Main La Mémoire Du Monde

La Mémoire Du Monde

Year:
2013
Language:
french
File:
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1

La Mémoire Du Plomb

Year:
2012
Language:
french
File:
EPUB, 2.24 MB
2

La Messagère

Year:
2012
Language:
french
File:
EPUB, 1.26 MB
Le lecteur trouvera en fin d’ouvrage un arbre généalogique et un tableau chronologique.

© Éditions Albin Michel, 2013

ISBN 978-2-226-29514-9





À ma mère

À ma fille





« Heureux celui qui connaît l’origine des choses. »

VIRGILE





Le monde s’est figé. Un éclair a traversé la pièce, comme une immense boule de feu, peut-être une illusion. J’entendais encore le vacarme des objets qui se brisent, les coups portés, toute cette agitation à laquelle je ne pouvais plus prendre part, les cris de fureur et d’affliction. Ma conscience s’est séparée de mon corps pétrifié. J’ai vu, j’ai entendu. Passé le premier choc, je n’ai plus rien senti. Et j’ai pensé, c’est donc cela la mort.





PREMIÈRE PARTIE


L’eau





Ouaset

– 1360 av. J.-C.

Lorsqu’ils vieillissaient, les pharaons organisaient des fêtes pour régénérer leur force vitale. Amenhotep III plus fréquemment que les autres. Il avait une santé chancelante. Je l’avais appris de mon grand-père, lequel était le mieux placé pour le savoir : il était son guérisseur. Bien sûr, on ne le criait pas dans les rues, le roi du double pays pouvait réduire des gens au silence pour moins que ça. Il tenait à sa tranquillité et à sa prétendue invincibilité qui maintenait les ennemis de l’Égypte à distance. Mon grand-père n’hésitait pas à me confier ses secrets, car j’étais une fille silencieuse. Les étrangers auraient dit muette, mais mon grand-père savait que je n’étais pas muette. Je réfléchissais avant de parler, ce qui est sage.

Avant de parler publiquement pour la première fois, j’avais réfléchi pendant presque dix ans. Je les avais passés au bord du fleuve à regarder la montagne sur l’autre rive, derrière laquelle le soleil orangé disparaissait le soir – l’eau se teintait alors d’indigo tandis que la journée l’avait fait paraître d’un vert sale, vaguement marron. Les ancêtres d’Amenhotep lui avaient trouvé un air de ressemblance avec une pyramide aplatie, de sorte qu’ils en avaient fait leur sépulture. C’était moins fatigant que de l’ériger soi-même, comme l’avai; ent fait leurs prédécesseurs sur le plateau de Gizeh, dans le nord. Moi, je la comparais à un géant endormi avec un gros ventre et une petite tête. Je la contemplais des heures durant, non pour guetter son réveil, je n’étais pas idiote. Sans doute sentais-je confusément qu’elle jouerait un rôle dans mon existence, que mon sort serait lié au sien comme à celui de notre roi. Ou peut-être ne sentais-je rien et n’étais-je qu’une fillette esseulée et contemplative. Après coup, on refait l’histoire. Et cela est impossible. À la limite, ai-je appris, l’Histoire nous refait. Elle agit comme les vagues qui tentent de happer les promeneurs sur la grève. Le même inlassable mouvement, les mêmes peurs, les mêmes noyés.

La maison de mon grand-père donnait sur le fleuve. Quatre mois par an, nous l’abandonnions pour nous installer au palais. Durant ce temps, la crue inondait les terres noires et notre maison. Bien sûr, nous aurions pu, comme tout le monde, habiter sur les terres émergées, ce qui nous aurait épargné les va-et-vient, mais l’idée ne m’était pas venue. Pour ce qui concerne mon grand-père, je suppose qu’il avait ses raisons. Nous retrouvions notre logis pour les saisons de Peret et Shemou. Ce retour était un choix qu’il fallait renouveler chaque année car, inlassablement, lorsque la crue prenait fin, pharaon nous proposait un luxueux logement proche de ses appartements. Plus il avançait en âge – il atteignait à cette époque la quarantaine –, plus sa santé le préoccupait. Il ne s’agissait pas seulement de ces atroces rages de dents qui le faisaient gémir la nuit, bien d’autres maux le tourmentaient. Il s’était attaché d’autres médecins qui le suivaient pas à pas, mais il ne leur accordait pas grande confiance.



Mes souvenirs d’enfance émergent d’une sorte de brume. Chacun d’entre eux est vivace, la vision que j’en ai plus précise et plus colorée que celle qui se détache des nombreuses années de mon interminable âge adulte. La sensation de flou vient de ce qu’alors je ne comprenais pas bien ce que je voyais ou entendais, de sorte que même si les images sont nettes, le lien entre elles ne l’est pas. Mon interprétation est très postérieure aux faits, elle a même eu tendance à se modifier au fil du temps. Parfois il me semble qu’un fait a eu des conséquences heureuses puis je m’avise du contraire. C’est pour cela que le travail de mémoire n’est jamais bien fiable. Il ne faut pas confondre Histoire, ce que les professionnels récoltent d’informations qu’ils vérifient, croisent et entrecoupent afin d’être bien sûrs de ne pas se tromper, et Mémoire, cette masse d’images et de sensations mouvantes qui errent à différents étages de ma conscience et que j’interprète selon mon humeur.

Avec le recul, l’image la plus nette de toutes n’a jamais cessé d’être celle de cette montagne replète découpée sur le ciel d’un bleu uniforme et dense. En contrebas, l’herbe jaune brûlée par les rayons d’Aton court jusqu’au fleuve vert-gris. La brise apporte à mes narines des effluves de limon, une odeur de pourriture humide qui se mêle aux fragrances des habitations avoisinantes, les viandes, les poissons, les pains que l’on cuit. Le sycomore qui se dresse derrière la maison de mon grand-père n’a pas d’odeur, hélas. Je lui prête une senteur douce, délicate et fraîche. Mon œil se plaît à imaginer le parfum qu’il n’a pas. J’ai eu l’odorat développé, c’est pourquoi je redoutais les marchés : les viandes en décomposition, le poisson séché, les peaux tannées, les teintures mal fixées, les fruits et légumes assaillis par les mouches, tout cela concourait à la formation d’une odeur gigantesque et abominable qui me donnait envie de vomir.

Mon grand-père, qui par ailleurs était un homme de grande compréhension capable d’empathie, n’a jamais saisi l’ampleur de ce dégoût et persistait à me confier ses courses. J’aurais préféré laver la maison de fond en comble tous les jours plutôt que de traverser le marché, nauséeuse et maladroite. Il me vient aujourd’hui à l’esprit qu’il s’obstinait à me confier cette mission pour m’obliger à aller à la rencontre de mes congénères, et à m’exprimer. C’était peine perdue, je ne parlais pas pour autant. Au marché, il m’était tout aussi simple de désigner du doigt les herbes, les dattes, le miel, ou de hocher la tête pour dire oui ou non. Les paysans me comprenaient en silence. Tous avaient été soignés par mon grand-père à un moment ou un autre de leur existence et se faisaient un plaisir de me servir.

Il me semble que je tenais la parole en trop haute estime pour la gâcher en banalités. Je n’avais pas encore saisi l’importance du brouillage qu’elle permet, son utilité pour noyer les émotions ou les sentiments dans des flots opaques. Certaines lumières me sont venues tardivement. Je suis un être humain à évolution lente. J’étais une enfant joyeuse, légère, une sorte de lutin assistant un mage exotique. Nous formions un drôle de petit couple, mon grand-père et moi. Lui, son corps mince dont la peau fine et striée de ridules formait des plis sous les bras, le menton et le ventre, moi, sèche comme une brindille. Nous offrions l’image de deux petites noix qu’il eût été facile de briser.



Mon père, un guerrier de l’armée royale, avait été tué en Libye ou en Nubie. Pour une petite fille, il n’y a pas grande différence entre ces deux noms qui ne recouvrent aucune contrée précise, à peine un territoire sombre peuplé de sauvages. Lorsque clarté s’est faite dans ma tête sur les notions d’histoire et de géographie, il était trop tard pour demander des précisions. Mes contemporains avaient déjà été engloutis dans les oubliettes de la XVIIIe dynastie. À la réflexion, la disparition de mon père m’apparaît aujourd’hui improbable car le règne de cet Amenhotep ne fut marqué d’aucune bataille (hormis une altercation avec la Nubie en l’an V mais c’était fort longtemps avant ma naissance), seulement de parties de chasse. Peut-être finalement mon père fut-il dévoré par un lion ou tué par mégarde lors de l’une d’elles, une lance perdue ou une chute de cheval. Enfant, on gagnerait à poser des questions mais on n’y pense pas, à peine se dit-on qu’on a le temps, que l’on verra plus tard.

Si j’avais été un garçon, le roi m’aurait envoyé à Men Nefer, à l’école des scribes royaux. C’est ainsi que l’on prenait soin des orphelins de l’armée et des fils des rois étrangers vaincus. Or j’étais une petite fille de trois ans et demi affublée d’une mère devenue veuve que la reine Tiyi nomma nourrice royale en compensation de son infortune. J’aurais pu être élevée dans ce nouveau palais au nom curieux à la gloire d’Aton, j’aurais alors grandi avec les princesses, dont la dernière, à peu près de mon âge, avait été confiée à ma mère. À douze ans, on m’aurait affectée au harem de pharaon ou, avec un peu de chance, à celui de son héritier. Mais j’aimais déjà contempler la montagne endormie, jouer avec le chat que j’avais appelé Galette en raison de sa jolie couleur dorée et de son aptitude à s’aplatir au sol à tout bout de champ, chasser les serpents dans les herbes sèches lorsque j’accompagnais mon grand-père à la cueillette, et ne montrais aucun goût pour les jeux de fille. J’ai préféré poursuivre mon enfance tranquille au bord du fleuve et laisser ma mère cheminer seule vers un destin plus prestigieux. J’avais le visage triangulaire d’une souris, la peau brune d’un pain brûlé et la vivacité d’une vipère. Je ne pense pas que la reine Tiyi ait beaucoup insisté pour que ma mère me garde auprès d’elle.

Cette enfance de cour qui aurait dû être la mienne, je l’expérimentais durant la saison d’Akhet, lorsqu’il nous fallait abandonner notre maison inondée. Ma mère m’embrassait mollement en disant : « Quelle joie de te retrouver », tout en couvrant de baisers la princesse Nebetâh qui passait ses journées accrochée à sa robe. Sans doute étais-je jalouse car je fuyais cet horrible duo en me réfugiant dans les recoins de l’immense parc.

Au premier mois de Peret, je retrouvais avec soulagement ma vie heureuse. Il fallait alors, ironie des choses, laver le sol à grande eau avant de redescendre les meubles que nous avions montés à l’étage avec soin avant l’inondation. Deux ou trois jours d’aération pour laisser sécher la terre battue, puis la balayer en grattant le bas des murs pour les débarrasser des dépôts de limon. La maison de mon grand-père avait trois grandes pièces, ce qui faisait d’elle une demeure de qualité, avec un grenier sous le toit qui permettait de préserver le mobilier principal – les tapis et les vêtements nous suivant au palais dans des coffres. La plus imposante, à l’avant, servait de réception, de salon et de salle à manger. Les deux autres donnaient sur l’arrière, c’est-à-dire sur le fleuve. Jusqu’à mes dix ans, l’une nous servait de chambre, l’autre était le bureau de mon grand-père. Il consignait sur des tablettes d’argile, des morceaux de poterie et parfois sur de longs rouleaux de papyrus un grand nombre de ses observations concernant le ciel et les étoiles, la nature de l’homme ou les recettes favorisant les guérisons. Il entassait dans cette pièce de nombreux bocaux en terre percés de trous pour laisser respirer les feuilles sèches qui pourraient ainsi se conserver durant des années et des petites jarres contenant les potions, gravées et rangées selon les parties du corps qu’elles étaient censées guérir. La cuisson des remèdes, il ne la faisait pas dans la maison mais dans ce qui nous servait de cuisine, sur le flanc gauche du mur d’entrée. Sur le flanc droit, le plus proche du fleuve, il avait fait installer une pièce d’eau. Il avait mis au point un système de pompage et de filtrage de l’eau du Nil qui venait remplir une cuve. Avec le soleil, l’eau chauffait toute la journée et nous offrait, à la tombée de la nuit, la douceur d’une douche tiède. Mon grand-père et moi étions seuls à bénéficier de ce genre d’installation.



Mon grand-père ne guérissait pas seulement pharaon mais aussi toute personne qui venait le consulter, de sorte que notre cuisine ne servait pas souvent à nos repas. Les patients apportaient presque toujours un plat en sauce, une soupe, des fruits ou des galettes au miel. Tant qu’il y aurait des malades, il nous serait impossible de mourir de faim. J’aimais manger, je chéris encore aujourd’hui ces fumets lointains qui me faisaient saliver, la texture de la viande tendre et salée dans ma bouche, le goût du sucre collé à mes dents.

Lorsque l’Horus d’or s’émouvait de n’être pas l’unique objet de son attention, mon grand-père lui rétorquait que la valeur d’un médecin et son expérience allaient de pair, il eût été dommage d’expérimenter de délicates opérations sur un divin corps. Devant cette évidence, le fils d’Horus s’inclinait. Il tenait mon grand-père pour un magicien.

Seule une autre personne bénéficiait de cette même confiance royale : son homonyme, Amenhotep, fils du scribe Hapou. Ce dernier nourrissait une grande ambition, notamment celle de se voir offrir une sépulture au plus près de celle de son maître, dans la vallée des morts illustres. Mon grand-père avait été l’ami du scribe Hapou dans sa jeunesse et s’était chargé d’une bonne partie de l’initiation de son fils. Ce que savait Amenhotep, fils de Hapou, sur le ciel, les étoiles, le mystère de la création et toutes ces sciences que l’on dit occultes, il le tenait de mon grand-père. De même que la composition de ses premières potions. Ce que le fils de Hapou ne tenait pas de mon grand-père était son talent de bâtisseur. Au final, l’élève avait dépassé le maître en explorant un domaine auquel ce dernier était demeuré étranger, un domaine cher à notre souverain épris de nouveaux palais, de nouveaux temples, de nouvelles colonnes. Le fils de Hapou conservait un grand respect pour son ancien maître car il voyait bien que celui-ci ne lui ferait pas d’ombre. Toute petite, j’ai su faire la différence entre la bienveillance et la rivalité. J’ai perçu de manière confuse ce que la courtisanerie contenait de fiel. J’ai emmagasiné les sensations. Une à une, je les ai sorties de moi et je les ai comprises.

Il traînait dans le sillage du roi un autre personnage d’importance qui ne nous témoignait pas de sympathie : le divin père Ay, qui n’était pas encore « divin père » mais aspirait à le devenir en mariant ses filles au plus haut niveau. Lorsque j’étais enfant, la raison pour laquelle Ay, ce petit homme au ventre mou, déjà chauve et les joues pendantes, nous battait froid me demeurait obscure. Lorsque a été annoncé le mariage du prince héritier Amenhotep, quatrième du nom, avec Nefertiti, la fille aînée de Ay, son regard sur moi s’est fait condescendant, je n’étais plus une menace pour ses ambitions. Une rumeur courait que Nefertiti n’était pas vraiment la fille de Ay, mais celle de pharaon lui-même, justifiant la protection absolue qu’Amenhotep étendait au-dessus de la tête de Ay et de sa famille. C’était pure malveillance. Pourquoi le roi aurait-il convoité l’insignifiante épouse de Ay ? L’intrigant Ay lui-même n’aurait pu imaginer à quel point il avait fait coup double en mariant ses filles. Il avait offert la seconde, Mout, au beau général Horemheb. Et moi, j’ai vu le monde de mon enfance englouti dans le sable en quelques années. La fin des héritiers de sang des Thoutmosides, la fin des Amenhotep et celle de Nefertiti, l’avènement de l’horrible Ay, puis celui d’Horemheb et de son épouse Mout. Je n’ai pas été la seule à assister à ces spectacles. Ce n’était pas un exploit car le temps s’était condensé soudainement. Nous avons été nombreux à avoir été avalés dans son tourbillon. J’ai le souvenir d’une enfance lente, immuable, à l’ombre d’un souverain éternel. Puis d’un brusque affolement. Un jour Ay n’est qu’un proche de pharaon parmi d’autres, le lendemain il est le beau-père de pharaon, le surlendemain il est pharaon lui-même. C’est pitié pour la reine Tiyi qui se plaisait à regarder les hommes de très haut. Il n’est rien resté de sa grandeur, ni héritier sur le trône ni sépulture décente.

Un des fils de pharaon avait un visage long, des yeux fiévreux qui lui faisaient le regard fou, et une bouche molle. On disait de lui : « Il est malingre, il est malade, il mourra jeune. » Personne ne se souciait de lui plaire. Pourtant c’est son frère, Djehoutymès le superbe, le choyé, l’adulé, qui est mort et lui qui a régné. Le malingre, je le voyais durant les mois d’Akhet arpenter les jardins ou la grande cour à portique du palais au nom étrange, « La maison de Nebmaâtrê est la splendeur d’Aton », et rêver à la tombée de la nuit près du port que la crue du Nil venait nourrir de ses eaux. Dans mes souvenirs d’enfant de six ans, Amenhotep quatrième du nom a déjà une dizaine d’années, il a de longs bras qui tombent maladroitement sur ses cuisses. Les courtisans ont les yeux braqués sur Djehoutymès, que le roi a déjà commencé à associer au pouvoir tandis que lui, le cadet, erre dans les jardins luxuriants. Chacun chuchote qu’il n’est pas normal, que cette fébrilité, cette mollesse qui semblent avoir pris possession de son corps vont l’emporter avant l’âge d’homme. Il ne faudra que six années à compter de là pour que son frère rejoigne Osiris, puis son père, et que la double couronne lui échoie. Ainsi ai-je appris jeune à me méfier des destins que l’on croit inscrits dans la pierre.

Je tente de retrouver chaque visage dans ma mémoire. Le vif Amenhotep, fils du scribe Hapou, à la peau brune, Ay le roublard et ses petits yeux inquisiteurs, Horemheb le superbe qui marchait en bombant le torse pour paraître plus grand, le prince fou au visage long qui vouerait son règne à Aton, son dieu unique, la coquette Nefertiti aux manières raffinées qui n’enfanterait que des filles pour son malheur et la terrible Tiyi menant son monde à son idée. Il m’arrive encore de les scruter la nuit, ces gens qui se prenaient pour les maîtres de l’Égypte, car je n’ai pas fini de chercher celui qui fut notre meurtrier. Je crois savoir. Parfois, je suis certaine. Parfois, je doute. Cela n’a plus grande importance, pourrait-on supposer, après tant de siècles. Hélas, il existe des nœuds si serrés que même le temps ne peut les dénouer.



À six ans, il m’arrivait d’être entraînée par d’autres petites filles dont certaines étaient des filles de Tiyi et d’autres de dignitaires comme Ay. Je me prêtais aux jeux, je ne parlais pas, je me laissais faire, il m’était difficile de me lier à toutes ces filles qui criaient trop fort. Elles me faisaient penser à de la volaille excitée comme celle qui courait dans les ruelles menant au fleuve. J’aimais bien courir et sauter avec elles, j’avais l’impression de prendre ma part de vie. Je riais aux éclats, elles me prenaient pour une débile, la muette qui rit lorsqu’on la bouscule.

Conséquence de mon mutisme et de ma discrétion, les adultes parlaient volontiers devant moi, sans craindre que je divulgue leurs secrets, peut-être même étais-je transparente à leurs yeux. Ainsi, en l’an XXXII – au deuxième mois d’Akhet du règne d’Amenhotep troisième du nom, j’ai été le témoin de la plus curieuse requête qui soit. Un remède contre la mort. Elle émanait de pharaon et s’adressait à mon grand-père. « Curieuse » est un adjectif d’adulte car, à six ans, je n’ai pas été surprise par cette demande. Elle allait de soi, n’importe quel enfant souhaiterait aussi un remède contre la mort. C’est de ne pas le souhaiter qui est absurde.



Moi-même, deux ans et demi plus tôt, lorsque mon grand-père m’avait annoncé le trépas de mon père, je m’étais intéressée à la question. À quoi cela ressemble-t-il d’être mort ? On ne sent plus rien est l’image qui a traversé les siècles, car elle est la plus parlante. Elle compare un état connu, le ressenti, à un état contraire, l’absence de ressenti. Je m’étais évidemment enquise de la réversibilité de la situation, mon grand-père avait été formel : l’état de mort était permanent, on pouvait même le considérer comme l’état le plus permanent de l’homme. Dans l’infini du temps, l’état de vie représentait un grain de sable, c’est pourquoi il ne fallait pas redouter celui de mort mais au contraire le préparer avec soin. Ainsi les Égyptiens, mes contemporains, passaient-ils la plus grande partie de leur vie à bâtir leur sépulture et à s’organiser en vue du jour où ils se présenteraient devant Osiris.

Ce concept nouveau de mort occupait tout l’espace disponible de mon cerveau. Car la même année, j’avais déjà vu ma mère attristée lorsque le bébé, dont on m’avait dit qu’il était ma sœur, s’était mis à trembler, puis à transpirer, puis qu’enfin il s’était raidi et que ses hurlements avaient cessé. « Mort » était alors le terme qu’ils avaient employé pour désigner le bébé et son brusque retour au calme. Je n’avais pas pris garde à l’importance de cet état de mort. J’avais seulement noté l’apaisement qui avait suivi les journées de fièvre. Ma mère avait parfois les yeux rouges et je l’avais entendue gémir une nuit sans que je fasse le lien entre son chagrin et le trépas de cette sœur. Longtemps j’ai regretté mon indifférence à l’égard de ce bébé car il est certain que si ma sœur avait vécu, elle aurait partagé mon sort et la solitude m’aurait moins pesé.

De la disparition de mon père jusqu’à sa réapparition quelques semaines plus tard sous une forme oblongue ceinte de bandelettes, ma mère s’était murée dans une douleur qui me demeurait opaque et somme toute légèrement vexante. Une saison auparavant, j’avais avantageusement su remplacer une sœur encore inachevée. Là, je ne faisais pas le poids face à l’homme, au pilier, effondré. Aussi m’étais-je attachée aux pas de mon grand-père. Je le suivais d’une pièce à l’autre, je le serrais de près comme si la moindre inattention de ma part avait pu le soustraire à ma surveillance aiguë. Nous avions enterré mon père dans la montagne au milieu d’autres guerriers. Cela faisait des années que l’Égypte ne combattait plus, alors qui étaient ces militaires que l’on honorait ? Je ne saurais jamais la vérité sur le décès si soudain de ce père qui m’avait toujours paru en parfaite santé. Ma mère, pliée par la douleur, avait tant changé, son visage s’était fripé et ses mains se tordaient tant que j’avais supplié mon grand-père si savant de remédier à cet insupportable état de mon père. De là vient que j’ai appris toute petite le caractère irréversible et irrémédiable de la mort. Mon grand-père s’était montré formel : il ne serait pas souhaitable d’y échapper car l’ordre naturel des choses avait été pensé pour le meilleur. Le bouleverser ne pouvait qu’apporter le pire. Avec le recul, il me semble que la vie ne manque pas d’humour pour s’être exprimée ainsi dans mes jeunes années par l’intermédiaire de mon grand-père. Quel dieu s’est donc moqué de moi ?

Ainsi, à six ans, je n’ai pas cillé en entendant la requête de pharaon. Si j’avais eu son pouvoir et son or, sa double couronne sur la tête, j’aurais exigé la même chose que lui. Tout au plus étais-je un peu déçue de constater qu’il ignorait la non-réversibilité de la mort et surtout la nuisance de sa suppression pour l’équilibre du cosmos. Mon grand-père a fait ce qu’on était en droit d’attendre de lui, il a protesté : il n’était qu’un modeste guérisseur et non un dieu procréateur.

– Je te tiens en ma plus haute estime, a insisté notre Horus. Je ne suis pas un patient ordinaire, je suis le roi du double pays, Amenhotep le troisième, petit-fils de Thoutmosêh le troisième qui a conquis le monde et l’a asservi sous sa géniale domination.

Mon grand-père ne voyait pas le rapport entre cette filiation prestigieuse et le fait de vouloir l’impossible. Moi je l’ai tout de suite vu. Si j’avais eu d’illustres ancêtres, je me serais aussi sentie autorisée à réclamer la lune. J’aurais eu les moyens de me l’offrir.

– Tu me demanderas en échange autant d’or que tu le souhaiteras et tu l’auras, je pillerai la Nubie tout entière, mais tu l’auras.

Mon grand-père a soupiré que le monde serait simple si la vie et la mort n’étaient qu’une question d’or.

Au premier mois de Peret, nous nous sommes réjouis de fuir la cour et de retrouver notre maison sur le fleuve. Il a fallu comme toujours dégager du sol avec les grands balais de paille dure tout ce que le Nil avait abandonné en se retirant puis récurer pour que disparaisse la boue séchée. Après trois jours, les pièces étaient sèches et propres, les meubles de nouveau à leur place. J’ai repris mon habitude de rêvasser sur la rive du Nil en regardant la montagne.

J’étais ainsi plantée lorsque mon grand-père, debout dans l’embrasure de la porte qui donnait sur le fleuve, a soupiré :

– Rien n’est immortel.

Je lui ai désigné du doigt la rive occidentale. Je ne sais pas s’il y a vu, comme moi, le géant endormi qui ne s’éveillerait jamais, peut-être n’a-t-il même pas compris que je « parlais » de la montagne, peut-être a-t-il cru que je lui montrais les morts, enterrés là-bas dans la vallée. D’ailleurs, quelle qu’eût été ma désignation, aucune n’était inexacte car si la montagne est immortelle, les morts qui y sont enterrés le sont aussi. Leur état ne saurait changer. Mon grand-père avait pour particularité d’être patient, d’expliquer les choses obscures, autant de fois que nécessaire.



– Tout cela n’est pas vivant, mon petit chat. Et ce qui n’est pas vivant ne peut mourir.

C’était exactement ce que j’entendais lui faire comprendre. Il suffisait de rendre pharaon pas vivant. Pour lui expliquer cela, j’ai pris la peine de formuler des mots, c’était assez rare pour que mon grand-père pose sur moi son regard attendri et malicieux.

– Peut-être as-tu raison, petit chat. De toute façon, il n’y a rien à perdre à essayer, même s’il s’agit de satisfaire un fou.

La mission de mon grand-père consistait à transformer une nature animale en une nature minérale, sans léser ses facultés de penser et d’agir. Une force d’homme aux propriétés géologiques conférant la conservation éternelle. Durant toute la saison de Peret, je me suis intéressée aux avancées de cette alchimie. La réflexion piétinant, j’ai fini par la laisser de côté. Je partais marcher le long du fleuve avec le chat Galette et tentais de découvrir des plantes inconnues. À la saison de Shemou, le souvenir même de cette mission m’avait échappé. Des malades venaient sans relâche réclamer des remèdes qu’il fallait faire bouillir dans la marmite en terre. Mon grand-père continuait à noter chaque nuit la position des étoiles dans des petits cercles tracés sur des tablettes d’argile. Cela le rendait pensif et d’une laborieuse humeur. Il inscrivait ensuite sur des papyrus des lignes de signes en conclusion de ses études. Cet hiver-là, il a aussi commencé à m’apprendre la signification de ces signes et à les reproduire. Il appelait cela « lire et écrire ». Avec les mots se façonnait ma pensée. Je vivais le commencement du monde.



Je grandissais avec distraction. Une année après l’autre. Toutes se ressemblaient, je ne leur accordais aucune attention. J’ignorais ce que l’on entendait par « profiter » d’un moment, d’une occasion, d’une personne aimée. Toutefois, une saison d’Akhet, le palais n’a plus été le même. Il y avait un nouveau venu parmi les enfants de « La maison de Nebmaâtrê est la splendeur d’Aton ». Il s’appelait Mosêh. Dans un premier temps, ma curiosité a été attirée par le mystère lié à son prénom, car ce mystère ressemblait au mien. À ma naissance, on m’avait prénommée Merit. À première vue, il existait en Égypte des quantités de Merit. Ce qui me singularisait par rapport aux autres, c’est que ce nom qui signifie « aimée » n’était accolé à aucun autre. Il y avait au palais une princesse Meritamon, « aimée d’Amon ». Plus tard, Amenhotep le quatrième appellerait sa première fille Meritaton, « aimée d’Aton ». Il y avait aussi des Meritrê, des Merithout, des Meritathor, toutes sortes de Merit, autant de Merit que de dieux, or notre pays regorgeait de divinités et ne refusait jamais d’en accueillir de nouvelles, venues de l’étranger. Moi, Merit, on ne m’avait donné aucun dieu pour m’aimer. Cela m’était apparu vers l’âge de sept ou huit ans. J’avais questionné mon grand-père mais il était resté coi, comme s’il n’avait pas entendu. Or voilà qu’un ou deux ans plus tard surgissait au palais un garçon qui se prénommait Mosêh. Mosêh signifie « engendré par » ou « fils de ». Il y avait en Égypte autant de Mosêh que de Merit et toujours associé au nom d’un dieu : Thoutmosêh (ou Djehoutymès), « engendré par Thot », Ahmosêh, « engendré par Amon », Ramosêh, « engendré par Ra ». Et enfin ce garçon, qui n’avait été engendré par personne. À mon image.

Mosêh était un garçon silencieux, non pas muet comme je l’étais, mais sur la réserve. Il avait les cheveux couleur cannelle et les yeux marron clair, c’était un garçon du delta que le prince cadet avait connu à l’école des scribes royaux de Men Nefer. La surprise venait de ce que ces deux-là n’avaient pas du tout le même âge et qu’il était improbable qu’ils soient devenus amis dans une salle de classe. Mosêh devait avoir une dizaine d’années lorsque Amenhotep en avait déjà treize. Lors des séjours qu’ils effectuaient ensemble, ils ne se parlaient presque pas, chacun restait muré dans son univers propre. Mosêh aimait se rendre sur le port que la crue du Nil rendait fonctionnel. Il regardait les bateaux qui apportaient du nord des matériaux lourds et chers que les ouvriers débarquaient pour les charger sur des carrioles tirées par des bœufs. Les pierres servaient pour la construction du « temple des millions d’années » du roi. Une année, Amenhotep en avait fait venir de si grandes qu’il avait pu se faire sculpter en géant. Il avait également fait sculpter Tiyi à ses côtés. L’immense couple royal en pierre semblait désormais monter la garde à l’entrée des terres de l’ouest. Leurs statues m’effrayaient plus que leurs corps de chair même si Tiyi criait plus qu’elle ne parlait et semblait toujours sur le point de se mettre en colère. De toute façon, je m’arrangeais pour ne pas me trouver en travers de son chemin. Au port, la reine ne se rendait jamais. Une vie y grouillait, des processions d’hommes fourmis portant des blocs sur le dos pour les mener jusqu’aux réserves.

Assise sur la berge, j’observais Mosêh sans me faire remarquer. À l’occasion d’un nouvel arrivage, il pouvait devenir bavard, il s’entretenait avec les marins ou les ouvriers. Des rumeurs circulaient à son sujet, ce n’était pas inhabituel, il se disait des tas de bêtises au sujet de beaucoup d’autres enfants, mais j’ai saisi avec avidité celles qui le concernaient. Certains le disaient fils d’Amenhotep. Cela n’était pas très crédible car Amenhotep endossait avec joie toutes les paternités qu’on lui attribuait, il se réjouissait de la naissance de chaque enfant engendré par lui dans le harem. D’autres ont éprouvé le besoin de préciser que Mosêh serait le fils que pharaon aurait eu avec Sitamon, sa fille aînée. Ce n’était pas tellement plus crédible car Amenhotep a fini par épouser ses deux filles aînées, Sitamon et Iset, et reconnaître le fils de la première : Smenkharê. D’autres rumeurs disaient que Mosêh serait le fruit d’un amour fugace que Sitamon aurait eu dans sa prime jeunesse, un enfant sans père identifiable. Cette possibilité était plus plausible que les premières. Il n’était pas correct qu’une future grande épouse royale, comme l’ambitieuse Sitamon rêvait de l’être, se soit offerte à un inconnu. Toutefois, Mosêh ne tenait rien de Sitamon. Au jeu des ressemblances, on aurait éventuellement pu lui trouver un air d’Henout, une autre des princesses, toutefois leur différence d’âge ne permettait pas de penser que l’une puisse être la mère de l’autre. On parlait aussi de Mosêh comme d’un fils de roi étranger. Souvent les rois voisins scellaient leur soumission à pharaon en lui confiant leurs fils pour qu’ils soient élevés à l’égyptienne dans l’amour et le respect du pays suzerain. C’était une coutume très courante à cette époque, c’est pourquoi l’hypothèse de Mosêh fils de roi était peu probable : ces princes étaient toujours reçus à la cour selon leur rang et nommés avec leurs titres. Pourquoi seul Mosêh n’aurait-il pas connu son lignage ?

Pour finir, j’ai retenu une curieuse explication car elle me plaisait plus que les autres, elle me faisait rêver et m’offrait avec Mosêh une sorte de parenté : mon prince aurait été descendant des rois envahisseurs, des rois venus de l’est, de Canaan, une terre de tribus nomades, des rois qui avaient régné sur l’Égypte juste avant que l’aïeul de pharaon, Ahmosêh, les en chasse. Mon grand-père prétendait parfois en secret que nous aussi avions eu pour ancêtres ces conquérants que l’histoire a retenus sous le nom d’Hyksôs. Il ne s’en vantait pas, ne cherchait pas à nous faire remarquer, car la mémoire des rois étrangers était honnie et les vrais Égyptiens nous auraient égorgés plutôt que d’envisager de partager l’air doux de ce pays avec l’ennemi absolu de leurs aïeux au sang pur. Comme Mosêh, comme les rois Hyksôs, la famille de mon grand-père était originaire du delta, le pays des terres fertiles, de l’humidité et des moustiques. L’implantation de mon grand-père à Ouaset était liée à la volonté de pharaon d’y créer sa résidence principale. Mes arrière-grands-parents étaient tous enterrés à Avaris, une ville du nord. Mon père, comme ma mère, venait de cette région, peut-être de la même lignée.

On pouvait comprendre, si Mosêh était effectivement un descendant direct de la famille royale Hyksôs, que pharaon ne le clame pas dans toute l’Égypte. Le peuple aurait demandé la tête de Mosêh, son sacrifice, son holocauste. Il était mon frère en danger, mon prince fragile, mon secret. Pour être honnête, ma version préférée comportait une invraisemblance majeure : il s’était écoulé presque deux cents ans depuis l’effondrement de la dynastie Hyksôs. Pourquoi les pharaons successifs, depuis le fils du combattant de la liberté jusqu’à notre gros Amenhotep, se seraient-ils astreints à conserver intacte la flamme de leur ennemi ? Il était préférable que je n’approfondisse pas cette hypothèse, que je la conserve dans mon cœur et dans mes rêves.

Quelle que soit son origine, de tous les enfants qui passaient la saison de l’inondation dans la maison de la splendeur d’Aton, Mosêh était le plus gentil. Le prince cadet, à la figure longue et triste, Amenhotep qui deviendrait le quatrième, était indifférent, il ne remarquait rien et ne se souciait de personne, sauf la nuit car il aimait observer le ciel et recherchait la compagnie de mon grand-père. Une multitude de petites filles bruyantes me bousculaient et me raillaient. Je les laissais faire car je ne voyais pas d’autre attitude à adopter. Me rebeller n’eût servi qu’à attiser leurs moqueries. De fait, au bout de quelque temps, elles se lassaient et ne se souciaient plus de moi. Parfois même, si j’avais attrapé à mains nues un serpent sous leurs yeux, finissaient-elles par me regarder avec respect et cessaient leurs bavardages de peur que j’en vienne à brandir sous leur nez mon arme vivante. Ma mère ne me défendait jamais. Tout au mieux me conseillait-elle de m’efforcer d’avoir l’air d’être normale. Je m’interrogeais sur le fait d’être « normale ». Il me semblait que je l’étais. Je me posais un nombre raisonnable de questions, je savais fabriquer des jouets acceptables avec des pierres et du bois, je pouvais préparer un repas mangeable et différencier les bonnes des mauvaises plantes afin de n’empoisonner personne. Tout cela me paraissait tout à fait normal, en tout cas pas moins que de courir dans tous les sens en tirant les cheveux d’une plus petite que moi.

Mosêh aussi était normal. Il ne se battait pas avec les autres garçons, il répondait d’une voix claire et posée lorsqu’un adulte l’interrogeait, il connaissait le secret des hiéroglyphes et aimait regarder les étoiles. Mosêh tentait parfois de me parler mais je me méfiais encore. Je le suivais lorsqu’il me le proposait mais m’en tenais à des démonstrations de la main ou des signes tracés au doigt dans la terre. Il comprit très vite que je connaissais comme lui les écritures. Il était très beau avec son pagne blanc qui faisait ressortir sa peau de pain d’épices. Tout en lui semblait d’or, l’éclat de ses yeux, quelques mèches de ses cheveux au soleil, ses bras et son torse. À ses côtés, je me faisais l’effet d’une petite noiraude sans intérêt. Je mourais d’envie de lui poser à mon tour des questions : connaissait-il ses parents ? Par qui avait-il été engendré ? Que faisait-il dans ce palais, loin de chez lui ? Mais je savais que si j’ouvrais la bouche, je perdrais la maîtrise de moi-même. Muette, j’étais reine en mon domaine. L’entrée n’était ouverte à personne si ce n’est à mon grand-père, que je considérais comme une partie de moi-même. Libérer le flux des mots était comme poser un pont entre la rive où je me tenais seule et celle où s’agitaient les autres. Je craignais cela comme la maladie. Et pourtant, je savais déjà que tôt ou tard, je céderais à la curiosité.



J’appris à Mosêh à entrelacer les roseaux pour réaliser des paniers, à couper la tête des serpents pour leur voler leur venin, à dessiner la carte du ciel dans la terre. Il tailla pour moi des calames et écrasa le carthame et la garance pour m’en faire des couleurs. Nous nous comprenions sans mots. La première saison il n’y en eut aucun d’échangé. Pas même au moment de nous quitter. Un matin, lui et le prince héritier avaient disparu, ils étaient repartis vers le nord, dans leur école. Je restai seule avec mes questions et mon inquiétude.



Tout le reste de l’année, mes pensées se sont élevées vers lui, je m’affolais de ne pas le revoir. Même le chat Galette, le si fidèle que nous retrouvions après chaque crue, n’était plus d’une grande efficacité pour me distraire. Je finis par interroger mon grand-père. Il se souvenait bien sûr de ce garçon doux et attentionné mais ne s’était pas soucié de sa provenance :

– S’il t’importait tant que ça, que ne l’as-tu questionné ? Il t’aurait répondu. Tu saurais s’il te faut l’attendre ou l’oublier.

Pour la première fois je mesurai l’importance de la parole et regrettai de ne l’avoir pas utilisée. Je repassai des milliers de fois dans ma tête toutes les questions laissées sans réponse par mes silences. Je me surpris à prier pour le revoir, et promis de faire taire dorénavant mon orgueil. Je priai Hathor parce qu’elle était femme et déesse de l’amour, je priai Amon parce qu’il était le maître de notre ville et avait présidé à ma naissance, je priai Seth et Ptah parce qu’ils veillaient sur le delta et par extension sur le salut de Mosêh, je priai Rê parce qu’il était notre soleil, je priai Thot car c’est lui qui ordonnait aux sages et aux scribes, ce que nous étions un peu, Mosêh et moi. Et demandai conseil à mon grand-père au sujet du dieu qui serait le plus efficace pour pardonner ma bêtise et m’aider à la réparer. Il me fit une réponse sibylline :



– Personne ne saurait dire quel dieu est supérieur aux autres. C’est une question d’habitudes et de croyances.

– Si je savais quel est le dieu de Mosêh, je pourrais le prier.

– Adresse ta prière au dieu inconnu qui domine l’univers et tu ne pourras pas te tromper.

– Et s’il n’existait pas de dieu inconnu ?

– Il en existe forcément un. Les Égyptiens adoptent sans arrêt, en l’honneur de nouveaux alliés, des dieux venus d’ailleurs, qu’ils ne connaissaient pas une génération plus tôt. Des dieux demeurés inconnus aux cœurs des hommes, il en existe encore beaucoup.

– Mais ce sont de tout petits dieux, sans grands pouvoirs, qui ne feront rien pour moi.

– Que peux-tu savoir de la puissance des dieux ? Tu ne connais que ce que l’on raconte autour de toi. Sais-tu que, selon la ville d’Égypte dans laquelle tu nais, on ne te raconte pas la même histoire ? Alors, comment peux-tu prétendre savoir quelle est la vraie ?

Lorsque j’étais encore très petite, mon grand-père m’avait raconté des histoires sur la création du monde. Il était né du Noun, cette eau boueuse que charrie le Nil lorsqu’il est en crue. Au commencement, il n’y avait pas d’air, pas de terre, pas d’hommes, pas de soleil, pas de jour, pas de nuit. Seulement le Noun. Et dans le Noun les forces nécessaires pour produire le monde. Dans une ville du delta, on racontait que le dieu Atoum avait pris forme dans l’informe et que d’un crachat il avait créé Chou, l’air, et Tefnout, l’eau. Lesquels avaient à leur tour créé Geb, la terre et Nout, le ciel. Et enfin, Geb et Nout avaient donné naissance à Osiris, Isis, Seth et Nephtys. Si j’étais née dans le delta, j’aurais prié Atoum. Mais plus haut, en Égypte, moins haut que Ouaset mais à mi-chemin disons, une autre ville, Khemenou, racontait que dans le Noun, il y avait huit forces : quatre grenouilles et quatre serpents, qui s’étaient alliés pour porter à la surface de l’eau un nénuphar et que de ce nénuphar était né le soleil. Alors, le soleil avait créé le monde. Dans ma ville, à Ouaset, on avait mélangé les deux histoires et on avait fait en sorte qu’Amon, notre dieu principal qui n’était pas le créateur du monde, lui soit relié d’une certaine manière.

Voilà ce que j’avais compris des contes de mon enfance, que l’on pouvait varier les versions, que l’important n’était pas l’exactitude des faits, la véracité de l’histoire mais le geste créateur. Mon grand-père n’accordait pas une grande foi à ces racontars. Il les trouvait imagés, simples, parfaits pour faire rêver une petite fille qui ne voulait pas se coucher tôt. Mais il s’est toujours refusé à me dire qu’il y croyait lui-même.

Ce que j’ai pu constater, lorsque j’ai commencé à voyager, c’est que partout dans le monde, les hommes ont cherché à comprendre le comment de leur présence sur terre en élaborant des récits, et bizarrement, tous se ressemblaient plus au moins. Au départ rien, ou plutôt pas grand-chose, un magma. Puis quelque chose qui sépare, qui distingue. Le ciel et la terre. L’eau et l’air. Le jour et la nuit. Le végétal et l’animal. L’homme et la femme. Séparer. Opposer. La vie naît des contraires. Comme jaillit le feu lorsque l’on frotte du bois sur de la pierre en prenant soin de dispenser la paille correctement.

Et puis nommer les choses. Les mots. La parole. On finit toujours par en arriver là : l’homme nomme, la chose existe.

Pour autant, je ne savais toujours pas à quel dieu sacrifier. Les huit mois d’attente avant la crue suivante se sont traînés. Jamais encore je n’avais connu la hâte de retourner au palais, je découvrais l’impatience, le tiraillement acide de la frustration et de l’incertitude. Certes, j’appris de nouvelles plantes, de nouvelles alchimies, je me mis à modeler la terre pour y trouver un apaisement. Il me fallait m’occuper sans cesse pour ne plus penser. J’aurais voulu entrer en communication avec mes semblables, ça aurait été un bon exercice pour le jour où je serais de nouveau face à Mosêh, mais je ne savais vraiment pas quoi dire. Il m’apparaissait que toute parole serait creuse. Mon grand-père me raconta qu’à l’origine, j’avais commencé à parler, vers deux ans comme beaucoup d’enfants. J’étais une enfant que ma mère aurait qualifiée de « normale ». Et puis je m’étais tue. Il semblerait que mon silence ait coïncidé avec la naissance du bébé que l’on présentait comme ma sœur et devait s’appeler Nefer, ce qui signifie « belle ». Ce devait être une caractéristique propre à mes parents que de ne pas terminer les prénoms de leurs filles. Avec la venue de Nefer, avaient pris fin mes tentatives pour nommer ce qui m’entourait. Je n’avais pas prononcé le prénom de ma sœur. Je l’avais regardée dévorer ma mère qui était déjà si faible et j’avais suivi mon père à la chasse.

Cette chasse, alors que j’avais à peine trois ans, est un souvenir net, toujours vivant. J’avais envie d’apprendre à lancer une pierre avec une fronde, à tirer à l’arc et à galoper seule sur un cheval plutôt que d’être coincée entre mon père et l’encolure. Je m’y sentais pourtant en sécurité, c’est la première sensation de mon corps gravée dans ma mémoire : le torse fort de mon père contre mon dos, ses bras fermement tendus de chaque côté de moi. Le vent fouette mon visage, la crinière du cheval ondule, mes cheveux qui viennent battre mes paupières me gênent mais je n’ose pas bouger les mains, la vitesse m’impressionne et me grise. Il y a dans cette chevauchée une quête que je devine désespérée. J’ai perçu la détresse de la sage-femme qui accouchait ma mère, et sur le visage de mon grand-père une douleur rentrée. Le sublime de notre cavalcade ne m’échappe pas, je le perçois dans mon corps avec le ressenti de mon père, comme un dernier éclat. Il n’est pas clair dans ma tête que ma mère vient de risquer sa vie et que peut-être elle se sera vidée de son sang lorsque nous rentrerons tout à l’heure. Mais je suis certaine que la force de cet instant va au-delà du plaisir viril d’être maître de l’animal qui accélère sous la commande de mon père. En cet instant, nous jouons notre bonheur. Mon père me parle, quelques mots hachés me parviennent à travers ce galop. Je ne réponds pas. Je ne comprends pas ce qu’il me dit. Aucun mot ne pourrait transcrire le flot de mes sensations.

Dans le désert, mon père met pied à terre. Il me soulève comme rien et me dépose sur le sol chaud. Nous marchons côte à côte, nous deux et le cheval. Mon père me montre du doigt un oiseau posé sur la branche d’un arbuste mort. Sans un mot, il prépare sa pierre, j’observe ses gestes, fascinée. Il se met en position, fait tournoyer sa fronde. L’oiseau, pas si bête, s’envole. Avec la rapidité d’un rapace, mon père a déjà projeté la pierre. La proie s’effondre sous mes yeux ahuris. Je suis heureuse et triste de cet exploit. J’ai envie de pleurer. Mais ce n’est peut-être pas seulement sur l’oiseau mort.

Lorsque nous rentrons à la maison, fourbus, ma mère a survécu. Mon grand-père a su lui administrer les potions qu’il fallait et l’enduire d’onguents aux effets magiques. Le bébé est très faible. Tout recroquevillé, petits poings serrés, paupières puissamment closes, il lutte pour gagner le droit à entrer dans ce monde. Mon père n’en fait aucun cas. Il caresse le front en sueur de ma mère. Il sourit. La perte de ma mère eût été une catastrophe. Celle du bébé, on s’en remettra.



La petite sœur a été courageuse. Elle a combattu durant plusieurs semaines avant de capituler. La belle est repartie comme elle était arrivée, en épuisant sa mère et sans même le regard de son père. J’ignorais que cette chose d’apparence inutile, ma sœur, manquerait autant à ma longue vie.

Je n’avais pas choisi de devenir muette. C’était un concours de circonstances. Au cours des semaines durant lesquelles ma mère avait tenté de sauver sa deuxième fille, elle n’avait pas songé à me parler. Mon père, quant à lui, était rentré tenir son rôle au palais. Lorsque les jours de fièvre et d’angoisse avaient pris fin, chacun s’était un peu replié sur lui-même. L’habitude du silence était prise. Au début, personne ne s’en était rendu compte. Nous étions tous en retrait. Ma mère me parlait parfois pour me demander un service ou un autre, que j’accomplissais volontiers dans l’instant. Nul besoin de mots pour cela. Elle avait mis du temps à se rendre compte que je ne parlais plus. Elle avait supplié mon grand-père de me préparer des remèdes miraculeux, ce qu’il avait fait par devoir. Mais à moi, il disait :

– Pourquoi fais-tu souffrir ta mère ? Tu ne crois pas que c’est suffisant ?

Il n’y avait rien à répondre à ça. J’étais une mauvaise fille. D’ailleurs, j’étais la vivante, l’imparfaite. Alors que l’autre, la petite morte, reposait désormais dans la gloire d’Osiris.

Au cours des sept ou huit années qui ont suivi, il m’est arrivé d’échanger quelques phrases avec mon grand-père car ma curiosité me portait à lui poser des questions. La première fois, c’était plus d’un an après la naissance et la mort du bébé, il m’a regardée avec un drôle d’air. Peut-être voulait-il dire quelque chose comme « Je le savais bien » ou « Tu exagères ! » L’année suivante, il m’a demandé la raison de mon silence, je n’ai pas répondu. Je n’avais envie de parler que pour poser des questions. Y répondre ne m’apportait rien. Et en quoi aurait-il été plus avancé si je lui avais expliqué que je n’avais rien d’intéressant à raconter, qu’à ma mère je ne savais jamais quoi dire ? Il m’en a reparlé parfois, car je peinais ma mère, la pauvre, elle n’avait pas besoin de ce chagrin supplémentaire. Puis il y a renoncé. Avec l’affaire Mosêh, il n’était pas mécontent de me faire toucher de près la bêtise de mon entêtement. Il n’était pas désolé. Il pensait tout bas : Eh bien, si tu ne dois jamais le revoir, au moins auras-tu reçu une bonne leçon. Certes, je l’avais comprise cette leçon. Toutefois je redoutais ce moment où il allait falloir rentrer dans le monde des hommes et des relations que l’on doit tisser avec eux.

Les souvenirs suivent de curieuses circonvolutions. L’enfance est si brève, si lointaine, si peu compréhensible, comment se fait-il que l’on puisse en faire remonter les images et les sensations avec tant de netteté ? Elle semble avoir duré des siècles lorsque les siècles eux-mêmes sont passés inaperçus. Mon père, je pensais l’avoir oublié. Pourtant, à l’évoquer, je viens de ressentir notre chevauchée comme si elle datait de la semaine dernière, je peux percevoir son souffle dans mon cou, la puissance de son torse sur mon dos nu, sa force d’homme dont les bras m’encerclaient. Quel âge avait-il ? Peut-être vingt ans. Rien, un âge tendre encore. J’ai vu depuis tant de jeunes hommes franchir leur première vingtaine avec l’âme joueuse et désespérée des enfants ou des grands malades, et se montrer si incapables de s’occuper d’eux-mêmes, comment mon père avait-il pu être si fort ? Il était si habile avec cette petite fille de trois ans qu’il tenait serrée contre lui tandis que sa jeune épouse risquait sa vie pour en mettre au monde une deuxième. Lorsque, deux saisons plus tard, on m’a demandé de m’incliner devant la momie de mon père, c’était une abstraction. La cavalcade s’était tapie dans ma mémoire, ne demeurait de lui qu’un visage aux traits flous. Ma mère sanglotait en oubliant de trouver dans la maternité la moindre consolation.

Mon grand-père était sans doute un bel homme, je le voyais comme un vieillard. À tenter de rétablir les âges exacts de ma parentèle, j’évalue enfin la mesure d’une vie ordinaire. Je suppose qu’au moment où mon grand-père m’a recueillie pour me servir de père et bien souvent de mère, il devait avoir environ quarante-cinq ans. Je l’ai toujours connu avec des cheveux blancs, un dos droit, des yeux souriants. Il n’était ni grand ni large d’épaules, mais il avait le pas sûr de ceux qui n’ont jamais peur. Deux domestiques dont la petite maison avait été construite sur la terre sèche, le mari et la femme, se chargeaient de l’ensemble des tâches de notre maisonnée : le ménage, les repas, la préparation des bains pour faire macérer les herbes, le moulage des tablettes d’argile, les courses. Cela me laisse songeuse sur l’obligation que me faisait mon grand-père de me rendre au marché avec cette répugnante régularité. Que voulait-il m’enseigner en s’acharnant ainsi ? J’aimais pêcher sur le fleuve dans une petite barque plate amarrée devant ma chambre, pour le seul plaisir de guetter le poisson.



Les saisons passées à attendre Mosêh dans l’espoir vague de son retour me guérirent de toute patience. J’arrachais nerveusement les plantes avec leurs racines, subissais les remontrances de mon grand-père, n’accordais plus le même soin à la récolte de serpents de sorte que je me fis mordre par l’un d’eux et expérimentai les fièvres interminables et secouées de frissons. Une fois le danger passé, j’essuyai la première colère de mon grand-père. Mon inattention avait failli me coûter la vie ! Il avait déployé toutes ses connaissances pour mettre au point l’antidote. Cette aventure nous permit de constater que mon corps était devenu plus résistant. Quelque temps plus tard, marchant pieds nus dans les herbes hautes au bord du fleuve, je me fis mordre de nouveau. Cette fois, la douleur fut moindre, je pus remonter sans mal jusqu’à la maison, m’allonger sur mon lit en attendant que ça passe. Certes, la nuit, j’eus de la fièvre et des frissons mais, au matin, sans avoir eu à avouer ma faute, j’étais presque sur pied. L’expérience était intéressante. Elle valait la peine d’en avertir mon grand-père au risque d’essuyer de nouveau sa colère. Je ne me souviens plus d’avoir été grondée.



Mon grand-père me saigna pour étudier la composition de ce qui coulait dans mes veines. Il me parla d’immunisation par le mal, il était surpris et ravi. Me revint alors en mémoire la demande immature de notre roi, cinq années plus tôt. Inoculer la mort pour mieux la parer. C’était proche de ce que j’avais dit : on ne pouvait devenir immortel qu’en cessant d’être vivant. Mon grand-père se montra intéressé. Il dit :

– Ah tu te souviens de ça !

Enfant, j’avais une bonne mémoire, je me souvenais de beaucoup de détails car j’étais très attentive. C’était lié au fait que, contrairement aux autres enfants, je ne faisais pas partie d’une fratrie, je n’appartenais à aucune bande, je ne jouais pas avec les autres. Je me contentais d’écouter leurs éclats de voix. J’ai eu une enfance plus privilégiée que la moyenne car je n’ai manqué de rien, j’ai reçu une éducation. Cet esprit ouvert et curieux m’a servi par la suite. Toutefois, je ne pourrais pas dire que ce fut une enfance joyeuse. D’autres, plus pauvres, plus éprouvés, ont connu plus de joies. J’observais les adultes, les autres enfants, les animaux, les plantes et la montagne qui servait de tombeau à nos rois et à leurs familles. Je connaissais l’ennui des enfances solitaires. Je ne l’identifiais pas comme tel car il me semblait être capable de me suffire à moi-même, de me raconter des histoires, de rire d’un rien, de me bâtir un petit univers personnel et de m’y sentir à l’aise. Cette première rencontre avec Mosêh, les mois vides qui suivirent, m’ont renvoyée à ce que ma vie comportait de creux. L’étude, la contemplation, la pêche et les marches dans la montagne ne suffisaient plus pour remplir mon esprit tendu vers cet événement qui n’arriverait peut-être jamais, le retour de Mosêh. Si je ne m’étais pas déjà sentie seule, c’était que je n’avais encore rencontré personne me donnant l’impression de ne pas l’être. Lorsque l’on a goûté à la communion des esprits, le retour à la solitude n’est plus possible, aussi m’arrivait-il de maudire Mosêh d’être apparu dans mon existence.

Et puis, peu avant la saison de l’inondation, le prince héritier, le fort, le brillant, mourut. Le prochain maître du double pays serait donc cet échalas étrange qui parcourait les jardins en se parlant à lui-même. Mon grand-père en était satisfait. Il lui avait enseigné quelques savoirs et avait pu constater que le garçon avait soif d’apprendre et de comprendre. Amenhotep qui deviendrait le quatrième rentra s’installer définitivement auprès de son père afin d’apprendre le métier de roi. Cela me désespéra car je ne voyais plus sous quel prétexte Mosêh, qui étudiait toujours à Men Nefer, reviendrait au palais de Medinet Abou. Lorsque la crue s’annonça, j’accomplis les gestes traditionnels à la va-vite, il me fallait être fixée sans attendre. L’impatience me rendait fébrile en toute chose.





– Et alors, tu l’as revu ? Il était là ? Ce Mosêh, c’est le Moïse de la Bible ?

– S’il vous plaît, mademoiselle, vous la fatiguez. Et puis, l’heure des visites est terminée.

– Je vous en prie, cinq minutes encore.

– Demain, revenez demain. C’est assez pour aujourd’hui.





Nous étions de retour dans la maison de la splendeur d’Aton. Ma mère m’a serrée dans ses bras. J’avais grandi, elle me reconnaissait à peine, disait-elle avec fierté. De son côté, elle ne vieillissait pas vraiment. À peine avait-elle dû atteindre la trentaine. Les onguents et les huiles dont bénéficiaient les femmes du palais conservaient sa peau dans un état d’éternelle jeunesse. Le luxe lui seyait bien. En ville, sur la rive orientale du fleuve, les femmes épaississaient avec les grossesses, se tassaient sous les charges, perdaient leurs dents et leurs cheveux à un âge beaucoup plus tendre que celui de ma mère. On venait d’annoncer le mariage du prince avec Nefertiti, la fille de Ay. Ma mère a dit :

– Il faudra songer à te marier, toi aussi.

J’avais dépassé ma première dizaine d’années d’existence. Je n’ai rien répondu car il n’était pas encore utile d’évoquer Mosêh. J’ai eu crainte qu’on ne l’ait fiancé déjà. Je soupçonnais que la vie pouvait être mal ordonnée, même si, au fond, je ne l’envisageais pas vraiment. C’est la force des enfants de croire au destin parce qu’ils ont senti leur cœur battre pour la première fois.

Je me promenais seule dans les jardins car désormais le prince Amenhotep n’avait plus la liberté de ses mouvements. Plusieurs jours ont passé ainsi. Puis je l’ai aperçu, à cheval, rentrant de chasse avec des compagnons du prince et ses frères du harem. De loin, j’ai su que c’était lui, Mosêh. Quelque chose en moi s’est apaisé car j’avais eu raison d’espérer. Dès lors, il m’était égal d’attendre encore. Nous étions dans la même enceinte, respirions le même air, le reste pouvait traîner en longueur.

Plusieurs jours se sont de nouveau écoulés avant de le revoir. Il n’avait pas tellement changé, ni même grandi. Il se tenait debout dans une des cours derrière le palais de la reine. Il jouait avec un scorpion qu’il exaspérait du bout d’un long bâton. Il ne me voyait pas. J’ai pris tout le temps de l’observer, ses cheveux cuivrés, ses yeux pailletés, sa peau dorée. Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? me suis-je interrogée. Pourquoi m’être morfondue tant de mois pour ce garçon-là ? Je trouvais la chose soudain absurde. Il me semblait que mon imagination m’avait joué un mauvais tour. Je m’étais perdue en elle. J’avais cristallisé sur un petit garçon toutes les attentes de ma vie. Que pouvais-je bien en faire désormais, de ce garçon, de ces attentes, de cet espoir… ?

Je me suis détournée pour fuir. Il serait bien temps de le retrouver un autre jour, lorsque l’enfant réel aurait détrôné l’image que je venais de passer des mois à construire. Il a entendu le bruit des feuillages qui me dissimulaient, il a levé la tête, je l’ai vu froncer les sourcils, puis sourire et m’appeler Merit. Je me suis mise à courir en l’entendant se lancer à ma poursuite. J’étais très endurante, je pouvais courir des heures sans me fatiguer, mais je n’étais pas très rapide. Son visage était rouge lorsqu’il est parvenu à arrêter ma course.

– Et alors, tu ne veux plus être mon amie ? a-t-il dit en reprenant son souffle.

Je me demande aujourd’hui ce qui me traversait l’esprit. Attendre quelqu’un si longtemps avec autant de constance, et se découvrir incapable de profiter de l’instant désiré. Je ne tentais plus de m’enfuir. Il s’est assis sur l’herbe en me faisant signe de m’asseoir à côté de lui. J’ai obéi.

– J’espérais bien que je te verrais, a-t-il dit.

Je voulais lui dire « Moi aussi » mais ça ne sortait pas. Il n’était pas surpris, je n’avais rien dit non plus l’année précédente. Il grattait la terre avec une pierre. Si je voulais satisfaire ma curiosité, il fallait que je me lance. Son visage fixait le sol, ces miettes de terre qu’il déblayait de la pointe de son caillou. Il exprimait une certaine gêne à présent. Que pouvait-il me dire à part cela, qu’il était content de me voir ? Je me demandais si les bruits qui avaient couru sur lui pouvaient être vrais, s’il était un fils que Tiyi aurait eu d’un dignitaire de cette cour, un fils de Sitamon ou d’Iset. Ou s’il venait, comme moi, d’un pays de l’est.

Je me suis lancée :

– D’où viens-tu ?

Il a levé la tête d’un coup, étonné d’entendre pour la première fois le son de ma voix. Elle était rauque comme lorsqu’on se lève le matin et que la nuit a été fraîche. C’était une voix brute, peu entraînée à la conversation. Je suis restée un peu interdite par mon audace et par sa stupéfaction. Je craignais qu’il ne commente l’événement. Qu’il dise quelque chose comme « Ah, mais tu sais parler ! », une phrase à laquelle il me serait impossible de répondre ou bien seulement par une banalité, « Eh bien oui, tu peux le constater », ce qui aurait clos tout ce que je pouvais avoir à lui demander, à lui dire, à échanger avec lui.

– De Men Nefer, de l’école des scribes royaux, mais cela tu le sais, j’imagine. Sinon, je viens du delta. Près d’un bras du fleuve, il y a une famille dont la mère m’a nourri. Mais ce n’est qu’une famille parmi d’autres, ce n’est pas la mienne.

– Si tu vas à l’école royale, c’est que tu es fils de prince.



– Peut-être, peut-être pas. Les fils de prince, on sait qui ils sont, leurs pères les ont envoyés en témoignage de paix. Ils savent d’où ils viennent. Ils ont des noms de leurs pays. Mosêh n’est pas un nom qui vient d’ailleurs. C’est égyptien. Je suis égyptien.

– Tu ne te demandes pas pourquoi tu es ici ?

– Parce que je suis l’ami du prince. Tu crois que je suis trop jeune pour être son ami, mais c’est la vérité, il n’a pas de meilleur ami que moi. Comme toi, c’est quelqu’un de bizarre. Parfois il parle sans s’arrêter, de manière exaltée, parfois il se tait durant des jours, comme toi. Je l’écoute, je ne lui demande rien. Depuis deux années, il s’est attaché à moi. On ne pouvait pas prévoir qu’il deviendrait l’héritier de son père. Il voulait être scribe. Ce n’est pas un guerrier.

– J’aurais bien aimé être scribe.

Ma remarque le laisse songeur. Il pourrait répondre : « C’est dommage que tu sois une fille. » Ou alors : « Tu écris déjà très bien. » Et cela me déplairait car je sais que j’écris aussi bien que les élèves de l’école des scribes royaux, il m’arrive de recopier sur les papyrus les tablettes de terre gravées que mon grand-père estime être les plus importantes. Quant à regretter d’être une fille, qu’y faire, les regrets sont vains. D’ailleurs, je ne regrette pas. Ou seulement d’être si différente des autres enfants qui vivent dans des familles grouillantes de monde et sont un parmi de nombreux enfants, capables de s’intégrer dans un jeu, une vie quotidienne, un avenir.

L’année qui venait de s’écouler dans l’attente m’avait fait prendre la mesure de ma misère. J’avais souffert de solitude, sans le savoir encore. Je pensais avoir souffert par amour. Mais au fond, ce n’était pas de l’amour. C’était, en creux, la conséquence de m’être liée avec un autre être humain. Son absence avait révélé la fadeur de mon quotidien dont les journées s’étendaient sans amusement. Ce que j’avais supporté jusque-là et même apprécié, travailler avec mon grand-père, participer aux cueillettes, à la capture des serpents pour leur faire cracher leur venin, écouter les explications sur la composition des roches, l’agencement des étoiles, toutes ces choses qui m’avaient semblé pouvoir remplir une vie tant elles étaient passionnantes, bien davantage que de courir en criant avec une bande d’enfants, m’étaient apparues au fil des mois comme insuffisantes à apporter le bonheur. J’aurais échangé tout mon savoir contre le sourire d’un de mes semblables, contre une présence.

Il m’était impossible de l’expliquer à Mosêh. À l’école royale, il ne connaissait pas la solitude. Dans sa famille nourricière, je supposais qu’il avait des frères et des sœurs avec lesquels jouer ou se disputer. Lui dire : « J’aurais bien aimé être scribe » était idiot au fond. Lui dire : « J’aime copier, j’aime écrire », voilà qui aurait été juste, car je n’avais jamais envisagé de mettre ma calligraphie au service de quiconque. Ce que je voulais exprimer, c’était plutôt : « J’aimerais fréquenter l’école des scribes royaux avec toi. » Oui, cela aurait été la phrase juste.

Je suppose que c’est ainsi qu’il le comprit. Il répondit : « Moi aussi », dans un souffle, c’était presque inaudible. Lui aussi aurait aimé que je sois dans son école, voilà ce que je compris, et je pense encore que c’était bien ce qu’il fallait entendre. J’aurais aimé lui raconter que mes ancêtres à moi n’étaient pas d’Égypte, qu’ils venaient d’un pays au-delà du désert. C’était trop tôt. Mon grand-père m’avait appris la discrétion. On ne raconte pas n’importe quoi aux inconnus. Pour cela, je lui ai obéi au-delà de ses espérances.

C’était déjà beaucoup pour une première conversation. Je prétendis devoir aider ma mère. Mosêh dit qu’il me verrait dans les jours à venir mais pas le lendemain car il accompagnait les Amenhotep, père et fils, à la chasse. La nuit venait de s’annoncer, grise, saupoudrée de rose et d’orangé. La douceur de l’air transportait des effluves de jasmin. On entendait, vaguement feutrés, des cris d’enfants au loin, venant du harem, des voix d’hommes se mêlaient aux braillements des paons et aux bruissements d’ailes des colombes et des pigeons. On sentait autour de nous une vie qui ne demandait qu’à nous happer.


***

Il y a bien longtemps – mon grand-père parlait de centaines d’années avant la famille des Ahmosêh et Thoutmosêh –, juste avant les rois hyksôs que les Égyptiens haïssaient parce que la famille royale actuelle se faisait gloire de les avoir chassés, transmettant de génération en génération l’admiration qui lui était due ; avant tout cela, disait mon grand-père, un homme de nos ancêtres, nommé Yacob, venu de l’est, du pays de Canaan, avait traversé le désert et, par son intelligence, était devenu le plus proche ami du roi d’Égypte. À partir de là, il existait plusieurs versions que mon grand-père variait selon son humeur.

La plus glorieuse prétendait que les fils de Yacob, puis ses petits-fils avaient appris à exercer le pouvoir et étaient devenus maîtres de l’Égypte à la place des rois égyptiens. Pendant plus de cent ans, les descendants de Yacob auraient gouverné la Basse-Égypte. Les rois étrangers avaient apporté avec eux le cheval et le char, ils n’avaient pas utilisé la violence ni été de mauvais souverains mais ils avaient le tort de n’être pas égyptiens. Quelques héritiers de Yacob auraient été occis par Ahmosêh, le valeureux aïeul de notre souverain, mais serait demeurée dans le delta, dans la région d’Avaris dont j’étais issue, une vaste descendance que la nouvelle dynastie aurait réduite au statut de main-d’œuvre bon marché. Le peuple d’origine étrangère s’était soumis car où serait-il parti ? Nous-mêmes, si nous avions souhaité quitter l’Égypte, où serions-nous allés ? Vers l’est, certes, mais ensuite ?

Une version plus raisonnable cantonnait mon ancêtre Yacob venu de Canaan au rôle de conseiller. Il n’aurait jamais pris la place du roi, ni ses enfants celle des princes successifs. Il y aurait plutôt eu une sorte d’entente entre mon ancêtre et ce roi car tous deux étaient originaires de Canaan. Lorsque les rois hyksôs avaient été chassés par Ahmosêh, le peuple venu de Canaan sous leur règne serait resté. L’histoire était proche, à la différence qu’elle faisait de mon ancêtre non pas un roi mais un simple témoin.

À l’époque où mon grand-père me racontait sous le sceau du secret les aventures de son ancêtre, j’écoutais d’une oreille distraite. J’ignorais qu’il me viendrait un jour de l’intérêt pour ce peuple de l’est, qu’il me faudrait reconstituer son histoire pour la transmettre. Ma mémoire a déformé les récits de mon grand-père. Elle avait de quoi s’y perdre. Ne serait-ce qu’à cause des noms. Car le roi hyksôs qui aurait accueilli mon ancêtre Yacob se prénommait, lui, Yacob-her. Lorsqu’il m’a fallu établir des faits, cela n’a plus été possible, ma confusion était trop grande. Alors, j’ai brodé, j’ai comblé les vides, j’ai rêvé pour faire rêver.



Peut-être n’y avait-il pas de mystère au sujet de Mosêh, peut-être n’était-il qu’un orphelin ordinaire élevé par une famille honorable du delta. Ne pas connaître la vérité à son sujet attisait mon imagination. Je souhaitais tant le rapprocher de moi que je lui prêtais mes ancêtres pour le faire entrer dans ma famille, je le voyais prince héritier de Yacob-her. La réalité était peut-être décevante : un haut fonctionnaire décédé, un enfant qu’Amenhotep souhaitait voir élever dignement…





Dès lors que je fus entrée en communication avec Mosêh, tout devint simple. Ma mère, sur les conseils de Tiyi, décida de me marier. Il est vrai que la reine, qui mariait ses filles avec leur père les unes après les autres, était une conseillère conjugale remarquable. Je répondis que je n’épouserais personne d’autre que Mosêh. Elle fut si surprise d’entendre ma voix qu’elle s’empressa de déclarer qu’elle mettrait tout en œuvre pour que l’union se fasse. Son visage affichait un sourire tel que je conçus des remords à ne pas lui avoir parlé plus tôt. Peut-être aurais-je eu droit aux petites attentions qu’elle réservait aux princesses.

Mosêh n’était pas (officiellement) de sang royal, aussi Tiyi répondit-elle pourquoi pas, si cela pouvait nous attacher tous deux au jeune pharaon. Il était temps de constituer la cour du quatrième Amenhotep. Unir deux de ses amis d’enfance ne paraissait pas une mauvaise idée. Mosêh était bien classé dans son école et représentait l’avenir de l’Égypte, il était lettré, sensé, pratique et courageux. Ainsi, l’été de mes onze ans, la reine Tiyi me décréta-t-elle fiancée à Mosêh. Il avait donné son accord, mais avait-il eu le choix ?

J’expérimentai l’étonnante subjectivité du temps. Des mois d’attente et d’incertitude au cours desquels les journées duraient mille heures et soudain, en quelques semaines, les retrouvailles, les fiançailles, la promesse de passer le reste de mes jours auprès de mon bien-aimé. Cette accélération du temps, je l’ai vécue maintes fois, comme j’ai vécu aussi son ralentissement et parfois même son immobilité. Avoir découpé le temps de manière organisée et immuable est une convention pratique pour la communication entre les êtres mais qui ne reflète en rien la réalité.

Il n’était plus question que Mosêh retourne étudier dans le delta, il était affecté au premier cercle entourant le prince héritier et destiné à le suivre tout au long de son règne. Par conséquent, lui aussi demeurerait désormais à Ouaset. C’était chose heureuse. En revanche, lorsque Tiyi eut marié, comme prévu, son fils à l’une des filles de Ay, il fut tenu pour acquis que je ferais partie de la suite de la nouvelle princesse. Une perspective peu enthousiasmante. Je voulais retourner au bord du fleuve, dans la maison de mon grand-père, ne pas devenir une personne terne et policée comme ces hordes de courtisanes. J’étais tiraillée. Pour rien au monde je n’aurais voulu revivre l’année écoulée, seule et misérable, noyée dans un doute trop grand pour moi. De là à me réjouir de plonger dans la grande mer de la vie conventionnelle, l’écart était trop important, je n’avais pas eu le temps de bâtir le pont.

Ma mère s’attendait à des manifestations de joie de ma part, elle resta sur sa faim en voyant mes yeux s’agrandir chaque jour davantage, et mon sourire se figer. « Bien sûr, tu n’es jamais contente » fut très exactement son commentaire pour résumer mon attitude. Je ne pouvais pas en disconvenir. Je me disais que j’avais peut-être été dotée d’une nature ingrate qui me refusait de jouir pleinement de la vie.

La chronologie des années suivantes m’échappe. Se bousculent pêle-mêle des images de rituels, de jours fastes, de nouvelles errances dans ma barque sur le fleuve car, encore trop jeunes pour vivre en mariés, nous étions dans l’attente du jour où l’on nous autoriserait à partager la même couche. De toute évidence, notre demeure serait dans l’enceinte du palais royal où Mosêh s’était déjà installé. Ma mère exultait de prendre la main sur mon éducation. Elle m’inculquait les règles destinées à faire un jour de moi, si je me montrais à la hauteur, gouvernante de la maison de Nefertiti, comment me courber, marcher à petits pas, sourire sans montrer mes dents ou bouger mes mains comme le font les danseuses. Depuis que j’avais accepté de parler, rien ne me différenciant plus des autres adolescentes, ma mère ne voyait plus d’obstacle à une carrière future.



Ces années sont floues car elles ne présentent rien de notable, ni souffrance ni joie particulière. Je ne vivais pas davantage aux côtés de Mosêh mais je le voyais souvent, et nous nous entendions bien, pas du tout comme de jeunes amoureux mais plutôt comme deux enfants qui volent un peu de temps pour jouer ensemble, courir au bord de l’eau, se raconter des bêtises sur les jours qui passent. Mosêh était mon premier véritable ami. Qu’il soit destiné à devenir mon mari était pour moi chose abstraite. En l’absence de parents, je n’avais pas d’idée sur le mariage. Mosêh avait eu des amis à l’école de Men Nefer mais aucun ne lui avait été aussi proche que moi, m’assurait-il. Nous étions émerveillés par la fluidité des paroles échangées, par la douceur de nos gestes d’attention. Nous aimions rire et faire des blagues. Le sinistre Ay nous avait à l’œil, ce qui nous rendait plus acharnés encore à vouloir lui jouer des tours. Il nous savait coupables de ses papiers déplacés, des sandales dépareillées qu’il retrouvait au pied de son lit après la sieste, du sang de bœuf dans sa coupelle d’encre.

Ce sont des années heureuses dont je n’ai pas suffisamment profité par insouciance. Si j’avais pu soupçonner qu’elles seraient mes dernières années de vie véritable, j’aurais savouré autrement les figues mûres, les dattes sucrées, le miel dont on imbibait les galettes, la viande tendrement rôtie saupoudrée de mélanges d’épices, j’aurais étanché ma soif en mesurant chaque gorgée d’eau claire qui glissait dans ma gorge, j’aurais tourné mon visage vers le soleil pour le sentir brûler sur ma peau et goûté la fraîcheur du Nil sur mes jambes toutes chaudes. J’aurais humé la douceur des parfums sous les arbres en plein midi et ronronné à la nuit tombée auprès du feu sur lequel mon grand-père faisait bouillir ses décoctions. Je me serais frottée contre la fourrure de ma couverture en peau de mouton pour en savourer la chaleur dans le froid de la nuit.



Bien sûr, au cours de ces années, j’ai fait tout cela, mais sans y penser, sans que le plaisir de chaque sens éveillé monte à ma conscience. Et plus tard, lorsque mes sens se sont éteints, j’ai songé à ces instants où la vie me traversait, où une douleur pouvait être apaisée, où la joie était violente et fragile. Mais cette vie-là était perdue. Le pire est que, bien longtemps, je n’ai même pas eu conscience de cette perte. J’ai traversé le temps avec désinvolture et fatalisme : advienne que pourrait, qu’y pouvions-nous, humains ?



Mon grand-père ne se serait pas permis de critiquer Amon, qui régnait sur notre ville en dieu jaloux et puissant. Nous, simples gens du peuple, n’avions pas accès aux coulisses des temples mais nous pouvions assister une fois l’an à la sortie d’Amon et d’Amonet, ainsi qu’aux longues processions de notre clergé. Pas non plus question de critiquer les serviteurs d’Amon, mais dans le secret de notre maison, et en l’absence des deux domestiques qui s’occupaient de nous, mon grand-père suggérait qu’Amon était le serviteur du clergé bien plus sûrement que l’inverse. Il était temps, disait-il, que les hommes se débarrassent de leurs représentations enfantines pour se tourner vers un au-delà plus infini, plus insaisissable. Notre acharnement à vouloir tout expliquer, depuis la création du monde jusqu’à l’agencement de nos journées, nous conduisait à nous laisser manipuler par des gens avides de pouvoir et de richesses, des chacals dépourvus de scrupules.

– Pour être libre, disait mon grand-père, il faut accepter une part de mystère.

Je ne voyais pas en quoi. Ne pas savoir était pour moi comme ne pas voir. La nuit, on a l’illusion d’être libre mais on se cogne et on trébuche.

La seule personne dont mon grand-père ne craignait pas les indiscrétions était Mosêh. Il lui arrivait de parler en sa présence, de lui montrer les cartes qu’il avait réalisées des étoiles dans le ciel, de lui parler de l’invisible et de la chance que nous avions de voir chaque jour le soleil se lever, chaque soir le soleil se coucher. C’était à cela, affirmait Mosêh, que l’on voyait bien que mon grand-père n’était pas égyptien, car il y avait dans le delta, notamment autour de la ville d’Avaris, des étrangers qui tenaient des propos presque similaires au sujet du mystère et de l’infini, tout en rendant grand hommage au dieu de leur région, l’infernal Seth. Mosêh disait que les Égyptiens avaient le mérite d’être très tolérants, d’accueillir des dieux étrangers et même de leur bâtir des temples.

Mosêh adorait les dieux, tous les dieux, car il adorait les histoires et chaque dieu en véhiculait une. J’étais comme lui, plus avide de contes que de foi. J’aimais plus que toute autre la passion d’Isis pour Osiris et la patience avec laquelle elle avait parcouru le monde pour retrouver chaque morceau de son mari après l’horrible fratricide perpétré par Seth. Qu’est-ce que la métaphore du sexe manquant d’Osiris, dévoré par un crocodile, était censée nous apprendre ? Les dieux eux-mêmes étaient agités par des violences humaines. Ils aimaient, haïssaient, se battaient, se jalousaient, s’entretuaient. Mon dieu préféré était Thot le sage, celui qui se tenait le plus éloigné des vices humains, celui qui représentait l’élévation de l’homme.

Il existait d’autres peuples avec lesquels je n’avais eu aucun contact, dotés, comme nous, d’un panthéon de dieux anthropomorphisés. Un de ces peuples était composé de commerçants venus de l’autre côté de la Méditerranée, mon grand-père en avait rencontré jadis lorsqu’il vivait dans le delta. Leurs histoires étaient aussi épiques que les nôtres. Mais ils étaient divisés en petits royaumes et ne cessaient de faire la guerre à leurs voisins ou même de batailler entre eux. Selon mon grand-père, ce n’était pas un peuple glorieux et plein d’avenir car il ne connaissait pas notre belle unité à l’égyptienne. Certes la civilisation minoenne insulaire s’est éteinte depuis mais, pour le reste du continent, les Grecs avaient alors encore de beaux siècles devant eux. Personne, pas même mon grand-père, n’est à l’abri d’une erreur d’appréciation.

Le prince héritier questionnait Mosêh sans relâche, lui aussi avait faim de connaissances. Depuis des générations, les rois d’Égypte avaient dû se courber devant le clergé tout-puissant. Thoutmosêh le troisième, lui-même, avait dû attendre le bon vouloir des prêtres d’Amon avant de pouvoir régner, car ils préféraient soutenir sa tante et belle-mère Hatchepsout. Notre propre roi, Amenhotep, ne pouvait prendre aucune initiative sans s’assurer du soutien du clergé. L’idée que le clergé d’Amon avait confisqué à son avantage le dieu de la ville faisait son chemin dans la tête de quelques-uns, à commencer par celle du prince héritier.



Lorsque j’ai eu quatorze ans, je suis entrée dans la maison de Mosêh, trois pièces donnant sur le jardin privé du prince héritier. Nous avons été déclarés officiellement mari et femme. Mosêh m’a fait présent d’une bague en or, suffisamment large pour occuper presque toute la première phalange de mon majeur et sertie d’une imposante turquoise. À l’envers, il avait fait inscrire nos noms en hiéroglyphes. La reine Tiyi en personne a offert le banquet marquant le début de notre nouvelle vie. Elle avait fait venir de toute la Méditerranée des plateaux de fruits acides ou sucrés dont les saveurs se mêlaient aux viandes dorées. Elle avait fait livrer d’abondance des jarres de bon vin et cuisiner des milliers de pâtisseries au miel et aux amandes pilées. Pour la première fois, ma mère était fière de sa fille. Il lui semblait enfin que j’avais un destin à accomplir et que celui-ci collait avec ses ambitions palatiales. Pour que le faste soit si grand, Mosêh devait avoir un lien inavouable mais réel avec la famille royale.

Avant la première nuit où nous nous sommes connus comme mari et femme, une jeune servante, offerte par la princesse Sitamon, s’était acharnée à m’épiler entièrement avec du miel. Désagréable sensation. Poisseuse, collante, atroce. Puis elle m’avait frottée ardemment, huilée, parfumée, coiffée et maquillée, au point que je n’étais plus moi, mais une sorte de poupée destinée à la distraction de Mosêh. Il a ri en me voyant. Vexée, j’ai haussé les épaules et me suis détournée.

– Ne te fâche pas, m’a-t-il dit, si je ne te connaissais pas, j’aurais dit que tu es la plus belle femme que j’aie jamais vue, si je ris c’est que j’imagine ce que tu penses et combien tu dois détester cette apparence.

Il me connaissait bien. À présent qu’il avait mis des mots sur mon malaise, j’appréciais d’être une autre, d’offrir cette autre plus belle que moi à Mosêh qui la méritait. Lui aussi avait été lavé, huilé, parfumé. Il posa doucement ses lèvres dans le creux de mon cou. Il n’était pas inexpérimenté car le prince lui avait offert son initiation avec des femmes de son harem. Je n’avais qu’à me laisser guider. Je me disais : C’est un moment que j’attends depuis si longtemps, et aussi : J’ai de la chance que ce soit Mosêh qui se tienne là et non un homme inconnu auquel on m’aurait donnée par le hasard de la fortune ou bien le prince lui-même dont j’aurais pu alimenter le harem. Je me répétais cela mais la vérité, c’est que je n’étais pas prête à affronter la vie d’une épouse. J’avais peur. Mosêh le sentait. Cette première nuit, il se contenta de caresser doucement mon corps. Le frôlement de sa main légère était délicieux. Le lendemain, il me guida pour le caresser aussi, j’ai été émerveillée de sentir son désir éveiller le mien. Nous arrêter là eut quelque chose de frustrant. Le troisième soir, je me serrai contre lui pour qu’il se saisisse de moi tout entière.

Je n’aurais pas pu imaginer un meilleur mari que Mosêh. Le temps a passé, mais cela, je ne l’ai jamais oublié.

Ironie de l’histoire, mon mari, âgé de seize ans, venait d’être nommé commandant de la garde personnelle du prince Amenhotep le quatrième, c’est-à-dire à un poste militaire similaire à celui de mon père. On aurait pu penser que le sage et studieux garçon deviendrait scribe comme ses talents semblaient le laisser prévoir, mais le prince n’avait pas tant de garçons de confiance autour de lui. Même si aucune guerre ne se profilait à l’horizon, il se constituait un état-major digne de ce nom. À Mosêh la charge de recruter les nouveaux paysans qui viendraient grossir les bataillons en cas de conflits et accomplir les tâches viriles tout le reste de l’année : se rendre en Nubie sous un soleil de plomb pour s’assurer de l’extraction des matières premières, l’or ou la pierre, récolter dans le double pays les taxes et les tributs. Parce qu’il connaissait les villes du delta mieux que personne, Mosêh était chargé d’y organiser toute l’intendance et de nommer les officiers chargés des redevances.

Il devint clair que je ne connaîtrais pas auprès de mon mari la vie paisible d’une épouse d’artisan ou de paysan. Le comprenant, j’avais obtenu de Tiyi, en l’absence de Mosêh, de poursuivre auprès de mon grand-père ma formation de guérisseuse. La reine était une femme de tête, autoritaire, intelligente, qui avait perçu très tôt les avantages qu’elle pourrait tirer de mes compétences. Je faisais une suivante médiocre, peu attentive, vaguement désagréable, pas très liante. Herboriste, je lui fournissais des onguents qui protégeaient son visage de la sécheresse du soleil et du naufrage du temps, je soulageais ses jambes épaisses et apaisais ses maux de tête et de ventre, je pouvais poser sur le torse de ses enfants malades les crèmes odorantes qui feraient taire leurs toux et les sifflements de leurs bronches, je remettais sur pied ses femmes éreintées par leur service.

Une fois, Mosêh obtint la permission de m’emmener avec lui à Men Nefer. C’était mon premier voyage dans le delta. Mon grand-père nous accompagna, il comptait me présenter à sa famille dans la région d’Avaris. Par endroits le Nil se faisait si boueux que je pouvais y voir le Noun des origines du monde. La ville de Men Nefer était plus propre, plus construite, plus raffinée que celle dans laquelle j’avais grandi. On sentait qu’elle était plus ancienne, plus respectable. Ses maisons étaient coupées bien droit pour dessiner des rues à angles aigus. Le peuple qui grouillait était plus disparate. Il y avait certes comme chez nous des paysans venus vendre leurs produits, des artisans, des flopées de domestiques, mais on y voyait aussi des commerçants, des bourgeois, des lettrés, toute une classe moyenne qui faisait rempart entre le clergé voué à Ptah, le dieu le plus célébré de cette ville, et la masse populaire.

Pendant que Mosêh accomplissait ses devoirs, je suivis mon grand-père dans ses pérégrinations. Je découvris que les pyramides n’étaient pas un mythe. Le sphinx qui montait la garde sur le plateau de Gizeh nous montrait un visage entier et serein. Mon grand-père pensait que l’on pouvait calculer la hauteur des pyramides en mesurant leur ombre à différents moments de la journée. Ignorant que cela aurait un jour une importance, j’ai peu suivi ses explications, j’étais trop excitée par le spectacle grandiose qui s’offrait à moi. Les jours suivants, j’admirai le berceau de notre famille. Non que la région fût belle, mais elle était verte et cultivée. Les champs, de tonalités différentes, semblaient être les motifs d’un grand dessin tracé par une main céleste. Les fermes dispersées entre les bras du Nil bénéficiaient de sa fécondité. Les hommes devaient aussi maudire ses débordements. Les maisons étaient bâties en hauteur sur des poteaux larges et durs pour résister à la crue.

Je me découvris des cousins de tous âges, des enfants qui auraient pu être ma famille si nous avions vécu sur nos terres. J’éprouvai les regrets propres aux enfants d’exilés lorsqu’ils prennent conscience que leur vie aurait pu être autre, ailleurs, plus joyeuse et plus vraie. Je ne pensais pas revoir cette famille bien souvent puisque j’allais faire souche dans le sud où je comptais mettre au monde autant d’enfants que possible.

Dans ce but, notre roi, Amenhotep le troisième, qui devenait de plus en plus gros, de plus en plus chauve, de plus en plus souffreteux, venait d’attribuer à Mosêh une terre de l’autre côté du Nil, non loin de celle de mon enfance, un peu en retrait, à l’abri des fureurs du fleuve. De la maison de mon grand-père, je surveillais la construction de la mienne, plus grande, plus riche que la sienne. Elle devait comporter huit pièces principales ainsi que deux pièces d’eau bâties selon les instructions de mon grand-père, un bâtiment pour les domestiques et une grande cuisine dans la cour. Je pourrais loger ma mère, mon grand-père et quelques enfants. Je me souciais du jardin car je voulais cultiver toutes les plantes nécessaires à nos potions.

Le jour de mes quinze ans, mes règles cessèrent. Je sus, sans qu’on ait besoin de me le dire, que j’étais enceinte. Je pourrais considérer ces mois paisibles comme les plus beaux de mon existence, mais je n’y prêtai alors qu’une attention distraite car je ne voyais pas lieu d’en faire grand cas, cette grossesse n’étant pour moi que la première d’une longue série. J’étais joyeuse, sereine, je me sentais forte, déjà invincible.



Ma fille est née durant les mois de l’inondation. Ma maison n’était pas encore terminée, je m’étais réfugiée dans les appartements de Mosêh, au palais de la splendeur d’Aton. Ma mère m’a aidée à la mettre au monde. Il n’y avait pas de remède contre la douleur. Avaler des potions aurait mis la santé de mon bébé en danger. Enduire mon ventre de crème n’aurait servi à rien. Ma mère était très inquiète. Elle avait gardé de son dernier accouchement un souvenir atroce, la naissance de ma fille lui remettait en mémoire le bref destin de ma sœur Nefer. J’étais jeune, en bonne santé, l’accouchement s’est déroulé sans heurt. J’ai serré contre moi le petit corps poisseux de ma fille, vaguement affolée qu’elle ne crie pas sitôt hors de son nid. Elle a pris son temps, agité les bras, rempli ses poumons et, enfin, a poussé le hurlement que j’attendais d’elle. Alors le monde s’est teinté de nouvelles couleurs. Une fois de plus, j’étais devenue quelqu’un d’autre.

Mosêh souhaitait que le bébé, s’il était une fille, soit prénommée Merit. De même que j’aurais choisi d’appeler mon fils comme son père. Hélas, l’enfant était née dans l’enceinte du palais, il n’était pas envisageable de ne pas la consacrer à un dieu. Tiyi se montra intraitable sur ce point. J’éprouvai dans ma chair l’odieuse mainmise du clergé d’Amon sur ma ville. Tiyi présenta ma fille sous le nom de Meritamon sans même me consulter. Amon brillait de ses derniers feux, le pharaon qui lui rendait grâce par son nom n’était pas en meilleure forme. Je ne me serais battue ni pour l’un ni pour l’autre. Ma mère s’enorgueillissait de la nouvelle influence que lui conférait la position de son gendre et des onguents que je perfectionnais pour Tiyi, sur lesquels la reine se reposait pour prolonger sa jeunesse et assurer sa bonne santé. Sa belle-fille Nefertiti attirait trop de regards pour ne pas la rendre hargneuse.

Je n’ai jamais pu appeler ma fille Meritamon, la consonance était trop contraire à ce que j’étais. Amon était un dieu secondaire dont on avait dû remanier la légende pour assurer son rayonnement. Si l’on avait sollicité mon avis, peut-être aurais-je accepté un compromis et proposé Meritrê. Mosêh eut vite fait de lui murmurer des petits noms doux à l’oreille. Celui de Meriam revenait le plus souvent, s’attardait dans mon cœur et finit par désigner ma fille aux yeux de tous.

J’avais vu quelques bébés dans mon existence, les filles dont ma mère avait eu la charge, que l’on traitait comme de l’or, ou des petites choses fripées croisées au marché accrochées au dos ou au ventre des femmes. C’était tout autre chose de contempler mon bébé, celui qui était sorti de moi et unissait mes traits à celui du garçon que j’aimais. Je me sentais incrédule. Je détaillais la petite bouche ourlée, le nez minuscule, les grands yeux foncés (il était certain qu’elle les tenait de moi et n’aurait pas dans le regard les paillettes dorées de son père), les oreilles finement dessinées, les joues toutes douces et le front mobile, prompt à se froncer. Chaque doigt, chaque orteil faisait l’objet d’une inspection pluriquotidienne, je demeurais en extase : comment un être si petit, si insignifiant pouvait-il occuper une telle place et contenir de telles promesses d’avenir ? Je me souvenais de ma sœur malchanceuse et luttais pour ne pas m’attacher démesurément à Meriam au cas où elle ne parviendrait pas à survivre. C’était plus fort que moi, je caressais son dos, doux comme du velours, j’embrassais sa nuque si tendre. Je suis tentée de refaire l’histoire, de penser que, déjà, je pressentais que notre félicité ne serait pas longue, que cette enfant ne pourrait pas être vraiment ma fille, comme si c’était trop de chance et que je ne la méritais pas.



Contrainte à la sédentarisation, je pus observer des va-et-vient autour des appartements de la grande épouse royale, me laissant penser que la fin du règne approchait. Les courtisans se poussaient du pagne pour gagner leur place dans le règne suivant, le jeune prince au regard fiévreux ne leur semblant pas être le bon investissement. Le général Horemheb, jeune, fougueux comme un taureau, se serait bien vu épouser Tiyi pour régner à ses côtés. Tous faisaient le pari qu’Amenhotep le quatrième ne ferait pas long feu. Il avait pourtant été proclamé pharaon depuis trois ou quatre ans et se tenait déjà en toutes circonstances aux côtés de son père.

Je ne le voyais plus guère. On avait renoncé à m’affecter au service exclusif de son épouse, d’autres remplissaient ce rôle mieux que moi. On m’appelait simplement pour lui masser la tête ou les pieds, soulager ses petits maux, lui préparer des infusions relaxantes ou tonifiantes selon les situations. À ses yeux, j’étais toujours la petite fille bizarre qu’elle avait connue jadis, muette, malléable, corvéable, celle qui servait de souffre-douleur aux plus faibles, à ces filles qui n’en revenaient pas de leur chance d’avoir trouvé quelqu’un d’encore plus faible qu’elles. J’avais été celle qui riait sans raison et que d’aucuns prenaient pour une demeurée. À présent que j’avais accepté d’entrer dans le monde de la normalité, une adulte semblable à une autre, capable de communiquer, de soigner, de soulager, je pensais être parvenue à gagner son estime. C’était peine perdue. Je sais aujourd’hui qu’une image inscrite ne peut être modifiée. Cette évidence m’échappait alors.

De tous ces gens de cour, l’un d’eux était un traître, un assassin. Je me suis fait le reproche de ne pas les avoir observés mieux lors de ces mois vacants. J’étais si coutumière de cette saison passée au palais qu’il était impensable que ce soit la dernière.

Lorsque le roi Amenhotep dut s’aliter, mon grand-père lui prépara des potions qui restèrent sans effet, puis il prit le jeune Amenhotep à part et lui conseilla de s’apprêter à prendre le relais. Certains comptaient déjà les années de règne du fils plutôt que celles du père, cela n’allait pas faire grand changement, pensait-on. Quelle sotte pensée ! Le règne d’Amenhotep le quatrième serait à l’opposé de celui de son père. Pour commencer, le jeune roi détestait le faste. Celui du clergé d’Amon lui était odieux. Il rêvait d’infini, d’absolu, de lumière, de paix, de famille et d’équilibre. Ce qu’il avait de commun avec son père en revanche était ce fantasme d’une vie terrestre éternelle. Le prince vint trouver mon grand-père, qui passait désormais la plus grande partie de son temps au chevet du roi mourant. Dans la chambre, sans doute échangèrent-ils des propos banals à tonalité médicale. Alors que tous deux se tenaient sur le pas de la porte, le jeune Amenhotep murmura à l’oreille de mon grand-père :

– Je connais la requête qui fut celle de mon père jadis. Sachez que je vous la renouvelle, pour moi et Nefertiti. Je saurai vous récompenser, faire de vous et de votre famille la plus riche du double pays.

Hélas, cet échange délicat destiné à l’alcôve fut intercepté. À cet instant, la grande épouse royale, venant s’enquérir de l’état de son mari, s’avançait dans le couloir. J’étais à ses côtés. Comme elle, j’entendis les propos du prince. La plupart des suivantes n’y prêtèrent pas attention, ces phrases ne signifiaient rien pour elles. La reine se raidit. Trahie par son propre fils. Son philtre d’immortalité tant attendu, s’il existait un jour, lui serait dérobé en faveur de son odieuse belle-fille.

Mon grand-père ne répondit pas au jeune Amenhotep, il se contenta de s’incliner devant la reine. À ce stade, s’excusa-t-il, il pouvait soulager les douleurs, guère davantage.

Quelques jours plus tard, Amenhotep le troisième se présenta devant Osiris. Mosêh fut envoyé au loin administrer les provinces du nord, je sollicitai auprès de Tiyi l’autorisation de retourner vivre avec mon grand-père. Devant la montagne immuable de mon enfance, j’eus conscience du panier de serpents dans lequel la folie des rois nous avait jetés.



Dix années s’étaient écoulées depuis que le maître du double pays s’était soucié de se conserver en état de marche pour l’éternité. Par précaution, il s’était aussi préoccupé de son tombeau et de son temple des millions d’années. Il avait eu raison. À présent, on le momifiait pour le rendre présentable devant la mort, on s’apprêtait à remplir d’or et d’objets précieux sa dernière demeure. Devant son temple, sa statue gigantesque témoignerait pour les temps à venir de sa grandeur. De toute façon, l’état de son corps dans les dernières années ne prêtait pas à la vie éternelle. Personne n’aurait pu souhaiter s’encombrer de cette carcasse brinquebalante pour des siècles et des siècles. Ce fut donc la fin du troisième Amenhotep, celui que les Grecs, en leur temps, ont répertorié comme Aménophis III.

Son fils n’était pas beau mais gagnait en vigueur de jour en jour. L’exercice du pouvoir lui convenait, il écoutait sans mot dire les conseils des uns et des autres. Ce qu’il en pensait, personne n’aurait pu le deviner. Il n’avait pas oublié les préceptes de mon grand-père. Comme lui, il estimait que tous ces dieux égyptiens semaient la confusion dans les cœurs. On ne sacrifiait pas aux mêmes divinités au nord, au sud, au centre, à l’est, à l’ouest. Allez savoir si ce manque de cohésion ne finirait pas par être nuisible au double pays. Par conséquent, après quelques saisons de règne, le quatrième Amenhotep annonça son intention de réformer la religion de ce pays, de concentrer l’attention spirituelle de tous sur notre source de vie : le soleil. Au début, l’idée me sembla sensée et belle. Rê était déjà au firmament de notre panthéon. En racontant les légendes un peu différemment, on pouvait éliminer les divinités inférieures. Mais le prince ne pensait pas à Rê, il avait jeté son dévolu sur Aton. Cet engouement lui venait de son père : dès son installation à Ouaset, le pharaon défunt avait commencé à rendre hommage à Aton en nommant son palais « La maison de Nebmaâtrê est la splendeur d’Aton. »

Lorsque cette inclination du nouveau roi commença à se faire jour – les choses s’ébruitaient très vite dans une petite ville comme Ouaset –, le peuple demeura perplexe. Les changements d’habitudes n’étaient pas de son goût. Toutefois, à une consonne près, il lui était possible d’envisager cette concession. En revanche le clergé d’Amon saisit bien la menace dirigée contre lui et témoigna son mécontentement. Le nouveau roi ne se laissa pas démonter par les protestations de ses prêtres dont il subissait les audiences quotidiennes. Peut-être cela l’incita-t-il à frapper encore plus fort. Il changea son nom pour celui d’Akhenaton et décréta qu’une ville entière serait dédiée à sa divinité, une ville que ses architectes sortiraient de la pierre sèche et ocre du désert.



Pendant que le roi formait des projets d’avenir, ma grande maison s’élevait petit à petit. Lorsqu’elle a été prête, mon grand-père s’est mis à arborer un air grave que j’ai tout d’abord interprété comme une réticence à l’idée de déménager. J’étais heureuse car, pour moi, il n’y aurait plus de saisons. Cette demeure, à l’écart du fleuve, ne craindrait plus l’inondation. Les matériaux utilisés pour sa construction étaient les mêmes que ceux de notre petite maison, essentiellement de la brique, mais les pièces étaient plus lumineuses et l’aménagement plus élaboré. Notre mode de vie allait se modifier en conséquence. Je disposais d’une domestique, la suivante offerte en cadeau de mariage par la princesse Sitamon, que je comptais affecter au service de ma fille. Le vieux couple qui nous avait servis depuis mon enfance se partagerait entre la maison de mon grand-père qui serait le plus souvent à leur disposition et une pièce confortable, jouxtant la cuisine, au rez-de-chaussée. Mon grand-père jouissait, en sous-sol, d’une salle sombre mais à température idéale (jamais chaude, jamais froide) pour concocter puis conserver ses breuvages et ses onguents.

Je savais que l’opulence ne l’avait jamais fait rêver, toutefois j’étais un peu surprise de ne pas le voir se réjouir des avantages qu’il pourrait avoir à travailler dans de meilleures conditions. Autre chose le préoccupait. Depuis notre emménagement, il était nerveux, descendait dans son laboratoire, remontait, redescendait sans raison, jusqu’à ce que je vienne un jour me poster près de lui, entre ses fioles de terre cuite et ses marmites odorantes. J’ai mis mon nez sur chaque embouchure, je connaissais toutes ces odeurs : les potions pour le haut du ventre, le bas du ventre, pour les poumons, pour la tête, pour se calmer, pour se donner de l’énergie, pour soulager les douleurs des os, les élancements des dents, les muscles fatigués, pour cicatriser les plaies, assécher les yeux qui pleurent, adoucir la peau qui gratte, etc. Puis, je suis tombée sur une fiole dont l’odeur ne me disait rien. Alors j’ai compris que mon grand-père était parvenu au bout de ses recherches.





– C’était donc possible !

– C’est drôle, ce sont exactement les mots qui me sont venus !





– C’était donc possible, ai-je remarqué.

Embarrassé, mon grand-père a fait la moue :

– Je ne sais pas, il faudrait tester. Comme tu peux le constater, je n’en ai pas beaucoup.

– Il te suffira d’en refaire.

– Des années pour filtrer, mariner, laisser reposer. Impensable.

– Teste-le, toi.

– Oh que non, j’aurais trop peur d’être parvenu à défier l’impossible. Vivre éternellement, très peu pour moi. À toi non plus je ne souhaiterais une chose pareille pour rien au monde. Sans compter que ça pourrait tout aussi bien être du poison. Avec ce que j’ai mis là-dedans, je ne serais pas surpris qu’une seule dose soit mortelle. Non, pas question de jouer avec nos vies. En revanche, j’ai pensé au chat.

– Galette ?

J’ai dû écarquiller les yeux d’une curieuse manière, il a ri. J’ai protesté :

– Pourquoi lui jouerais-tu un tour pareil ? Il est au moins aussi vieux que notre défunt Amenhotep l’ancien, il a bien mérité de mourir en paix.



– Alors attrape-moi un chat inconnu, n’importe lequel.

Je trouvais toutefois séduisante l’idée que le premier voyageur du temps puisse être mon chat Galette qui m’accompagnait depuis près de quinze ans. Ainsi, le monde compterait, mille ou deux mille ans après ma mort, un être qui peut-être se souviendrait encore de moi. C’était excitant.

– Tu as raison, Galette est une bonne idée.

Ce chat n’était jamais bien loin. Il vivait sa vieillesse sereinement, sur une chaise dans la cour, au soleil, parfois sous la chaise, lorsque le soleil tapait fort. Je me suis hâtée de monter le chercher. En voyant mon vieux compagnon chauffer ses vieux os sur sa chaise, j’ai été prise de pitié. Il s’est mis à ronronner lorsque je l’ai embrassé entre les oreilles et l’ai pris tout doucement dans mes bras. J’ai descendu les marches avec lenteur. Au seuil de l’antre de mon grand-père, je me suis inquiétée :

– Promets-moi qu’il ne traînera pas ses rhumatismes.

– Je ne sais pas ce que je peux promettre. En principe, il ne devrait plus sentir grand-chose et ne plus souffrir d’aucune douleur.

– Le chanceux !

Je l’ai posé sur la table de travail de mon grand-père. Le chat m’a considérée de ses bons yeux confiants lorsque j’ai approché de sa bouche une coupelle en te