Main La Mémoire Du Plomb

La Mémoire Du Plomb

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Year:
2012
Language:
french
File:
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1

La Menace

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 878 KB
2

La Mémoire Du Monde

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 1.12 MB
Couverture Atelier Didier Thimonier

Photo de couverture : © D.R.



ISBN 978-2-234-07454-5



© Éditions Stock, 2012





DU MÊME AUTEUR

Le Banquier noir : François Genoud, Le Seuil, 1996

Ils se croyaient intouchables, Albin Michel, 2000

Des coffres si bien garnis, Denoël, 2004

Nicolas Sarkozy ou le Destin de Brutus, collectif, Denoël, 2005

Machinations, anatomie d’un scandale d’État, en collaboration avec Laurent Valdiguié, Denoël, 2006

Putsch au PS, collectif, Denoël, 2007

Le vrai Canard, en collaboration avec Laurent Valdiguié, Stock, 2008





À Elsa, Iris et Dario





« Nous les révolutionnaires de l’époque, nous avons accepté de tuer et nous nous sommes gâtés pour toujours. […] Tomber, être tués, tout était pris en compte, sans pour autant entrer en balance avec le droit de tuer. Seuls nousmêmes pouvions nous l’attribuer et nous l’avons assumé. […] Et à la fin, sur beaucoup d’entre nous, il reste la puanteur indélébile de la poudre qui fait mouche. Et sur tous les autres, exactement, sur tous les autres, même ceux qui trichent en disant je n’y étais pas, je ne savais pas, je n’étais pas d’accord, il reste la complicité et la coresponsabilité de cette colère politique meurtrière. »


Erri De Luca, ancien dirigeant de Lotta Continua

(Roberto Sivi et Cecilia Calvi,

Les Raisons de l’autre, Milan, Colibrì, 2005).





« Il n’est que temps d’entreprendre la critique de la guérilla urbaine et d’opposer les faits aux mythes qui circulent au sein de la gauche. Par crainte de se perdre ellemême, ou encore que sa crédibilité en pâtisse, elle n’ose pas PUBLIQUEMENT appeler fausse route une fausse route et crimes des crimes qui sont commis sous la bannière de la gauche. »


Hans-Joachim Klein, La Mort mercenaire,

témoignage d’un ancien terroriste allemand,

Paris, Seuil, 1980.





Le malentendu

Ils vivaient à Milan. Jeunes, révoltés, marginaux, ils n’avaient pas d’autre projet politique que la « vengeance prolétaire ». Arrivés au bout de ce chemin, ils ont appliqué la peine de mort. Entre les mois d’; avril 1978 et juin 1979, le groupe des Prolétaires armés pour le communisme (PAC) a exécuté quatre personnes, et commis une dizaine d’attentats, faisant quatre blessés graves.

Arrêtés et condamnés, les Prolétaires armés ont pour la plupart purgé leurs peines. Quelquesuns seulement restent encore en fuite. Parmi eux, Cesare Battisti, né le 18 décembre 1954 à Latina, près de Rome, âgé de 25 ans au moment des faits. Jeune droitcommun recruté en prison par l’un des fondateurs du groupe, il est impliqué dans toutes les actions les plus graves. Condamné à la réclusion à perpétuité comme l’auteur de deux des quatre meurtres, le complice et le commanditaire des deux autres, Battisti est un homme libre depuis un an. Après avoir été clandestin en France, puis au Mexique, régularisé en France, puis une nouvelle fois en fuite, c’est finalement le Brésil qui lui a accordé le bénéfice de l’asile politique, après quatre ans passés en prison. Le Président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a décidé, le dernier jour de son mandat, le 31 décembre 2010, de ne pas l’extrader vers l’Italie.

À moins qu’il ne tente une sortie vers un autre territoire, il est désormais à l’abri.

Pourtant l’affaire Battisti n’est pas close. L’État italien continue d’exiger son extradition pour l’exécution de sa peine. Début 2011, des représentants des principaux partis se sont rendus en signe de protestation devant l’ambassade du Brésil à Rome : le Peuple de la liberté (PDL, berlusconien) durant la matinée, puis, vers 17 heures, le Parti démocrate (PD, gauche) et l’Italie des valeurs (l’IDV, fondé par l’ancien juge Di Pietro) suivis par le reste de la droite, à 18 heures. La même unanimité avait prévalu au Parlement italien, deux ans plus tôt, le 29 janvier 2009, lors du vote d’une motion unitaire réclamant « l’extradition immédiate » de Battisti1. Durant la présentation de ce texte, un parlementaire de gauche, fils d’un juriste assassiné par les Brigades rouges (BR) en 1980, souligne qu’il lui semble « inacceptable » que Battisti puisse se présenter lui aussi comme une « victime », même d’une persécution politique.

Rompant avec le discours des responsables gouvernementaux berlusconiens, le président de la République italienne, Giorgio Napolitano, a fait en 2011 l’aveu d’un échec : « Nous n’avons pas réussi à faire comprendre aux pays amis, proches ou lointains, ce qu’avait signifié pour nous cette histoire du terrorisme, et quelle force extraordinaire il avait fallu pour le vaincre2. »

Plus de trente ans après les faits, l’affaire Battisti appartient désormais à cette « histoire » du terrorisme. L’une des incompréhensions persistantes – que n’a pas évoquée Napolitano – tient notamment au fait que l’Italie n’a pas choisi la voie de l’amnistie pour clore les « années de plomb », lui préférant des mécanismes de réduction de peine3. Sans jamais officialiser l’effacement. C’est que le phénomène brigadiste, après avoir été massif, a refait surface, ponctuellement mais régulièrement, à travers de nouvelles générations de clandestins, jusqu’en 2007. Le dernier mort de la dernière résurgence remonte à 2002 seulement4.

C’est une forme d’amnistie de fait que le gouvernement socialiste et François Mitterrand ont fait miroiter, après 1981, à quelques centaines d’Italiens réfugiés en France. L’arrêt des extraditions politiques avait été une promesse de campagne de Mitterrand. Sans accorder l’asile, on tolérait le séjour. Ce pacte informel, souvent présenté comme la « parole donnée » par Mitterrand, a permis à des dizaines de fugitifs d’obtenir des autorisations de séjour en contrepartie de l’engagement d’arrêter tout activisme en France. Ce pacte, qui excluait théoriquement les auteurs des crimes de sang, était en réalité discrétionnaire et secret. Ainsi, et il l’a bien caché, Cesare Battisti a été exclu, en 1983, comme d’autres auteurs directs d’attentats, du bénéfice de cette doctrine. Lorsqu’il est arrêté, en décembre 1990, c’est la chambre d’accusation de la cour d’appel de Paris qui s’oppose à l’extradition pour des raisons techniques.

En réalité, l’État refoulait les cas les plus embarrassants et accordait l’autorisation de séjour aux autres, sans pouvoir empêcher, bien sûr, en cas d’arrestation imprévue, l’examen par la justice des demandes d’extradition italiennes. Parfois, il expulsait. Régulièrement saisis, les juges ont souvent rejeté l’extradition des Italiens avec des arguments strictement juridiques – les règles différentes des procès par contumace, ou l’absence de double incrimination de certains délits entre la France et l’Italie. Ils pouvaient bloquer le renvoi, mais lorsque, à l’inverse, ils émettaient un avis favorable, le gouvernement n’était pas tenu par leur décision.

Les militants et leurs avocats s’étaient habitués à contester techniquement l’extradition, sans évoquer le fond des dossiers judiciaires. Cette discrétion favorisait l’unité de leur collectif où les groupes les plus antagonistes étaient représentés. Ils ne parlaient donc pas des faits, ou s’en tenaient au minimum. C’est ce que Cesare Battisti a tenté de faire, en 2004, lors de sa seconde arrestation à Paris.

Alors journaliste au service société de Libération, j’avais voulu écrire un article sur les Italiens qui risquaient eux aussi l’extradition, mais tous, sans exception, avaient requis l’anonymat. C’était l’envers du pacte. Ils étaient tenus à une forme de silence. Et bien des journalistes rendaient compte de ces dossiers avec la contrainte étrange d’avoir à accepter la part d’ombre des militants.

Les soutiens de Battisti tentaient de livrer une bataille de principes sur fond de secret. Secrets de militants, mais aussi secret d’État. Prendre la défense de Battisti sans évoquer les faits qui avaient conduit des juges à le condamner n’était pas totalement impossible. Il suffisait de s’en tenir aux arguments juridiques opposables à l’extradition. Et pour le reste, d’éluder.

Depuis la fin des années 1970, Libération défendait les militants italiens interpellés en France à la demande de l’Italie. Les premiers d’entre eux avaient d’ailleurs été des collaborateurs du quotidien5. Le journal s’est ainsi opposé à l’extradition de plusieurs dizaines d’exilés italiens – quelles qu’aient été d’ailleurs les organisations dont ils étaient issus –, en stigmatisant la dérive répressive de l’État italien. Cette cause était juste. Un certain nombre d’entre eux étaient réclamés dans le cadre d’enquêtes en cours, pour des complicités parfois subalternes à des « associations subversives » ou la « participation à une bande armée ». Ces délits attrape-tout, utiles pour démanteler des réseaux de soutien, étaient inexistants dans le code pénal français, ce qui offrait un argument de poids aux avocats des Italiens.

En février 2004, les milieux intellectuels, suivis par une partie de la gauche, se mobilisent largement pour empêcher l’extradition de Battisti. L’élan de solidarité conduit, en quinze jours, treize mille personnes à signer une pétition contre le renvoi de l’écrivain en Italie. Certains brandissent le respect de la « parole donnée » par Mitterrand. D’autres, comme Daniel Pennac, font référence à l’amnistie nécessaire « des délits et des crimes commis dans les années 19706 ». « Les condamnés de la Commune de Paris ont été amnistiés neuf ans à peine après les faits, expliquet – il. Et il a fallu bien peu d’années après la guerre d’Algérie pour amnistier les gens de l’OAS. Que cela nous plaise ou non, la paix sociale est à ce prix7. » Didier Daeninckx s’empare d’un plaidoyer de Victor Hugo : « Les guerres civiles ne sont finies qu’apaisées, rappellet – il dans L’Humanité. En politique, oublier, c’est la grande loi. La guerre civile est une faute. Qui l’a commise ? Tout le monde et personne. Sur une vaste faute, il faut un vaste oubli8. »

Pour beaucoup, soutenir Battisti comportait pourtant un malentendu. Il était difficile de défendre cet homme sans croire un peu à son innocence, sans espérer qu’effectivement la justice italienne ait mal jugé, mal vu, mal interprété. D’ailleurs, personne ne se risquait à défendre en lui un coupable. Personne non plus n’osait défendre la légitimité des quatre meurtres commis par les PAC, ni même celle de la lutte armée. Il était aussi compliqué de s’opposer à une extradition réclamée par la gauche italienne avec presque autant d’ardeur que par la droite. Le malentendu consistait à espérer que Cesare Battisti soit innocent et qu’il puisse le prouver.

Un ami magistrat m’avait appelé. On le sollicitait pour signer la pétition en faveur de Battisti, il m’interrogeait : « Il a tué ou pas, à ton avis ? Moi je ne signe pas s’il a tué ! » Je ne savais pas trop quoi dire. Je répondis qu’il avait été jugé et condamné en son absence, et que selon les lois italiennes il ne pourrait pas être rejugé. Un argument solide, mais qui ne répondait pas à la question.

Devant l’ampleur médiatique du soutien à Battisti, la question gagnait du terrain partout. Chacun pouvait se la poser. Il a tué ou pas ? Après sa remise en liberté en mars 2004, Cesare Battisti, confronté à cette interrogation, tentait l’esquive. « Lorsqu’il est passé à la télévision et qu’on lui a demandé s’il était l’auteur des assassinats pour lesquels il avait été condamné, il avait répondu : “Ce n’est pas le problème…” Il passait forcément pour un monstre », déplore une amie. Certains proches lui conseillaient d’affiner son propos, et pourquoi pas en demandant un nouveau procès – ce qui restait légalement impossible en Italie.

La question de la légitimité juridique de l’extradition était désormais inaudible. Ne parlons même pas de celle de l’amnistie. Les interviews d’une victime des PAC, le fils d’un commerçant touché par une balle perdue, avaient suffi à ancrer le débat sur l’implication de Battisti dans ces actions meurtrières. Les idéaux de solidarité et d’activisme en faveur des réfugiés pouvaient être remisés.

Cesare Battisti n’avait pas envie d’un procès médiatique, qui s’imposait un peu plus chaque jour. Et lorsque la bataille est finalement perdue devant la cour d’appel de Paris qui donne un avis favorable à son extradition, il préfère s’enfuir plutôt qu’attendre la décision finale de la Cour de cassation et son transfert vraisemblable dans une prison italienne.

C’est au moment de quitter clandestinement la France qu’il change d’argumentaire, et déclare pour la première fois qu’il n’a « jamais tué ». Il continuera de le faire régulièrement, après son arrestation au Brésil, et jusqu’à sa remise en liberté. L’écrivain Fred Vargas, devenue son principal soutien, et le philosophe Bernard-Henri Lévy – qui préface son livre écrit en fuite9 – vont soutenir et relayer ce tournant. « Et si Battisti était vraiment innocent10 ? » questionne Fred Vargas dans Le Monde. L’homme qu’ils défendent a changé : il revendique l’innocence, et se retrouve, à sa façon, dans le camp des « malgré nous », des pénitents et des repentis. Cette nouvelle défense le conduit à mettre en cause ses avocats italiens, accusés d’avoir utilisé de fausses lettres de représentation – ce jusqu’en 1993 – et son comité de soutien, qui lui aurait imposé de garder le silence, malgré son innocence.

« C’est aussi une affaire Dreyfus, assure Fred Vargas, car la France s’apprête donc à envoyer en prison à vie un homme innocent11. » Selon la romancière, historienne de formation, Battisti peut-être comparé à la figure du « bouc émissaire » du Moyen ge, désigné au sacrifice… « Il y avait là quelque chose du bûcher médiéval. Il y avait là quelque chose de l’affaire Dreyfus », résume-t-elle dans la revue animée par Bernard-Henri Lévy, La Règle du jeu12. S’agissant d’un groupe précisément accusé d’avoir frappé pour l’exemple des petits collaborateurs de l’État, le retournement est spectaculaire.

Ceci posé, Cesare Battisti, jugé coupable par les tribunaux, peut-il être innocent ? Vraiment innocent ? Il faut le reconnaître : son absence à ses procès laisse ouverte cette possibilité, malgré les condamnations prononcées contre lui. En dehors du premier procès des PAC, en 1981, Battisti n’a jamais été directement confronté à l’accusation, ni à ses camarades, ni aux victimes et à leurs familles. Mais il faut bien constater qu’aucune voix, parmi celles des dizaines de mis en cause, ne s’est élevée en sa faveur. Aucune. L’hypothèse de son innocence suppose que la collectivité des ex-membres et sympathisants des PAC se soit liguée, tout entière, contre lui pour en faire un coupable. C’est d’ailleurs ce que Battisti a fini par soutenir. D’abord « victime » de l’Italie, et maintenant « victime » de ses propres camarades.

Sortant brièvement de leur anonymat, deux anciens membres des PAC, Giuseppe Memeo et Sebastiano Masala, ont dénoncé en 2009 les « falsifications » de Battisti. « Nous avons été condamnés pour les faits dramatiques dans lesquels nous avons été impliqués, et nous avons payé, sans troquer notre liberté contre celle des autres, écrivent-ils. Nous trouvons infamant que Battisti nous qualifie de collaborateurs de justice ou de repentis13. » Les anciens Prolétaires armés en appellent au « silence » pour le respect des victimes.

En soutenant son innocence, l’écrivain fugitif heurte une mémoire collective, elle-même complexe, et judiciarisée. Il tourne aussi le dos à une histoire dans laquelle il jouait il y a peu le rôle de l’irréductible en fuite.

Au lieu de rester clandestin, ou anonyme, comme d’autres soldats perdus, lourdement condamnés comme lui, Cesare Battisti a été le premier à jouer avec cette légende à travers ses romans. Pendant dix ans, l’écrivain qu’il est devenu a oublié que cette histoire était au moins aussi criminelle que politique. Puis, face à la menace d’une extradition, il a changé de récit. « Battisti est confronté à une peine de perpétuité, analyse Arrigo Cavallina, l’homme qui l’a fait entrer au sein des PAC. Il sait que la vérité veut dire la fin de sa vie. Et alors lui, légitimement, il joue l’innocence14. » Dans une lettre écrite au Brésil en 2009, intitulée « Pourquoi moi ? », Battisti s’étonne de « l’obstination féroce » du gouvernement italien à son égard15. « L’heure n’est-elle pas arrivée pour l’Italie de montrer son côté chrétien ? Car le pardon est un acte de noblesse. Si je suis considéré comme un ennemi de l’Italie, même les ennemis font la trêve et se pardonnent. »

Depuis sa sortie de prison, Cesare Battisti s’abstient désormais d’évoquer les faits. Ce livre ne fait pas exception à la règle. Me Éric Turcon, son avocat, m’a fait savoir qu’il n’était « pas libre de s’exprimer […] car sa remise en liberté a été conditionnée par une sorte de devoir de réserve assez strict16 ». Fred Vargas a confirmé l’indisponibilité de son ami17, ajoutant toutefois : « Il est toujours possible d’écrire sur Cesare sans la parole de “Battisti”, vu qu’il fut le premier à ne rien comprendre de ce qui lui arriva. »

Pour ceux qui cherchaient à comprendre, c’était presque un encouragement.





1- Motion proposée par Giuliano Cazzola (PDL) et soutenue par Giovanni Battista Bachelet (PD).



2- Déclaration à Ravenne, lors de la commémoration des cent cinquante ans de l’unité italienne. La Repubblica, 8 janvier 2011.



3- Des mécanismes offerts moyennant l’aveu, ou la repentance.



4- C’est l’assassinat le 19 mars 2002 du juriste Marco Biagi à Bologne.



5- Antonio Bellavita, Lanfranco Pace, qui deviendra correspondant à Rome – avant de rejoindre dans les années 2000 Il Giornale, le journal de Berlusconi –, et Jean-Baptiste Marongiu.



6- Dans un texte publié dans Le Monde du 24 février 2004, puis dans un entretien à L’Humanité du 26 février 2004.



7- L’Humanité, ibid.



8- L’Humanité, 2829 février 2004.



9- Ma cavale, publié par Cesare Battisti en avril 2006, coédité par Grasset, l’éditeur de Bernard-Henri Lévy, et les éditions Rivages.



10- Le Monde, 1415 novembre 2004.



11- « Fred Vargas fait de l’affaire Battisti une nouvelle affaire Dreyfus », entretien avec GillesMartin Chauffier, ParisMatch, 4 novembre 2004.



12- La Règle du jeu, no 30, janvier 2006.



13- Déclaration de Giuseppe Memeo et Sebastiano Masala, La Repubblica, 1er février 2009.



14- Entretien d’Arrigo Cavallina avec l’auteur, le 12 janvier 2011.



15- Lettre du 18 février 2009.



16- La réponse de Me Éric Turcon, le 25 juin 2012.



17- « La résidence de Cesare Battisti est soumise à des conditions très strictes – comme le fait de ne parler de rien qui évoque de près ou de loin la politique, dans son acception la plus large – ce qui explique son obligatoire réserve », m’at-elle indiqué, le 26 juin 2012.





I

La vie humaine





1

L’idée d’être coupable

Lorsqu’il recevait des journalistes, Cesare Battisti les faisait monter au sixième étage, dans sa chambre de bonne transformée en bureau. Battisti, l’écrivain de polars, était gardien de cet immeuble, rue Bleue, dans le IXe arrondissement de Paris, entre les Grands Boulevards et la rue Lafayette. Pour sa famille, cette « mansarde de quelques mètres, louée très cher » où il vivait, une seule chambre au dernier étage d’un vieil immeuble dont il lavait les escaliers, montrait à elle seule sa condition d’exilé, « dure et humiliante1 ». « Quand je suis arrivée à la gare de Paris, Cesare était à quelques mètres de moi et je ne l’ai pas reconnu. Il n’était plus le garçon dont je me souvenais, j’ai retrouvé un homme blessé, fatigué », dira sa sœur Assunta2.

Dans l’immeuble de la rue Bleue, un ascenseur d’une place avait été installé dans la cage d’escalier principale. Il permettait de rejoindre le cinquième étage, puis arrivé là, de prendre l’escalier de service, jusqu’aux chambres de bonne. Le bureau était à la hauteur des toits en zinc, qui s’emboîtent les uns dans les autres, comme décorés par des cheminées en brique. En redescendant par cet escalier de service étroit, aux fenêtres brisées, on tombait sur des messages du gardien, parfois agacé :


Merci de votre respect mutuel et de votre amour-propre.

Ces toilettes sont communes à trois et parfois quatre boutiques,

Elles ne sont la poubelle privée de personne.



La vie du gardien n’était pas là. Une photo de lui paraît dans un livre sur les réfugiés italiens3. Il est sur son toit, près d’une antenne de télé, le ciel est chargé de nuages, mais lumineux par endroits. La photo le montre de trois quarts. Il sourit au ciel.

À l’automne 2000, Battisti est interviewé par une petite revue, L’Œil électrique. « Avez-vous des chances de revenir un jour en Italie ? » lui demande-t-on. « Je suis condamné à perpet’ à Milan et à 29 ans à Venise. Donc, pour moi, l’Italie, c’est fini. Le pire, c’est que je ne peux plus sortir de France ni voyager. Je ne me plains pas parce que, par rapport aux autres qui sont morts ou encore en prison, j’ai tout un pays à ma disposition. J’aime bien la France, c’est un grand pays : géographiquement, historiquement. J’ai de la chance d’être là4. » Il se sent « un peu un vagabond », mais il semble content. Son dernier roman, Jamais plus sans fusil, vient de paraître. Et ce titre, auquel personne ne prête attention, est justement le nom d’un petit journal clandestin, animé dans les années soixante-dix par un groupe d’autonomes militarisés5. Il fait de « la prose-combat », signale celui qui l’interroge. Mais il a du mal à répondre aux questions trop précises. « Il faut considérer que mon expérience italienne, je l’ai presque toujours vécue en clandestin, répond Battisti. Il y avait à l’époque pas mal de choses qui m’échappaient6. »

Battisti se souvient des manifestations qui dégénéraient en batailles de rue. « Au lieu de lever le poing, beaucoup de gens brandissaient une arme. Alors imagine-toi ce que c’était… Être armé, ça posait le problème de la guerre civile. » Depuis ses premiers livres, précisément inspirés de sa vie, Cesare Battisti est questionné sur sa mémoire et celle des autres. En 1998, il affirme qu’il « ne renie rien » de ce qu’il a fait avec ses camarades7. Il rejette le qualificatif de terroriste, parce que les « cibles » de son groupe étaient « précises, bien identifiées », souvent « désignées par la vindicte populaire ». « Oui, il y a eu des morts8 », dit-il. La même année, répondant à une émission de télévision9, il va dans le même sens : « Le plomb, c’était une nécessité parfois. Ça nous a coûté de milliers d’années de prison, et des morts aussi, des deux côtés. »

Ce qu’il déclare, en 2000, à L’Œil électrique est sans nuance : « Quand je dis que moi je n’aime pas les innocents, c’est parce que moi, je suis coupable. Je veux être coupable et je suis fier de l’être dans cette saloperie-là. »

Curieusement, l’écrivain s’en prend durement à un ancien leader du mouvement Lotta Continua, Adriano Sofri. Condamné à 22 ans de prison pour complicité dans l’assassinat du commissaire de police Luigi Calabresi sur la foi du témoignage d’un ancien militant, Sofri a nié les faits10. Et Battisti ne l’accepte pas : « Quand Sofri dit que c’est impossible que des mouvements politiques aient pu tuer Calabresi, moi je dis : “T’es un faux-cul, t’es un menteur !” C’est complètement faux parce qu’il y avait à l’époque 200 000 personnes qui voulaient tuer Calabresi, moi compris. Et Sofri était l’un des premiers à le dire. Pourquoi dit-il ça maintenant ? Je ne dis pas que c’est lui qui l’a fait. Mais si tu es vraiment un homme, tu assumes tes responsabilités politiques. »

C’est d’ailleurs ce qu’il fait, dans un autre entretien, filmé dans son quartier pour la télévision : « J’assume politiquement la responsabilité de toutes les actions commises par l’organisation11 », dit-il. « Je devais donner l’exemple parce que j’avais la responsabilité d’un groupe », précise-t-il au sujet du respect strict des règles de clandestinité.

En avril 2001, le quotidien Libération lui consacre un portrait. La journaliste rejoint le « dernier étage » de l’immeuble de la rue Bleue, « où vit et écrit Cesare Battisti ». « Sur le mur du bureau s’étalent des villes et des pays : un plan de Latina, sa ville natale, bâtie par Mussolini sur les marais asséchés du sud de Rome, et théâtre de son prochain roman ; des cartes de l’Île-de-France, de l’Europe et du monde. » Celui qu’elle appelle « l’homme aux yeux de chat », qui n’a pas de passeport, « ne renie rien, ni ne regrette rien », relève la journaliste. « On peut avoir un regard critique sans se repentir, lui explique Battisti. On voulait attaquer les pouvoirs avec l’ironie. On a été poussé à la lutte armée. C’était un piège et on est tombés dedans. À l’époque, j’y croyais, j’étais même parmi les plus chauds12. »

En novembre 2001, Battisti poursuit ses attaques contre Sofri, pourtant détenu à la prison de Pise. « Au contraire de Sofri, je plaide coupable et j’en suis fier, lance-t-il. Disons que j’assume mes responsabilités politiques et militaires de ce que furent les années 1970 en Italie13. » Il ajoute ici « militaires ».

C’est son tempérament, Battisti fanfaronne. Mais la pression judiciaire – en France, puis au Brésil – le contraint à évoluer. En quelques années, le coupable qu’il voulait être s’éclipse. Au fil des interviews, Cesare Battisti passe subrepticement d’une vérité à une autre. Comme s’il faisait, peu à peu, l’aveu de son innocence. Comme d’autres avouent leur culpabilité.

En septembre 2002, il reçoit une journaliste du Monde dans la « soupente exiguë qui lui sert de bureau ». « L’homme n’aperçoit du dehors qu’un carré de nuages, à travers une lucarne grande comme un torchon. » Il « traîne à ses basques le poids d’un casier particulièrement lourd. Au cours de deux procès de groupe qui se sont tenus sans lui, à Milan et à Venise, on lui a imputé un nombre invraisemblable de meurtres et de braquages14. » Au mois d’août, un réfugié italien, Paolo Persichetti, a été extradé par la France, et le bruit court que d’autres militants vont suivre. « Ils m’ont mis sur le dos toutes les actions des PAC, Prolétaires armés pour le communisme, l’organisation dont j’étais l’un des membres fondateurs », dit-il. « Il y avait une valise entière de procès-verbaux. Je ne connais même pas le nom des victimes. » « Pour autant, relève Le Monde, Battisti ne nie pas avoir été l’un des dirigeants du mouvement qui comme d’autres s’est engagé dans la lutte armée. » « C’est trop facile et démagogique d’être le protagoniste de quelque chose et puis de dire qu’on regrette, assure-t-il. Je reconnais des erreurs comme toute personne qui agit. »

En février 2004, des policiers débarquent rue Bleue, et l’interpellent dans le hall de son immeuble. Il est aussitôt placé sous écrou extraditionnel. C’est en prison, et conseillé par ses avocats, qu’il rédige une lettre, dont la tonalité est encore différente. « Sur le plan historique, je crois que nous tous, la génération des “années de plomb”, devons assumer tout acte accompli durant cette période-là : donc moi aussi, et en ce sens, je peux me définir comme responsable15 », écrit-il dans un courrier rendu public. Il rappelle qu’il a été condamné « sur la base d’une législation spéciale [et] sur la foi des déclarations des repentis » ; « la vérité judiciaire qui me concerne est donc une vérité viciée ».

Deux mois plus tard, peu après avoir été remis en liberté, Battisti envoie un texte au Monde. La polémique provoquée par son arrestation l’a conduit à quitter la rue Bleue, après sa remise en liberté. Il a reçu des menaces de mort d’un groupe d’extrême droite. Et l’immeuble n’est pas sûr, même si des policiers veillent, en principe, à ce qu’il ne quitte pas le territoire. L’écrivain Fred Vargas lui offre l’hospitalité, dans sa maison du XIVe arrondissement. « Oui, j’étais bien membre d’un groupe armé, comme le furent des milliers d’autres jeunes à cette époque et je n’étais “chef” de personne16 », relativise-t-il. Le « conflit social de cette période [avait suscité] un engagement collectif ». « Comment est-il possible de dégager des responsabilités et des vérités individuelles ? » s’interroge-t-il. Battisti évoque désormais son « parcours chaotique », les « chemins dramatiques » qui furent les siens, et même ses « courtes années d’errements ». Il assure qu’il reste peu de chose de son engagement d’alors : « Il fait partie de mon passé, de cet engouement disparu, dépassé par la maturité, sanctionné par l’exil. »

Cesare Battisti dit qu’il a senti alors « le sol glisser » sous ses pieds17. Les journalistes étaient sur son dos. « Pourquoi ces journalistes ne faisaient-ils plus leur métier ? Pourquoi ne consultaient-ils pas les procès-verbaux pour en avoir le cœur net ? […] Ils me cherchaient pour me poser une seule et même question : “Avez-vous tué ?” Et moi je ne pouvais pas répondre à cette question sans briser la ligne de défense décidée par mes avocats. […] Alors je gardais le silence. »

En août 2004, il se prépare à partir. Alors que la cour d’appel de Paris a validé son extradition, il est interviewé une dernière fois en France, par Le Journal du dimanche18. Sûr de ne pas être rejugé en Italie, qui l’a condamné par contumace, il s’indigne d’être privé d’un procès équitable. Un principe reconnu à tous par l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme, fait-il remarquer. « Ce n’est jamais arrivé dans l’histoire. Aucun criminel nazi n’a été exonéré de cet article-là. Actuellement, Milosević, Saddam Hussein bénéficient de cet article. »

Enfin, pour la première fois, Cesare Battisti assure qu’il n’a « jamais tué ». Sa position au sein des Prolétaires armés pour le communisme n’est pas celle qu’on a dite. « Je n’en étais pas le fondateur, comme on essaie de le faire croire, mais l’un des plus jeunes membres. » L’organisation était « horizontale ». « Tout le monde pouvait s’approprier le sigle et chaque cellule décidait de ses propres actions. Je n’ai jamais tué, mais je me sens responsable », concède-t-il. L’écrivain revendique « une responsabilité morale », et non plus militaire, puis il choisit de disparaître.

En avril 2006, il réapparaît avec un livre, Ma cavale, écrit depuis sa nouvelle clandestinité. Et à la page 31, il répète d’emblée ce qu’il a dit en partant : « Je n’ai jamais tué. Je suis coupable, comme je l’ai dit souvent, d’avoir participé à un groupe armé à but subversif et d’avoir porté des armes. Je n’ai jamais tiré sur personne19. » Battisti se rappelle la rue Bleue, son sixième étage, « labyrinthe de pièces minuscules », et ses voisins de palier, monsieur C., qui « fumait la pipe dans l’ascenseur », le « théâtreux » au fond du couloir. « Dans l’immeuble, ça sentait le tabac, mais personne ne protestait parce que j’étais le concierge et que monsieur C., avec sa grande culture, méritait bien une petite exception à la règle. » Battisti est très loin de la rue Bleue, mais il aime Paris qui a fait de lui « un homme tout entier ». Un écrivain surtout.

Après son arrestation au Brésil, alors qu’il est placé sous écrou extraditionnel, il intervient plusieurs fois. C’est la même idée, fixe : l’innocence. Au printemps 2009, une équipe d’Arte obtient l’autorisation de l’interviewer dans sa prison au Brésil, où il est détenu depuis deux ans. « Il clame son innocence et dénonce l’acharnement de la justice italienne », prévient la présentatrice d’Arte. « Moi j’étais un militant quelconque. J’étais parmi les plus jeunes. Presque le dernier arrivé. […] Moi je n’étais personne. Il y a des réfugiés italiens en France qui étaient chefs d’organisation, et ils n’ont aucun problème. Ils sont là, libres. » « Je n’étais personne, répète-t-il, j’étais un militant quelconque. […] Ils ont construit tout ça de A à Z. Ils ont fait de moi le chef, le monstre, l’assassin20. »

Cesare Battisti concède encore sa participation à l’histoire. « Je n’ai pas dit que je n’ai rien fait de tout ce dont on m’accuse. Je n’ai jamais tué, mais j’ai fait partie d’une organisation armée. J’ai participé à des opérations d’autofinancement. J’ai fait des braquages. J’ai fait tout ce qu’il fallait pour maintenir une organisation armée avec beaucoup de clandestins : il faut des papiers, il faut de l’argent, il faut des armes, il faut faire certaines actions de sabotage, il faut faire des pressions politiques, il faut faire des manifestations violentes. Il faut répondre à la violence… Il fallait répondre à la violence avec la violence… » Mais pas l’ultime violence. « Notre organisation était fondée sur un point : ne pas attenter à la vie humaine. Et je suis sorti de cette organisation quand ils ont passé la limite, et ils ont tué. À ce moment-là, je sors de l’organisation. Ça correspond grosso modo à la mort d’Aldo Moro21. »

La mémoire de Cesare Battisti s’évapore jusqu’à l’absurde. La police italienne a en effet retrouvé le corps du président de la Démocratie chrétienne, exécuté par les Brigades rouges, le 9 mai 1978. Les Prolétaires armés avaient diffusé, quant à eux, leur premier communiqué deux jours avant22. À l’en croire, il aurait donc pour ainsi dire quitté l’organisation au moment de sa naissance. Les Prolétaires armés, forts du principe de ne pas attenter à la vie humaine, préparaient déjà leur premier homicide, prévu début juin.





1- « Une famille en prison », interview des frères et sœurs Battisti, sur le site Carmillaonline.com, avril 2004.



2- Ibid.



3- Vingt ans après, réfugiés italiens, vies en suspens, collectif, Nautilus, Paris, 2003.



4- « Cesare Battisti, la mémoire de plomb », recueilli par Gianni Segalotti, dans L’Œil électrique, n° 16, décembre 2000.



5- Issu du groupe Rosso, animé par Toni Negri.



6- L’Œil électrique, op. cit.



7- L’Événement du jeudi du 19 février 1998.



8- Voir le chapitre « Schengen l’alerte ».



9- Qu’est-ce qu’elle dit Zazie (France 3).



10- Luigi Calabresi a été exécuté le 17 mai 1972. Le commissaire était devenu la cible de l’extrême gauche qui l’accusait d’avoir défenestré un militant anarchiste, Giuseppe Pinelli, en 1969. En 1988, un ancien de Lotta Continua, Leonardo Marino, s’accuse d’avoir participé au meurtre et donne les noms de ses complices. Le tireur, Ovidio Bompressi, et les leaders de son organisation, Adriano Sofri et Giorgio Pietrostefani, qui auraient commandité l’action, sont condamnés à 22 ans de prison, en mai 1990.



11- Des hommes en cavale, film documentaire de Joseph Beauregard, diffusé le 29 avril 2001. Publié par Mille et Une Nuits et Arte Éditions, dans la collection « Les petits libres ».



12- Jacqueline Coignard, « L’homme aux semelles de plomb », Libération, 27 avril 2001.



13- « Cesare Battisti sur Mauvais genres », recueil d’entretiens dans la revue Mauvais genres, novembre 2001.



14- Raphaëlle Rérolle, « Cesare Battisti, l’exil de plomb hors d’Italie », Le Monde, 12 septembre 2002.



15- « Depuis la Santé, l’ex-activiste assume le passé et dénonce une vérité viciée », Le Monde, 28 février 2004.



16- « Inexplicable cauchemar », Cesare Battisti, Le Monde du 2 avril 2004.



17- Cesare Battisti, Ma cavale, Paris, Grasset/Rivages, 2006.



18- Stéphane Joahny, « On me prive d’un procès équitable », Le Journal du dimanche, 8 août 2004.



19- Ma cavale, op. cit.



20- Brésil : le cas Battisti, film de Melissa Monteiro et Jérôme da Silva (Arte Geie, Melting Pot Productions), diffusé le 16 mai 2009.



21- Ibid.



22- Le 7 mai 1978, Les Prolétaires armés pour le communisme revendiquent l’agression d’un médecin de la prison de Novara, blessé la veille.





2

« Notre groupe a frappé le bourreau »

Le jour de sa mort, Antonio Santoro s’est levé tôt. Il prenait son service à la maison d’arrêt tous les jours avant 8 heures. Une odeur de café flottait dans la cuisine. Il a salué ses trois fils et sa femme, Renata, qui commençaient leur petit déjeuner. Giuseppe, 20 ans, et Marcello, 17 ans, échangeaient quelques mots avec Alessandro, 10 ans, dont c’était le dernier jour d’école. Santoro est sorti de chez lui et s’est dirigé vers la prison, à 150 m de sa maison, sans prendre de précaution particulière. En songeant à la journée qui commençait. C’est le début de la Coupe du monde de foot à Buenos Aires et, vers 13 heures, chacun s’apprête à suivre avec gourmandise le match qui opposera l’Italie à la Hongrie. L’officier pénitentiaire est en fin de carrière. Il a 52 ans. Il a strictement suivi le chemin de son père, en obtenant comme lui le grade de maréchal-chef, qui lui donne autorité sur la garde pénitentiaire de la maison d’arrêt. Il est arrivé à Udine, venant de Rome, seize ans plus tôt. Sa famille est originaire d’Avigliano, près de Potenza, au sud de Naples.

La rue Spalato est une petite rue tranquille, pavillonnaire. Le mur d’enceinte de la prison, qui sert de chemin de ronde, permet tout juste de distinguer le haut des fenêtres des bâtiments intérieurs, et d’apercevoir des rangées de barreaux. L’année précédente, un prisonnier de droit commun s’est évadé de là avec un complice. Mais il avait soudoyé un gardien. À Udine, une vingtaine de matons ont été mis en cause pour trafic de drogue, de faux billets, fourniture d’alcool aux détenus et corruption. Quelques années auparavant, Antonio Santoro, lui, avait été poursuivi pour des mauvais traitements. Et il y a trois jours, il s’est fracturé un doigt lors d’une bagarre avec un détenu. Sa réputation n’est plus à faire. C’est un dur. Sa photo de l’administration le montre sous un meilleur jour. Moustache finement taillée, cheveux gominés, Santoro sourit légèrement.

En avançant dans la rue, le maréchal croise un jeune couple, assis sur un muret. Les jeunes s’embrassent. Il avance. Bientôt les jeunes sont sur lui. Trois coups de feu résonnent. Antonio Santoro s’écroule. Ses agresseurs s’engouffrent dans une voiture et disparaissent. Les fils du maréchal et sa femme ont entendu les détonations. Ils sont les premiers à se précipiter sur lui. Santoro a été touché par deux balles sur les trois : au thorax et à la tête – à la tempe droite. Il saigne abondamment. Il meurt dans l’ambulance qui le conduit à l’hôpital.

Rue Spalato, plusieurs témoins ont assisté à l’assassinat. « Le jeune fils d’un chef d’entreprise a tout vu mais raconte très peu », rapporte un journaliste du Corriere della Sera. Il y a aussi « un employé surpris par les coups de feu alors qu’il lisait un journal avant d’entrer au bureau », et surtout « un officiel de l’armée1 » qui passait en vélo. Le militaire a vu les jeunes. « Ils étaient deux, explique-t-il. Une jeune fille mince, d’1,60 m, les cheveux roux coupés court et bouclés, jupe claire, chemisette grise. Lui a peut-être 20 ans, les cheveux sombres, la barbe fournie, portant un jean et de corpulence normale2. » « On aurait dit deux amoureux, rapporte un autre témoin. Ils s’embrassaient. » C’est le garçon qui a tiré. À bout portant. Le maréchal n’a pas eu le temps, ou le réflexe, d’appeler au secours. Dans la rue, certains ont entendu la voix de la jeune fille. « Allez, allez, dépêche-toi », a-t-elle lancé à son complice. Les témoins s’accordent plus ou moins sur son signalement. Pour l’un, elle portait un tee-shirt jaune clair et une jupe blanc-beige. Tous se souviennent de ses cheveux roux ondulés. Ils lui donnent entre 1,60 m et 1,65 m. Et la voient légèrement plus petite que le garçon. Lui avait les cheveux sombres, légèrement bouclés, barbe courte. Certains lui donnent plutôt 25 ans. « Tout s’est passé en quelques secondes », relativise l’un d’eux.

Une Simca 1300 blanche est arrivée en marche arrière. Elle a stoppé à hauteur du couple, puis elle est repartie aussitôt. Là encore, on l’a vue. À son bord, deux complices. Le témoin de l’armée peut les décrire : « Moustache de Mongol, chemise bleue aux manches remontées, corpulence robuste, pour le premier. Moustache normale, cheveux longs sur les épaules et costume clair pour le second. » Aucune panique apparente chez ces hommes. « Le Mongol, quand il est passé devant moi en voiture, il m’a aussi salué avec le poing fermé », témoigne le militaire. Le poing levé.

« Les assassins de Santoro ont agi avec une extrême désinvolture. Le jeune qui a tiré, sa complice, ou les deux autres restés dans la voiture n’ont pris aucune précaution pour éviter d’être reconnus, note le Corriere della Sera. Cette assurance excessive laisse perplexes les enquêteurs3. » Un membre du commando a demandé l’heure à un passant. D’autres témoins se souviennent que les malfaiteurs les ont « regardés dans les yeux ».

La Simca 1300 est abandonnée à quelques centaines de mètres de la maison d’arrêt, où les attend un autre véhicule. Elle a été volée la nuit précédente.

À 12 h 15, l’agence de presse Ansa de Mestre – à plus de cent kilomètres de là – reçoit un appel anonyme. « Ici les Prolétaires armés pour le communisme. Ce matin notre groupe a frappé le bourreau chef de la prison d’Udine », dit rapidement un homme, avant de raccrocher. Peu après, la rédaction du Gazzetino, à Mestre aussi, reçoit à son tour un appel. « Ici les Brigades rouges du Frioul. Nous avons exécuté Santoro. Maintenant nous allons procéder de même avec ceux de Pordenone », une ville voisine. Deux autres appels revendiquent l’action au nom des BR (Brigades rouges). Le 11 avril 1978, les BR avaient déjà exécuté Lorenzo Cutugno, un gardien de prison de Turin, jugé coupable d’avoir grièvement blessé un de leurs camarades. Dans son communiqué, le commando des BR appelait à frapper « tout le personnel carcéral4 ». Prolétaires armés, Brigades rouges ? Les carabiniers chargés de l’enquête présentent des photos de brigadistes aux témoins oculaires. Et l’un d’eux, le militaire, croit reconnaître l’un des hommes soupçonnés d’avoir participé au rapt d’Aldo Moro. Sur la base de ces albums, une jeune étudiante d’extrême gauche est aussi suspectée, puis mise hors de cause5. Les noms de plusieurs militants d’extrême gauche incarcérés à Udine circulent aussi. Celui d’Arrigo Cavallina notamment, auteur d’un livre sur ses années de détention, publié en mai 1977, alors qu’il était encore prisonnier à Udine6.

Les carabiniers constatent que les Brigades rouges « n’ont pas revendiqué l’action par le classique tract faisant apparaître l’étoile aux cinq branches ». L’arme utilisée par le tireur, un Glisenti calibre 10.5, revolver d’ordonnance de la police italienne dans les années 1920, leur paraît trop désuète pour incriminer les brigadistes, qui sont autrement mieux armés. La piste des Prolétaires armés pour le communisme leur paraît donc « plus solide » : l’organisation a d’ailleurs « rompu le silence en premier ».

Udine est une petite ville du Frioul, à une quarantaine de kilomètres de la frontière yougoslave – aujourd’hui slovène. La nouvelle de l’exécution de Santoro met la région en état de choc. Dès le lendemain, élus locaux, syndicats et partis politiques traditionnels dénoncent unanimement « l’homicide barbare », le premier dans le Frioul, lors d’un rassemblement. « Nous pensions être dans une oasis7 », dit un responsable politique au Corriere della Sera. Chacun constate que la donne a changé.

Antonio Santoro était-il vraiment un bourreau ? La presse évoque « d’obscurs épisodes » survenus à la maison d’arrêt et les poursuites engagées contre lui et huit autres gardiens, devant le tribunal d’Udine, en 1972, pour « abus de pouvoir ». Des mauvais traitements sur des détenus avaient été dénoncés par un sous-officier de la pénitentiaire qui affirmait avoir vu « des scènes inhumaines [et] le sang couler dans les cellules8 ». Mais Santoro et ses hommes n’ont finalement pas été condamnés, au motif que « les faits n’avaient pas perduré ». La maison d’arrêt d’Udine attirait de toute façon l’attention des militants d’extrême gauche pour une raison plus cruciale. Elle avait été désignée par le coordinateur de la lutte antiterroriste, le général Carlo Alberto Dalla Chiesa, pour devenir l’une des prisons spéciales du pays. L’entrepreneur chargé des travaux de réaménagement avait d’ailleurs reçu des menaces de mort.





1- Mino Durand, « Capo delle carceri assassinato a Udine da due terroristi », Corriere della Sera, 7 juin 1978.



2- Ibid.



3- Corriere della Sera, 8 juin 1978.



4- Corriere della Sera, 16 avril 1978.



5- La Stampa, 13 et 17 juin 1978.



6- Arrigo Cavallina, Distruggere il mostro, un anno di un militante comunista nel carcere della metropoli, Collettivo editoriale Librirossi, 1977.



7- Corriere della Sera, 8 juin 1978.



8- Corriere della Sera, 7 juin 1978.





3

La revendication

Dans les jours qui suivent l’exécution d’Antonio Santoro, on retrouve à Milan, puis à Mestre, un tract qui revendique officiellement cette action.


« Contre les camps de l’État.

La propagande du régime devrait nous scandaliser parce qu’en Argentine, pendant que l’équipe nationale joue au ballon, des milliers de personnes ont disparu, enterrées dans les camps de l’État fasciste.

Mais l’Argentine est ici, aussi. Des milliers de prolétaires, dans les régions européennes où l’affrontement de classe est plus vif, dans les îles ou dans les villes italiennes, sont enterrés dans les camps des États démocratiques, appelés prisons spéciales, condamnés à l’isolement perpétuel, à être privés de rapports sociaux, d’affection, de perceptions, d’assistance médicale. Condamnés à devenir fous ou à mourir à petit feu, génocide aux mains propres.

Et ce sont nos meilleurs camarades, les prolétaires jamais résignés qui ont conduit la lutte et la pratique de libération à l’intérieur des prisons, les combattants pour le communisme.

Pour nous contraindre à l’exploitation du travail au noir généralisé, l’État agite la menace de la prison devant chaque forme de dissension. Pour reprendre le contrôle sur les prisons, secouées par l’insubordination des prolétaires prisonniers, il isole la frange la plus combative dans une condition “spéciale” (dans des camps, sections, déplacements) qui signifie l’annihilation.

Nous devons détruire ce projet. En renforçant notre pratique communiste, en la concrétisant par des organisations stables et expansives, en armement, en contre-pouvoir. Il n’y a pas de prison, il n’y a pas de syndicat, qui puissent arrêter l’histoire et la révolution. Mais nous devons aussi détruire les prisons spéciales, […] les détruire physiquement, leurs murs, leurs fenêtres. Et détruire le personnel, les porcs, les bourreaux qui les programment, […] qui les exaltent, les administrent… […]

Depuis quelque temps, Udine est destinée à être un camp spécial, mais sa mise en place s’est arrêtée à mi-chemin, à cause des contradictions internes au pouvoir et de la résistance opposée immédiatement par les prolétaires détenus (refus de rentrer en détention, grève des travailleurs, etc.)

Le maréchal bâtard Antonio Santoro était l’employé parfaitement adapté au projet d’extermination voulu par les partis constitutionnels, depuis longtemps massacreur de détenus, il a des plaintes et des procès en cours pour d’innombrables passages à tabac, il a réprimé chaque épisode d’insubordination et de lutte par des transferts, des dénonciations qui coûtent des années de prison, voleur et escroc au détriment des détenus (de nombreux faits n’ont naturellement pas été pris en compte par la magistrature), il est allé jusqu’à faire construire sa maison sur le terrain prévu pour les activités sportives des détenus. Il s’est entouré de mercenaires, gardiens du même genre, mais pour la justice prolétaire, il n’y a pas de réserve de chasse pour ces animaux.

En frappant le bourreau, nous vengeons les injures passées, nous soutenons les luttes d’aujourd’hui, et nous déjouons un projet de camp1. »





1- Le communiqué a été publié en fac-similé dans Controinformazione de juillet 1978.





4

Un commando démasqué

Plus de trois ans vont passer sans que les tueurs du maréchal-chef d’Udine soient formellement identifiés. Mais l’arrestation, en 1982, d’un clandestin de l’organisation Primea Linea relance l’enquête.

Pietro Mutti, 27 ans, ancien ouvrier d’Alfa Romeo, a été l’un des fondateurs des Prolétaires armés pour le communisme, avant de rejoindre Prima Linea. Recherché depuis 1979, condamné par contumace à 8 ans de prison pour « participation à une bande armée », Mutti annonce aux juges sa décision de se « dissocier de la lutte armée », et entame devant eux le récit circonstancié des opérations qu’il a conduites au sein des PAC. Le 8 février 1982, il livre sa version de l’assassinat du maréchal-chef de la prison d’Udine, décrit les préparatifs et l’action dans leurs moindres détails. Sans donner tous les noms de ses complices, il identifie les membres du commando. Selon lui, Cesare Battisti, ancien détenu d’Udine comme Arrigo Cavallina, est l’auteur des tirs mortels.

Le récit de Mutti commence par son propre repérage du lieu du meurtre. « Battisti avait signalé que chaque matin le maréchal sortait de sa maison qui se trouvait à côté de la prison, parcourait à peu près 200 m, en longeant l’un des côtés du périmètre carcéral, et entrait par la porte principale de la prison1. » Le point « le plus favorable pour l’attentat » se situait au plus près de l’habitation de Santoro. Au-delà, ils risquaient d’être vus par les gardes pénitentiaires depuis les tourelles de la maison d’arrêt.

« Parti de Milan, tôt le matin, je suis arrivé à Udine avant midi, explique Mutti. J’ai contrôlé les voies de fuite, en identifiant une route communale peu fréquentée qui permettait la sortie de la ville sans passer par les rues principales. » Ces vérifications effectuées, Mutti rejoint la côte Adriatique, à 50 km de là. Près de la petite ville de Grado, il repère « un endroit suffisamment reculé » où l’on pouvait sans difficulté « planter une tente pour le camping sauvage », non loin d’une route qui longe la mer. Ils en feront leur base. Dans les jours qui suivent, Mutti se charge aussi de récupérer une arme auprès d’un militant qui s’était rapproché du collectif autonome de l’Alfa Romeo, Franco Fiorina. Ce dernier lui avait confié qu’il détenait des armes et qu’il les mettrait à sa disposition. Les Prolétaires armés n’en avaient encore que trois. Il en fallait quatre pour le commando. Sans lui donner aucun détail, Mutti explique à son ami qu’il prépare « une action politique ». Dans la journée, Fiorina lui remet un paquet contenant un revolver calibre 10.5, le vieux Glisenti et 25 cartouches.

Le commando d’Udine était composé de quatre personnes : Mutti lui-même, qui « connaissait bien la zone » pour y avoir fait son service militaire, Cesare Battisti, qui, lui, « connaissait personnellement Santoro », Claudio Lavazza, réputé « bon conducteur », et l’unique fille du groupe, Enrica Migliorati, retenue pour « une fonction bien précise », le scénario de l’embrassade. « Il avait été décidé que les quatre membres du groupe opérationnel devaient être armés2 », précise-t-il. Trois jours avant l’action, Mutti, Lavazza et Migliorati partent en éclaireurs, dans une Fiat 128 appartenant à Lavazza. Ils plantent une canadienne, non loin de la mer, à l’endroit repéré par Mutti. Le même jour, le groupe récupère Battisti à son arrivée dans une gare voisine, à Cervignano. « Battisti avait avec lui le sac avec les quatre armes, et le matériel pour se déguiser : moustaches, fausse barbe et perruques, raconte Mutti. Rentrés au campement de Grado, nous avons caché le sac et son contenu en l’enterrant à proximité. » Les préparatifs vont durer deux jours.

« Nous nous sommes rendus avec la voiture de Lavazza à Udine pour contrôler les habitudes du maréchal, en constatant que tout ce que nous avait indiqué Battisti était exact, expose Mutti. Nous avons vérifié aussi les voies de fuite que j’avais déjà identifiées. »

Les quatre repartent à Udine la veille du meurtre. Tandis que Migliorati et Lavazza patientent au centre-ville, Mutti et Battisti volent deux voitures, une Simca 1300 et une Simca 1000, qu’ils garent à proximité de la prison. « Le choix de la Simca n’a pas été un hasard, parce que nous connaissions parfaitement cette voiture, déjà utilisée dans d’autres attentats. » Les portières sont ouvertes avec une longue aiguille et le démarrage assuré en rebranchant les fils du démarreur avec deux épingles à cheveux repliées.

Le 6 juin, au petit matin, le commando est prêt. « Avant d’abandonner la tente, Battisti, Migliorati et Lavazza se sont déguisés », rapporte Mutti. Battisti s’applique une fausse barbe et des moustaches couleur châtain. Migliorati met une perruque rousse et Lavazza une perruque noire qui dissimule sa calvitie. « Battisti et Lavazza étaient en tee-shirt et jean, la Migliorati avait une chemisette et une jupe », précise Mutti. Le groupe quitte son campement à bord de la Fiat 128 de Lavazza. Ils ont aussi accroché un canot sur le toit de la voiture, pour déjouer les soupçons et passer pour des jeunes en balade.

Les quatre sont armés. « J’avais un 7.65, Migliorati le deuxième 7.65, Battisti le revolver calibre 10 et Lavazza, le revolver calibre 22 », résume Mutti. À Udine, après avoir garé la Fiat 128 à la périphérie de la ville, au début d’une route prévue pour la fuite, le petit groupe rejoint à pied ses deux voitures volées. Battisti et Migliorati positionnent la Simca 1000 sur le boulevard périphérique, à quelques centaines de mètres de la prison. Là où est prévu un premier échange de voitures. Si tout se passe bien, ils arriveront à bord de la Simca 1300, par l’autre côté de l’avenue arborée. Après avoir abandonné ce premier véhicule, ils traverseront l’avenue à pied, pour repartir dans le sens inverse à bord de la Simca 1000.

Pour l’heure, Mutti et Lavazza se postent à quelques dizaines de mètres de la maison du maréchal Santoro, dans la Simca 1300. « Battisti et Migliorati nous ont rejoints à cet endroit quelques instants plus tard, s’arrêtant à quelques mètres de l’entrée de la résidence de Santoro et, pendant dix minutes, s’embrassant comme deux fiancés. » C’est l’attente. « À un certain moment, Santoro est sorti de sa villa, se dirigeant vers la prison. En le voyant, Battisti s’est détaché de Migliorati, qui l’a suivi, puis a rejoint le maréchal et lui a tiré un premier coup de feu qui l’a atteint à l’épaule, le faisant tomber par terre. Moi et Lavazza avons pu observer la scène, dans notre voiture, en faisant marche arrière et en nous mettant au milieu de la rue. À peine le maréchal tombé, Battisti lui a tiré deux autres coups de feu pratiquement à bout portant, visant la tête. Puis, il a rejoint, en courant avec Migliorati, la 1300, et ils ont pris place sur les sièges arrière. »

Questionné plus tard sur ce qu’il avait réellement vu de l’action, Mutti affirme sans hésiter : « Je l’ai vu, de mes yeux, tuer ce matin-là, à Udine. Battisti et Migliorati s’embrassaient comme des amoureux devant la maison de Santoro. Quand le maréchal est sorti, Battisti lui a tiré dessus, par-derrière. Moi et un autre camarade, Claudio Lavazza, ouvrier comme moi, nous avons tout observé depuis la voiture où nous l’attendions. Je ne me rappelle pas si j’ai tourné la tête ou si j’ai observé la scène dans le rétroviseur de notre Simca 1300. Mais je l’ai vu pendant qu’il tirait3. »

Pietro Mutti est au volant de la Simca, Lavazza à ses côtés. « Nous sommes partis rapidement pour rejoindre le périphérique, et nous avons effectué le premier changement de voiture. » Cette fois, Lavazza doit conduire. Mutti monte le dernier dans la Simca 1000, et s’installe à l’arrière. Ils rejoignent vite la Fiat 128. Le commando change de voiture une nouvelle fois. Mutti et Battisti se placent à l’arrière, Migliorati et Lavazza à l’avant. Tous retirent leurs perruques. « Nous sommes arrivés à Palmanova, et Battisti est descendu près de la gare en emportant le sac avec les armes et les déguisements », assure Mutti. Les trois autres regagnent le campement.

« Nous avons passé là le reste de la journée et la nuit. Le lendemain matin, nous sommes partis pour Milan, où nous sommes arrivés dans l’après-midi, toujours dans la 128. »

Début 1982, les aveux de Mutti conduisent aussitôt les juges à délivrer des mandats d’arrêt. Battisti, qui s’est évadé quatre mois plus tôt de la prison de Frosinone, est déjà recherché. Outre qu’il aurait été l’auteur des tirs, Cesare Battisti aurait aussi imposé le choix de sa cible au groupe armé. C’est ce qui ressort des premières déclarations de Mutti. « Battisti a proposé d’effectuer une action contre le commandant de la prison d’Udine, le maréchal Santoro, qu’il avait personnellement connu lors de sa détention dans cette prison en 1977 », relate Mutti. Parmi les motivations qui devaient conduire le groupe à « frapper » Santoro, Battisti avait évoqué sa « dureté » vis-à-vis des détenus, « politiques ou non », et sa malhonnêteté vis-à-vis de l’administration pénitentiaire. Le maréchal avait aussi fait construire sa maison sur le terrain destiné aux activités sportives des détenus. Alors que le groupe discutait de l’action, qui pouvait se limiter à des tirs dans les jambes, Battisti aurait « proposé l’homicide ». L’opération contre Santoro avait été discutée par le groupe. Les « réelles responsabilités du maréchal » sont évaluées, comme le « type d’action […] totalement nouveau » pour les militants. « Avant la décision finale, Battisti a effectué des recherches dans des vieux journaux et retrouvé divers articles qui concernaient le maréchal Santoro, au sujet de mauvais traitements dans la prison d’Udine et de faits de malversation », précise Mutti.

Lors de ses premiers aveux, Pietro Mutti tente d’épargner l’un des fondateurs du groupe, Arrigo Cavallina. Celui qui a rencontré et recruté Battisti à la prison d’Udine. Dans les milieux d’extrême gauche, Cavallina est devenu l’une des icônes de la lutte anticarcérale après la publication de ses deux livres sur la prison, Distruggere il mostro et Lager speciale di stato. Quelques jours après l’assassinat de Santoro, les journaux l’ont mentionné parmi les anciens détenus « politiques » d’Udine. Durant sa première série d’interrogatoires et d’aveux, Pietro Mutti note seulement qu’un membre du groupe a cherché auprès de Cavallina des « informations sur Santoro », et qu’il a obtenu la « confirmation » des indications transmises par Battisti.

Mais plus d’un an après, en mai 1983, Pietro Mutti modifie, ou plutôt complète, ses aveux. Il y ajoute l’implication personnelle d’Arrigo Cavallina. Sans toutefois participer à l’action, Cavallina aurait lui aussi donné le nom du maréchal Santoro comme une cible à frapper. Battisti et Cavallina avaient tous les deux informé le groupe, parce qu’ils avaient été détenus ensemble à Udine, reconnaît Mutti.

Alors jeune détenu de droit commun, Battisti s’était effectivement rapproché du militant chevronné. Tant et si bien qu’une fois libre, Battisti était venu chercher de l’aide auprès de son ami, puis s’était mis à la disposition de son groupe armé. La proposition de cibler le maréchal leur revenait, à eux deux.

Par la suite, Battisti et Cavallina s’étaient d’ailleurs rendus à Udine ensemble, afin de préciser l’endroit idoine pour l’attentat. Enfin, trois jours avant l’action, Battisti avait rejoint Cavallina dans les environs de Vérone pour essayer le revolver Glisenti.





1- Procès-verbal d’audition de Pietro Mutti du 8 février 1982, archives de l’auteur.



2- Interrogatoire de Pietro Mutti du 16 février 1982 devant le procureur d’Udine Gianpaolo Tosel.



3- « Così uccidevamo con Battisti », Panorama, 13 janvier 2011.





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Pourquoi frapper Udine

À la prison d’Udine, Arrigo Cavallina lisait beaucoup. Et il écrivait. Il avait été arrêté le 19 mars 1975, dans la périphérie de Milan, alors qu’il faisait des repérages autour d’un hangar industriel, à la tombée de la nuit. Tout en se renseignant sur les câbles électriques installés sur le site, il avait confié à un ouvrier qu’il voulait l’incendier. Il préparait un attentat contre la Sit-Siemens. Les policiers avaient trouvé dans sa voiture des notes sur des usines et des galeries d’art, accompagnées de croquis1. Et à son domicile des informations sur des hommes politiques et des policiers. Inculpé pour « association subversive », il avait été incarcéré à la prison de San Vittore, à Milan, puis à Trévise, puis encore à Milan, et à Trévise, pour finir à Udine. Il avait beaucoup écrit à San Vittore – tellement que ses textes et ses lettres sont rassemblés dans un premier livre, Distruggere il mostro, publié en 1977. Il était devenu l’un des porte-parole des militants incarcérés. À l’extérieur, les militants distribuaient des tracts exigeant sa libération : « Cavallina libero ! » Jeune étudiant chrétien passé à l’Union de jeunesse d’un parti maoïste en 1968, devenu enseignant, il avait rallié les organisations de l’autonomie ouvrière : Potere Operaio, puis le groupe Rosso, et sa première structure clandestine, à Milan.

En 1975, alors qu’il vient d’entrer en prison, Cavallina théorise le nécessaire rapprochement de l’« avant-garde ouvrière » et du « prolétariat marginal ». « La lutte armée exige des techniques et des comportements qui sont plus familiers au prolétariat marginal2 », écrit-il. « Dans le choix des objectifs, celui de la “terreur” me semble prédominant. Tous ces serviteurs du capital doivent se sentir personnellement menacés par le fait qu’ils exercent avec zèle leurs fonctions. Le pouvoir des détenus (d’être mieux, de s’organiser) est étroitement lié aux initiatives d’attaque contre les personnes et les biens de l’institution répressive3. »

Udine était à ses yeux « une prison punitive ». « Du mur se déplie une tablette (comme dans le train) avec deux sièges, explique-t-il à son amie, dès son arrivée. Pour le reste, la pièce est complètement nue, pas une petite armoire, pas un clou, rien. Dans les angles seulement deux étagères. On ne sait pas où mettre, accrocher, les vêtements. La nourriture est posée sur la fenêtre, le reste aligné dans des sacs sous le lit, les vêtements dans une boîte en carton trop petite, sous un siège. On ne voit pas le ciel, parce qu’il y a des soupiraux en verre dépoli, et qu’on ne peut les ouvrir que vers le bas. […] La douche se prend seulement le lundi et le mercredi. On dirait des méthodes de camp. Même l’œilleton de la porte est fermé de l’extérieur, et je ne peux même pas voir le couloir. L’ampoule est suffisante mais elle s’éteint de l’extérieur, donc seul le gardien peut l’éteindre. Cette nuit, je verrai ce qui arrive. J’entends que dans les autres cellules, ils tapent sur la porte, et demandent au gardien d’éteindre la lumière. Je réalise que c’est la première fois depuis deux ans que je suis seul, mais cela ne me fait aucun effet4. »

La cellule de Cavallina communique avec une cellule voisine par les latrines, qui servent à la fois de lavabo et de toilettes. Il Résume Udine En Deux Mots : « Toujours fermé. » « 20 heures dans une petite cellule, seul, 4 heures dans la cour de ciment, bondée. On ne peut pas rester dans le couloir, ni jamais entrer dans la chambre d’un autre. […] Voilà une prison à l’efficacité nazie. »

La figure du maréchal-chef Antonio Santoro apparaît, fugace, sous sa plume. « Chère Cetta, ils disent tous qu’un télégramme téléphoné est arrivé du ministère pour faire savoir qu’Udine va devenir une prison réservée aux terroristes. Ils expliquent comme ça l’absence de rénovation, et le maintien de structures et de personnel autoritaire, et avant tout le maréchal fasciste. L’information peut être importante à faire circuler, et avec des conséquences dont on parlera. »

Durant la promenade, Cavallina sympathise avec un jeune détenu de droit commun : Cesare Battisti. Cavallina a 32 ans, Battisti, 23. « À la suite d’un transfert d’une prison à une autre, je rencontrai un militant qui parlait une autre langue, s’est souvenu Battisti. Un peu alambiqué ce gars, mais je retrouvais dans ses discours des choses que disaient aussi mes amis, de manière beaucoup plus limpide. Je n’aimais pas trop ce type. On eût dit un curé exalté, un missionnaire allumé à la fois enfiévré et glacial. Mais il semblait avoir compris des choses et surtout, il n’était pas seul. Cela chauffait dur dehors, j’allais bientôt sortir, et j’avais envie de lutter5. » Dans la cour de promenade, les petits délinquants avaient souvent « une pointe d’admiration » pour les politiques, s’est souvenu Cavallina. Battisti est issu d’une famille communiste. La révolution, la résistance, il en a entendu parler, beaucoup6. Mais il n’a pas eu jusqu’alors d’engagement politique personnel hormis des bagarres contre des jeunes néofascistes. « Il était intelligent et généreux, mais aussi rebelle et violent7 », se souvient son frère aîné, Vincenzo. Il a 18 ans lors de sa première interpellation par les carabiniers, en mars 1972, pour un vol de machines à écrire. À 20 ans, il est poursuivi pour « soustraction de mineures aux fins de violences sexuelles sur personnes fragiles » après avoir entraîné deux jeunes filles de 13 et 16 ans dans une fugue de quinze jours en Sicile. Trois mois plus tard en août 1974, il commet son premier vol à main armée : il saucissonne un dentiste romain, Giuseppe Cerqueti, et plusieurs personnes avec lui, dans sa villa de Sabaudia8. Il est arrêté quelques heures plus tard et placé en détention. Il ne sort de prison que le 20 février 1976, après un an et demi de préventive. Battisti est condamné à quatre ans de prison pour ces faits9. Il est envoyé au service militaire, mais réincarcéré à Udine, pour purger le reste de sa peine. Il y rencontre Cavallina.

« Probablement, Cesare me voyait comme quelqu’un qui lui expliquait mieux les choses, dit-il. Il y avait une sympathie personnelle entre nous. Il avait le sens de l’humour. Je savais que je pouvais me permettre des blagues qu’il comprenait mieux que les autres. […] Mais il avait des aspects contradictoires, une personnalité qui n’était pas très simple, mais qui s’adaptait à celui qu’il avait en face de lui. Il jouait le frimeur, celui qui plaît aux filles, mais il ironisait là-dessus10. »

Battisti quitte Udine en mai 1977. Mais Cavallina continue sa correspondance, et il adressera quelques lettres à son ami Cesare. Il l’informe par exemple du rejet de sa libération conditionnelle. Cavallina a entamé sa deuxième année de détention préventive. « Le paradoxe c’est que, si j’avais déjà été reconnu définitivement coupable et condamné, j’aurais pu sortir le prochain mois de septembre en “liberté conditionnelle”, alors qu’inculpé, présumé innocent, je dois rester dedans. Et au procès, j’aurai déjà entièrement purgé la possible condamnation, il me sera donc indifférent d’être absous ou condamné11. »

Au quotidien, Cavallina bouillonne. Il se sent à deux doigts de « faire quelque chose d’exagéré ». « Je dois être très attentif, s’il me suffit d’une lettre importune pour me rendre inflammable et d’un petit acte sadique pour m’enflammer. » Sans une mesure d’amnistie, il se dit persuadé que la prison peut « exploser ». « Qu’elle explose avec une violence que je n’ai jamais connue, écrit-il. Le contrôle se fera avec des mitraillettes. […] Et ils peuvent très bien nous entasser plus encore, le double par cellule. […] Je suis effaré par le retard de la réaction des camarades, violents dans les manifestations, mais qui disparaissent de la circulation. Et pourtant beaucoup sont armés. J’ai peur que l’ennemi ait bien choisi le moment de la guerre12. »

Depuis Udine, Cavallina écrit aussi un très long article, publié par Rosso, où il déplore « l’inexplicable retard » de la mobilisation « de masse », et de « l’initiative combattante13 ». « Nous donnons pour certaine la nouvelle que la prison d’Udine sera destinée à être une “prison de rigueur” pour les rebelles – ou les “terroristes” – ou les “politiques” », annonce-t-il. Il donne les raisons de ce choix : « Elle est extrêmement excentrée par rapport aux pôles métropolitains du conflit des classes. Les concentrations ouvrières les plus proches sont à Prodenone et à Monfalcone. Dans la ville, il n’y a pratiquement pas d’autonomie organisée […]. Il n’y a même pas de délinquance organisée. » La plupart des détenus sont là pour « alcoolisme, drogue, vols de lapins ou de chaînes hi-fi ». Les habitants de la ville sont « modérés et légalistes ».

Dans Lager speciale di stato, Cavallina décrit par le menu la structure d’Udine. « Elle peut abriter 200 personnes en plusieurs couloirs sur trois niveaux. Il y a des cellules normales de 4-6 personnes et des petites cellules suffocantes de deux personnes, communiquant par les latrines en commun. » Et son organisation. « Si l’on ne veut pas rester dans sa cellule, il faut se laisser enfermer dans la cour, un quadrilatère de ciment sans équipement, mis à part un robinet et des toilettes. Chaque couloir et chaque étage sont séparés par une grille, qu’un gardien ouvre et ferme. Il n’est jamais possible de recevoir quelqu’un en cellule, ou de rester dans le couloir. Les seuls contacts ont lieu en promenade au milieu de tous. La surveillance de la promenade est confiée au gardien qui, depuis le mur d’enceinte, en position dominante, observe et consigne chaque regroupement, chaque amitié, chaque conversation particulière. »

L’isolement des cellules est « complet ». « La journée est donc scindée en deux parties : 4 heures enfermés dans la cour bondée, 20 heures enfermés dans la cellule isolée. Il n’y a pas d’occasion de socialisation, de formation de groupe, d’organisation politique. »

Cavallina insiste sur le fonctionnement « nazi » de la prison. Il annonce que les parloirs doivent être dotés de vitres de séparation. « Le mur d’enceinte sera élevé de deux mètres supplémentaires et de nouveaux gardiens viendront. » Il souligne que de nombreuses cellules sont maintenues vides, pour une raison secrète.

« Le personnel est traditionnellement adapté à la fonction punitive de cette prison. En bonne partie fasciste, aucune tentative de camaraderie, rapports glaciaux, ou de fausse courtoisie, ou souvent provocateurs. Tout signe de rébellion est démoli de la façon la plus rigide et dure. Il n’y a pas de marge de négociation entre l’insubordination, même pacifique, et l’appel téléphonique demandant l’intervention de la force publique. »

Une visite de son amie qui se passe mal, et Cavallina explose encore. « Le “pagherete caro, pagherete tutto” – vous paierez cher, vous paierez tout14 – résonne en moi comme le bruit d’un train. Il a suffi de deux phrases échangées avec le brigadier, et je me sens tout agité de la rage et l’impatience de me venger. »

Cavallina annonce à Battisti que le général antiterroriste Dalla Chiesa est venu à Udine. « Il a décidé définitivement du caractère spécial15 » de la prison, écrit-il. Il l’informe aussi des réorganisations en cours : « Cher Cesare, il y a deux nouvelles, conséquence des dernières dispositions ministérielles […] 1) On va et on vient dans la cour à tour de rôle. Dans la cour, tout le monde est mélangé, mais par exemple, à la fin un gardien appelle : “Second, communes” et ceux-là rentrent. Et quand ils sont enfermés, le gardien appelle : “Premier, individuelles”, et ainsi vont les choses. Comme ça on ne peut même pas, en rentrant, passer par la cellule d’un ami pour récupérer quelque chose. 2) On ne peut pas sortir de la cour avant la fin. Jusqu’à présent cette disposition n’était pas très respectée.

Une autre nouveauté concerne les mercenaires : s’ils oublient quelque chose, ils ont une amende. Par exemple, quand au comptage [des détenus] ils ont trouvé une porte ouverte, le mercenaire de détention a reçu une amende (de ¼ à ½ paye journalière).

Nous avons recueilli les signatures pour une lettre qui invite quelques parlementaires à venir en visite avant qu’il ne soit trop tard.

Mais il y aurait une seule chose à faire, et avec urgence, qui dénoncerait vigoureusement la situation, et nous ferait nous sentir moins isolés – et mettrait en œuvre une justice invoquée par tous. Mais il n’y a pas un chien de camarade libre qui veuille nous aider, en cela ou de toute autre façon. »

Cavallina ne précise pas quelle est la « seule chose à faire ». Peut-être a-t-il déjà évoqué avec Battisti un projet d’action. Le 13 juillet, il lui réécrit longuement au sujet d’un mouvement de contestation qu’il a réussi à faire naître dans la prison.

« Cher Cesare, j’ai un paquet de trucs à te raconter. Il y a eu un crescendo de provocations, culminant avec les tours de promenade. […] Lundi, nous sommes partis en grève de tous les travailleurs, refusant même de dire nos demandes au maréchal. Le directeur est en vacances, le remplace un représentant du parquet, Mellano. C’est à lui que nous avons remis la demande d’une rencontre avec des parlementaires et des journalistes pour discuter de tout.

J’oubliais : un jour avant, nous avions recueilli les signatures et envoyé à l’extérieur une lettre qui décrivait la situation et invitait les parlementaires à nous rendre visite (à l’exclusion naturellement des sbires du PCI). C’était sur deux points : la prison spéciale (et donc les transferts) et les conditions internes.

Un premier résultat est que nous avons gâché les vacances du juge de surveillance, qui a dû revenir précipitamment. Il dit qu’il faut attendre le retour du directeur, d’ici une dizaine de jours. Nous pensons qu’il sera dur de résister autant, et qu’il vaut mieux interrompre [le mouvement] sur une position de force, avec un premier objectif obtenu : nous avons indiqué que nous suspendrons après une rencontre avec les journalistes.

À la promenade, la provocation la plus absurde : il pleut comme vache qui pisse, mais on ne peut même pas rester dans le couloir, tous dehors sous l’eau. Nous avons réussi à ne pas réagir. Certains se promènent comme s’il ne pleuvait pas, pour ne même pas leur donner cette satisfaction.

Une autre provocation dure jusqu’à aujourd’hui, mais ne nous cause aucun souci, à nous. Chacun est perquisitionné en allant et en revenant de promenade, soit quatre fois par jour. Le bordel pendant la grève tu peux te l’imaginer : les mercenaires furieux, et consignés à double tour, la nourriture préparée par une cuisine militaire, pas d’achat, peu de nettoyage, aucune douche et, le pire, pas de cinéma. J’ai souffert beaucoup. Promenade réduite à deux heures.

Le comportement de tous les détenus a été exemplaire. […] Je voudrais porter nos questions sur la scène internationale, en m’accrochant aux déclarations de Sartre et des autres camarades français sur la répression de la dissidence et la violation des droits de l’homme en Italie. Naturellement pour tous les journaux, même Sartre est maintenant devenu “délirant”. »





1- « “Voglio bruciare fabbriche” : un insegnante arrestato, associazione sovversiva », La Stampa, 21 mars 1975.



2- Arrigo Cavallina, Distruggere il mostro, op. cit.



3- Ibid., note du 27 mars 1975.



4- Arrigo Cavallina, Lager speciale di stato, Milan, Senza Galere, 1978.



5- Cesare Battisti, Ma cavale, op. cit.



6- Parmi ses livres, Un cargo sentimental (Joëlle Losfeld, 2003) revient tout particulièrement sur l’ambiance familiale philocommuniste.



7- Cité par Giacomo Amadori, Panorama, 13 février 2009.



8- Ibid.



9- Ramenés à trois ans en appel.



10- Entretien d’Arrigo Cavallina avec l’auteur, 12 janvier 2001.



11- Arrigo Cavallina, Lager speciale di stato, op. cit.



12- Ibid.



13- La revue Rosso émanation du groupe du même nom, publie ce texte en mars 1977.



14- Mot d’ordre de l’extrême gauche radicale italienne.



15- Arrigo Cavallina, Lager speciale di stato, op. cit.





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Une guerre

Une guerre en Italie ? Un certain nombre de militants y croyaient. Et le pouvoir lui-même n’hésitait pas à en parler. « Je suis en première ligne, et nous sommes en guerre », avertit Sandro Pertini, le président de la République, dans un message à la nation en 19791. Selon le ministère de l’Intérieur, on dénombrait 2 128 plasticages et attentats en 1977, 2 395 en 1978, 2 179 en 19792. « Il est incontestable que nous sommes en guerre, exposait Nicola Lettieri, sous-secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur en 1980. En 1979, plus de 300 groupes terroristes ont revendiqué plus de 2 000 attentats. Plus de 20 personnes ont été assassinées et 120 blessées. Nous avons pris conscience de l’état de guerre avec l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro. Mais on pourrait dire que cette guerre a commencé de manière inconsciente en mai 19683. » Le chef de la Démocratie chrétienne de Milan, Luigi Barozzi, estime à 100 000 le nombre de terroristes, en comptant « ceux qui brisent les vitrines ». « L’état de guerre intérieure existe déjà, et bientôt on s’en rendra compte4 », assure le procureur général de Rome, Pietro Pascalino, jugeant insuffisants les décrets antiterroristes. En rendant hommage à ses hommes « tombés » dans cet affrontement, Pietro Corsini, commandant général des carabiniers, demande lui aussi des mesures « permettant de conduire cette lutte sans pitié contre la violence5 ».

« Parmi ceux qui ont participé au désastre des années 1970, personne ne serait d’accord maintenant avec ce qu’il a fait, certifie aujourd’hui Arrigo Cavallina. C’est notre point commun. Nous n’étions pas idiots, et nous sommes en mesure de dire que ce qui a été fait n’était pas à faire. » L’ancien idéologue de la lutte anticarcérale est devenu bénévole dans une association catholique, La Fraternità, à Vérone, sa ville. Lors du procès des Prolétaires armés, il a choisi de se « dissocier » de la lutte armée6. Il a quand même purgé 13 années de prison. « Une des affirmations les plus répandues du marxisme est le fait qu’une classe sociale au pouvoir ne s’en va pas spontanément. Il faut la faire partir. Historiquement, c’est toujours advenu par la violence. C’était une idée, une opinion commune, partagée. Je crois que tous nous étions convaincus. » Le rêve communiste primait. Il fallait être indifférent à la peur, aux risques individuels. Mettre sa vie en jeu. « Face à la marche de l’histoire, à cette grande illusion, la vie de la personne – la nôtre comme celle de ceux qui faisaient obstacle à ce projet – était considérée comme moins importante. C’est de l’idéologie, non ? C’est quelque chose que tout le monde avait en commun. » Alors qu’elles ont fait leurs premières victimes en 1974, les Brigades rouges jugent, en 1977, que « les conditions d’une guerre civile rampante » sont réunies par la mobilisation du « prolétariat révolutionnaire7 ».

La plupart des groupes conjuguent alors ce qu’ils appellent la « lutte métropolitaine » – dans les quartiers – avec le « conflit ouvrier », central. « Comme en 1969, on commence à voir des défilés dans les ateliers des usines, mais, cette fois, il y a de jeunes ouvriers à leur tête, le visage masqué par un foulard rouge, qui punissent les chefs, les gardiens, les jaunes et les indics, cassent les machines, sabotent les produits finis8 », raconte le chercheur Marcello Tari, dans son récit sur l’autonomie ouvrière. Aux grilles de certaines usines, on accroche la pancarte : « Ici c’est nous qui commandons », rappelle-t-il. Ces jeunes ouvriers autonomes n’avaient « aucune morale productiviste, […] aucune volonté d’améliorer ce qu’ils définissaient simplement comme un “travail de merde” » et aucune propension à la hiérarchie, qu’elle fût d’usine ou de parti : « Ils ne voulaient plus être ouvriers », résume Tari. Les questions des théoriciens de l’autonomie sont révolutionnaires, et donc guerrières : « Comment lancer une attaque contre la métropole ? poursuit Tari. Comment créer des zones d’illégalité de masse au cœur du territoire ennemi ? Comment provoquer le blocage et le collapsus de cet énorme flux de marchandises, de signes de commandement, que la métropole du capital fait circuler incessamment et qui fait mourir ? » Les autonomes ne parlent pas de s’emparer de l’appareil d’État, mais d’ouvrir des « zones libérées ». Il est évident que l’État ne laissera pas faire. Surtout quand la « violence prolétarienne » prend la forme d’enlèvements9, puis de tirs dans les jambes, « jambisations » de cadres ou de chefs d’atelier10.

L’extrême gauche s’est radicalisée par vagues successives. Devant l’affrontement, et parfois devant les morts. Les morts des manifestations ou ceux des attentats commis par l’extrême droite11. Pour certains militants, le point de bascule se situe au printemps 1975. Le 16 avril, Claudio Varalli, 18 ans, militant du Mouvement étudiant, est tué par un néofasciste à Milan. Le lendemain, Giannino Zibecchi, un professeur de 26 ans, militant des Comités antifascistes, est écrasé par un camion de carabiniers. Le 17 encore, Tonino Miccichè, un jeune de Lotta Continua, est abattu à Turin par un garde assermenté. Le 18, Rodolfo Boschi, membre du service d’ordre du parti communiste, est tué par balle à Florence12. « Les journées d’avril ont fait quatre morts, dit une militante. À partir de là plus rien n’a été pareil pour moi. Lotta Continua a sorti un pamphlet, une invitation aux représailles : “Pagherete caro, pagherete tutto”, avec des photos de fascistes, leurs adresses… Nos discussions portaient sur l’usage de la force. Des ouvriers étaient arrêtés en train de tirer dans les bois. Les membres du service d’ordre étaient difficiles à contrôler. Ils exigeaient un engagement plus combattant. Mais cette histoire ne correspondait plus au mouvement13. » En 1976, Lotta Continua s’autodissout après son échec électoral. Une partie de ses cadres choisit d’entrer en clandestinité. De nouveaux groupes armés apparaissent, dont l’un des plus offensifs, Prima Linea. « Un jeune était tué, et en représailles, un avocat fasciste était exécuté, poursuit la militante. La logique de vengeance a pris le dessus sur la politique. Les choses ont avancé et on en est arrivé à l’assassinat. »

En 1977, de nouvelles morts embrasent littéralement les cortèges. En mars, Francesco Lorusso, 25 ans, tué par la police à Bologne ; en mai, Giorgiana Masi, 19 ans, tuée à Rome ; en septembre, Walter Rossi, 20 ans, tué par des fascistes à Rome. Les manifestants armés tirent sur la police à Milan, et abattent un policier. Le ministre de l’Intérieur Francesco Cossiga dit craindre une « collusion objective entre les mouvements de masse et les groupes terroristes14 ». « Walter était plus jeune que nous. Ce jour-là il est mort juste devant moi, à un mètre de moi, raconte un militant à Libération. Les fascistes tiraient sur nous. Je l’ai vu s’effondrer. Ce fut un coup très dur. Pendant des jours et des nuits, je n’ai pas dormi. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre nous nous retrouvions à plusieurs centaines sur la place où il était mort. Avec dans la tête des idées de vengeance15. »

À côté des organisations clandestines très structurées comme les Brigades rouges, les signes d’une « guérilla diffuse » apparaissent dans les centres urbains, au sein des collectifs de jeunes et des emarginati – les marginaux. « Après la crise des groupes, la plus grande partie des camarades qui ont continué à faire de la politique se sont mis à utiliser l’action armée comme propagande. Contre le travail au noir, on ne va pas distribuer des tracts, ça c’est fini, on va faire un attentat. Le problème des armes est posé à tous. Si tu ne t’armes pas pour attaquer, tu t’armes au moins pour te défendre. Il y a une grande circulation d’armes ; c’est assez facile d’en vendre comme d’en acheter. Ceux qui font de la guérilla diffuse ne se vivent pas comme une avant-garde. Ils frappent leurs objectifs. Et quand ils le font, ils le font pour eux-mêmes et pour personne d’autre. »

Les manifestations se militarisent. « Les camarades portent facilement le revolver : pas tellement pour se défendre mais pour attaquer tout, en sachant bien que s’ils touchent quelqu’un ce ne sera pas le ministre de l’Intérieur, mais le premier policier venu. À la racine de ça, il y a une incapacité à s’adapter au type de violence que l’État t’impose dans la rue, dans une situation où une riposte de masse n’existe plus16. »

En 1979, un dirigeant de Prima Linea en rupture de ban s’explique longuement – et anonymement – dans Libération sur les ressorts de cette violence, souvent exercée « par des gens normaux ». « C’est la logique des blocs opposés, déclare-t-il. Si tu te convaincs que l’État tout entier n’est qu’un dispositif de guerre régulière, il est “logique” d’en arriver là. […] La réduction terroriste est une vision extensive de la guerre. Ils la voient partout17. »

L’affrontement est-il allé jusqu’à la « guerre civile rampante » voulue par les BR ? Une « guerre civile de basse intensité » selon l’expression du président d’une commission d’enquête18 sur le terrorisme ? « Il n’y a jamais eu deux camps massivement et militairement mobilisés pour conserver le pouvoir ou s’en emparer19 », tranche l’historien Marc Lazar, qui estime que l’Italie n’a pas connu de guerre civile. Cette discussion sémantique s’avère primordiale pour envisager ou rejeter l’amnistie des protagonistes des années de plomb, l’existence d’une guerre civile ayant été l’argument central des militants favorables à l’amnistie. Lorsqu’il choisit en 1981 de dénoncer les conséquences d’une poursuite de la lutte armée, Toni Negri, l’ancien dirigeant autonome, expliquera de son côté que « l’image de la guerre civile n’a pas été imposée par les BR ou par quelque autre OCC (Organisation communiste combattante). […] Elle a été fabriquée, utilisée exclusivement, uniquement, unilatéralement par le pouvoir, assure-t-il. En échange de quelques morts, au reste immédiatement repris, le pouvoir a construit les conditions générales d’un reflux des luttes20. »

De 1974 à 1980, l’État italien réagit par de nouvelles lois antiterroristes qui donnent des pouvoirs accrus aux policiers – concernant les fouilles, les gardes à vue, l’usage des armes à feu – et augmentent les peines encourues pour association subversive. Il crée les prisons spéciales et accroît les possibilités de détention provisoire – une période qui passe de quatre à huit puis dix ans21. Compte tenu du nombre grandissant de militants incarcérés, la prison devient elle aussi un front aux yeux des organisations révolutionnaires. Certaines, comme les Noyaux armés prolétariens (NAP), s’y consacrent exclusivement. « Il n’y a plus de prisons chaudes et de prisons tranquilles. Elles sont toutes en ébullition22, expose un responsable du ministère de la Justice à Libération, à l’automne 1976. La tactique des transferts massifs que nous avons adoptée au début des mutineries s’est retournée contre nous : nous pensions que s’il y avait quarante chefs charismatiques, il suffisait de les disperser dans quarante prisons différentes pour en finir. Nous n’avons pas pensé qu’ainsi nous allions multiplier les foyers de révolte. » Libération revient sur la rencontre entre les « droits-communs » et les « politiques ». « Les détenus de droit commun, les bandits, les rebelles sans espoir que vous emprisonnez, nous vous les rendrons avec une conscience révolutionnaire », déclare au tribunal un braqueur devenu politique.

Le vrai tournant dans la militarisation de l’extrême gauche survient après le rapt et le meurtre d’Aldo Moro. « Au départ, il faut s’en souvenir, les morts étaient rares, expose en 1980 un dissident de Prima Linea. Ils ne sont devenus une chose quasi quotidienne qu’après l’affaire Moro23. » Les militants semblent s’adapter à la « guerre ». « Pendant longtemps, la lutte armée n’avait été qu’une forme de lutte, elle devenait la forme de lutte. Le débat est devenu de plus en plus stérile, coupé de la réalité, concentré sur l’organisation d’actions de plus en plus difficiles à réaliser, face à un État qui, lui, réagissait plus facilement. C’était un cercle vicieux : vu les risques croissants, tu devais mettre sur pied, pour une action tout à fait classique, une organisation bien plus considérable. Avant la guérilla diffuse était une réalité. Il y a une caserne de carabiniers de la banlieue de Milan, extrêmement célèbre, car elle a été attaquée douze fois et par des groupes divers entre 1977 et 1979. À partir d’un certain moment, ce genre d’action s’est arrêté. Les attentats mortels se sont multipliés – une quinzaine pour le début de l’année 1980 – alors que dans le même temps, il y avait 500 actions en moins, des actions de moindre importance mais qui formaient la substance de cette “guérilla diffuse”. Et c’est cette dissociation croissante qui a donné naissance à la crise des organisations combattantes. » L’homicide, par contre, s’est « banalisé ». « La mort est devenue un signe distinctif », déplore l’ancien militant.





1- Son message de fin d’année, au palais du Quirinale, le 31 décembre 1979.



2- En 1977, 553 attentats visant des personnes ou des biens, 406 visant des usines, 407 visant des sièges de partis politiques.



3- « Les politiciens de la peur », Libération, 12 février 1980.



4- La Stampa, 13 janvier 1980.



5- Les carabiniers comptent 23 morts dans leurs rangs en 1977, 14 en 1978, 30 en 1979. La Stampa, 30 novembre 1979.



6- Cette disposition légale offrait une réduction de peine moyennant une rupture avec la lutte armée et une reconnaissance de culpabilité se limitant à ses propres délits.



7- La Stampa, 7 septembre 1977.



8- Marcello Tari, Autonomie ! Italie, les années 1970, Paris, La Fabrique, 2011.



9- Le premier enlèvement opéré par les Brigades rouges vise un dirigeant de Siemens, Idalgo Macchiarini, le 3 mars 1972. Il est retenu puis libéré durant la journée.



10- Selon Tari, « la première “jambisation” d’un chef d’atelier fut le fait de Romains de PO [Potere Operaio], à l’époque où les BR [Brigades rouges] se contentaient encore de brûler les voitures ».



11- Le 12 décembre 1969, l’attentat de la piazza Fontana à Milan fait 17 morts et 89 blessés et, le même jour à Rome, 13 personnes sont blessées. En 1974, l’attentat de Brescia fait 8 morts et 103 blessés, et celui contre le train express Italicus, 12 morts et 48 blessés, dans la province de Bologne. En 1980, l’attentat de la gare de Bologne fait 85 morts et 200 blessés.



12- Pino Casamassima, Il sangue dei rossi. Morire di politica negli anni settanta, Milan, Cairo, 2009.



13- Entretien avec l’auteur du 5 mai 2010.



14- La Stampa, 14 mars 1977.



15- Libération, 18 avril 1979.



16- Ibid.



17- « Des déserteurs du terrorisme témoignent », Libération, 14 octobre 1980.



18- Giovanni Pellegrino (gauche indépendante) préside cette commission en 1994.



19- Marc Lazar et MarieAnne MatardBonucci (dir.), L’Italie des années de plomb, Paris, Autrement, avril 2010.



20- Antonio Negri, Italie rouge et noire. Journal, février 1983novembre 1983, Paris, Hachette, 1985.



21- Décret-loi d’avril 1974 ; loi Reale, du nom du ministre Oronzo Reale, de mai 1975 ; loi Cossiga, février 1980.



22- José Garçon, « Quatre ans de révolte dans les prisons italiennes », Libération, 17 septembre 1976.



23- « Des déserteurs du terrorisme témoignent », op. cit.





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Le livre de trop

« Nous prîmes le train à l’aube, écrit Battisti. Les garçons, comme les appelait Max, n’avaient pas pu déterminer l’heure à laquelle déjeunait le directeur de la prison : son retour au bercail variait suivant les impératifs de l’administration carcérale. Le matin, au contraire, ses horaires étaient plus réguliers1. » En publiant ces lignes en 1998, Cesare Battisti joue avec le feu. Il raconte pour la première fois l’histoire de son groupe armé dans un roman. Et il ne résiste pas à l’envie d’y inclure, entre autres, l’histoire de l’assassinat d’Antonio Santoro, alors même qu’il a été condamné, définitivement, en Italie comme l’auteur direct de cet homicide. Bien sûr, il réécrit et réinterprète les faits. Mais son livre offre une nouvelle version du crime. Une version intime, romancée, sublimée. L’ouvrage est favorablement accueilli, parce qu’on le sait nourri de l’expérience vécue de Battisti. « Récit assez autobiographique d’une traversée des années de plomb italiennes, Dernières cartouches est surtout un roman », note Libération. « Un roman qu’on ne peut assimiler à une autobiographie, mais qui possède la saveur aigre-douce de la vérité », souligne l’écrivain Valerio Evangelisti dans sa préface du livre.

Battisti a compris, mais trop tard, que Dernières cartouches avait été une erreur. « Jusqu’en 1999, personne ne s’occupait de moi, a-t-il admis. J’ai écrit un bouquin. Il a marché. Il a fait remuer beaucoup de choses. […] Je raconte ça à la première personne mais c’est de la fiction quand même. À partir de là, les problèmes ont commencé pour moi2. » S’inspirer aussi directement des faits pour lesquels il a été condamné ne pouvait qu’attirer l’attention. Mais la critique a ignoré ces coïncidences.

Dans Dernières cartouches, le lecteur averti découvre, médusé, « l’opération contre le directeur de la prison ». L’action mobilise un commando de quatre personnes : Claudio, le narrateur, Stefano, Max et une jeune fille, Cristina. On est à Bologne, plutôt qu’au Frioul. Première différence avec les faits, il s’agit d’un enlèvement qui tourne mal plutôt que d’une exécution de sang-froid.

« Après avoir revu en détail le rôle de chacun, nous chargeâmes armes et bagages », écrit Battisti. Le groupe rejoint les abords du domicile du directeur de la prison. « C’était une construction de trois étages juste au-dehors des anciennes limites de la cité. Un immeuble cossu dans un quartier réservé aux gens fortunés. Comme prévu, chacun prit sa place autour de l’édifice. Stefano et Cristina, appuyés contre un mur, se mirent à flirter comme deux lycéens. »

Claudio, le narrateur, qui doit s’emparer du directeur, est aux avant-postes. « Revêtu d’une combinaison verte et d’une paire de gants jaunes, je m’activai autour d’une camionnette prête à recevoir, outre les poubelles, le directeur de la prison. […] Il était 8 h 45. Notre “objectif” allait apparaître d’un moment à l’autre. Stefano et Cristina s’embrassaient toujours. » Après dix minutes d’attente, « la porte s’ouvrit avec un déclic ». Action.

« Le balai dans la main, je me déplaçai de côté. L’homme était en train de déployer l’antenne radio de sa voiture. C’était le moment. En deux bonds, je fus sur lui. Je lui plantai le pistolet au milieu du front et, l’agrippant par un bras, lui intimai l’ordre de me suivre. Il me fixa, incrédule. Il parut vouloir obéir, mais soudain, il s’accrocha à la portière et se mit à hurler avec tout le souffle qu’il avait dans la poitrine. Stefano se détacha de Cristina, qui avait la charge de tenir à distance d’éventuels curieux, et lui tomba immédiatement sur le dos. »

Le scénario de l’enlèvement se complique. Une femme apparaît et crie au balcon. Le commando va devoir tirer, mais seulement pour se défendre. « Le directeur, stimulé par les vociférations de sa femme, opposait une résistance de plus en plus vive. Il parvint à s’échapper et se jeta à terre, portant la main à l’aisselle. Je pointai alors mon pistolet et pressai la détente. J’essayai encore, une deuxième, puis une troisième fois, rien ne se produisit. Enrayé. »

C’est la seconde différence avec les faits. Claudio, le narrateur, ne parvient pas à tirer. Mais Stefano va s’en charger. « Stefano serrait la crosse du 357 Magnum et observait la scène, comme paralysé. Le directeur avait sorti son arme d’ordonnance. Du regard j’implorai de l’aide. Enfin, comme si son doigt obéissait à une volonté indépendante, Stefano écrasa la gâchette. Le revolver tonna avec un bruit assourdissant […]. L’homme tomba sur les genoux, empoignant sa jambe blessée. Stefano tira encore comme un automate, cette fois en pleine poitrine. Le corps eut un sursaut. Au troisième coup, le directeur fit un tour complet sur lui-même et ne bougea plus. » Trois coups de feu. S’ensuit un « instant de stupeur ». « Immobile, Stefano fixait la scène comme si elle lui était totalement étrangère. Une voix cria un ordre. Cristina bouscula Stefano et tous, nous nous précipitâmes vers la fourgonnette. »

« La tentative de séquestration avait tourné au massacre et le “repli stratégique” se transformait en fuite échevelée, conclut le narrateur. Ceux qui ne s’étaient pas exposés en première ligne et possédaient un alibi retournèrent à Milan en voiture, les autres empruntèrent un autocar, tandis que moi je prenais un train dans une gare de banlieue avec le sac contenant les armes. »

L’homicide du directeur de prison réécrit par Battisti n’est donc pas volontaire. La mort est presque accidentelle. Mais l’opération et l’écho qu’elle rencontre sont pourtant satisfaisants pour Claudio et les autres. « Tout en admettant l’échec de l’enlèvement, la lettre de revendication assumait intégralement “l’exécution d’un bourreau au service de l’État”. » Le roman reprend presque mot pour mot le communiqué des PAC annonçant l’exécution du maréchal-chef de la prison d’Udine. « Les journaux accordaient une place importante à l’attentat. Dans les prisons, les détenus avaient salué l’événement par quelques manifestations à l’heure de la promenade et un refus de quitter la cour. Dans la soirée, exactement au même moment, des torches improvisées avaient brûlé entre les barreaux de chaque cellule. Nous avions l’approbation populaire, nous pouvions être satisfaits du tour pris par l’opération. […]

Personne, et surtout pas les journalistes, ne parut étonné que le directeur de la prison de Bologne connaisse une telle fin. Ce fut donc par une fausse manœuvre que nous recueillîmes un consensus populaire inespéré. Il y avait de quoi fouetter les esprits belliqueux d’une jeune bande armée comme la nôtre. »

On le verra, l’exécution du directeur de la prison n’est pas le seul épisode de l’histoire des PAC qui figure dans Dernières cartouches. L’auteur en a réécrit d’autres. Il revendique encore « la responsabilité politique et militaire » de son engagement. « Battisti n’est absolument pas repenti (on ne se repent pas de l’histoire), mais n’aspire pas non plus à une impossible continuité, analyse Valerio Evangelisti dans sa préface3. […] Battisti est un homme peu enclin aux pleurnicheries. Il n’est pas non plus disposé à invoquer un quelconque pardon pour lui ou pour les autres. »





1- Cesare Battisti, Dernières cartouches, Paris, Joëlle Losfeld, 1998.



2- Melissa Monteiro et Jérôme da Silva, Brésil : le cas Battisti, op. cit.



3- Cesare Battisti, Dernières cartouches, op. cit.





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L’expiation

Cesare Battisti n’était pas seul à revisiter la mémoire des Prolétaires armés. Roberto Silvi aussi, condamné pour sa participation aux premières actions du groupe. « J’avais eu l’idée d’écrire un roman avec Cesare qui aurait comme toile de fond l’histoire du groupe armé dans lequel on avait milité ensemble, raconte-t-il dans un entretien. Je n’avais pas à l’esprit une histoire à raconter, mais les personnages étaient là, on n’avait qu’à prendre comme point de départ nos souvenirs, le reste suivrait1. »

Ancien animateur de la revue anticarcérale Senza Galere2, Silvi, aujourd’hui décédé, s’était installé à Paris dans les années 1980. Atteint d’une sclérose en plaques, il avait choisi en 1992 de rentrer en Italie pour y purger sa peine : trois ans dont un an et demi en semi-liberté. Il espérait ainsi se faire soigner aux États-Unis – chose impossible s’il était resté en fuite. Silvi s’était rapproché de Battisti, qu’il considérait un peu comme « un jeune frère », même si tout les séparait. « Roberto, c’était un ange blond, résume un ami. Il était transparent. » Battisti était plus complexe, turbulent, vaniteux.

En 1989, Roberto Silvi accepte de répondre à une interview télévisée3. Suivi par une caméra, il déambule dans le XXe arrondissement de Paris, en évoquant brièvement l’origine de son engagement. Il avait été « très proche » des fondateurs des Nuclei armati proletari (NAP), explique-t-il, un mouvement démantelé en 1976, qui s’était « organisé pour apporter des soutiens aux détenus ». « Il y avait une ingénuité dans l’action et dans le sacrifice qu’ils mettaient à faire des opérations de lutte armée, assure Silvi. Cette expérience m’a apporté beaucoup et m’a conduit à continuer l’intervention sur les prisons, en faisant une revue, Senza Galere. » La caméra tourne. Cette fois, chez lui. Silvi s’installe en tailleur pour répondre. Le journaliste, Nicola Caracciolo, intervient : « Vous vouliez abolir les prisons… Vous disiez, on n’a pas le droit de punir… Et pourtant, tes amis punissaient les autres… – C’est le problème, approuve Silvi. C’est, selon moi, la contradiction qui, personnellement, m’a interdit de faire des choix plus radicaux. Même si à un certain moment, je suis arrivé à admettre l’usage de la violence. La prison est l’institution la plus violente qui puisse exister, probablement plus violente que la structure armée que constitue la police. Elle use d’une violence organisée. […] Des gradés, à la tête de commandos, imposent leur terreur à l’intérieur, sachant que les détenus sont désarmés, qu’ils n’ont aucune possibilité de se défendre. Face à cette vengeance d’État à l’époque, il me semblait justifié de punir un chef, un maréchal, un gardien particulièrement odieux4. »

À Paris, Roberto Silvi et Cesare Battisti décident donc d’écrire un livre ensemble. L’idée de Silvi est de faire surgir ce qui les a conduits « à un choix si extrême », « devenu si incompréhensible5 » aujourd’hui. Il pense au sort de ces militants qui « ne peuvent pas oublier ce qu’ils ont vécu », « à la façon de quelqu’un qui a vécu une guerre », et tentent de « le refouler et de le cacher aux autres ». Silvi et Battisti échangent des mails, écrivent chacun de son côté des chapitres qu’ils assemblent. Mais les éditeurs ne suivent pas. « Roberto avait écrit sa partie comme un essai philosophique, et Cesare ses chapitres comme un livre d’action pour la collection “Le Poulpe” », se souvient un ami. La prose de Silvi est écartée, et Battisti finit tout seul. Le livre s’intitulera Dernières cartouches. « Cesare a bouclé le livre en utilisant certains personnages que j’avais façonnés dans le récit et en réécrivant à sa manière certains passages pour que l’histoire ait un sens et tienne debout6 », explique Silvi.

Mais Silvi va reprendre son propre travail, avec une scénariste, pour en faire une pièce de théâtre : Les Raisons de l’autre7. Une discussion entre un ancien militant, atteint d’une sclérose en plaques, dit Stefano le Vieux, et son double, Stefano le Jeune, déjà tourmenté par son action politique. « En écrivant les dialogues, les questions liées à ma maladie ont, peu à peu, fini par occuper une place importante, comme elles le font dans mon quotidien », résume Silvi. À ses yeux, cette maladie renvoyait à sa militance. Elle en était la conséquence imprév