cache.

Nina Kerthen, née Valéry. Sa première épouse. À son sujet, je ne sais pas grand-chose. J’ai vu quelques photos, je sais qu’elle était très belle, très « parisienne », jeune, chic, blonde. Et qu’elle est morte accidentellement dans la mine Morvellan, il y a dix-huit mois de cela. Et que son mari et surtout son fils – qui n’a que huit ans – en souffrent beaucoup, quoiqu’ils s’efforcent de ne pas le montrer.

Et je sais – très, très clairement – qu’une de mes tâches ici sera d’assurer ce sauvetage-là : être la meilleure mère de substitution pour cet adorable gamin.

— J’y jetterai un coup d’œil, dis-je. Aux livres. Pour m’en inspirer. Et maintenant, sauve-toi…

Comme il se tourne pour un dernier baiser, je me dérobe.

— Non… file ! Sinon, on va se retrouver dans la quatorzième chambre, et il sera six heures du soir.

Ce n’est pas une boutade de ma part. On en serait bien capables. Le rire de David est grave et sexy.

— Je te skype ce soir… À vendredi.

Sur ce, le voilà parti. J’entends des portes claquer au fond des halls, puis le vrombissement de sa Mercedes. Et ensuite, c’est le silence : ce silence estival propre à Carnhallow, avec en fond sonore la rumeur de la mer.

Reprenant mon smartphone, j’ouvre l’application « bloc-notes ».

Poursuivre la restauration de cette immense baraque à la suite de Nina ne sera pas facile. Je possède certains dons artistiques qui pourraient m’y aider : j’ai suivi des cours de photographie et décroché mon diplôme. Diplôme parfaitement inutile, à vrai dire, puisqu’une professionnelle ne peut plus vivre de son métier de nos jours, et c’est pourquoi j’enseignais il n’y a pas si longtemps ma spécialité… à des élèves qui ne deviendront jamais photographes.

Et c’est, je suppose, l’une des raisons pour lesquelles j’ai plaqué sans regret la vie londonienne : l’absurdité de tout cela me sapait le moral. Je ne prenais même plus de photos – juste le bus sous la pluie pour regagner mon appartement exigu de Shoreditch. Dont le loyer était au-dessus de mes moyens, d’ailleurs.

Mais aujourd’hui que je ne suis plus salariée nulle part, je peux – ironie du sort – mettre en pratique mes dons artistiques. Pour ce qu’ils valent.

Armée de mon smartphone, je reprends mes explorations afin de tenter d’établir une topographie des lieux. Je suis là depuis une semaine, mais nous avons passé la plupart du temps dans la chambre, la cuisine ou à la plage, à profiter du temps idyllique. Le plus gros de mes affaires est encore dans des cartons. Il y a même une valise encore pleine qui date de notre voyage de noces : notre voluptueux et ruineux séjour à Venise, où David m’avait initiée à son cocktail préféré au Harry’s Bar : le gin dans un petit verre rafraîchi, « empoisonné » avec la juste dose de vermouth, comme il le dit si bien. J’adore sa façon de dire les choses.

Mais ça, c’est déjà du passé, et voici mon avenir : Carnhallow.

Cinglant vers le sud tel un explorateur de l’Antarctique, je traverse le grand hall, examinant mobilier et décor, prenant des notes au passage. Ici, les murs sont doublés de lambris en « plis de serviette » – c’est bien le terme, je crois – et ornés de gravures représentant les nombreuses mines de cuivre et d’étain locales jadis possédées par les Kerthen : accès et galeries de Botallack, Morvellan, puits et sites d’exploitation du minerai d’alluvion à Wheal Chance et Wheal Rose. Ailleurs, ce sont des photos anciennes des mines à l’âge d’or : mélancoliques images de travailleurs figés, hommes en bras de chemise qui poussent des brouettes, cheminées qui fument au bord de la mer.

La salle aboutit à une majestueuse porte à deux battants. Je sais ce qu’il y a derrière : le salon jaune. Depuis le seuil, je regarde autour de moi avec une sorte de jalousie désespérée.

Car cette pièce déjà restaurée, avec ses fenêtres à petits carreaux plombés donnant sur les pelouses exposées au sud, verdoyantes et fleuries, est sans doute la plus belle de toutes, et par conséquent la plus intimidante.

Le reste devra être à l’avenant. Ce ne sera pas facile ; Nina avait un goût parfait. Pourtant, la splendeur du salon jaune atteste de tout le potentiel de Carnhallow. Si jamais je parviens à égaler cette perfection, Carnhallow sera un chef-d’œuvre. Mon chef-d’œuvre.

L’idée est si éblouissante que j’en suis étourdie. Et ravie.

J’ai déjà pris des notes dans mon smartphone au sujet de cet endroit. Pas grand-chose, et le peu qu’il y a témoigne surtout de mon ignorance. Pour preuve, ces bouts de phrases : cochon bleu sur la table, urnes funéraires du dix-huitième siècle ?, poignards de mamelouk. Mais aussi : jeu de cartes du père de David, ils jouaient au backgammon, et incrustation d’écaille de tortue dans du cuivre jaune…

Que faire de tout cela ? Par où commencer ? J’ai déjà parcouru les livres de Nina : ouvrages pleins de sages mais déroutants conseils sur le mobilier géorgien ou l’argenterie victorienne, de termes enchanteurs et troublants – « chaînage en grès de Ham », « papier peint aurore », « surtouts de table en orfèvrerie ».

Tout a l’air si exotique et si compliqué – et quel luxe ! Moi, j’ai grandi dans un petit logement HLM étriqué. Notre bien le plus précieux, c’était le téléviseur à écran géant sans doute tombé du camion. Aujourd’hui, je m’apprête à dépenser des fortunes pour une « coupelle en argent d’époque Stuart », « à remplir d’eau de rose »… Parfaitement !

Mes rêveries – mi-anxieuses, mi-enthousiastes – m’ont menée jusqu’à l’angle du salon, et à une petite table d’appoint. Cassie, la bonne thaïe, y a disposé un vase en argent rempli de lis et de roses. Mais l’effet n’est pas top. Je peux peut-être commencer ici. Par ceci. Juste ceci. Procédons pas à pas.

Posant mon appareil, je déplace légèrement ce vase au milieu de la table. Non, ce n’est toujours pas ça. Plus à gauche, légèrement décentré ? Un bon photographe ne situe jamais son sujet au beau milieu de l’image.

Pendant dix bonnes minutes je recherche la perfection. J’imagine Nina Kerthen penchée par-dessus mon épaule, exprimant son désaccord d’un signe de tête poli. Et voilà que mes complexes rappliquent. Elle, elle aurait réglé ça tout de suite. Avec ses cheveux blonds balayant ses beaux et intelligents yeux bleus en amande, plissés sous l’effet de la concentration.

Dépitée, je baisse la tête avec un gros soupir. Le plateau de bois verni reflète mon visage ; une fente en parcourt la longueur, cassant mon reflet en deux. Ce qui est tout à fait approprié.

On me dit séduisante, mais je ne me suis jamais sentie belle : pas avec cette chevelure rousse et ces éphélides, cette peau blanche incapable de bronzer. Au contraire, je me sens pleine de défauts, de failles. Fêlée. Et si je m’observe sans indulgence, je ne vois rien de beau : seulement des rides qui se creusent autour de mes yeux, et qui sont trop nombreuses pour mon âge – je n’ai que trente ans.

Une brise délicieuse me ranime. Elle entre par la fenêtre ouverte, m’apportant les parfums des fleurs et dissipant ma léthargie, me rappelant à l’ordre. Non, je ne suis pas fêlée, et puis foin de complexes : moi, Rachel Daly, j’ai relevé de plus grands défis que choisir le papier peint idoine, ou découvrir ce que peut bien être une « aiguière » !

Les soixante-dix-huit chambres pourront attendre, tout comme l’aile ouest. J’ai besoin de prendre l’air. Rempochant mon smartphone, je sors par la porte est, qui s’ouvre sur la sérénité du soleil, si plaisant sur mon visage offert. Et voilà les jardins. Les splendides jardins.

C’est la seule chose, m’a-t-on dit, que Richard, le père de David, avait continué à entretenir alors même qu’il dilapidait au jeu la fortune des Kerthen, avant de mourir d’une crise cardiaque. Et Nina est apparemment peu intervenue de ce côté-là. Par conséquent, c’est là que je me sens le plus à l’aise : c’est sans arrière-pensée que je puis admirer l’herbe rase, ombragée par les ormes de Cornouailles, les plates-bandes aux coloris éclatants. Et je puis les aimer d’emblée, les aimer comme s’ils m’appartenaient de toute éternité, ces beaux bois profonds qui défendent et encerclent Carnhallow comme si cette demeure était un écrin à bijoux caché dans un boisseau d’épines…

— Bonjour !

Un peu saisie, je me retourne. Juliet, la mère de David. Elle vit seule, farouchement attachée à son intimité, dans un appartement indépendant aménagé dans un coin de cette aile ouest autrement croulante et non retapée. Juliet présente les premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer mais, pour citer David, elle en est au stade du « déni plein de dignité ».

— Quelle belle journée, dit-elle.

— Magnifique, n’est-ce pas ?

On se croise de temps en temps. Je l’apprécie beaucoup, car elle a du caractère. J’ignore si la réciproque est vraie. J’ai été trop timide pour aller plus loin, pour m’en faire une amie, par exemple en me présentant à sa porte avec une tarte aux pommes. Car toute vieille et fragile qu’elle soit, elle est également intimidante, la fille de lord Carlyon, avec ses yeux forcément bleus et ses pommettes forcément hautes. Une autre grande famille de Cornouailles. En sa présence, je redeviens la fille de la classe ouvrière de Plumstead. Elle trouverait sans doute ma tarte un rien vulgaire.

Pourtant, elle est réellement sympathique. C’est moi la bêcheuse.

Juliet se protège les yeux du soleil de sa main en visière.

— David dit toujours que la vie est une parfaite journée d’été anglaise. Belle… justement parce que rare et éphémère.

— Oui, on dirait bien du David.

— Alors, comment se passe cette transplantation, ma chère ?

— Très bien. Nickel !

— Ah oui ?

Son regard me scrute, mais amicalement. Je la jauge à mon tour. Habillée comme une personne âgée, mais avec soin. Robe ultra-classique, cardigan en cachemire bordeaux, souliers qui ont sans doute été cousus main pour elle avant le déluge, et qui doivent être cirés par Cassie, l’employée qui monte chez elle tous les jours afin de vérifier qu’elle est toujours de ce monde.

— Vous ne trouvez pas l’endroit un peu écrasant ?

— Oh, non, euh… si, un peu, mais…

Elle me gratifie d’un sourire bienveillant.

— Ne vous laissez pas faire ! Je me souviens, quand Richard m’a amenée ici, la première fois. Quel calvaire ! Les derniers kilomètres. Ces assommantes petites routes de campagne à partir de St Ives. Je crois que Richard était assez fier de cet isolement. Cela ajoutait à la légende. Une tasse de thé ? J’ai un excellent pu-erh. Je déteste boire mon thé toute seule. À moins qu’on passe au gin… ? Je me tâte encore…

— Oui, du thé, avec grand plaisir, merci.

Nous contournons l’aile ouest en direction de la partie nord de la maison. Le soleil tape impitoyablement, disque d’argent sur la mer. Les mines en haut des falaises se dessinent. Je ne taris pas d’éloges sur la maison, m’efforçant de rassurer ma belle-mère, et moi-même peut-être, sur mon état d’esprit.

— C’est incroyable comme c’est bien caché… Carnhallow, je veux dire. Nichée dans cette jolie petite vallée tout ensoleillée. Et pourtant, on n’est qu’à quelques kilomètres des landes et de toute cette tristesse.

Elle se tourne vers moi, acquiesce.

— Absolument. Même si l’autre face de la maison est toute différente. C’est assez astucieux, en effet. Richard disait toujours que cela prouvait la véracité de la légende.

— Pardon ?

— Parce que l’autre côté de la maison est au nord, orienté vers les mines, les falaises…

Je secoue la tête, intriguée.

— David ne vous a pas raconté la légende ?

— Non, je ne crois pas. J’ai… hum, entendu un tas d’anecdotes. Les sorbiers. Le maléfique Jago Kerthen…

Je ne me vois pas lui dire : « On avait peut-être trop picolé à notre premier rendez-vous, et ensuite on s’est si bien envoyés en l’air que j’en ai oublié la moitié de ce qu’il m’avait dit. » Ce qui est bien possible.

Juliet se tourne vers les masses assombries des mines.

— Eh bien, voici la légende. On dit que les Kerthen devaient être doués d’un talent pernicieux, d’un sixième sens, un don de double vue, car ils trouvaient sans cesse des gisements d’étain et de cuivre là où d’autres investisseurs avaient fait faillite. Il existe un nom cornique pour désigner ceux qui ont ce don : tus-tanyow. Cela se traduit par les « êtres de feu », ceux qui possèdent la lumière.

Elle sourit, espiègle.

— Vous entendrez des habitants du cru en parler au Tinners Arms… un pub charmant, à Zennor. Allez-y, mais évitez la « stargazy pie » ! Bref, Richard était intarissable sur le sujet, cette légende. Il faut bien comprendre que les Kerthen ont bâti leur demeure justement ici, sur les ruines du vieux monastère, face à Morvellan, mais des siècles avant qu’on ne découvre de l’étain à cet endroit. Donc, si on est un tant soit peu crédule, cela implique que la légende est véridique. Comme si les Kerthen avaient prévu qu’ils découvriraient de l’étain. Bon, allons prendre ce thé et ce gin… qui sait ? ça va peut-être bien ensemble.

Elle contourne d’un pas vif l’angle nord-ouest. Je lui emboîte le pas, impatiente de m’en faire une amie, et heureuse de cette diversion. Car son récit me trouble d’une façon indéfinissable.

Il ne s’agit, après tout, que d’une anecdote sur l’histoire de cette famille qui a amassé des fortunes en envoyant des jeunes gens au fond des mines. Là où les galeries s’étendent sous la mer.





162 jours avant Noël




* * *





Matin


David fait mon portrait. Nous nous sommes installés au soleil, sur les pelouses, un pichet de jus pêche-citron fraîchement centrifugé posé dans l’herbe, sur son plateau d’argent. J’ai un chapeau de paille crânement incliné sur mon front. Carnhallow House – ma splendide demeure – brille au soleil. Jamais je ne me suis sentie aussi chic. Ni sans doute aussi heureuse.

— Ne bouge pas. Je t’en prie, chérie, tiens la pose. Le temps d’exécuter ton joli nez retroussé. Les nez, c’est difficile. Il faut savoir faire les hachures…

Il me lance un regard concentré puis revient à son croquis, ombrant et hachurant. C’est un excellent dessinateur – probablement meilleur que moi, je suis en train de m’en apercevoir. Plus doué. Pour ma part, je sais un peu dessiner, mais pas avec autant d’adresse ni de rapidité.

Découvrir son coup de crayon fut l’une des bonnes surprises de cet été. Je savais depuis le début que l’art l’intéressait : après tout, nous avions bien fait connaissance dans une galerie, un soir de vernissage. Et à Venise il m’avait montré toutes ses œuvres préférées : pas seulement les incontournables Titien et Canaletto, mais les Brancusi au Guggenheim, le plafond baroque de l’église San Pantalon, et aussi La Vierge à l’enfant en mosaïque de Torcello, avec son regard vigilant et tourmenté. L’amour maternel dans tout son éclat. C’était si beau que j’en avais eu les larmes aux yeux.

Toutefois, je n’ai réalisé qu’une fois à Carnhallow qu’il ne se contentait pas d’admirer des tableaux. Certaines de ses œuvres de jeunesse sont visibles dans le salon jaune, et dans son bureau : peintures semi-abstraites représentant des amoncellements de pierres, des landes ou des plages. Elles sont si réussies que je les avais attribuées à un professionnel, m’imaginant qu’elles avaient été achetées dans la salle des ventes de Penzance par Nina, dans le cadre de son entreprise de restauration.

— Là… le nez est fait. Et maintenant, la bouche. Les bouches, c’est plus simple. Deux secondes…

Il se recule et considère le résultat.

— Ha ! Un chef-d’œuvre…

L’air satisfait, il boit une gorgée de jus de fruits. Le soleil caresse mes épaules dénudées. Les petits oiseaux gazouillent dans les bois. Je ne serais pas étonnée de les entendre former une harmonie. Ah, c’est donc ça. Ce moment de joie parfaite. L’homme idéal, le soleil, la baraque sublime dans un sublime jardin, dans ce sublime coin d’Angleterre. J’éprouve le besoin de dire un mot gentil, pour remercier l’univers.

— Tu es très doué, tu sais…

— Quoi, chérie… ?

Il s’est remis à dessiner. Ah, cette concentration toute masculine. J’aime cette façon de s’impliquer. Sourcils froncés, mais pas sous l’effet de la colère. L’Homme à l’Ouvrage.

— Pour le dessin. Je te l’ai déjà dit, je sais… mais tu es réellement doué.

— Bof…, dit-il, comme un adolescent mais avec le sourire d’un adulte, tandis que sa main court sur le papier. Peut-être…

— Tu n’as jamais songé à faire carrière ?

— Non. Si. Non.

— Pardon ?

— À une certaine époque. Après Cambridge. J’aurais bien aimé tenter ma chance, mais je n’avais pas le choix : il me fallait un boulot stable pour faire rentrer un maximum d’argent…

— Parce que ton père avait dilapidé toute votre fortune ?

— Il avait même vendu l’argenterie de la famille. Pour régler ses dettes de jeu. Comme un camé bazarde sa télé. J’ai dû la racheter – notre argenterie de famille. Et on ne m’a pas fait un prix d’ami…

Il soupire, prend une autre gorgée. Le soleil étincelle sur son verre incliné. Il savoure la fraîcheur et l’arôme, son regard se fixe sur les bois éclaboussés de soleil, dans mon dos.

— C’est sûr qu’on manquait d’argent, de toute façon : ce n’était pas entièrement la faute de mon père. Carnhallow est un gouffre financier, mais la famille s’accrochait. Même si en 1870 les mines étaient déjà déficitaires.

— Comment ça ?

Il reprend son crayon, en tapote ses dents blanches. Songeant à son dessin, il me répond distraitement :

— Il faut absolument que je te dessine nue. Je suis scandaleusement doué pour les seins. C’est ma spécialité.

— David ! dis-je en riant. Je voudrais comprendre. J’y tiens. Pourquoi « déficitaires » ?

Il s’est remis à dessiner.

— Parce que l’extraction est difficile. Il y a plus de cuivre et d’étain en Cornouailles qu’on n’en a extrait en quatre mille ans d’exploitation, sauf que c’est grosso modo impossible. Et surtout pas rentable.

— À cause des falaises, et de la mer ?

— Tout à fait. Tu vois Morvellan ? C’était notre mine la plus rentable, aux dix-huit et dix-neuvième siècles, mais elle est très dangereuse et difficile d’accès.

— Continue…

— Il y a une raison à cette étrange architecture : ces deux bâtiments. La plupart des puits de mine en Cornouailles étaient au grand air, seules les pompes étaient protégées par des murs… parce que les machines étaient jugées plus importantes que les hommes, peut-être. Mais sur les falaises, au-dessus de Zawn Hanna, les Kerthen avaient un problème : à cause de cette proximité de la mer, et par conséquent des tempêtes, il nous a fallu abriter le sommet du puits sous un bâtiment à part, juste à côté de celui des machines…

Son regard me frôle, comme s’il contemplait les mines elles-mêmes.

— … créant, par hasard, cette notable asymétrie.

Le crayon tournoie lentement entre ses doigts.

— Aujourd’hui, fais la comparaison avec les mines à ciel ouvert en Australie, ou en Malaisie. L’étain est juste là, en surface. Il suffit de se pencher. Et voilà pourquoi les mines de Cornouailles ont périclité. Quatre mille ans d’exploitation – et puis plus rien, en deux générations.

Son humeur s’est assombrie. Je devine que ses pensées ont pris un tour plus morose, dirigées vers Nina, morte noyée dans la mine Morvellan. C’est ma faute, c’est moi qui ai aiguillé la conversation dans cette direction. La vallée, les puits d’extraction sur les falaises. Je dois rectifier le tir.

— Tu veux vraiment me dessiner toute nue ?

Son sourire revient.

— Oh oui. Oui, absolument !

Il rit et arrache le feuillet du bloc, examine son œuvre d’un œil critique.

— Hum. Pas mal. Mais le nez, c’est pas vraiment ça. Je réussis bien mieux les seins. OK…

Il consulte sa montre.

— J’ai promis de conduire Jamie à l’école…

— Un week-end ?

— Match de foot, tu te rappelles ? Il s’en fait une joie. Tu pourras aller le chercher ensuite ? Je dois voir Alex à Falmouth.

— Compte sur moi. Ce sera avec plaisir.

— À ce soir, alors. Tu es un super modèle.

Il m’embrasse avant de partir à grandes enjambées, contournant la maison pour rejoindre sa voiture, tout en appelant Jamie. Comme si nous formions déjà une famille. Une famille heureuse et à l’abri. Cette impression me réchauffe tout autant que le temps estival.

Je reste là, au soleil, les yeux mi-clos, somnolente. Cette disponibilité est délicieuse. J’ai des choses à faire, mais rien d’urgent. Des voix bourdonnent dans la maison et du côté du garage. La portière claque. Le bruit du moteur va decrescendo à mesure que le véhicule s’enfonce dans la forêt, remontant la vallée en direction de la lande. Le babil des oiseaux le remplace.

Puis je m’aperçois que je n’ai pas encore vu mon portrait par David. Curieuse, voire un peu méfiante – je déteste qu’on me dessine, tout autant qu’on me photographie : j’ai accepté seulement pour lui faire plaisir –, je me penche pour le ramasser.

Comme on pouvait s’y attendre, c’est excellent. En quinze minutes il m’a bien croquée, depuis cette légère tristesse dans le regard qui ne s’efface jamais jusqu’au sourire sincère quoique incertain. Il me voit telle que je suis. Et pourtant, je suis jolie aussi : l’ombre du chapeau est flatteuse. Et là, dans cette image, on voit aussi mon amour pour lui, qui éclate dans la gaieté timide de mon regard.

Il a vu cet amour, et j’en suis ravie.

Il n’y a qu’un seul défaut. Le nez. Le mien, me dit-on, est mignon, retroussé. Mais ce n’est pas le mien qu’il a dessiné, sûrement pas. Celui-ci est plus droit, aquilin, parfait : ce modelé appartient à un autre visage, le visage d’une femme qu’il a dessinée un millier de fois, au point que c’est devenu une habitude. Je sais qui. J’ai vu des photos, et les dessins.

C’est à Nina qu’il m’a fait ressembler.





Après-midi


Le dessin gît dans l’herbe, tombé de ma main. Je suis réveillée, et surprise d’avoir dormi. J’ai dû m’assoupir dans la chaleur lénifiante du soleil. En regardant autour de moi, je constate que rien n’a changé. Les ombres se sont juste allongées. C’est toujours une belle journée, le soleil brille encore.

Je dors beaucoup à Carnhallow – et d’un sommeil réparateur. Comme si je voulais rattraper vingt-cinq années passées sous le joug du réveille-matin. Parfois, je me sens si oisive que ma culpabilité latente revient à la charge, avec un léger sentiment de solitude.

Je ne me suis pas encore fait d’amies, j’ai consacré ces dernières semaines, quand je n’étais pas dans la maison, à arpenter en voiture ou à pied les paysages sauvages du Penwith. J’adore photographier les cheminées des mines, les villages de pêcheurs rongés par le sel, les criques mystérieuses sous les falaises abruptes, où, sauf les jours les plus calmes, les vagues se jettent contre les rochers avec un élan masochiste. Mais mon coin préféré, c’est Zawn Hanna, la crique au bout de notre vallon. La mine Morvellan la domine, mais j’ignore ses silhouettes noires pour contempler la mer.

Quand une averse me ramenait à l’intérieur, j’essayais de compléter ma carte mentale de Carnhallow. J’ai fini par faire le compte des soixante-dix-huit chambres et il n’y en a, au total, qu’une vingtaine – tout dépend de la façon dont on classe les soupentes au dernier étage, celles où devait loger le personnel, bien qu’elles fassent penser plutôt aux cellules des moines qui ont vécu jadis ici, dans cette petite vallée luxuriante.

Certains jours, quand je suis seule là-haut, et que le vent souffle à travers les sorbiers, je croirais entendre les voix de ces moines portées par la brise : Ave Maria, gratia plena : Dominus tecum…

À d’autres moments, je m’attarde dans le salon jaune, mon endroit préféré avec la cuisine et les jardins. J’ai parcouru la plupart des livres, depuis les volumes de Nina sur l’argenterie et la porcelaine de Saxe jusqu’aux nombreuses monographies de David consacrées surtout à des artistes modernes : Klee, Bacon, Jackson Pollock. Il a une prédilection pour les expressionnistes abstraits.

L’autre jour, il est resté un bon moment à contempler une reproduction d’un tableau de Pollock, après quoi il a refermé le livre, m’a regardée et a déclaré : « Nous sommes tous des astronautes, non ? Des astronautes interstellaires qui s’enfoncent si loin dans les ténèbres qu’ils ne peuvent plus revenir en arrière. » Ensuite, il s’est levé et m’a proposé un gin dans un joli verre ancien.

Mais ma plus grande découverte, ce n’est ni la porcelaine ni la peinture, mais un recueil de photos écorné, caché entre deux gros volumes sur Van Dyck et Michel-Ange. Cet album contient d’étonnants clichés des mines de la famille Kerthen et de leurs employés.

Ils doivent dater du siècle dernier. Je les contemple presque chaque jour. Le plus étonnant, c’est que ces hommes travaillaient quasiment dans le noir : tout ce qu’ils avaient, c’était la flamme tremblotante de la petite chandelle collée à leur tull, le chapeau de feutre durci des mineurs. Ainsi, lorsque le flash au magnésium du photographe se déclenchait, c’était le seul moment de leur vie où ils voyaient réellement l’endroit où ils travaillaient, l’endroit où ils passaient leurs journées à creuser, piocher et forer. Un instant de grâce. Avant de replonger dans ces ténèbres perpétuelles.

Songer à ces ouvriers, qui trimaient sous la terre où je me trouve, me pousse à l’action. Au boulot, Rachel.

Le dessin est posé sur le plateau, tiédi par le soleil. Je le rapporte avec les verres qui sentent encore la pêche et le citron dans la fraîcheur de la maison, l’espace de la cuisine. Puis j’ouvre mon smartphone. Il ne me reste plus que deux endroits particuliers à explorer : je les gardais pour la fin parce que ce sont eux qui me donnent le plus de souci. Ce sont les plus grands défis de Carnhallow.

Tout d’abord, le sous-sol et les caves.

Le premier jour, David m’avait montré cet ahurissant labyrinthe et je n’y étais jamais retournée. Il faut dire que c’est un lieu déprimant : un dédale de corridors lugubres encrassés de poussière, où des clochettes rouillées pendouillent sous des ressorts, à jamais réduites au silence.

Il y a beaucoup de marches à descendre. J’emprunte la première volée, attenante à la cuisine. Sous des ampoules nues susceptibles de claquer à tout moment, je descends précautionneusement, faisant grincer l’escalier en bois, avant de regarder où je me trouve.

Accrochés aux portes écaillées, des écriteaux ne tenant plus que par un ou deux clous – Brosserie, Office, Garde-Robe – se détachent à peine de l’obscurité. Au bout du couloir miteux, je discerne la haute porte voûtée de la cave à vin. David et Cassie s’y rendent assez souvent. C’est le seul endroit du sous-sol à servir encore. Apparemment, il y a des fenêtres à ogive à l’intérieur, qui ont été murées et qui attestent de l’origine monastique de la demeure, il y a un millier d’années. Un jour je prendrai le temps d’aller fureter de ce côté-là pour m’initier au vin comme je m’initie à tout le reste, à mon rythme, mais pour le moment il me faut une vue d’ensemble.

Empruntant un autre corridor, je découvre d’autres écriteaux : Fournil, Nettoyage, Laiterie… Le bric-à-brac qui encombre ces couloirs – parfois jusqu’à les obstruer – est ahurissant : machine à coudre antédiluvienne, moitié de motocyclette, désossée et laissée sur place. Des conduites en terre cuite qui ont peut-être deux cents ans. Une armoire victorienne vermoulue. Un genre de luminaire, peut-être fabriqué avec des plumes de cygne. Une grosse roue de calèche. Comme si les Kerthen, alors même que la lignée déclinait, n’avaient pu se résoudre à se séparer de quoi que ce soit. Résultat : tout a été relégué ici. Ou plutôt : enseveli.

Mon mobile en main, je m’arrête. L’air est froid et confiné. Deux énormes glacières, des monstres d’un autre temps, sont tapies dans un renfoncement. Je m’y imagine enfermée et un frisson me parcourt. Plus loin, je tombe sur une porte encore plus ancienne : la maçonnerie de l’embrasure paraît dater de l’époque médiévale et sur l’écriteau de guingois, on peut lire un mot : STILL.

STILL.

Dominant mon anxiété, je pousse la porte. Ses charnières sont toutes rouillées : il faut y mettre l’épaule et peser de tout son poids pour qu’elle cède avec un gros crac. Je crois sentir la réprobation de toute la maisonnée, comme si j’avais cassé quelque chose.

Ici, l’obscurité est dense. Pas de commutateur et le seul éclairage est celui qui filtre du couloir. Petit à petit, mes yeux s’accoutument. Au milieu de cette petite pièce, une table bancale. Elle peut avoir des siècles comme avoir juste pris quelques coups. Divers flacons, très poussiéreux, s’alignent sur des étagères. Sur certains on voit de petites étiquettes attachées par une chaînette en métal, comme des colliers d’esclaves en miniature. En m’approchant, je distingue des mots calligraphiés à l’encre violette.

Grande camomille. Absinthe. Consoude. Molène.

Still.

STILL.

J’y suis ! C’est ici qu’on devait distiller des essences et des produits aromatiques. Qu’on préparait des remèdes à base de plantes, des teintures.

Avant de tourner les talons, je vois une chose à laquelle je ne m’attendais pas : trois ou quatre gros cartons dans un coin, en partie dissimulés par une caisse qui contient de la verrerie ancienne. Le nom Nina y a été griffonné.

Alors, c’est là qu’on a relégué ses affaires ? me dis-je. Ses vêtements, peut-être ? Dont on n’aurait pas encore eu le courage de se débarrasser ?

J’ai l’impression d’être une personne indiscrète, une fouineuse. Pourtant je n’ai rien fait de mal… Je suis la nouvelle maîtresse de maison, la gardienne du foyer, et c’est mon époux qui m’a invitée à explorer ce capharnaüm qui sera tôt ou tard à restaurer : mais le fait d’avoir dû quasiment forcer la porte, et d’être tombée sur ces cartons, me met mal à l’aise.

M’efforçant de ne pas courir, je rebrousse chemin et remonte à la surface avec un soulagement certain. J’inspire à fond, mais c’est bientôt l’heure d’aller chercher Jamie. J’ai tout juste le temps de finir la tâche que je m’étais fixée.

Car il me reste un dernier endroit à voir à l’intérieur de la maison : l’aile ouest, qui n’a jamais subi la moindre restauration. Et au centre, l’ancien réfectoire des moines. D’après David, ça vaut le coup d’œil.

Je n’y ai jamais mis les pieds. J’ai seulement vu l’extérieur austère. Empruntant le couloir situé derrière l’escalier d’honneur, je vais d’est en ouest avec l’impression de remonter le cours du temps.

Ce doit être là. Une grosse et lourde porte, en bois brut. La poignée est un anneau de fonte torsadé. Le manier demande un effort, mais ensuite la porte pivote tout doucement sur elle-même. Je m’avance pour la première fois à l’intérieur de cette salle.

Les fenêtres cintrées, tout en hauteur, sont gothiques et munies de vitraux. Sûrement un vestige du monastère. Le plafond est voûté. Le sol et les murs en pierre ont quelque chose de réfrigérant, d’autant que l’espace est nu. David prétend qu’il y a des siècles, c’était ici qu’on payait les mineurs. Et il me semble les voir, ces humbles travailleurs en train de faire la queue, attendant d’être appelés par leur nom. Croisant leurs gros bras musclés, les maîtres mineurs assistent à la scène.

Ce lieu est intimidant, mais oppressant aussi. Je frissonne comme une gamine. Je crois que ça tient aux dimensions. C’est ici qu’on prend réellement conscience de l’envergure de la demeure, qui serait assez spacieuse pour loger une cinquantaine de personnes. Trois dizaines de domestiques et une famille élargie.

Nous, on n’est que cinq… Et encore, le maître de maison passe la plupart de son temps à Londres.

Trois heures de l’après-midi. Il est temps d’aller chercher mon beau-fils. Je gagne la sortie, rejoins ma Mini, fais vrombir le moteur, avant de naviguer lentement sur l’étroit chemin qui progresse vers le soleil à travers la forêt. Une route difficile, mais mystérieuse et poétique. Un jour, peut-être, c’est ici que joueront mes enfants… Ils grandiront dans la splendeur de Carnhallow, parmi les grands espaces et la beauté, les plages et les arbres. Ils verront des campanules au printemps, cueilleront des champignons en octobre. Et ils auront des chiens. Des chiens tout fous gambadant après des bâtons moussus, dans les clairières du bois des Dames.

Enfin, j’atteins la route principale et me dirige vers l’ouest, me faufilant entre la lande verdoyante et rocailleuse à ma gauche et l’océan déchaîné à ma droite. Cette route sinueuse traverse la plupart des ex-villages de mineurs que compte la péninsule.

Botallack, Geevor, Pendeen, Morvah.

Après Morvah, la route bifurque : je prends à gauche, passant par les plateaux granitiques jusqu’à Sennen et l’école de Jamie – un établissement privé.

Encore deux virages à gauche, un dernier kilomètre de lande, et le paysage change subtilement. Ici, sur la côte sud, les rayons du soleil caressent des eaux plus calmes. Lorsque je me gare près de la grille de l’école et que j’ouvre ma portière, l’air est légèrement mais notablement plus doux.

Jamie est déjà là, à m’attendre. Il vient à ma rencontre. Bien qu’on soit un samedi, il est en uniforme. C’est que son école est un établissement assez strict qui exige le port de l’uniforme en toutes circonstances. Cette rigueur me plaît. Je voudrais qu’il en soit ainsi pour mes enfants. Formalisme et discipline. Tout ce qui m’a fait défaut.

Je sors de la voiture en lui souriant, résistant à l’envie d’aller le prendre dans mes bras. C’est encore trop tôt, mais cet élan maternel n’est pas feint. Je voudrais le protéger à jamais.

De son côté, il esquisse un sourire, puis se reprend et se tient là, pétrifié, posant sur moi un long regard intense. Comme s’il ne savait ni qui je suis, ni ce que je fais là – alors même qu’on cohabite depuis des semaines.

J’essaie de ne pas en être décontenancée. C’est un peu bizarre – mais il est vrai qu’il est encore en deuil.

Pour ne rien arranger, une mère de famille sort de l’école avec son rejeton et nous croise sur le trottoir. Je ne la connais pas. Je ne connais personne en Cornouailles. Mais rien ne changera si je passe pour une sauvage, une mal élevée. Aussi, je lui adresse un grand sourire et lance, un peu trop fort :

— Bonjour ! Moi, c’est Rachel ! La belle-mère de Jamie !

Elle nous coule à tous deux un coup d’œil circonspect. Jamie se tient toujours là, figé, les yeux braqués sur moi.

— Hum… Enchantée…

Elle rougit légèrement. Elle a un visage rond plutôt joli, une voix claire et distinguée, et elle semble embarrassée d’avoir été interpellée ainsi, tout autant que par la vue de cet étrange enfant. Est-ce si étonnant ?

— Eh bien, à plus tard, dit-elle.

Et elle se hâte de décamper avec son fils, non sans me jeter un coup d’œil par-dessus son épaule, perplexe. Sans doute a-t-elle pitié de ce pauvre gamin, forcé de se coltiner sa pénible belle-mère. Mon sourire un tantinet figé se reporte sur lui.

— Alors, Jamie, ce match de foot… ?

Combien de temps va-t-il rester muet ? C’est horripilant. Ce petit jeu se prolonge encore un moment – puis il cède :

— Deux à zéro. On a gagné.

— Formidable, euh… c’est génial !

— Rollo a marqué un penalty, puis un but de la tête.

— C’est fantastique ! Tu me raconteras le reste dans la voiture. On y va… ?

— OK…

Balançant son sac de sport sur la banquette arrière, il monte, boucle sa ceinture et sort un livre.

Je redémarre et m’efforce de me concentrer sur ma conduite, mais c’est difficile. À la réflexion, ce n’est pas la première fois que Jamie se comporte ainsi, comme s’il se méfiait de moi – mais c’est la première fois que c’est aussi flagrant.

Pourquoi ce retournement ? À Londres, le jour où nous avions fait connaissance, il jacassait comme une pie : on s’était si bien entendus… Ce jour-là, à vrai dire, c’était la première fois que je ressentais de l’amour véritable pour son père. Cette compréhension entre eux, cette complicité et ce respect mutuel, tout cela était émouvant et impressionnant. Et c’était cela que je voulais pour ma descendance. Que le père de mes enfants soit tout comme David. Que ce soit David.

Tout le reste était déjà là – David m’avait déjà conquise –, mais c’est Jamie qui a cristallisé ces sentiments, les transformant en amour véritable pour son père.

Pourtant, depuis que je me suis installée à Carnhallow, il est plus réservé. Distant, ou vigilant. Comme s’il me jaugeait ou flairait quelque chose. Un problème de mon côté.

En ce moment même, il m’examine à travers le rétroviseur. Il a de grands yeux violets. Violet pâle. C’est vraiment un très bel enfant : sa beauté est exceptionnelle.

Vais-je passer pour un être superficiel – trop sensible à l’apparence physique ? Si oui, tant pis. La beauté est une séduction redoutable, on y résiste difficilement. Et je sais aussi que la sienne masque un profond chagrin, ce qui décuple mon amour pour lui. Je ne remplacerai jamais sa maman, mais je peux sûrement le distraire de sa solitude.

Une boucle noire a glissé sur son front pâle. Si c’était mon fils, je le recoifferais. Enfin, il ouvre la bouche :

— Il repart quand, papa… ?

Je réponds aussitôt :

— Lundi matin, comme d’habitude, c’est-à-dire après-demain. Mais il ne sera pas absent longtemps. Il revient en avion à la fin de la semaine. Ce ne sera pas très long – pas long du tout.

— Oh, OK. Merci, Rachel.

Il pousse un gros soupir.

— Si seulement il passait plus de temps ici. S’il ne s’en allait pas aussi souvent…

— Je sais, Jamie. Je ressens la même chose que toi.

J’aimerais pouvoir dire quelque chose de plus constructif, mais notre quotidien est ainsi fait : David se rend à Londres tous les lundis matin et revient le vendredi soir. Il se déplace en avion, transitant par l’aéroport de Newquay. Une fois hors de l’aéroport, il fonce au volant de sa Mercedes gris métallisé sur la A30, avant de parcourir à petite vitesse les derniers kilomètres sinueux de lande, jusqu’à Carnhallow.

Un rythme épuisant, mais il n’a pas le choix : ces allers-retours hebdomadaires sont le seul moyen pour lui de mener une carrière lucrative tout en préservant sa vie de famille à Carnhallow, comme il y tient. Pour maintenir la tradition.

Jamie s’est tu. Les derniers kilomètres défilent dans le silence. Enfin, on arrive sous le soleil et il s’extirpe de la Mini, récupère son sac. Une fois de plus je ressens le besoin de parler. D’insister. Tôt ou tard le contact finira bien par s’établir. Alors, je babille tout en cherchant mes clés – « Et si tu me parlais de ton match, moi mon équipe c’était Millwall… c’est là où j’ai grandi, ils n’étaient pas fameux… » –, puis je m’arrête net. Jamie a les sourcils froncés.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien, dit-il. Rien.

La clé glisse dans la serrure, je pousse la porte. Mais il fixe toujours sur moi ce même regard effaré, incrédule. Comme si j’étais un être surnaturel tiré d’un livre d’images.

— En fait, il y a quelque chose…

— Quoi, Jamie ?

— J’ai fait un drôle de rêve, cette nuit.

Je hoche la tête, et ébauche un nouveau sourire.

— Ah bon ?

— Oui. C’était à ton sujet. Tu étais…

Sa phrase reste en suspens. Mais je ne dois pas laisser passer l’occasion. Les rêves, c’est important, surtout à cet âge-là. Ce sont les angoisses qui s’expriment. Je me souviens de ceux que je faisais, enfant. Rêves d’évasion, rêves de fuite échevelée face au danger.

— Jamie… ? Qu’est-ce qu’il y avait dans ce rêve ?

Il se dandine, gêné. Comme pris en flagrant délit de mensonge.

Mais ce n’est visiblement pas un mensonge.

— C’était horrible, ce rêve. Tu étais là et…

Il hésite, baisse les yeux sur les dalles du seuil.

— … tu avais du sang sur les mains. Énormément. Et il y avait un lièvre. Tu avais les mains toutes rouges. Et l’animal, il frissonnait, il s’étouffait…

Il relève la tête. Son visage est tendu par l’émotion. Mais je ne vois pas de larmes, plutôt de la colère, ou même de la haine. Je ne sais pas quoi dire. Et je n’ai pas l’occasion de parler. Sans un mot de plus, il disparaît à l’intérieur. Et me voici plantée là, sur le seuil. Interloquée.

J’entends la rumeur brutale de la mer, qui s’acharne sur les rochers sous Morvellan, démolissant les falaises et les mines. Comme une atrocité qui n’aura pas de fin.





149 jours avant Noël




* * *





Déjeuner


— Verdejo, monsieur ?

David acquiesça. Pourquoi pas ? On était vendredi midi, et il allait bientôt rentrer chez lui, ayant pour une fois terminé tôt, et non à dix heures du soir. Par conséquent, il avait bien droit à un verre. À l’heure où l’avion atterrirait à l’aéroport de Newquay, il serait de nouveau à jeun. De toute façon, on ne risquait guère de se faire arrêter par la police sur la A30. En Cornouailles, elle avait la réputation d’être scandaleusement laxiste.

L’alcool pourrait, en outre, l’aider à oublier. La nuit dernière, pour la troisième fois d’affilée, il avait rêvé de Carnhallow. Cette fois, c’était Nina qui déambulait dans les pièces, seule, et toute nue…

Elle faisait souvent cela : se promener nue dans la maison. Elle trouvait ça érotique, et lui aussi : le contraste de sa peau pâle avec les pierres monastiques ou les tapis azéris.

Tout en sirotant son verre, il se rappela le soir où ils étaient rentrés de leur lune de miel. Elle s’était déshabillée et ils avaient dansé : elle était nue, lui en costume, et le champagne était d’une froideur féroce. Ils avaient roulé les tapis dans le grand hall pour être plus à l’aise, il l’avait enlacée d’un bras, leurs mains s’étaient jointes… mais elle s’était enfuie, se dérobant à sa virilité conquérante pour disparaître au fond d’un corridor, vision émouvante de beauté.

Maudits souvenirs. Le bonheur des premiers temps avait été excessif. Leurs ébats étaient trop compulsifs. Il en faisait encore des cauchemars, chargés d’un tragique désir ou d’une détresse enfantine, auxquels succédaient les regrets.

Il consulta sa montre : treize heures trente. Oliver était en retard. Son siège restait ostensiblement vide alors que ce restaurant très chic affichait complet.

Déboutonnant sa veste, David regarda autour de lui. Clientèle ultra-aisée. Pour certaines couches de la population, la vie était manifestement agréable. Cette prospérité était voyante, ses manifestations pas toujours du meilleur goût, mais c’était grisant, et nécessaire aussi. Car David en profitait. En tant qu’avocat très demandé, il avait sa table au Nobu, un bureau dans un quartier huppé, et, cerise sur le gâteau, un salaire d’un demi-million de livres par an qui allait lui permettre de retaper Carnhallow.

Certes il ne volait pas ses patrons. Les horaires étaient exténuants. Combien de temps tiendrait-il ce rythme ? Dix ans ? Quinze ?

Pour le moment il avait besoin d’un peu de réconfort. Alors il sirotait son verdejo, seul.

David n’aimait pas déjeuner seul. Il se rappelait les journées qui avaient succédé à la mort de Nina. Les repas solitaires, lugubres, dans la salle à manger, sa mère s’étant exilée dans son pigeonnier. Avec quel empressement il était retourné travailler après les obsèques, laissant son fils à la garde de sa mère et de la bonne. Oui, il avait pris la tangente, incapable qu’il était d’affronter la manière dont tous ces affects se conjuguaient pour l’écraser sous les remords. Le travail avait été sa planche de salut.

Son verre vide, il fit signe au serveur d’en apporter un autre. C’est alors qu’il aperçut son ami, qui arrivait en coup de vent.

— Excuse-moi… une réunion qui s’éternisait. Je ne suis pas trop en retard ?

— Si. Ils ont perdu leur étoile au Michelin la semaine dernière…

Oliver sourit et s’installa.

— Cela ne semble pas trop nuire au chiffre d’affaires…

— Prends donc un verre, tu sembles en avoir besoin.

— Je ne te le fais pas dire ! Ah, quelle idée d’être un haut fonctionnaire… Je croyais servir le pays. Et me voilà au service d’une clique de demeurés. Ces politiciens. On prend la morue noire ?

Le serveur attendait, prêt à pianoter sur sa tablette.

David connaissait le menu par cœur :

— Pâtes inaniwa et homard, tataki de thon rouge. Et ce truc au chou, avec du miso…

— Quelle horreur ! protesta Oliver. Tu sais exactement ce que je veux… tout comme si on était mariés !

Il leva son verre, cérémonieusement.

David se joignit volontiers à lui, buvant à leur amitié. C’était le seul camarade qu’il avait conservé de ses années passées à fréquenter la prestigieuse Westminster School et ils se connaissaient depuis si longtemps qu’ils parlaient maintenant une sorte de langue à eux. Comme l’un de ces dialectes qui ne sont plus pratiqués que par les deux derniers représentants d’une peuplade de Nouvelle-Guinée. Le jour où l’un des deux mourrait, cette langue disparaîtrait à jamais, avec ses codes, métaphores et symboles.

Le troisième membre du trio était déjà mort. Edmund. Un autre avocat. Homo. À eux trois, ils avaient formé une bande à l’école. Une société secrète.

Et voilà où ils en étaient, vingt-trois ans plus tard, à recycler leurs vieilles blagues de collégiens. Et à parler de Rachel.

— C’est seulement que…, dit Oliver en se reculant, son visage rond légèrement empourpré par l’effort à déployer pour savourer un repas à trois cents livres sterling, je ne m’attendais pas à ce que ça aille aussi loin… et aussi vite !

— C’est toi qui nous as présentés !

— En effet. Et j’avais prévu aussi qu’elle te plairait.

— Comment pouvais-tu le savoir à l’avance ?

— Elle est futée. Menue. Très décorative…

Avec sa serviette, Oliver se tamponna les lèvres.

— Bref, faite pour toi…

— Alors, qu’est-ce qui t’étonne ?

Il haussa les épaules.

— Je pensais que tu ferais comme d’habitude…

— C’est-à-dire ?

— Te la taper, t’en lasser, passer à la suivante.

— Seigneur, on dirait que je ne suis qu’une ordure, soupira David. Suis-je vraiment comme ça ?

— Ce n’est pas du vice de ta part… tu as juste un succès insolent auprès des dames. Et moi, je suis jaloux, voilà tout.

— Oh, tu sais, je ne fais qu’obéir aux recommandations du corps médical. Coucher avec des partenaires multiples réduit les risques de cancer de la prostate, paraît-il…

Oliver avala sa dernière bouchée de poussin yasai zuke et sourit.

— Mouais… Mais voilà, il se trouve que celle-ci n’était pas comme les autres… Toutes les autres que tu as mises dans ton lit. Et tu l’as épousée un mois plus tard.

David se recula contre son dossier, imprimant un mouvement circulaire au vin dans son verre.

— Huit semaines, pour être précis. On est allés un peu vite en besogne, je te l’accorde.

— C’est un euphémisme…

— J’ai eu le coup de foudre, Oliver. Est-ce si difficile à croire ? En plus, elle s’entendait à merveille avec Jamie. J’ai foncé…

Il s’arrêta, scruta le visage de son ami.

— Insinues-tu que c’était trop tôt… après Nina ?

— Non.

Oliver secoua la tête avec éloquence, bien qu’un peu gauchement.

— Non, non, non. Ce n’est pas ça. Mais Rachel est si… euh, si différente de tes fréquentations féminines habituelles.

— Tu veux dire : d’origine populaire ?

— Je veux dire : prolo. Tu sais d’où elle sort, au moins… ?

— HLM de Plumstead. Taudis de Tooting Bec. Quelle importance ?

— Aucune. Mais quel grand écart ! Elle est tellement différente de Nina. Physiquement, il y a une ressemblance – ces traits délicats, cette grâce enfantine qui t’a toujours branché, mais quant au reste…

— Justement !

David se pencha en avant.

— C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis tombé si vite amoureux. Elle est différente, en effet…

Il parlait un peu trop fort, échauffé par l’alcool. Mais peu lui importait.

— Toutes ces jolies filles de Notting Hill, Paris ou Manhattan – Rachel est superbement étrangère à tout ça. Elle a vécu des trucs. Elle a des opinions inédites, des idées qui m’étonnent, et puis c’est une battante, elle a traversé des épreuves et s’en est sortie sans y laisser son intelligence et son humour… Et puis, oui, elle est canon.

Son ami ne disait plus rien. David avait envie de dire : « Elle est presque aussi canon que Nina, c’est la seule qui pourrait soutenir la comparaison », mais il s’abstint. Parce qu’il ne voulait pas penser à Nina.

— Je suppose que vous avez aussi des choses en commun ? reprit Oliver.

— Tu veux dire qu’on a eu tous les deux des salauds pour pères, et qu’on est manifestement aussi impulsifs l’un que l’autre… ?

— Non, seulement que… vous êtes l’un et l’autre un tantinet tordus.

David se mit à rire.

— Ça, c’est bien possible ! Mais les filles tordues sont des affaires au lit.

— Si tu le dis…

— Quoique ce soit sûrement valable aussi pour les mecs. Serait-ce la clé de mon succès auprès des dames… ?

Son regard se focalisa sur une petite famille au fond de la salle. Un bambin qui riait avec ses jeunes parents. Sa réflexion fusa :

— Ah, mon gamin me manque…

Oliver lui adressa un sourire compatissant. Faisant signe au serveur, David lui demanda la note.

— C’est si dur, d’être loin de ses enfants ? demanda Oliver. Pire que d’être loin de sa copine, ou de son conjoint ? Je n’en ai aucune idée…

— Et comment ! Et le bouquet, c’est qu’on n’y peut rien. Même quand on passe un bon moment avec son gosse, on se reproche de ne pas le faire plus souvent. Quand tu as un enfant, tu te mets à fabriquer des soucis à tire-larigot – et de la culpabilité.

— Au moins vous allez vous retrouver ce soir…

David s’illumina.

— Dieu soit loué ! C’est le week-end !

Au sortir du restaurant, ils déambulèrent dans la douce clarté. Londres arborait son visage le plus aimable : les platanes de Piccadilly filtraient les rayons de soleil, formant un camaïeu de verts. Après avoir échangé poignée de main et accolade, chacun partit de son côté, Oliver se dirigeant vers St James tandis que David hélait un taxi pour aller chercher son sac de voyage à son bureau de Marylebone, avant de reprendre ce même taxi pour gagner l’aéroport de Heathrow.

Mais tandis que ça bouchonnait au niveau de Hammersmith, l’euphorie suscitée par l’alcool commença à se diluer et ses idées noires refirent surface, avec ses inévitables angoisses, quoique sur un mode mineur.

Jamie. Son fils chéri.

Ce n’était pas seulement que leur séparation lui pesait : cet enfant avait un comportement bizarre – de nouveau. Pas aussi bizarre qu’après la disparition de sa mère, mais quand même anormal. Et c’en était inquiétant. Il avait espéré que la présence de Rachel marquerait un tournant dans leurs vies, leur permettant d’aller de l’avant, mais ça n’avait pas été le cas. Jamie était même en train de régresser. Sa dernière lettre à sa maman – David l’avait découverte dans sa chambre, la semaine précédente – était particulièrement alarmante.

Une secrète panique le poussa à dénouer sa cravate, comme s’il commençait à étouffer à l’arrière du taxi. Si seulement il avait pu parler à quelqu’un, son fardeau en aurait été allégé. Mais il ne pouvait se confier à personne – ni à Rachel, ni à ses vieux copains, ni même à Oliver, comme ce déjeuner l’avait démontré. Seul Edmund aurait pu comprendre. Mais Edmund avait disparu, et David était seul. Seul à connaître la vérité.

À moins que Jamie…

Telle était la source de son perpétuel tourment : que savait son fils, au juste ? Que lui avait-elle dit ? Qu’avait-il vu, ou entendu ?

Il considéra la cohorte de véhicules. Le trafic était désormais à l’arrêt complet. Figé comme le sang dans les veines.





136 jours avant Noël




* * *





Le soleil du mois d’août brille, la mer est couleur d’étain martelé. Pour son dernier jour de congé, David m’emmène en randonnée. Cette marche dominicale nous conduira, à ce qu’il prétend, loin des hordes de touristes, jusqu’au point culminant des landes du Penwith.

David est en jean, gros pull, rangers. Il se retourne pour me prendre par la main et m’aider à passer sur la dalle de granit qui enjambe un muret. Puis nous poursuivons notre chemin. Il est en train de me raconter l’histoire de Carnhallow, du Penwith, de l’ouest de la Cornouailles :

— Nanjulian signifie « la vallée des noisetiers ». Zawn Hanna « la crique qui murmure », mais je ne t’apprends rien. Carn Lesys, c’est « le cairn de lumière »…

— Magnifique. Le cairn de lumière !

— Maen Dower, c’est « la pierre près de l’eau ». Porthnanven, « le port de la haute vallée ».

— Et Carnhallow signifie « pierres sur une lande », pas vrai ?

Quand il sourit, ses dents bien blanches contrastent avec son bronzage et sa barbe de deux jours. S’il reste quelques jours sans se raser, il a tout d’un pirate. Il ne lui manque plus que le coutelas et la grosse boucle d’oreille en or.

— Rachel Kerthen… vous avez encore fait une incursion dans la bibliothèque !

— C’est plus fort que moi. J’adore lire ! Tu n’as pas envie que j’en sache autant que toi ?

— Si, naturellement. Mais j’aime bien aussi te faire découvrir des choses. Cela me donne l’impression d’être utile quand je suis à la maison. Si tu sais déjà tout… que va-t-il me rester ?

— Oh, je suis sûre que tu trouveras… J’ai également vu que Morvellan signifie « la mer qui broie ».

— Ou « la mer infâme ». Peut-être.

— Mais « Mor », c’est bien « mer », n’est-ce pas ? La même racine que dans Morvah ?

— Oui, Mor-vah. « La tombe marine ». Cela à cause de tous ces gens qui ont péri dans des naufrages.

À peine si j’ai entendu sa réponse : je suis forcée de trottiner pour me maintenir à sa hauteur tandis qu’il avance à grandes enjambées parmi bruyère et genêts. David oublie qu’il est bien plus grand que moi, et qu’il progresse donc bien plus vite. Ce qu’il considère comme de la « marche à pied » tient plutôt du jogging, selon moi.

À présent, le voilà qui s’arrête, pour me permettre de le rattraper ; puis nous repartons de plus belle en inspirant à pleins poumons. Dans l’air flotte cette odeur de noix de coco qui émane des ajoncs ensoleillés. Pour moi, c’est l’odeur des Bounty, ces friandises auxquelles j’avais rarement droit, quand j’étais petite.

— En vérité, dis-je, je trouve ce nom flippant : Morvah.

— Oui. Et le paysage est à l’avenant… tous ces rochers lugubres, près des flots déchaînés. Un voyageur d’autrefois a écrit que là-bas « le paysage atteint le comble du maléfique ». C’est tout à fait ça… Attention, un autre échalier. Donne-moi la main…

Ensemble, nous sautons du haut de la dalle tiède, pour continuer à fouler la boue séchée du sentier. Il a très peu plu durant ces deux semaines où David était en vacances ; nous avons eu presque quinze jours de soleil ininterrompu. Et David s’est montré tout aussi parfait – amoureux, charmant : m’emmenant dans les pubs du coin, m’offrant l’apéritif au Lamorna Wink et des sandwichs au crabe au bord de la rivière, à Restronguet ; me présentant ses amis de la haute société, adeptes de la navigation de plaisance, à St Mawes et Falmouth, me faisant découvrir les grottes cachées de Kynance Cove, où nous avons fait l’amour comme des gamins, avec du sable dans nos cheveux, ces petits crabes qui me chatouillaient, et puis ses bras bronzés et musclés qui m’empoignaient…

Ce fut merveilleux. Et c’est pour cette raison que je ne lui ai pas fait part de mes inquiétudes. Je n’ai pas parlé du comportement bizarre de Jamie, ses espèces de transe, ses silences, ce rêve bizarre où il voyait du sang sur mes mains – du sang et ce petit lièvre. Je n’ai pas voulu gâcher notre plaisir avec de vagues appréhensions. Ce rêve, me suis-je dit, doit être le fruit des traumatismes de Jamie, de son chagrin. Ses silences sont l’expression du trouble d’un enfant qui doit s’habituer à sa nouvelle belle-mère – une transition douloureuse. Je voudrais partager cette douleur, et ainsi l’atténuer.

D’ailleurs, on a été si heureux pendant ces deux semaines, tous les trois. La présence de David est bénéfique pour son fils. Je nous revois sur les sentiers côtiers à Minack, observant le ballet des oiseaux marins jouant avec les vagues, ou nous allongeant dans l’herbe tiède sur les falaises, partageant des sandwichs, admirant les œillets marins sur le chemin du retour.

Aujourd’hui, c’est juste lui et moi. Rollo, le copain de Jamie, l’a invité à son anniversaire. Cassie ira le rechercher plus tard. Je profite de ces précieux moments d’intimité conjugale avant que David ne reparte travailler. Et que s’achève cet été idyllique.

Une fois de plus, nous parlons linguistique. Je veux en savoir plus.

— Tu n’as jamais essayé d’apprendre le cornique ?

— Ma foi, non, dit-il en progressant toujours d’un bon pas sur le chemin caillouteux. Une langue morte, quel intérêt ? Si jamais la culture celtique perdure, ce ne sera pas parce qu’on aura remis la langue à la mode, mais grâce aux gens. C’est toujours les gens…

D’un geste, il me désigne le paysage battu par les intempéries, les gros rochers érodés, les arbres rabougris.

— Tu sais que ces petits sentiers ont été tracés par les mineurs ? Ils marchaient pendant des heures dans la lande, à travers les bois et la bruyère…

À présent, il se détourne de moi, et parle face au vent du large.

— Imagine cette vie : trébucher dans l’obscurité pour aller jusqu’à la mine, sur les falaises. Puis descendre au fond du puits, à des centaines de mètres de profondeur – et ensuite ramper sur deux kilomètres sous la mer, pour piocher de la roche toute la journée.

Il secoue la tête, comme s’il en doutait lui-même.

— Et pendant tout ce temps ils entendaient le bruit formidable des galets roulés par les vagues au-dessus de leurs têtes au cours des tempêtes ; et parfois les flots s’engouffraient, se répandant dans les galeries…

Il contemple farouchement le ciel.

— Alors ils tentaient de s’enfuir, mais la mer était la plus forte. Elle les rattrapait, les happait. Des hommes par centaines, pendant des centaines d’années. Et pendant tout ce temps, nous autres, les Kerthen, on menait grand train à Carnhallow, dégustant du chapon…

Je regarde de son côté, ne sachant trop que dire. Il ajoute :

— Et tu sais quoi ?

— Hum…

— D’après ma mère, par les soirées d’été très calmes, quand les « bocards », les outils qui pilonnaient le minerai, se taisaient et que la famille se trouvait dans le salon jaune, à siroter son porto, on pouvait entendre les pioches de mineurs à huit cents mètres de fond, s’activant à extraire l’étain qui permettait de s’offrir ce train de vie.

Une ombre passe sur son visage. L’envie me prend de le consoler, comme j’ai envie de consoler son fils. Et peut-être puis-je essayer. Me rapprochant de lui, je caresse son visage et l’embrasse, tendrement. Il me regarde et hausse les épaules, comme pour dire : « Qu’y puis-je ? »

Rien, bien entendu.

Main dans la main, nous gravissons la colline pour atteindre le point le plus élevé des landes. Ici, il y a une autre mine en ruine, avec des arcs pleins de noblesse qui font penser à une église romane.

Essoufflée après cette escalade, je m’appuie au bâtiment qui abritait la salle des machines, un bel ouvrage de maçonnerie. D’ici, la vue est magnifique – elle embrasse une bonne partie de la péninsule : le vert foncé des forêts qui entourent Penzance, le ruban gris de la route qui serpente jusqu’à Marazion, et les mystères romantiques du cap Lizard. Et bien sûr, les reflets métalliques de la mer autour du mont St Michael. C’est marée haute.

— La mine Ding Dong, dit David en tapotant le mur de granit qui brille au soleil. On dit que c’est la plus ancienne de Cornouailles. Elle aurait été exploitée par les Romains, et auparavant par les Phéniciens. Ou les farfadets, qui sait… ! On s’assoit à l’abri du vent ? J’ai apporté des fraises.

— Mille grâces, monsieur d’Urberville…

Nous nous installons sur le plaid tiré de son sac à dos. Le bâtiment auquel nous sommes adossés nous protège du vent qui souffle toujours sur ces hauteurs. Le soleil dore mon visage.

Se signalant par leurs coupe-vent bleu roi, un couple de randonneurs progresse dans une vallée en contrebas. Sinon, nous sommes seuls. David me tend une fraise tirée d’une barquette en plastique.

Je me niche contre lui. Comme c’est agréable. Nous deux, seuls, au soleil.

Tout à coup, je l’entends me dire :

— T’en fais pas, pour Jamie.

Ma respiration s’accélère. Moi qui guettais le bon moment pour lui en parler, nous y voilà. Mais je ne veux ni le blesser ni le contrarier, et je ne suis pas certaine d’avoir quelque chose d’important à dire, donc je ne m’exprime pas directement :

— Jamie est toujours en deuil, n’est-ce pas ? C’est pourquoi il est plutôt distant par moments ?

David soupire.

— Bien sûr.

Il passe un bras protecteur autour de mes épaules.

— Ça ne fait même pas deux ans… Et ce fut vraiment traumatisant. Alors, il peut avoir des absences, se montrer distrait, mais son état s’améliore. Il s’est bien comporté, ces derniers temps. De grâce, ne te fais pas de souci : il finira par t’aimer, et par t’accepter…

— Je ne me fais pas de souci.

D’une main, il me relève le menton, comme pour m’embrasser sur la bouche ; mais c’est sur mon front que ses lèvres se posent.

— C’est vrai, Rachel ?

— Mais oui ! C’est un enfant adorable. Angélique. J’ai eu le coup de foudre.

Je souris, l’embrasse à mon tour.

— Pour tout te dire, c’est après avoir fait sa connaissance que j’ai commencé à t’aimer pour de bon… !

— Ce n’est pas d’avoir vu des photos de la belle baraque, hmm… ?

— Idiot !

Nous tombons dans un silence complice. David suçote une fraise, et jette la queue dans l’herbe.

— Quand j’étais petit, on venait souvent ici, mes cousins et moi, pendant les grandes vacances… Je crois que ce furent les plus beaux moments de mon enfance.

Je tends l’oreille.

— Ces étés interminables. C’est ce dont je me souviens : les journées interminables. On descendait à Penberth pour ramasser des bricoles : bois flotté, débris divers, casiers à crabes, vieux plastiques… N’importe quoi.

Il me serre contre lui.

— Là-bas, la mer a cette couleur inouïe : une sorte de bleu émeraude. Je crois que c’est grâce au sable jaune pâle qui transparaît, et à l’absence de pollution. Et ces couchers de soleil superbes… Dorant collines et rochers, nimbant les vallées d’une touche violette. Nos ombres s’allongeaient au fur et à mesure – elles s’allongeaient à l’infini, jusqu’à se perdre dans la chaleur, la brume, et la pénombre du plein été. Alors on savait qu’il était temps de rentrer à la maison, pour dîner d’une assiette de viande froide et de scones. Ou de fraises à la crème dans la cuisine. Avec les fenêtres grandes ouvertes sur les étoiles. Et moi, j’étais heureux comme un roi, sachant mon père à Londres…

Je suis surprise, et émue. David est avocat : il sait se montrer éloquent, mais c’est rare qu’il se livre ainsi.

— Tu souffrais à ce point de la solitude, le reste du temps ?

— En vacances, non. Mais le reste du temps ? Oui. Avant de m’endurcir.

— Pourquoi ? Comment ça ?

— Ils m’avaient envoyé en pension, Rachel, à l’âge de huit ans. Et cela sans aucun motif. Maman était une femme au foyer. C’était son choix à lui. Il n’avait qu’un fils unique… et il m’a exilé.

— Pourquoi ?

— C’est ça, le pire : je n’en ai pas la moindre idée. Parce qu’il était jaloux de mon affection pour ma mère ? Parce que ma présence l’indisposait ? Maman aurait voulu que je reste, et il y avait de bonnes écoles en Cornouailles. Peut-être était-ce pour la faire souffrir. Du pur sadisme. Et aujourd’hui, il est mort. Alors, je ne saurai jamais…

Il hésite, avant d’avouer :

— Parfois je me dis que le mieux qu’un parent puisse faire, c’est de vivre assez longtemps pour que ses enfants finissent par avoir l’âge de lui demander : « Comment as-tu pu te planter à ce point ? »

Encore une fraise. Encore un pédoncule, projeté dans l’herbe. Le soleil trempe son menton dans l’eau à l’occident, transformant des nuages déguenillés en or violacé. Certains de ces nuages ont un aspect menaçant avec leur forme en enclume : orage d’été, peut-être. Les orages se déclarent si vite dans cette région, le temps idyllique fait place aux bourrasques en un clin d’œil.

— Par temps clair, on peut voir les îles Scilly d’ici. Je t’y emmènerai un jour. C’est très beau, la lumière y est fantastique. Les « îles du Blest » – l’au-delà du monde païen.

Il mange la moitié de la dernière fraise, se tourne et me l’offre, la portant à mes lèvres. Une fraise tiédie dans sa main. Je la savoure.

— Un jour, dit-il, tu me parleras de la tienne, d’enfance ?

J’essaie de ne pas me raidir.

— Je sais que tu m’en as déjà un peu parlé. Tu m’as parlé de ton père, de sa façon de traiter ta mère, mais c’est à peu près tout.

Il me regarde sans ciller, percevant peut-être mon anxiété.

— Excuse-moi. C’est parler de mon enfance qui m’a fait penser à la tienne. Ce n’est pas une obligation, chérie, si tu ne le souhaites pas.

Je le regarde à mon tour, sans ciller moi non plus. Et j’éprouve un besoin énorme de céder, de me confesser. Pourtant, j’ai ce blocage, toujours. Je ne peux pas, je ne dois pas parler. Si je lui racontais tout, il pourrait me repousser, n’est-ce pas ?

David caresse mon visage.

— Désolé, mon cœur. Je n’aurais pas dû poser la question.

— Non !

Je me lève, frottant mes vêtements couverts de brindilles.

— Ne t’excuse pas. Cette curiosité est naturelle. Tu es mon mari. Et un jour, je te raconterai tout.

Je voudrais que ce soit vrai. Oh, comme je le voudrais. Je voudrais tout lui dire, depuis mon entrée peu glorieuse à l’université jusqu’à la dissolution de ma famille. Je lui dirai tout.

Un jour. Mais pas aujourd’hui, non. Ce n’est ni le lieu ni le moment.

David a-t-il décelé ma tristesse ? Non, apparemment. Brusque et plein d’assurance, il se remet debout, se tourne vers ces nuages bleu foncé en train de virer au noir à l’ouest.

— Il est temps de repartir, avant que la pluie ne s’y mette. J’ai promis à Alex d’aller prendre un verre au Gurnard’s Head avec lui, avant de repartir à Londres. Tu me déposes ?





Après-midi


J’obéis.

Nous reprenons la voiture et je conduis contre le vent de plus en plus fort et la pluie cinglante, jusqu’au bed-and-breakfast sur la falaise, le Gurnard’s Head, où David descend avant de me crier :

— T’inquiète pas, je rentrerai en taxi !

Sur ce, il se précipite vers l’établissement en s’abritant sous son sac à dos. Il a rendez-vous avec Alex Lockwood. Un banquier, je crois. Encore un de ses potes fortunés, un de ces grands gaillards qui me sourient poliment dans les bars fréquentés par les plaisanciers comme si je n’étais qu’une sympathique mais éphémère curiosité, après quoi ils me tournent le dos pour bavarder avec lui.

Reprenant la route, j’accélère dans l’espoir d’arriver à la maison avant les éclairs. Car il s’agit bien d’un gros orage de fin d’été, fonçant sur nous depuis l’Atlantique.

Sur les derniers kilomètres, la pluie est si torrentielle que les essuie-glaces crient grâce. C’est vraiment le déluge. Je dois ralentir progressivement, au point de ne plus faire que du quatre kilomètres/heure.

Une vache serait bien fichue de me doubler.

Enfin, c’est la grille et la longue allée traîtresse qui descend jusqu’à chez nous, à travers chênes et sorbiers. Déjà que je me méfie de cette piste tortueuse en plein jour, là il fait carrément très sombre : on a l’impression que la nuit est tombée. J’ai allumé les phares, pour mieux voir à travers cette obscurité, mais la voiture dérape, accélère sur le bitume mouillé et lézardé, échappant presque à mon contrôle.

C’est quoi, ça ?

Quelque chose s’est jeté sous mes roues. Une tache floue à travers le pare-brise criblé de pluie, comme une traînée grise – puis je braque le volant, et c’est le choc. Glaçant.

Je pile net, j’ouvre ma portière et remonte l’allée en courant sous la pluie battante, pour voir ce que j’ai heurté.

Un lapin est couché dans l’herbe, éclairé par mes phares. Son corps palpitant est désarticulé, il a des entailles rouges aux flancs, montrant des muscles à nu, et ce sang. Tout ce sang…

Le pire, c’est la tête. Le crâne est à moitié broyé, et pourtant un œil brille encore dans l’orbite, avec comme une expression de regret. Je prends cette chose flasque au creux de mes bras. Une larme laiteuse en roule, l’animal frémit et, tandis que je m’accroupis dans l’herbe il meurt dans mes bras.

Pleine de remords, je lâche doucement le cadavre, qui va rouler sur le sol, sans vie. Puis je contemple mes mains.

Rouges de sang.

Et c’est alors que je réalise. Ces oreilles effilées, veloutées… Ce n’était pas un lapin. C’était un lièvre.





110 jours avant Noël




* * *





Midi


Je suis en train de mentir à mon mari :

— Je te l’ai dit. Je vais faire des courses. On n’a plus rien dans les placards.

Sa voix dubitative remplit l’habitacle de la voiture. Il m’appelle de Londres.

— Des courses à St Just ? St Just-in-Penwith ?!

— Pourquoi pas ?

— Chérie, tu ne sais pas ce qu’on dit ? À St Just, les mouettes volent sur le dos… parce qu’il n’y a rien sur quoi chier !

Je glousse, mais m’enferre dans mon mensonge. Je ne lui dirai pas ce que je vais faire là-bas, pas maintenant. Pas avant d’en avoir le cœur net.

— Quel temps fait-il ?

Je regarde à travers mon pare-brise tandis que le véhicule roule le long du littoral. Le clocher trapu de l’église du village n’est qu’une silhouette grise contre un horizon tout aussi gris.

— On dirait qu’il va pleuvoir. Et il fait frisquet.

Il soupire.

— Oui, l’été est bien fini. Mais c’était sympa, non ?

Son silence est plein d’expectative. Plein d’espoir.

— Tout est OK, maintenant, tout est en train de s’arranger, avec Jamie, tu es plus à l’aise…

— Oui, dis-je.

Et c’est un nouveau mensonge – sans doute plus grave.

Je ne suis pas à l’aise : je songe encore au lièvre que j’ai écrasé. Je n’en ai parlé à personne. Juste après l’incident, j’ai nettoyé la carrosserie et je me suis essuyé les mains, avant de m’efforcer de ne plus y penser. Ma première réaction avait été d’appeler David, de tout lui déballer, de partager mon trouble. Mais à la réflexion j’ai compris qu’il valait mieux passer cela sous silence. Dès l’instant où j’aborderais le sujet, fût-ce sous la forme d’une remarque en passant – « Oh, ton fils a dit ça et c’est réellement arrivé… incroyable, non ? » –, David pourrait s’imaginer que je crois son fils doué des qualités d’un médium, tels les Kerthen de la légende. Et douter par la même occasion de ma santé mentale. Or, je ne suis pas folle.

Je ne crois pas que Jamie ait des dons de médium. L’accident n’était qu’une bizarre coïncidence : la faune locale se fait facilement écraser sur ces étroits chemins ruraux de la péninsule qui zigzaguent à travers la lande – blaireaux, renards, faisans et lièvres. J’ai souvent vu des lièvres écrasés et j’ai toujours trouvé ça attristant : un lièvre, c’est tellement plus attendrissant qu’un vulgaire lapin. Plus libre, plus poétique. J’aime bien l’idée qu’ils pullulent par ici. Mais ils se font régulièrement écraser au coin des routes bordées de murets de granit. Mon propre accident sur la chaussée mouillée à travers le bois des Dames, c’était juste le hasard. Et cependant, j’y songe encore. C’est peut-être la façon dont le corps reposait entre mes mains. Comme un bébé mort.

— Rachel ?

— Oui, excuse-moi. Je suis au volant.

— Tout va bien, chérie ?

— Mais oui. Je dois trouver à me garer. Faut que j’y aille…

Il me dit au revoir – « À plus, sur Skype » – et se déconnecte. Je cherche une place de stationnement dans les rues. Pas très longtemps. Ce n’est jamais difficile de se garer par ici. Située à l’écart, battue par les intempéries, St Just-in-Penwith – « la dernière ville anglaise », l’un des derniers endroits de Cornouailles à parler la langue locale – a, même dans ses meilleurs jours, un air désert et mélancolique : privée de ses mines et de ses mineurs, mais pas de leurs mémoires. Mais c’est aussi la petite ville la plus proche de chez nous où trouver l’officine qu’il me faut, et j’ai hâte d’y arriver.

Une fois ma portière ouverte, je ressens l’inévitable humidité ambiante. Une petite bruine menace : cette espèce de pluie propre à la Cornouailles, mi-brume, mi-crachin. Comme un pschitt d’eau thermale, mais glacial.

La pharmacie est dans Fore Street, à l’angle de laquelle se dresse l’église médiévale : la place centrale se compose de bâtisses du dix-huitième siècle et de gros pubs victoriens, vestiges de la prospérité minière d’antan, l’époque des banquets au count-house – le bureau de la mine – et du punch chaud au rhum, lorsque exploitants et actionnaires célébraient la découverte d’un nouveau filon de cuivre, et que des maîtres mineurs éméchés amenaient leurs chéries au saloon pour y boire des mahogany, un mélange de gin et de mélasse.

Traversant la rue, j’ai la bizarre impression d’être épiée. L’ouverture de la porte s’accompagne d’un air de carillon désuet.

La jeune fille au comptoir me lance un coup d’œil. Elle est jeune. Très pâle.

Lentement, j’évolue dans cet endroit plein de senteurs. L’employée me regarde toujours, mais avec chaleur, bienveillance. Je réalise avec étonnement qu’elle a presque mon âge : je suis si souvent seule, ou bien avec David, que j’oublie parfois que je suis jeune, moi aussi. Je n’ai que trente ans.

Son magnifique mandala tatoué au cou suggère une artiste, ou une musicienne, le genre de copine que je me ferais en principe sans problème dans les quartiers populaires de Londres. Elle a l’air marrante et branchée. J’aimerais bien l’aborder franchement, lui lancer une vanne et en rire avec elle – sympathiser. C’est ce que j’aurais fait, autrefois.

Mais ça ne m’est pas encore arrivé par ici, et je me demande bien pourquoi. Depuis quelque temps, la Cornouailles ou Carnhallow, ou encore les Kerthen, m’ont rendue taciturne. À moins que ce ne soit Jamie : cet enfant monopolise mes émotions, même si nous communiquons à peine.

Ce que je cherche n’est pas en libre service. Il va falloir engager la conversation. La gorge nouée, je m’avance jusqu’au comptoir.

— Vous n’auriez pas… euh… des tests de grossesse ?

Elle me regarde fixement. Sent-elle à quel point ça compte pour moi, à cette légère fêlure dans ma voix ? Une grossesse me permettrait d’échapper aux soucis et à l’impression accablante d’être inutile ; je deviendrais une jeune maman, en contact avec d’autres jeunes mamans. J’aurais un rôle à moi, une vraie mission et quelque chose de fantastique à offrir à David et Jamie. J’en oublierais mes angoisses. Et je ferais le bonheur de mon mari : je sais combien il aimerait que je sois enceinte.

J’ai cinq jours de retard, je l’ai réalisé ce matin en consultant le calendrier avec un mélange de trouble et d’espoir.

La jeune femme sourcille.

— Ce n’est pas en rayon ?

— Pas vu.

— Bon, euh… Je ne suis pas sûre qu’il en reste. Je vais vérifier…

Elle s’éclipse. Mon regard se pose sur une affiche vantant les vertus d’un médicament pour enfants. Une mère et son bébé potelé. La mère a le sourire radieux de celle qui ne craint pas le jour du Jugement dernier. Car un enfant nous est né.

— Hé ! dit la fille. J’en avais un lot au fond. J’ai dû oublier de les mettre en rayon. Désolée !

Je reviens sur terre.

— Merci. Super. Je peux en prendre deux ?

Elle me sourit. Deux pour avoir la certitude d’être bel et bien enceinte. Munie du petit sachet, je file sous le crachin et la bise. Des badauds en anoraks se retournent sur moi, comme s’ils étaient là depuis un certain temps, à me guetter. Voyez-vous ça. On rôde dans le coin.

Suis-je enceinte ? C’est ce que je souhaite, ce dont j’ai besoin depuis très longtemps, afin que notre bonheur soit complet. Mon cœur exulte à cette idée. Fille ou garçon, qu’importe. Une petite sœur ou un petit frère pour Jamie. Cela le consolera. Je vous apporte la bonne nouvelle.

La tension est trop forte. Je ne vais même pas attendre d’être rentrée à la maison. Il me faut être fixée tout de suite et je ressors de la voiture pour me diriger vers l’un de ces vieux pubs plutôt élégants, le Commercial Hotel.

L’établissement est, à cette heure-ci, quasi désert. Il n’y a qu’un seul type au bout du bar tout en bois, un jeune qui a l’air littéralement captivé par sa Guinness. Brièvement, il me lorgne avant de se concentrer de nouveau sur sa bière.

Une fois aux toilettes, je m’accroupis au-dessus de la cuvette et urine sur le test.

Ensuite, l’attente. Je m’efforce de ne pas prier. Surtout, ne pas être trop optimiste. Mais j’espère tellement ! De tout mon cœur, j’espère…

Je compte les secondes qui me séparent de l’instant où je pourrai appeler mon mari pour lui claironner la grande nouvelle, celle qui changera tout, celle qui fera de nous une vraie famille épanouie.

Je ferme les yeux, je finis de compter les secondes, et je regarde. Un trait, je ne suis pas enceinte… deux, je le suis. Il me faut ces deux traits. Donnez-moi ces deux traits bleus, ô Seigneur !

Je contemple le bâtonnet.

Un seul.

Cruelle déception. Mais pourquoi ces illusions ? C’était stupide. On essaie depuis si peu de temps. Les probabilités étaient faibles.

Est-ce utile de m’enquiquiner avec l’autre test ? J’ai ma réponse. Un trait. Je ne suis pas enceinte. Tournons la page.

Pourtant. Sait-on jamais… ?

Je réédite l’opération et puis j’attends, comptant de nouveau les secondes. J’examine le bâtonnet.

Un trait. Un trait tiré en travers de mes rêves.

Balançant les deux kits dans la poubelle, je m’arrête au sortir des toilettes pour me dévisager dans la glace. Je regarde mon pâle visage parsemé de taches de rousseur, mes cheveux roux, Rachel Daly. Je dois m’en remettre, ne pas céder à l’auto-apitoiement – et m’estimer heureuse. J’ai un mari que j’aime. Un magnifique petit garçon. Je vis dans une superbe demeure que j’adore.

Pourtant, je n’ai aucune envie d’y retourner – pas tout de suite. Je ne veux pas me retrouver dans ces vastes salles et tout ce silence. Pas alors que je suis dans cet état d’esprit. À m’efforcer de ne pas penser au lièvre. À cette bizarre coïncidence. À ce sang sur mes mains. Encore.

De retour au bar, je considère la sélection de boissons : bières locales, Doom Bar, St Austell Breweries. Mais je n’aime pas la bière. À la place, je demande un rhum-Coca à la barmaid morte d’ennui. Et pourquoi pas ? Après tout, je ne suis pas enceinte.

— Voilà, ma belle…

Je vais m’installer en salle avec ma consommation. Le jeune est toujours en train de contempler fixement sa Guinness comme si c’était une strip-teaseuse.

De mon sac à main, je tire mon livre : un ouvrage volumineux sur l’histoire des mines d’étain, déniché dans la bibliothèque de David. Ses récits sur l’exploitation des mines autrefois ont éveillé mon intérêt. C’est une autre façon pour moi de comprendre ma nouvelle famille, ces grands capitalistes qu’étaient les Kerthen.

Le bouquin est ancien et la dense typographie victorienne le rend difficile à lire, mais c’est plein d’anecdotes curieuses, émouvantes, voire sinistres, sur la vie des mineurs.

L’auteur a visité la région dans les années 1840, quasiment à l’époque où l’extraction battait son plein, et il a vu la prospérité, l’énergie et l’horreur. Il parle des souffrances et des mutilations : les nombreux estropiés croisés dans les villages, les hommes au visage définitivement noirci par les explosions ; ceux qui avaient perdu des doigts, des mains ou le bras entier à la suite des projections de pierres causées par l’usage de la poudre ; des hommes aveugles ou brisés que des enfants guidaient dans les humbles villages de Cornouailles et qui subsistaient misérablement en vendant du thé au porte-à-porte.

Dans certains coins, un mineur sur cinq mourait de mort violente. Parfois, dans des rixes d’ivrognes. La violence de cette population était légendaire. Au milieu du dix-neuvième siècle, il se disait qu’à l’ouest de la Cornouailles, là où trois maisons se trouvaient, deux étaient des tavernes.

Pourtant, l’auteur a vu aussi un spectacle magnifique : les navires qui remontaient de nuit la côte avant de jeter l’ancre sous les sites de Pendeen, Botallack et Morvellan, qui flamboyaient sans discontinuer au sommet des falaises, le va-et-vient des pistons des « pompes à feu », les palans à tambour mus par des chevaux, les cris des hommes à la surface, les portes rougeoyantes de la chaufferie, le fracas des opérations de concassage. Et les lueurs aux fenêtres des grands bâtiments des machines à trois étages, aux flancs des coteaux. Enfin, le plus fantastique, les puissants feux des fonderies illuminées par des fontaines de métal en fusion, jaillissant jusqu’à cinq mètres de hauteur avant de retomber dans le bassin, tels de majestueux geysers de mercure.

Et aujourd’hui, incroyable mais vrai, tout cela a disparu. Au bout de quatre mille ans d’activité. Plus personne pour travailler torse nu dans la terrible fournaise des galeries sous-marines ; plus personne pour descendre à la corde avec l’agilité d’un singe sur des centaines de mètres, au milieu des relents de soufre ; on n’envoie plus des gamins de huit ans au fond des puits pour extraire la moitié de la production mondiale d’étain et de cuivre, et faire la fortune des patrons. Il ne reste plus que ces ruines au bord de la mer, ces ruines dans la lande et dans la forêt. Scorrier, South Crofty, Wheal Rose, Treskerby, Hallenbeagle, Wheal Busy, Wheal Seymour, Creegbrawse, Hallamanning, Poldise, Ding Dong, Godolphin, et Providence.

Fini, tout ça.

Je relève la tête, espérant voir un visage, échanger un sourire avec la barmaid. Mais le pub est désert. L’autre client a disparu, l’employée aussi. Je suis livrée à moi-même. Personne d’autre n’existe.





Après-midi


À mon retour, la maison est calme. Elle est toujours calme. Sitôt le seuil franchi, c’est ce silence total qui m’accueille, l’odeur de cire d’abeille et les vastes proportions du noble hall d’entrée.

Quelque chose se faufile entre mes chevilles, me faisant sursauter. C’est Geneviève, la maigre chatte grise de Nina, qui décrit des arabesques entre mes jambes.

À la mort de sa maîtresse, David l’a confiée à Juliet pour qu’elle la garde dans son appartement, car il n’aime pas les chats. Mais parfois, minette quitte ses quartiers et s’en va rôder dans la maison.

Je me baisse pour la grattouiller derrière l’oreille, là où on sent l’os du crâne. Son poil est gris comme la brume de mer, en hiver.

— Va donc attraper les souris, ça ne sera pas du luxe !

Elle ronronne et me coule un regard sournois de ses yeux verts, puis s’éloigne tout à coup en direction du réfectoire.

Le silence retombe.

Où sont-ils ?

Juliet est sans doute chez elle. Mais Jamie ? Prenant à droite, je me dirige vers la cuisine, où se trouve un rare échantillon de l’espèce humaine : Cassie, en train de charger le lave-vaisselle tout en écoutant de la pop coréenne sur son iPod. Cassie est jeune, sympathique, thaïe. La trentaine, elle est au service de cette famille depuis dix ans. Nos rapports sont épisodiques. D’abord parce que son anglais reste approximatif, ensuite parce que je ne sais jamais comment me comporter avec elle – d’origine prolétaire moi-même, je ne sais pas m’y prendre avec les « domestiques ». Je me sens toute bête. Alors, autant m’abstenir.

Mais j’ai envie d’un contact humain – et tout de suite.

Elle ne m’a pas vue. Elle a mis ses écouteurs et fredonne gaiement tout en s’activant.

Allant de l’avant, je lui touche l’épaule. Elle sursaute, saisie, et manque d’en lâcher une tasse.

— Oh, dit-elle en arrachant son casque. Excusez-moi, miss Rachel.

— Non, non, c’est ma faute. Je vous ai fait peur.

Son sourire est doux, sincère. Je souris à mon tour.

— Je me demandais… Et si on prenait le thé ?

Elle me regarde, affable mais perplexe.

— Du thé ? Vous voulez moi faire thé ?

— Non. Je pensais… qu’on pourrait bavarder ensemble… autour d’une tasse de thé. Entre femmes. Apprendre à se connaître. Cette maison est si vaste ! On pourrait s’y perdre.

— Du thé… euh ?

À présent, son étonnement est tangible et teinté d’inquiétude.

— Il y a un problème ? Vous me dire… ?

— Non, je…

— Je cherche Jamie, OK. Il est dans le salon jaune. Mais… il est un problème ? J’ai faire quelque chose… ?

— Non, non. Ce n’est rien. Je m’étais dit, j’ai pensé que…

Le bide complet. Peut-être devrais-je lui dire la vérité. L’acculer avec la théière et vider mon sac. Tout déballer. Avouer que j’ai du mal à trouver mes marques. Que les copains de David sont sympas, d’accord, mais ce sont ses copains – nous n’avons pas le même âge, pas les mêmes origines, rien de commun. Que Juliet est gentille, mais frêle et malade, et que je ne peux pas la solliciter en permanence. Qu’il n’y a en général personne d’autre à qui parler, pas d’adulte de ma génération – je dois attendre le retour de David pour avoir une conversation intéressante, ou appeler Jessica à Londres pour papoter sur ma vie d’avant. Je pourrais lui dire tout ça. Lui dire que cet isolement commence à me peser.

Mais non : elle trouverait ça bizarre. Alors je me fends d’un grand sourire et dis :

— Bon, c’est très bien, Cassie. Tout est absolument parfait. Je voulais juste m’assurer que vous êtes OK, c’est tout.

— Oh, oui !

Elle rit, soulève ses écouteurs.

— Tout est bien, moi contente. Moi OK, j’ai une nouvelle chanson. J’adore « Awoo », vous connaître ? Lim Kim !

Elle rit encore, et gazouille alors quelques paroles :

— « Mamaligosha, Mamaligosha… toujours mamaligosha ! » Ça m’aide à travailler. Miss Nina disait je chante trop, mais je crois que c’est pour rire. Miss Nina très drôle.

Les écouteurs reviennent sur ses oreilles, elle a retrouvé le sourire, mais ce sourire est un peu triste désormais, et peut-être moins naturel. Comme si j’étais une déception après Nina, même si elle est bien trop gentille pour l’avouer.

De nouveau, ma timidité me reprend. Elle attend que je déguerpisse pour se remettre au boulot. Je lui renvoie un sourire tout aussi pâle, puis – vaincue – je m’éclipse.

Pas grand-chose d’autre à faire. La maison semble se moquer de moi. Et cette décoration, alors ? Achète donc un tapis. Rends-toi utile. Je reste plantée dans le hall, telle une intruse effarouchée. Je dois aller voir Jamie, m’occuper de mon beau-fils.

Il est en effet dans le salon jaune, sagement assis sur le divan. Il ne réagit pas quand j’ouvre la porte, ne bouge pas d’un iota. Il a toujours son uniforme et lit avec application. Ce bouquin a l’air bien sérieux pour son âge. Une mèche noire barre son front, comme une plume noire sur de la neige. Sa beauté me désole parfois. Je me demande pourquoi.

— Bonsoir. Ça s’est bien passé à l’école ?

Au début, c’est à peine s’il bouge, puis il se tourne de mon côté et se renfrogne, comme s’il avait entendu quelque chose de déconcertant à mon propos, qu’il n’aurait pas tout à fait compris. Pour l’instant.

— Jamie ?

L’expression rembrunie persiste, mais il répond :

— C’était bien. Merci.

Et il se replonge dans sa lecture, m’ignorant royalement. J’ouvre la bouche pour continuer, avant de réaliser qu’à lui non plus je n’ai rien à dire. Je rame, je rame… Je ne sais pas comment l’aborder, nous trouver un terrain d’entente, créer cette connexion vitale : et c’est pareil avec chacun d’entre eux. Je ne sais pas comment m’adresser à Cassie, je n’ai rien à dire à Jamie. Autant parler toute seule.

Plantée près de la bibliothèque, je me creuse les méninges pour trouver un sujet engageant, et c’est alors qu’il parle :

— Pourquoi ?

Mais ce n’est pas à moi qu’il s’adresse. Il est en train de contempler le tableau abstrait qui se trouve devant lui. Un très grand format, juxtaposition de bandes horizontales aux couleurs vibrantes – vert, noir, bleu. On reconnaît facilement le littoral : vert pour les prés, bleu pour le ciel, et entre les deux les bâtiments de la mine.

Je n’aime pas spécialement cette œuvre ; c’est la seule acquisition de Nina qui n’ait pas mon aval. Elle a sûrement une grande valeur vénale, mais l’impression d’ensemble est menaçante. Un de ces jours, je l’accrocherai ailleurs. Ici, c’est chez moi, désormais.

Jamie contemple toujours ce tableau, très raide. Puis il répète, comme si je n’étais pas là :

— Pourquoi ?

Je m’approche.

— Jamie… Pourquoi… quoi ?

Il ne se tourne pas de mon côté, mais continue à parler dans le vide :

— Pourquoi ? Pourquoi tu as fait ça ?

Est-ce une sorte de rêve éveillé ? Un genre de crise de somnambulisme ? Il a l’air tout à fait conscient. Sur le qui-vive, même. Mais focalisé sur quelque chose qui m’échappe.

— Ah. Ah. Pourquoi ? Le feu prendra au réfectoire, dit-il.

Puis il acquiesce, comme si quelqu’un ou quelque chose avait répondu à sa question, et ensuite il me regarde – pas directement, mais un peu à ma droite – et il sourit : comme sous l’effet d’une bonne surprise. Il sourit comme s’il voyait une personne familière à côté de moi, et reprend ensuite sa lecture. Spontanément, je tourne vivement la tête pour voir qui peut bien être cette personne qui le fait sourire.

Mon regard se heurte au mur. Au vide.

Rien, bien sûr. En dehors de nous deux. Alors, pourquoi ai-je tourné la tête ?

Une part de moi-même, tout à coup, a envie de décamper. Prendre mes jambes à mon cou. Monter en voiture et rentrer le plus vite possible à Londres. Non, c’est ridicule. J’ai eu la frousse, c’est tout. D’abord le lièvre, et maintenant ceci. C’est déconcertant. Mais je ne vais pas me laisser intimider par un gamin de huit ans, un petit garçon à problèmes. Quitter cette pièce maintenant serait admettre ma défaite.

Je dois rester. Et si on ne peut pas parler, on peut au moins partager un silence complice. Ce serait déjà ça. Je peux lire ici, moi aussi. Nous pouvons communier dans le plaisir de la lecture.

Allant au fond de la pièce, j’explore les rayons de la bibliothèque. Jamie, qui me tourne toujours le dos, feuillette son bouquin. Je l’entends tourner les pages, vite, très vite.

Il y a toute une section des livres de Nina que je n’ai pas lue : pavés indigestes qui ont trait à l’ameublement, l’argenterie, les broderies.

Je sors Restaurer et Entretenir les meubles anciens, que je feuillette et replace, ne sachant pas très bien ce que je cherche. Puis j’essaie Le Style Regency. Finalement, je choisis Le Catalogue de l’ébénisterie anglaise du Victoria & Albert Museum, volume IV. Mais en le tirant à moi, je déloge quelque chose qui tombe à terre.

Un magazine.

On dirait un tabloïd. Qu’est-ce que ça fait là ? Parmi ces livres ?

Jamie est toujours absorbé par sa lecture. Sa capacité de concentration est remarquable. Il tient cela de son père.

Je m’installe dans un fauteuil pour considérer la couverture du magazine, et ce petit mystère est vite résolu. Ce numéro date d’il y a huit ans et, en haut à droite, figure un petit encadré avec la photo d’un couple glamour : David et Nina.

Mon cœur bat la chamade. Je découvre la légende.



Nina Kerthen, fille aînée d’un banquier français, Sacha Valéry, est fière de présenter son nouveau-né en compagnie de son mari, David. Ensemble, ils nous ouvrent les portes de leur demeure historique en Cornouailles.



Je feuillette rapidement, trouve l’article en question.

La journaliste a choisi le ton de la presse people, vénérant en David et Nina des privilégiés qui ont eu le bon goût de naître avec une cuillère en argent dans la bouche. Le mot « élégant » revient presque à chaque paragraphe. Débile.

Alors, pourquoi l’avoir conservé ? Nina était intelligente ; elle ne devait guère goûter cette prose. Je suppose que c’était pour les photos, qui sont excellentes. Le magazine avait envoyé un bon professionnel. Des vues du domaine la nuit montrent la maison éclairée de l’intérieur au milieu des arbres comme quelque reliquaire en or dans la pénombre d’une crypte.

Les portraits des maîtres des lieux sont tout aussi réussis. L’un des clichés, en particulier, me fascine. Je m’y attarde, songeuse.

On y voit Nina en robe estivale, trônant sur un fauteuil tendu de soie, dans cette pièce-ci – le salon jaune –, avec le maintien d’une princesse. Et sur cette photo-ci, et seulement celle-ci, Jamie est dans ses bras. C’est la seule où l’on voit le bébé, en dépit de la promesse en couverture.

À son côté, David dresse sa haute et svelte silhouette, vêtu d’un costume gris anthracite, un bras protecteur passé autour des épaules bronzées de son épouse.

C’est une image mystérieusement parfaite et tout à coup j’éprouve la morsure de la jalousie. Ses épaules sont si bien dessinées. Elle est si impeccable, en même temps que sagement sensuelle. Refoulant ma jalousie, j’étudie le reste de l’image. Le bébé est, on ne sait pourquoi, à peine visible. On peut seulement deviner qu’il s’agit de Jamie, dans les bras bronzés de sa maman ; on voit bien un petit poing émergeant des langes.

Si mon cœur battait plus vite, là j’en ai carrément des palpitations. Car il me semble être face à un indice – mais l’indice de quoi ? Et quel besoin d’un indice ? Je dois me ressaisir, reprendre mes esprits. Il n’y a pas de mystère, aucune raison d’avoir peur ou d’être jalouse. Tout s’explique. Jamie est sur la bonne voie, même si ses progrès sont lents. Nous avons eu un bel été. Je finirai par tomber enceinte. Et par me faire des amis. Et nous serons heureux. Ce lièvre, ce n’était qu’une coïncidence.

— Qu’est-ce que tu lis ?

Jamie est auprès de moi. Je ne l’avais pas entendu s’approcher.

— Oh, dis-je, refermant aussitôt le magazine. Rien du tout. Rien d’important. C’est fini, ton livre ? Tu as faim ?

Il a l’air malheureux. A-t-il vu ce magazine entre mes mains ? Vu sa maman ? C’était complètement idiot et incorrect de faire ça devant lui, le jeune orphelin. On ne m’y reprendra plus.

— Tu sais quoi ? Je vais réchauffer le reste des lasagnes d’hier. Tu avais bien aimé.

Il hausse les épaules. Je continue sur ma lancée, désireuse de faire tous les frais de la conversation, même si c’est à bride abattue. Je vais la créer aux forceps, cette famille recomposée.

— Ensuite on pourra parler, pour de vrai. Et si on partait quelque part, pour les vacances, l’an prochain ? Ça te dirait ? On a passé un bel été ici, mais l’année prochaine on pourrait aller à l’étranger, par exemple en France ?

Là, je marque une pause. Jamie a le front plissé.

— Qu’est-ce qu’il y a, Jamie ?

Il se tient là, dans son uniforme noir et blanc, à me regarder, et je perçois cette profonde émotion dans ses yeux – du chagrin, ou pire.

C’est alors qu’il dit :

— Justement, Rachel, il y a quelque chose que tu dois savoir.

— Quoi ?

— Je suis déjà allé en France avec maman. Quand j’étais tout petit.

— Oh…

Je me lève de mon fauteuil, m’adressant des reproches, mais c’est injustifié : je ne pouvais pas savoir.

— Eh bien, on n’est pas obligés d’aller en F